Project Gutenberg's Les Pardaillan 06, Les amours du Chico, by Michel Zvaco

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Title: Les Pardaillan 06, Les amours du Chico

Author: Michel Zvaco

Release Date: October 12, 2004 [EBook #13727]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES AMOURS DU CHICO ***




Produced by Renald Levesque





MICHEL ZVACO

LES PARDAILLAN



Les amours du Chico



I

LES IDES DE JUANA

Nous avons dit que Pardaillan, mettant  profit le temps pendant lequel
les conjurs se retiraient, avait eu un entretien assez anim avec le
Chico.

Pardaillan avait demand au petit homme s'il n'existait pas quelque
entre secrte, inconnue des gens qui se trouvaient en ce moment dans la
grotte, par o lui, Pardaillan, pourrait entrer et sortir  son gr.

Le nain s'tait d'abord fait tirer l'oreille. Pour lui, pntrer seul
et sans autre arme qu'une dague dans cet antre, c'tait une manire de
suicide. Il ne pouvait pas comprendre que le seigneur franais, qui
venait d'chapper par miracle  une mort affreuse, s'expost ainsi,
comme  plaisir.

Mais Pardaillan avait insist, et, comme il avait une manire  lui,
tout  fait irrsistible, de demander certaines choses, le nain avait
fini par cder et l'avait conduit dans un couloir o se trouvait,
affirmait-il, une entre que nul autre que lui ne connaissait.

On a vu qu'il ne se trompait pas, et qu'en effet la Fausta ni les
conjurs ne connaissaient cette entre.

Pendant que Pardaillan tait dans la salle, le nain, horriblement
inquiet, se morfondait dans le couloir, la main pose sur le ressort qui
actionnait la porte invisible, ne voyant et n'entendant rien de ce qui
se passait de l'autre ct de ce mur, contre lequel il s'appuyait, se
doutant cependant qu'il y aurait bataille, et attendant, angoiss, le
signal convenu pour ouvrir la porte et assurer la retraite de celui
qu'il considrait maintenant comme un grand ami.

Lorsque Pardaillan frappa contre le mur les trois coups convenus, le
nain s'empressa d'ouvrir et accueillit le chevalier triomphant avec des
manifestations d'une joie aussi bruyante que sincre, qui l'murent
doucement.

--J'ai bien cru que vous ne sortiriez pas vivant de l-dedans, dit-il,
quand il se fut un peu calm.

--Bah! rpondit Pardaillan en souriant, j'ai la peau trop dure, on ne
m'atteint pas aisment.

--J'espre que nous allons nous en aller, maintenant? fit le Chico qui
tremblait  la pense que le Franais ne s'avist de s'exposer encore,
bien inutilement,  son sens.

A sa grande satisfaction, Pardaillan dit:

--Ma foi, oui! Ce sjour est peut-tre agrable pour des btes de
nuit, mais il n'a rien d'attrayant et il est trop peu hospitalier pour
d'honntes gens comme Chico. Allons-nous-en donc!

Le soleil se levait radieux, lorsque Pardaillan, accompagn de Chico,
fit son entre dans l'auberge de la Tour.

Dans la vaste chemine de la cuisine, un feu clair ptillait, et la
gouvernante Barbara, pour ne pas en perdre l'habitude, maugrait et
bougonnait contre les jeunes matresses qui ne veulent en faire qu'
leur tte, et qui, aprs avoir pass la plus grande partie de la nuit
debout, sont leves les premires et pares de leurs plus beaux atours,
gnent les serviteurs honntes et consciencieux acharns  leur besogne.

C'est qu'en effet la petite Juana tait descendue la premire, n'ayant
pu trouver le repos espr.

Elle tait bien ple, la petite Juana, et ses yeux cerns, brillants
de fivre, trahissaient une grande fatigue... ou peut-tre des larmes
verses abondamment. Mais, si inquite, si fatigue et si dsoriente
qu'elle ft, la coquetterie n'avait pas cd le pas chez elle. Et c'est
pare de ses plus riches et de ses plus beaux vtements, soigneusement
coiffe, finement chausse, qu'elle allait et venait, ayant toujours
l'oeil et l'oreille tendus vers la porte d'entre, comme si elle et
attendu quelqu'un.

C'est ainsi qu'elle vit parfaitement, et du premier coup d'oeil, entrer
Pardaillan, flanqu de Chico, l'air triomphant. Et, du mme coup, le
sourire s'panouit sur la pourpre fleur de grenadier qu'taient ses
lvres, ses joues si ples rosirent, et ses yeux inquiets, comme embus
de larmes, retrouvrent tout leur clat, comme par enchantement.

--Ah! monsieur le chevalier, vous voici de retour? s'cria-t-elle.
Savez-vous que vos amis, don Cervantes et don Csar, sont trs inquiets
 votre sujet?

--Bon! fit Pardaillan en souriant, je vais les rassurer... dans un
instant.

Mais, chose bizarre, Juana, qui avait, quelques heures plus tt, si
vivement press le Chico de sauver le chevalier, s'il tait possible,
Juana, qui avait prodigu des promesses sincres de reconnaissance et
d'attachement, Juana ne dit pas un mot au nain, dont l'air triomphant se
changea en consternation. Elle ne parut mme pas le voir; ou plutt, si.
Elle lui jeta un coup d'oeil. Mais un coup d'oeil foudroyant, comme si
elle et eu  lui reprocher quelque trahison indigne.

Juana, sans plus s'occuper du nain, demandait:

--Seigneur, dsirez-vous monter vous reposer tout de suite? Dsirez-vous
prendre quelque chose avant?

--Juana, ma jolie, je dsire me restaurer d'abord. Faites-moi donc
servir la moindre des choses, une tranche de pt, avec deux bouteilles
de vin de France.

--Je vais vous servir moi-mme, seigneur, dit Juana.

--Honneur auquel je suis trs sensible, ma belle enfant! Pendant que
vous y tes, voyez donc, s'ils ne dorment pas,  rassurer sur mon compte
MM. Cervantes et El Torero.

--Tout de suite, seigneur!

Vive, lgre et heureuse, Juana s'lana dans l'escalier pour informer
les amis du seigneur franais de son retour inespr, aprs avoir fait
signe  une servante de dresser le couvert.

Lorsque Juana eut disparu, Pardaillan se tourna vers le Chico et se mit
 rire franchement, de son bon rire clair et sonore. Et, comme le nain
le regardait d'un air de douloureux reproche, il lui dit:

--Tu ne comprends pas, hein? C'est que tu ne connais pas les femmes!

--Que lui ai-je fait? murmura le nain de plus en plus interloqu.

Pardaillan haussa les paules et:

--Tu lui as fait que tu m'as sauv, dit-il.

--Mais c'est elle qui m'en a pri!

--Prcisment!

Et, comme le nain ouvrait des yeux normes, il se mit  rire de tout son
coeur.

--Ne cherche pas  comprendre, dit-il. Sache seulement qu'elle t'aime.

--Oh! fit le Chico incrdule, elle ne m'a pas dit un mot. Elle m'a
foudroy du regard.

--C'est prcisment  cause de cela que je dis qu'elle t'aime.

Le nain secoua douloureusement la tte. Pardaillan en eut piti.

--Ecoute, dit-il, et comprends, si tu peux. Juana est contente de me
voir vivant...

--Vous voyez bien...

--Mais elle est furieuse aprs toi.

--Pourquoi?... Je n'ai fait que lui obir.

--Justement!... Juana aurait bien voulu que je ne fusse pas tu. Elle
n'aurait pas voulu que ce ft toi qui, prcisment, me sauvasses.

--Parce que?

--Parce que je suis ton rival. La femme qui aime n'admet pas qu'on ne
soit pas jaloux d'elle. Si tu avais bien aim Juana, tu eusses t
jaloux d'elle. Jaloux, tu ne m'eusses pas sauv! Voil ce qu'elle se
dit. Comprends-tu?

--Mais, si je ne vous avais pas sauv, elle m'et tourn le dos. Elle
m'et trait d'assassin. Alors?

--Alors, il vaut mieux que les choses soient comme elles sont. Ne
t'inquite pas. Juana t'aime... ou t'aimera, morbleu! As-tu confiance en
moi? Oui ou non?

--Oui, tiens.

--Alors, laisse-moi faire et ne prends pas des airs d'amoureux transi.
Tes affaires vont bien, je t'en rponds.

Pour ne pas dsobliger Pardaillan, Chico s'effora de refouler son
chagrin et de montrer un visage sinon souriant, du moins un peu moins
morose.

A ce moment, Juana redescendait et annonait:

--Ces seigneurs s'habillent. Dans un instant, ils rejoindront Votre
Seigneurie. En attendant, votre couvert est mis, et, si vous voulez
prendre place, gotez cet excellent pt en attendant l'omelette qui
saute.

Pardaillan s'approcha de la table et feignit un grand courroux.

--Comment, un couvert seulement? fit-il. Mais, malheureuse, ne
savez-vous pas que je traite un brave! Je dis bien: un brave. Et je
pense m'y connatre.

Et comme Juana cherchait machinalement quel pouvait tre celui qui avait
l'honneur d'tre qualifi de brave par le seigneur franais, le brave
des braves:

--Vite! ajouta Pardaillan, un second couvert pour ce brave, qui est
aussi un ami que j'aime.

A dire vrai, si Juana tait surprise et intrigue, le Chico ne l'tait
pas moins. Comme elle, il se demandait qui pouvait tre cet ami dont
parlait Pardaillan.

Quoi qu'il en soit, Juana se hta de rparer le mal, et, curieuse, comme
toute fille d'Eve, elle attendit. Elle n'attendit pas longtemps, du
reste.

Pardaillan, une lueur de malice dans l'oeil, s'approcha de la table
et, dsignant l'escabeau au nain, confus de cet honneur, au grand
bahissement de Juana qui n'en pouvait croire ses yeux ni ses oreilles:

--a, mon ami Chico, fit-il gaiement, assieds-toi l, en face de moi, et
soupons, morbleu! Nous ne l'avons pas vol, que t'en semble?

Chico commenait  considrer Pardaillan comme un tre exceptionnel,
plus grand, plus noble, meilleur en tout cas que tous ceux qu'il avait
appris  respecter.

Sur ces entrefaites, Cervantes et le Torero taient descendus et,
bientt assis  la mme table, choquaient leurs verres contre les verres
de Pardaillan et de Chico.

Naturellement, Cervantes et le Torero, s'ils furent surpris de voir le
chevalier attabl avec le petit vagabond, se gardrent bien d'en laisser
rien paratre. Et, puisque Pardaillan traitait le Chico sur un pied
d'galit, c'est qu'il avait sans doute de bonnes raisons pour cela, et
ils s'empressrent de l'imiter. En sorte que Juana vit, avec une stupeur
qui allait grandissant, ces personnages, qu'elle vnrait au-dessus de
tout, tmoigner une grande considration  son ternelle poupe, cette
poupe  qui elle croyait faire un trs grand honneur en lui permettant
de baiser le bout de son soulier.

Elle ne disait rien, la petite Juana; mais Pardaillan, amus, lisait sur
sa physionomie mobile et loyale toutes les questions qu'elle se posait
sans oser les formuler tout haut.

--Croiriez-vous, dit-il  un certain moment, que ce petit diable a os
lever la dague sur moi? A telles enseignes que je me demande comment je
suis encore vivant.

--Ah bah! fit Cervantes, le petit est brave?

--Plus que vous ne croyez, dit gravement Pardaillan. Dans la petite
poitrine de cette rduction d'homme bat un coeur ferme et gnreux.
Il n'est pas de bravoure comparable  celle qui s'ignore. Je vous
expliquerai un jour peut-tre ce qu'a fait cet enfant. Pour le moment,
sachez que je l'aime et l'estime, et je vous prie de le traiter en ami,
non pour l'amour de moi, mais pour lui-mme.

--Chevalier, dit gravement Cervantes, du moment que vous le jugez digne
de votre amiti, nous nous honorerons de faire comme vous.

Par exemple, le Chico ne savait quelle contenance garder. Il tait
heureux, certes, mais ces compliments, de la part d'hommes qu'il
regardait comme des hros, le plongeaient dans une gne qu'il ne
parvenait pas  surmonter. Cependant, nous devons dire qu'il louchait
constamment du ct de Juana pour juger de l'effet produit sur elle
par ces louanges qu'on faisait de sa petite personne. Et il avait lieu
d'tre satisfait, car Juana, maintenant, le regardait d'un tout autre
oeil et lui faisait son plus gracieux sourire...

Aprs avoir ainsi frapp indirectement l'esprit de la fillette,
Pardaillan la prit  partie directement et, moiti plaisant, moiti
srieux:

--C'est vous, ma gracieuse Juana, qui avez pris soin de cet abandonn,
votre compagnon d'enfance. Par lui, qui m'a sauv, je vous suis
redevable. Mais une chose qu'il faut que vous sachiez, c'est que la
femme qui aura le bonheur d'tre aime de Chico pourra compter sur cet
amour jusqu' la mort. Jamais coeur plus vaillant et plus fidle n'a
battu dans une poitrine d'homme.

Juana ne dit rien, mais elle fit une jolie moue qui signifiait:

Vous ne m'apprenez rien de nouveau.

Pardaillan se montra trs sobre d'explications. C'tait du reste assez
son habitude. Il se garda de souffler mot de ce qu'il avait surpris
concernant le Torero et ne dit que juste ce qu'il fallait pour faire
ressortir le rle de Chico, qu'il prit plaisir  exagrer, sincrement
d'ailleurs, car il tait de ces natures d'lite qui s'exagrent 
elles-mmes le peu de bien qu'on leur fait.

Ces explications donnes, il prtexta une grande fatigue, et, sur ce
point, il n'exagrait pas, car, tout autre que lui se ft croul depuis
longtemps, et monta s'tendre dans les draps blancs qui l'attendaient.

Pardaillan parti, Cervantes se retira. Le Torero remonta saluer la
Giralda et le Chico resta seul.

Juana, fine mouche, ne daigna pas lui adresser la parole. Seulement,
aprs avoir tourn et vir dans le patio, sre qu'il ne la quittait pas
des yeux, elle se dirigea d'un air dtach vers un petit rduit qu'elle
avait arrang  sa guise et qui tait comme son boudoir  elle, boudoir
bien modeste. Et, en se retirant, la petite madre regardait par-dessus
son paule pour voir s'il la suivait.

Et, comme elle voulait qu'il vnt, elle tourna  demi la tte et
l'ensorcela d'un sourire.

Alors, le Chico osa se lever et, sans avoir l'air de rien, il la
rejoignit dans le petit rduit, le coeur battant  se briser dans sa
poitrine, car il se demandait avec angoisse quel accueil elle allait lui
faire.

Juana s'tait assise dans l'unique sige qui meublait la pice, trs
petite. C'tait un vaste fauteuil en bois sculpt. Comme elle tait
petite, ses pieds reposaient sur un large et haut tabouret en chne
cir.

Le Chico se faufila dans la pice et resta devant elle muet et l'air
fort penaud. Voyant qu'il ne se dcidait pas  parler, elle entama la
conversation, et, avec un visage srieux, sans qu'il lui ft possible de
discerner si elle tait contente ou fche:

--Alors, dit-elle, il parat que tu es brave, Chico?

Ingnument, il dit:

--Je ne sais pas.

Agace, elle reprit avec un commencement de nervosit:

--Le sire de Pardaillan l'a dit bien haut. Il doit s'y connatre, lui,
qui est la bravoure mme.

--S'il le dit, cela doit tre... Mais, moi, je n'en sais rien.

Les petits talons de Juana commencrent de frapper sur le bois du
tabouret un rappel inquitant pour Chico, qui connaissait ces
signes rvlateurs de la colre naissante de sa petite matresse.
Naturellement, cela ne fit qu'accrotre son trouble.

--Est-ce vrai ce qu'a dit M. de Pardaillan, que, celle que tu aimeras,
tu l'aimeras jusqu' la mort? fit-elle brusquement.

On se tromperait trangement si on concluait de cette question que Juana
tait une effronte ou une roue sans pudeur ni retenue. Juana tait
parfaitement ignorante, et cette ignorance suffirait  elle seule 
justifier ce qu'il y avait de risqu dans sa question. Roue, elle se
ft bien garde de la formuler. En outre, il faut dire que les moeurs de
l'poque taient autrement libres que celles de nos jours, o tout se
farde et se cache sous le masque de l'hypocrisie.

Le Chico rougit et balbutia:

--Je ne sais pas!

Elle frappa du pied avec colre.

--Je ne sais pas!... Tu ne vois donc rien? C'est agaant. Pour qu'il ait
dit cela, il a bien fallu pourtant que tu lui en parles.

--Je ne lui ai pas parl de cela, je le jure!

--Alors, comment sait-il que tu aimes quelqu'un et que tu l'aimeras
jusqu' la mort?

Et cline:

--Et c'est vrai que tu aimes quelqu'un, dis, Chico? Qui est-ce? Je la
connais? Parle donc! tu restes la, bouche be. Tu m'agaces!

Les yeux du Chico lui criaient: C'est toi que j'aime! Elle le voyait
trs bien, mais elle voulait qu'il le dt. Elle voulait l'entendre.

Mais le Chico n'avait pas ce courage. Il se contenta de balbutier:

--Je n'aime personne... que toi. Tu le sais bien.

Vierge sainte! si elle le savait! Mais ce n'tait pas l l'aveu qu'elle
voulait lui arracher, et elle eut une moue dpite. Sotte qu'elle tait
d'avoir cru un instant  la bravoure du Chico. Cette bravoure n'allait
mme pas jusqu' dire deux mots: Je t'aime! Elle ne savait pas; la
petite Juana, que ces deux mots font trembler et reculer les plus
braves.

Et dans son dpit, cette pense lui vint, puisqu'il n'tait bon qu'
cela, de l'humilier, de l'amener  se prosterner devant elle.

Et agressive, l'oeil mauvais, la voix blanche:

--Si tu ne sais rien, si tu n'as rien dit, rien fait, qu'es-tu venu
faire ici? Que veux-tu?

Trs ple, mais plus rsolument qu'il ne l'et cru lui-mme, il dit:

--Je voulais te demander si tu tais contente.

Elle prit son air de petite reine pour demander:

--De quoi veux-tu que je sois contente?

--Mais... d'avoir trouv le Franais... de l'avoir ramen.

Avec cette impudence particulire  la femme, elle se rcria d'un air
tonn et scandalis:

--Eh! que m'importe le Franais! a, perds-tu la tte?

Effar, ne sachant plus  quel saint se vouer, il balbutia:

--Tu m'avais dit... de le sauver, de le ramener...

--Moi?... Sornettes! Tu as rv!

Du coup, le Chico fut assomm. Eh quoi! avait-il rv rellement, comme
elle le disait avec un aplomb dconcertant? Il savait bien que non,
tiens! S'tait-elle joue de lui? Avait-elle voulu le mettre 
l'preuve? Voir s'il serait jaloux, s'il se rvolterait? Le seigneur de
Pardaillan, qui savait tant de choses, venait de le lui dire: la femme
qui aime ne dteste pas, au contraire, qu'on se montre jaloux d'elle.
Oui! ce devait tre cela. Mais alors, Juana l'aimerait donc aussi?

Elle le guignait du coin de l'oeil et jouissait dlicieusement de son
trouble, de son effarement, de son humiliation. Elle et voulu le
pitiner, le faire souffrir, le meurtrir, l'humilier, oh! surtout
l'humilier, lui qu'elle savait si fier, l'humilier au possible, au-del
de tout... Peut-tre alors se rvolterait-il enfin, peut-tre oserait-il
redresser la tte et parler en matre!

Est-ce  dire qu'elle tait mauvaise et mchante? Nullement. Elle
s'ignorait, voil tout.

Dire qu'elle tait amoureuse de Chico serait exagr. Elle tait  un
tournant de sa vie. Jusque-l, elle avait cru sincrement n'prouver
pour lui qu'une affection fraternelle. Sans qu'elle s'en doutt, cette
affection tait plus profonde qu'elle ne croyait.

Il suffirait d'un rien pour changer cette affection en amour profond. Il
suffirait aussi d'un rien pour que cette affection restt ce qu'elle la
croyait: purement fraternelle. C'tait l'affaire d'une tincelle  faire
jaillir.

Or, au moment prcis o ces sentiments s'agitaient inconsciemment
en elle, Pardaillan lui tait apparu. Sur ce caractre quelque peu
romanesque, il avait produit une impression profonde. Elle s'tait
emballe comme une jeune cavale indompte. Pardaillan lui tait
apparu comme le hros rv. Trop innocente encore pour raisonner ses
sensations, elle s'tait abandonne les yeux ferms. Et c'est ainsi que
nous l'avons vue pleurer des larmes de dsespoir  la pense que celui
qu'elle avait lu tait peut-tre mort.

Et voici qu'en faisant ses confidences au Chico, avec cette cruaut
inconsciente de la femme qui aime ailleurs, voici que le Chico, sans se
rvolter, refoulant stoquement sa douleur, voici que le Chico, avec
cette clairvoyance que donne un amour profond, avait dit simplement,
sans insister, sans se rendre un compte exact de la valeur de son
argument, le Chico avait dit la seule chose peut-tre capable de
l'arrter sur la pente fatale o elle s'engageait: Qu'espres-tu?

Sans le savoir, sans le vouloir, c'tait un coup de matre que faisait
le nain en posant cette question. Sans le savoir, il venait de
l'chapper belle, car ses paroles, aprs son dpart, Juana les tourna et
les retourna sans trve dans son esprit.

Elle tait la fille d'un modeste htelier, un htelier qui passait pour
tre assez riche, mais un htelier quand mme. Et, ceci, c'tait une
tare terrible  une poque et dans un pays o tout ce qui n'tait pas
n n'existait pas. Que pouvait-elle esprer? Rien, assurment. Jamais
ce seigneur ne consentirait  la prendre pour pouse lgitime. Quant au
reste, elle tait trop fire, elle avait t leve trop au-dessus de sa
condition pour que l'ide d'une bassesse pt l'effleurer.

Le rsultat de ses rflexions avait t que son amour pour Pardaillan
s'tait considrablement attnu. Or, le terrain que perdait le
chevalier, le Chico le regagnait sans qu'elle s'en doutt elle-mme.

Et c'est  ce moment-l que Pardaillan revenait. Certes elle fut
heureuse de le voir sain et sauf. Mais le Chico baissa  ses yeux et
reperdit une notable partie du terrain acquis. Juana lui en voulait de
s'tre effac et sacrifi. Elle se disait que, elle, elle ne se serait
pas sacrifie et aurait dfendu son bien du bec et des ongles. De l
l'accueil frigide qu'elle fit au nain.

Or, Pardaillan raconta que le nain s'tait dfendu comme un beau diable
et avait voulu le poignarder, lui, Pardaillan. Du coup, les actions du
Chico montrent! Pourquoi rver de chimres? Le bonheur tait peut-tre
l. Ne serait-ce pas folie de le laisser passer? De l le revirement
en faveur du nain. De l ce tte--tte. Il fallait que le Chico se
dclart. Et voil qu'elle se heurtait  sa timidit insurmontable.
Elle enrageait d'autant plus que, malgr elle, tout en s'efforant
de l'amener  composition, elle ne pouvait s'empcher de songer 
Pardaillan, et il lui semblait que lui n'et pas tant tergivers.

Donc, le Chico, au lieu de s'indigner devant son impudente dngation,
aprs tre rest un long moment perplexe et silencieux, courba l'chin,
accepta la rebuffade et parut s'excuser en disant doucement:

--J'ai fait ce que tu m'as demand, et Dieu sait s'il m'en a cot!
Pourquoi es-tu fche?

Ainsi, voil tout ce qu'il trouvait  dire. Ah! si elle avait t  sa
place, comme elle et vertement relev l'impertinente prtention de
celui qui et voulu la faire passer pour une sotte et se ft gauss  ce
point d'elle. Dcidment, le Chico n'tait pas un homme. Et cette pense
fugitive qu'elle avait eue de l'amener  se prosterner, tout pareil  un
chien couchant, cette pense lui revint plus prcise, prit la forme d'un
dsir violent, se changea en obsession tenace, tant et si bien qu'elle
rsolut de la raliser cote que cote.

Pour raliser cet imprieux dsir, elle radoucit son ton en lui disant:

--Mais je ne suis pas fche.

En disant ces mots, elle croisa ngligemment une jambe fine et nerveuse,
moule dans un bas de soie rose, sur l'autre, et, tout en lui souriant,
elle agitait doucement son pied qui arrivait  hauteur de la poitrine
du nain. Elle regardait ce pied complaisamment, comme une chose qu'on
trouve jolie, puis elle regardait le Chico, comme pour lui dire:

Embrasse-le donc, nigaud!

Et le petit pied allait, venait, s'agitait, prsentait la semelle, trs
blanche,  peine macule, rptait dans son langage muet:

Mais va donc! va donc!

Si bien que le Chico ne put rsister  la tentation, et, comme elle
souriait encore, preuve qu'elle n'tait pas fche, il se laissa tomber
sur les genoux.

Et le petit pied, dans son balancement, vint lui effleurer le visage.
Car le mouvement de va-et-vient continuait comme si elle n'et pas
remarqu qu'ainsi agenouill elle lui touchait la figure.

Mais c'tait un incorrigible timide que ce pauvre Chico. La pense de
toucher  ce petit pied sans son autorisation  elle ne lui venait mme
pas. Qu'et-elle dit? Tiens! Il tait bien loin de se douter que, s'il
avait eu le courage de la prendre dans ses bras et de plaquer ses lvres
sur ses lvres, elle lui et probablement rendu son baiser.

Mais, comme la semelle passait encore un coup  porte de sa bouche,
comme la tentation tait trop forte, il runit tout son courage, et,
d'une voix implorante:

--Si tu n'es pas fche, tu veux bien que...

Il ne put achever sa phrase. Brusquement, la semelle s'tait plaque sur
ses lvres et les frottait avec une sorte de rage nerveuse, comme si
elle et voulu les corcher, les faire saigner.

Si naf et si timide qu'il ft, le Chico comprit cette fois. Ivre de
joie, il posa ses lvres partout sur cette semelle, sans s'inquiter de
savoir si elle tait macule ou non. Tiens! il avait bien bais la terre
o s'tait pos le soulier; il pouvait,  plus forte raison, baiser le
soulier lui-mme.

Et, comme le pied se retirait lentement, semblant vouloir lui rationner
son humble bonheur, il allongea la tte, le suivit des lvres, se
courbant davantage, jusqu' poser sa face sur le bois du tabouret.

C'est l sans doute que voulait l'amener le petit pied, car il cessa de
se drober. Alors, avec un sourire triomphant, avec un soupir de joie
satisfaite, elle leva son autre pied et le lui posa sur la tte, d'un
air dominateur qui semblait dire:

Tu seras toujours ainsi sous mes pieds, puisque tu n'es bon qu' cela.
Je te dominerai toujours, toujours! car tu es ma chose,  moi!

Alors, toute rouge--de plaisir? de honte? de regret? qui peut
savoir!--sans trop savoir ce qu'elle disait:

--Tu vois bien que je n'tais pas fche, dit-elle.

Et, comme elle lui souriait doucement en disant cela, il s'enhardit un
peu, se courba encore un coup, posa une dernire fois ses lvres sur le
bout du pied, qui se cachait timidement, et se releva enfin en disant
trs convaincu, avec un air de gratitude profonde:

--Tu es bonne! Tiens, bonne comme la Vierge.

Elle rougit davantage encore. Non, elle n'tait pas bonne. Elle avait
t mauvaise et mchante. Au lieu de la remercier il devait la battre,
elle l'avait bien mrit. En se morignant ainsi elle-mme, elle voulut
tenter un dernier effort, et,  brle-pourpoint:

--Est-ce vrai que tu as voulu poignarder le Franais?

A son tour, il rougit, comme si cette question et t un reproche
sanglant. Il baissa la tte et fit signe oui, d'un air honteux.

--Pourquoi? fit-elle avidement.

Elle esprait qu'il allait rpondre enfin:

Parce que je t'aime et que je suis jaloux!

Hlas! encore un coup, le pauvre Chico laissa passer l'occasion. Il
bredouilla:

--Je ne sais pas!

C'tait fini. Il n'y avait plus rien  faire, rien  esprer. Elle se
mit  trpigner, et, rouge, de colre cette fois, elle cria:

--Encore! je ne sais pas! je ne sais pas! Tu m'agaces! Tiens, va-t'en!
va-t'en!

Il courba l'chin et se retira humblement.

Or, s'il ft revenu  l'improviste, il et pu voir deux larmes, deux
perles brillantes, couler lentement sur les joues ross de sa madone
prostre dans son fauteuil.

Mais le Chico n'aurait jamais eu l'audace de reparatre devant elle
quand elle le chassait brutalement. Il s'en allait, la mort dans l'me,
attendant que la tempte ft apaise.



II

FAUSTA ET LE TORERO

Pendant que Pardaillan prenait un repos bien gagn, le Torero s'tait
rendu auprs de sa fiance, la jolie Giralda.

Don Csar ne cessait d'interroger la jeune fille sur ce que lui avait
dit cette mystrieuse princesse, au sujet de sa naissance et de sa
famille, qu'elle prtendait connatre. Malheureusement, la Giralda
avait dit tout ce qu'elle savait et le Torero, frmissant d'impatience,
attendait que la matine ft assez avance pour se prsenter devant
cette princesse inconnue, car il avait dcid d'aller trouver Fausta.

Vers neuf heures du matin,  bout de patience, le jeune homme ceignit
son pe, recommanda  la Giralda de ne pas bouger de l'htellerie o
elle tait en sret, sous la garde de Pardaillan, et il sortit.

Il descendit l'escalier intrieur, en chne sculpt, dont les marches,
cires  outrance, taient reluisantes et glissantes comme le parquet
d'une salle d'honneur du palais, et pntra dans la cuisine.

Un cabinet semblable  peu prs au bureau d'un htel moderne avait t
mnag l, dans lequel se tenait habituellement la petite Juana.

Le Torero pntra dans ce retrait et, s'inclinant gracieusement devant
la jeune fille:

--Senorita, dit-il, je sais que vous tes aussi bonne que jolie, c'est
pourquoi j'ose vous prier de veiller sur ma fiance pendant quelques
instants. Voulez-vous me permettre de faire en sorte que nul ne
souponne sa prsence chez vous?

Avec son plus gracieux sourire, Juana rpondit:

--Seigneur Csar, vous pouvez aller tranquille. Je vais monter 
l'instant chercher votre fiance, et, tant que durera votre absence,
je la garderai prs de moi, dans ce rduit o nul ne pntre sans ma
permission.

--Mille grces, senorita! Je n'attendais pas moins de votre bon coeur.
Vous voudrez bien aviser M. le chevalier de Pardaillan.  son rveil,
que j'ai d m'absenter pour une affaire qui ne souffre aucun retard.
J'espre tre de retour d'ici  une heure ou deux au plus.

--Le sire de Pardaillan sera prvenu.

Une fois dehors, le Torero se dirigea  grands pas vers la maison des
Cyprs, o il esprait trouver la princesse. A dfaut, il pensait que
quelque serviteur le renseignerait et lui indiquerait o il pourrait la
trouver ailleurs.

Ce dimanche matin, on devait, comme tous les dimanches, griller quelques
hrtiques. Comme le roi honorait de sa prsence sa bonne ville de
Sville, l'Inquisition avait donn  cette sinistre crmonie une
ampleur inaccoutume, tant par le nombre des victimes--sept: autant de
condamns qu'il y avait de jours dans la semaine--que par le faste du
crmonial.

Aussi, le Torero croisait-il une foule de gens endimanchs qui, tous, se
htaient vers la place San Francisco, thtre ordinaire de toutes les
rjouissances publiques. Nous disons rjouissances, et c'est  dessein.
En effet, non seulement les autodafs constituaient  peu prs les
seules rjouissances offertes au peuple, mais encore on tait arriv 
le persuader qu'en assistant  ces sauvages hcatombes humaines, en se
rjouissant de la mort des malheureuses victimes, il travaillait  son
salut.

Parmi la foule de gens presss d'aller occuper les meilleures places,
il s'en trouvait qui, reconnaissant don Csar, le dsignaient  leurs
voisins en murmurant sur un mode admiratif:

El Torero! El Torero!

Quelques-uns le saluaient avec dfrence. Il rendait les saluts et les
sourires d'un air distrait et continuait htivement sa route.

Enfin, il pntra dans la maison des Cyprs, franchit le perron et se
trouva dans ce vestibule qu'il avait  peine regard la nuit mme, alors
qu'il tait  la recherche de la Giralda et de Pardaillan.

Comme il n'avait pas les proccupations de la veille, il fut bloui par
les splendeurs entasses dans cette pice. Mais il se garda bien de rien
laisser paratre de ces impressions, car quatre grands escogriffes de
laquais, chamarrs d'or sur toutes les coutures, se tenaient raides
comme des statues et le dvisageaient d'un air  la fois respectueux et
arrogant.

Toutefois, sans se laisser intimider par la valetaille, il commanda,
sur un ton qui n'admettait pas de rsistance, au premier venu de ces
escogriffes, d'aller demander  sa matresse si elle consentait 
recevoir don Csar, gentilhomme castillan.

Sans hsiter, le laquais rpondit avec dfrence:

--Sa Seigneurie l'illustre princesse Fausta, ma matresse, n'est pas en
ce moment  sa maison de campagne.

--Bon! pensa le Torero, cette illustre princesse s'appelle Fausta. C'est
toujours un renseignement.

Et, tout haut:

--J'ai besoin de voir la princesse Fausta pour une affaire du plus haut
intrt et qui ne souffre aucun retard. Veuillez me dire o je pourrai
la rencontrer.

Le laquais rflchit une seconde et:

--Si le seigneur don Csar veut bien me suivre, j'aurai l'honneur de le
conduire auprs de M. l'Intendant qui pourra peut-tre le renseigner.

Le Torero,  la suite du laquais, traversa une enfilade de pices
meubles avec un luxe inou, dont il n'avait jamais eu l'ide. Au
premier tage, il fut introduit dans une chambre confortablement
meuble. C'tait la chambre de M. l'Intendant  qui le laquais expliqua
ce que dsirait le visiteur.

M. l'Intendant tait un vieux bonhomme tout courb, d'une politesse
obsquieuse.

--Le laquais qui vous a conduit  moi, dit cet important personnage, me
dit que vous vous appelez don Csar. Je pense que ceci n'est que votre
prnom... Excusez-moi, monsieur, avant de vous conduire prs de mon
illustre matresse, j'ai besoin de savoir au moins votre nom... Vous
comprendrez cela, je l'espre.

Trs froid, le jeune homme rpondit:

--Je m'appelle don Csar, tout court. On m'appelle aussi le Torero.

--Pardonnez-moi, monseigneur, je ne pouvais pas deviner... Je suis au
dsespoir de ma maladresse; j'espre que monseigneur aura la bont de
me la pardonner... La princesse est menace dans ce pays, et je dois
veiller sur sa vie... Si monseigneur veut bien me suivre, j'aurai
l'insigne honneur de conduire monseigneur auprs de la princesse qui
attend la visite de monseigneur avec impatience, je puis le dire.

Devant ce respect outr, sous cette avalanche de monseigneurs, le Torero
demeura muet de stupeur. Il jeta les yeux autour de lui pour voir si
ce discours ne s'adressait pas  un autre. Il se vit seul avec M.
l'Intendant. Et il dit doucement, comme s'il avait craint de l'exciter
en le contrariant:

--Vous vous trompez, sans doute. Je vous l'ai dit: je m'appelle don
Csar, tout court, et je n'ai aucun droit  ce titre de monseigneur que
vous me prodiguez si abondamment.

Mais le vieil intendant secoua la tte et, se frottant les mains  s'en
corcher les paumes:

--Du tout! du tout! dit-il. C'est le titre auquel vous avez droit... en
attendant mieux.

Le Torero plit et, d'une voix trangle par l'motion:

--En attendant mieux?... Que voulez-vous donc dire?

--Rien que ce que j'ai dit, monseigneur. La princesse vous expliquera
elle-mme.

--En ce cas, conduisez-moi auprs d'elle!

--Tout de suite, monseigneur, tout de suite! Acquiesa l'intendant qui
se hta de prendre son chapeau, son manteau et se prcipita  la suite
du Torero.

Hors la maison, l'intendant prcda don Csar et, trottinant  pas
rapides et menus, il le conduisit en ville, sur la place San Francisco,
dj encombre d'une foule bruyante, avide d'assister au spectacle
promis.

Si le pav de la place tait envahi par une masse compacte de populaire,
les tribunes, les balcons, les fentres qui entouraient la place
n'taient pas moins garnis. Mais l, c'tait la foule lgante des
seigneurs et des nobles dames.

Tous et toutes, nobles et manants, attendaient avec la mme impatience
sauvage.

Au centre de la place se dressait le bcher, immense pidestal de
fascines et de bois sec sur lequel devaient prendre place sept
condamns.

Face au bcher, se dressait l'autel construit sur la place mme, par
de riches dentelles, tendu de fine lingerie, d'une blancheur immacule,
enguirland, fleuri, illumin comme pour une grande fte: et c'tait en
effet jour de grande fte.

Du haut de la grosse tour du couvent de San Francisco proche, sans
discontinuer, le glas tombait, lent, lugubre, sinistre, affolant. Il
annonait que la fte tait commence, c'est--dire que les condamns,
les juges, les moines, les confrries, la cour, le roi, tout ce qui
constituait le cortge, sortaient de la cathdrale pour traverser
processionnellement les principales voies de la ville, toutes aussi
encombres de curieux, avant d'aboutir  la place o les victimes, du
haut de leur bcher, devaient assister  la clbration de la messe,
avant que les bourreaux ne missent le feu aux fascines.

La haine, la fureur, l'impatience, la joie, une joie hideuse, tels
taient les sentiments qui clataient sur toutes les faces convulses.
Pas un mot de piti, pas une protestation.

Derrire l'intendant de Fausta qui, au milieu de cette foule compacte,
se traait un chemin avec une vigueur surprenante chez un bonhomme qui
paraissait aussi cass, le Torero parvint jusqu'au perron d'une des plus
somptueuses maisons en faade sur la place.

Contrairement  toutes les autres habitations, cette maison n'avait pas
un seul spectateur  ses nombreuses fentres, pas plus qu' ses balcons.

Guid par l'intendant, aprs avoir travers un certain nombre de pices,
meubles et ornes avec plus de magnificence encore que les salles de la
maison des Cyprs, don Csar fut introduit dans un petit cabinet, dsert
pour le moment.

L'intendant le pria d'attendre l un instant, le temps d'aller aviser sa
matresse.

Dans le couloir o il s'engagea, le vieil intendant tout cass redressa
soudain sa taille, et, d'un pas alerte et vif, il monta au premier tage
et pntra dans un salon, dont le balcon large et spacieux talait sur
la place le ventre rebondi de sa balustrade en fer forg.

Assise dans un large fauteuil de velours, dans un costume d'une grande
simplicit, blanc, depuis les pieds nonchalamment poss sur un coussin
de soie rouge merveilleusement brod jusqu' la collerette trs simple,
sans un bijou, sans un ornement, Fausta attendait dans une pose
mditative.

Le singulier intendant, qui venait de retrouver si soudainement la
vigueur d'un homme dans la force de l'ge, s'inclina profondment devant
elle et attendit.

--Eh bien, matre Centurion? interrogea Fausta.

Centurion, puisque c'tait lui qui, adroitement grim, venait de jouer
le rle d'intendant. Centurion rpondit respectueusement:

--Eh bien, il est venu, madame.

--Vous l'avez amen?

--Il attend votre bon plaisir en bas.

Fausta rpta le mme signe de tte et parut rflchir un moment.

--Il ne vous a pas reconnu? fit-elle avec une certaine curiosit.

--S'il m'avait reconnu, je n'aurais pas l'honneur de l'introduire auprs
de vous.

Fausta eut un mince sourire.

--Je sais qu'il ne vous affectionne pas prcisment, dit-elle.

--Dites qu'il me veut la malemort, madame, et vous serez dans le vrai.
Cela ne laisse pas que de m'inquiter beaucoup. Car enfin, si vos
projets aboutissent et qu'il continue  me dtester, c'en est fait de la
situation que vous avez daign me faire entrevoir.

--Rassurez-vous, matre. Continuez  me servir fidlement sans vous
inquiter du reste. Le moment venu, je ferai votre paix avec lui. Je
rponds que le roi oubliera les injures faites  l'amoureux sans nom et
sans fortune. Introduisez-le...

Centurion s'inclina et sortit immdiatement.

Quelques instants plus tard, il introduisait le Torero auprs de Fausta
et, aprs avoir referm la porte sur lui, il se retirait discrtement.

En voyant Fausta, don Csar fut bloui. Jamais beaut aussi accomplie
n'tait apparue  ses yeux ravis. Avec une grce juvnile, il s'inclina
profondment devant elle, autant pour dissimuler son trouble que par
respect.

Fausta remarqua l'effet qu'elle produisait sur le jeune homme. Elle
esquissa un sourire. Cet effet, elle avait cherch  le produire, elle
l'esprait. Il se ralisait au-del de ses dsirs. Elle avait lieu
d'tre satisfaite.

D'un oeil exerc, elle tudiait le jeune prince qui attendait dans
une attitude pleine de dignit, ni trop humble ni trop fire. Cette
attitude, pleine de tact, la mle beaut du jeune homme, son lgance
sobre, ddaigneuse de toute recherche outre, le sourire un peu
mlancolique, l'oeil droit, trs doux, la loyaut qui clatait sur tous
ses traits, le front large qui dnotait une intelligence remarquable,
enfin la force physique que rvlaient des membres admirablement
proportionns dans une taille moyenne, Fausta vit tout cela dans un coup
d'oeil, et, si l'impression qu'elle venait de produire tait tout 
son avantage, l'impression qu'il lui produisait,  elle, pour tre
prudemment dissimule, ne fut pas moins favorable.

De cet examen trs rapide, qu'il soutint avec une aisance remarquable,
sans paratre le souponner, le Torero se tira tout  son avantage. Chez
Fausta, la femme et l'artiste se dclarrent galement satisfaites.

Tout le plan de Fausta dpendait de la dcision qu'allait prendre le
Torero. Cette dcision elle-mme dpendait de l'effet qu'elle produirait
sur lui.

Qu'il se drobt, qu'il refust de renoncer  son amour pour la Giralda,
et ses plans se trouvaient singulirement compromis.

L'oeuvre n'tait pas irralisable pourtant, du moins elle l'esprait.
Et, quant  sa difficult mme, pour une nature combative comme la
sienne, c'tait un stimulant.

Quant  la Giralda, qui pouvait tre sa pierre d'achoppement, on a dj
vu qu'elle avait pris une dcision  son gard. C'tait trs simple,
la Giralda disparatrait. Si puissant que ft l'amour du Torero, il ne
tiendrait pas devant l'irrparable, c'est--dire la mort de la
femme aime. Il tait jeune, ce Torero, il se consolerait vite. Et,
d'ailleurs, pour activer sa gurison, elle avait une couronne  lui
donner.

Fausta ne connaissait qu'un seul tre au monde capable de rester froid
devant d'aussi puissantes tentations: Pardaillan.

Mais Pardaillan n'avait pas son pareil.

Oui, l'oeuvre de sduction serait difficile, mais non pas impossible.

Elle mit donc en oeuvre toutes les ressources de son esprit subtil,
elle fit appel  toute sa puissance de sduction, et, de cette voix
harmonieuse, enveloppante comme une caresse, elle demanda:

--C'est bien vous, monsieur, qu'on appelle don Csar?

Le Torero s'inclina en signe d'assentiment.

--Vous aussi qu'on appelle El Torero?

--Moi-mme, madame.

--Vous ne connaissez pas votre vritable nom. Vous ignorez tout de votre
naissance et de votre famille. Vous supposez tre venu au monde, voici
environ vingt-deux ans,  Madrid. C'est bien cela?

--Tout  fait, madame.

--Excusez-moi, monsieur, si j'ai insist sur ces menus dtails.
Je tenais  viter une erreur de personne, qui pourrait avoir des
consquences trs graves. Veuillez vous asseoir.

De la main, elle dsignait un sige plac prs de son fauteuil, et un
gracieux sourire ponctuait le geste.

Le Torero obit et elle admira la parfaite aisance de ses gestes, la
souplesse de ses attitudes, et,  part soi, elle murmura:

Oui, c'est bien du sang royal qui coule dans ses veines!...De cet
aventurier, lev  la diable, je ferai un monarque superbe et
magnifique.

A ce moment, des clameurs furieuses clataient sur la place. Le cortge
des condamns approchait du lieu du supplice, et la foule manifestait
ses sentiments par des hurlements froces:

A mort!... Mort aux hrtiques!...

Suivis de ces autres cris:

Le roi!... le roi!... Vive le roi!...

Au-dessus des clameurs et des vivats, les couvrant parfois compltement,
le _Miserere_, entonn  pleine voix par des milliers de moines, de
pnitents, de frres de cent confrries diverses, se faisait entendre,
encore lointain, se rapprochant insensiblement, lugubre et terrible en
mme temps.

Et, dominant le tout, le glas continuait de laisser tomber, lente,
funbre, sinistre, sa note mugissante.

Cependant, dominant la gne que lui causaient ces rumeurs, mettant tous
ses efforts  surmonter le trouble trange que la beaut de Fausta avait
dchan en lui et qu'il sentait augmenter, le Torero dit doucement:

--Vous avez bien voulu tmoigner quelque intrt  une personne qui
m'est chre. Permettez-moi, madame, avant toute chose, de vous en
exprimer ma gratitude.

Et il tait en effet trs mu, le pauvre amoureux de la Giralda. Jamais
crature humaine ne lui avait produit un effet comparable  celui que
lui produisait Fausta.

Jamais personne ne lui en avait impos autant.

Fausta lisait clairement dans son esprit, et elle se montrait
intrieurement de plus en plus satisfaite. Allons, allons, la constance
en amour, chez l'homme, tait dcidment une bien fragile chose. Cette
petite bohmienne,  qui elle avait fait l'honneur d'accorder quelque
importance, comptait dcidment bien peu. La victoire lui paraissait
maintenant certaine, et, si une chose l'tonnait, c'tait d'en avoir
dout un instant.

Mais l'allusion du Torero  la Giralda lui dplut. Elle mit quelque
froideur dans la manire dont elle rpondit:

--Je ne me suis intresse qu' vous, sans vous connatre. Ce que j'ai
fait, je l'ai fait pour vous, uniquement pour vous. En consquence, vous
n'avez pas  me remercier pour des tiers qui n'existent pas pour moi.

A son tour, le Torero fut choqu du suprme ddain avec lequel elle
parlait de celle qu'il adorait.

Ds l'instant o cette princesse Fausta paraissait vouloir s'attaquer 
l'objet de son amour, il retrouva une partie de son sang-froid, et ce
fut d'une voix plus ferme qu'il dit:

--Cependant, ce tiers qui n'existe pas pour vous, madame, m'a assur que
vous aviez t pleine de bont et d'attentions  son gard.

--Bonts, attentions--s'il y en a eu rellement--dit Fausta d'un ton
radouci et avec un sourire, je vous rpte que tout cela s'adressait 
vous seul.

--Pourquoi, madame? fit ingnument le Torero, puisque vous ne me
connaissiez pas.

Fausta laissa tomber sur lui un regard profond, empreint d'une douceur
enveloppante:

--Une nature chevaleresque comme celle que je devine en vous comprendra
aisment le mobile auquel j'ai obi. Si vous appreniez, monsieur, qu'on
prmdite d'assassiner lchement une inoffensive crature, qui vous est
inconnue, que feriez-vous?

--Par Dieu! madame, dit fougueusement le Torero, j'aviserais cette
crature d'avoir  se tenir sur ses gardes, et, au besoin, je lui
prterais l'appui de mon bras.

--Eh bien, monsieur, c'est l tout le secret de l'intrt que je vous ai
port, sans vous connatre. J'ai appris qu'on voulait vous assassiner et
j'ai cherch  vous sauver. La jeune fille dont vous parliez, il y a
un instant, devant tre, inconsciemment, je me hte de le dire,
l'instrument de votre mort, j'ai fait en sorte que vous ne puissiez
l'approcher. Quand j'ai cru le danger pass, je vous ai facilit de mon
mieux les voies, et je vous ai fait conduire jusqu' elle. Tout cela,
monsieur, je l'ai fait par humanit, comme vous l'auriez fait, comme
aurait fait toute personne de coeur. Je ne pensais pas vous connatre
jamais. Et,  vrai dire, je n'y tenais pas, sans quoi je vous eusse
attendu chez moi, cette nuit. Certaines actions perdent tout mrite si
l'on parat rechercher un remerciement ou une louange. J'ignorais alors
bien des choses, vous concernant, que j'ai apprises depuis, et qui m'ont
fait dsirer vivement vous connatre. Aujourd'hui que je vous ai vu,
je me flicite du peu que j'ai fait pour vous et je vous prie de me
considrer comme une amie dvoue, prte  tout entreprendre pour vous
sauver.

Toute la fin de cette tirade avait t dbite avec une motion
communicative qui fit une impression profonde sur le Torero.
Profondment mu  son tour, il s'inclina gravement et, avec un accent
de gratitude trs sincre:

--Vraiment, madame, vous me comblez, et je ne sais comment vous
remercier. Mais, franchement, ne vous inquitez-vous pas un peu  la
lgre? Suis-je donc si menac?

Trs gravement, avec un accent qui fit passer un frisson sur la nuque du
Torero, elle dit:

--Plus que vous ne l'imaginez. Je ne dirai pas que vos jours sont
compts; je vous dis: vous n'avez que quelques heures  vivre... si vous
vous complaisez dans cette insouciante confiance.

Si brave qu'il ft, le Torero plit lgrement.

--Est-ce  ce point? fit-il.

Toujours trs grave, elle fit oui de la tte et reprit:

--Je n'ai qu'un regret: celui de vous avoir rapproch de cette jeune
fille. Si j'avais su ce que je sais maintenant, jamais, par mon fait du
moins, vous ne l'eussiez retrouve.

Un vague soupon germa dans l'esprit du Torero. A son tour, il devint
froid, tout son calme soudain reconquis.

--Pourquoi, madame? fit-il avec une imperceptible pointe d'ironie.

--Parce que, dit Fausta, toujours grave et avec un accent de conviction
impressionnant, parce que cette jeune fille causera votre mort.

Le Torero la fixa un instant. Elle soutint son regard avec un calme
imperturbable.

Le commencement de soupon imprcis qui l'avait effleur se fondit
instantanment sous le feu de ce regard. De nouveau, il fut repris par
ce trouble trange qui l'avait agit et qu'il croyait avoir matris.

--Mais, enfin, madame, fit-il en passant  un autre ordre d'ides, qui
est donc cet ennemi mortellement acharn aprs moi? Le savez-vous?

--Je le sais.

--Son nom?

--Son nom, je vous le dirai plus tard. Cependant, il est ncessaire que
vous sachiez qui vous poursuit de sa haine, ne ft-ce que pour dfendre
vos jours menacs. Je vous dirai donc que cet ennemi, c'est...

Elle s'arrta, comme si elle et hsit  porter un coup qu'elle
pressentait trs rude.

--C'est?...

--Votre pre! lcha brusquement Fausta.

Et, sous ses dehors apitoys, elle l'tudiait avec la froide et curieuse
attention du praticien se livrant  quelque exprience.

L'effet, du reste, fut foudroyant, dpassant au-del tout ce qu'elle
avait imagin.

Le Torero se dressa d'un bond et, livide, il gronda d'une voix qui
n'avait plus rien d'humain:

--Vous avez dit?...

Trs ferme, elle rpta sur un ton nergique:

--Votre pre!...

Le Torero la fixait avec des yeux qui n'avaient plus rien de vivant, des
yeux qui semblaient implorer grce.

--Mon pre!... On m'avait dit pourtant...

--Quoi donc?

Et, de ses yeux, en apparence trs doux, elle le fouillait avec une
curiosit aigu. Savait-il? Ne savait-il pas?

--On m'avait dit qu'il tait mort, voici vingt ans et plus...

--Votre pre est vivant! dit-elle avec une nergie croissante.

--Mort sous les coups du bourreau, acheva le Torero.

Elle haussa les paules.

--Histoire invente  plaisir, dit-elle. Ne fallait-il pas loigner de
vous tout soupon de la vrit!

Et, en disant ces mots, elle le fouillait de plus en plus. Non!
dcidment, il ne savait rien, car il reprit en se frappant le front:

--C'est vrai! Niais que je suis! Comment n'ai-je pas song  cela?...
Alors, c'est vrai? dit-il d'une voix implorante, il vit?... Mon pre
vit?... Mon pre!...

Et il rptait doucement ce nom, comme s'il et prouv un soulagement
ineffable  le prononcer.

Tout autre que Fausta et t attendri, et eu piti de lui. Mais Fausta
ne voyait que le but  atteindre.

Froidement, implacable sous ses airs doucereux, elle reprit:

--Votre pre est vivant, bien vivant... malheureusement pour vous. C'est
lui qui vous poursuit de sa haine implacable, lui qui a jur votre
mort... et qui vous tuera, n'en doutez pas, si vous ne vous dfendez
nergiquement.

Ces mots rappelrent le jeune homme au sens de la ralit, momentanment
oublie. Mais, que son pre voult sa mort, cela lui paraissait
impossible, contre nature. Instinctivement, il cherchait dans son esprit
une excuse  cette monstruosit. Et, tout  coup, il se mit  rire
franchement et s'cria joyeusement:

--J'y suis!... Mordieu! madame, l'horrible peur que vous m'avez faite!
Est-ce qu'un pre peut chercher  meurtrir son enfant, la chair de sa
chair? Eh! non, c'est impossible! Mon pre ignore qui je suis. Dites-moi
son nom, madame, j'irai le trouver, et je vous jure Dieu que nous nous
entendrons.

Lentement, comme pour bien faire pntrer en son esprit chaque parole,
elle dit:

--Votre pre sait qui vous tes... C'est pour cela qu'il veut vous
supprimer.

Le Torero recula de deux pas et porta sa main crispe  sa poitrine,
comme s'il et voulu s'arracher le coeur.

--Impossible! bgaya-t-il.

--Cela est! dit Fausta rudement.

--Que maudite soit l'heure prsente! tonna le Torero. Pour que mon pre
veuille ma mort, il faut donc que je sois quelque btard... Il faut donc
que ma mre...

--Arrtez! gronda Fausta en se redressant, frmissante. Vous
blasphmez!... Sachez, malheureux, que votre mre fut toujours pouse
chaste et irrprochable! Votre mre, que vous alliez maudire dans un
moment d'garement que je comprends, votre mre est morte martyre... et
son bourreau, son assassin, pourrais-je dire, fut prcisment celui qui
vous repoussa, qui vous veut la malemort aujourd'hui qu'il vous sait
vivant, aprs vous avoir cru mort durant de longues annes. L'assassin
de votre mre, c'est celui qui vous veut assassiner aussi: c'est votre
pre!

--Horreur! Mais si je ne suis pas un btard...

--Vous tes un enfant lgitime, interrompit Fausta avec force. Je vous
en fournirai les preuves... quand l'heure sera venue.

Et, tranquillement, elle reprit place dans son fauteuil.

Lui, cependant,  moiti fou de douleur et de honte, clamait
douloureusement:

--S'il en est ainsi, c'est donc que mon pre est un monstre sanguinaire,
un fou furieux!

--Vous l'avez dit, fit froidement Fausta.

--Et ma mre?... ma pauvre mre? sanglota le Torero.

--Votre mre fut une sainte.

--Ma mre! rpta le Torero, avec une douceur infinie.

--On venge les morts, avant de les pleurer! insinua insidieusement
Fausta.

Le Torero se redressa, tincelant, et, d'une voix furieuse:

--Vengeance! oh! oui! vengeance! Mais devrai-je donc frapper mon pre
pour venger ma mre?... C'est impossible!

Fausta eut un sourire sinistre qu'il ne vit pas. Elle tait patiente,
Fausta; c'tait ce qui la faisait si forte et si redoutable. Elle
n'insista pas. Elle venait de semer la graine de mort, il fallait la
laisser germer.

--Avant de venger votre mre, il faut vous dfendre vous-mme. N'oubliez
pas que vous tes menac.

--Mon pre est donc un bien puissant personnage?

--Puissant au-dessus de tout.

Dans l'tat d'esprit o il se trouvait, le Torero n'attacha qu'une
mdiocre importance  ces paroles.

--Madame, dit-il en regardant Fausta en face, j'ignore  quel mobile
vous obissez en me disant les choses terribles que vous venez de me
dvoiler.

--Je vous l'ai dit, monsieur, j'ai obi d'abord  un simple sentiment
d'humanit. Depuis que je vous ai vu, je n'ai pas de raison de vous
cacher que vous m'avez t sympathique. C'est  cette sympathie,
dsintresse, croyez-le, que vous devez le vif intrt que je vous
porte et que vous mritez.

--Je ne doute pas de la puret de vos intentions,  Dieu ne plaise!
madame. Mais, ce que vous venez de me rvler est si extraordinaire, si
incroyable que...

--Je vous comprends, monsieur, et je vous approuve, dit vivement Fausta.
Je n'ai rien avanc que je ne sois en tat de prouver d'irrfutable
manire.

--Et vous me fournirez ces preuves? Vous me nommerez mon... pre?

--Oui!

--Quand, madame?

--Je ne puis dire encore... Dans un instant peut-tre. Peut-tre dans
quelques jours seulement...

--Bien, madame, je prends acte de votre promesse, et, quoi qu'il
advienne, soyez assure de ma reconnaissance, ma vie vous appartient...

--Il s'agit d'abord de la prserver, votre vie!

--C'est ce que je m'efforcerai de faire, madame. Et tenez pour certain
qu'on ne me rduira pas aisment, si puissant qu'on soit.

--Je le crois aussi, dit Fausta d'un air entendu.

--Mais, reprit le Torero, pour me dfendre, il est certaines choses que
j'ai besoin de savoir ou de comprendre. Me permettez-vous de vous poser
quelques questions?

--Faites, monsieur, et, si je le puis, j'y rpondrai en toute sincrit.

--Eh bien, donc, madame... comment, en quoi la Giralda pourrait-elle
tre la cause de ma mort?

A ce moment, les clameurs, les hurlements, les chants sacrs, clatrent
avec plus de force sur la place. videmment, le cortge venait de
dboucher sur le lieu du supplice et la foule manifestait ses sentiments
par les mmes vivats et les mmes cris de mort.

Sans rpondre  la question du Torero, Fausta se leva et s'approcha de
son pas majestueux, du balcon. Elle jeta un coup d'oeil sur la place et
vit qu'elle ne s'tait pas trompe. Elle se retourna vers le Torero, qui
la regardait faire non sans surprise, et, trs calme:

--Approchez, monsieur, venez voir, dit-elle.

De plus en plus tonn, don Csar secoua la tte, et, doucement:

--Excusez-moi, madame, dit-il, j'ai horreur de ces sortes de spectacles.
Ils me rvoltent.

--Croyez-vous donc, monsieur, dit paisiblement Fausta, qu'ils ne me
rpugnent pas,  moi?

Le Torero comprit qu'elle devait avoir un intrt puissant  le
faire assister  cette scne. Malgr sa rpugnance, il se leva et la
rejoignit.

Le cortge funbre faisait lentement le tour de la place.

En tte, caracolait une compagnie de carabins, l'arquebuse pose sur
la cuisse. Derrire les cavaliers venait une deuxime compagnie de gens
d'armes,  pied. Cavaliers et fantassins taient chargs de refouler le
populaire et de frayer un passage  la procession.

Derrire les soldats venait une longue thorie de pnitents noirs, la
cagoule rabattue, un cierge  la main.

En tte des pnitents, un colosse, la tte couverte de la cagoule, comme
tous les autres, portait pniblement une immense croix de mtal.

Tous ces pnitents tonitruaient lamentablement le _De Profundis_.

Aprs cette interminable thorie de pnitents, venaient les gardes de
l'Inquisition: gardes  cheval, gardes  pied, et, immdiatement aprs,
le tribunal de l'Inquisition, grand inquisiteur en tte.

Derrire le tribunal, sous un dais rutilant, un vque, en habits
sacerdotaux, portant  bras tendus le saint sacrement, et, derrire, les
sept condamns, en chemise, pieds nus, la tte dcouverte, un cierge
norme  la main.

Derrire la foule des prtres et des moines, une triple range
d'arquebusiers,  pied, et seul, la tte dcouverte, sombre, tranant la
jambe, sinistre dans son somptueux costume noir, le roi, Philippe II.

A sa droite, un pas en arrire, son fils: l'infant Philippe, hritier
du trne. Et puis la foule des courtisans, seigneurs, grandes dames,
dignitaires, tou en habits de crmonie.

Voil ce que vit le Torero.

Le cortge s'arrta devant l'autel de la place.

Un juge lut  haute voix la sentence de mort aux condamns.

Un prtre s'approcha de chaque condamn et lui donna un coup sur la
poitrine, ce qui voulait dire qu'il tait expuls de la communaut des
vivants.

Ceci, au milieu des cris, des menaces, des injures de la foule en
dlire.

Alors, l'vque monta  l'autel. En mme temps, les condamns taient
hisss sur le bcher, attachs au poteau. Et la messe commena.

Lorsque l'vque pronona les dernires paroles de l'vangile, la fume
commena de s'lever en tourbillonnant, et, en mme temps que la fume,
les hurlements clatrent:

Mort aux hrtiques! Mort aux hrtiques!

Alors, du haut du bcher, une voix protesta.

C'tait un jeune homme de vingt-cinq ans environ, beau, noble, riche,
ayant occup une charge importante  la cour. Le Torero, qui le
connaissait de vue, le reconnut aussitt.

Et le condamn clamait:

--Je ne suis pas un hrtique! Je crois en Dieu! Que mon sang retombe
sur ceux qui m'ont condamn! J'en appelle ...

On ne put en entendre davantage. Des milliers de moines hurlrent
furieusement le _Miserere_ et couvrirent sa voix.

En mme temps, les flammes commencrent  s'lever, vinrent doucement
lcher les pieds nus des condamns, comme pour goter  la proie qui
leur tait offerte. Et, l'ayant trouve  leur got, elle s'levrent
davantage encore, enlacrent les victimes, les treignirent, les
happrent.

--Horrible! horrible! murmura le Torero en portant sa main devant ses
yeux. Quel crime a donc commis ce malheureux?

--Il a commis le crime que tu rves de commettre!... le crime pour
lequel tu seras condamn comme lui, excut comme lui... si je n'arrive
 te persuader.

--Quel crime? rpta machinalement le Torero.

--Il a entretenu des relations avec une hrtique qu'il a pouse.

--Oh! je comprends!... la Giralda! la bohmienne!...

Mais la Giralda est catholique!

--Elle est bohmienne, dit rudement Fausta, elle est hrtique...

--Elle a t baptise, se dbattit le Torero.

--Qu'elle montre son acte de baptme... elle ne le pourra. Et, le
pt-elle, elle a vcu en hrtique, cela suffit, te dis-je, et, toi qui
rves d'unir ton sort au sien, tu seras trait comme celui-ci.

--Quel est donc l'infme qui impose de telles lois?

--Ton pre.

--Mon pre! encore! Mais qui est donc ce tigre altr de sang que la
nature maudite me donna pour pre?

Comme il disait ces mots, il se fit un grand tapage au balcon d'un des
somptueux palais bordant la place. Ce balcon, comme celui de
Fausta, tait rest, jusque-l, inoccup. Et voil que les larges
portes-fentres, donnant accs au balcon, venaient de s'ouvrir toutes
grandes, et une foule de seigneurs, de noble dames, de prtres et de
moines se montraient par les baies.

Un fauteuil unique fut tran sur le balcon et un personnage, devant qui
tous les autres s'effaaient, parut sur le balcon, s'assit paisiblement,
tandis que tous les assistants, rests  l'intrieur, se groupaient
derrire le fauteuil. Et le personnage, le menton dans la paume de la
main, le coude sur le bras du fauteuil, laissa errer distraitement sur
le bcher embras et sur la foule hurlante un regard froid et acr.

En rponse au cri de rvolte et de fureur du Torero, Fausta s'approcha
de lui jusqu' le toucher, et, la face tincelante, le dominant du
regard, imprieuse et fatale, elle lui jeta en plein visage, d'une voix
tonnante:

--Ton pre!... Tu veux savoir qui est ton pre?...

Le Torero eut l'intuition rapide d'une rvlation formidable, et,
affol, il bgaya:

--Oh!... Qu'allez-vous m'apprendre?

Fausta se pencha davantage encore sur lui, le saisit au poignet et
rpta:

--Tu veux connatre ton pre?... Eh bien, regarde!... le voici!...

Et son index tendu dsignait le personnage qui, froidement, d'un air
ennuy, regardait se consumer les corps des sept supplicis.

Le Torero fit deux pas en arrire, et, les yeux hagards, cria d'une voix
o il y avait plus de douleur certes que d'horreur:

--Le roi!...



III

LE FILS DU ROI

Un long moment, Fausta considra silencieusement, avec une sombre
satisfaction, le jeune homme qui paraissait accabl de douleur.

Elle avait men toute cette partie de son entretien avec une habilet
infernale.

Srieusement documente, elle savait que le roi Philippe, qui
n'inspirait que la terreur  la majorit de ses sujets, tait abhorr
par une minorit compose d'une lite dans laquelle tous les lments de
la socit fraternisaient, momentanment unis dans la haine et l'horreur
que leur inspirait le sombre despote.

Grands seigneurs aux ides librales, artistes, savants, soldats,
bourgeois, aventuriers, gens du peuple, on trouvait de tout dans cette
minorit. Le mcontentement tait assez gnral, assez profond pour
qu'un mouvement occulte ft tent par quelques-uns, ambitieux ou
illumins, dont le dsintressement ne pouvait tre suspect. Nous avons
vu Fausta prsider et diriger  son gr une runion de ces rvolts.
Qu'un mouvement srieux vnt  se dessiner, et une foule d'inconnus ou
d'hsitants se joindraient a ceux qui auraient donn le branle.

Fausta savait tout cela.

Elle savait encore que le Torero tait au nombre de ceux pour qui le
nom du roi tait synonyme de meurtre, de fureur sanglante, et  qui il
n'inspirait que haine et horreur. De plus, chez le Torero, la haine du
tyran se doublait d'une haine personnelle pour celui qu'il accusait
d'avoir assassin son pre.

La haine du Torero pour le roi Philippe existait de longue date,
farouche et tenace, et Fausta le savait. Si le Torero ne s'tait pas
affili  ceux qui cherchaient, dans l'ombre,  frapper, ou tout au
moins  renverser le despote, ce n'tait pas par prudence ou par
ddain. Sa haine tait personnelle, et il tait rsolu  l'assouvir
personnellement.

Tels taient les sentiments de don Csar  l'gard du roi Philippe au
moment o Fausta s'tait dresse devant lui pour lui crier: C'est ton
pre!

On comprend que le coup avait pu l'accabler.

Ce n'est pas tout: depuis qu'il avait l'ge de raisonner, don Csar,
tromp par des rcits--probablement intresss--o la fiction ctoyait
dangereusement la vrit, don Csar s'tait complu  dresser, dans son
coeur, un autel  la vnration paternelle. Ce pre, qu'il n'avait
jamais connu, il le voyait grand, noble, gnreux, il le parait des
qualits les plus sublimes, il lui apparaissait tel qu'un dieu.

Ceci, c'tait le plus affreux. Tellement affreux que cela ne lui
paraissait pas croyable.

Il se disait:

J'ai mal entendu... je suis fou. Le roi n'est pas mon pre... il ne
peut pas tre mon pre puisque... je sens que je le hais toujours!...
Non, non, mon pre est mort!...

Mais Fausta avait t trop nergiquement affirmative. Il n'y avait pas
 douter: c'tait bien cela, le roi tait bien son pre. Alors, il se
raccrochait dsesprment  son idal renvers, il cherchait des excuses
 cet homme qu'on lui dsignait pour son pre. Il se disait que, sans
doute, il l'avait mal jug, et il fouillait furieusement les actes
connus du roi pour y dcouvrir quelque chose, susceptible de le grandir
 ses yeux.

Et, dsespr, s'accablant d'injures et d'anathmes, il constatait qu'il
ne trouvait rien. Et, dans une rvolte de tout son tre, il se disait:

C'est mon pre, pourtant! C'est mon pre! Est-il possible qu'un fils
hasse son pre? N'est-ce pas plutt moi qui suis un monstre dnatur?

Alors, sa pense bifurqua: il pensa  sa mre.

On ne lui en avait parl que fort peu. Pour cette raison, ou pour toute
autre que nous ignorons, sa mre n'avait jamais occup dans son coeur
la place qu'y avait eue son pre. Pourquoi? Qui peut savoir? Certes, il
avait pens  elle souvent, chaque jour. Mais la premire place avait
toujours t pour son pre. Et voici que, par un de ces revirements
qu'il ne cherchait pas  s'expliquer, tout d'un coup, la mre dtrnait
le pre et prenait sa place.

Et ceci, c'tait le chef-d'oeuvre de Fausta, qui avait savamment souffl
la haine dans son coeur, la haine contre son pre, et qui, soudain, pour
excuser cette haine monstrueuse, pour la justifier, pour la rendre plus
profonde, plus tenace, pour la sanctifier, en quelque sorte, avait fait
intervenir sa mre.

Maintenant, le Torero, ballott, dchir entre ces sentiments divers,
n'tait plus qu'une loque humaine dont elle pourrait disposer  sa
guise.

Le plus fort tait fait, le reste ne serait qu'un jeu. Le Torero, le
fils du roi, tait  elle, elle n'avait qu' tendre la main pour le
prendre. Elle serait reine, impratrice, elle dominerait le monde par
lui--car il ne serait jamais qu'un instrument entre ses mains.

Et, en attendant, il fallait le lcher sur celui qu'elle lui avait
dit tre son pre. Il fallait lui faire admettre l'ide d'un meurtre,
rgicide doubl de parricide, en le parant des apparences d'une lgitime
dfense.

Et, comme le jeune prince demeurait toujours muet, les yeux exorbits
obstinment fixs sur le roi, doucement, de ses propres mains, Fausta
poussa les battants de la fentre, laissa retomber les lourds rideaux,
drobant  ses yeux une vue qui lui tait si pnible.

En effet, ds qu'il ne vit plus le roi, don Csar poussa un long soupir
de soulagement et parut sortir d'un rve angoissant comme un cauchemar.

Fausta, voyant qu'il s'tait ressaisi et qu'il tait maintenant  mme
de continuer l'entretien, dit doucement d'une voix grave o perait une
sourde motion:

--Excusez-moi, monseigneur, de vous avoir si brutalement dvoil la
vrit. Les circonstances ont t plus fortes que ma volont et m'ont
emporte malgr moi.

Le Torero fut secou d'un frisson qui le parcourut de la nuque aux
talons. Ce titre de monseigneur avait pris dans la bouche de Fausta
une ampleur insouponne.

En mme temps, chose curieuse, ce titre lui causa une impression pnible
qu'il traduisit en rptant avec amertume et en secouant la tte:

--Monseigneur!...

--C'est le titre qui vous revient de droit, dit gravement Fausta, en
attendant mieux.

Que signifiait ce: en attendant mieux? L'intendant de la princesse
avait, presque textuellement, prononc les mmes paroles. Que lui
voulait-on, dcidment? Il rsolut de le savoir au plus tt, et, comme
Fausta lui indiquait son sige en disant: Daignez vous asseoir, le
Torero s'assit, bien rsolu  tirer au clair tout ce qui lui paraissait
obscur dans l'extraordinaire aventure qui lui arrivait.

--Ainsi, madame, dit-il d'une voix trs calme en apparence, vous
prtendez que je suis fils lgitime du roi Philippe?

Fausta le fouilla d'un regard pntrant, et ne put s'empcher de rendre
intrieurement hommage  la force d'me de ce jeune homme.

Dcidment, songea-t-elle, ce petit aventurier n'est pas le premier
venu. Il a une dose d'orgueil vraiment royale. Tout autre  sa place,
et accept la rvlation que je lui ai faite en exultant. Celui-ci
reste froid. Il ne se laisse pas blouir, il discute, et, je crois. Dieu
me pardonne! que son plus cher dsir serait d'acqurir la preuve que je
me suis trompe. Serait-il dnu d'ambition  ce point? Aprs avoir eu
le malheur de me heurter a un Pardaillan, aurai-je cet autre malheur
d'avoir mis la main sur un de ces dsabuss, un de ces fous pour qui
fortune, naissance, puissance, couronne mme, ne sont que des mots vides
de sens?

En songeant ainsi, elle levait vers le ciel un regard charg
d'imprcations et de menaces, comme si elle et somm Dieu de lui venir
en aide.

Et,  la question du Torero, qui ne la suspectait pas personnellement,
elle rpondit du tac au tac:

--Des documents, d'une authenticit indiscutable, que je possde, des
tmoins, dignes de foi, prtendent que vous tes fils lgitime du
roi Philippe. Et c'est pourquoi je le dis. Mais je ne prtends rien,
personnellement, croyez-le bien. Au surplus, je vous l'ai dit, un jour
trs prochain, je mettrai toutes ces preuves sous vos yeux.

Trs doucement, le Torero dit:

--A Dieu ne plaise, madame, que je doute de vos paroles, ni que je
suspecte vos intentions!

Et, avec un sourire amer:

--Je n'ai pas reu l'ducation rserve aux fils de roi... futurs rois
eux-mmes. Tout infant que je suis--vous l'assurez--je n'ai pas t
lev sur les marches du trne. J'ai vcu dans les ganaderias, madame,
au milieu des fauves que j'lve pour le plus grand plaisir des princes,
mes frres. C'est mon mtier, madame,  moi, un mtier dont je vis,
n'ayant ni douaire, ni titres, ni dotations. Je suis un gardeur de
taureaux, madame. Excusez-moi donc si je parle le langage brutal d'un
gardien de fauves, au lieu du langage fleuri de cour auquel vous tes
accoutume sans doute, vous, princesse souveraine.

Fausta approuva gravement de la tte.

Le Torero, s'tant excus  sa manire, reprit aussitt:

--Ma mre, madame, comment s'appelait-elle?

--Vous tes prince lgitime, dit Fausta. Votre mre s'appelait Elisabeth
de France, pouse lgitime de Philippe, roi, reine d'Espagne, par
consquent.

Le Torero passa la main sur son front moite.

--Mais enfin, madame, dit-il d'une voix tremblante, puisque je suis fils
lgitime, pourquoi cet abandon? Pourquoi cette haine acharne d'un pre
contre son enfant? Pourquoi cette haine contre l'pouse lgitime, haine
qui est alle jusqu' l'assassinat?... Car, vous m'avez bien dit,
n'est-ce pas, que ma mre tait morte des mauvais traitements que lui
infligeait son poux?

--Je l'ai dit et je le prouverai.

--Ma mre tait donc coupable?

--Votre mre, je l'ai dit et je le rpte, et je le prouverai, la reine,
votre mre, votre auguste mre, tait une sainte.

videmment, elle exagrait considrablement. Elisabeth de Valois, fille
de Catherine de Mdicis, faonne au mtier de reine par sa redoutable
mre, pouvait avoir t tout ce qu'il lui aurait plu d'tre, hormis une
sainte.

Mais c'est au fils que parlait Fausta, et elle comptait sur sa pit
filiale, d'autant plus ardente et aveugle qu'il n'avait jamais connu
sa mre, pour lui faire accepter toutes les exagrations qu'il lui
conviendrait d'imaginer.

Fausta avait besoin d'exasprer autant qu'il serait en son pouvoir le
sentiment filial en faveur de la mre.

Plus celle-ci apparatrait grande, noble, irrprochable aux yeux du
fils, et plus, forcment, sa fureur contre l'poux, bourreau de sa mre,
se dchanerait violente, irrsistible.

Le Torero accueillit l'affirmation de Fausta avec une joie manifeste. Il
eut un long soupir de soulagement et demanda:

--Puisque ma mre tait irrprochable, pourquoi cet acharnement,
pourquoi ce long martyre dont vous avez parl? Le roi serait-il
rellement le monstre altr de sang que d'aucuns prtendent qu'il est?

Il oubliait que lui-mme l'avait toujours considr comme tel.
Maintenant qu'il savait qu'il tait son pre, il cherchait
instinctivement  le rhabiliter  ses propres yeux.

Ceci ne pouvait faire l'affaire de Fausta. Implacable, elle rpondit:

--Le roi, malheureusement, n'a jamais eu, pour personne, un sentiment de
tendresse. Le roi, c'est l'orgueil, c'est l'gosme, c'est la scheresse
de coeur, c'est la cruaut en personne. Malheur  qui lui rsiste ou lui
dplat. Cependant, en ce qui concerne la reine, il avait un semblant
d'excuse.

--Ah! fit vivement le Torero. Peut-tre fut-elle lgre, inconsquente,
oh! innocemment, sans le vouloir?

--Non, la reine n'eut rien  se reprocher. Si j'ai parl d'un semblant
d'excuse, c'est qu'il s'agit d'une aberration commune  bien des hommes:
la jalousie.

--Jaloux!... Sans motif?

--Sans motif, dit Fausta avec force. Et qui pis est, sans amour.

--Comment peut-on tre jaloux de qui l'on n'aime pas?

Fausta sourit.

--Le roi n'est pas fait comme le commun des mortels, dit-elle.

--Se peut-il que la jalousie, sans amour, aille jusqu'au crime? Ce que
vous appelez jalousie, d'autres pourraient, plus justement peut-tre,
l'appeler frocit.

Fausta sourit encore d'un sourire nigmatique qui ne disait ni oui ni
non.

--C'est toute une histoire mystrieuse et lamentable qu'il me faut vous
conter, dit-elle, aprs un lger silence. Vous en avez entendu parler
vaguement, sans doute. Nul ne sait la vrit exacte, et nul, s'il
savait, n'oserait parler. Il s'agit du premier fils du roi, votre frre,
de celui qui serait l'hritier du trne  votre place, s'il n'tait pas
mort  la fleur de l'ge.

--L'infant Carlos! s'exclama le Torero.

--Lui-mme, dit Fausta. coutez donc.

Alors, cette terrible histoire de son vrai pre, Fausta se mit  la lui
raconter, en l'arrangeant  sa manire, en brouillant la vrit avec le
mensonge, de telle sorte qu'il et fallu la connatre  fond pour s'y
reconnatre.

Elle la raconta avec une minutie de dtails, avec des prcisions qui
ne pouvaient ne pas frapper vivement l'esprit de celui  qui elle
s'adressait, et ceci d'autant plus que certains de ces dtails
correspondaient  certains souvenirs d'enfance du Torero, expliquaient
lumineusement certains faits qui lui avaient paru jusque-l
incomprhensibles, corroboraient certaines paroles surprises par lui.

Et, toujours, tout au long de cette histoire, elle faisait ressortir
avec un relief saisissant le rle odieux du roi, du pre, de l'poux,
cela sans insister, en ayant l'air de l'excuser et de le dfendre. En
mme temps, la figure de la reine se dtachait, douce, victime rsigne
jusqu' la mort d'un implacable bourreau.

Quand le rcit fut termin, il tait convaincu de la lgitimit de
sa naissance, il tait convaincu de l'innocence de sa mre, il tait
convaincu de son long martyre. En mme temps, il sentait gronder en
lui une haine furieuse contre le bourreau qui, aprs avoir assassin
lentement la mre, voulait  tout prix supprimer l'enfant devenu un
homme. Et il se sentait anim d'un dsir ardent de vengeance.

Quand elle eut donc termin son rcit, Fausta vit le jeune homme dans
l'tat d'exaspration o elle le voulait; elle attaqua rsolument, selon
sa coutume:

--Vous m'avez demand, monseigneur, pourquoi je m'tais intresse 
vous sans vous connatre. Et je vous ai dit que j'avais rpondu  un
sentiment d'humanit fort comprhensible. J'ai ajout que, depuis que
je vous avais vu, ce sentiment avait fait place  une sympathie qui
s'accrot de plus en plus, au fur et  mesure que je vous pntre
davantage. Chez moi, mon prince, la sympathie n'est jamais inactive. Je
vous ai offert mon amiti, je vous l'offre encore.

--Madame, vous me voyez confus et mu  tel point que je ne trouve pas
de paroles pour vous exprimer ma gratitude.

--Attendez, prince, avant d'accepter ou de refuser...

--Madame, interrompit vivement le Torero, qui s'exaltait sans s'en
apercevoir, comment pouvez-vous me croire assez insens, assez ingrat,
pour refuser l'offre gnreuse d'une amiti qui me serait prcieuse
au-dessus de tout?

Elle secoua la tte avec un sourire empreint d'une douce mlancolie.

--Dfions-nous des mouvements spontans, prince.

Et, avec une motion intense qui fit frissonner dlicieusement le jeune
homme enivr:

--S'il nous tait permis de suivre les impulsions de notre coeur, si je
pouvais, moi qui vous parle, accomplir sans dsemparer ce que le mien me
dicte tout bas, vous seriez, prince, un des monarques les plus puissants
de la terre, car je devine en vous les qualits rares qui font les
grands rois.

Trs mu par ces paroles prononces avec un accent de conviction
ardente, plus mu encore par ce qu'elles laissaient deviner de
sous-entendu flatteur, le Torero s'cria:

--Dirigez-moi, madame. Parlez, ordonnez, je m'abandonne entirement 
vous.

L'oeil de Fausta eut une fugitive lueur. Elle eut un geste comme
pour signifier qu'elle acceptait de le diriger et qu'il pouvait s'en
rapporter  elle. Et, trs calme, trs doue:

--Avant de dire oui ou non, je dois tablir en quelques mots nos
positions respectives. Je dois vous dire qui je suis, ce que je peux, et
ce que vaut cette amiti que je vous offre. Je dois aussi vous rappeler
ce que vous tes, j'entends au regard de tous ceux qui vous connaissent,
ce que vous pouvez faire, et o vous allez.

--Je vous coute, madame, fit avec dfrence le Torero. Il me semble
que la vie me paratrait terne, insupportable, si vous ne deviez plus
l'clairer de votre radieuse prsence.

Ceci tait dit avec cette galanterie outre particulire  l'poque
en gnral, et plus spcialement au temprament, extrme en tout, de
l'Espagnol. Nanmoins, Fausta crut dmler un accent de sincrit
indniable dans la manire dont furent prononces ces paroles.

Elle reprit avec force:

--Vous tes pauvre, sans nom, isol, incapable d'entreprendre quoi que
ce soit de grand, malgr votre popularit, parce que votre obscurit
et surtout votre naissance douteuse viendraient se briser contre des
prjugs de caste, plus puissants dans ce pays que partout ailleurs. Si
vous avez du gnie, vous tes condamn quand mme  vgter, obscur
et inconnu: votre naissance vous interdit d'aspirer aux honneurs, aux
emplois publics. Ce que je vous dis l est-il vrai?

--Trs vrai, madame. Mais je ne dsire ni la gloire ni les honneurs. Mon
obscurit ne me pse pas, et, quant  la pauvret, elle m'est lgre. Au
reste, vous savez peut-tre que, si je voulais accepter tous les
dons que les nobles amateurs de corridas jettent dans l'arne  mon
intention, je pourrais tre riche.

--Je sais, dit gravement Fausta. On dit de vous: brave comme le Torero.
On dit aussi: gnreux comme le Torero. Cependant, maintenant que
vous savez que vous tes issu de sang royal, vous ne pouvez continuer
l'humble et obscure existence qui fut la vtre jusqu' ce jour.

--Pourquoi, madame? fit navement le Torero. Cette existence a son
charme, et je ne vois pas pourquoi je la changerais.

Fausta eut un imperceptible froncement de sourcils. Ces paroles
dnotaient un manque d'ambition qui contrariait ses projets.

--Vous oubliez, dit-elle simplement, qu'il ne vous est pas permis de
vivre, mme obscur, pauvre, ignor, dnu de biens et d'ambition. Vous
oubliez que demain, quand vous paratrez dans l'arne, vous serez
misrablement assassin, et que rien, rien ne pourra vous sauver... si
je vous abandonne.

Le Torero eut un sourire de dfi.

--Je vous entends, traduisit Fausta, vous voulez dire que vous ne vous
laisserez pas gorger comme mouton  l'abattoir.

--C'est bien cela, madame.

--Vous oubliez encore que celui qui veut votre mort dtient la puissance
suprme, vous oubliez que, celui-l, c'est le roi. Pensez-vous qu'il
s'arrtera  des demi-mesures et se contentera de lcher sur vous
quelques misrables coupe-jarrets? Vous souriez encore et je vous
comprends. Vous vous dites que vous trouverez quelques hardis compagnons
qui n'hsiteront pas  tirer l'pe pour votre dfense. Insens que vous
tes! Sachez donc, puisqu'il faut tout vous dire, que demain une arme
sera sur pied  votre intention. Demain des milliers d'hommes d'armes,
avec arquebuses et canons, tiendront la ville sous la menace. On espre,
on compte qu'un incident surgira qui permettra de charger la canaille.
Vous serez frapp le premier et votre mort paratra accidentelle, Je
vous dis que vous tes condamn irrmdiablement.

Ces paroles, prononces avec une violence croissante, firent impression
sur le Torero. Nanmoins il ne se rendit pas sur-le-champ.

--Pour quel crime me condamnerait-on? fit-il.

Fausta tendit la main vers le balcon, et dsignant le bcher que les
lourds rideaux drobaient  leur vue:

--Le mme crime de ce malheureux que vous avez entendu clamer son
innocence.

Si brave que ft le Torero, il sentit la terreur se glisser
sournoisement en lui et c'tait ce que voulait Fausta.

--Eh bien, soit, fit-il aprs une lgre hsitation, je fuirai. Je
quitterai l'Espagne.

Fausta sourit.

--Essayez de franchir une des portes de la ville, dit-elle.

--J'ai des amis, je puis m'assurer les services de quelques braves
rsolus  tout, pourvu qu'on y mette le prix. Je passerai de force.

--Il vous faudra donc, dit tranquillement Fausta, engager une arme
entire, car vous vous heurterez, vous,  une arme,  dix armes s'il
le faut.

Le Torero la considra un instant. Il vit qu'elle ne plaisantait pas,
qu'elle tait sincrement convaincue que le roi ne reculerait devant
rien pour le faire disparatre. A son tour, il eut la perception trs
nette que sa vie, comme elle le disait, ne tenait qu' un fil. En mme
temps, il comprit que la lutte tait impossible. Machinalement, il
demanda:

--Que faire alors?

Cette question, Fausta l'attendait. Elle avait tout dit pour la lui
arracher.

Trs calme, elle reprit:

--Avant de vous rpondre, laissez-moi vous poser une question:
Voulez-vous vivre?

--Si je le veux! Mordieu! madame, j'ai vingt ans! A cet ge, on trouve
la vie assez bonne pour y tenir!

--Etes-vous rsolu  vous dfendre?

--N'en doutez pas, madame.

--Encore faudrait-il savoir jusqu' quel point?

--Par tous les moyens, madame.

--S'il en est ainsi, si vous m'coutez, peut-tre russirai-je  vous
sauver.

--Mais vous ne vous sauverez qu'en frappant votre ennemi avant qu'il ne
vous ait mis  mal.

Ceci fut dit avec ce calme glacial que prenait Fausta en certaines
circonstances. Il semblait qu'elle avait dit la chose la plus simple, la
plus naturelle du monde. Malgr ce calme effroyable, elle apprhendait
vivement l'effet de ses paroles, et ce n'tait pas sans anxit qu'elle
observait le jeune homme.

Le Torero,  cette proposition inattendue, s'tait dress brusquement,
et, livide, tremblant, il s'exclamait:

--Tuer le roi!... tuer mon pre!... Vous n'y pensez pas, madame... Vous
voulez m'prouver sans doute?

--Je croyais, dit Fausta avec un lger ddain, que vous tiez un homme.
Je me suis trompe. N'en parlons plus. Pourtant, moi qui ne suis qu'une
femme, je ne laisserais pas la mort de ma mre sans vengeance.

--Ma mre! dit le Torero d'un air gar.

--Oui, votre mre! Morte assassine par celui qui vous assassinera,
puisque vous tremblez a la seule pense de frapper.

--Ma mre! rpta le Trero en crispant les poings avec fureur. Mais
le tuer, lui, mon pre!... C'est impossible! J'aime mieux qu'il me tue
moi-mme.

Fausta comprit qu'insister davantage risquait de lui faire perdre le
terrain gagn dans cet esprit. Avec une souplesse admirable, elle
changea de tactique, et avec un haussement d'paules:

--h! fit-elle avec une certaine impatience, qui vous parle de tuer?

--Cependant, vous avez dit...

--J'ai dit: il faut frapper. Je n'ai pas dit, je n'ai pas voulu dire: il
faut tuer.

Le Torero eut un soupir de soulagement d'une loquence muette. Ses
traits convulss se rassrnrent, et, pour cacher son dsarroi, il
s'excusa en disant:

--Pardonnez ma nervosit, madame.

--Elle me parat naturelle, dit gravement Fausta, Je vais parler
clairement. Ce que le roi craint par-dessus tout, c'est que l'on
apprenne que vous tes son fils lgitime et l'hritier de sa couronne.
Il et pu employer la procdure usuelle. Cela lui et simplifi la
besogne en lui permettant de vous frapper plus srement peut-tre. Mais,
si secret que soit un jugement, si dociles que soient des magistrats,
qui peut jurer qu'une indiscrtion ne sera pas commise?

--Cependant, vous disiez tout  l'heure que j'tais menac d'une
arrestation suivie d'une condamnation  mort, naturellement.

--Oui. Mais le roi ne se rsoudra  cette extrmit que lorsqu'il lui
sera dment dmontr qu'il ne peut vous atteindre autrement. Vous pouvez
plus que vous ne pensez. D'abord exploiter cette terreur du roi au sujet
de la divulgation de votre naissance.

--Comment? Excusez-moi, madame, je ne comprends pas grand-chose  toutes
ces complications. La pense que je suis rduit  comploter bassement
contre mon propre pre, cette pense m'est aussi douloureuse qu'odieuse,
et j'avoue qu'elle m'enlve toute ma lucidit.

--Je comprends vos scrupules et je les approuve.

Encore ne faudrait-il pas les pousser  l'extrme. Hlas! je conois que
votre coeur soit dchir, mais, si douloureux pour vous, si pnible pour
moi que cela soit, je dois insister. Il y va de votre salut. Je vous dis
donc: Ne vous obstinez pas  voir le pre dans la personne du roi. Le
pre n'existe pas. L'ennemi seul reste: c'est lui seul que vous devez
voir, c'est lui seul que vous devez combattre.

Le Torero demeura un moment songeur et, redressant le front, il dit
douloureusement:

--Je sens que ce que vous dites est juste. Cependant j'ai peine 
l'accepter.

Fausta se fit glaciale.

--Entendez-vous par l, dit-elle, que vous renoncez  vous dfendre et
que vous consentez  tendre bnvolement le cou pour mieux recevoir la
mort?

Le Torero rflchit un long moment pendant lequel Fausta l'examina avec
une anxit qu'elle ne pouvait surmonter. Enfin il se dcida.

--Vous avez cent fois raison, madame, dit-il, d'une voix sourde. J'ai
droit  la vie, comme tout le monde. Je me dfendrai donc cote que
cote.

Fausta le vit bien dcid cette fois. Elle se hta de reprendre:

--Prenez les devants. Le roi craint qu'un fcheux hasard ne fasse
connatre votre naissance. Proclamez-la vous-mme, hautement. Je vous
remettrai les preuves irrfutables de cette naissance. Ces preuves,
talez-les au grand jour. Il faut que, dans quelques jours, tout le
royaume sache que vous tes l'hritier lgitime de la couronne. Il faut
que l'on connaisse l'odieuse conduite du roi envers votre sainte mre
et envers vous. Quand on saura tout cela, il s'lvera un tel cri de
rprobation unanime contre votre bourreau qu'il tremblera sur son trne.
Voil comment vous pouvez le frapper, rudement, croyez-le.

--C'est vrai, madame. Aussi ferai-je comme vous dites. Mais laissez-moi
vous dire que vous vous trompez quand vous dites que je vous ai crue
capable de me conseiller un assassinat. Il faudrait tre aveugle pour
ne pas voir qu'un front aussi pur que le vtre ne peut receler que des
penses nobles et pures.

Fausta daigna sourire.

--Vous pensez donc, madame, que j'chapperai  la haine mortelle du roi
en proclamant moi-mme ma naissance?

--Sans doute. Le roi n'osera plus vous faire assassiner. La vrit tant
connue de tous, votre meurtrier serait incontinent dsign par tous. Si
puissant, si orgueilleux qu'il soit, le roi reculera devant un tel dfi
jet  la fureur de tout un peuple. Il lui restera la ressource de
vous traduire devant un tribunal. L, vous rclamerez hardiment la
reconnaissance publique de tous vos droits. Et, soyez tranquille, les
preuves que vous fournirez seront telles que le roi devra s'incliner.
Vous serez proclam, c'est votre droit, hritier de la couronne. Vous
n'aurez qu' attendre qu'il plaise  Dieu de rappeler  son divin
tribunal le meurtrier de votre mre pour rgner  votre tour.

--Est-ce possible? balbutia le Torero bloui.

--Cela sera, dit Fausta avec une conviction impressionnante. Cela sera
beaucoup plus tt que vous ne croyez. Le roi est vieux, us, malade. Ses
jours sont compts.

--Eh bien, madame, dit gnreusement le Torero, si extraordinaire
que cela vous puisse paratre, je lui souhaite de me faire attendre
longtemps.

Fausta eut un mince sourire. Allons, dcidment, elle l'avait tout
doucement amen  accepter ses ides. Il restait maintenant  lui faire
abandonner la Giralda.

Sans qu'elle et pu dire pourquoi, Fausta sentait que ce serait l
le plus dur de sa tche. Mais elle avait men  bien des intrigues
autrement scabreuses. L'avoir amen  trouver tout naturel de monter
sur un trne, c'tait norme. Quant au reste, la mort  bref dlai de
Philippe II, elle en faisait son affaire. Qu'il le voult ou non, une
fois pris dans l'engrenage, il serait bien forc d'aller jusqu'au bout.
Et, quant  la petite bohmienne, s'il se montrait irrductible sur ce
point, elle aurait tt fait de s'en dbarrasser.

--Ainsi, dit le Torero qui paraissait plong dans un rve blouissant,
ainsi je vous devrai une couronne! Comment pourrai-je m'acquitter envers
vous?

--Nous parlerons de cela tout  l'heure, dit Fausta d'un air dtach.
Pour le moment il faut mettre sur pied tous les aboutissants de
cette entreprise. Vous pensez bien que cela n'ira pas sans quelques
difficults.

--Je m'en doute bien un peu, dit le Torero en souriant.

--D'abord la journe de demain. Je vous l'ai dit: une arme entire
tiendra la ville sous la menace. Il faut qu'il y ait bagarre, meute,
tel est le plan du roi, conseill par M. d'Espinosa. Dans la lutte,
vous seriez tu: simple accident. Vous ne serez pas tu. J'en fais mon
affaire, mes prcautions sont prises. A l'arme du roi, j'oppose une
arme  moi, que j'ai leve de mes deniers.

--Vous avez fait cela? fit le Torero, merveill.

--Je l'ai fait.

--Mais pourquoi?

--Je vous le dirai tout  l'heure, dit froidement Fausta. A cette arme
de gentilshommes, de soldats aguerris, qui est  moi, qui a pour mission
de veiller uniquement sur votre prcieuse personne, se joindra le
populaire qui vous admire et vous aime. Par mes soins, l'or est rpandu
 pleines mains dans le but de raviver l'enthousiasme. Comme une trane
de poudre, le bruit se rpandra que le Torero est menac. De toutes
parts les dfenseurs surgiront. Ce n'est pas tout. En mme temps le
bruit se rpandra que le Torero n'est autre que l'infant Carlos--c'est
sous ce nom que vous rgnerez--disparu ds sa naissance, poursuivi
sa vie durant par la haine implacable autant qu'injuste de son pre.
L'infant Carlos sera acclam de tous.

--Je vous admire, madame, dit sincrement le Torero.

Sans relever ces mots, Fausta reprit:

--Donc vous tes sauf. Au milieu d'une arme qui vous acclame, je dfie
le roi de venir vous prendre. Demain, vous serez encore le Torero;
aprs-demain, vous serez l'infant Carlos. La ville tout entire est
 vous. Vingt mille hommes d'armes,  vous, tiennent en respect les
troupes royales. Si vous le voulez, avant la fin de la semaine, le roi
est pris, dtrn, enferm dans un couvent, et vous montez sur le trne
 sa place.

Et, comme le Torero bauchait un geste de protestation, elle ajouta
vivement:

--Mais vous tes gnreux. Vous n'abuserez pas de votre victoire.
Vous allez trouver le roi, vous traitez avec lui d'gal  gal. Et il
s'estime trop heureux, devant la rapidit foudroyante du mouvement, de
vous reconnatre publiquement pour l'hritier de sa couronne. Et vous,
en fils soumis et respectueux, vous lui laissez la vie et le pouvoir.
Vous attendez votre heure, qui ne saurait tarder.

--Je rve!... balbutia le Torero.

--Votre heure sonne. Vous voici roi de toutes les Espagnes, roi du
Portugal, prince souverain des Pays-Bas, empereur des Indes. Je vous
donne mes tats d'Italie avec ce que vous aurez en propre par hritage,
cela vous donne la moiti de l'Italie. Vous prenez le reste.

--Oh!

--Alors vous vous tournez vers la France. C'est le rve de votre pre,
cela. Vous l'envahissez par les Pyrnes et par les Alpes. En mme temps
vos armes descendent des Flandres. Une campagne rapidement mene vous
livre la France, qui n'acceptera jamais un roi huguenot. Alors vous
remontez au nord et  l'est, vous envahissez l'Allemagne comme vous avez
envahi la France, et vous reconstituez un empire plus grand que ne fut
celui de Charlemagne. Vous tes le matre du monde. Voil ce que vous
pouvez faire, soutenu par la main que je vous offre. Acceptez-vous?

Fausta s'tait enflamme peu  peu  l'vocation de ses rves
gigantesques. Sa parole chaude, ardente, son air illumin transportrent
littralement le Torero, qui, ne sachant s'il tait veill ou s'il
rvait, s'cria:

--Il faudrait tre frapp de folie pour ne pas accepter. Mais vous,
madame, vous qui jetez avec une aussi prodigieuse dsinvolture des
millions dans cette entreprise, vous qui parlez de me donner vos
tats, vous enfin qui m'blouissez par l'vocation d'une prestigieuse
puissance, que me demandez-vous? Quelle sera votre part?

Fausta prit un temps. Puis fixant ses yeux droit dans les yeux du
Torero, lentement, en grenant chaque syllabe:

--Je partagerai votre gloire, votre fortune, votre puissance.

Et le fixant toujours d'un regard aigu:

--Il reste  rgler la faon dont se fera le partage.

Le Torero eut un geste de superbe insouciance qu'elle admira en
connaisseur.

--Il est ncessaire que vous sachiez, dit-elle doucement.

Trs galamment, il rpondit:

--Ce que vous ferez sera bien fait.

--Ce partage se fera de la manire la plus simple et la plus naturelle.

Elle le laissa en suspens un inapprciable instant et brusquement elle
porta le coup:

--Je serai votre pouse!

Le Torero bondit. Il s'attendait  tout, hormis  une prtention
semblable, formule d'une manire si anormale, qui n'tait pas sans le
choquer quelque peu. Il tombait de trs haut. Fini le rve prestigieux;
il se trouvait face  face avec la ralit brutale. Il lui semblait que
ce n'tait pas la mme femme qu'il avait devant lui. Sous le coup, de
l'emballement, cette incomparable beaut avait excit en lui le dsir.
Maintenant il la voyait tout autrement. Pour tout dire: elle lui faisait
peur.

Dans sa stupeur, il ne put que bgayer:

--M'pouser! Vous! madame! vous!

Fausta comprit que c'tait l'instant critique. Elle se redressa de toute
sa hauteur. Elle prit cet air de souveraine qui la faisait irrsistible,
et adoucissant l'clat de son regard:

--Regardez-moi, dit-elle. Ne suis-je pas assez jeune, assez belle? Ne
ferai-je pas une souveraine digne en tous points du puissant monarque
que vous allez tre?

--Je vois, dit don Csar, qui recouvrait toute sa lucidit, je vois que
vous tes, en effet, la jeunesse mme, et quant  la beaut, jamais, je
le crois sincrement, nulle beaut n'gala la vtre. Mais...

--Mais?... Dites toute votre pense...

--h bien, oui, je dirai toute ma pense. Je vous dirai en toute
sincrit que je me crois tout  fait indigne du trs grand honneur que
vous me voulez faire. Vous tes trop souveraine et pas assez... femme.

Fausta eut un sourire quelque peu ddaigneux.

--Si je suis trop souveraine, selon vous, vous ne l'tes pas assez de
votre ct. Vous n'tes plus un homme: vous tes un roi. Il faut vous
habituer  voir et  penser en roi. Auriez-vous commis cette erreur
extravagante de penser qu'il pouvait tre question d'amour entre nous?
Je ne veux pas le croire. Je suis et je dois rester souveraine avant
d'tre femme, de mme que l'homme doit s'effacer en vous devant le
souverain.

Le Torero hocha la tte d'un air peu convaincu:

--Ces sentiments vous sont naturels  vous qui tes ne souveraine et
avez vcu en souveraine. Mais moi, madame, je suis un simple mortel, et,
si mon coeur parle, j'coute ce qu'il me dit.

Audacieusement, elle dit:

--Et votre coeur est pris.

Trs simplement, en la regardant en face sans provocation, mais avec
fermet, il rpondit en s'inclinant trs bas:

--Oui, madame.

-Je le savais, monsieur. Cela ne m'a pas retenue un seul instant.
L'offre de ma main que je vous ai faite, je la maintiens.

--C'est que vous ne me connaissez pas, madame. Lorsque mon coeur s'est
donn une fois, il ne se reprend plus.

Fausta haussa ddaigneusement les paules.

--Le roi, dit-elle, oubliera les amours de l'aventurier. Il ne saurait
en tre autrement.

Et, sans lui laisser le temps de placer un mot, elle se leva et, plus
doucement:

--Allez, prince, et revenez aprs-demain. Ne parlez pas, vous dis-je.
J'attends votre retour avec confiance. Votre rponse ne peut pas ne pas
tre conforme  mes dsirs. Allez.

Et, d'un geste doux et imprieux  la fois, elle le congdia sans qu'il
et pu dire ce qu'il avait  dire:

Le Torero parti, Fausta rflchit longuement. Elle avait trs bien
compris ce qui s'tait pass dans l'esprit du Torero. Elle avait vu
dans son esprit que, si elle le laissait parler, il allait proclamer
hautement son amour pour la petite bohmienne: mis en demeure de choisir
entre l'amour et la couronne qu'elle lui faisait entrevoir, le prince,
sans hsiter, et refus la couronne pour conserver son amour. Fausta
avait senti cela, et c'est en pensant  cela qu'elle avait dit:
N'accomplissez pas l'irrparable.

Elle restait  sa place, trs soucieuse. L'entrevue n'avait pas tourn
au gr de ses dsirs. Le prince lui chappait. Tout n'tait pas perdu
cependant. Le seul obstacle venait de la Giralda: elle supprimerait
l'obstacle. La Giralda morte, disparue, enleve, elle ne doutait pas
qu'il ne vnt  elle, soumis et obissant.

Elle allongea la main et frappa sur un timbre. A son appel. Centurion,
dgrim, ayant repris sa personnalit, parut avec son sourire
obsquieux.

Fausta eut un long entretien avec lui au cours duquel elle lui donna des
instructions dtailles concernant la Giralda, ensuite de quoi le bravo
s'clipsa sans doute pour procder  l'excution immdiate des ordres
reus.

Fausta demeura encore une fois seule.

Elle alla droit  un cabinet de travail merveilleux, ouvrit un tiroir
secret et en sortit un parchemin qu'elle considra longuement avant de
le cacher dans son sein, en murmurant:

Je n'ai plus de raisons de garder ce parchemin. Le mieux est de le
remettre  M. d'Espinosa. Je fais ainsi d'une pierre deux coups.
D'abord, je me concilie l'amiti du grand inquisiteur et du roi. S'ils
ont des soupons au sujet de cette conspiration, je les endors. Je
trouve scurit et libert d'action. Ensuite, tout ce que le roi
Philippe entreprendra avec ce parchemin tournera au profit de son
successeur.

Elle rflchit une seconde, et:

Pardaillan!... Que dira-t-il quand il saura que j'ai remis ce parchemin
 M. d'Espinosa? Voil sa mission manque, lui qui a promis de rapporter
ce parchemin  Henri de Navarre. Qui sait? Si d'Espinosa le manque, je
me dbarrasse peut-tre en mme temps de Pardaillan. Avec ses ides
spciales, il est capable de se croire Dshonor.

Et avec un sourire terrible:

Lorsqu'un homme comme Pardaillan se croit dshonor et qu'il ne peut
laver son honneur dans le sang de son ennemi, il n'a qu'une ressource:
le laver dans son propre sang. Pardaillan pourrait bien se tuer!...
C'est  voir!...

Elle demeura encore un moment rveuse, et ce nom de Pardaillan appela
dans son esprit celui de son fils, et elle songea:

Myrthis! O peut bien tre Myrthis? Et mon fils, le fils de Pardaillan?
Il serait temps pourtant de rechercher cet enfant.

Elle rflchit encore un moment et murmura:

Oui, tout ceci sera liquid rapidement, soit que je russisse, soit que
j'choue. Il sera temps de rechercher mon fils.

Ayant pris cette rsolution, elle frappa de nouveau sur un timbre et
jeta un ordre  la suivante, accourue.

Quelques instants plus tard, la litire de Fausta s'arrtait devant le
vestibule d'honneur du grand inquisiteur, log au palais.

Fausta eut un long entretien avec d'Espinosa,  qui, en change de
certaines conditions qu'elle posa, elle remit spontanment la fameuse
dclaration du feu roi Henri de Valois, proclamant Philippe II d'Espagne
hritier de la couronne de France.



IV

ENTRETIEN DE PARDAILLAN ET DU TORERO

En quittant Fausta, le Torero s'tait dirig en hte vers l'auberge de
la Tour, o il avait laiss celle qu'il considrait comme sa fiance
confie aux bons soins de la petite Juana.

Il allait d'un pas acclr, sans se soucier des passants qu'il
bousculait, pris soudain d'un sinistre pressentiment qui lui faisait
redouter un malheur. Il lui semblait qu'un danger pressant planait sur
la Giralda...

Chose trange, maintenant qu'il n'tait plus captiv par le charme de
Fausta, il lui paraissait que toute cette histoire de sa naissance
qu'elle lui avait conte n'tait qu'un roman imagin en vue d'il ne
savait quelle mystrieuse intrigue.

Quelle vraisemblance tout cela a-t-il? se disait-il en marchant. Rien
ne concorde avec ce que je sais. Comment ai-je t assez sot pour me
laisser abuser  ce point? Le brave homme qui m'a lev et qui m'a donn
maintes preuves de sa loyaut et de son dvouement m'a toujours assur
que mon pre avait t mis  la torture sur l'ordre du roi et que, pour
tre bien assur de la bonne excution de cet ordre, il avait tenu 
assister lui-mme  l'pouvantable supplice. Le roi n'est pas, ne peut
pas tre mon pre.

Et avec une ironie froce:

Un roi, moi, le dompteur de taureaux! C'est une piti seulement que
j'aie pu m'arrter un instant  pareille folie! Suis-je fait pour
tre roi! Ah! par le diable! serai-je plus heureux quand, pour la
satisfaction d'une stupide vanit, j'aurai sacrifi ma libert, mes
amis, mon amour et li mon sort  celui de Mme Fausta, qui fera de
moi un instrument bon  tuer des milliers de mes semblables pour
l'assouvissement de son ambition  elle! Sans compter que je me donnerai
l un matre redoutable devant qui je devrai plier sans cesse. Au
diable, la Fausta; au diable, la couronne et la royaut. Torero je suis.
Torero je resterai, et vive l'amour de ma gracieuse et tant douce et
tant jolie Giralda! Je demanderai  mon ami, M. de Pardaillan, de
m'emmener avec lui dans son beau pays de France. Prsent par un
gentilhomme de cette valeur, il faudra que je sois bien emprunt pour ne
pas faire mon chemin, honntement, sans crime et sans flonie. Allons,
c'est dit, si M. de Pardaillan veut bien de moi, je pars avec lui.

En monologuant de la sorte, il tait arriv  l'htellerie, et ce fut
avec une angoisse, qu'il ne parvint pas  surmonter, qu'il pntra dans
le cabinet de la mignonne Juana.

Il fut rassur tout de suite. La Giralda tait l, bien tranquille,
riant et jasant avec la petite Juana. Presque du mme ge toutes les
deux, aussi jolies, de mme condition, vives et rieuses, aussi franches,
elles taient devenues tout de suite une paire d'amies.

Pardaillan, assis devant une bouteille de bon vin de France, veillait
avec son sourire narquois sur la fiance de ce jeune prince pour qui il
s'tait pris d'une soudaine et vive sympathie.

Lorsque Pardaillan s'tait rveill, aprs avoir dormi une partie de la
matine, la vieille Barbara, sur l'ordre de Juana, lui avait fait part
du dsir exprim par don Csar de le voir veiller sur la Giralda. Sans
dire un mot, Pardaillan avait ceint gravement son pe--cette pe qu'il
avait ramasse sur le champ de bataille, lors de sa lutte pique avec
les estafiers de Fausta--et il tait descendu, sans perdre un instant,
se mettre  la disposition de la petite Juana.

Il s'tait plac de faon  barrer la route  quiconque et t assez
tmraire pour pntrer dans le cabinet sans l'assentiment de la
matresse du lieu. Et,  le voir si calme, si confiant dans sa force,
les deux jeunes filles s'taient senties plus en sret que si elles
avaient t sous la garde de toute une compagnie d'hommes d'armes du
roi.

Le premier mot de Pardaillan fut pour dire:

--Et mon ami Chico? Je ne le vois pas. O est-il donc?

Avec un sourire malicieux, Juana demanda sur un ton assez incrdule:

--Est-ce bien srieusement, monsieur le chevalier, que vous donnez ce
titre d'ami  un aussi pitre personnage que le Chico?

--Ma chre enfant, dit gravement Pardaillan, croyez bien que je ne
plaisante jamais avec une chose respectable. Que le Chico soit un pitre
personnage, comme vous dites, peu me chaut. Je n'ai pas, Dieu merci!
l'habitude de subordonner mes sentiments  la condition sociale de
ceux  qui ils s'adressent. Si je donne ce titre d'ami au Chico, c'est
qu'effectivement il l'est. Et quand je vous aurai dit que je suis
extrmement rserv dans mes amitis, ce sera une manire de vous dire
que le Chico mrite tout  fait ce titre.

--Mais enfin qu'a-t-il donc fait de si beau qu'un homme tel que vous en
parle de si logieuse faon?

--Je vous l'ai dit: c'est un brave. Que si vous dsirez en savoir plus
long, je vous dirai un de ces jours ce qu'il a fait pour acqurir mon
estime. Pour le moment, tenez pour trs srieux que je le considre
rellement comme un ami et rpondez, s'il vous plat,  ma question:
Comment se fait-il que je ne le voie pas? Je le croyais de vos bons amis
 vous aussi, ma jolie Juana?

Il sembla  Juana qu'il y avait une intention de raillerie dans la faon
dont le chevalier pronona ces dernires paroles. Mais, avec le seigneur
franais, il n'tait jamais facile de se prononcer nettement. Il avait
une si singulire manire de s'exprimer, il avait un sourire surtout si
dconcertant qu'on ne savait jamais avec lui. Aussi ne s'arrta-t-elle
pas  ce soupon, et avec une moue enfantine:

--Il m'agaait, dit-elle, je l'ai chass.

--Oh! oh! quel mfait a-t-il donc commis?

--Aucun, seigneur de Pardaillan, seulement... c'est un sot.

--Un sot!... le Chico! Voil ce que vous ne me ferez pas croire. C'est
un garon trs fin au contraire, trs intelligent, et qui vous est, je
crois, trs attach. J'espre que ce renvoi n'est pas dfinitif et que
je le reverrai bientt ici.

--Oh! fit en riant Juana, il saura bien revenir sans qu'on ait besoin
de l'y convier. Jamais je n'ai vu drle aussi hont, aussi dpourvu
d'amour-propre.

--Avec vous, peut-tre, dit Pardaillan, en riant franchement de l'air
dpit avec lequel elle avait dit ces paroles. Il ne faudrait pas
trop s'y fier toutefois, et je crois que, si tout autre que vous se
permettait de lui manquer, le Chico ne se laisserait pas malmener aussi
bnvolement que vous dites.

--Il est de fait qu'il a la tte assez prs du bonnet et ce n'est pas 
sa louange, convenez-en.

--Je ne trouve pas. En attendant, il me manque,  moi, le Chico. Quelle
que soit sa faute, j'implore son pardon, ma jolie htesse.

Comme bien on pense, Juana aurait t bien en peine de refuser quoi que
ce soit  Pardaillan. La grce fut donc magnanimement accorde. Bien
mieux, on courut  la recherche du Chico. Mais il demeura introuvable.

Pardaillan comprit que le nain avait d se terrer dans son gte
mystrieux et il n'insista pas davantage.

Rduit  la seule conversation des deux jeunes filles, il commenait 
trouver le temps quelque peu long lorsque le Torero vint le dlivrer.

La Giralda se doutait bien que son fianc avait d se rendre chez cette
princesse qui prtendait connatre sa famille et se disait en mesure de
lui rvler le secret de sa naissance. Mais, comme don Csar tait parti
sans lui dire o il allait, elle crut devoir garder pour elle le peu
qu'elle savait.

Cela, d'autant plus aisment que Pardaillan, avec sa discrtion outre,
s'abstint soigneusement de toute allusion  l'absence du Torero. Il
pensait que, pour que don Csar ft rsolu  s'absenter alors qu'il
croyait sa fiance en pril, c'est qu'il devait y avoir ncessit
imprieuse. Le Torero lui avait fait demander de veiller sur sa fiance:
il veillait. Il se demandait bien, non sans inquitude, o pouvait tre
all le jeune homme, mais il gardait ses impressions pour lui.

Quoi qu'il en soit, l'arrive du Torero lui fut trs agrable.

Il l'accueillit donc avec ce bon sourire qu'il n'avait que pour ceux
qu'il affectionnait.

De son ct, le Torero prouvait l'imprieux besoin de se confier  un
ami. Non pas qu'il hsitt sur la conduite  tenir, non pas qu'il et
des regrets de la dtermination prise de refuser les offres de Fausta,
mais parce qu'il lui semblait que, dans l'extraordinaire aventure qui
lui arrivait, bien des points obscurs subsistaient, et il tait persuad
qu'un esprit dli comme celui du chevalier saurait projeter la lumire
sur ces obscurits.

Rsolu  tout dire  son nouvel ami, aprs avoir remerci la petite
Juana avec une effusion mue, aprs l'avoir assure de son ternelle
gratitude, il entrana le chevalier dans une petite salle o il lui
serait possible de s'entretenir librement avec lui et sans tmoin, et en
mme temps de surveiller de prs l'entre du cabinet o il laissait la
Giralda avec Juana. Une sorte d'instinct l'avertissait en effet que sa
fiance tait menace. Il n'aurait pu dire en quoi ni comment, mais il
se tenait sur ses gardes.

Lorsqu'ils se trouvrent seuls, attabls devant quelques flacons
poudreux, le Torero dit:

--Vous savez, cher monsieur de Pardaillan, que la maison o nous nous
sommes introduits cette nuit et o j'ai trouv ma fiance appartient 
une princesse trangre?

Pardaillan savait parfaitement  quoi s'en tenir. Nanmoins, il prit son
air le plus ingnument tonn pour rpondre:

--Non, ma foi! J'ignorais compltement ce dtail.

--Cette princesse prtend connatre le secret de ma naissance. J'ai
voulu en avoir le coeur net. Je suis all la voir.

Pardaillan posa brusquement sur le bord de la table le verre qu'il
allait porter  ses lvres, et malgr lui s'cria:

--Vous avez vu Fausta?

--Je reviens de chez elle.

--Diable! grommela Pardaillan, voil ce que je craignais.

--Vous la connaissez donc?

--Un peu, oui.

--Quelle femme est-ce?

--C'est une jeune femme... Au fait, quel ge a-t-elle? Vingt ans,
peut-tre, peut-tre trente. On ne sait pas. Elle est jeune, elle est
remarquablement belle, et... vous avez d le remarquer, je prsume...

Le Torero hocha doucement la tte.

--Elle est jeune, elle est fort belle, et je l'ai remarqu en effet. Je
dsire savoir quelle sorte de femme elle est.

--Mais... j'ai entendu dire qu'elle est colossalement riche, et
gnreuse en proportion de sa fortune. On la dit trs puissante aussi.
C'est elle qui a renvers le pauvre Valois. Elle fait trembler sur son
trne le jouteur le plus terrible de cette poque, le pape Sixte-Quint.
Et, ici mme, je ne serais pas surpris qu'elle russt  dominer votre
roi, Philippe, un bien triste sire, soit dit sans vous fcher, et M.
d'Espinosa lui-mme, qui me parat autrement redoutable que son matre.

Le Torero coutait avec une attention passionne. Il sentait confusment
que le chevalier en savait, sur le compte de cette princesse, beaucoup
plus long qu'il ne voulait bien le dire. Mais c'tait une nature trs
fine que celle du Torero, et, quoi qu'il ne connt le chevalier que
depuis peu, il n'avait pas t long  remarquer que cet homme ne disait
que ce qu'il jugeait bon de dvoiler.

--Vous ne comprenez pas, chevalier, dit-il. Je vous demande si on peut
avoir confiance en elle.

--Ah! trs bien! Que ne le disiez-vous tout de suite. Avoir confiance en
Fausta! Cela dpend d'une foule de considrations qu'elle est seule 
connatre, naturellement. Si elle vous promet, par exemple, de vous
faire proprement daguer dans quelque guet-apens bien machin--et elle a
parfois la franchise de vous prvenir--vous pouvez vous en rapporter
 elle. Si elle vous promet aide et assistance, il serait peut-tre
prudent de s'informer jusqu' quel point aide et assistance lui seront
profitables  elle-mme. Il serait au moins imprudent de compter sur
elle ds l'instant o vous ne lui serez plus utile. Si elle vous aime,
tenez-vous sur vos gardes. Jamais vous n'aurez t aussi prs de votre
dernire heure. Si elle vous hait, fuyez ou c'en est fait de vous. Si
vous lui rendez service, ne comptez pas sur sa reconnaissance.

--C'est qu'elle m'a rvl des choses extraordinaires. Et je ne serais
pas fch de savoir jusqu' quel point je dois prter crance  ses
paroles.

--Fausta ne fait et ne dit jamais rien d'ordinaire. Elle ne ment jamais
non plus. Elle dit toujours les choses telles qu'elle les voit  son
point de vue... Ce n'est point sa faute si ce point de vue ne correspond
pas toujours  la vrit exacte.

Le Torero comprit qu'il ne lui serait pas facile de se faire une opinion
exacte tant qu'il s'obstinerait  procder par questions directes. Il
jugea que le mieux tait de conter point par point les diffrentes
parties de son entrevue.

--Mme Fausta, dit-il, m'a dit une chose inconcevable, incroyable.
Tenez-vous bien, chevalier, vous allez tre tonn. Elle prtend que je
suis... fils de roi!

Pardaillan ne parut nullement tonn.

--Pourquoi pas, don Csar? J'ai toujours pens que vous deviez tre de
trs illustre famille. On sent qu'il y a de la race en vous, et, malgr
la modestie de votre position, vous fleurez le grand seigneur d'une
lieue.

--Grand seigneur, tant que vous voudrez, chevalier; mais de l  tre de
sang royal, et, qui mieux est, hritier d'un trne, le trne d'Espagne,
avouez qu'il y a loin.

--Je ne dis pas non. Cela ne me parat pas impossible pourtant, et
j'avoue, quant  moi, que vous feriez figure de roi autrement noble
et impressionnante que celle de ce vieux podagre qui rgne sur les
Espagnes.

--Vous ajouteriez foi  de pareilles billeveses?

--Pourquoi pas?

Et, avec une intonation trange, le chevalier ajouta:

--N'avez-vous pas ajout foi  ces billeveses, comme vous dites?

--Oui, dit franchement le Torero. J'avoue que j'ai eu un instant de
sotte vanit et que je me suis cru fils de roi. Mais j'ai rflchi
depuis, et maintenant...

--Maintenant? fit Pardaillan, dont l'oeil ptilla.

--Je comprends l'absurdit d'une pareille assertion.

--Je confesse que je ne vois rien d'absurde l.

--Peut-tre auriez-vous raison en ce qui concerne la prtention
elle-mme. Ce qui la rend absurde  mes yeux, ce sont les circonstances
anormales qui l'accompagnent.

--Expliquez-vous.

--Voyons, est-il admissible que, fils lgitime du roi et d'une mre
irrprochable, j'aie t poursuivi par la haine aveugle de mon pre?
Qu'on en ait t rduit, pour sauver les jours menacs de l'enfant, 
l'enlever, le cacher, l'lever--si on peut dire, car, en rsum, je me
suis lev tout seul--obscur, pauvre, dshrit?

--Cela peut paratre trange. Mais, tant donn le caractre froce,
ombrageux  l'excs du roi Philippe, je ne vois, pour ma part, rien de
tout  fait impossible  ce qui peut paratre un roman.

Le Torero secoua nergiquement la tte.

--Je ne vois pas comme vous, dit-il fermement. Les conditions dans
lesquelles j'ai t lev sont normales, naturelles, je dirai mieux,
elles me paraissent obligatoires s'il s'agit--et je crois que c'est mon
cas--d'une naissance clandestine, du produit d'une faute, pour tout
dire. Ces mmes conditions me paraissent tout  fait inadmissibles dans
un cas normal et lgitime... tel que la naissance de l'hritier lgitime
d'un trne.

Ayant dit ces mots avec une conviction videmment sincre, le Torero
demeura un moment rveur.

Pardaillan, qui connaissait le secret de sa naissance, et qui continuait
de l'observer avec une attention soutenue, songea en lui-mme:

Pas si mal raisonn que cela.

Cependant le Torero reprenait:

--Et quand bien mme je serais le fils du roi, quand bien mme Mme
Fausta talerait  mes yeux les preuves les plus convaincantes, ces
fameuses preuves qu'elle dtient, parat-il, eh bien, voulez-vous que
je vous dise? Je refuserais de reconnatre le roi pour mon pre, je
m'efforcerais de refouler ma haine et je disparatrais, je fuirais
l'Espagne, je resterais ce que je suis: obscur et sans nom.

--Ah bah! et pourquoi donc? fit Pardaillan, dont les yeux ptillaient.

--Voyons, chevalier, si le roi, mon pre, me tendait les bras, s'il me
reconnaissait, s'il s'efforait de rparer le pass, ne serais-je pas en
droit d'accepter la nouvelle situation qui me serait faite?

--Si votre pre vous tendait les bras, dit gravement Pardaillan, votre
devoir serait de le presser sur votre coeur et d'oublier le mal qu'il
pourrait vous avoir fait.

--N'est-ce pas? fit joyeusement le Torero. C'est bien ce que je pensais.
Mais ce n'est pas du tout cela que l'on m'offre.

--Diable! que vous offre-t-on?

--On m'offre des millions pour soulever les populations, on m'offre le
concours de gens que je ne connais pas. On ne m'offre pas l'affection
paternelle. En change de ces millions et de ces concours, on me propose
de me dresser contre mon prtendu pre. Mon premier acte de fils sera un
acte de rbellion envers mon pre.

--C'est  la tte d'une arme que je prendrai contact avec ce pre, et
c'est les armes  la main que je lui adresserai mon premier mot. Et,
quand je l'aurai humili, bafou, vaincu, je lui imposerai de me
reconnatre officiellement pour son hritier. Voil ce que l'on m'offre,
ce que l'on me propose, chevalier.

--Et vous avez accept?

--Chevalier, vous tes l'homme que j'estime le plus au monde. Je vous
considre comme un frre an que j'aime et que j'admire. Je ne veux
avoir rien de cach pour vous. Or, vous qui m'avez tmoign estime et
confiance, apprenez  me connatre et sachez que j'ai commis cette
mauvaise action de songer  accepter.

--Bah! fit Pardaillan avec son sourire aigu, une couronne est bonne 
prendre.

--Je vous comprends. Quoi qu'il en soit, on m'avait prsent les
choses de telle manire, je crois. Dieu me pardonne, que la raison
m'abandonnait: j'tais comme ivre, ivre d'orgueil, ivre d'ambition.
J'tais sur le point d'accepter. Heureusement pour moi, la princesse 
ce moment m'a fait une dernire proposition, ou, pour mieux dire, m'a
pos une dernire condition.

--Voyons la condition, dit Pardaillan, qui se doutait bien de quoi il
retournait.

--La princesse m'a offert de partager ma fortune, ma gloire, mes
conqutes en devenant ma femme.

--H! vous ne seriez pas si  plaindre, persifla Pardaillan. On vous
offre la fortune, un trne, la gloire, des conqutes prodigieuses, et,
comme si cela ne suffisait pas, on y ajoute l'amour sous les traits de
la femme la plus belle qui soit, et vous vous plaignez. J'espre bien
que vous n'avez pas commis l'insigne folie de refuser des offres aussi
merveilleuses.

--Ne raillez pas, chevalier, c'est cette dernire proposition qui m'a
sauv. J'ai song  ma petite Giralda qui m'a aim de tout son coeur
alors que je n'tais qu'un pauvre aventurier. J'ai compris qu'on la
menaait, oh! d'une manire dtourne. J'ai compris qu'en tout cas elle
serait la premire victime de ma lchet, et que, pour me hausser  ce
trne, avec lequel on me fascinait, il me faudrait monter sur le cadavre
de l'innocente amoureuse sacrifie. Et j'ai t, je vous jure, bien
honteux.

Amour, amour, songea Pardaillan, qu'on aille, aprs celle-l, nier ta
puissance!

Et tout haut, d'un air railleur:

--Allons, bon! Vous avez fait la folie de refuser.

--Je n'ai pas eu le temps de refuser.

--Tout n'est pas perdu alors, dit Pardaillan, de plus en plus railleur.

--La princesse ne m'a pas laiss parler. Elle a exig que ma rponse ft
renvoye  aprs-demain.

--Pourquoi ce dlai? fit Pardaillan en dressant l'oreille.

--Elle prtend que demain se passeront des vnements qui influeront sur
ma dcision.

--Ah! quels vnements?

--La princesse a formellement refus de s'expliquer sur ce point.

On remarquera que le Torero passait sous silence tout ce qui concernait
l'attentat prmdit sur sa personne, que lui avait annonc Fausta.
Celle-ci avait parl d'une arme mise sur pied, d'meute, de
bataille, et sur ce point le Torero pensait fermement qu'elle avait
considrablement exagr. Il croyait donc  une vulgaire tentative
d'assassinat, et et rougi de paratre implorer un secours pour si peu.
Il devait amrement se reprocher plus tard ce faux point d'honneur.

Pardaillan de son ct cherchait  dmler la vrit dans les rticences
du jeune homme. Il n'eut pas de peine  la dcouvrir, puisqu'il avait
entendu Fausta adjurer les conjurs de se rendre  la corrida pour y
sauver le prince menac de mort. Il conclut en lui-mme:

Allons, il est brave vraiment. Il sait qu'il sera assailli, et il ne me
dit rien. Heureusement, je sais, moi, et je serai l, moi aussi.

Et tout haut, il dit:

--Je disais bien, tout n'est pas perdu. Aprs-demain vous pourrez dire 
la princesse que vous acceptez d'tre son heureux poux.

--Ni aprs-demain ni jamais, dit nergiquement le Torero. J'espre bien
ne jamais la revoir. Du moins ne ferai-je rien pour la rencontrer. Ma
conviction est absolue: je ne suis pas le fils du roi, je n'ai aucun
droit au trne qu'on veut me faire voler. Et, quand bien mme je serais
fils du roi, quand bien mme j'aurais droit  ce trne, ma rsolution
est irrvocablement prise: Torero je suis, Torero je resterai. Pour
accepter, je vous l'ai dit, il faudrait que le roi consentt  me
reconnatre spontanment. Je suis bien tranquille sur ce point. Et,
quant  l'alliance de Mme Fausta, j'ai l'amour de ma Giralda, et il me
suffit.

Les yeux de Pardaillan ptillaient de joie. Il le sentait bien sincre,
bien dtermin. Nanmoins, il tenta une dernire preuve.

--Bah! fit-il, vous rflchirez. Une couronne est une couronne. Je ne
connais pas de mortel assez grand, assez dsintress pour refuser la
suprme puissance.

--Bon! dit le Torero en souriant. Je serai donc cet oiseau rare.
N'ajoutez pas un mot, vous n'arriveriez pas  me faire changer d'ide.
Laissez-moi plutt vous demander un service.

--Dix services, cent services, dit le chevalier trs mu.

--Merci, dit simplement le Torero: j'escomptais un peu cette rponse, je
l'avoue. Voici donc: j'ai des raisons de croire que l'air de mon pays ne
nous vaut rien,  moi et  la Giralda.

--C'est aussi mon avis, dit gravement Pardaillan.

--Je voulais donc vous demander s'il ne vous ennuierait pas trop de nous
emmener avec vous dans votre beau pays de France?

--Morbleu! c'est l ce que vous appelez demander un service! Mais,
cornes du diable! c'est vous qui me rendez service en consentant  tenir
compagnie  un vieux routier tel que moi!

--Alors, c'est dit? Quand les affaires que vous avez  traiter ici
seront termines, je pars avec vous. Il me semble que dans votre pays je
pourrais me faire ma place au soleil, sans droger  l'honneur.

--Et, soyez tranquille, vous vous la ferez grande et belle, ou j'y
perdrai mon nom.

--Autre chose, dit le Torero avec une motion contenue: s'il m'arrivait
malheur...

--Ah! fit Pardaillan hriss.

--Il faut tout prvoir. Je vous confie la Giralda. Aimez-la,
protgez-la. Ne la laissez pas ici... on la tuerait. Voulez-vous me
promettre cela?

--Je vous le promets, dit simplement Pardaillan. Votre fiance sera ma
soeur, et malheur  qui oserait lui manquer.

--Me voici tout  fait rassur, chevalier. Je sais ce que vaut votre
parole.

--Eh bien, clata Pardaillan, voulez-vous que je vous dise? Vous avez
bien fait de repousser les offres de Fausta. Si vous avez prouv un
dchirement  renoncer  la couronne qu'on vous offrait, soyez consol,
car vous n'tes pas plus fils du roi Philippe que moi.

--Ah! je le savais bien! s'cria triomphalement le Torero. Mais,
vous-mme, comment savez-vous?

--Je sais bien des choses que je vous expliquerai plus tard, je vous en
donne ma parole. Pour le moment, contentez-vous de ceci: Vous n'tes pas
le fils du roi, vous n'aviez aucun droit  la couronne offerte.

Et avec une gravit qui impressionna le Torero:

--Mais vous n'avez pas le droit de har le roi Philippe. Il vous faut
renoncer  certains projets de vengeance dont vous m'avez entretenu. Ce
serait un crime, vous m'entendez, un crime!

--Chevalier, dit le Torero aussi mu que Pardaillan, si tout autre que
vous me disait ce que vous me dites, je demanderais des preuves. A
vous, je dis ceci: Ds l'instant o vous affirmez que mon projet serait
criminel, j'y renonce.

--Et vous verrez que vous aurez lieu de vous en fliciter. Vous viendrez
en France, pays o l'on respire la joie et la sant; vous y pouserez
votre adorable Giralda, vous y vivrez heureux et... vous aurez beaucoup
d'enfants.

Et Pardaillan clata de son bon rire sonore.

Le Torero, entran, lui rpondit en riant aussi.

--Je le crois, parce que vous le dites et aussi pour une autre raison.
Je crois  ce que vous dites parce que je sens, je devine que vous
portez bonheur  vos amis.

Pardaillan le considra un moment d'un air rveur.

--C'est curieux, dit-il, il y a environ deux ans, et la chose m'est
reste grave l--il mit son doigt sur son front--une femme qu'on
appelait la bohmienne Sazuma, et qui en ralit portait un nom
illustre qu'elle avait oubli elle-mme, une srie de malheurs
terrifiants ayant troubl sa raison, Sazuma donc m'a dit la mme chose,
 peu prs dans les mmes termes. Seulement elle ajouta que je portais
le malheur en moi, ce qui n'tait pas prcisment pour m'tre agrable.

Et il se replongea dans une rverie douloureuse,  en juger par
l'expression de sa figure. Sans doute, il voquait un pass, proche
encore, pass de luttes piques, de deuils et de malheurs.

Le Torero, le voyant devenu soudain si triste, se reprocha d'avoir, sans
le savoir, veill en lui de pnibles souvenirs, et pour le tirer de sa
rverie il lui dit:

--Savez-vous ce qui m'a fort diverti dans mon aventure avec Mme Fausta?
Figurez-vous, chevalier, que je me suis trouv en prsence d'un certain
intendant de la princesse, lequel intendant me donnait du monseigneur
 tout propos et mme hors de tout propos. Parlez-moi de Mme Fausta pour
donner aux mots leur vritable signification. Elle aussi m'a appel
monseigneur, et ce mot, qui me faisait sourire prononc par l'intendant,
plac dans la bouche de Fausta prenait une ampleur que je n'aurais
jamais souponne. Elle serait arrive  me persuader que j'tais un
grand personnage.

--Oui, elle possde au plus haut point l'art des nuances. Mais ne riez
pas trop toutefois. Vous avez, de par votre naissance, droit  ce titre.

--Comment, vous aussi, chevalier, vous allez me donner du monseigneur?
fit en riant le Torero.

--Je le devrais, dit srieusement le chevalier. Si je ne le fais pas,
c'est uniquement parce que je ne veux pas attirer sur vous l'attention
d'ennemis tout-puissants.

--Vous aussi, chevalier, vous croyez mon existence menace?

--Je crois que vous ne serez rellement en sret que lorsque vous aurez
quitt  tout jamais le royaume d'Espagne. C'est pourquoi la proposition
que vous m'avez faite de m'accompagner en France m'a combl de joie.

Le Torero fixa Pardaillan et, d'un accent mu:

--Ces ennemis qui veulent ma mort, je les dois  ma naissance
mystrieuse. Vous, Pardaillan, vous connaissez ce secret. Ce secret
n'est-il donc un secret que pour moi? Ne me heurterai-je pas toujours et
partout  des gens qui savent et qui semblent s'tre fait une loi de se
taire?

Vivement mu, Pardaillan dit avec douceur:

--Trs peu de gens savent, au contraire. C'est par suite d'un hasard
fortuit que j'ai connu la vrit.

--Ne me la ferez-vous pas connatre?

Pardaillan eut une seconde d'hsitation, et:

--Oui, dit-il, vous laisser dans cette incertitude serait vraiment trop
pnible. Je vous dirai donc tout.

--Quand? fit vivement le Torero.

--Quand nous serons en France.

Le Torero hocha douloureusement la tte.

--Je retiens votre promesse, dit-il.

Il n'insista pas, et le chevalier demanda d'un air dtach:

--Vous prendrez part  la course de demain?

--Sans doute.

--Vous tes absolument dcid?

--Le moyen de faire autrement? Le roi m'a fait donner l'ordre d'y
paratre. On ne se drobe pas  un ordre du roi. Puis il est une autre
considration qui me met dans l'obligation d'obir. Je ne suis pas
riche, vous le savez... d'autres aussi le savent. La mode s'est
institue de jeter des dons dans l'arne quand j'y parais. Ce sont ces
dons volontaires qui me permettent de vivre. Et, bien que je sois le
seul pour qui le tmoignage des spectateurs se traduise par des espces
monnayes, je n'en suis pas humili. Le roi d'ailleurs prche d'exemple.
A tout prendre, c'est un hommage comme un autre.

--Bien, bien, j'irai donc voir de prs ce que c'est qu'une course de
taureaux.

Les deux amis passrent le reste de la journe  causer et ne sortirent
pas de l'htellerie. Le soir venu, ils s'en furent se coucher de bonne
heure, tous deux sentant qu'ils auraient besoin de toutes leurs forces
le lendemain.



V

DANS L'ARNE

A l'poque o se droulent les vnements que nous avons entrepris de
narrer, _alancear en coso_, c'est--dire jouter de la lance en champ
clos, tait une mode qui faisait fureur. Les tournois  la franaise
taient compltement dlaisss et, du grand seigneur au modeste
gentilhomme, chacun tenait  honneur de descendre dans l'arne combattre
le taureau. Car il va sans dire que cette mode n'tait suivie que par la
noblesse. Le peuple ne prenait pas part  la course et se contentait d'y
assister en spectateur.

Le sire qui descendait dans l'arne--roi, prince ou simple
gentilhomme--tenait l'emploi du grand premier rle: le matador. En mme
temps, il tait aussi le picador, puisque, comme ce dernier il tait
mont, bard de fer et arm de la lance. Aucun rglement ne venait
l'entraver et, pourvu qu'il sauvt sa peau, tous les moyens lui taient
bons.

Les autres rles taient tenus par les gens de la suite du combattant:
gentilshommes, pages, cuyers et valets, plus ou moins nombreux suivant
l'tat de fortune du matre; ils avaient pour mission de l'aider, de
dtourner de lui l'attention du taureau, de le dfendre en un mot. Le
plus souvent le taureau portait entre les cornes un flot de rubans ou un
bouquet. Le torero improvis pouvait cueillir du bout de la lance ou de
l'pe ce trophe. Trs rares taient les braves qui se risquaient  ce
jeu terriblement dangereux.

Dans la nuit du dimanche au lundi, la place San Francisco, lieu
ordinaire des rjouissances publiques, avait t livre  de nombreuses
quipes d'ouvriers chargs de l'amnager selon sa nouvelle destination.

La piste, le toril, les gradins destins aux seigneurs invits par
le roi, tout cela fut construit en quelques heures, de faon toute
rudimentaire.

C'est ainsi que les principaux matriaux utiliss pour la construction
de l'arne consistaient surtout en charrettes, tonneaux, trteaux,
caisses, le tout habilement dguis et assujetti par des planches.

La corrida tant royale, on ne pouvait y assister que sur l'invitation
du roi. Nous avons dit que des gradins avaient t construits  cet
effet. En dehors de ces gradins, les fentres et les balcons des maisons
bordant la place taient rservs  de grands seigneurs. Le roi lui-mme
prenait place au balcon du palais. Ce balcon, trs vaste, tait agrandi
pour la circonstance, orn de tentures et de fleurs, et prenait toutes
les apparences d'une tribune. Les principaux dignitaires de la cour se
massaient derrire le roi.

Le populaire s'entassait sur la place mme, en des espaces limits par
des cordes et gards par des hommes d'armes.

Le seigneur qui prenait part  la course faisait gnralement dresser sa
tente richement pavoise et orne de ses armoiries. C'est l que, aid
de ses serviteurs, il s'armait de toutes pices, l qu'il se retirait
aprs la joute, s'il s'en tirait indemne, ou qu'on le transportait s'il
tait bless. C'tait, si l'on veut, sa loge d'artiste. Un espace
tait rserv  son cheval; un autre pour sa suite lorsqu'elle tait
nombreuse.

Pour ne pas droger  l'usage, le Torero s'tait rendu de bonne heure
sur les lieux, afin de surveiller lui-mme son installation trs
modeste--nous savons qu'il n'tait pas riche. Une toute petite tente
sans oriflammes, sans ornements d'aucune sorte lui suffisait.

En effet,  l'encontre des autres toreros qui, arms de pied en
cap, taient monts sur des chevaux solides et fougueux, revtus de
caparaons de combat, don Csar se prsentait  pied. Il ddaignait
l'armure pesante et massive et revtait un costume de cour d'une
lgance sobre et discrte qui faisait valoir sa taille moyenne, mais
admirablement proportionne. Le seul luxe de ce costume rsidait dans la
qualit des toffes choisies parmi les plus fines et les plus riches.

Ses seules armes consistaient en sa cape de satin qu'il enroulait autour
de son bras et dont il se servait pour amuser et tromper la bte en
fureur, et une petite pe de parade en acier forg, qui tait une
merveille de flexibilit et de rsistance. L'pe ne devait lui servir
qu'en cas de pril extrme. Jamais, jusqu' ce jour, il ne s'en tait
servi autrement que pour enlever de la pointe, avec une dextrit
merveilleuse, le flot de rubans dont la possession faisait de lui le
vainqueur de la brute. Le Torero consentait bien  braver le taureau, 
l'agacer jusqu' la fureur, mais se refusait nergiquement  le frapper.

Sa suite se composait gnralement de deux compagnons qui le secondaient
de leur mieux, mais  qui don Csar ne laissait pas souvent l'occasion
d'intervenir. Toutes les ruses, toutes les feintes de l'animal ne le
prenaient jamais au dpourvu, et l'on et pu croire qu'il les devinait.
En cas de pril, les deux compagnons s'efforaient de dtourner
l'attention du taureau.

En arrivant sur l'emplacement qui lui tait rserv, le Torero reconnut
avec ennui les armes de don Iago de Almaran sur la tente  ct de
laquelle il lui fallait faire dresser la sienne. Le Torero savait
parfaitement que Barba Roja, pris d'un amour de brute pour la Giralda,
avait cherch  diffrentes reprises  s'emparer de la jeune fille. Il
savait que Centurion agissait pour le compte du dogue du roi, et
que, fort de sa faveur, il se croyait tout permis. On conoit que ce
voisinage, peut-tre intentionnel, ne pouvait lui tre agrable.

Avant de se rendre sur la place San Francisco, il y avait eu une
grande discussion entre la Giralda et don Csar. Sous l'empire de
pressentiments sinistres, celui-ci suppliait sa fiance de s'abstenir de
paratre  la course et de rester prudemment cache  l'auberge de la
Tour, d'autant plus que la jeune fille ne pourrait assister au spectacle
que perdue dans la foule.

Mais la Giralda voulait tre l. Elle savait bien que le jeu auquel
allait se livrer son fianc pouvait lui tre fatal. Elle n'et rien fait
ou rien dit pour le dissuader de s'exposer, mais rien au monde n'et pu
l'empcher de se rendre sur les lieux o son amant risquait d'tre tu.

La mort dans l'me, le Torero dut se rsigner  autoriser ce qu'il lui
tait impossible d'empcher. Et la Giralda, pare de ses plus beaux
atours, tait partie avec le Torero pour se mler au populaire.

Naturellement, elle aurait prfr aller s'asseoir sur les gradins
tendus de velours qu'elle apercevait l-bas. Mais il et fallu tre
invite par le roi, et, pour tre invite, il et fallu qu'elle ft de
noblesse. Elle n'tait qu'une humble bohmienne, elle le savait, et,
sans amertume, sans regrets et sans envie, elle se contentait du sort
qui tait le sien.

Au reste elle avait eu de la chance. La Giralda tait aussi connue,
aussi aime que le Torero lui-mme. Or, parmi la foule o elle se
glissait  la suite du Torero, on la reconnaissait, on murmurait son
nom, et, avec cette galanterie outre, particulire aux Espagnols, avec
force oeillades et madrigaux, les hommes s'effaaient, lui faisaient
place.

C'est ainsi qu'elle tait parvenue au premier rang. Et, chose bizarre,
le hasard voulut qu'elle se trouvt seule  l'endroit o elle aboutit.
Autour d'elle, elle n'avait que des hommes qui se montraient galants,
empresss, mais respectueux.

Jusqu'aux deux soldats de garde  cet endroit qui lui tmoignrent leur
admiration en l'autorisant, au risque de se faire mettre au cachot, 
passer de l'autre ct de la corde, o elle serait seule, ayant de l'air
et de l'espace devant elle, dlivre de l'atroce torture de se sentir
presse, de toutes parts,  en touffer.

Un escabeau, apport l par elle ne savait qui, pouss de main en main
jusqu' elle, lui fut offert galamment et la voil assise en de de
l'enceinte rserve au populaire.

En sorte que, seule, en avant de la corde, assise sur son escabeau, avec
les deux soldats, raides comme  la parade, placs  sa droite et  sa
gauche, avec ce groupe compact de cavaliers placs derrire elle, elle
apparaissait, dans sa jeunesse radieuse, dans son clatante beaut, sous
la lumire blouissante d'un soleil  son znith, comme la reine de la
fte, avec ses deux gardes et sa cour d'adorateurs.

Peut-tre se ft-elle inquite du soin avec lequel tous, galants
cavaliers qui l'avaient, pour ainsi dire, pousse jusqu' cette place
d'honneur, peut-tre et-elle prouv quelque apprhension  la vue de
ces mines patibulaires.

Peut-tre, si elle avait regard plus attentivement les malgr la
chaleur torride, se drapaient soigneusement dans de grandes capes,
dteintes par les pluies et le soleil. Et, si elle avait pu voir le bas
de ces capes relev par des rapires dmesurment longues, les ceintures
garnies de dagues de toutes les dimensions, son tonnement et son
inquitude se fussent indubitablement changs en effroi.

Mais la Giralda, toute  son bonheur de se voir si merveilleusement
place, ne remarqua rien.

Pardaillan tait parti de l'htellerie vers les deux heures. La course
devant commencer  trois heures, il avait une heure devant lui pour
franchir une distance qu'il et pu facilement parcourir en un quart
d'heure.

Derrire lui marchait un moine qui ne paraissait pas se soucier du
gentilhomme qui le prcdait, trop occup qu'il tait  grener un
norme chapelet qu'il avait  la main. Seulement, de distance en
distance, principalement au croisement de deux rues, le moine faisait
un signe imperceptible, tantt  quelque mendiant, tantt  un soldat,
tantt  un religieux, et le mendiant, le soldat ou le religieux,
aprs avoir rpondu par un autre signe, s'lanait aussitt vers une
destination inconnue.

Pardaillan allait le nez au vent, sans se presser. Il avait le temps,
que diable! N'tait-il pas invit directement par le roi en personne?
Il ferait beau voir qu'on ne trouvt pas une place convenable pour le
reprsentant de Sa Majest le roi de France!

Quand  se dire qu'aprs son algarade de l'avant-veille, o il avait si
fort malmen, dans l'antichambre du roi, le seigneur Barba Roja, sous
les yeux mmes de Sa Majest  qui, pour comble, il avait parl de faon
plutt cavalire; quant  se dire qu'il serait peut-tre prudent  lui
de ne pas se montrer  de puissants personnages qui, srement, devaient
lui vouloir la malemort, Pardaillan n'y pensa pas.

Pas davantage il ne pensa  Mme Fausta, qui, certainement, devait tre
furieuse d'avoir vu s'crouler le joli projet qu'elle avait form de
le faire mourir de faim et de soif, plus furieuse encore de l'avoir vu
assommer  coups de banquette les estafiers qu'elle avait lchs sur
lui, et de le voir se retirer, libre, sans une corchure, dsinvolte et
narquois. Sans compter le menu fretin tel que le senor de Almaran, dit
Barba Roja, et son lieutenant, le familier Centurion, sans compter
Bussi-Leclerc, et Chalabre, et Montsery, et Sainte-Maline, et ce
cardinal Montalte, digne neveu de M. Peretti.

Pardaillan oubliait ce superbe duc de Ponte-Maggiore qu'il avait quelque
peu froiss  Paris. Il est juste de dire qu'il ignorait compltement
l'arrive  Sville du duc, son duel avec Montalte, et que tous deux, le
duc et le cardinal, rconcilis dans leur haine commune de Pardaillan,
attendaient impatiemment d'tre remis de leurs blessures qui, pour le
moment, les tenaient clous, pestant et sacrant, sur les lits que le
grand inquisiteur avait mis  leur disposition.

Pardaillan ne se dit qu'une chose: c'est que le fils de don Carlos, pour
lequel il s'tait pris d'affection, aurait sans doute besoin de l'appui
de son bras.

Il allait donc sans se presser, ayant le temps. Mais, tout en avanant
d'un pas nonchalant, sous le soleil qui dardait prement, il avait
l'oeil aux aguets et la main sur la garde de l'pe.

De temps en temps il se retournait d'un air indiffrent. Mais le moine
qui le suivait toujours, pas  pas, avait l'air si confit en dvotion
qu'il ne lui vint pas  l'esprit que ce pouvait tre un espion qui le
serrait de prs.

Il n'tait pas depuis plus de cinq minutes dans la rue qu'il se mit 
renifler comme un chien de chasse qui flaire une piste.

Oh! oh! songea-t-il, je sens la bataille!

Du coup le moine suiveur fut compltement ddaign. Le souvenir des
dcisions prises par Fausta, dans la runion nocturne qu'il avait
surprise, lui revint  la mmoire.

Diable! fit-il, devenu soudain srieux, je pensais qu'il s'agissait
d'un simple coup de main. Je m'aperois que la chose est autrement grave
que je n'imaginais.

D'un geste que la force de l'habitude avait rendu tout machinal, il
assujettit son ceinturon et s'assura que l'pe jouait aisment dans le
fourreau. Mais alors il s'arrta net au milieu de la rue.

Tiens! fit-il avec stupeur, qu'est-ce que cela?

Cela, c'tait sa rapire.

On se souvient qu'il avait perdu son pe en sautant dans la chambre au
parquet truqu. On se souvient qu'en assommant les hommes de Centurion,
lchs sur lui par Fausta, il avait ramass la rapire chappe des
mains d'un clop et l'avait emporte.

Chaque fois qu'un homme d'action, comme Pardaillan, mettait l'pe  la
main, il confiait littralement son existence  la solidit de sa lame.
L'adresse et la force se trouvaient annihiles si le fer venait  se
briser. Les rgles du combat tant loin d'tre aussi svres que celles
d' prsent, un homme dsarm tait un homme mort, car son adversaire
pouvait le frapper sans piti, sans qu'il y et forfaiture. On conoit
ds lors l'importance capitale qu'il y avait  ne se servir que d'armes
prouves et le soin avec lequel ces armes taient vrifies et
entretenues par leur propritaire.

Pardaillan, expos plus que quiconque, apportait un soin mticuleux 
l'entretien des siennes. De retour  l'auberge il avait mis de ct
l'pe conquise, rservant  plus tard d'prouver l'arme. Il avait
incontinent choisi dans sa collection une autre rapire pour remplacer
celle perdue.

Or, Pardaillan venait de s'apercevoir l, dans la rue, que la rapire
qu'il avait au ct tait prcisment celle qu'il avait ramasse la
veille et mise de ct.

C'est trange, murmurait-il  part lui. Je suis pourtant sr de l'avoir
prise  son clou. Comment ai-je pu tre distrait  ce point?

Sans se soucier des passants, assez rares du reste, il tira l'pe du
fourreau, fit ployer la lame, la tourna, la retourna en tous sens, et
finalement la prit par la garde et la fit siffler dans l'air.

Ah! par exemple! fit-il, de plus en plus bahi, je jurerais que ce
n'est pas l l'pe que j'ai ramasse chez Mme Fausta. Celle-ci me
parat plus lgre.

Il rflchit un moment, cherchant  se souvenir:

Non, je ne vois pas. Personne n'a pntr dans ma chambre. Et
pourtant... c'est inimaginable!...

Un moment il eut l'ide de retourner  l'auberge changer son arme. Une
sorte de fausse honte le retint. Il se livra  un nouvel examen de la
rapire. Elle lui parut parfaite. Solide, flexible rsistante, bien
en main quant  la garde, trs longue, comme il les prfrait, il ne
dcouvrit aucun dfaut, aucune tare; ne vit rien de suspect.

Il la remit au fourreau et reprit sa route en haussant les paules et en
bougonnant:

Ma parole, avec toutes leurs histoires d'inquisition, de tratres,
d'espions et d'assassins, ils finiront par faire de moi un matre
poltron. La rapire est bonne, gardons-la, mordieu! et ne perdons pas
notre temps  l'aller changer, alors qu'il se passe des choses vraiment
curieuses autour de moi.

En effet, il se passait autour de lui des choses qui eussent pu paratre
naturelles  un tranger, mais qui ne pouvaient manquer d'veiller
l'attention d'un observateur comme Pardaillan.

A l'heure qu'il tait, la plus grande partie de la population s'crasait
sur la place San Francisco, quelques quarts d'heure  peine sparant
l'instant o la course commencerait. Les rues taient  peu prs
dsertes, et, ce qui ne manqua pas de frapper le chevalier, toutes
les boutiques taient fermes. Les portes et les fentres taient
cadenasses et verrouilles. On et dit d'une ville abandonne.

Il fallait donc supposer que tous ceux qui n'avaient pu trouver de place
sur le lieu de la course s'taient calfeutrs chez eux. Pourquoi? Quel
mot d'ordre mystrieux avait fait se fermer hermtiquement portes et
fentres et se terrer prudemment tous les habitants des rues avoisinant
la place?

Et voici qu'en approchant de la place il vit des compagnies d'hommes
d'armes occuper les rues troites qui aboutissaient  cette place.
Et, au bout des rues ainsi occupes, des cavaliers s'chelonnaient,
tablissant un vaste cordon autour de cette place.

Ces soldats laissaient passer sans difficults tous ceux qui se
rendaient  la course.

Alors, que faisaient-ils l?

Pardaillan voulut en avoir le coeur net, et, comme il avait encore, du
temps devant lui, il fit le tour de cette place, par toutes les petites
rues qui y aboutissaient.

Partout les mmes dispositions taient prises. C'tait d'abord des
soldats qui s'engouffraient dans des maisons o ils se tapissaient,
invisibles. Puis d'autres compagnies occupaient le milieu de la rue.
Puis, plus loin, des cavaliers, et, par-ci par-l, chose beaucoup plus
grave, des canons.

Ainsi, un triple cordon de fer encerclait la place et il tait vident
que, lorsque ces troupes se mettraient en mouvement, il serait
impossible  quiconque de passer, soit pour entrer, soit pour sortir.

Mais ce n'est pas tout. Il y avait encore autre chose. Pour un homme
de guerre comme le chevalier, il n'y avait pas  s'y mprendre. Il lui
semblait que, en mme temps que cette manoeuvre, une contre-manoeuvre,
excute par des troupes adverses, il en et jur, se dessinait
nettement, sous les yeux des troupes royales. En effet, en mme temps
que les soldats, des groupes circulaient, qui paraissaient obir  un
mot d'ordre. En apparence, c'tait de paisibles citoyens qui voulaient,
 toute force, apercevoir un coin de la course. Mais l'oeil exerc
de Pardaillan reconnaissait facilement, en ces amateurs forcens de
corrida, des combattants.

Ds lors, tout fut clair pour lui. Il venait d'assister a la manoeuvre
des troupes royales. Maintenant, il voyait la contre-manoeuvre des
conjurs achets par Fausta.

Cette foule de retardataires, parmi lesquels on ne voyait pas une femme,
ce qui tait significatif, occupaient les mmes rues, occupes par les
troupes royales. Sous couleur de voir le spectacle, des installations de
fortune s'improvisaient  la hte. Trteaux, tables, escabeaux, caisses
dfonces, charrettes renverses s'empilaient ple-mle, taient
instantanment occups par des groupes de curieux.

Et Pardaillan se disait:

De deux choses l'une: ou bien M. d'Espinosa a eu vent de la
conspiration, et, s'il laisse les hommes de Fausta prendre si aisment
position, c'est pour mieux les tenir qu'il leur rserve quelque joli
coup de sa faon, dans lequel ils me paraissent donner tte baisse. Ou
bien, il ne sait rien et, alors, ce sont ses troupes qui me paraissent
bien exposes.

Ayant ainsi envisag les choses, tout autre que Pardaillan s'en ft
retourn tranquillement, puisque, en rsum, il n'avait rien  voir dans
la dispute qui se prparait entre le roi et ses sujets. Mais Pardaillan
avait sa logique  lui, qui n'avait rien de commun avec celle de tout le
monde. Aprs avoir bien pest, il prit son air le plus renfrogn, et,
par une de ces bravades dont lui seul avait le secret, il pntra dans
l'enceinte par la porte d'honneur, en faisant sonner bien haut son titre
d'ambassadeur, invit personnellement par Sa Majest. Et il se dirigea
vers la place qui lui tait assigne.

A ce moment, le roi parut sur son balcon, amnag en tribune. Un
magnifique vlum de velours rouge frang d'or, maintenu  ses extrmits
par des lances de combat, interceptait les rayons du soleil.

Le roi s'assit avec cet air morne et glacial qui tait le sien. M.
d'Espinosa, grand inquisiteur et premier ministre, se tint debout,
derrire le fauteuil du roi. Les autres gentilshommes de service prirent
place sur l'estrade, chacun selon son rang.

A ct d'Espinosa se tenait un jeune page que nul ne connaissait, hormis
le roi et le grand inquisiteur cependant, car le premier avait honor le
page d'un gracieux sourire et le second le tolrait  son ct, alors
qu'il et d se tenir derrire. Bien mieux, un tabouret recouvert d'un
riche coussin de velours tait plac  la gauche de l'inquisiteur, sur
lequel le page s'tait assis le plus naturellement du monde. En sorte
que le roi, dans son fauteuil, n'avait qu' tourner la tte  droite ou
 gauche pour s'entretenir  part, soit avec son ministre, soit avec ce
page  qui on accordait cet honneur extraordinaire.

Le mystrieux page n'tait autre que Fausta.

Fausta, le matin mme, avait livr  Espinosa le fameux parchemin qui
reconnaissait Philippe d'Espagne comme unique hritier de la couronne de
France. Le geste spontan de Fausta lui avait concili la faveur du roi
et les bonnes grces du ministre. Elle n'avait cependant pas abandonn
la prcieuse dclaration du feu roi Henri III sans poser ses petites
conditions.

L'une de ces conditions tait qu'elle assisterait  la course dans la
loge royale et qu'elle y serait place de faon  pouvoir s'entretenir
en particulier,  tout instant, avec le roi et son ministre. Une autre
condition, comme corollaire de la prcdente, tait que tout messager
qui se prsenterait en prononant le nom de Fausta serait immdiatement
admis en sa prsence, quels que fussent le rang, la condition sociale;
voire le costume de celui qui se prsenterait ainsi.

D'Espinosa connaissait suffisamment Fausta pour tre certain qu'elle ne
posait pas une telle condition par pure vanit. Elle devait avoir des
raisons srieuses pour agir ainsi. Il s'empressa d'accorder tout ce
qu'elle demandait.

Peut-tre tramait-elle quelque guet-apens contre Pardaillan?

Or, le roi avait une dent froce contre ce petit gentilhomme, cette
manire de routier sans feu ni lieu, qui l'avait humili, lui, le roi,
et qui, non content de malmener ses fidles, dans sa propre antichambre,
avait eu l'audace de lui parler devant toute sa cour avec une insolence
qui rclamait un chtiment exemplaire.

Ds que le roi parut au balcon, les ovations clatrent, enthousiastes,
aux fentres et aux balcons de la place, occups par les plus grands
seigneurs du royaume. Les mmes vivats clatrent aussi, nourris et
spontans, dans les tribunes occupes par des seigneurs de moindre
importance. De l, les acclamations s'tendirent au peuple mass debout
sur la place. La vrit nous oblige  dire qu'elles furent, l, moins
nourries.

Le roi remercia de la main et, aussitt, un silence solennel plana sur
cette multitude.

C'est au milieu de ce silence que Pardaillan parut sur les gradins,
cherchant  gagner la place qui lui tait rserve. Car, d'Espinosa,
conseill par Fausta qui connaissait son redoutable adversaire, avait
escompt qu'il aurait l'audace de se prsenter, et il avait pris ses
dispositions en consquence. C'est ainsi qu'une place d'honneur avait
t rserve  l'envoy de S. M. le roi de Navarre.

Donc, Pardaillan, debout au milieu des gradins, dominant par consquent
toutes les autres personnes assises, s'efforait de regagner sa place.
Mais le passage au milieu d'une foule de seigneurs et de nobles dames,
tous exagrment imbus de leur importance, ce passage ne se fit pas sans
quelque brouhaha.

D'autant plus que, fort de son droit, dsireux de pousser la bravade 
ses limites extrmes, le chevalier, qui s'excusait avec une courtoisie
exquise vis--vis des dames, se redressait, la moustache hrisse,
l'oeil tincelant, devant les hommes et ne mnageait pas les bravades
quand on ne s'effaait pas de bonne grce.

Bref, cela fit un tel tapage qu' l'instant les yeux du roi, ceux de
la cour et des milliers de personnes masses la se portrent sur le
perturbateur qui, sans souci de l'tiquette, se dirigeait vers sa place,
comme on monte  l'assaut.

Une lueur mauvaise jaillit de la prunelle de Philippe.

Il se tourna vers d'Espinosa et le fixa un moment comme pour le prendre
 tmoin du scandale.

Le grand inquisiteur rpondit par un demi-sourire qui signifiait:

Laissez faire. Bientt, nous aurons notre tour.

Philippe approuva d'un signe de tte et se retourna, de faon  tourner
le dos  Pardaillan qui atteignait enfin sa place.

Or, une chose que Pardaillan ignorait compltement, attendu qu'il tait
toujours le dernier renseign sur tout ce qui le touchait et qu'il
tait peut-tre le seul  trouver trs naturelles les actions qu'on
s'accordait  trouver extraordinaires, c'est que son aventure avec Barba
Roja avait produit,  la cour comme en ville, une sensation norme. On
ne parlait que de lui un peu partout, et, si l'on s'merveillait de la
force surhumaine de cet tranger qui avait, comme en se jouant, dsarm
une des premires lames d'Espagne, mat et corrig comme un gamin
turbulent l'homme le plus fort du royaume, on s'tonnait et on
s'indignait quelque peu que l'insolent n'et pas t chti comme il le
mritait.

Lorsque Pardaillan parvint  sa place, il jeta un coup d'oeil machinal
autour de lui et demeura stupfait. Il ne voyait que regards haineux et
attitudes menaantes.

Et, comme notre chevalier n'tait pas homme  se laisser dfier, mme du
regard, sans rpondre  la provocation, au lieu de s'asseoir, il resta
un moment debout  sa place, promenant autour de lui des regards
fulgurants, ayant aux lvres un sourire de mpris qui faisait verdir de
rage les nobles hidalgos retenus par le souci de l'tiquette.

A ce moment, les trompettes lancrent  toute vole, dans l'air
lumineux, l'clat aigu de leurs notes cuivres.

C'tait le signal impatiemment attendu par les milliers de spectateurs.
Mais, s'il clatait  ce moment, c'tait par suite d'une mprise
dplorable: un geste du roi mal interprt.

Il n'en est pas moins vrai que les trompettes, sonnant au moment prcis
o Pardaillan allait s'asseoir, paraissaient saluer l'envoy du roi de
France.

C'est ce que comprit le roi, qui, ple de fureur, se tourna vers
Espinosa et laissa tomber un ordre bref, en excution duquel l'officier;
coupable d'avoir mal interprt les gestes du roi, et donn l'ordre aux
trompettes de sonner, fut incontinent arrt et mis aux fers.

Notre hros tait un incorrigible pince-sans-rire. Il trouva plaisant
de paratre accepter comme un hommage rendu ce qui n'tait qu'un hasard
fortuit.

Vive Dieu! dit-il  part soi, une politesse en vaut une autre.

Et, avec son sourire le plus navement ingnu, mais au fond de l'oeil
l'intense jubilation de l'homme qui s'amuse prodigieusement, dans un
geste thtral qu'il tait seul  possder, il adressa  la tribune
royale un salut d'une ampleur dmesure.

Pour comble de malchance, le roi, qui se retournait  ce moment pour
jeter l'ordre d'arrter l'officier qui avait fait sonner les trompettes,
le roi reut en plein le sourire et le salut de Pardaillan. Et, comme
c'tait un sire profondment dissimul, il dut, en se mordant les lvres
de dpit, rpondre par un gracieux sourire,  seule fin de ne pas
contrarier le plan du grand inquisiteur, plan qu'il connaissait et
approuvait.

C'tait plus que n'esprait Pardaillan, qui s'assit alors paisiblement,
en jetant des coups d'oeil satisfaits autour de lui. Mais, comme si
un enchanteur avait pass par l, bouleversant de fond en comble les
sentiments intimes de ses froces voisins, il ne vit autour de lui que
sourires engageants, regards bienveillants. Et, avec, aux lvres, une
moue de ddain, il songea que le sourire que le roi venait de lui
accorder, moralement contraint et forc, avait suffi pour changer la
haine en adulation.



VI

LE PLAN DE FAUSTA

Nous avons dit que le Torero s'tait trouv dans la dsagrable
obligation de dresser sa tente prs de celle de Barba Roja.

Sans qu'il s'en doutt, ce voisinage dplaisant tait d  une
intervention de Fausta. Voici comment:

Le roi et son grand inquisiteur avaient rsolu l'arrestation de don
Csar et de Pardaillan. Le roi poursuivait de sa haine, depuis vingt
ans, son petit-fils. Cette haine sauvage, que vingt annes d'attente
n'avaient pu attnuer, tait cependant surpasse par la haine rcente
qu'il venait de vouer  l'homme coupable d'avoir douloureusement bless
son incommensurable orgueil.

Si le roi n'obissait qu' sa haine, d'Espinosa, au contraire, agissait
sans passion et n'en tait que plus redoutable. Il n'avait, lui, ni
haine, ni colre. Mais il craignait Pardaillan. Chez un homme froid et
mthodique, mais rsolu, comme l'tait d'Espinosa, cette crainte tait
autrement dangereuse et plus terrible que la haine.

De l'intervention de Pardaillan dans les affaires du petit-fils du
roi, d'Espinosa avait conclu qu'il en savait beaucoup plus qu'il ne
paraissait; que, par ambition personnelle, il se faisait le champion et
le conseiller d'un prince qui ft demeur sans nom et peu redoutable
sans ce concours inespr.

L'erreur de d'Espinosa tait de s'obstiner  voir un ambitieux en
Pardaillan. La nature chevaleresque et dsintresse au possible de cet
homme, si peu semblable aux hommes de son poque, lui avait compltement
chapp.

S'il et mieux compris le caractre de son adversaire, il se ft rendu
compte que jamais Pardaillan n'et consenti  la besogne qu'on le
souponnait capable d'entreprendre. Il est certain que, si le Torero
avait manifest l'intention de revendiquer des droits inexistants, tant
donn les conditions anormales de sa naissance, s'il avait fait acte de
prtendant, comme on s'efforait de le lui faire faire, Pardaillan lui
et tourn ddaigneusement le dos. En condamnant un homme sur le seul
soupon d'une action qu'il tait incapable de concevoir, d'Espinosa
commettait donc lui-mme une mchante action.

Toutefois, s'il n'avait pu comprendre l'extraordinaire gnrosit de
Pardaillan, il ne faut pas oublier que d'Espinosa tait gentilhomme.
Comme tel, il avait foi en la parole donne et en la loyaut de son
adversaire. Sur ce point, il avait su justement l'apprcier.

Donc, d'Espinosa et le roi, son matre, taient d'accord sur ces deux
points: la prise et la mise  mort de Pardaillan et du Torero. La seule
divergence de vues qui existt entre eux, concernant Pardaillan, tait
dans la manire dont ils entendaient mettre  excution leur projet. Le
roi et voulu qu'on arrtt purement et simplement l'homme qui lui avait
manqu de respect. Pour cela, que fallait-il: un officier et quelques
hommes. Pris, l'homme tait jug, condamn, excut. Tout tait dit.

D'Espinosa voyait autrement les choses. Oser manquer  la majest royale
tait,  ses yeux, un crime que les supplices les plus pouvantables
taient impuissants  faire expier comme il le mritait. Mais
qu'tait-ce que quelques minutes de tortures, compares  l'normit
du forfait? Bien peu de chose, en vrit. Avec un homme d'une force
physique extraordinaire, jointe  une force d'me peu commune, on
pouvait mme dire que ce n'tait rien. Il fallait trouver quelque chose
d'indit, quelque chose de terrible. Il fallait une agonie qui se
prolonget des jours et des jours en des transes, en des affres
insupportables.

C'est l que Fausta tait intervenue et lui avait souffl l'ide qu'il
avait aussitt adopte.

Ce que devait tre le chtiment imagin par Fausta, c'est ce que nous
verrons plus tard.

Pour le moment, toutes les mesures taient prises pour assurer
l'arrestation imminente de Pardaillan et du Torero. Peut-tre
d'Espinosa, mieux renseign qu'il ne voulait bien le laisser voir,
avait-il pris d'autres dispositions mystrieuses concernant Fausta, et
qui eussent donn  rflchir  celle-ci, si elle les avait connues.
Peut-tre!

Fausta tait d'accord avec d'Espinosa et le roi en ce qui concernait
Pardaillan seulement. Le plan que le grand inquisiteur se chargeait de
mettre  excution tait, en grande partie, son oeuvre  elle.

L s'arrtait l'accord. Fausta voulait bien livrer Pardaillan parce
qu'elle se jugeait impuissante  le frapper elle-mme, mais elle voulait
sauver don Csar, indispensable  ses projets d'ambition.

Or, Fausta se trompait dans son apprciation du caractre du Torero,
comme d'Espinosa s'tait tromp dans la sienne, sur celui de Pardaillan.
Comme d'Espinosa, sur une erreur elle btit un plan qui, mme s'il se
ft ralis, et t inutile.

La Giralda tant, dans son ide, l'obstacle, sa suppression s'imposait.
Fausta avait jet les yeux sur Barba Roja pour mener  bien cette partie
de son plan. Pourquoi sur Barba Roja? Parce qu'elle connaissait la
passion sauvage du colosse pour la jolie bohmienne.

Admirablement renseigne sur tous ceux qu'elle utilisait, elle savait
que Barba Roja tait une brute incapable de rsister  ses passions. Son
amour, violent, brutal, tait plutt du dsir sensuel que de la passion
vritable.

En revanche,  la suite de l'humiliation sanglante qu'il lui avait
inflige. Barba Roja s'tait pris pour Pardaillan d'une haine froce. Si
le hasard voulait que le colosse se trouvt l quand on procderait 
l'arrestation du chevalier, il tait homme  oublier momentanment son
amour pour se ruer sur celui qu'il hassait.

Or, la besogne de Barba Roja tait toute trace. A lui incombait le soin
de dbarrasser Fausta de la Giralda, en enlevant la jeune fille. Il
fallait, de toute ncessit, qu'il s'en tnt au rle qu'elle lui avait
assign.

Fausta n'avait pas hsit. L'intelligence de Barba Roja tait loin
d'galer sa force. Centurion, styl par Fausta, tait arriv aisment 
le persuader que Pardaillan tait pris de la bohmienne. Et, avec cette
familiarit cynique qu'il affectait quand il se trouvait seul avec le
dogue du roi, il avait conclu en disant:

--Beau cousin, soufflez-lui le tendron. Quand vous en serez las, vous
le lui renverrez... quelque peu endommag. Croyez-moi, c'est l une
vengeance autrement intressante que le stupide coup de dague que vous
rvez.

Barba Roja avait donn tte baisse dans le panneau.

Par surcrot de prcaution, Fausta lui avait fait donner l'ordre de
prendre part  la course. Le roi s'tait fait tirer l'oreille. Il
n'avait pas pardonn  son dogue une dfaite qui lui paraissait trop
facile. Mais d'Espinosa avait fait remarquer que ce serait l une
manire de montrer que les coups de Pardaillan n'taient pas, au
demeurant, si terribles, puisqu'ils n'empchaient pas celui qui les
avait reus de lutter contre le taureau, quarante-huit heures aprs. Le
roi s'tait laiss convaincre.

Quant  Barba Roja, il ne se tenait pas de joie, et, malgr que son
bras le ft encore souffrir, il s'tait jur d'estoquer proprement son
taureau pour se montrer digne de la faveur royale qui s'tendait sur lui
au moment o, prcisment, il avait lieu de se croire momentanment en
disgrce.

Par cette dernire prcaution, Fausta s'tait sentie plus tranquille.
Barba Roja, aprs avoir couru son taureau, serait occup avec la
Giralda. Une rencontre entre lui et Pardaillan serait ainsi vite.
Et, comme Fausta prvoyait tout, au cas o Barba Roja, bless par le
taureau, ne pourrait participer  l'enlvement de la jolie bohmienne.
Centurion et ses hommes opreraient sans lui, et  son lieu et place.

Puisque nous faisons un expos de la situation des partis en prsence,
il nous parat juste, laissant pour un instant ces puissants personnages
 leurs prparatifs, de voir un peu ce qu'on avait  leur opposer du
ct adverse.

D'une part, nous trouvons une jeune fille, la Giralda, compltement
ignorante des dangers qu'elle court, navement heureuse de ce qu'elle
croit un hasard, qui lui permet d'admirer, en bonne place, l'lu de son
coeur.

D'autre part, un jeune homme, El Torero. S'il avait des apprhensions,
c'tait surtout au sujet de sa fiance. Un secret instinct l'avertissait
qu'elle tait menace. Pour lui-mme, il tait bien tranquille. Ainsi
qu'il l'avait dit  Pardaillan, il croyait fermement que Fausta avait
considrablement exagr les dangers auxquels il tait expos.

Cependant, il voulait bien admettre que quelque ennemi inconnu avait
intrt  sa mort. En ce cas, le pis qui pouvait lui arriver tait
d'tre assailli par quelques coupe-jarrets, et il se sentait de force 
se dfendre vigoureusement. D'ailleurs, on ne viendrait pas l'attaquer
dans la piste, quand il serait aux prises avec le taureau. Ce n'est pas
non plus dans les coulisses de l'arne, coulisses  ciel ouvert, sous
les yeux de la multitude, qu'on viendrait lui chercher noise. Donc,
toutes les histoires de Mme Fausta n'taient que... des histoires.

S'il avait pu voir les mouvements de troupes surpris par Pardaillan, il
aurait perdu quelque peu de cette insouciante quitude.

Enfin, il y avait Pardaillan.

Pardaillan, sans partisans, sans allis, sans troupes, sans amis, seul,
absolument seul.

Pardaillan, malheureusement, s'tait cart de l'excavation par o il
entendait ce qui se disait et voyait ce qui se passait dans la salle
souterraine, o se runissaient les conjurs, au moment o Fausta
parlait  Centurion de la Giralda. Il ne croyait donc pas que la jeune
fille ft menace.

En revanche, il savait pertinemment ce qui attendait le Torero.
Il savait que l'action serait chaude et qu'il y laisserait
vraisemblablement sa peau. Mais il avait dit qu'il serait l et la mort
seule et pu l'empcher de tenir sa promesse.

Chose incroyable, l'ide ne lui vint pas que les formidables prparatifs
qui s'taient faits sous ses yeux pouvaient tout aussi bien le viser,
que le Torero.

De ce qu'il ne se croyait pas directement menac, il ne s'ensuit pas
qu'il s'estimait en parfaite scurit au milieu de cette foule de
seigneurs, dont il sentait la sourde hostilit.

Et, comme il sentait autour de lui gronder la colre, comme il ne voyait
que visages renfrogns ou menaants, il se hrissa plus que jamais,
toute son attitude devint une provocation qui s'adressait  une
multitude.

Comme on le voit, la partie tait loin d'tre gale, et, comme le
pensait judicieusement le chevalier, il avait toutes les chances d'tre
emport par la tourmente.



VII

LA CORRIDA

Lorsque Pardaillan s'assit au premier rang des gradins,  la place que
d'Espinosa avait eu la prcaution de lui faire garder, les trompettes
sonnrent.

C'tait le signal impatiemment attendu annonant que le roi ordonnait de
commencer.

Barba Roja avait t dsign pour courir le premier taureau. Le deuxime
revenait  un seigneur quelconque dont nous n'avons pas  nous occuper;
le troisime, au Torero.

Barba Roja, mur dans son armure, mont sur une superbe bte
caparaonne de fer comme le cavalier, se tenait donc  ce moment dans
la piste, entour d'une dizaine d'hommes  lui, chargs de le seconder
dans sa lutte.

La piste tait, en outre, envahie par une foule de gentilshommes qui n'y
avaient que faire, mais prouvaient l'imprieux besoin de venir parader
l, sous les regards des belles et nobles dames occupant les balcons et
les gradins.

Ncessairement, on entourait et complimentait Barba Roja, raide sur la
selle, la lance au poing, les yeux obstinment fixs sur la porte du
toril, par o devait pntrer la bte qu'il allait combattre.

En dehors de la foule des gentilshommes inutiles et des _areneros_ de
Barba Roja, il y avait tout un peuple d'ouvriers chargs de l'entretien
de la piste, d'enlever les blesss ou les cadavres, de rpandre du sable
sur le sang, de l'ouverture et de la fermeture des portes, enfin, de
mille et un petits travaux accessoires, dont la ncessit urgente se
rvlait  la dernire minute.

Lorsque les trompettes sonnrent, ce fut une dbandade gnrale, qui
excita au plus haut point l'hilarit des milliers de spectateurs et eut
l'insigne honneur d'arracher un mince sourire  Sa Majest. On savait
que l'entre du taureau suivait de trs prs la sonnerie et, dame! nul
ne se souciait de se trouver soudain face  face avec la bte.

Ce bref intermde, c'tait la comdie prludant au drame.

Les derniers fuyards n'avaient pas encore franchi la barrire
protectrice, les hommes de Barba Roja, qui devaient supporter le premier
choc du fauve, achevaient  peine de se masser prudemment derrire son
cheval, que, dj, le taureau faisait son entre.

C'tait une bte splendide: noire tachete de blanc, sa robe tait
luisante et bien fournie, les jambes courtes et vigoureuses, le cou
norme; la tte puissante, aux yeux noirs et intelligents, aux cornes
longues et effiles, tait firement redresse, dans une attitude de
force et de noblesse impressionnantes.

En sortant du toril, o depuis de longues heures il tait demeur dans
l'obscurit, il s'arrta tout d'abord, comme bloui par l'aveuglante
lumire d'un soleil rutilant, inondant la place. Le taureau se
prsentant noblement, les bravos salurent son entre, ce qui parut le
surprendre et le dconcerter.

Bientt, il se ressaisit et il secoua sa tte entre les cornes de
laquelle pendait le flot de rubans dont Barba Roja devait s'emparer pour
tre proclam vainqueur;  moins qu'il ne prfrt tuer le taureau,
auquel cas le trophe lui revenait de droit, mme si la bte tait mise
 mort par l'un de ses hommes et par n'importe quel moyen.

Le taureau secoua plusieurs fois sa tte, comme s'il et voulu jeter bas
la sorte de stupeur qui pesait sur lui. Puis, son oeil de feu parcourut
la piste. Tout de suite,  l'autre extrmit, il dcouvrit le cavalier
immobile, attendant qu'il se dcidt  prendre l'offensive.

Ds qu'il aperut cette statue de fer, il se rua en un galop effrn.

C'tait ce qu'attendait l'armure vivante, qui partit  fond de train, la
lance en arrt.

Et, tandis que l'homme et la bte, rus en une course chevele
fonaient droit l'un sur l'autre, un silence de mort plana sur la foule
angoisse.

Le choc fut pouvantablement terrible.

De toute la force des deux lans contraires, le fer de la lance pntra
dans la partie suprieure du cou.

Barba Roja se raidit dans un effort de tous ses muscles puissants pour
obliger le taureau  passer  sa droite, en mme temps qu'il tournait
son cheval  gauche. Mais le taureau poussait de toute sa force
prodigieuse, augmente encore par la rage et la douleur, et le cheval,
dress droit sur ses sabots de derrire, agitait violemment dans le vide
ses jambes de devant.

Un instant, on put craindre qu'il ne tombt  la renverse, crasant son
cavalier dans sa chute.

Pendant ce temps, les aides de Barba Roja, se glissant derrire la bte,
s'efforaient de lui trancher les jarrets au moyen de longues piques
dont le fer, trs aiguis, affectait la forme d'un croissant. C'est ce
que l'on appelait la _media-luna_.

Tout  coup, sans qu'on pt savoir par suite de quelle manoeuvre, le
cheval, dgag, retomb sur ses quatre pieds, fila ventre  terre, se
dirigeant vers la barrire, comme s'il et voulu la franchir, tandis que
le taureau poursuivait sa course en sens contraire.

Alors, ce fut la fuite perdue chez les auxiliaires de Barba Roja,
personne, on le conoit, ne se souciant de rester sur le chemin du
taureau, qui courait droit devant lui.

Cependant, ne rencontrant pas d'obstacle, ne voyant personne devant
elle, la bte s'arrta, se retourna et chercha de tous les cts, en
agitant nerveusement sa queue. Sa blessure n'tait pas grave; elle avait
eu le don de l'exasprer. Sa colre tait  son paroxysme et il tait
visible--toutes ses attitudes parlaient un langage trs clair, trs
comprhensible--qu'elle ferait payer cher le mal qu'on venait de lui
faire. Mais, devenue plus circonspecte, elle resta  la place o elle
s'tait arrte et attendit, en jetant autour d'elle des regards
sanglants.

tant donn les dispositions nouvelles de la bte, tant donn surtout
qu'elle se tenait sur ses gardes, maintenant, il tait clair que la
deuxime passe serait plus terrible que la premire.

Barba Roja avait pouss jusqu' la barrire. Arriv l, il s'arrta
net et il fit face  l'ennemi. Il attendit un instant, trs court, et,
voyant que le taureau semblait mditer quelque coup et ne paraissait pas
dispos  l'attaque, il mit son cheval au pas et s'en fut  sa rencontre
en le provoquant, en l'insultant, comme s'il et t  mme de le
comprendre.

--Taureau! criait-il  tue-tte, va! Mais va donc! (Anda! anda!) Lche!
couard! chien couchant!...

Le taureau, sournoisement, piait les moindres gestes de l'homme qui
avanait lentement, prt  saisir au bond l'occasion propice.

Au fur et  mesure qu'il approchait de l'animal, l'homme acclrait son
allure et redoublait d'injures vocifres d'une voix de stentor. C'tait
d'ailleurs dans les moeurs de l'poque.

Naturellement, et pour cause, le taureau n'avait garde de rpondre.

Mais les spectateurs, qui se passionnaient  ce jeu terrible, se
chargeaient de rpondre pour lui. Les uns, en effet, tenaient pour
l'homme et criaient:

Taureau poltron! Va le chercher. Barba Roja! Tire-lui les oreilles!
Donne-le  tes chiens!

D'autres, au contraire, tenaient pour la bte et rpondaient:

Viens-y! tu seras bien reu! Il va te mettre les tripes au vent! Tu
n'oseras pas y aller!

Et Barba Roja avanait toujours, s'efforant de couvrir de sa voix
les clameurs de la multitude, ne perdant pas de vue son dangereux
adversaire, acclrant toujours son allure.

Quand le taureau vit l'homme  sa porte, il baissa brusquement la tte,
visa un inapprciable instant, et, dans une dtente foudroyante de ses
jarrets d'acier, d'un bond prodigieux, il fut sur celui qui le narguait.

Contre toute attente, il n'y eut pas collision.

Le taureau, ayant manqu le but, passa tte baisse  une allure
dsordonne. Le cavalier, qui avait ddaign de frapper, poursuivit sa
route ventre  terre du ct oppos.

Barba Roja ne perdait pas de vue son adversaire. Quand il le vit
bondir, il obligea son cheval  obliquer  gauche. La manoeuvre tait
audacieuse. Pour la tenter, il fallait non seulement tre un cuyer
consomm, dou d'un sang-froid remarquable, mais encore et surtout tre
absolument sr de sa monture. Il fallait, en outre, que cette monture
ft doue d'une souplesse et d'une vigueur peu communes. Accomplie avec
une prcision admirable, elle eut un succs complet.

Si le taureau avait charg avec l'intention manifeste de tuer, il n'en
tait pas de mme du cavalier, qui ne visait qu' enlever le flot de
rubans.

Effectivement, soit adresse relle, confinant au prodige,
soit--plutt--chance extraordinaire, le colosse russit pleinement
et, en s'loignant  toute bride, dress droit sur les triers,
il brandissait firement la lance, au bout de laquelle flottait
triomphalement le trophe de soie, dont la possession faisait de lui le
vainqueur de cette course.

Et la foule des spectateurs, lectrise par ce coup d'audace,
magistralement russi, salua la victoire de l'homme par des vivats
joyeux, et c'tait toute justice, car ce coup tait extrmement rare,
et, pour se risquer  l'essayer, il fallait tre dou d'un courage 
toute preuve.

Mais Barba Roja avait  faire oublier la leon que lui avait inflige le
chevalier de Pardaillan; il avait  se faire pardonner sa dfaite et
 consolider son crdit branl prs du roi. Il n'avait pas hsit 
s'exposer pour atteindre ce rsultat, et son audace avait t largement
rcompense par le succs d'abord, ensuite par le roi lui-mme, qui
daigna manifester sa satisfaction  voix haute.

Ayant conquis le flot de rubans, il pouvait, aprs en avoir fait hommage
 la dame de son choix, se retirer de la lice. C'tait son droit. Mais,
gris par son succs, enorgueilli par la royale approbation, il voulut
faire plus et mieux, et, bien qu'il et senti son bras faiblir lors de
son contact avec la bte, il rsolut incontinent de pousser la lutte
jusqu'au bout et d'abattre son taureau.

C'tait d'une tmrit folle. Tout ce qu'il venait d'accomplir pouvait
tre considr comme jeu d'enfant  ct de ce qu'il entreprenait. Ce
fut l'impression qu'eurent tous les spectateurs en voyant qu'il se
disposait  poursuivre la course.

En effet, comme on a pu le remarquer, le taureau avait commenc par
foncer au hasard, par instinct combatif. Ds la premire passe, il avait
compris qu'il s'tait tromp. Chaque passe, dnue de succs, tait une
leon pour lui.

Il ne perdait rien de sa force et de son courage indomptable, sa rage et
sa fureur restaient les mmes, mais il acqurait la ruse qui lui avait
fait dfaut jusque-l.

Le premier choc avait eu lieu non loin de la barrire, presque en
face de Pardaillan. C'est l que le taureau avait prouv sa premire
dception, l qu'il avait t frapp par le fer de la lance, l qu'il
revenait toujours. Le dloger du refuge qu'il s'tait choisi devenait
terriblement dangereux.

Afin de permettre  leur matre de parader un moment en promenant le
trophe conquis, les aides de Barba Roja s'efforaient de dtourner de
lui l'attention de l'animal.

Mais le taureau semblait avoir compris que, son vritable ennemi,
c'tait cette norme masse de fer  quatre pattes, comme lui, qui
voluait l-bas. C'tait de l qu'tait parti le coup qui l'avait
meurtri. C'tait cela qu'il voulait meurtrir  son tour.

Et, comme il se mfiait, maintenant, il ne bougeait pas du gte qu'il
s'tait choisi. Il ddaignait les appels, les feintes, les attaques
sournoises des hommes de Barba Roja. Parfois, comme agac, il se ruait
sur ceux qui le harcelaient de trop prs, mais il ne continuait pas la
poursuite et revenait invariablement  son endroit favori, comme s'il
et voulu dire: c'est ici le champ de bataille que je choisis. C'est ici
qu'il faudra me tuer, ou que je te tuerai.

Barba Roja n'en voyait pas si long. Ayant suffisamment parad, il
s'affermit sur les triers, assura sa lance dans son poing norme et,
voyant que la bte refusait de quitter son refuge, il prit du champ et
fona sur elle  toute vitesse.

Comme elle avait dj fait une fois, la bte le laissa approcher et,
quand elle le jugea  la distance qui lui convenait, elle bondit de son
ct.

Maintenant, coutez ceci: au moment d'atteindre le taureau, l'homme
faisait obliquer son cheval  gauche, de telle sorte que la lance portt
sur le ct droit. Deux fois de suite. Barba Roja avait excut cette
manoeuvre. Deux fois le taureau avait donn dans le pige et avait pass
par le chemin que l'homme lui indiquait.

Or, le taureau avait appris la manoeuvre.

Deux leons successives lui avaient suffi. Maintenant, on ne pouvait
plus la lui faire.

Donc, le taureau fona droit devant lui comme il avait toujours fait.
Seulement,  l'instant prcis o le cavalier changeait la direction de
son cheval, le taureau changea de direction aussi et, brusquement, il
tourna  droite.

Le rsultat de cette manoeuvre imprvue de la bte fut pouvantable.

Le cheval vint donner du poitrail en plein dans les cornes. Il fut
soulev, enlev, projet avec une violence, une force irrsistibles.

Le cavalier, qui s'arc-boutait sur les triers, portant tout le poids du
corps en avant pour donner plus de force au coup qu'il voulait porter,
le cavalier, frappant dans le vide, perdit l'quilibre, la violence
du choc l'arracha de la selle et, passant par-dessus l'encolure de sa
monture, passant par-dessus le taureau lui-mme, alla s'aplatir sur
le sable de la piste, proche de la barrire, o il demeura immobile,
vanoui.

Une immense clameur jaillit des milliers de poitrines des spectateurs
haletants.

Cependant, le taureau s'acharnait sur le cheval. Les aides de Barba
Roja se partageaient la besogne, et, tandis que les uns s'lanaient
au secours du matre, les autres s'efforaient de dtourner de lui
l'attention de la bte ivre de fureur, rendue plus furieuse encore par
la vue du sang rpandu. Car le cheval, malgr le caparaon de fer,
frapp au ventre, perdait ses entrailles par une plaie large, bante.

Relever un homme du poids de Barba Roja n'tait pas besogne si facile,
d'autant que le poids du colosse s'augmentait de celui de l'armure.

Il fallut donc renoncer  le relever et s'occuper incontinent de
le transporter hors de la piste. La barrire n'tait pas loin,
heureusement, et les quatre hommes qui le secouraient, bien que troubls
par les volutions du taureau, seraient parvenus  le faire passer de
l'autre ct de l'abri, si le taureau n'avait eu une ide bien arrte
et n'et poursuivi l'excution de cette ide avec une tnacit
dconcertante.

Nous avons dit que la bte en voulait  cette masse de fer et surtout 
celle qui l'avait frapp.

Voici qui le prouve:

Le taureau avait atteint le cheval. Sans s'occuper de ce qui se passait
autour de lui, sans donner dans les piges que lui tendaient les hommes
du cavalier, cras sur le sol, cherchant  l'loigner de la monture, il
s'acharna sur le malheureux coursier avec une rage dont rien ne saurait
donner une ide.

Mais, tout en frappant et en broyant une partie de la masse qui l'avait
bafou, c'est--dire le cheval, il n'oubliait pas l'autre partie qui
l'avait bless, c'est--dire l'homme tendu sur le sable.

Quand le cheval ne fut qu'une masse de chairs pantelantes encore, il le
lcha et se retourna vers l'endroit o tait tomb l'homme.

Et, ce qui prouve bien qu'il suivait son ide de vengeance et la mettait
 excution avec un esprit de suite vraiment surprenant, c'est que
toutes les tentatives des aides de Barba Roja pour le dtourner
chourent piteusement.

Le taureau, de temps en temps, se dtournait de sa route pour courir sus
aux importuns. Mais, quand il les avait mis en fuite, il ne continuait
pas la poursuite et revenait avec un acharnement au bless, qu'il
voulait, c'tait visible, atteindre  tout prix.

Les serviteurs de Barba Roja, voyant le taureau, plus furieux que
jamais, foncer sur eux, voyant l'inutilit des efforts de leurs
camarades, se sentant enfin menacs eux-mmes, se rsignrent 
abandonner leur matre et s'empressrent de courir  la barrire et de
la franchir.

Un immense cri de dtresse jaillit de toutes les poitrines, treintes
par l'horreur et l'angoisse.

La piste avait t envahie par une foule de braves, courageux certes,
anims des meilleures intentions aussi, mais agissant sans ordre, dans
une confusion inexprimable, se tenant prudemment  distance du taureau
et ne russissant, en somme, par leurs clameurs et leur vaine agitation,
qu' l'exasprer davantage, si possible.

A moins d'un miracle, c'en tait fait de Barba Roja, Tous le comprirent
ainsi.

Le roi, dans sa loge, se tourna lgrement vers d'Espinosa et,
froidement:

--Je crois, dit-il, qu'il vous faudra vous mettre en qute d'un nouveau
garde du corps pour mon service particulier.

Cependant, le taureau arrivait sur l'homme, toujours tal sur le sol.
La seule chance qui lui restait de s'en tirer rsidait maintenant
dans la solidit de son armure et dans la versatilit de la bte qui
chargeait. Si elle se contentait de quelques coups, l'homme pouvait
esprer en rchapper, fortement clop sans doute, estropi peut-tre,
mais enfin avec des chances de survivre  ses blessures. Si la bte
montrait le mme acharnement qu'elle avait montr pour le cheval, il n'y
avait pas d'armure assez puissante pour rsister  la force des coups
redoubls qu'elle lui porterait.

Et, maintenant, quelques toises  peine la sparaient de son ennemi
inerte...

A ce moment, un frmissement prodigieux, qui n'avait rien de commun avec
le frisson de la terreur qui la secouait jusque-l, agita cette foule
nerve par l'angoisse.

Sur les gradins, aux fentres, aux balcons, des hommes se dressaient,
debout, hagards, congestionns, cherchant  voir,  voir malgr tout,
sans s'occuper de gner le voisin. Une immense acclamation retentit dans
les tribunes, gagna le populaire debout, qui se bousculait pour mieux
voir, se rpercuta jusque sous les arcades de la place et dans les rues
adjacentes:

Nol! Nol! pour le brave gentilhomme!

Dans la tribune royale, le mme frisson de curiosit et d'espoir secoua
tous les dignitaires qui oublirent momentanment la svre tiquette
pour se bousculer derrire le roi, s'approcher de la rampe du balcon
pour voir.

Jusqu'au roi lui-mme qui, dposant son flegme et son impassibilit, se
dressa tout droit, les deux mains crispes sur le velours de la rampe de
fer, se penchant hors du balcon.

Seule, au milieu de la fivre gnrale, Fausta demeura froide,
impassible, un nigmatique sourire se jouant sur ses lvres, qui
tremblaient lgrement.

Le populaire voulait voir. Les nobles, aux gradins et aux fentres,
voulaient voir. Le roi et le grand inquisiteur voulaient voir. Tous,
tous, ils voulaient voir.

Voir quoi?

Ceci:

Un homme venait de bondir dans la piste et seul,  pied, sans armure,
ayant  la main une longue dague, hardiment, posment, avec un
sang-froid qui tenait du prodige, venait se placer rsolument entre la
bte et Barba Roja.

Et, tout  coup, aprs le tumulte, le frmissement, l'acclamation
spontane, un silence prodigieux plana sur l'assemble haletante.

Le roi regarda d'Espinosa et lui dit  voix basse, avec un sourire
livide:

Monsieur de Pardaillan!

Il y avait, dans la manire dont il pronona ces paroles, de la stupeur
et aussi de la joie, ce qu'il traduisit en ajoutant aussitt:

Par le Dieu vivant! cet homme est fou! Je crois, monsieur le grand
inquisiteur, que nous voici dbarrasss du bravache, sans que nous y
soyons pour rien. J'en suis fort aise, car, ainsi, mon bon cousin de
Navarre ne pourra me reprocher d'avoir manqu aux gards dus  son
reprsentant.

--Je le crois aussi, sire, rpondit d'Espinosa avec son calme accoutum.

--Vous croyez donc, sire, et vous, monsieur, que le sire de Pardaillan
va tre mis  mal par ce fauve? intervint dlibrment Fausta.

--Par Dieu! madame, ricana le roi, je ne donnerais pas un maravdis de
sa peau.

Fausta secoua gravement la tte et, avec un accent prophtique qui
impressionna fortement le roi et d'Espinosa:

--Je crois, moi, dit-elle, que le sire de Pardaillan va tuer proprement
cette brute.

--Qui vous fait croire cela, madame? fit vivement le roi.

--Je vous l'ai dit, sire: le chevalier de Pardaillan est au-dessus
du commun des mortels, mme si ces mortels ont le front ceint de la
couronne. Non, sire, le chevalier de Pardaillan ne prira pas encore
dans cette rencontre, et, si vous voulez le frapper, il faudra recourir
au moyen que je vous ai indiqu.

Le roi regarda d'Espinosa et ne rpondit pas, mais il demeura tout
songeur.

Le taureau, cependant, en voyant se dresser soudain devant lui cet
adversaire inattendu, s'tait arrt comme s'il et t tonn.

Aprs cet instant de courte hsitation, il baissa la tte, visa son
adversaire et, presque aussitt, il la redressa et porta un coup
foudroyant de rapidit.

Pardaillan attendit le choc avec ce calme prodigieux qu'il avait dans
l'action. Il s'tait plac de profil devant la bte, solidement camp
sur les pieds bien unis en querre, le coude lev, la garde de la dague,
longue et flexible, devant la poitrine, la tte lgrement penche 
droite, de faon  bien viser l'endroit o il voulait Frapper.

Le taureau, de son ct, ayant bien vis son but, fona tte baisse, et
vint s'enferrer lui-mme.

Pardaillan s'tait content de le recevoir  la pointe de la dague en
effaant  peine sa poitrine.

Enferr, le taureau ne bougea plus.

Et, alors, ce fut un instant d'angoisse affreuse parmi les innombrables
spectateurs de cette lutte extraordinaire.

Que se passait-il donc? Le taureau tait-il bless? tait-il touch
seulement? Comment et pourquoi demeurait-il ainsi immobile?

Et le tmraire gentilhomme, qui semblait mu en statue! Que faisait-il
donc? Pourquoi ne frappait-il pas de nouveau? Attendait-il donc que le
taureau se ressaist et le mt en pices?

Et le silence angoissant pesait lourdement sur tous.

A vrai dire, le chevalier n'tait gure plus fix que les spectateurs.

Il voyait bien que la dague s'tait enfonce jusqu' la garde. Il
sentait bien tressaillir et flchir le taureau. Mais, diantre! avec un
adversaire de cette force, qui pouvait savoir? La blessure tait-elle
suffisamment grave? N'allait-il pas se rveiller de cette sorte de
torpeur et lui faire payer par une mort pouvantable le coup qu'il
venait de lui porter?

C'est ce que se demandait Pardaillan...

Mais il n'tait pas homme  rester longtemps indcis. Il rsolut d'en
avoir le coeur net, cote que cote. Brusquement, il retira l'arme, qui
apparut rouge de sang, et s'carta, au cas, improbable, d'une suprme
rvolte de la bte.

Brusquement, le taureau, foudroy, tomba comme une masse.

Alors, ce fut une dtente dans la foule. Les traits convulss reprirent
leur expression naturelle, les gorges contractes se dilatrent, les
nerfs se dtendirent. On respira largement: on et dit qu'on craignait
de ne pouvoir emmagasiner assez d'air pour actionner les poumons
violemment comprims.

Sous l'influence de la raction, des femmes clatrent en sanglots
convulsifs; d'autres, au contraire, riaient aux clats. Ce fut un
soulagement universel d'abord, puis un tonnement prodigieux et puis,
tout  coup, la joie clata, bruyante, anime, et se fondit en une
acclamation dlirante  l'adresse de l'homme courageux qui venait
d'accomplir cet exploit.

Pardaillan, sa dague sanglante  la main, resta un bon moment 
contempler d'un oeil rveur et attrist l'agonie du taureau que, par un
coup de matre prodigieux  l'poque, il venait de mettre  mort.

En ce moment, il oubliait le roi et sa haine, et sa cour de hautains
gentilshommes qui l'avaient dvisag d'un air provocant. Il oubliait
Fausta et son trio d'ordinaires qui se pavanaient  une fentre proche
du balcon royal, et Bussi-Leclerc, livide, dont les yeux sanglants
l'eussent foudroy  distance, s'ils en avaient eu le pouvoir, et
d'Espinosa et ses hommes d'armes, et ses inquisiteurs et ses nues
d'espions. Il oubliait le Torero et les dangers qui le menaaient.

Aprs avoir longuement considr le taureau expirant, il murmura avec un
accent de piti inexprimable:

Pauvre bte!...

Ainsi, dans l'ingnuit de son me, sa piti allait  la bte qui l'et
infailliblement broy s'il n'et pris les devants.

En faisant ces rflexions plutt dsabuses, ses yeux tombrent sur
la dague qu'il tenait machinalement dans son poing crisp. Il la jeta
violemment, loin de lui, dans un geste de rpulsion et de dgot.

Il aperut alors le groupe des serviteurs de Barba Roja qui emportaient
leur matre, toujours vanoui, et, machinalement, ses yeux allrent
alternativement du colosse qu'on emportait  la bte, qu'on s'apprtait
dj  traner hors de la piste.

Ses traits reprirent leur premire expression de rverie mlancolique,
tandis qu'il songeait:

Qui pourrait me dire lequel est le plus froce, le plus brute, de
l'homme qu'on emporte l-bas ou de la bte, que j'ai stupidement
sacrifie?

Et, comme, ncessairement, on se ruait sur lui dans l'intention de le
fliciter, il s'loigna  grandes enjambes furieuses, sans vouloir
rien entendre, laissant ceux qui l'abordaient, la bouche en coeur,
tout dconfits et se demandant, non sans apparence de raison, si cet
intrpide gentilhomme franais, si fort et si brave, n'tait pas quelque
peu dment.

Sans se soucier de ce qu'on pouvait dire et penser, Pardaillan s'en fut
retrouver le Torero, sous sa tente, ayant rsolu de ne pas roccuper le
sige qu'on lui avait rserv, mais ne voulant pas cependant abandonner
le prince au moment o il aurait besoin de l'appui de son bras.

Dans la loge royale, autant que partout ailleurs, on avait suivi avec
un intrt passionn les phases du combat. Mais, alors que partout
ailleurs--ou  peu prs--on souhaitait ardemment la victoire du
gentilhomme, dans la loge royale on souhaitait, non moins ardemment,
sa mort. On s'applique spcialement  Fausta,  Philippe II et 
d'Espinosa.

Toutefois, si ces deux derniers croyaient fermement que le chevalier,
non arm pour une lutte ingale, devait infailliblement succomber,
victime de sa tmraire gnrosit, sous l'empire de la superstition qui
lui suggrait la pense que Pardaillan tait invulnrable, Fausta, tout
en souhaitant sa mort, croyait aussi fermement qu'il serait vainqueur de
la brute.

Lorsque le taureau s'abattit, sans triompher, trs simplement, elle fit:

--Eh bien, qu'avais-je dit?

--Prodigieux! fit le roi, non sans admiration.

--Je crois, madame, dit d'Espinosa, avec son calme habituel, je crois
que vous avez raison: cet homme est invulnrable. Nous ne pouvons le
frapper qu'en utilisant le moyen que vous nous avez indiqu. Je n'en
vois pas d'autre. Je m'en tiendrai  celui-l, qui me parat bon.

--Bien vous ferez, monsieur, dit gravement Fausta.

Le roi tait l'homme des procds lents et tortueux et des
dissimulations patientes, autant qu'il tait tenace dans ses rancunes.

--Peut-tre, dit-il, aprs ce qui vient de se passer, serait-il opportun
de remettre  plus tard la mise  excution de nos projets.

D'Espinosa,  qui s'adressaient plus particulirement ces paroles,
regarda le roi droit dans les yeux, et, lentement, laconiquement, avec
un accent de froide rsolution et un geste tranchant comme un coup de
hache:

--Trop tard! dit-il.

Fausta respira. Elle avait craint un instant que le grand inquisiteur
n'acquiest  la demande du roi.

Philippe considra  son tour, un moment, son grand inquisiteur en face,
puis, il dtourna ngligemment la tte sans plus insister.

Ce simple geste du roi, c'tait la condamnation de Pardaillan.



VIII

LE CHICO REJOINT PARDAILLAN

La course qui suit ne se rattachant par aucun point  ce rcit, nous
laisserons jouter de son mieux le noble hidalgo, qui avait succd 
Barba Roja--srieusement endommag par sa chute, parat-il--et nous
suivrons le chevalier de Pardaillan.

Il pntra dans le couloir circulaire, qui tournait sans interruption
autour de la piste, comme de nos jours.

Plus que de nos jours, ce couloir tait occup par la suite des
seigneurs qui devaient prendre part  une des courses et par une foule
d'aides et d'ouvriers. Il y avait de plus la rue de tous ceux que
l'intervention imprvue du Franais avait enthousiasms et qui s'taient
prcipits vers lui.

La porte de la barrire franchie, la foule acclamant le vainqueur et
s'cartant complaisamment pour lui laisser passage, Pardaillan se trouva
en face de celui qu'il cherchait, c'est--dire du Torero,  moiti
dshabill, tenant sa cape d'une main, son pe de l'autre, et qui
paraissait tout haletant comme  la suite d'un grand effort longtemps
soutenu.

Retir sous sa tente o il procdait  sa toilette, avec tout le soin
minutieux qu'on apportait  cette opration juge alors trs importante,
don Csar avait t un des derniers  avoir connaissance de l'accident
survenu  Barba Roja.

Bien qu'il et de trs lgitimes raisons de considrer le colosse comme
un ennemi, le Torero avait une trop gnreuse nature pour hsiter sur
la conduite  tenir en semblable occurrence. Sans prendre le temps
d'achever de se vtir, sauter sur sa cape et son pe, partir en
courant, tel fut son premier mouvement.

Il pensait atteindre la piste en quelques bonds et il esprait arriver
 temps pour sauver son ennemi en attirant l'attention du taureau vers
lui.

Mais il avait compt sans l'encombrement, il ne pouvait avancer que
lentement, trop lentement au gr de son impatiente gnrosit.

troitement press dans la cohue, qu'il s'efforait vainement de
traverser, il apprit la foudroyante intervention du gentilhomme
franais.

On ne nommait pas ce gentilhomme. Mais le Torero ne pouvait s'y tromper.
Pardaillan, seul, tait capable d'un trait de bravoure et de gnrosit
pareil.

Press de toutes parts, cumant de rage et de colre, treint par
l'angoisse, le Torero dut, en se rongeant les poings de dsespoir, se
contenter d'couter le rcit du combat fait  voix haute par ceux
qui voyaient, rpt et comment de bouche en bouche par ceux qui ne
voyaient pas.

La formidable acclamation qui suivit la mort du taureau ne put le tirer
d'inquitude. Il savait, en effet, que, dans leur engouement pour
ces luttes violentes, les spectateurs, lectriss, acclamaient
impartialement aussi bien la bte que l'homme, lorsqu'un coup excitait
leur admiration.

Heureusement, les commentaires qui suivirent vinrent lui apporter un peu
d'espoir. Il n'eut qu' prter l'oreille pour entendre les exclamations
les plus diverses:

Le taureau s'est croul comme une masse!--Un coup, un seul coup lui
a suffi, senor!--Et avec une mchante petite dague!--Splendide!
Merveilleux!--Voil un homme!--Quel dommage qu'il ne soit pas
Espagnol!--Le plus admirable, c'est que c'est le mme gentilhomme qui a,
l'autre jour, administr la correction que vous savez  ce pauvre Barba
Roja, qui joue de malheur dcidment!--Quoi, le mme?--C'est comme j'ai
l'honneur de vous le dire, senor. L'autre jour, il corrig Barba Roja,
aujourd'hui, il s'expose bravement pour le secourir. C'est noble,
gnreux!

En moins d'une minute, le Torero en apprit cent fois plus sur les faits
et gestes de Pardaillan, que celui-ci me lui en avait dit depuis qu'il
le connaissait.

Malgr tout, il n'tait pas encore rassur, lorsque le mouvement de la
foule, s'cartant pour faire place au triomphateur, le mit face  face
avec celui qu'il s'tait vainement efforc de secourir.

--H! cher ami! fit le chevalier, de son air railleur, o courez-vous
ainsi, demi nu?

Tout heureux de le retrouver sans l'apparence d'une blessure, le Torero
s'cria, en dsignant de la main la foule qui les entourait:

--Je voulais pntrer dans la piste, mais j'ai t pris au milieu de
cette presse, et, malgr tous mes efforts, je n'ai pu me dgager 
temps.

Pardaillan jeta un coup d'oeil sur la masse de curieux qui se pressaient
devant lui. Il fit entendre un sifflement admiratif.

--Il est de fait, dit-il, que l'entreprise n'tait pas aise au milieu
d'une cohue pareille.

Et, prenant amicalement le bras du jeune homme, il dit trs doucement:

--Puisque c'est moi que vous cherchiez, il est en effet inutile d'aller
plus loin. Venez, cher ami, nous causerons chez vous. Je n'aime pas,
ajouta-t-il en fronant lgrement le sourcil, avoir autour de moi
autant d'indiscrets personnages.

Ceci dit  voix assez haute pour tre entendu de tous, sur ce ton froid
qui lui tait particulier quand l'impatience commenait  le gagner,
soulign par un coup d'oeil imprieux, fit s'carter vivement les plus
pressants.

Lorsqu'ils se trouvrent sous la tente:

--Ah! chevalier, s'cria le Torero encore mu, quelle imprudence!...
Vous venez de me faire passer les minutes les plus atroces de mon
existence!

Le chevalier prit son expression la plus navement tonne.

--Moi! s'cria-t-il; et comment cela?

--Comment? Mais en vous jetant tmrairement, comme vous l'avez fait,
au-devant d'un adversaire terrible. Comment, vous ne connaissez rien du
caractre du taureau, vous ne savez rien de sa manire de combattre,
vous souponnez  peine la force prodigieuse dont la nature l'a dot, et
vous allez dlibrment vous jeter sur son chemin avec, pour toute arme,
une dague  la main! Savez-vous que c'est miracle, vraiment, que vous
soyez vivant encore? Savez-vous que vous aviez toutes les chances de ne
pas en revenir?

--Toutes, moins une, fit paisiblement Pardaillan. C'est prcisment
celle qui m'a tir d'affaire, tandis que la pauvre bte y a laiss sa
vie. Et c'est grce  vous, du reste.

--Comment, grce  moi! s'cria le Torero qui ne savait plus si le
chevalier parlait srieusement ou s'il tait en train de se moquer de
lui.

Mais Pardaillan reprit, sur un ton au srieux duquel il n'y avait pas 
se mprendre:

--Sans doute. Vous m'avez, dans nos conversations, si bien dpeint la
bte, vous m'avez si bien dvoil son caractre et ses manires, vous
m'avez si bien indiqu et ses ruses et la facilit avec laquelle on
peut la leurrer, vous m'avez si magistralement montr l'anatomie de
son corps, enfin, vous m'avez indiqu de faon si nette et si exacte
l'endroit prcis o il fallait la frapper, que je n'ai eu qu' me
souvenir de vos leons, qu' suivre  la lettre vos indications pour la
tuer avec une facilit dont je suis  la fois tonn et honteux. Tout
l'honneur du coup, si tant est qu'honneur il y a, vous revient, en bonne
justice.

cras par la logique de ce raisonnement dbit avec un srieux
imperturbable et, qui pis est, avec une sincrit manifeste, le Torero
leva les bras au ciel.

--Vous avez une manire de prsenter les choses tout  fait
particulire.

Ceci tait dit sur un ton tel que Pardaillan clata franchement de rire.
Et le Torero ne put s'empcher de partager son hilarit.

--Mais, chevalier, dit-il quand, son hilarit fut calme, je vous
dirai que le merveilleux, l'admirable, ce qui fait vraiment de vous le
triomphateur que vous vous refusez  tre, c'est prcisment, d'avoir su
garder assez de sang-froid pour mettre en pratique d'aussi magistrale
manire les pauvres indications que j'ai eu le bonheur de vous donner.

--Parlons srieusement. Savez-vous que vous tes en droit de me garder
quelque rancune de ce coup qu'il vous plat de qualifier de merveilleux?

--Dieu me soit en aide! Et comment? Pourquoi?

--Parce que, sans ce coup-l,  l'heure qu'il est, je crois bien que le
seigneur Barba Roja aurait rendu son me  Dieu.

--Je ne vois pas...

--Ne m'avez-vous pas dit que vous lui vouliez la malemort? Je crois me
souvenir vous avoir entendu dire qu'il ne mourrait que de votre main.

En disant ces mots, Pardaillan tudiait de son oeil scrutateur le loyal
visage de son jeune ami.

--Je l'ai dit, en effet, rpondit le Torero, et j'espre bien qu'il en
sera ainsi que je dsire.

--Vous voyez donc bien que vous avez le droit de m'en vouloir, dit
froidement le chevalier.

Le Torero secoua doucement la tte:

--Quand je suis parti  peine vtu, comme vous le voyez, je courais au
secours d'une crature humaine en pril. Je vous jure bien, chevalier,
qu'en allant tenter le coup que vous avez si bien russi je n'ai pas
pens un seul instant que j'agissais au profit d'un ennemi.

L'oeil de Pardaillan ptilla de joyeuse malice.

--En sorte que, dit-il, ce fameux coup, que vous ne risqueriez peut-tre
pour vous-mme qu' la toute dernire extrmit, si je ne vous avais
prvenu, vous l'eussiez tent en faveur d'un ennemi?

--Oui, certes, fit nergiquement le Torero. Mais ne dtestez-vous pas
vous-mme Barba Roja?

Pardaillan avait fait entendre ce lger sifflement qui pouvait exprimer
aussi bien l'assentiment ou la dngation.

Puis, il dit paisiblement:

--Savez-vous  quoi je pense?

--Non! dit le Torero surpris.

--Eh bien, je pense qu'il est fort heureux pour vous que notre ami
Cervantes ne soit pas ici prsent.

De plus en plus bahi par ces brusques sautes d'esprit auxquelles il
n'tait pas encore habitu, le Torero ouvrit des yeux normes et demanda
machinalement:

--Pourquoi?

--Parce que, dit froidement Pardaillan, il aurait eu,  vous entendre,
une belle occasion de vous donner,  vous aussi, ce nom de don Quichotte
dont il me rebat les oreilles  tout bout de champ.

Et, comme le Torero demeurait muet de stupeur, il ajouta:

--Mais, dites-moi, o avez-vous pris que je dteste le Barba Roja?

--Ma foi, je l'ai entendu dire dans le couloir o j'tais si bien cras
que je n'ai pu en sortir.

--Voil comme on travestit toujours la vrit, murmura le chevalier. Je
n'ai pas de raisons d'en vouloir  Barba Roja. C'est bien plutt lui qui
me veut la malemort.

A ce moment, une main souleva la portire qui masquait l'entre de la
tente et un personnage entra dlibrment.

--H! c'est mon ami Chico! s'cria gaiement Pardaillan. Sais-tu que tu
es superbe! Peste! quel costume! Regardez donc, don Csar, ce magnifique
pourpoint de velours, et ces manches de satin bleu ple, et ce
haut-de-chausses, et ces dentelles, et ce superbe petit manteau de soie
bleue, double de satin blanc. Bleu et blanc, ma parole, ce sont vos
couleurs. Et cette dague au ct! Sais-tu que tu as tout  fait grand
air? Et je me demande si c'est bien toi, Chico, que je vois l.

Pardaillan ne raillait pas, comme on pourrait croire.

Le nain tait vraiment superbe.

Habituellement il affectait un ddain superbe pour la toilette. Il ne
pouvait en tre autrement, d'ailleurs, habitu qu'il tait  courir la
campagne. Puis, pour tout dire, quand il allait implorer la charit des
mes pieuses, il tait bien oblig d'endosser un costume qui inspirt
la piti. Car il ne faut pas oublier que le Chico tait un mendiant, un
simple et vulgaire mendiant. Au reste,  l'poque, la mendicit tait un
mtier comme un autre.

Le Chico donc tait habituellement en haillons. Trs propres, il est
vrai, depuis la leon que lui avait inflige la petite Juana; mais des
haillons, si propres qu'ils soient, sont toujours des haillons. Le nain
n'endossait de beaux habits que lorsqu'il allait voir Juana. Mais ces
beaux habits eux-mmes n'taient que de la friperie, en comparaison du
magnifique costume, flamboyant neuf, qu'il arborait ce jour-l.

Le Torero, qui achevait rapidement de s'habiller, se chargea de
renseigner le chevalier.

--Figurez-vous, chevalier, dit-il, que le Chico, qui s'est mis dans la
tte qu'il m'a de grandes obligations, alors qu'en ralit c'est moi qui
suis son oblig, le Chico est venu me demander, comme une faveur, de
m'assister dans ma course. Il a fait les frais de ce magnifique costume,
aux couleurs de celui que j'endosse moi-mme, et du diable si je sais
avec quel argent il a pu faire ces frais considrables! Je ne pouvais
vraiment pas lui refuser, aprs tant d'attentions dlicates. Ce qui fait
qu'on me verra dans l'arne avec un page portant mes couleurs.

--Oui-da! fit Pardaillan, qui tudiait sans en avoir l'air le petit
homme. Mais c'est trs bien, cela! Il vous fera grand honneur, j'en
rponds.

Le Chico tait heureux des compliments qu'il recevait, et il le laissait
ingnument voir.

--Tiens, dit-il, j'ai voulu faire honneur  mon noble matre. Puisque
vous le dites, j'y ai russi.

--Tout  fait, par ma foi. Mais pourquoi dis-tu: mon noble matre, en
parlant de don Csar? Sais-tu s'il est noble seulement, puisque lui-mme
n'en sait rien!

--Il l'est, dit le nain avec conviction.

--C'est probable, c'est certain mme. Mais enfin il serait, je crois,
bien en peine de montrer ses parchemins.

Pardaillan avait sans doute une arrire-pense en poussant ainsi le nain
sur une question qui avait alors une trs grande importance. Peut-tre,
connaissant sa fiert, s'amusait-il tout bonnement  le taquiner.

Quoi qu'il en soit, le Chico rpondit vivement:

--Ses parchemins, il doit les avoir, bien en rgle, tiens!

--Ah bah! fit Pardaillan, surpris  son tour.

Irrvrencieusement, le Chico haussa les paules.

--Parce que vous tes tranger, vous ne savez pas, dit-il. Don Csar est
un ganadero (leveur de taureaux). En Espagne, c'est une profession qui
anoblit.

--Tiens, tiens. Est-ce vrai ce qu'il dit l, don Csar?

--Sans doute! Ne le saviez-vous pas?

--Ma foi non.

--C'est  ce titre seul que je dois le trs grand honneur que veut bien
me faire notre sire le roi, en m'admettant  courir devant lui.

--Diable! mais, dites donc, je vous croyais pauvre?

--Je le suis aussi, dit le Torero en souriant. La ganaderia que je
possde m'a t lgue par celui qui m'a lev et qui la tenait, sans
nul doute, de mon pre ou de ma mre. Mais elle ne me rapporte rien.

--Vous m'en direz tant...

Et profitant de ce que le Torero sortait pour donner des instructions
aux deux hommes qui, en outre du Chico, devaient l'assister dans sa
course:

--Dis-moi, fit Pardaillan lorsqu'il se vit seul avec le nain, quelle
mouche t'a piqu de venir prcisment aujourd'hui t'enrler dans la
suite de don Csar?

Le Chico regarda fixement Pardaillan.

--Vous le savez bien, dit-il.

--Moi! Le diable m'emporte si je sais ce que tu veux dire!

Le Chico jeta un coup d'oeil furtif sur la portire, et baissant la
voix:

--Vous avez cependant entendu ce qui se disait dans la salle
souterraine, dit-il.

--Quel rapport?...

--Vous savez bien que don Csar est en pril, puisque vous ne le quittez
pas d'une semelle.

--Quoi! fit Pardaillan, mu par la simplicit nave de ce dvouement.
Quoi! c'est pour cela que tu es venu t'offrir? C'est pour le dfendre
que tu as pris cette dague qui te donne un air si crne?

Et il considrait le petit homme avec une admiration attendrie.

Le nain cependant se mprit sur la signification de ce coup d'oeil, et,
hochant tristement la tte, il dit, sans amertume:

--Je vous comprends. Vous vous dites que ma faiblesse et ma petite
taille ne pourront apporter qu'une aide illusoire s'il y a bataille.
Peut-on savoir? La piqre d'un mosquito (moustique) suffit parfois pour
dtourner le bras qui allait porter le coup mortel. Je puis tre ce
mosquito, tiens!

--Je ne pense pas cela, dit gravement Pardaillan. Loin de moi la pense
de chercher  diminuer ton gnreux dvouement. Mais, mon petit, sais-tu
que la lutte sera terrible, la bagarre affreuse?

--Je le sais, tiens!

--Sais-tu que tu risques ta peau?

--Pour ce qu'elle vaut, ce n'est vraiment pas la peine d'en parler. Et
puis, si vous croyez que je tiens  la vie, vous vous trompez, ajouta le
nain d'un ton dsabus.

--Chico, fit sincrement Pardaillan, tu es tout petit par la taille,
mais tu as un grand coeur.

--Tiens! vous voulez bien le dire, et vous le croyez comme vous le
dites, et cela doit tre, puisque vous le dites. Depuis que je vous
connais, j'ai comme cela des ides que je ne comprends pas trs bien.
On m'et fort tonn en me disant que je pourrais concevoir de telles
ides. C'est ainsi pourtant. Je ne sais pas qui vous tes, ce que vous
voulez, o vous allez, ce que vous valez. Mais, depuis que je vous ai
vu, je ne suis plus le mme. Un mot de vous me bouleverse, et, pour
mriter un compliment de vous, je passerais sans hsiter  travers un
brasier!

Pardaillan, trs mu par l'accent poignant du petit homme, murmura:

Pauvre petit bougre!

Et tout haut, avec une douceur inexprimable:

--Tu as raison, Chico, je comprends admirablement ce que tu dis et je
devine ce que tu ne dis pas.

Et changeant de ton, avec une brusquerie affecte:

--O t'tais-tu terr hier, Chico? On t'a cherch vainement de tous
cts.

--Qui donc m'a cherch? Vous?

--Non, pas moi, cornes du diable! Mais certaine petite htelire que tu
connais bien.

--Juana! dit le Chico qui rougit.

--Tu l'as nomme.

Le nain hocha la tte.

--Qu'est-ce  dire? gronda Pardaillan. Douterais-tu de ma parole?

Le Chico eut une imperceptible hsitation.

--Non! dit-il. Cependant...

--Cependant? demanda Pardaillan qui souriait malicieusement.

--Elle m'avait chass la veille... j'ai peine  croire...

--Qu'elle t'ait envoy chercher le lendemain? Cela prouve que tu n'es
qu'un niais, Chico. Tu ne connais pas les femmes.

--Vous ne raillez pas? Juana m'a envoy chercher? dit le nain devenu
radieux.

--Je me tue  te le dire, mort-diable!

--Alors?...

--Alors tu pourras aller la voir aprs la course. Tu seras bien reu,
j'en rponds... si toutefois tu tires tes chausses de la bagarre.

--Je les tirerai, tiens! s'cria le nain rayonnant de joie.

--A moins que tu ne prfres te retirer tout de suite..., hasarda le
chevalier.

--Comment cela? fit navement le Chico.

--En t'en allant avant la bataille.

--Abandonner don Csar dans le danger! Vous n'y pensez pas! Arrive
qu'arrive, je reste, tiens!

--A la bonne heure! Silence, voici le Torero.

--Si vous voulez bien me suivre, chevalier, dit le Torero en soulevant
la portire, sans entrer, le moment approche.

--A vos ordres, don Csar.



IX

L'ORAGE CLATE

Pendant que le Torero se dirigeait vers la piste, il se passait, dans la
loge royale, un incident que nous devons relater ici.

Fausta avait obtenu que toute personne qui se rclamerait de son nom
serait admise sance tenante en sa prsence.

Au moment o le Torero, accompagn de Pardaillan et de sa suite,
laquelle se composait de deux hommes et du Chico, attendait dans le
couloir circulaire le moment d'entrer dans la piste, un courrier couvert
de poussire s'tait prsent  la loge royale, demandant  parler  Mme
la princesse Fausta.

Admis sance tenante devant Fausta, le courrier avait, avant de parler,
indiqu d'un coup d'oeil discret le roi, qui le dvisageait avec son
insistance accoutume.

Fausta, comprenant la signification de ce coup d'oeil, dit simplement:

--Parlez, comte, Sa Majest le permet.

Le courrier s'inclina profondment devant le roi et dit:

--Madame, j'arrive de Rome  franc trier.

D'Espinosa et Philippe II dressrent l'oreille.

--Quelles nouvelles? fit ngligemment Fausta.

--Le pape Sixte V est mort, madame, dit tranquillement le courrier  qui
Fausta venait de donner le titre de comte.

Cette nouvelle, lance  brle-pourpoint, produisit l'effet d'un coup de
foudre.

Malgr son empire prodigieux sur elle-mme, Fausta tressaillit.

Le roi sursauta et dit vivement:

--Vous dites, monsieur?

--Je dis que Sa Saintet le pape Sixte-Quint n'est plus, rpta le comte
en s'inclinant.

--Et je ne suis pas encore avis! gronda d'Espinosa.

Le roi approuva l'exclamation de son ministre d'un signe de tte qui
n'annonait rien de bon pour le messager espagnol, quel qu'il ft.

Fausta sourit imperceptiblement.

--Mes compliments, madame, fit le roi sur un ton glacial, votre police
est mieux organise que la mienne.

--C'est que, dit Fausta avec son audace accoutume, ma police n'est pas
faite par des prtres.

--Ce qui veut dire?... gronda Philippe.

--Ce qui veut dire que, si les hommes d'Eglise sont suprieurs en tout
ce qui concerne l'laboration d'un plan, la mise  excution d'une
intrigue bien ourdie on ne saurait attendre d'eux l'effort physique
que ncessite un tel voyage accompli  franc trier. En semblable
occurrence, le plus savant et le plus intelligent des prtres ne vaudra
pas un cuyer consomm.

--C'est juste, dit le roi radouci.

--Votre Majest, ajouta Fausta pour panser la blessure faite 
l'amour-propre du roi, Votre Majest verra que son messager aura fait
toute la diligence qu'il tait permis d'attendre de lui. Dans quelques
heures il sera ici.

--Savez-vous, monsieur, fit le roi, sans rpondre directement  Fausta,
savez-vous quels sont les noms mis en avant pour succder au Saint-Pre?

On remarquera que le roi ne demandait pas de quoi ni comment tait mort
Sixte-Quint. Sixte-Quint c'tait un ennemi qui s'en allait. Et quel
ennemi!

L'essentiel pour lui tait d'tre dlivr du vieux et terrible jouteur.

Le nouveau pape serait-il un ennemi de la politique espagnole, comme le
pape dfunt, ou serait-il un alli? Voila ce qui tait important.

Le courrier de Fausta se tenait raide et trs ple. Il tait visible
qu'il avait donn un effort surhumain et qu'il ne se tenait debout que
par un prodige de volont.

A la question du roi, il rpondit:

--On parle de S. Em. le cardinal de Crmone, Nicolas Sfondrato.

--Bon, cela, murmura le roi avec satisfaction.

--On parle du cardinal de Santi-Quatro. Jean Fachinetti.

Le roi fit une moue significative.

--On parle surtout du cardinal de Saint-Marcel Castagna.

La moue du roi s'accentua.

--Mais l'lection du nouveau pape dpendra en grande partie du neveu du
pape dfunt, le cardinal Montalte. Il est certain que le conclave suivra
docilement les indications que lui donnera le cardinal Montalte.

--Ah! fit le roi d'un air rveur, en remerciant d'un signe de tte.

--Allez, comte, fit doucement Fausta, allez vous reposer. Vous en avez
besoin.

Le comte accueillit l'invitation avec une satisfaction visible et ne se
la fit pas renouveler.

--Ce cardinal de Montalte, de qui dpend en partie l'lection du pape
futur, n'est-il pas de vos amis, madame? dit le roi lorsque le courrier
fut sorti.

--Il l'est, fit Fausta avec un sourire nigmatique.

--Ainsi que le neveu du cardinal de Crmone, ce Sfondrato, duc de
Ponte-Maggiore?

--Le duc de Ponte-Maggiore est aussi de mes amis, dit Fausta dont le
sourire se fit plus aigu encore.

--Ne vous ont-ils pas suivie ici?

--Je crois que oui, sire.

Le roi ne dit plus rien, mais son oeil se posa un instant sur celui
d'Espinosa qui rpondit par un imperceptible signe de tte.

Fausta surprit le coup d'oeil de l'un et le signe d'intelligence de
l'autre. Elle comprit et elle pensa:

D'Espinosa va me dbarrasser de ces deux hommes. Sans le savoir et sans
le vouloir, il me rend service, car ces deux fous d'amour commenaient 
me gner plus que je n'aurais voulu.

Et sa pense se reportant sur Sixte-Quint qui n'tait plus:

Le vieil athlte est donc mort, enfin! Qui sait si je ne ferais pas
bien de retourner l-bas? Pourquoi ne reprendrais-je pas l'oeuvre
gigantesque? A prsent que Sixte-Quint n'est plus, qui donc serait de
force  me rsister?

Et son oeil se reportant sur le roi qui paraissait rflchir
profondment:

Non, dit-elle, fini le rve de la papesse Fausta. Fini! momentanment.
Ce que j'entreprends ici ne le cde en rien en grandeur et en puissance
 ce que j'avais rv. Et qui sait si je n'arriverai pas ainsi plus
srement  la couronne pontificale? Puis il faut tout prvoir: si je
parais renoncer  mes anciens projets, on me laissera tranquille. Mes
biens, mes tats, sur lesquels le vieux lutteur avait mis la main, me
seront rendus. En cas d'adversit, je puis me retirer en Italie, j'y
serai encore souveraine et non plus proscrite. Et mon fils, le fils
de Pardaillan! Je vais donc enfin pouvoir rechercher cet enfant sans
crainte d'attirer sur lui l'attention mortelle de mon irrductible
ennemi. Le trsor que j'avais prudemment cach, et dont Myrthis seule
connat la retraite, chappera  la convoitise de celui qui n'est plus.
Mon fils, du moins, sera riche.

Et avec une sorte d'tonnement:

D'o vient que je me sens prise de l'imprieux dsir de revoir
l'innocente petite crature, de la serrer dans mes bras? Est-ce la joie
de la savoir enfin  l'abri de tout danger?...

A l'instant prcis o elle se posait ces questions, d'Espinosa disait:

--Et vous, madame, que comptez-vous faire?

Si haut plac que ft d'Espinosa, prince de l'Eglise, grand inquisiteur
d'Espagne, la dsinvolture avec laquelle il se permettait de
l'interroger sur ses projets ne laissa pas de la piquer. Aussi, ne
voulant pas se fcher en prsence du roi, elle se fit glaciale pour
demander  son tour:

--A quel sujet?

--Au sujet de la succession du pape Sixte V.

--Eh! dit Fausta d'un air souverainement dtach, en quoi cette
succession peut-elle m'intresser?

D'Espinosa posa sur elle son oeil lumineux, et lentement, avec une
insistance lourde de menaces:

N'avez-vous pas tent certaine entreprise, dont l'insuccs vous a valu
une condamnation  mort? N'avez-vous pas, durant de longs mois, t la
prisonnire de celui qui fut votre vainqueur et dont on vient de vous
annoncer la mort? Ne trouverez-vous pas l'occasion propice et ne
serez-vous pas tente de reprendre vos projets momentanment abandonns?

--Je vous entends, cardinal, mais rassurez-vous. Ces projets n'existent
plus dans mon esprit. J'y renonce librement. Le successeur de Sixte,
quel qu'il soit, ne me verra pas me dresser sur son chemin.

--Ainsi, madame, cette mort ne change rien  nos conventions? Vous
n'avez pas l'intention de regagner l'Italie, Rome?

--Non, cardinal. J'entends rester ici.

Et, se tournant vers Philippe II qui, tout en paraissant s'intresser 
la course, ne perdait pas un mot de cette conversation:

--A moins que le roi ne me chasse, ajouta-t-elle.

Philippe II la regarda d'un air tonn.

Sans lui laisser le temps de placer un mot, d'Espinosa rpondit pour
lui:

--Le roi ne vous chassera pas, madame. N'tes-vous pas l'astre le plus
resplendissant de sa cour? Aussi Sa Majest, j'ose vous l'assurer, vous
gardera prs d'Elle aussi longtemps qu'Elle le pourra.

L'oreille la plus avertie n'aurait pu percevoir ni l'ironie ni la menace
dans ces paroles d'une galanterie raffine en apparence.

Fausta ne s'y mprit pourtant pas, et, en suivant d'un oeil froid la
haute stature du grand inquisiteur devant qui chacun se courbait et
s'effaait, elle songeait, avec un imperceptible sourire aux lvres:

Va! Va donner des ordres pour qu'on me garde prisonnire  Sville
jusqu' ce que le pape de ton choix soit dsign pour succder 
Sixte! Sans t'en douter tu fais mon jeu, comme tu l'auras fait en me
dbarrassant de Montai te et de Sfondrato.

Cependant le roi, averti par le coup d'oeil d'Espinosa, s'cria de son
air le plus aimable:

--H quoi! madame, vous songeriez  nous quitter?

--Au contraire, sire, je manifestais mon intention de prolonger mon
sjour  la cour d'Espagne. A moins que Votre Majest ne me chasse,
ai-je ajout.

--Vous chasser, madame! Par la Trinit Sainte! vous n'y pensez pas! M.
le cardinal vous le disait fort justement,  l'instant: nous ne saurions
plus nous passer de vous. Que vous le vouliez ou non, madame, vous tes
notre prisonnire. Rassurez-vous cependant, nous ferons tout ce qui
dpendra de nous pour que cette captivit ne vous soit pas trop pnible.

--Votre Majest me comble! dit srieusement Fausta.

En elle-mme, elle songeait:

Prisonnire, soit,  roi! Si tout marche au gr de mes dsirs, bientt
tu seras mon prisonnier  ton tour.

Cependant la deuxime course venait de s'achever sans incident
remarquable, et les nombreux valets affects  ce service s'activaient
au nettoyage de la piste. C'tait comme un entracte en attendant la
troisime course, celle du Torero.

Cette course, c'tait le clou de la fte.

Dans le peuple, on trouvait deux catgories de spectateurs: ceux pour
qui elle constituait un spectacle empoignant, qui avait le don de les
passionner au plus haut point.

En second lieu, il y avait ceux qui attendaient quelque chose, soit
qu'ils fussent affilis  la socit secrte dont le duc de Castrana
tait le chef nominal, soit qu'ils eussent t soudoys avec l'or de
Fausta. Ceux-l attendaient le signal qui, de simples spectateurs qu'ils
taient, ferait d'eux des acteurs participant au drame. Ceux-l, quand
ils se mettraient en mouvement, entraneraient infailliblement ceux qui
ne savaient rien, mais qui, admirateurs enthousiastes du Torero, ne
permettraient pas, sans protester, qu'on toucht  leur hros.

Dans la noblesse,  part un nombre infime de privilgis, fort avant
dans la confiance du roi ou du grand inquisiteur, qui savaient
tout--tout ce que le roi avait consenti  avouer, bien entendu--tout le
reste savait qu'il tait question de l'arrestation du Torero et que
la cour craignait que cette arrestation ne provoqut un soulvement
populaire.

Enfin, en dehors de la noblesse et du peuple, il y avait les troupes
masses par d'Espinosa dans l'enceinte de la plazza et dans les rues
environnantes.

Ces soldats, la longueur de l'attente commenait de les nerver, et,
sans savoir pourquoi, eux aussi attendaient cette course avec la
mme impatience, car ils savaient qu'elle serait le terme de leur
interminable faction.

Tout ceci explique pourquoi, pendant que les valets sablaient et
ratissaient soigneusement la piste, un silence lourd, sinistre, pesa sur
la multitude. C'tait le calme dcevant qui prcde l'orage.

Philippe II tait loin d'tre un sentimental. La piti, la clmence
existaient pour lui en tant que mots mais non en tant que sentiments.
Et c'tait cela prcisment qui faisait sa force et le rendait si
redoutable. Il n'avait qu'une vertu: la foi ardente, sincre. Et sa foi
n'tait pas que religieuse. Il croyait aussi en la grandeur de sa race,
en la supriorit de sa dynastie.

Eh bien, le silence qui pesa tout  coup sur cette foule, l'instant
d'avant si joyeuse, si bruyante, si vivante, tait si impressionnant
qu'il impressionna le roi.

Philippe laissa errer son oeil froid sur toutes ces fentres encadrant
des ttes curieuses. L, c'tait l'insouciance, la scurit absolue. L,
nul danger  courir. Le regard du roi passa, alla plus loin et plus bas,
s'arrta aux tribunes.

Et Philippe se posa la question:

Combien en resterait-il de vivants, de tous ces jeunes hommes, braves,
vaillants, pleins de force et de vie, figs l dans l'angoisse de
l'attente? Combien?...

Et son oeil s'attarda sur les tribunes.

Puis il passa, descendit plus bas, alla plus loin, par-del les
barrires et les palissades et les cordes, et les gardes, et les
arquebusiers, et les hommes d'armes.

L, c'tait la multitude des bourgeois et des hommes du peuple. L,
point de retraite prudemment mnage; l, chaque spectateur pouvait
devenir une victime, payer de sa vie la curiosit satisfaite.

Et le roi Philippe, inaccessible  la piti, ne put rprimer un long
frisson, et dans le dsarroi de son esprit fulgura cette autre question,
plus terrible encore que la premire:

Est-il juste de sacrifier tant d'existences? Ai-je bien le droit
d'envoyer  la mort tant de braves gens?

Et quelque chose comme un sentiment humain qui le surprit, lui qui se
croyait si fort au-dessus de l'humanit, vint estomper l'clat de son
regard si froid l'instant d'avant.

A cet instant prcis, une voix murmura  son oreille.

--Je viens de donner les derniers ordres. Ils ne sauraient nous
chapper. Tout  l'heure, dans un instant, ils seront en notre pouvoir
et tout sera dit.

Le roi tressaillit violemment et se retourna brusquement.

Debout derrire lui, le grand inquisiteur d'Espinosa le couvrait de la
pourpre de son costume de cardinal, comme une norme tache de sang qui
s'tendait sur lui, l'enveloppait, le dominait, tache de sang rclamant
du sang, encore, toujours, avec l'assurance donne que ce sang rpandu
se confondrait avec elle, disparatrait en elle.

Et, comme si la prsence de cette ombre rouge planant sur lui et suffi
 faire vaciller ses rsolutions, le roi qui,  l'instant mme, tait
presque dcid  faire grce, le roi redevint flottant et irrsolu.

--Ne pensez-vous pas, monsieur, qu'aprs les nouvelles qui nous sont
parvenues, on pourrait surseoir  nos projets? Tout bien pes, en
quoi la mort de ce jeune homme nous sera-t-elle utile? Ne pourrait-on
l'exiler, l'envoyer en France ou ailleurs, avec dfense de rentrer dans
nos tats,  peine de la vie?

D'Espinosa tait loin de s'attendre  un pareil revirement. Nanmoins
il ne sourcilla pas. Il ne manifesta ni surprise ni mcontentement. Il
tait sans doute accoutum  lutter sourdement contre son orgueilleux
matre pour arriver  lui faire adopter comme siennes propres les
dcisions qu'il avait prises, lui grand inquisiteur.

--S'il n'y avait que ce jeune homme, on pourrait, en effet, s'en
dbarrasser  bon compte. Mais il y a autre chose, sire. Il y a le sire
de Pardaillan.

Fausta frmit. Quel accs de gnrosit prenait donc le roi? Allait-il
faire grce aussi  Pardaillan? A son tour elle fixa le roi comme
si elle et voulu aider, de toute sa volont tenace, la volont de
d'Espinosa.

Mais Philippe ne songeait pas  tendre sa mansutude jusque sur le
chevalier. Il rpondit donc vivement:

--Pour celui-l, je vous l'abandonne. On pourrait toutefois remettre 
plus tard son excution.

Rudement, d'Espinosa dit:

--Le sire de Pardaillan a trop longtemps attendu le chtiment d  son
insolence. Ce chtiment ne saurait tre diffr plus longtemps. Il y va
de la majest royale,  laquelle, moi vivant, nul ne pourra attenter
sans payer ce crime de sa vie.

Le roi hocha la tte. Il ne paraissait pas trs convaincu. Alors
d'Espinosa, faisant peser son oeil scrutateur sur Fausta:

--Ce n'est pas tout, sire. Mme la princesse Fausta pourra vous dire que
je n'invente ni n'exagre rien.

--Moi! fit Fausta surprise. En quoi mon tmoignage peut-il vous tre
utile?

--Vous allez le savoir, madame. Des tratres, des fous se sont trouvs,
qui ont fait ce rve insens de se rvolter contre leur roi, de soulever
le pays, de dchaner la guerre civile et de pousser sur le trne ce
jeune homme prcisment sur le sort duquel vous avez la faiblesse de
vous apitoyer, sire.

--Par le sang du Christ! cardinal, pesez bien vos paroles! Vous jouez
votre tte, monsieur! dit le roi presque  voix haute.

--Je le sais, dit froidement d'Espinosa.

--Et vous dites? Rptez! grina Philippe.

--Je dis, gronda d'Espinosa, qu'un complot a t foment contre la
couronne, contre la vie peut-tre du roi. Je dis que ce complot doit
clater ici mme, dans un instant. Je dis que ceci mrite un chtiment
exemplaire, terrible, dont il soit parl longtemps. Je dis que toutes
mes dispositions sont prises pour la rpression. Et j'en appelle au
tmoignage de la princesse Fausta ici prsente.

Si matresse d'elle-mme qu'elle ft, Fausta ne put s'empcher de jeter
autour d'elle ce regard du noy qui cherche  quelle branche il pourra
se raccrocher.

D'Espinosa sait tout..., songea-t-elle. Comment? Par qui? Peu importe.
Il se sera trouv parmi les conjurs quelque tratre qui, pour un titre,
pour un peu d'or, n'a pas hsit  nous trahir tous. Je vais tre
arrte. Je suis perdue, irrmdiablement. Que n'ai-je amen mes trois
braves Franais!... Du moins ne mourrais-je pas sans combat!

Ces rflexions passrent dans son esprit avec l'instantanit d'un
clair, et cependant son visage demeurait toujours calme et souriant. Et
comme le roi, souponneux, se tournait vers elle et disait:

--Vous avez entendu, madame? Parlez! Par le Ciel, parlez!
Expliquez-vous!

Elle redressa son front orgueilleux, et regardant d'Espinosa droit dans
les yeux:

--Tout ce que dit M. le cardinal est l'expression de la pure vrit.

D'une voix dure, le roi demanda:

--Comment se fait-il que, sachant cela, madame, vous n'ayez pas cru
devoir nous aviser?

Fausta allait pousser la bravade  un point qui pouvait lui tre fatal.
Dj cette femme extraordinaire, dont le courage intrpide s'tait
manifest en mainte circonstance critique, tourmentait la poigne de la
mignonne dague qu'elle avait au ct; dj son oeil d'aigle avait
mesur la distance qui sparait le balcon du sol et combin qu'un bond
adroitement calcul pouvait la soustraire au danger d'une arrestation
immdiate; dj elle ouvrait la bouche pour la suprme bravade et
ployait les jarrets pour le saut mdit, lorsque le grand inquisiteur,
d'une voix apaise, dclara:

--J'en ai appel au tmoignage de la princesse, assur que j'tais
de l'entendre confirmer mes paroles. Mais je n'ai pas dit que je la
suspectais, ni qu'elle ft mle en quoi que ce soit  une entreprise
folle, voue  un chec certain (et il insista sur ces mots). Si la
princesse n'a pas parl, c'est qu'elle ne pouvait le faire sans forfaire
 l'honneur. Au surplus, elle n'ignorait apparemment pas que je savais
tout et elle a d penser,  juste raison, que je saurais faire mon
devoir.

La parole qui devait consommer sa perte ne jaillit pas des lvres de
Fausta, ses jambes prtes  bondir se dtendirent lentement, sa main
cessa de tourmenter le manche de la dague, et, tandis qu'elle approuvait
d'un signe de tte les paroles du grand inquisiteur, elle pensait:

Pourquoi d'Espinosa me sauve-t-il? A-t-il simplement voulu me donner un
avertissement? Il faut savoir. Je saurai.

Apais par la dclaration du grand inquisiteur, le roi daignait
s'excuser en ces termes:

--Excusez ma vivacit, madame, mais ce que me dit M. le Grand
Inquisiteur est si extraordinaire, si inconcevable, que je pouvais
douter de tout et de tous.

Fausta se contenta d'agrer les excuses royales d'un signe de tte
d'une souveraine indiffrence. Quant  d'Espinosa il reprit d'une voix
grondante:

--Et maintenant, sire, que je vous ai dvoil la vrit, maintenant que
je vous ai montr ce que complotent les braves gens sur le sort de qui
il vous plat de vous apitoyer, je vais, me conformant aux volonts du
roi, annuler les ordres que j'ai donns, leur laisser le champ libre,
leur donner toutes les facilits pour l'excution de leur forfait.

Et, sans attendre de rponse, il se dirigea d'un pas rude et violent
vers la sortie.

--Arrtez, cardinal! cria le roi.

D'Espinosa attendait cet ordre; il tait sr que son matre, le
lancerait. Sans hte, sans joie, sans triompher, il se retourna
posment, avec un tact admirable, ne montrant ni trop de hte ni trop de
lenteur, et, trs calme, comme toujours, comme si rien ne s'tait pass,
il revint se placer derrire le fauteuil du roi.

--Monsieur le cardinal, dit Philippe d'une voix assez forte pour que
tout le monde l'entendt dans la loge, vous tes un bon serviteur, et
nous n'oublierons pas le signal service que vous nous rendez en ce
jour.

D'Espinosa s'inclina profondment. Il avait obtenu la rparation qu'il
esprait.

--Faites commencer la joute de ce Torero tant rput, ajouta le roi. Je
suis curieux de voir si le drle mrite la rputation qu'on lui fait en
Andalousie.



X

LE TRIOMPHE DU CHICO

LE Torero tait sur la piste. Il tenait dans sa main gauche sa cape de
satin rouge; dans sa main droite il tenait son pe de parade.

Cette cape tait une cape spciale, de dimensions trs rduites. Quant 
l'pe, dont, jusqu' ce jour, il n'avait jamais fait usage, malgr
les apparences, c'tait une arme merveilleuse, flexible et rsistante,
sortie des ateliers d'un des meilleurs armuriers de Tolde.

Prs de lui se tenaient ses deux aides et le nain Chico. Tous les
quatre taient prs de la porte d'entre, le Torero s'entretenant avec
Pardaillan, lequel avait manifest son intention d'assister  la course
 cet endroit qui lui paraissait bien plac pour intervenir, le cas
chant.

Prs de cette porte d'entre, le couloir tait encombr par une foule de
gens qui paraissaient faire partie du personnel nombreux engag pour la
circonstance.

Ni Pardaillan ni le Torero ne prtrent la moindre attention  ceux qui
se trouvaient l et qui, sans aucun doute, avaient le droit d'y tre.

Le moment tant venu d'entrer en lice, le Torero serra la main du
chevalier et il alla se placer au centre de la piste, face  la porte
par o devait sortir le taureau dont il aurait  soutenir le choc. Ses
deux aides et son page (le Chico), qui ne devaient plus le quitter 
compter de cet instant, se placrent derrire lui.

Ds qu'il fut en place, comme la bte pouvait tre lche brusquement,
tous ceux qui encombraient la lice s'empressrent de lui laisser le
champ libre en se dirigeant  toutes jambes vers les barrires, qu'ils
se htrent de franchir, sous les quolibets de la foule amuse.

Les courtisans savaient que le Torero tait condamn. Lorsque sa
silhouette lgante se dtacha, seule, au milieu de l'arne, au lieu de
l'accueillir par des paroles encourageantes, au lieu de l'exciter  bien
combattre, comme on le faisait habituellement pour les autres champions,
un silence mortel s'tablit soudain.

Le peuple, lui, ignorait que le Torero ft condamn ou non. Ceux qui
savaient taient des hommes  Fausta ou au duc de Castrana, et ceux-l
taient bien rsolus  le soutenir. Or, pour ceux qui savaient, comme
pour ceux qui ne savaient pas, le Torero tait une idole.

Le silence glacial qui pesa sur les rangs de la noblesse dconcerta tout
d'abord les rangs serrs du populaire. Puis l'amour du Torero fut le
plus fort; puis l'indignation de le voir si mal accueilli, enfin
le dsir imprieux de le venger sance tenante de ce que plus d'un
considrait comme un outrage dont il prenait sa part.

Le Torero, immobile au milieu de la piste, perut cette sourde hostilit
d'une part, cette sorte d'irritation d'autre part. Il eut un sourire
ddaigneux, mais, quoi qu'il en et, cet accueil, auquel il n'tait pas
accoutum, lui fut trs pnible.

Comme s'il et devin ce qui se passait en lui, le peuple se ressaisit
et bientt une rumeur sourde s'leva, timidement d'abord, puis se
propagea, gagna de proche en proche, s'enfla, et finalement clata en
un tonnerre d'acclamations dlirantes. Ce fut la rponse populaire au
silence ddaigneux des courtisans.

Rconfort par cette manifestation de sympathie, le Torero tourna le dos
aux gradins et  la loge royale et salua, d'un geste gracieux de son
pe, ceux qui lui procuraient cette minute de joie sans mlange. Aprs
quoi, il fit face au balcon royal et, d'un geste large, il salua le
roi qui, rigide et observateur des rgles de la plus mticuleuse des
tiquettes, se vit dans la ncessit de rendre le salut  celui qui,
peut-tre, allait mourir. Ce qu'il fit avec d'autant plus de froideur
qu'il avait t plus sensible  l'affront du Torero saluant la vile
populace avant de le saluer, lui, le roi.

Ce geste du Torero, froidement prmdit, qui dnotait chez lui une
audace rare, ne fut pas compris que du roi et de ses courtisans,
lesquels firent entendre un murmure rprobateur. Il le fut aussi de la
foule, qui redoubla ses acclamations. Il le fut surtout de Pardaillan
qui, trouvant l l'occasion d'une de ces bravades dont il avait le
secret, s'cria au milieu de l'attention gnrale:

--Bravo, don Csar!

Et le Torero rpondit  cette approbation prcieuse pour lui par un
sourire significatif.

Ces menus incidents, qui passeraient inaperus aujourd'hui, avaient
alors une importance considrable. Rien n'est plus fier et plus
ombrageux qu'un gentilhomme espagnol.

Le roi tant le premier des gentilshommes, narguer ou insulter le
roi, c'tait insulter toute la gentilhommerie. C'tait un crime
insupportable, dont la rpression devait tre immdiate.

Or, cet aventurier de Torero, qui n'avait mme pas un nom, dont la
noblesse tenait uniquement  sa profession de ganadero qui anoblissait
alors, ce misrable aventurier s'tait permis de vouloir humilier le
roi. Cette tourbe de vils manants, qui pitinaient, l-bas, sur
la place, s'tait permis d'appuyer et de souligner de ses bravos
l'insolence de son favori. Enfin cet autre aventurier tranger, ce
Franais, tait venu  la rescousse.

Par la Vierge immacule! par la Trinit sainte! par le sang du Christ!
voici qui tait intolrable et rclamait du sang! Si une diversion
puissante ne se produisait  l'instant mme, c'en tait fait: les
courtisans se ruaient, le fer  la main, sur la populace, et la bataille
s'engageait autrement que n'avait dcid d'Espinosa.

Cette diversion, ce fut le Chico qui, sans le vouloir, la produisit par
sa seule prsence.

A dfaut d'autre mrite, sa taille minuscule suffisant  le signaler 
l'attention de tous, le nain tait connu de tout Sville. Mais, si, sous
ses haillons, sa joliesse naturelle et l'harmonie parfaite de ses formes
de miniature foraient l'attention au point qu'une artiste raffine
comme Fausta avait pu dclarer qu'il tait beau, on imagine aisment
l'effet qu'il devait produire, ses charmes tant encore rehausss par
l'clat du somptueux costume qu'il portait avec cette lgance native
et cette fire aisance qui lui taient particulires. Il devait tre
remarqu. Il le fut.

Il avait dit navement qu'il esprait faire honneur  son noble matre.
Il lui fit honneur, en effet. Et, qui mieux est, il conquit d'emble les
faveurs d'un public railleur et sceptique qui n'apprciait rellement
que la force et la bravoure.

Pour dtourner l'orage prt  clater, il suffit qu'une voix, partie
on ne sait d'o, crit: Mais c'est El Chico! Et tous les yeux
se portrent sur lui. Et nobles et vilains, sur le point de
s'entre-dchirer, oublirent leur ressentiment et, unis dans le
sentiment du beau, se trouvrent d'accord dans l'admiration.

Le branle tant donn par la voix inconnue, le roi ayant daign sourire
 la gracieuse rduction d'homme, les exclamations admiratives fusrent
de toutes parts. Les nobles dames qui s'extasiaient n'taient pas les
dernires ni les moins ardentes. Et le mot qui voltigeait sur toutes les
lvres fminines tait le mme:

Poupe! Mignonne poupe! Poupe adorable! Poupe!

Jamais le Chico n'avait os rver un tel succs. Jamais il ne s'tait
trouv  pareille fte. Car il tait assez glorieux le petit bout
d'homme, et, sur ce point, il tait, malgr ses vingt ans, un peu
enfant.

Aussi fallait-il voir comme il se redressait et de quel air crne il
tourmentait la poigne de sa dague. Et cependant dans son esprit une
seule pense, toujours la mme, passait et repassait avec l'obstination
d'une obsession:

--Oh! si ma petite matresse tait l! Si elle pouvait voir et
entendre!...

Elle tait l pourtant, la petite Juana; l, perdue dans la foule, et,
si le Chico ne pouvait la voir, elle, du moins elle le voyait trs bien.

Elle tait l et elle voyait tout et entendait tout ce qui se disait,
tous les compliments qui tombaient dru comme grle sur son trop timide
amoureux. Et elle voyait les jolies lvres des nobles et hautes et si
belles dames qui s'extasiaient. Et elle voyait mme trs bien ce que ne
voyait pas le naf Chico, perdu qu'il tait dans son rve d'adoration,
c'est--dire les coups d'oeil langoureux que ces mmes belles dames ne
craignaient pas de jeter effrontment sur son ptiras.

Pare comme une madone, elle avait rencontr le sire de Pardaillan,
lequel, sans paratre remarquer sa rougeur et sa confusion ni son
motion, pourtant trs visibles, l'avait doucement prise par la main,
l'avait entrane dans ce petit cabinet o elle tait chez elle et s'y
tait enferm seul  seule.

Que dit Pardaillan  la petite Juana, qui paraissait si mue quand il
l'entrana ainsi? C'est ce que la suite des vnements nous apprendra
peut-tre. Tout ce que nous pouvons dire pour l'instant, c'est que
l'entretien fut plutt long et que la petite Juana avait les yeux
singulirement rouges en sortant du cabinet.

Son entretien avec Pardaillan n'avait pas modifi son intention
d'assister  la course. Aussi, le moment venu, elle demanda  la vieille
Barbara de l'accompagner. Aussitt, celle-ci d'clater:

--Aller  la course, vous, une demoiselle! Sainte Barbe, ma digne
patronne, se peut-il que mes oreilles entendent une demande aussi
incongrue! Est-ce la place, dites-moi, d'une jeune fille qui se
respecte!

Sans se fcher, Juana avait maintenu sa demande, ajoutant que,
puisqu'elle n'avait pas droit aux places rserves, elle se contenterait
de se mler  la foule, et que, si Barbara refusait de l'accompagner,
elle irait seule. A quoi la matrone ne manqua pas de maugrer:

--Aller seule dans la foule! A quoi servirait-il donc d'avoir des
serviteurs encore robustes, Dieu merci! capables de faire respecter leur
jeune matresse et de la dfendre au besoin!--Suis-je donc si vieille,
si impotente que je ne puisse vous protger! Jour de Dieu! j'irai avec
vous ou vous n'irez pas. Et, si quelqu'un vous manque, je lui ferai voir
de quel bois se chauffe votre nourrice Barbara, que vous jugez trop
vieille pour vous accompagner.

C'est ainsi que, la vieille escortant la jeune, elles taient alles se
placer au milieu de la cohue. Juana, moins favorise que la Giralda,
n'avait pu pntrer jusqu'au premier rang. Elle n'avait pas de sige
pour s'asseoir, pas le moindre petit banc pour s'exhausser, elle qui
tait si petite. Elle ne voyait rien. Elle ne connaissait les pripties
des diffrentes courses que par ce qu'on en disait tout haut autour
d'elle, mais elle tait l.

C'est ainsi qu'elle avait vu--si nous pouvons ainsi dire--la tmraire
intervention de Pardaillan, et son coeur avait battu  coups prcipits.
Mais, au souvenir des paroles qu'il lui avait dites le matin mme, elle
avait hoch douloureusement la tte comme pour dire:

N'y pensons plus.

Lorsque la voix inconnue cria: Mais c'est El Chico! son petit coeur se
remit  battre comme il avait battu pour Pardaillan. Pourquoi? Elle ne
savait pas. Elle avait voulu voir. Mais elle avait beau avoir de grands
talons, elle avait beau se hausser sur la pointe des pieds, sauter sur
place, elle ne parvenait pas  apercevoir le nain.

Et, cependant, elle entendait les acclamations qui s'adressaient au
Chico. Au Chico! Qui lui et dit cela quelques minutes plus tt l'et
bien surprise.

Alors elle voulut voir le Chico  tout prix. Ce Chico qu'on trouvait
si beau, si brave, si mignon, si crne dans son superbe et luxueux
costume--du moins, ainsi le dpeignaient tant de nobles dames--il lui
semblait que ce n'tait pas son Chico  elle, sa poupe vivante qu'elle
tournait et retournait au gr de son caprice. Il lui semblait que ce
devait tre un autre, qu'il y avait erreur. Et nerveuse, angoisse,
colre, sans savoir pourquoi ni comment, avec des envies folles de rire
et de pleurer, elle cria:

--Mais prends-moi donc dans tes bras que je puisse voir!...

D'une voix tellement change, sur un ton si violent, que la vieille
Barbara, stupfaite, oublia pour la premire fois de sa vie de
ronchonner, la prit docilement dans ses bras et, avec une vigueur qu'on
ne lui et pas souponne, augmente peut-tre par l'inquitude, car
elle sentait confusment que quelque chose d'anormal et d'extraordinaire
se passait dans l'me de son enfant, elle la souleva et la maintint
au-dessus de la foule, assise sur sa robuste paule.

C'est ainsi que la petite Juana vit le nain Chico dans toute sa
splendeur. Elle le regarda de tous ses yeux comme si elle ne l'et
jamais vu, comme si ce ne ft pas l le mme Chico avec qui elle avait,
t leve, le mme Chico qu'elle s'tait plu, inconsciemment,  faire
souffrir, le considrant comme sa chose, son jouet  l'gard de qui elle
pouvait tout se permettre.

C'tait cependant toujours le mme. Il n'avait rien de chang, si
ce n'est son costume et un petit air crne et dcid qu'elle ne lui
connaissait pas. Si le Chico tait toujours le mme, c'est donc
que quelque chose qu'elle ne souponnait pas tait chang en elle.
Peut-tre!...

Mais la petite Juana ne se rendait pas compte de cela, et, comme  ce
moment le mot poupe fleurissait sur les lvres pourpres de tant de
jolies dames, sans savoir ce qu'elle disait, avec un regard de colre et
de dfi  l'adresse des nobles effrontes, elle cria rageusement:

--C'est  moi, cette poupe!  moi seule!

Et, comme elle avait l'habitude de trpigner dans ces moments de grandes
colres, ses petits pieds, si coquettement chausss, battant dans le
vide, se mirent  tambouriner frntiquement le ventre de la pauvre
Barbara, qui, ne sachant ce qui lui arrivait, sans lcher prise
toutefois, se mit  beugler:

--Ho! ha! h l! notre matresse! pour Dieu, qu'avez-vous? que vous
arrive-t-il? Calmez-vous, enfant de mon coeur, ou vous allez crever le
ventre de votre vieille nourrice!

Mais l'enfant de son coeur n'entendait pas. Comme elle avait cri
brutalement: Prends-moi dans tes bras! elle cria de mme, en la
bourrant de coups de talon furieux:

Mais descends-moi donc! Je ne veux pas les voir, ces hontes! Elles me
rendraient folle!

Et la vieille, berlue, ahurie, mduse, ne put qu'obir machinalement,
sans trouver un mot, tant son saisissement tait grand, et elle
considra un moment avec une inquitude affreuse son enfant qui, en
effet, paraissait ne plus avoir toute sa raison.

Pour achever de lui faire perdre le peu de conscience qui lui restait,
Juana ne fut pas plutt  terre que, saisissant la matrone par la main,
elle l'entrana violemment, en disant d'une voix coupe de sanglots:

--Viens! allons-nous-en! partons! Ne restons pas une minute de plus ici!
Je ne veux plus voir, je ne veux plus entendre!

Et, avec une inconscience qui assomma littralement la nourrice, elle
ajouta:

--Maudite soit l'ide que tu as eue de me conduire  cette course!

C'est ainsi que la petite Juana n'assista pas  la fin de la course.
C'est ainsi que, sans s'en douter, elle chappa  la bagarre qui devait
suivre et dans laquelle elle courait le risque de perdre la vie; c'est
ainsi qu'elle chappa  la mort qui planait sur cette multitude de
curieux.



XI

VIVE LE ROI CARLOS!

Cependant le taureau avait t lch.

Tout d'abord, comme presque toujours, bloui par la lumire clatante,
succdant sans transition  l'obscurit d'o il sortait, il s'arrta,
indcis, humant l'air, frappant ses flancs de sa queue, agitant sa tte.

Le Torero lui laissa le temps de se reconnatre, puis il fit quelques
pas  sa rencontre, l'excitant de la voix, lui prsentant sa cape
dploye.

Le taureau ne se fit pas rpter l'invite. Ce morceau de satin carlate
qu'on lui prsentait lui tira l'oei tout de suite, et il fona droit
sur lui, tte baisse.

Ce fut un moment d'indicible motion parmi ceux qui ne souhaitaient
pas la mort du Torero. Pardaillan lui-mme, empoign par la tragique
grandeur de cette lutte ingale, suivait avec une attention passionne
les phases de la passe.

Le Torero, qui paraissait chevill au sol, attendit le choc, sans
bouger, sans faire un geste. Au moment o le taureau allait donner son
coup de corne, il dplaa la cape  droite. Prodige, le taureau suivit
le morceau d'toff qu'il frappa. En passant; il frla le Torero.

La seconde d'aprs, les spectateurs haletants virent don Csar qui,
la cape jete sur les reins, se retirait avec autant d'aisance et de
tranquillit qu'il et pu en montrer dans son intrieur paisible.

Un tonnerre d'acclamations salua ce coup d'audace excut avec un
sang-froid et une matrise incomparables. Mme les courtisans oublirent
tout pour applaudir. Le roi, d'ailleurs, n'avait pu dissimuler un geste
merveill.

Le taureau, stupfait de n'avoir frapp que le vide, se rua de nouveau
sur l'homme. Celui-ci s'enroula dans sa cape en la tenant par les
extrmits du collet, et, tournant le dos  la bte, il se mit  marcher
paisiblement devant elle.

La bte frappa furieusement  droite. Elle ne rencontra que l'toffe.
Elle retourna  la charge et frappa  gauche. Le Torero, par une srie
de balancements du corps, vitait les coups et lui prsentait toujours
l'toffe. Puis il se mit  dcrire des demi-cercles, et le taureau
suivit la tangente de ces demi-cercles sans jamais pouvoir toucher autre
chose que ce leurre qu'on lui prsentait.

Et les acclamations se firent dlirantes.

Que les amateurs de courses modernes ne sourient pas d'un air ddaigneux
et ne murmurent pas! Mais ce Torero prodigieux n'accomplit, en somme,
que les exploits que le dernier des capadores excute sans sourciller
aujourd'hui.

Qu'on veuille bien se souvenir que ceci se passait quelque chose comme
trois sicles avant que ne fussent cres et mises en pratique les
rgles de la tauromachie moderne.

Quoi qu'il en soit, les passes de notre Torero, inconnues  l'poque,
retrouves plusieurs sicles plus tard, avaient tout le charme de la
nouveaut et pouvaient,  juste raison, susciter l'enthousiasme de la
foule.

Le taureau, surpris de voir qu'aucun de ses coups ne portait, s'arrta
un moment et parut rflchir. Puis il pointa ses oreilles, gratta
rageusement la terre, frla le sol de son mufle et recula pour prendre
son lan.

Le Torero dploya sa cape toute grande, un peu en avant et en dehors de
la ligne de son corps. En mme temps, il vint se placer droit devant le
taureau, le plus prs possible, et, avanant un pied, il provoqua la
bte.

Au moment o le taureau, aprs avoir vis en baissant la tte, se
disposait  porter son coup, il baissa brusquement la cape, en lui
faisant dcrire un arc de cercle. En mme temps, il se mettait hors
d'atteinte en lui livrant un passage, par une simple flexion du buste,
sans bouger les pieds.

Et le taureau passa, en le frlant, lanc sur la cape trompeuse. Le
Torero fit alors un demi-tour complet et se prsenta de nouveau devant
la bte.

Seulement, cette fois, il brandissait au bout de son pe le flot de
rubans qu'il avait lestement cueilli au passage.

Alors, la foule, jusque-l haletante et muette de terreur et d'angoisse,
laissa clater sa joie, et,  la considrer, hurlante et gesticulante,
on et pu croire qu'elle venait soudain d'tre prise de folie. Les uns
criaient, d'autres applaudissaient, ici on entendait des clats de rire,
l des sanglots convulsifs.

Toutes ces manifestations diverses et violentes taient le rsultat de
la raction qui se produisait. C'est que, pendant tout le temps o le
Torero, aprs avoir provoqu sa fureur, attendait l'assaut de la
bte sans reculer d'une semelle, avec un calme souriant, l'angoisse
treignait les spectateurs  un degr tel qu'on pouvait croire que la
vie tait suspendue et se concentrait, toute, dans les yeux hagards,
stris de sang, qui suivaient passionnment les mouvements violents de
la brute qui, seule, attaquait, tandis que l'homme, en la bravant, se
soustrayait  ses coups,  l'ultime seconde o ils taient ports.

Dans la loge royale, si puissante que ft sa haine contre celui qui
lui rappelait son dshonneur d'poux, le roi, pendant tout ce temps,
trahissait son motion par la contraction de ses mchoires et par une
pleur inaccoutume.

Fausta, sous son impassibilit apparente, ne pouvait s'empcher de
frmir en songeant qu'un faux pas, un faux mouvement, une seconde
d'inattention pouvaient provoquer la mort de ce jeune homme en qui
reposait l'espoir de ses rves d'ambition.

Seul, d'Espinosa restait immuablement calme. Il serait injuste de ne
pas dire que, pendant les instants mortellement longs o l'homme,
impassible, subissait l'attaque furieuse de la brute, tous ceux de la
noblesse, qui savaient cependant qu'il tait condamn, faisaient des
voeux pour qu'il chappt aux coups qui lui taient ports.

Puis, cette espce d'accs de folie, qui s'tait empar de la foule,
se transforma en admiration frntique, et l'enthousiasme dborda,
dlirant, indescriptible. Mais ce n'tait pas fini.

Le Torero avait cueilli le trophe. Il tait vainqueur. Il pouvait se
retirer. Mais on savait que, s'il ne tuait jamais la bte, il s'imposait
 lui-mme de la chasser de la piste, seul, par ses propres moyens.

Tout n'tait pas dit encore. Par des jeux multiples et varis,
semblables  ceux qu'il venait d'excuter avec tant de succs, il lui
fallait acculer la bte  la porte de sortie. Pour cela, lui-mme devait
se placer devant cette porte et amener le taureau  foncer une dernire
fois sur lui.

Lorsqu'il recevait, sans reculer d'un pas, le choc de la brute leurre
par la cape, il tait au milieu de la piste. Il avait l'espoir derrire
lui. Il pouvait au besoin reculer. Ici, toute retraite lui tait
impossible. Il ne pouvait que s'effacer  droite ou  gauche.

Que le comparse charg d'ouvrir la porte par laquelle, emport par
son lan, devait passer le taureau, hsitt seulement un centime de
seconde, et c'en tait fait de lui. C'tait l'instant le plus critique
de sa course.

La multitude savait tout cela. On respira longuement, on reprit des
forces, en vue de supporter les motions violentes de la fin de cette
course.

Lorsque le taureau serait chass de la piste, le Torero aurait le droit
de dposer son trophe aux pieds de la dame de son choix; pas avant.
Ainsi en avait-il dcid lui-mme.

Cette satisfaction, bien gagne, on en conviendra, devait cependant lui
tre refuse, car c'tait l'instant qui avait t choisi prcisment
pour son arrestation.

Aussi, pendant qu'il risquait sa vie avec une insouciante bravoure,
uniquement pour la satisfaction d'accomplir jusqu'au bout la tche qu'il
s'tait impose de mettre le taureau hors de la piste, pendant ce temps
les troupes de d'Espinosa prenaient les dernires dispositions en vue de
l'vnement qui allait se produire.

Le couloir circulaire tait envahi. Non plus, cette fois, par la foule
des gentilshommes, mais bien par des compagnies nombreuses de soldats,
arms de bonnes arquebuses, destines  tenir en respect les mutins, si
mutinerie il y avait.

Toutes ces troupes se massaient du ct oppos aux gradins, c'est--dire
qu'elles prenaient position du ct o tait mass le populaire. Et cela
se conoit, les gradins tant occups par les invits de la noblesse,
soigneusement tris, et sur lesquels, par consquent, le grand
inquisiteur croyait pouvoir compter: il n'y avait nulle ncessit de
garder ce ct de la place. Il tait naturellement gard par ceux qui
l'occupaient en ce moment et qui taient destins  devenir, le cas
chant, des combattants.

Tout l'effort se portait logiquement du ct o pouvait clater la
rvolte, et, l, officiers et soldats s'entassaient  s'craser,
attendant en silence et dans un ordre parfait que le signal convenu ft
fait pour envahir la piste, qui deviendrait ainsi le champ de bataille.

S'il y avait rvolte, le peuple se heurterait  des masses compactes
d'hommes d'armes casqus et cuirasss, sans compter ceux qui occupaient
les rues adjacentes et les principales maisons en bordure de la place,
chargs de le prendre par-derrire. Par ce dispositif, la foule se
trouvait prise entre deux feux.

Les hommes chargs de procder  l'arrestation n'auraient donc qu'
entraner le condamn du ct des gradins o ils n'avaient que des
allis.

Ces mouvements de troupes s'effectuaient, nous venons de le dire,
pendant que le Torero, sans le savoir, les favorisait en dtournant
l'attention des spectateurs, concentre sur les passes audacieuses qu'il
excutait en vue d'amener le taureau en face de la porte de sortie.

Pardaillan se trouvait du ct des gradins, c'est--dire qu'il tait du
ct oppos  celui que les troupes occupaient peu  peu. Il vit fort
bien le mouvement se dessiner et baucha un sourire railleur.

Au dbut de la course du Torero, il n'avait autour de lui qu'un nombre
plutt restreint d'ouvriers, d'aides, d'employs aux basses besognes,
qui avaient quitt prcipitamment la piste au moment de l'entre du
taureau et s'taient posts l pour jouir du spectacle en attendant de
retourner sur le lieu du combat pour y effectuer leur besogne.

Tout d'abord, il n'avait prt qu'une mdiocre attention  ces modestes
travailleurs. Mais, au fur et  mesure que la course allait sur sa fin,
il fut frapp de la mtamorphose qui paraissait s'accomplir chez ces
ouvriers.

Ils taient une quinzaine en tout. Jusque-l, ils s'taient tenus, comme
il convenait, modestement  l'cart, arms de leurs outils, prts,
semblait-il,  reprendre la besogne. Et voici que maintenant ils se
redressaient et montraient des visages nergiques, rsolus, et se
campaient dans des attitudes qui trahissaient une condition suprieure 
celle qu'ils affichaient quelques instants plus tt.

Et voici que des gentilshommes, surgis il ne savait d'o, envahissaient
peu  peu cette partie du couloir, se massaient prs de la porte o il
se tenait, se mlaient  ces ouvriers qu'ils coudoyaient et avec qui ils
semblaient s'entendre  merveille.

Bientt, la porte se trouva garde par une cinquantaine d'hommes qui
semblaient obir  un mot d'ordre occulte.

Et, tout  coup, Pardaillan entendit le grincement comme feutr de
plusieurs scies. Et il vit que quelques-uns de ces tranges ouvriers
s'occupaient  scier les poteaux de la barrire.

Il comprit que ces hommes, jugeant la porte trop troite, pratiquaient
une brche dans la palissade, tandis que les autres s'efforaient de
masquer cette bizarre occupation.

Il dvisagea plus attentivement ceux qui l'environnaient, et, avec cette
mmoire merveilleuse dont il tait dou, il reconnut quelques visages
entrevus l'avant-veille  la runion prside par Fausta. Et il comprit
tout.

Par Dieu! fit-il avec satisfaction, voici la garde d'honneur que Fausta
destine  son futur roi d'Espagne, ou je me trompe fort. Allons, mon
petit prince sera bien gard, et je crois dcidment qu'il se tirera
sain et sauf du gupier o il s'est jet inconsidrment. Ces gens-l,
le moment venu, jetteront bas la palissade qu'ils viennent de scier, et,
au mme instant, ils entoureront celui qu'ils ont mission de sauver.
Tout va bien.

Tout allait bien pour le Torero. Pardaillan aurait peut-tre d se
demander si tout allait aussi bien pour lui-mme. Il n'y pensa pas.

A l'inverse de bien des gens, toujours disposs  s'accorder une
importance qu'ils n'ont pas, notre hros tait peut-tre le seul  ne
pas connatre sa valeur relle. Il tait ainsi fait, nous n'y pouvons
rien.

Tout va bien! avait-il dit en songeant au Torero. Ayant jug que tout
allait bien, il se dsintressa en partie de ce qui se passait autour de
lui pour admirer les passes merveilleuses d'audace et de sang-froid de
don Csar, arriv  l'instant critique de sa course, c'est--dire adoss
 la porte de sortie o il avait fini par attirer le taureau qui, dans
un instant, foncerait pour la dernire fois sur lui et irait s'enfermer
lui-mme dans l'troit boyau mnag  cet effet.

A moins que le Torero ne pt viter le coup et ne payt de sa vie, au
moment suprme d'en finir, sa trop persistante tmrit.

C'tait, en effet, la fin. Quelques minutes encore et tout serait dit.
L'homme sortirait vainqueur de sa longue lutte ou tomberait, frapp 
mort.

Aussi, les milliers de spectateurs haletants n'avaient d'yeux que pour
lui. Pardaillan fit comme tout le monde et regarda attentivement.

Et, tout  coup, averti par quelque mystrieuse intuition, il se
retourna et aperut  quelques pas de lui Bussi-Leclerc qui, avec un
sourire mauvais, le regardait comme une proie couve.

Mort-Dieu! murmura Pardaillan, il est fort heureux pour moi que les
yeux de ce Leclerc ne soient pas des pistolets; sans quoi, pauvre de
moi! je tomberais foudroy.

Mais les vnements les plus futiles en apparence avaient toujours, aux
yeux de Pardaillan, une signification dont il s'efforait de dgager la
cause sance tenante.

Au fait, se dit-il, pourquoi Bussi-Leclerc a-t-il quitt la fentre o
il se prlassait pour venir ici? Ce n'est pas, je pense, dans l'unique
intention de me contempler. Viendrait-il me demander cette revanche
aprs laquelle il court infructueusement depuis si longtemps?

Ayant ainsi monologu, de ce coup d'oeil sr et prompt qui n'tait qu',
lui, il scruta le visage de Bussi-Leclerc, et du spadassin Son coup
d'oeil rejaillit sur ceux qui l'entouraient et alors il tressaillit.

Je me disais aussi, murmura-t-il avec un sourire narquois, ce brave
Bussi-Leclerc vient  la tte d'une compagnie d'hommes d'armes... C'est
ce qui lui donne cette assurance imprvue.

Presque aussitt, il eut un lger froncement de sourcils et il ajouta en
lui-mme:

Comment Bussi-Leclerc se trouve-t-il  la tte d'une compagnie de
soldats espagnols? Est-ce que, par hasard, il viendrait m'arrter?

En mme temps, d'un geste machinal, il assurait son ceinturon, dgageait
sa rapire, se tenait prt  tout vnement.

Comme on le voit, il avait t long  s'apercevoir qu'il tait en cause
autant et plus que le Torero. Maintenant, son esprit travaillait et il
s'attendait  tout.

A cet instant, un tonnerre de vivats et d'acclamations clata, saluant
la victoire du Torero.

Le taureau venait en effet de se laisser leurrer une dernire fois
par la cape prestigieuse, et, croyant atteindre celui qui, depuis
si longtemps, se jouait de lui avec une audace rare, il tait all
s'enfermer lui-mme dans le box amnag  cet effet, et la porte, se
refermant derrire lui, lui interdisait de revenir dans la piste.

Le Torero se tourna vers la foule qui le saluait d'acclamations
dlirantes, la salua de son pe et se dirigea vers l'endroit o il
avait, ds le dbut de la course, aperu la Giralda, avec l'intention de
lui faire publiquement hommage de son trophe.

Au mme instant, la barrire, prs de Pardaillan, tombait sous une
pousse violente et les cinquante et quelques gentilshommes et faux
ouvriers, qui n'attendaient que cet instant, envahirent la piste,
entourrent de toutes parts le Torero, comme s'ils taient pousss par
l'enthousiasme de sa victoire, mais en ralit pour lui faire un rempart
de leurs corps.

A ce moment aussi, les soldats, masss dans le couloir circulaire,
quittaient leur retraite, se portaient sur la piste et se massaient en
colonnes profondes, la mche de leurs arquebuses allume, prts  faire
feu devant les rangs serrs du populaire surpris de cette manoeuvre
imprvue.

En mme temps, un officier,  la tte de vingt soldats, se dirigeait 
la rencontre du Torero.

Mais celui-ci tait dbord par ceux qui avaient jet bas la barrire et
qui, malgr sa rsistance acharne, car il ne comprenait pas encore ce
qui lui arrivait, l'entranaient dans la direction oppose  celle o il
voulait aller.

En sorte que l'officier, qui pensait se trouver en face d'un homme seul,
qu'il avait mission d'arrter, l'officier, qui avait trouv quelque peu
ridicule qu'on l'obliget  prendre vingt hommes avec lui, commena de
comprendre que sa mission n'tait pas aussi aise qu'il l'avait cru tout
d'abord et se trouva ridicule maintenant d'tre oblig de courir aprs
un groupe compact, deux fois plus nombreux que ses hommes, et qui lui
tournait le dos avec les allures dcides de gens qui ne paraissent pas
disposs  se laisser faire.

Voyant que celui qu'il avait mission d'arrter allait lui glisser entre
les doigta, l'officier, ple de fureur, ne sachant  quel expdient se
rsoudre pour mener  bien sa mission, persuad que tout le monde
devait avoir, comme lui, le respect de l'autorit dont il tait le
reprsentant, l'officier se mit  crier d'une voix de stentor:

Au nom du roi!... Arrtez!

Ayant dit, il crut navement qu'on allait obtemprer et qu'il n'aurait
qu' tendre la main pour cueillir son prisonnier.

Malheureusement pour lui, les gens qui se dvouaient ainsi qu'ils
le faisaient n'avaient pas le sens du respect de l'autorit. Ils ne
s'arrtrent donc pas.

Bien mieux,  l'invite brutale de l'officier, qui s'arrachait de
dsespoir les poils de sa moustache grisonnante, ils rpondirent par un
cri imprvu, qui vint atteindre, comme un soufflet violent, le roi qui
assistait, impassible,  cette scne:

Vive don Carlos!

Ce cri, que nul n'attendait, tomba sur les gens du roi comme un coup de
masse qui les effara.

Et, comme si ce cri n'et t qu'un signal, au mme instant des milliers
de voix vocifrrent en prcisant plus explicitement:

Vive le roi Carlos! Vive notre roi!

Et, comme ceux qui ignoraient se regardaient aussi effars et surpris
que les gens de noblesse, comme une trane de poudre, volant de bouche
en bouche, le bruit se rpandit qu'on voulait arrter le Torero. Mais
Carlos, qu'tait-ce que ce roi Carlos qu'on acclamait? Et on expliquait:
Carlos, c'tait le Torero lui-mme.

Oui, le Torero, l'idole des Andalous, tait le propre fils du roi
Philippe qui le poursuivait de sa haine. Allons! un effort et on aurait
enfin un roi humain, un roi qui, ayant vcu et souffert dans les rangs
du peuple, saurait comprendre ses besoins, connatrait ses misres et
saurait y compatir; mieux, y remdier.

Tout ceci, que nous expliquons si lentement, la foule l'apprenait en un
moment inapprciable. Et, rendons-leur cette justice, la plupart de
ces hommes du peuple n'entendaient et ne comprenaient qu'une chose: on
voulait arrter le Torero, leur dieu!

Qu'il ft fils de roi, qu'on voult faire de lui un autre roi, peu leur
importait. Pour eux, c'tait le Torero.

Ah! on voulait l'arrter! Eh bien, par le sang du Christ! on allait voir
si les Andalous taient gens  se laisser enlever bnvolement leur
idole!

Les prvisions du duc de Castrana se ralisaient. Tous ces hommes,
bourgeois, hommes du peuple, caballeros, venus en amateurs, ignorants
de ce qui se tramait, devinrent littralement furieux, se changrent en
combattants prts  rpandre leur sang pour la dfense du Torero.

Comme par enchantement--apportes par qui? distribues par qui? est-ce
qu'on savait! est-ce qu'on s'en occupait!--des armes circulrent, et
ceux qui n'avaient rien, sans savoir comment cela s'tait fait, se
virent dans la main qui un couteau, qui un poignard, qui une dague, qui
un pistolet charg.

Et, au mme instant, tel un cyclone foudroyant, la rue en masse sur les
barrires brises, arraches, parpilles, la prise de contact immdiate
avec les troupes impassibles.

Un vieil officier, commandant une partie des troupes royales, eut un
clair de piti devant la lutte ingale qui s'apprtait.

--Que personne ne bouge, cria-t-il d'une voix tonnante, ou je fais feu!

Une voix rsolue, devant l'inapprciable instant d'hsitation de la
foule, cria, en rponse:

Faites! Et aprs vous n'aurez pas le temps de recharger vos arquebuses!

Une autre voix entranante hurla:

En avant!

Et ils allrent de l'avant.

Et le vieil officier mit  excution sa menace.

Une dcharge effroyable, qui fit trembler les vitres dans leurs chasses
de plomb, faucha les premiers rangs, les coucha sanglants ainsi qu'une
gerbe de coquelicots rouges.

Si les officiers qui commandaient l avaient pris la prcaution
lmentaire d'chelonner le feu, leurs troupes ayant le temps de
recharger les arquebuses--opration assez longue--pendant que d'autres
auraient fait feu, le massacre et tourn aussitt  la boucherie, et
tant donn surtout les rangs serrs de la foule qui n'avait que des
poitrines et non des cuirasses  opposer aux balles.

Les officiers ne songrent pas  cela. Ou, s'ils y songrent, les
soldats ne comprirent pas et n'excutrent pas l'ordre. La dcharge fut
gnrale sur toute la ligne. Et ce que la voix inconnue avait prdit se
ralisa: ayant dcharg leurs arquebuses, les soldats durent recevoir le
choc  l'arme blanche.

La partie devenait presque gale en ce sens que, si les soldats casqus
et cuirasss de buffle ou d'acier offraient moins de prise aux coups de
leurs adversaires, ceux-ci avaient sur eux la supriorit du nombre.

Et le corps  corps se produisit, opinitre et acharn de part et
d'autre.

Pendant ce temps, le Torero tait entran par ses partisans, entran
malgr ses protestations, ses objurgations, ses menaces, malgr sa
dfense dsespre.

Ils taient cinquante qui l'avaient entour et enlev. En moins d'une
minute, ils furent cinq cents. De tous les cts, il en surgissait.

C'est que, en effet, soustraire le roi Carlos--comme ils disaient--aux
vingt soldats chargs de l'apprhender n'tait rien. Il fallait passer
sur le ventre des gentilshommes, qui ne manqueraient pas de leur barrer
la route.

Fausta, claire par le duc de Castrana, qui connaissait admirablement
le champ de bataille sur lequel il devait voluer, Fausta avait
minutieusement et merveilleusement organis l'enlvement. Car, c'tait,
en somme, un vritable enlvement qui se pratiquait l.

L'itinraire  suivre tait trac d'avance. Il devait tre, et il tait,
en effet, rigoureusement suivi.

Il s'agissait d'entraner le Torero non pas vers une sortie o l'on se
ft heurt  des troupes de gentilshommes et de soldats, mais vers les
coulisses de l'arne. Ces coulisses se trouvaient, nous l'avons dit,
dans l'enceinte mme de la plazza, c'est--dire sur la place mme.

D'Espinosa, qui calculait tout, ne pouvait pas prvoir que le Torero
serait entran l, puisqu'il n'y avait pas de sortie. Toutes les rues
taient barres par ses soldats. Il avait donc nglig d'occuper ces
coulisses. C'tait prcisment sur quoi comptait Fausta.

Ces coulisses, elle les avait occupes, elle. Partout, des groupes
d'hommes  elle taient posts. On se passa le Torero de main en main
jusqu' ce qu'il ft amen devant une maison qui appartenait  l'un des
conjurs.

Malgr lui, on le porta dans cette maison, et, sans savoir comment, il
se trouva dehors, dans une rue troite, derrire des troupes nombreuses
qui gardaient cette rue, avec mission d'empcher de passer quiconque
tenterait de sortir de la place.

Comme toujours en pareille circonstance, les soldats gardaient
scrupuleusement ce qui tait devant eux et ne s'occupaient pas de ce qui
se passait sur leurs derrires.

L'obstacle franchi, de nouveaux postes appartenant  Fausta se
trouvaient chelonns de distance en distance, dans des abris srs, et
le Torero, cumant, fut conduit ainsi en un clin d'oeil hors de la ville
et enferm, pour plus de sret, dans une chambre qui prenait toutes les
apparences d'une prison.

Pourquoi le Torero s'tait-il efforc d'chapper aux mains de ceux qui
le sauvaient ainsi malgr lui et malgr sa rsistance dsespre?

C'est qu'il pensait  la Giralda.

Dans la prodigieuse aventure qui lui arrivait, il n'avait song qu'
elle. Tout le reste n'avait pour ainsi dire pas exist pour lui. Et, en
se dbattant entre les mains de ceux qui l'entranaient, dans son esprit
exaspr, cette clameur retentissait sans cesse:

Que va-t-elle devenir? Dans l'effroyable bagarre que je pressens, quel
sort sera le sien?

Ce qui tait arriv  la Giralda, nous allons le dire en peu de mots:

Lorsque les troupes royales s'taient masses devant la foule, qu'elles
tenaient sous la menace de leurs arquebuses, la Giralda, au premier
rang, se trouvait une des plus exposes, et,  moins d'un hasard
providentiel, elle devait infailliblement tomber  la premire dcharge.

Trs tonne, mais non effraye, parce qu'elle ne souponnait pas
la gravit des vnements, elle s'tait dresse instinctivement en
s'criant:

Que se passe-t-il donc?

Un des galants cavaliers, qui l'avaient pousse  cette place
privilgie, rpondit, obissant  des instructions pralables:

--On veut arrter le Torero. C'est une opration qui rencontrera
quelques difficults, car ils sont l des milliers d'admirateurs rsolus
 l'entraver de leur mieux. Si vous voulez m'en croire, demoiselle, vous
ne resterez pas un instant de plus ici. Il va pleuvoir des horions dont
beaucoup seront mortels.

De tout ceci, la Giralda n'avait retenu qu'une chose: on voulait arrter
le Torero.

--Arrter Csar! s'cria-t-elle. Pourquoi? Quel crime a-t-il commis?

Et, n'coutant que son coeur amoureux, sans rflchir, elle avait voulu
s'lancer, courir au secours de l'aim, lui faire un rempart de son
corps, partager son sort quel qu'il ft.

Mais, tous ceux qui l'environnaient, y compris les deux soldats en
sentinelle  cet endroit, taient placs l uniquement  son intention 
elle.

Tous ces hommes taient les acolytes de Centurion, renforcs pour la
circonstance.

La Giralda ne put mme pas faire un pas. D'une part, les deux soldats se
jetrent en mme temps devant elle pour lui barrer le chemin; d'autre
part, le mme cavalier empress la saisit au poignet d'une main robuste,
et, disant sur un ton qu'il s'efforait de rendre courtois:

--Ne bougez pas, demoiselle. Vous vous perdriez inutilement.

--Laissez-moi! cria la Giralda en se dbattant.

Et, prise d'une inspiration soudaine, elle se mit  crier de toutes ses
forces:

--A moi! On violente la Giralda... la fiance du Torero!

Cet appel ne faisait pas l'affaire des sacripants qui avaient mission
de l'enlever. La Giralda, criant son nom, aussi populaire que celui du
Torero, la Giralda, se rclamant de son titre de fiance en semblable
occurrence, avait des chances d'ameuter la foule contre les hommes de
Centurion, qui n'taient pas prcisment en odeur de saintet aux yeux
du populaire.

Le galant cavalier, qui tait le sergent de Centurion et comme tel
commandait en son absence, comprit le danger. Il eut,  son tour, une
inspiration, et, la lchant aussitt, il dit en faisant des grces qu'il
croyait irrsistibles:

--Loin de moi la pense de violenter l'incomparable Giralda, la perle de
l'Andalousie. Mais, senorita, aussi vrai que je suis gentilhomme et que
don Gaspar Barrigon est mon nom, vous iriez au-devant d'une mort
aussi certaine qu'inutile en courant par l. Montez sur cet escabeau.
Voyez-vous les partisans du Torero qui l'enlvent au nez et  la barbe
des soldats chargs de l'arrter?

--Sauv! s'cria la Giralda, qui avait obi machinalement  don Gaspar
Barrigon, puisque tel tait son nom.

Et, sautant lestement  terre, elle ajouta:

--Il faut que je le rejoigne  l'instant.

--Venez, senorita, s'empressa de dire Barrigon; sans moi, vous ne
passerez jamais  travers cette multitude!

La Giralda eut un geste d'impatience  l'adresse de l'importun. Mais,
voyant ses efforts se briser devant l'impassibilit des compagnons qui
l'entouraient et qui ne bougeaient--pour cause--elle eut un geste de
dception douloureuse.

--Suivez-moi, demoiselle, insista don Gaspar. Je vous jure que vous
n'avez rien  craindre de moi. Je suis un admirateur passionn du Torero
et suis trop heureux de prter l'appui de mon bras  celle qu'il aime.

Il paraissait sincre; devant les bourrades qu'il ne mnageait pas  ses
hommes, ceux-ci se htaient de lui livrer passage. La jeune fille n'en
chercha pas plus long. Elle suivit celui qui lui permettait de se
rapprocher de son fianc.

Quelques instants plus tard, elle tait hors de la foule dans une des
petites rues qui bordaient la place. Sans songer  remercier celui qui
lui avait fray son chemin et dont l'aspect rbarbatif ne lui disait
rien, elle voulut s'lancer.

Alors, elle se vit entoure d'une vingtaine d'estafiers qui, loin de
lui faire place, se serrrent autour d'elle Alors, elle voulut
crier, appeler  l'aide, mais sa voix fut couverte par le bruit de
l'arquebusade qui clata comme un tonnerre  cet instant prcis.

Avant d'avoir pu se ressaisir, elle tait saisie, enleve, jete sur
l'encolure d'un cheval, deux poignes vigoureuses la happaient, la
maintenaient immobile, tandis que la voix railleuse du cavalier
murmurait:

--Inutile de rsister, ma douce colombe. Cette fois-ci je te tiens bien,
et tu ne m'chapperas pas!

Elle leva son oeil o se lisait une dtresse qui et apitoy tout autre
et considra celui qui lui parlait sur ce ton  la fois grossier et
menaant, et elle reconnut Centurion. Elle se sentit perdue.

Le guet-apens, soigneusement ourdi, adroitement excut, lui apparut
dans toute son horreur, et elle se demanda, trop tard, hlas! comment
elle avait pu tre aveugle au point de n'avoir eu aucun soupon  la vue
de ces mufles de fauves qui suaient le crime.

Il est vrai que, toute  la joie du triomphe escompt de son bien-aim
Csar, elle n'avait pas mme song  les regarder  ce moment-l, et
Dieu sait si elle regrettait maintenant.

Alors, comme un pauvre petit oiseau bless qui replie ses ailes
et s'abandonne en tremblant  la main cruelle qui s'abat sur lui,
frissonnante d'horreur et d'effroi, elle ferma les yeux et s'vanouit.

La voyant immobile et ple, les bras ballants, comme un corps sans vie,
le familier comprit et, cynique et satisfait, il commanda:

--En route, vous autres!

Il se plaa, avec son prcieux fardeau, au centre du peloton, qui
s'branla et partit  toute bride.



XII

L'PE DE PARDAILLAN

Nous avons racont, en temps et lieu, comment Bussi-Leclerc avait
chou dans sa tentative d'assassinat sur la personne du chevalier de
Pardaillan. Nous avons expliqu  la suite de quels combats et quels
dchirements intrieurs Bussi, qui tait brave; s'tait abaiss  cette
besogne que lui-mme, dans sa conscience, stigmatisait avec une violence
de langage qu'il n'et, certes, pas tolre chez un autre.

Aprs avoir vainement essay de reprendre sa revanche en dsarmant  son
tour celui pour qui il sentait la haine gronder en lui, il en tait venu
 se dire que sa mort,  lui Bussi, ou celle de son ennemi, pouvait
seule laver son dshonneur. Et, par une subtilit au moins bizarre, ne
pouvant l'atteindre en combat loyal, il s'tait rsign  l'assassinat.
On a vu comment l'aventure s'tait termine.

Toute la nuit, cette nuit que Pardaillan passait dans les souterrains
de la maison des Cyprs, toute cette nuit Bussi la passa  tourner et
retourner comme un ours dans sa chambre,  ressasser sans trve son
humiliante aventure,  se gratifier soi-mme des injures les plus
violentes et les plus varies.

Lorsque le jour se leva, il avait enfin pris une rsolution qu'il
traduisit  haute voix en grognant d'une voix qui n'avait plus rien
d'humain:

Par le ventre de ma mre! puisque le maudit Pardaillan, protg
par tous les suppts d'enfer, d'o il est certainement issu, est
insaisissable et invincible, puisque moi, Bussi-Leclerc, je suis et
resterai, tant qu'il vivra, dshonor,  telle enseigne que je n'aurais
pas le front de me montrer dans la rue, puisqu'il en est ainsi et non
autrement et que je n'y puis rien, il ne me reste plus qu'un moyen de
laver mon honneur: c'est de mourir moi-mme. Et, puisque l'infernal
Pardaillan me fait grce, comme il dit, je n'ai plus qu' me tuer!

Ayant pris cette suprme rsolution, il retrouva tout son calme et son
sang-froid. Il trempa son front brlant dans l'eau frache, et, trs
rsolu, trs matre de lui, il se mit  crire une sorte de testament
dans lequel, aprs avoir dispos de ses biens en faveur de quelques
amis, il expliquait son suicide de la manire qui lui parut la plus
propre  rhabiliter sa mmoire.

La rdaction de ce factum l'amena sans qu'il s'en apert jusque vers
une heure de l'aprs-midi.

Ayant ainsi rgl ses affaires, sr de n'avoir rien oubli,
Bussi-Leclerc choisit dans sa collection une pe qui lui parut la
meilleure, plaa la garde par terre, contre le mur, appuya la pointe
sur la poitrine,  la place du coeur, et prit son lan pour s'enferrer
convenablement.

Au moment prcis o il allait accomplir l'irrparable geste, on frappa
violemment  sa porte.

Qui diable vient chez moi? grommela-t-il avec rage. Par Dieu! j'y suis.
C'est l'un quelconque des trois mignons que j'ai placs chez Fausta!

Comme si elle avait entendu, la personne qui frappait cria  travers la
porte:

--Ho! monsieur de Bussi-Leclerc! Ouvrez, que diantre! De la part de la
princesse Fausta!

Tiens! pensa Bussi, ce n'est pas la voix de Montsery, ni celle de
Chalabre, ni celle de Sainte-Maline.

Et, tout rveur, mais sans bouger encore:

Fausta!...

L'inconnu se mit  tambouriner la porte et  faire un vacarme
tourdissant en criant  tue-tte:

Ouvrez, monsieur! Affaire de toute urgence et de premire importance.

Au fait, songea Bussi, qu'est-ce que je risque? Ce braillard expdi
 la douce, je pourrai toujours achever tranquillement ce qu'il vient
d'interrompre. Voyons ce que nous veut Fausta.

Et il alla ouvrir. Et Centurion entra.

Que venait faire l Centurion? Quelle proposition fit-il 
Bussi-Leclerc? Que fut-il convenu entre eux?

Il faut croire que ce que l'ancien bachelier dit au spadassin tait de
nature  changer ses rsolutions, puisque nous retrouvons, le lendemain,
Bussi-Leclerc  la corrida royale.

Nous devons cependant dire tout de suite que les propositions ou les
conseils de Centurion devaient tre particulirement louches, puisque
Bussi-Leclerc, qui avait gliss jusqu' l'assassinat, commena par se
fcher tout rouge, allant jusqu' menacer Centurion de le jeter par
la fentre pour le chtier de l'audace qu'il avait de lui faire des
propositions qu'il jugeait injurieuses et indignes d'un gentilhomme.

Il faut croire que le familier factotum de Fausta sut trouver les mots
qui convainquent, ou que la haine aveuglait l'ancien gouverneur de la
Bastille au point de lui faire accepter les pires infamies, car ils
finirent par se quitter bons amis et Bussi-Leclerc ne se suicida pas.

Donc, sans doute comme suite  l'entretien mystrieux que nous venons de
signaler, nous retrouvons Bussi-Leclerc, dans le couloir circulaire de
la plazza, semblant guetter Pardaillan,  la tte d'une compagnie de
soldats espagnols.

Lorsque la barrire tomba sous la pousse des hommes  la solde de
Fausta, Pardaillan, sans hte inutile, puisque le danger ne lui
paraissait pas immdiat, se disposa  les suivre, tout en surveillant
l'ancien matre d'armes du coin de l'oeil.

Bussi-Leclerc, voyant que Pardaillan se disposait  entrer dans la
piste, fit rapidement quelques pas  sa rencontre, dans l'intention
manifeste de lui barrer la route.

Il faut dire qu'il tait suivi pas  pas par les soldats qui semblaient
se guider sur lui, comme s'il et t rellement leur chef.

En toute autre circonstance et en prsence de tout autre, Pardaillan et
probablement continu son chemin sans hsitation, d'autant plus que
les forces qui se prsentaient  lui taient assez considrables pour
conseiller la prudence, mme  Pardaillan.

Mais, en l'occurrence, il se trouvait en prsence d'un ennemi  qui il
avait inflig plusieurs dfaites, qu'il savait tre trs douloureuses
pour l'amour-propre du bretteur rput.

Dans sa logique toute spciale, Pardaillan estimait que cet ennemi
avait, jusqu' un certain point, le droit de chercher a prendre sa
revanche et que lui, Pardaillan, n'avait pas le droit de lui refuser
cette satisfaction.

Or, cet ennemi paraissait vouloir user de son droit puisqu'il lui criait
d'un ton provocant:

--H! monsieur de Pardaillan, ne courez pas si fort. J'ai deux mots 
vous dire.

Cela seul et suffi  immobiliser le chevalier.

Mais il y avait une autre considration qui avait  elle seule plus
d'importance encore que tout le reste: c'est que Bussi, manifestement
anim de mauvaises intentions, se prsentait  la tte d'une troupe
d'une centaine de soldats. Se drober dans de telles conditions lui
apparaissait comme une fuite honteuse, comme une lchet--le mot tait
dans son esprit--dont il tait incapable.

Ajoutons que, si bas que ft tomb Bussi-Leclerc dans l'esprit de
Pardaillan,  la suite de son attentat de l'avant-veille, il avait la
navet de le croire incapable d'une flonie.

Toutes ces raisons runies firent qu'au lieu de suivre les dfenseurs
du Torero il s'immobilisa aussitt, et, glacial, hriss, d'autant plus
furieux que, du coin de l'oeil, il remarquait qu'une autre compagnie,
surgie soudain du couloir, se rangeait en ligne de bataille, de l'autre
ct de la barrire. Par cette manoeuvre imprvue, il se trouvait pris
entre deux troupes d'gale force.

Pardaillan eut l'intuition instantane qu'il tait tomb dans un
traquenard d'o il ne lui semblait pas possible de se tirer,  moins
d'un miracle.

Mais, tout en se rendant compte de l'effroyable danger qu'il courait,
il se ft fait tuer sur place plutt que de paratre reculer devant la
provocation qu'il devinait imminente.

A l'appel de Bussi-Leclerc, d'une voix clatante qui domina le tumulte
dchan et fut entendue de tous, avec cette terrible froideur qui, chez
lui, dnotait une puissante motion, il rpondit:

--Eh! mais... je ne me trompe pas! C'est M. Leclerc! Leclerc qui se
prtend un matre en fait d'armes et qui est moins qu'un mchant
prvt... un colier mdiocre! Leclerc qui profite bravement de ce que
Bussi d'Amboise est mort pour lui voler son nom et le dshonorer en
l'accolant  celui de Leclerc. Outrecuidance qui lui vaudrait la
bastonnade, bien mrite, que ne manquerait pas de lui faire infliger
par ses laquais le vrai sire de Bussi, s'il tait encore de ce monde!

En abordant Pardaillan dans des circonstances aussi anormales, aprs sa
tentative d'assassinat si rcente et sa honteuse fuite, Bussi-Leclerc
s'attendait certes  tre accueilli par une borde d'injures comme on
savait les prodiguer  une poque o tout se faisait avec une outrance
sans bornes. Tout de mme, il ne s'attendait pas  tre touch aussi
profondment. Ce dmon de Pardaillan, devant tous ces gentilshommes, ces
officiers, ces soldats espagnols, qui, sans doute, riaient de lui sous
cape, du premier coup le frappait cruellement dans ce qu'il y avait de
plus sensible en lui: sa vanit de matre invincible!

Fidle  la promesse qu'il s'tait faite  lui-mme, il accueillit les
paroles du chevalier avec un sourire qu'il croyait ddaigneux et qui
n'tait qu'une grimace. Il souriait, mais il tait livide.

Cependant, l'apostrophe de Pardaillan appelait une rponse du tac au
tac, et Bussi, gar par la rage, ne trouvait rien qui lui part assez
violent. Il se contenta de grincer:

--C'est moi, oui!

--Jean Leclerc, reprit la voix impitoyable de Pardaillan, la longue
rapire qui vous bat les mollets est-elle aussi longue que celle que
vous avez jete vous-mme lorsque vous tenttes de m'assassiner?

Les bonnes rsolutions de Bussi-Leclerc commenaient  chavirer sous les
sarcasmes dont l'accablait celui qu'il et voulu poignarder  l'instant
mme. Il tira la longue rapire dont on venait de lui parler, et, la
faisant siffler, il hurla, les yeux hors de l'orbite:

--Misrable fanfaron!

Avec un suprme ddain, Pardaillan haussa les paules et continua:

--Vous m'avez demand, je crois, o je courais tout  l'heure... Ma foi,
Jean Leclerc, je conviens que, si j'avais voulu vous attraper, quand
vous avez fui devant mon pe, il m'aurait fallu, non pas courir, mais
voler, plus rapide que le tourbillon! Et j'y songe, vous vous croyez un
matre et vous l'tes en effet: un matre fuyard!

Tout ceci n'empchait pas Pardaillan de surveiller du coin de l'oeil le
mouvement de troupes qui se dessinait autour de lui.

En effet, cependant que Bussi-Leclerc s'efforait de faire bonne
contenance sous les douloureux coups d'pingle que lui prodiguait
Pardaillan, comme s'il n'tait venu l que pour dtourner son attention
en excitant sa verve, les soldats, eux, prenaient position.

Il en sortait de partout. C'tait -se demander o ils s'taient terrs
jusque-l.

Pardaillan se trouvait dans le couloir circulaire, large de plus d'une
toise. Il avait  sa gauche la barrire qui avait t jete bas, en
partie. Par-del la barrire, c'tait la piste. En face de lui, c'tait
le couloir qui tournait sans fin autour de la piste.

En allant par l, droit devant lui, il et abouti  l'endroit rserv
au populaire. Derrire lui, c'tait toujours le mme couloir, ayant
en bordure les gradins occups par les gens de noblesse. Enfin,  sa
droite, il y avait un large couloir aboutissant  l'endroit o se
dressaient les tentes des champions.

Or, tandis qu'il accablait Bussi-Leclerc de ses sarcasmes, sur la piste,
 sa gauche, une deuxime, puis une troisime compagnie taient venues
se joindre  la premire et s'taient places l en masses profondes.

Environ quatre cents hommes se trouvaient l.

Bien qu'ils fussent moins nombreux dans le couloir que sur la piste, les
soldats paraissaient, au contraire, tre en nombre plus considrable.
Cela tenait  ce que les troupes, manquant de front pour se dployer,
s'tendaient en profondeur.

Essayer de se frayer un chemin,  travers les vingt ou trente rangs de
profondeur, et t une entreprise chimrique, au-dessus des forces
humaines, qui ne pouvait tre tente, mme par un Pardaillan.

Enfin,  sa droite, o il et pu, comme sur la piste, trouver assez
d'espace pour non pas tenter une dfense impossible, mais essayer de
battre en retraite en se dfilant parmi les tentes, les barrires, mille
objets htroclites qui eussent pu faciliter cette retraite, de ce
ct-l, on n'et pas trouv un espace long d'une toise qui ne ft
occup.

En moins de temps qu'il ne nous en a fallu pour l'expliquer,
l'encerclement tait complet, et Pardaillan se trouvait pris au centre
de ce cercle de fer, compos de prs d'un millier de soldats.

Il avait fort bien observ le mouvement, et, si Bussi-Leclerc ne s'tait
plac d'un air provocant sur sa route, il est  prsumer qu'il ne se ft
pas laiss acculer ainsi. Il et tent quelque coup de folie, comme
il en avait russi quelques-uns dans sa vie aventureuse, avant que la
manoeuvre ft acheve et que la retraite lui et t coupe.

Pardaillan, donc, ds l'instant o Bussi l'interpella, rsolut de lui
tenir tte, quoi qu'il dt en rsulter. Il ne se croyait pas, nous
l'avons dit, directement menac, L'et-il cru que sa rsolution
n'et pas vari. Mais, comme, tout en invectivant Bussi-Leclerc, il
surveillait attentivement ce qui se passait autour de lui, il ne fut pas
longtemps  comprendre que c'tait  lui qu'on en voulait.

Jamais, il ne s'tait trouv en une passe aussi critique, et, en se
redressant, hriss, flamboyant, terrible, il jugeait la situation telle
qu'elle tait, avec ce sang-froid qui ne l'abandonnait pas, malgr qu'il
sentt le sang battre ses tempes  coups redoubls, et il songeait:

Allons, c'est ici la fin de tout! C'est ici que je vais laisser mes
os! Et c'est bien fait pour moi! Qu'avais-je besoin de m'arrter pour
rpondre  ce spadassin que j'eusse toujours retrouv! Je pouvais
encore gagner au large. Il ne me reste plus qu' vendre ma vie le plus
chrement possible, car, pour me tirer de l, le diable lui-mme ne m'en
tirerait pas.

Pendant ce temps, l'orage clatait du ct du populaire. Les soldats,
aprs avoir dcharg leurs arquebuses, avaient reu le choc terrible du
peuple exaspr. La piste tait envahie, le sang coulait  torrents.

De part et d'autre, on se portait des coups furieux, accompagns
d'injures, de vocifrations, d'imprcations, de jurons intraduisibles.
Pendant ce temps, le Torero, cause involontaire de cette effroyable
boucherie, tait enlev par les hommes de Fausta.

Bussi-Leclerc avait dgain et s'tait camp devant Pardaillan. Autour
de celui-ci, le cercle de fer s'tait rtrci, et, maintenant, il
n'avait plus qu'un tout petit espace de libre.

Soudain, une voix que Pardaillan reconnut aussitt dit avec un accent
grave:

--Eh bien, Pardaillan, crois-tu pouvoir chapper? Regarde autour de toi.
Vois ces centaines d'hommes arms qui te serrent de prs. Tout cela,
c'est mon oeuvre  moi. Cette fois-ci, je te tiens, je te tiens bien.
Nulle puissance humaine ou infernale ne peut t'arracher  mon treinte!

--Par Dieu! madame, gronda Pardaillan, j'ai rencontr celui-ci--d'un
geste de mpris crasant il dsignait Bussi, livide de fureur--j'ai vu
celui-ci que j'ai connu gelier autrefois, qui s'est fait assassin et,
ne se jugeant pas assez bas, s'est fait sbire et pourvoyeur de bourreau;
j'ai vu ceux-l--il dsignait les officiers et les soldats qui frmirent
sous l'affront--ceux-l qui ne sont pas des soldats. Des soldats ne se
fussent pas mis  mille pour meurtrir ou arrter un seul homme. J'ai
vu se dessiner le guet-apens, s'organiser l'assassinat, j'ai vu les
reptiles, les chacals, toutes les btes puantes et immondes s'avancer
en rampant, prtes  la cure, et me suis dit que, pour complter la
collection, il ne manquait plus qu'une hyne. Et, aussitt, vous tes
apparue!

Impassible, Fausta essuya la violente diatribe sans sourciller. Elle ne
daigna pas discuter. A quoi bon?

Et, se tournant vers un officier qui rongeait rageusement sa moustache,
honteux qu'il tait du rle qu'on lui faisait jouer, sur un ton de
suprme autorit, en dsignant Pardaillan de la main:

--Arrtez cet homme!

L'officier allait s'avancer, lorsque Bussi-Leclerc s'cria:

--Un instant, mort-diable!

Cette intervention soudaine de Bussi-Leclerc n'tait pas concerte
avec Fausta, car elle se tourna vivement vers lui et, sans cacher le
mcontentement qu'elle prouvait:

--Perdez-vous la tte, monsieur?

--Eh! madame, fit Bussi, avec une brusquerie affecte, le sire de
Pardaillan, qui se vante de m'avoir dsarm et mis en fuite, me doit
bien une revanche, que diable! Je ne suis venu ici que pour cela, moi!

Fausta le considra une seconde avec un tonnement qui n'avait rien de
simul. Trs sincrement, elle le crut soudainement frapp de dmence.
Elle baissa d'instinct le ton pour lui demander d'un air vaguement
apitoy:

--Vous voulez donc vous faire tuer?

Bussi-Leclerc secoua la tte avec un enttement farouche, et, sur un ton
d'assurance qui frappa Fausta:

--Rassurez-vous, madame, dit-il. Le sire de Pardaillan ne me tuera pas.
Je vous en donne l'assurance formelle.

Fausta crut qu'il avait invent ou achet quelque botte secrte, comme
on en trouvait tous les jours, et que, sr de triompher, il tenait  le
faire devant tous ces soldats qui seraient les tmoins de sa victoire et
rtabliraient sa rputation branle de matre invincible. Il paraissait
tellement sr de lui qu'une autre apprhension vint l'assaillir, qu'elle
traduisit en grondant:

--Vous n'allez pas le tuer, j'imagine?

--Peste non! madame. Je ne voudrais ni pour or ni pour argent le
soustraire au supplice qui l'attend. Je ne le tuerai pas, soyez
tranquille.

Il prit un temps pour produire son petit effet avec plus de force et,
avec une insouciance affecte:

--Je me contenterai de le dsarmer.

Fausta demeura un moment perplexe. Elle se demandait si elle devait
le laisser faire. C'est qu'elle tait paye pour savoir qu'avec le
chevalier on ne pouvait jamais jurer de rien.

Elle allait donc donner l'ordre de procder  l'instant  la prise de
corps de celui qu'on pouvait considrer comme prisonnier.

Bussi-Leclerc lut sa rsolution dans ses yeux.

--Madame, dit-il d'une voix tremblante de colre contenue, j'ai fait vos
petites affaires de mon mieux et moi seul sais ce qu'il m'en a cot. De
grce, je vous en prie, laissez-moi faire les miennes  ma guise... ou
je ne rponds de rien.

Ceci tait dit sur un ton gros de sous-entendus menaants. Fausta
comprit que le contrarier ouvertement pouvait tre dangereux.

--Soit, dit-elle d'un ton radouci, agissez donc  votre guise.

Bussi-Leclerc s'inclina et, froidement:

--cartez-vous donc, madame, et ne craignez rien. Il n'chappera pas au
sort qui l'attend.

Et, se tournant vers Pardaillan qui, un sourire ddaigneux aux lvres,
avait attendu patiemment la fin de cet entretien particulier:

--Hol! monsieur de Pardaillan, fit-il  haute voix, ne pensez-vous pas
que l'heure est bien choisie pour donner au mauvais colier que je suis
une de ces prestigieuses leons dont vous seul avez le secret? Voyez
l'admirable galerie de braves qui vous entoure. O trouver tmoins
plus nombreux et mieux qualifis de la dfaite humiliante que vous ne
manquerez pas de m'infliger?

Pardaillan savait bien, quoi qu'il en et dit, que Bussi-Leclerc tait
brave. Mais d'o venait donc qu'il ost l'appeler en combat singulier
devant cette multitude de soldats, lesquels seraient tmoins de son
humiliation? Car il ne pouvait se leurrer  ce point de croire qu'il
serait vainqueur.

Il eut l'intuition que cette superbe assurance cachait quelque coup de
tratrise.

Il jeta autour de lui un coup d'oeil circulaire comme pour s'assurer
qu'on n'allait pas le charger  l'improviste, par-derrire.

Mais non, les soldats attendaient, raides et immobiles, qu'on leur
donnt des ordres, et les officiers, de leur ct, semblaient se
guider sur Bussi. Il secoua la tte pour chasser les penses qui
l'importunaient, et, de sa voix mordante:

--Et, si je vous disais que, dans les conditions o il se produit, il ne
me convient pas d'accepter votre dfi?

--En ce cas, je dirai, moi, que vous vous tes vant en prtendant
m'avoir dsarm. Je dirai--continua Bussi en s'animant--que le sire de
Pardaillan est un fanfaron, un bravache, un hbleur, un menteur. Et,
s'il le faut absolument, pour l'amener  se battre, j'aurai recours
au suprme moyen, celui qu'on n'emploie qu'avec les lches, et je le
souffletterai de mon pe, ici, devant vous tous qui m'entendez et nous
regardez!

Et, ce disant, Bussi-Leclerc fit un pas en avant et leva sa rapire
comme pour en cingler le visage du chevalier.

Et, il y avait dans ce geste, dans cette provocation inoue, adresse 
un homme virtuellement prisonnier, quelque chose de bas et de sinistre
qui amena un murmure de rprobation sur les lvres de quelques
officiers.

Mais Bussi-Leclerc, emport par la colre, ne remarqua pas cette
rprobation.

Quant  Pardaillan, il se contenta de lever la main, et ce simple geste
suffit pour que le matre d'armes n'achevt pas le sien. D'une voix
blanche qui fit passer un frisson sur la nuque du provocateur:

--Je tiens le coup pour reu, dit froidement Pardaillan.

Et, faisant deux pas en avant, plaant le bout de son index sur la
poitrine de Bussi:

--Jean Leclerc, dit-il avec un calme effrayant, je vous savais vil et
misrable, je ne vous savais pas lche. Vous tes complet maintenant.
Le geste que vous venez d'esquisser, vous le paierez de votre sang.
Tiens-toi bien, Jean Leclerc, je vais te tuer!

Alors, ses yeux tombrent sur le fer qu'il avait  la main. C'tait
cette pe qui n'tait pas  lui, cette pe qu'il avait ramasse au
cours de sa lutte avec Centurion et ses hommes, cette pe qui lui avait
paru suspecte au point qu'il avait discut un moment avec lui-mme pour
savoir s'il ne ferait pas bien de retourner la changer.

Et voil qu'en se voyant ce fer  la main ses soupons lui revenaient
en foule, et une vague inquitude l'envahissait. Et il lui semblait que
Bussi-Leclerc le considrait d'un air narquois, comme s'il avait su 
quoi s'en tenir.

Tour  tour, il regarda sa rapire et Bussi-Leclerc comme s'il et voulu
le fouiller jusqu'au fond de l'me Et la mine inquite du spadassin ne
lui dit sans doute rien de bon, car il revint  son pe.

Il saisit vivement la lame dans sa main et la fit ployer et reployer.
Il avait dj fait ce geste dans la rue et n'avait rien dcouvert
d'anormal. Cette fois encore, l'pe lui parut  la fois souple et
rsistante. Il ne dcouvrit aucune tare.

Et, cependant, il flairait quelque chose, quelque chose qui gisait l,
dans ce fer, et qu'il ne parvenait pas  dcouvrir, faute du temps
ncessaire  l'tudier minutieusement, comme il et fallu.

Bussi-Leclerc, sur un ton qui sonna d'une manire trangement fausse 
ses oreilles, peut-tre prvenues, bougonna d'une voix railleuse:

--Que de prparatifs, mort-Dieu! Nous n'en finirons pas.

Et aussitt il tomba en garde en disant d'un air dtach:

--Quand vous voudrez, monsieur!

Autant il s'tait montr emport jusque-l, autant il paraissait
maintenant froid, merveilleusement matre de lui, camp dans une
attitude irrprochable.

Pardaillan secoua la tte, comme pour dire:

--Le sort en est jet!

Et, les yeux dans les yeux de son adversaire, les dents serres, il
croisa le fer en murmurant:

--Allons!

Et il lui sembla, peut-tre se trompait-il, qu'en le voyant tomber en
garde, Bussi-Leclerc avait pouss un soupir de soulagement et qu'une
lueur triomphante avait clair furtivement son regard.

Mort du diable! songea-t-il, je donnerais volontiers cent pistoles pour
savoir au juste ce que peut bien manigancer ce sclrat!

Et, sous cette impression, au lieu d'attaquer avec sa fougue accoutume,
il tta prudemment le fer de son adversaire.

L'engagement ne fut pas long.

Tout de suite, Pardaillan laissa de ct sa prudente rserve et se mit 
charger furieusement.

Bussi-Leclerc se contenta de parer deux ou trois coups et soudain, d'une
voix clatante:

--Attention, hurla-t-il triomphalement. Pardaillan, je vais te dsarmer!

A peine avait-il achev de parler qu'il porta successivement plusieurs
coups secs sur la lame, comme s'il et voulu la briser et non la lier.
Pardaillan, d'ailleurs, le laissait faire complaisamment, esprant qu'il
finirait par se trahir et dcouvrir son jeu.

Ds qu'il eut port ces coups bizarres qui n'avaient rien de commun avec
l'escrime, Bussi-Leclerc glissa prestement son pe sous la lame de
Pardaillan comme pour la soutenir, et, d'un geste sec et violent, il
redressa son pe de toute sa force.

Alors, Fausta, stupfaite, les officiers et les soldats, merveills,
virent ceci:

La lame de Pardaillan, arrache, frappe par une force irrsistible,
suivit l'impulsion que lui donnait l'pe de Bussi, s'leva dans les
airs, dcrivit une large parabole et alla tomber dans la piste.

--Dsarm! rugit Bussi-Leclerc. Nous sommes quittes.

Au mme instant, fidle  la promesse faite  Fausta de le laisser
vivant pour le bourreau, il se fendit  fond, visant la main de
Pardaillan, voulant avoir la gloire de le toucher, porta son coup et,
comme s'il et craint que, mme dsarm, il ne revnt sur lui, il fit un
bond en arrire et se mit hors de sa porte.

Il rayonnait, il exultait, le brave spadassin. Il triomphait sur toute
la ligne. L, devant ces centaines de gentilshommes et de soldats,
spectateurs attentifs de cet trange duel, il avait eu la gloire de
dsarmer et de toucher l'invincible Pardaillan.

Nous avons dit  dessein que la lame de Pardaillan tait alle tomber
sur la piste.

En effet, on se tromperait trangement si on croyait sur parole
Bussi-Leclerc criant qu'il a dsarm son Adversaire.

La lame avait saut, la lame, pralablement lime, habilement maquille,
mais la poigne tait reste dans la main du chevalier.

En rsum, Bussi-Leclerc n'avait nullement dsarm son adversaire et la
piteuse comdie qu'il venait de jouer tait de l'invention de Centurion,
qui avait vu l le moyen d'obtenir de Bussi ce que Fausta l'avait charg
de lui demander, et de se venger en mme temps par une humiliation
publique de celui qui l'avait corrig vertement en public.

Bussi-Leclerc pouvait triompher  son aise, car, de loin, on ne pouvait
voir la poigne reste dans la main crispe de Pardaillan, et, comme
tout le monde, en revanche, avait pu voir voler la lame, pour la plupart
des spectateurs le doute n'tait pas possible: l'invincible, le terrible
Franais avait trouv son matre.

Pour complter la victoire de Bussi-Leclerc, il se trouva que son pe,
alors qu'il s'tait fendu sur son adversaire dsarm par un coup de
tratrise, son pe avait rafl un doigt assez srieusement pour que
quelques gouttes de sang jaillissent et vinssent tacher de pourpre la
main de Pardaillan.

Ce n'tait qu'une piqre insignifiante. Mais, de loin, ce sang
permettait de croire  une blessure plus srieuse.

Malheureusement pour Bussi, les choses prenaient un tout autre aspect
vis--vis de ceux qui, placs aux premiers rangs, purent voir de prs,
dans tous ses dtails, la scne qui venait de se drouler et celle qui
suivit.

Ceux-l distingurent le tronon d'pe rest dans la main du chevalier.
Ils comprirent que, s'il tait dsarm, ce n'tait pas du fait de
l'adresse de Bussi, mais par suite d'un fcheux accident. Et mme,  la
rflexion, cet accident lui-mme leur parut quelque peu suspect.

Quant  Pardaillan, il avait eu une seconde d'effarement bien
comprhensible en voyant sa lame s'envoler dans l'espace. Lui aussi, il
avait cru navement  un accident.

Jamais, l'ide ne lui serait venue que la frnsie haineuse pt
oblitrer le sens de l'honneur et mme le simple bon sens d'un homme
rput brave et intelligent, jusqu' ce jour, au point de l'abaisser
jusqu' ourdir une machination aussi lche, aussi complique et aussi
niaise, car, en rsum, qui esprait-il abuser avec cette grossire
comdie?

Mais, devant le cri de triomphe de Bussi, force lui avait t d'admettre
qu'une perfidie semblable tait possible. Et cela lui avait paru si
pitoyable, si grotesque, si risible, que, malgr lui, oubliant tout, il
tait parti d'un clat de rire formidable, furieux, inextinguible.

Et Bussi-Leclerc, si brave qu'il ft, sentit un frisson le parcourir de
la nuque aux talons, et, tout en se renceignant dans les rangs presss
des soldats espagnols, comme s'il ne se ft pas senti en sret, il
commena de regretter amrement d'avoir suivi si scrupuleusement les
perfides conseils de Centurion.

C'est que, au fur et  mesure que le rire se dchanait
irrsistiblement, le chevalier sentait une colre violente, furieuse,
comme il en avait rarement ressenti de pareille, l'envahir tout entier,
au point que lui, qui savait si bien garder son sang-froid dans les
passes les plus critiques, il tait tout  fait hors de lui, et
se sentait incapable de se modrer, encore moins de raisonner ses
impressions.

--Eh quoi! se peut-il que, pour une misrable blessure faite  son
amour-propre, un homme s'avilisse  ce point! Par Pilate! je ne
connaissais pas ce Bussi-Leclerc! Mort du diable! il faut que ce
sclrat soit chti sur l'heure, et je vais l'trangler de mes propres
mains, puisque je n'ai pas d'armes. Ou plutt non; puisque les blessures
d'amour-propre sont les seules qui aient rellement prise sur ce
sacripant, je vais lui infliger une de ces humiliations sanglantes dont
il gardera  jamais le cuisant souvenir!

Livide, hriss, exorbit, effrayant, avec ce rire extravagant qu'il ne
paraissait plus pouvoir rfrner, avec des gestes brusques, saccads,
inconscients, un inapprciable instant il eut toutes les apparences d'un
fou furieux.

Cette impression ne fut pas prouve que par les comparses de cette
scne, car il entendit vaguement Fausta dire d'une voix que l'espoir et
la joie faisaient trembler:

--Oh! serait-il devenu fou? Dj!...

Et une autre voix impassible--celle de d'Espinosa--rpondit:

--Notre besogne serait termine, avant que d'avoir t entreprise.

Dans sa crise nerveuse pousse jusqu' la frnsie, Pardaillan ne les
voyait pas. Ils taient assez loin de lui et ils parlaient bas, et,
pourtant, il perut nettement toutes ces paroles. En lui-mme, en
faisant des efforts dsesprs pour retrouver un peu de calme, il
grommelait:

Or a, j'ai donc l'air d'un fou? Peut-tre le suis-je en effet. Je sens
ma tte qui semble vouloir clater. Il me parat que ma folie, si elle
persistait, serait singulirement agrable  la douce Fausta et  son
digne ami d'Espinosa!

Et, par un effort de volont surhumain, il russit  se matriser, 
retrouver, en partie, sa lucidit.

En mme temps, il se mit en marche, allant droit  Bussi-Leclerc,
imprieusement pouss par cette ide qui dominait en lui: chtier sance
tenante le sclrat.

Et, chose singulire, ds l'instant o il s'branla pour une action
dtermine, tout le reste disparut et son calme lui revint peu  peu.

D'Espinosa, qui observait Pardaillan, en le voyant se diriger vers
Bussi-Leclerc, d'un pas rude, dans une attitude qui ne laissait aucun
doute sur ses intentions, eut un soupon de sourire, et:

--Je crois, dit-il froidement, que, tout dsarm qu'il est, le chevalier
de Pardaillan va faire passer un moment pnible  ce pauvre M. de
Bussi-Leclerc. Quel dommage que cet homme extraordinaire soit contre
nous! Que n'aurions-nous pu entreprendre s'il avait t  nous!

Fausta approuva gravement de la tte, avec un geste qui signifiait: ce
n'est pas notre faute s'il n'est pas  nous. Puis, curieusement,
elle porta ses yeux sur Pardaillan avanant, l'air menaant, sur
Bussi-Leclerc qui reculait au fur et  mesure en jetant  Fausta des
regards qui criaient:

Qu'attendez-vous donc pour le faire saisir?

Mais elle n'eut pas l'air de voir le spadassin, et, se tournant vers
d'Espinosa, avec un sourire aigu, avec un accent aussi froid que le
sien:

--En effet, je ne donnerais pas un denier de l'existence de M. de
Bussi-Leclerc, dit-elle.

--Si vous le dsirez, princesse, nous pouvons faire saisir M. de
Pardaillan sans lui laisser le temps d'excuter ce qu'il mdite.

--Pourquoi? dit Fausta avec une indiffrence ddaigneuse. C'est pour son
propre compte et pour sa propre satisfaction que M. de Bussi-Leclerc a
machin de longue main son coup de tratrise. Qu'il se dbrouille tout
seul. Nous voulons tuer Pardaillan, mais nous savons rendre un hommage
mrit  sa valeur exceptionnelle. Nous reconnaissons loyalement qu'il
est digne de notre respect.

D'Espinosa eut un geste d'indiffrence qui signifiait que, lui aussi, il
se dsintressait compltement du sort de Bussi.

Cependant,  force de reculer devant l'oeil fulgurant du chevalier, il
arriva un moment o Bussi se trouva dans l'impossibilit d'aller
plus loin, arrt qu'il tait par la masse compacte des troupes qui
assistaient  cette scne. Force lui fut donc d'entrer en contact avec
celui qu'il redoutait.

Que craignait-il? A vrai dire, il n'en savait rien.

S'il se ft agi d'changer des coups mortels, quitte  rester lui-mme
sur le carreau, il n'et prouv ni crainte ni hsitation. Il tait
brave, c'tait indniable:

Mais Bussi-Leclerc n'tait pas non plus l'homme fourbe et tortueux que
son dernier geste semblait dnoncer, Pour l'amener  accomplir ce geste
qui le dshonorait  ses propres yeux, il avait fallu un concours
de circonstances spcial. Il avait fallu que le tentateur appart 
l'instant prcis o il se trouvait dans un tat d'esprit voisin de la
dmence, pour lui faire agrer une proposition infamante. Or, il ne faut
pas oublier que Bussi allait se suicider au moment o Centurion tait
intervenu.

Maintenant que l'irrparable tait accompli, Bussi avait, honte de ce
qu'il avait fait. Bussi croyait lire la rprobation sur tous les visages
qui l'environnaient, Bussi avait conscience qu'il s'tait dgrad et
mritait d'tre trait comme tel.

Sa terreur provenait surtout de ce qu'il voyait Pardaillan, sans arme,
rsolu nanmoins  le chtier. Que mditait-il? Quelle sanglante insulte
allait-il lui infliger devant tous ces hommes rassembls? Voil ce qui
le proccupait le plus.

Il ne pouvait aller plus loin. Il jetait autour de lui des regards
sanglants, cherchant instinctivement dans quel trou il pourrait se
terrer, ne voulant pas se laisser chtier ignominieusement--ah! cela
surtout, jamais!--et ne pouvant se rsoudre  faire usage de son fer
pour se soustraire  la poigne de celui qu'il avait exaspr.

Pardaillan, voyant qu'il ne pouvait plus reculer, s'tait arrt  deux
pas de lui. Il tait maintenant aussi froid qu'il s'tait montr hors de
lui l'instant d'avant. Il fit un pas de plus et leva lentement la main.
Puis, se ravisant, il baissa brusquement cette main et dit d'une voix
trangement calme, qui cingla le spadassin:

--Non, par Dieu! je ne veux pas me salir la main sur cette face de
coquin!

Et, avec la mme lenteur souverainement mprisante, avec des gestes
mesurs, comme s'il et eu tout le temps devant lui, comme s'il et t
sr que nulle puissance ne saurait soustraire au chtiment mrit le
misrable qui le regardait avec des yeux hagards, il prit ses gants,
passs  la ceinture, et se ganta froidement, posment.

Alors, Bussi comprit enfin ce qu'il voulait faire. Si Pardaillan l'et
saisi  la gorge, il se ft sans doute laiss trangler sans porter la
main  la garde de son pe. C'et t pour lui une manire comme une
autre d'chapper au dshonneur. Mais cela... ce geste, plus redoutable
que la mort mme, non, non, il ne pouvait le tolrer.

Il eut une suprme rvolte, et, dgainant dans un geste foudroyant, il
hurla d'une voix qui n'avait plus rien d'humain:

--Crve donc comme un chien! puisque tu le veux!...

En mme temps, il levait le bras pour frapper.

Mais il tait dit qu'il n'chapperait pas  son sort.

Aussi prompt que lui, Pardaillan, qui ne le perdait pas de vue, saisit
son poignet d'une main et, de l'autre, la lame par le milieu. Et, tandis
qu'il broyait le poignet dans un effort de ses muscles tendus comme
des fils d'acier, d'un geste brusque, il arrachait l'arme aux doigts
engourdis du spadassin.

Ceci fut rapide comme un clair. En moins de temps qu'il n'en faut pour
le dire, les rles se trouvrent renverss, et c'tait Pardaillan qui,
maintenant, se dressait, l'pe  la main, devant Bussi dsarm.

Tout autre que le chevalier et profit de l'inapprciable force que lui
donnait cette arme conquise pour tenter de se tirer du gupier ou, tout
au moins, de vendre chrement sa vie. Mais, Pardaillan, on le sait,
n'avait pas les ides de tout le monde. Il avait dcid d'infliger 
Bussi la leon qu'il mritait, il s'tait trac une ligne de conduite
sur ce point spcial, et il la suivait imperturbablement, sans se
soucier du reste.

Se voyant dsarm une fois de plus, mais pas de la mme manire que les
fois prcdentes, Bussi-Leclerc croisa ses bras sur sa poitrine et,
retrouvant sa bravoure accoutume, d'une voix qu'il s'efforait de
rendre railleuse, il grina:

--Tue-moi! Tue-moi donc!

De la tte, furieusement, Pardaillan fit: non! et, d'une voix
claironnante:

--Jean Leclerc, tonna-t-il, j'ai voulu t'amener  cette suprme lchet
de tirer le fer contre un homme dsarm. Et tu y es venu, parce que
tu as l'me d'un faquin. Cette pe, avec laquelle tu menaais de me
souffleter, tu es indigne de la porter.

Et, d'un geste violent, il brisait sur son genou la lame en deux, et en
jetait les tronons aux pieds de Bussi-Leclerc, livide, cumant.

Et ceci encore apparaissait comme une bravade si folle que d'Espinosa
murmura:

--Orgueil! orgueil! Cet homme est tout orgueil!

--Non, fit doucement Fausta, qui avait entendu. C'est un fou qui ne
raisonne pas ses impulsions.

Ils se trompaient tous les deux.

Pardaillan reprenait, de sa voix toujours clatante:

--Jean Leclerc, j'ai tenu ton soufflet pour reu. Je pourrais
t'trangler, tu ne pses pas lourd dans mes mains. Je te fais grce de
la vie, Leclerc. Mais, pour qu'il ne soit pas dit qu'une fois dans
ma vie je n'ai pas rendu coup pour coup, ce soufflet, que tu as eu
l'intention de me donner, je te le rends!...

En disant ces mots, il happait Bussi  la ceinture, le tirait  lui
malgr sa rsistance dsespre, et sa main gante, largement ouverte,
s'abattit  toute vole sur la joue du misrable, qui alla rouler 
quelques pas, tourdi par la violence du coup,  moiti vanoui de honte
et de rage, plus encore que par la douleur.

Cette excution sommaire acheve, Pardaillan s'broua comme quelqu'un
qui vient d'achever sa tche, et, du bout des doigts, avec des airs
profondment dgots, il enleva ses gants et les jeta, comme il et
jet une ordure rpugnante.

Ceci fait, avec ce flegme imperturbable qui ne l'avait pas quitt durant
toute cette scne, il se tourna vers Fausta et d'Espinosa, et, son
sourire le plus ingnu aux lvres, il se dirigea droit sur eux.

Mais, sans doute, ses yeux parlaient un langage trs explicite, car
d'Espinosa, qui ne se souciait pas de subir une avanie semblable  celle
de Bussi qu'on emportait hurlant de dsespoir, se hta de faire le signe
attendu par les officiers qui commandaient les troupes.

A ce signal, les soldats s'branlrent en mme temps, dans toutes les
directions, resserrant autour du chevalier le cordon de fer et d'acier
qui l'emprisonnait.

Il lui fut impossible d'approcher du groupe au milieu duquel se tenaient
Fausta et le grand inquisiteur. Il renona  les poursuivre pour faire
face  ce nouveau danger. Il comprenait que, si la manoeuvre des troupes
se prolongeait, il lui serait bientt impossible de faire un mouvement,
et, si la pousse formidable persistait aussi mthodique et obstine, il
risquait fort d'tre press, touff, sans avoir pu esquisser un geste
de dfense. Il grommela, s'en prenant  lui-mme de ce qui arrivait,
comme il avait l'habitude de faire:

Si seulement j'avais la dague que j'ai stupidement jete aprs avoir
estoqu ce taureau!

Il et aussi bien pu regretter l'pe de Bussi qu'il venait de briser 
l'instant mme. Mais il n'avait garde de le faire, et, en cela, il tait
logique avec lui-mme. En effet, cette pe, il ne l'avait conquise que
pour se donner la satisfaction d'en jeter les tronons  la face du
matre d'armes.

Cependant, malgr ses regrets et les invectives qu'il se dispensait
gnreusement, il observait les mouvements de ses assaillants avec cette
froide lucidit qui engendrait chez lui les promptes rsolutions.

Se voyant serr de trop prs, il rsolut de se donner un peu d'air. Pour
ce faire, il projeta ses poings en avant avec une rgularit d'automate,
une prcision pour ainsi dire mcanique, une force dcuple par le
dsespoir de se voir irrmdiablement perdu, pivotant lentement sur
lui-mme, de faon  frapper alternativement chacune des units les plus
rapproches du cercle qui se resserrait de plus en plus.

Et chacun de ses coups tait suivi du bruit mat de la chair violemment
heurte, d'une plainte sourde, d'un gmissement, parfois d'un juron,
parfois d'un cri touff.

Et,  chacun de ses coups, un homme s'affaissait, tait enlev par ceux
qui venaient derrire, pass de main en main, port sur les derrires du
cercle infernal o on s'efforait de le ranimer.

Et, pendant ce temps, l'meute dchane se droulait comme un torrent
imptueux. Partout, sur la piste, sur les gradins, sur le pav de la
place, dans les rues adjacentes, c'tait des soldats aux prises avec le
peuple excit, conduit, guid par les hommes du duc de Castrana.

Partout, c'tait le choc du fer contre le fer, les coups de feu, le
haltement rauque des corps  corps, les plaintes des blesss, et,
par-ci par-l, couvrant l'effroyable tumulte, une formidable clameur
clatait,  la fois cris de ralliement et acclamation:

Carlos! Carlos! Vive le roi Carlos!

Tout de suite, Pardaillan remarqua qu'on le laissait patiemment user ses
forces, sans lui rendre ses coups. Les paroles de Bussi-Leclerc  Fausta
lui revinrent  la mmoire, et, en continuant son horrible besogne, il
songea:

Ils me veulent vivant... J'imagine que Fausta et son digne alli,
d'Espinosa, ne veulent pas que la mort puisse me soustraire aux tortures
qu'ils ont rsolu de m'infliger!

Et, comme ses bras,  force de servir de massues, sans arrt ni repos,
commenaient  prouver une raideur inquitante, il ajouta:

Pourtant, ceux-ci ne vont pas se laisser assommer passivement jusqu'
ce que je sois  bout de souffle. Il faudra bien qu'ils se dcident 
rendre coup pour coup.

Il raisonnait avec un calme admirable en semblable occurrence, et il lui
apparaissait que, le mieux qu'il pt lui advenir, c'tait de recevoir
quelque coup mortel qui l'arracherait au supplice qu'on lui rservait.

Il ne se trompait pas dans ses dductions. Les soldats, en effet,
commenaient  s'nerver. Aux coups mthodiquement assns par
Pardaillan, ils rpondirent par des horions dcochs au petit bonheur.
Il et, sans nul doute, reu le coup mortel qu'il souhaitait, si une
voix imprieuse n'avait arrt net ces tentatives timides, en ordonnant:

Bas les armes, drles!... Prenez-le vivant!

En maugrant, les hommes obirent. Mais, comme il fallait enfin en
finir, comme la patience a des limites et que la leur tait  bout, sans
attendre des ordres qui tardaient trop, ils excutrent la dernire
manoeuvre: c'est--dire que les plus rapprochs sautrent, tous
ensemble, d'un commun accord, sur le chevalier, qui se vit accabl par
le nombre.

Il essaya une suprme rsistance, esprant peut-tre trouver la brute
excite qui, oubliant les instructions reues, lui passerait sa dague au
travers du corps. Mais, soit respect de la consigne, soit conscience de
leur force, pas un ne fit usage de ses armes. Par exemple, les coups de
poing ne lui furent pas mnags, pas plus qu'il ne mnageait les siens.

Un long moment, il tint tte  la meute, en tout pareil au sanglier
accul et coiff par les chiens. Ses vtements taient en lambeaux, du
sang coulait sur ses mains et son visage tait effrayant  voir. Mais ce
n'tait que des corchures insignifiantes. A diffrentes reprises, on le
vit soulever des grappes entires de soldats pendus  ses bras,  ses
jambes,  sa ceinture. Puis,  bout de souffle et de force, cras par
le nombre sans cesse grandissant des assaillants, il finit par plier sur
ses jambes et tomba  terre.

...C'tait fini. Il tait pris.

Mais, les bras et les jambes meurtris par les cordes, il apparaissait
encore si terrible, si tincelant que, malgr qu'il ft impossible
d'esquisser un geste, tant on avait multipli les liens autour de son
corps, une dizaine d'hommes le maintenaient, de leurs poignes rudes, par
surcrot, cependant que les autres formaient le cercle autour de lui.

Il tait debout, cependant. Et son oeil froid et acr se posait avec
une fixit insoutenable sur Fausta, qui assistait, impassible, 
cette lutte gigantesque d'un homme aux prises avec des centaines de
combattants.

Quand elle vit qu'il tait bien pris, bien et dment ficel des pieds
jusqu'aux paules, rduit enfin  l'impuissance, elle s'approcha
lentement de lui, carta d'un geste hautain ceux qui le masquaient  sa
vue, et, s'arrtant devant lui, si prs qu'elle le touchait presque,
elle le considra un long moment en silence.

Elle triomphait enfin! Enfin, elle le tenait  sa merci!

En la voyant s'approcher, Pardaillan avait cru qu'elle venait jouir
de son triomphe. Malgr les liens qui lui meurtrissaient la chair et
comprimaient sa poitrine au point de gner la respiration, malgr la
pese, violente de ceux qui le maintenaient, il s'tait redress en
songeant:

--Mme la Papesse veut savourer toutes les joies de sa victoire... Jolie
victoire!... Un abominable guet-apens, une flonie, une arme lchement
mise sur pied pour s'emparer d'un homme!...

En secouant frntiquement la grappe humaine pendue  ses paules, il
s'tait redress, avait lev la tte, l'avait fixe avec une insistance
agressive, une pointe de raillerie au fond de la prunelle, la narguant
de toute son attitude en attendant qu'elle lui donnt l'occasion de lui
dcocher quelqu'une de ces mordantes rpliques dont il avait le secret.

Fausta se taisait toujours.

Dans son attitude, rien de provoquant, rien du triomphe insolent qu'il
s'attendait  trouver en elle, et, dans ses yeux, qu'il s'attendait 
voir brillants d'une joie insultante, Pardaillan, dconcert, ne lut
qu'indcision et tristesse.

Il fallait que Fausta ft extraordinairement trouble pour s'oublier
au point de laisser lire en partie ses impressions sur son visage, qui
n'exprimait habituellement que les sentiments qu'il lui plaisait de
montrer.

C'est que ce qui lui arrivait l dpassait toutes ses prvisions.

Sincrement, elle avait cru que la haine, chez elle, avait tu l'amour.
Et voici que, au moment o elle tenait enfin l'homme qu'elle croyait
har, elle s'apercevait avec un effarement prodigieux que, ce qu'elle
avait pris pour de la haine, c'tait encore de l'amour. Et, dans son
esprit perdu, elle rlait:

Je l'aime toujours! Ce que j'ai cru de la haine n'tait que le dpit de
me voir ddaigne... car il ne m'aime pas... il ne m'aimera jamais!...
Et, maintenant que je l'ai livr moi-mme, maintenant que j'ai prpar
pour lui le plus effroyable des supplices, je m'aperois que, s'il
disait un mot, s'il m'adressait un sourire, moins encore: un regard
qui ne soit pas indiffrent, je poignarderais de mes mains ce grand
inquisiteur qui me guette, et je mourrais avec lui, si je ne pouvais le
dlivrer. Que faire? Que faire?

Et, longtemps, elle resta ainsi, dsempare, reculant, pour la premire
fois de sa vie, devant la dcision  prendre.

Peu  peu, son esprit s'apaisa, ses traits se durcirent. Elle recula de
deux pas, comme pour marquer qu'elle l'abandonnait  son sort, et, d'une
voix extrmement douce, comme lointaine et voile, elle dit seulement:

--Adieu, Pardaillan!

Et ce fut encore un tonnement chez lui, qui s'attendait  d'autres
paroles.

Mais il n'tait pas homme  se laisser dmonter pour si peu.

--Non pas adieu, railla-t-il, mais au revoir.

Elle secoua la tte ngativement et, avec la mme intonation de douceur
inexprimable, elle rpta:

--Adieu!

--Je vous entends, madame, mais, diantre! on ne me tue pas si aisment.
Vous devez en savoir quelque chose!

Avec obstination, elle fit doucement non, de la tte, et rpta encore:

--Adieu! Tu ne me verras plus.

Une ide affreuse traversa le cerveau de Pardaillan.

Oh! songea-t-il en frissonnant, elle a dit: Tu ne me verras plus.
Ne pouvant parvenir  me tuer, l'abominable crature aurait-elle conu
l'infernal projet de me faire aveugler? Par l'enfer qui l'a vomie, ce
serait trop hideux!

De sa voix toujours dolente et comme lointaine, elle continuait:

--Ou plutt, je m'exprime mal, tu me verras peut-tre, Pardaillan, mais
tu ne me reconnatras pas.

Ouais! pensa le chevalier. Que signifie cette nouvelle nigme? Je
la verrai: donc j'ai des chances de ne pas mourir et de ne pas tre
aveugl, comme je l'ai craint un instant. Bon! Je suis moins mal loti
que je ne pensais. Mais je ne la reconnatrai pas. Que veut dire ce
Tu ne me reconnatras pas? Quelle menace se cache sous ces paroles,
insignifiantes en apparence? Bah! je le verrai bien.

Et, tout haut, avec son plus gracieux sourire:

--Il faudra donc que vous soyez bien mconnaissable! Peut-tre
serez-vous devenue une femme comme toutes les femmes... avec un peu de
coeur et de bont. S'il en est ainsi, je confesse qu'en effet vous serez
si bien change qu'il se pourrait que je ne vous reconnaisse pas.

Fausta le considra une seconde, droit dans les yeux. Il soutint le
regard avec cette ingnuit narquoise qui lui tait particulire.
Comprit-elle qu'elle n'aurait pas le dernier mot avec lui? Etait-elle
lasse du violent combat qui s'tait livr dans son esprit? Toujours
est-il qu'elle se contenta de faire un signe de tte et revint se placer
auprs de d'Espinosa, qui avait assist, muet et impassible,  cette
scne.

--Conduisez le prisonnier au couvent San Pablo, ordonna le grand
inquisiteur.

--Au revoir, princesse! cria Pardaillan, qu'on entranait.



XIII

LES AMOURS DU CHICO

Le couvent de San Pablo tait situ si prs de la place San Francisco
qu'autant vaudrait dire qu'il donnait sur cette place mme.

En temps ordinaire, Pardaillan et son escorte eussent t pour ainsi
dire tout rendus. Il ne faut pas oublier qu'on se battait toujours sur
la place, et un homme froid et mthodique comme d'Espinosa ne pouvait
commettre l'imprudence de faire traverser cette place  son prisonnier
en pareil moment.

Pardaillan tait encadr de deux compagnies d'arquebusiers. Non pas que
le chevalier, ligot comme il l'tait, inspirt des craintes au grand
inquisiteur. Mais, prcisment, ces prcautions, qui eussent pu paratre
ridicules en temps normal, devenaient ncessaires, si l'on songe que
le prisonnier et son escorte pouvaient avoir  passer au milieu des
combattants. Dans la mle, le prisonnier pouvait recevoir quelque coup
mortel, et nous savons que d'Espinosa tenait essentiellement  le garder
vivant. Il pouvait encore--ce qui et t plus fcheux encore--tre
dlivr par les rebelles qui pouvaient le prendre pour l'un des leurs.
La ncessit d'une imposante escorte se trouvait donc amplement
justifie.

Par surcrot de prcautions, le chef de l'escorte fit faire  sa troupe
une infinit de dtours par les petites rues qui avoisinaient la place,
vitant avec soin toutes celles o il percevait les bruits de la
bagarre. En outre, comme le chevalier, entrav par des liens trs
serrs, ne pouvait avancer qu' tous petits pas, il se trouva qu'il
fallut une grande heure pour arriver  ce couvent San Pablo, qu'on et
pu atteindre en quelques minutes.

En ce qui concerne l'meute, nous dirons qu'elle tourna rapidement en
lamentable chauffoure et qu'elle fut rprime avec cette impitoyable
cruaut que Philippe II savait montrer quand il tait sr d'avoir le
dessus.

Et ce fut l une des plus grandes erreurs de Fausta, chef occulte de
cette vaste entreprise qui choua piteusement et fut noye dans le sang.

Devant les hsitations du Torero, de celui qui, pour elle, tait le
prince Carlos, elle avait commis la faute impardonnable de modifier son
plan.

Elle se croyait sre de voir le prince venir  elle, rsolu  lui donner
son nom, et  partager avec elle le trne, pourvu qu'elle le hisst sur
ce trne. Elle se croyait sre de cela. Elle n'en et pas jur cependant
C'est alors qu'elle eut cette ide malheureuse, qui devait consommer la
ruine de ses ambitions, de modifier ses ides premires.

Que lui servirait-il de pousser son succs  fond et de consommer la
ruine de Philippe II si le prince ddaignait ses propositions? Elle
pensait bien que le prince ne pousserait pas la folie jusque-l. C'tait
possible, aprs tout. Qu'arriverait-il alors?

Au lieu d'aller de l'avant et de s'engager  fond, il fallait montrer
 ce prince de quoi elle tait capable et de quelles forces elle
disposait. Nul doute que, lorsqu'il aurait vu et compris, il ne revnt
humble et soumis. Alors, il serait temps d'entreprendre en toute
assurance l'action dfinitive.

Ce plan ainsi modifi fut excut  la lettre. Le Torero fut enlev
par ses partisans sans qu'il ft possible aux troupes royales de
l'approcher. Et l'meute se dchana dans toute son horreur.

Le but que Fausta se proposait se trouva atteint. Alors, les chefs du
mouvement, qui taient dans la confidence, firent circuler l'ordre de la
retraite et s'clipsrent, bientt poursuivis de leurs hommes.

Alors, il ne resta plus en prsence des troupes royales que le bon
populaire, celui qui ne savait rien des dessous de cette affaire.

Alors aussi, ce fut la boucherie pure et simple, car les malheureux
n'avaient, pour la plupart, que quelques mchants couteaux  opposer aux
armes  feu des soldats, et, pour cuirasses, que leur large poitrine.

Nanmoins, ils tinrent bon et se laissrent massacrer bravement.
C'taient des fanatiques du Torero. Ils ne savaient pas, eux, quel tait
ce prince Carlos qu'on acclamait. Ils ne savaient qu'une chose: on
voulait leur enlever leur Torero et, par le Christ crucifi, cela ne se
ferait pas.

Tout a une fin, cependant. Bientt, ceux-l aussi apprirent que le
Torero tait sain et sauf, hors d'atteinte de la griffe royale qui avait
voulu s'abattre sur lui. Comment? Par qui? Peu importe. Ils le surent,
et, ds lors, il devenait inutile de s'exposer plus longtemps.

Et ce fut la dbandade gnrale, il ne resta plus sur la place et dans
les rues que des soldats triomphants... et aussi, hlas! les cadavres
qui jonchaient le sol et les blesss, plus nombreux encore, qu'on
enlevait  la hte.

Cependant, Pardaillan et son escorte arrivaient enfin au couvent San
Pablo. Et, voici qu'au moment de franchir le seuil de sa prison, il
aperut l, au premier rang, qui? le nain Chico en personne.

Mais dans quel tat, grand Dieu!

Ah! il tait joli, le somptueux costume flambant neuf quelques heures
plus tt, ce fameux costume qui l'avantageait si bien et qui lui avait
valu auprs des nobles dames de la cour ce mirifique succs, qui avait
paru si fort contrarier la gentille Juana!

D'abord, plus de toque empanache, et plus de manteau. Ensuite, frips,
dchirs, maculs, les soies et les satins de ce qui avait t
un pourpoint. Des accrocs larges comme la main  ces chausses
resplendissantes. Et, par-ci par-l, des taches rouges qui ressemblaient
singulirement  du sang.

La vrit nous oblige  confesser que le Chico ne paraissait nullement
se soucier des dtails de sa toilette. Haillons ou somptueux habits, il
savait tout porter avec la mme dsinvolte fiert. Il se redressait
tout comme il le faisait sur la piste lorsque les murmures d'admiration
bourdonnaient autour de lui, et il ne perdait pas une ligne de sa
taille, d'homoncule.

Et puis, tiens! s'il tait mal arrang, lui, le Chico, le seigneur
franais, son grand ami, celui qui lui apparaissait comme un dieu,
n'tait gure mieux arrang que lui.

Comment le Chico avait-il pu se faufiler jusque-l? videmment, sa
petite taille l'avait utilement servi. Pourquoi tait-il l? Pour
Pardaillan. Celui-ci n'en douta pas un seul instant.

Il ne disait rien, le petit homme, mais son regard, riv sur les yeux
du prisonnier, parlait pour lui. Et ce regard trahissait une peine si
sincre, une affection si ardente, un dvouement si absolu, une si nave
admiration  le voir si fier au milieu de ses gardes qu'il paraissait
diriger, que ce grand sentimental qu'tait le chevalier de Pardaillan
se sentit doucement mu, dlicieusement rconfort, et qu'il eut 
l'adresse de son petit ami un de ces sourires d'une si poignante douceur
qui avaient le don de bouleverser le petit paria.

Le premier mouvement de Pardaillan fut d'adresser quelques mots au nain.
Mais il rflchit que, dans les circonstances prsentes, il risquait
fort de le compromettre.

Cependant, comme il avait la rage de s'oublier toujours pour songer aux
autres, il aurait bien voulu savoir ce qu'tait devenu son autre ami,
don Csar, sur qui il s'tait promis de veiller et pour qui il s'tait
si imprudemment expos qu'il se trouvait pris. Il adressa donc, en
passant, un regard d'une muette loquence au nain attentif.

Le Chico n'tait pas un sot. Il s'tait senti largement rcompens par
le sourire de Pardaillan et il avait parfaitement compris  quel mobile
il obissait en paraissant ne pas le connatre.

Il comprit aussi parfaitement la signification du coup d'oeil de
Pardaillan qui criait:

Don Csar est-il sauf?

Dans le mme langage muet, il rpondit  l'instant et il fut compris
comme il avait compris lui-mme.

La tte tait la seule partie de son corps qu'il pouvait remuer  son
aise, attendu qu'il n'avait pas t possible de l'enchaner comme le
reste. Pardaillan manifesta donc sa satisfaction par un imperceptible
signe de tte, et il passa de ce pas lourd, lent et maladroit que lui
imposaient ses entraves.

Il s'aperut alors que le Chico, favoris par l'exigut de sa taille,
se faufilait parmi les soldats, d'ailleurs indiffrents, s'attachait
obstinment  ses pas et trouvait moyen de marcher  sa hauteur, comme
s'il avait eu quelque chose  lui communiquer.

Il remarqua galement que le nain serrait dans son poing crisp le
manche de sa minuscule dague, et qu'il jetait sur les hommes de son
escorte des regards chargs de colre qui les eussent infailliblement
jets bas s'ils avaient t des pistolets. Il ne put s'empcher de
penser,  part lui:

Ah! le brave petit homme! Si sa force galait sa bravoure et sa
volont, comme il chargerait ces soldats  qui l'on fait jouer un si
triste rle!

Et il souriait doucement, chaudement rconfort par cette amiti sincre
qui se manifestait en un moment si critique pour lui.

Cependant, il se trouvait maintenant devant la grande porte du couvent.
Porte monumentale, massive, rbarbative, pesante, sournoise par les
guichets visibles ou dissimuls, arrogante et menaante par les clous et
les innombrables serrures.

On dut attendre que les verrous normes fussent tirs avec des
grincements sinistres, que les serrures gantes fussent ouvertes 
l'aide de clefs que le nain Chico et eu bien de la peine  soulever. Il
y eut forcment un temps d'arrt assez long.

Le Chico profita de cet instant, qu'il avait peut-tre prvu, pour se
livrer  une mimique expressive que Pardaillan, qui ne le perdait pas de
vue comprit aisment et qui eut la bonne fortune de passer inaperue,
les gardes du chevalier plaisantant et bavardant entre eux.

Je viendrai ici tous les jours, disaient les gestes du petit homme.

Et les yeux de Pardaillan rpondaient:

Pour quoi faire?

Un haussement d'paules, ds yeux levs au ciel, des mains remontant
jusqu' la tte et retombant mollement, signifiaient:

Est-ce qu'on peut savoir, tiens! Vous serez peut-tre bien aise de
communiquer avec le dehors.

Et Pardaillan de rpondre:

Soit. J'accepte ton dvouement.

Et, d'un sourire, il remerciait.

Maintenant, la, porte tait ouverte. Avant qu'elle se fermt lourdement
sur lui--peut-tre pour toujours--il tourna une dernire fois la tte et
adressa un dernier adieu au nain, dont la physionomie intelligente et
mobile semblait lui crier:

Ne dsesprez pas. Soyez prt  tout. Je ne vous abandonnerai pas!

Pardaillan disparut sous la vote sombre; les soldats ressortirent
et s'loignrent allgrement, et le Chico demeura seul, dans la rue
dserte, ne pouvant se dcider  s'loigner de cette porte qui venait
de se fermer sur le seul homme qui lui et tmoign un peu d'amiti, et
dont la parole chaude et colore avait veill en lui tout un monde de
sensations inconnues.

Le soleil s'teignait lentement  l'horizon; bientt son orbe rouge
disparatrait compltement, la nuit succderait au jour; il n'y avait
plus rien  esprer. Le Chico poussa un gros soupir, et s'loigna
lentement, tristement,  regret.

Il ne remarqua pas le silence pesant qui semblait craser la ville. Il
ne remarqua pas que, hormis les patrouilles qui sillonnaient les rues,
il ne rencontrait aucun passant dans ces rues habituellement si animes
 cette heure.

Il ne remarqua pas les boutiques soigneusement fermes, les portes
verrouilles, les volets hermtiquement clos. Il ne remarqua rien. Il
allait doucement, tout pensif, et, parfois, il sortait de son sein un
parchemin qu'il considrait attentivement, et le remettait vivement dans
sa poitrine, comme s'il et craint qu'on ne le lui volt.

Disons tout de suite que ce parchemin, auquel le nain paraissait
attacher un grand prix, n'tait autre que ce blanc-seing que Centurion
avait obtenu de Barba Roja et qu'il avait vendu  Fausta.

On se souvient peut-tre que Fausta tait descendue dans le caveau
truqu de la maison des Cyprs pour y brler la capsule destine 
empoisonner l'air. En fouillant dans son sein pour y prendre l'tui
contenant le poison qu'elle destinait a Pardaillan. elle avait laiss
tomber ce blanc-seing, sans y prendre garde.

Quelques instants plus tard, Pardaillan avait trouv ce papier, et, ne
pouvant le lire dans l'obscurit, il l'avait pass  sa ceinture. Or,
en rampant sur les dalles pour pier El Chico, le chevalier, sans s'en
apercevoir, avait  son tour laiss tomber ce papier.

De retour  l'auberge de la Tour, il n'avait plus pens  ce chiffon de
papier, dont il ignorait la valeur. Le nain l'avait,  son tour, trouv,
et, comme il savait lire, comme, dans son rduit, il avait de la
lumire, il s'tait rendu compte de la valeur de sa trouvaille et
l'avait soigneusement mise de ct. Son intention tait de remettre ce
parchemin au seigneur franais,  qui il appartenait sans doute, et qui,
en tout cas, saurait, mieux que lui, faire usage de ce document. Les
vnements qui s'taient prcipits l'avaient empch de raliser son
intention.

C'tait donc ce blanc-seing que nous l'avons vu tudier dans la rue. Que
voulait-il en faire? A vrai dire, il n'en savait rien. Il cherchait.
Vaguement, il entrevoyait qu'il pourrait peut-tre s'en servir en faveur
de Pardaillan. Mais comment? C'est ce qu'il s'efforait de trouver.

Une chose l'inquitait: c'est qu'il n'tait pas trs sr que sa
trouvaille et rellement la valeur qu'il lui attribuait. Nous avons dit
qu'il savait lire et mme crire.

Il faut entendre par l qu'il pouvait noncer pniblement et griffonner,
encore plus pniblement, les mots les plus usuels; c'est tout.

Donc, se mfiant de ses capacits, il n'tait pas trs sr de la valeur
du document trouv. Ah! s'il savait t aussi savant que la petite
Juana! Il rsolut soudain d'aller soumettre le prcieux parchemin  la
comptence de son amie qui saurait bien lui dire, elle, ce qu'il en
tait au juste. Ayant dcid, il prit aussitt le chemin de l'auberge de
la Tour.

Notez que Juana l'avait chass et que son splendide costume tait
en loques. Deux raisons qui l'eussent fait reculer en toute autre
circonstance. En effet, quel accueil lui serait fait s'il osait se
prsenter devant elle sans avoir t mand? Quel accueil, surtout, s'il
se prsentait ainsi? Il n'y pensa pas un seul instant.

Il trouva l'auberge  peu prs vide de clients, et cela n'tait pas fait
pour le surprendre aprs les vnements sanglants de l'aprs-midi.
Les quelques personnes attables taient des militaires qui, pour la
plupart, ne faisaient qu'entrer se rafrachir et s'en allaient aussitt.

La petite Juana trnait dans ce petit rduit attenant  la cuisine, et
qui tait comme le bureau de l'htellerie. Elle avait, naturellement,
gard la superbe toilette qu'elle avait endosse pour aller  la
corrida, et, ainsi pare, elle tait sduisante au possible, jolie 
damner un saint, frache comme une rose  peine close, et dans son
riche et lgant costume qui lui seyait  ravir on et dit une marquise
dguise.

En la voyant si jolie dans ses atours des ftes carillonnes, le Chico
sentait son coeur battre la chamade, ses yeux brillrent de plaisir et
une bouffe de sang lui monta au visage.

Mais, rsolu a ne s'occuper que de choses graves,  ne songer qu'
son ami, il arriva ceci, qu'il n'aurait jamais prvu: c'est qu'il se
prsenta avec une assurance qu'elle ne lui avait jamais vue.

Nous n'oserions pas jurer que la mignonne Juana n'avait pas escompt un
peu cette visite de son timide amoureux.

Elle avait d penser que, la course termine, il ne rsisterait pas au
dsir de venir se faire admirer, et elle avait d arranger d'avance la
rception qu'elle lui ferait.

On conoit combien l'attitude si nouvelle et si imprvue du petit homme
la piqua au vif.

Cependant, comme elle tait femme et coquette, elle sut cacher ses
impressions, si bien qu'il ne souponna rien de ce qui se passait en
elle, et ce fut avec son air le plus agressif, de son ton le plus
grondeur qu'elle lana:

--Comment oses-tu reparatre ici quand je t'ai chass? Et dans quel tat
encore. Vierge Sainte! N'es-tu pas honteux de te prsenter ainsi devant
moi?

Pour la premire fois de sa vie, le Chico accueillit cette violente
sortie avec une indiffrence qui accrut son indignation. Il ne rougit
pas, il ne baissa pas la tte, il ne s'excusa pas. Il la regarda
tranquillement en face et, comme s'il n'avait pas entendu, il dit
simplement et trs doucement:

--J'ai besoin de t'entretenir de choses srieuses.

La petite Juana en demeura toute saisie. On lui avait chang sa poupe.
O prenait-il cette tranquille audace? La vrit est que le Chico
n'avait pas conscience de son audace. Il ne songeait qu' Pardaillan et
tout s'effaait devant cette pense. Ce qu'elle prenait pour de l'audace
n'tait que de la distraction.

Juana, tourdie, feignit alors de remarquer ce qu'elle avait vu du
premier coup d'oei, et s'cria:

--Mais tu es couvert de sang! Tu t'es donc battu?

--Ne sais-tu pas ce qui se passe en ville?

--Comment ne le saurais-je pas? On dit qu'il y a eu rbellion, tout est
 feu et  sang, il y a des morts par milliers...

Et son inquitude perant malgr elle, avec une inflexion de voix dont
il ne perut pas la tendresse:

--Tu es donc bless?

--Non. J'ai t clabouss dans la bagarre. Peut-tre ai-je bien quelque
corchure par-ci par-l, mais ce n'est rien. Ce sang n'est pas le mien.
C'est celui des malheureux que j'ai vu tuer devant moi.

Ds l'instant qu'il n'tait pas bless, elle reprit son air grondeur et
dit:

--C'est l que tu t'es fait arranger de la sorte? Qu'avais-tu besoin,
mcrant, de te mler  la bagarre?

--Il le fallait bien.

--Pourquoi le fallait-il? Et quand je pense que je suis alle  cette
course et que je serais peut-tre morte  l'heure qu'il est si j'tais
reste jusqu' la fin!

Ce fut  son tour de plir de crainte:

--Tu es alle  la course?

--H oui! Heureusement la Vierge me protgeait sans doute, car une
subite indisposition de Barbara, qui m'accompagnait, m'a fait quitter
la plazza aprs que le sire de Pardaillan eut si brillamment dagu le
taureau. Aussi demain irai-je faire brler un cierge  la chapelle de
Notre-Dame la Vierge!

Elle mentait effrontment, on le sait. Mais pour rien au monde elle
n'et voulu lui donner cette satisfaction de lui dire qu'elle l'avait vu
dans son triomphe et que c'tait ce qui l'avait fait quitter sa place.

Lui ne vit qu'une chose: c'est que, par bonheur, elle avait pu regagner
paisiblement sa demeure sans se trouver dans la mle, o elle et pu,
en effet, recevoir quelque coup mortel.

--Tu ne sais rien, dit-il avec un air de mystre. On voulait assassiner
le Torero. C'est pour lui qu'on s'est battu. Heureusement ses partisans
l'ont enlev, et maintenant, bien cach, il est hors de l'atteinte de
ses ennemis.

--Sainte Vierge! que me dis-tu l? fit-elle, vivement intresse.

--Ce n'est pas tout. La rbellion dont tu as entendu parler, c'tait en
faveur de don Csar. On dit qu'il est le fils du roi; c'est lui qui est,
parat-il, le lgitime enfant et c'est lui qu'on voulait placer sur le
trne  la place de son pre, le roi Philippe, lui qu'on acclamait sous
le nom de roi Carlos.

Il paraissait trs fier de savoir tout cela, fier surtout de connatre
personnellement un homme qu'on prtendait fils du roi.

Elle, du coup, en oublia et sa feinte colre et son rel dpit, et
joignant ses petites mains:

--Don Csar, fils du roi! s'exclamait-elle. Eh bien,  dire vrai, cela
ne m'tonne pas. J'ai toujours pens qu'il devait tre de trs haute
naissance. Et tu dis qu'il est l'infant lgitime? Qui donc osait
attenter  sa vie?

--Le roi... son pre, dit Chico en baissant la voix.

--Son pre! Est-ce possible? fit-elle incrdule. Il ne savait pas, sans
doute.

--Il savait, au contraire. C'est mme pour cela qu'il voulait le faire
meurtrir. Tout le monde ne sait pas a, mais moi je le sais. Il y a bien
des choses que je sais, tiens! et personne ne s'en doute.

--Mais pourquoi? C'est horrible, cela, qu'un pre veuille faire tuer son
fils!

--Ah! voil! Ceci, c'est ce qu'on appelle la raison d'Etat. Je sais
cela aussi.

Malgr elle, elle eut un coup d'oeil admiratif  l'adresse du petit
homme. C'est vrai, tout de mme, qu'il savait des choses que nul ne
souponnait. Comment s'arrangeait-il pour savoir?

Il reprit trs srieux:

--Je servais de page  don Csar dans sa course. Tu n'as pas pu savoir,
puisque tu tais partie quand nous sommes entrs sur la piste.

Elle savait trs bien. Elle l'avait trs bien vu. N'importe, elle
feignit d'tre surprise. Lui continua:

--Tu comprends que je devais savoir o on le conduisait. Je l'ai suivi.
C'est l que j'ai t si mal arrang.

Et avec un soupir de regret:

--J'avais un si beau costume... tout neuf. Si tu m'avais vu! Regarde
donc dans quel tat on l'a mis.

Oui, oui, elle voyait. Elle comprenait aussi. Il ne pouvait plus tre
question de gronder. Il avait fait son devoir en suivant son matre, le
petit homme; c'tait bien.

--Ce n'est pas tout, reprit tristement le Chico. J'ai encore une
nouvelle  t'apprendre... une mauvaise nouvelle, Juana.

--Parle... Tu me fais frmir.

--On a arrt le sire de Pardaillan.

Il tait persuad qu'elle allait s'effondrer  cette nouvelle. Pas du
tout, elle reut le coup avec un calme qui le dconcerta. Voyant qu'elle
se taisait, il dit doucement:

--Tu as du chagrin?

--Oui, dit-elle simplement.

--Tu l'aimes toujours?

Elle le considra avec un tonnement qui n'tait pas jou.

--Oui, dit-elle, je l'aime, mais pas comme tu penses.

--Oh! fit-il tout saisi, pourtant tu m'as dit...

--J'aime le sire de Pardaillan, interrompit-elle, comme un bon et brave
gentilhomme qu'il est. Je l'aime comme un frre an, mais pas plus.
N'oublie pas cela, Chico. Ne l'oublie plus jamais.

--Tiens! fit-il rayonnant, et moi qui me figurais...

--Encore! dit-elle avec un commencement d'impatience. Comment faut-il
donc te dire les choses pour que tu les comprennes?

Il se mit  rire de bon coeur. Il et t compltement heureux s'il
avait su Pardaillan hors de danger. Il dit:

--Oh! je comprends, va. Alors, si tu aimes le seigneur de Pardaillan
comme un frre, tu voudras bien m'aider  le tirer de sa prison.

--De tout mon coeur, fit-elle spontanment.

--Bon! c'est l'essentiel.

--Mais pourquoi l'a-t-on arrt? Comment?

--Pourquoi? Je n'en sais rien. Comment? Je le sais. J'tais l, j'ai
tout vu. Je l'ai suivi, lui aussi, jusqu' sa prison. On l'a enferm au
couvent San Pablo.

Tu l'as suivi! Pour quoi faire?

--Pour savoir o on l'enfermait, tiens! Pour tcher de le dlivrer.

--Tu veux le dlivrer? Toi? Tu l'aimes donc?

--Oui, je l'aime. Le seigneur de Pardaillan, pour moi, c'est plus que le
seigneur Dieu. Je donnerais mon sang goutte  goutte pour le tirer des
griffes qui l'ont frapp. C'est que tu ne sais pas, Juana, quel homme
c'est. Si tu les avais vus! Sais-tu combien ils se sont mis pour
l'arrter? Des compagnies et des compagnies. Partout il y en avait et
ils taient tous l pour lui. Et Mgr d'Espinosa aussi, et la princesse
trangre aussi, que j'ai bien reconnue, malgr qu'elle et pris des
habits d'homme. Ils taient mille peut-tre pour l'arrter, lui tout
seul. Et il tait dsarm. Et il en a assomm  coups de poing. Si tu
avais vu!...

Voil maintenant que le Chico, si peu loquace habituellement, parlait,
parlait sans s'arrter, et s'enthousiasmait et s'exaltait. Et ce n'tait
pas  son sujet,  elle, qui. Jusqu' ce jour, avait t l'unique et
constante proccupation du petit homme, elle le savait bien. Aussi la
petite Juana allait de surprise en surprise.

C'tait  croire qu'elle n'existait plus pour lui. C'tait
l'abomination, la dsolation, l'immolation, la fin des fins, quoi! A qui
se fier, bonne Vierge! aprs pareille trahison!

Pour l'amener  se dpartir de cette inconcevable froideur, elle avait
mis en oeuvre tout l'arsenal compliqu et redoutable de ses petites
ruses puriles de coquette ingnue, elle avait eu recours aux mille et
un stratagmes qui d'ordinaire, lui russissaient si bien.

D'un geste machinal, elle avait enlev la fleur pose dans ses cheveux.
Elle avait jou distraitement avec, l'avait porte,  diffrentes
reprises,  ses lvres, comme pour en respirer le parfum, et finalement
l'avait laisse tomber... par mgarde. Il n'avait pas bronch.
Navement, elle pensa qu'il ne voyait peut-tre pas la fleur qu'elle lui
jetait.

Sans en avoir l'air, elle l'avait pousse du bout du pied jusqu' ce
qu'elle ft bien en vidence. Et lui qui, autrefois, n'et pas manqu
d'implorer la faveur d'emporter cette fleur, ou qui l'et sournoisement
ramasse et cache prcieusement dans son sein, il l'avait laisse
o elle l'avait pousse. Assurment, c'est qu'il ne voulait pas la
ramasser, le mcrant! Quelle humiliation!

Il avait un culte spcial pour le pied d'enfant de sa petite matresse.
Il aimait  s'accroupir devant elle et, tabouret vivant, il plaait
ses petits pieds sur lui et, tandis qu'elle babillait, il coutait
gravement, les caressant doucement, en des gestes frleurs, avec
l'apprhension vague de les abmer, et quelquefois il s'oubliait jusqu'
poser dvotement ses lvres dessus, au hasard de la rencontre.

Elle le laissait faire. Parfois, par des roueries innocentes, elle
stimulait sa timidit naturelle, afin de l'amener, sans en avoir l'air,
 ce jeu qu'elle partageait avec un plaisir rel, quoique dissimul,
trs sensible qu'elle tait, sous son apparence indiffrente,  cette
adoration spciale.

C'est que, sans le vouloir et sans le savoir, c'tait elle-mme qui
avait jet en lui le germe de cette prfrence, peut-tre bizarre,
trouvera-t-on, et qui l'avait entretenu et cultiv au point d'en faire
une passion.

En effet, elle avait toutes les coquetteries innes. Mais elle n'et
pas t l'Andalouse de pure race qu'elle tait, si elle n'avait pas eu
par-dessus tout la coquetterie, la fiert, pourrait-on dire, de son
pied, rellement trs petit, trs joli.

Ayant vu chouer toutes ses petites ruses, elle avait eu recours au
suprme moyen qu'elle avait tout lieu de croire infaillible, et ses
jambes fines et nerveuses, moules dans des bas de soie brode, comme en
portaient les grandes dames, ses petits pieds  l'aise dans de mignons
et minuscules souliers de satin, s'taient mis  s'agiter et se
trmousser, s'efforant d'attirer  eux l'attention du rcalcitrant. Et,
comme il ne paraissait pas voir, elle s'tait dcide  repousser petit
 petit le tabouret sur lequel elle posait ses pieds.

Il tait bien grand et bien lourd, en chne massif, ce diable de
tabouret. N'importe, elle avait russi  le pousser si bien que, toute
petite dans son immense fauteuil, elle se trouva bientt les jambes
pendantes sans un point d'appui o poser ses extrmits. Elle esprait
ainsi amener le Chico  remplacer le tabouret.

En toute autre circonstance, le nain se ft empress de profiter de
l'aubaine. Mais il avait autre chose de plus srieux en tte, et il sut
rsister hroquement  la tentation.

Et le Chico, si peu bavard d'habitude, ne tarissait pas de s'merveiller
sur le compte du sire de Pardaillan, son grand ami, pour qui il
dlaissait et paraissait ddaigner celle qui, jusqu' ce jour, avait
seule exist pour lui.

Or, comme il s'agissait du salut de Pardaillan, Juana ne savait plus
si elle devait s'indigner du changement d'attitude du nain ou si elle
devait s'en montrer ravie. Elle ne savait plus si elle devait le
fliciter ou l'accabler de reproches et d'injures.

En effet, malgr le calme apparent avec lequel elle avait accueilli la
nouvelle de l'arrestation de Pardaillan, si le Chico avait t moins
proccup, il aurait remarqu sa pleur soudaine et l'clat trop
brillant de ses yeux.

Est-ce  dire qu'elle aimait Pardaillan? Peut-tre, tout au fond de son
coeur, gardait-elle encore un sentiment trs tendre pour lui. Peut-tre!
Ce qu'il y a de certain, c'est que, aprs l'entretien mystrieux qu'elle
avait eu avec le chevalier, elle avait sincrement renonc  cet amour
romanesque.

Trs sincrement encore, sous l'influence des conseils fraternels de
Pardaillan, elle s'tait tourne vers le Chico, avec l'espoir de trouver
en lui ce bonheur qu'elle savait insaisissable et impossible avec
l'autre.

Ce qui est non moins certain, c'est que, en laissant tout sentiment
amoureux de ct, elle ne pouvait pas rester indiffrente au sort de
Pardaillan. Elle avait dit le mot exact quand elle avait dit au Chico
qu'elle aimait Pardaillan comme un frre an.

Dans ces conditions, comme le nain, elle devait tre dispose  tenter
l'impossible, mme  sacrifier sa vie au besoin, pour le secourir.

Pour le Chico, les entretiens qu'il avait eus avec Pardaillan avaient
compltement dissip cette jalousie furieuse qui avait fait de lui le
complice de Fausta. Il savait que Juana ne serait jamais qu'une petite
amie pour le chevalier. S'il avait gard le moindre doute  cet gard,
les paroles de Juana lui disant qu'elle considrait Pardaillan comme un
frre eussent fait tomber ce doute.

Malheureusement pour lui, influenc sans doute par ce qu'il avait
accoutum d'entendre sur son compte, vivant sans cesse dans la solitude,
il s'exagrait outre mesure son infriorit physique.

Tout ce que Pardaillan avait pu lui dire sur ce sujet n'tait pas
parvenu  l'branler. Il restait immuablement convaincu que jamais
aucune femme, ft-elle petite et mignonne comme Juana, ne voudrait de
lui pour poux.

Ayant cette ide bien ancre dans la tte, pour qu'il ost avouer son
amour, il et fallu qu'il ft sur le point d'expirer; ou bien que
Juana elle-mme, renversant les rles, parlt la premire. Mais ceci
n'arriverait jamais, n'est-ce pas? Il savait bien que Juana ne l'aimait
que comme un frre. Celui qu'elle aimait, quoi qu'elle en dt, c'tait
Pardaillan.

De mme que lui savait que Juana ne serait jamais  lui, elle devait
savoir, elle, qu'elle ne serait jamais  Pardaillan. Ce n'tait pas au
moment o il pensait qu'elle devait prouver une peine affreuse qu'il
trouverait le courage de dire ce qu'il n'avait jamais os dire jusqu'
ce jour. De l, cette rserve excessive que Juana prenait pour de la
froideur et de l'indiffrence.

D'autre part, il pensait que le meilleur moyen de tmoigner son amour
tait de ne paratre s'occuper que de Pardaillan,  qui, sans nul doute,
elle pensait exclusivement. Et, comme sur ce point il tait en outre
pouss par son amiti ardente, il n'avait pas beaucoup de peine  rester
dans le rle qu'il s'tait dict.

Quant  Juana, consciente de la distance qui la sparait de Pardaillan,
ramene au sens de la ralit par des paroles douces, mais fermes,
claire par la logique d'un raisonnement serr, elle avait compris
qu'il lui fallait renoncer  un rve chimrique. Son amour pour
Pardaillan n'avait pas encore des racines telles qu'elle ne pt
l'extirper sans trop de douleur. Elle s'tait rsigne.

Forcment, elle devait se tourner vers le Chico. Elle le devait d'autant
plus que Pardaillan, qu'elle admirait dj, par quelques confidences
discrtes et avec ce tact qu'il puisait dans la bont de son coeur,
avait su lui imposer un sentiment respectueux qu'elle ignorait avant.

Or, Pardaillan, qu'elle respectait et admirait, lui avait dit le plus
grand bien du Chico. Or, elle savait qu'un tel homme n'adresserait pas
un compliment qui ne ft pleinement mrit. De ceci, il tait rsult
que, si Pardaillan avait gagn son respect, les affaires amoureuses du
nain, grce  lui, avaient fait un progrs considrable.

En ralit, elle aimait le nain plus qu'elle ne le croyait. Mais son
amour n'tait pas encore assez violent pour l'amener  fouler aux pieds
la pudeur de la jeune fille en la faisant parler la premire.

Or, avec un timide de la force du Chico, elle n'avait pas d'autre
alternative pour liquider la question. S'il avait fait une partie du
chemin, s'il l'avait berce de mots doux comme il en trouvait parfois,
s'il avait eu cette attitude et ces caresses chastes qui troublent
nanmoins, peut-tre il et pu l'affoler au point de lui faire oublier
sa retenue.

Mais voil que, par malheur, le Chico s'avisait, bien mal  propos, de
rsister  toutes ses avances et de se tenir sur une rserve qui pouvait
lui paratre de la froideur. Alors qu'elle et voulu ne parler que
d'eux-mmes, voil qu'il ne parlait, lui, que de Pardaillan. C'tait
dsesprant; elle l'et battu si elle ne se ft retenue.

Au bout du compte, navement, sans malice et sans calcul d'aucune sorte,
peut-tre le Chico avait-il trouv, sans le chercher, le meilleur
moyen de forcer le coeur de celle qui, de son ct, sans s'en douter
assurment, l'aimait peut-tre autant qu'elle en tait aime.

Ayant vu ses petites ruses chouer les unes aprs les autres, Juana se
rsigna  ne pas sortir du sujet de conversation qu'il plaisait au Chico
de lui imposer, esprant bien se rattraper aprs et reprendre, avec
succs, elle l'esprait, ses efforts interrompus pour l'amener  se
dclarer.

Pour tre juste, nous devons ajouter que la certitude qu'elle avait
qu'il ne serait question que de Pardaillan, jointe  la volont bien
arrte de le sauver, si c'tait possible, aidrent puissamment  la
faire patienter.

--Seigneur Dieu! dit-elle, avec une pointe d'amertume, comme tu en
parles! Que t'a-t-il donc fait que tu lui es si dvou?

--Il m'a dit des choses!... des choses que personne ne m'avait jamais
dites, rpondit nigmatiquement le nain. Mais, toi-mme, Juana, n'es-tu
pas rsolue  le soustraire au supplice qui l'attend?

--Oui, bien, et de tout mon coeur. Je te l'ai dit.

--Tu sais qu'il pourrait nous en cuire de mettre ainsi notre nez dans
les affaires d'Etat. Le moins qui pourrait nous arriver serait d'tre
pendus haut et court. Et je crois bien que nous ferions pralablement
connaissance avec la torture.

Il disait cela avec un calme extraordinaire. Pourquoi le lui disait-il?
Pour l'effrayer? Pour la faire reculer? Non, car il tait bien rsolu 
se passer d'elle et  ne pas la compromettre. Il voulait bien risquer
sa vie et mme la torture pour son ami. Mais l'imposer  elle, la voir
mourir! Allons donc! Est-ce que c'tait possible, cela!

Tout ce qu'il voulait d'elle, c'tait d'tre renseign sur la valeur de
sa trouvaille.

Et puis, aprs tout, il lui paraissait juste et lgitime qu'elle connt
la valeur exacte du sacrifice qu'il faisait. Il n'avait que vingt ans,
il avait bien quelques raisons de tenir  la vie. Et, s'il faisait
l'abandon de cette vie, il tenait  ce qu'elle n'ignort pas qu'il
l'avait fait  bon escient.

Elle, en entendant parler de pendaison et de torture, n'avait pu tout
d'abord rprimer un long frisson.

Mais peut-tre, sans le savoir, avait-elle, comme le Chico, une me
vaillante? Peut-tre le romanesque relev par un danger mortel avait-il
un attrait particulier pour elle?

Peut-tre aussi l'aventure prilleuse  tenter se prsentait-elle  une
heure o elle tait dans l'tat d'esprit qu'il fallait pour la lui faire
accepter? Nous pencherions plutt pour cette raison.

En ralit, l'amour tait apparu  son coeur vierge sous les apparences
de deux hommes qui taient deux antithses vivantes: Pardaillan qui, au
moral sinon au physique, lui apparaissait comme un gant, et le Chico
qui, au physique comme au moral, tait une rduction d'homme infiniment
gracieuse.

Longtemps, elle avait hsit entre ces deux hommes, attire par la force
de l'un presque autant que sollicite par la faiblesse de l'autre.
Brusquement, raisonne par l'un au profit de l'autre, elle s'tait
dcide  choisir. Et voici que, maintenant que son choix tait fait en
faveur du plus faible, elle se trouvait menace de les perdre tous les
deux  la fois.

Celui qui n'avait pas voulu d'elle, condamn par un pouvoir redoutable
entre tous: l'Inquisition. Celui qu'elle avait accept, ne pouvant avoir
l'autre, se dvouant inutilement au salut du premier. Tout l'univers
pour elle se rsumait en ces deux hommes. Eux morts, que ferait-elle
dans la vie?

Le Chico s'ignorait lui-mme, comment aurait-elle pu le deviner? Il
avait fallu pour cela l'oeil pntrant de Pardaillan.

Le petit homme ne s'tait pas rendu compte de la froide intrpidit avec
laquelle il avait envisag le sort qui pouvait tre le sien s'il se
lanait dans l'aventure qu'il mditait.

Comme il n'tait pas sot, il raisonnait avec une logique serre que lui
eussent envie bien des hommes rputs habiles. D'ailleurs, dans cette
existence de solitaire qu'il menait depuis de longues annes, il avait
contract l'habitude de rflchir longtemps et de ne parler et d'agir
qu' bon escient.

Pour lui, la question tait trs simple: il l'avait assez mdite...
Il allait se mettre en lutte contre le pouvoir le plus formidable qui
existt. videmment, lui, pauvre, solitaire, faible, d'intelligence
mdiocre--c'est lui qui parle--ne disposant d'aucune aide, d'aucune
ressource, il serait infailliblement battu. Or, la partie perdue pour
lui, c'tait sa tte qui tombait. Tiens! ce n'tait pas difficile 
comprendre, cela!

Tout se rsumait donc  ceci: fallait-il risquer sa tte pour une chance
infime? Oui ou non? Il avait dcid que ce serait oui.

Si le Chico n'avait pas conscience de son hrosme, Juana, en revanche,
s'en rendait fort bien compte. Il se rvlait  elle sous un jour qui
lui tait compltement mconnu.

Le jouet que, tyran au petit pied, elle avait accoutum de tourner au
gr de son humeur, avait disparu. Disparu aussi l'enfant qu'elle se
plaisait  couvrir de sa protection. C'tait un vrai homme qui pouvait
devenir son matre.

Elle ne doutait pas qu'il ne russt  sauver une fois encore celui
qu'il appelait son grand ami. Et, plus le nain grandissait dans son
esprit, plus elle sentait l'apprhension l'envahir. Elle qui, jusqu'
ce jour, s'tait crue bien suprieure  lui, elle qui l'avait toujours
domin, elle courbait la tte, et, dans une humilit sincre, treinte
par les affres du doute, elle se demandait si elle tait digne de lui.

C'tait elle qui, maintenant, tremblait et rougissait; elle, dont les
yeux suppliants semblaient mendier un mot doux, une caresse; elle qui se
montrait douce, soumise et rsigne; lui qui, en apparence, se montrait
indiffrent, trs calme, trs matre de soi et qui donnait l une preuve
d'nergie extraordinaire dans un si petit corps, car son coeur battait 
se rompre dans sa poitrine, et il avait des envies folles de se jeter 
ses pieds, de baiser ses mains de patricienne, fines et blanches, qui
semblaient appeler ses lvres.

Aussi,  l'avertissement charitable qu'il lui donnait, bien persuade,
d'ailleurs, qu'il tait de force  surmonter tous les obstacles, avec
un regard voil de tendresse, avec un sourire  la fois soumis et
provocant, elle rpondit, sans hsiter:

--Puisque tu risques la torture, je la veux risquer avec toi.

Ayant dit ces mots, elle rougit. Dans son ide, il lui semblait qu'on ne
pouvait pas dire plus clairement:

--Je t'aime assez pour braver mme la torture, si c'est avec toi.

Malheureusement, il tait dit que le malentendu se prolongerait entre
eux et les sparerait implacablement. Le Chico traduisit: J'aime le
sire de Pardaillan assez pour risquer la torture pour lui. Il sentit
son coeur se serrer et il se raidit pour ne pas laisser voir la douleur
qui le tenaillait tandis qu'il clamait dans sa pense:

Elle l'aime toujours, d'un amour qui n'a rien de fraternel, quoi
qu'elle en dise. Allons, c'est dit, je tenterai l'impossible, et du
diable si je n'y laisse ma peau.

Et, tout haut, d'une voix qui tremblait un peu, avec une grande douceur
et reprenant ses propres paroles:

--Que t'a-t-il donc fait que tu lui es si dvoue?

Et l'horrible malentendu s'accentua encore.

Elle eut une lueur de triomphe dans son oeil doux. Le Chico tait
jaloux, donc il l'aimait encore. Sotte qui s'tait fait tant de mauvais
sang! Alors, avec un sourire malicieux, croyant l'amener  se dclarer
enfin, elle minauda:

Il m'a dit des choses... des choses que nul ne m'avait jamais dites
avant lui.

A son tour, elle reprenait les propres paroles du Chico et elle les
disait en badinant, croyant faire une plaisanterie et exciter sa
jalousie.

Le nain comprit autre chose.

Pardaillan lui avait dit et rpt:

Je n'aime pas et je n'aimerai jamais ta Juana. Mon coeur est mort, il y
a longtemps.

Il avait encore dans l'oreille le ton douloureux sur lequel ces paroles
avaient t dites. Il ne doutait pas qu'elles ne fussent l'expression
de la vrit. Il ne redoutait rien de Pardaillan, un instinct sr lui
assurait que le seigneur franais tait la loyaut mme. Pardaillan
avait ajout:

Ta Juana ne m'aime pas, ne m'a jamais aim.

Et, l, le doute le reprenait. Tant que son grand ami ne parlait que de
lui-mme, il pouvait s'en rapporter  lui et le croire sur parole. Mais,
lorsqu'il parlait des autres, il pouvait se tromper. D'aprs les paroles
de Juana, il croyait comprendre que Pardaillan avait d lui parler, la
moraliser, lui faire entendre qu'elle n'avait rien  esprer de lui.
Cependant, Juana ne reculait pas devant l'vocation terrifiante de la
torture et revendiquait, avec un calme souriant, son droit  participer
au sauvetage de celui qu'elle aimait encore et malgr tout. Pour lui,
c'tait clair et simple: Juana aimerait, sans espoir et jusqu' la mort,
le sire de Pardaillan, comme lui il aimerait Juana jusqu' la mort
et sans espoir. Ds lors,  quoi bon vivre? Sa rsolution devint
irrvocable. Il se condamnait lui-mme.

Jamais Juana n'appartiendrait physiquement  Pardaillan, puisqu'il n'en
voulait pas. Elle devait bien le savoir puisqu'elle prfrait la
mort. Alors, lui, il et considr comme une bassesse de chercher 
l'attendrir.

Et le malentendu qui s'tait lev entre eux acheva de les sparer.

Le Chico se contenta d'acquiescer d'un signe de tte  ce qu'elle venait
de dire, et, tirant de son sein le blanc-seing trouv, il dit avec
une froideur sous laquelle il s'efforait de cacher ses vritables
sentiments:

--Toi qui es savante, regarde ce parchemin, dis-moi ce que c'est et ce
qu'il vaut.

La petite Juana sentit une larme monter  ses yeux. Elle avait espr le
faire parler et voici qu'il se montrait plus froid, plus cassant qu'il
n'avait t depuis le dbut de cet entretien.

Elle se raidit pour refouler la larme prte  jaillir, elle prit
tristement le parchemin qu'il lui tendait et l'tudia en s'efforant
d'imiter son attitude glaciale.

--Mais, fit-elle, aprs un rapide examen, je ne vois rien l que deux
cachets et deux signatures, sous des formules inacheves.

--Mais les signatures, les cachets, les connais-tu, Juana?

--Le cachet et la signature du roi, le cachet et la signature de
monseigneur le grand inquisiteur.

--En es-tu bien sre?

--Sans doute! Je sais lire, je pense: Nous, Philippe, par la grce de
Dieu, roi... mandons et ordonnons...  tous reprsentants de l'autorit
religieuse, civile, militaire... Et plus bas: Inigo d'Espinosa,
cardinal-archevque, grand inquisiteur d'tat. N'as-tu pas vu ces
cachets au bas de l'ordonnance? Ce sont bien les mmes. Nul doute n'est
possible.

--C'est bien ce que j'avais pens. Ceci, c'est ce qu'on appelle un
blanc-seing. On remplit les blancs  sa guise et on se trouve couvert
par la signature du roi... et tout le monde doit obir aux ordres donns
en vertu de ce parchemin.

--O t'es-tu procur cela?

--Peu importe. L'essentiel est que je l'ai. Je sais ce que je voulais
savoir. Je vais te quitter. Il ne faudra dire  me qui vive que tu m'as
vu en possession de ce parchemin.

--Pourquoi? Que veux-tu en faire?

--Ce que je veux en faire? Je n'en sais rien encore. Je cherche. Et, 
force de chercher, je finirai bien par trouver. Pourquoi? Parce que
je compte me servir de ce blanc-seing pour dlivrer le seigneur
de Pardaillan. Tu comprends, Juana, si on savait que cet ordre ne
m'appartient pas et qu'il a t rempli arbitrairement, ce serait ma mort
certaine, ce qui ne tirerait pas  bien grande consquence, je le sais.
Ce serait aussi la perte de M. de Pardaillan, et ceci est beaucoup plus
important. Voil pourquoi je te prie de me garder le secret le plus
absolu. Il y va du salut de celui que nous voulons sauver tous les deux.

Il se donnait bien du mal pour lui faire comprendre qu'elle devait se
taire pour l'amour de Pardaillan. Il ne se doutait pas qu'il avait
donn la meilleure de toutes les raisons en disant: Ce serait ma mort
certaine, et qu'il et pu se dispenser d'ajouter un mot de plus.

Juana avait frmi. La gorge serre par l'motion qui la peignait, elle
murmura en joignant les mains dans un geste implorant:

--Tu peux tre tranquille... on me tuera plutt que de m'arracher une
parole sur ce sujet.

Doucement, sans dpit, avec un ple sourire:

--Oh! je sais, dit-il. Tu garderas le secret.

Et, trs las, cras par l'effort qu'il faisait pour se contenir, il
s'inclina devant elle et murmura:

--Adieu, Juana!

Et, sans ajouter un mot, sans un geste, il se dirigea vers la porte.

Alors, son coeur,  elle, clata. Comment, il s'en allait ainsi, sans
un mot d'amiti, aprs un adieu sec et froid, un adieu sinistre
qui semblait sous-entendre qu'elle ne le reverrait plus! Ple et
dfaillante, elle se dressa toute droite sur son grand tabouret de
bois, et, l'esprit chavir, un seul mot, un nom jaillit de ses lvres
frmissantes, comme un appel perdu:

--Chico!

Ce nom ainsi lanc, c'tait un aveu.

Remu jusqu'au fond des entrailles, il se retourna brusquement. Dans un
geste machinal, elle lui tendait les deux mains. Elle avait  peu prs
perdu conscience de ses actes. Si le Chico s'tait jet sur ses mains
pour les baiser, elle l'et certainement saisi dans ses bras, l'et
soulev et press sur son coeur, et c'et t enfin le dnouement
radieux de cette fantastique idylle.

Mais, sous son apparence frle, il faut croire que le nain cachait une
volont de fer;  son appel, il s'arrta et fit deux pas vers elle. Mais
il n'alla pas plus loin. Il ne dit pas un mot, ne fit pas un geste, et,
impassible, il attendit qu'elle s'expliqut.

Elle passa sa main sur son front brlant, comme si elle et senti
sa raison l'abandonner, et, les yeux noys de larmes, elle balbutia
machinalement:

--Tu t'en vas?... Tu me quittes? Ainsi... N'as-tu donc rien d'autre  me
dire?

Et comme ses yeux parlaient en posant cette question! Il fallait tre
aveugle et fou connue le Chico pour ne pas voir et ne pas comprendre.
Brusquement, il se frappa le front comme quelqu'un qui se souvient tout
 coup.

--Et la Giralda? s'cria-t-il.

Du coup, elle sentit la colre l'envahir. Quoi! pas un mot, pas un
geste? Toujours la mme indiffrence glaciale? Il pensait  tout le
monde, hormis  elle. C'en tait trop. Ses bras, qu'elle tendait
vaguement vers lui, s'abaissrent lentement, son oeil se fit dur, un pli
amer arqua sa lvre pourpre, et elle gronda, agressive:

--Tu t'intresses bien  elle!... T'aurait-elle dit aussi des choses que
nulle ne t'a dites?

Il la regarda d'un air tonn et, gravement:

--C'est la fiance de don Csar! dit-il. Ne suis-je pas le page du
Torero?

Elle comprit le sens de ces paroles. Elle eut honte de son accs de
jalousie, et elle baissa la tte en rougissant.

--C'est vrai, balbutia-t-elle.

--Ne l'as-tu pas vue? continua d'interroger le Chico. Elle tait  la
corrida. Don Csar a t enlev au moment o il se dirigeait vers elle
pour lui faire hommage du flot de rubans conquis sur le taureau. Elle a
d se trouver prise dans la mle. Pourvu qu'il ne lui soit pas arriv
malheur!

--Peut-tre a-t-elle pu se sauver  temps. Je la verrai sans doute avant
la nuit. C'est ici qu'elle viendra srement s'enqurir de son fianc.

Le nain hocha la tte d'un air pensif.

--Elle ne viendra pas, dit-il.

--Qu'en sais-tu?

--Elle tait entoure de cavaliers qui me paraissaient suspects. J'ai
cru reconnatre dans le tas la gueule de loup de ce sacripant de don
Gaspar Barrigon.

--Qu'est-ce que ce don Gaspar Barrigon?

--Comme qui dirait le sergent de Centurion. La Giralda, je le crains,
a d tre victime'de quelque tentative d'enlvement comme celle que
j'avais dj surprise. Centurion est tenace et, pour moi, il y a du
Barba Roja l-dessous!

--Dans tous les cas, dit Juana, si elle revient, tu peux tre
tranquille. Je la cacherai ici et je veillerai sur elle. Je l'aime comme
une soeur. Elle est si bonne, si tendre, si jolie!

Ds l'instant o sa jalousie n'tait pas en cause, elle savait rendre 
chacun la justice qui lui tait due.

Le Chico approuva gravement de la tte, et:

--Je sais o est enferm M. de Pardaillan, dit-il; j'ai vu o l'on a
conduit don Csar. Il faut que je sache maintenant ce qu'est devenue la
Giralda; et, si elle a t enleve, comme je le crois, il faut que je
dcouvre o on l'a enferme. Demain, peut-tre, don Csar quittera sa
retraite, et je veux tre  mme de le renseigner. Je n'ai donc pas un
instant  perdre. Est-ce tout ce que tu avais  me dire, Juana?

Elle eut une seconde d'hsitation et murmura faiblement:

--Oui!

--En ce cas, adieu, Juana!

--Pourquoi adieu? s'cria-t-elle, emporte malgr elle. C'est la
deuxime fois que tu prononces ce mot qui me serre le coeur. Pourquoi
pas au revoir? Ne te reverrai-je donc plus?

--Si fait bien.

Elle le regarda fixement. Il lui semblait qu'il lui cachait quelque
chose. Son sourire et ses paroles sonnaient faux.

--Quand? insista-t-elle en le tenant sous son regard.

vasivement, il rpondit:

--Je ne peux pas te dire, tiens! Peut-tre demain, peut-tre dans
quelques Jours. Cela dpendra des vnements.

Alors, comme il paraissait uniquement proccup des autres et non
d'elle, elle crut bien faire en disant:

--N'est-il pas entendu que je dois t'aider dans la dlivrance du
chevalier de Pardaillan? Il faut bien que tu me dises, quand le moment
sera venu, en quoi je pourrai t'tre utile.

Et, lui, il comprit que c'tait surtout cela: la dlivrance de
Pardaillan qui lui tenait au coeur. Mais il tait bien rsolu  se
passer d'elle. Pour rien au monde, il n'et voulu la mler  une
aventure qu'il devinait devoir lui tre fatale. Il se ft plutt
poignard sur l'heure.

Nanmoins, comme il ne fallait pas lui laisser souponner ses
intentions, il rpondit avec une assurance qui la tranquillisa un peu:

--C'est convenu, tiens! Mais, pour que je te dise en quoi tu pourras
m'aider, encore faut-il que je sache exactement ce que je veux faire. Je
te jure qu'en ce moment je n'en sais rien. Je cherche. Puis, il y a la
Giralda  retrouver. Tout cela sera peut-tre long. Ds que mon plan
sera tabli, je te le ferai connatre. C'est promis.

Comme il parlait avec assurance! Qui lui et dit que ce petit tre si
faible avait une tte si bien organise et savait agir avec tant de
dcision! Aveugle, trois fois aveugle qu'elle avait t de l'avoir si
longtemps mconnu!

Trs doucement, avec un regard charg de tendresse, elle dit:

--Va donc. Luis, et que Dieu te garde!

Il se sentit doucement mu. Luis, c'tait son prnom. Trs
rarement--autant dire jamais--elle ne l'avait appel par son petit nom.
Et quelle inflexion, douce comme une caresse, elle avait mise dans ce
mot! C'tait tout son coeur qu'elle avait mis l, la pauvre petite
Juana.

Vaguement, un inapprciable instant, il eut l'intuition que tous deux
ils faisaient fausse route. Un mot, un seul, dit en ce moment, pouvait
dissiper le malentendu qui les sparait.

Elle, cependant, le dvisageait de son oeil limpide, et toute son
attitude tait un cantique d'amour. Il ne vit rien. Il ne comprit rien.
Comme il avait dj fait, il s'inclina devant elle et dit en insistant
sur les mots:

--Au revoir, Juana!

Et, comme il bauchait un mouvement de retraite:

--Tu ne m'embrasses pas avant de partir?

Le cri lui avait chapp. C'avait t plus fort qu'elle. Et elle lui
tendait les mains en disant ces mots.

Cette fois-ci, il n'y avait plus  douter ni  reculer.

Le Chico se courba lentement, effleura le bout des doigts qu'elle lui
tendait et s'enfuit prcipitamment.

Un long moment, elle resta debout, regardant fixement la port par o il
venait de sortir. Et elle songeait:

Il m'a  peine effleure du bout des lvres. Autrefois, il se ft
prostern, et couvert mes pieds, le bas de ma basquine et mes mains de
baisers fous. Aujourd'hui, il s'est inclin comme un galant qui sait les
usages fleuris. Il ne m'aime pas... il ne m'aimera jamais, alors.

Elle se laissa tomber dans son fauteuil, mit sa tte dans ses deux mains
et se mit  pleurer doucement, longuement, secoue de petits sanglots
convulsifs, comme un tout-petit  qui on vient de faire une grosse
peine.



XIV

FAUSTA

Pardaillan s'attendait  tre jet dans quelque cul-de-basse-fosse, Il
se trompait.

La chambre dans laquelle le conduisaient quatre moines robustes, chargs
de sa surveillance, tait claire, propre, spacieuse, confortablement
meuble d'un bon lit, d'un vaste fauteuil, d'un coffre  habits, d'une
table, et munie de tous les objets ncessaires  une toilette complte.

Sans les pais barreaux croiss qui garnissaient la fentre, sans les
doubles verrous extrieurs qui fermaient la porte massive, avec son
judas trs large perc au milieu, il et pu se croire encore dans sa
chambre de l'htellerie de la Tour.

Les moines geliers l'avaient dbarrass de ses liens et s'taient
retirs en annonant que sous peu le souper lui serait servi.

Naturellement, le premier soin de Pardaillan avait t de se rendre
compte de la disposition des lieux, et il s'tait vite persuad de
l'inutilit d'une tentative de fuite par la porte ou la croise. Alors,
comme il tait couvert de sang et de poussire, il avait renvoy  plus
tard de rechercher les moyens de se tirer de l et s'tait empress de
procder  un nettoyage dont il avait grand besoin. Cela lui permit
d'ailleurs de constater avec satisfaction qu'il n'avait que des
corchures insignifiantes.

Le souper qui lui fut servi tait aussi plantureux que dlicat et les
vins des meilleurs crus de France et d'Espagne y figurrent avec une
profusion royale.

En fin gourmet qu'il tait, il y fit honneur avec ce robuste apptit qui
ne lui faisait jamais dfaut, mme dans les passes les plus critiques.
Mais, tout en vidant les plats, tout en entonnant de fortes rasades,
avec une conscience o il entrait certes plus de prvoyant calcul que
d'apptit rel, il rflchissait profondment.

Tout d'abord, il remarqua que, sur cette table somptueusement dresse,
les mets, servis dans des plats d'argent massif, taient pralablement
dcoups, et il n'avait  sa disposition, pour les porter  sa bouche,
qu'une petit fourche en bois mince et flexible. Pas un couteau, pas une
fourchette, rien qui pt,  la rigueur, devenir une arme.

Cette prcaution extrme, les soins dont on paraissait vouloir
l'entourer, la douceur exceptionnelle avec laquelle on le traitait,
lui paraissaient trangement suspects. Il sentait une indfinissable
inquitude l'envahir sournoisement.

Tout de suite aprs ce succulent souper, il se sentit la tte lourde et
il fut pris d'une irrsistible envie de dormir.

Il se jeta tout habill sur le lit en murmurant dans un billement:

C'est bizarre! D'o me vient cet imprieux besoin de sommeil? Mordieu!
je n'ai pourtant pas bu outre mesure! La fatigue, sans doute...

Lorsqu'il se rveilla, le lendemain matin, la tte plus lourde encore
que lorsqu'il s'tait couch, les membres briss, il constata avec
stupeur qu'il tait compltement dshabill et couch entre les draps.

Oh! fit-il, me serais-je gris  ce point! Je suis sr pourtant de ne
pas m'tre dshabill!

Il sauta hors du lit et sentit ses jambes se drober sous lui. Il
prouvait une lassitude comme il n'en avait jamais prouv de pareille,
mme aprs ses plus rudes journes.

Il se trana, plutt qu'il n'alla, vers le bassin de cuivre destin 
sa toilette, vida l'aiguire dedans et plongea sa figure dans l'eau
frache. Aprs quoi, il alla  la fentre qu'il ouvrit toute grande. Il
sentit un mieux sensible se manifester en lui. Ses ides lui revinrent
plus lucides et, tout en grommelant, il prit ses vtements pour
s'habiller.

Tiens! tiens! sourit-il, on a eu l'attention de remplacer mon costume
en loques par celui-ci, tout neuf, ma foi!

Il examina et palpa les diffrentes pices du costume en connaisseur.

Drap fin, beau velours nuance fonce, simple et solide. On connat mes
gots apparemment, murmurait-il en faisant cette inspection.

Instinctivement, il chercha ses bottes et les aperut  terre, au pied
du lit. Il s'en empara aussitt et les examina comme il avait fait du
costume.

Ah! Ah! voil la clef du mystre! fit-il en clatant de rire. C'est
pour cela qu'on m'a fait prendre un narcotique.

C'taient bien ses bottes qu'on avait juges en assez bon tat pour ne
pas les remplacer, ses bottes qu'on avait consciencieusement nettoyes.
Seulement, on avait enlev les perons. Ces perons consistaient en une
tige d'acier longue et acre, maintenue sur le cou-de-pied par des
courroies.

En un moment, effroyablement critique, de son existence aventureuse,
alors qu'il tait enferm avec son pre dans une sorte de pressoir de
fer o ils devaient tre broys, le chevalier avait dtach des perons
semblables, en avait donn un  son pre, et, tous deux, pour se
soustraire  l'horrible supplice, avaient froidement rsolu de se
poignarder avec cette arme improvise. Depuis lors, en souvenir de cette
heure de cauchemar, il avait continu  ddaigner l'peron  mollette.
Or, c'tait ces perons, qui pouvaient constituer  la rigueur un
poignard passable, qu'on avait eu la prcaution de lui enlever pendant
son sommeil.

Tout en s'habillant, Pardaillan songeait:

Que veut-on de moi? A-t-on craint que je me servisse de ces perons
pour frapper mes geliers enfroqus? N'a-t-on pas voulu plutt me
mettre dans l'impossibilit de me soustraire par une mort volontaire au
supplice qui m'est rserv?... Quel supplice?...

Et, avec un sourire terrible:

Ah! Fausta! Fausta quel compte terrible nous aurons  rgler... si je
sors vivant d'ici!

Et, tout  coup:

Et ma bourse?... Ils l'ont emporte avec mon costume dchir... Peste!
M. d'Espinosa me fait payer cher le costume qu'il m'impose!

Au mme instant, il aperut sa bourse pose ostensiblement sur la table.
Il s'en empara et l'empocha avec une satisfaction non dissimule.

Allons, murmura-t-il, je me suis trop ht de mal juger... Mais,
mort-diable! je ne vais plus oser boire ni manger maintenant, de crainte
qu'on ne mlange encore quelque drogue endormante  ma pitance.

Il rflchit un instant, et:

Non! fit-il en souriant, ils ont obtenu ce qu'ils voulaient. Il est 
prsumer qu'ils ne chercheront pas  m'endormir de nouveau. Attendons.
Nous verrons bien.

Comme il l'avait prvu, il put boire et manger sans prouver aucun
malaise, sans qu'aucune drogue ft mle  ses aliments.

Pendant trois jours, il vcut ainsi, sans voir d'autres personnes que
les moines qui le servaient et le gardaient en mme temps, sans jamais
se dpartir d'un calme absolu, sans jamais lui dire une parole.

Il avait voulu les interroger, savoir, s'informer. Les religieux
s'taient contents de le saluer gravement et profondment, et s'taient
retirs sans rpondre  ses questions.

Le matin de ce troisime jour, il allait et venait dans sa prison,
marchant d'un pas nerveux et saccad pour se drouiller, cherchant et
combinant dans sa tte une foule de projets qu'il rejetait au fur et 
mesure qu'ils naissaient. Il avait laiss sa fentre grande ouverte,
comme il faisait tous les jours du reste, et il passait et repassait
devant cette fentre.

Tout  coup, il entendit un bruit sourd. Il se retourna vivement et
aperut une balle grosse comme le poing qui venait d'tre projete,
par la croise ouverte. Avant mme que de ramasser cette balle, il se
prcipita  la fentre et il aperut une silhouette connue qui lui fit
un signe furtif en traversant vivement le jardin sur lequel il avait
vue.

Le Chico! clama Pardaillan dans son esprit. Ah! le brave petit
homme!... Comment diable a-t-il pu s'introduire ici?

Il alla ramasser la balle, non sans s'assurer au pralable qu'il n'tait
pas pi par le judas perc au milieu de sa porte. Le judas tait
ferm... ou du moins il paraissait l'tre.

Il alla se placer  la fentre, tournant ainsi le dos  la porte, et
contempla l'objet qui venait de lui tre jet.

C'tait un assez gros paquet de laine enroul autour d'un corp dur. Il
le dfit rapidement et trouva un feuillet enroul autour d'une pierre.
Il dplia le feuillet et lut:

Ne mangez rien, ne buvez rien de ce qu'on vous servira. On veut vous
empoisonner. Avant trois jours, j'aurai russi  vous faire vader. Si
j'choue, il sera temps pour vous de prendre le poison qui doit vous
foudroyer. Patientez donc ces trois jours. Courage. Espoir.

Trois jours sans boire ni manger, songea Pardaillan en faisant la
grimace, diable! A ce compte-l, je ne sais s'il ne vaudrait pas mieux
me rsigner au poison tout de suite... Oui, mais si le Chico russit?...
Hum!... Que veut-il faire?... Bah! aprs tout, je ne mourrai pas pour
trois jours de jene, tandis que je mourrai fort proprement du poison...
d'autant que ces trois jours se rduisent  deux, attendu qu'il me reste
de mon souper d'hier de quoi me nourrir aujourd'hui. Puisque j'ai mang
de ces provisions hier soir et que je ne suis pas encore mort, j'ai tout
lieu de penser qu'elles ne sont pas empoisonnes. En consquence, je
puis encore en manger.

Ayant ainsi dcid, il prit les provisions qui lui restaient, en fit
deux parts, et attaqua bravement la premire. Quand il ne resta plus
miette de la ration qu'il s'tait accorde, il prit la deuxime part et
alla l'enfermer dans le coffre  habits. Et il attendit.

Il paraissait trs calme en apparence, mais, de l'effort qu'il faisait
pour se matriser, il sentait la sueur perler  son front. En effet,
savait-il si on n'avait pas profit de son sommeil pour mler  ces
restes le poison qui devait le foudroyer, disait le billet de Chico.

Entre-temps, on lui avait apport son djeuner. Les moines qui le
servaient avaient paru s'tonner de la disparition des restes du souper
de la veille. Mais, comme le prisonnier avait refus de toucher au
djeuner qu'ils apportaient, ils avaient d penser que, pris d'une
fringale subite, il avait prfr se contenter de ces restes et que,
maintenant, il n'avait plus faim. Ils avaient donc laiss la table
servie et s'taient retirs, toujours sans ouvrir la bouche.

Certain maintenant de ne pas tre empoisonn--pour le moment, du
moins--il se mit  rflchir.

A vrai dire, il s'tonnait un peu que Fausta et d'Espinosa n'eussent
pas trouv quelque supplice plus long, plus raffin. Mais, somme toute,
savait-il quel genre de poison lui serait administr? Savait-il si ce
poison foudroyant ne le ferait pas souffrir, durant quelques minutes,
plus que la plus cruelle des tortures? Puis, quoi? Il n'y avait pas 
douter, il avait vu de ses propres yeux le Chico traverser furtivement
le jardin et lui faire un geste amical. Donc, le billet tait bien du
nain, donc son avis devait tre exact, donc il avait bien fait de le
suivre.

Il fut interrompu dans ses rflexions par l'arrive soudaine du grand
inquisiteur.

Enfin! songea Pardaillan, je vais savoir quelque chose.

D'Espinosa avait son immuable visage calme, indiffrent, pourrait-on
dire. Dans son attitude aise, correcte, pas l'ombre de dfi, pas la
moindre manifestation de satisfaction de son succs. On et dit d'un
gentilhomme venant faire une visite courtoise  un autre gentilhomme.

Ds que Pardaillan avait t emmen par ses hommes, d'Espinosa s'tait
rendu directement  la Tour de l'Or. C'est l, si on ne l'a pas oubli,
que le cardinal Montalte et le duc de Ponte-Maggiore, rconcilis dans
leur haine commune de Pardaillan, taient soigns, sur l'ordre de
d'Espinosa, par un moine mdecin.

D'Espinosa avait dcid de les faire partir pour Rome et de se servir
de leur influence relle pour peser sur les dcisions du conclave, 
l'effet de faire lire un pape de son choix. Sans doute avait-il des
moyens  lui d'imposer ses volonts, car, aprs une rsistance srieuse,
le cardinal et le duc, vaincus, durent se rsigner  obir. Cependant,
Ponte-Maggiore qui, n'tant pas prtre, n'avait rien  esprer
personnellement dans cette lection, s'tait montr plus rebelle que
Montalte qui, lui, prince de l'Eglise, tait ligible et pouvait esprer
succder  son oncle Sixte-Quint.

D'Espinosa sentit que, pour vaincre dfinitivement la rsistance de
ces deux hommes que la jalousie torturait, il lui fallait leur
prouver qu'ils pouvaient quitter Fausta sans avoir rien  redouter de
Pardaillan. Il n'avait pas hsit un seul instant.

Trs faibles encore, leurs blessures  peine cicatrises, il les avait
conduits au couvent San Pablo, les avait fait pntrer dans la chambre
de Pardaillan et le leur avait montr, profondment endormi, sous
l'influence du narcotique puissant qui avait t vers dans son vin. Et
il leur avait dit ce qu'il comptait en faire.

Et ils taient partis, srs que, dsormais, Pardaillan n'existait plus.
Quant  Fausta, leur mission remplie, ils sauraient bien la retrouver
et, en attendant, dlivrs du cauchemar de Pardaillan, ils se
surveillaient mutuellement trs troitement, repris par leur haine
jalouse, l'un contre l'autre.

--Monsieur le chevalier, dit doucement d'Espinosa, comme s'il se ft
excus, vous me voyez dsespr de la violence que j'ai t contraint de
vous faire.

--Monsieur le cardinal, rpondit poliment Pardaillan, votre dsespoir me
touche  un point que je ne saurais dire.

--Convenez du moins, monsieur, que j'ai tout fait pour vous viter cette
fcheuse extrmit.

--Je confesse volontiers que vous m'avez averti loyalement. Quoique,
 vrai dire, je cherche vainement cette mme loyaut dans la manire
spciale dont vous vous tes empar de ma personne.

--Ceci doit vous prouver, dit gravement d'Espinosa, et l'importance que
j'attachais  m'assurer de votre personne et la haute estime que je
professe pour votre force et votre vaillance.

--L'honneur n'est pas mince, j'en conviens, fit Pardaillan, avec son
plus gracieux sourire. Il a du moins cet avantage de me rassurer
pleinement sur l'avenir de mon pays. Jamais votre matre ne rgnera chez
nous. Il lui faut renoncer  ce rve.

--Pourquoi cela, monsieur?

--Mais, sourit Pardaillan, avec son air ingnu, s'il faut mille
Espagnols pour arrter un Franais, convenez que je peux tre bien
tranquille. Jamais S.M. Philippe d'Espagne n'aura assez de troupes pour
s'emparer de la plus mince portion de la plus petite de nos provinces!

--Il vous plat d'oublier, monsieur, que tous les Franais ne valent pas
M. de Pardaillan.

--Paroles prcieuses, venant d'un homme tel que vous, rpondit
Pardaillan, en s'inclinant. Mais, prenez garde, monsieur, avec de telles
paroles, vous allez m'inciter  pcher par orgueil!

--S'il en est ainsi, je suis prtre, vous le savez, et ne vous refuserai
pas l'absolution. Mais je suis venu ici m'assurer si vous ne manquez de
rien et si, durant cette longue semaine de dtention, on a bien eu pour
vous tous les gards auxquels vous avez droit.

--Mille grces, monsieur. Je suis on ne peut mieux trait. C'est  tel
point que, lorsqu'il me faudra quitter ces lieux--car il faudra bien que
je m'en aille--j'prouverai un vritable dchirement. Mais, puisque
vous tes si bien dispos  mon gard, tirez-moi, je vous prie, de
l'incertitude o je suis plong par suite de vos paroles.

--Parlez, monsieur de Pardaillan.

--Eh bien, vous venez de dire que j'ai pass une longue semaine de
dtention. Quel jour sommes-nous donc?

--Samedi, monsieur, ne le savez-vous pas? fit d'Espinosa avec surprise.

--Pardonnez-moi d'insister, monsieur. Vous tes bien sr que c'est
aujourd'hui samedi?

D'Espinosa le considra une seconde avec une surprise grandissante et
une inquitude qu'il ne cherchait pas  dissimuler. Pour toute rponse,
il porta  ses lvres un petit sifflet d'argent et fit entendre une
modulation. A cet appel, deux moines parurent aussitt.

--Quel jour sommes-nous? demanda d'Espinosa.

--Samedi, monseigneur, rpondirent les moines d'une mme voix.

D'Espinosa fit un geste imprieux. Les deux moines sortirent sans
ajouter un mot de plus.

--Vous voyez, dit alors d'Espinosa en se tournant vers Pardaillan qui
songeait:

Ainsi donc j'aurai dormi sans m'en douter deux jours et deux nuits.
Bizarre! O veut-il en venir et quel sort me rserve-t-il?

Voyant qu'il se taisait, d'Espinosa reprit avec une sollicitude que
trahissait l'attention soutenue avec laquelle il le dvisageait:

--Se peut-il que vous ayez t impressionn  ce point que vous avez
perdu la notion du temps? Depuis combien de temps pensiez-vous tre ici?

--Depuis trois jours seulement, dit Pardaillan en le fouillant de son
clair regard.

--Seriez-vous malade? dit d'Espinosa qui paraissait trs sincre.

Et remarquant alors le djeuner encore intact:

--Dieu me pardonne! vous n'avez pas touch  votre repas. Ce menu ne
vous convient-il pas? Les vins ne sont-ils pas de votre got? Commandez
ce qui vous plaira le mieux. Les rvrends pres qui vous gardent ont
l'ordre formel de contenter tous vos dsirs, quels qu'ils soient...

--De grce, monsieur, quittez tout souci  mon sujet.

Vous me voyez vraiment confus des soins et des prvenances dont vous
m'accablez.

S'il y avait une ironie dans ces paroles, elle tait si bien voile que
d'Espinosa ne la perut pas.

--Je vois ce que c'est, dit-il d'un air paternel. Vous manquez
d'exercice. Oui. videmment, un homme d'action comme vous s'accommode
mal  ce rgime sdentaire. Une promenade au grand air vous fera du
bien. Vous serait-il agrable de faire, avec moi, un tour dans les
jardins du couvent?

--Cela me sera d'autant plus agrable, monsieur, que le plaisir de la
promenade se doublera de l'honneur de votre compagnie.

--Venez donc, en ce cas.

De nouveau d'Espinosa fit entendre un appel de son sifflet d'argent. De
nouveau les deux moines reparurent et se tinrent immobiles.

--Monsieur le chevalier, dit d'Espinosa en cartant les moines d'un
geste, je passe devant vous pour vous montrer le chemin.

--Faites, monsieur.

Et il passa devant les moines qui ne sourcillrent pas. Seulement, ds
que Pardaillan et d'Espinosa se furent engags dans le couloir, les deux
moines rejoignirent deux autres moines qui taient rests dehors et tous
les quatre ils se mirent  suivre silencieusement leur prisonnier, se
maintenant toujours  quelques pas derrire lui, s'arrtant quand il
s'arrtait, reprenant leur marche ds qu'il se remettait  marcher.

En sorte que Pardaillan, qui avait accept cette promenade avec le vague
espoir qu'une occasion inespre se prsenterait peut-tre de fausser
compagnie  son obligeant guide, dut s'avouer que ce serait une insigne
folie de tenter quoi que ce soit dans ces conditions.

Et, quand bien mme il serait parvenu  se dfaire du grand inquisiteur,
comment ft-il sorti de ce ddale de couloirs larges et clairs, troits
et obscurs, sans cesse sillonns en tous sens par des groupes de
religieux? Comment enfin et-il pu franchir les hautes murailles qui
ceinturaient cours et jardins de tous cts?

Il estima que le mieux tait de ne rien tenter pour le moment. Mais,
tout en marchant posment  ct d'Espinosa, tout en paraissant couter
avec une attention souriante les explications qu'il lui donnait
complaisamment sur les occupations varies des membres de la communaut,
il se tenait sur ses gardes, prt  saisir la moindre occasion propice
qui se prsenterait.

Pardaillan se disait que d'Espinosa n'tait pas homme  lui faire faire
une promenade dans les jardins, d'ailleurs admirables, uniquement par
humanit. Il pensait, non sans raison, que le grand inquisiteur avait
une ide bien arrte qu'il finirait par exprimer.

Mais d'Espinosa continuait  parler de choses indiffrentes.

Toujours accompagn de Pardaillan, il franchit une dizaine de marches et
s'engagea dans une large galerie.

Cette galerie s'tendait sur toute la longueur du corps de btiment o
ils se trouvaient. Tout un ct tait occup par de minces colonnettes
dans le style mauresque, relies entre elles par un garde-fou qui tait
une merveille de mosaque et de sculpture.

Cela constituait une longue suite de larges baies par o la lumire
entrait  flots. Le ct oppos tait perc, de distance en distance, de
portes massives: cellules sans doute.

Sur le seuil de la galerie, une dizaine de moines, qui paraissaient
les attendre, les entourrent silencieusement. Pardaillan remarqua la
manoeuvre. Il remarqua aussi que ces moines taient taills en athltes.

Bon! songea-t-il avec un mince sourire, nous approchons du dnouement.
Mais diantre! il parat que ce que M. d'Espinosa veut faire ne laisse
pas que de l'inquiter, puisqu'il me fait garder de prs par ces dignes
rvrends qui me paraissent taills pour porter la cuirasse plutt que
le froc!

La galerie, comme l'avait remarqu Pardaillan, tait sillonne, en tous
sens, par une infinit de moines qui paraissaient surtout garder les
baies.

D'Espinosa s'arrta devant la premire porte qu'il rencontra.

--Monsieur le chevalier, dit-il d'une voix sans accent, je n'ai
personnellement aucun sujet de haine contre vous. Me croyez-vous?

--Monsieur, dit froidement Pardaillan, puisque vous me faites l'honneur
de me le dire, je ne saurais en douter.

D'Espinosa opina gravement de la tte et reprit:

--Mais je suis investi de fonctions redoutables, terribles, et, quand
je suis dans l'exercice de ces fonctions, l'homme que je suis
doit s'effacer, cder compltement la place au grand inquisiteur,
c'est--dire  un tre exceptionnel, inaccessible  tout sentiment de
piti, froidement implacable dans l'accomplissement des devoirs de sa
charge. En ce moment c'est le grand inquisiteur qui vous parle.

--Eh! morbleu! monsieur, ce que vous avez  dire est donc si difficile!
Que redoutez-vous! Je suis seul, sans armes,  votre merci. Grand
inquisiteur ou non, videz votre sac un bon coup et n'en parlons plus.

--Vous avez insult  la majest royale. Vous tes condamn. Vous devez
mourir.

--A la bonne heure! Voil qui est franc, net, catgorique. Que ne le
disiez-vous tout de suite? Je suis condamn, je dois mourir. Reste 
savoir comment vous comptez m'assassiner.

Avec la mme impassibilit, d'Espinosa expliqua:

--Le chtiment doit tre toujours proportionn au crime. Le crime que
vous avez commis est le plus impardonnable des crimes. Donc le chtiment
doit tre terrible. Il faut aussi que le chtiment soit proportionn 
la force morale et physique du coupable. Sur ce point, vous tes une
nature exceptionnelle. Vous ne vous tonnerez donc pas que le chtiment
qui vous sera inflig soit exceptionnellement rigoureux. La mort n'est
rien, en elle-mme.

--C'est la manire de la donner. Ce qui revient  dire que vous avez
invent  mon intention quelque supplice sans nom.

Pardaillan disait ces mots avec ce calme glacial qui masquait ses
motions lorsqu'elles taient, comme en ce moment,  leur paroxysme
et qu'il mditait quelque coup de folie comme il en avait tent
quelques-uns dans sa vie si bien remplie. D'Espinosa, si observateur
qu'il ft, devait s'y laisser prendre. Il ne vit que l'attitude, qu'il
admira d'ailleurs en connaisseur, et ne souponna pas ce qu'elle cachait
de menaant pour lui. Il rpondit donc, sans ironie aucune:

--J'ai, du premier coup d'oeil, reconnu votre haute intelligence. Je ne
suis donc pas tonn de la facilit avec laquelle vous savez comprendre
 demi-mot. Pourtant, en ce qui concerne le supplice dont vous parlez,
je dois  la vrit de dire que j'ai t puissamment aid par les
conseils de Mme la princesse Fausta, laquelle, je ne sais pourquoi, vous
veut la malemort.

--Oui, je le savais, gronda Pardaillan d'une voix blanche. J'espre bien
avoir, avant de mourir, la joie de lui dire les deux mots que j'ai 
lui dire. Mais vous, monsieur, savez-vous que vous tes un dangereux
reptile? Savez-vous que l'envie me dmange furieusement de vous
trangler, pendant que je vous tiens?

Il avait abattu sa main sur l'paule d'Espinosa, et d'une voix basse il
lui jetait ces paroles menaantes dans la figure.

Le grand inquisiteur ne sourcilla pas. Il ne fit pas un geste pour se
soustraire  son treinte. Ses yeux ne se baissrent pas devant le
regard ardent du chevalier, et sans rien perdre de son impassibilit,
comme s'il n'et pas t en cause:

--Je le sais, dit-il simplement. Mais vous n'en ferez rien. Vous devez
bien penser que je ne suis pas homme  m'exposer  votre fureur sans
avoir pris mes prcautions.

Pardaillan jeta un coup d'oeil rapide autour de lui et il vit que le
cercle des moines s'tait resserr autour de lui. Il comprit qu'en effet
il n'aurait pas le temps de mettre sa menace  excution. Une fois
encore il serait cras par le nombre. Il secoua furieusement la tte
et, sans lcher prise, appuyant plus lourdement sa main sur l'paule de
son ennemi:

--Je vous entends, dit-il d'une voix sifflante. Ceux-ci tomberont sur
moi. Mais je puis en courir le risque. Et puis, qui sait si...

--Non, interrompit d'Espinosa sans rien perdre de son calme, ce que vous
esprez ne se ralisera pas. Avant que vous ayez pu me frapper, vous
serez saisi par les rvrends pres.

--Savez-vous ce que vous gagnerez  la tentative dsespre que vous
mditez? C'est que je serai contraint de vous faire enchaner.

Par un effort surhumain, Pardaillan russit  matriser la colre qui
grondait en lui. Les moines qui l'entouraient n'avaient pas fait un
geste. Les yeux fixs sur le grand inquisiteur, ils attendaient,
immobiles et muets, qu'il leur donnt, d'un signe, l'ordre d'agir.

En un clair de lucidit Pardaillan entrevit tout cela; il comprit les
consquences irrparables que son geste pourrait avoir et qu'il tait
 la merci de son redoutable adversaire. Les mains libres, il pouvait
encore esprer. Couvert de chanes, c'en tait fait de lui.

Il lui fallait donc conserver  tout prix la libert de ses mouvements,
puisque cela seul lui permettrait de mettre  profit la chance si elle
se prsentait. Lentement, comme  regret, il desserra son treinte et
gronda:

--Soit, vous avez raison.

Comme s'il et jug l'incident dfinitivement clos, d'Espinosa se tourna
vers la porte devant laquelle il s'tait arrt, et cette porte s'ouvrit
 l'instant mme.

A l'instant mme aussi, les moines se reculrent, agrandirent leur
cercle, comme s'ils avaient compris que leur intervention devenait
inutile. Mais, de loin comme de prs, ils surveillaient attentivement
les moindres gestes du grand inquisiteur, sans perdre de vue pour cela
leur prisonnier.

La porte qui venait de s'ouvrir donnait accs sur une troite cellule.
Il n'y avait l aucun meuble et la petite pice ne recevait le jour que
par la porte qui venait de s'ouvrir.

Les murs de la cellule taient blanchis  la chaux, le sol tait
recouvert de dalles blanches. Tout autour couraient de petites rigoles
destines  l'coulement des eaux. Mais quelles eaux, puisqu'il n'y
avait rien l-dedans?

Par-ci par-l, sur les murs, des taches bruntres, suspectes. Sur les
dalles, des petites flaques de mme teinte et de mme apparence. C'tait
froid et sinistre, sinistre surtout. Qu'tait-ce donc que cette cellule?
Un cachot? Une tombe? Quoi?...

Et cependant ce lieu qui suintait l'horreur tait habit. Et voici ce
que les yeux exorbits de Pardaillan virent:

Au milieu de la pice, face  la porte qui venait de s'ouvrir toute
grande, un homme--une loque humaine tait solidement attach sur une
sorte de chaise de bois dont les pieds taient rivs au sol par de
solides crampons de fer.

Les jambes de l'homme taient enchanes aux pieds de la chaise; son
buste tait maintenu droit contre le dossier de bois par une infinit de
cordes; la tte, maintenue par un carcan de fer, ne pouvait pas faire un
mouvement; presque sous le menton, une paisse traverse de bois, perce
de deux trous, pressait la poitrine de l'homme et, dans ces deux trous,
ses mains emprisonnes pendaient mollement.

A ct du patient, un moine robuste, le froc relev jusqu' la ceinture,
les larges manches retrousses laissant  nu des biceps puissants,
maniait, de ses pattes normes, de minuscules et bizarres instruments
qu'il examinait attentivement sans paratre se soucier le moins du monde
de la victime qui, les traits contracts par l'horreur et l'angoisse, le
regardait faire avec des yeux o luisait une pouvante qui confinait 
la folie.

Le moine obissait sans doute  des ordres pralablement donns,
car, sans jeter un coup d'oeil sur les spectateurs de cette scne
fantastique, il se mit  l'oeuvre ds qu'il eut termin l'inspection de
ses instruments.

Il saisit le pouce du condamn dans une petite pince qu'il avait prise.
Aussitt, malgr les liens qui l'enserraient de toutes parts, l'homme
eut une secousse terrible,  faire croire qu'il allait briser ses
cordes; en mme temps un hurlement long, lugubre, terrifiant, s'chappa
de ses lvres contractes.

Le moine, impassible, secoua son outil. Quelque chose de blanc et de
rouge tomba sur les dalles, tandis que, du bout du doigt qu'il venait
de lcher, une petite pluie rouge tombait goutte  goutte sur le sol
et l'ensanglantait: le moine venait d'arracher l'ongle. Posment,
mthodiquement, avec une lenteur effroyable, le moine-bourreau saisit
l'index comme il avait saisi le pouce. Le supplici se tordit comme
un ver, une expression de souffrance atroce s'tendit sur sa face
convulse; le mme hurlement, qui n'avait plus rien d'humain, se fit
entendre  nouveau, suivi de la mme petite pluie sanglante, du mme
geste indiffrent du bourreau jetant ngligemment  terre l'ongle auquel
adhraient des lambeaux de chair.

Au troisime doigt, l'homme s'vanouit. Alors, le bourreau s'arrta. Il
prit, dans une trousse pose  terre, diffrents ingrdients, apports
pour ce cas prvu, et se mit, non pas  panser les plaies affreuses
qu'il venait de faire, mais  rappeler l'homme  lui avec le mme soin,
la mme froide impassibilit qu'il avait mis  le torturer.

Quand le malheureux, sous l'action des remdes nergiques qui lui
taient administrs, reprit ses sens, le moine replaa soigneusement ses
ingrdients  leur place, reprit ses outils et recommena son horrible
besogne.

Pardaillan, livide, les ongles incrusts dans la paume des mains pour
ne pas crier son horreur et son dgot, Pardaillan, se demandant s'il
n'tait pas en proie  quelque hideux cauchemar, remu d'une piti
immense, sentant son coeur se soulever d'indignation, dut assister,
impuissant,  cette scne atroce.

Lorsque le cinquime ongle tomba, les hurlements du patient s'taient
changs en rles touffs, et le bourreau, toujours effroyablement
insensible et mthodique, se disposait  passer  la deuxime main.

--Horrible! horrible! murmura le chevalier, malgr lui, sans savoir ce
qu'il disait, peut-tre.

Froidement, d'Espinosa formula:

--Ceci n'est rien!... Passons!

Et ils passrent, en effet. Et Pardaillan s'loigna en frmissant de la
sombre porte qui venait de se refermer.

--Le crime de cet homme, disait d'Espinosa d'une voix paisible, n'est
rien, compar  celui que vous avez os commettre.

Pardaillan comprit le sens dguis de ces paroles, qui signifiaient
videmment que le supplice qui lui serait inflig  lui, Pardaillan,
dpasserait ce qu'il venait de voir. Il se raidit pour combattre
l'pouvante qui se glissait sournoisement en lui.

Il se rendait d'ailleurs parfaitement compte que cette pouvante
provenait surtout de l'branlement nerveux qu'il venait d'prouver, et
il se disait, non sans angoisse, que, si d'Espinosa s'avisait de
le faire assister coup sur coup  des spectacles de ce genre, cela
amnerait chez lui une dpression morale qu'il n'tait pas sr de
pouvoir surmonter.

Ils franchirent ainsi, silencieusement, quelques mtres, pendant
lesquels Pardaillan s'effora de matriser ses nerfs mis  une si rude
preuve.

Au bout d'une vingtaine de pas, deuxime porte: deuxime arrt.
Pardaillan frmit.

Comme la premire, cette porte s'ouvrit d'elle-mme. Comme la premire,
elle dmasqua une cellule en tous points semblable  la prcdente,
occupe par un moine-bourreau et par un condamn. Celui-ci, comme le
premier, tait maintenu assis sur un sige de bois. Seulement, celui-ci
avait les bras attachs en croix et le torse, nu, bien  dcouvert, ne
supportait aucune entrave qui et probablement gn le tortionnaire.
Comme le premier, ce moine-bourreau commena son effroyable besogne, ds
que la porte se fut ouverte.

Muni d'un instrument  lame fine et acre, il pratiqua une incision sur
toute la largeur de la poitrine du patient et se mit en devoir de le
dpouiller tout vif. Comme prcdemment, des hurlements affreux se
firent entendre, suivis de plaintes et de rles touffs, au fur et 
mesure que, l'horrible besogne s'avanant, le patient perdait de plus en
plus ses forces.

Le bourreau, avec une adresse remarquable, avec une sorte de dlicatesse
pouvantable, tirait sur la peau, qui se dtachait, la rabattait,
fouillait de son scalpel les chairs pantelantes, mettait  nu les
veines, les artres, les nerfs.

Et, de temps en temps, d'un geste sinistre dans son indiffrence, il
prenait une poigne de sel pil et retendait doucement sur ces pauvres
chairs sanglantes, et, alors, les hurlements redoublaient, peraient le
cerveau de Pardaillan comme des lames rougies  blanc.

Et, de cet amas sans nom, qui avait t une poitrine humaine, des
filets de sang s'coulaient lentement, tombaient sur les dalles qui
rougissaient, allaient se perdre dans les rigoles que nous avons
signales et dont Pardaillan, affol, comprenait maintenant l'utilit.

--Passons, dit d'Espinosa sur le mme ton bref et indiffrent.

Et, comme il l'avait dj fait, d'Espinosa rpta avec une insistance
grosse de menaces sous-entendues:

--Le crime de cet homme n'est rien, compar  celui que vous avez
commis.

Et ils passrent encore, comme disait le grand inquisiteur avec son
sinistre laconisme. Seulement, cette deuxime porte ne se referma pas
comme la premire, en sorte que, Pardaillan, en s'loignant d'un pas
qu'il allongeait inconsciemment, dlivr de l'horrifiante vision,
continua d'tre poursuivi par les plaintes sourdes, alternant avec les
hurlements de douleur, qui s'chappaient de cette porte reste ouverte
et emplissaient la galerie de leurs lugubres sons.

Mordieu! s'cria-t-il avec fureur, vais-je tre oblig de contempler
longtemps d'aussi sauvages spectacles? Par Pilate! ce misrable a donc
jur de me rendre fou!

Or, voici que ce mot clata dans sa tte comme un coup de tonnerre.

Une lueur aveuglante se fit dans son esprit et, comme si ce mot et
dchir le voile qui obscurcissait sa mmoire, tout  coup, il se
rappela les paroles changes entre Fausta et d'Espinosa lors de son
algarade avec Bussi-Leclerc, et il crut comprendre le sens mystrieux de
l'adieu de Fausta: Tu me reverras peut-tre, mais tu ne me reconnatras
pas. Et il clama dans sa pense:

Oh! ces deux misrables ont-ils donc rellement prmdit de me faire
sombrer dans la folie! Et c'est Fausta qui a invent cela! Eh! je me
souviens maintenant, c'est moi-mme qui, en raillant, lui ai conseill
de me frapper dans mon intelligence. La diabolique crature m'a pris au
mot... Je croyais la connatre et je suis forc de m'avouer que je ne
l'eusse jamais suppose capable d'une telle sclratesse!

Ayant devin, ou ayant cru deviner  quoi tendait l'pouvantable
spectacle que lui prsentait d'Espinosa, il souffla bruyamment, comme
quelqu'un qui se trouve dcharg du lourd fardeau qui l'oppressait,
cuirassa son coeur pour le rendre momentanment insensible, commanda 
ses nerfs de se matriser et, trs calme en apparence, il suivit son
sinistre guide, rsolu  tout voir et tout entendre.

A la troisime porte, troisime arrt. L, c'tait un malheureux qu'on
tenaillait avec des fers rougis  blanc. Et le moine tortionnaire, avec
une insensibilit gale  celle des deux autres, se penchait sur un
rcipient plac sur un rchaud, y puisait une cuillere d'un liquide
blanchtre vaguement mousseux et vidait lentement la cuiller dans le
trou bant que les tenailles venaient de faire dans la chair. Ce qu'il
versait ainsi sur les plaies, c'tait un mlange d'huile bouillante, de
plomb et d'tain fondus. Et le malheureux qui subissait cet effroyable
supplice, effrayant  voir, poussait des hurlements qui n'avaient plus
rien d'humain, et, d'une voix de dment--peut-tre devenu subitement
fou--rugissait: Encore!... Encore!...

Et ses clameurs se mlaient aux plaintes de l'corch vivant que le
moine-bourreau continuait de travailler.

Sous l'oeil froid et investigateur de d'Espinosa, Pardaillan se
raidissait pour ne rien laisser paratre de ses impressions. Et, aux
yeux de d'Espinosa, il pouvait passer pour trs calme, parfaitement
matre de lui. Mais, pour quelqu'un qui l'et bien connu, la fixit
trange du regard, la teinte terreuse rpandue sur ses joues, une
imperceptible crispation des lvres, trs ples ou trop rouges, parce
qu'il venait de les mordre, eussent t autant d'indices visibles de
l'motion qui l'treignait et de l'effort surhumain qu'il faisait pour
la surmonter.

Une fois encore, d'Espinosa pronona son glacial: Passons! Une fois
encore il ajouta que le crime du misrable qui rlait et hurlait tour 
tour n'tait rien, compar au crime de Pardaillan.

Et l'affolante, l'hallucinante promenade se poursuivit  travers
l'interminable galerie pleine maintenant des rugissements, des plaintes,
des sanglots, des supplications, des menaces et des blasphmes des
malheureux que le dlire sanguinaire de l'inquisiteur soumettait  des
supplices que nous avons peine  concevoir aujourd'hui.

Aprs l'homme tenaill vivant, ce fut l'homme  qui l'on brisa les
membres  coups de masse de fer, puis celui  qui l'on creva les yeux,
et celui  qui l'on arracha la langue, en passant par le supplice du
chevalet, celui de l'eau, sans compter celui  qui l'on enferma les
mains dans des peaux humides contenant du sel, qu'on faisait scher en
les exposant  la flamme d'un rchaud.

La porte d'une de ces cellules ne s'ouvrit pas. Un moine poussa un
guichet et Pardaillan vit une demi-douzaine de chats qu'on avait rendus
hydrophobes en les privant de boisson, se ruer sur un homme entirement
nu et le mettre en pices  coups de leurs griffes acres.

Tout ce que l'imagination la plus drgle peut concevoir de supplices
infmes, de raffinements de torture inous, passa l, sous ses yeux, et,
de toutes ces portes demeures ouvertes, jaillissaient des gmissements
qui eussent attendri un tigre.

Et,  chaque porte, d'Espinosa rptait son immuable: Passons!
toujours suivi de la comparaison du crime du malheureux qui agonisait et
qui n'tait toujours rien, compar au crime de Pardaillan.

Enfin, la fin de la fantastique galerie arriva. Pardaillan se crut
dlivr de l'effrayant cauchemar qu'il vivait depuis une heure. Malgr
ses effort, malgr son stocisme, il sentait sa raison chanceler. Et la
piti qu'il ressentait pour ces malheureuses victimes, dont il ignorait
le crime, tait telle qu'il oubliait que cette effrayante srie de
supplices sans nom qu'on faisait dfiler sous ses yeux n'avait qu'un
but: lui rappeler que tout ce qu'il voyait l d'horrible et d'affreux
n'tait rien, compar  ce qui l'attendait, lui.



XV

LE REPAS DE TANTALE

A l'extrmit de l'horrible galerie, il y avait un escalier de quelques
marches, et, sur la droite, un mur, trs haut, continuait cette galerie.
L'escalier aboutissait  un jardinet. Le mur sparait ce jardinet du
grand jardin.

En se retrouvant au grand air, sous la chaleur vivifiante de l'clatant
soleil, Pardaillan respira  pleins poumons. Il lui semblait sortir d'un
lieu priv d'air et de lumire. Et, en faisant peser sur d'Espinosa,
toujours impassible  son ct, un regard lourd de menaces, il pensa:

Je ne sais ce que machine contre moi ce prtre sclrat, mais, mordieu!
il tait temps que l'infernal supplice qu'il vient de m'infliger prt
fin.

Pour reposer ses yeux, encore remplis de la vision d'horreur, il voulut
les poser sur les fleurs qui embaumaient l'air qu'il respirait avec
dlices. Alors, il tressaillit et murmura:

Ah! quel diable de jardin est-ce l!

Ce qui motivait cette exclamation, c'tait la disposition spciale du
jardinet. Voici:

De l'escalier, par o il venait de descendre, jusqu' un corps de
btiment compos d'un rez-de-chausse seulement, et en mauvais tat, ce
jardinet pouvait avoir, en largeur, de dix  douze mtres environ.

Dans le sens de la longueur, en partant du mur, qui prolongeait la
galerie et le sparait du grand jardin, jusqu' un autre corps de
btiment compos aussi d'un seul rez-de-chausse, il mesurait environ
une trentaine de mtres. De sorte que ce jardinet se trouvait enferm
entre trois btisses (en y comprenant le btiment plus important o se
trouvait la galerie) et une haute muraille.

Mais ce n'tait pas l ce qui tonnait Pardaillan. Ce qui l'tonnait,
c'est que ce jardinet tait coup, au milieu et dans toute sa longueur,
par un parapet surmont d'une haute grille dont les barreaux taient
trs forts et trs rapprochs.

En outre, d'autres barreaux, aussi forts et aussi rapprochs, partaient
du toit d'un de ces corps de btiment, et venaient s'encastrer sur la
grille verticale. De sorte que cela constituait une cage monstrueuse.

Des plantes grimpantes, s'enlaant aux barreaux, montaient jusqu'au
fate de cette trange cage, y formaient un dme de verdure et
masquaient en partie ce qui s'y passait.

Conduisant Pardaillan, toujours surveill de prs par son escorte de
moines-geliers, d'Espinosa tourna  gauche, se dirigeant tout droit
vers le btiment qui occupait la largeur du jardinet.

Or, chose trange, et qui glaa Pardaillan, ds que le bruit de leurs
pas se fit entendre sur le gravier de l'alle, il perut comme une
galopade furieuse de l'autre ct du rideau de verdure qui masquait
la cage. Puis une rumeur, comme une bousculade, un bruit de branches
froisses, des faces humaines hves, dcharnes, des yeux luisants ou
mornes, se montrrent de-ci de-l entre les barreaux, et une plainte
dchirante, monotone, s'leva soudain:

Faim!... Faim!... Manger!... Manger!...

Et, presque aussitt, une voix rude cria:

--Attendez, chiens, je vais vous faire retourner  la niche!

Puis le claquement sec d'un fouet, suivi du bruit flou d'une lanire
cinglant un corps, suivi  son tour d'un hurlement de douleur. Ensuite,
une fuite perdue et la mme voix rude accompagnant chaque coup de fouet
de ce cri, toujours le mme:

A la niche! A la niche!

Voil ce qu'entrevit Pardaillan en une vision rapide comme un clair.
Et, en jetant un coup d'oeil angoiss sur la cage fantastique, il
songea:

Quelle abominable surprise me rserve encore ce matre-bourreau?

D'Espinosa s'arrta devant le corps de btiment. Un moine se dtacha du
groupe, vint ouvrir les cadenas qui maintenaient extrieurement un fort
volet de bois. Le volet ouvert tout grand dmasqua une ouverture garnie
d'pais barreaux croiss.

Cette ouverture donnait sur une sorte de fosse. Sur le sol fangeux de
cette fosse, au milieu d'immondices innommables,  moiti nu, un homme
tait accroupi.

Aveugl par le flot de lumire succdant sans transition  l'obscurit
profonde dans laquelle il tait plong, il demeura un instant immobile,
les yeux clignotants. Puis il se dressa brusquement, dchira l'air d'un
hurlement lugubre et bondit sur les barreaux, cherchant  agripper ceux
qui le regardaient du dehors.

Voyant qu'il ne pouvait y parvenir, il se mit  mordre les barreaux de
fer, sans arrter ses hurlements. Alors, du plafond de la fosse, une
trombe d'eau s'abattit sur le forcen. Il lcha les barreaux, se rejeta
dans sa fosse et se mit  courir dans tous les sens, cherchant  se
soustraire  l'avalanche liquide qui le poursuivait partout.

Bientt, les hurlements se changrent en plaintes confuses, puis le
malheureux suffoqua et s'abattit pantelant au milieu de sa fosse,
pendant que l'eau tombait, implacablement et  torrents, sur lui.

Brusquement, l'abominable pluie cessa. Alors, une porte s'ouvrit; un
moine, arm d'une discipline, entra et attendit patiemment que l'homme,
 moiti suffoqu, reprt ses sens.

Lorsque le malheureux ouvrit les yeux, i aperut le moine qui
l'observait. Sans doute savait-il ce qui l'attendait, car, avant mme
que le moine et fait un geste, il se redressa d'un bond, et se mit 
tourner autour de la fosse, sans s'arrter de hurler. Froidement, sans
hte, en relevant d'une main sa robe qui et pu traner dans la boue, le
moine se mit aussi en marche. Seulement,  chaque pas qu'il faisait, il
levait la discipline et la laissait tomber  toute vole sur les paules
de l'homme qui bondissait  tort et  travers, mais ne cherchait pas 
entrer en lutte avec le terrible moine.

On et dit d'un dompteur fouaillant un fauve grondant, menaant, mais
n'ayant pas le courage de se jeter, gueule et griffes ouvertes, sur son
bourreau.

Trs rapidement, la victime, puise dj par les jets d'eau reus,
tomba de nouveau sur le sol. Implacablement, le moine continua de la
fustiger jusqu' ce qu'il vt qu'elle tait vanouie. Alors, il attacha
sa discipline  sa ceinture, retroussa sa robe et, sans s'inquiter de
l'homme, il sortit posment, comme il tait entr.

Tandis que le moine, qui avait dj ouvert le volet, s'occupait  le
refermer, d'Espinosa expliquait avec une froide indiffrence:

--Ceci est un supplice plus terrible peut-tre que tous ceux que vous
venez de voir. L'homme que nous quittons, de son vivant, tait duc et
grand d'Espagne. Le crime qu'il a commis mritait un chtiment spcial.
L'homme a t discrtement enlev et conduit ici... comme vous. On lui
a fait boire d'une certaine potion prpare par un rvrend pre de ce
couvent. Ce breuvage agit sur le cerveau qu'il engourdit. Au bout d'un
certain temps, celui qui a eu le malheur d'en avaler une dose suffisante
sent son intelligence s'obscurcir. Alors, nous soumettons le condamn 
un rgime spcial.

--Tout d'abord, on l'enferme dans un cachot que je n'ai pu vous faire
voir, attendu qu'il n'y en a aucun d'occup en ce moment. Au bout de
quelques jours, le condamn est  peu prs fou. Quelques-uns sortent de
l compltement fous et inoffensifs. D'autres, au contraire, ont parfois
encore des clairs de lucidit et sont dangereux. Alors, nous les
mettons dans le cachot que vous venez de voir et, quand ils ont subi
durant quelques semaines le traitement de ce pauvre duc, c'est fini.
Ils sont irrmdiablement fous. Alors, ils ne connaissent plus que
leur gardien, dont ils ont une peur incroyable, et nous pouvons, sans
crainte, adoucir un peu leur sort en les laissant vivre en commun et au
grand air, dans la cage que vous voyez.

Tout en donnant ces explications de cet air effroyablement calme,
qui lui tait habituel, d'Espinosa conduisait Pardaillan, secou
d'indignation, Pardaillan qui se raidissait pour montrer un visage froid
et intrpide, vers la cage de fer.

Les moines firent une troue dans le feuillage et Pardaillan put voir.
Il y avait l une vingtaine de malheureux  peine couverts de loques
ignobles, maigres comme des squelettes, ples, avec des barbes et des
chevelures embroussailles. Les uns se tenaient accroupis  terre, en
plein soleil. D'autres tournaient et retournaient comme des fauves en
cage. Les uns riaient, d'autres pleuraient. Presque tous s'isolaient.

Ds qu'ils virent les visiteurs, tous, sans exception, se rurent sur
les barreaux. Non point menaants, comme le duc, mais suppliants, les
mains jointes, et, de leurs pauvres lvres crispes, tombaient ces mots
terribles que Pardaillan avait entendus: Faim! Manger! Un des moines
prit dans un coin un panier prpar d'avance, et en vida le contenu 
travers les barreaux.

Et, Pardaillan, le coeur soulev de dgot et d'horreur, vit que ce que
l'excrable moine venait de vider ainsi tait tout simplement un panier
d'ordures. Et, le plus horrible, c'est que les malheureux fous, qu'on
laissait lentement mourir de faim, se jetrent  corps perdu sur ces
immondes ordures, se les disputrent en grondant et que chacun, ds
qu'il avait pu happer un morceau de n'importe quoi, s'enfuyait avec sa
proie, de peur qu'on ne vnt la lui arracher.

Horrible! rpta encore une fois Pardaillan, qui et voulu s'enfuir et
ne pouvait dtacher ses yeux de cet coeurant spectacle.

--Tous les hommes que vous voyez ici taient jeunes, beaux, riches,
braves et intelligents. Tous, ils taient de la plus haute noblesse.
Voyez ce qu'en ont fait le breuvage invent par un de nos pres et
le rgime auquel on les a soumis. Que dites-vous de ce supplice-l,
chevalier?

Fixant d'Espinosa, avec cet air d'ironie et d'insouciance qui masquait
sa physionomie, Pardaillan lui lana, sur un ton dtach qui merveilla
le grand inquisiteur:

--Me direz-vous, monsieur, si toutefois je ne suis pas curieux,  quoi
riment ces coeurantes exhibitions?

Quelque chose comme un ple sourire vint effleurer les lvres
d'Espinosa.

--J'ai voulu, fit-il doucement, que vous fussiez bien pntr de cette
pense qu'irrmissiblement condamn, tout ce que vous venez de voir
n'est rien auprs de ce qui vous attend. J'ai fait pour vous ce que je
n'aurais fait pour nul autre. C'est une marque d'estime que je devais 
votre caractre intrpide, que j'admire plus que quiconque, croyez-le
bien.

--Fort bien, monsieur. Je me tiens pour dment averti. Et, maintenant,
faites-moi reconduire dans mon cachot... ou ailleurs... A moins que vous
n'en ayez pas fini avec les spectacles du genre de ceux que vous venez
de me montrer.

--C'est tout... pour le moment, fit d'Espinosa impassible.

Et, se tournant vers les moines:

--Puisqu'il le dsire, reconduisez M. le chevalier de Pardaillan  sa
chambre. Et n'oubliez pas que j'entends qu'il soit trait avec tous les
gards qui lui sont dus.

Et, revenant  Pardaillan, il ajouta avec un air de grande sollicitude:

--Allez donc, monsieur de Pardaillan, et surtout mangez. Mangez et
buvez... Ne faites pas comme ce matin, o vous n'avez rien pris. La
dite est mauvaise dans votre situation. Si ce qu'on vous sert n'est pas
de votre got, commandez vous-mme ce que vous dsirez. Rien ne vous
sera refus. Mais, pour Dieu, mangez!

--Monsieur, dit poliment Pardaillan, sans rien montrer de l'tonnement
que lui causait cette affectueuse insistance, je ferai de mon mieux.
Mais j'ai un estomac fort capricieux. C'est lui qui commande, et je suis
bien oblig de lui obir.

--Esprons, dit gravement d'Espinosa, que votre estomac se montrera
mieux dispos que ce matin.

--Je n'ose trop y compter, dit Pardaillan en s'loignant au milieu de
son escorte de moines-geliers.

Lorsqu'il se retrouva quelques instants plus tard dans sa chambre,
Pardaillan se mit  marcher de long en large avec agitation.

Pouah! songeait-il, la venimeuse bte! Comment ai-je pu rsister  la
tentation de l'trangler de mes mains?

Et, avec un sourire qui et donn le frisson au grand inquisiteur, s'il
l'avait vu:

Bah! il l'a bien dit: il tait gard de prs. Je n'aurais pas eu le
temps de l'atteindre. Et j'y aurais gagn de me voir enchaner. Mes
mains restent libres. Qui sait si une occasion ne se prsentera pas?
Alors...

Et son sourire se fit plus aigu.

Las de s'agiter, il se jeta dans le fauteuil et se mit  rflchir
profondment, repassant dans son esprit les scnes qui venaient de se
drouler, jusque dans leurs plus petits dtails, voquant les moindres
gestes, les coups d'oeil les plus furtifs, se rappelant les paroles les
plus insignifiantes en apparence, et s'efforant de tirer la vrit de
ses observations et de ses dductions.

Deux moines lui apportrent son dner. Avec des yeux luisants de
convoitise, ils talrent amoureusement les provisions sur la table,
alignrent respectueusement les flacons aux formes diverses, et, au
lieu de se retirer, comme ils faisaient d'habitude, ils restrent en
contemplation devant la table, semblant attendre que le chevalier ft
honneur  ce repas soign. Voyant qu'il ne se dcidait pas, un des deux
moines demanda:

--Monsieur le chevalier ne veut donc pas manger?

Surmontant la rpulsion que lui inspiraient ses deux gardiens,
Pardaillan rpondit doucement:

--Tout  l'heure, peut-tre... Pour le moment, je n'ai pas faim.

Les deux moines changrent un furtif coup d'oeil que Pardaillan surprit
au passage.

--Monsieur le chevalier dsire-t-il qu'on lui fasse autre chose? insista
le moine.

--Non, mon rvrend, je ne dsire rien qu'une chose...

--Laquelle? fit le moine avec empressement.

--Que vous me laissiez seul, dit froidement Pardaillan.

Les deux moines changrent encore le mme coup d'oeil furtif que
Pardaillan surprit encore, puis ils contemplrent une dernire fois les
mets apptissants dont la table tait charge, et sortirent enfin en
touffant un gros soupir.

Ds qu'ils furent dehors, Pardaillan s'assura d'un coup d'oeil que le
judas de la porte tait bien ferm. Il s'approcha alors de la table et
contempla les plats, nombreux et varis, qui la garnissaient. Il en
prit quelques-uns au hasard et se mit  les sentir avec une attention
soutenue.

Je ne sens rien d'anormal, se dit-il en posant les plats  leur place.
En revanche, mordieu! je sens que j'trangle de faim et de soif!...

Il prit un flacon.

Hermtiquement bouch! dit-il. Mais qu'est-ce que cela prouve!

Il le dboucha et le flaira comme il avait flair les mets.

Rien! je ne sens rien!

Et lentement,  regret, il reposa le flacon sur la table.

Ne rien boire, ne rien manger, durant trois jours, a dit le billet du
Chico. Poison foudroyant... Mort-diable! je puis bien patienter.

Il tourna le dos  la table pour s'arracher  la tentation et s'en fut
vers le coffre o il avait enferm le reste de ses provisions de la
veille. Il fit une piteuse grimace et grommela:

--C'est maigre!

Rsolument, il prit une tranche de pt et la porta  sa bouche. Mais il
n'acheva pas le geste.

--Qui me dit, songea-t-il, qu'on n'a pas pntr ici pendant la
promenade que m'a fait faire cet inquisiteur que la foudre crase!...
Qui me dit que ces mets, inoffensifs hier soir, ne sont pas mortels
maintenant?

Il replaa la tranche o il l'avait prise et referma le coffre. Il
trana le fauteuil devant la fentre et s'assit, le dos tourn  la
table tentatrice. En mme temps, pour se donner la force de rsister, il
murmura:

Je n'ai plus gure que deux jours et demi  patienter. Que diable! deux
jours sont bientt passs!

Et, par un puissant effort de volont, il russit  se soustraire
 cette obsession et se mit  repasser tout ce que lui avait dit
d'Espinosa.

Des bribes de phrases lui revenaient plus particulirement: On lui fait
boire une potion... Ce breuvage agit sur le cerveau qu'il engourdit...
Il sent son intelligence s'obscurcir... Toutefois, ce n'est pas encore
la folie.

Et un dtail, que nous avons omis de signaler, lui revenait obstinment
 la mmoire: au premier repas qu'il avait fait dans cette chambre,  ce
mme repas o il avait absorb un narcotique qui devait le tenir endormi
plusieurs jours, il avait tout de suite remarqu sur la table une
bouteille de vieux vin de Saumur, pour lequel il avait un faible, et
l'avait mise de ct, la rservant pour la bonne bouche. Or,  la fin
de son repas, lorsqu'il voulut attaquer la bonne bouteille, il s'tait
senti pris d'un subit malaise. C'tait le narcotique qui faisait son
effet.

Cela avait t trs passager. Mais il n'en fallait pas plus pour
veiller ses soupons. Avant de vider le verre qu'il venait de remplir,
il le porta  ses narines et le flaira longuement.

Cet examen ne lui ayant pas paru suffisant, il trempa son doigt dans le
verre, laissa tomber quelques gouttes du liquide lger et mousseux
sur sa langue et se mit  le dguster avec tout le soin d'un parfait
connaisseur qu'il tait. Le rsultat de cette dgustation avait t
qu'il avait dpos le verre sur la table, sans y toucher davantage. Son
repas tait achev. Il n'avait plus ni faim ni soif.

Tout  coup, une inspiration soudaine lui tait venue. Il s'tait lev
et tait all vider le verre et tout le contenu de la bouteille de
ce Saumur, qui lui paressait suspect, dans le bassin de cuivre qui
contenait encore l'eau sale rougie de son sang, qu'il y avait laisse
aprs s'tre convenablement dbarbouill. Puis, il tait revenu
s'asseoir  table, reposant la bouteille et le verre  leur place.
Quelques instants plus tard, la tte lourde, pris d'un sommeil
irrsistible, il s'tait endormi aussitt.

Pourquoi avait-il agi ainsi? Il n'aurait su le dire. Pourquoi ce dtail
qu'il avait presque oubli lui revenait-il maintenant obstinment  la
mmoire? Pourquoi rapprochait-il cet incident des paroles prononces
par d'Espinosa? Pourquoi le dialogue de Fausta et du grand inquisiteur,
parlant de sa folie, ce dialogue qui lui tait tout  coup revenu 
la mmoire, dans ce qu'il appelait dj la galerie des supplices,
pourquoi ce dialogue lui revenait-il de nouveau  la mmoire?

Quelles conclusions tirait-il de l'incident de la bouteille de vin de
Saumur vide dans une cuvette d'eau sale, des paroles d'Espinosa, des
paroles de Fausta, de la vision de la cage des fous? C'est ce que nous
ne saurions dire. Mais toujours est-il que, peu  peu il s'assoupit dans
son fauteuil et que, dans son sommeil agit, il avait aux lvres un
sourire narquois, et, de temps en temps, il bredouillait des mots sans
suite, parmi lesquels revenait frquemment celui-ci: FOLIE.

Le soir venu, les moines, consterns de voir qu'il n'avait pas touch
au dner, non plus qu'au djeuner, lui servirent un souper plus soign
encore que les prcdents repas. Malgr leur insistance, Pardaillan
refusa de manger.

Les moines durent se retirer sans tre parvenus  le dcider et, ds
qu'il se vit seul, il se hta de se mettre au lit pour se soustraire
 la tentation de la table tincelante. Et il faut convenir qu'il
lui fallut une force de volont peu commune, car la faim se faisait
cruellement sentir. Peut-tre l'et-il moins sentie s'il avait pu
dtacher compltement son esprit de cette pense.

Mais les moines revenaient obstinment avec leur table charge de mets
apptissants. Et, sous prtexte que, peut-tre plus tard, il voudrait
faire honneur  ce repas, ils laissaient devant lui cette table et tout
ce qu'elle supportait de bonnes choses. Or, si Pardaillan russissait, 
force de volont,  chasser la faim, un regard tombant par hasard sur la
table suffisait  rveiller son estomac qui se mettait aussitt  hurler
famine.

Le lendemain, le mme supplice se renouvela, avec aggravation de repas
augments. En effet, les moines, impitoyables, lui servirent un petit et
un grand djeuner, un dner, une collation et un souper.

Cinq fois dans la mme journe, il eut  rsister  l'abominable
tentation d'une table qui se faisait de plus en plus recherche, de plus
en plus abondante et dlicate, de plus en plus charge des crus les plus
rares et les plus renomms.

Le troisime jour, Pardaillan, la gorge sche, la tte en feu, sentant
ses jambes se drober sous lui, se disait pour se donner du courage:

Plus que ce jour  passer. Par Pilate! il se passera comme les deux
autres! Et aprs?... Bah! nous verrons bien. Arrive qu'arrive.

Il cherchait toujours un moyen de s'vader. Il ne trouvait rien. Et
maintenant, peut-tre par suite de la faiblesse qu'il prouvait et qui
le privait d'une partie de ses moyens, maintenant il en arrivait 
compter sur le Chico,  esprer que, peut-tre, il russirait  le tirer
de l, et il passait la plus grande partie de son temps  guetter par la
fentre, esprant toujours apercevoir la fine silhouette du petit homme,
esprant recevoir un nouveau billet de lui. Mais le Chico ne se montra
pas, ne donna pas signe de vie.

Ce jour-l, ses deux gardiens se montrrent particulirement affects de
son obstination  refuser toute nourriture. Jusqu'au jour de la visite
de d'Espinosa, ces deux moines avaient gard un silence si scrupuleux
qu'il et pu les croire muets.

A dater de la visite de leur chef suprme, ils se montrrent aussi
bavards qu'ils avaient t muets jusque-l. Et, comme leur grande
proccupation tait de voir que le prisonnier confi  leurs soins ne
voulait rien prendre, les dignes rvrends n'ouvraient la bouche que
pour parler mangeaille et beuverie.

L'un recommandait particulirement tel plat, dont il donnait la recette,
l'autre prnait tel entremets sucr, dlicieux, disait-il,  s'en lcher
les doigts; l'un sommait le chevalier de goter au mets qu'il vantait,
l'autre l'adjurait de n'en rien faire, jurant par la Vierge et par tous
les saints que goter  cette pitance c'tait s'exposer bnvolement 
un empoisonnement certain.

Ces disputes, devant un homme qui se laissait lentement mourir de faim,
avaient quelque chose de hideux et grotesque  la fois.

Pardaillan aurait pu imposer silence aux deux enrags bavards et les
prier de le laisser tranquille. Ils eussent obi. Mais Pardaillan tait
persuad que les deux moines jouaient une abominable comdie, pour
l'amener  absorber le liquide ou l'aliment qui contenait le poison
destin  le foudroyer.

Il tait persuad que, s'il avait voulu les chasser, les moines
n'eussent tenu aucun compte de ses ordres et se fussent obstins 
le harceler de plus belle. Dans ces conditions, il n'y avait qu' se
rsigner.

Or, Pardaillan se trompait. Les deux moines ne jouaient nullement la
comdie. Ils taient bien sincres. C'tait deux pauvres diables de
moines, d'esprit plutt born, qui ne devaient la mission de confiance
dont ils taient chargs qu' leur force herculenne.

On leur avait confi la garde de Pardaillan, on leur avait ordonn
d'accder  tous ses dsirs, et, hormis de lui ouvrir la porte et de le
laisser aller, d'obir  ses ordres.

On leur avait surtout recommand de faire tous leurs efforts pour
l'amener  prendre un peu de nourriture. Ils s'acquittaient trs
consciencieusement de leur tche et n'en cherchaient pas plus long.

Comme on les savait quelque peu gourmands et ne dtestant nullement
de vider une bonne bouteille, on leur avait dfendu, sous menace des
chtiments les plus exemplaires, d'accepter quoi que ce ft de leur
prisonnier, ft-ce une simple goutte d'eau.

Enfin--et ceci montre que d'Espinosa ne laissait rien au hasard et
savait habilement utiliser les passions de ceux qu'il employait--on leur
avait dit que, s'ils amenaient leur prisonnier  goter  un seul des
innombrables plats dont la table tait garnie,  avaler, ne ft-ce
qu'une gorge de vin ou d'eau, les restes de la magnifique table leur
reviendraient intgralement et qu'ils pourraient boire et manger tout
leur sol et se griser  en rouler par terre, ayant d'avance absolution
pleine et entire.

Pardaillan ignorait tout cela, et pour cause. Cependant,  diffrentes
reprises, et pour avoir le coeur net il avait plac devant les moines un
des plats pris au hasard, il avait lui-mme rempli  ras bord un verre
d'un vin gnreux et:

--Tenez, mon rvrend, avait-il dit, vous seriez heureux de me voir
manger, dites-vous... Eh bien, gotez une bouche seulement de ce plat,
et je vous jure que j'en mangerai aprs vous; gotez une seule gorge
de ce vin au fumet dlicat et je vous promets de vider la bouteille
ensuite.

--Impossible de vous satisfaire, disait d'un air navr un des moines.

--Pourquoi? demandait Pardaillan.

--Hlas! mon frre, on nous a formellement interdit d'accepter rien de
vous.

--Sous peine de la discipline, ajoutait l'autre.

--La discipline et autres chtiments corporels, et l'_in pace_, et la
dite force et...

--N'en parlons plus, interrompait Pardaillan.

Et, en lui-mme, il ajoutait:

Pardieu! ils n'auraient garde d'y goter: les sacripants savent que ces
mets sont empoisonns.

Dans ce troisime jour, frre Bautista et frre Zacarias (pourquoi
ne ferions-nous pas connatre les noms des deux moines gardiens?) se
montrrent plus affects que jamais, affects et furieux; navrs, parce
qu'ils enrageaient de voir tant de si succulentes choses; furieux, parce
qu'ils n'taient pas loigns de croire que leur prisonnier s'obstinait
ainsi uniquement pour leur faire pice. Or, voici qu' l'heure du dner
les deux moines se prsentrent devant Pardaillan comme d'habitude.
Seulement, au lieu de dresser le couvert dans la chambre, frre
Bautista, qui paraissait radieux ainsi que son digne acolyte Zacarias,
annona d'une superbe voix de basse:

--Si monsieur le chevalier veut bien passer au rfectoire, nous aurons
l'honneur de lui servir le dner.

Pardaillan fut bahi de cette annonc: Que signifiait cette fantaisie et
quelle surprise douloureuse ou quel pige dissimulait-elle?

A voir les mines bates et radieuses de ses deux gardiens,  leurs
sourires entendus, aux coups d'oeil malicieux qu'ils changeaient, il
crut comprendre qu'il se tramait quelque chose de louche contre lui. Il
rpondit donc schement:

Mon rvrend, je vous ai dit une fois pour toutes que je ne voulais
point manger. Vous n'aurez donc pas l'honneur de me servir le dner,
attendu que je suis rsolu  ne point bouger d'ici.

Ayant dit, il se jeta dans son fauteuil et leur tourna le dos.

Les deux moines se regardrent consterns.

Cependant, frre Bautista, qui tait le plus inconscient des deux,
partant le plus dispos  se mettre en avant, fit une tentative
dsespre, et, sur un ton qui n'admettait pas de rplique:

--Il faut venir cependant, trancha-t-il.

Pardaillan, frapp de ce ton, presque menaant, se redressa aussitt,
et, avec un sourire narquois, il goguenarda:

--Il faut?... Pourquoi?

--C'est l'ordre, dit plus doucement frre Zacarias.

--Et si je refuse d'obir  l'ordre? railla Pardaillan.

--Nous serons forcs de vous porter.

Pardaillan fit rapidement deux pas en avant. Il n'avait rien pris depuis
bientt trois jours, mais il sentait bien qu'il tait encore de force
 mettre facilement  la raison les deux insolents frocards. Il allait
donc projeter ses deux poings en avant lorsqu'une rflexion subite
arrta le geste bauch.

Niais que je suis, songea-t-il. Qui sait si je ne trouverai pas
l'occasion cherche de fausser compagnie  tous ces moines, que l'enfer
engloutisse!

Le rsultat de cette rflexion ft qu'au lieu de frapper comme il en
avait eu l'intention il rpondit paisiblement, avec son plus gracieux
sourire:

--Soit! j'irai donc de plein gr,  seule fin de vous viter la peine de
me porter.

Les deux moines eurent une grimace de satisfaction.

--A la bonne heure, mon gentilhomme, fit joyeusement frre Bautista,
vous voil raisonnable. Et, par saint Baptiste, mon vnr patron,
vous verrez que vous ne regretterez pas de faire connaissance avec le
rfectoire o nous vous conduisons!

--Allons donc, mon rvrend, puisque, aussi bien, c'est l'ordre, comme
dit si lgamment votre digne frre. Mais je vous prviens: cette
fois-ci, pas plus que les autres, vous ne russirez  me faire absorber
la moindre nourriture.

Les deux moines firent la grimace. Ils changrent un coup d'oeil
inquiet, tandis que leur front se rembrunissait.

--Bah! fit frre Bautista, allons toujours. Nous verrons bien si vous
aurez l'affreux courage de vous drober devant les dlices de la table
qui vous attend.

Dans le couloir, ils trouvrent une escorte de six moines robustes
qui entourrent le chevalier et le conduisirent jusqu' la porte du
rfectoire, situe dans le mme couloir.

L'escorte resta dehors, et Pardaillan pntra avec ses deux gardiens
ordinaires. Derrire lui il entendit grincer les verrous. Il jeta autour
de lui un regard investigateur qui embrassait d'un seul coup jusqu'aux
moindres dtails et demeura tout merveill devant le spectacle
rjouissant qui s'offrait  ses yeux.

La salle elle-mme tait carre, haute de plafond, vaste de dimensions.
Le plafond, le plancher, les boiseries qui la recouvraient entirement,
des essences les plus rares, taient de vritables merveilles de
mosaque et de sculpture. Quatre tapisseries flamandes ornaient deux
cts de la salle et reprsentaient les quatre saisons. Mais, si le
dcor de chacune de ces tapisseries variait, suivant la saison qu'il
reprsentait, dans une intention qui sautait aux yeux, le fond du sujet
tait le mme partout.

C'tait une profusion de fruits, de victuailles varies, de flacons, que
des personnages, hommes et femmes, engloutissaient gloutonnement.

Une chemine monumentale occupait  elle seule les deux tiers d'un ct.
L'intrieur de cette chemine tait garni d'arbustes, de plantes rares,
de fleurs aux parfums trs doux, rangs en corbeille autour d'une vasque
de marbre dont le jet d'eau retombait en pluie fine, avec un murmure
caresseur, et rafrachissant l'air, satur de parfums. Deux fentres
aux rideaux de velours hermtiquement clos; dix fauteuils de dimensions
colossales s'espaaient le long des boiseries; deux bahuts se faisaient
vis--vis. Bien qu'il ft grand jour au-dehors, aux quatre angles,
quatre torchres normes, charges de cire rose et parfume, qui se
consumaient lentement et dont les volutes de fume bleutre rpandaient
dans la salle ce parfum spcial qu'on y respirait.

Voil ce que vit Pardaillan d'un coup d'oeil.

Tout, dans cette salle, semblait avoir t amnag en vue de la
glorification de la gourmandise. Tout semblait avoir t conu en vue
de l'inciter  faire comme les personnages des tableaux et tapisseries,
c'est--dire  bfrer sans retenue.

Au centre de la salle, une table tait dresse, autour de laquelle vingt
personnes eussent pu s'asseoir  l'aise. Une nappe d'une blancheur
blouissante et d'une finesse arachnenne; des chemins de table en
dentelles prcieuses, des surtouts d'argent massif, des cristaux
enchsss de mtal prcieux, une vaisselle d'or et d'argent, des
flambeaux aux cires allumes et des jonches de fleurs. Tel tait le
dcor prestigieux destin  encadrer dignement les innombrables plats,
les fruits savoureux, les entremets, les ptisseries, les compotes et
les geles et l'escadron des flacons de toutes formes et de toutes
dimensions, rangs en bon ordre devant la ligne des bouteilles ventrues,
vnrablement poussireuses.

Au milieu de cette table, surcharge de provisions qui eussent suffi 
rassasier vingt personnes doues du plus solide apptit, un couvert,
un seul, tait mis. Et, devant cet unique couvert, un vaste fauteuil
semblait tendre ses bras rigides  l'heureux gourmet  l'intention
duquel on avait fait cette dbauche de richesses gastronomiques.

Voil ce que dsignaient de la main les frres Zacarias et Bautista. Et
leurs yeux clignotants, leur norme bouche qui s'arrondissait en cul de
poule, leurs larges narines qui reniflaient non les parfums rpandus
dans la salle, mais le fumet des plats, leur air de fausse modestie,
tout dans leur attitude semblait dire que tout cela tait leur oeuvre 
eux, tout implorait un compliment que Pardaillan ne leur refusa pas.

--Admirable! dit-il simplement, d'un air trs convaincu.

--N'est-ce pas? rayonna frre Bautista. Et que direz-vous, mon frre,
quand vous aurez got aux dlicieuses choses qui figurent sur cette
table!

Les deux moines se regardaient d'un air triomphant.

Hlas! leur joie fut de courte dure, car Pardaillan ajouta aussitt:

--Merveilleux! Mais vous vous tes donn beaucoup de peine bien
inutilement, car je ne toucherai  rien des merveilles entasses l.

La consternation des moines confina au dsespoir. Pour un peu, ils
l'eussent battu.

--Ne blasphmez pas, dit svrement frre Bautista. Asseyez-vous plutt
dans ce moelleux fauteuil qui vous tend les bras.

--Mais puisque je vous dis que je ne veux rien prendre... Rien,
entendez-vous?

--C'est l'ordre! dit doucement frre Zacarias.

Pardaillan lui jeta un coup d'oeil de ct.

--Vous l'avez dj dit, fit-il avec son air narquois. Vous ne variez pas
souvent vos formules.

--Puisque c'est l'ordre! rpta navement frre Zacarias.

--Asseyez-vous, mon frre, supplia Bautista, faites-le pour l'amour de
nous... Nous sommes dshonors si vous rsistez  tous nos efforts.

Pardaillan eut-il piti de leur dsespoir trs sincre? Comprit-il
que la rsistance serait inutile et que, rigoureux observateurs de la
consigne reue, ses deux gardiens ne lui laisseraient aucun rpit, tant
qu'il ne se serait pas assis  cette table somptueuse? Nous ne saurions
dire, mais toujours est-il que, de son air railleur, il condescendit:

--Eh bien, soit. Pour l'amour de vous, je veux bien m'asseoir l... Mais
vous serez bien fins si vous russissez  me faire ingurgiter la moindre
des choses.

Et il s'assit brusquement, avec un air qui et donn fort  rflchir
aux dignes moines s'ils avaient t plus physionomistes ou s'ils avaient
mieux connu leur prisonnier.

--Allons, dit Pardaillan, qui sentait la colre le gagner, allons,
faites en conscience votre mtier de bourreau.

Les deux moines le regardrent avec stupfaction. Ils ne comprenaient
pas.

Ds que Pardaillan eut pris place dans le fauteuil, un orchestre, qui
semblait tre dissimul derrire la chemine, se mit  jouer des airs
tour  tour tendres et languissants, joyeux et capricants. Et les sons
des instruments  cordes, auxquels se mlaient les sons plus aigus des
fltes et ceux plus nasillards des hautbois, lui arrivaient voils,
mystrieux, comme trs lointains, vocateurs de rves mlancoliques ou
joyeux.

Cette mise en scne savante, cette musique lointaine, ces fleurs, ces
parfums aphrodisiaques, la splendeur de cette table, le fumet des plats,
l'arme capiteux des vins tombant en pluie de rubis et de topazes
dans des coupes de pur cristal, au long pied de mtal prcieux,
chefs-d'oeuvre d'orfvrerie, il y avait l plus qu'il n'en fallait pour
affoler l'esprit le plus ferme et le plus lucide. Malgr sa force de
caractre peu commune, Pardaillan tait ple de l'effort surhumain qu'il
faisait pour se matriser.

Avait-il donc rellement peur du poison dont il tait menac?

Non, Pardaillan n'avait pas peur du poison. Menac  mots couverts des
supplices les plus horribles, il est facile de comprendre qu'entre une
torture savamment dose pour la faire durer des heures et des jours,
peut-tre, et un poison foudroyant, le choix tait tout fait. N'importe
qui,  sa place, n'et pas hsit et et pris le poison.

Ce n'tait pas la mort elle-mme, non plus, qui l'effrayait. En
descendant au fond de sa conscience, on et peut-tre trouv que la
mort et t accueillie par lui comme une dlivrance. Depuis que mortes
taient ses seules affections, mortes aussi ses haines, Pardaillan ne
pouvait plus gure tenir  la vie.

Alors?

Alors, il y avait ceci: avec ses ides spciales, Pardaillan se disait
qu'ayant accept du roi Henri une mission de confiance il n'avait pas le
droit de mourir, lui, Pardaillan, avant que cette mission ft accomplie.

On voit qu'il tait rigoureusement logique. Seulement, pour mettre en
pratique une logique de ce genre, il fallait tre dou d'une nergie peu
commune, d'une dose de volont, d'un courage et d'un sang-froid qu'il
tait peut-tre seul capable d'avoir.

Tout ceci avait t longuement et mrement pes, calcul et finalement
rsolu, dans la solitude de sa cellule. On a pu voir par les tentatives
dsespres de ses gardiens, Bautista et Zacarias, qu'il suivait avec
une inbranlable rigueur la ligne de conduite qu'il s'tait trace.

Une chose qu'il avait aussi dcide, et que nous devons faire connatre,
c'est qu'il courrait le risque de l'empoisonnement en prenant la
nourriture qu'on lui prsenterait, le quatrime jour  partir de la
rception du billet du Chico.

Pourquoi ce quatrime jour? Comptait-il donc sur le nain? Pas plus sur
le nain que sur autre chose, autant sur lui que sur n'importe qui.

Le Chico,  ses yeux, tait une carte dans ses mains. Pour le moment,
cette carte n'tait pas  ddaigner plus qu'une autre. Elle pouvait
tre bonne, elle pouvait tre mauvaise, il ne savait pas encore. Cela
dpendrait du jeu qu'abattrait son adversaire.

Il s'tait fix ce terme de quatre jours, simplement parce qu'il se
disait que les forces humaines ont une limite, et que, s'il voulait tre
en tat de profiter des vnements favorables qui pouvaient toujours
se produire, il lui fallait, de toute ncessit, rparer ses forces
affaiblies par un long jene..

videmment, la menace du poison restait toujours suspendue sur sa tte.
Mais quoi? Il fallait cependant bien en finir d'une manire ou d'une
autre. C'tait un risque  courir, il le savait bien: il le courrait,
voil tout.

Au surplus, rien ne prouvait que, devant son obstination, d'Espinosa ne
renoncerait pas au poison pour chercher autre chose.

Lorsqu'ils eurent enfin amen leur prisonnier  s'asseoir devant son
couvert, Bautista et Zacarias se dirent que le plus fort tait fait
et que cet homme extraordinaire ne saurait, cette fois, rsister aux
tentations accumules sur cette table.

Avec des prcautions minutieuses, ils saisirent chacun un flacon et
versrent, l'un d'un certain vin de Beaune que les annes de bouteille
avaient pli  tel point que, du rouge initial, il tait pass au rose
effac; l'autre, d'un certain xrs qui, dans le cristal limpide,
ressemblait  de l'or en fusion. Et, en faisant cette opration avec
toute la dvotion dsirable, ils tiraient la langue, tels deux chiens
altrs. Quand les deux verres furent pleins, ils les saisirent
doucement par le pied, les soulevrent batement, dvotieusement, comme
ils eussent soulev l'hostie consacre, et tendirent chacun le sien.

--C'est du velours, dit onctueusement Bautista, en clignant des yeux.

--Du satin, ajouta Zacarias d'un air non moins pntr.

--Mes dignes rvrends, fit tranquillement Pardaillan, croyez-moi, le
mieux est de cesser cette lamentable comdie.

--Comdie! protesta Bautista; mais, mon frre, ce n'est point une
comdie.

--C'est l'ordre, comme dit si bien frre Zacarias. Oui?... En ce cas,
allez-y, harcelez-moi... Mais je vous ai prvenus: je ne toucherai 
rien de ce que vous m'offrirez.

--Qu' cela ne tienne! s'cria vivement Bautista qui, tout born qu'il
ft, ne manquait pas d'-propos. Choisissez vous-mme.

En disant ces mots, il posait dlicatement le verre sur la table, et,
d'un geste large, il dsignait les flacons rangs en bon ordre.

Les deux moines faillirent se trouver mal.

De cette lutte extraordinaire quoique bizarre, Pardaillan sortit
vainqueur, mais ananti, bris, et, ds qu'il eut rintgr sa cellule,
il tomba sans forces dans son fauteuil. Une journe de fatigues
physiques les plus dures l'eut moins fatigu que l'effort moral norme
qu'il venait de faire.

Il ne faut pas oublier qu'il y avait trois longs jours qu'il n'avait
pris de nourriture, et il se trouvait dans un tat de faiblesse
comprhensible, mais qui ne laissait pas que de l'inquiter.

La fivre le minait, et la soif, l'horrible soif qui contractait sa
gorge en feu et tumfiait ses lvres dessches, le faisait cruellement
souffrir.

Il avait des bourdonnements qui,  la longue, devenaient exasprants,
et, ce qui tait plus grave, des blouissements frquents, qui le
laissaient dans un tat de prostration qui ressemblait singulirement 
l'vanouissement. Enfonc dans son fauteuil, il grondait en songeant aux
deux moines:

Les sclrats, m'ont-ils assez assassin!... Vit-on jamais acharnement
pareil?... Ils ne m'ont pas fait grce du plus petit plat. Comment ai-je
pu rsister  la faim qui me tenaille? car j'ai faim, mordieu! j'enrage
de faim et de soif... Ah! par ma foi! j'ai fait ce que j'ai pu!

Arrive qu'arrive, demain je mangerai.

Le lendemain, l'heure du petit djeuner arriva, et les moines ne
parurent pas.

Diable! songea Pardaillan du, aurais-je trop attendu? M. d'Espinosa
aurait-il chang d'ide et, renonant au poison, voudrait-il me prendre
par la faim?

Il attendit sans trop de regret, ce petit djeuner tant un repas
frugal, trs lger, qui n'et pu le satisfaire aprs le long jene qu'il
venait d'endurer.

L'heure du grand djeuner arriva  son tour. Et les moines ne parurent
toujours pas.

Cette fois, Pardaillan commena de s'inquiter pour de bon.

Il n'est pas possible que ce soit un oubli, songeait-il en arpentant
nerveusement sa chambre. Il doit y avoir quelque chose... Mais quoi?...
D'Espinosa aurait-il devin qu'aujourd'hui j'tais rsolu  affronter
son poison?... Le Chico aurait-il fait quelque tentative imprudente?...
Se serait-il laiss prendre?... Si je m'informais?...

Il se dirigea vers la porte. Mais, au moment de frapper au judas, il
s'arrta, indcis.

Non, fit-il en s'loignant lentement, je ne veux pas leur laisser voir
que j'attends ma pitance avec impatience... quoique,  tout prendre...
Patientons encore.

L'heure de la collation passa. Puis, l'heure du dner vint  son tour.
Les moines demeurrent invisibles. Enfin, l'heure du souper vint et
passa sans amener les moines.

Morbleu! fit rageusement Pardaillan, je veux savoir  quoi m'en tenir!

Rsolument, il se dirigea vers le judas et frappa. On ouvrit aussitt.

--Vous avez besoin de quelque chose? fit une voix doucereuse qui n'tait
pas celle de ses gardiens ordinaires.

--Je veux manger, fit brutalement Pardaillan. A moins que vous n'ayez
rsolu de me laisser crever de faim, auquel cas je vous prierai de me le
faire savoir.

--Vous voulez manger! fit la voix sur un ton de surprise manifeste. Et
qui vous en empche? N'avez-vous pas tout ce qu'il vous faut dans votre
chambre?

--Je n'ai rien, mort de tous les diables! Et c'est pourquoi je vous
demande de me dire si vous avez rsolu de me laisser prir de faim!

--Vous laisser mourir de faim, bont divine! Y pensez-vous? Les frres
Zacarias et Bautista ont d garnir votre table, je prsume.

--Je n'ai rien, vous dis-je, gronda Pardaillan, qui se demandait si on
ne se moquait pas de lui, pas le plus petit morceau de pain, pas une
goutte d'eau.

--Ah! mon Dieu!... les deux tourdis vous ont oubli!

La voix paraissait sincrement navre. Quant  tudier la physionomie
pour se rendre compte si on ne jouait pas la comdie, il ne fallait
gure y songer. A travers les troites lamelles de cuivre et dans la
demi-obscurit d'un couloir clair par quelques veilleuses, l'oeil
perant de Pardaillan lui-mme ne percevait gure que des contours
indcis.

--Enfin, s'cria-t-il, comment se fait-il que je ne les aie pas vus
aujourd'hui?

--Ils ont demand et obtenu la permission de sortir du couvent. Oh! pour
la journe seulement! Mais on pensait qu'ils auraient eu la prcaution
de vous fournir les provisions ncessaires  la journe avant de
s'absenter. Ah! si monseigneur apprend de quelle ngligence ils se sont
rendus coupables... je ne voudrais pas tre  leur place... Mais vous,
monsieur, pourquoi avoir attendu si longtemps? Pourquoi n'avoir pas
prvenu des le djeuner? On vous aurait servi  l'instant... Tandis que,
 prsent...

--A prsent? fit Pardaillan.

--A prsent, tout dort au couvent, le pre pitancier comme les autres.
Impossible de vous donner la moindre des choses. Quel malheur!

--Bah! fit Pardaillan, qui commenait  se rassurer, un jour
d'abstinence de plus ou de moins, je n'en mourrai pas. Si j'avais
seulement un peu d'eau pour humecter mes lvres. Enfin, n'en parlons
plus. J'attendrai jusqu' demain... si toutefois il est bien vrai qu'on
n'ait pas dcid de me laisser mourir de faim.

Le lendemain,  l'heure du petit djeuner, toujours pas de moines. Et
Pardaillan se demanda si, aprs l'avoir assomm de prvenances, aprs
l'avoir accabl d'une profusion de mets dlicats, alors qu'il tait
rsolu  ne rien prendre, on n'allait pas, maintenant, lui laisser
indfiniment tirer la langue. Enfin,  l'heure du grand djeuner, les
deux gardiens parurent, et, avec des mines lugubres, annoncrent que
les viandes de monsieur le chevalier taient servies.

Pardaillan commenait  si bien dsesprer qu'il leur fit rpter
l'annonce, croyant avoir mal entendu. Certain que le repas l'attendait,
et qu'avec ce repas son sort serait dfinitivement rgl, il retrouva
son calme et son assurance. Souriant de la mine piteuse des deux moines
qui, pensait-il, avaient d tre vertement tancs, il bougonna:

--Comment se fait-il que, devant vous absenter toute la journe, vous
n'ayez pas eu la prcaution de me munir des aliments ncessaires?

--Mais... puisque vous refusez tout ce que nous vous offrons, s'cria
navement Bautista.

--Est-ce une raison?... Hier, prcisment, j'tais dispos  manger.

--Est-ce possible!...

--Puisque je vous le dis.

--Et aujourd'hui? haleta Zacarias.

--Aujourd'hui, comme hier, j'enrage de faim et de soif!...

--Seigneur Dieu! s'cria Bautista, ravi, quel plaisir vous nous
faites!... Venez vite, monsieur.

Et ils entranrent vivement leur prisonnier, qui se laissait faire avec
complaisance. Quand ils furent devant la table, aussi somptueusement
garnie que l'avant-veille, le moine Zacarias s'cria, en dsignant d'un
clignement d'oeil significatif l'norme profusion de plats chargs de
victuailles:

--Je vous dfie bien de la mettre  sec!

--Il est de fait, confessa Pardaillan, qu'il y a l de quoi satisfaire
plusieurs apptits robustes.

Et il s'assit rsolument devant l'unique couvert. Et, comme
l'avant-veille, l'orchestre invisible se fit entendre, mystrieux et
lointain, tandis que les moines s'empressaient  le servir, pleins
de prvenances et d'attentions, les yeux luisants, la face panouie,
heureux de penser qu'enfin, ils allaient raliser leur rve de
gourmands.

Pardaillan, trs froid, attaqua, les hors-d'oeuvre. Et,  le voir si
calme, si admirablement matre de lui, on n'et, certes, pu souponner
le drame effroyable qui se passait dans son esprit.

En effet,  chaque bouche qu'il avalait, quoi qu'il en et, cette
question revenait sans cesse  son esprit:

--Est-ce celle-ci qui va me foudroyer?

Et, chaque fois qu'il passait  un autre plat, il se disait:

Ce n'tait pas celui qu'on enlve... ce sera peut-tre pour celui-ci.

Au commencement du repas, il avait got avec circonspection chaque
bouche, chaque gorge, analysant, pour ainsi dire, l'aliment ou le
liquide qu'il avait dans la bouche avant de l'avaler. Puis, cette
lenteur l'avait impatient, son naturel insouciant avait repris le
dessus, et il s'tait mis  boire et  manger comme s'il avait t sr
de n'avoir rien  redouter. Bref, il mangea comme quatre et but
comme six, non par gourmandise, comme il et pu faire en toute autre
circonstance, mais parce qu'il estimait que c'tait ncessaire.

Quant aux moines, ce qu'ils demandaient, c'tait qu'il gott  l'un
quelconque de ces plats,  seule fin que le reste pt leur revenir,
comme on le leur avait promis.

Ce repas, qui ne fut peut-tre pas apprci comme il le mritait, bien
que Pardaillan ft un fin gourmet, s'acheva enfin, et il regagna sa
chambre o il se jeta dans son fauteuil.

Ouf! fit-il, me voil rassasi... et vivant encore. Voyons, le billet
disait: un poison foudroyant... Oui, mais on peut avoir chang d'ide...
on peut avoir mis un poison lent... Attendons. Nous verrons bien.

Durant quelques heures, il resta sans bouger dans son fauteuil. Il
paraissait assoupi, mais il ne dormait pas. Suivant son expression, il
attendait et, en mme temps, il rflchissait. Au bout de ce temps, il
se leva et se mit  se promener lentement, un sourire au lvres.

Je commence  croire que, dcidment, il n'y avait pas le moindre
poison dans les aliments que j'ai absorbs. D'Espinosa aurait-il chang
d'ide, comme je le prvoyais... ou tout ceci ne serait-il qu'une
comdie admirablement machine, et dont j'ai t sottement dupe?...
Peut-tre! Attendons encore. Voici que l'heure de la collation est
passe et je n'ai pas encore aperu mes dignes gardiens.

En effet, les moines ne reparurent pas, ni  l'heure du dner, ni 
l'heure du souper non plus. Pardaillan avait trop copieusement djeun,
 une heure trop tardive, pour avoir faim. Mais il suivait une ide
qu'il avait rsolu d'lucider. Il se dirigea donc vers le judas et
appela comme il avait fait la veille. Cette fois, ce fut le frre
Zacarias qui lui rpondit.

--Eh! mon digne rvrend, fit-il de son air figue et raisin, l'heure du
dner est passe, celle du souper aussi... on ne me sert donc plus de
ces mirifiques festins?...

--Finis, les mirifiques festins, mon frre, fit le moine d'une voix
pteuse et infiniment triste. Finis... hlas!

--Ah! ah! fit Pardaillan, dont l'oeil ptilla. Mais, dites-moi, pourquoi
cet hlas!... Vous vous intressez donc  moi?...

Avec une franchise qui et t du cynisme si elle n'et t de
l'inconscience, le moine rpondit:

--Non, mon frre. Seulement, il parat que vous avez commis je ne sais
quelle faute, en punition de laquelle nos suprieurs ont dcid de vous
priver de nourriture pendant quelque temps. Et, comme frre Bautista et
moi avions droit aux restes de ces mirifiques repas, que nous regrettons
plus que vous, croyez-le, il se trouve que la punition dont vous tes
frapp nous atteint autant, si ce n'est plus, que vous.

--Je comprends, fit Pardaillan avec un air de compassion. En sorte que
vous vous tes rgal des reliefs de mon succulent djeuner?

--Sans doute!... Et il tait mme si succulent que notre regret de voir
supprimer ces merveilles n'en est que plus cuisant... Tant de si bonnes
choses perdues, pour nous, et dont se rgalaient nos vnrables frres.

--Pourquoi vos frres et pas vous? Ceci ne me parat pas juste!

--Mgr d'Espinosa tenait essentiellement  ce que vous fussiez trait
magnifiquement et que vous fissiez honneur aux repas confectionns 
votre intention. Pour nous punir de vos refus obstins, dont nous tions
tenus pour responsables, on nous privait de ces merveilles culinaires,
qui nous fussent revenues de droit, si vous aviez consenti  en goter
tant soit peu.

--Pourquoi ne me l'avez-vous pas dit? Si vous m'aviez averti, je me
fusse laiss faire, pour vous tre agrable.

--Hlas! on l'avait prvu. Aussi nous avait-on formellement interdit de
vous prvenir.

--Ah! vous m'en direz tant! fit Pardaillan qui, ayant tir du moine ce
qu'il en voulait, le quitta sans faon.

Quand il vit que le judas s'tait referm, il clata d'un rire
silencieux et murmura:

Bien jou, ma foi! Je me suis laiss berner comme un sot!... La leon
ne sera pas perdue.



XVI

LE PLANCHER MOUVANT

Le lendemain, il se leva  son heure habituelle. Il avait adopt une
embrasure de sa fentre. Il y poussait le fauteuil, et, l, abrit par
le renfoncement de la fentre, cach par le large et haut dossier du
fauteuil, il tait  peu prs certain d'chapper  la surveillance
occulte qu'il sentait peser sur lui.

Ce fut l qu'il se rfugia et qu'il resta de longues heures, immobile,
paraissant sommeiller et rflchissant profondment. Et, sans doute
croyait-il avoir perc le but mystrieux poursuivi par le grand
inquisiteur, car, parfois, une lueur malicieuse brillait au fond de ses
prunelles, un sourire narquois errait sur ses lvres. Il savait qu'il
tait condamn  jener durant quelque temps, puisque le frre Zacarias
l'avait prvenu la veille; donc, il pensait que ses gardiens ne
pntreraient pas dans sa chambre. Il ne se trompait pas. La matine se
passa sans qu'on lui apportt la moindre nourriture. Vers une heure de
l'aprs-midi, il se leva languissant, et s'en fut au coffre  habits,
d'o il tira un petit paquet qu'il cacha dans son pourpoint, s'enveloppa
soigneusement dans les plis de son manteau qu'il ne quittait pas depuis
quelque temps, et, pniblement, car il se sentait trs faible, il
regagna son fauteuil o il disparut.

Que fit-il l? Nous ne saurions dire au juste. Mais il remuait les
mchoires comme quelqu'un qui mastique un aliment. Peut-tre avait-il
imagin ce moyen de tromper la faim.

Pendant trois longs jours, on le laissa ainsi, seul, sans lui apporter
un morceau de pain, un verre d'eau. Il tait devenu d'une faiblesse
extrme, il paraissait avoir une grande peine  se tenir debout, et
il lui fallait de longs et pnibles efforts pour arriver  traner le
fauteuil dans son coin favori.

Car, chose bizarre, il s'obstinait  se rfugier l. Il y avait
exactement treize jours qu'il tait enferm dans ce couvent-prison,
et il n'tait plus reconnaissable. Hve, les traits tirs, une barbe
naissante envahissant ses joues et son menton, les yeux brillants d'un
clat fivreux, il n'tait plus que l'ombre de lui-mme. Il passait la
plus grande partie de son temps dans le fauteuil o il restait prostr
de longues heures.

Le quatrime jour, au matin, ses gardiens lui apportrent une boule de
pain noir et un alcarazas rempli d'eau en lui recommandant de mnager
ces maigres provisions, attendu qu'on ne lui en donnerait d'autres que
dans deux jours.

C'est  peine s'il parut entendre ce qu'on lui disait. Il faut croire,
cependant, qu'il avait entendu et compris, car, deux heures plus tard,
le pain tait diminu de moiti et l'alcarazas s'tait vid dans les
mmes proportions. Il faut croire aussi qu'il tait surveill de prs,
car, peu de temps aprs, les moines reparurent et le prirent de les
suivre.

Le maigre repas qu'il venait de faire lui avait rendu un peu de forces,
car il se leva sans trop de difficults. Mais, ce qui tonna les deux
gardiens, c'est qu'il ne paraissait pas trs bien comprendre ce qu'ils
disaient.

Voyant cela, Bautista le prit par un bras, Zacarias par l'autre, et ils
l'entranrent doucement. On lui fit traverser quelques couloirs et
descendre deux tages. Une porte s'ouvrit, les moines le poussrent, et
il obit docilement au geste et pntra dans le nouveau local qui lui
tait assign. Les moines posrent par terre ce qui restait de pain et
d'eau, qu'ils avaient eu la prcaution d'emporter, et se retirrent
silencieusement. Bautista s'en fut tout droit chez le suprieur du
couvent.

--Eh bien? fit laconiquement ce personnage.

--C'est fait, rpondit non moins laconiquement le frre Bautista.

--Il n'a pas fait de difficults?

--Aucune, rvrendissime pre. D'ailleurs, je ne sais si c'est l'effet
du jene prolong, mais il ne parat pas avoir toute sa conscience. Ah!
ce n'est plus le fringant cavalier qu'il tait lorsqu'il est entr ici!

--Est-il rellement si bas? Faites attention, mon frre, que ceci est
d'une importance capitale.

--Rvrendissime pre, je crois sincrement que, si on le soumet encore
quelques jours  un rgime aussi dur, il perdra la raison...  moins
qu'il ne tombe d'inanition.

--Nous enverrons le pre mdecin vrifier sans qu'il puisse s'en douter.
Vous tes bien sr qu'il avait aval le contenu de la bouteille de
Saumur que nous vous avions recommand de placer bien en vidence le
jour de son entre au couvent?

--Absolument... Il ne restait pas une goutte de vin au fond de la
bouteille. Frre Zacarias et moi nous nous en sommes assurs.

Le prieur eut un sourire sinistre:

--S'il en est ainsi, il doit tre, en effet,  point. N'importe, pour
plus de sret, j'enverrai le mdecin. Allez, mon frre!

La cellule dans laquelle on venait de conduire Pardaillan pouvait avoir
environ dix pieds de long et autant en largeur. Elle tait parfaitement
obscure. Il n'y avait aucun meuble, pas un sige, pas mme une botte de
paille, et le chevalier, qui, dcidment, n'avait plus de forces, dut
s'accroupir sur le plancher, le dos appuy  une des cloisons de son
cachot.

Combien de temps resta-t-il ainsi accroupi? Des heures ou des minutes?
Il n'aurait su dire, car il paraissait avoir perdu conscience de l'tat
misrable dans lequel il se trouvait.

Il est probable que le temps qu'il passa ainsi fut assez long, car il
eut faim, et, en un geste machinal, il finit la miche de pain et vida
presque entirement la provision d'eau.

A ses tortures vint s'en ajouter une autre; la chaleur. Cette chaleur
allait sans cesse en augmentant et paraissait provenir du plafond de son
cachot. Sous l'effet de cette chaleur anormale, l'air se faisait de plus
en plus rare, et sa respiration devenait plus pnible.

Il tait ruisselant de sueur et il haletait. Par l-dessus, un silence
de tombe, une obscurit compacte  tel point que, si la cruche, 
laquelle il se dsaltrait de temps en temps, n'avait pas t sous sa
main, il n'aurait pu la retrouver.

Et voici que le milieu de ce brasier insupportable que paraissait tre
le plafond s'ouvrit soudain, un flot de lumire inonda le cachot et vint
l'aveugler de son clat insoutenable.

C'est a croire qu'on venait d'allumer brusquement, au-dessus de sa tte,
un soleil dont les clats fulgurants lui brlaient les yeux. Et, en mme
temps, par un phnomne inexplicable, la chaleur diminuait, une douce
fracheur lui succdait. Mais cette fracheur ne fit que s'accentuer et
se changea rapidement en un froid glacial. Si bien que, aprs avoir t
en nage, il grelottait dans son coin.

Avec le froid intense succdant  la chaleur torride, un autre phnomne
se produisit: des manations dltres envahirent son cachot, une
puanteur insupportable vint le suffoquer. Et, toujours, cet infernal
soleil qui lardait ses prunelles de milliers de coups d'pingle
atrocement douloureux chaque fois qu'il se risquait  ouvrir les
paupires.

Pardaillan, asphyxi,  demi terrass peut-tre par la congestion, avait
roul sur le sol. Le dlire s'tait empar de lui, un rle touff
coulait sans interruption de ses lvres glaces, et, parfois, un
gmissement plaintif alternait avec le rle. Et les heures s'coulrent,
douloureuses, mortelles, sans qu'il en et conscience.

Brusquement, l'clat du soleil s'attnua. Le cachot fut encore vivement
clair, mais cette lumire, du moins, tait trs supportable. En mme
temps, un dplacement d'air violent, tel que le produit un puissant
ventilateur, balaya les mauvaises odeurs qui infectaient le cachot,
et l'air redevint respirable. Puis, aussitt, des bouffes de chaleur
attidirent l'atmosphre, pendant que des bouffes de parfums trs doux
achevaient de chasser ce qui pouvait rester de miasmes pars dans l'air.

Rapidement, ce cachot, o il avait failli tre terrass tour  tour par
la chaleur et le froid, par l'asphyxie et la congestion, ce cachot,
o il avait failli tre aveugl par les clats puissants d'un soleil
factice, redevint habitable. Il prouva aussitt les bienfaisants
effets de cet heureux changement. Le dlire fit place  une sorte
d'engourdissement qui n'avait rien de douloureux, les rles
cessrent, la respiration redevint normale. Peu  peu, cette sorte
d'engourdissement disparut. Il retrouva non pas cette admirable
intelligence qui le faisait suprieur  ceux qui l'entouraient, mais un
vague embryon de conscience.

C'tait peu. C'tait cependant une amlioration notable, compare 
l'tat o il se trouvait avant.

Nous avons dit qu'il avait roul par terre. C'est sur son manteau que
nous aurions d dire.

En effet, malgr la chaleur--on tait au gros de l't--par suite d'on
ne sait quelle inexplicable fantaisie, tout  coup, il s'tait envelopp
dans son manteau et n'avait plus voulu s'en sparer. Cette fantaisie
remontait au jour de ce fameux et unique repas qu'il avait fait dans
cette merveilleuse salle  manger, amnage  son intention.

Pendant ce repas, il avait gard son manteau, et, depuis, il ne l'avait
plus quitt, ni jour ni nuit.

Les dignes frres Bautista et Zacarias avaient fort bien remarqu cette
bizarrerie, sans y attacher d'importance, d'ailleurs.

Donc, Pardaillan avait roul  terre dans son manteau. Il se redressa
lentement. Sa manie tant passe, sans doute, il enleva ce manteau, le
plia proprement, et, comme il n'y avait pas de sige, il s'assit dessus
et s'appuya au mur. Il jeta autour de lui un regard qui n'tait plus ce
regard si vif d'autrefois, mais o ne luisait plus cette lueur de folie
qu'on y voyait l'instant d'avant. Il vit prs de lui un pain entier et
une cruche pleine d'eau.

Ceci fait supposer que le supplice avait dur un jour, deux jours
peut-tre, puisqu'on avait renouvel ses provisions sans qu'il s'en ft
aperu. Il prit le pain sec et dur et le dvora presque en entier. De
mme, il vida aux trois quarts la cruche.

Ce maigre repas lui rendit un peu de forces. Les forces amenrent une
nouvelle amlioration dans son tat mental. Il eut plus nettement
conscience de sa situation. Il s'accota au mur le plus commodment qu'il
put et se remit  regarder attentivement autour de lui, avec ce regard
tonn d'un homme qui ne reconnat pas les lieux o il se trouve.

A ce moment,  son ct gauche, il perut un bruit sec, semblable  un
ressort qui se dtend. Il y regarda. Une lame large comme une main,
longue de prs de deux pieds, tranchante comme un rasoir, pointue comme
une aiguille, ressemblant assez exactement  une faux, venait de surgir
de la muraille, l,  son ct,  la hauteur du sein. Le tranchant,
plac horizontalement et tourn de son ct, l'avait frl en passant;
quelques lignes de plus  droite, et c'en tait fait de lui: la lame le
perait de part en part.

Le Pardaillan au coeur de diamant qu'il tait, il y avait quelques jours
 peine, et considr cette dangereuse apparition avec tonnement,
peut-tre--et encore, n'est-ce pas bien sr--en tout cas, sans
manifester le moindre moi. Hlas! ce Pardaillan n'tait plus. Les
intolrables tortures qu'il endurait depuis bientt deux semaines,
quelque drogue infernale qu'on avait russi  lui faire absorber,
avaient fait de lui une loque humaine. Il n'tait peut-tre pas tout 
fait fou, il tait bien prs de le devenir.

De l'homme fort, sain, vigoureux qu'il tait, la faim, la soif, les
abominables supplices qu'on lui infligeait avaient fait de lui un tre
faible, sans nergie, sans volont. Et ceci n'tait rien. Ce qui tait
le plus affreux, c'est que la drogue, l'horrible drogue, non contente
de dvorer cette intelligence si lumineuse qui tait la sienne, de
l'aventurier hardi, entreprenant, intrpide et vaillant, avait fait
un tre pusillanime qu'un rien effarouchait et qui ressemblait  un
poltron. Pardaillan le brave; finissant dans la peau d'un lche!... Quel
triomphe pour Fausta!

En voyant cette faux qui l'avait frl de si prs que c'tait un miracle
qu'elle ne l'et pas transperc, le nouveau Pardaillan fut secou d'un
tremblement nerveux; il tremble, sans songer  s'carter. Au mme
instant, du ct oppos, il perut le mme bruit, prcurseur d'une
apparition nouvelle, et il se replia, se tassa, avec une expression de
terreur indicible, et un hurlement, long, lugubre, pareil  celui d'un
chien hurlant  la mort, jaillit de ses lvres crispes. Une nouvelle
lame venait de jaillir  son ct droit; et, comme la premire, il s'en
fallait d'un fil qu'elle ne l'et atteint.

Un inapprciable instant, il resta ainsi, entre ces deux tranchants qui
dbordaient des deux cts de sa poitrine, pareils aux deux branches
normes de quelque fantastique et menaante cisaille prte  se refermer
et  le broyer. Et, aussitt, juste au-dessus de sa tte. Une troisime
faux parut, dont le tranchant plac dans le sens vertical paraissait
vouloir le couper en deux, de haut en bas.

Par quel miracle cette troisime faux l'avait-elle manqu de quelques
lignes? L'ancien Pardaillan n'et pas manqu de se poser cette question
ds la premire apparition.

Le nouveau Pardaillan se contenta de hurler plus fort, et, en mme
temps, plus plaintivement. Seulement, cette fois, guid sans doute par
l'instinct de la conservation, il s'carta prcipitamment de l'infernale
muraille. Et les deux faux horizontales l'enserraient si troitement
que, dans le mouvement qu'il fit, il taillada son pourpoint. Il eut
pourtant cette suprme chance de ne pas dchirer ses chairs en mme
temps.

Sorti de la dangereuse position o il se trouvait, il se hta de se
mettre hors d'atteinte et, accroupi au milieu du cachot, en continuant
d'mettre des gmissements, comme fascin, il regardait les trois faux
d'un air stupide.

Alors, les deux faux horizontales, places exactement sur la mme ligne,
se mirent automatiquement en branle, se refermant  fond l'une sur
l'autre, comme les deux branches d'une paire de ciseaux. Puis elles
s'ouvrirent, et ce fut alors la faux verticale qui s'abaissa pour se
relever ds que les autres se rapprochaient pour se croiser.

Ce mouvement rapide des trois faux ressemblait au jeu rgulier de trois
monstrueux hachoirs, alternant, avec une prcision mcanique,  coups
carrment rythms, malgr leur rapidit. Et chaque fois qu'une des faux
se fermait  fond ou s'ouvrait toute grande, cela produisait, sur
la cloison, un bruit sec qui clatait comme le bruit d'une baguette
frappant un tambour. En sorte que, avec la rapidit acquise, ces bruits,
d'abord espacs, se changrent en un roulement continu qui remplit le
cachot d'un bourdonnement sonore.

Lorsque le mouvement de ces trois faux fut rgulirement tabli, 
ct, une deuxime srie de trois faux fit son apparition, et, comme
la premire, elle se mit en mouvement automatiquement. Et le roulement
devint plus fort. Enfin une troisime, une quatrime et une cinquime
srie apparurent et se mirent en branle.

Alors, d'une extrmit  l'autre de la cloison diabolique, Pardaillan ne
vit plus que l'clat fulgurant de l'acier tombant et se relevant avec
une rapidit prodigieuse. Il tait interdit de s'approcher de cette
cloison, sous peine d'tre happ par les faux et hach menu comme chair
 pt. Et le roulement devint assourdissant.

Pardaillan, hors de l'atteinte des faux, ne pouvait dtacher ses yeux
exorbits de ce spectacle fantastique. Et la mme plainte lugubre fusait
de ses lvres, sans rpit.

Tout  coup, il tressaillit. Il venait de sentir le plancher s'crouler
sous lui. Tout d'abord, il crut s'tre tromp.

La peur--car il avait une peur affreuse, peur de mourir hach par ces
horrifiantes lames, il avait peur, lui! Pardaillan!--la peur, donc,
lui donnait une lueur de lucidit qui lui permettait d'observer et de
raisonner.

Mais, comme il contemplait toujours les faux en mouvement, il vit
bientt qu'il ne s'tait pas malheureusement tromp. En effet, il n'y
avait pas  en douter, le plancher s'inclinait dans la direction de la
machine  hacher.

C'tait le nom que, d'instinct, il avait spontanment donn, dans son
esprit,  cette effroyable invention. Il s'inclinait si bien, mme,
que sous chacun de ces groupes, qui tait comme une pice dont le tout
constituait la machine, une quatrime faux venait d'apparatre.

La disposition de ces quatre faux formait un losange parfait. Ainsi,
le long de la cloison, il y avait maintenant cinq losanges. Seulement,
tandis que les trois faux primitives continuaient leur perptuel
mouvement de hachoir, la quatrime restait immobile, paraissant attendre
et guetter, sournoise et menaante. Et le mouvement d'inclinaison du
plancher se poursuivait lentement, avec une rgularit terrifiante.

Alors, Pardaillan remarqua ce qu'il n'avait pas encore remarqu
jusque-l: que le plancher de son cachot paraissait tre une norme
plaque d'acier, lisse, glissante, sans une soudure visible, sans
la moindre protubrance  quoi il et pu s'accrocher. Il se sentit
doucement, mais irrsistiblement, glisser sur ce plancher, et il comprit
qu'il allait rouler infailliblement jusqu' l'un de ces cinq hachoirs
qui le mettrait en pices.

Alors aussi, la peur de mourir qui le talonnait, la terreur sans nom qui
lui rongeait le cerveau achevrent l'oeuvre dissolvante, poursuivie avec
une tnacit froce durant quinze jours de tortures varies, longuement
et froidement prmdites, accumules avec un art diabolique et
destines  faire sombrer cette raison si solide, si lumineuse.

Le but vis par Fausta et d'Espinosa tait atteint: Pardaillan n'tait
plus.

C'tait un pauvre fou qui, maintenant, hagard, chevel, cumant,
hurlait son dsespoir et sa terreur. Et ce fou, d'une voix qui
s'efforait de couvrir le tonitruant roulement de la machine  hacher,
criait de toutes ses forces, dj puises:

--Arrtez!... Arrtez!... Je ne veux pas mourir!... Je ne veux pas!...

Mais on ne l'entendait pas sans doute. Ou peut-tre l'implacable volont
de l'inquisiteur avait-elle dcid de pousser l'exprience jusqu'au
bout.

Car le plancher continuait de s'abaisser avec une rgularit
dsesprante. Maintenant ce n'tait plus cinq losanges, mais dix qui
fonctionnaient simultanment, avec la mme rapidit, avec le mme
roulement formidable qui remplissait le cachot de son bruit de tonnerre.

L'instinct de la conservation, si puissant,  dfaut du raisonnement, 
jamais aboli, peut-tre, fit que Pardaillan dcouvrit l'unique
chance qui lui restait de sauver cette vie  laquelle il tenait tant
maintenant. Voici quelle tait cette chance:

Ce plancher mobile tait maintenu d'un ct par des charnires
puissantes. Ces charnires n'taient pas places contre le mur qui
soutenait le plancher. Elles taient sous le plancher mme. C'est--dire
que, du ct oppos  la pente, on avait pos une forte traverse de
mtal.

C'est sur cette traverse qu'taient visses les charnires. Si cette
traverse avait eu quelques centimtres de plus dans sa largeur,
Pardaillan et pu  la rigueur se poser l-dessus et attendre aussi
longtemps que ses forces le lui eussent permis. Malheureusement, la
traverse tait trop troite. Mais, s'il n'tait pas possible de se poser
l-dessus, on pouvait du moins s'y accrocher et s'y maintenir en se
couchant  plat ventre, suspendu par le bout des doigts. Le fou--nous ne
voyons pas d'autre nom  lui donner--avait vu cela.

C'tait, tout bonnement, une manire de prolonger son supplice de
quelques secondes. Il tait vident qu'il ne pourrait se maintenir
longtemps dans cette position et mme, en admettant que le mouvement de
descente s'arrtt, la pente tait dj assez raide pour rendre la chute
invitable.

Le fou ne raisonna pas tant. Il vit l une chance de prolonger son
agonie, et, dsesprment, il s'accrocha  ce rebord sauveur. Il y gagna
du moins qu'il ne vit plus les pouvantables hachoirs qui avaient le don
de l'affoler.

Le plancher continuait sa descente. Maintenant, la cloison tait
tapisse du haut en bas et dans toute sa largeur de faux qui
continuaient immuablement leur mouvement de hachoir et semblaient
appeler la proie convoite.

Pardaillan, suspendu dans le vide, sentait ses forces l'abandonner de
plus en plus; ses doigts, gonfls par l'effort, s'engourdissaient; la
tte lui tournait et, malgr son tat, il comprenait que, bientt, dans
un instant, il lcherait prise, et ce serait fini: il roulerait l-bas
se faire hacher par la hideuse machine.

Il rlait, et, cependant, son dsir de vivre tait si prodigieusement
tenace qu'il trouvait encore, et malgr tout, la force de crier presque
sans discontinuer:

Arrtez! Arrtez!...

Bientt, il fut  bout de force. Sa main gauche glissa, lcha prise.
Il se maintint un instant de sa seule main droite. Les doigts de cette
main,  leur tour, le trahirent un  un. Deux doigts seuls restrent
dsesprment incrusts dans le mtal et supportrent le poids de son
corps un inapprciable instant.

Alors, il ferma les yeux, un soupir atroce gonfla sa poitrine, un cri
terrible, un cri de bte qu'on gorge, jaillit de ses lvres tumfies,
et il roula, roula l-bas sur les hachoirs qui le saisirent.



XVII

LE PHILTRE DU MOINE

Or, Pardaillan n'tait pas mort.

La machine  hacher tait une sinistre comdie imagine par Fausta, de
concert avec d'Espinosa.

Fausta avait indiqu au grand inquisiteur un moyen qui, dans son
infernale barbarie, lui avait paru le meilleur. Il l'avait adopt et
perfectionn dans les dtails. On serait venu lui en indiquer un autre
qui lui et paru suprieur, il aurait renonc  celui de Fausta pour
adopter celui-l.

Il poursuivait la mise  excution de son plan avec une rigueur d'autant
plus inexorable qu'elle tait froidement raisonne. Il agissait pour un
principe--et c'est ce qui le faisait si terrible, si redoutable--non
pour l'assouvissement d'une haine personnelle. Il n'avait pas menti
lorsqu'il l'avait dit  Pardaillan.

Cette incroyable et abominable invention de la machine  hacher tait
donc destine non  broyer le chevalier, mais  achever de porter
l'pouvante dans son esprit dprim par les tortures de la faim et de la
soif.

Et cette pouvante, amene  son paroxysme par une graduation dose avec
un art infernal, avait t initialement prpare par un stupfiant, et
en mme temps devait complter l'oeuvre dvastatrice de ce poison.

En consquence, les premires faux apparues taient rellement de bel et
de bon acier; elles taient parfaitement tranchantes et acres. Mais,
les hachoirs du bas, ceux que Pardaillan n'avait pu voir, attendu que,
tendu  plat ventre sur le plancher, cramponn  la traverse, il leur
tournait le dos, ces hachoirs du bas, sur lesquels, grce  la dclivit
du plancher, son corps devait rouler, taient placs l comme un leurre
et s'taient replis comme du caoutchouc sous le poids du corps qu'ils
auraient d hacher.

Pardaillan, lorsqu'il avait lch prise, tait  moiti vanoui.
Lorsqu'il parvint, sans se faire du mal, au bas de la pente, il demeura
tendu  terre, sans connaissance.

Longtemps, il resta ainsi priv de sentiment. Petit  petit, il revint 
lui et jeta autour de lui un regard, sans vie.

Il se trouvait dans un cachot de dimensions exactement gales  celles
de la chambre d'o il venait d'tre prcipit. Le plancher d'acier
tait remont automatiquement et constituait le plafond de sa nouvelle
cellule.

Ici, comme  l'tage suprieur, il n'y avait aucun meuble, pas d'issues
visibles autres qu'une porte de fer dment verrouille. Seulement, ici
le sol tait en terre battue, les murs taient pais et couverts d'une
couche de moisissure et de salptre, l'air chaud et ftide.

Pardaillan regarda tous ces dtails d'un oeil sans expression et ne vit
rien. Il prit un coin de son manteau qui avait roul avec lui, il se mit
 le tortiller comme un enfant qui, d'un chiffon, s'amuse  fabriquer
une poupe, et il clata de rire.

Longtemps, avec cette gravit particulire aux tout-petits et aux grands
dont l'intelligence s'est teinte, il s'occupa  cette distraction
enfantine.

Comme un enfant, il parlait  la poupe, que ses doigts tortillaient
inlassablement; il lui disait des choses puriles qui n'avaient aucun
sens, il la pressait dans ses bras, la repoussait, la grondait avec
des airs courroucs, puis la reprenait, la berait, la consolait et,
frquemment, sans motif apparent, il laissait chapper le mme clat de
rire sans expression.

Ce jeu dura des heures sans qu'il part se lasser; il n'avait plus
conscience du temps.

La porte s'ouvrit. Un moine parut. Il apportait un pain et une cruche
d'eau. Mais sans doute craignait-on un retour d'intelligence, une crise
de rvolte et de fureur, car ce moine, solidement bti, tenait un fouet
 la main.

Il ne fit pas un geste de menace, il ne parut mme pas regarder le
prisonnier. Sa prsence seule suffit. Ds qu'il aperut ce moine,
Pardaillan poussa un cri de dtresse, se blottit dans un coin et,
cachant son visage dans son bras repli--le geste d'un enfant qui veut
se garer de la taloche--il hoqueta d'une voix suppliante:

Ne... me... battez pas!... Ne me battez pas!

Le moine posa tranquillement  terre le pain et la cruche et le regarda
un instant curieusement. Lentement, il leva le bras arm du fouet.

Grce! gmit Pardaillan, sans chercher d'ailleurs  viter le coup.

Le bras du moine retomba doucement sans frapper. Il hocha la tte en le
regardant, toujours avec la mme attention curieuse, et murmura:

Il est inutile de le prvenir que je lui apporte sa pitance d'un jour:
il ne comprendrait pas. Il est inutile de le frapper, c'est un enfant
inoffensif.

Et il sortit.

Pardaillan resta longtemps sans bouger, dans le coin o il s'tait
rfugi. Peu  peu, il se risqua, carta son bras, et, ne voyant plus
personne, rassur, il reprit son jeu avec le pan de son manteau.

Deux fois, le moine se prsenta ainsi pour renouveler ses provisions.
Chaque fois, la mme scne se produisit. La troisime fois, le moine
tait accompagn d'Espinosa. Et, cette fois encore, Pardaillan montra la
mme terreur enfantine.

Vous voyez, monseigneur, fit le moine, c'est toujours ainsi. Le sire de
Pardaillan n'existe plus, c'est maintenant un enfant faible et peureux.
De toutes les secousses qu'il a reues, et aussi grce  mon philtre, il
ne reste plus qu'un sentiment vivant en lui: la peur. Son intelligence
remarquable: abolie. Sa force extraordinaire: dtruite. Regardez-le!
Il ne peut mme pas se tenir debout. C'est miracle vraiment qu'il soit
encore vivant.

--Je vois, dit paisiblement d'Espinosa. Je connaissais la puissance
dvastatrice de votre poison. J'avoue cependant que je redoutais qu'il
ne produist pas tout l'effet dsirable. C'est que le sujet sur
lequel nous avions  l'appliquer tait dou d'une constitution
exceptionnellement vigoureuse. Vous avez trouv l quelque chose de
vraiment remarquable.

Pendant cet entretien, Pardaillan, rfugi dans son coin, le visage
enfoui dans son bras, secou de tremblements convulsifs, gmissait
doucement. Et le grand inquisiteur et le moine savant parlaient et
agissaient devant lui comme s'il n'et pas exist.

--Pour ce que j'ai  lui dire, reprit d'Espinosa, aprs un silence pass
 considrer froidement le prisonnier de l'Inquisition, j'ai besoin
qu'il retrouve un moment l'intelligence ncessaire pour me comprendre.

--J'tais prvenu, dit le moine avec une paisible assurance, j'ai
apport ce qu'il faut. Quelques gouttes de la liqueur contenue dans
ce flacon vont lui rendre ses forces et son intelligence. Mais,
monseigneur, l'effet de cette liqueur ne se fera sentir gure plus d'une
demi-heure.

--C'est plus qu'il m'en faut pour ce que j'ai  lui dire.

Le moine, sans s'attarder davantage, s'approcha du prisonnier qui
redoubla de gmissements, mais ne fit pas un geste pour viter
l'approche de celui qui l'effrayait  ce point.

Avec autorit, le moine saisit le coude, carta le bras, mit le visage
de Pardaillan  dcouvert, sans que celui-ci oppost la moindre
rsistance, ft autre chose que de continuer  gmir doucement. Le moine
carta les lvres et approcha son flacon. Il allait verser la liqueur,
pralablement dose, lorsque, posant sa main sur son bras, d'Espinosa
l'arrta en disant:

--Faites attention, mon rvrend pre, que je vais rester en tte--tte
avec le prisonnier. Cette liqueur doit lui rendre sa vigueur,
dites-vous, il ne faudrait pourtant pas que je sois expos...

--Rassurez-vous, monseigneur, fit respectueusement le moine, le
prisonnier retrouvera, pour quelques jours, sa vigueur primitive. Mais
son intelligence sera  peine galvanise. L'ide ne lui viendra pas de
faire usage de sa force redoutable. Il restera ce qu'il est maintenant:
un enfant craintif. J'en rponds.

Et, sur un geste d'autorisation, il vida le contenu d'un minuscule
flacon entre les lvres du prisonnier qui, d'ailleurs, n'opposa aucune
rsistance, et, se redressant:

--Avant cinq minutes, monseigneur, le prisonnier sera en tat de vous
comprendre...  peu prs, dit-il.

--C'est bien, dit le grand inquisiteur. Allez, fermez la porte 
l'extrieur et remontez sans m'attendre.

--Et monseigneur? dit-il respectueusement.

--Ne vous inquitez pas, sourit d'Espinosa, je sais le moyen de sortir
de ce cachot sans passer par cette porte.

Sans plus insister, le moine s'inclina devant son chef suprme et obit
passivement  l'ordre reu. D'Espinosa, sans manifester ni inquitude ni
motion, entendit les verrous grincer  l'extrieur, avec ce calme qui
ne l'abandonnait jamais. Il se tourna vers Pardaillan et,  la lueur
blafarde d'une lampe que le moine avait pose  terre, il se mit 
tudier curieusement l'effet produit par la liqueur qu'on lui avait fait
absorber. Galvanis par le remde violent, le prisonnier parut retrouver
une vie nouvelle.

Tout d'abord, il fut secou d'un long frisson, puis son torse affaiss
se redressa lentement. Comme s'il avait t, jusque-l, oppress jusqu'
la suffocation, il respira longuement, bruyamment, le sang afflua  ses
pommettes livides, l'oeil morne, teint, retrouva une partie de son
clat, laissa percevoir une vague lueur d'intelligence. Et il se
redressa, se mit sur ses pieds, s'tira longuement, avec un sourire de
satisfaction.

Il regarda autour de lui avec un tonnement visible et aperut
d'Espinosa. Alors, comme un effray, il se recula vivement jusqu'au mur,
qui l'arrta. Mais il ne se cacha pas le visage, il ne cria pas, il ne
gmit pas. Cependant, il considrait d'Espinosa avec une inquitude
manifeste. Le grand inquisiteur, qui le tenait sous le poids de son
regard froid et volontaire, fit deux pas vers lui. Pardaillan jeta
autour de lui ce regard de la bte menace qui cherche le trou o elle
pourra se terrer. Et, ne trouvant rien, ne pouvant plus reculer, il
effectua le seul mouvement possible: il s'carta. Et, en excutant ce
mouvement, il surveillait attentivement le grand inquisiteur, qu'il ne
paraissait pas reconnatre.

D'Espinosa sourit. Il se sentit pleinement rassur. Non qu'il et peur,
il tait brave, la mort ne l'effrayait pas.

Mais il avait une tche  accomplir et il ne voulait pas partir en
laissant son oeuvre inacheve.

Il s'approcha donc de Pardaillan avec assurance et, de sa voix trs
calme, presque douce:

--Eh bien, Pardaillan, ne me reconnaissez-vous pas?...

--Pardaillan? rpta le chevalier, qui paraissait faire des efforts de
mmoire prodigieux pour fixer les souvenirs confus que ce nom voquait
dans son esprit.

--Oui, Pardaillan... C'est toi qui es Pardaillan, reprit d'Espinosa en
le fixant.

Pardaillan se mit  rire doucement et murmura:

--Je ne connais pas ce nom-l.

Et cependant il ne cessait de surveiller celui qui lui parlait, avec une
inquitude manifeste. D'Espinosa fit un pas de plus et lui mit la main
sur l'paule. Pardaillan se mit  trembler, et d'Espinosa, sous son
treinte, le sentit chanceler, prt  s'abattre. Pour la deuxime fois,
il eut ce mme sourire livide, et, avec une grande douceur, il dit:

--Rassure-toi, Pardaillan, je ne veux pas te faire de mal.

--Vrai? fit anxieusement le fou.

--Ne le vois-tu pas? dit l'inquisiteur.

Pardaillan le considra longuement avec une mfiance visible et, peu
 peu, convaincu sans doute, il se rassrna et, finalement, se mit 
sourire, d'un sourire sans expression. Le voyant tout  fait rassur,
d'Espinosa reprit:

--Il faut te souvenir. Il le faut... entends-tu? Tu es Pardaillan.

--C'est un jeu? demanda le fou d'un air amus. Alors, je veux bien tre
Par...dail...lan... Et vous, qui tes-vous?

--Je suis d'Espinosa.

--D'Espinosa? rpta le fou qui cherchait  se souvenir. D'Espinosa!...
je connais ce nom-l...

Et, tout  coup, il parut avoir trouv.

--Oh! s'cria-t-il, en donnant tous les signes d'une vive terreur...
Oui, je me souviens!... D'Espinosa... c'est un mchant... prenez
garde... il va nous battre!

--Ah! gronda d'Espinosa, tu commences  te souvenir. Oui, je suis
d'Espinosa et toi tu es Pardaillan. Pardaillan, l'ami de Fausta.

--Fausta! dit le fou sans hsitation; j'ai connu une femme qui
s'appelait ainsi. C'est une mchante femme!...

--C'est bien celle-l, sourit d'Espinosa. La mmoire te revient tout 
fait.

Mais le dment avait une ide fixe et il la suivait sans dfaillir. Il
se pencha sur d'Espinosa et, sur un ton confidentiel:

--Vous me plaisez, dit-il. coutez, je vais vous dire, il ne faut pas
jouer avec d'Espinosa et Fausta. Ce sont des mchants... Ils nous feront
du mal.

--Misrable fou! grina d'Espinosa, impatient. Je te dis que d'Espinosa
c'est moi. Rappelle-toi!

Il l'avait pris par les deux mains et, pench sur lui,  deux pouces de
son visage, il fixait sur lui un regard ardent comme s'il avait espr
lui communiquer ainsi un peu de cette intelligence qu'il s'tait acharn
 abolir. Et, soit par hasard, soit qu'il et russi  lui imposer sa
volont, le fou poussa un grand cri, se dgagea d'une brusque secousse,
se rencogna dans un angle du cachot, et, d'une voix qui haletait, il
rla:

--Je vous reconnais... Vous tes d'Espinosa... Oui... Je me souviens...
Vous m'avez fait souffrir... la faim, l'horrible faim et la soif...
et cette galerie abominable o l'on suppliciait tant de pauvres
malheureux!...

--Enfin! tu te souviens!

--N'approchez pas!... hurla le fou au comble de l'pouvante. Je vous
reconnais... Que voulez-vous?

--Cette fois, tu me reconnais bien. Oui, tu tais un homme fort et
vaillant, et maintenant qu'es-tu? Un enfant qu'un rien pouvante.
Et c'est moi qui t'ai mis dans cet tat. Tu me comprends un peu,
Pardaillan; une vague lueur d'intelligence illumine en ce moment ton
cerveau. Mais tout  l'heure la nuit se fera de nouveau en toi et tu
redeviendras ce que tu tais  l'instant: un pauvre fou.

--Et sais-tu qui m'a donn l'ide de t'infliger les tortures qui
devaient faire sombrer ton intelligence? Ton amie Fausta. Oui, c'est
elle qui a eu cette ide que je n'aurais pas eue, je l'avoue. Oui, tu
l'as dit: je vais te tuer. Oh! ne crie pas ainsi. Je ne veux pas te tuer
d'un coup de poignard, ce serait une mort trop douce et trop rapide. Tu
mourras lentement, dans la nuit, mur dans une tombe. Tu achveras de
mourir par la faim, l'horrible faim, comme tu disais tout  l'heure.
Regarde, Pardaillan, voici ton tombeau.

En disant ces mots, d'Espinosa avait sans doute actionn quelque
invisible ressort, car une ouverture apparut soudain, au milieu d'une
des parois du cachot.

D'Espinosa prit la lampe d'une main, alla chercher Pardaillan et le
saisit de l'autre, et, sans qu'il oppost la moindre rsistance, car, le
malheureux, inconscient de sa force revenue, se contentait de gmir, il
le trana jusqu' cette ouverture, et, levant sa lampe pour qu'il pt
mieux voir:

--Regarde, Pardaillan! rpta-t-il d'une voix vibrante. Vois-tu? Ici,
pas de lumire, autant dire pas d'air. C'est une tombe, une vritable
tombe o tu te consumeras lentement par la faim. Nul au monde ne connat
ce tombeau; nul que moi.

--Et sais-tu? Pardaillan, tiens, je vais te le dire  seule fin que ton
supplice soit plus grand--si toutefois tu te souviens de mes paroles--ce
tombeau qui tout  l'heure sera le tien, il a une issue secrte que,
seul, je connais.

--Tu la chercheras cette issue, Pardaillan, cela te fera une occupation
qui te distraira. Tu la chercheras, car tu ne veux pas mourir
maintenant. Mais tu ne la trouveras pas. Nul que moi ne saurait la
trouver. Et moi, dans un instant, je sortirai d'ici pour ne plus y
revenir. Mais, avant de sortir, je vais te pousser l et toi, en posant
le pied sur cette dalle que tu vois l, devant toi, tu actionneras
toi-mme le ressort de la porte de fer qui doit te murer vivant
l-dedans.

--Grce! gmit le malheureux fou qui se raidit. Je ne veux pas mourir!
Grce!...

--Je le sais bien, reprit d'Espinosa avec son calme terrible. Et,
cependant, tout  l'heure, tu entreras l, et,  compter de cet instant,
tu n'existeras plus.

--Et maintenant que tu sais ce qui t'attend, il faut que tu saches
pourquoi, n'ayant pas de haine contre toi, je l'ai fait: parce que les
hommes de ta trempe, s'ils ne viennent pas  nous, s'ils ne sont pas
avec nous, sont un danger permanent pour l'ordre de choses tabli par
notre sainte mre l'Eglise. Parce que tu as insult  la majest royale
de mon souverain. Parce que tu t'es dress menaant devant lui et que tu
as voulu faire avorter ses vastes projets.

--Et maintenant que tu sais tout cela, maintenant que tu sais que tu vas
mourir, il faut que tu meures dsespr de savoir que tu as chou dans
toutes tes entreprises contre nous. Sache donc que ce parchemin que tu
es venu chercher de si loin, il est en ma possession!

--Le parchemin!... bgaya Pardaillan.

--Tu ne comprends pas? Il faut que tu comprennes cependant. Tiens,
regarde. Le voici, ce parchemin. Vois-tu? C'est la dclaration du feu
roi Henri troisime qui lgue le royaume de France  mon souverain.
Regarde-le bien, ce parchemin. C'est grce  lui que ton pays deviendra
espagnol.

Un instant, d'Espinosa laissa sous les yeux du fou le parchemin qu'il
avait sorti de son sein. Puis, voyant que l'autre le regardait d'un air
hbt, sans comprendre, il haussa doucement les paules, replia le
prcieux document, le remit o il l'avait pris, et, abattant sa main
robuste sur l'paule de Pardaillan, il le tira facilement  lui, car
l'autre n'opposait qu'une faible rsistance, et, sur un ton impratif:

--Maintenant que je t'ai dit ce que j'avais  te dire, entre dans la
mort.

Et il abattit son autre main sur l'paule de Pardaillan et le poussa
rudement jusqu'au seuil de l'ouverture bante, en ajoutant:

--Voici ta tombe.

Alors, une voix narquoise qu'il connaissait bien, une voix qui le fit
frmir de la nuque aux talons, tonna soudain:

--Mordieu! mourons ensemble!

Et, avant qu'il et pu faire un mouvement, une main de fer le saisissait
 la gorge et l'tranglait.

D'Espinosa lcha l'paule de Pardaillan. Sa main alla chercher la
dague dont il avait eu la prcaution de s'armer. Il n'eut pas la force
d'achever le geste. La main de fer resserra son treinte et le grand
inquisiteur fit entendre un rle touff. Alors, Pardaillan lcha la
gorge, et, le saisissant  bras le corps, il le souleva, l'arracha de
terre, le tint un instant suspendu  bout de bras et le lana  toute
vole dans ce qui devait tre sa tombe.

Posment, Pardaillan ramassa la lampe que d'Espinosa avait repose 
terre, alla prendre son manteau--ce fameux manteau dont il ne pouvait
plus se sparer et avec lequel il s'tait amus  fabriquer des embryons
de poupe--et, sa lampe  la main, il franchit le seuil de l'ouverture
mystrieuse, en ayant soin de poser fortement le pied sur la dalle qui
actionnait le ressort fermant la porte, et qu'il avait, il faut croire,
bien remarque lorsque d'Espinosa la lui avait montre.

En effet, il entendit un bruit sec. Il se retourna et vit que le mur
avait repris sa place. Il n'y avait plus l d'ouverture visible.

Pardaillan venait de s'enfermer lui-mme dans ce trou noir qui, comme
l'avait dit d'Espinosa, tendu sans connaissance sur le sol, ressemblait
assez  une tombe.

Pardaillan venait de s'enfermer dans cette tombe, mais il y avait
d'abord jet son puissant et implacable adversaire.



XVIII

CHANGEMENT DE RLES

Pardaillan posa le manteau et la lampe par terre. Dans ce tombeau, comme
dans les deux prcdents cachots o il venait de sjourner, il n'y avait
aucun meuble; pas de fentre, pas de porte. Il lui et t difficile
de retrouver l'emplacement de la porte secrte, qui s'tait referme
d'elle-mme.

Pardaillan accomplissait ses gestes avec un calme prodigieux. La
facilit avec laquelle il avait  demi trangl son ennemi et l'avait
projet dans ce trou prouvait que ses forces lui taient revenues.

Ce n'tait d'ailleurs pas le seul changement survenu dans sa personne.
En mme temps que la vigueur, l'intelligence paraissait lui tre
revenue.

Il n'avait plus cet air morne, hbt, peureux qu'il avait quelques
instants plus tt. Il avait ce visage impntrable, froidement rsolu,
et cependant nuanc d'ironie, qu'il avait autrefois, lorsqu'il se
disposait  accomplir quelque coup de folie.

Il se dirigea vers d'Espinosa, le fouilla sans hte, prit le parchemin,
qu'il tudia attentivement, et, ayant reconnu que ce n'tait pas
une copie, mais l'original parfaitement authentique, il le plia
soigneusement et,  son tour, il le mit dans son sein.

Ceci fait, il prit la dague, qu'il passa  sa ceinture, et s'assura que
d'Espinosa n'avait pas d'autre arme cache, ni aucun papier susceptible
de lui tre utile, le cas chant et, n'ayant rien trouv, il s'assit
paisiblement  terre, prs de la lampe et du manteau, et attendit avec
un sourire indchiffrable aux lvres.

Assez promptement, le grand inquisiteur revint  lui. Ses yeux se
portrent sur Pardaillan et, en voyant cette physionomie qui avait
retrouv son expression d'audace tincelante, il hocha gravement la
tte, sans dire un mot.

Pas un instant, il ne perdit cet air calme, rigide, qui tait le sien.
Son regard se posa sur celui de Pardaillan, aussi ferme et assur que
s'il avait t dans le palais, entour de gardes et de serviteurs. Il ne
montra ni tonnement, ni crainte, ni gne. Seulement, son oeil de feu ne
cessait pas de scruter Pardaillan avec une attention passionne.

Il se disait qu'il avait encore une chance de salut, puisque le remde,
grce  quoi son prisonnier avait retrouv assez de lucidit pour
essayer de l'entraner dans la mort avec lui, perdrait toute sa force
stimulante au bout d'une demi-heure.

Il s'agissait donc de se drober  une nouvelle attaque du prisonnier
jusqu' ce que, le stimulant n'ayant plus d'action, il redevnt ce qu'il
tait avant, ce qu'il resterait jusqu' sa mort: un enfant inoffensif et
peureux.

En somme, lui, d'Espinosa, tait vigoureux et adroit. Il ne chercherait
pas  lutter contre son adversaire; tous ses efforts se borneraient 
viter un corps  corps dans lequel il savait bien qu'il serait battu.
Il fallait gagner quelques minutes. Toute la question se rsumait 
cela.

Cote que cote donc, il gagnerait les quelques minutes ncessaires. Et,
si le prisonnier devenait trop menaant, il s'en dbarrasserait d'un
coup de dague.

Voil ce que se disait le grand inquisiteur en tudiant Pardaillan,
cependant que sa main, sous la robe rouge, cherchait la dague qu'il
avait cache. Alors seulement il s'aperut qu'il n'avait plus cette arme
sur laquelle il comptait en cas de suprme pril.

Il sentit la sueur de l'angoisse perler  la racine de ses cheveux. Mais
il montra le mme visage impassible, le mme regard aigu qui n'avait
rien perdu de son assurance. Et comme il croyait toujours que
Pardaillan, en le saisissant  la gorge, avait obi  un mouvement tout
impulsif, non raisonn, il pensa que dans sa chute la dague s'tait
peut-tre dtache de sa ceinture et qu'elle gisait  terre, peut-tre
tout prs de lui. Il fallait la retrouver  l'instant. Et du regard il
se mit  fureter partout.

--Alors, avec cet air d'ingnuit aigu, sur un ton narquois, le
prisonnier lui dit:

--Ne cherchez pas plus longtemps, voici l'objet.

Et en disant ces mots il frappait doucement sur la poigne de la dague
passe  sa ceinture et il ajoutait avec un sourire railleur:

--Je vous remercie, monsieur, d'avoir eu l'attention de songer 
m'apporter une arme...

D'Espinosa ne sourcilla pas. C'tait un lutteur digne de se mesurer avec
le redoutable adversaire qu'il avait devant lui.

Au mme instant, une ide lui traversa le cerveau comme un clair et,
d'un geste instinctif, il porta les mains  son sein o il avait cach
le fameux parchemin.

Une teinte terreuse,  peine perceptible, se rpandit sur son visage. Le
coup lui tait, certes, plus sensible que la perte de l'arme qui devait
le sauver.

Alors, seulement, il commena de souponner la vrit et qu'il avait t
jou de main de matre par cet homme vraiment extraordinaire, qui avait
su djouer la surveillance d'une nue d'espions invisibles; cet homme
qui avait su tromper les moines mdecins qui avaient pass de longues
heures  l'tudier et  l'observer; cet homme, enfin, qui avait su si
bien jouer le rle qu'il s'tait donn qu'il en avait t dupe, lui
d'Espinosa.

Il jeta sur celui dont il tait le prisonnier--par un renversement de
rles inou d'audace--un regard d'admiration sincre en mme temps qu'un
soupir douloureux trahissait le dsespoir que lui causait sa dfaite.

Et comme il avait lu dans son esprit, Pardaillan dit, sans nulle
raillerie, avec une pointe de commisration que l'oreille subtile
d'Espinosa perut nettement et qui l'humilia profondment:

--Le parchemin que vous cherchez est en ma possession... comme votre
dague. Je suis vraiment honteux du peu de difficult que j'ai rencontre
dans l'accomplissement de la mission qui m'tait confie.

--Mais aussi, monseigneur, convenez que vous avez agi avec une
tourderie sans gale. A force de vouloir pousser les choses  l'excs,
 force de prsomption, vous avez fini par perdre la partie que vous
aviez si belle. Convenez qu'elle n'tait pourtant pas gale, cette
partie, et que vous aviez tous les atouts dans votre jeu. Convenez
aussi que je ne vous ai pas pris en tratre, et vous ne sauriez en dire
autant... soit dit sans vous offenser.

D'Espinosa avait cout jusqu'au bout avec une attention soutenue. Il ne
manifestait ni dpit, ni crainte, ni colre.

--Ainsi, fit-il, vous avez pu rsister  la puissance du stupfiant
qu'on vous a fait boire?

Pardaillan se mit  rire doucement, du bout des dents.

--Mais, monsieur, fit-il avec son air ingnument tonn, quand on veut
faire prendre un stupfiant pareil  celui dont vous parlez, encore
faut-il s'arranger de manire que ce stupfiant ne trahisse pas sa
prsence par un got particulier. Voyons, c'est lmentaire, cela.

--Cependant, vous avez absorb le narcotique.

--Eh! prcisment, monsieur. Raisonnablement, pouvez-vous penser qu'un
homme comme moi se sentira terrass par un sommeil invincible pour une
ou deux malheureuses bouteilles qu'il aura vides, sans que ce sommeil
suspect veille sa mfiance? Cette mfiance a suffi pour me faire
remarquer que votre stupfiant avait chang--oh! d'une manire
imperceptible--le got du Saumur que je connais fort bien.

Cela a suffi pour que le contenu de la bouteille suspecte s'en allt se
mlanger aux eaux sales de mes ablutions.

--Cela tient, dit gravement d'Espinosa,  ce que, me mfiant de votre
vigueur exceptionnelle, j'avais recommand de forcer un peu la dose du
poison. N'importe, je rends hommage  la dlicatesse de votre odorat et
de votre palais, qui vous a permis d'venter le pige auquel d'autres,
rputs dlicats, s'taient laiss prendre.

Pardaillan s'inclina poliment, comme s'il tait flatt du compliment.
D'Espinosa reprit:

--En ce qui concerne le poison, la question est lucide. Mais comment
avez-vous pu deviner que mon dessein tait de vous acculer  la folie?

--Il ne fallait pas, dit Pardaillan en haussant les paules, il ne
fallait pas dire, devant moi, certaines paroles imprudentes que vous
avez prononces et que Fausta, plus experte que vous, vous a reproches
incontinent. Fausta elle-mme n'aurait pas d me dire certaines autres
paroles qui ont veill mon attention. Enfin, il ne fallait pas, ayant
commis ces carts de langage, me faire admirer avec tant d'insistance
cette jolie invention de la cage o vous enfermez ceux que vous
avez fait sombrer dans la folie. Il ne fallait pas m'expliquer, si
complaisamment, que vous obteniez ce rsultat en leur faisant absorber
une drogue pernicieuse qui obscurcissait leur intelligence, et que vous
acheviez l'oeuvre du poison en les soumettant  un rgime de terreur
continu, en les frappant  coups d'pouvante, si je puis ainsi dire.

--Oui, fit d'Espinosa, d'un air rveur, vous avez raison;  force
d'outrance, j'ai dpass le but. J'aurais d me souvenir qu'avec un
observateur profond tel que vous, il fallait, avant tout, se tenir dans
une juste mesure. C'est une leon; je ne l'oublierai pas.

Pardaillan s'inclina derechef, et de cet air naf et narquois qu'il
avait quand il tait satisfait:

--Est-ce tout ce que vous dsiriez savoir? dit-il. Ne vous gnez pas, je
vous prie... Nous avons du temps devant nous.

--J'userai donc de la permission que vous m'octroyez si complaisamment,
et je vous dirai que je reste confondu de la force de rsistance que
vous possdez.

Car enfin, si je sais bien compter, voici quinze longs jours que vous
n'avez fait que deux repas. Je ne compte pas le pain qu'on vous donnait:
il tait mesur pour entretenir chez vous les tortures de la faim et non
pour vous sustenter.

En disant ces mots, d'Espinosa le fouillait de son regard aigu. Et
encore une fois, Pardaillan dchiffra sa pense dans ses yeux, car il
rpondit en souriant:

Je pourrais vous laisser croire que je suis en effet d'une force de
rsistance exceptionnelle qui me permet de rsister aux affres de la
faim et, l o d'autres succomberaient, de conserver mes forces et ma
lucidit. Mais comme vous paraissez fonder je ne sais quel espoir sur
mon tat de faiblesse, je juge prfrable de vous faire connatre la
vrit.

Et allongeant la main, sans se dranger, il attira  lui ce fameux
manteau dont il ne pouvait plus se sparer, et aux yeux tonns de
d'Espinosa, il en tira un jambon de dimensions respectables, un flacon
rempli d'eau et quelques fruits.

--Voici, dit-il, mon garde-manger. Lors du mirifique festin que
me firent faire mes deux moines geliers, je mangeai et bus assez
sobrement, ainsi que le commandait la prudence, vu l'tat de dlabrement
dans lequel m'avaient mis cinq longs jours de jene. Mais si je mangeai
peu, je profitai de ce que mes gardiens n'avaient d'yeux que pour les
provisions accumules sur ma table et je fis disparatre quelques-unes
de ces provisions, plus deux flacons de bon vin, plus quelques fruits et
menues ptisseries.

--Ces provisions me furent d'un grand secours et c'est grce  elles que
vous me voyez si vigoureux. Quand mes deux flacons de vin furent vides,
j'eus soin de les remplir de l'eau claire, quoique pas trs frache,
qu'on me distribuait. Je ne savais pas, en effet, si un jour on ne me
priverait pas compltement de nourriture et de boisson.

--Or, je tenais  prolonger mon existence autant qu'il serait en mon
pouvoir de le faire. J'esprais, pour ne point vous le celer, que vous
commettriez cette suprme faute de vous enfermer en tte  tte avec
moi. L'vnement a justifi mes prvisions et bien m'en a pris d'avoir
agi en consquence.

--Ainsi, fit lentement d'Espinosa, vous aviez  peu prs tout prvu,
tout devin? Cependant, les diffrentes preuves auxquelles vous avez
t soumis taient de nature  branler une raison aussi solide que la
vtre.

--J'avoue que cette invention de la machine  hacher, avec les
diffrents incidents qui l'agrmentent, est une assez hideuse invention.
Mais quoi? Je savais que je ne devais pas mourir encore, puisque je ne
vous avais pas revu, et au surplus, tel n'tait pas votre but. Je pensai
donc que les hachoirs, le chaud, le froid, le soleil ardent, l'asphyxie,
tout cela disparatrait successivement en temps voulu. C'tait un moment
fort dsagrable  passer. Je me rsignai  le supporter de mon mieux.

D'Espinosa le considra longuement sans mot dire, puis, avec un long
soupir:

--Quel dommage, fit-il, qu'un homme tel que vous ne soit pas  nous!

Et voyant que Pardaillan se hrissait:

--Rassurez-vous, reprit-il, je ne prtends pas essayer de vous soudoyer.
Ce serait vous faire injure. Je sais que les hommes de votre trempe
se dvouent  une cause qui leur parat belle et juste... mais ne se
vendent pas.

Et il demeura un moment songeur sous l'oeil narquois de Pardaillan, qui
l'observait sans en avoir l'air et respectait sa mditation. Enfin il
redressa la tte, et regardant son adversaire en face, sans trouble
apparent, sans provocation, avec une aisance admirable:

--Et maintenant que je suis votre prisonnier--car je suis votre
prisonnier--que comptez-vous faire?

--Mais, fit Pardaillan avec son air le plus naf et comme s'il disait la
chose la plus naturelle du monde, je compte vous prier d'ouvrir cette
fameuse porte secrte, et que vous tes seul au monde  connatre, et
qui nous permettra de sortir de ce lieu, qui n'a rien de bien plaisant.

--Et si je refuse? demanda d'Espinosa sans sourciller.

--Nous mourrons ensemble ici, dit Pardaillan avec une froide rsolution.

--Soit, dit d'Espinosa avec non moins de rsolution, mourons ensemble.
Au bout du compte le supplice sera gal pour tous les deux, et si la vie
mrite un regret, vous aurez ce regret au mme degr que moi.

--Vous vous trompez, dit froidement Pardaillan. Le supplice ne sera
pas gal. Je suis plus vigoureux que vous et j'ai des provisions qui
dureront quelques jours, en les rationnant convenablement. Il est clair
que vous succomberez par la faim et la soif. J'ai tt de ce genre de
supplice, je puis vous assurer qu'il est assez affreux. Quand vous ne
serez plus qu'un cadavre, moi, avec le fer que voici, je pourrai abrger
mon agonie.

Si fort, si matre de lui qu'il ft, d'Espinosa ne put rprimer un
frisson.

--Nous n'aurons pas les mmes regrets en face de la mort, continua
Pardaillan de sa voix implacablement calme. Le seul regret que
j'prouverai sera de ne pouvoir, avant de m'en aller, dire deux mots
 Mme Fausta. C'est une satisfaction que j'aurais voulu me donner, je
l'avoue. Mais bah! on ne fait pas toujours comme on veut. Je partirai
donc sans regret, avec la satisfaction de me dire que j'ai accompli,
avant, jusqu'au bout, la mission que je m'tais donne: arracher au
roi Philippe ce document qui lui livrait la France, mon pays. Vous,
monsieur, tes-vous sr qu'il en soit de mme pour vous?

--Que voulez-vous dire? haleta d'Espinosa, qui se redressa comme s'il
avait t piqu par un fer rouge.

--Ceci que je vous ai entendu dire  vous-mme: le grand inquisiteur ne
saurait mourir avant d'avoir men  bien la tche qu'il s'est impose
pour le plus grand profit de notre sainte mre l'Eglise.

--Dmon! rugit d'Espinosa, douloureusement atteint dans ce qui lui
tenait le plus au coeur.

--Vous voyez donc bien, continua Pardaillan, implacable, que nous ne
sommes nullement logs  la mme enseigne. Je m'en irai sans regret.
Vous, monsieur, vous mourrez dsespr de laisser votre oeuvre
inacheve. Ceci dit, monsieur, j'attendrai que vous reveniez vous-mme
sur ce sujet. Quant  moi, je suis rsolu  ne plus vous en parler.
Quand vous serez dcid, vous me le direz. Bonsoir!

Et Pardaillan, sans plus s'occuper de d'Espinosa, s'accota contre le
mur, s'arrangea le mieux qu'il put avec son manteau et parut s'endormir.

D'Espinosa le considra longuement, sans faire un mouvement. La pense
de sauter sur lui  l'improviste, de lui arracher la dague, de le
poignarder avec et de s'enfuir ensuite l'obsdait. Mais il se dit qu'un
homme comme Pardaillan ne se laissait pas surprendre aussi aisment.

Il renona donc  cette ide, qu'il reconnaissait impraticable. Mais en
cartant cette ide il lui en vint une autre. Pourquoi ne profiterait-il
pas du sommeil apparent ou rel de Pardaillan pour ouvrir la
porte secrte et d'un bond se mettre hors de toute atteinte? En y
rflchissant bien, ceci lui parut peut-tre ralisable. C'tait une
chance  courir. Que risquait-il? Rien. S'il russissait, c'tait sa
dlivrance et la mort certaine de Pardaillan.

Que fallait-il pour cela? Ramper un instant dans une direction oppose
prcisment  celle o se trouvait Pardaillan.

Ayant dcid de tenter l'aventure, avec des prcautions infinies, il se
mit en marche. Il avait avanc de quelques pieds et commenait  esprer
qu'il pourrait mener  bien sa tentative, lorsque Pardaillan, sans
bouger de sa place, lui dit tranquillement:

--Je sais maintenant dans quelle direction il me faudra chercher la
sortie... quand vous aurez cess de vivre. Mais, monsieur, votre
compagnie m'est si prcieuse que je ne saurais m'en passer. Veuillez
donc venir vous asseoir ici prs de moi.

Et sur un ton rude:

--Et n'oubliez pas, monsieur, qu'au moindre mouvement suspect de votre
part, je serai oblig,  mon grand regret, de vous plonger ce fer dans
la gorge. Nous sortirons d'ici ensemble, et je vous ferai grce de la
vie, ou nous y resterons ensemble jusqu' votre mort!

D'Espinosa se mordit les lvres jusqu'au sang. Une fois de plus, il
venait de se laisser duper par ce terrible jouteur. Sans dire un mot,
sans essayer une rsistance qu'il savait inutile, il vint s'asseoir prs
de Pardaillan, ainsi que celui-ci l'avait ordonn, et muet, farouche, il
se plongea dans ses penses.

La situation tait terrible. Mourir pour lui n'tait rien, et il tait
rsolu  accepter la mort plutt que dlivrer Pardaillan. Mais ce qui
lui broyait le coeur, c'tait la pense de laisser son oeuvre inacheve.

Par un incroyable et fabuleux renversement des rles, lui, le chef
suprme, dans ce couvent o tout tait  lui: choses et gens, o tout
lui obissait au geste, il tait le prisonnier de cet aventurier qu'il
croyait tenir dans sa main puissante, et qui maintenant pouvait d'un
geste dtruire, avec sa vie, tout ce qu'il reprsentait de puissance, de
richesse, d'autorit, d'ambition.

Oui, ceci tait lamentable et grotesque. Quel effarement dans le
monde religieux lorsqu'on apprendrait que Inigo d'Espinosa,
cardinal-archevque de Tolde, grand inquisiteur, avait mystrieusement
disparu au moment o, un nouveau pape devant tre lu, tous les yeux
taient tourns vers lui, attendant qu'il dsignt le successeur de
Sixte-Quint. Quelle stupeur lorsque l'on saurait que cette disparition
concidait avec une visite faite  un prisonnier, dans un des cachots de
ce couvent San Pablo o tout lui appartenait!

Telles taient les penses que ressassait d'Espinosa dans son coin.

Pardaillan ne paraissait pas s'occuper de lui. Mais d'Espinosa savait
qu'il ne le perdait pas de vue et qu'au moindre mouvement il le verrait
se dresser devant lui.

Il n'avait d'ailleurs aucune vellit de rsistance. Il commenait 
apprcier son adversaire  sa juste valeur et sentait confusment que
le mieux qu'il et  faire tait de s'abandonner  sa gnrosit; il en
tirerait certes plus d'avantages qu' tenter de se soustraire par la
force ou par la ruse.

Aprs s'tre dit qu'il consentait  la mort pourvu que Pardaillan
mourt avec lui, il avait fait le compte de ce que lui coterait cette
satisfaction, et en ressassant les penses que nous avons essay de
traduire plus haut, il avait trouv que, tout compte fait, la mort
de Pardaillan lui coterait cher. C'tait un petit pas vers la
capitulation.

Il n'tait pas loign de partager l'avis de Fausta, qui prtendait que
Pardaillan tait invulnrable. Il se disait que cet tre exceptionnel
tait de force  attendre patiemment qu'il ft mort de faim, lui
Espinosa, ainsi qu'il l'en avait menac, aprs quoi il chercherait et
trouverait la porte secrte.

Il avait commis l'impardonnable faute de limiter ses recherches. Certes,
la dcouverte du ressort cach n'tait pas besogne facile. Elle
n'tait cependant pas impossible. Pour un observateur sagace comme cet
aventurier, cette besogne se simplifiait beaucoup.

videmment, la porte ouverte, il fallait sortir. Mais maintenant il
croyait Pardaillan capable de renverser tous les obstacles. Il le voyait
libre et joyeux, chevauchant avec insouciance vers la France, rapportant
 Henri de Navarre ce prcieux parchemin qu'il avait conquis de haute
lutte.

Non, cent fois non! Mieux valait le prendre lui-mme par la main et le
conduire hors de cette tombe, mieux valait au besoin lui donner une
escorte pour le conduire hors du royaume, et s'il l'exigeait, pour
sa scurit, l'accompagner lui-mme, mais rester vivant et continuer
l'oeuvre entreprise. Sa rsolution prise, il ne diffra pas un instant
la mise  excution et, s'adressant  Pardaillan:

--Monsieur, dit-il, j'ai rflchi longuement, et s'il vous convient
d'accepter certaines conditions, je suis tout prt  vous tirer d'ici.

--Un instant, monsieur, fit Pardaillan sans montrer ni joie ni surprise,
je ne suis pas press, nous pouvons causer un peu, que diable! Moi
aussi, j'ai mes petites conditions  poser. Nous allons donc, s'il vous
plat, les discuter, avant les vtres... que je devine, au surplus.

--Voyons vos conditions?

--Ma mission, dit paisiblement Pardaillan, tant accomplie, je quitterai
l'Espagne... aussitt que j'aurai termin certaines petites affaires
que j'ai  rgler. Vous voyez, monsieur, que je souscris une des deux
conditions que vous vouliez m'imposer.

Si matre de lui qu'il ft, d'Espinosa ne put rprimer un geste de
surprise. Pardaillan eut un lger sourire et continua avec cet air
glacial qui dnotait une inbranlable rsolution:

--Pareillement, je souscris  votre seconde condition et je vous engage
ma parole d'honneur que nul ne saura que j'ai tenu le grand inquisiteur
d'Espagne  ma merci et que je lui ai fait grce de la vie.

Pour le coup d'Espinosa fut assomm par cette pntration qui tenait du
prodige et il le laissa voir.

--Quoi! balbutia-t-il, vous avez devin!

Encore une fois, Pardaillan eut un sourire nigmatique et reprit:

--Je ne vois pas que vous ayez d'autres conditions  me poser. Si je me
suis tromp, dites-le.

--Vous ne vous tes pas tromp, fit d'Espinosa qui s'tait ressaisi.

--Et maintenant voici mes petites conditions  moi. Premirement, je ne
serai pas inquit pendant le court sjour que j'ai  faire ici et je
quitterai le royaume avec tous les honneurs dus au reprsentant de Sa
Majest le roi de France.

--Accord! fit d'Espinosa sans hsiter.

--Secondement, nul ne pourra tre inquit du fait d'avoir montr
quelque sympathie  l'adversaire que j'ai t pour vous.

--Accord, accord!

--Troisimement enfin, il ne sera rien entrepris contre le fils de don
Carlos, connu sous le nom de don Csar el Torero.

--Vous savez?...

--Je sais cela... et bien d'autres choses, dit froidement Pardaillan. Il
ne sera rien entrepris contre don Csar et sa fiance, connue sous le
nom de la Giralda.

Il pourra, avec sa fiance, quitter librement l'Espagne sous la
sauvegarde de l'ambassadeur de France. Et comme il ne serait pas digne
que le petit-fils d'un monarque puissant vct pauvre et misrable
 l'tranger, il lui sera remis une somme--que je laisse  votre
gnrosit le soin de fixer--et avec laquelle il pourra s'tablir en
France et y faire honorable figure. En change de quoi j'engage ma
parole que le prince ne tentera jamais de rentrer en Espagne et
ignorera, du moins de mon fait, le secret de sa naissance.

A cette proposition, videmment inattendue, d'Espinosa rflchit un
instant, et, fixant son oeil clair sur l'oeil loyal de Pardaillan, il
dit:

--Vous vous portez garant que le prince n'entreprendra rien contre le
trne, qu'il ne tentera pas de rentrer dans le royaume?

--J'ai engag ma parole, fit Pardaillan glacial. Cela suffit, je pense.

--Cela suffit, en effet, dit vivement d'Espinosa. Peut-tre avez-vous
trouv la meilleure solution de cette grave affaire.

--En tout cas, dit gravement Pardaillan, ce que je vous propose est
humain... je ne saurais en dire autant de ce que vous vouliez faire.

--Eh bien, ceci est accord comme le reste.

--En ce cas, dit Pardaillan en se levant, il ne nous reste plus qu'
quitter au plus tt ce lieu. L'air qu'on y respire n'est pas prcisment
agrable.

--D'Espinosa se leva  son tour, et au moment d'ouvrir la porte secrte:

--Quelles garanties exigez-vous de la loyale excution du pacte qui nous
unit? dit-il.

Pardaillan le regarda un instant droit dans les yeux et s'inclinant avec
une certaine dfrence.

--Votre parole, monseigneur, dit-il trs simplement, votre parole de
gentilhomme.

Pour la premire fois de sa vie, peut-tre, d'Espinosa se sentit
violemment mu. Qu'un tel homme, aprs tout ce qu'il avait tent
contre lui, lui donnt une telle marque d'estime et de confiance, cela
l'tonnait prodigieusement et bouleversait toutes ses ides.

D'Espinosa, sous le coup de l'motion, soutint le regard de Pardaillan
avec une loyaut gale  celle de son ancien ennemi et, aussi simplement
que lui, il dit gravement:

--Sire de Pardaillan, vous avez ma parole de gentilhomme.

Et aussitt, pour tmoigner que lui aussi il avait pleine confiance, il
ouvrit la porte secrte sans chercher  cacher o se trouvait le ressort
qui actionnait cette porte. Ce que voyant, Pardaillan eut un sourire
indfinissable.

Quelques instants plus tard, le grand inquisiteur et Pardaillan se
trouvaient sur le seuil d'une maison de modeste apparence. Pour arriver
l, il leur avait fallu ouvrir plusieurs portes secrtes. Et toujours
d'Espinosa avait dvoil sans hsiter le secret de ces ouvertures, alors
qu'il lui et t facile de le dissimuler.

Remontant  la lumire, ils avaient travers des galeries, des cours,
des jardins, de vastes pices, croisant  tout instant des moines qui
circulaient affairs.

Aucun de ces moines ne s'tait permis le moindre geste de surprise 
la vue du prisonnier, paraissant sain et vigoureux, et s'entretenant
familirement avec le grand inquisiteur. Et au sein de ce va-et-vient
continuel,  d'Espinosa qui l'observait du coin de l'oeil, Pardaillan
montra le mme visage calme et confiant, la mme libert d'esprit.
Seulement, dame! lorsqu'il se vit enfin dans la rue, le soupir qu'il
poussa en dit long sur les transes qu'il venait d'endurer.

Au moment o Pardaillan allait le quitter, d'Espinosa demanda:

--Vous comptez continuer  loger  l'auberge de la Tour jusqu' votre
dpart?

--Oui, monsieur.

--Bien, monsieur.

Il eut une imperceptible hsitation, et brusquement:

--J'ai cru comprendre que vous portiez un vif intrt  cette jeune
fille... la Giralda.

--C'est la fiance de don Csar pour qui je me sens une vive affection,
expliqua Pardaillan qui fixait d'Espinosa.

--Je sais, fit doucement celui-ci. C'est pourquoi je pense qu'il vous
importe peut-tre de savoir o la trouver.

--Il m'importe beaucoup, en effet. A moins, reprit-il en fixant
davantage d'Espinosa,  moins qu'on ne l'ait arrte... avec le Torero,
peut-tre?

--Non, fit d'Espinosa avec une vidente sincrit. Le Torero n'a pas t
arrt. On le cache. J'ai tout lieu de croire que maintenant que vous
voil libre, ceux qui le squestrent comprendront qu'ils n'ont plus rien
 esprer puisque nous sommes d'accord et que vous emmenez le prince
avec vous, en France. En consquence, ils ne feront pas de difficult
 lui rendre la libert. Si vous tenez  le dlivrer, orientez vos
recherches du ct de la maison des Cyprs.

--Fausta! s'exclama Pardaillan.

--Je ne l'ai pas nomme, sourit doucement d'Espinosa.

Et, sur un ton indiffrent, il ajouta:

--Ce vous sera une occasion toute trouve de lui dire ces deux mots que
vous regrettiez si vivement de ne pouvoir lui dire avant votre dpart
pour l'ternel voyage. Mais je reviens  cette jeune fille. Elle, aussi,
elle est squestre. Si vous voulez la retrouver, allez donc du ct de
la porte de Bib-Alzar, passez le cimetire, faites une petite lieue,
vous trouverez un chteau fort, le premier que vous rencontrerez. C'est
une rsidence d't de notre sire le roi qu'on appelle le Bib-Alzar, 
cause de sa proximit de la porte de ce nom. Soyez demain matin, avant
onze heures, devant le pont-levis du chteau. Attendez l, vous ne
tarderez pas  voir paratre celle que vous cherchez. Un dernier mot 
ce sujet: il ne serait peut-tre pas mauvais que vous fussiez accompagn
de quelques solides lames, et souvenez-vous que pass onze heures vous
arriverez trop tard.

Pardaillan avait cout avec une attention soutenue. Quand le grand
inquisiteur eut fini, il lui dit, avec une douceur qui contrastait
trangement avec le ton narquois qu'il avait eu jusque-l:

--Je vous remercie, monsieur... Voici qui rachte bien des choses.

D'Espinosa eut un geste dtach, et, avec un mince sourire, il dit:

--A propos, monsieur, remontez donc cette ruelle. Vous aboutirez 
la place San Francisco, c'est votre chemin. Mais sur la place,
dtournez-vous un instant de votre chemin. Allez donc devant l'entre
du couvent San Pablo... vous y trouverez quelqu'un qui, j'imagine, sera
bien content de vous revoir, attendu que tous les jours il vient l
passer de longues heures... je ne sais trop pourquoi.

Et sur ces mots, il fit un geste d'adieu, rentra dans la maison et
poussa la porte derrire lui.



XIX

LIBRE!

Tant qu'il s'tait trouv avec d'Espinosa, Pardaillan tait rest
impassible.

Mais lorsqu'il se vit dans la ruelle dserte, sous les rayons obliques
d'un soleil brlant--il tait environ cinq heures de l'aprs-midi--il
aspira l'air chaud avec dlice, et en s'loignant  grandes enjambes
dans la direction que lui avait indique d'Espinosa, il laissait clater
sa joie intrieurement.

Et levant la tte, contemplant avec des yeux merveills l'air clatant
d'un ciel sans nuages:

Mort-dieu! il fait bon respirer un air autre que l'air ftide d'un
cachot: il fait bon contempler cette vote azure et non une vote
de pierres noires, humides et froides. Et toi, rutilant soleil!...
Salut!... soleil, soutien et rconfort des vieux routiers tels que moi!

Puis changeant d'ide, avec un sourire terrible:

Ah! Fausta! je crois que l'heure est enfin venue de rgler nos
comptes!

En songeant de la sorte, il tait arriv sur la place San Francisco.

Allons chercher ce pauvre Chico, fit-il avec un sourire attendri.
Pauvre bougre! c'est qu'il a tenu parole... il n'a pas quitt la porte
de ma prison. Et s'il n'a rien fait pour moi, ce n'est pas la bonne
volont qui lui a manqu... Ah! petit Chico! si tu savais comme ton
humble dvouement me rchauffe le coeur!...

Il tait maintenant dans la rue San-Pablo--du nom du couvent--et il
approchait de la porte de cette extraordinaire prison o il venait de
passer quinze jours qui eussent ananti tout autre que lui. Il cherchait
des yeux le Chico et ne parvenait pas  le dcouvrir. Il commenait 
se demander si d'Espinosa ne s'tait pas trompe ou si, entre-temps,
le nain ne s'tait pas loign, lorsqu'il entendit une voix, qu'il
reconnut aussitt, lui dire mystrieusement:

--Suivez-moi!

Il se faisait un plaisir malicieux de surprendre le nain: ce fut lui
qui fut surpris. Il se retourna et aperut le Chico qui, d'un air
indiffrent, s'loignait vivement de la porte du couvent. Il le suivit
cependant sans rien dire, en se demandant quels motifs il pouvait bien
avoir d'agir de la sorte.

Le nain, sans se retourner, d'un pas vif et lger, contourna le mur
du couvent et s'engagea dans un ddale de ruelles troites et
caillouteuses. L, il s'arrta enfin, et saisissant la main de
Pardaillan tonn, il la porta  ses lvres en s'criant avec un accent
de conviction touchant dans sa navet:

--Ah! je savais bien, moi, que vous seriez plus fort qu'eux tous!
Je savais bien que vous vous en iriez quand vous voudriez! Vite,
maintenant, ne perdons pas de temps! Suivez-moi!

Pardaillan, doucement mu, le considrait avec un inexprimable
attendrissement.

--O diable veux-tu donc me conduire? dit-il doucement.

Le Chico se mit  rire:

--Je veux vous cacher, tiens! Je vous rponds qu'ils ne vous trouveront
pas l o je vous conduirai.

--Me cacher!... Pour quoi faire?

--Pour qu'ils ne vous reprennent pas, tiens!

A son tour, Pardaillan se mit  rire de bon coeur.

--Je n'ai pas besoin de me cacher, fit-il. Sois tranquille, ils ne me
reprendront pas.

Le Chico n'insista pas; il ne posa aucune question, il ne tmoigna ni
surprise ni inquitude.

Pardaillan avait dit qu'il n'avait pas besoin de se cacher et qu'on
ne le reprendrait pas. Cela lui suffisait. Et comme son petit coeur
dbordait de joie, il saisit une deuxime fois la main de Pardaillan,
et il allait la porter  ses lvres, lorsque celui-ci, se penchant,
l'enleva dans ses bras, en disant:

--Que fais-tu, nigaud?... Embrasse-moi!...

Et il appliqua deux baisers sonores sur les joues fraches et veloutes
du petit hommes, qui rougit de plaisir et rendit l'treinte de toute la
force de ses petits bras.

En le reposant  terre, il dit, avec une brusquerie destine  cacher
son motion.

--En route, maintenant! Et puisque tu veux absolument me conduire
quelque part, conduis-moi vers certaine htellerie de la Tour, o nous
serons tous deux, je le crois du moins, admirablement reus par la plus
jeune, la plus frache et la plus gente des htesses d'Espagne.

Quelques instants plus tard, ils faisaient leur entre dans le patio de
l'auberge de la Tour,  peu prs dsert en ce moment, et o Pardaillan
commena de mener un tel tapage que ce qu'il avait voulu amener se
produisit: c'est--dire que la petite Juana se montra pour voir qui
tait ce client qui faisait un tel vacarme.

Elle tait bien change, la mignonne Juana. Elle paraissait dolente,
languissante, indiffrente. On et dit qu'elle relevait de maladie. Et
pourtant malgr cet tat inquitant, malgr un air visiblement dcourag
et comme dtach de tout, Pardaillan, qui la dtaillait d'un coup d'oeil
prompt et sr, remarqua qu'elle tait reste aussi coquette, plus
coquette que jamais, mme.

En reconnaissant Pardaillan et le Chico, une lueur illumina ses yeux
languissants, une bouffe de sang rosa ses joues si ples, et,
joignant ses petites mains amaigries, dans un cri qui ressemblait  un
gmissement, elle fit:

--Sainte Marie!... Monsieur le chevalier!...

Et aprs ce petit cri d'oiseau bless, elle chancela et serait tombe
si, d'un bond, Pardaillan ne l'avait saisie dans ses bras. Et chose
curieuse, qui accentua le sourire malicieux de Pardaillan, elle avait
cri: Monsieur le chevalier! et c'est sur le Chico que ses yeux
s'taient ports, c'est en regardant le Chico qu'elle s'tait vanouie.

Pardaillan l'enleva comme une plume et, la posant dlicatement sur un
sige, il lui tapota doucement les mains en disant:

--L, l, doucement, ma mignonne... Ouvrez ces jolis yeux.

Et au Chico ptrifi, plus ple, certes, que la gracieuse crature
vanouie:

--Ce n'est rien, vois-tu. C'est la joie.

Et avec un redoublement de malice:

--Elle ne s'attendait pas  me revoir aussi brusquement, aprs ma
soudaine disparition. Je n'aurais jamais cru que cette petite et tant
d'affection pour moi...

L'vanouissement ne fut pas long. Le petite Juana rouvrit presque
aussitt les yeux, et, se dgageant doucement, confuse et rougissante,
elle dit avec un dlicieux sourire:

--Ce n'est rien... C'est la joie...

Et par un hasard fortuit, sans aucun doute, il se trouva qu'en disant
ces mots, ses yeux taient braqus sur le Chico, son sourire s'adressait
 lui.

--C'est bien ce que je disais  l'instant mme: c'est la joie, fit
Pardaillan, de son air le plus naf.

Et aussitt il ajouta:

--Or a, ma mignonne, puisque vous revoil solide et vaillante, sachez
que j'enrage de faim et de soif et de sommeil... Sachez que voici quinze
jours, que je n'ai ni mang, ni bu, ni dormi.

--Quinze jours! s'cria Juana, terrifie. Est-ce possible?

Le Chico crispa ses petits poings et, d'une voix sourde:

--Ils vous ont inflig le supplice de la faim? fit-il d'une voix qui
tremblait. Oh! les misrables!...

--Oui, mordieu! Quinze jours! C'est vous dire, ma jolie Juana, que je
vous recommande de soigner le repas que vous allez me faire servir et de
soigner surtout le lit dans lequel je compte m'tendre aussitt aprs.
Car j'ai besoin de toutes mes forces pour demain. Seulement, comme j'ai
besoin de m'entretenir avec mon ami Chico de choses qui ne doivent tre
surprises par nulle oreille humaine-- part les vtres, si petites et si
ross--je vous demanderai de me faire servir dans un endroit o je sois
sr de ne pas tre entendu.

--Je vais vous conduire chez moi, en ce cas, et je vous servirai
moi-mme, s'cria gaiement Juana, qui paraissait renatre  la vie.

Lorsqu'elle les eut introduits dans ce cabinet qui lui tait personnel,
elle voulut sortir, pour donner ses ordres, mais Pardaillan l'arrta et,
avec une gravit comique:

--Petite Juana, dit-il, et sa voix avait des inflexions d'une douceur
pntrante--je vous ai dit que vous seriez une petite soeur pour moi.
N'est-ce donc pas l'usage ici, comme en France, que frre et soeur
s'embrassent aprs une longue sparation?

--Oh! de grand coeur! dit Juana, sans manifester ni trouble ni embarras.

Et sans plus se faire prier, elle tendit ses joues sur lesquelles
Pardaillan dposa deux baisers fraternels. Aprs quoi, avec un naturel,
une bonhomie admirables, il se tourna vers le Chico et, le dsignant 
Juana:

--Et celui-ci? fit-il. N'est-il pas... un peu plus qu'un frre pour
vous? Ne l'embrassez-vous pas aussi?

Or, chose curieuse, la petite Juana qui avait chastement, ingnument
tendu ses joues apptissantes, la petite Juana,  la proposition
d'embrasser le Chico, rougit jusqu'aux oreilles.

Et le Chico, qui avait rougi aussi, tait, en voyant cet embarras subit,
devenu ple comme une cire, crispait son poing sur la table  laquelle
il s'appuyait, ses jambes se drobant sous lui, et la regardait
anxieusement avec des yeux embus de larmes.

Cependant, comme Juana demeurait toujours immobile, les yeux baisss,
l'air embarrass, tortillant nerveusement le coin de son tablier;
comme le Chico, de son ct, plus embarrass peut-tre que sa petite
matresse, n'osait faire un mouvement, Pardaillan prit un air courrouc
et gronda:

--Mordieu! qu'attendez-vous, avec vos airs effarouchs? Ce baiser vous
serait-il si pnible?

Et, poussant le Chico par les paules:

--Va donc! niais, puisque tu en meurs d'envie... et elle pareillement!

Pouss malgr lui, le nain n'osa pas encore s'excuter.

--Juana! fit-il dans un murmure.

Et cela signifiait: tu permets?

Elle leva sur lui ses grands yeux brillants de larmes contenues et
gazouilla avec une tendresse infinie;

--Luis!

Et ils ne bougeaient toujours pas. Ce que voyant, Pardaillan bougonna:

--Morbleu! que de manires pour un pauvre petit baiser!

Et, riant sous cape, il les jeta brusquement dans les bras l'un de
l'autre.

Oh! ce fut le plus chaste des baisers! Les lvres du Chico effleurrent
 peine le front rougissant de la jeune fille. Et, comme il se reculait
respectueusement, brusquement elle enfouit son visage dans ses deux
mains, et se mit  pleurer doucement.

--Juana! cria le nain boulevers.

Juana s'tait laisse aller dans ce vaste fauteuil de chne qui tait
son sige prfr. Le Chico s'tait agenouill sur le tabouret de bois,
haut et large comme une petite estrade. Press contre ses genoux, il
tenait ses mains dans les siennes et la contemplait avec cette adoration
fervente qu'elle connaissait, qui la flattait autrefois et qui,
aujourd'hui, la faisait rougir de plaisir et lui ensoleillait le coeur.

--Mchant!... murmura Juana d'une voix qui ressemblait au gazouillis
d'un oiseau. Mchant! voici quinze grands jours que je ne t'ai vu!

Il baissa la tte comme un coupable et balbutia:

--Ce n'est pas ma faute... Je n'ai pas pu...

--Dis-moi plutt que tu n'as pas voulu!... N'tait-il pas convenu
que nous devions agir de concert... le dlivrer ensemble, ou mourir
ensemble, avec lui?

--Oh! oh! songea Pardaillan qui prit ce visage hermtique qu'il avait
dans ses moments d'motion violente, voici du nouveau, par exemple!

Et, avec un frmissement:

--Quoi! cette chose affreuse aurait pu se produire? Ma mort et t la
condamnation de ces deux adorables enfants? Par Pilate! je ne pensais
pas qu'en travaillant  sauver ma peau, je travaillais en mme temps
pour le salut de ces deux innocentes cratures...

Le Chico avoua dans un souffle:

--Je ne voulais pas que tu meures!... je ne pouvais pas accepter cela...
non, je ne le pouvais pas.

--Tu prfrais mourir seul?... Et moi, mchant, que serais-je
devenue?... Ne serais-je pas morte aussi si...

Elle n'acheva pas et, rougissant plus fort, elle cacha sa tte, 
nouveau, dans ses mains. Et ce fut encore une fatalit qu'elle n'et
pas le courage de terminer sa phrase. Car le Chico, qui la considra un
moment avec une ineffable tendresse, hochant la tte d'un air apitoy,
acheva ainsi la phrase: Je serais morte aussi... s'il tait mort. Et,
le regard douloureux et cependant toujours affectueusement dvou qu'il
jeta sur Pardaillan, en se redressant lentement, exprimait si clairement
cette pense que celui-ci, emport malgr lui, lui cria:

--Imbcile!...

Le Chico le regarda d'un air effar, ne comprenant rien  cette
exclamation peu flatteuse, encore moins pourquoi son grand ami
paraissait si fort en colre contre Lui.



XX

BIB-ALZAR

Pardaillan comprit que la situation risquait de se prolonger
indfiniment sans amener le dnouement qu'il voulait. Il renona donc,
momentanment,  son projet au sujet des deux nafs amoureux, et, de sa
voix bougonne, coupa court en s'criant:

--Morbleu! ma gentille Juana, vous oubliez dcidment que j'enrage de
faim et de soif et que je tombe de sommeil. a, vivement, deux couverts
ici, pour mon ami Chico et moi. Et ne mnagez ni les victuailles ni les
bons vins!

--Ah! mon Dieu! s'cria Juana en bondissant, et moi qui oubliais que,
depuis quinze jours, vous n'avez rien pris!

Et Pardaillan qui souriait, d'un sourire presque paternel, l'entendit
crier: Barbara, Brigida, vite, le couvert dans mon cabinet... le
couvert de grande crmonie. Laura,  la cave, ma fille, et montez les
plus vieux vins et les meilleurs. Voyez s'il ne reste pas quelques
bouteilles de vouvray, montez-en deux!...

Et,  son pre, qui trnait, de blanc vtu, dans la cuisine reluisante,
entour de ses marmitons, gte-sauce, aides et apprentis:

--Vite, padre, aux fourneaux, et prparez un de ces repas comme vous en
feriez pour Mgr d'Espinosa lui-mme!

Et la voix tendrement bourrue de Manuel qui rpondait:

--Eh! bon Dieu! fillette, quel client illustre avons-nous donc 
satisfaire? Serait-ce pas quelque infant, par hasard?

--Mieux que cela, mon pre: c'est le seigneur de Pardaillan qui est de
retour!

Et l'accent triomphal, la profonde admiration avec laquelle elle
prononait ces simples paroles en disaient plus long que le plus long
des discours. Et il faut croire qu'elle n'tait pas seule  partager
cet enthousiasme, car le digne Manuel lcha aussitt ses fourneaux pour
aller faire son compliment  cet hte illustre.

C'est que Pardaillan ignorait que son intervention  la corrida et la
manire magistrale dont il avait estoqu le taureau l'avaient rendu
populaire.

On savait qu'il avait risqu sa vie pour sauver celle de Barba
Roja--qu'il avait cependant des motifs de ne pas aimer, puisqu'il lui
avait inflig une de ces corrections qui comptent dans la vie d'un
homme et dont la cour et la ville s'taient entretenues plusieurs jours
durant. On connaissait son arrestation et la manire prodigieusement
inusite qu'il avait fallu employer pour la mener  bien.

Enfin--mais ceci, on le chuchotait tout bas--on savait qu'il s'tait
attir l'inimiti du roi en prenant nergiquement la dfense du Torero
menac. Or, le Torero tait la coqueluche, l'adoration des Svillans en
particulier et de tous les Andalous en gnral.

Tout ceci faisait que Pardaillan tait galement admir et de la
noblesse et du peuple.

Enfin, le couvert fut dress, les premiers plats furent poss  ct des
hors-d'oeuvre, rangs en bon ordre: Le dner de Manuel n'tait peut-tre
pas l'incomparable chef-d'oeuvre qu'il avait pompeusement annonc, mais
les vins taient authentiques, d'ge respectable, onctueux et velouts 
souhait, les ptisseries fines et dlicates, les fruits dlicieux. Et le
gracieux sourire de la mignonne servante volontaire aidant, Pardaillan,
qui avait pourtant fait dans sa vie aventureuse bien des dners
plantureux et dlicats, put compter celui-ci parmi les meilleurs.

Mais, tout en mangeant de son robuste apptit, tout en veillant  ce que
le Chico ft copieusement servi, il ne perdait pas de vue qu'il avait
encore  faire et n'arrtait pas de poser question sur question au petit
homme.

De cette sorte d'interrogatoire serr, il rsulta que: le Chico ayant
trouv un blanc-seing--qu'il remit  Pardaillan en assurant que c'tait
lui qui l'avait perdu--avait eu l'ide de remplir ce blanc-seing, de
faon  pntrer dans le couvent, et, en vertu de l'ordre dont il aurait
t le possesseur,  le faire largir immdiatement.

Malheureusement, il ne pouvait jouer lui-mme le rle du personnage
qu'impliquait la possession d'un tel document. Il avait donc pens  don
Csar. Mais il n'avait pu approcher le Torero. Tout ce qu'il avait pu
faire, c'tait de surprendre qu'on l'avait tir de la maison o il tait
gard pour le transporter de nuit  la maison des Cyprs. Il avait
immdiatement conu le projet de dlivrer le Torero,  seule fin qu'il
pt  son tour dlivrer le chevalier.

En le transportant dans cette maison, dont il connaissait  merveille
toutes les caches, comme il disait, on lui facilitait singulirement la
besogne.

Mais il avait vainement fouill les sous-sols de la maison sans y
dcouvrir celui qu'il cherchait.

Il avait pens que le prisonnier devait tre gard en haut, dans les
appartements. Il savait bien comment pntrer l, ce n'tait pas
cela qui l'et embarrass; mais en haut, au milieu de gardes et de
serviteurs, il ne pouvait plus tre question d'une surprise.

L'aventure tournait au coup de main et ce n'tait pas lui, faible et
chtif, qui pouvait le tenter. Il avait essay cependant. Il avait
failli se faire surprendre et n'avait rien trouv. Alors, en dsespoir
de cause, il avait pens  don Cervantes.

Par fatalit, le pote, employ au gouvernement des Indes, avait t
envoy en mission  Cadix et il avait d se morfondre.

En ce qui concernait la Giralda, il avait pu, en suivant tantt
Centurion, tantt son sergent, dcouvrir le lieu de sa retraite.

Elle tait enferme au chteau de Bib-Alzar. Et le terrible, pour elle,
c'est que Barba Roja, qui avait t assez srieusement bless par le
taureau. Barba Roja tait maintenant sur pied, compltement remis, et
certainement il ne tarderait pas  l'aller chercher pour l'emmener chez
lui.

Tels taient, rsums, les renseignements que le nain fournit 
Pardaillan, attentif.

Au reste, il n'tait pas seul  couter le petit homme.

Juana ne perdait pas une de ses paroles et le contemplait avec une
vidente admiration que Pardaillan remarqua fort bien. Une chose qu'il
remarqua aussi, c'est que le nain affectait maintenant une singulire
indiffrence vis--vis de la jeune fille, qui, elle, au contraire,
n'avait d'yeux et d'attentions que pour lui et le traitait avec une
douceur dfrente  laquelle il ne paraissait pas prter attention, bien
qu'elle ft toute nouvelle pour lui et dt lui paratre trs douce.

--Sais-tu, dit Pardaillan trs srieusement, lorsque le nain eut termin
son rcit, sais-tu que tu es un hardi et dli compagnon?

Le compliment, venant de lui, n'avait pas de prix. Le Chico et la petite
Juana en devinrent carlates de plaisir et d'orgueil. Seulement, alors
que la jeune fille semblait approuver hautement ces paroles par une
mimique expressive, le petit homme eut un geste confus qui voulait dire:
ne vous moquez pas de moi.

Devant son geste, Pardaillan insista:

--Puisque je te le dis... Je m'y connais un peu, il me semble. Quel
dommage que tu n'aies pas plus de forces qu'un oiselet chtif! Mais j'y
songe!... A tout prendre, c'est un malheur facilement rparable... et
je veux le rparer... Comment n'y ai-je pas song plus tt?... Je veux
t'apprendre  manier une pe...

A cette offre inespre, quoique secrtement dsire sans doute, le nain
bondit, et, les yeux brillants de joie, joignant ses petites mains, il
s'cria:

--Quoi!... Vous consentiriez?...

--Par Pilate! comme disait monsieur mon pre, je ne me ddis jamais, tu
sauras cela, mon Chico! Et la preuve, c'est que je vais te donner ta
premire leon...  l'instant mme.

Le nain se mit  sauter de joie, et Juana, aussi joyeuse que lui, battit
des mains. Seulement, la joie de la jeune fille fondit comme neige au
soleil quand elle entendait Pardaillan ajouter d'un air trs dtach:

--D'autant que pour l'expdition que nous allons entreprendre ce soir et
celle de demain matin, le peu que je vais t'enseigner en une leon te
sera peut-tre utile...

Et, sans paratre remarquer la soudaine pleur de la jeune fille, ni le
regard de douloureux reproche qu'elle attachait sur lui, il ajouta:

--Juana, ma mignonne, envoyez donc chercher dans ma chambre deux
pes... sans oublier les boutons que vous trouverez dans quelque poche
d'habit pendu au mur.

Et, tandis que la triste Juana, courbant la tte, sortait pour chercher
les pes demandes, s'adressant au nain qui, dans sa joie exubrante,
gambadait comme un fou:

--Tu n'as pas peur, au moins? fit-il en souriant.

--Peur?... fit le Chico tonn, peur de quoi?...

--Dame! fit Pardaillan de son air le plus ingnu, il va y avoir des
horions  donner et  recevoir!

--On tchera de les donner... et de ne pas les recevoir, fit le Chico en
riant. Et puis, vous serez l, tiens?

--Tu ne me demandes pas o je veux te conduire?

--Tiens! comme c'est difficile  deviner! fit le Chico en haussant les
paules d'un air entendu. J'imagine que nous allons, ce soir,  la
maison des Cyprs, et demain matin au chteau de Bib-Alzar!

Juana avait apport les pes et les boutons, que le chevalier ajusta 
la pointe des lames, et, la table pousse dans un coin, dans le petit
cabinet mme, la leon commena, sous l'oeil apeur de Juana.

Les pes de Pardaillan taient de longues et lourdes rapires.

Tout d'abord le Chico prouva quelque peine  les manier. Mais il tait
nerveux et souple; peu  peu, le poignet s'entrana et il ne sentit plus
le poids de la rapire, plus longue que lui de prs d'un pied.

La leon se poursuivit jusqu' ce que la nuit ft tombe tout  fait,
avec une patience inaltrable de la part du matre, une bonne volont
que rien ne rebutait de la part de l'lve.

Lorsque Pardaillan jugea que la soire tait assez avance et que
l'heure tait venue, il arrta la leon et dclara gravement qu'il tait
content; le Chico avait des dispositions et il en ferait un escrimeur
passable, ce qui transporta d'aise le petit homme et fit plaisir 
Juana, qui avait assist  la leon.

Le moment tant venu, Pardaillan ceignit son pe, choisit dans sa
collection une dague assez longue, lgre et rsistante, quoique
flexible, et la ceignit lui-mme  la taille du nain, trs fier de
voir cette pe--car, pour sa taille, c'tait une longue pe--qui lui
battait les mollets.

Quand Juana vit qu'ils se disposaient  sortir, elle fit une tentative
dsespre et demanda timidement:

--Je croyais, seigneur de Pardaillan, que vous vouliez vous reposer?...
Je vous ai fait prparer un lit douillet  faire envie  un moine!

--Misre de moi! gmit Pardaillan, voil bien ma malchance... Mais, ma
mignonne, j'utiliserai ce lit douillet  mon retour et ferai de mon
mieux pour rattraper le temps perdu.

--Et si vous... ne revenez pas? dit faiblement Juana.

--Pourquoi ne reviendrais-je pas? s'tonna Pardaillan.

--Puisque vous dites que... l'expdition est... dangereuse... vous
pourriez... tre... bless...

--Impossible! assura Pardaillan.

--Pourquoi? demanda Juana, qui sentit l'espoir renatre en elle.

--Parce qu'une expdition--autrement dangereuse, celle-l--m'attend
demain matin. Et, comme il n'y a que moi qui puisse la mener  bien, il
est clair que je reviendrai pour l'accomplir.

Et, riant sous cape, il sortit avec le Chico, laissant Juana crase par
cette bizarre logique et plus inquite qu'avant.

Pardaillan, guid par le Chico, pntra dans les sous-sols de la
mystrieuse maison des Cyprs. Au bout de deux heures environ,
Pardaillan et le nain sortirent, comme ils taient entrs, sans avoir
t dcouverts, sans qu'il leur ft arriv la moindre msaventure. Mais
ils sortaient  deux comme ils taient entrs.

Pardaillan avait-il russi ou chou dans ce qu'il tait venu tenter?
C'est ce que nous ne saurions dire.

Il tait un peu plus de onze heures lorsqu'ils rentrrent 
l'htellerie. Ils n'eurent pas la peine de frapper; la petite Juana les
attendait sur le seuil de la porte.

La jeune fille avait pass tout le temps qu'avait dur leur absence 
guetter leur retour, dans des transes mortelles. Du premier coup d'oeil,
elle avait constat qu'ils taient, tous les deux, en parfait tat. Un
long soupir de soulagement avait gonfl son sein et ses beaux yeux noirs
avaient aussitt retrouv leur clat joyeux.

Elle avait voulu les faire souper, leur montrant la table toute dresse
et charge de victuailles apptissantes. Mais Pardaillan avait dclar
qu'il avait besoin de repos et il avait fait un signe imperceptible au
Chico, lequel, rpondant par un signe de tte affirmatif, dclara que,
lui aussi, tombait de sommeil.

Le Chico parti, Pardaillan se fit conduire  sa chambre, se glissa entre
les draps blancs et fleurant bon la lavande de ce lit douillet, prpar
expressment  son intention, et dormit tout d'une traite jusqu' six
heures du matin.



XXI

BARBA ROJA

Il se leva et s'habilla en un tour de main. Frais et dispos, il sortit
aussitt et s'en fut droit chez un armurier o il choisit une mignonne
petite pe qui avait les apparences d'un jouet, mais qui tait une arme
parfaite, flexible et rsistante, en dur acier forg et non tremp.
C'tait le prsent qu'il voulait faire au Chico.

Son acquisition faite, il revint  l'htellerie. Son absence n'avait pas
dur une demi-heure, et le nain, qu'il attendait, n'tant pas encore
arriv, il fit prparer un djeuner substantiel pour lui et son
compagnon.

Enfin, le nain parut. Sur une interrogation muette de Pardaillan, il
dit:

--Barba Roja vient de sortir du palais. Ils sont douze, parmi lesquels
Centurion et Barrigon. Ils vont l-bas... je les ai suivis un moment
pour tre sr.

--Tout va bien! s'cria joyeusement Pardaillan. Tu es un adroit
compre... C'est un plaisir de travailler avec toi!

Le nain rougit de plaisir.

Il tait  ce moment un peu plus de sept heures et demie. Pardaillan
calcula qu'il avait du temps devant lui et rsolut, pour tuer une heure,
de donner une deuxime leon  son petit ami.

Le nain accepta avec un empressement et une joie qui tmoignaient du vif
plaisir qu'il avait de profiter de sa bonne aubaine et d'arriver  un
rsultat apprciable. Mais sa joie devint du dlire et il se montra mu
jusqu'aux larmes lorsqu'il vit la superbe petite pe que Pardaillan
tait all acheter  son intention.

Pour couper court  son motion et  ses remerciements, Pardaillan
expliqua:

--Tu comprends que tu ne peux pas t'armer comme tout le monde. Il te
faut donc compenser par une habilet, une adresse et une vivacit
suprieures l'ingalit des armes. En consquence, il te faut, ds
maintenant, t'habituer  lutter avec cette petite aiguille contre ma
rapire du double plus longue.

La leon se prolongea le temps fix par Pardaillan. Comme la veille, le
professeur se dclara satisfait et assura que l'lve deviendrait un
escrimeur passable. Passable, dans la bouche de Pardaillan, voulait dire
redoutable.

Aprs la leon, ils expdirent rapidement le djeuner qui les attendait
et, sans s'occuper des mines dsespres de Juana, Pardaillan et le
Chico se mirent en route, se dirigeant vers la porte de Bib-Alzar.

Trs triste, agite de pressentiments sinistres, la petite Juana se
remit sur le pas de la porte et les suivit du regard, tant qu'elle put
les apercevoir. Aprs quoi, elle rentra dans son cabinet et se mit 
pleurer doucement. Mais, c'tait une fille de tte que la petite Juana.
Oblige par les circonstances de diriger une maison  un ge o l'on n'a
gure d'autre souci que se livrer  des jeux plus ou moins bruyants,
elle avait appris  prendre de promptes rsolutions.

Le rsultat de ses rflexions fut qu'elle alla tout droit trouver un
de ses domestiques nomm Jos, lequel Jos dtenait les importantes
fonctions de chef palefrenier de l'htellerie, et lui donna ses ordres.

Un petit quart d'heure plus tard, Jos sortit de l'auberge conduisant
par la bride un vigoureux cheval attel  une petite charrette. Dans la
charrette, tendues sur des bottes de paille, bien enveloppes dans de
grandes mantes noires dont les capuchons taient rabattus sur la figure,
taient la petite Juana et sa nourrice Barbara. Et le palefrenier,
marchant d'un bon pas  cote du cheval, prit le chemin de la porte de
Bib-Alzar...

Le mme chemin que venait de prendre Pardaillan.

Le chteau fort de Bib-Alzar, construction massive et trapue, vritable
nid de vautours, remontait  l'poque des grandes luttes contre les
Maures envahisseurs.

Suivant les rgles du temps, concernant l'art de la fortification, il
tait bti sur une emmene. Ses tours crneles, dresses menaantes
vers le ciel, taient domines par la masse centrale du donjon, lequel
tait surmont, au nord et au midi, de deux chauguettes en poivrire:
yeux monstrueux ouverts sur l'horizon qu'ils scrutaient avec une
vigilance de tous les instants.

Comme dans toute rsidence royale, il y avait l une petite garnison
et de nombreux serviteurs. Les uns et les autres saisissaient avec
empressement toutes les occasions de se rendre  la ville proche.

En ce moment, grce  la prsence du roi  Sville, l'ennui pesait plus
que jamais sur la garnison, attendu qu'il tait interdit, sous peine de
mort, de sortir du chteau, sous quelque prtexte que ce ft,  moins
d'un ordre formel du roi ou du grand inquisiteur.

Cette dfense, bien entendu, ne concernait que les officiers et soldats,
et non les serviteurs.

La grand-route passait au pied de l'minence que dominait le chteau.
L, elle bifurquait et s'ouvrait un sentier, assez large pour permettre
 la litire royale de passer. C'tait le seul chemin visible qui
permettait d'aboutir du chteau  la route.

Il devait certainement y avoir d'autres voies souterraines qui
permettaient de gagner la campagne, mais personne ne les connaissait, 
part le gouverneur, et encore n'tait-ce pas bien sr.

Telles taient les explications que le Chico avait donnes  Pardaillan.
Lorsqu'ils arrivrent au pied de l'minence, il tait un peu plus de dix
heures.

Pardaillan tait donc en avance de prs d'une heure sur l'heure que lui
avait indique d'Espinosa.

D'un coup d'oeil expert, il et tt fait de se rendre compte de la
disposition, et vit avec satisfaction que toute personne qui sortirait
de la forteresse devait passer forcment devant lui. Donc, il tait
impossible qu'on emment la Giralda sans qu'on la vt.

En attendant, il plaa le Chico en sentinelle, derrire un quartier de
roche, dans un endroit assez loign de la porte d'entre.

Il n'avait nullement besoin de faire surveiller cet endroit, mais il
tenait  ce que le petit homme qui, en tant que combattant, ne pouvait
lui tre d'aucune utilit, ne se trouvt pas expos inutilement.

Aprs quoi, tranquille de ce ct, il vint se poster  quelques toises
du pont-levis, en se dissimulant de son mieux dans l'herbe qui poussait,
haute et drue, sur les cts, bordant les fosss de la petite esplanade
qui s'tendait devant l'entre du chteau fort. Et il attendit.

Il entendit enfin le bruit des chanes qui se droulaient et vit le
pont-levis s'abaisser lentement.

Il eut un sourire de satisfaction et, sans se redresser, il mit l'pe 
la main.

En effet, c'tait bien Barba Roja tenant dans ses bras la Giralda
endormie ou vanouie.

Mais le colosse tait entour d'une troupe d'hommes d'armes dont les
sinistres physionomies taient,  elles seules, un pouvantail capable
de mettre en fuite le plus rsolu des chercheurs d'aventures. Et, en
tte de la troupe qui pouvait bien se composer d'une quinzaine de
sacripants, tous gens de sac et de corde, soigneusement tris sur
le volet, immdiatement derrire Barba Roja venaient l'ex-bachelier
Centurion et son sergent Barrigon.

Pardaillan ne prta qu'une mdiocre attention  cette bande de
malandrins arms de formidables rapires, sans compter la dague qu'ils
avaient tous, pendue au ct droit.

Il ne vit et ne voulut voir que Barba Roja et celle qu'il tenait dans
ses bras. Il laissa la troupe, tout entire sortir de la vote et
s'engager sur la petite esplanade.

Lorsque le pont-levis, en se relevant, lui fit comprendre que toute la
bande tait sortie, il se redressa doucement et, sans hte, il alla se
camper au milieu du chemin. Et, d'une voix terrible  force de calme
et de froide rsolution, il cria, comme un officier commandant une
manoeuvre:

--Halte... On ne passe pas!

Barba Roja crut que, derrire cet extravagant audacieux, devait se
trouver une troupe au moins gale  la sienne, et il s'arrta net,
immobilisant ses hommes derrire lui.

Alors, seulement, il reconnut Pardaillan et vit qu'il tait seul,
parfaitement seul, au milieu du chemin.

Il eut un sourire terrible.

Par Dieu! la partie tait belle!

Il allait s'emparer de son ennemi, l'emmener proprement ficel,
l'obliger  assister au dshonneur de la donzelle qu'il aimait, aprs
quoi un coup de poignard bien appliqu le dbarrasserait  tout jamais
du Franais maudit.

Tel fut le plan qui germa instantanment dans la cervelle du colosse, et
de la russite duquel il ne douta pas un instant.

Peut-tre et-il montr moins d'assurance s'il avait pu lire ce qui se
passait dans l'esprit de ses diables  quatre. En effet, en exceptant
Centurion et Barrigon, qui avaient mille et une bonnes raisons de lui
rester fidles, les treize autres ne paraissaient pas montrer cet
entrain qui dcide de la victoire... surtout quand on a pour soi le
nombre.

C'est que ces treize-l avaient dj eu affaire  Pardaillan; ces
treize-l taient ceux qui avaient t si fort malmens dans la fameuse
grotte de la maison des Cyprs.

Malheureusement pour lui. Barba Roja ne se rendit pas compte de cet
tat d'esprit qui pouvait faire avorter son dessein de s'emparer de
Pardaillan.

Il se crut sincrement le plus fort, assur de la victoire, et rsolut
de s'amuser un peu, tel le chat qui joue avec la souris avant de
l'abattre d'un coup de griffe. Il mit tout ce qu'il put mettre d'ironie
et de mpris dans sa voix pour s'crier:

--a, que veut ce truand?... Si c'est une bourse qu'il cherche, qu'il
prenne garde de trouver les trivires... en attendant une bonne corde!

--Fi donc! rpliqua la voix trs calme de Pardaillan. Votre bourse, mon
petit Barba Roja, si je l'avais voulue, je l'aurais prise ce jour o
je dus, pour sauver votre carcasse, mettre  mal une pauvre bte,
assurment moins brute que vous!

Barba Roja avait espr s'amuser aux dpens de Pardaillan. Il aurait d
cependant se souvenir de la scne de l'antichambre royale et savoir qu'
ce jeu-l, comme aux autres, il n'tait pas de force  se mesurer avec
lui.

Du premier coup, il perdit son sang-froid. En entendant Pardaillan lui
rappeler que, somme toute, il lui avait sauv la vie, il trangla de
honte et de fureur. Il ne chercha plus  railler et  s'amuser, et il
grina:

--Misrable mcrant! c'est bien pour cela que ma haine pour toi s'est
encore accrue... ce que je n'aurais pas cru possible...

--Parbleu! dit froidement Pardaillan. Quant aux trivires, on les
applique aux petits garons malappris tels que vous. Je ne sais ce qui
me retient de vous les appliquer sance tenante... ne ft-ce que pour
voir si vous sautez toujours aussi bien... Vous souvenez-vous, mon
petit?

Barba Roja cumait. Il acheva de perdre la tte et, sans trop savoir ce
qu'il disait, cria:

--a, que veux-tu?

--Moi? fit Pardaillan de son air le plus naf. Je veux simplement te
dbarrasser du fardeau de cette jeune fille... Tu vois bien qu'elle est
trop lourde pour tes faibles bras... Tu vas la laisser choir, mon petit!

--Place! par le Christ! hurla le colosse.

--On ne passe pas! rpta Pardaillan en lui prsentant la pointe de sa
rapire.

A ce moment-l, il n'avait qu'une crainte: c'est que le colosse ne
s'obstint  garder la jeune fille dans ses bras, ce qui l'et fort
embarrass.

Heureusement, l'intelligence du colosse tait loin d'galer sa force.
Exaspr par les paroles de Pardaillan, il posa rudement la jeune fille
 terre et se rua tte baiss, l'pe haute.

En mme temps que lui. Centurion, Barrigon et les autres attaqurent.
Pardaillan eut devant lui un cercle d'acier qui cherchait de toutes
parts  l'atteindre. Il ddaigna de s'en occuper.

Il porta toute son attention sur Barba Roja, pensant, non sans raison,
que le chef atteint les autres ne compteraient plus. Et, d'un coup
droit, foudroyant, presque au jug, il se fendit  fond.

Barba Roja, travers de part en part, leva les bras, laissa tomber son
pe et se renversa comme une masse en rendant des flots de sang.

Un instant, il talonna le sol  coups furieux, puis il se tint immobile:
il tait mort.

Alors, Pardaillan se tourna vers Centurion. Il sentait que, celui-l,
comme Barba Roja, agissait pour son compte personnel. Celui-l avait
aussi une haine  satisfaire.

Ce ne fut pas long. D'un coup de pointe, il atteignit Centurion 
l'paule, d'un coup de revers il enleva une partie de la joue de
Barrigon, qui le serrait de trop prs.

Il y eut un double hurlement suivi d'une double chute, et Pardaillan
n'eut plus devant lui que les treize, lesquels, se battant uniquement
pour gagner honntement l'argent qu'on leur donnait, taient loin de
montrer la mme ardeur que les trois chefs qui venaient d'tre mis hors
de combat.

--A qui le tour? lana Pardaillan d'une voix tonnante. Qui veut tter de
Giboule?

Et aussitt deux hurlement attestrent que deux hommes avaient tt de
Giboule.

Les treize, en effet, avaient eu cette suprme pudeur de tenter--pour
la forme--une illusoire rsistance. Lorsqu'ils entendirent le double
hurlement de douleur de deux des leurs, ils taient dj prts  lcher
pied.

Pour comble de malchance, voici qu' cet instant prcis des
glapissements aigus se firent entendre sur leur flanc. Et quelque chose,
ils ne savaient quoi, un trange petit animal, quelque petit dmon,
suppt de ce grand diable, sans doute, qui n'arrtait pas de pousser des
cris perants qui leur dchiraient les oreilles, se glissa entre leurs
jambes et, partout o cette fantastique et insaisissable petite bte se
faufilait ainsi, un combattant atteint soit au mollet,  la cuisse ou
au ventre, jamais plus haut, poussait un hurlement o la terreur
superstitieuse tenait autant de place que la douleur relle, et, sans
demander son reste, le bless, runissant toutes ses forces, se htait
de tirer au large, se dfilant de son mieux le long des bas-cts du
sentier.

En moins de temps qu'il n'en faut pour l'crire, la place se trouva
dblaye.

Sur le champ de bataille, il ne restait que le cadavre de Barba Roja et
les corps vanouis, ou morts, de Barrigon et de Centurion, tombs non
loin de la Giralda.



XXII

L'AVEU DU CHICO

Alors, Pardaillan partit d'un long clat de rire, et, s'adressant  ce
diablotin qui avait sem la panique dans la troupe des spadassins, et
continuait  pousser des clameurs aigus, entrecoupes d'clats de
rire sardoniques, et se dmenait en brandissant une longue aiguille 
tricoter et contrefaisait les contorsions et les grimaces des vaincus
blesss et fuyant, tels des livres:

--Bravo, Chico! cria-t-il enthousiasm.

Mais, aussitt, il se reprit et, trs svre:

--Est-ce ainsi que tu obis  mes ordres?...

La joie qui animait la tte fine et intelligente du nain tomba soudain.

Piteusement, il expliqua qu'il avait bien compris l'intention de
Pardaillan, et qu'il serait mort de honte s'il avait pouss la
poltronnerie jusqu' demeurer spectateur impassible de l'ingale lutte.

--Imbcile! fit Pardaillan en dissimulant un sourire de satisfaction. La
lutte tait ingale, en effet... mais pas  leur avantage... puisqu'ils
sont en fuite.

--C'est vrai, tout de mme, avoua le nain.

--Malheureux! Et si tu avais t tu?... Je n'aurais jamais os me
reprsenter devant certaine htesse que tu connais.

Et, pour couper court  l'embarras du Chico, il se dirigea vers la
Giralda, vanouie et non endormie, s'accroupit devant elle et, du
tranchant de son pe, se mit  couper les cordes qui liaient ses pieds
et ses mains. A ce moment, il entendit la voix trangle du Chico crier:

--Gardez-vous!...

En mme temps, il perut comme un glissement sur son dos, et, tout de
suite aprs, un grand cri suivi d'un rle. Il se redressa d'un bond,
l'pe  la main, et vit d'un coup d'oeil ce qui s'tait pass.

Centurion, qu'il avait cru mort ou vanoui, n'avait pas perdu
connaissance, malgr sa blessure.

Or, Pardaillan s'tait accroupi  quelques pas du bravo et lui tournait
le dos. Alors, celui-ci s'tait dit que, s'il pouvait ramper jusqu'
lui, il pourrait, d'un coup de dague donn dans le dos, assouvir sa
haine. Et il s'tait mis en marche, avec des prcautions infinies,
touffant de son mieux les gmissements que chacun de ses mouvements lui
arrachait, car sa blessure le faisait cruellement souffrir.

Au moment o il se redressait pniblement pour porter le coup mortel 
l'homme qu'il hassait, le nain l'avait aperu et s'tait jet devant
lui, le bras lev.

Le pauvre petit homme avait reu le coup de dague en pleine poitrine,
et c'tait lui qui avait pouss ce grand cri qui avait fait frissonner
Pardaillan. Mais, en mme temps, il avait eu la satisfaction de plonger
sa petite pe, jusqu' la garde, dans la gorge du misrable qui avait
fait entendre ce rle touff et s'tait abattu, la face contre terre.

Fou de douleur  la vue du nain qui perdait des flots de sang,
Pardaillan, pris d'une de ces colres terribles, cria:

--Ah! vipre!

Et, levant le pied, d'un coup de talon furieux, il broya la tte du
misrable, qui se tordit un moment et demeura enfin immobile  jamais.

Ainsi finit don Cristobal Centurion, qui avait espr, grce  l'appui
de Fausta, devenir un puissant personnage.

--Chico! mon pauvre petit Chico! rla Pardaillan, qui prit doucement le
nain dans ses bras.

Le Chico jeta sur lui un regard qui exprimait tout le dvouement et
toute l'affection dont son petit coeur tait rempli; un sourire trs
doux erra sur ses lvres, et il murmura:

--Je... suis... content!

Et il s'abandonna, vanoui, dans les bras qui le soutenaient.

Ple de douleur et de dsespoir, Pardaillan dfit rapidement le
pourpoint et se mit  vrifier la blessure avec la comptence d'un
chirurgien consomm. Alors, un immense soupir s'exhala de sa poitrine
oppresse, et, avec un sourire radieux, il s'cria tout haut:

--C'est un vrai miracle!... La lame a gliss sur les ctes... Dans huit
jours il sera sur pied, dans quinze il n'y paratra plus... C'est gal,
j'ai eu peur!

Tranquillis sur le sort de son petit ami, son naturel insouciant et
railleur reprit le dessus, et il songea:

--Me Voil bien loti!... une femme vanouie et un enfant bless sur les
bras!... H! mais... morbleu! voici mon affaire.

Ce qui motivait cette exclamation, c'tait la vue d'une charrette qui
s'tait arrte en bas, sur la route, et dont le conducteur, qui se
tenait  ct du cheval, semblait se demander ce qu'il devait faire: ou
continuer par la grand-route ou grimper par le sentier.

Pardaillan jeta un coup d'oeil sur les deux corps tendus  terre. Et sa
rsolution fut prise. Il cria  pleins poumons au charretier:

Ho! l'homme!... Si vous tes chrtien, attendez un moment!

Il faut croire qu'il fut entendu et compris, car il vit une silhouette
fminine se dresser debout dans la charrette, descendre prcipitamment,
et se ruer  l'assaut du sentier.

Bon! songea Pardaillan, tout va bien.

Et, se baissant, il prit dans ses bras robustes la Giralda et le Chico
et se mit  descendre doucement, sans paratre gn par son double
fardeau. Au fur et  mesure qu'il descendait, la silhouette qui montait
 sa rencontre prcipitait sa marche, et, bientt, malgr la mante qui
la recouvrait, il la reconnut.

--Par ma foi, c'est la petite Juana! se dit-il, enchant au fond de
la rencontre. Pour une fois, voici donc une femme qui sait arriver 
propos!...

En effet, c'tait la petite Juana qui grimpait prcipitamment le
sentier, suivie de loin par la vieille Barbara, suant, soufflant... et
pestant,  son ordinaire.

A la vue de Pardaillan, seul sur l'esplanade, elle avait senti une
angoisse mortelle l'treindre; en l'entendant appeler, elle avait
compris qu'un malheur tait arriv. Elle en avait le pressentiment
douloureux puisque c'est ce qui l'avait dcide  tenter cette dmarche
plutt risque.

Elle avait bondi hors de la charrette et s'tait mise  courir  la
rencontre du chevalier.

En approchant, elle avait vu que le chevalier portait dans ses bras deux
corps qui semblaient privs de vie.

Un affreux sanglot dchira sa gorge contracte. Le malheur pressenti
tait arriv!

Sans forces, elle s'arrta, plus ple peut-tre que le bless que
Pardaillan tenait dans ses bras, et elle rla:

--Il est mort, n'est-ce pas?

Comme s'il avait la tte gare par la douleur, Pardaillan rpondit
d'une voix sourde:

--Pas encore!

Et il continua son chemin, comme inconscient du coup terrible qu'il
venait de porter, se dirigeant vivement vers la charrette.

La petite Juana n'eut pas un cri, pas une plainte, pas une larme.
Seulement, de ple qu'elle tait, elle devint livide, et, lorsque
Pardaillan passa prs d'elle, il courba la tte d'un air honteux, sous
le regard de douloureux reproche qu'elle lui dcocha.

Et elle se mit  le suivre, du pas raide, saccad d'un automate.

Prs de la charrette, Pardaillan dposa la Giralda dans les bras de la
dugne en disant d'un air bourru:

--Occupez-vous de celle-ci.

Et, se baissant, il tendit doucement le bless sur l'herbe roussie qui
bordait la route.

En voyant son compagnon d'enfance, son petit jouet vivant, livide,
couvert de sang, ses paupires mi-closes laissant apercevoir le blanc de
l'oeil rvuls, la petite Juana sentit un affreux dchirement dans tout
son tre et s'abattit sur les genoux.

Elle prit doucement dans ses bras la tte si ple de son ami, et,
sans rien voir autour d'elle, non plus que Pardaillan, qui paraissait
horriblement gn par le spectacle de ce dsespoir morne, elle se mit 
le bercer doucement, dans un geste maternel, tandis qu'elle balbutiait,
avec une tendresse infinie:

--Chico!... Chico!... Chico!...

Et, sous cette caresse tendrement berceuse, l'amour qui emplissait le
coeur fidle du petit homme, l'amour puissant, naf et sincre, montra
une fois de plus quel tait son pouvoir: le bless reprit ses sens.

Tout de suite, il vit dans quels bras adors il tait blotti, tout de
suite, il reconnut son grand ami qui se penchait aussi sur lui, et il
leur sourit, les enveloppant dans le mme sourire.

Et, d'un regard d'une loquence muette, il interrogea son grand ami, qui
dtourna les yeux d'un air embarrass.

--Je voudrais savoir, pourtant..., fit le bless.

--Hlas!... murmura Pardaillan.

Et le Chico comprit. Il eut une contraction douloureuse de ses traits
fins.

Mais ce ne fut qu'un nuage fugitif qui passa aussitt. Il reprit vite
possession de lui et retrouva, avec sa srnit, son bon sourire de
chien dvou,  l'adresse des deux seuls tres qu'il et aims au monde,
et il murmura:

--Oui, il vaut mieux qu'il en soit ainsi.

Juana aussi avait compris... et alors, seulement, les larmes jaillirent
 flots presss de ses yeux endoloris. Trs doucement, il demanda:

--Pourquoi pleures-tu, Juana?

--O Luis!... Luis!... peux-tu bien me demander cela?

--Il ne faut pas pleurer, insista doucement le bless. Vois-tu, il vaut
mieux que je m'en aille... J'aurais t une gne pour toi... et moi...
j'aurais t trs malheureux!

--Luis!... Luis!...

--Car, vois-tu, je puis bien te le dire maintenant... puisque je vais
mourir...

Et, comme s'il et voulu tre bien sr avant de dire ce qu'il avait 
dire, il insista en fixant Pardaillan:

--Car je vais mourir, n'est-ce pas?

Et il faut croire que le pauvre Pardaillan, dans son dsespoir, n'avait
plus toute sa prsence d'esprit, car, au lieu de le rconforter par
des paroles d'espoir, comme le lui commandait l'humanit la plus
lmentaire, il cacha sa tte dans ses mains, pour dissimuler
ses larmes, sans doute, et, en mme temps, de la tte, il disait
frntiquement: Oui! Oui!

Sans remarquer cette insistance froce, le nain continua, toujours avec
la mme douceur:

--Puisque je vais mourir... je puis bien te le dire, Juana... je
t'aimais... je t'aimais bien.

--Hlas!... moi aussi, gmit la jeune fille.

--Mais moi, fit le bless avec un triste sourire, moi, Juana, je ne
t'aimais pas comme une soeur... j'aurais... voulu faire de toi... ma...
ma femme! Il ne faut pas m'en vouloir, je ne t'aurais jamais dit cela...
mais je vais mourir... a n'a plus d'importance. Rappelle-toi, Juana...
je t'aimais...

--Chico! sanglota la petite Juana, perdue, Chico! tu me brises le
coeur... Ne vois-tu donc pas que moi aussi je t'aime... et pas comme un
frre!...

--Oh! murmura le bless, bloui, qui trouva la force de redresser sa
petite tte, oh!... dis-tu vrai?...

--Luis! clama la petite Juana, qui pressa tendrement cette tte chre
dans ses bras, Luis, je t'aimais, aussi!... je t'ai toujours aim!...

Une expression de joie cleste se rpandit sur les traits du nain.

--Oh!... trop tard..., fit-il dans un souffle, je... vais mourir.

--Luis! cria Juana  demi folle, ne meurs pas... Je t'aime!... Je
t'aime!...

--Trop... tard!... fit encore une fois le nain.

Et il se renversa, vanoui.

--Eh! mordieu! clata Pardaillan, ne pleurez pas, petite Juana!... Il
n'est pas mort!... Il ne mourra pas!

--Oh! monsieur, fit Juana en secouant douloureusement la tte, ne jouez
pas avec ma douleur... Je vous jure qu'elle est sincre!...

--Eh! morbleu! je le sais bien! Mais, regardez-moi, ma mignonne, ai-je
l'air d'un homme qui joue avec une chose aussi respectable qu'une
douleur sincre?

--Que voulez-vous dire? haleta la jeune fille.

--Rien que ce que j'ai dit. Le Chico n'est pas mort... Voyez, il
s'agite... Et il ne mourra pas!

--Juana, fit le bless, dans un cri de joie dlirante, puisqu'il le
dit... c'est que c'est la vrit... Je ne mourrai pas!...

Et avec une inquitude navrante:

--Mais... si je ne meurs pas... m'aimeras-tu quand mme?

--Oh! mchant... peux-tu faire pareille question?

Et, pour cacher son trouble:

--Mais, monsieur le chevalier, pourquoi cette comdie lugubre?...
Savez-vous, soit dit sans reproche, que vous pouviez me tuer?

--Que non, ma mignonne... Pourquoi cette comdie, dites-vous!... Eh! par
Pilate! parce que je n'ai pas vu d'autre moyen d'amener cet incorrigible
timide  prononcer ces deux mots si terribles et si doux: Je t'aime!

--Ainsi, c'tait pour cela?

--M'en voulez-vous? fit doucement Pardaillan en lui prenant les deux
mains.

--Je suis bien trop heureuse pour vous en vouloir...

Et, avec un accent de gratitude infinie:

--Il faudrait que je fusse la plus ingrate des cratures... Ne vous
devrai-je pas mon bonheur?

Alors, se penchant sur elle, dsignant le Chico du coin de l'oeil,
Pardaillan lui dit tout bas:

--Ne vous avais-je pas prdit que vous finiriez par l'aimer?

--C'est vrai, fit-elle simplement. Tout ce que vous promettez arrive.

Pardaillan se mit  rire, de son bon rire si clair.

--Et maintenant, fit-il, savez-vous ce que je vous prdis?

--Quoi donc?

--C'est que votre premier enfant sera un garon...

Juana rougit, et, considrant la petite taille du nain, secoua la tte
d'un air de doute.

Un garon, reprit Pardaillan en riant toujours, que vous appellerez Jean
en souvenir de moi... et qui deviendra plus grand que moi... et qui sera
solide comme un chne.

--Je le crois, dit gravement Juana, puisque vous le dites, et je vous
promets de lui donner le nom de Jean en souvenir de vous.

Quant au Chico, il ne disait rien, il ne pensait  rien. Il croyait
faire un rve dlicieux et ne souhaitait qu'une chose: ne se rveiller
jamais.



XXIII

L'CHAPP DE L'ENFER

Le premier soin de Juana, en arrivant  l'htellerie, fut,
naturellement, de faire appeler un mdecin.

Pardaillan, bien qu'il ft  peu prs sr de ne pas s'tre tromp,
attendit impatiemment que le savant personnage, aprs un minutieux
examen de la blessure, se ft prononc.

Il arriva que le mdecin confirma de tous points ses propres paroles.
Avant huit jours, le bless serait sur pied... C'tait miracle qu'il
n'et pas t tu roide.

Tranquille sur ce point, Pardaillan, malgr la chaleur, s'enveloppa dans
son manteau et s'clipsa  la douce, sans rien dire  personne. Dehors,
il se mit  marcher d'un pas rude dans la direction du Guadalquivir, et,
avec un sourire terrible, il murmura:

A nous deux, Fausta!

Fausta, aprs l'arrestation de Pardaillan et l'enlvement de don Csar,
tait rentre chez elle, dans cette somptueuse demeure qu'elle avait sur
la place San Francisco.

Pardaillan aux mains de l'Inquisition, elle s'effora de le rayer de son
esprit et de ne plus songer  lui.

Toutes ses penses se portrent sur don Csar et, par consquent, sur
les projets ambitieux qu'elle avait formes et qui avaient tous pour base
son mariage avec le fils de don Carlos.

Les choses n'taient peut-tre pas au point o elle les eut voulues;
mais,  tout prendre, elle n'avait pas lieu d'tre mcontente.

Pardaillan n'tait plus. La Giralda tait aux mains de don Almaran, qui
avait eu la stupidit de se faire blesser par le taureau, mais qui, tout
bless qu'il ft ne lcherait pas sa proie. Le Torero tait dans une
maison  elle, chez des gens  elle.

En ayant la prudence de laisser oublier les vnements qui s'taient
produits lors de l'arrestation projete du Torero, en s'abstenant
surtout de se rendre elle-mme dans cette maison, elle tait  peu prs
certaine que d'Espinosa ne dcouvrirait pas la retraite o tait cach
le prince.

Plus tard, dans quelques jours, lorsque l'oubli et la quitude seraient
venus, elle ferait transporter le prince dans sa maison de campagne
et elle saurait bien le dcider  adopter ses vues. Plus tard, aussi,
lorsque cette vaste intrigue serait bien amorce, elle s'occuperait de
son fils... le fils de Pardaillan.

Un seul point noir: d'Espinosa paraissait tre admirablement renseign
au sujet de cette conspiration dont le duc de Castrana tait le chef
avr et dont elle tait elle, le chef occulte.

D'Espinosa devait, par consquent, connatre son rle  elle, dans cette
affaire. Cependant, il ne lui en avait jamais souffl mot. Une chose
aussi l'agaait. Elle sentait planer autour d'elle et mme chez elle une
surveillance occulte qui,  la longue, devenait intolrable.

Fausta avait compris. Somme toute, elle tait prisonnire. Cela ne
l'inquitait pas autrement. Elle savait que, lorsqu'elle le voudrait,
elle saurait fausser compagnie  son terrible alli: d'Espinosa. Mais
cela l'nervait et elle se demandait, sans pouvoir se faire une rponse
satisfaisante, quelles taient les intentions du grand inquisiteur  son
gard:

Tout ceci avait t cause que, pendant les quinze jours qu'avait dur la
dtention de Pardaillan, elle s'tait tenue sur une extrme rserve.

Tous les jours, elle allait voir d'Espinosa et s'informait de
Pardaillan. D'Espinosa lui rendait compte de l'tat du prisonnier et de
ce qui avait t fait ou se prparait.

La veille de ce jour o nous avons vu Pardaillan arracher la Giralda aux
griffes de Barba Roja, elle tait alle, dans la soire, faire sa visite
au grand inquisiteur. A ses questions, d'Espinosa, sur un ton trange,
avait rpondu:

--Les tourments du sire de Pardaillan sont termins.

--Dois-je comprendre qu'il est mort? avait demand Fausta.

Et le grand inquisiteur, sans vouloir s'expliquer davantage, avait
rpt sa phrase:

--Ses tourments sont termins.

En ce qui concernait don Almaran, elle avait appris que, compltement
remis, il avait projet d'aller le lendemain au chteau de Bib-Alzar, o
l'appelait il ne savait quelle affaire.

Fausta avait souri. Elle savait, elle, quelle tait cette affaire qui
appelait Barba Roja  la forteresse de Bib-Alzar. Et elle tait rentre
chez elle.

Or, ce jour, une heure environ aprs le moment o nous avons vu
Pardaillan s'loigner en murmurant: A nous deux, Fausta!, la princesse
se trouvait dans ce petit oratoire de sa maison de campagne qui, on ne
l'a pas oubli sans doute, communiquait par une porte secrte avec les
sous-sols mystrieux de la somptueuse demeure.

Au moment o nous pntrons dans cette petite pice, trs simplement
meuble, Fausta terminait un long entretien qu'elle venait d'avoir avec
le Torero.

--Madame, disait le Torero d'une voix trs triste, croyant m'amener 
accepter vos propositions en levant certains scrupules que j'avais, vous
avez eu la cruaut de me faire connatre la douloureuse et sombre vrit
sur ma naissance. Peut-tre et-il t plus humain de me laisser ignorer
cette fatale vrit!... N'importe, le mal est fait, il n'y a plus  y
revenir... Mais votre but n'est pas atteint. A quoi bon vous obstiner
inutilement? Je ne suis pas le frntique ambitieux que vous avez
souhait, et, maintenant plus que jamais, je suis rsolu  ne pas me
dresser contre celui qui est et restera, pour moi, le roi... pas autre
chose. Mon ambition, madame, est de me retirer dans ce beau pays de
France avec mon ami M. de Pardaillan, et de tcher de me faire ma place
au soleil. Le rve de ma vie est de finir mes jours avec la compagne que
j'ai choisie.

--Oh! gronda Fausta avec rage, aurai-je donc toujours cette cruelle
dception, croyant m'adresser  des hommes, de ne rencontrer que
des femmes... de misrables et faibles femmes, qui ne vivent que
de sentiment!... Pourquoi ne suis-je pas un homme moi-mme?... Ce
Pardaillan que tu veux suivre, sais-tu seulement ce qu'il est devenu?

--Que voulez-vous dire? s'exclama le Torero, qui ignorait l'arrestation
du chevalier.

--Mort! dit Fausta d'une voix glaciale. Mort, ce Pardaillan dont la
pernicieuse influence t'a souffl ta stupide rsistance. Mort fou... fou
furieux... Ah! ah! ah! un fou furieux tait tout dsign pour servir de
modle  cet autre fou que tu es toi-mme! Et c'est moi, moi Fausta, qui
l'ai accul  la folie, moi qui l'ai prcipit dans le nant.

--Par le Christ! madame, si ce que vous dites est vrai, votre...

D'un geste violent, Fausta l'interrompit.

--Tu m'couteras jusqu'au bout, gronda-t-elle. Et n'oublie pas qu'au
moindre geste que tu feras tu tomberas pour ne plus te relever... Ces
murs ont des yeux et des oreilles... et je suis bien garde... Quant 
ta bien-aime... cette misrable bohmienne pour qui tu refuses le trne
que je t'offre... eh bien... sache-le donc, misrable fou, elle est
morte... morte, entends-tu?... morte dshonore, salie par les baisers
de Barba Roja... Sois donc fidle  son souvenir... Peut-tre, toi
aussi,  l'imitation de Pardaillan le fou, as-tu rsolu de vivre
ternellement fidle au souvenir d'une morte... une morte souille!

D'un bond, le Torero fut sur elle et lui saisit le poignet, et, avec des
yeux de dment, il lui cria dans la figure:

--Rptez... rptez ces infmes paroles... et, j'en jure Dieu, votre
dernire heure est venue!...

Fausta ne sourcilla pas. Elle ne chercha pas  se dgager de son
treinte. Seulement, sa main libre alla fouiller dans son sein et en
sortit un mignon petit poignard.

--Une simple piqre de ceci, dit-elle froidement, et tu es mort. La
pointe de ce stylet a t plonge dans un poison qui ne pardonne pas.

Profitant de sa stupeur, elle se dgagea d'un geste brusque, et,
s'adossant  la cloison, de sa voix implacable, elle reprit:

--Je rpte: Pardaillan est mort fou... et c'est mon oeuvre... Ta
fiance est morte souille... et c'est encore mon oeuvre... Et, toi, tu
vas mourir dsespr... et ce sera mon oeuvre, encore, toujours!...

En disant ces mots, elle actionna le ressort qui ouvrait la porte
secrte, et, sans se retourner, elle fit un bond en arrire.

Elle se heurta  une poitrine humaine. Un homme tait l... derrire
cette porte secrte qu'elle croyait tre seule  connatre... Un homme
qui avait entendu, peut-tre, ce qu'elle venait de dire. Qui tait cet
homme? Peu importait. L'essentiel tait qu'il dispart. Elle leva le
bras arm du poignard empoisonn et l'abattit dans un geste foudroyant.

Sa main fut happe au passage par une autre main, une tenaille vivante
qui lui broya le poignet et l'obligea  lcher l'arme mortelle, ensuite
de quoi la tenaille la ramena dans le cabinet, cependant qu'une voix
narquoise qu'elle reconnaissait enfin disait:

--J'entends parler de mort, de poison, de folie, de torture, que sais-je
encore! J'imagine que Mme Fausta doit avoir un entretien d'amour...
Toutes les fois que Fausta parle d'amour, elle prononce le mot: mort.

A ces paroles,  cette apparition inattendue, un double cri, jet sur un
ton diffrent, retentit:

--Pardaillan!...

--Moi-mme, madame, fit Pardaillan, qui resta devant la porte secrte
comme pour en interdire l'approche  Fausta.

Et, de cette voix blanche qu'il avait dans ses moments de colre
terrible, il reprit:

--Mon compliment, madame, ceux que vous tuez se portent assez bien.
Dieu merci!... Et quant  la folie furieuse dont vous parliez tout
 l'heure... peut-tre suis-je fou, en effet, mais c'est du dsir
imprieux de vous craser comme une bte venimeuse que vous tes!

--Pardaillan!... vivant!... rpta Fausta.

--Vivant, morbleu! bien vivant, madame... Aussi vivant que cette jolie
Giralda que vous aviez condamne et qui n'a pas t souille par
l'illustre Barba Roja, attendu que la main que voici l'a proprement
expdi dans un autre monde... avant qu'il et pu consommer l'attentat
odieux que vous aviez prmdit... N'avez-vous pas proclam que tout
cela tait votre oeuvre?...

--Vivante!... Giralda est vivante? haleta le Torero.

--Tout ce qu'il y a de plus vivante, mon prince...

--Oh! Pardaillan! Pardaillan!... comment pourrai-je...

Cependant Fausta s'tait ressaisie. Cette femme extraordinaire avait lu
sa condamnation dans les yeux de Pardaillan.

--Si je ne le tue... il me tue, se dit-elle avec ce calme surhumain
qu'elle avait. Mourir n'est rien.. mais je ne veux pas mourir de sa
main...  lui...

Et, d'un geste prompt comme l'clair elle saisit un petit sifflet
d'argent qu'elle avait suspendu  son cou et le porta  ses lvres.

Pardaillan vit le geste. Il et pu l'arrter. Il ddaigna de le faire.

Mais, en mme temps que Fausta appelait, lui, d'un geste plus rapide
encore, tira d'un mme coup sa dague et son pe, et tendant la dague
 don Csar, dsarm, avec une physionomie hermtique, une voix
trangement calme:

--Vous demandiez comment vous acquitter du peu que j'ai fait pour
vous? Je vais vous le dire: prenez ceci... et gardez-moi madame...
gardez-la-moi prcieusement... Vous m'en rpondrez sur votre vie... Au
moindre geste suspect de sa part, abattez-la sans piti... comme un
chien enrag.

Et avec un accent d'irrsistible autorit:

--Faites ce que je vous demande... pas autre chose... et nous serons
quittes, mon prince.

Cependant la porte s'tait ouverte. Quatre hommes, l'pe nue  la main,
se montrrent sur le seuil. Et sans doute ne s'attendaient-ils pas
 trouver l cet adversaire, car ils s'arrtrent indcis et se
consultrent du regard avant d'attaquer. Et Pardaillan, voyant leur
hsitation, de sa voix narquoise, railla:

--Bonsoir, messieurs!... Monsieur de Chalabre, monsieur de Montsery,
monsieur de Sainte-Maline, enchant de vous revoir!

--Monsieur, dit poliment Sainte-Maline en saluant galamment, tout
l'honneur est pour nous.

Chalabre et Montsery excutrent la plus impeccable des rvrences de
cour que Pardaillan leur rendit trs poliment, en ajoutant:

--Nous allons donc une fois de plus essayer de mettre  mal le sire
de Pardaillan... S'il ne m'tait si cher, et pour cause, je vous
souhaiterais volontiers meilleure chance, messieurs.

--Vous nous comblez, monsieur, dit Montsery.

--A vrai dire, ce n'est pas vous que nous pensions trouver ici, ajouta
Chalabre.

Le quatrime personnage qui accompagnait les trois ordinaires n'tait
autre que Bussi-Leclerc.

Sa stupeur avait t telle, en reconnaissant Pardaillan, qu'il tait
encore l, sans parole, immobile, les yeux exorbits, comme ptrifi.

Pardaillan l'avait tout de suite aperu, mais, suivant une tactique qui
avait le don d'exasprer le clbre bretteur, il feignait de ne pas le
voir.

Cependant il ne le perdait pas de vue. Au compliment de Sainte-Maline,
il s'cria tout  coup avec un air de surprise indigne:

--Mais que vois-je?... Mais oui, c'est Jean Leclerc!... Comment des
gentilshommes aussi accomplis peuvent-ils se commettre en semblable
compagnie! Fi! messieurs, vous me chagrinez!... Mais regardez-le
donc!... Voyez, sur sa joue, la trace de la main que voici, et qui
s'abattit sur sa face suant la peur, est encore apparente!... Fi donc!

Ces paroles produisirent l'effet qu'il en attendait. Sans dire un mot,
les dents serres, fou de honte et de fureur, Bussi-Leclerc coupa court
aux compliments alambiqus en se ruant, l'pe haute, et les autres
bondirent  la rescousse.

Pendant un moment, qui parut mortellement long  Fausta garde  vue par
le Torero, on n'entendit, dans le petit cabinet, que le froissement du
fer et le souffle rauque des combattants qui s'escrimaient en silence.

La pice tait petite; si simplement meuble qu'elle ft, les quelques
meubles qu'elle renfermait diminuaient encore l'espace et gnaient les
mouvements.

Les quatre bravi se gnaient mutuellement plus qu'ils ne s'aidaient.

Pardaillan tait plus libre de ses mouvements qu'eux. Il tait rest le
dos tourn  la porte secrte ouverte derrire lui.

Fausta avait immdiatement remarqu ce dtail. Elle se disait que si
Pardaillan avait voulu il aurait pu l'entraner avec lui, bondir par
cette ouverture, repousser la porte et il se serait ainsi drob  la
lche agression des quatre. Il ne l'avait pas fait: donc il ne l'avait
pas voulu.

Pourquoi? Parce qu'il tait sr de battre ses agresseurs, se rpondait
Fausta.

Et un morne dsespoir lentement s'emparait d'elle Elle voyait, elle
sentait que Pardaillan serait vainqueur.

Les quatre s'animaient; ils frappaient d'estoc et de taille, ils
bondissaient, renversant les obstacles, se ruaient en avant, rompaient
d'un bond de fauve, s'crasaient sur le parquet pour se relever
aussitt, et maintenant les injures, les menaces les plus effroyables
sortaient de leurs bouches crispes.

Pardaillan restait immuable, impavide, ferme comme un roc. Il n'avanait
pas encore, mais il n'avait pas rompu d'une semelle.

Il semblait s'tre interdit de franchir cette porte ouverte derrire
lui. Son pe seule agissait. Elle tait partout  la fois, parant ici,
frappant l.

Cependant Pardaillan aussi commenait  s'chauffer, et il se disait
surtout qu'il tait temps d'en finir.

Alors il se mit en marche, attaquant  son tour avec une imptuosit
irrsistible.

Son effort se portait principalement sur Bussi. Et ce qui devait arriver
arriva. Pardaillan se fendit dans un coup droit foudroyant et Bussi
tomba comme une masse.

Or, pendant tout le temps qu'avait dur cette lutte ingale, Bussi
n'avait eu qu'une crainte, si tenace, si violente, qu'elle le paralysait
et lui enlevait la meilleure partie de ses moyens. Bussi se disait:
Il va me dsarmer... encore! Si bien que, lorsqu'il reut le coup
en pleine poitrine, il eut un sourire de satisfaction intense, et, en
rendant un flot de sang, il exhala sa satisfaction dans ce mot:

--Enfin!...

Et il demeura immobile...  jamais.

Alors Pardaillan s'occupa srieusement des trois qui restaient. Et aussi
paisiblement que s'il et t sur les planches d'une salle d'armes, il
dit trs srieusement:

--Messieurs, en souvenir de certaine offre galante que vous me ftes
un jour que vous me croyiez dans l'embarras, je vous ferai grce de la
vie...

Et avec un froncement de sourcils:

--Mais comme vous devenez par trop encombrants, je me vois oblig de
vous condamner  l'inaction... pour un bout de temps.

Il achevait  peine que Sainte-Maline, la cuisse traverse, s'croulait
en poussant un cri de douleur.

--Un!... compta froidement Pardaillan.

Et presque aussitt:

--Deux!

C'tait Chalabre qui tait atteint  l'paule.

Restait Montsery, le plus jeune. Pardaillan baissa son pe et dit
doucement:

--Allez-vous-en!

--Fi! monsieur, s'cria Montsery, rouge d'indignation, je ne mrite pas
l'injure que vous me faites.

Et il se rua  corps perdu.

--C'est vrai! confessa gravement Pardaillan en parant, je vous demande
pardon... Trois!...

--A la bonne heure, monsieur! cria joyeusement Montsery, en secouant son
poignet droit travers de part en part. Vous tes un galant homme...
Merci!

Et il s'vanouit.

Pardaillan se tourna alors vers Fausta, et, d'une voix cinglante comme
un coup de fouet, il dit en montrant la porte par o les bravi avaient
fait irruption:

--Si vous avez d'autres assassins aposts par l... ne vous gnez pas...
usez encore un coup de ce joli sifflet d'argent qui pendille sur votre
sein...

Morne, dsempare pour la premire fois de sa vie, peut-tre, Fausta
fit: non! d'un signe de tte farouche.

--Eh! quoi! fit Pardaillan avec une ironie mprisante, eh! quoi! quatre
pauvres petits assassins seulement, autour de Fausta?... Voyons, en
cherchant bien!...

--A quoi bon! confessa Fausta d'un air profondment dcourag.

--Ah! je me disais aussi!... ricana Pardaillan. Alors, puisque vous
refusez mon offre pourtant sduisante, permettez que je prenne mes
prcautions pour qu'on ne vienne pas nous dranger.

En disant ces mots, il alla fermer la porte  clef, poussa le verrou
intrieur et mit la clef dans sa poche. Ceci fait, il retourna lentement
vers Fausta, et son visage, jusque-l railleur et ddaigneux, avait pris
une expression de menace si terrible que Fausta, affole, clama dans son
esprit:

--C'est fini!... Il va me tuer!... lui!... lui!...

Pardaillan, sans prononcer une parole, s'approcha d'elle avec une
lenteur effroyable.

Et elle, ptrifie, avec des yeux sans expression, le regardait
s'approcher sans faire un mouvement.

Quand il fut contre elle, poitrine contre poitrine, sans desserrer les
dents, avec un regard effrayant, d'un clat insoutenable, avec la mme
lenteur calcule, il leva les mains et les abattit sur ses paules qui
ployrent. Puis les mains remontrent, s'arrtrent au cou qu'elles
agripprent, et les doigts sur la nuque, les deux pouces sous le menton,
commencrent d'exercer l'invitable et mortelle pression.

Alors, d'un geste animal, Fausta rentra la tte dans les paules. Ses
yeux de diamant noir, ordinairement si graves, si calmes, si clairs,
se levrent sur lui effars, suppliants, et, dans un gmissement, elle
implora:

--Pardaillan!... ne me tue pas!...

--Ah! clata Pardaillan, avec un clat de rire plus effrayant que sa
colre de tout  l'heure, ah! c'est donc vrai!... Tu as peur!... peur de
mourir!... Fausta a peur de la mort!... Ah! ceci te manquait, Fausta!...

Fausta se redressa majestueusement. Le calme prodigieux, qui l'avait
abandonne un instant, lui revint comme par enchantement, et avec un
accent de souveraine hauteur, en le fixant droit dans les yeux:

--Je n'ai pas peur de la mort... et tu le sais bien... Pardaillan.

--Allons donc! ricana le chevalier, tu as peur!... Tu as demand
grce... l...  l'instant.

--J'ai demand grce, c'est vrai!... Mais je n'ai pas peur... pour moi.

Et d'un geste prompt comme la foudre, profitant de l'inattention du
Torero qui suivait cette scne fantastique avec un intrt passionn,
elle lui arracha la dague qu'il tenait machinalement, dchira d'un geste
violent son corsage et, appuyant la pointe de la dague sur son sein nu,
avec un accent de froide rsolution:

--Rpte que Fausta a peur... et je tombe foudroye  tes pieds... Et
toi, Pardaillan, tu ne sauras jamais pourquoi je t'ai demand grce.

Pardaillan comprit qu'elle ferait comme elle disait.

Soit, dit-il. Je ne rpterai pas... J'attendrai, pour me prononcer,
que vous vous soyez explique... Car, enfin, vous ne sauriez nier que
vous avez demand grce!

--Oui, je t'ai demand grce... et je le ferais encore... Mais coute,
Pardaillan, il m'a fallu mille fois plus de courage pour t'implorer
qu'il n'en faudrait pour me percer de ce fer...

Et comme il la regardait d'un air tonn, cherchant  comprendre le sens
de ses paroles:

--Ecoute-moi, Pardaillan, et tu comprendras.

Et elle continua en s'animant peu  peu:

--Oui, j'ai voulu te tuer, oui, j'ai cherch  t'atteindre par les
moyens les plus horribles, j'en conviens, oui, j'ai t froidement
cruelle et sans coeur... mais je t'aimais, Pardaillan... je t'ai
toujours aim... et toi, tu m'as ddaigne... Comprends-tu?... Mais,
si j'ai t implacable et odieuse dans ma haine, qui tait de l'amour,
entends-tu? Pardaillan, je n'ai pas voulu--ah! cela, jamais!--je n'ai
pas voulu qu'un jour ton fils pt se dresser devant toi et te demander:

--Qu'avez-vous fait de ma mre?

--Je n'ai pas voulu que cette chose horrible arrivt... parce que je
suis la mre de ton fils. Comprends-tu maintenant pourquoi je t'ai
demand grce? Pourquoi tu ne peux pas tuer la mre de ton enfant?

En entendant ces paroles, qu'il tait  mille lieues de prvoir, le
sentiment qui domina chez Pardaillan fut l'tonnement, un tonnement
prodigieux.

Eh! quoi! il tait pre?... Il avait un fils, lui, Pardaillan?...

On comprend qu'il voulut savoir  quoi s'en tenir sur la naissance de
ce fils, et il interrogea Fausta qui lui fit le rcit des vnements
relats dans les premiers chapitres de cette histoire. Pardaillan couta
ce rcit avec une attention soutenue, et quand elle eut termin:

--En sorte que, fit-il, mon fils se trouve, peut-tre,  l'heure qu'il
est,  Paris, sous la garde de votre suivante Myrthis... Et vous, digne
mre, vous n'avez su trouver le temps de vous occuper de cet enfant...
Il est vrai que vous aviez fort  faire... et de si graves choses...
Enfin, ce qui est fait est fait.

Fausta courba la tte.

--Que comptez-vous faire? fit-elle.

--Mais... je compte rentrer  Paris... puisque aussi bien ma mission est
termine.

--Vous avez le document?

--Sans doute!... Et vous, quelles sont vos intentions?

--Je n'ai plus rien  faire non plus ici... Sixte-Quint est mort. Je
compte me retirer en Italie, o on me laissera vivre tranquille... Je
l'espre, du moins.

Ils se regardrent un moment fixement, puis ils dtournrent leurs
regards. Ni l'un ni l'autre ne posa nettement la question au sujet de
l'enfant. Peut-tre chacun avait-il  part soi son ide bien arrte,
qu'il tenait  ne pas dvoiler.

Pardaillan se leva et, s'inclinant lgrement:

--Adieu, madame, fit-il froidement.

--Adieu, Pardaillan! rpondit-elle sur le mme ton.



EPILOGUE

En rentrant  l'auberge de la Tour avec le Torero, Pardaillan trouva un
dominicain qui l'attendait patiemment.

Le moine venait de la part de Mgr le grand inquisiteur annoncer 
sa seigneurie que S. M. le roi recevrait en audience d'adieux M.
l'ambassadeur, le dernier jour de la semaine. En mme temps le moine
remit  Pardaillan un sauf-conduit en rgle pour lui et sa suite, plus
un bon de 50 000 ducats d'or au nom de don Csar el Torero, payables 
volont dans n'importe quelle ville du royaume, ou  Paris, ou encore
dans n'importe quelle ville du gouvernement des Flandres.

Le roi reut fort aimablement M. l'ambassadeur et l'assura que l'Espagne
ne ferait aucune difficult pour reconnatre Sa Majest de Navarre comme
roi de France le jour o Elle se convertirait  la religion catholique.

D'Espinosa pria l'ambassadeur de bien vouloir accepter un souvenir que
le grand inquisiteur lui offrait personnellement, comme au plus brave,
au plus digne gentilhomme qu'il et jamais eu  combattre.

Ce souvenir, que Pardaillan accepta avec une joie visible, tait une
pe de combat, une longue, solide et merveilleuse rapire, signe d'un
des meilleurs armuriers de Tolde.

Pardaillan l'accepta d'autant plus volontiers que ce n'tait pas l une
arme de parade, mais une bonne et solide rapire trs simple. Seulement,
en rentrant  l'auberge, il s'aperut que cette rapire si simple avait
sa garde enrichie de trois diamants dont le plus petit valait pour le
moins cinq  six mille cus.

Le Chico, qui se remettait  vue d'oeil, grce  la constante
sollicitude de sa petite matresse, se vit doter, par la gnrosit
reconnaissante du Torero, d'une somme de cinquante mille livres, ce
qui ne contribua pas peu  le faire bien voir du brave Manuel, lequel
n'avait pas consenti sans faire la grimace au mariage de sa fille, la
jolie et riche Juana, avec ce bout d'homme, gueux comme Job de biblique
mmoire.

Pardaillan voulut assister au mariage du nain, estimant qu'il lui devait
bien cette marque d'amiti.

D'ailleurs on peut dire sans exagrer que ce mariage fut un vritable
vnement et que tout ce que la ville comptait de hupps et mme de
gens de la cour eut la curiosit d'assister  cette union qualifie
d'extravagante par plus d'un. Mais, quand on vit l'adorable couple
qu'ils formaient, un concert de louanges et de bndictions s'leva de
toutes parts.

Il va sans dire que, ds que le petit homme avait t en tat de le
faire, Pardaillan avait repris consciencieusement ses leons d'escrime
et se montrait surpris et merveill des progrs rapides de son lve.

Enfin, Pardaillan reprit la route de France, emmenant avec lui le Torero
et sa fiance, la jolie Giralda, lesquels avaient rsolu de s'unir en
France mme.

Un mois environ aprs son dpart de Sville, Pardaillan apportait 
Henri IV le prcieux document conquis au prix de tant de luttes et de
prils, et lui rendait un compte minutieux de l'accomplissement de sa
mission.

--Ouf! s'cria le Barnais en dchirant en mille miettes, avec une
satisfaction visible, le fameux parchemin. Ventre-saint-gris! monsieur,
je vous devrai deux fois ma couronne... Ne dites pas non... J'ai bonne
mmoire. a, voyons, demeurerez-vous intraitable et ne pourrai-je rien
pour vous?

--Ma foi, sire, rpondit Pardaillan avec son sourire bon enfant, voici
qui tombe  merveille. J'ai prcisment une faveur  demander  Votre
Majest.

--Bon! fit joyeusement le roi. Voyons la faveur... et si vous n'tes pas
trop exigeant...

Et, en lui-mme, il se disait:

Tu y viens, comme tous les autres!...

Et Pardaillan se disait de son ct:

...Si vous n'tes pas trop exigeant!... Tout le Barnais est dans ces
mots.

Et tout haut:

--Je demanderai  Votre Majest la faveur de lui prsenter un ami que
j'ai ramen d'Espagne.

--Comment, c'est tout?...

--Je demanderai pour lui un emploi honorable dans les armes du roi.

Et, saisissant la grimace imperceptible du roi, il ajouta froidement:

--Un emploi honorifique... cela va de soi... Mon ami est assez riche
pour se passer d'une solde.

--Bon! Du moment que...

Pardaillan sourit de l'aveu et reprit, toujours froidement:

--Votre Majest voudra bien, en souvenir de la haute estime dont elle
veut bien m'honorer, s'intresser particulirement  mon ami et lui
faciliter les occasions de se produire  son avantage.

--Diable! fit le roi surpris.

--Enfin Votre Majest voudra bien riger en duch la terre que cet ami
compte acheter en France.

--Ho! diable!... diable!... un duch!... comme cela... d'un coup... 
quelque croquant... Cela fera hurler!

--Vous laisserez hurler, sire!... Mais mon ami n'est pas un croquant..
Il est de noblesse authentique... et de trs bonne noblesse.

--Si vous en rpondez! fit le roi hsitant.

--J'en rponds, sire... Enfin, est-ce oui, est-ce non?

--C'est oui, diable d'homme!... Vous ne trouverez cependant pas excessif
que je sache  qui doit s'adresser cette faveur?

--Du moment qu'elle est accorde, non, fit Pardaillan, qui avait repris
son air bon-enfant.

Et, en quelques mots, il expliqua qui tait le Torero pour qui il
demandait ces faveurs qui avaient paru excessives au roi.

--Eh! ventre-saint-gris! que ne l'avez-vous dit tout de suite?

--J'avais mon ide, sire, rpondit Pardaillan en souriant.

Le roi le regarda un moment dans les yeux, puis il clata de rire en
levant les paules. Il avait devin  quel mobile avait obi Pardaillan.

Alors, lui prenant la main avec une motion relle:

--Et pour vous?... Ne me demandez-vous rien?

--Mais je n'ai besoin de rien, sire, fit Pardaillan de son air le plus
naf. Ou plutt si... j'ai besoin de quelque chose...

--Ah! vous voyez bien!....

--J'ai besoin, continua Pardaillan imperturbable, d'avoir toute ma
libert  moi.

--Ah! fit le roi du, quelque aventure extraordinaire, sans doute?

--Mon Dieu! non, sire... une aventure bien banale... Un enfant 
rechercher.

--Un enfant? fit le roi trs tonn. En quoi cet enfant peut-il bien
vous intresser?

--C'est mon fils! rpondit Pardaillan en s'inclinant.



TABLE DES MATIRES

  I.--Les ides de Juana.
  II.--Fausta et le torero.
  III.--Le fils du roi.
  IV.--Entretien de Pardaillan et du torero.
  V.--Dans l'arne.
  VI.--Le plan de Fausta.
  VII.--La corrida.
  VIII.--Le Chico rejoint Pardaillan.
  IX.--L'orage clate.
  X.--Le triomphe du Chico.
  XI.--Vive le roi Carlos!
  XII.--L'pe de Pardaillan.
  XIII.--Les amours du Chico.
  XIV.--Fausta.
  XV.--Le repas de Tantale.
  XVI.--Le plancher mouvant.
  XVII.--Le philtre du moine.
  XVIII.--Changement de rles.
  XIX.--Libre!
  XX.--Bib-Alzar.
  XXI.--Barba Roja.
  XXII.--L'aveu du Chico.
  XXIII.--L'chapp de l'enfer.
  pilogue.






End of the Project Gutenberg EBook of Les Pardaillan 06, Les amours du Chico
by Michel Zvaco

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1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
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If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
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with this agreement, and any volunteers associated with the production,
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that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


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     https://www.gutenberg.org

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