The Project Gutenberg EBook of Le monsieur au parapluie, by Jules Moinaux

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Title: Le monsieur au parapluie

Author: Jules Moinaux

Release Date: October 12, 2005 [EBook #16862]

Language: French

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*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE MONSIEUR AU PARAPLUIE ***




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[NOTE: Il y a deux chapitres numro. XIII]


LES AUTEURS GAIS



JULES MOINAUX


LE MONSIEUR AU PARAPLUIE


ROMAN


[Illustration: signe Louis Bombled]



mile Colin--Imprimerie de Lagny.



PARIS

LIBRAIRIE MARPON ET FLAMMARION E. FLAMMARION, SUCCr
26, RUE RACINE, PRS L'ODON




LE MONSIEUR AU PARAPLUIE




I

SOUS UNE PORTE COCHRE


--Ennuyeux comme la pluie--serait une comparaison juste, en certains
cas, dans la bouche des gens assomms par une mauvaise comdie, un livre
fastidieux, les gammes d'un lve pianiste, ou un _raseur_, s'il tait
prouv que la pluie est le type de la chose ennuyeuse au dernier point;
mais elle a inspir des potes, depuis Anacron avec l'_Amour Mouill_,
jusqu' Fabre d'Eglantine avec _Il pleut, Bergre_. Elle a fourni le
sujet de tableaux estims: _Le Rgiment qui passe_,  Detaille, et,
longtemps avant lui, _le Dluge_, ce chef-d'oeuvre toujours admir au
muse du Louvre. Et puis, Paris est, pour l'amateur de pittoresque, un
spectacle des plus varis. La vue d'une impriale d'omnibus, garnie de
voyageurs, les uns assis dans l'eau, les autres debout, un parapluie 
la main, est-il rien de plus rjouissant, non pour ces infortuns, mais
pour les gostes qui les regardent?

Et les assigeants d'un omnibus en station  sa tte de ligne, au moment
o la bourrasque et le ciel d'encre, comme dit M. Zola, annoncent
l'orage prs d'clater! Les habitants ahuris d'une fourmilire sur
laquelle on a mis le pied, donnent  peine l'ide de la fourmilire
humaine qui se prcipite vers le vhicule prt  partir:--28! crie le
conducteur, et un gros monsieur bouscule tout le monde pour passer, et
il a le 137. On le hue.--Voil le 28! crie une dame.--29! crie une
autre; puis on entend: J'ai 30! j'ai 31, a va tre  moi! et la
bousculade va croissant avec les larges gouttes prlude de l'averse;
les parapluies, aussitt, de s'ouvrir tous  la fois, les mouchoirs de
s'taler sur les chapeaux. Et les protestations des dames! et les jurons
des hommes! et les cris des enfants.--Maman, je veux monter!--Faites
donc attention, monsieur, votre parapluie s'est pris dans mes
cheveux.--Ne poussez donc pas comme a, brute!--Brute? et une gifle de
tomber sur la joue de l'insulteur qui riposte; on s'carte des deux
champions et la bousculade redouble.--Complet! crie le conducteur;
impriale  volont.--Imbcile! hurle un monsieur irrit par cette
factie.

Quel pome hro-comique!

Avantage prcieux de la pluie: pas d'orgues! Avantage plus grand encore:
aucune rvolution n'a russi par la pluie; les meutiers iront au feu
tant qu'on voudra;  l'eau, jamais! C'est ainsi qu'au lendemain de 1830,
le marchal Lobeau qui savait  quoi s'en tenir sur ce point, au lieu de
faire venir la troupe pour disperser les meutiers de la place du
Carrousel, fit accourir les pompiers qui dgagrent par quelques coups
de pompe les Tuileries menaces.

Ajoutons que, pour les amateurs de mollets, la vue des femmes
retrousses est un des agrments de la pluie et une source de bonnes
fortunes; que de bras masculins sont accepts par de jolies pitonnes,
dont l'offre d'un parapluie fait taire les scrupules! Et les
connaissances lies sous une porte cochre entre couples qui s'y sont
rfugis! Quant  ce qui se dit dans la foule abrite sous cette porte,
que l'observateur coute cela et il aura une ide de l'imbcillit du
peuple qui se dit le plus spirituel du globe.

Justement, c'est sous une porte cochre, par une pluie battante, que
commence notre histoire. Le concierge est dans un tat d'irritation
inexprimable, caus par le va-et-vient des locataires, domestiques,
fournisseurs et autres gens que leur profession, leur service ou leurs
relations obligent d'entrer avec des chaussures crottes.--Un escalier
que j'ai frott ce matin, dit-il, et ce soir il ne restera pas plus de
cire que dans mon oeil.

--Et encore! rpond, d'une voix goguenarde, un joyeux garon qui vient
d'entrer, en se secouant comme un chien mouill:--et encore!
rpte-t-il, en appuyant sur le mot.

--Comment et encore! s'crie le concierge; ah , dites donc, vous! je
vais vous pousser dehors, vous savez?

--Vous? vous auriez ce coeur-l? mais peux-tu regarder mon chapeau d'un
oeil sec? dis, le peux-tu, portier?

Et le familier personnage d'essuyer son chapeau avec le tablier du
concierge. Celui-ci carta brusquement le bras du gaillard sans gne et
cria:--Je ne suis pas portier et je vous dfends de me tutoyer.

--Monsieur est le propritaire?

--Non, monsieur, je suis le concierge, et si vous ne sortez pas....

--Si je ne sors pas, je resterai, naturellement.

Et sans attendre la rplique du concierge:

--Oh! quels mollets! s'cria notre loustic en apercevant dans la rue
une jeune femme retrousse jusqu'aux genoux et marchant htivement sur
le bout de ses petites bottines.

Et il se prcipita  la porte pour suivre du regard les deux jolies
jambes qui s'loignaient.

--Qu'est-ce que c'est que cet ostrogot-l? se demanda le concierge.

C'tait tout simplement un chercheur de bonnes fortunes  l'aide d'un
parapluie sous lequel il offrait d'abriter les jolies femmes surprises
par l'averse. Malheureusement, ce jour-l, surpris, lui aussi, il lui
manquait l'instrument indispensable pour l'exercice de sa spcialit
galante:--Et pas de parapluie! pour en offrir la moiti  cette
dlicieuse pitonne, dit-il. Revenant alors au concierge:--Vous n'auriez
pas un parapluie  me prter, portier?

--Vous prter un parapluie? Est-ce que je vous connais, moi?... est-ce
que je sais qui vous tes, ce que vous faites?

--Bengali, chef d'orchestre  la halle au beurre.

--Ah! vous vous fichez de moi? Eh bien, tchez de filer vite, ou je vous
pousse dans la rue  coups de balai.

--Essaie un peu voir, mon petit portier, et comme je cherche quelque
chose  louer et qu'il y a un criteau  la porte, je vais trouver ton
propritaire et je lui dis....

Le concierge, alors, se mit  numrer rapidement et d'un ton rageur:
grand salon, 3 fentres, petit salon, boudoir, grande salle  manger, 5
chambres  coucher, avec cabinets de toilette, 4 chambres de
domestiques, cuisine, office, cave  vins, cave  bois, tout cela au
premier sur la rue.

--Les caves aussi?... et a vaut?

--4,500 francs.

--C'est un peu plus que je ne voulais mettre.... Je cherche quelque
chose dans les 120 francs au sixime: c'est pour lever des lapins.

--Eh! l-bas! s'cria le concierge,  un garon boucher qui s'engageait
dans l'escalier, vous ne voyez donc pas le paillasson? Est-ce qu'on l'a
mis l pour les dromadaires, le paillasson?

Et il courut au fournisseur, pendant que Bengali contemplait son chapeau
inond par l'averse:--C'est peut-tre bon pour les petits pois, dit-il,
mais pour les chapeaux, non.

Et, secouant son chapeau, il envoya de l'eau au visage d'un nouvel
arrivant:--Hein! quoi? fait celui-ci, en bondissant comme un tigre, il
ne me manquait plus que a!

Le nouveau venu tait un gros homme, un nerveux de l'espce la plus
dsagrable:--Oh! pardon, monsieur, lui dit Bengali, je ne vous voyais
pas; je vous fais mille excuses.

--Eh! monsieur, mille excuses, mille excuses....

--Vous trouvez que a n'est pas assez? Soit, je vous en fais deux mille.

--On ne secoue pas ainsi un chapeau ruisselant.

--Je me permets de vous faire observer, monsieur, que s'il n'avait pas
t ruisselant, je ne l'aurais pas secou.

--Eh bien, monsieur, avant de le secouer, il fallait regarder autour de
vous.

--Eh bien, monsieur, rpondit Bengali agac, j'ai eu tort de ne pas
regarder autour de moi, voil tout.

--Mais non, monsieur, ne voil pas tout.

--Alors, monsieur, si mes explications et mes excuses ne vous suffisent
pas, je vais avoir l'honneur de vous remettre ma carte; mais je vous
prviens qu'on m'a surnomm le Dividende de Panama, vu qu'on ne me
touche jamais.

--Qu'est-ce que c'est? cria le concierge, des provocations en duel, ici,
dans une maison tranquille? Allez vous disputer ailleurs! Puis il
pensa:--C'est une mauvaise tte, ne le provoquons pas.

--Il ne s'agit pas de duel, dit le monsieur nerveux, calm par
l'attitude de Bengali, c'est involontairement que monsieur m'a envoy de
l'eau au visage et je me tiens pour satisfait de ses excuses.

--N'en parlons plus, monsieur, rpondit le jeune homme, en lui tendant
la main; vous me paraissez d'une humeur agrable: enchant d'avoir fait
votre connaissance.

--Moi, pareillement, monsieur. A qui ai-je l'honneur...?

--Bengali, fabricant de piges  tortues.

--Ah! s'cria le concierge, vous m'avez dit que vous tiez chef
d'orchestre  la halle au beurre.

--Dans l'hiver, oui; les jours d'averses, chasseur de dames sans
parapluie; je lui offre le mien sur la chanson du Brsilien:

     Voulez-vous,
     Voulez-vous,
 Voulez-vous accepter mon bras?

Puis  l'homme nerveux:--Et moi-mme, monsieur,  qui ai-je eu
l'avantage de serrer la main?

--Marocain, commanditaire d'entreprises industrielles et artistiques.

--Vos opinions politiques?

--Indpendant, monsieur.

--Moins que moi, monsieur.

--Pardon, j'ai refus d'tre scrutateur aux lections municipales, ne
voulant pas accepter d'honneurs.

--Moi, monsieur, je ne regarde pas l'heure aux horloges publiques pour
ne pas avoir d'obligations au gouvernement.

--Je n'accepte que des devoirs et c'est, fidle  ce principe, que je
vais, de ce pas, tenir sur les fonts baptismaux le nouveau-n d'un vieil
ami.

--Je vois que son parrain vient, aussi, d'tre baptis.

--A qui le dites-vous, monsieur! Je sors de chez moi par un temps
superbe; naturellement, je ne prends pas de parapluie; et crac! voil un
orage; jugez comme c'est agrable quand on est, comme moi, en toilette,
tir  quatre pingles.

--C'est vrai, mais c'est encore moins dsagrable que d'tre tir 
quatre chevaux.

--Ces choses-l n'arrivent qu' moi.

--Je vous fais remarquer qu'en ce moment, il y a trois cent mille
personnes dans Paris  qui pareille chose arrive.

--Elles ne vont pas baptiser leur filleul?

--Pas toutes, non.

--Je me doutais de ce temps-l, dit le concierge au nouveau venu; ce
matin, le mdecin, qui demeure dans la maison, m'a dit: Pre Galftre
(c'est mon nom), pre Galftre, vous voyez bien ce nuage-l? qu'il m'a
dit, il est bien malade.

--Ah! fit Bengali, il vous a dit que ce nuage tait bien malade; et il
est mdecin?

--Oui, monsieur, rpondit schement le concierge.

--C'est a, il l'a fait crever.

Galftre poussa un clat de rire:--Farceur, dit-il, vous tes rigolo.

--Mais oui, pre Galftre.

Et il se mit  chanter:

     Oui, pre Galftre,
     Je suis rigoltre,
     Aimable et foltre,
     Du rire, idoltre.

Puis, lui tapant sur le ventre: Je pourrais aller comme cela pendant
quinze jours, si je voulais.

--Pre Galftre! cria une voix.

--C'est le propritaire, dit le prpos au cordon; et il se prcipita
dans l'escalier.

L'homme nerveux qui croit faits, pour lui seul, les malheurs publics,
entreprit, alors, une critique amre de la gnration nouvelle qui ne
veut plus marcher et  qui il faut des voitures:--Quel peuple, monsieur!
on ne trouve plus une seule place dans les omnibus.

--Cependant ceux qui les emplissent en ont trouv.

Marocain suivit son ide sans rpondre; il numra le nombre de places
de ces voitures;--elles en auraient le double, le triple, vingt fois,
cent fois plus, ce serait la mme chose;  quelque endroit qu'un
voyageur descende dans le cours de l'itinraire, il y en a six, huit,
dix, qui se prcipitent pour prendre sa place, et c'est comme cela sur
toutes les lignes, monsieur, sur toutes; conclusion: tous les gens 
pied que vous voyez dans la rue, vous entendez bien, tous! marchent
parce qu'ils n'ont pas trouv de place dans les omnibus; quel peuple! et
les commissionnaires font leurs courses en omnibus; les soldats,
monsieur, les pioupious qui ont un sou par jour....

--Oui, dit Bengali avec ironie, un sou! et on parle de la fortune des
armes.

--Eh bien, monsieur, ils en dpensent trois pour aller en omnibus.

--Ce qui les force  s'en priver pendant deux jours.

--Et qu'est-ce qu'ils ont  faire? je vous le demande.

--Puisque vous me faites l'honneur de me le demander, je vous rpondrai
qu'en dehors du service, ils ont  voir leurs bonnes amies: de tendres
cuisinires, de sensibles bonnes d'enfant.

--Qu'ils y aillent  pied.

--Quand on va  un rendez-vous d'amour, il est prudent de mnager ses
forces.

Marocain continua:--Comme ils seront bien prpars aux fatigues et aux
privations de la guerre! La plaie, surtout, monsieur, une plaie sociale,
ce sont les femmes; dans un tramway de quarante-sept places, il y a
quatre hommes.

--Et un caporal?

--Non, et quarante-trois femmes; elles ne peuvent pas rester chez elles.
Vous croyez, peut-tre, que madame Benoton est une exception; non,
monsieur, c'est la gnralit.

Ses nerfs un peu soulags par cette violente satire sur le besoin de
confortable chez d'autres que chez lui, Marocain regarda  sa montre,
s'aperut qu'elle tait arrte et se mit  entreprendre les horlogers.

--Et l'horloger qui me l'a vendue, dit-il, dans un rire ironique, m'a
affirm qu'elle ne bougerait pas.

--Eh bien, elle ne bouge pas, observa Bengali.

--Ah! grina l'homme  la montre, si, dans ma position dplorable, le
rire m'tait possible, je me tordrais.

--Je vous le conseille, c'est ce qu'on fait toujours au linge mouill.

--Et il ne passera pas un marchand de parapluies! s'cria Marocain; sur
ce, il se mit  entreprendre les marchands de parapluies ambulants que
l'averse fait sortir comme des escargots; mais il n'y a pas de danger
qu'il en passe; naturellement! il serait dispos  lui en acheter un...
a n'arrive qu' lui, ces choses-l.

L'ide de Bengali, de se procurer un parapluie, fut rveille en lui par
les imprcations de Marocain:--Oh! se dit-il, tout  coup, le concierge
n'est pas l, il doit y avoir un parapluie dans sa loge.

Et il entra dans la loge.

Un fiacre vide passa, notre grincheux hla le cocher.--Six francs! cria
celui-ci.

Il tombait bien; il reut la rponse qui illustra le hros de Waterloo,
et le nouveau Cambronne allait reporter ses nerfs sur les cochers, quand
l'arrive, par l'escalier, d'un locataire de la maison, changea
subitement son humeur; l'arrivant, qu'il connaissait personnellement,
avait un parapluie! C'tait un petit homme d'une cinquantaine d'annes,
 la moustache jadis rousse, ayant pris un air de blond sale, par le
mlange de poils blancs. Chose bizarre! il portait, sur sa poitrine, une
croix de la Lgion d'honneur, grand modle, bien qu'il ft couvert d'un
costume tranger  l'arme. Il se nommait Jujube, mais comme il tait
peintre de portrait--et comme ce nom tait ridicule pour un artiste, il
l'avait espagnolis et se faisait appeler Jujubs,  la grande
satisfaction de sa femme et de sa fille, jeune personne de vingt ans
pour qui il rvait un mariage, sinon opulent, au moins flatteur pour sa
vanit et, pour celle de madame Jujube.

La vanit de cette famille dont l'ostentation avait  lutter contre une
misre relative, et qui voulait reprsenter quand mme, dt-on mettre
les couverts au Mont-de-Pit pour donner une soire (ce qui,
d'ailleurs, tait dj arriv); cette vanit se manifestait depuis
l'numration de ses relations avec des gens riches ou titrs, dont on
disait, aux amis pauvres: Nous n'avons que des connaissances comme
cela, jusqu' l'talage, par la fille, de fausses fleurs portes par
telle dame riche qui, n'en voulant plus pour elle-mme, les lui avait
donnes, et mademoiselle Jujube de dire aux admiratrices de ces fleurs:
Elles viennent de telle maison, la maison renomme, bien entendu.

Habile portraitiste, saisissant admirablement la ressemblance tout en
sachant corriger un nez difforme, diminuer une bouche trop grande,
agrandir des yeux trop petits, dissimuler les _salires_ des dames,
exagrer les avantages des hommes, sachant enfin flatter ses modles,
Jujube s'tait fait une rputation de grand artiste, dans la haute
bourgeoisie qu'il recevait et chez qui il tait reu. En ralit, il
tait incapable de concevoir et d'excuter une composition; un jour,
cependant, l'ide lui vint de faire un tableau. Il choisit Jeanne d'Arc
comme sujet, mais les modles cotent cher: quarante sances  10 francs
chacune, cela fait 400 francs. Heureusement il trouva, dans sa maison,
une belle fille qui consentit  poser si l'artiste voulait la--tirer en
portrait.--Le modle tait une nourrice, il est vrai, il n'en fit pas
moins une pucelle d'Orlans; c'est mme ce qu'il y avait de plus
original dans son tableau. Le jour o il fut termin, notre artiste
changea ses cartes de visite et fit mettre, sur les nouvelles: Jujubs,
peintre d'histoire. Il exposa, dans son salon, sa toile, magnifiquement
encadre, donna une grande soire  laquelle il invita tous ses amis et
connaissances; on qualifia la Jeanne d'Arc de chef d'oeuvre, un ami de
notre peintre, en relations avec la presse, obtint l'insertion, dans un
journal trs lu, du compte rendu de la soire de l'minent peintre
Jujubs, y compris le succs du tableau, et,  l'aide de cette rclame,
l'auteur de la Jeanne d'Arc nourrice obtint,  ses soires, le concours
de chanteurs et d'instrumentistes  leurs dbuts, dsireux de se faire
connatre. Malheureusement, outre ces artistes aussi prns par la
famille Jujube qu'inconnus du public, on entendait aussi mademoiselle
Jujube que, dans l'intimit, son pre traitait de grue, de dinde, de
buse, et giflait mme, pour en faire une pianiste, et on entendait aussi
des romances composes, paroles et musique, par le matre de la maison,
qui voulait cumuler tous les talents, y compris l'art du chant; de sorte
qu'il faisait entendre ses productions, de sa petite voix aussi grle
que convaincue. C'tait l le vilain ct des soires de la famille
Jujube.

Un jour, un monsieur influent dont il avait fait le portrait fut
tellement satisfait de la ressemblance, qu'il obtint la dcoration pour
son peintre. Jujube faillit en devenir fou et,  partir de ce jour, il
cessa  peu prs compltement de travailler. Il partait le matin,
rentrait pour djeuner, repartait sitt la dernire bouche avale,
rentrait dner, allait ensuite passer sa soire dans un thtre et, le
lendemain, recommenait sa promenade; tout cela pour montrer son ruban
rouge.

Cependant, sa satisfaction n'tait pas complte. Il tait convaincu que
dans les rues, au thtre ou dans les omnibus tout le monde le
regardait, mais il avait beau passer devant des factionnaires et tourner
vers eux sa boutonnire enrubanne, ils ne se mettaient jamais au port
d'arme. Il apprit enfin que, depuis les honneurs militaires rendus  des
garons coiffeurs ou des calicots dcors d'un oeillet rouge arrang de
faon  simuler l'insigne de la Lgion d'honneur, l'autorit militaire
avait interdit le salut au simple ruban. Voil comment Jujube s'tait
attach, sur la poitrine, une grande croix d'honneur et allait la
promener, quelque temps qu'il fit,  preuve, le jour o nous sommes, par
une pluie battante.

--Eh! c'est notre grand artiste Jujubs! s'cria Marocain, en allant 
lui; car notre vaniteux personnage,  qui l'encens ne donnait pas la
migraine, se laissait donner du grand artiste, comme s'il et fait la
_Transfiguration_ ou le _Naufrage de la Mduse_. Et comment allez-vous,
cher matre?

--Trs bien, merci... et mon lve?

--Votre....

--Oui,  qui j'ai appris  peindre des ventails.

--Ah! la filleule de ma femme?

--Mademoiselle Georgette, oui; elle a donc beaucoup de travaux?

--Oh! autant qu'elle en peut faire.

--C'est pour cela sans doute que nous la voyons si rarement; ma fille
l'adore et se plaint de ne pas la voir.

--Je le lui dirai, cher matre, et elle va bien, votre demoiselle?...
et madame votre pouse? donnez-moi donc de leurs nouvelles.

--Elles vont trs bien, merci. Montez donc, vous allez les trouver; ma
fille tudie son piano.

--Si j'avais le temps, a serait avec grand plaisir.

--Eh bien, je vous enverrai une invitation pour ma prochaine soire;
vous y entendrez des clbrits qu'on ne voit que chez moi.

Car c'tait une affaire entendue: on n'avait nulle part que dans la
famille Jujube les artistes, potes et savants dont elle rgalait ses
invits: un amateur chantait-il une chansonnette comique, il ne fallait
pas le comparer  Berthelier ou  Paulus qui taient des grotesques;
l'amateur, lui, disait les mmes choses, mais avec une distinction, un
bon got ignor de ces artistes, amusants sans doute, mais dont la faon
de dire choque les personnes de vraiment bonne compagnie.

En rsum, on aurait difficilement trouv des gens aussi satisfaits
d'eux-mmes que l'taient monsieur, madame et mademoiselle Jujube.

--De quel ct allez-vous, cher matre? demanda Marocain.

--a m'est gal, je ne vais nulle part; pourquoi? Ah! vous n'ayez pas de
parapluie? Eh bien, je vais vous reconduire.

Marocain accepta avec d'autant plus d'empressement qu'il attendait
l'offre.

--C'est que, dit-il, je vais un peu loin, rue du Bac.

--Rue du Bac, soit; seulement je vous demanderai la permission de faire
le tour par le Palais de Justice.

Le tour tait long, mais il y avait un poste de garde rpublicaine d'un
ct, un factionnaire de pompiers de l'autre, et notre lgionnaire
aurait deux fois les honneurs du port d'arme en passant d'un trottoir
sur l'autre; cela retardait Marocain, mais mieux valait encore, pour
lui, accepter que rester  attendre la fin problmatique de l'averse. Il
prit donc le bras de Jujube et tous deux sortirent plus ou moins
abrits par le parapluie partag.

Bengali sortait  ce moment de la loge, arm, lui aussi, d'un parapluie
qu'il y avait trouv.--Oh! dit-il, en l'examinant, pas fameux, le
riflard.

Il l'ouvrit et constata les coupures faites  la soie par la monture de
baleine.

--Ah! quel chien de temps! dit en entrant prcipitamment un jeune homme
 la figure candide; et, levant les yeux vers un tage de la maison, il
poussa un soupir et dit:--Bien sr, elle ne sortira pas d'un temps
pareil...  moins qu'elle ne soit sortie avant l'orage avec madame sa
mre.... Je vais m'informer.

Il se dirigea vers la loge sur le seuil de laquelle Bengali examinait le
parapluie.

--C'est  monsieur le concierge que j'ai l'honneur de parler?
demanda-t-il.

Bengali regarda son interlocuteur d'un air courrouc, mais en voyant les
yeux ronds de celui-ci, sa bouche bante et sa grosse face rougeaude, il
rpondit en souriant:--Le concierge? Non, monsieur, je n'ai pas cet
honneur; je le regrette pour la faon respectueuse dont vous vous
adressiez au titulaire de cette loge, lequel, d'ailleurs, est un ours
parfaitement mal lch; mais si je puis vous donner le renseignement que
vous vouliez lui demander, j'en serai, croyez-le, particulirement
heureux.

--Ah! c'est vous qui gardez la loge, en l'absence du concierge? Alors,
permettez-moi de vous offrir....

Et notre jeune homme plongea ses doigts dans la poche de son gilet.

--De la corruption! s'cria Bengali en feignant l'indignation, vous
voulez me corrompre?

--Oh! je suis dsol, mon cher monsieur, absolument dsol.... Je...
croyais... pardonnez-moi... je perds la tte.

--Oh! ne faites pas cela, jeune homme, gardez votre tte, croyez-moi;
vous ne retrouveriez pas la pareille. Maintenant, je suis tout  vous,
mais  l'oeil, ne l'oubliez pas.

--Oui, monsieur, voil ce que c'est:--Y a-t-il longtemps que vous tes
l?

--Je ne vous dirai pas au juste; occup  regarder les mollets qui
passent, le temps ne m'a pas paru long.

--Avez-vous vu sortir de cet escalier une dame un peu grosse, blonde?

--Ah! mon gaillard, je vois votre affaire.

--Oh! non, monsieur, vous vous trompez.

--Pourquoi me faites-vous des cachotteries? Je suis indulgent pour les
faiblesses du coeur, en ayant, moi-mme, de frquentes.... Allons,
voyons, vous tes amoureux de la grosse blonde?

--Mais, monsieur, la grosse blonde, c'est la mre; celle que j'aime,
c'est la fille.

--C'est ce que je ferais  votre place.

--N'est-ce pas, monsieur? et si vous connaissez Athalie....

--Est-ce que vous troublez son sommeil par des rves.

--Je l'espre, monsieur.

--Moi aussi.

--J'ai mme rv qu'elle me racontait un songe que je lui avais
inspir; je vais vous le raconter.

--Non, j'aime mieux le songe d'Athalie racont par Racine.

--Enfin, l'avez-vous vue sortir? Ah! non, vous l'auriez remarque.

--C'est assez mon habitude. Eh bien, qui vous empche de monter chez
elle?

--Ce qui m'empche, monsieur?... Ses parents ne me connaissent pas.

--Et pourtant, vous connaissez Athalie.

--Pour avoir t son voisin de table,  un repas de noces.... Alors nous
avons caus tout le temps, et puis, quand on a dans, je l'ai invite au
moins seize fois.

--Et elle a accept?

--Pas toutes, parce qu'on l'avait engage avant moi, mais elle a t
bien contrarie; elle m'a appris que son pre est peintre de portraits,
et elle m'a demand ce que j'tais; je lui ai dit que j'tais lve en
pharmacie: je m'appelle Pistache.

--Pistache! et lve en pharmacie; il est difficile de runir plus de
titres  l'amour d'une jeune personne.

--Je le crois, monsieur.

--N'en doutez pas, elle vous aime.

--Vraiment?... oh! que vous me faites de plaisir! Mais vous voyez que je
ne puis pas monter chez elle sans motif. Ah! si j'avais un motif!

--Vous en avez un.

--Ah!

--Excellent.

--Oh! dites vite.

--Le pre est peintre, m'avez-vous dit.

--Peintre de portraits, oui, monsieur.

--Eh bien, faites-lui faire le vtre; vous verrez Athalie tous les
jours.

--Justement, j'avais l'ide de faire faire mon portrait... parce que
j'avais vu un prospectus de peintre; ressemblance complte 40 francs.

--Et probablement, demi-ressemblance 25 francs, air de famille 12
francs?

--Ah! je ne sais pas; mais j'aime mieux payer plus cher et voir Athalie.

--Vous n'avez pas mme  hsiter.

--Merci, monsieur, j'y vais tout de suite; oh! que je voudrais pouvoir
vous dire comment a se sera pass.

--Ah! par exemple, voil qui me ferait grand plaisir.

--Vraiment?

--Vous n'avez pas ide du plaisir que a me ferait.

--Eh bien, si vous voulez, je vous invite  dner... sans faon.

--Faites-en un peu tout de mme, je ne suis pas fier; o nous
trouverons-nous?

--Passage des Panoramas,  7 heures.

--J'y serai.

Notre amoureux s'loigna vivement; puis se retournant  l'entre de
l'escalier:

--Merci encore, monsieur.... Oh! que je suis heureux de vous avoir
rencontr! Je vais faire faire mon portrait...  l'huile.

--C'est cela:  l'huile et au vinaigre; l'artiste y mettra mme un
cornichon.

Rest seul:--Quel bon mari a fera! dit Bengali.... Quand il sera mari,
je cultiverai sa connaissance; puis, tout  coup:--Oh! la charmante
enfant! fit-il.

Cette exclamation tait motive par l'entre rapide d'une jeune fille,
tenant d'une main ses jupons retrousss, et, de l'autre, un carton
troit et plat qu'elle cherchait  abriter de son mieux.--Impossible de
faire un pas de plus! dit-elle, mes jupes me collent aux jambes.

Elle tourna sa tte en arrire pour vrifier leur tat lamentable et
elle les retroussa davantage pour protger ses bas contre la boue dont
elles les couvraient.

Bengali eut un mouvement d'admiration:

--La jolie jambe! fit-il; si je lui offrais mon bras? Puis voyant la
belle fille retourner  la porte et regarder au loin:

--Comment, elle s'en va? et la pluie redouble!... C'est le cas de lui
offrir....

Et il courut  elle:--Pardon, mademoiselle, fit-il. Croyant qu'il
voulait sortir, la gentille rfugie s'effaa:--Passez, monsieur,
dit-elle.

--Qui, moi, madame... ou mademoiselle, sortir d'un temps pareil, quand
j'ai un abri et une aussi charmante compagne d'infortune! Que dis-je,
d'infortune? pas pour moi; n'est-ce pas, au contraire, une vritable
bonne fortune qui me tombe du ciel, avec la pluie?

--Pardon, monsieur, permettez! je guette un omnibus.

--Un omnibus dans l'espoir d'y trouver place  l'intrieur? Chassez
cette illusion; ah! sur l'impriale,  volont, comme disent les
conducteurs factieux; mais, d'ailleurs, les dames n'y montent pas....
Je le regrette, je vous aurais conduite jusqu' ce vhicule, je vous
aurais prie de monter la premire; moi, je serais mont  votre suite.

--Merci, monsieur j'attendrai; ce n'est qu'un nuage qui passe.

--Un nuage qui passe! on en a vu qui passaient, comme cela, pendant six
semaines, et si j'osais vous offrir.... Ouvrant alors son parapluie:--Il
n'est pas neuf, dit-il, la soie fait penser  Jonas, elle aussi a t
mange par la baleine, mais a vaut mieux que rien.

A ce jeu de mots la jeune fille se mit  rire aux clats, montrant de
petites dents blouissantes.

Georgette (c'est son nom) tait une jolie blonde, un peu forte, comme la
plupart des blondes, frache comme le printemps et riante comme la
nature en fleurs.

--Oh! fit-elle, en se retirant vivement du seuil de la porte, de l'eau
des gouttires qui est tombe sur mon carton; pourvu que mon ventail
n'en ait pas reu.

--Un ventail! de ce temps-l? dit Bengali surpris; comme en-cas, alors,
en prvision du soleil.

--Oh! non, reprit Georgette, en riant de nouveau, je suis peintre sur
ventails et je vais livrer celui qui est enferm dans ce carton.

--Ah! madame est artiste... ou mademoiselle?

--Mademoiselle, si a vous est gal.

--Je le prfre... et monsieur votre pre ou madame votre mre est
artiste aussi?

--Je suis orpheline, monsieur.

--Et moi, orphelin, mademoiselle. Quoi pas le moindre parent? Seule,
toute seule?

--Je n'ai qu'une marraine.

--Et moi qu'une tante, mademoiselle Pidevache, qui est aussi ma
tutrice jusqu' mes vingt-cinq ans et je n'en ai pas encore
vingt-quatre.

--Pidevache! fit Georgette.

--Oui, une femme  barbe, qui se fait raser.

--Elle se fait raser! fit la jeune fille dans un clat de rire.

--Tous les deux jours.

--J'ai connu des Pidevache, continue Georgette; ils taient d'Orlans.

--Ah! non, ma tante n'est pas d'Orlans, rpondit-il en riant,  la
grande surprise de Georgette qui ne voyait rien de risible dans cette
question de lieu de naissance.

Bengali ne lui donna aucune explication, mais il savait que la bonne
tante n'tait d'Orlans  aucun point de vue, qu'elle avait mme t au
mieux avec plusieurs Anglais extrmement riches et gnreux qui lui
avaient laiss d'opulents souvenirs.

--Excellente femme, ajouta-t-il, pleine d'indulgence pour les
peccadilles des jeunes gens.

--Vous en avez fait l'preuve? demanda Georgette, toujours avec sa
belle humeur soutenue.

Bengali protesta.

--Moi, mademoiselle? Mais je suis le jeune homme le plus rang qu'il y
ait; je me couche  10 heures, quelquefois  9, quelquefois  8, dans
l'hiver; quelquefois mme je ne me couche pas du tout.

Au nouveau rire de Georgette, Bengali se reprit et appuya: Non, pas du
tout, mademoiselle; je passe la nuit  me promener dans ma chambre.
Puis, d'un air romanesque, il ajouta: Dans ma chambre solitaire, me
disant: Ah! ce qu'il me faudrait,  moi, ce serait le mariage, un
mariage d'amour, avec une jolie petite femme... blonde... oh! surtout
blonde, mais grasse: une blonde maigre finit toujours par tourner au
plumeau.

Et la jeune fille,  qui cette comparaison grotesque ne pouvait
s'appliquer, de rire de plus belle. Bengali continua d'un ton
romanesque:

--Plus tard, de jolis bbs, le portrait de leur mre, des chrubins que
je ferais sauter sur mes genoux; que, par les beaux jours, nous
verrions se rouler sur l'herbe; j'en voudrais une niche; mes moyens me
le permettent, j'ai 8,000 francs de rente et, en perspective, l'hritage
de ma tante Pidevache. Voil mon caractre, mademoiselle... vous avez
l'air de douter.

Et Georgette, riant de nouveau:--Mais du tout, monsieur, je suis
convaincue que....

--Non non, mademoiselle... parce que vous m'avez vu rire, plaisanter;
mais c'est une simple question d'humeur, je suis gai; que voulez-vous,
on ne se refait pas.

--On se fait peut-tre autre que l'on n'est en ralit.

--Comment, mademoiselle, vous croiriez que.... Ah! c'est juste, vous ne
me connaissez pas; vous vous dites: Voil un monsieur qui m'accoste, qui
se dit: Oh! la jolie personne!...

--Mais du tout, monsieur, je n'ai pas de moi une telle opinion.

--Je l'ai, moi, mademoiselle; ceci, oui, je me le suis dit en vous
voyant, et c'est ce que se disent tout ceux qui vous voient, et vous
ajoutez: Il me raconte un tas de calembredaines, c'est un farceur, un
coureur d'aventures.... Et vous avez raison, je dois avoir l'air de tout
cela; mais l'air ne fait pas la chanson... et si je vous offre l'abri de
mon parapluie, croyez bien que c'est par simple obligeance et sans
arrire-pense.

--Vous avez un bon moyen de me le prouver: me prteriez-vous votre
parapluie, en me disant o je dois vous le renvoyer? Vous pouvez tre
certain que....

--Oh! trs volontiers, mademoiselle, je vous en fais mme cadeau si vous
voulez: il n'est pas  moi.

Et les deux jeunes gens se mirent  rire de cette offre gnreuse.

Bengali insista pour faire accepter  Georgette l'abri du parapluie, fit
remarquer qu'une pareille proposition est trs naturelle, qu'elle se
fait tous les jours et est rarement repousse. Georgette tait crdule,
confiante, bonne enfant.

--Allons, dit-elle, la pluie ne cesse pas, on attend cet ventail....

La cause de Bengali tait gagne.




II

LA FAMILLE JUJUBE


Il est huit heures du soir: le dner tait prt pour sept heures suivant
l'ordre rigoureusement donn, une fois pour toutes, par le matre de la
maison, petit tyran qui avait signifi  la bonne sa volont d'tre
servi--au doigt et  l'oeil;-- quoi cette fille avait rpondu, entre
ses dents:--Oh! _ l'oeil_, non....

Athalie est  son piano, sa mre prte l'oreille:--Il me semble,
dit-elle, entendre la voix de ton pre, dans l'escalier.... Non, je me
trompais.... Voyons si je l'aperois?

Elle alla ouvrir la fentre, se pencha pour regarder au loin, puis se
retira vivement, chasse par la pluie qui lui fouettait le visage.

Madame Jujube est une petite femme de quarante-deux ans, blanche et
boulotte, aux yeux ardents, qui protestait contre cette thorie de son
poux, qu' partir de quarante ans, une femme ne doit plus attendre de
son mari que les manifestations calmes d'un sentiment platonique, et,
cette thorie, il l'avait strictement mise en pratique. La rsignation
contenue de l'pouse mise  la retraite d'ge, bien qu'en excellent tat
pour l'activit de service, cette rsignation se trahit par les baisers
qu'elle donne aux amis de la maison (particulirement aux plus beaux
mles):  ceux-ci, elle saute au cou ds leur arrive, et ils ne voient,
dans cet accueil, que la dmonstration bruyante d'une amiti expansive
et chaude.

Que dire de la fille? Pas grand'chose; l'insignifiance, assez gentille,
purilement vaniteuse,  l'exemple de ses parents, mais au fond bonne
fille et capable,  l'occasion, d'un grand dvouement, comme nous le
verrons plus tard.

Athalie n'avait jamais eu d'enfance, c'est--dire qu'elle n'en avait
jamais connu les jeux;  sept ans, son pre l'avait assise devant un
piano, pour lui donner les premiers lments de cet instrument funeste;
car, ainsi que nous l'avons dj dit, il avait la prtention, outre sa
peinture, d'tre musicien, pote et chanteur. Aux gammes succdaient les
leons d'criture, de grammaire, d'histoire, de gographie que l'homme
universel lui donnait lui-mme par conomie... heureusement, car c'et
t de l'argent perdu: la fille, au rebours du pre qui croyait tout
savoir, n'ayant jamais pu rien apprendre. Quant aux travaux d'aiguille,
il n'en fut mme jamais question, Jujube ayant dclar qu'il n'levait
pas sa fille pour qu'elle et  raccommoder les chemises de son mari ou
 mettre des boutons  ses culottes.

Par contre, Athalie causait de tout, rptait des bribes de
conversations, auxquelles elle se mlait  l'ge o l'on joue  la
poupe; aussi disait-on qu'elle causait comme une petite femme;
seulement, elle s'arrta l:  vingt ans, elle cause encore comme une
petite femme et tout porte  croire que lorsqu'elle sera grand'mre, ses
raisonnements seront toujours ceux de la femme de douze ans.

--Madame, vint dire la bonne, voil huit heures; si mon rti est brl
ou calcin, a ne sera pas de ma faute.

--Servez! rpondit madame; puis,  sa fille:--Nous n'attendrons pas ton
pre; c'est incroyable, sortir par une pluie battante, aussitt son
djeuner, et n'tre pas rentr pour l'heure du dner, et il sait que, ce
soir, il doit nous venir quelques amis; voyons, tu n'en finiras pas de
ton piano?

--Papa veut que je joue ce morceau-l chez madame de la Rousse-Tamponne;
c'est aprs demain et je ne le sais pas trs bien, et puis je veux
l'essayer ce soir.

--Comment s'appelle-t-il, ton morceau?

--a s'appelle: _Comme un clair_; je ne peux pas venir  bout de
faire l'clair.

Et elle essaya: brrrrr!...

--Il n'est pas brillant, ton clair, dit madame Jujube.

--Ce jeune homme qui est venu pour son portrait m'a fait perdre deux
heures.

--Il esprait toujours que ton pre allait rentrer, et puis nous nous
sommes trouvs en connaissance; sans cela.... Je me disais aussi, quand
il est entr: Mais j'ai vu ce jeune homme-l quelque part.

--Oh! moi, je l'ai reconnu tout de suite; tu sais? je t'ai dit: C'est
monsieur qui tait  table  ct de moi,  la noce d'Adrienne.

--Je me le suis bien rappel, il a dans avec toi, plusieurs fois, et il
m'a invite aussi; il est trs aimable.

--Oui, dit Athalie, et trs spirituel.

--Oh! spirituel! Je ne m'en suis pas aperue.

--Mais si, maman; il m'a fait rire tout le temps; il parat qu'il va
acheter une pharmacie; il m'a demand de lui donner notre pratique,
quand nous aurons besoin, soit d'Unyadi-Janos ou de n'importe quoi;
qu'il nous vendrait au-dessous du tarif; c'est trs gentil de sa part.

--Certainement; est-ce que tu crois qu'il reviendra ce soir?

--Oh! j'en suis sre, pour trouver papa; il m'avait dit, d'abord, qu'il
dnait avec un de ses amis, un jeune homme qui est trs farceur,  ce
qu'il parat; je l'ai engag  l'amener, ajoutant que a arrangerait
tout; alors il m'a promis de venir avec lui.

Un coup de sonnette se fit entendre:

--Ah! enfin, voil ton pre, dit madame Jujube.

En effet, c'tait le matre de la maison; il n'y avait pas  s'y
mprendre,  la faon dont il dit:--Essuyez bien mon parapluie, avant de
l'tendre.

Jujube entra:--Ma robe de chambre, vite! ordonna-t-il, en quittant sa
redingote; ma manche droite est inonde, mon parapluie a goutt
dessus.... Ah! mes pantoufles! j'ai les pieds dans l'eau.

Madame Jujube lui passa sa robe de chambre, orne du ruban de la Lgion
d'honneur, et lui chaussa ses pantoufles en tapisserie, faites par
elle-mme, sur le dessus desquelles elle avait brod une croix du mme
ordre.

--Je suis all au muse Grvin pour m'abriter, dit notre lgionnaire;
c'tait comble; eh bien, croirais-tu que, pendant deux heures que j'y
suis rest, je n'ai vu que moi de dcor? Aussi, tout le monde me
regardait! Ah!  propos, comme je sortais, j'ai trouv sous la porte
Marocain qui n'avait pas de parapluie et s'tait abrit.

--Lui as-tu parl de Georgette, papa? demanda vivement Athalie; est-ce
qu'elle est malade? est-ce qu'elle est fche?

--Aucunement, elle a beaucoup d'ouvrage, voil tout.

--Ah! tant mieux; tu lui as dit que je l'aimais beaucoup et que a me
faisait de la peine de ne pas la voir?

--Je lui ai dit que tu l'adorais. Voyons, on ne dne donc pas?

Justement, la bonne vint annoncer que le dner tait servi; la famille
passa dans la salle  manger et l'on dna  la hte, les dames n'ayant
que bien juste le temps de s'habiller pour recevoir leur monde. Athalie
se retira de table la premire.

--Il est venu un jeune homme, pour un portrait, dit madame Jujube; un
jeune homme qui tait  la noce de mademoiselle Boulabert, qui m'a fait
danser deux fois; il a bien promis de revenir ce soir, il doit mme
amener un de ses amis.... Esprons qu'il ne fera pas comme d'autres
personnes qui, elles aussi, taient venues pour leur portrait et qui, ne
te trouvant pas, ne sont jamais revenues.... C'est trs contrariant, de
manquer comme cela  gagner; nous avons pourtant besoin de....

--Qu'est-ce que tu veux que j'y fasse? interrompit l'artiste, avec le
ton de mauvaise humeur des gens qui se savent dans leur tort; est-ce que
je peux deviner qu'on viendra tel jour,  telle heure?

--Les personnes qui ont affaire  des peintres, dit timidement madame
Jujube, pensent qu'on les trouve toujours  leur atelier.

Jujube frappa violemment du poing sur la table:--Assez! cria-t-il;
est-ce que je ne suis pas matre de sortir quand bon me semble?

--Mais, mon ami, je ne t'ai pas dit....

--Formellement, non; mais je comprends  demi-mot et l'allusion tait
assez claire.

--Je t'assure, mon ami, que....

--Assez! rpta notre tyran domestique; puis aprs un long silence, il
parla de la soire de madame de Larousse-Tamponne, du succs qu'y aurait
Athalie avec son morceau _Comme un clair_, que, d'ailleurs, il le lui
ferait essayer ce soir devant quelques personnes; puis il ajouta: Prie
donc madame de Larousse-Tamponne d'amener le plus de jeunes gens
possible  notre prochaine soire.

A ce propos, on causa d'Athalie et des dpenses faites pour la produire
dans le monde.

--Ce sont des dpenses ncessaires, dit le pre.

--Je sais bien, mon ami, rpondit la mre; du moment que nous acceptons
les invitations de nos amis, nous sommes obligs nous-mmes....

--Naturellement! Et puis nous avons une fille  marier.

--Oui; malheureusement, nous avons beau aller dans les soires, en
donner nous-mmes, nous ne trouverons pas de mari; on sait qu'Athalie
n'a pas de dot....

--Pas de dot! s'cria Jujube avec colre; n'est-ce donc rien que d'tre
musicienne, instruite, fille de Jujubs le peintre d'histoire, chevalier
de la Lgion d'honneur, dont les soires artistiques et littraires sont
si recherches?

Et frappant de nouveau sur la table, il cria: N'est-ce donc rien, que
tout cela?

Madame Jujube, qui partageait les vaniteuses illusions de son mari,
surenchrit encore sur les avantages qu'il faisait ressortir avec tant
d'ardeur; elle cita leurs relations avec des gens du meilleur monde,
ayant trente, quarante, cinquante mille francs de rente, et affirma
qu'on n'avait que l'embarras du choix parmi les candidats  la main
d'Athalie.

En effet, il s'en tait dj prsent huit, qui, eux, n'avaient prouv
aucun embarras dans leur choix: ne trouvant pas une compensation  la
dot absente dans l'honneur d'avoir un beau-pre dcor depuis la robe de
chambre jusqu'aux pantoufles, ils avaient demand  rflchir et choisi,
sans hsiter, une pouse dans les riches connaissances de la famille
Jujube,  qui l'un d'eux avait envoy la lettre de faire-part.

Le lendemain, il reut la rponse suivante:

     Monsieur,

     J'ai reu votre lettre de faire-part; elle est l devant moi; tout
      l'heure elle sera derrire.

     Je vous salue.

     Jujubs.

Pour l'instant, les deux poux avaient, pour leur fille, des vues de
deux cts; ils pensaient, d'abord,  une riche cliente, mademoiselle
Pidevache, qui se faisait peindre par Jujube, tous les cinq ans, et se
peignait, elle-mme, au pastel tous les jours. Maintes fois elle avait
parl, pendant les poses, d'un neveu, son seul hritier, avait fait des
allusions au sujet d'Athalie et on ne doutait pas que ces allusions ne
fussent des ballons d'essai; aussi, lui envoyait-on de frquentes
invitations, tant pour les grandes soires que pour les runions
intimes.

L'autre poux, des ides matrimoniales duquel on ne doutait pas, c'tait
M. Quatpuces, jeune savant, plein d'attentions pour Athalie qu'il
comblait d'loges, et de prvenances pour madame Jujube,  qui, dj, il
avait apport des bouquets, galanterie trs significative. Il ne
tarderait, sans doute, pas  se dclarer; ce soir, peut-tre, car on
esprait le voir.

Il arriva le premier et les deux poux virent, dans cet empressement, un
nouvel indice des dispositions qu'ils lui supposaient.

M. Quatpuces tait un jeune homme grave: il entra, portant avec gravit
un bouquet, qu'il offrit gravement  madame Jujube, laquelle s'extasia
sur la beaut des fleurs dont il tait compos:--Ce sont des orchides,
dit-il, et il expliqua que cette herbele vivace appartient  la famille
des Monocotyldum, laquelle est divise en sept grandes tribus: les
malaxides, les pidondres, les vandes, les orphydes, les nothies
et les cypripedies, dont la racine est accompagne de tubercules
charnus, ovodes ou globuleux, et la tige garnie de feuilles
engainantes, naissant de rameaux nomms pseudobales.

--Oh! pseudobales! c'est dlicieux, dit madame Jujube.

Elle allait probablement embrasser Quatpuces pour pseudobales, lorsque
la bonne annona madame Saint-Sauveur. La matresse de la maison courut
au-devant de la visiteuse.--Oh! que c'est aimable  vous, dit-elle, et
ce furent des caresses  n'en plus finir.--Madame de La Dolve! cria la
bonne; et madame Jujube quitta madame Saint-Sauveur pour la nouvelle
venue:--Oh! que c'est aimable  vous, lui rpta-t-elle.... Puis
arrivrent successivement d'autres dames qu'elle accueillit avec le mme
empressement, les mmes minauderies, et le mme:--Oh! que c'est aimable
 vous!

Et, naturellement, elle leur prsenta le jeune et illustre savant, M.
Quatpuces, qu'elles flicitrent de confiance. L'une des dames ayant
aperu le bouquet, s'extasia sur sa beaut.--C'est une galanterie de
monsieur, dit madame Jujube; ce sont des orchides. Quand vous tes
entres, mesdames, M. Quatpuces me dcrivait ce genre de fleurs; c'est
extrmement intressant; je regrette bien que vous n'ayez pas t l
pour entendre cette savante dfinition.

--Je crois, dit Jujube, que si ces dames le priaient bien, M. Quatpuces,
qui est la galanterie mme, recommencerait pour vous.

Quatpuces alla au-devant du geste suppliant esquiss par les
visiteuses:--Je vous en prie, mesdames, dit-il, je suis trop heureux....

--Ah! bravo! dit madame Jujube; mais d'abord, un verre de punch!
ajouta-t-elle, en voyant entrer la bonne portant un plateau.

Les dames Jujube prsentrent les verres de punch et bientt le jeune
savant reprit la parole; arriv au point o il tait rest:

--Tenez, mesdames, continua-t-il, en montrant une des fleurs, voyez: au
centre de cette fleur s'lve une sorte de columelle!

--Oui, oui, rpondirent les dames.

--Columelle? dites-vous, demanda madame Jujube.

--Oui, columelle, dit Jujube, enchant d'taler son savoir, du latin
_columna_, colonne.

--Pas prcisment, rpondit Quatpuces, mais de _columella_, petite
colonne.

--Enfin, c'est toujours une colonne, rpliqua Jujube, qui n'avait jamais
tort.

Quatpuces reprit: Columelle est le nom donn, en botanique,  l'axe
vertical de quelques fruits, qui persiste, aprs la chute de leurs
autres parties, comme dans le granium. En conchiologie, on nomme aussi
columelle l'espce de petite colonne qui forme l'axe de toutes les
coquilles spirales. Cette sorte de columelle se nomme gynosthme.

--Oh! gynosthme! exclama madame Jujube avec enthousiasme....
Gynosthme!

Quatpuces continua:--Au sommet du gynosthme, on trouve, except dans le
genre Cypripdium....

Madame Jujube allait se pmer sur Cypripdium, quand on annona MM. et
mesdames Blanquette. Elle eut un mouvement d'humeur et Jujube laissa
chapper un ah! d'impatience:

--On ne les voit  peu prs jamais, dit-il  demi-voix,  sa femme, et
aujourd'hui que nous avons des visiteurs distingus....

La famille Blanquette fit son apparition.

Le chef tait une espce de nabot rougeaud et grassouillet qui formait
un singulier contraste avec son pouse grande comme le hasard et plus
maigre que la plus tique des vaches de la bible; prs d'elle, marchait
mademoiselle Lonie, leur fille, et prs de son pre, le jeune Lon.
Lonie a dix-huit ans, Lon en a onze et, tenant de sa mre, il dpasse
dj son pre de toute la tte; ce qui n'empche pas l'auteur de ses
jours de le tenir par la main. Quant  son embonpoint il fait songer 
une longue paire de pincettes culotte; au moral, il est ce qu'on
appelle vulgairement un grand serin.

M. Blanquette, sous-chef de bureau au ministre des travaux publics, est
un homme de moeurs paisibles, n'allant jamais au caf et occupant ses
loisirs  exercer en simple amateur l'art de l'horlogerie que ses
parents avaient refus de lui faire apprendre, prfrant pour lui, et
aussi pour leur amour-propre, qu'il entrt dans l'administration. Il
s'tait adonn  une spcialit plus facile que les montres et les
pendules: les rveille-matin, et il reconnaissait les invitations 
dner de ses amis par l'hommage de ses produits; ses seuls livres
familiers taient des traits de mcanique; ses meubles taient couverts
de rouages, de timbres et de vis; quand il allait avec sa famille passer
la soire chez des amis, il emportait dans un petit sac des pices
d'horlogerie, des outils, se mettait dans un coin et travaillait de son
art favori, pendant que d'autres jouaient au whist ou faisaient de la
musique. Enfin, il avait surnomm sa femme Grand-Ressort, son fils
Cadran et sa fille Cuvette.

Madame Blanquette se courba en deux pour embrasser les dames Jujube;
Athalie accapara Lonie, l'emmena causer  l'cart et Blanquette
s'empara tout de suite du matre de la maison pour lui expliquer la
raret de ses visites, depuis si longtemps; il cherchait un nouveau
systme d'chappement pour ses rveille-matin:--Je l'ai enfin trouv,
ajouta-t-il, d'un air triomphant. Il ne me fallait peut-tre pas deux
heures pour faire mon exprience et je la voulais ce soir mme, mais ma
femme m'a dit: Allons, tu vas encore nous empcher d'aller chez nos
amis Jujubs.... Alors je lui ai rpondu: Allons-y, je finirai a chez
eux... et j'ai apport mon petit sac. Je me mettrai dans un coin, vous
savez... a ne drange personne; qu'on ne s'occupe pas de moi.

--Eh bien, installez-vous o vous voudrez, rpondit Jujube; en attendant
prenez un verre de punch... il est excellent. Cadran entrana son pre
vers le plateau et Jujube retourna vers Quatpuces qui,  ce moment,
rpondait aux remerciements des dames qu'il tait trop heureux....
Jujube insinua qu'on fatiguait peut-tre le savant; Quatpuces protesta,
mais les dames qui avaient suffisamment de Gynosthme, de Cypripdium et
d'Epidondre, appuyrent l'artiste, allrent se grouper dans un coin du
salon, tirrent, qui sa broderie, qui sa tapisserie, et les langues ne
tardrent pas  marcher avec autant d'activit que les aiguilles, tandis
que, dans un autre coin, Jujube tenait l'homme qu'il esprait amener,
par des allusions,  se dclarer:--Seul, la vie est bien triste, lui
dit-il, car vous vivez seul, je crois.

--Seul avec une vieille bonne.

--Et vous prenez vos repas au restaurant; bien mauvaise nourriture! ou
alors, fort coteuse si vous allez dans des tablissements renomms.

--Non, ma vieille bonne me prpare mes repas.

--Alors, vous mangez seul?

--Je lis en mangeant.

--Faute d'une compagne je conois cela, mais la table de famille, le
pre, la mre, les enfants, sont choses prfrables.

--Sans doute, sans doute.

--Une femme instruite,  qui rien de ce qui fait l'attrait de la
causerie n'est tranger, qui est musicienne.... vous aimez la musique?

--Beaucoup, j'ai mme fait un travail sur la musique des anciens, sur la
musique religieuse, sur la musique des sauvages.

--a doit tre trs intressant?

--Extrmement intressant.

--Au fait, dit Jujube, en se levant, je ne sais pas pourquoi Athalie ne
nous fait pas un peu de musique.

Et il cria:--Athalie, on demande que tu joues quelque chose.

--Oui, oui, firent les dames.

--Elle va jouer: _Comme un clair_, dit madame Jujube; pendant ce temps,
moi, je vais m'occuper du th.

Elle sortit.

--Il faut que je t'appelle pour te mettre au piano, dit  demi-voix
Jujube  sa fille; c'tait donc bien intressant ce que te disait cette
petite grue de Blanquette?

--Oui, trs intressant, elle m'a confi qu'elle se marie....

--Ah! fit Jujube avec dpit... une fille sans talent, sans fortune, pas
jolie.... Qui diable peut s'allier  cette famille d'idiots.... Un
cordonnier?

--Non, un employ qui a une bonne place. Elle veut m'avoir pour
demoiselle d'honneur.

--Jamais... s'cria Jujube; nous nous excuserons pour refuser
l'invitation si nous la recevons. Voyons, mets-toi au piano!

Athalie s'installa et Jujube tourna les pages du morceau de musique,
suivant son habitude, afin de pouvoir adresser  sa fille des _a parte_
qui, entendus de la socit, eussent pu refroidir l'enthousiasme final
attendu:

--_La bmol_, donc! fichue bte; plus de sentiment! a n'exprime rien...
_pianissimo_! Trop fort!... Tu ne sens donc rien, dinde, buse! Si je
n'tais pas, probablement, ton pre, je ne sais pas de qui tu
tiendrais....

Tout  coup le morceau fut interrompu par des cris de douleur et Cadran,
fou, perdu, montra sa main  laquelle adhrait un verre  punch qu'il
ne pouvait plus retirer. La main qu'il contenait s'tait enfle
dmesurment; au fond du verre tait un papier brl:

--Ah! mon Dieu! s'cria madame Blanquette, il s'est fait une ventouse.

--C'est les camarades qui m'ont appris a! hurlait Cadran.... Oh! la,
la! ma main.

On lui retira non sans peine le malencontreux verre; sa mre le traita
d'imbcile et l'envoya  la cuisine:--Demande de l'eau froide  la
bonne, lui dit-elle, et plonge ta main dedans. Cadran sortit et Athalie,
alors, put reprendre son morceau qu'elle termina  la satisfaction
gnrale, sauf celle de son pre.

Madame Jujube rentra au milieu des applaudissements.

--Elle a jou _Comme un clair_? demanda-t-elle  son mari.

--Elle a jou comme un cochon, rpondit-il  voix basse; et il ajouta:
Les Blanquette marient leur fille! Puis trs haut:--Extrmement bien, ma
fille, un charme, un sentiment....--Ah! dit-il  Quatpuces, elle a le
feu sacr; ce sera une grande artiste, qui fera honneur  son mari.

--Il est certain, rpondit Quatpuces, qu'avec ses talents et la fortune
que lui gagne si glorieusement son illustre pre, Mademoiselle fera, de
son mari, l'poux le plus envi.

--V'lan! se dit notre artiste, que cette nouvelle dception empcha
d'aspirer l'encens du mot _illustre_, et les Blanquette trouvent un mari
pour leur fille, eux!

Et Jujube cherchait une rponse empreinte de fine ironie, pour en
blesser Quatpuces, lorsqu'Athalie commena un autre morceau,  la
demande des dames, et Jujube retourna  son poste de tourneur de
feuilles.

Le nouveau morceau fut, comme le prcdent, interrompu par les cris de
Blanquette fils:--Allons! qu'est-ce qu'il a encore? demanda la mre.

Cadran entra, ple, dfait et la langue tire, au bout de laquelle
pendait et se balanait une bouteille; c'tait une bouteille qui avait
contenu du sirop; il avait fourr sa langue dans le goulot: en aspirant,
il avait fait le vide et sa langue tait reste prisonnire.

--Ah! quel galopin embtant, grommela Jujube, c'est toujours la mme
chose.

--Hi! ma langue! ma langue! faisait Cadran.

--On va tre oblig de te la couper, dit la mre.

--Non, non, je ne veux pas! Et il tira sur la bouteille....

--Alors, tu vas te l'arracher, ajouta madame Blanquette.

Quant  l'horloger, rien n'avait pu le distraire de son travail.

--Je veux qu'on casse la bouteille, criait le galopin.

Bref, on dgagea sa langue comme on avait dgag sa main et Athalie
reprenait son morceau, quand un carillon se fit entendre;--tout le monde
sursauta:

--a y est! cria Blanquette... a y est!

--Mais arrtez donc a, vocifrait Jujube, c'est dplorable! Un enfant
insupportable, un pre qui jette le trouble....

--Mais, mon cher monsieur... balbutia Blanquette.

--Un salon n'est pas un atelier d'horlogerie, rpliqua Jujube avec
emportement; quand on veut faire de l'horlogerie, on reste chez soi.

--C'est bien, monsieur, dit Blanquette en ramassant ses ustensiles; vous
ne me direz pas cela deux fois.

--Tu as raison, cria sa longue pouse, allons-nous-en! Et ne remettons
jamais les pieds ici....

--Comme vous voudrez! fit Jujube.

Et la famille Blanquette se retira majestueusement.

Aprs un moment de trouble, caus par cet incident:--Ne nous occupons
plus de ces grotesques, dit Jujube. Continue ton morceau, ma fille.

Et Athalie se remit  son piano.

Au milieu du morceau, la porte s'entr'ouvrit doucement et Pistache
entra avec prcaution, accompagn de Bengali. Il fit signe de la main
qu'on ne s'occupt pas de leur arrive et qu'on les laisst couter
Athalie, puis il dit tout bas  Bengali, avec motion:--C'est elle qui
joue.

--Ah! c'est votre adore?

--Oui; chut! ne perdons pas une note.

Et il couta l'excutante avec un enthousiasme que trahissaient ses
gestes et ses exclamations:--Ah! bravi, brava!

Puis, aprs un nombre incalculable de mesures de l'interminable morceau:

--Comment trouvez-vous a? demanda-t-il  son ami.

--Bigrement long, rpondit celui-ci.

--Ah! fit Pistache dconcert; vous n'aimez peut-tre pas le piano?

--Moi? si; seulement je le comprends autrement.

--Ah!

--Oui, j'en ai un  la campagne; il y tait avec le mobilier; j'ai
achet la proprit toute meuble.

--Ah! et alors, le piano?

--J'en ai retir la mcanique et j'ai mis des lapins dans la caisse;
voil comment je comprends le piano. Quel est ce grand monsieur qui est
prs de votre virtuose, dont le visage exprime le noble spleen des
lords?

--Je ne le connais pas.

--Je le regrette, je vous aurais pri de me prsenter  lui; il a l'air
gai.

Le morceau fini et applaudi, particulirement par Pistache qui se fit
remarquer par ses transports d'admiration, madame Jujube dit  son
mari:--C'est ce monsieur qui est venu pour son portrait.

Jujube alla exprimer  notre jeune homme tous ses regrets d'avoir t
absent.

--Oh! monsieur, rpondit l'lve pharmacien, votre absence m'a valu une
invitation et la joie d'entendre mademoiselle; quel talent, monsieur!
J'ai entendu bien des fois Dumaine, Taillade, Paulin, Mnier, et je peux
dire, sans comparaison....

--En effet, monsieur, rpliqua Jujube, en souriant, la comparaison....

Madame Jujube s'tait approche:--Vous nous avez fait le plaisir
d'amener un de vos amis, monsieur?

--Sur l'invitation de mademoiselle, oui, madame.

--Vous avez bien fait, dirent les deux poux.

Bengali s'inclina.

--Monsieur Bengali! dit Pistache en prsentant son nouvel ami.

Et ici, nouveaux saluts.

Pistache continua:--Un jeune homme de beaucoup d'esprit.

--Oh! oh! fit Bengali, vous exposez monsieur et madame  des dceptions.

--Non, non, rpliqua Pistache, vous m'avez fait rire pendant notre
dner, avec toutes les calembredaines que vous m'avez dbites et tous
ces tours de socit que vous faites et qui sont  mourir de rire!

--Ah! vraiment? fit madame Jujube.

Et elle courut annoncer  ses invits qu'un jeune homme, amen par un
client de son mari, faisait des tours de socit  mourir de rire.

--Oh! il nous en fera, dirent les dames.

--Je l'espre, rpondit la matresse de la maison.

La bonne apporta le th et les petits fours; Athalie et sa mre
prsentrent les tasses pleines, sans manquer de dire  chaque
personne:--C'est du th de la Porte Chinoise; prenez donc de ces petits
gteaux, ils sont de chez Frascati.

Et Bengali, qui avait dj jug ses htes, de se demander:--O diable
cet apothicaire m'a-t-il amen? Et il refusa le th.--Vous ne l'aimez
pas, monsieur? demanda Athalie; de la Porte Chinoise.--Mademoiselle, je
ne l'aime que brlant; si je peux le boire, je n'en veux pas.

Cependant, sur l'insistance d'Athalie, il accepta une tasse et un
gteau.

Pendant qu'il se livrait  la dgustation de ces choses de premier
choix, le peintre causait avec son futur modle du portrait  faire, et
on fixait le premier jour de pose; Madame Jujube vint interrompre
l'entretien.--Puis-je dire un mot? demanda-t-elle.--Oui, monsieur et
moi, nous sommes d'accord pour le prix et les heures de sances;
qu'est-ce que tu voulais dire?

--Je voulais demander  monsieur si son ami ne nous ferait pas un de ces
tours de socit si amusants, dont il nous a parl; ces dames en
seraient bien heureuses.

--Je suis convaincu, madame, rpondit Pistache, qu'il se fera un vrai
plaisir de vous tre agrable; je vais le lui demander.

Et il s'approcha de Bengali:--Je viens, lui dit-il, vous exposer une
requte de toute la socit.

--A moi? Mais personne ne me connat ici; que peut-on avoir  me
demander?

--On sait que vous connaissez un tas de tours trs drles, et....

--C'est vous qui avez dit cela? demanda Bengali avec une parfaite
mauvaise humeur.

--Mais... oui... oui.

--Que le diable vous emporte! et on veut que j'amuse ces grotesques!

Pistache fut tout interdit:--C'est que, balbutia-t-il, j'ai fait
esprer... j'ai mme promis....

--Jamais de la vie! Je fiche mon camp d'ici; par exemple! Comment! on se
figure que, pour une tasse de th de la Porte Chinoise et un croquet de
chez Frascati, je vais....

A ce moment, Athalie s'approcha:

--Je viens, dit-elle, en ambassadrice auprs de monsieur qui fait,
parat-il, des tours de socit si amusants; ces dames esprent que....

--Mon Dieu, mademoiselle, dit Bengali, je n'tais pas prpar ....

Madame Jujube et ses amies, qui suivaient, de l'oeil, les ngociations
entames par Athalie, devinant aux gestes du monsieur si amusant des
objections que l'intelligence limite de l'ambassadrice serait
impuissante  vaincre, arrivrent toutes  la rescousse et arrachrent 
Bengali un consentement qui fut accueilli par de joyeux battements de
mains, et toutes les dames retournrent  leurs places, en disant:--Ah!
il veut bien! il veut bien!

--Voyez-vous comme tout le monde est enchant, dit Pistache; oh! vous me
faites bien plaisir; j'aurais t si vex de votre refus.... Parce que,
vous comprenez, a me mettra bien dans la famille; mais vous serez
rcompens par un succs monstre. Tchez de trouver quelque chose de
bien drle.... Ah! bon, je vois que vous rflchissez.

Bengali cherchait, dans sa tte, une mystification colossale.

--Des imitations! lui conseilla Pistache; vous m'en avez fait pendant
notre dner; vous savez bien: celle d'une cl dans une serrure qu'on
ferme  double tour; celle d'une bouteille qu'on dbouche; celle de....

--Ah! oui, des imitations; vous avez raison.

Pistache courut tout joyeux annoncer  la socit que son ami Bengali
allait faire des imitations trs drles.

Cette bonne nouvelle fut accueillie par des bravos, pendant que Bengali
se disait:--Je les attends au dernier tour.

Il s'avana au milieu du salon et, aprs s'tre inclin devant les
joyeux battements de mains avec lesquels il fut accueilli, il demanda
une bouteille vide et un tire-bouchon. La bonne apporta les deux objets;
il plaa, alors, la bouteille entre ses jambes, fit tourner le
tire-bouchon dans le goulot vide, puis feignant de tirer, avec des
efforts comiques et une torsion de bouche qui mirent tout le monde en
belle humeur, le bouchon absent, il imita, avec sa bouche, le _floc_
retentissant, caus par la sortie pnible d'un bouchon trop serr.

Des bravos unanimes accueillirent cette onomatope saisissante.

Aprs ce tour, notre farceur demanda un tabouret de cuisine; il le
dposa les pieds en l'air, fit le geste de prendre,  terre, une grosse
bche, mima le vacillement caus par l'enlvement d'un lourd fardeau,
plaa cens la bche entre les pieds du tabouret, mit son pied dessus,
comme pour l'assujettir; puis, saisissant des deux mains une scie
imaginaire et en prsentant la lame au milieu de la bche suppose, il
imita le bruit de la scie, aux rires fous et aux battements de mains de
l'assemble en dlire.

--Monsieur, demande Quatpuces, est-ce que vous pourriez imiter un timbre
de pendule?

--J'imite tous les timbres, monsieur, rpondit-il, mme les
timbres-poste.

Tout le monde rit except le questionneur qui, comme Caton, son modle,
n'a jamais ri.

Quant  l'intelligente Athalie, elle demanda comment on pouvait bien
imiter un timbre-poste.

--De la mme faon qu'on imite les billets de banque, mademoiselle,
rpondit Bengali, seulement on s'expose  aller au bagne; c'est pourquoi
je m'abstiens de faire cette imitation; mais vous n'y perdrez rien, je
vais excuter le tour nomm _la surprise_, parce qu'en effet, personne
ne s'attend  ce qui arrive.

Une nouvelle manifestation joyeuse se produisit,  l'nonc d'un
rsultat mystrieux et imprvu.

--Pour faire ce tour, dit notre mystificateur, j'ai besoin de divers
objets. Et il demanda une ficelle longue de 5  6 mtres, des bougies,
un moulin  caf et un cor de chasse qu'il avait vu, dans l'antichambre,
pendu  un clou, accessoire  l'usage de l'artiste pour les portraits de
chasseurs.

Ces divers objets lui ayant t apports, Bengali fit tenir un bout de
la ficelle par M. Quatpuces, l'autre bout par Jujube, rangea les dames
cte  cte le long de la ficelle et leur remit  chacune une bougie
allume, plaa au milieu d'elles madame Jujube arme du moulin  caf et
mit, en face d'elle et  distance, Pistache qu'il chargea du cor de
chasse.

La mise en scne ainsi prpare  la grande gat des comparses de
l'oprateur, celui-ci donna comme instructions:  madame Jujube, de
moudre;  Pistache, de souffler dans le cor de chasse, et il sortit pour
prparer, soi-disant, la surprise; affaire de quelques minutes,
ajouta-t-il.

Il y avait un bon quart d'heure que madame Jujube tournait son moulin et
que Pistache soufflait dans son instrument; on s'tait d'abord tordu de
rire, mais on commenait  se regarder et  trouver bien longs les
prparatifs du tour, lorsque la bonne annona mademoiselle Pidevache.

La nouvelle venue resta stupfaite en voyant le tableau qui s'offrait 
ses yeux.

--Excusez-nous, mademoiselle, cria Jujube, c'est un tour que va nous
faire un jeune homme que nous a amen monsieur, qui joue du cor.

--Oui, mon ami Bengali, ajouta Pistache.

--Mon neveu! dit mademoiselle Pidevache.

--Votre neveu! s'crirent monsieur, madame et mademoiselle Jujube,
c'est votre neveu?

--Oui, et je viens de le rencontrer  cent pas d'ici, qui racontait je
ne sais pas quoi  plusieurs jeunes gens; ils riaient tous comme des
fous.

Tableau!




III

UNE CONQUTE DIFFICILE


Bengali, pourtant, avait eu, ce jour-l mme, une dception qui aurait
pu influer sur son humeur, naturellement joyeuse; l'acceptation de son
bras et de son parapluie, par la gentille Georgette, lui avait fait
concevoir des esprances, sinon d'une ralisation immdiate, du moins 
dlai plus ou moins bref; sa conversation avait amus la jeune fille, il
vit qu'elle aimait  rire et il se savait en fond pour la mettre en
gat; aujourd'hui, dans sa chambrette o elle lui permettrait d'aller
se reposer, il soutiendrait son rle de jeune homme sentimental, rvant
d'une pouse adore et de bbs jolis et blonds comme leur mre;  la
deuxime visite (car elle consentirait sans nul doute  ce qu'il allt
s'informer si elle n'aurait pas attrap un refroidissement sous la porte
cochre),  cette deuxime visite, il s'enhardirait  prendre quelques
petites liberts et, si elle se fchait, il connat le proverbe sur le
rire qui dsarme la colre.

Le voyage, d'ailleurs, n'avait t qu'une succession d'incidents et de
rencontres qui avaient entretenu la belle humeur du jeune couple;--tout
tait matire  rflexions cocasses, pour Bengali, particulirement les
grincheux mouills jusqu'aux os, dont sa gat, provoque par l'tat
lamentable des infortuns, augmentait encore l'irritation.

Quoique tout  ses esprances de conqute, le joyeux garon ne pouvait
rsister  son admiration des jolies jambes fminines, et les
exclamations que lui arrachaient les beaux mollets lui avaient valu des
plaisanteries de la part de sa compagne; il protestait, bien entendu,
contre les rflexions enjoues de Georgette, qu'il qualifiait de simples
taquineries, affirmant qu'il n'tait occup que d'elle seule, que du
soin de l'abriter, de la prserver des claboussures....

--Voici o je vais, dit-elle en dsignant un magasin, et elle quitta le
bras de son cavalier, le remercia du service qu'il lui avait rendu et
lui dit adieu.

--Adieu?... rpondit-il, pas encore; votre ventail livr et votre
compte rgl, il vous faudra retourner chez vous, et l'averse continue.

--On me prtera un parapluie au magasin....

--Un parapluie!... mais si quelqu'un de la maison est sorti avec?... Y
en et-il plusieurs, qu'ils peuvent n'tre pas disponibles;
permettez-moi de vous attendre. Je tiens  vous accompagner jusqu'
votre porte.

Georgette refusa:--J'attendrai que la pluie ait cess, dit-elle.

--Cess! s'cria Bengali; mais voyez donc comme le ciel est gris; le
temps est tout  fait gt, regardez sur les toits; toutes les
girouettes sont  l'eau; nous en avons peut-tre pour plusieurs
jours....

La jeune fille rsista, renouvela ses remercments et entra dans le
magasin, en envoyant  Bengali un dernier adieu, exprim par un gracieux
mouvement de tte et un sourire.

Notre Don Juan de la pluie n'tait pas homme  abandonner une ide fixe
pour si peu; il entra dans une alle faisant face au magasin et
attendit.

Il n'attendit pas longtemps; une claircie s'tait subitement produite:
Georgette en profita, reparut et hta le pas sans avoir remarqu
l'obligeant jeune homme, qu'elle croyait bien loin. Elle se retourna
brusquement  sa voix:--Je savais bien, lui dit-il, qu'on n'aurait pas
de parapluie  vous prter et j'avais raison d'attendre votre
sortie.--Mais, monsieur, rpondit Georgette, la pluie a cess.--Cess,
mademoiselle? Pour deux minutes... et encore! Vous ne voyez donc pas
comme les nuages courent?... Tenez.... J'ai reu des gouttes.... a va
recommencer... a recommence.

Et il ouvrit son parapluie:--Votre chapeau serait perdu, dit-il, si je
ne m'tais pas trouv l....

Une nouvelle averse, en effet, venait d'clater; Bengali offrit son
bras, la jeune fille l'accepta de nouveau, en riant de la persvrance
obstine de son compagnon de voyage et tous deux recommencrent leur
marche  travers les rues, gaye par les saillies du porteur de
parapluie.

--Me voici  ma porte, dit enfin Georgette, en quittant le bras de son
cavalier; cette fois, monsieur, je vous dis dfinitivement adieu, et je
vous renouvelle mes remercments.

--Vous me permettrez bien, au moins, mademoiselle, d'aller me reposer
quelques instants chez vous.

Ici, la jeune fille devint srieuse, et repoussa net la demande de
Bengali.

--Mais je suis bris, dit-il, cette longue course sur les pointes....
Car je n'ai pas cess de marcher sur les pointes, comme les danseuses
de l'Opra... mais elles y ont t dresses toutes jeunes et cependant
elles vous diront que c'est l'exercice le plus fatigant.... Jugez ce que
ce doit tre pour moi, qui n'ai pas t lev  cela.... Je vous en
prie, permettez-moi....

--Mais non, monsieur, je n'ai pas envie de me faire remarquer par mon
concierge et mes voisins; je ne reois jamais personne... que des amies,
et ma marraine, madame Marocain, qui doit venir me voir prcisment
aujourd'hui,  moins que son mari, qui n'est pas la grce mme....

--Marocain! s'cria le jeune homme; une espce de porc-pic?

--Oui, dit Georgette surprise, vous le connaissez?

--J'ai fait sa connaissance sous la porte cochre o j'ai eu le plaisir
infiniment plus grand de faire la vtre.... J'ai failli avoir un duel
avec lui....

--Comment, un duel?

--Oh! toute une histoire qui serait trop longue  vous raconter ici....
Oh! c'est trs amusant; montons chez vous et....

Georgette ne le laissa pas achever:

--Adieu, monsieur, dit-elle... et elle disparut dans l'alle de sa
maison, laissant l'amoureux tout dconcert:--C'est une vertu, se
dit-il; puis, aprs rflexion:--Une vertu!... Je dis a parce que....
Mais a n'est pas une raison....

Tirant alors son carnet, il lut le numro de la maison, l'inscrivit,
ainsi que le nom de la rue et s'loigna en murmurant:

--La vertu! ce n'est qu'un mot, a dit Caton; il faudra voir.... Je m'y
suis mal pris.

Le lendemain, il alla guetter Georgette, l'aborda sous prtexte de
s'informer si son sjour sous la porte cochre, aprs avoir reu
l'averse, ne lui avait pas caus un refroidissement et une
indisposition; puis s'extasiant sur sa fracheur et sa belle mine de
sant, il reconnut en riant l'inutilit de sa question; il revint alors
sur sa propre justification.

--Vous m'avez bien mal jug, lui dit-il, et malgr la dfense de la
jeune fille, il l'accompagna jusqu' sa porte en la faisant rire par
ses propos. Cette fois encore, elle opposa un refus formel  sa demande
de monter chez elle.

Plusieurs jours de suite, il fit les mmes et vaines tentatives et
Georgette le menaa mme de le signaler  des gardiens de la paix, s'il
persistait  l'accoster et  la suivre.

Le jour suivant, elle le trouva encore sur son chemin; elle tourna la
tte et passa sur le trottoir oppos; il excuta la mme volution et
aborda la jeune fille.

--Oh! monsieur, fit-elle, avec un mouvement d'humeur, je vous ai pri de
me laisser tranquille....

--Un seul mot, mademoiselle, et je vous jure de vous obir, si, aprs
m'avoir entendu, vous m'ordonnez encore de vous fuir.

--Quel mot, monsieur?

--Celui-ci: Je crois avoir eu le malheur de jouer avec vous  ce jeu
appel les propos discordants.

--Je ne comprends pas, monsieur.

--C'est prcisment cela, mademoiselle: vous ne m'avez jamais compris,
sans doute parce que je me suis mal expliqu. Je vous aime d'un amour
honnte; que dis-je, je vous aime! je vous adore, je ne pense qu' vous
jour et nuit; mais c'est pour le bon motif; ds le premier jour que j'ai
eu le bonheur de vous rencontrer, le jour o cette bienheureuse averse
m'a permis de causer longuement avec vous, ne vous ai-je pas dit que
vous me jugiez mal, que mes apparences vous donnaient, de moi, une
opinion fausse; que mes voeux taient de devenir l'poux fortun d'une
petite femme jolie comme vous, d'avoir des chrubins blonds et jolis
comme leur mre? Voil ce que je vous ai dit et ce que je pensais, voil
ce que je vous rpte avec encore plus d'ardeur et de conviction que le
premier jour, car maintenant je vous connais, je sais que vous tes une
honnte jeune fille, l'pouse que je cherche, ou plutt que je ne
cherche plus, puisque je l'ai trouve en vous.

Georgette, devenue grave, lui rpondit:

--En effet, monsieur, je n'avais pas compris et il m'tait difficile de
voir, dans les discours plaisants que vous me teniez, la pense que
vous venez de m'exprimer nettement.

Bengali voulut protester de sa sincrit, elle
l'interrompit:--Jusqu'ici, dit-elle, je ne vous avais pas pris au
srieux.

--Et aujourd'hui? s'cria le jeune homme.

--Aujourd'hui, monsieur, vous voyez que je ne ris pas de vos paroles.

--Alors, vous me permettez d'aller vous rendre mes visites?

--Non, monsieur.

--Des fiancs!

--Avant de se fiancer, il faut se connatre mieux que par quelques
rencontres dans la rue et quelques paroles changes. Ces rencontres et
ces paroles m'ont montr (bien  tort, je veux le croire) le coureur
d'aventures....

--Oh! mademoiselle....

--N'ai-je pas fait mes rserves? dit Georgette en souriant; Bengali
voulut parler:--Laissez-moi achever, dit-elle, et elle
poursuivit:--Quand nous serons fiancs, c'est que nous connatrons
bien nos caractres; alors....

Bengali l'interrompit:

--Mais... fiancs... on l'est quand on s'est promis de s'pouser, et,
quant  moi, je vous fais cette promesse.

--Moi, rpondit Georgette, j'attendrai pour vous faire la mienne.

--Qu'attendrez-vous? vous tes orpheline, libre.

--J'attendrai que la demande de ma main ait t adresse  ma marraine
qui me tient lieu de famille; cette demande, vous la lui ferez adresser
par votre seule parente, cette tante dont vous m'avez parl, aprs quoi
on me consultera et, alors seulement, j'accepterai peut-tre vos
visites, en prsence de ma marraine.

--Mais... dit Bengali, drout... faire demander votre main sans savoir
si vous m'aimez....

A ce moment, Georgette eut un mouvement d'effroi:--Monsieur Marocain!
s'cria-t-elle.

Et elle entra prcipitamment dans sa maison.

Bengali se retourna, aperut en effet Marocain qui s'tait arrt  la
vue du jeune couple et s'loigna aprs la disparition de la jeune fille.




IV

PISTACHE


Le portrait de Pistache n'avanait gure, ce dont se rjouissait
l'aspirant pharmacien  qui les absences de son artiste procuraient de
longues causeries avec mesdames Jujube mre et fille; la premire,
craignant toujours qu'il ne se lasst des inexactitudes ritres de son
mari et qu'il ne fint par laisser pour compte le portrait commenc, se
confondait en excuses, en regrets, en impatiences.

--Oh! oh! madame Jujubs, disait alors Pistache, avec un geste de
protestation; je vous en prie, ne parlez pas de a, vrai, vous me
feriez de la peine. Et si Athalie insistait dans le sens de sa
mre:--Mais au contraire, mademoiselle, rpliquait-il, j'ai tant de
plaisir  attendre dans votre socit, que a me donne une physionomie
que M. Jujubs attrape tout de suite. Dans les premiers temps il me
disait toujours: Souriez! souriez!... A prsent, ah! bien, il n'a pas
besoin de me demander a: je pense simplement  nos charmants entretiens
et a suffit pour que je garde ce sourire gracieux que M. Jujubs a si
bien attrap; aussi, il me dit toujours: C'est extraordinaire comme
votre physionomie reste aimable; je n'ai jamais eu un modle pareil 
vous....

Et les deux dames de s'extasier sur la gracieuset, la galanterie, le
caractre charmant de notre amoureux jeune homme.

Amoureux! c'est ce qu'elles ignoraient encore, car depuis un mois que le
futur pharmacien venait tous les jours, il n'avait pas os faire
connatre ses sentiments.

Et cependant, il ne manquait pas chaque samedi de venir prendre le th
de la Porte Chinoise aux petites rceptions de la famille Jujube et,
mme, on l'avait prsent  des dames qui lui avaient envoy des
invitations pour leurs soires: il avait polk et vals avec Athalie,
danses chres aux amants  qui elles permettent d'enlacer la taille de
l'objet ador et de le presser sur leur coeur.

Ces tendres manifestations, permises tant qu'elles restent silencieuses
et peuvent tre attribues  la vigueur du bras du cavalier et 
l'entranement du rythme musical, ne prennent leur vritable
signification que s'il y a des paroles sur la musique, et chacun sait la
difficult de la conversation entre un cavalier inexpriment et sa
danseuse; quand le premier a parl de la chaleur, du mouvement trop vif
ou trop lent des instrumentistes, du talent ou de l'insuffisance du
pianiste, si l'on danse au piano; quand il a demand  sa danseuse
quelle est telle danse qu'il lui dsigne; qu'il a fait remarquer, en
riant, tel vieux monsieur qui a un nez ridicule, tous les sujets 
causerie sont  peu prs puiss pour lui, et il ne lui reste plus qu'
reparler de la chaleur.

Il n'y a que deux genres de couples dont la conversation est
inpuisable, pendant toute la dure de la danse: les gens d'esprit et
les imbciles, surtout ces derniers, les neries tant bien plus
abondantes que les observations fines et les saillies spirituelles.

Voil pourquoi, chez Pistache et Athalie, les langues allaient autant
que les pieds; l'aspirant pharmacien parlait remdes, expliquait 
Athalie la cocane, l'antipyrine et leurs effets sur l'organisme humain.
Athalie lui demandait la diffrence qu'il y a entre le th des soires
et le th Chambard. Pistache lui rpondait que le premier constipe,
tandis que l'autre relche, sans purger  proprement parler, et il
arrivait tout naturellement  causer de son futur tablissement, une
excellente maison... malgr les spcialits sur lesquelles on gagne peu,
mais qu'on est forc de tenir, pour ne pas laisser aller les clients
chez des confrres o ils les trouveraient et  qui ils pourraient
conserver leur clientle. Il ajoutait qu'il attendait son concours au
diplme de pharmacien de premire classe, et l'obtention de ce diplme
pour entrer en possession de l'officine qu'il tait dispos  acheter.

Ici, l'allusion  ses dsirs arrivait aisment: il ne lui manquerait
plus qu'une jolie petite femme pour tenir la caisse; cette petite femme,
il la cherchait; il l'installerait, trs coquettement habille, au
comptoir, prs d'un globe d'eau minrale rose, dont le reflet
illuminerait les joues de la jolie caissire; il devenait, on le voit,
tout  fait potique. Il avait mme ajout, aprs un silence et des
regards loquents:--Une jolie petite femme... n'osant pas dire: comme
vous, il avait dit: dans votre genre.

Et jusqu' la fin de la soire et toute la nuit, Athalie se demanda si
c'tait une allusion  son adresse. Elle fit part  sa mre de ses
incertitudes et madame Jujube n'hsita pas  lui affirmer que l'allusion
tait claire et trahissait l'amour de Pistache. Devait-on encourager le
soupirant  se dclarer nettement? il fallait d'abord savoir s'il
conviendrait  Athalie pour mari et sa mre l'interrogea  ce sujet.

--Il me convient, oui; mais les autres aussi me convenaient; c'est moi
qui ne leur ai pas convenu....

--Des coureurs de dot, pas autre chose; s'ils avaient t rellement
amoureux, comme parat l'tre M. Pistache....

--Oh! il a l'air trs amoureux, mais il tient peut-tre aussi  la dot.

--Je le ferai causer  ce sujet, sur ses ides, en gnral... et avant
de le faire s'expliquer sur ses sentiments pour toi.

--C'est a, maman, et puis il faudrait savoir aussi, avant de le faire
parler, si papa voudrait.

Si papa consentirait! toute l'affaire tait l.--Parle-lui-en, maman,
dit Athalie.--Lui en parler... nettement... non, rpondit la mre, mais
en causant avec lui je mettrai la conversation sur le chapitre du
mariage; alors je prononcerai d'un air indiffrent le nom de M.
Pistache. Selon ce que dira ton pre, je verrai si je dois aborder la
question ou attendre, et le prparer peu  peu  l'ide de cette
alliance.

La bonne entra:--C'est mademoiselle Georgette, dit-elle, qui demande si
ces dames peuvent la recevoir.

Au nom de son amie, Athalie, sans attendre la rponse de sa mre,
s'tait lance vers la porte.

--Mais entrez donc! cria-t-elle avec effusion, est-ce que vous avez
besoin de permission? Et embrassant la jeune fille:--Vous tes toujours
la bienvenue ici. Oh! que je suis contente de vous voir.

--Chre amie! rpondit Georgette en lui sautant au cou.

--Nous avons parl de vous, l'autre jour,  propos de Monsieur Marocain,
que mon mari avait rencontr, dit madame Jujube en embrassant  son tour
Georgette.

--Monsieur Marocain me l'a dit, madame; il m'a mme rpt ce que M.
Jujubs lui avait dit des sentiments de cette chre Athalie pour moi;
j'ai les mmes pour elle, je vous assure.

Madame Jujube continua:--Il parat que vous avez beaucoup d'ouvrage.

--Beaucoup, madame, grce aux excellentes leons de M. Jujubs.

--Ah! vous lui devez une belle chandelle, dit l'pouse de l'artiste, qui
ne manquait jamais l'occasion de faire valoir l'importance toute
particulire des obligations qu'on devait  elle ou aux siens.

--Je lui suis trs reconnaissante, oui, madame.

--Et, tenez, je l'entends qui rentre; je vais lui dire que vous tes l,
il sera enchant de vous voir.

Madame Jujube sortit et, les deux jeunes filles restes seules, Athalie
fit asseoir Georgette prs d'elle, lui prit les mains:

--Y-a-t-il un temps que nous n'avons bavard! dit-elle; nous devons
avoir un tas de choses  nous dire.

--Moi, pas grand'chose, ma vie est si uniforme: mes sorties pour mon
travail, une visite par semaine  ma marraine, sauf elle, je ne vois
personne; c'est plutt  moi  vous demander du nouveau,  vous qui
voyez tant de monde.

--a, c'est vrai... et du beau monde; ma chre, nous ne connaissons que
des gens qui ont 20, 30, 40,000 livres de rente....

--De bonnes connaissances, a.

--Et tous sont nos amis.

--Ils vous trouveront un mari.

--Un mari! Oh! mais que je vous dise donc, ma chre, j'ai un soupirant.

--Bah! contez-moi donc cela.

Et Athalie, se rapprochant de son amie, lui conta ce que nous savons
relativement  Pistache.

--De tout ce que vous me dites de ce jeune homme, je conclus qu'il doit
vous rendre trs heureuse.

--Je le crois, il a l'air si bon; seulement conviendra-t-il  papa?
Voil.

--Pourquoi ne lui conviendrait-il pas? Il a une situation trs
convenable.

--Certainement, mais papa a des ides.... Enfin je vous tiendrai au
courant.

--Ah! j'y compte bien.

--Je vous le promets.

--J'ai dj pens au cadeau de noces que je vous ferais.

--A moi? un cadeau?

--Je veux vous peindre votre ventail de marie.

--Oh! chre amie, que c'est gentil  vous.

--Vous demanderez  votre pre la composition du sujet.

--C'est a! oh! quelle bonne ide! mais et vous... est-ce que vous
n'avez pas aussi un amoureux?

A cette question Georgette devint srieuse.

--Moi?... Non.... J'en ai eu un.--Georgette alors raconta les poursuites
de Bengali.

--Est-il gentil?

--Trs gentil et amusant au possible; il me disait des choses si drles
et qui me faisaient tant rire que je ne pouvais pas me fcher.

--Mais vous ne riez pas du tout, en me racontant a.... Est-ce que a
n'a pas dur?--Non, rpondit Georgette.

Et elle resta pensive.

--Qu'avez-vous donc? demanda Athalie; ma question parat vous avoir
attriste.

Georgette alors lui rapporta la scne dans laquelle Bengali lui avait
dclar la puret de ses intentions; le conseil qu'elle lui avait
donn, de les faire connatre  monsieur et  madame Marocain, conseil
dont il n'avait pas tenu compte; la jeune fille soupira et se
leva:--Adieu, dit-elle.

--Comment, adieu? fit Athalie; vous n'attendez pas mon pre? Maman l'a
prvenu, il va venir; je vais aller le chercher: tenez, le voici.

--Pas un mot de tout cela! dit Georgette.

--Soyez tranquille, c'est entre nous.

Jujube fit,  son ancienne lve, l'accueil affectueusement protecteur
qu'il rservait  ceux qu'il considrait comme ses infrieurs, et la
jeune fille, prtextant l'impossibilit de prolonger sa visite, se
retira aprs avoir fait  Athalie la promesse de revenir un jour o elle
serait moins presse.

Athalie resta rveuse.

C'tait l'heure de la pose de Pistache et, par extraordinaire, l'artiste
tait exact:

--Eh bien,  quoi penses-tu? demanda-t-il  sa fille; va  ton piano.

--Pauvre Georgette, se dit Athalie en sortant; bien sr elle me cache
un chagrin.

--Je viens, dit aussitt Jujube avec un sourire ddaigneux, de
rencontrer le sieur Quatpuces, ce savant de quatre sous.

--Ce mchant professeur de je ne sais quoi? ajouta madame Jujube.

--Oui, continua Jujube, ce monsieur  qui il faudrait des dots
princires. J'ai feint de ne pas le voir; mais il est venu  moi, la
main tendue... que je n'ai pas prise; je l'ai salu, m'excusant de ne
pouvoir m'arrter et je me suis loign, le laissant, tout dconcert,
regarder  l'aise un militaire qui s'tait arrt devant moi, la main 
son kpi.... Monsieur Quatpuces a d voir ce que je suis.... Et si j'ai
besoin de doter ma fille pour lui trouver un mari.

Madame Jujube saisit l'occasion:--Nous en trouverons, tant que nous en
voudrons, des gendres, dit-elle, et qui se croiraient suffisamment
honors de t'avoir comme beau-pre, mme sans dot.

--Parbleu! approuva Jujube.

--Ah! si nous voulions, nous n'avons pas  chercher bien loin..... j'en
connais un qui....

La bonne annona Pistache et il entra; il prsenta ses devoirs 
monsieur et madame Jujube, demanda des nouvelles de mademoiselle et fit,
de sa bien-aime, un tableau enthousiaste.

--Si vous voulez passer  l'atelier, dit le peintre, je vous suis;
arrangez votre cravate et vos cheveux, en m'attendant.

Pistache passa dans l'atelier.

--De qui voulais-tu parler? demanda Jujube.

--Eh! mais de ton modle, qui....

--L'apothicaire? interrompit brusquement le vaniteux personnage; il t'a
parl?...

--De rien du tout, rpondit vivement sa compagne intimide par le ton de
cette question; il n'a pas dit un seul mot....

--Eh bien alors?

--Je voulais dire seulement, que si on lui offrait....

--Oui, mais on ne lui offre pas.

Sur ce, le peintre alla rejoindre son modle et madame Jujube alla
raconter  sa fille ce qui s'tait pass.

--Encore un de manqu! dit Athalie avec humeur.

--Manqu, manqu!... Qu'est-ce qu'il y a de manqu?... Ton pre n'a
oppos aucun refus. Ce jeune homme ne nous a rien dit, en dfinitive.

--Positivement, non, non, mais j'ai bien compris... et toi-mme....

--Oui, je crois, mais enfin, s'il ne t'avait adress que de simples
galanteries?... Si tu t'tais mprise?... Qu'il parle, qu'il
s'explique....

--Qu'il s'explique.... Il est si timide!

--Je le ferai bien parler; du train dont va ton pre, le portrait durera
longtemps, et je trouverai bien l'occasion de dnouer la langue  ton
amoureux transi....

La sance termine, Jujube sortit pour aller montrer sa croix au salon
de peinture o il avait expos son propre portrait, laissant le tendre
pharmacien exprimer  madame Jujube son admiration pour le grand
artiste.

Athalie tait  son piano, et madame Jujube, seule avec Pistache,
entreprit immdiatement de le faire dclarer ses intentions.

Sa diplomatie n'eut pas  se heurter  de grandes difficults; il lui
suffit de parler au timide jeune homme de son prochain tablissement, de
l'impossibilit o il se trouverait bientt de rester garon, ajoutant
que l'ternel obstacle pour les jeunes gens  marier, c'tait leur
ambition des grosses dots.

--Oh! pas moi, madame, pas moi; un joli petit mnage o l'on s'aime
bien, c'est tout ce que je demande, et pas un sou avec.

--Vous avez bien raison, dit madame Jujube, l'argent ne fait pas le
bonheur.

--Oh! non, madame. tre heureux! voil le vrai bonheur; 'a toujours t
mon principe.

--Et c'est le bon, c'est la sagesse mme. Si les jeunes gens savaient 
quoi il s'exposent en voulant des dots; s'ils connaissaient les
exigences, les gots dpensiers de la femme qui leur a apport une dot:
100,000 francs par exemple, a fait 4,000 francs de rente, mettons
4,500, et elles en dpensent 7 ou 8,000 mille en bijoux et en toilettes.

--Oh! c'est bien vrai, madame; ce que je voudrais, par exemple, c'est
une famille o je serais fier d'entrer....

--Oui, dont le pre serait clbre.

--C'est a; un artiste, un....

--Un artiste, avoir un beau-pre artiste et une femme artiste aussi.

--Oh! oui, madame.

--Eh bien, avez-vous dans vos connaissances?...

--Oh! certainement que j'ai a, s'cria Pistache.

--Et... connaissez-vous assez ses parents pour esprer?

--Beaucoup, madame, beaucoup....

--Eh bien, alors?

--C'est que... peut-tre aussi, veulent-ils beaucoup de fortune....

--Mais avec un bon tablissement, on peut faire fortune... je sais bien,
quant  moi, que je n'aurais jamais pour ma fille de ces exigences
d'argent....

--Oh! madame, que vous me faites de plaisir....

Et, aprs quelques hsitations bientt dtruites par madame Jujube,
Pistache finit par ouvrir son coeur et demander s'il pouvait esprer que
ses voeux seraient accueillis.

--Par ma fille et par moi, n'en doutez pas, rpondit la mre.

--Et... monsieur Jujubs... pensez-vous que lui aussi?...

--Ah! avec mon mari, ce sera plus difficile, mais d'ici le jour o votre
portrait sera termin, nous avons du temps; quant  prsent, ne lui
dites pas un mot de vos intentions... laissez-nous faire et bornez-vous
 gagner ses bonnes grces; il est trs accessible  la flatterie, ne
craignez pas de le flatter; qu'il vous prenne en affection, cela rendra
ma tche plus facile.

--Soyez tranquille, madame; je vais lui en donner, de l'encensoir.

Et le bon Pistache sortit, plein d'espoir.

Madame Jujube courut retrouver Athalie.

--Eh bien, dit-elle, il s'est dclar; il ne veut que toi, sans un sou
de dot.

--Enfin! s'cria Athalie avec joie, en voil donc un! Puis avec
crainte:--Mais c'est papa, maintenant.

--Ne t'inquite pas, ma fille, nous arriverons  le dcider; laisse-moi
faire.




V

MAROCAIN LE TERRIBLE


Nous avons fait connaissance avec M. Marocain, le commanditaire
d'entreprises industrielles et artistiques, l'homme nerveux; Marocain le
terrible, que, seule, une offre de rparation par les armes calme
immdiatement, ainsi qu'on l'a vu dans son altercation avec Bengali 
qui, depuis ce jour, il avait gard une dent. Quant  sa femme, madame
Marocain, nous savons qu'elle est la marraine de Georgette; mais nous ne
la connaissons pas encore. Pntrons dans l'appartement de ce couple si
diffrent du prcepte de la chanson: Il faut des poux assortis, dans
les liens du mariage.--Rien, en effet, de moins bien assorti que ces
deux tres destins  vivre toujours ensemble, car l'incompatibilit
d'humeur n'est pas un cas suffisant de divorce; madame Marocain, douce
et rsigne, ne le demanderait d'ailleurs jamais et, quant au mari,
outre qu'il est trs amoureux de sa femme, il peut, avec elle, donner
libre cours  son humeur grincheuse et  ses emportements, supports
sans protestation et sans plainte, sauf toutefois  propos des scnes de
jalousie, l'honnte femme se rveillant au moindre soupon sur son
inattaquable vertu; mais son ferme langage en pareille occasion ne
pouvant que rassurer Marocain, il le tolrait tout en feignant de n'tre
pas convaincu.

L'irritabilit naturelle de celui qu'on qualifiait en gnral de vilain
monsieur s'tait aggrave de sa situation rcente de commanditaire.
Sduit par l'exemple d'un de ses amis dont des commandites heureuses
avaient dcupl la fortune, il avait vendu ses titres de rentes et
autres valeurs mobilires qui ne lui rapportaient que de 3  4 pour
100, convaincu que, comme son ami, il grossirait beaucoup son avoir en
plaant ses fonds dans des entreprises; malheureusement toutes n'avaient
pas russi et il avait bu des bouillons moins rconfortants que ceux des
tablissements Duval; de l son tat nerveux dont nous avons vu un
chantillon le jour de l'averse.

Au moment o nous pntrons sous le toit conjugal, Marocain est plus
nerveux que jamais; il a commandit de 50,000 francs le directeur d'un
nouveau thtre: le _Thtre Rigolo_, qui ouvre ses portes dans quelques
jours avec une pice ayant pour titre: _Le veuf  l'huile_, et,
proccup des destines de l'entreprise, il passe tour  tour des plus
grandes esprances aux plus sombres apprhensions.

--Le directeur, ce polisson, dit-il, qui me laisse assister aux
rptitions, parce que c'est mon droit crit dans le trait, et qui ne
me permet pas de dire mon avis sur la pice: j'ai des mots trs drles 
mettre dans la pice, il les refuse; il m'empche de donner des
conseils aux acteurs; je soumets mes ides sur les costumes, il m'impose
silence.... Et ouvrir un thtre par une chaleur pareille! ajouta-t-il.
Je ne voulais pas, il m'a envoy coucher.... Il s'en fiche... c'est mon
argent.... Et dire que jusqu' prsent il a plu! a n'arrive qu' moi,
ces choses-l; la pluie a fini aprs le grand orage qui m'a fait faire
la connaissance de ce monsieur Bengali... lequel, par la mme occasion,
a fait celle de ta filleule.

Et Marocain revint sur sa rencontre de la veille, avec force
commentaires malveillants, rappela la fuite de la jeune fille en
l'apercevant et persista dans sa conviction qu'il y avait l une
intrigue d'amour.

--Je rponds de la vertu de Georgette comme de la mienne, dit madame
Marocain; ce jeune homme a pu la rencontrer, lui adresser quelques
paroles, sans que pour cela....

--Ta, ta, ta, ta! rpondit notre bourru.

--J'ai crit  Georgette de venir me parler, ajouta madame Marocain; une
explication est ncessaire.

Georgette entra  ce moment et, voyant Marocain bondir  sa vue:--Qu'y
a-t-il donc? demanda-t-elle.

--Ce qu'il y a? fit l'aimable homme, avec un sourire ou plutt avec une
grimace ironique, ce qu'il y a!... Regardez-moi cet air d'innocence...
cette figure de sainte Nitouche.

Et comme Georgette le regardait avec stupfaction, il continua:--J'tais
en train de parler  madame ta marraine... de ma rencontre d'hier au
soir. Puis, s'adressant  sa femme:--Vous voyez! elle feint d'ignorer de
quoi je parle.... Et, s'avanant sur Georgette:--Ce jeune homme avec qui
vous faisiez route, ce monsieur Bengali! Ce n'est pas vrai, hein? Je me
suis tromp?

--Mais, pas du tout, rpondit-elle, c'est trs vrai....

--Elle l'avoue cyniquement! s'cria Marocain.

--Quand je ne dis rien, je suis une sainte Nitouche; quand j'avoue, je
suis cynique; je ne sais comment faire, rpondit Georgette. Je vais
vous expliquer....

--Quelle explication? hurla notre homme. Ai-je vu ou n'ai-je pas vu?

--Mais, mon ami, laisse-la s'expliquer, dit doucement madame Marocain.

--Oh! elle trouvera une explication; les femmes vous expliqueront tout
ce que vous voudrez; allons, va, explique!...

--Mais, c'est bien simple, dit la jeune fille; depuis le jour de ce
grand orage, o ce monsieur, que je n'avais jamais vu, a voulu
absolument m'abriter sous son parapluie....

--Jusque chez toi, interrompit Marocain.

--Jusqu' la porte de ma maison, oui; jusque chez moi, non....

Et Georgette raconta dans ses moindres dtails l'aventure que l'on
connat.--Depuis ce jour, ajouta-t-elle, ce monsieur vient me guetter,
me poursuit de ses galanteries....

--Il fallait le signaler aux agents; ils t'auraient dbarrass de lui.

--C'et t un scandale, je n'ai pas os; je l'en ai menac chaque fois.
Alors, il me rpondait un tas de folies qui me faisaient rire.... Et
aller dire aux agents: Arrtez ce monsieur; il ne m'a rien dit de
malhonnte ni d'inconvenant, mais il me fait rire; on n'arrte pas les
gens parce qu'ils font rire.

--C'est un polisson! un de ces farceurs qui devraient tre chasss 
coups de pied dans le derrire.

--Je ne pouvais pourtant pas, moi demoiselle... dit en riant
Georgette....

--Elle rit! elle ose rire! vocifra notre porc-pic.

--C'tait  vous de le faire hier au soir, ajouta Georgette, puisque
vous tiez l.

L'invitation  donner son pied au derrire  Bengali calma l'homme
terrible.

--D'ailleurs, ajouta la jeune fille, ce qu'il me disait au moment de
votre arrive ne mritait pas pareil traitement. Georgette, alors,
rpta le langage que lui avait tenu son amoureux et le conseil qu'elle
lui avait donn d'exprimer ses intentions  madame Marocain sa marraine.

--Tu as bien fait, ma chre enfant, dit celle-ci.

--Le truc du bon motif! s'cria Marocain, je le connais celui-l.

--Mais, mon ami, rpliqua sa femme, ne condamne pas ce jeune homme avant
d'tre sr.

--Bon! bon! je veux bien, mais qu'il vienne nous adresser sa demande,
nous l'attendons de pied ferme, et nous l'attendrons longtemps.

--Je ne crois pas, rpliqua Georgette: ce jeune homme avait l'air
sincre, il tait trs mu....

--mu!... Parbleu! moi aussi, j'tais mu... dans le temps... et ce que
je rigolais quand j'avais fait gober mon motion  une petite dinde....
Tu as gob son motion, toi... tu es toque de lui.

Georgette balbutia une protestation timide contre le mot toque, suivie
de quelques mots d'apprciation des sentiments de coeur du jeune homme,
sous ses dehors d'insouciante gaiet, et ce, aux rires ironiques de
l'incrdule Marocain, convaincu que le cens prtendant  la main de
Georgette se bornerait  continuer ses obsessions.

--Alors, rpondit madame Marocain, il se lassera des rigueurs de
Georgette et ira chercher fortune ailleurs.

--S'il voulait rellement pouser Georgette, il serait dj venu nous
dclarer ses intentions.

--Mais, dit la jeune fille, il n'y a pas de temps de perdu; c'est hier
au soir qu'il me les a fait connatre et il n'est pas deux heures.

Marocain exprimait sa volont de faire changer de domicile  Georgette
pour drouter le sducteur, lorsqu'une lettre apporte par la bonne vint
le mettre en belle humeur.

Cette lettre tait du directeur du Thtre Rigolo et lui annonait que
la rptition gnrale du _Veuf  l'huile_, devant plusieurs
journalistes, avait eu lieu, que cette pice avait provoqu un fou rire
et que de l'aveu des critiques, le thtre ouvrirait par un grand
succs.

--Tu vois bien, mon ami, dit madame Marocain; je te le disais: tu as
assist  toutes les rptitions, tu es blas sur la pice, hors d'tat
de la juger.

Le commanditaire, rassur, presque aimable, convint que la forte somme
engage par lui dans la nouvelle entreprise thtrale le rendait
nerveux, incapable de voir aussi juste que des personnes
dsintresses... il avoua mme: et plus comptentes que moi.

--Et puis nous serons l pour applaudir, dit Georgette, car vous
m'emmnerez, n'est-ce pas?

--Comment, si je t'emmnerai! mais tu seras avec nous, dans la plus
belle loge de face.... Et puis je dois avoir quarante places pour des
amis qui claqueront ferme.... Allons, allons, a ira bien.. Qu'est-ce
que je disais donc quand cette lettre est arrive?

--Vous me disiez de donner cong de mon logement.

--Ah! oui... pas tout de suite; attendons. Si ce jeune homme vient,
comme je l'espre, cette prcaution sera inutile; et s'il te convient
pour mari, si malgr ses excentricits de jeunesse c'est un honnte
garon, si sa position.... Enfin nous verrons....

Madame Marocain, le voyant arriv  l'tat d'esprit dsirable pour le
faire adhrer  un projet conu par elle et sa filleule, dit, en
embrassant celle-ci:--Pauvre mignonne qui arrivait si contente, si
heureuse, et monsieur mon mari, si bon au fond, lui cause une
pouvante....

--Ah! oui, une pouvante, rpondit notre butor, sur le ton de la
plaisanterie, en voil une, facile  pouvanter!...

Et il se mit  rire aux clats.

Madame Marocain saisit ce nouveau prtexte  flatterie:--Tu pouvantes
les hommes,  plus forte raison une pauvre fillette.

Et Marocain de redoubler de rire:

--A la bonne heure, dit alors sa femme, si tu tais toujours comme
cela....

--J'ai mes moments... j'en ai... d'autres... comme tout le monde.

--Oui, mais ces autres-l!... C'est tout  coup, chez toi, une fuse,
une soupe au lait.

--Moi, dit Georgette, qui venais vous annoncer qu'on serait bien heureux
de vous avoir, vous et ma marraine,  une noce....

--Une noce? demanda d'un air aimable le petit tyran.

--Une trs jolie noce, et on m'avait charge de m'assurer, avec
prcaution, si on pourrait venir vous inviter avec la certitude de
russir  vous faire accepter l'invitation.

--Si ce sont des gens que je connais....

--Vous les connaissez beaucoup: monsieur et madame Blanquette.

--Les Blanquette!... Ils marient leur fille?

--Dans huit jours... et elle voudrait bien m'avoir pour demoiselle
d'honneur.... Je n'ai pas voulu promettre sans vous consulter... parce
que, si a vous avait contrari le moins du monde....

Et voil comment on domptait la bte froce.

Tout marcha donc au gr des deux dompteuses; Marocain alla mme au
devant du dsir de la marraine en l'engageant  offrir  sa filleule une
jolie toilette blanche de circonstance; toutes deux sautrent au cou de
Marocain que la pense d'un bon dner et les flatteries  son adresse
avaient rendu tout  fait charmant, et il dclara nettement que les
Blanquette pouvaient en toute assurance lui faire leur invitation.




VI

OUVERTURE DU THTRE RIGOLO


L'annonce, sur les colonnes Morice et dans les journaux, de l'ouverture
du thtre au nom joyeux et de la pice au titre allchant qui devait
l'inaugurer, ne pouvait laisser indiffrents Bengali et ses compagnons
de plaisirs; et, malgr une chaleur  vendre le beurre en bouteilles,
ils s'taient mis d'accord pour aller tous ensemble  la premire
reprsentation du _Veuf  l'huile_, et ils avaient lou six fauteuils de
balcon, premier rang, se suivant sans interruption.

Le nouveau thtre tait un ancien caf-concert transform en salle de
spectacle, par adjonction de deux galeries, d'un balcon et de quelques
loges, thtre de quartier vu sa situation excentrique; ce quartier, du
reste, ne pouvait fournir un public de _high life_ et on s'en apercevait,
ds en entrant dans la salle, aux nombreuses casquettes et aux cravates
rouges ou vert-pomme qui l'maillaient, mles aux chapeaux du Temple
des dames, mme aux simples bonnets et, par-dessus tout, au bruit des
conversations, des interpellations et des appels  longue distance,
entre spectateurs reconnaissant des amis; tout cela dans une temprature
d'thiopie et un grouillement de visages en sueur, continuellement
essuys par des mouchoirs de poche ou des manches de paletot.

Dans la confusion des voix, on distinguait les rflexions de
circonstance, changes du paradis au parterre et rciproquement:

--Trs chic, ce thtre-l!

--Y a du velours.

--Et de l'or.

--Et le _Veuf  l'huile_, a doit tre rien rigolboche.

--Qu'est-ce que a peut tre qu'un veuf  l'huile?

--Un veuf  l'huile? a doit tre un vieux veuf bien conserv.

--Dans l'huile?

--Dam! y a bien les sardines.

Et tout le monde de rire.

--Les sardines! Espce de serin!

--Eh ben, qu'est-ce que c'est, toi?

--Va donc t'asseoir sur ma veste, et prends garde de casser ma pipe.

--Mais dis donc ce que c'est, toi, puisque t'es si malin.

_Autre voix_.--Moi je parie que je sais ce que c'est que le veuf 
l'huile.

_Tout le monde_.--Ah! ah!... dis-le.

--Eh ben, c'est le contraire d'un cornichon, parce que le cornichon est
au vinaigre.

On conspue l'auteur de cette explication.

--Ferme donc ta bote  btises! crie l'un.

--Tiens, tu m'affliges, comme le grenadier de la chanson, dit un autre.

_Troisime voix_.--Vous tes tous des melons; v'la ce que c'est: c'est
pas le veuf en personne; simplement qu'il a fait faire son portrait 
l'huile.

Cette nouvelle explication est accueillie par des hues unanimes.

--Tu ferais bien mieux de nous payer des rafrachissements que de dire
des choses btes comme tes pieds, crie un ami du propinant.

--Oui, oui, approuve en choeur toute la socit altre.

--On crve de soif, disent les uns.

--N'y a donc pas de limonadier? demande un autre.

Ici, le choeur, sur le rythme des lampions:--Le garon! le garon!

Le silence se fit tout  coup; c'tait l'arrive de Bengali et de ses
amis, au balcon, qui produisait son effet.

--Des messieurs de la haute, murmurait-on.

--Ils ont des gants, observaient les uns.

--Et des lorgnettes, ajoutaient les autres.

--a doit tre des Russes, affirma un physionomiste; et l'opinion ayant
circul, de nombreuses voix crirent:--Vive la Russie!

Bengali et sa socit salurent gracieusement en mettant la main sur
leur coeur, ce qui prouva que le physionomiste avait devin, et les
cris: Vive la Russie! de redoubler.

--Demandez: vin, bire, cognac, sucre d'orge  l'absinthe! cria un
garon limonadier qui entrait en ce moment.

Des bravos retentirent de toutes parts, accompagns des ordres:

--Garon, quatre verres!--Garon, deux cognacs!--Garon, cinq bocks!

--Des bons chaussons! ajouta le garon.

--Trois chaussons! crirent des voix.

Pas de confusion sur le mot chausson. Un grammairien fantaisiste l'a
dfini: objet de lisire ou de pte ferme, contenant des pieds ou des
pommes.--Les chaussons dont il s'agit ici contenaient des pommes.

Les plus presss soulags par l'absorption des liquides, et un silence
relatif s'tant produit, Bengali se leva et cria d'une voix
retentissante:

--Garon! six sucres d'orge  l'absinthe.

Et quand on vit les six sucres d'orge sucs par les six bouches amies,
ce fut un enthousiasme tenant du dlire, et toute la salle de crier:
L'Hyme russe! l'Hyme russe!

--Mais les musiciens n'y sont pas! cria un spectateur; chantons la
_Marseillaise_.

Et tout le monde entonna la _Marseillaise_ aux acclamations de Bengali
et de ses compagnons, debout et la main sur le coeur. Un oeil parut 
chacun des trous du rideau, dont l'agitation trahissait la prsence des
comdiens impatients de voir les Russes et, tous ne pouvant pas mettre
leur oeil au trou, les empchs soulevaient les coins du rideau et
montraient leurs ttes curieuses.

Marocain, plac dans une baignoire de face, sous le balcon o taient
les spectateurs, cause de cet enthousiasme, et qu'il ne pouvait pas
voir, Marocain de se rjouir de l'heureux incident qui devait assurer le
succs du _Veuf  l'huile_; et quand les quatre musiciens composant
l'orchestre parurent  leur place, il s'associa de tous ses poumons au
cri, de nouveau pouss: L'Hyme russe! l'Hyme russe!

Les artistes, qui ne connaissaient pas ce chant national, jourent _God
Save the Queen_, aux applaudissements des spectateurs qui avaient pris
cet air anglais pour l'air russe. Ceux du parterre, tourns vers les
prtendus Russes, les acclamaient, battaient des mains, faisaient un
tapage assourdissant.

Les petits coups prcipits, frapps derrire le rideau pour avertir les
musiciens de se tenir prts aux trois coups officiels, ce signal
n'arrta pas les acclamations des amis de la Russie.

--Silence! dans la fosse commune! cria un amateur de chaussons, en
essuyant  ses cheveux ses doigts pleins de marmelade de pomme; on va
commencer.

On frappa les trois coups, l'orchestre joua l'ouverture et le rideau se
leva.

Marocain tait haletant et avoua  sa femme et  Georgette qu'il avait
le trac; puis remarquant une place vide  l'orchestre:--Je vais la
prendre, dit-il; je serai mieux pour chauffer la pice et encourager les
artistes.

Il quitta la loge et alla s'asseoir  la stalle vacante:--Cette place
est celle d'un monsieur qui va rentrer et il m'a pri de la lui garder,
dit le voisin de stalle.

--On ne retient pas de place, rpondit-il; celle-ci est inoccupe, je
la prends.

--Vous vous arrangerez avec son propritaire, rpliqua le gardien de la
place.

--C'est tout arrang, fit le commanditaire, et il s'installa dans la
stalle au moment o le rideau se levait.

--Oh! une ide, dit  demi-voix Bengali  ses amis; nous ferons les mots
continus.

Les amis approuvrent en touffant le rire qui les gagnait  la pense
de cette scie pendant la pice.

Le thtre reprsentait un petit salon modestement meubl; il fait nuit.
Entre avec prcaution, par une porte latrale, une vieille femme portant
une lampe allume.

--Je crois, dit-elle, que mon savoyard de matre s'est dcid  taper
de l'oeil; foi de veuve Tubreux qui est mon nom, j'en ai attrap une
courbature dans la gorge, de lui lire les journaux. (On entend sonner
deux heures.) Deux heures du matin; vous croyez qu'il n'est pas  tuer,
ce ravag-l, de ne pas vouloir que les autres dorment, parce qu'il ne
peut plus dormir? ni que les autres mangent, parce qu'il n'a pas
d'apptit et qu'il est condamn  l'huile de foie de morue?

Dsappointement des spectateurs, rumeur dans la salle.

--Ah!... C'est pour a que a s'appelle le _Veuf  l'huile_....

--C'est idiot!

--C'est imbcile.

--On se fiche de nous.

--Laissez continuer! s'cria Marocain. Puis s'adressant 
l'actrice:--Continuez, madame! dit-il.

Et la mre Tubreux continua:

--Et a n'a que 42 ans; voil o mne la noce... et encore il y a noce
et noce. Ainsi moi, par exemple....

Ici un rire gnral.

Marocain, voulant chauffer le premier succs, se tord avec des clats
joyeux,  croire qu'il allait suffoquer.

--Attention aux mots continus, dit Bengali  ses compagnons; je
commencerai.

La mre Tubreux, qui a cru devoir saluer le public, reprend la suite de
son monologue:--Eh bien, moi, a ne m'empche pas d'tre bien conserve,
j'espre?

--De bottes, dit Bengali  haute voix. Et nos farceurs continuant, le
public stupfait entendit:

--De bottes--anique--olas Flamel--odrame de Denneri--de veau--aux
petits pois--lon--comme le bras.

Bengali fit signe d'arrter ici la srie; le public se dit:--C'est du
russe; ils parlent en russe.

Et la pice continua:

_La mre Tubreux_.--Avec a qu'il prend des pilules trs chauffantes
qui lui donnent une constipation!

Rumeurs et protestations dans la salle: Oh! oh! oh!

--Charge-le d'huile! crie une voix.

--Mets-le  l'huile de ricin, ajoute une autre.

Et toute la salle de rire.

--Silence! hurle Marocain furieux.

La chaleur allant toujours croissant, les dames, peu  peu, retirent les
unes leur chapeau, les autres leur bonnet et les suspendent  l'toffe
de la rampe  l'aide d'pingles.

La mre Tubreux continuait, lorsqu'une altercation se produisit dans la
salle; c'tait le titulaire de la place occupe par Marocain qui la lui
rclamait.

--Hein! quoi, dit celui-ci avec humeur, vous troublez le spectacle.

--C'est vous qui le troublez; je vous rclame ma place, voil tout.

Marocain ne rpondit pas et se remit  couter la pice.

Le rclamant lui frappa sur l'paule:--Vous n'entendez donc pas ce que
je vous dis? Vous avez ma place, je la veux.

Marocain refuse de la rendre.--Altercation; gifle retentissante
applique  Marocain:--A bas la claque! crie un loustic, et le public
de rire. Tout le monde est lev et la mre Tubreux attend que l'motion
soit calme.

Un agent arrive et expulse le gifleur.

Marocain, alors, de rouler des yeux effrayants et de crier d'une voix
terrible:

--Eh bien, a m'est gal! je la garde! et il se rassit  la place
rclame.

--C'est a, gardez-la, cria le public mis en belle humeur.

Pendant cette scne, nos six farceurs avaient remarqu l'exposition  la
galerie des chapeaux et des bonnets, et, aprs avoir chuchot entr'eux,
Bengali tait sorti, puis tait rentr aprs une courte absence.

La mre Tubreux avait repris son monologue, le public coutait la pice
et la bande joyeuse profita de l'attention gnrale pour excuter le
plan conu par Bengali et qui tait celui-ci: les dames s'tant allges
de leurs coiffures pour avoir moins chaud  la tte, nos farceurs
s'allgrent de leurs chaussures pour avoir moins chaud aux pieds, et
bientt on vit pendre au balcon six paires de bottes accroches  la
rampe du balcon par les tirants  l'aide des pingles que Bengali
s'tait procures pendant sa sortie.--Seconde srie des mots continus,
dit-il  voix basse, attention.

La mre Tubreux continuait toujours:

--Si a n'tait pas qu'il est riche et qu'il me couchera sur son
testament....

Bengali continua sur: _ment_: Comme un arracheur de dents.

Et les autres de continuer sur la syllabe _dent_:--seur de corde--
puits--trs profond--de culottes.

--Ah! assez! cria Marocain avec colre.

Et tout le monde, se retournant vers les interrupteurs, de jeter un cri
de surprise  l'aspect de l'talage de cordonnerie. Marocain bondit  la
vue de Bengali.

--C'est des Russes, dit un des spectateurs; il parat que a se fait
dans leur pays quand on a trop chaud.

--a des Russes! hurle Marocain; je les connais, ce sont des faiseurs de
farces; ils sont venus ici pour se fiche de nous.

Des clameurs, alors, accueillirent cette rvlation; des menaces aux
faux Russes se firent entendre, des poings se tendirent vers la galerie;
Bengali et les siens, devinant qu'un mauvais parti leur tait rserv,
dcrochrent vivement leurs bottes et disparurent.




VII

GEORGETTE SOUSTRAITE A BENGALI


Il est  peu prs inutile de dire que les bonnes dispositions de
Marocain  accueillir le candidat  la main de Georgette, s'il venait 
exposer sa demande, ne rsistrent pas  la chute de _Veuf  l'huile_
qu'il attribuait  Bengali.

Le lendemain mme de cette soire dsastreuse, le changement de domicile
de la jeune fille tait un fait accompli. On paya le terme prs
d'cheoir, le cong n'ayant pas t donn  temps; pour le terme
suivant, on en consigna le prix en garantie de la non location possible;
le modeste mobilier de la jeune locataire fut enlev en quelques heures
par un commissionnaire, sur une charrette  bras, et le lendemain et
jours suivants l'obstin amoureux guetta vainement la sortie et la
rentre de celle qui en tait arrive  occuper toutes ses penses; car
madame Marocain s'tait trompe: les rigueurs de sa filleule, loin de
dcourager Bengali, avaient eu un rsultat contraire. Habitu aux
conqutes faciles des dames qui acceptent sans faon le bras et le
parapluie d'un inconnu, la rsistance ferme et persistante de la jeune
fille  ses tentatives pour pntrer chez elle, ses refus ritrs
d'accepter les rendez-vous qu'il lui demandait pour loigner d'elle la
crainte des rflexions de son concierge et de ses voisins; les menaces
de Georgette de demander protection aux gardiens de la paix et de la
morale publique; sa volont, enfin, qu'il croyait irrvocable, de ne pas
cder  ses dsirs, tout cela n'avait fait qu'accrotre la passion de
notre Don Juan du parapluie, pour la premire fois en face d'une vertu
solide.

tonn de ne plus rencontrer Georgette:

--Elle est peut-tre malade, se dit-il. Et, pour en avoir le coeur net,
il se dcida  se renseigner auprs du concierge, sans laisser prise aux
suppositions malveillantes du prpos au cordon.

--Je suis, lui dit-il, fabricant d'ventails; je donne des travaux  une
demoiselle qui demeure ici, mademoiselle Georgette; je lui ai confi....

Le concierge l'interrompit:

--Elle n'y demeure plus! rpondit-il.

--Elle n'y... fit Bengali dsappoint.

--Elle est dmnage depuis quatre jours....

--Ah! alors, donnez-moi sa nouvelle adresse.

--Je ne l'ai pas; cette demoiselle est partie sans la laisser.

Et, sitt dans la rue, notre amoureux, dont les menus soucis de la vie
n'avaient jamais altr la gat, resta tout rveur; puis secouant enfin
la tristesse qu'il sentait l'envahir:

--Ah! c'est trop bte, dit-il, une de perdue, dix de retrouves.

--Tiens! Monsieur Bengali, dit une voix.

Le sducteur du regarda qui l'interpellait; c'tait Pistache.

--Eh! c'est mon ami le pharmacien! s'cria Bengali. Puis, comme frapp
d'un souvenir:--Oh! sapristi! dit-il, vous me rappelez cette soire chez
votre peintre.... Est-ce que madame Jujubs tourne toujours son moulin 
caf?

Pistache se mit  rire:--Ah! ah! ah! farceur! C'est gal, elle tait
mauvaise, celle-l.

--Comment, j'ai annonc que ce tour-l tait une surprise; on
m'attendait, je ne suis pas revenu, tout le monde a t surpris.... Si
j'tais revenu, il n'y aurait pas eu de surprise, a n'aurait pas t
drle.

Et Pistache de rire de plus belle....

--Tout le monde tait furieux, n'est-ce pas? demanda notre
mystificateur.

--D'abord, oui, quand votre tante est venue annoncer qu'elle venait de
vous voir avec....

--Ma tante Pidevache est venue?

--Un instant aprs votre dpart, oui; alors, elle a expliqu que vous
aimiez  faire un tas de blagues comme a, mais que vous tiez un
honnte garon, qu'elle aimait beaucoup et  qui elle donnerait une
belle dot en mariage, sans compter que vous serez son seul hritier.
Alors, la famille Jujubs, qui n'tait pas contente, par rapport aux
dames  qui vous avez fait tenir des bougies....

Et,  ce souvenir, Pistache pouffa de rire.

--Pendant que vous jouiez du cor de chasse?

--Oui, pendant que.... Ah! ah! ah!... satan farceur.... Je n'en pouvais
plus  force de souffler.... Ah! ah! ah! alors monsieur et madame
Jujubs se sont mis  rire en disant que c'tait une simple plaisanterie
de jeune homme et on a beaucoup engag madame votre tante  vous amener;
elle ne vous l'a pas dit?

--Je ne l'ai pas vue depuis ce jour-l... et c'est vous qui
m'apprenez.... Je ne savais mme pas qu'elle connaissait la famille de
votre adore. Au fait, et vos amours?

--Ils vont trs bien... trs bien.

--Tant mieux.... Vous m'inviterez  la noce?

--Comment!... Garon d'honneur, si vous voulez.

--Si je veux!... Ah! je vous crois.... A quand le mariage?

--Ah!... le mariage... je ne sais pas encore.

--Le jour n'est pas fix?

--Non... parce que je vais vous dire: la demande n'est pas encore
faite....

--Sauf cela, rien ne manque.

--Voil tout.

--C'est peu de chose; la jeune fille vous aime?

--Je le pense.

--Elle ne vous l'a pas dit?

--Je ne le lui ai pas demand.

--Pourquoi?... Vous ne trouvez pas la phrase?

--Si... oh! si... oh! la phrase, je la trouve bien.

--Oui, c'est ce qu'il faut mettre dedans, que vous ne trouvez pas.
Enfin,  ce dtail prs, tout cela me parat tre en trs bon chemin.

--N'est-ce pas? D'autant plus que la mre, madame Jujubs,  qui j'ai
dit mes intentions, est tout  fait pour moi.

--Alors, a y est.

--Oui, a ne dpend plus que du pre.

--C'est quelque chose, mais enfin votre situation est excellente....
Allons faire une partie de billard, je vous en rends vingt de cinquante.

--Je ne peux pas, je vais en ce moment poser pour mon portrait....

--Alors, il ne faut que ce soit l'artiste qui pose.

--Oh! il n'y a pas de danger; je l'attends toujours une heure et souvent
il ne vient pas du tout.

--Diable! mais vous aurez des cheveux blancs quand votre portrait sera
fini.

--Oh! que M. Jujubs soit en retard ou qu'il ne vienne pas du tout, a
m'est gal, et mme j'aime mieux a, pour tre avec Athalie.

--C'est assez malin de votre part, et je comprends maintenant pourquoi
vos affaires sont si avances.

--Certainement, il n'y a plus que le pre.

--Qu'il donne son consentement et crac! allons-y!

--Voil!... Dites donc?

--Quoi, cher ami?

--Vous ne savez pas ce que vous devriez faire?

--Je le sais si rarement....

--Et bien, vous devriez venir avec moi, voir mon portrait: vous me direz
si c'est frappant.... Je le crois.... Et puis on sera enchant de vous
voir, chez monsieur Jujubs.

--Vous croyez?

--J'en suis sr!

--Aprs tout, c'est possible, dit Bengali; ils connaissent ma tante....
C'est une bonne cliente, car tous les portraits d'elle dont j'ignorais
l'auteur....

--Allons, venez! ajouta Pistache, en passant son bras sous celui de son
ami. Et tous les deux arrivrent chez l'artiste qui, par
extraordinaire, tait en avance et prparait sa palette. Il alla 
Bengali, le sourire aux lvres et la main tendue:--Ah! vous voil donc,
faiseur de surprises!

--Voyez-vous, fit Pistache, je vous l'avais bien dit qu'on n'tait pas
fch contre vous.

--Fchs! nous? s'cria Jujube; est-ce que les artistes se fchent pour
une plaisanterie spirituelle? C'est bon pour des bourgeois, de se fcher
en pareil cas.

Et Jujube serra de nouveau la main de Bengali stupfait par cet accs de
politesse foudroyante.

--Je vais prvenir ma femme et ma fille de votre bonne visite, dit
l'artiste.

Et il disparut un moment:

--Vous direz du bien de moi, n'est-ce pas? supplia Pistache ds qu'il
fut seul avec son ami.

--Comptez sur moi, rpondit celui-ci.

--Et puis, n'oubliez pas de flatter M. Jujubs, il aime a.

--Soyez tranquille, je lui ferai la bonne mesure.

--Ces dames vont venir, dit le peintre en rentrant; elles seront
enchantes de vous voir.

--Croyez, illustre matre, que, de mon ct, je serai ravi.

Puis, bas  Pistache:--Illustre matre, est-ce suffisant?

Le pharmacien fit un signe approbatif:

--Mais voyez donc mon portrait, dit-il  Bengali.

--Ah! oui, au fait, je suis impatient....

Jujube retourna son chevalet et regarda son visiteur, pour juger de sa
premire impression.

--C'est stupfiant! s'cria celui-ci.

--N'est-ce pas? fit Pistache; ne dirait-on pas qu'il va parler?

--On le dirait, oui, mais il vaut mieux qu'il ne parle pas.

Jujube poussa un clat de rire:

--Comment? observa Pistache, vex.

--Sans doute, rpondit Bengali, parce qu'alors ce ne serait plus votre
portrait, ce serait vous-mme; on dirait:--Ah! quelle bonne farce! ce
n'est pas une peinture; c'est une farce, c'est un monsieur qui passe sa
tte par un trou.

--Ah! c'est juste, oui.

--Ce qui est absolument extraordinaire, renversant, continua notre
blagueur  froid, c'est que... vous tes joli l-dessus.

--Comment?... vous ne trouvez pas que c'est ressemblant?

--Frappant.... Mais vous tes joli l-dessus; du reste, rien  cet gard
ne m'tonne de la part d'un matre comme M. Jujubs. Tous les portraits
qu'il fait de ma tante sont de plus en plus sduisants; ainsi son
dernier,  l'ge de soixante-cinq ans, rendrait amoureux d'elle....

--Et c'est ressemblant, fit Jujube.

--Extraordinaire! rpondit Bengali. Ah! monsieur Jujubs, j'ai vu les
portraits de la Joconde, de la Fornarina....

--Ah! interrompit joyeusement l'artiste.

--Oui, matre, mais... c'est peut-tre incomptence de ma part.... Et
montrant le portrait du pharmacien:--J'aime mieux a.... Pardonnez-moi,
matre.... Je suis un ignorant....

--Oh! du tout, vous avez un got trs remarquable... mais, je vous
assure que les portraits dont vous me parlez sont estims des plus
grands connaisseurs... quoique, personnellement, ils ne m'aient pas
enchant.

--Du reste, ajouta Bengali, le ruban qui brille  votre boutonnire est
un peu mon excuse....

--Sans doute, sans doute, murmura Jujube qui avalait tout cela avec une
facilit prodigieuse.

En ce moment, un bruit de voix et un froufrou d'toffes annoncrent
madame et mademoiselle Jujube; elles entrrent radieuses.

--Quelle aimable surprise! s'cria la mre. Vous ici, cher monsieur! Ah!
quel plaisir! Et elle tendit la main  Bengali qui dut aussi serrer
celle que lui tendait Athalie.

--C'est moi qui l'ai amen, dit Pistache  qui on s'tait born  faire
un petit signe de tte, et, ajouta-t-il, il ne voulait pas venir, 
cause de la farce de l'autre jour.

Toute la famille se rcria; Jujube rpta ce qu'il avait dit de cette
spirituelle plaisanterie, et on surenchrit encore sur son apprciation.

--Vous arrivez  propos, dit madame Jujube: nous avons, depuis cette
soire, fait une visite  votre chre tante et nous avons ri comme des
folles de votre tour de la surprise.

Sur ce, tout le monde de se tordre en la rappelant.

--Cette excellente tante! ajouta madame Jujube; nous l'avons invite 
dner et elle nous a promis de vous amener....

--Nous comptons sur vous, dit Jujube.

--Oh! positivement, ajoutrent les deux dames.

--Il viendra, il viendra, dit Pistache, dans l'espoir d'tre invit.

--M'ame Jujubs, dit l'artiste, fais-nous donc servir un petit lunch!

--Oh! oui, oui, s'crirent les deux femmes, et madame Jujube sortit
vivement.

--Je vois le coup, pensa Bengali; on veut que je revienne amuser la
socit.

Et Pistache, qui esprait toujours son invitation, de rpter 
Jujube:--Il viendra, vous verrez.

--Si votre pharmacie vous rclame, rpondit celui-ci, ne vous gnez pas
pour nous; les malades avant tout.

--Oh! j'ai le temps, fit piteusement notre amoureux; la sance n'a pas
t longue.

Bengali, dsireux d'viter le lunch, tenta des excuses, mais le peintre
insista:--Vous prendrez ce que vous voudrez, ne ft-ce qu'un biscuit
tremp dans un verre de champagne.

--Pour trinquer avec moi, dit Athalie.

--Du champagne comme vous n'en trouverez dans aucun restaurant, ajouta
Jujube, un cadeau des hritiers de la veuve Cliquot.

Madame Jujube rentra et offrit son bras  Bengali qui dut cder;
Pistache prsenta le sien  Athalie qui prit celui de son pre et on
passa au salon o le lunch avait t dress sur un guridon.

--Et les sandwichs? demanda Jujube, je ne les vois pas.

--La bonne est alle les chercher, mon ami; je ne sais pas ce qu'elle
fait.

--Tu lui as dit que c'tait trs press?

--Mais oui.

--Il y a des personnes qui sont comme les foules, observa Bengali: plus
elles sont presses et moins elles vont vite....

--Ah! ah! ah! charmant, fit l'artiste.

Et tout le monde, de rpter:--Ah! ah! ah! charmant! Quant  Pistache,
c'tait un rire pileptique, et sa bouche dmesurment fendue et
entr'ouverte donnait l'ide d'un sac de conducteur d'omnibus.

--Gotez-moi ce champagne, monsieur Bengali, dit l'artiste en lui
prsentant un verre.

--Je vais le boire au grand art dont vous tes un des plus illustres
reprsentants, matre.

--Ah!  propos, mesdames, dit Pistache, mon ami trouve mon portrait
admirable.

--C'est--dire, fit Bengali, qu'il n'y a qu' se prosterner et adorer,
ou l'on est class, pour le restant de ses jours, parmi les madrpores.

Jujube s'inclina modestement, mais sans protester.

--Vous devriez faire faire votre portrait  M. Jujubs, ajouta Pistache.

--Mon portrait? je l'ai.

--Par qui? demanda Jujube.

--Oh! vous ne connaissez pas l'artiste, c'est un jeune homme qui
commence, mais qui ira loin....

--Et votre portrait, est-il ressemblant? demanda Pistache.

--Quand il fait beau, trs, trs ressemblant.

Une question se dessina sur tous les visages bahis. Pistache la posa.

--Comment, quand il fait beau?

--Je ne saisis pas bien... ajouta Jujube.

--Je vais vous expliquer cela, rpondit Bengali: mon jeune artiste, qui
tait dans la panne au point de ne pas pouvoir acheter une toile, avait
une vieille peau de grosse caisse; il m'a peint dessus, de sorte que,
quand il pleut, la peau se retire et le portrait fait des grimaces
pouvantables comme a, tenez.

Et Bengali se contorsionna affreusement le visage, aux rires de la
socit:--Ce qui fait, ajouta-t-il, que pendant la mauvaise saison je ne
ressemble pas du tout.

La famille Jujube se tordait, et les verres de champagne prsents par
Athalie et secous par son rire dbordaient sur le parquet.

--C'est vous qui m'avez touch le bras, dit Athalie  Pistache, avec
humeur.

Et le pauvre garon, tout piteux, d'affirmer qu'Athalie se trompait,
qu'il ne l'avait pas touche.

Bengali saisit l'occasion de parler en sa faveur, comme il le lui avait
promis.

--Eh bien, cher ami, lui dit-il, vous voil sombre comme un dnouement
de Crbillon, pour une simple observation de mademoiselle.

--Aussi, il faut tre bien maladroit, rpondit Athalie.

--Vous tes bien susceptible, ajouta la mre.

--Vous avez grand tort de faire cette mine-l, continua Bengali; je ne
connais rien d'affligeant comme la vue d'un pharmacien qui boude.

--Je ne boude pas, balbutia Pistache.

--Mesdames, continua Bengali, ce garon est trs sensible; c'est son
seul dfaut et, pour la femme qu'il pousera, ce sera une qualit 
ajouter  toutes les autres. Ah! heureuse la femme qui le possdera...;
il ne vagabonde pas comme moi, dans les bocages de la fantaisie; il va
droit  son but qui est la pharmacie.

--De 1re classe, interrompit Pistache.

--De 1re classe, je ne le lui fais pas dire; le soir, il tudie l'art
de composer les sirops et les juleps, au lieu d'aller dans les
brasseries de femmes, ces coles prparatoires des candidats pour
Charenton; c'est un bon jeune homme, sans passion, vivant comme une
hutre....

Ici Pistache quitta son sourire de batitude:

--Comme une hutre! fit-il d'un ton froiss.

--Eh bien, quoi, cher ami! l'hutre est un mollusque dlicieux, que
toutes les jolies femmes gobent avec plaisir; voici mademoiselle qui
est une jolie femme, ne seriez-vous pas heureux qu'elle vous gobt avec
plaisir?

--Oh! certainement, fit notre amoureux, en regardant Athalie avec
motion.

Le mauvais plaisant continua:

--Comme caractre, il possde au plus haut point la vertu de
Cadet-Roussel qui pourtant a laiss une rputation de bon enfant; il est
doux, facile  vivre... il mange de tout.

Un clat de rire de la famille Jujube coupa l'loge du pauvre Pistache.

--Je ne lui connais qu'un dfaut, dit en terminant Bengali; le dimanche
il pche  la ligne.... Mais l'criture l'a dit: Dieu ne veut pas la
mort du _pcheur_.

Ce dernier mot n'tait pas fait pour ramener au srieux la famille
Jujube mise en gat....

--Ah ah ah!... du pcheur! trs joli, le mot, dit Pistache saisissant
l'occasion de se rallier  la gat dont Bengali avait fait les frais
sur son dos.

--Monsieur Bengali, un baba en attendant le sandwich, dit madame Jujube.

--J'accepte, madame, mais vous permettrez que ce soit en ne les
attendant pas; je suis oblig de vous quitter.

Tout le monde se rcria:--Oh! nous quitter si tt!

La bonne entra.

--Tenez, voil les sandwichs! s'cria Athalie.

Bengali dut cder aux instances de la famille Jujube, et, aprs avoir
absorb quelques sandwichs, il prit cong d'elle, suivi de Pistache
qu'on n'avait pas cherch  retenir.




VIII

ACCORDS MATRIMONIAUX


Il est,  peu prs, inutile de dire que Bengali manqua  la presque
promesse qui lui avait t arrache, d'accompagner sa tante au dner
offert  cette riche parente; il s'tait mis en tte de dcouvrir
Georgette dont la pense ne le quittait pas. La dcouvrir! Comment?
C'est ce qui le proccupait autrement que l'invitation de l'obsquieux
trio.

Jujube avait bien fait les choses, car si, certains jours, on en tait
rduit au simple miroton et au fromage, quand on avait des convives on
sortait la porcelaine de Saxe, les couteaux en vermeil, les verres de
baccarat et le seau  glace, et on commandait le repas  Potel et Chabot
qui envoyaient, avec le menu, un garon en habit noir, cravate blanche
et gants de mme couleur, pour le service de la table.

On exprima  mademoiselle Pidevache les vifs regrets causs par
l'absence de son neveu, dont on exalta l'esprit et la belle humeur, et
Jujube qui, dans ses dceptions frquentes, trouvait toujours une
contrepartie consolante, pensa qu'aprs tout, la prsence de Bengali
aurait rendu difficiles les allusions au mariage dsir.

La tante tait fort irrite contre lui:

--Voil quinze jours que je ne l'ai vu, le chenapan, dit-elle.

On l'excusa; mademoiselle Pidevache habite Saint-Mand, c'est un peu
loin pour l'aller voir souvent. La vieille demoiselle rpliqua que son
vaurien de neveu avait toujours de bonnes raisons  lui donner.--Je vais
chez lui, dit-elle, je ne le trouve jamais; je lui cris, il me rpond
des lettres charmantes, mais il ne vient pas. Cependant, ajouta-t-elle,
il m'a formellement promis de venir samedi; c'est ma fte.... Oh! il
sait que ce jour-l, je ne le tancerai pas.

--Il faut le marier, dit Jujube.

La ligne tait jete, la femme  moustaches mordrait-elle  l'hameon?
L'artiste pensa que la prsence d'Athalie pourrait le gner pour
continuer ses petites manoeuvres matrimoniales et, suivant son habitude
quand il voulait l'loigner, il l'envoya tudier son piano.

--Il faut le marier! rpta-t-il ds qu'elle eut disparu.

--Oui, il n'y a que cela pour faire se ranger un jeune homme, ajouta la
mre.

--J'y ai bien pens, rpondit la tante; mais il n'est gure mariable.

--Il aime la vie de garon, c'est de son ge; mais l'amour peut changer
ses ides.

--Changer ses ides?... Changer ses matresses, oui, trois par semaine,
autant que de chemises. Parbleu! le marier; je ne demande pas mieux...
a ne serait pas difficile; je ne tiens pas  la fortune; la jeune
fille n'aurait pas un sou de dot, a me serait gal.

--Ah! vous avez bien raison, s'crirent les deux poux.

Mademoiselle Pidevache continua:

--Je donnerai  mon neveu une dot suffisante pour qu'il puisse se marier
 son got, par amour,  condition cependant que l'absence de fortune de
la demoiselle sera compense par l'honneur, pour lui, d'entrer dans une
famille distingue.

Madame Jujube jeta une sonde:

--Une famille d'artistes, par exemple, dit-elle.

--De grands artistes, d'artistes renomms, ajouta le mari.

--Oui, j'aime beaucoup les artistes, rpondit la tante qui, on le voit,
mordait  l'hameon; ce que voyant, Jujube lana cette deuxime sonde
qu'il jugea devoir tre triomphante:

--Un beau-pre chevalier de la Lgion d'honneur?

Et il ne s'tait pas tromp:

--Une jeune fille artiste, un pre dcor, dit mademoiselle Pidevache,
mais nous avons tout cela ici.

L'entente se fit donc promptement; les auteurs des jours d'Athalie se
portrent garants de son consentement et il fut convenu que la famille
irait dner  Saint-Mand, le samedi suivant, pour faire se trouver
ensemble les deux jeunes gens qu'on voulait marier.

Bengali ne se doutait gure qu'on disposait de lui, absorb qu'il tait
par son ide fixe de retrouver son inhumaine; assis devant un caf, il
regardait, avec soin, toutes les femmes qui passaient; parcourant, au
hasard, les rues, les boulevards, les passages, il se livrait au mme
examen, bousculant les passants s'il apercevait au loin une taille, une
dmarche, une chevelure blonde lui rappelant Georgette, et ce n'tait
qu'une ternelle illusion. Avant la rencontre sous la porte cochre, peu
lui et import son erreur; si la passante et t jeune et jolie, il
aurait tent l'aventure; maintenant il s'arrtait tout du: ce n'tait
pas elle!

Elle hantait mme ses rves, et, exaspr par cette vision obsdante:

--Ah a! est-ce qu'elle ne va pas me laisser tranquille? se disait-il;
on n'est pas serin comme moi... tout a pour une question
d'amour-propre.... Parce que je suis vex qu'elle n'ait pas voulu
m'couter.... Si elle en aime un autre... un autre pour le mariage; oh!
le mariage, merci!... Eh bien, et cette belle jeunesse, comment
l'emploierait-on? et la libert de faire tout ce qui passe par la tte.
Elle m'a dj fait oublier un tas de rendez-vous... de parties de
plaisir.... Ah! A propos; la fte de ma tante que j'allais oublier...
a, ce n'est pas une partie de plaisir, mais.... Ah! et puis....

Et puis, tout en marchant, Bengali retombait dans ses incessantes
rveries.

--Oh! c'est elle! cria-t-il tout  coup; et, en s'lanant pour se
mettre  la poursuite de celle qu'il venait d'envoyer au diable, il se
heurta dans un passant qui le repoussa brusquement en accompagnant sa
voie de fait d'un juron nergique. Bengali se prpara  bousculer le
malencontreux personnage: c'tait Marocain.

Notre jeune homme se rappela immdiatement que Georgette lui avait dit
tre la filleule de madame Marocain; peut-tre venait-elle de quitter le
mari de sa marraine, ce n'tait pas le moment de la poursuivre; mais il
pensa qu'en interrogeant adroitement l'homme que le hasard plaait sous
ses pas, il pourrait connatre le nouveau domicile de celle qu'il avait
vainement cherche.... Il ignorait que Marocain savait tout et que le
changement de domicile, c'est lui qui l'avait exig.

--Eh mais, dit notre amoureux, je ne me trompe pas, c'est M. Marocain,
commanditaire....

--Moi-mme, rpondit celui-ci, d'un ton amer: monsieur Bengali, marchand
de piges  tortues?

--Ah! une plaisanterie, dit-il en riant. Puis lui tendant la
main:--Enchant de vous revoir.

Marocain rpondit froidement  ce chaleureux accueil et Bengali se
demanda comment amener la conversation sur un terrain propice au but
qu'il se proposait. Il y en avait un excellent qui lui revint en
mmoire:

--Le jour de cette fameuse averse, dit-il, vous alliez tenir, sur les
fonts, un petit citoyen franais.

--Oui, monsieur.

--Alors, vous tes parrain?

--Oui, monsieur.

--Et, comment va-t-il, votre filleul?

--Trs bien, monsieur.

--Et... c'est madame qui tait marraine peut-tre?

--Non, monsieur.

--Ah!... c'est qu'elle a peut-tre dj un filleul, ou une filleule....

--Oui, monsieur, une filleule, sur laquelle elle veille... nous
veillons, veux-je dire, avec le plus grand soin....--Je vous demande
pardon de vous quitter, je suis attendu.... J'ai bien l'honneur....

Et Marocain s'loigna:

--C'est un four! se dit Bengali; il m'en veut encore de ma blague des
piges  tortues; il faut trouver autre chose... autre chose... mais
quoi?

Tout  coup, il se frappa le front:--Ah! suis-je assez bte! dit-il, une
chose si simple, comment n'y ai-je pas pens plus tt?... Elle est
peintre sur ventails; en allant chez tous les ventaillistes....
Parbleu! c'est a.

Et il entra dans un caf, se fit servir une consommation et demanda
l'almanach Bottin.




IX

CHEZ MADEMOISELLE PIDEVACHE


Mademoiselle Pidevache, on le sait, demeure  Saint-Mand; son
habitation est sur l'avenue de l'tang: c'est un lgant cottage avec
curie et remise que lui a fait construire, il y a trente-deux ans, un
riche Anglais, sir John, baronnet, alors officier dans l'arme des
Indes. Grivement bless en combattant la rvolte des cipayes, il avait
obtenu un cong de convalescence, tait venu  Paris, y avait fait la
connaissance de mademoiselle Pidevache, clbre alors par sa beaut et
ses aventures galantes, l'avait enleve  tous ses rivaux et cache dans
le joli refuge qu'il lui avait fait construire; cache en effet, car
l'endroit tait alors solitaire, bien diffrent de ce qu'il est
aujourd'hui.

Rappel aprs deux ans de repos, sir John tait retourn aux Indes et
mademoiselle Pidevache ne l'avait jamais revu.

Elle s'tait empresse, bien entendu, de lui donner de nombreux
successeurs, qui, eux aussi, lui avaient laiss d'opulents souvenirs, et
c'est ainsi que la tante de Bengali possdait une jolie fortune qu'elle
devait lui laisser un jour; n'ayant, d'ailleurs, pas de train de maison,
elle tait loin de dpenser ses revenus. Une cuisinire et un vieil
imbcile de domestique nomm Dindoie servant de sommelier, de jardinier
et de cocher, suffisaient  son service; les jours de gala elle leur
adjoignait un _extra_. C'est ce qu'elle avait fait,  l'occasion de sa
fte, pour recevoir la famille Jujube.

La maison, d'ailleurs, tait anime par divers commensaux  poil et 
plumes: un grand chien de garde, un vieil pagneul asthmatique, des
pigeons et un perroquet, l'animal le plus extraordinaire qu'on et pu
trouver dans cette espce rpute pour rpter tout ce qu'elle entend;
il n'avait retenu qu'un seul bruit assez difficile  expliquer
congrument; il suffira de dire que le perroquet l'imitait  s'y
mprendre, et quand mademoiselle Pidevache avait des visiteurs ou des
convives, et que le perroquet faisait son imitation, tout le monde se
regardait, les jeunes filles rougissaient et chacun semblait se
demander:--Qui donc est si mal appris?--Veux-tu te taire, Jacquot!
criait sa matresse avec colre; il ne sait que cela, cet imbcile
d'oiseau.

Et tout le monde, alors, de rire et de se dire _in petto_ qui lui avait
appris ce qu'il avait si bien retenu ou plutt ce qu'il ne retenait pas
plus que le professeur dont il rvlait les habitudes; mademoiselle
Pidevache mettait cela sur le compte du vieux Dindoie.--Moi? madame?
protestait le bonhomme ahuri, et sa matresse de mettre fin  la
discussion par cet ordre impratif:--Ne rptez pas! ce qui achevait de
mettre la compagnie en gaiet.

La fte de mademoiselle Pidevache se trouvait tre un dimanche:
c'tait la veille, suivant l'usage, qu'on devait la lui souhaiter. Le
samedi est aussi le jour prfr des jeunes maris: ouvriers ou petits
employs qui seraient obligs d'aller le lendemain de leur mariage 
leur atelier ou  leur bureau, si ce lendemain n'tait pas un dimanche;
bon nombre de ces modestes noces vont, avant dner, se promener et se
rjouir au bois de Saint-Mand.

Mademoiselle Pidevache avait projet de conduire ses htes au caf
restaurant du bois: le _Chalet_, o se rencontrent et se confondent
plusieurs noces trangres les unes aux autres, dans une joyeuse
sauterie, au son du violon ou de la clarinette d'un mntrier plus ou
moins rcompens par les pices de deux sous des danseurs.

Bengali lui avait bien promis d'tre chez elle  trois heures; elle
voulait le prparer aux projets d'alliance avec la famille Jujube et
celle-ci, d'accord avec elle, ne devait venir que plus tard, afin de
connatre le rsultat de ce qu'on appelle, en politique, un change de
vues; elle arriva donc  quatre heures. Jujube ne s'tait pas content
d'orner sa boutonnire du simple ruban; il portait sur sa poitrine la
croix, grand modle, pour blouir les regards respectueux des braves
gens au milieu desquels on devait aller s'encanailler.

--Oh! des folies! s'cria mademoiselle Pidevache, en voyant ses futurs
allis retirer de la voiture qui les avait amens de magnifiques
bouquets de fte, achets  son intention, et qu'elle ne cessait
d'admirer, s'extasiant sur chacune des fleurs qui les composaient, sur
le got qui avait prsid  leur confection. Naturellement, on ne manqua
pas de dire que cela venait de chez Isabelle; puis on embrassa l'hrone
de la fte, aprs quoi on s'informa de Bengali. A ce moment une espce
de toux se faisait entendre dans une pice voisine:

--C'est lui qui tousse? demanda Athalie.

--Non, rpondit la tante, c'est Aristide, mon petit chien qui a son
asthme.... Mon neveu n'est pas encore arriv, mais il sera ici dans
quelques instants; jamais il n'a manqu de venir me souhaiter ma fte.

--Il sait que vous nous avez fait l'honneur de nous convier  cette fte
de famille? demanda Jujube.

--Non, je l'avais vu avant de vous faire cette invitation et depuis ce
jour je n'ai pas entendu parler de lui; s'il vous savait ici, il ne se
serait pas laiss attarder par je ne sais qui ni quoi. Je lui ai crit
de venir  trois heures, il en est bientt quatre, il va certainement
arriver. Quant  nos projets, je trouverai bien un moment pour sonder
ses intentions.

Ici, la toux d'Aristide prenant un caractre plus aigu:--Pauvre bte!
dit mademoiselle Pidevache. Je vais lui faire une fumigation de _datura
stramonium_; excusez-moi!

Et elle sortit prcipitamment, laissant ses invits fort contraris du
retard de Bengali:--Sa tante lui aurait parl, dit madame Jujube, et
nous saurions ses intentions!

--Ses intentions, fit Jujube avec ironie. Alors, elle lui aurait demand
comme cela, brusquement: Veux-tu pouser mademoiselle Jujubs?

--Oh! non, mon ami, je voulais seulement....

--Allons, tais-toi, c'est stupide.

--Mais, papa, hasarda Athalie.

--Assez! ordonna Jujube, et comme on ne rpliquait jamais quand ce petit
tyran imposait silence, les deux femmes se turent.

Et, de la pice voisine, on entendait la matresse du chien asthmatique
adresser des encouragements  son malade:--a va se passer, mon
chri.... Vois-tu la bonne fumigation?--c'est pour gurir Aristide....
Pour le petit toutou  sa mmre.... Il ne va plus tousser.... Allons,
tiens-toi un peu tranquille, et aprs tu auras a.... Ah! pour qui est
ce sucre-l?... pour Aristide.... Non, pas encore... tout  l'heure...
si tu es bien sage....

Et l'artiste, aprs avoir regard plusieurs fois  sa montre, de
reprendre:--Pourvu qu'il vienne! Quarante francs de fleurs, une voiture;
tout cela pour rien, a ne serait pas drle.

A ce moment, un bruit dplac entre gens bien levs se fit entendre.
C'tait le perroquet qui faisait son imitation. Jujube lana des
regards courroucs  sa femme:

--C'est toi qui as fait cela? dit-il.

--Moi? mais non, rpondit madame Jujube ahurie.

--Alors, c'est toi, dit-il  Athalie.

--Oh! papa, rpondit la pauvre fille toute honteuse.

--Enfin nous ne sommes que nous trois, et comme a n'est pas moi....

Mademoiselle Pidevache rentra et on se tut:

--Quatre heures et demie, dit-elle, et il n'arrive pas; je n'y comprends
rien.

Bengali n'avait pas oubli ce devoir auquel il ne manquait jamais; il
cherchait l'adresse de Georgette chez tous les ventaillistes de Paris,
dont il avait dress la liste. Il avait retenu une voiture  la journe,
se faisait conduire  toutes les adresses par lui releves dans le
Bottin, se prsentait comme fabricant d'ventails  Mexico; il avait
beaucoup entendu parler d'une jeune artiste, mademoiselle Georgette,
qu'il dsirait employer; il s'tait prsent chez elle, mais elle avait
dmnag, on ignorait son nouveau domicile, etc., etc. Et, partout, on
lui avait rpondu qu'on ne connaissait pas cette demoiselle. Enfin, le
jour mme o sa tante l'attendait, la matresse d'un magasin rpondit 
sa question:

--Mademoiselle Georgette, une blonde, trs jolie.

--C'est cela mme, oui, madame.

--Vous la connaissez donc? demanda la dame surprise; vous venez de me
dire que vous arrivez de Mexico, qu'on vous avait parl de cette jeune
fille?

--Je ne la connais pas, non, madame; on me l'a dpeinte telle que vous
venez de le faire.

--Ah! trs bien, monsieur; j'ai pris note de sa nouvelle adresse, je
vais vous la donner.

--Enfin! se dit Bengali tout joyeux.

--Madame, dit un nouveau venu, je viens chercher l'ventail que madame
Jujubs a donn  rparer.

Bengali se retourna  ce nom et se trouva en face de Galftre, le
concierge dont il avait emport le parapluie. L'irascible portier
bondit:

--Ah! mon voleur de parapluie! je te tiens!

Et il le saisit au collet.

--Mais vous vous trompez, cria la dame, monsieur est un fabricant
d'ventails, il arrive du Mexique.

--Lui! hurla Galftre... il m'a dit qu'il tait chef d'orchestre  la
halle au beurre.

Les demoiselles de magasin et leur matresse, que l'esclandre de
Galftre avait troubles, clatrent de rire  l'nonc de cette
profession.

--Et, ajouta le concierge, il a dit  un monsieur, un instant aprs,
qu'il tait fabricant de piges  tortues.

Et le rire des dames de redoubler.

Bengali se dbattait sous l'treinte de son agresseur.

--Fabricant d'ventails, continua celui-ci; savez-vous ce que c'est que
ce particulier-l?... C'est un homme qui profite des orages pour offrir
son bras et son parapluie aux jolies femmes qui passent. Rends-moi mon
parapluie! ajouta-t-il.

--Mais je ne l'ai pas l, cria le Don Juan de l'averse.

--O est-il?

--Il est chez moi, je vous le renverrai ce soir.

--Ta, ta, ta, allons chez toi, tu me le donneras tout de suite.

--Je n'ai pas le temps, j'aime mieux vous le payer.

Et Galftre qui, lui aussi, prfrait cela, se fit payer comme bon son
vieux riflard crev; aprs quoi Bengali put s'chapper sans plus savoir
o trouver son idole.

Et voil pourquoi mademoiselle Pidevache attendait impatiemment son
neveu.

Tout  coup des aboiements se firent entendre:

--Ah! le voil, dit-elle, je reconnais les cris de joie de mon chien
quand mon neveu arrive.

Et, en effet, Bengali entra, accompagn d'un norme dogue qui lui
manifestait sa joie par des bonds, lui posait ses pattes sur les
paules en avanant une langue dmesure, dans le but vident de la lui
passer sur le visage:

--A bas, Turban! criait Bengali.

--A bas, vilaine bte! allez coucher! criait sa matresse; pourquoi
l'a-t-on lch?

Et, allant  la porte:--Dindoie! cria-t-elle, emmenez le chien d'ici!

Le vieux domestique accourut, prit Turban par son collier et l'entrana.

Bengali, charg d'un volumineux bouquet, resta stupfait en voyant la
famille Jujube souriante.

--Une surprise! dit la tante; de bons amis qui sont venus m'apporter,
eux aussi, de jolis bouquets....

--Voici le mien, ma chre tante, dit-il, et il l'embrassa.

--Je ne devrais pas t'embrasser, flneur, ingrat.... Tu m'avais promis
de venir  trois heures; mais... qu'as-tu donc? cette figure
bouleverse!...

Bengali, dont le visage trahissait encore la colre contre le
malencontreux concierge, rejeta son air contrari sur la difficult de
trouver un bouquet:

--J'ai eu tant d'ennuis pour en trouver un digne de vous, dit-il. J'ai
t chez Isabelle; elle venait de vendre ses derniers.

--Les voil, les derniers! s'cria madame Jujube radieuse.

--Nous avons dvalis la boutique, ajouta Jujube.

--Alors, continua Bengali, j'ai t oblig d'aller rue de la Paix, puis
rue de la Chausse-d'Antin, puis... o encore?... Enfin, me voil.

Et s'efforant de reprendre l'air enjou qui lui tait habituel:

--Mille excuses, mesdames, de vous avoir fait attendre, dit-il en
souriant.

--Oh! attendre dans la socit de votre aimable tante, dit madame
Jujube.

--C'est un plaisir, complta le mari.

Athalie plaa aussi sa petite flagornerie. Bengali donna du grand
artiste au chef de la famille; ce fut un chass-crois de gracieusets.

--Assez de compliments, dit mademoiselle Pidevache; il est temps de
partir pour le bois.

Et elle fit part  Bengali de son projet d'aller voir les maris du
Chalet:--Offre ton bras  mademoiselle Athalie! dit-elle.

Jujube offrit le sien  mademoiselle Pidevache et l'on se dirigea vers
l'endroit indiqu.




X

LE BOIS DE SAINT-MAND


N'coutez pas les gens qui vous diront: Charmant, Saint-Mand, avec ses
villas coquettes, le joli bois qui lui sert de bordure et son petit lac
dans lequel se mirent, penchs sur l'onde, des saules pleureurs qui
semblent vouloir y baigner leurs branches; oui, charmant, absolument
charmant, mais c'est si peuple!

Si peuple! O bon Paul de Kock, toi qui as dpeint avec tant de verve
nave la franche et riche gat du commis et de la grisette, de ces
couples amoureux, de ces familles de petits bourgeois ignorants de la
villgiature, des courses de chevaux et des stations balnaires; de
tout ce monde dnant joyeusement sur l'herbe du bois de Romainville; de
quelle indignation ne serais-tu pas saisi  cette appellation
ddaigneuse de _peuple_, si tu n'avais pas quitt ce monde o tu
paraissais tant te plaire, pour un autre qu'on dit meilleur, ce dont tu
as peut-tre dout.

Pauvre cher romancier de nos pres!

A-t-on assez calomni ses livres

     Dont la mre interdit la lecture  sa fille?

Ses livres qui n'ont corrompu personne et ont mis en joie plusieurs
gnrations? Oh! c'est bien fini de rire, aujourd'hui; le roman
d'analyse, le roman psychologique, le roman naturaliste, ont remplac la
_Laitire de Montfermeil_, _Mon voisin Raymond_, _la Pucelle de
Belleville_ et _Monsieur Dupont_, oeuvres grillardes, mais plus saines
que la dissection du coeur humain qui fait le fond du roman moderne:
c'est la nature mme, nous dit-on; et Paul de Kock est un fantaisiste.
Fantaisiste pour la forme, c'est possible, mais il ne nous a montr que
des personnages foncirement honntes. Et ses grisettes, dira-t-on,
taient-elles honntes? Ah! passons-leur l'amant auquel elles restaient
fidles, heureuses d'une gibelotte qu'il leur offrait le dimanche  la
campagne et d'une deuxime galerie  l'Ambigu, une fois par mois.

Ecoutons Henri Murger,  propos des grisettes, et il s'y connaissait,
celui-l:

Ces jolies filles, moiti abeilles, moiti cigales, qui travaillaient
en chantant toute la semaine, ne demandaient  Dieu qu'un peu de soleil,
le dimanche, faisaient vulgairement l'amour avec le coeur et se jetaient
quelquefois par la fentre. Race disparue maintenant, grce  la
gnration actuelle des jeunes gens; gnration corrompue et
corruptrice, mais par-dessus tout vaniteuse, sotte et brutale. Pour le
plaisir de faire de mchants paradoxes, ils ont raill ces pauvres
filles  propos de leurs mains mutiles par les saintes cicatrices du
travail et elles n'ont bientt plus gagn assez pour s'acheter de la
pte d'amande. Peu  peu, ils sont parvenus  leur inoculer leur vanit
et leur sottise, et c'est alors que la grisette a disparu. C'est alors
que naquit la lorette, race hybride, cratures impertinentes, beauts
mdiocres, demi-chair, demi-onguent, dont le boudoir est un comptoir o
elles dbitent des morceaux de leur coeur comme on ferait des tranches
de rosbif.

_Les femmes de Paul de Kock_! mais le mot est rest si les modles ont
disparu. Vieux jeu que la punition du vice et la rcompense de la vertu
au dnouement de toutes ces oeuvres dmodes, dit-on. Tant pis, si le
contraire qu'on nous montre aujourd'hui est la vrit; si les filles se
vendent au plus offrant au lieu de se donner au plus aim; si, au got
des conomiques parties champtres des bourgeois disparus, a succd le
besoin de faire du genre ruineux, chez le bourgeois moderne; Paul de
Kock nous a montr un monde aimable; le monde qu'on nous prsente
aujourd'hui est bien laid et, si les livres doivent porter un
enseignement, la gnration que nous prpare le roman de la nouvelle
cole fera regretter celle qu'ont charme les romans de Paul de Kock.

Comme celui qui l'a illustr, le bois de Romainville n'est plus qu'un
souvenir; c'est sur les vastes pelouses de Saint-Mand et de Vincennes,
dans le bois le plus admirablement pittoresque, que, chaque dimanche
d't, d'innombrables familles d'artisans vont s'installer vers l'heure
du djeuner. Ce jour-l,  la porte de tous les piciers et marchands de
vin de la riante petite ville, de grandes affiches attirent les regards;
on y lit ces mots: _Vin pour le bois_! C'est l que tous les braves gens
vont s'approvisionner de plus ou moins de liquide, selon l'importance de
la famille; les charcutiers, les boulangers, eux aussi, sont assaillis
par les consommateurs du bois, depuis le pauvre mnage qui dnera d'un
kilo de pain et de six sous de saucisson qu'il arrosera d'un demi-litre
 douze, jusqu'aux heureux qui, au poulet froid cuit chez eux et apport
dans un vaste panier avec verres, couteaux, sel, poivre, moutarde et
nappe, peuvent ajouter le succulent jambonneau, le pt chaud et la
galantine truffe; jusqu'au caf prpar  la maison et qu'on rchauffe
dans la cafetire  alcool.

Les pres et mres de famille se sont mmes munis de jeux pour les
enfants et les adultes;  ceux-ci les raquettes et les volants; 
ceux-l, le cerceau, la corde et le ballon, et, entre les deux repas,
les hommes en bras de chemise, fument leur pipe allongs sur l'herbe;
les mamans, en femmes, conomes, ont quitt leurs robes et endoss une
camisole.

Et ce sont des culbutes, des clats de rire dont se rjouissent les
passants, tout autant que ceux qui leur donnent ce spectacle.

Et, non loin de ces heureux groupes, la note attendrissante: un pauvre
jeune mnage, pre, mre et enfant, dnent d'un petit morceau de jambon
en regardant les voisins mis en joie par d'abondantes victuailles et
dont la gaiet bruyante amuse le pauvre petit, heureux du pain d'pice
d'un sou que sa mre a pu lui donner.

Et que de perspectives merveilleuses dans ce bois sans rival! que de
tableaux pour un paysagiste! que d'tudes pour un crivain, quels
grouillements sur ces tapis verts s'tendant  l'infini... et quels
joyeux chos sous ces votes de feuillage, o se rpercutent les rires
partis de ces gazouillements normes.

Et les joueurs de boule constitus en socit! et le chalet-restaurant
avec son concert, ce restaurant o, chaque samedi et jeudi d't, se
rencontrent, comme il a t dit, des noces plus riches de gat que
d'argent; et le mange de chevaux de bois, o vont se reposer de la
danse les maries, les parents et les amis des nouveaux poux. Et
Guignol offrant  l'enfance la _Tentation de saint Antoine_ avec
enlvement du saint par le diable, sur l'air de la _Valse des Roses_! O
Mtra, tu n'avais pas prvu que ton rythme si voluptueux et si tendre
serait un jour la marche infernale qui conduirait le solitaire de la
Thbade au sjour des damns.

Mademoiselle Pidevache montra  ses invits les pelouses, dsertes ce
jour-l:--C'est demain, dit-elle, que ce sera curieux! Noir de monde,
le dimanche.... Il faudra venir un dimanche! Aujourd'hui c'est le jour
des maris, tenez... on danse. Entendez-vous la musique?

--Oui, dit Athalie; c'est une polka.... Oh! que j'aime a, la polka. Et
vous, monsieur Bengali... polkez-vous bien?

--lve de Grille-d'gout, mademoiselle. Tenez!

Et, enlaant Athalie, il l'entrana dans une polka vertigineuse.

--Oh! maman, cria la jeune fille ravie, comme il polke bien!

Les poux Jujube taient bien un peu humilis de voir polker leur fille
en plein chemin; mais ils attriburent l'acte spontan de Bengali  un
sentiment de bon augure, au plaisir de tenir Athalie dans ses bras; et
d'ailleurs on n'tait pas expos  rencontrer personne de connaissance
dans un bois frquent par de petites gens; et puis il tait de bonne
politique d'applaudir  tout ce que diraient ou feraient la tante et le
neveu; or, mademoiselle Pidevache riait fort de cette danse improvise
par son Bengali gt, et s'extasiait sur la gat exubrante de ce cher
enfant. La vrit est que le cher enfant s'tourdissait, que la pense
de Georgette ne le quittait pas et qu'un dpit bien prs de devenir un
chagrin, se cachait derrire cette gat factice.

On approchait du lieu de rendez-vous des maris; dj des gens des noces
se montraient: l, un jeune couple bras dessus bras dessous, marchant
d'un pas de promenade en causant  demi-voix; ici, des groupes munis de
petits pains de seigle.

--Tenez, dit mademoiselle Pidevache, ils vont jeter a aux canards et
aux cygnes du lac; encore un des plaisirs du bois. C'est trs amusant
tous ces canards qui se disputent goulment ce qu'on leur jette... et
les cygnes qui battent les canards pour avoir tout; allons donc voir a,
c'est  deux pas.

Jujube se tourna vers les distributeurs de pain de seigle et s'arrta en
avanant sa poitrine comme si l'on ne voyait pas sa croix; mais on
l'avait vue, et on la regardait en ricanant:

--C'est probablement un garde champtre qui est d'une des noces, dit
l'un des passants.

--a ne peut tre que a, rpondit un autre.

Jujube, qui comptait sur un autre genre d'admiration, se retourna avec
humeur et, prtextant de son impatience de voir le bal, entrana
mademoiselle Pidevache:

--Nous voil rendus, dit celle-ci.

En effet, on tait arriv en vue de l'emplacement, but de la promenade,
et, du terrain surlev o l'on se trouvait, on embrassait d'un coup
d'oeil le spectacle des curieux qui entouraient l'tablissement du
chalet, les consommateurs attabls et, au milieu de ceux-ci, quatre
noces, polkant ple-mle, heurtant les garons chargs de bocks. On
distinguait trois jeunes maries et, au mange de chevaux de bois tabli
 quelques pas de l, une quatrime chevauchant en posture d'amazone
prs de son mari qui avait enfourch le coursier voisin.

--Entrons, dit la tante.

--Garde champtre! grommelait Jujube, dont le dsir d'tre contempl
avec respect s'tait refroidi.

La petite porte d'entre tait obstrue par la foule; mademoiselle
Pidevache tenta de se frayer un passage.

--Mais ne poussez donc pas, madame! lui dirent les personnes qu'elle
voulait carter.

--Qu'est-ce que c'est? elle arrive la dernire et elle veut passer
devant, dirent d'autres voix.

--Monsieur Jujubs, dit-elle alors, passez le premier: votre croix fera
ranger le monde.

Jujube essaya son prestige; mais un rire clatant fit se retourner la
foule, et alors ce fut un lan de gat gnral. C'tait l'effet de la
croix.--Manants! grommelait le lgionnaire.--Garon, criait la vieille
demoiselle, nous voulons entrer et nous ne le pouvons pas!

--Allons-nous-en, disaient mesdames Jujube; mais Bengali intervint et
carta brusquement les gneurs.

--Dgagez la porte! cria le matre de l'tablissement attir par le
bruit, ou je vais envoyer un garde.

On obit  cet ordre et mademoiselle Pidevache put pntrer avec sa
socit au milieu des rires ironiques de la foule.

--Une table! dit Bengali.

--Pour nous seuls, ajouta la tante, nous sommes cinq.

--Par ici, mesdames et messieurs.

La socit traversa non sans peine la cohue conjugale et fut, enfin,
s'asseoir  une table prs de laquelle se trouvait un agent en uniforme;
cet ancien militaire porta la main  son kpi au passage de Jujube, 
qui cet hommage fit oublier la qualification de garde champtre et les
rires moqueurs des goujats de la porte.

On servit des bocks, des sirops et des petits gteaux, dont la vue fit
faire la grimace  la famille Jujube.

--a ne vaut pas le lunch exquis et distingu que vous m'avez offert,
grand matre, dit Bengali, mais  la guerre comme  la guerre.

--Certainement, rpondirent les deux poux.

--Ils ne sont pas de chez Frascati, affirma Athalie en mangeant un
gteau, mais qu'est-ce que a fait?

--Nous ne sommes pas fiers, fit Jujube.

--Nous savons nous prter aux circonstances, confirma madame Jujube.

Un prlude de valse se fit entendre; aussitt un tumultueux mouvement se
produisit: ce n'taient que bras s'avanant, que tailles s'offrant aux
enlacements, que balancements de couples prts  tourbillonner aux
premires mesures du rythme  trois temps.

--Une valse, mademoiselle? demanda Bengali  Athalie, et, sans attendre
la rponse, il enlaa la jeune fille et tous deux se joignirent au flot
des valseurs.

Jujube fit mine de s'opposer  ce que sa fille valst en pareil lieu,
surtout se mlt  des noces auxquelles elle n'tait pas
invite.--Chaque noce croira qu'elle est d'une autre, fit remarquer
mademoiselle Pidevache; c'est une si bonne occasion de laisser ensemble
ces chers enfants!

Madame Jujube appuya ce raisonnement et Jujube se rsigna.

La valse finie, Bengali ramena Athalie rouge, essouffle, mais radieuse.

--A-t-elle chaud! dit sa mre.

--Oh! a n'est rien, maman; quel plaisir que d'avoir un valseur comme M.
Bengali! Mais, lui dit-elle en souriant, vous me serriez trop fort.

--Il la serrait trop fort! a va trs bien, murmura mademoiselle
Pidevache aux oreilles des parents.

--Alors, vous ne voulez plus danser avec moi? demanda l'minent valseur
en riant  son tour.

--Oh! je ne dis pas a.

--C'est assez, ma fille, dclara Jujube; repose-toi et nous nous en
irons aprs.

--Quand vous voudrez, fit la tante.

--Oh! papa, encore une, rien qu'une.

--Mais, ma fille....

--Laissez-la donc, dit bas la vieille demoiselle au pre d'Athalie, a
va si bien!

Jujube cda encore une fois et la mre prsenta  sa fille un verre de
sirop qu'elle lui avait prpar.

--Un quadrille! crirent des voix.

--Non, non, une valse! Une polka, rpondirent d'autres voix.

--Les vieux ne valsent ni ne polkent, cria une voix de stentor, un
quadrille pour eux!

--Oui, oui! acclama-t-on en masse.

Bengali avait prt l'oreille et se disait:

--Je connais cette voix-l.

--Allons, dit mademoiselle Pidevache  son neveu, c'est la dernire;
invite mademoiselle et nous partirons aprs.

Athalie n'attendit pas l'invitation; elle se leva, prit le bras de
Bengali, et tous deux se mlrent  la foule des couples cherchant une
place, et c'tait un bruit assourdissant de danseurs criant:--Un
vis--vis!...

--Voil! voil!--Par ici!--En place! On commence.

En effet, le prlude du quadrille se faisait entendre.

--Il manque un vis--vis! fit une voix.

--Voil! rpondirent Athalie et son cavalier.

Et ils se mirent, immdiatement,  la chane anglaise dj commence.
Bengali saisit vivement la main de femme tendue vers lui et sursauta
tout boulevers; cette main qu'il avait prise en enchanant, et qu'il ne
tenait dj plus, c'tait celle de Georgette; et la jeune fille, qui
n'avait pas regard son vis--vis dans cette volution machinale, avait
prsent sa main au danseur suivant, et quand, la figure acheve, notre
amoureux se retrouva  sa place, il s'aperut qu'il avait pour vis--vis
Georgette, tout en blanc comme une marie et un bouquet  la ceinture,
Georgette qui ne le voyait pas encore, occupe qu'elle tait de rpondre
avec sa gat ordinaire  son cavalier, un trs joli garon, fort
empress auprs d'elle.

Le quadrille tant _croise_, c'est--dire doubl par des danseurs placs
aux cts latraux et alternant,  chaque mme figure, avec ceux du
premier quadrille, Bengali ne quittait pas Georgette des yeux, au grand
tonnement d'Athalie.

Tout  coup, il poussa un cri de douleur.

--Faites donc attention, monsieur, dit-il, vous m'avez cras le pied.

--Rangez vos pieds, rpondit brusquement le monsieur, de la mme voix
remarque par Bengali.

Nouvelle stupfaction de celui-ci; c'tait Marocain dansant avec une
femme d'une hauteur invraisemblable, et d'une maigreur quivalente.

--Oh! madame Blanquette! fit Athalie en se retournant vivement.

--Qui a, Blanquette?

--Cette grande dame. C'est la noce de sa fille; allons-nous-en, je ne
veux pas qu'elle me voie ici.

Bengali ne comprenait pas.

--Je vous expliquerai cela, dit-elle, reconduisez-moi!

Il la reconduisit, prtexta quelques mots  dire  un individu de sa
connaissance qu'il avait aperu.

--Ne m'attendez pas! ajouta-t-il; ma tante, monsieur, mesdames, allez
devant, je serai  la maison un quart d'heure aprs vous.

Et il se mit aussitt  la recherche de Georgette, marchant de l'allure
de quelqu'un qui n'a pas eu le pied cras, bousculant tout le monde
pour se frayer un passage, n'entendant mme pas les clameurs qu'il
soulevait et, enfin, il se heurta dans Marocain, ayant au bras son
immense danseuse. Il dissimula sa mauvaise humeur, salua la dame et dit
gament  Marocain:

--Je ne vous demande pas de vos nouvelles, je viens de vous voir danser
et mme danser sur mon pied: j'en boite encore.

--Je vous fais mes excuses, rpondit Marocain, mais dans une pareille
cohue....

--Oh! monsieur Marocain, vous tes tout excus; et... vous tes de noce
 ce que je vois, monsieur Marocain?

--Oui, nous sommes  la noce de la fille de madame Blanquette, que je
viens de faire danser; la filleule de ma femme est la demoiselle
d'honneur de la marie.

--Ah! la filleule de madame Marocain est ici?

--Caffard! murmura Marocain; (puis haut): elle vous faisait vis--vis,
ajouta-t-il.

--Ah! vraiment? Je n'ai pas remarqu.

--Elle dansait avec le garon d'honneur.

Et Marocain ajouta en jetant un regard d'intelligence  Grand-Ressort:
Son fianc.

Bengali resta abasourdi et balbutia:

--Ah!... son....

--Oui, une nouvelle noce pour nous, dans deux mois.... Mais pardon...
j'ai  reconduire madame.... Enchant de vous avoir rencontr.

Marocain s'loigna et dit  madame Blanquette qui le questionnait du
regard:

--Je lui ai dit que Georgette se mariait pour qu'il renonce  ses
tentatives. Je vais vous conter cela.




XI

UN DNER ACCIDENT


     Si l'amour, ici-bas, ne causait que des peines,
     Les oiseaux amoureux ne chanteraient pas tant.

dit un vieux refrain d'opra-comique; et le vaudeville nous chante:

     L'amour, que' qu' c'est qu' a?

C'est peut-tre aux chansons, c'est peut-tre aux oiseaux qu'il faudrait
le demander; c'est certainement une maladie, puisqu'on en souffre et
qu'on en gurit, grce  ce grand mdecin qu'on appelle le Temps; que si
on veut recourir  une mdication plus rapide, il y a celle indique par
un docteur  une mre afflige du dprissement de son fils atteint du
mal d'amour pour une beaut dont elle le tenait loign:

--C'est l votre tort, madame; elle est son meilleur remde: une
cuillere le matin et une le soir, et votre fils sera guri dans deux
mois.

Parbleu! comme cela, Bengali aussi gurirait peut-tre; car, il ne
cherchait plus  se le dissimuler, l'annonce du mariage prochain de
Georgette l'avait frapp au coeur et, pour la premire fois, il se
sentait atteint du vrai mal d'amour, d'amour sans espoir, d'un mal sans
remde.

--Allons, allons! de la philosophie, se dit-il, et ne laissons pas voir
ce qu'il y a l-dessous.

En effet, on ne le vit pas, parce qu'au rebours des autres maladies,
celle-ci peut se dissimuler et, mme, certaine faon de la combattre
peut donner l'illusion d'une exubrante gat.

C'est ainsi que notre coureur d'aventures put revenir le visage panoui
et la voix pleine de rires  la maison o la socit l'avait prcd.

--On t'attendait pour servir, lui dit sa tante; le dner est prt depuis
longtemps.

--Je me suis attard, dit-il,  voir une noce monter dans une voiture de
courses, pour se faire conduire au restaurant de la Porte Dore; il y
avait, vous savez, mademoiselle Athalie, cette dame longue et plate
comme l'pe de Charlemagne, qui dansait  notre quadrille?

--Ah! oui, madame Blanquette, la mre de la marie, rpondit Athalie; je
te l'ai dit, papa.

M. et madame Jujube rirent beaucoup.

--Quand je pense que nous pouvions tre de cette noce, fit madame
Jujube, d'un air de ddain.

--Nous vois-tu, ajouta l'artiste en riant aux clats, nous!... allant au
repas dans une voiture de courses.

Et la famille de redoubler son rire ironique.

--Et avez-vous vu monsieur Blanquette? demanda madame Jujube, qui est
haut comme a.

--Oui, mais j'ignorais ce qu'tait ce petit homme: je lui demande, en
lui montrant la dame phnomne:

--Quel est ce mt de cocagne en jupons, monsieur?

Il me regarda d'un air furibond:

--Ce mt de cocagne, me rpondit-il, en roulant des yeux terribles,
c'est ma femme, monsieur.

Et la socit de se tordre.

--Vous avez d tre bien embarrass, fit Jujube, d'avoir appel sa femme
mt de cocagne.

--Du tout, je l'ai flicit d'avoir gagn la timbale.

Mademoiselle Pidevache saisit l'occasion de sonder les ides de son
neveu et, aprs un signe d'intelligence aux poux Jujube:

--Et ta noce,  toi, quand irons-nous? demanda-t-elle.

--Ma noce?

--Oui. Tous ces couples que tu viens de voir si gais, si heureux, est-ce
que a ne te donne pas des ides de mariage?

La pense de Georgette fiance au rival qui la lui enlevait lui dicta
brusquement une rponse:

--Mais si!... Je n'y avais jamais song: c'est une bonne ide que vous
me donnez l, ma tante.

--Vraiment?

--Excellente! Ah! elle se marie, pensa-t-il, eh bien, je me marierai
aussi. Cherchez-moi une petite femme bien gentille, bien douce, ma
tante, dit-il.

--Je te trouverai a....

--a y est! murmura Jujube  sa compagne ravie.

L'_extra_ vint annoncer que le dner tait servi; Jujube offrit son bras
 mademoiselle Pidevache et on passa dans la salle  manger.

--a ira tout seul, dit la vieille demoiselle,  voix basse,  son
cavalier.

--Je l'espre, rpondit-il.

Naturellement, l'htesse plaa en face d'elle Athalie  ct de Bengali;
elle fit asseoir Jujube  sa droite, madame Jujube  sa gauche, et
pendant le potage on n'entendit plus que le bruit caus par le choc des
cuillres sur les assiettes.

Pendant ce temps, l'_extra_ avait rempli les verres.

--Madre, dit-il  chaque convive.

--Parfaitement! rpondit Bengali; je le connais, ce madre, premier
choix comme toute la cave de ma tante. Nous allons le boire  votre
sant, ma chre tante, et ne soyez pas avare de vos vins gnreux.

Puis, levant son verre:

--A la sant de sainte Antoinette!

Et la famille Jujube de faire chorus avec enthousiasme.

L'_extra_ venait d'apporter une truite saumone, lorsque Dindoie entra
et dit:

--Madame, c'est un vieux monsieur qui demande de la cire jaune et un
baromtre.

--Quoi? fit mademoiselle Pidevache... un vieux monsieur qui demande
quoi?

--De la cire jaune et un baromtre....

--Qu'est-ce qu'il me chante l, cette vieille bte?... Quelle est cette
carte que vous tenez  la main?

--Madame, c'est celle du vieux monsieur.

--Mais donnez donc!

Elle lui prit la carte des mains, puis la remettant  son neveu:

--Lis donc! lui dit-elle, je n'ai pas mon pince-nez.

Bengali prit la carte et partit d'un clat de rire, non simul
celui-l....--Ah! ah! ah! de la cire jaune et un baromtre! Ah! ah! ah!
ce pauvre Dindoie! il n'avait pas assez de la moiti de son nom, il lui
fallait l'autre moiti! Ah! ah! ah! de la cire jaune et un baromtre!

--Mais qu'y a-t-il donc sur cette carte? demanda mademoiselle Pidevache
impatiente.

Bengali lut: Sir John, baronnet.

La famille Jujube clata de rire  son tour.

--Lui! s'cria l'htesse.

Et elle sortit prcipitamment, laissant la famille Jujube fort
contrarie par la crainte qu'il y et l un nouvel empchement  la
conversation matrimoniale inacheve.

Mademoiselle Pidevache rentra au bras d'un grand vieillard, sec comme
du bois mort dont il avait, d'ailleurs, la couleur, raide, flegmatique,
marchant comme un compas et aussi comme un aveugle, car ses yeux
regardaient indcis et ses pieds heurtaient tous les meubles.

--Sir John, baronnet, dit-elle en le prsentant  la socit; un vieil
ami que je n'avais pas vu depuis trente ans.

--Qu'on donnait  manger beaucoup fort  mon chien, il tait trs gros,
dit le vieil Anglais.

--Je vais donner l'ordre, sir John, rpondit sa vieille amie.

Et elle sortit prcipitamment.

Sir John, alors, tira un tui de sa poche, en sortit des lunettes ayant
des verres d'une invraisemblable convexit, se les adapta et regarda
fixement les personnes auxquelles on l'avait prsent; mais comme on ne
les lui avait pas prsentes, il resta immobile.

La matresse de la maison rentra toute joyeuse:

--Oh! vous n'avez pas oubli ma fte, dit-elle  l'Anglais; puis
s'adressant  ses invits:

--Quelle belle collection d'arbustes il m'a apporte des Indes; des
plantes merveilleuses!

Sir John tira un nouvel tui de sa poche, en sortit deux acoustiques
qu'il se mit dans les oreilles et demanda:

--Le chien il mange?

--Il a tout ce qu'il lui faut.

--Oh! merci, je avais faim aussi.

Un couvert fut immdiatement ajout.

--Prsentez ces personnes  mo! dit sir John.

--Ah! c'est juste: mon neveu, monsieur, madame et mademoiselle Jujubs,
de bons amis.

--Bonjour! dit alors sir John.

Mademoiselle Pidevache le prit par la main, le conduisit  la table, le
fit asseoir  sa droite, lui donna pour voisin Bengali,  ct duquel
elle plaa Athalie; elle mit madame Jujube  sa gauche; Jujube prit la
place libre.

On apporta du potage  sir John, et les autres convives qui avaient
mang le leur attendirent qu'il et vid son assiette.

L'assiette enleve, sir John se fouilla de nouveau, tira de sa poche un
troisime tui, en sortit un rtelier complet et se l'adapta dans la
bouche.

--Je suppose, dit Bengali  l'oreille d'Athalie, qu'en vue d'une danse
aprs dner, il a apport, dans sa voiture, deux jambes mcaniques.

Et Athalie de rire aux clats.

Mademoiselle Pidevache fit signe  Bengali de causer avec sir John,
tout  son travail de mastication, et se tourna vers madame Jujube:

--Il sera bien difficile, dit celle-ci  demi-voix, de causer de notre
affaire.

Et les deux femmes de chuchoter pendant que le neveu se conformait aux
dsirs de sa tante:

--Alors, monsieur arrive des Indes?

L'Anglais, tout  sa truite, ne rpondit pas. Bengali continua:

--Adorable pays, monsieur; nous lui devons les dindons, les cobayes,
dits cochons d'Inde, les oeillets d'Inde, les toffes dites indiennes et
cette marche en rangs d'oignons appele file indienne.... Ah! les
Indes, cette terre des nababs, des rajahs et des Bouddhas.

Bengali fut interrompu par l'arrive d'un chien colossal; celui de sir
John. Il alla droit  son matre qui le caressa et lui adressa quelques
paroles en anglais.

--Tiens! il sait donc l'anglais, votre chien? dit Bengali.

Alors, s'adressant au molosse:--You, speach, English, beefteack,
rosbeaf! yes, godadem, five o'cloc, sport! turf, garden parti, mac
farlane.

Et la famille Jujube de rire aux clats, ce qui mit sir John de fort
mauvaise humeur.

--Il est bte, ce monsieur, dit-il, bas  son amie.

--Chapon au gros sel! fit l'_extra_ en prsentant un plat.

Sir John prit une cuisse, en retira l'os et le jeta sous la table, o
son chien alla le ronger.

Bientt, attir par l'odeur, Turban, le chien de garde de la maison,
entra  son tour.

--Attendez! dit  voix basse Bengali  sa voisine, nous allons rire:
Turban ne sait que le franais, l'autre ne comprend que l'anglais; ils
ne pourront pas s'entendre. Et il jeta sous la table un morceau de
viande que Turban alla y chercher.

--Bordeaux-Loville! fit l'_extra_ en emplissant les verres.

Jujube se leva et proposa un nouveau toast  sainte Antoinette; chacun
applaudit  cette bonne pense et l'artiste adressa un spech des plus
flatteurs  sa future allie; Bengali y ajouta quelques paroles bien
senties.

Sir John, alors, levant son verre, commenait une allocution en anglais,
lorsque, tout  coup, le perroquet,  qui le bruit des bouteilles qu'on
dbouche avait rappel le seul bruit qu'il et retenu, excuta son
imitation avec une vigueur inusite:

--Oh! schoking! fit sir John indign.

--Encore! dit Jujube en cherchant  deviner l'auteur de cette
incongruit.

--C'est mon perroquet! s'cria vivement mademoiselle Pidevache; il veut
imiter le canon de Vincennes, qu'on entend quand le vent souffle par
ici.

--Je crois en effet que le vent y est pour quelque chose, dit Bengali
qui savait la vrit et se tordait de rire en voyant le visage des
convives.

L'incident fut clos par des grognements aussitt suivis d'une lutte des
deux chiens qui se disputaient un os; la table vacilla, puis fut
souleve par les deux combattants se dressant, se dvorant, roulant 
terre, se relevant en bonds effrayants; et les bouteilles, les carafes,
les verres, de danser une sarabande effrne. Les dames se lvent
pouvantes; trop tard: la table venait d'tre jete  bas, entranant
dans sa chute les plats, les assiettes, tout le service, envoyant le vin
et la sauce sur les robes et les pantalons. Cris des dames, hurlements
des chiens. Et au milieu de cet effroi gnral Bengali riant  perdre
haleine.




XII

LE DSESPOIR DE PISTACHE


Dans son dpit du prochain mariage de Georgette, Bengali, comme on l'a
vu, avait hautement affirm son dsir de se marier et pri mme sa tante
de lui chercher un parti convenable. Sa gat factice tomba brusquement
aprs le dpart de la socit.

--Tu ne retournes pas  Paris? lui demanda sa tante.

--Je suis fatigu, lui rpondit-il, et,  moins que vous ne me
renvoyiez....

--Par exemple! te renvoyer! Au contraire! tu as ta chambre ici et tu me
feras grand plaisir si tu veux rester  coucher et  djeuner demain
avec moi.

--Trs volontiers, ma tante.

--Nous causerons de la chose dont tu m'as parl.

--Une chose dont je vous ai parl?... Quelle chose?

--Tu ne te rappelles plus m'avoir dit que tu voulais te marier et
m'avoir charge de te chercher une femme?

--Ah! oui... oui.

--Est-ce que tu n'es plus dans les mmes dispositions?

Il rpondit sans enthousiasme:

--Heu... si... si.

--Eh bien, j'en ai une  te proposer.

--Ah!... dj?

--Oh! je pensais  elle depuis longtemps.

--Eh bien, vous m'en parlerez demain; bonne nuit! ma tante.

--Et toi aussi, cher enfant; embrasse-moi et ne fais pas de mauvais
rves.

Il n'en fit qu'un qui l'veilla en sursaut, dans une vive agitation, et
il ne put retrouver le sommeil: il avait vu en songe le mariage de
Georgette.

Quand, le lendemain, au djeuner, sa tante lui cita mademoiselle Jujube
comme la femme qu'elle lui avait choisie, il resta stupfait:

--C'est celle-l? fit-il.

--Eh bien... qu'y a-t-il d'tonnant?

--Il y a d'abord, ma tante, une chose qui suffirait seule  justifier
mon tonnement: mademoiselle Athalie doit pouser un jeune serin de ma
connaissance, un lve en pharmacie.

--Qu'est-ce que tu me contes l? C'est d'accord avec les parents de la
jeune personne et avec elle-mme que je te la propose.

--Mais, ma tante, c'est lui-mme, un nomm Pistache, qui me l'a dit.

--Il t'a dit qu'il tait agr par les parents?

--Pas tout  fait; mais il m'a jur que la demoiselle et la mre
consentaient  ce mariage.

--Et le pre?

--Ah! le pre, lui, ne sait rien encore.

--J'irai aujourd'hui mme le trouver et savoir, des dames, ce qu'il y a
de vrai dans ce que t'a dit ton apothicaire.

--Comme il vous plaira, ma tante; mais votre demoiselle ne me va pas du
tout.

--Parce que?

--Parce que mademoiselle Athalie, c'est une petite dinde.

--Tant mieux, tu feras d'elle tout ce que tu voudras.

--Ah! tout ce que je voudrai, je veux bien.

--A la bonne heure.

--Mais ma femme, jamais de la vie; cherchez-m'en une autre.

--C'est la quatrime que je te propose, dit mademoiselle Pidevache
irrite; tu refuserais comme tu refuses celle-ci, comme tu as refus les
prcdentes. Eh bien, j'en ai assez!... de ta noce perptuelle; ce n'est
pas une existence, la noce.

--Mais si, ma tante, c'est mme la plus agrable.

--J'en ai assez de cette existence-l.

--Oh! vous, ma tante.

--Comment, oh! vous? Que veux-tu dire?

--Rien, ma tante... seulement, moi, je suis jeune.

--La jeunesse n'a qu'un temps.

--Le mien n'est pas fini.

--Eh bien, tu le finiras.

--Je ne demande que cela, ma tante.

--Tu le finiras dans ton mnage; est-ce que tu crois que je te ferai
toujours une pension pour la manger je ne sais comment?

--Je vous le dirai si vous voulez.

--Non, ne me le dis pas, s'cria mademoiselle Pidevache.

--Vous voyez bien que vous le savez, ma tante, ma petite tante, mon
excellente tante, la plus tendre des tantes.

Et il cajola sa vieille parente dont il connaissait la faiblesse pour
lui.

--Mauvais sujet, murmura-t-elle.

--Allons, c'est convenu, n'est-ce pas? Nous ne parlerons plus de ce
mariage-l?

--Comment, nous n'en parlerons plus?

--Ah! nous en parlons encore?

--Je t'ai pos, hier,  table, le question du mariage; tu m'as rpondu
que tu ne demandais qu' te marier, tu m'as charge de te trouver une
femme, et tu veux que maintenant j'aille dire au pre et  la mre, qui
attendent ta rponse: Mon neveu veut bien se marier, mais pas avec
votre fille. Est-ce que c'est possible, a?

--Il y a toujours une faon de dire les choses; parbleu! si vous dites:
Il veut bien se marier, mais pas avec votre fille.

--Qu'est-ce qu'il faut que je dise, alors?

--Eh bien... heu.... Dites qu'avant d'aller plus loin, je ne veux pas
tromper leur dinde de... non pas dinde; leur fille... que j'aime mieux
leur faire connatre mon infirmit.

--Quelle infirmit? Tu n'en as pas.

--Non, mais je pourrais en avoir.

--Mais quoi?

--Dame... heu... dites que j'ai une jambe de bois... articule... qui ne
se voit pas.

--Aprs ta danse et ta polka avec la jeune fille?

--Ah! c'est juste; autre chose alors... je trouverai a.

--Rien, du tout; tu veux continuer ta vie de bton de chaise avec mon
argent, en attendant mon hritage... que tu n'auras pas, je t'en
prviens; je le lguerai pour fonder un hospice d'invalides.

--Du travail?

--Non.

--De l'amour?

--Et pour commencer, je te coupe les vivres net... comme torchette, tu
verras si je tiens ma parole....

Bengali connaissait l'obstination de sa tante; il se soumit.

--C'est bien, dit mademoiselle Pidevache.... Puis, ouvrant un meuble,
elle en tira plusieurs billets de banque:--Tiens, dit-elle, voil de
quoi enterrer ta vie de garon. Maintenant je vais m'habiller pour aller
o je viens de te dire.

Et elle alla, en effet, s'expliquer. Jujube entra dans une violente
colre contre sa femme et sa fille qui lui avaient cach des projets
qu'elles avaient caresss, encourags, peut-tre mme fait natre.
Elles protestrent, affirmrent qu'elles ignoraient l'amour de Pistache;
Athalie jura ses grands dieux qu'elle tait libre de son coeur; Jujube
dclara qu'il n'avait pas fait de sa fille une artiste minente pour la
donner  un apothicaire, et la question fut d'autant plus vite tranche
que mademoiselle Pidevache avait affirm que son neveu n'avait oppos 
la proposition de la main d'Athalie que la confidence  lui faite par
Pistache.

--Ce que je vais flanquer l'apothicaire  la porte! dit Jujube aprs le
dpart de mademoiselle Pidevache.

Mais madame Jujube fit observer que le portrait du jeune pharmacien
tait loin d'tre termin.

--Je ne le terminerai pas! dit fermement l'artiste.

--Un portrait de 500 francs, mon ami... nous n'avons pas le moyen de
perdre 500 francs; le mariage d'Athalie nous occasionnera de grands
frais....

Ceci fit rflchir l'irascible pre.

--D'ailleurs, ajouta madame Jujube, le pauvre garon n'a pas demand la
main d'Athalie, et tu n'as aucun prtexte pour l'conduire.

Exceptionnellement Jujube se rangea  l'avis de son pouse; mais il fut
dcid qu'Athalie se retirerait dans sa chambre  l'heure des poses et
ne se montrerait pas pendant que Pistache attendrait la rentre de son
peintre, lequel, d'ailleurs, s'arrangerait de faon  tre exact et 
finir promptement le tableau.

--J'enverrai mon neveu, ds demain, vous faire sa premire visite, avait
dit mademoiselle Pidevache; bien entendu, il ne sera souffl mot de nos
projets; je vous l'ai dit: il veut, avant de s'engager, mieux connatre
sa future, tudier ses gots, son caractre....

--Oui, oui, c'est tout naturel, rpondit Jujube.

--Athalie est trs douce, trs aimante, ajouta la mre, et  cet gard
il n'y a rien  craindre.

--Quant au caractre de mon neveu, vous savez ce qu'il est; il faudra
pardonner  ce cher enfant sa gat, ses excentricits!...

--Bons dfauts, rpliqua Jujube, il jettera la gat dans son mnage.

Et la promesse de la tante fut tenue. Bengali vint faire la visite
annonce, fut reu avec empressement, combl d'attentions; il fit
beaucoup rire sa future famille en rappelant le vieil Anglais qui se
dmonte par morceaux, le perroquet qui imite le canon de Vincennes, le
pugilat des chiens sous la table, etc., etc.

Et il se retira laissant monsieur, madame et mademoiselle Jujube
enchants de lui.

Et cherchant  s'illusionner,  se _monter le coup_, comme on dit, il
pensait:--Ces braves gens-l gagnent  tre connus; j'aurai un beau-pre
un peu vaniteux, mais instruit, artiste distingu, dcor de la Lgion
d'honneur; une belle-mre qui ne troublera pas mon mnage.... Enfin je
serai heureux... trs heureux.

Et, pour se le prouver  lui-mme, il fut d'une gat si bruyante avec
ses amis que ceux-ci ne purent s'empcher de lui dire:

--Qu'est-ce qui t'arrive donc, qui te rend si joyeux?

--A moi?... je suis comme toujours,--mais non....--J'ai mon humeur
ordinaire, je vous assure.

Pendant que notre hros jouait la comdie de l'homme joyeux et
insouciant qu'il avait toujours t, courait avec ses amis les bals, les
thtres et les aventures nocturnes, le pauvre Pistache constatait avec
tonnement d'abord, avec inquitude ensuite, un nouvel tat de choses
inexplicable pour lui:

C'tait maintenant son peintre qui l'attendait avec une exactitude
constante; et les dames Jujube, jusqu'alors empresses  le recevoir en
l'absence de l'artiste, ne paraissaient plus  l'heure de ses poses;
s'il demandait de leurs nouvelles:

--Elles vont trs bien, rpondait Jujube.

--Ah! tant mieux, rpliquait-il; est-ce que j'aurai l'honneur de leur
prsenter mes devoirs?

--Impossible, elles ont une visite en ce moment.

Une autre fois, elles taient alles faire des achats; le lendemain,
elles taient alles voir une amie malade;  la sance suivante, elles
taient alles louer une loge de thtre, et c'tait tous les jours un
nouveau motif qui empchait l'amoureux pharmacien de voir sa bien-aime.

Et, comme, par une cruelle ironie, aprs chacune de ces rponses
affligeantes, le peintre ne manquait jamais de dire  son modle:
Souriez! le malheureux, dont le visage trahissait les plus sombres
pressentiments, de faire une horrible grimace en voulant esquisser un
gracieux sourire.

Ce supplice durait depuis quinze jours. Le portrait tirait  sa fin et
Pistache voyait avec pouvante le peintre donner  sa toile les
dernires touches, et il se disait:--Dans quelques jours a sera fini et
je n'aurai plus de prtexte pour aller dans la maison.

Le pauvre garon avait la tte  l'envers; mme comme pharmacien, il
avait perdu la prudence et l'attention, indispensables dans sa
profession....

Deux prparations commandes taient prtes  tre remises aux clients
qui devaient venir les prendre: une purgation et un collyre: il
confondit les destinataires, de sorte que le client aux paupires
malades se les lava avec de l'huile de ricin, tandis que celui qui avait
besoin de se purger avala le collyre; et (chose moins singulire qu'elle
ne le parat) chacun des deux clients obtint un effet satisfaisant du
remde destin  l'autre, ce qui fit que l'erreur ne causa aucun
dsagrment  Pistache et n'aggrava pas ses tristes rflexions d'une
assignation en police correctionnelle pour blessures par imprudence,
ignorance, inattention ou inobservation des rglements.

Un des rves qui troublaient ses nuits vint lui ouvrir un horizon
d'esprance; un rire bruyant pouss par lui l'veilla brusquement. Voici
ce qu'il avait rv: Madame Jujube lui disait:--Vous continuez  venir
chez nous,  soupirer, et vous ne faites pas votre demande officielle de
la main de ma fille, que vos visites compromettent; vous connaissez ses
bonnes dispositions et les miennes pour vous, mais mon mari n'en sait
rien; qu'attendez-vous pour lui dclarer vos intentions et que
voulez-vous qu'il pense?

--C'est juste, se dit Pistache; voil pourquoi je ne vois plus ces
dames; elles ludent mes visites compromettantes.

De leur ct la mre et la fille s'taient fait d'accord un raisonnement
un peu canaille peut-tre, mais que comprendront tous les gens vraiment
prvoyants et qui d'ailleurs a servi de thme  La Fontaine: Ne lchons
pas la proie pour l'ombre.

Voici les raisonnements faits par ces dames: Nous n'avons pas de chance
avec les pouseurs; M. Bengali n'est pas un jeune homme srieux; en ce
moment, il nous fait des visites; mais qui assure que le projet
russira? M. Pistache, lui, on ne peut douter de son amour et de ses
intentions; pourquoi le renvoyer avant la demande officielle de son
rival? Au moins, si celui-ci nous rate dans la main, comme cela est
arriv avec plusieurs prtendus, il nous reste l'autre comme
pis-aller. Et, avec la certitude que, le portrait fini, Jujube
recommencerait  aller montrer sa croix des journes entires, il fut
dcid qu'en son absence, les dames recevraient l'en-cas matrimonial
sans rien changer  leur attitude encourageante.

Ce qu'elles avaient prvu arriva; il ne fallait pas tre grand prophte
pour le prdire; les dernires touches donnes et la toile _embue_,
Jujube ayant annonc  Pistache qu'il n'avait plus besoin de lui et que,
sitt la toile sche, il la vernirait, Jujube reprit ses promenades
quotidiennes; Pistache le rencontra au moment o notre lgionnaire
savourait la joie d'une vanit enfantine: un petit garon dont la blouse
tait orne d'une croix scolaire passait devant lui, en compagnie de son
pre; celui-ci, lui montrant la croix de Jujube, dit  son jeune fils:

--Regarde donc le monsieur, c'est lui qui en a une belle croix! C'est la
croix d'honneur, a; quand tu en auras une comme la sienne, hein!

Et Jujube, souriant, se courba et tapa doucement du bout du doigt la
joue du gamin qui le regardait avec des yeux hbts et pleins d'une
admiration profonde.

Pistache pensa que c'tait le moment d'aller voir les dames Jujube, ce
qu'il fit sans plus attendre. Il fut accueilli par elles de faon 
dissiper ses inquitudes; il leur raconta son rve et leur annona sa
dcision bien arrte de se dclarer au pre. Mais madame Jujube,
sachant  merveille la rponse que celui-ci ferait  l'apothicaire:

--Non, non, pas encore, dit-elle, ne prcipitons rien, pour ne pas nous
exposer  tout gter. Athalie et moi, nous prparons peu  peu M.
Jujube: je vous avertirai ds que le moment sera venu de faire la
dmarche.

Et, aprs avoir obtenu des deux dames la permission de continuer  les
venir voir, Pistache se retira enchant.




XIII

BENGALI RETROUVE GEORGETTE


Les visites de Bengali  la famille Jujube se continuaient depuis un
mois et pas un mot de ses intentions matrimoniales n'tait sorti de sa
bouche; pas mme une allusion au mariage ne lui tait chappe, et
pourtant ses empressements auprs d'Athalie, son langage ardent et
tendre quand il lui parlait, taient d'un homme pris de la femme objet
de tant de soins, de tant d'attentions.

C'est que Bengali, si tourdi, si insouciant, si avide de plaisir, tait
au fond un honnte garon, bien dcid  n'pouser qu'une femme qu'il
saurait pouvoir rendre heureuse, chose difficile sans amour; il faisait
donc tous ses efforts de trs bonne foi pour veiller en lui, par des
causeries, les yeux dans les yeux, par des serrements de main, un
sentiment dont aucun battement de son coeur n'indiquait l'closion.

Voil pourquoi la demande de la main d'Athalie se faisait attendre, au
grand tonnement de la famille Jujube qui ne comprenait rien  son
silence.

Ce mutisme persistant devenait d'autant plus grave qu'Athalie qui, tout
d'abord, ne voyait dans le mariage projet pour elle que la cessation
d'un clibat qui pouvait la rendre ridicule aux yeux des jeunes filles
de sa connaissance, qui toutes trouvaient des maris; qu'Athalie,
sensible aux discours et aux soins de Bengali, s'tait srieusement
prise de lui, et c'tait de sa part des jrmiades  n'en plus finir,
aprs chacune des visites du soi-disant prtendu; et Jujube, d'humeur
naturellement irritable, d'entrer dans d'effroyables colres, de crier:

--Qu'est-ce que tu veux que j'y fasse? je ne peux pas le prendre  la
gorge. Voil cinq ou six fois que nous en parlons  sa tante; elle nous
explique invariablement qu'elle le questionne, le presse et obtient de
lui l'ternelle rponse qu'il tudie ton caractre, que le mariage est
une chose grave; s'il pense, comme Voltaire, que cette chose est
tellement grave que ce n'est pas trop de toute la vie pour y penser, tu
n'as pas fini d'attendre. Sais-tu ce que je ferai, moi? Eh bien, je te
marierai  un autre.

--Je n'en veux pas d'autre, s'criait Athalie tout en larmes; c'est lui
que je veux, c'est lui que j'aime.

--Enfin, dit la mre, il faut prendre un parti; les visites de ce jeune
homme finiront par compromettre notre fille.

Jujube se dcida donc  en finir par une dernire dmarche auprs de
mademoiselle Pidevache. Il se transporta  Saint-Mand et exposa la
situation.

--Vous avez raison, rpondit la vieille demoiselle irrite, il faut en
finir. Je vais voir mon neveu, lui mettre le march au poing; je le
mnerai chez vous et nous en finirons.

Pendant ce temps, l'infortun pharmacien, convaincu de l'amour d'Athalie
pour lui, continuait ses tentatives de visites, qui chouaient toujours.
Souvent il se prsentait au moment o son rival tait dans la place. Ce
jour-l, le pauvre garon n'tait pas reu. Une autre fois, ces dames
taient sorties, ou bien Jujube tait l, et c'tait tous les jours un
nouveau prtexte; le malheureux Pistache retournait piteusement  son
officine, en se disant: C'est drle, depuis quelque temps, on a bien
souvent des motifs de ne pas me recevoir. Si bien qu'un jour o il
avait t de nouveau conduit, certain, d'aprs l'affirmation du
concierge, que ces dames taient chez elles, il s'aposta au palier de
l'tage suprieur pour voir sortir le visiteur cause de sa
non-rception.

Au bout d'un quart d'heure d'attente, il vit sortir Bengali, reconduit
par les deux dames avec mille paroles gracieuses:--Lui! se dit-il avec
stupfaction; c'est pour lui qu'on ne me reoit pas!

Le pauvre garon ne vivait plus, depuis ce jour; il ne savait comment
demander  ces dames une explication; avouer son espionnage, c'tait
impossible. Enfin, n'y pouvant plus tenir, il leur raconta que, le jour
en question, il avait rencontr dans l'escalier une personne de
connaissance avec laquelle il avait caus, et qu' ce moment il avait vu
sortir Bengali reconduit par elles. Athalie, tout interdite, ne savait
que rpondre; la mre, sans hsitation ni embarras, expliqua que ce
jeune homme tait venu les entretenir d'une affaire d'intrt concernant
sa tante, et qu'il n'tait pas possible, mme Pistache tant son ami, de
le faire assister  des confidences sur des affaires de famille.

Le naf garon, qui ne dsirait rien tant que d'tre rassur, se rcria,
s'excusa d'avoir involontairement amen des explications dont il n'avait
pas besoin; que jamais l'ide d'un manque de parole, de la part de ces
dames, ne lui serait venu  la pense, etc., etc. Puis il demanda si le
moment de se dclarer  M. Jujubs tait proche....

--Vous serez bientt fix, rpondit madame Jujube.

--Fix... agrablement? demanda-t-il.

--Je prpare mon mari en vue d'une rponse favorable, rpondit-elle.

Et le bon Pistache partit plein de confiance, non cependant sans avoir
remarqu qu'Athalie tait reste trangre  la justification.

Le lendemain mme de cette entrevue qui l'avait rassur, mademoiselle
Pidevache et son neveu se prsentaient dans la famille Jujube.

Bengali, aprs quelque rsistance, avait fini par cder  la volont de
sa tante, se disant qu'aprs tout, il aurait une petite femme un peu
bbte, mais aimante et bonne, qui lui ferait la vie douce, qu'il
finirait probablement par aimer. Bref, la main d'Athalie fut
officiellement demande, accorde cela va sans dire, et cet heureux
vnement jeta une joie inaccoutume dans la famille Jujube.

Et le soir, en rentrant chez lui, vers dix heures, toujours la tte
occupe de Georgette, Bengali se disait: Elle aussi est sans doute
marie; M. Marocain m'avait dit que le mariage tait pour dans un mois
et voil plus de cinq semaines.

--Ah! je suis stupide, pensa-t-il, j'ai beau faire tout au monde pour
l'oublier, je ne peux pas... pourtant, je n'ai rien  esprer, elle est
marie...  un homme qu'elle aime; il est bien heureux celui-l....
Allons! n'y pensons plus!... oui... je dis toujours cela... et j'y pense
tout de mme.

Ses rflexions furent troubles par les cris d'une femme appelant 
l'aide; Bengali se prcipita du ct d'o partaient les cris et vit un
jeune homme enlaant une femme qui se dbattait dans son treinte:

--Voyons, disait l'auteur de cette entreprise galante, un petit souper
fin... dans un joli cabinet particulier....

Il fut interrompu par l'intervention de Bengali, qui l'carta violemment
de sa victime, avec accompagnement d'pithtes:

--Ah! dit le monsieur, vous tes le souteneur de cette promeneuse
nocturne que je prenais pour une ouvrire attarde... et moi qui allais
vous remettre ma carte. Puis avec un rire de mpris:--Ah! non! non! on
ne se bat pas avec....

Il n'acheva pas, une paire de gifles lui ayant coup net la parole.

La jeune fille poussa un cri; Bengali se retourna:

--Georgette! s'cria-t-il.

Puis, prsentant sa carte  l'inconnu:

--Je suis  vos ordres, monsieur, dit-il. Vous vous renseignerez et vous
verrez qu'on peut se battre avec moi.

Le jeune homme prit la carte, s'approcha d'un bec de gaz et lut  haute
voix: _Alfred Bengali, rue Laffitte, 14_.

--Trs bien, monsieur, dit-il.

Puis remettant sa carte:

--Vous recevrez demain la visite de deux amis.

--Je les attendrai, monsieur.

L'inconnu s'loigna.

--Vous allez vous battre... pour moi! s'cria Georgette perdue.... Oh!
mon Dieu, s'il vous arrivait malheur....

--Merci de cette marque d'intrt, madame; je regrette de ne l'avoir
pas mrite plus tt.

--Madame! fit la jeune fille tonne.

--Mais comment tes-vous dans la rue, seule,  cette heure?

--De l'ouvrage press que j'ai d reporter.

--Mais comment votre mari ne vous accompagnait-il pas?

--Mon mari?

--Sans doute; n'tes-vous pas marie?

--Mais non, monsieur.

Bengali eut un mouvement de joie.--Non? fit-il. Puis il ajouta
tristement.--C'est pour bientt, alors, dans quelques jours.

--Je ne sais ce que vous voulez me dire; je n'ai aucun projet de
mariage.

--Comment! s'cria l'amoureux jeune homme, tout mu... mais M. Marocain
m'a annonc lui-mme....

Georgette comprit; elle se rappela le danger que sa marraine et Marocain
lui avaient montr, son changement de domicile pour drouter l'homme qui
voulait la sduire:--M. Marocain, dit-elle alors, nous avait aperus
causant ensemble un soir que vous m'aviez accoste, et j'avais fui  son
approche; le lendemain je lui ai fait connatre, ainsi qu' ma marraine,
dans quelles circonstances je vous avais connu et comment je me trouvais
causant avec vous; les intentions qu'on vous prtait, j'y croyais avant
le dernier langage que vous m'avez tenu; aprs vos dclarations si
formelles, je protestai contre l'accusation dont vous tiez l'objet et
dclarai vos intentions vritables; on a attendu la dmarche que vous
deviez faire....

Bengali balbutia des allgations d'empchements qui avaient retard
cette dmarche, retard seulement.

--Voil pourquoi, interrompit la jeune fille, le mari de ma marraine
vous a dit que j'tais sur le point de me marier, pensant, ainsi, mettre
fin  vos obsessions.

--Je vous jure... s'cria Bengali.

Georgette l'interrompit de nouveau.

--Ce n'est pas, dit-elle, le moment de parler de cela; qui sait le sort
que ce combat vous rserve?... et c'est pour moi, ajouta-t-elle, la
voix trangle par l'motion.

Bengali lui saisit la main; elle la retira vivement:

--Et quand aura lieu ce duel? demanda-t-elle.

--Mais... aprs-demain matin, sans doute.

--Que Dieu m'pargne le chagrin d'apprendre que vous avez t victime de
votre dvouement.

--Et... demanda Bengali, en s'approchant, si Dieu vous pargne ce
chagrin, me permettez vous d'aller vous porter la bonne nouvelle?

--Je la connatrai avant votre dmarche, rpondit Georgette. Puis lui
tendant la main:--Merci, monsieur... et elle s'loigna en touffant un
sanglot dans son mouchoir.

Bengali resta seul et interdit:

--Elle la connatra avant ma dmarche! pensa-t-il... comment? par quel
moyen?

Georgette avait entendu la lecture de la carte remise par Bengali: Rue
Laffitte, 14, dit-elle, je ne l'oublierai pas.

Et en effet, le surlendemain,  7 heures du matin, elle arrivait en
fiacre  l'adresse indique; une voiture de remise stationnait  la
porte et le cocher allait et venait sur le trottoir.

Georgette appela le sien; il descendit de son sige et ouvrit la
portire:

--Je vous donnerai un bon pourboire, lui dit-elle, si vous faites bien
ce que je vais vous dire.

--Si a se peut, madame, je veux bien; qu'est-ce que c'est?

--Il s'agit d'aller causer avec le cocher de cette voiture et de savoir
ce qu'il fait l; s'il attend deux messieurs qu'il a amens  cette
adresse, ou un locataire de cette maison qui l'a fait retenir.

--Oh! a n'est pas difficile, madame; on vous dira a au juste.

Par le carreau, Georgette vit son cocher accoster son confrre et une
conversation s'engager entr'eux. Bientt, son mandataire
revint:--Madame, dit-il, il attend deux messieurs qu'il a amens et il
m'a dit que c'tait, sans doute, pour des particuliers qui vont se
battre, vu qu'il y a des pes dans la voiture et qu'il doit conduire
ses clients au bois de Ville-d'Avray.

A ce moment, Bengali et ses deux tmoins sortaient de la maison et
montaient dans la voiture.

--Suivez cette voiture! dit Georgette.

--Jusqu'o, madame?

--Jusqu' l'endroit du bois o elle s'arrtera... assez loin d'elle,
cependant, et vous vous placerez de faon  n'tre pas aperu.

--Bon! compris; madame veut voir la chose, sans....

--Faites ce que je vous dis!

Le cocher monta sur son sige et suivit la voiture  distance.

Arrive  un endroit dsert du bois, elle s'arrta; un coup tait l et
quatre personnes en sortaient. Ces personnes taient l'adversaire de
Bengali, ses tmoins et un mdecin.

Georgette descendit du fiacre:

--Attendez-moi ici! dit-elle d'une voix mue  son cocher, et elle
s'avana d'un pas chancelant vers le lieu o deux hommes allaient
peut-tre s'entr'gorger, et c'tait pour elle; parce qu' une heure
tardive de la soire, l'un d'eux lui avait adress des galanteries; que
l'autre l'avait protge contre les entreprises du premier; c'tait pour
cela que ces deux hommes pleins de jeunesse et de sant allaient
chercher, dans le sang l'un de l'autre, la satisfaction impose par un
prjug social.

Les deux adversaires se salurent, mirent habit bas, prirent chacun une
des pes qui leur furent prsentes, et se mirent en garde; le
directeur du combat croisa les deux pes par le bout, se rangea prs du
deuxime tmoin et du mdecin et dit: Allez, messieurs!

Georgette, entre les branches d'un massif d'arbres, avait assist  ces
prliminaires solennels, dans une agitation qu'elle avait peine 
matriser;  l'ordre: Allez messieurs! elle appuya fortement sa main
sur son coeur qui battait  lui briser la poitrine, et, haletante, elle
attendit.

Ds le premier engagement, elle trembla pour les jours de Bengali,
ardent, tmraire, devant l'pe d'un adversaire froid, calme,
paraissant sr de sa force et prt  saisir le passage imprudemment
ouvert  son arme. Bengali, lui, n'tait plus le simple auteur d'une
injure donnant la rparation par lui due, c'tait le fou d'amour
combattant l'homme qui a outrag la femme aime. Et Georgette, dont la
pense dirigeait son bras, ne pouvait s'empcher, malgr son anxit, de
l'admirer: Qu'il est beau! qu'il est brave! murmurait-elle.

Elle jeta soudain un cri terrible; Bengali venait de tomber, atteint par
une riposte en pleine poitrine. Au cri, tous les hommes s'taient
retourns. L'un d'eux avait couru au-devant de Georgette qui s'avanait
en trbuchant, et la soutenait pour qu'elle ne tombt pas; les autres
s'taient prcipits vers le bless et, pendant qu'ils lui dchiraient 
l'endroit de la blessure, sa chemise inonde de sang, le mdecin tirait
de sa bote de secours de la charpie, des bandes de toile et des fioles.

Georgette s'chappa du bras de son cavalier et vint tomber  genoux
prs du bless vanoui:

--Il est mort, monsieur? demanda-t-elle, en suffoquant.

--Vous me gnez madame, rpondit le mdecin; je ne puis rien vous dire
encore, laissez-moi examiner la blessure.

L'adversaire, debout et chapeau bas, attendait l'opinion du mdecin.

Un silence d'anxit rgnait.

Le docteur, aprs avoir lav la plaie avec le contenu d'une des fioles,
procda  un premier pansement; l'effusion du sang arrte, il appuya
longuement son oreille sur la poitrine du bless; Georgette haletante
attendait en murmurant:--Oh! mon Dieu!... mon Dieu!... et c'est pour
moi....

--Enfin, le mdecin releva sa tte et montra un visage exempt
d'inquitudes; Georgette, se redressant comme un ressort:--Ah! fit-elle,
a n'est pas grave?--Du moins, madame, rpondit le mdecin, il n'y a pas
danger de mort, le coeur et le poumon fonctionnent rgulirement: ils
n'ont donc pas t atteints; la blessure a cependant une certaine
gravit; mais, je vous le rpte, sauf complications imprvues, ce ne
sera qu'une question de soins et de temps.

L'auteur de la blessure, alors, dit aux tmoins de Bengali:--J'enverrai
ce soir mme ma carte  votre client et je ferai prendre rgulirement
de ses nouvelles. Puis s'adressant  Georgette:--Je vous adresse,
madame, mes plus humbles excuses; j'ai t tromp par les circonstances
de lieu et d'heure. Veuillez, je vous prie, croire  mes vifs regrets.

Il salua et remonta dans son coup avec ses deux amis, et la voiture
s'loigna.

On transporta avec prcaution Bengali dans la sienne. Georgette exprima
le dsir d'y monter:

--Vous tes sa parente, son amie? demanda le docteur.

--Ni l'une ni l'autre, monsieur, rpondit-elle; vous avez entendu ce qui
vient d'tre dit par l'adversaire de ce malheureux jeune homme, je n'ai
rien  y ajouter. Il m'avait insulte; celui qu'il a si gravement
bless m'avait protge sans mme avoir su celle dont il se faisait le
dfenseur; je n'ai d'autre mobile que ma reconnaissance.

--Votre conduite est trs naturelle, madame; malheureusement, nous ne
pouvons tenir cinq dans cette voiture; le malade, d'ailleurs, en
souffrirait.

Georgette alors se rsigna  regagner sa propre voiture; ce que voyant,
les deux tmoins s'offrirent pour y monter  sa place: elle accepta,
monta dans celle o on avait plac le bless, s'installa prs de lui,
lui mit la tte sur ses genoux et les deux voitures partirent.




XIII

PISTACHE REVIENT EN FAVEUR


La famille Jujube est  table et djeune; naturellement on cause du
futur mariage, des emplettes  faire, du trousseau  acheter.

Entre la bonne portant des lettres.

--Les lettres que le concierge vient de monter, dit-elle.

--Il y a une lettre de deuil, fit madame Jujube.

--Qui donc est mort? demanda Athalie en prenant la lettre, pendant que
son pre ouvrait sa correspondance.

--Ah! s'cria-t-elle, aprs avoir jet les yeux sur la lettre de deuil:
M. Pistache.

--Hein? qui est mort? firent les deux poux.

--Non, c'est lui qui envoie a.

Et elle lut:

--M. Pistache a le chagrin de vous annoncer la perte cruellement
douloureuse qu'il vient de faire dans la personne de M. Jean-Andr
Romarin, son oncle, qu'il n'avait jamais vu.

--Et il a tant de chagrin que cela? observa ironiquement Jujube.

--Il a ajout quelque chose  la main, dit Athalie.

Et elle lut:

--Il a, par la mme occasion, le plaisir de vous annoncer que cet
excellent oncle lui a lgu une somme de deux cent mille francs.

Madame Jujube s'exclama:--Deux cent mille francs!

Jujube qui,  ce moment, ouvrait une lettre, allait s'associer 
l'exclamation bien naturelle de son pouse; mais un coup d'oeil jet sur
les premiers mots de la lettre lui arracha un cri d'un tout autre
caractre.

--Qu'est-ce donc? demandrent les deux femmes inquites.

--Ton futur grivement bless en duel! rpondit-il d'une voix altre;
c'est sa tante qui m'annonce ce grand malheur.

--Toujours de nos chances! gmit la mre.

Athalie plit, fut prise d'un tremblement nerveux, puis clata en
sanglots.

--a devait lui arriver, dit le pre, en marchant avec agitation: un
tapageur, un viveur, un cerveau brl.

Madame Jujube, elle, consolait sa fille.

--Tu sais bien ce que c'est que les duels, lui disait-elle; les journaux
en rendent compte  chaque instant et ils n'ont jamais de suites graves;
dans quinze jours, ce pauvre garon sera guri.

--Tu n'as donc pas entendu ce que j'ai lu? hurla Jujube; la lettre porte
grivement bless.

--J'ai entendu, mon ami; mais sur le moment, une blessure parat grave,
et....

--Je vais le voir, dit Jujube.

--Ne sois pas longtemps, papa, supplia Athalie.

Jujube sortit prcipitamment sans lui rpondre.

--Ne te dsole donc pas, continua la mre, je te dis que ce ne sera
rien, tu verras. Puis, aux doutes exprims par les mouvements de tte de
sa fille, elle ajouta, en femme positive qu'elle tait:

--D'ailleurs, mettons les choses au pire; supposons que le pauvre garon
meure de sa blessure....

--Oh! maman, ne dis pas a! sanglota l'inconsolable Athalie.

--C'est une simple supposition.... Eh bien, n'oublie pas que Pistache a
hrit de deux cent mille francs.

--Ne me parle plus de lui, je n'en veux pas.

--Pourtant, deux cent mille francs quand, comme toi, on n'a pas de
dot....

Athalie trpigna de colre en rptant:--Je n'en veux pas, je n'en veux
pas!

Madame Jujube continua:--D'autant plus qu'avec cette fortune il n'aurait
pas besoin de rester dans la pharmacie, et ton pre alors qui n'avait
que cette objection....

Pour en finir, Athalie quitta brusquement sa mre et s'en alla pleurer
dans sa chambre.

Jujube ne tarda pas  rentrer.

Il tait furieux.

--Eh bien? lui demanda madame Jujube avec empressement....

Puis, voyant son air irrit:

--Mais qu'as-tu donc? ajouta-t-elle.

--Tu as dj t raconter  tout le monde que ta fille faisait un riche
mariage?

--Moi?... mais....

--Je viens de rencontrer M. et madame Blavin qui m'ont flicit.

--Je leur ai confi... des amis....

--Confi! et ils l'ont rpt, a se sait partout... et ton prtendu
gendre est trs gravement bless; on ne peut pas le voir, dfense
absolue des mdecins.

--Ah! mon Dieu! gmit madame Jujube, s'il allait mourir!

--C'est  craindre, et on se moquera encore de nous, comme pour les
autres gendres qui nous ont rat, car chaque fois, toi et ta fille,
c'tait la mme chose; vous ne pouvez pas taire votre langue.

--Mais, mon ami, cette fois, tu m'as dit toi-mme avoir annonc le
prochain mariage d'Athalie....

--A ce mchant savant, ce cuistre,  ce M. Quatpuces  qui il faut des
dots; oui, je l'ai rencontr et je me suis offert le plaisir de lui
annoncer... tout le monde  ma place en aurait fait autant; toi, quelles
raisons avais-tu?

--Mais c'est Athalie qui en a parl la premire.

--Athalie aussi, oui; vous tes toutes les mmes, et si ton futur gendre
meurt, comme c'est  craindre, nous voil encore avec notre fille sur
les bras.

--Non, mon ami, si tu le veux bien.

Et elle rappela l'amour de Pistache pour Athalie et l'hritage qui lui
permettrait de quitter la pharmacie.

Jujube ne rpondit rien; c'tait dj un pas de fait, et quand sa femme
ajouta qu'Athalie ne voulait pas qu'on lui parlt de ce jeune homme, le
petit tyran reparut, dclara qu'il n'admettait pas la rsistance d'une
fille aux volonts de son pre; que sa volont, il l'imposerait si
besoin tait. En tout cas, ajouta-t-il, envoie nos cartes  ce jeune
homme... avec un mot de sympathie.

Madame Jujube comprit que sa cause tait gagne et que, avec l'un ou
avec l'autre, on avait enfin le placement d'Athalie; et aussitt,
suivant le dsir de Jujube, elle prit les trois cartes de visite,
crivit quelques mots affectueux sur chacune d'elles, puis elle envoya
immdiatement Galftre le concierge les porter  leur adresse.

Pistache fut au comble de l'motion en voyant cet empressement de la
famille Jujube et, particulirement, la participation du matre de la
maison  cette manifestation sympathique.

--Remerciez, de ma part, je vous prie, dit-il au concierge, monsieur et
madame Jujubs; dites-leur que j'ai t trs sensible  leur preuve
d'amiti.

--Bien, monsieur, je n'y manquerai pas.

Puis, Galftre ajouta:--Monsieur est sans doute invit  la noce?

--A la noce!... Quelle noce?

--Celle de mademoiselle Jujubs.

--Comment, de mademoiselle.... Et le pharmacien abasourdi n'eut pas la
force d'achever; mais pensant qu'il s'agissait de son propre mariage, il
se mit  rire:

--a se sait donc dj? demanda-t-il.

--Toute la maison le sait, rpondit Galftre....

--Ah! fit notre pharmacien radieux. Ah! vous me faites bien plaisir....
Tenez, voil vingt francs pour cette bonne nouvelle.

--Oh! monsieur est trop bon.... Je croyais que monsieur savait a.

--Je savais que la demoiselle et sa maman voulaient bien, mais c'est M.
Jujubs qui ne voulait pas.

--Ma foi, rpondit Galftre, il avait bien raison; donner sa fille
unique  un viveur, un coureur.

--Ah! mais dites donc, vous; c'est pour me remercier de mes vingt
francs que vous me dites a?

--Ah! c'est vrai, monsieur, je ne me rappelais plus que vous tiez l'ami
de ce monsieur.

--Ce monsieur? Quel monsieur?

--Eh bien.... M. Bengali.

Pistache resta ananti:--Bengali... balbutiait-il, Bengali.

--Vous ne savez pas qu'il doit pouser cette demoiselle?...

Ses questions restant sans rponse, Galftre se retira sans que sa
sortie ft remarque par Pistache rest les yeux fixes et l'air ahuri.

--Ah! se dit le pauvre amoureux, je comprends maintenant pourquoi on ne
me recevait pas quand il tait l.

Galftre venait de rentrer  sa loge, quand madame Jujube qui,  ce
moment, venait du dehors, lui dit:

--Comment, vous n'avez pas encore port les cartes?

--Pardon, madame, j'en viens.

--Vous avez trouv la personne?

--C'est au monsieur mme que j'ai remis les cartes; mme que ce pauvre
jeune homme est dans un chagrin....

--De la mort d'un oncle qu'il n'a jamais vu et qui lui laisse deux cent
mille francs?

--Deux cent mille francs! s'cria Galftre, c'est donc a que, dans sa
joie, il m'a donn vingt francs.

--Dans sa joie! fit madame Jujube surprise, vous venez de me dire qu'il
tait dans un grand chagrin.

--Oh! le chagrin est venu aprs les vingt francs, quand je lui ai
annonc le mariage de mademoiselle.

Madame Jujube bondit:--Vous lui avez....

La colre l'empcha d'achever.

--Dame, tant l'ami du mari, je croyais qu'il tait invit  la noce.

Et la brave dame, exaspre:

--Mais comment connaissez-vous nos affaires de famille? qui vous a parl
de ce mariage?

--Madame, c'est mademoiselle elle-mme.

--Ah! mon Dieu, murmura madame Jujube, aller conter a jusqu'au
concierge! Et il n'y a rien dans tous ces ragots que des pourparlers qui
n'aboutiront mme pas.

--Dam! madame, moi, je....

--En voil assez; pas un mot de cela  personne.... Et tout d'abord,
vous allez courir me porter une lettre  M. Pistache; je vais la faire,
venez la chercher dans dix minutes.

Et elle monta chez elle en toute hte.

Une demi-heure aprs, Pistache recevait une lettre ainsi conue:

Il n'y a rien de vrai dans ce que vous a dit mon imbcile de concierge;
il vous a rapport des potins de voisinage, tablis sur les visites que
nous fait M. Bengali, comme nous en font tous nos amis; et d'ailleurs,
le pauvre jeune homme est peut-tre mort,  cette heure, d'une blessure
qu'il a reue hier, en duel. Venez me voir, nous causerons.




XIV

LA GARDE-MALADE


Depuis six jours, Bengali tait en proie  une fivre ardente et plong
dans un sommeil incessant et agit. Le mdecin, on le sait, avait, ds
le premier examen de la blessure, dclar sans hsitation qu'elle
n'aurait pas de suites fatales,  moins de complications imprvues; il
avait donc fait toutes les recommandations de nature  prvenir ces
accidents; notamment, l'interdiction des visites et de tout ce qui
pouvait troubler le repos du malade.

--Vous tenez bien compte de mes prescriptions? dit-il au domestique;
vous ne recevez personne autre que la tante de votre matre?

A la mine embarrasse du domestique, le docteur lui demanda:--Vous ne
comprenez pas? c'est pourtant bien clair.

--Si, si, monsieur le docteur... je comprends bien, mais c'est que....

--C'est que quoi?

--Il y a... cette demoiselle.... qui tait dans la voiture quand on a
rapport monsieur....

--Elle est venue demander de ses nouvelles? vous lui en avez donn?
C'est bien, je n'interdis pas les demandes de nouvelles, ce ne sont pas
des visites, cela; qu'on parle bas et qu'on n'entre pas dans la chambre
du malade, voil tout ce que j'exige.

--Bien, monsieur; mais cette demoiselle m'a tant pri, que je l'ai
laisse regarder monsieur.... Ce qu'elle a pleur en le voyant! a me
fendait le coeur...  ce moment-l... Monsieur, tout en dormant,
demandait  boire; alors elle s'est assise au chevet du lit... j'ai
soulev monsieur et elle l'a fait boire... aprs, elle a tant pleur
pour que je la laisse soigner monsieur... que je n'ai pas eu le
courage....

--Je ne m'tais-pas tromp, pensa le docteur, il y a de l'amour
l-dessous.

--Vous avez bien fait, rpondit-il au domestique; quand cette personne
reviendra vous la laisserez entrer.

--Bien, monsieur.... Elle est revenue et elle revient tous les soirs...
mais monsieur qui dort toujours en se remuant beaucoup, ne s'est mme
pas aperu qu'elle tait l, il boit en dormant.... Cette pauvre
demoiselle passe la moiti des nuits... des fois plus... elle lui essuie
la figure... qui est mouille par la fivre... elle ne le perd pas de
vue.... Faudra-t-il que je la laisse revenir?

--Oui, rpondit le mdecin, certain que nulle autre garde ne soignerait
son malade avec autant de sollicitude.

Georgette continua donc  venir soigner son cher bless.

Un soir, elle resta tout interdite en voyant entrer le mdecin; il lui
sourit, lui imposa silence du geste et lui dit  voix basse:

--Je savais vos visites, vos soins, et je les ai approuvs... a va
mieux.... Puis ttant le pouls du malade:--beaucoup mieux, ajouta-t-il.

--Entrez, madame, monsieur le docteur est l, dit  demi-voix le
domestique, en introduisant mademoiselle Pidevache....

La vieille demoiselle eut un geste de surprise  la vue de Georgette, et
elle jeta, au mdecin, un regard interrogateur.

--C'est une garde-malade que j'ai place prs de lui, dit le mdecin,
pour viter toute explication.

--Elle est bien jeune et bien jolie pour faire ce mtier-l, se dit la
vieille demoiselle. Mais proccupe de la sant de son neveu:

--Eh bien? demanda-t-elle.

--La fivre s'en va, rpondit le docteur; je suis trs content. Mais ne
restons pas ici, notre prsence est inutile et il a encore besoin du
repos le plus complet.

--Et vous me rpondez...?

--De sa gurison, oh! absolument; elle sera longue, mais elle est
certaine; allons-nous-en.

Et Georgette resta seule avec celui qu'elle aimait, coutant sa
respiration devenue plus rgulire et plus douce, observant ses
mouvements moins frquents et moins brusques; le mdecin ne l'avait pas
trompe: une amlioration sensible s'tait produite depuis la veille, la
jeunesse triomphait du mal, et cette pense: il vivra! lui arrachait un
sourire;  quelques mots confus qu'elle perut: Il parle, se
disait-elle... il a soif peut-tre; et approchant son oreille des
lvres du malade, elle couta, puis eut un mouvement de joie: Mon nom!
dit-elle, il rve de moi! Le voyant promener sa langue sur ses lvres
dessches, elle pensa qu'il avait soif; elle entr'ouvrit la porte de la
pice voisine, pour dire au domestique de venir soulever son matre; le
domestique dormait profondment dans un fauteuil. La jeune fille alors
prit la tasse contenant le breuvage ordonn par le mdecin, souleva la
tte de son bien-aim et prsenta la tasse  sa bouche entr'ouverte....

Il but d'abord avidement, avec l'inconscience que donne le demi-sommeil,
et puis ouvrit les yeux, regarda Georgette... la regarda longtemps....
Ah! je reprends mon rve interrompu, murmura-t-il avec une expression
heureuse.

Georgette lui reposa la tte sur son oreiller et voulut s'enfuir.

--Ah! ce n'est pas un rve, s'cria-t-il! oh! Georgette, ne me quittez
pas!

Elle s'arrta au seuil de la porte et se retourna vers lui. Il se
dressa, tendit ses bras vers la jeune fille et, d'une voix tremblante
d'motion:

--Vous! fit-il, vous prs de moi!

--Chut! fit-elle, ne parlez pas; il vous faut le repos le plus
rigoureux.

--Ne vous en allez pas, je vous en supplie... votre prsence prs de moi
me gurira plus vite que les remdes du mdecin.

Georgette revint vers lui: Je veux bien rester, dit-elle, mais sur
votre promesse de garder le silence....

--Oui, Georgette, oui, je me tairai....

La jeune fille reprit sa place dans le fauteuil plac au chevet du lit.

--Bengali voulut parler.--Ah! fit-elle, vous m'avez promis....

--Deux mots seulement, Georgette. Je vous en supplie.

--Bien bas, alors, dit-elle.

--A votre oreille, voulez-vous?

Et il avana ses bras pour l'attirer  lui; elle se recula vivement:
Chut! chut! chut! fit-elle, un doigt pos sur sa bouche souriante,
reposez votre tte sur l'oreiller et parlez-moi d'ici.

Bengali obit....

--Est-ce la premire fois que vous venez ici, Georgette? demanda-t-il.

--Je suis venue tous les jours.

--Ah! fit-il joyeux, et vous viendrez encore?

--Si cela doit hter votre gurison....

--Oh! oui... oui... je me sens dj tout autre....

--Voyons, ne vous animez pas, soyez bien tranquille, parlez peu et
doucement, sinon je m'en vais....

--Non, non, restez, je vous obirai.

Puis, aprs un silence: On a fait une comdie l-dessus, je l'ai vue
jouer: _l'Amour mdecin_.... Georgette, il me semble que je serais si
heureux de tenir votre main dans la mienne... voulez-vous?... a me fera
plus de bien que la tisane.

Elle lui donna sa main:--A la condition, dit-elle, que vous allez vous
endormir comme cela.

--Oui Georgette, oui, je vais dormir.

Il ferma les yeux, et bientt sa respiration courte, prcipite, indiqua
qu'un sommeil fivreux avait vaincu la volont du jeune homme, de
laisser ses yeux fixs sur ceux de son adore.




XV

DCEPTIONS DE LA FAMILLE JUJUBE


Les jours, les semaines s'coulaient et rien ne faisait prvoir 
l'afflige Athalie et  ses parents l'poque du rtablissement complet
du futur poux, par consquent la date du mariage convenu. Quand Jujube
se prsentait chez le bless, il n'tait jamais reu, et mademoiselle
Pidevache, toute  son inquitude pour son neveu qu'elle adorait, ne
pouvait que rpter  la famille impatiente: C'est l'ordre formel du
mdecin; le pauvre enfant ne peut pas recevoir de visites; moi-mme,
quand je vais le voir, je ne fais qu'une apparition, mais le docteur
m'crit tous les jours quelques mots; la gurison est certaine, mais a
sera long; il faut attendre.

On attendait depuis un mois quand mademoiselle Pidevache arriva chez
les Jujube, l'air fort satisfait.

--Enfin, dit-elle, le cher enfant peut recevoir des visites, il se lve
et entre en convalescence.

Grande joie d'Athalie  cette bonne nouvelle:

--Qu'est-ce que peut durer la convalescence? un mois? demanda-t-elle.

--Oh! pas plus, je pense, rpondit la tante.

--J'aurais grand plaisir  le voir, ce brave garon, dit Jujube.

--Je viens vous prendre pour vous mener chez lui, rpondit la vieille
demoiselle; ma voiture est en bas; tes-vous prt?

Jujube, qui tait toujours prt  sortir, n'eut que son chapeau 
mettre:--Je suis  vos ordres, dit-il.

--Mille bonnes choses de notre part, papa, dit Athalie; dis-lui que nous
sommes bien heureuses de son rtablissement.

Bengali, occup  dvorer deux ctelettes, fut dsagrablement surpris
en voyant sa tante accompagne du futur beau-pre qu'elle voulait lui
colloquer.

--Bravo! s'cria celui-ci, je vous trouve en bonnes dispositions, mon
gaillard.

--Peuh! fit Bengali, je mchonne, je suce du jus de ctelettes.

--Mais vous avalez la viande avec, les os sont dcharns. Ah! nous avons
t tous bien heureux d'apprendre votre entre en convalescence; votre
pauvre Athalie en pleurait de joie.

--Chre demoiselle, rpondit Bengali, sans enthousiasme; dites-lui que
j'ai t bien sensible....

--Je vais mme lui annoncer que vous viendrez lui dire cela de vive voix
dans une huitaine de jours, rpondit Jujube....

--Oh! certainement, ajouta mademoiselle Pidevache, dans huit jours.

--Huit jours, fit Bengali avec un ple sourire; comme vous y allez, ma
tante!

--Elle a raison, et nous causerons du mariage... j'espre que nous
pourrons le fixer  un mois.

Bengali se rcria d'une voix languissante:

--Oh! oh!... un mois!... faible comme je le suis.

--Aujourd'hui, oui; mais dans un mois.

--Certainement, ajouta la tante; un mois de convalescence.... ton
ge.... Tu verras.

--J'en doute, ma tante.... Ainsi tenez, le peu que j'ai caus... eh
bien! je me suis fatigu... je vais me remettre au lit.

--Il a raison, dit mademoiselle Pidevache, il faut le laisser se
reposer....

--Voulez-vous que je vous envoie Athalie avec sa mre? demanda
Jujube....

--Oh non!... a ne serait pas convenable... une demoiselle chez un
garon... malade.

--Chez son futur....

--Oui, sans doute; mais quand je serai tout  fait bien... nous
arrangerons cela; je vous demande pardon, je vais me recoucher.

Les deux visiteurs se retirrent et Jujube se disait: Je trouve qu'il
n'est gure press de voir ma fille.

Et ds qu'ils furent partis, Bengali demanda le fromage  la crme et
les fruits prpars pour le dessert de son repas interrompu.

--Eh bien! s'crirent Athalie et sa mre,  l'arrive de Jujube dont la
figure tait soucieuse.

--Eh bien! Eh bien!... je l'ai trouv mangeant deux ctelettes.

--Ah! exclamrent joyeusement les deux femmes.

--Oui, ah! ah! tant que vous voudrez, mais pour moi, le mariage n'est
pas fait.

--Comment! fit la pauvre Athalie dconcerte, qu'est-ce qu'il y a?

--Il y a, il y a... il n'y a rien... que des impressions, mais qui sont
mauvaises.

Et Jujube raconta son arrive au moment o Bengali tait attabl et
paraissait manger avec apptit; son air contraint en le voyant, la
froideur de son accueil, sa fatigue subite, son refus de recevoir la
visite de sa future, etc., etc.

Athalie trouva, pour le justifier, les bonnes raisons fournies par les
gens  illusions, toujours disposs  croire ce qu'ils dsirent; sa
mre, femme  illusions, elle aussi, exprima un avis semblable:

--Tant mieux si je me suis tromp, dit le chef de la famille, mais,
rgle gnrale, je ne me trompe jamais.

--Tu verras, papa, que tu te trompes cette fois, dit Athalie sans
conviction.

--Bon, bon, je veux bien, nous verrons, ricana-t-il avec ironie.

Quatre jours aprs cette scne, il recevait, de la tante Pidevache, une
lettre dont les premiers mots lui firent pousser une exclamation; il
appela  haute voix les deux femmes:

--Voil du nouveau, venez vite!

Elles accoururent  son appel et leurs regards l'avaient avidement
questionn avant que leur bouche et prononc un mot.

--Il est parti pour Nice! dit-il.

Et il jouit amrement de la stupeur cause par cette nouvelle.

--Parti... comment, pourquoi? demanda Athalie accable.

--Son mdecin, parat-il, l'envoie l-bas pour achever sa gurison.

--Eh bien, papa, si c'est le mdecin qui l'a ordonn....

--Sans doute, ajouta la mre, si le mdecin a jug ncessaire....

--Ncessaire aussi, rpondit Jujube, de partir sans nous faire une
visite, sans nous exprimer par une lettre son dsir de nous voir, sans
mme nous informer personnellement de son dpart, puisque c'est sa tante
qui nous l'apprend.

Athalie, cette fois, ne rpondit que par des larmes.

--Un pareil manque d'gards, dit madame Jujube, est sans excuse.

--Sans excuse, appuya Jujube.

Bengali, cependant, en avait une excellente pour ne pas annoncer son
dpart. Il n'tait pas parti et ne devait mme pas partir; il avait
exprim le dsir d'aller achever sa convalescence  Nice,  son mdecin;
celui-ci avait fort approuv cette excellente ide. Le lendemain, le
prtendu voyageur informait sa tante de ce qu'il appelait l'ordre du
docteur; la brave femme pleura fort, mais enfin, cette sparation tait
ncessaire; elle se rsigna, donna quelques billets de banque  celui
qu'elle appelait son cher enfant, retourna  Saint-Mand, et Bengali
aussitt de faire faire ses malles, d'envoyer chercher une voiture et
d'aller s'installer dans un petit appartement d'un quartier loign,
appartement qu'il fit meubler.

Le rsultat des visites de Georgette avait t ce qu'on pouvait prvoir,
et, chose moins facile  supposer, la possession, loin de refroidir les
sentiments de l'heureux amant, n'avait fait qu'accrotre son amour pour
l'adorable fille qui s'tait donne  lui; c'tait pour la voir tous les
jours, sans gne, sans contrainte, qu'il avait imagin le besoin d'aller
se rtablir  Nice.

Il avait, d'ailleurs, tout prvu. Un de ses amis, install dans cette
ville pour plusieurs mois, et avec qui il s'tait entendu, lui avait
indiqu son htel; Bengali en avait donn le nom et l'adresse  sa
tante, comme devant tre le domicile o elle lui crirait; l'ami lui
renverrait les lettres. Bengali y rpondrait, enverrait ses rponses 
l'obligeant intermdiaire qui n'aurait plus qu' les jeter  la poste.

Et il fut fait comme il avait t convenu.

--Tu verras, papa, dit Athalie  son pre, tu verras que M. Bengali....

Jujube l'interrompit:--Partir sans nous en aviser, sans adieux, sans
lettre explicative!...

--Je t'assure, papa, qu'il a eu pour cela une cause majeure; je suis
sre que, ds son arrive  Nice, il t'crira.

--Il ne lui manquerait plus que de ne pas nous crire, rpondit le pre.

--Athalie a raison, mon ami, dit madame Jujube, il nous crira et tu
verras qu'il lui est arriv je ne sais quel empchement.

L'artiste, dont la vanit se refusait  croire qu'il en pt tre
autrement, ne rpliqua rien et se borna  dire:

--Avec tout cela, pour combien de temps est-il  Nice? Deux mois,
quatre mois, six mois peut-tre.

Athalie se rcria:

--Oh! papa... quinze jours, trois semaines au plus.

--Enfin, conclut Jujube, nous parlons pour ne rien dire, attendons sa
lettre.

Le lendemain, pas de lettre!

Les deux dames firent observer que Bengali avait eu, au plus, le temps
d'arriver, qu' peine entr en convalescence, la fatigue du voyage avait
d l'obliger  un repos bien naturel.

--Parfait! attendons  demain, rpondit ironiquement le pre incrdule.

Deux jours, trois jours, huit jours s'coulrent et toujours pas de
lettre; la tante Pidevache tait alle passer un mois en Auvergne, chez
des amis, impossible d'aller lui demander une explication; crire 
Nice, au prtendu convalescent, on ignorait son adresse, et l'infortune
Athalie ne cessait pas d'inonder de ses larmes son piano que, malgr sa
douleur, elle tait oblige de travailler pour obir aux injonctions
paternelles.

Jujube, convaincu que c'tait encore un mariage rat, rsolut de prendre
l'initiative d'un affront  son singulier futur gendre, pour que
celui-ci ne le lui ft pas, et il se dcida  donner sa fille  Pistache
si ce jeune homme consentait  abandonner la pharmacie; il tait riche,
adorait Athalie; la condition serait donc accepte sans difficult.

La rception d'une lettre monte par le concierge et timbre de Nice
vint interrompre le cours de ses rflexions:

--Une lettre de Nice! cria-t-il.

Les deux femmes accoururent:

--Tu vois bien, papa, dit Athalie suffoque par l'motion. Et comme il
prouvait quelques difficults  dfaire l'enveloppe:

--Oh! dpche-toi, papa! ajouta-t-elle.

--Tu vas voir qu'il se justifie, dit madame Jujube.

Enfin, la lettre fut dgage de sa prison, ouverte, et Jujube en donna
lecture,  la grande impatience d'Athalie qui attendait toujours ce qui
ne venait jamais.

Dans cette lettre, Bengali expliquait que le dpart d'un ami pour
Monaco, le jour mme ou le mdecin avait ordonn Nice comme lieu de
convalescence, l'avait oblig  partir immdiatement, la socit d'un
compagnon de voyage pouvant lui tre d'un grand secours.

--Ah! je te le disais bien, papa; et aprs, qu'est-ce qu'il y a?

Il y avait une relation du voyage, la mention des arrts dans les
principales villes du trajet, arrts ncessits par le besoin de repos,
la description de Lyon, de Marseille, de sa Canebire, de son port,
etc., etc., puis la description de Nice o les orangers poussent en
pleine terre, des renseignements sur Monaco dont on aperoit les
remparts et o le chemin de fer conduit en une demi-heure. Enfin la
lettre se termina par les saluts d'usage, suivis de--mille choses  ces
dames.

Cette lecture finie, Jujube regarda Athalie qui tait terrifie:

--Voil! dit-il amrement:--mille choses  ces dames... drle...
polisson... il attend huit jours pour nous dire cela... mille choses 
ces dames!

--Mais, papa, risqua timidement et sans conviction la pauvre fille, il
ne peut pas nous dire autre chose dans une premire lettre; cris-lui,
il rpondra, et cette fois....

--Lui crire! o? il ne donne mme pas l'adresse de son htel.

--Il l'a oublie, il l'enverra dans sa prochaine lettre.

Un mois s'coula pendant lequel on reut quatre lettres remplies de
choses indiffrentes, sans la moindre allusion au mariage convenu, et
toutes se terminant constamment par la formule: mille choses  ces
dames.

Jujube n'hsita plus: Pistache serait son gendre; il tait seul, au
moment o il prenait cette rsolution, un rhume l'ayant retenu dans sa
chambre, et les deux femmes taient au Conservatoire o Athalie prenait
des leons d'harmonie.

La bonne annona Pistache. Jujube se leva et, de la porte entr'ouverte,
les mains tendues, il cria:

--Entrez donc, cher monsieur!

Pistache, qu'il n'avait pas habitu  cet accueil chaleureux, en tait
tout confus.

--Vous voyez un pauvre malade, continua l'artiste.

--Oh! vraiment, monsieur Jujubs, fit le pharmacien avec sollicitude; si
j'avais su cela, je serais venu prendre de vos nouvelles. Oh! que je
regrette donc....

--Vous tes bien aimable, ce n'est rien, un rhume.

Le pharmacien, que ce mot plaait sur son terrain, lui donna force
dtails sur les rhumes, leurs moyens de gurison, offrit tous les sirops
et toutes les ptes efficaces en pareil cas. Jujube le remercia avec
effusion, ajouta que son rhume tait  peu prs pass et qu'il ne
gardait la chambre que comme dernire prcaution:

--Ne parlons plus de moi, dit-il; quoi de nouveau?

--Mais... pas grand'chose....

Une ide vint  Jujube:--Et votre ami Bengali, avez-vous de ses
nouvelles? demanda-t-il.

--De ses nouvelles? est-ce qu'il a t malade?

--Comment? Vous ne savez pas qu'il a t gravement bless en duel?

--Non, je ne savais pas a.

--Il a t deux mois au lit et on l'a envoy  Nice pour achever de se
rtablir.

--Oh! mais alors, il est tout  fait rtabli; je l'ai vu il y a trois
semaines.

--O cela?

--A Paris... un soir.

--A Paris?... vous tes sr que c'tait lui?

--Oh! parfaitement sr, nous nous sommes trouvs presque nez  nez.

--Vous lui avez parl?

--Non, il avait une demoiselle  son bras; et comme, en me voyant, il a
vivement tourn la tte, j'ai pens qu'il voulait m'viter. Alors...
vous comprenez... par discrtion....

--Parfaitement.

--a m'a contrari, parce que je lui aurais annonc mon hritage, a lui
aurait fait plaisir.

Ici, Pistache trouva le joint pour faire connatre ses intentions.

--Et puis, dit-il, je l'aurais consult sur mes ides de mariage.

Jujube, tout  la rvlation qui venait de lui tre faite, ne rpondit
pas. Pistache, alors, continua:

--Oui... ds que mon deuil sera fini (et appuyant), je m'occuperai de me
marier. Et il rpta:--Je veux absolument me marier.

Et Jujube, toujours la tte ailleurs, ne rpondait pas encore.

Pistache l'interpella:

--N'est-ce pas, monsieur Jujubs, que j'ai raison?

--Raison?... sur quoi?

--Sur mon ide de me marier?

--Ah!... vous songez  vous marier?

--Oui, aprs mon deuil... le deuil d'un oncle, a n'est pas bien long,
trois mois au plus.

--Vous avez raison, mon jeune ami.

--Son jeune ami! pensa notre amoureux que cette appellation combla
d'espoir, et il continua:

--Il y a une demoiselle... que j'adore... et qui m'aime aussi....

--Bravo?

--Et si vous voulez, monsieur Jujubs....

--Moi?

--Oui, monsieur Jujubs, a dpend de vous.

Et il allait lcher le grand mot, quand mesdames Jujube entrrent. Il
courut au devant d'elles:

--Ah! madame, ah! mademoiselle, balbutia-t-il, suffoqu d'motion, si
vous saviez combien je....

Athalie le salua de la tte et sortit vivement, laissant le pauvre
garon son sourire fig sur sa bouche bante. Il allait demander une
explication, mais la mre ignorant la rsolution prise par son mari,
celui-ci pensa que reprendre en ce moment la conversation interrompue,
serait provoquer chez madame Jujube un tonnement et un embarras de
nature  drouter Pistache; Jujube prtexta sa palette  prparer pour
la pose d'un modle qu'il attendait, engagea vivement le jeune homme 
revenir le plus tt possible, et le nouveau futur gendre se retira sans
s'expliquer l'accueil d'Athalie, mais transport de joie par les
dispositions du pre.

--J'ai du nouveau  t'apprendre, dit aussitt celui-ci  sa femme, et
surtout  apprendre  Athalie; appelle-la!

Athalie, qui avait guett le dpart de son amoureux, rentra  ce moment:

--J'annonais  ta mre qu'il y a du nouveau, reprit Jujube, et j'allais
t'appeler pour entendre cette nouvelle intressante.

A l'air ironique de son pre, la pauvre fille devina que la nouvelle
tait mauvaise pour elle.

Le pre continua sur le mme ton sarcastique:

--Il est retomb, ce cher malade, une rechute qui l'a forc  reprendre
le lit, dont l'tat est tellement grave qu'il ne peut ni nous crire, ni
charger quelqu'un de nous informer de sa rechute.

--Mais qu'y a-t-il donc, papa? demanda la pauvre Athalie avec
inquitude.

--Il y a que ton soi-disant adorateur se porte comme le Pont-Neuf, et
qu'il a t vu  Paris, il y a trois semaines, avec une belle jeune
fille  son bras.

--Hein? fit madame Jujube.

Athalie tait reste anantie:

--Eh bien, fit Jujube, es-tu convaincue?

Elle balbutia, ple et tremblante:

--Comment sais-tu cela, papa?

--Par celui que tu ddaignes, qui sort d'ici; il l'a vu, de ses yeux vu.

--Il a pu se tromper.

--Je lui ai pos la question.

Et Jujube rpta les paroles de Pistache.

--C'est un mensonge qu'il t'a fait, papa.

--Dans quel but?

--Pour vincer son rival.

--Il ignore cette rivalit, je ne lui en ai pas souffl mot, et, s'il la
connat! qui la lui aurait apprise?

--Ton pre a raison, ma fille, dit madame Jujube.

Lui, continue:

--Si, comme tu le croyais, ton ador tait retomb malade, sa tante le
saurait et nous en aurait informs.

--Elle est en Auvergne.

--Elle en serait revenue en toute hte, nous aurait mis au courant,
aurait avis au moyen de faire revenir le malade; au besoin, serait
alle  Nice; enfin nous saurions quelque chose. Et tu te figures que
nous allons attendre ce monsieur qui se fiche de toi, de nous; qui ne
t'pousera jamais, quand nous avons un brave garon, riche, prt  te
conduire  la mairie?

--Jamais! dit nergiquement Athalie.

--Hein! fit le pre  qui, dans son intrieur, nul n'avait jamais
rsist.

Elle rpta:

--Jamais je n'pouserai ce monsieur. Jamais! jamais!

--Qu'est-ce que c'est que ce ton-l? s'cria le pre en s'avanant la
main leve.

Athalie ne recula pas: Bats-moi, dit-elle; tue-moi si tu veux, je ne
l'pouserai pas.

Il n'y a tel que la timidit subitement rsolue, pour imposer  ceux
devant qui elle s'est jusqu'alors incline. Jujube resta donc muet
d'tonnement,  cette rsistance nergique qu'il rencontrait pour la
premire fois:

--C'est ma fille, dit-il, les lvres blmes et agites par la colre,
c'est ma fille qui me parle ainsi!

--Papa, je ne te manque pas de respect, je t'ai toujours obi et je
t'obirai toujours; mais pour cela, non, non, non.

--J'ai donn ma parole  ce jeune homme, dit-il, esprant par ce
mensonge obtenir la soumission d'Athalie.

--Je ne lui ai pas donn la mienne, rpondit-elle, je ne l'aime pas.

--Belle raison! Ta mre non plus ne m'aimait pas quand je l'ai pouse;
maintenant c'est du dlire.

--Oh! du dlire, murmura madame Jujube... avec un lger mouvement de
tte....

--Qu'est-ce que tu dis?

--Je dis: oui, du dlire.

--Tu entends, ma fille? Je ne le fais pas dire  ta mre.

Comme sa mre ne l'avait pas dit, elle approuva:--En tout cas, mon ami,
dit-elle, nous ne pouvons pas rompre des projets bien arrts sans
prvenir mademoiselle Pidevache.

--Et, avant de la prvenir, ajouta Athalie, avoir la preuve que c'est
bien lui qui a t vu  Paris.

A ce moment, une visite vint couper court  la discussion et jeter dans
la vaniteuse famille une joie de nature  lui faire oublier toute autre
chose: une riche dame, celle qui donnait  Athalie les fleurs, les
plumes et les rubans qui avaient cess de lui plaire, une de ces
connaissances dont on disait: nous n'avons que des amis comme cela;
cette dame venait annoncer qu'elle partait en voyage pour plusieurs mois
et elle mettait sa maison de campagne  la disposition des Jujube, et
mme  leurs ordres ses domestiques qu'elle n'emmenait pas; ajoutant
qu'ils pourraient s'y installer ds le surlendemain et y rester jusqu'
son retour; c'est--dire la plus grande partie de la belle saison.

La famille, radieuse, la remercia avec effusion; on l'embrassa, on lui
fit tous les souhaits possibles d'heureux voyage et, la dame partie, il
ne fut plus question que de la prise immdiate de possession de la
splendide demeure, des amis et connaissances qu'on y inviterait, du
riche mobilier au milieu duquel on se pavanerait, et on s'occupa
immdiatement des invitations  faire.




XVI

ANXITS DE BENGALI


Tous les jours, Bengali allait attendre Georgette  un endroit convenu,
la faisait monter dans la voiture qui l'avait amen et les deux amants
allaient passer une heure dans le petit appartement lou pour ces
entrevues quotidiennes.

Depuis quelque temps, Bengali remarquait la tristesse toujours
croissante de sa matresse; celle-ci, de son ct, avait constat, chez
son amant, la perte de la gat si riche et si communicative qu'il
possdait lorsqu'elle l'avait connu.

--Chaque jour, se disait-elle, il parat plus rveur, plus proccup que
la veille; il ne rpond plus  mes questions que d'une faon distraite,
comme s'il pensait  autre chose... cet amour ardent, qu'il m'affirmait
avec un tel accent de sincrit, tait-ce.... une comdie? oh! non... ce
serait horrible... il tait sincre, j'en suis sre, mais son caractre
lger a-t-il pu se transformer tout  coup... la possession n'a-t-elle
pas amen chez lui la satit? Ne m'aime-t-il plus? Quand l'explication
qu'il me demande de ma tristesse m'arrache l'aveu de mes inquitudes, il
proteste nergiquement, avec un redoublement de tendresse, contre mes
craintes et, bientt aprs ces effusions et ces serments, son visage
trahit de nouveau des soucis qu'il me cache... des mystres envers moi
qui dois devenir sa femme; pourquoi?

La cause de ces soucis: la demande de la main d'Athalie, faite par lui,
avant le duel qui avait eu pour Georgette les consquences que l'on
sait, ce prtendu sjour  Nice qui ne pouvait se prolonger plus
longtemps, le retour imminent de mademoiselle Pidevache, la premire
visite  faire  la famille Jujube, etc., etc., la pauvre Georgette
ignorait tout cela.

Un soir, ds en montant dans la voiture o son amant l'attendait, elle
fut frappe de l'altration de ses traits et de sa voix.

--Qu'as-tu? lui demanda-t-elle, inquite.

--Mon ami de Nice, lui dit-il, vient de m'envoyer une lettre de ma
tante, m'annonant son retour  Saint-Mand pour demain.

--Eh bien! c'est cela qui te trouble  ce point?

--C'est qu'il me faut me rinstaller chez moi, me montrer comme
nouvellement de retour de Nice, interrompre cette existence  deux 
laquelle je m'tais habitu et que, comme un enfant oublieux du
lendemain, au milieu des joies du jour, je croyais ne jamais finir.

--Oh! mon chri, rpondit Georgette avec transport, voil donc ce qui
causait tes soucis!

Bengali pouvait, d'un oui, rassurer compltement son amie; ce oui, il
ne le pronona pas. C'est que la pense de ces projets de mariage,
auxquels il avait adhr de bonne foi, aprs son renoncement  Georgette
qu'il croyait marie, cette pense hantait plus que jamais son esprit;
que faire? Signifier son refus d'une alliance qu'il avait sollicite;
accabler sous un pareil scandale, sans prtexte aucun, une famille,
ridicule peut-tre, mais parfaitement honorable; s'aliner sa tante, sa
bienfaitrice, celle  qui il devait tout: telles taient les
proccupations auxquelles le malheureux jeune homme tait en proie et
qu'il ne pouvait faire connatre  Georgette.

Mais elle, heureuse des regrets de la cessation de l'existence  deux,
par lui manifests, n'attendit mme pas la confirmation de ce qu'elle
croyait avoir devin et s'cria toute joyeuse: Eh bien, tant mieux! tu
ne pouvais pas demander ma main  ma marraine, puisque tu tais cens
loin de Paris; maintenant, tu pourras faire la dmarche et je prierai
tant ma marraine qu'elle consentira  nous marier.

Bengali ne rpondit pas.

Georgette surprise, le regarda, puis lui dit: Tu n'as donc pas entendu
ce que je t'ai dit?

--Si, si, rpondit-il avec embarras.

--Eh bien alors, tu iras demain!

--Demain... impossible... je vais chez ma tante.

--C'est juste; eh bien! aprs-demain?

--Aprs-demain... heu... c'est que....

--C'est que quoi? demanda Georgette avec inquitude.

--C'est que... je suis trs mal avec M. Marocain et je crains....

--M. Marocain n'a aucun droit sur moi.

--Oui, mais toi-mme m'as dit que sa femme tremblait devant lui et lui
cdait en tout.

--Ah a, voyons, murmura la pauvre fille anxieuse.... Cette domination
de ma marraine par son mari.... Je ne vois pas de raisons pour qu'elle
cesse, et si elle t'arrte maintenant, elle t'arrtera toujours....

Le malheureux amant, affol d'amour pour sa matresse, ne savait que lui
rpondre et quand il la vit clater en sanglots, se dsesprer,
l'accuser de vouloir l'abandonner, il l'attira sur lui, la couvrit de
baisers, redoubla ses protestations de tendresse infinie, d'amour
exclusif de tout autre, jura de faire tout, absolument tout ce qui
dpendrait de lui, pour un rsultat qu'il dsirait autant qu'elle.

Georgette put prendre cette formule vague pour une promesse de faire la
dmarche qu'elle dsirait et rentra chez elle, pleine de bonheur et de
confiance.

Pour Bengali, le--tout ce qui dpendrait de lui,--il l'entendait de tout
ce qu'il pourrait auprs de sa tante, pour la faire rompre des projets
qu'elle avait caresss.

Le lendemain, donc, il arrivait chez elle; la brave dame lui prit la
tte  deux mains, l'embrassa dix fois, vingt fois.

--Tu es accouru ds la rception de ma lettre, lui dit-elle, tu es un
amour. Tiens! que je t'embrasse encore!

Et elle lui reprit la tte et lui donna de nouveaux baisers; alors,
l'loignant un peu d'elle, pour mieux contempler sa bonne mine de
sant, elle se rappela sa douleur, ses angoisses, quand elle l'avait vu,
dans son lit, vanoui et bless peut-tre mortellement, et, tout  la
joie de la gurison complte de l'tre chri qu'elle avait craint de
perdre, ce furent de nouveaux baisers.

A cet lan d'expansion maternelle, succda un air d'tonnement.

--Mais... je ne te vois pas ta gat ordinaire... tu as mme un air de
tristesse....

La bonne entra  ce moment et demanda si elle devait servir le djeuner.

--Mais certainement, sers, rpondit la matresse.

Puis  son neveu:

--Comptant bien te voir ce matin, j'ai fait faire un petit djeuner dont
tu te lcheras les pouces. Voyons, assieds-toi l prs de moi et
causons.

--Oui, ma tante. Eh bien, comment avez-vous pass votre sjour l-bas?
Il parat que c'est trs pittoresque, l'Auvergne.

--Trs pittoresque, oui, mais toi....

--Vous ne vous tes pas ennuye? Avez-vous fait l'ascension du
Puy-de-Dme?

--Nous causerons de tout cela une autre fois, parlons de toi, de tes
amours.

--Dam! Dam! ma tante, j'tais  Nice et....

--Sans doute, mais toi et ta future famille, vous avez d entretenir une
correspondance.... Au fait, j'oubliais de te dire.... Tu vas voir ton
futur beau-pre.

--Quand a, ma tante? demanda le jeune homme avec inquitude.

--Ce matin, tout  l'heure, je l'attends; en rponse  l'annonce de mon
retour  ces chers amis, il m'a crit qu'il viendra aujourd'hui.

--Oh! ma tante, a me contrarie bien, j'avais  causer srieusement avec
vous, trs srieusement, et... devant lui... c'est impossible.

Mademoiselle Pidevache le regarda avec tonnement:

--Comment?... De quoi s'agit-il donc de si srieux, qui ne peut pas se
dire devant ton futur beau-pre? a n'a pas de rapport avec le mariage,
je suppose?

--Au contraire, ma tante, c'est de ce mariage que je voulais vous
parler.

--Ah a, mais... qu'est-ce qu'il y a? interrogea la tante avec
inquitude.

--Il y a que.... Voyons, ma tante, ma bonne tante... vous ne voudriez
pas me rendre malheureux, n'est-ce pas?

--Je vois le coup! s'cria mademoiselle Pidevache... je le connais...
tu me l'as dj fait, tu ne veux plus te marier.

--Oh si, ma tante, oh si! je ne demande que a.

--A la bonne heure!... tu m'as fait une peur.... Et bien alors, cette
chose srieuse... trs srieuse....

--Je veux me marier... mais avec une autre....

La vieille demoiselle sursauta:

--Avec une autre!... Est-ce que tu te fiches de moi, de cette pauvre
petite qui s'est embguine de toi, je ne sais pas pourquoi, de son
pre, de sa mre, de tout le monde? Tu as demand la main de la jeune
fille, on te l'a accorde et maintenant....

--C'est vous, ma tante, qui avez voulu... c'tait pour vous plaire....

--Je ne t'ai pas tran de force chez ces excellents amis, tu m'y as
accompagne de bon gr....

--Parce qu' ce moment-l, je n'aimais pas encore celle que....

--Ah! je vois l'affaire! Quelque intrigante que tu as trouve  Monaco,
car tu as d aller  Monaco, qui t'a entortill... l'hritier de
mademoiselle Pidevache! Elle s'est dit:--Bonne affaire! Entortillons ce
jeune daim qui doit hriter de la vieille....

--Vous vous trompez, ma tante, celle que j'aime n'est point une coureuse
de casinos, c'est une honnte jeune fille vivant de son travail....

--Qui passe les nuits pour nourrir sa vieille mre, je la connais
celle-l.

--Non, ma tante, coute-moi.

--Rien! rien! rien! cria mademoiselle Pidevache, je t'ai toujours cd,
je t'ai toujours gt, c'est le tort que j'ai eu; cette fois je tiendrai
bon, et je ne romprai pas des projets arrts d'accord depuis longtemps,
je ne jetterai pas le chagrin et le ridicule dans une famille honorable,
pour te laisser satisfaire une amourette comme tu en as eu tant....

L'lan de colre puis, la vieille demoiselle continua sur un ton
enjou:

--Je ne te les reproche pas, tes amourettes. Ah! grand Dieu! tu me
connais, mon cher enfant, tu sais si je suis rigide sur ce chapitre-l,
l'amour!... Ah, seigneur... comme je comprends a.... Tu le sais bien,
garnement, j'ai t la premire  te dire: Amuse-toi pendant que tu es
jeune, fais l'amour, il n'y a encore que a!... Moi-mme quand
j'tais.... Hum! J'allais dire des btises.

C'tait la corde sensible qui venait de vibrer au souvenir du pass;
Bengali saisit l'-propos et il allait attaquer par son ct faible
celle de qui il dpendait, lorsque la bonne annona M. Jujubs.

Bengali eut un brusque mouvement d'impatience:--Recevez-le, ma tante,
dit-il; moi je ne veux pas qu'il me voie.

--Hein? veux-tu bien rester l!

Et elle le saisit par le bras pour le retenir.

--Pas en ce moment, ma tante, il me serait impossible de lui dissimuler
mon embarras... une autre fois... demain, aprs-demain, mais en ce
moment, ne m'obligez pas.... Je ne saurais que lui dire, tandis que
vous....

Et il s'lana dans la chambre voisine, en entendant les pas du nouveau
venu.

Mademoiselle Pidevache acheva la phrase--tandis que moi, je saurai ce
que je dois dire.--Eh bien alors, je le dirai, et a ira tout seul.

Jujube entra: J'accours aussitt la nouvelle de votre retour, dit-il.

--J'y comptais bien et je vous attendais, rpondit-elle.

--Pour me dire que nos projets ne peuvent plus avoir de suites; je m'y
attendais et je....

--Comment! ne pas avoir de suites? Mais au contraire, je tiens plus que
jamais  leur prompte ralisation.

--Vous n'avez donc pas vu votre neveu?

--Si;  peine de retour de Nice, il est accouru ici.

--De Nice? dit Jujube en souriant, il vous a dit qu'il arrivait de Nice?

--D'o vouliez-vous qu'il vnt?

--De Paris, dont il n'a probablement pas boug.

--Hein?

--Je crois qu'il a t  Nice comme moi.

--Qu'est-ce que vous me dites l?

--Un de ses amis l'a rencontr  Paris, il y a quinze jours, trois
semaines, ayant une jolie fille au bras.

--Ce n'est pas possible; on a pris un autre pour lui, j'ai toutes ses
lettres dates de Nice, mises  la poste  Nice; la dernire,
m'annonant son retour, est date d'il y a trois jours; mais vous-mme
avez d en recevoir?

--Oui, j'en ai reu trois et bien singulires pour un amoureux.

Jujube, alors, montra  mademoiselle Pidevache les trois lettres o le
futur poux parlait de tout, except de son amour et du projet de
mariage, et les terminant par la formule: mille choses  ces dames.

--Enfin, vous en avez reu; donc, il tait  Nice. La forme n'a pas
d'importance; je pourrais vous citer une personne qui a reu des lettres
brlantes de plusieurs prtendus pouseurs, qui l'ont parfaitement
lche aprs.

--Aprs quoi? demanda Jujube.

--Aprs m'avoir,--l'avoir, veux-je dire,--demande en mariage.

--Enfin, demanda Jujube, que vous a-t-il dit au sujet de nos projets?

--Ses intentions n'ont pas chang; s'il n'est pas all tout de suite
chez vous, c'est qu'il a cru devoir accourir  moi tout d'abord; mais
ds aujourd'hui vous nous verrez lui et moi.

Bref, Jujube, qui ne demandait pas mieux que de revenir au mariage qu'il
croyait bien rompu; sa fille, d'ailleurs, refusant formellement
d'pouser Pistache, Jujube se retira enchant du rtablissement des
choses et tout prt  tendre les bras  son futur gendre.

Bengali ayant cout  la porte, sa tante n'eut pas  lui rpter sa
conversation avec Jujube et la situation, pour lui, tait nette; elle
tait tout entire dans le clbre dilemme: se soumettre ou se dmettre,
et se dmettre, c'tait renoncer  l'affection et  l'hritage de sa
tante, qui l'avait lev,  qui il devait tout et qu'il lui faudrait
affliger en change de sa tendresse et de ses bienfaits; mais se
soumettre, c'tait abandonner Georgette, Georgette dont il tait
perdument amoureux et qu'il faudrait dsesprer par un abandon qu'elle
ne mritait pas.

Il fit ce qu'en pareil cas tout autre et fait  sa place, il laissa sa
tante lui parler du mariage, l'couta sans rpondre, rflchit mais ne
la heurta pas par un refus. Cette attitude satisfit la vieille
demoiselle: Laissons-le  ses rflexions, se dit-elle, convaincue
qu'elles seraient suivies d'une entire soumission; mais lui, se tenait
simplement ce raisonnement, que tant qu'un mariage n'est pas fait, il
peut survenir un vnement qui le rende impossible; or, il avait plus
d'un mois devant lui et, dans un mois, il passe bien de l'eau sous le
pont des Arts et bien des acadmiciens dessus.

Quand Jujube annona le rsultat de sa visite  Saint-Mand, ce fut une
joie d'autant plus vive que, sans dsesprer absolument, on ne croyait
pas  une justification si complte et  une reprise spontane des
projets matrimoniaux. Aussi Jujube fut-il assourdi des questions
d'Athalie, au sujet de son prtendu; elle voulait connatre ses
explications, ses propres paroles, etc., etc.

--Je ne l'ai pas vu, dit Jujube, mais sa tante m'a rpt ses intentions
qui n'ont pas vari; tous deux viendront aujourd'hui.

Et tout  son ide de gloriole, il parla de ses projets de noce dans la
coquette habitation de la propritaire absente, des nombreux domestiques
laisss aux ordres des occupants; ce fut du dlire, et on ne parla plus
d'autre chose; mme les voitures tant  la disposition de la famille,
on les ferait atteler toutes pour promener les invits, au grand
patement des paysans, et  la pense de ce luxe de reprsentation, on
ne tarissait pas d'exclamations, de rires, de propositions de toutes
sortes. Ah!  ce moment-l, Jujube ne songeait gure  envoyer Athalie
 son piano.

Du reste, celle-ci avait bien autre chose  faire; les toilettes 
commander, le mobilier  acheter, etc., etc.

--Ah! dit-elle tout  coup, et mon ventail que Georgette doit me
peindre; c'est convenu il y a longtemps, papa; il faudra que tu en
composes le sujet; cette chre Georgette! va-t-elle tre contente, elle
qui m'aime tant.

Pendant toutes ces expansions, l'infidle malgr lui, tout en se berant
de cette philosophie qu'un vnement imprvu peut se produire dans le
courant d'un mois, se demandait ce qu'il allait faire et dire, en
attendant cet vnement problmatique qui pouvait tout arranger; ne pas
revoir Georgette, quant  prsent il ne pouvait s'y rsigner; continuer
ses rendez-vous quotidiens avec elle, mais elle lui rappellerait chaque
jour la dmarche promise auprs de sa marraine.... Quel prtexte
donnerait-il pour s'en abstenir maintenant qu'il s'tait montr comme de
retour  Paris? Avouer franchement sa situation, c'tait la dernire
dcision  laquelle il pt s'arrter; dans son embarras, il remit au
lendemain son rendez-vous, se disant que Georgette, ne le voyant pas,
croirait que sa tante l'avait retenu.

Mais il y avait une visite qu'il ne pouvait reculer: celle  sa future
famille; d'autant plus que mademoiselle Pidevache devait l'accompagner.

A l'heure convenue entre eux, la tante et le neveu se prsentaient donc
dans la famille Jujube et y taient reus avec un vritable
enthousiasme. Madame Jujube sauta au cou de son gendre, puis le plaant
devant Athalie:

--Embrassez donc votre future! dit-elle....

Puis on embrassa la tante, puis ce furent des poignes de main
chaleureuses, des demandes affectueuses de nouvelles du bless, etc.,
etc.

--Enfin, nous allons donc avoir la paix! dit Jujube, en riant; car
c'tait un enfer, ici.

--Les larmes d'Athalie, sa mauvaise humeur, parce que vous ne reveniez
pas, ajouta la mre.

--Pauvre petite! dit mademoiselle Pidevache; adorer ce monstre-l....

--Oh! ajouta Jujube, elle ne pouvait pas digrer: Mille choses  ces
dames!; elle attendait des choses  elles personnelles....

--C'est  vous que j'crivais, dit Bengali, et j'ai cru que ce n'tait
pas la place....

--Sans doute, sans doute, rpliqua la tante; ces choses-l, on les dit 
la personne elle-mme.

--Ne parlons plus de a, interrompit Jujube tout  son ide de noce  la
maison de campagne; et il recommena  numrer en dtail ses intentions
quant au repas, au bal qui le suivrait,  la rception des amis et
connaissances qu'on n'aurait pu inviter au repas, etc., etc.

Et malgr cet enthousiasme qu'elle partageait avec son pre et sa mre,
malgr sa joie de revoir prs d'elle l'homme qui devait tre son mari,
Athalie ne pouvait ne pas remarquer son air rveur, ses sourires de
complaisance et son peu d'empressement auprs d'elle. Mademoiselle
Pidevache  qui, non plus, n'avait pas chapp la contrainte de son
neveu et qui en connaissait les causes, dit:

--Ce pauvre enfant est encore un peu souffrant, il n'a pas retrouv
cette gat que vous lui connaissez, et puis le mariage doit rendre
srieux.

Sur ce, elle jugea  propos de ne pas prolonger une situation
embarrassante:

--Allons, je l'emmne, dit-elle;  demain.

Puis  Bengali:

--Embrasse ta fiance et partons.

Et, dans son soulagement caus par le dpart, Bengali trouva, dans le
baiser d'adieu, une conviction qu'Athalie put prendre pour de la
tendresse.




XVII

A DEVAIT ARRIVER


Ainsi que l'avait prvu Bengali, Georgette ne le voyant pas, le
lendemain du jour o il l'avait quitte pour se rendre auprs de sa
tante, pensa que, spare de son neveu depuis longtemps, la vieille
demoiselle l'avait retenu, et la jeune fille ne se proccupa pas de ce
premier manquement aux rendez-vous quotidiens; cependant, elle tait
bien impatiente de voir son amant pour lui confier une joie qui pouvait
devenir un cruel embarras si Bengali n'obtenait promptement le
consentement de sa marraine  leur mariage; Georgette venait de
reconnatre en elle un tat que dans quelques mois elle ne pourrait
plus dissimuler  personne: quant  prsent, cet tat lui donnait un
bonheur inconnu d'elle et elle tait heureuse  la pense que son amant
le partagerait et se hterait de rgulariser une situation qui ne
pouvait se prolonger plus longtemps.

Pendant qu'elle s'abandonnait  son rve, Bengali tait conduit par sa
tante chez les bijoutiers, tapissiers, bnistes, marchands de linge,
pour l'acquisition des cadeaux, meubles et tout ce qu'il faudrait au
jeune mnage.

Les Jujube, eux, n'ayant que leur garde-robe  emporter, s'installaient
immdiatement dans l'habitation de Ville-d'Avray o ils allaient faire
du genre pour l'blouissement de leurs amis et connaissances; ils les
avertirent d'abord par lettre de leur nouveau domicile pendant la dure
de la saison; ajoutant qu'on serait heureux d'avoir leur visite tel jour
qu'il leur conviendrait, madame devant recevoir tous les jours, sans
crmonie, comme il convient  la campagne, et la lettre portait un
_post-scriptum_: une calche sera toujours attele pour les amateurs de
promenades.

_Deuxime post-scriptum_: Il y a huit chambres d'amis pour les personnes
retenues  coucher.

Et Jujube ne pouvant plus aller parcourir chaque jour  pied les rues de
Paris pour y montrer sa croix, prit une des voitures  sa disposition,
et alors il fit ses promenades en calche, laissant la mre et la fille
tout  leurs occupations et  leurs causeries en vue du grand et
prochain vnement et ne dsirant, quant  prsent, d'autre socit que
celle du futur poux sur lequel elles comptaient bien tous les jours,
comme il l'avait promis.

Georgette aussi comptait bien sur lui.

Elle avait t un jour sans le voir et elle attendit impatiemment le
jour suivant pour lui faire la confidence qu'elle croyait devoir le
plonger dans une immense joie. Le lendemain donc, elle se rendit o
Bengali l'attendait d'ordinaire. Elle eut un vif mouvement de bonheur,
la voiture tait l; elle y monta, tomba dans les bras de son amant et
en quelques tours de roue, on fut dans le petit appartement tmoin de
leurs entrevues quotidiennes. Tout d'abord, le jeune homme commena une
explication sur deux empchements qui ne lui avaient pas permis d'aller
voir madame Marocain.

--C'est impossible en ce moment, mon ami, interrompit la jeune fille, ma
marraine est malade.... Oh! a n'a rien de grave, la maladie  la mode:
l'influenza, douze  quinze jours de soins, de prcautions pour ne pas
se refroidir et il n'y paratra plus.

Quinze jours devant lui! Ce fut un grand soulagement qui mit subitement
notre amoureux  l'aise. Voyant alors sur les lvres de Georgette un
sourire inexplicable, l'entendant prononcer des demi-mots auxquels il ne
comprenait rien:

--Qu'as-tu donc? lui demanda-t-il, on dirait que tu as quelque chose 
m'apprendre.

Et dans un sourire d'une ineffable tendresse, la jeune fille articula
tout bas:

--Oui... oui... quelque chose qui....

--Voyons, parle, ma chrie; ce n'est pas un grand malheur si j'en juge 
ta physionomie.

Alors, Georgette lui prit la tte dans ses bras et lui dit quelques mots
 l'oreille.

Bengali se leva brusquement, dans un lan d'ivresse folle, et couvrit
Georgette de baisers entrecoups des mots les plus tendres.

--Je savais bien que je te rendrais heureux, lui dit-elle.

Et les baisers partags de redoubler.

Puis la pense de sa situation jeta une ombre sur le visage tout 
l'heure si panoui du jeune homme.

Et,  son tour, Georgette lui demanda, mais d'une voix inquitante:

--Qu'as-tu donc, toi aussi?

Il prtexta le chagrin de quitter sa matresse en un pareil moment (car
l'heure de la sparation tait arrive).

Elle le consola dans les baisers d'adieu et Bengali la quitta en lui
disant:

--A demain, mon cher amour,  demain!

Leurs joies, leur installation  la maison de campagne, leurs
occupations, leurs projets, tout cela avait absorb les dames Jujube et
elles avaient compltement oubli Pistache.

Elles restrent sans mouvement et sans voix en le voyant entrer, tout
guilleret:

--Bonjour, mesdames; je ne vous demande pas des nouvelles de votre
sant, vous avez des mines superbes; figurez-vous que j'allais tous les
jours vous demander et votre portier, cette vieille bte de pre
Galftre, me rpondait toujours: Il n'y a personne, quand il aurait pu
me dire: On est  la campagne.... et mme, a n'est pas gentil  vous,
de ne pas m'avoir prvenu et envoy votre adresse; finalement, que j'ai
fini par dire  votre pipelet, quand il m'a rpondu pour la dixime fois
Il n'y a personne: Ah a! mais ils ne rentrent donc plus chez eux?
Il m'a alors rpondu: Ils n'y rentreront qu' la fin de la saison, ils
sont  la campagne. Vous ne pouviez pas me le dire plus tt?
m'criai-je avec une humeur bien lgitime, n'est-ce pas? il me rpond:
Vous ne l'avez pas demand; enfin, je lui ai demand l'adresse de
votre campagne et me voil.

Les deux femmes avaient cout ce monologue sans l'interrompre:

--Oh! mais c'est charmant ici... quel joli sjour! continua Pistache.

Et, tout dcontenanc en voyant l'immobilit des deux dames:

--Je vous drange peut-tre? demanda-t-il.

--Quelques occupations, rpondit madame Jujube.

Pistache poursuivit:

--a ne nous empchera pas de causer car il y a bien huit  dix jours
que nous n'avons caus de notre affaire.

--Quelle affaire? demanda madame Jujube.

--Quelle... fit Pistache interloqu.... Eh bien... pour savoir si c'est
le moment de parler  M. Jujube.

--Lui parler... de quoi?

Pistache regardait les deux femmes sans comprendre.

--Eh bien, balbutia-t-il, de... mes intentions au sujet du mariage avec
mademoiselle Athalie.

Toutes les deux poussrent une exclamation.

--Encore! fit mademoiselle Jujube.

Pistache tait stupfait; encore? rptait-t-il... encore....

--Oui encore?... dit madame Jujube. Comment, voil plusieurs mois que
cette plaisanterie dure; que ma fille et moi consentons au mariage; nous
nous tuons  vous rpter qu'il vous faut le consentement du pre et
vous n'en finissez jamais et, aprs huit  dix jours o vous n'avez pas
donn signe de vie, vous recommencez  demander s'il vous faut vous
adresser  mon mari.

--Est-ce que vous croyez que papa va vous attendre ternellement? dit 
son tour Athalie.

--Mais c'est madame votre mre qui m'a conseill....

--Il a des vues sur un autre, mon mari, interrompit madame Jujube, un
autre qui, lui, s'est prsent et a parl.

Pistache fut atterr par cette dclaration; il bafouillait des mots
sans suite, ne savait quelle contenance tenir, tait enfin dans un tat
de complet ahurissement.

--Excusez-moi, dit Athalie, j'ai affaire.

Et elle sortit.

--Voyez mon mari, ajouta madame Jujube; moi, je n'ai rien de plus  vous
dire.

Elle sortit  son tour; et le malheureux apothicaire se retira la tte
perdue, et marchant comme un homme ivre.

Le matre de la maison rentra peu aprs cette scne et numra les noms
des htes sur lesquels on pouvait compter. Il avait mme invit M.
Quatpuces qui crverait de dpit, au milieu des ftes dont il aurait t
l'un des importants personnages, sans ses prtentions  la dot.

--Tu sais, mon ami, dit madame Jujube, que c'est aujourd'hui que
mademoiselle Pidevache et notre gendre viennent s'installer ici.

--A-t-on prpar leurs chambres?

--Les deux plus belles; tout est prt, ils pourront venir quand ils
voudront.

--Et le dessin de mon ventail, papa? demanda Athalie, il n'est que
temps.

--Je l'ai dans la tte, rpondit l'artiste, je n'ai qu' le faire sur le
morceau de satin blanc que tu m'as donn, tu l'auras dans une heure.

Il passa dans son atelier pour excuter le dessin emblmatique qu'il
avait conu, et, selon sa promesse, il le remettait  sa fille
merveille.

A l'heure du dner, mademoiselle Pidevache arrivait avec ses bagages,
ainsi qu'elle l'avait promis, annonant l'arrive de son neveu aprs
dner seulement: une affaire le retenait  Paris pour quelques heures.

Ce furent des embrassements frntiques, un de ces bavardages fivreux
comme en donne la joie dbordante; on fit visiter toute la maison  la
vieille demoiselle et on la conduisit  sa chambre o ses malles avaient
t portes; une femme de chambre fut mise  ses ordres, et elle lui
donna les cls de ses malles pour en tirer le linge et les robes et
mettre le tout en place.

Bengali arriva  neuf heures, fut reu avec de doux reproches pour son
retard et la soire s'acheva dans une conversation gnrale  laquelle
il fit mille efforts pour prendre part, sans parvenir  faire
disparatre les soucis qui assombrissaient son front. Athalie ne put
s'empcher d'en faire la remarque.

--Il songe aux devoirs que va lui imposer sa vie nouvelle, dit la tante.

Le lendemain, Jujube, tal dans la calche, se dirigeait vers la route
de Ville-d'Avray (car il ne prenait pas le chemin de fer), lorsqu'il
entendit ce cri: Bonjour, matre! Il se retourna; c'tait Marocain qui
l'avait ainsi interpell. L'artiste fit arrter sa voiture et serra,
avec l'effusion d'un homme heureux, la main que lui tendait Marocain. Il
lui annona qu'il retournait  sa campagne, l'engagea  l'y aller voir,
et aprs les questions ordinaires sur la sant:

--Eh! quoi de nouveau? demanda Marocain.

--Il y en a chez moi, rpondit Jujube.

--Du bon?

--De l'excellent; je marie ma fille.

--Ah! bravo! un bon mariage, je suppose?

--Un jeune homme charmant, spirituel, riche.

--Ah! mon compliment, cher matre.

--Merci; nous ferons le repas de noces, le bal, les rceptions  ma
campagne, dans une habitation exquise, vaste, o je pourrai recevoir un
grand nombre de personnes... dont vous serez, bien entendu.

--Oh! cher matre.... Le jeune homme est d'une famille connue?

--Mon gendre n'a qu'une tante fort riche, dont il sera l'unique hritier
et qui, en attendant, le dote richement.

--Alors, quand je verrai mademoiselle, elle sera madame... madame je ne
sais comment.

--Madame Bengali.

--Bengali! s'cria Marocain.

--Vous le connaissez?

Marocain, ne voulant pas dire au beau-pre qui l'invitait tout le mal
qu'il pensait de son futur gendre, rpondit:

--Je me suis trouv une fois avec ce jeune homme; je ne le connais pas
autrement....

--C'est un charmant garon. Allons? au revoir, Marocain!

Jujube donna l'ordre au cocher de repartir et la voiture s'loigna.

--Oui, charmant garon, se dit Marocain, qui aurait sduit la filleule
de ma femme si nous n'y avions pas mis bon ordre; et cette petite dinde
venait nous raconter qu'il la courtisait pour le bon motif! Bon pour
lui, oui.




XVIII

UN COUP DE THTRE


Une heure aprs, il dit d'un air narquois  Georgette qui tait venue
voir sa marraine:

--Eh bien, le monsieur au parapluie qui devait venir demander ta main?

--Qu'a-t-il fait? demanda la jeune fille anxieuse.

--Il se marie prochainement... avec ton amie Athalie Jujubs; crois-tu
que nous avons t prudents en te faisant changer de quartier?

Georgette eut la force de dissimuler sa douleur, feignit l'indiffrence
 cette nouvelle qui lui brisait le coeur et ne donna carrire  son
dsespoir qu' sa rentre chez elle, o elle se jeta sur son lit en se
tordant dans les cris et dans les larmes.

Deux coups frapps  la porte la firent se redresser brusquement; elle
essuya ses yeux et se prparait  demander qui frappait, lorsque la voix
de Bengali se fit entendre:

--C'est moi, dit-il, ouvre.

--Lui! s'cria-t-elle... lui ici!

--Ouvre-moi donc, mon cher amour, insista le jeune homme.

--Que vient-il faire ici? se demanda la dsespre.

Et elle ouvrit, ple, tremblante, les paupires gonfles et rougies et
la bouche crispe.

Bengali eut un mouvement d'effroi en la voyant.

--Qu'as-tu donc? fit-il perdu....

Elle fixa sur lui ses regards pleins d'une inexprimable angoisse, et ses
lvres blmes s'agitrent sans pouvoir articuler un mot.

--Mais qu'as-tu, mon cher ange ador? dit-il en l'enlaant.

Elle s'chappa de ses bras, s'loigna de lui:

--Allez-vous-en! cria-t-elle; nous ne devons plus nous voir.

Il la regardait sans comprendre:

--Ah! s'cria-t-il tout  coup, tu sais...?

--Tout!... vous vous mariez... que venez-vous faire ici?... m'offrir de
l'argent, me promettre de ne pas m'abandonner, d'assurer le sort du
pauvre petit tre qui.... Non... non... je n'ai pas besoin de vous....
Mon enfant, je l'lverai seule....

Bengali se jeta  ses genoux, lui saisit et retint de force ses mains
qu'elle voulait lui retirer.

--Ecoute-moi, je t'en supplie, implorait-il; tu ne peux pas me condamner
sans m'entendre....

Et il lui numra toutes les circonstances qui avaient abouti  cette
situation terrible et sans issue.

Dans l'tat o  son arrive il avait vu Georgette, Bengali, tout 
l'motion cause par l'apparition de sa matresse, n'avait pas song 
fermer la porte.

Soudain, Georgette jeta un cri, les yeux fixs vers cette porte ouverte;
Bengali se retourna et resta terrifi en voyant Athalie ple et
immobile.

Aprs un silence qu'aucun des trois personnages n'osait rompre, le jeune
homme agita ses lvres comme pour parler.

--Ne me donnez pas d'explications, dit doucement Athalie, j'tais l,
j'ai tout entendu.

Puis, essayant de sourire:

--D'ailleurs, continua-t-elle, je ne regrette pas d'avoir acquis la
preuve de ce que je souponnais bien un peu....

Puis, souriant de nouveau:

--Je n'ai jamais t bien certaine de votre amour, dit-elle  Bengali...
votre gat naturelle que l'approche d'une union dsire aurait d
augmenter, cette gat, vous l'aviez perdue; vos airs rveurs,
proccups, vos soupirs mal dissimuls, rien ne m'chappait.

Puis, aprs un silence:

--Pourquoi ne m'avoir pas confi franchement que votre coeur tait  une
autre?

Et, sur ces mots, regardant Georgette qui ne savait que penser et que
dire, elle lui sauta au cou:

--Une autre dont je ne suis pas jalouse, va.

Un sanglot contenu trangla sa voix, et les deux jeunes filles enlaces
mlrent leurs larmes.

--coutez-moi, mademoiselle, dit Bengali.

--Je sais ce que vous allez me dire: cette rencontre de Georgette aprs
votre demande de ma main, de Georgette que vous aimiez dj, ce duel
pour elle, les soins qu'elle vous a prodigus, ses veilles  votre
chevet... et puis... une faute... une faute qu'il faut rparer...
pourquoi ne m'avez-vous pas confi tout cela?

--Votre pre, votre mre me disaient que vous m'aimiez et je n'osais
pas....

--En vous pousant sans rpugnance, mais sans amour... car j'aimais
ailleurs, mes parents le savaient, j'obissais aux dsirs de mon pre;
je suis adore de celui que je dsespre et que je sacrifiais en me
sacrifiant moi-mme; vous avez pu tre tromp par mon humeur qui n'tait
pas celle d'une femme qui se sacrifie..., mais vous savez, dans ma
famille..., on a des satisfactions qui l'emportent sur celles du coeur.
J'ai t leve comme cela; mais si j'ai toujours cd aux volonts de
mon pre, je lui rsisterai pour ne pas pouser un homme dont je ne suis
pas aime.

Et embrassant de nouveau Georgette:

--Ma pauvre Georgette..., c'est toi qu'il pousera..., qu'il doit
pouser, il le faut.

Les deux jeunes gens lui avaient saisi chacun une main et balbutiaient
des paroles de reconnaissance.

--Ne me remerciez pas, dit-elle....

Puis, gament et tirant son ventail:

--Je t'apportais cela, comme c'tait convenu, dit-elle  Georgette; vois
donc le dessin de papa comme il est joli; c'est moins press maintenant,
parce que mon autre mariage ne sera pas aussi prochain; mais, c'est
gal, peins-moi cela le plus tt possible, je suis impatiente de le
voir, de le montrer.... Allons, adieu!... Voulez-vous m'embrasser,
monsieur Bengali?

--Oh! avec bonheur, s'cria le jeune homme, en lui couvrant les joues de
baisers.

--Allons, dit-elle, ce sont des baisers de bonne amiti.... Au revoir!

Et Athalie, remonte dans sa voiture, versa un torrent de larmes.




XIX

LES JEUX DE L'AMOUR ET DE LA PHARMACIE


Ce jour-l mme, M. Quatpuces avait dcid de se rendre  l'invitation
de Jujube, sans la moindre disposition au dpit que son hte croyait lui
causer; aux thories de Jujube sur le mariage, thories dans lesquelles
il n'avait pas vu d'allusions  son endroit, notre savant avait fait des
rponses que Jujube avait interprtes  sa faon; la vrit est que
Quatpuces tait un clibataire volontaire, encrot dans son
indpendance et adonn  peu prs tout  la science.

Il acceptait d'ailleurs avec plaisir les invitations, aimait les bons
repas de famille que, comme garon, il n'tait pas tenu de rendre; mais,
pas pique-assiette du tout, il ne manquait jamais d'apporter  la
matresse de maison un magnifique bouquet et rpondait ainsi  la
politesse qu'il recevait.

Une seule chose le proccupait: son estomac un peu dlabr; mais dans
ses tudes scientifiques, il avait trouv qu'autrefois, aux environs de
Carthage, des mdecins carthaginois avaient dcouvert certaines plantes
qui vous refaisaient un estomac d'une vigueur  lutter avec celui des
autruches; il s'tait fait envoyer de ces plantes par un correspondant
d'une acadmie  laquelle lui-mme appartenait et les avait fait
distiller, prparer selon la formule antique, par un pharmacien qui
devait, du tout, composer un lixir merveilleux.

Ce pharmacien, c'tait celui dont Pistache devait acheter l'officine, et
Quatpuces s'tait adress  lui sur la recommandation des dames Jujube.

Il alla donc rclamer sa fiole pour l'emporter avec lui  Ville-d'Avray;
ce fut  Pistache qu'il s'adressa. Le malheureux garon tait dans
l'tat que l'on sait,  peu prs abruti. Il couta machinalement le
client.

--Ah! l'lixir carthaginois, dit-il, oui..., il est prt....

Et il remit la fiole  Quatpuces, puis, rest seul, retomba dans son
abrutissement.

Il en fut tir par le patron qui cherchait une fiole parmi plusieurs
autres, dposes  part; ne trouvant pas ce qu'il cherchait:

--Est-ce qu'on est venu prendre la teinture de cantharides?
demanda-t-il.

--La teinture de cantharides? fit l'abruti, non....

--O est la fiole, alors?

--La fiole?

--Oui....

--Je ne sais pas, et Pistache se leva:

--O tait-elle? demanda-t-il.

Le pharmacien indiqua la place o il l'avait dpose, et tous deux se
mirent  bouleverser les fioles, mais vainement; puis voyant la fiole
prpare pour Quatpuces, le patron demanda:

--Ce monsieur ne viendra donc pas chercher son lixir carthaginois?

--Il sort d'ici et il l'a emport, rpondit Pistache.

--Comment, il l'a emport?... le voil.

Pistache resta ananti; il avait donn  Quatpuces la fiole de teinture
de cantharides.

Impossible de courir chez lui, on ne savait ni son nom ni son adresse.

Pendant que le titulaire de l'officine et son futur successeur se
disputaient et se lamentaient  la pense de ce qui pouvait arriver de
la substitution de mdicaments, Quatpuces faisait l'acquisition d'un
bouquet merveilleux pour se rendre au chemin de fer, tout heureux  la
pense des quelques bonnes journes qu'il allait passer.

Athalie venait de rentrer et allait faire connatre  ses parents
l'vnement qui devait tout changer, quand le savant fit son entre. La
vue de son bouquet qu'il offrit  madame Jujube, lui valut les plus
chaleureux compliments, et Jujube s'empara de son hte pour lui faire
admirer l'habitation o on esprait bien le possder plusieurs jours.

--C'est mon intention, dit-il, et j'ai apport un peu de linge.... Je
suis peut-tre indiscret, mais vous m'aviez fait promettre....

Jujube l'interrompit et madame Jujube se rcria:

--Comment donc? Mais vous nous auriez dsobligs en ne rpondant pas 
notre invitation; votre chambre est prte, et si vous avez besoin de
quelques soins de toilette....

--Oh! trois quarts d'heure de chemin de fer ne ncessitent pas.... Si
vous vouliez seulement faire porter ce petit paquet  ma chambre: deux
chemises, six mouchoirs, une cravate, des chaussettes, mes
pantoufles....

--Jean, portez tout cela dans la chambre de monsieur; la chambre verte!
ordonna Jujube.

Et le domestique emporta le petit paquet.

A ce moment, mademoiselle Pidevache entrait, venant de faire une
promenade. On lui prsenta Quatpuces, un savant distingu, membre de
plusieurs acadmies, qui voulait bien faire l'honneur  la famille de
venir passer quelques jours prs d'elle.

--Enchante, monsieur, dit la vieille demoiselle...; puis: Je me suis
permis, dit-elle, d'ordonner  la cuisine qu'on m'apporte ici un verre
d'eau sucre et de l'eau de fleur d'oranger.

On se rcria:--Comment donc, mais vous tes ici chez vous; ordonnez! les
domestiques sont  vos ordres.

--J'ai un si mauvais estomac!... ajouta mademoiselle Pidevache. Je me
trouve bien d'un verre d'eau sucre avant les repas.

--Un mauvais estomac! s'cria Quatpuces; ma foi, madame, je suis heureux
d'arriver aussi  propos...; moi-mme j'ai un estomac dplorable; aucun
mdecin, mme parmi les spcialistes rputs, n'a pu me soulager; et je
ne dois qu' moi-mme les excellentes digestions dont j'ai le bonheur de
jouir, depuis que je fais usage de ceci, deux heures avant chaque repas.

Et Quatpuces tira son flacon de sa poche, puis:--Je demanderai galement
un verre d'eau, ajouta-t-il, mais sans fleur d'oranger.

A ce moment, la bonne apportant le verre demand par mademoiselle
Pidevache, on lui ordonna d'apporter un verre d'eau pure.

--Permettez-moi, madame, dit le savant, de verser dans votre verre un
certain nombre de gouttes de cette composition. Puis, voyant rentrer la
bonne portant le verre d'eau  lui destin, il ajouta:--En en versant
galement dans le mien.

Et il versa le nombre voulu de gouttes, dans chaque verre.

--Qu'est-ce que c'est que cela, monsieur?

--Madame, c'est un mdicament de ma composition, dont j'ai seul le
secret et que vous ne trouverez dans aucune pharmacie, c'est l'lixir
carthaginois.

Et Quatpuces raconta l'histoire ci-dessus expose, donna aux plantes,
composant son lixir, des noms barbares qu'on supposa tre du
carthaginois.

Les deux verres d'eau avals, Jujube emmena Quatpuces, et, les trois
dames restes seules, mademoiselle Pidevache mit naturellement, sur le
tapis, la seule conversation  laquelle Athalie ne pouvait prendre part
qu'avec un grand embarras traduit par des rticences, des silences et
des monosyllabes.

--C'est le retard de son fianc qui lui met la tte  l'envers, dit la
vieille demoiselle en riant. Que fait-il ce lambin-l?... Pourquoi
n'arrive-t-il pas.... Et avec une animation progressive, mademoiselle
Pidevache se mit  parler de l'amour, de ses dlices, de ses tourments
en l'absence de l'tre aim, des transports des deux amants quand ils se
revoient, et elle fredonna:

     Bonheur de se revoir
     Aprs des jours d'absence.

Et voyant ses yeux ardents et son visage color, madame Jujube se
demandait:

--Qu'a-t-elle donc?

--Ah! le voil! fit tout  coup l'grillarde vieille, en voyant entrer
son neveu; allons, ma petite, jetez-vous dans ses bras!... non, devant
nous, elle n'ose pas, ajouta-t-elle; laissons les deux amoureux
ensemble.

Et Bengali rest seul avec Athalie:

--On ne sait donc rien encore? demanda-t-il?

--Impossible en ce moment, rpondit-elle; mais demain matin, je dirai
tout.

--Que vous tes bonne et quelle amiti profonde et durable j'ai pour
vous, dit le jeune homme.

Et ils causrent, en bons amis, du seul sujet qui pt les intresser en
ce moment.

Jujube, qui avait promen Quatpuces partout, lui dit: Excusez-moi, mon
gendre vient d'arriver.

--Allez-donc, cher monsieur, allez donc, ne vous gnez pas pour moi....
Et rest seul, Quatpuces, le visage anim, se dit: Merveilleux, cet
lixir... je suis tout... il ne m'a pas encore produit pareil effet...
je me sens vingt ans, et il pirouetta joyeusement en faisant claquer
ses doigts: Vingt ans! rpta-t-il... mais j'ai le feu au visage.... Je
vais me le tremper dans ma cuvette.

Comme il entrait dans sa chambre, il y trouva une petite bonne accorte
et frache qui venait de lui prparer son lit.

--Voil! lui dit-elle, monsieur dormira bien l-dedans.

--Pas si vous y tiez avec moi, rpondit-il, en lui lanant un regard
ardent.

La petite bonne se mit  rire:--Ah! tes-vous farceur! dit-elle; et elle
se recula en voyant s'avancer, vers sa taille, les mains de Quatpuces.

--Mais oui, je suis assez....

Et il s'avana davantage.

--Non, non,  bas les mains, fit la servante... qui est-ce qui dirait a
en vous entendant causer dans le salon, o vous avez l'air si srieux?

--Mais je suis srieux aussi, en ce moment....

Et s'avanant toujours, il reprit en riant:

--Dfais-tu aussi bien les lits que tu les fais?

Et la bonne de rire de plus belle:

--On vient! dit-elle tout  coup en se dirigeant vers la porte; puis,
comme il la retenait:--Laissez-moi partir, ajouta-t-elle, si on nous
trouvait ensemble....

--Eh bien, dis-moi o est ta chambre, et je te laisse partir.

--Ma chambre?

--Oui, ce soir, tu laisseras ta porte entr'ouverte.

--Je vous dis que j'entends monter.

--Ta chambre, o est-elle?

Et il montra un louis qu'il avait pris entre ses doigts.

On montait, en effet; la petite bonne indiqua sa chambre  Quatpuces.

Il tait temps, le valet de chambre apparaissait pour avertir notre
savant que le dner tait servi.

--Je descends, fit-il.

Il suivit le domestique, aprs avoir questionn du regard la servante
qui lui rpondit par un signe affirmatif.

Le dner eut d logiquement tre gay par les fiancs et par les poux
Jujube, mais les deux premiers n'taient pas en humeur joyeuse,
semblaient rveurs, changeaient quelques mots  voix basse et des
regards plus inquiets que tendres; le repas n'en fut pas moins d'une
gat bruyante et peu  peu grivoise, puis presque rotique, grce aux
allusions lances par mademoiselle Pidevache, au sujet de la nuit de
noces, et,  la stupfaction des poux Jujube, le grave Quatpuces
riposta par les rflexions les plus sales.

Et M. et Madame Jujube de se demander:

--Mais qu'est-ce qu'ils ont? Ce Quatpuces! qui est-ce qui aurait dit a
de lui?

Et la vieille, sans qu'on l'en prit, se mit  chanter la chanson de
Branger:

     Combien je regrette
     Mon bras si dodu,
     Ma jambe bien faite,
     Et le temps perdu.

Et l'heure du coucher tant venue, les poux Jujube, en se retirant dans
leur chambre, de se demander de nouveau:--Y comprends-tu quelque chose?
Mais qu'est-ce qu'ils ont?

Le lendemain matin,  dix heures, mademoiselle Pidevache n'avait pas
encore paru; on pensait que la vieille demoiselle avait prolong son
sommeil plus que d'ordinaire et on ne s'en occupait pas autrement.

Jujube tait plus surpris de n'avoir pas vu Quatpuces dont il
connaissait les habitudes ultra-matinales.

--Il s'est gris au dner, dit-il; a se voyait bien  ses propos. Ah!
le voil qui va descendre, ajouta-t-il, en entendant sa voix.

C'tait bien la voix du savant; il causait avec la petite bonne qu'il
avait rencontre dans un couloir:

--Ah! petite gaillarde, lui disait-il, quand tu t'y mets, tu ne donnes
pas ta part aux chiens.

--Ah! c'est bien spirituel, ce que vous dites l, lui rpondit-elle
schement.

Quatpuces ne comprenait pas:

--Comment, dit-il, c'est bien spirituel? il me semble pourtant,
luronne....

--Monsieur me demande o est ma chambre, je la lui indique; je laisse ma
porte entr'ouverte toute la nuit....

--Eh bien, je suis all te trouver.

--Vous? moi? Ah! elle est forte celle-l.

--Comment, elle est forte? Et la pice de vingt francs que je t'ai mise
dans la main?

--A moi? Je ne sais pas ce que a veut dire; si vous tes all quelque
part, a n'est pas chez moi.

--Justine! cria Jujube  ce moment, voyez donc si mademoiselle
Pidevache est indispose et demandez-lui si elle a besoin de quelque
chose.

--Bien, monsieur.

Et la bonne laissa Quatpuces tout stupfait, se demandant: Comment...
est-ce que, dans l'obscurit, je me serais tromp de porte?

Bientt des cris et des rumeurs jetaient le trouble dans la maison.

Quatpuces courut s'informer de ce qui arrivait; il rencontra Jujube
ple, boulevers.

--Qu'y a-t-il donc? demanda le savant.

--Ah! cher monsieur, une chose pouvantable; la vieille dame, vous savez
bien, la vieille dame avec qui vous avez dit des gaudrioles hier, 
table?

--Oui, une dame trs gaie; eh bien?

--Eh bien, on vient de la trouver morte dans son lit.

--Qu'est-ce que vous me dites l?

--La vrit, je viens de la voir, la pauvre vieille: son neveu, ma
fille, ma femme, tout le monde est prs d'elle.

--Sans doute une rupture d'anvrisme, une apoplexie foudroyante; on peut
voir cela  son visage: exprime-t-il la souffrance?

--Du tout... au contraire... elle avait le sourire aux lvres et, chose
inexplicable, une pice de vingt francs dans la main.

Quatpuces resta ananti et il comprit qu'en effet il n'tait pas all
chez la petite bonne.

Jujube annona immdiatement  Athalie et  Bengali que leur mariage
serait forcment retard par le cruel vnement. C'tait leur ouvrir la
voie des explications. Tous deux taient d'accord pour faire connatre
nettement leur intention; la fin, si douce d'ailleurs, de la bonne
tante, rendant  son neveu toute libert de rompre des projets si prs
d'aboutir et d'pouser Georgette. Jujube vit qu'il n'y avait pas 
revenir l-dessus.

--Encore un mariage rat, s'cria-t-il avec dsespoir.

--Non, mon ami, rpondit madame Jujube, toujours pratique; sur ce elle
prit une feuille de papier  lettres, crivit dessus quelques lignes et
la montra  son mari qui lut ce qui suit:

Ah ! cher monsieur Pistache, qu'attendez-vous dfinitivement pour
parler  mon mari? il est tout dispos pour vous; finissons-en, faites
votre demande, demain au plus tard, sinon il disposera de la main
d'Athalie en faveur d'un autre.




FIN




TABLE DES MATIRES

I.--Sous une porte cochre

II.--La famille Jujube

III.--Une conqute difficile

IV.--Pistache

V.--Marocain le terrible

VI.--Ouverture du thtre Rigolo

VII.--Georgette soustraite  Bengali

VIII.--Accords matrimoniaux

IX.--Chez mademoiselle Pidevache

X.--Le bois de Saint-Mand

XI.--Un dner accident

XII.--Le dsespoir de Pistache

XIII.--Pistache revient en faveur

XIV.--La garde-malade

XV.--Dceptions de la famille Jujube

XVI.--Anxits de Bengali

XVII.--a devait arriver

XVIII.--Un coup de thtre

XIX.--Les jeux de l'amour et de la pharmacie



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work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
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States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
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particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
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Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
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works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
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with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
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