The Project Gutenberg EBook of Histoires extraordinaires, by Edgar Allan Poe

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Title: Histoires extraordinaires

Author: Edgar Allan Poe

Translator: Charles Baudelaire

Release Date: March 7, 2007 [EBook #20761]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRES EXTRAORDINAIRES ***




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Edgar Allan Poe

HISTOIRES EXTRAORDINAIRES

Traduction par Charles Baudelaire Premire publication en France en 1856




Table des matires


EDGAR POE, SA VIE ET SES OEUVRES.

DOUBLE ASSASSINAT DANS LA RUE MORGUE.

LA LETTRE VOLE.

LE SCARABE D'OR.

LE CANARD AU BALLON.--Le ballon.--Le journal

AVENTURE SANS PAREILLE D'UN CERTAIN HANS PFAALL.

MANUSCRIT TROUV DANS UNE BOUTEILLE.

UNE DESCENTE DANS LE MAELSTRM.

LA VRIT SUR LE CAS DE M. VALDEMAR.

RVLATION MAGNTIQUE.

LES SOUVENIRS DE M. AUGUSTE BEDLOE.

MORELLA.

LIGEIA.

METZENGERSTEIN.

EDGAR ALLAN POE, SA VIE ET SES OUVRAGES.

       *       *       *       *       *




EDGAR POE, SA VIE ET SES OEUVRES[1]
  par Charles Baudelaire (1856).

...Quelque matre malheureux  qui l'inexorable Fatalit a donn une
chasse acharne, toujours plus acharne, jusqu' ce que ses chants
n'aient plus qu'un unique refrain, jusqu' ce que les chants funbres de
son Esprance aient adopt ce mlancolique refrain: Jamais! Jamais
plus!

Edgar Poe.--_Le Corbeau_.

  Sur son trne d'airain le Destin, qui s'en raille,
  Imbibe leur ponge avec du fiel amer,
  Et la ncessit les tord dans sa tenaille.

Thophile Gautier.--_Tnbres_.


I

Dans ces derniers temps, un malheureux fut amen devant nos tribunaux,
dont le front tait illustr d'un rare et singulier tatouage: _Pas de
chance!_ Il portait ainsi au-dessus de ses yeux l'tiquette de sa vie,
comme un livre son titre, et l'interrogatoire prouve que ce bizarre
criteau tait cruellement vridique. Il y a, dans l'histoire
littraire, des destines analogues, de vraies damnations,--des hommes
qui portent le mot _guignon_ crit en caractres mystrieux dans les
plis sinueux de leur front. L'Ange aveugle de l'expiation s'est empar
d'eux et les fouette  tour de bras pour l'dification des autres. En
vain leur vie montre-t-elle des talents, des vertus, de la grce; la
Socit a pour eux un anathme spcial, et accuse en eux les infirmits
que sa perscution leur a donnes.--Que ne fit pas Hoffmann pour
dsarmer la destine, et que n'entreprit pas Balzac pour conjurer la
fortune?--Existe-t-il donc une Providence diabolique qui prpare le
malheur ds le berceau,--qui jette avec _prmditation_ des natures
spirituelles et angliques dans des milieux hostiles, comme des martyrs
dans les cirques? Y a-t-il donc des mes _sacres_, voues  l'autel,
condamnes  marcher  la mort et  la gloire  travers leurs propres
ruines? Le cauchemar des _Tnbres_ assigera-t-il ternellement ces
mes de choix? Vainement elles se dbattent, vainement elles se ferment
au monde,  ses prvoyances,  ses ruses; elles perfectionneront la
prudence, boucheront toutes les issues, matelasseront les fentres
contre les projectiles du hasard; mais le Diable entrera par la serrure;
une perfection sera le dfaut de leur cuirasse, et une qualit
superlative le germe de leur damnation.

    _L'aigle, pour le briser du haut du firmament,_
    _Sur le front dcouvert lchera la tortue,_
    _Car ils doivent prir invitablement._

Leur destine est crite dans toute leur constitution, elle brille d'un
clat sinistre dans leurs regards et dans leurs gestes, elle circule
dans leurs artres avec chacun de leurs globules sanguins.

Un crivain clbre de notre temps a crit un livre pour dmontrer que
le pote ne pouvait trouver une bonne place ni dans une socit
dmocratique ni dans une aristocratique, pas plus dans une rpublique
que dans une monarchie absolue ou tempre. Qui donc a su lui rpondre
premptoirement? J'apporte aujourd'hui une nouvelle lgende  l'appui de
sa thse, j'ajoute un saint nouveau au martyrologe: j'ai  crire
l'histoire d'un de ces illustres malheureux, trop riche de posie et de
passion, qui est venu, aprs tant d'autres, faire en ce bas monde le
rude apprentissage du gnie chez les mes infrieures.

Lamentable tragdie que la vie d'Edgar Poe! Sa mort, dnoment horrible
dont l'horreur est accrue par la trivialit!--De tous les documents que
j'ai lus est rsulte pour moi la conviction que les tats-Unis ne
furent pour Poe qu'une vaste prison qu'il parcourait avec l'agitation
fivreuse d'un tre fait pour respirer dans un monde plus
aromal,--qu'une grande barbarie claire au gaz,--et que sa vie
intrieure, spirituelle, de pote ou mme d'ivrogne, n'tait qu'un
effort perptuel pour chapper  l'influence de cette atmosphre
antipathique. Impitoyable dictature que celle de l'opinion dans les
socits dmocratiques; n'implorez d'elle ni charit, ni indulgence, ni
lasticit quelconque dans l'application de ses lois aux cas multiples
et complexes de la vie morale. On dirait que de l'amour impie de la
libert est ne une tyrannie nouvelle, la tyrannie des btes, ou
zoocratie, qui par son insensibilit froce ressemble  l'idole de
Jaggernaut.--Un biographe nous dira gravement--il est bien intentionn,
le brave homme,--que Poe, s'il avait voulu rgulariser son gnie et
appliquer ses facults cratrices d'une manire plus approprie au sol
amricain, aurait pu devenir un auteur  argent, _a money making
author;_--un autre,--un naf cynique, celui-l,--que, quelque beau que
soit le gnie de Poe, il et mieux valu pour lui n'avoir que du talent,
le talent s'escomptant toujours plus facilement que le gnie. Un autre,
qui a dirig des journaux et des revues, un ami du pote, avoue qu'il
tait difficile de l'employer et qu'on tait oblig de le payer moins
que d'autres, parce qu'il crivait dans un style trop au-dessus du
vulgaire. _Quelle odeur de magasin!_ comme disait Joseph de Maistre.

Quelques-uns ont os davantage, et, unissant l'intelligence la plus
lourde de son gnie  la frocit de l'hypocrisie bourgeoise, l'ont
insult  l'envi; et, aprs sa soudaine disparition, ils ont rudement
morign ce cadavre,--particulirement M. Rufus Griswold, qui, pour
rappeler ici l'expression vengeresse de M. George Graham, a commis alors
une immortelle infamie. Poe, prouvant peut-tre le sinistre
pressentiment d'une fin subite, avait dsign MM. Griswold et Willis
pour mettre ses oeuvres en ordre, crire sa vie et restaurer sa mmoire.
Ce pdagogue-vampire a diffam longuement son ami dans un norme
article, plat et haineux, juste en tte de l'dition posthume de ses
oeuvres.--Il n'existe donc pas en Amrique d'ordonnance qui interdise
aux chiens l'entre des cimetires?--Quant  M. Willis, il a prouv, au
contraire, que la bienveillance et la dcence marchaient toujours avec
le vritable esprit, et que la charit envers nos confrres, qui est un
devoir moral, tait aussi un des commandements du got.

Causez de Poe avec un Amricain, il avouera peut-tre son gnie,
peut-tre mme s'en montrera-t-il fier; mais, avec un ton sardonique
suprieur qui sent son homme positif, il vous parlera de la vie
dbraille du pote, de son haleine alcoolise qui aurait pris feu  la
flamme d'une chandelle, de ses habitudes vagabondes; il vous dira que
c'tait un tre erratique et htroclite, une plante dsorbite, qu'il
roulait sans cesse de Baltimore  New-York, de New-York  Philadelphie,
de Philadelphie  Boston, de Boston  Baltimore, de Baltimore 
Richmond. Et si, le coeur mu par ces prludes d'une histoire navrante,
vous donnez  entendre que l'individu n'est peut-tre pas seul coupable
et qu'il doit tre difficile de penser et d'crire commodment dans un
pays o il y a des millions de souverains, un pays sans capitale 
proprement parler, et sans aristocratie,--alors vous verrez ses yeux
s'agrandir et jeter des clairs, la bave du patriotisme souffrant lui
monter aux lvres, et l'Amrique, par sa bouche, lancer des injures 
l'Europe, sa vieille mre, et  la philosophie des anciens jours.

Je rpte que pour moi la persuasion s'est faite qu'Edgar Poe et sa
patrie n'taient pas de niveau. Les tats-Unis sont un pays gigantesque
et enfant, naturellement jaloux du vieux continent. Fier de son
dveloppement matriel, anormal et presque monstrueux, ce nouveau venu
dans l'histoire a une foi nave dans la toute-puissance de l'industrie;
il est convaincu, comme quelques malheureux parmi nous, qu'elle finira
par manger le Diable. Le temps et l'argent ont l-bas une valeur si
grande! L'activit matrielle, exagre jusqu'aux proportions d'une
manie nationale, laisse dans les esprits bien peu de place pour les
choses qui ne sont pas de la terre. Poe, qui tait de bonne souche, et
qui d'ailleurs professait que le grand malheur de son pays tait de
n'avoir pas d'aristocratie de race, attendu, disait-il, que chez un
peuple sans aristocratie le culte du Beau ne peut que se corrompre,
s'amoindrir et disparatre,--qui accusait chez ses concitoyens, jusque
dans leur luxe emphatique et coteux, sous les symptmes du mauvais got
caractristiques des parvenus,--qui considrait le Progrs, la grande
ide moderne, comme une extase de gobe-mouches, et qui appelait les
_perfectionnements_ de l'habitacle humain des cicatrices et des
abominations rectangulaires,--Poe tait l-bas un cerveau singulirement
solitaire. Il ne croyait qu' l'immuable,  l'ternel, au _self-same_,
et il jouissait--cruel privilge dans une socit amoureuse
d'elle-mme!--de ce grand bon sens  la Machiavel qui marche devant le
sage, comme une colonne lumineuse,  travers le dsert de
l'histoire.--Qu'et-il pens, qu'et-il crit, l'infortun, s'il avait
entendu la thologienne du sentiment supprimer l'Enfer par amiti pour
le genre humain, le philosophe du chiffre proposer un systme
d'assurances, une souscription  un sou par tte pour la suppression de
la guerre,--et l'abolition de la peine de mort et de l'orthographe, ces
deux folies corrlatives!--et tant d'autres malades qui crivent,
_l'oreille incline au vent_, des fantaisies giratoires aussi flatueuses
que l'lment qui les leur dicte?--Si vous ajoutez  cette vision
impeccable du vrai, vritable infirmit dans de certaines circonstances,
une dlicatesse exquise de sens qu'une note fausse torturait, une
finesse de got que tout, except l'exacte proportion, rvoltait, un
amour insatiable du Beau, qui avait pris la puissance d'une passion
morbide, vous ne vous tonnerez pas que pour un pareil homme la vie soit
devenue un enfer, et qu'il ait mal fini; vous admirerez qu'il ait pu
_durer_ aussi longtemps.


II

La famille de Poe tait une des plus respectables de Baltimore. Son
grand-pre maternel avait servi comme _quarter-master-general_ dans la
guerre de l'Indpendance, et La Fayette l'avait en haute estime et
amiti. Celui-ci, lors de son dernier voyage aux tats-Unis, voulut voir
la veuve du gnral et lui tmoigner sa gratitude pour les services que
lui avait rendus son mari. Le bisaeul avait pous une fille de
l'amiral anglais Mac Bride, qui tait alli avec les plus nobles maisons
d'Angleterre. David Poe, pre d'Edgar et fils du gnral, s'prit
violemment d'une actrice anglaise, Elisabeth Arnold, clbre par sa
beaut; il s'enfuit avec elle et l'pousa. Pour mler plus intimement sa
destine  la sienne, il se fit comdien et parut avec sa femme sur
diffrents thtres, dans les principales villes de l'Union. Les deux
poux moururent  Richmond, presque en mme temps, laissant dans
l'abandon et le dnment le plus complet trois enfants en bas ge, dont
Edgar.

Edgar Poe tait n  Baltimore, en 1813.--C'est d'aprs son propre dire
que je donne cette date, car il a rclam contre l'affirmation de
Griswold, qui place sa naissance en 1811.--Si jamais l'esprit de roman,
pour me servir d'une expression de notre pote, a prsid  une
naissance,--esprit sinistre et orageux!--certes, il prsida  la sienne.
Poe fut vritablement l'enfant de la passion et de l'aventure. Un riche
ngociant de la ville, M. Allan, s'prit de ce joli malheureux que la
nature avait dot d'une manire charmante, et, comme il n'avait pas
d'enfants, il l'adopta. Celui-ci s'appela donc dsormais Edgar Allan
Poe. Il fut ainsi lev dans une belle aisance et dans l'esprance
lgitime d'une de ces fortunes qui donnent au caractre une superbe
certitude. Ses parents adoptifs l'emmenrent dans un voyage qu'ils
firent en Angleterre, en cosse et en Irlande, et, avant de retourner
dans leur pays, ils le laissrent chez le docteur Bransby, qui tenait
une importante maison d'ducation  Stoke-Newington, prs de
Londres.--Poe a lui-mme, dans _William Wilson_, dcrit cette trange
maison btie dans le vieux style d'Elisabeth, et les impressions de sa
vie d'colier.

Il revint  Richmond en 1822, et continua ses tudes en Amrique, sous
la direction des meilleurs matres de l'endroit.  l'universit de
Charlottesville, o il entra en 1825, il se distingua, non seulement par
une intelligence quasi miraculeuse, mais aussi par une abondance presque
sinistre de passions,--une prcocit vraiment amricaine,--qui,
finalement, fut la cause de son expulsion. Il est bon de noter en
passant que Poe avait dj,  Charlottesville, manifest une aptitude
des plus remarquables pour les sciences physiques et mathmatiques. Plus
tard il en fera un usage frquent dans ses tranges contes, et en tirera
des moyens trs-inattendus. Mais j'ai des raisons de croire que ce n'est
pas  cet ordre de compositions qu'il attachait le plus d'importance, et
que--peut-tre mme  cause de cette prcoce aptitude--il n'tait pas
loin de les considrer comme de faciles jongleries, comparativement aux
ouvrages de pure imagination.--Quelques malheureuses dettes de jeu
amenrent une brouille momentane entre lui et son pre adoptif, et
Edgar--fait des plus curieux et qui prouve, quoi qu'on ait dit, une dose
de chevalerie assez forte dans son impressionnable cerveau,--conut le
projet de se mler  la guerre des Hellnes et d'aller combattre les
Turcs. Il partit donc pour la Grce.--Que devint-il en Orient? qu'y
fit-il? tudia-t-il les rivages classiques de la Mditerrane?--pourquoi
le trouvons-nous  Saint-Ptersbourg, sans passeport, compromis, et dans
quelle sorte d'affaire, oblig d'en appeler au ministre amricain, Henry
Middleton, pour chapper  la pnalit russe et retourner chez lui?--on
l'ignore; il y a l une lacune que lui seul aurait pu combler. La vie
d'Edgar Poe, sa jeunesse, ses aventures en Russie et sa correspondance
ont t longtemps annonces par les journaux amricains et n'ont jamais
paru.

Revenu en Amrique en 1829, il manifesta le dsir d'entrer  l'cole
militaire de West-Point; il y fut admis en effet, et, l comme ailleurs,
il donna les signes d'une intelligence admirablement doue, mais
indisciplinable, et, au bout de quelques mois, il fut ray.--En mme
temps se passait dans sa famille adoptive un vnement qui devait avoir
les consquences les plus graves sur toute sa vie. Madame Allan, pour
laquelle il semble avoir prouv une affection rellement filiale,
mourait, et M. Allan pousait une femme toute jeune. Une querelle
domestique prend ici place,--une histoire bizarre et tnbreuse que je
ne peux pas raconter, parce qu'elle n'est clairement explique par aucun
biographe. Il n'y a donc pas lieu de s'tonner qu'il se soit
dfinitivement spar de M. Allan, et que celui-ci, qui eut des enfants
de son second mariage, l'ait compltement frustr de sa succession.

Peu de temps aprs avoir quitt Richmond, Poe publia un petit volume de
posies; c'tait en vrit une aurore clatante. Pour qui sait sentir la
posie anglaise, il y a l dj l'accent extra-terrestre, le calme dans
la mlancolie, la solennit dlicieuse, l'exprience prcoce,--j'allais,
je crois, dire _exprience inne_,--qui caractrisent les grands
potes[2].

La misre le fit quelque temps soldat, et il est prsumable qu'il se
servit des lourds loisirs de la vie de garnison pour prparer les
matriaux de ses futures compositions,--compositions tranges, qui
semblent avoir t cres pour nous dmontrer que l'tranget est une
des parties intgrantes du beau. Rentr dans la vie littraire, le seul
lment o puissent respirer certains tres dclasss, Poe se mourait
dans une misre extrme, quand un hasard heureux le releva. Le
propritaire d'une revue venait de fonder deux prix, l'un pour le
meilleur conte, l'autre pour le meilleur pome. Une criture
singulirement belle attira les yeux de M. Kennedy, qui prsidait le
comit, et lui donna l'envie d'examiner lui-mme les manuscrits. Il se
trouva que Poe avait gagn les deux prix; mais un seul lui fut donn. Le
prsident de la commission fut curieux de voir l'inconnu. L'diteur du
journal lui amena un jeune homme d'une beaut frappante, en guenilles,
boutonn jusqu'au menton, et qui avait l'air d'un gentilhomme aussi fier
qu'affam[3]. Kennedy se conduisit bien. Il fit faire  Poe la
connaissance d'un M. Thomas White, qui fondait  Richmond le _Southern
Literary Messenger_. M. White tait un homme d'audace, mais sans aucun
talent littraire; il lui fallait un aide. Poe se trouva donc tout
jeune,-- vingt-deux ans,--directeur d'une revue dont la destine
reposait tout entire sur lui. Cette prosprit, il la cra. Le
_Southern Literary Messenger_ a reconnu depuis lors que c'tait  cet
excentrique maudit,  cet ivrogne incorrigible qu'il devait sa clientle
et sa fructueuse notorit. C'est dans ce magazine que parut pour la
premire fois l'_Aventure sans pareille d'un certain Hans Pfaall_, et
plusieurs autres contes que nos lecteurs verront dfiler sous leurs
yeux. Pendant prs de deux ans, Edgar Poe, avec une ardeur merveilleuse,
tonna son public par une srie de compositions d'un genre nouveau et
par des articles critiques dont la vivacit, la nettet, la svrit
raisonnes taient bien faites pour attirer les yeux. Ces articles
portaient sur des livres de tout genre, et la forte ducation que le
jeune homme s'tait faite ne le servit pas mdiocrement. Il est bon
qu'on sache que cette besogne considrable se faisait pour cinq cents
dollars, c'est--dire deux mille sept cents francs par
an.--_Immdiatement_,--dit Griswold, ce qui veut dire: Il se croyait
assez riche, l'imbcile!--il pousa une jeune fille, belle, charmante,
d'une nature aimable et hroque; mais _ne possdant pas un
sou_,--ajoute le mme Griswold avec une nuance de ddain. C'tait une
demoiselle Virginia Clemm, sa cousine.

Malgr les services rendus  son journal, M. White se brouilla avec Poe
au bout de deux ans,  peu prs. La raison de cette sparation se trouve
videmment dans les accs d'hypocondrie et les crises d'ivrognerie du
pote,--accidents caractristiques qui assombrissaient son ciel
spirituel, comme ces nuages lugubres qui donnent soudainement au plus
romantique paysage un air de mlancolie en apparence irrparable.--Ds
lors, nous verrons l'infortun dplacer sa tente, comme un homme du
dsert, et transporter ses lgers pnates dans les principales villes de
l'Union. Partout, il dirigera des revues ou y collaborera d'une manire
clatante. Il rpandra avec une blouissante rapidit des articles
critiques, philosophiques, et des contes pleins de magie qui paraissent
runis sous le titre de _Tales of the Grotesque and the
Arabesque_,--titre remarquable et intentionnel, car les ornements
grotesques et arabesques repoussent la figure humaine, et l'on verra
qu' beaucoup d'gards la littrature de Poe est extra ou supra-humaine.
Nous apprendrons par des notes blessantes et scandaleuses insres dans
les journaux, que M. Poe et sa femme se trouvent dangereusement malades
 Fordham et dans une absolue misre. Peu de temps aprs la mort de
Madame Poe, le pote subit les premires attaques du _delirium tremens_.
Une note nouvelle parat soudainement dans un journal,--celle-l plus
que cruelle,--qui accuse son mpris et son dgot du monde, et lui fait
un de ces procs de tendance, vritables rquisitoires de l'opinion,
contre lesquels il eut toujours  se dfendre,--une des luttes les plus
strilement fatigantes que je connaisse.

Sans doute, il gagnait de l'argent, et ses travaux littraires pouvaient
 peu prs le faire vivre. Mais j'ai les preuves qu'il avait sans cesse
de dgotantes difficults  surmonter. Il rva, comme tant d'autres
crivains, une _Revue_  lui, il voulut tre _chez lui_, et le fait est
qu'il avait suffisamment souffert pour dsirer ardemment cet abri
dfinitif pour sa pense. Pour arriver  ce rsultat, pour se procurer
une somme d'argent suffisante, il eut recours aux _lectures_. On sait ce
que sont ces lectures,--une espce de spculation, le Collge de France
mis  la disposition de tous les littrateurs, l'auteur ne publiant sa
_lecture_ qu'aprs qu'il en a tir toutes les recettes qu'elle peut
rendre. Poe avait dj donn  New-York une _lecture_ _d'Eureka_, son
pome cosmogonique, qui avait mme soulev de grosses discussions. Il
imagina cette fois de donner des _lectures_ dans son pays, dans la
Virginie. Il comptait, comme il l'crivait  Willis, faire une tourne
dans l'Ouest et le Sud, et il esprait le concours de ses amis
littraires et de ses anciennes connaissances de collge et de
West-Point. Il visita donc les principales villes de la Virginie, et
Richmond revit celui qu'on y avait connu si jeune, si pauvre, si
dlabr. Tous ceux qui n'avaient pas vu Poe depuis les jours de son
obscurit accoururent en foule pour contempler leur illustre
compatriote. Il apparut, beau, lgant, correct comme le gnie. Je crois
mme que, depuis quelque temps, il avait pouss la condescendance
jusqu' se faire admettre dans une socit de temprance. Il choisit un
thme aussi large qu'lev: _le Principe de la Posie_, et il le
dveloppa avec cette lucidit qui est un de ses privilges. Il croyait,
en vrai pote qu'il tait, que le but de la posie est de mme nature
que son principe, et qu'elle ne doit pas avoir en vue autre chose
qu'elle-mme.

Le bel accueil qu'on lui fit inonda son pauvre coeur d'orgueil et de
joie; il se montrait tellement enchant, qu'il parlait de s'tablir
dfinitivement  Richmond et de finir sa vie dans les lieux que son
enfance lui avait rendus chers. Cependant, il avait affaire  New-York,
et il partit le 4 octobre, se plaignant de frissons et de faiblesses. Se
sentant toujours assez mal en arrivant  Baltimore, le 6, au soir, il
fit porter ses bagages  l'embarcadre d'o il devait se diriger sur
Philadelphie, et entra dans une taverne pour y prendre un excitant
quelconque. L, malheureusement, il rencontra de vieilles connaissances
et s'attarda. Le lendemain matin, dans les ples tnbres du petit jour,
un cadavre fut trouv sur la voie,--est-ce ainsi qu'il faut dire?--non,
un corps vivant encore, mais que la Mort avait dj marqu de sa royale
estampille. Sur ce corps, dont on ignorait le nom, on ne trouva ni
papiers ni argent, et on le porta dans un hpital. C'est l que Poe
mourut, le soir mme du dimanche, 7 octobre 1849,  l'ge de trente-sept
ans, vaincu par le _delirium tremens_, ce terrible visiteur qui avait
dj hant son cerveau une ou deux fois. Ainsi disparut de ce monde un
des plus grands hros littraires, l'homme de gnie qui avait crit dans
le _Chat noir_ ces mots fatidiques: _Quelle maladie est comparable 
l'alcool_![4]

Cette mort est presque un suicide,--un suicide prpar depuis longtemps.
Du moins, elle en causa le scandale. La clameur fut grande, et la vertu
donna carrire  son _cant_ emphatique, librement et voluptueusement.
Les oraisons funbres les plus indulgentes ne purent pas ne pas donner
place  l'invitable morale bourgeoise, qui n'eut garde de manquer une
si admirable occasion. M. Griswold diffama; M. Willis, sincrement
afflig, fut mieux que convenable.--Hlas, celui qui avait franchi les
hauteurs les plus ardues de l'esthtique et plong dans les abmes les
moins explors de l'intellect humain, celui qui,  travers une vie qui
ressemble  une tempte sans accalmie, avait trouv des moyens nouveaux,
des procds inconnus pour tonner l'imagination, pour sduire les
esprits assoiffs de Beau, venait de mourir en quelques heures dans un
lit d'hpital,--quelle destine! Et tant de grandeur et tant de malheur,
pour soulever un tourbillon de phrasologie bourgeoise, pour devenir la
pture et le thme des journalistes vertueux!

    _Ut declamatio fias!_

Ces spectacles ne sont pas nouveaux; il est rare qu'une spulture
frache et illustre ne soit pas un rendez-vous de scandales. D'ailleurs,
la socit n'aime pas ces enrags malheureux, et, soit qu'ils troublent
ses ftes, soit qu'elle les considre navement comme des remords, elle
a incontestablement raison. Qui ne se rappelle les dclamations
parisiennes lors de la mort de Balzac, qui cependant mourut
correctement?--Et plus rcemment encore,--il y a aujourd'hui, 26
janvier, juste un an,--quand un crivain[5] d'une honntet admirable,
d'une haute intelligence, et _qui fut toujours lucide_, alla
discrtement, sans dranger personne,--si discrtement que sa discrtion
ressemblait  du mpris,--dlier son me dans la rue la plus noire qu'il
put trouver,--quelles dgotantes homlies!--quel assassinat raffin! Un
journaliste clbre,  qui Jsus n'enseignera jamais les manires
gnreuses, trouva l'aventure assez joviale pour la clbrer en un gros
calembour.--Parmi l'numration nombreuse des _droits de l'homme_ que la
sagesse du XIXe sicle a recommence si souvent et si complaisamment,
deux assez importants ont t oublis, qui sont le droit de se
contredire et le droit de _s'en aller_. Mais la _socit_ regarde celui
qui s'en va comme un insolent; elle chtierait volontiers certaines
dpouilles funbres, comme ce malheureux soldat, atteint de vampirisme,
que la vue d'un cadavre exasprait jusqu' la fureur.--Et cependant, on
peut dire que, sous la pression de certaines circonstances, aprs un
srieux examen de certaines incompatibilits, avec de fermes croyances 
de certains dogmes et mtempsycoses,--on peut dire, sans emphase et sans
jeu de mots, que le suicide est parfois l'action la plus raisonnable de
la vie. Et ainsi se forme une compagnie de fantmes dj nombreuse, qui
nous hante familirement, et dont chaque membre vient nous vanter son
repos actuel et nous verser ses persuasions.

Avouons toutefois que la lugubre fin de l'auteur d'_Eureka_ suscita
quelques consolantes exceptions, sans quoi il faudrait dsesprer, et la
place ne serait plus tenable. M. Willis, comme je l'ai dit, parla
honntement, et mme avec motion, des bons rapports qu'il avait
toujours eus avec Poe. MM. John Neal et George Graham rappelrent M.
Griswold  la pudeur. M. Longfellow--et celui-ci est d'autant plus
mritant que Poe l'avait cruellement maltrait--sut louer d'une manire
digne d'un pote sa haute puissance comme pote et comme prosateur. Un
inconnu crivit que l'Amrique littraire avait perdu sa plus forte
tte.

Mais le coeur bris, le coeur dchir, le coeur perc des sept glaives
fut celui de Mme Clemm. Edgar tait  la fois son fils et sa fille. Rude
destine, dit Willis,  qui j'emprunte ces dtails, presque mot pour
mot, rude destine que celle qu'elle surveillait et protgeait. Car
Edgar Poe tait un homme embarrassant; outre qu'il crivait avec une
fastidieuse difficult et _dans un style trop au-dessus du niveau
intellectuel commun pour qu'on pt le payer cher_, il tait toujours
plong dans des embarras d'argent, et souvent lui et sa femme malade
manquaient des choses les plus ncessaires  la vie. Un jour, Willis vit
entrer dans son bureau une femme vieille, douce, grave. C'tait Mme
Clemm. Elle _cherchait de l'ouvrage_ pour son cher Edgar. Le biographe
dit qu'il fut sincrement frapp, non pas seulement de l'loge parfait,
de l'apprciation exacte qu'elle faisait des talents de son fils, mais
aussi de tout son tre extrieur,--de sa voix douce et triste, de ses
manires un peu surannes, mais belles et grandes. Et pendant plusieurs
annes, ajoute-t-il, nous avons vu cet infatigable serviteur du gnie,
pauvrement et insuffisamment vtu, allant de journal en journal pour
vendre tantt un pome, tantt un article, disant quelquefois qu'il
tait malade,--unique explication, unique raison, invariable excuse
qu'elle donnait quand son fils se trouvait frapp momentanment d'une de
ces strilits que connaissent les crivains nerveux,--et ne permettant
jamais  ses lvres de lcher une syllabe qui pt tre interprte comme
un doute, comme un amoindrissement de confiance dans le gnie et la
volont de son bien-aim. Quand sa fille mourut, elle s'attacha au
survivant de la dsastreuse bataille avec une ardeur maternelle
renforce, elle vcut avec lui, prit soin de lui, le surveillant, le
dfendant contre la vie et contre lui-mme. Certes,--conclut Willis avec
une haute et impartiale raison,--si le dvouement de la femme, n avec
un premier amour et entretenu par la passion humaine, glorifie et
consacre son objet, que ne dit pas en faveur de celui qui l'inspira un
dvouement comme celui-ci, pur, dsintress et saint comme une
sentinelle divine? Les dtracteurs de Poe auraient d en effet remarquer
qu'il est des sductions si puissantes qu'elles ne peuvent tre que des
vertus.

On devine combien terrible fut la nouvelle pour la malheureuse femme.
Elle crivit  Willis une lettre dont voici quelques lignes:

J'ai appris ce matin la mort de mon bien-aim Eddie... Pouvez-vous me
transmettre quelques dtails, quelques circonstances?... Oh!
n'abandonnez pas votre pauvre amie dans cette amre affliction... Dites
 M... de venir me voir; j'ai  m'acquitter envers lui d'une commission
de la part de mon pauvre Eddie... Je n'ai pas besoin de vous prier
d'annoncer sa mort, et de parler bien de lui. Je sais que vous le ferez.
_Mais dites bien quel fils affectueux il tait pour moi_, sa pauvre mre
dsole...

Cette femme m'apparat grande et plus qu'antique. Frappe d'un coup
irrparable, elle ne pense qu' la rputation de celui qui tait tout
pour elle, et il ne suffit pas, pour la contenter, qu'on dise qu'il
tait un gnie, il faut qu'on sache qu'il tait un homme de devoir et
d'affection. Il est vident que cette mre--flambeau et foyer allums
par un rayon du plus haut ciel--a t donne en exemple  nos races trop
peu soigneuses du dvouement, de l'hrosme, et de tout ce qui est plus
que le devoir. N'tait-ce pas justice d'inscrire au-dessus des ouvrages
du pote le nom de celle qui fut le soleil moral de sa vie? Il embaumera
dans sa gloire le nom de la femme dont la tendresse savait panser ses
plaies, et dont l'image voltigera incessamment au-dessus du martyrologe
de la littrature.


III

La vie de Poe, ses moeurs, ses manires, son tre physique, tout ce qui
constitue l'ensemble de son personnage, nous apparaissent comme quelque
chose de tnbreux et de brillant  la fois. Sa personne tait
singulire, sduisante et, comme ses ouvrages, marque d'un
indfinissable cachet de mlancolie. Du reste, il avait montr une rare
aptitude pour tous les exercices physiques, et bien qu'il ft petit,
avec des pieds et des mains de femme, tout son tre portant d'ailleurs
ce caractre de dlicatesse fminine, il tait plus que robuste et
capable de merveilleux traits de force. Il a, dans sa jeunesse, gagn un
pari de nageur qui dpasse la mesure ordinaire du possible. On dirait
que la Nature fait  ceux dont elle veut tirer de grandes choses un
temprament nergique, comme elle donne une puissante vitalit aux
arbres qui sont chargs de symboliser le deuil et la douleur. Ces
hommes-l, avec des apparences quelquefois chtives, sont taills en
athltes, bons pour l'orgie et pour le travail, prompts aux excs et
capables d'tonnantes sobrits.

Il est quelques points relatifs  Edgar Poe, sur lesquels il y a un
accord unanime, par exemple sa haute distinction naturelle, son
loquence et sa beaut, dont,  ce qu'on dit, il tirait un peu de
vanit. Ses manires, mlange singulier de hauteur avec une douceur
exquise, taient pleines de certitude. Physionomie, dmarche, gestes,
air de tte, tout le dsignait, surtout dans ses bons jours, comme une
crature d'lection. Tout son tre respirait une solennit pntrante.
Il tait rellement marqu par la nature, comme ces figures de passants
qui tirent l'oeil de l'observateur et proccupent sa mmoire. Le pdant
et aigre Griswold lui-mme avoue que, lorsqu'il alla rendre visite 
Poe, et qu'il le trouva ple et malade encore de la mort et de la
maladie de sa femme, il fut frapp outre mesure non seulement de la
perfection de ses manires, mais encore de la physionomie
aristocratique, de l'atmosphre parfume de son appartement, d'ailleurs
assez modestement meubl. Griswold ignore que le pote a plus que tous
les hommes ce merveilleux privilge attribu  la femme parisienne et 
l'Espagnole, de savoir se parer avec un rien, et que Poe, amoureux du
beau en toutes choses, aurait trouv l'art de transformer une chaumire
en un palais d'une espce nouvelle. N'a-t-il pas crit, avec l'esprit le
plus original et le plus curieux, des projets de mobiliers, des plans de
maisons de campagne, de jardins et de rformes de paysages?

Il existe une lettre charmante de Mme Frances Osgood, qui fut une des
amies de Poe, et qui nous donne sur ses moeurs, sur sa personne et sur
sa vie de mnage, les plus curieux dtails. Cette femme, qui tait
elle-mme un littrateur distingu, nie courageusement tous les vices et
toutes les fautes reproches au pote.

Avec les hommes, dit-elle  Griswold, peut-tre tait-il tel que vous
le dpeignez, et comme homme vous pouvez avoir raison. Mais je pose en
fait qu'avec les femmes il tait tout autre, et que jamais femme n'a pu
connatre M. Poe sans prouver pour lui un profond intrt. Il ne m'a
jamais apparu que comme un modle d'lgance, de distinction et de
gnrosit...

La premire fois que nous nous vmes, ce fut  _Astor-House_. Willis
m'avait fait passer  table d'hte _le corbeau_, sur lequel l'auteur, me
dit-il, dsirait connatre mon opinion. La musique mystrieuse et
surnaturelle de ce pome trange me pntra si intimement, que, lorsque
j'appris que Poe dsirait m'tre prsent, j'prouvai un sentiment
singulier et qui ressemblait  de l'effroi. Il parut avec sa belle et
orgueilleuse tte, ses yeux sombres qui dardaient une lumire
d'lection, une lumire de sentiment et de pense, avec ses manires qui
taient un mlange intraduisible de hauteur et de suavit--il me salua,
calme, grave, presque froid; mais sous cette froideur vibrait une
sympathie si marque, que je ne pus m'empcher d'en tre profondment
impressionne.  partir de ce moment jusqu' sa mort, nous fmes
amis..., et je sais que, dans ses dernires paroles, j'ai eu ma part de
souvenir, et qu'il m'a donn, avant que sa raison ne ft culbute de son
trne de souveraine, une preuve suprme de sa fidlit en amiti.

C'tait surtout dans son intrieur,  la fois simple et potique, que
le caractre d'Edgar Poe, apparaissait pour moi, dans sa plus belle
lumire. Foltre, affectueux, spirituel, tantt docile et tantt mchant
comme un enfant gt, il avait toujours pour sa jeune, douce et adore
femme, et pour tous ceux qui venaient, mme au milieu de ses plus
fatigantes besognes littraires, un mot aimable, un sourire
bienveillant, des attentions gracieuses et courtoises. Il passait
d'interminables heures  son pupitre, sous le portrait de sa _Lnore_,
l'aime et la morte, toujours assidu, toujours rsign et fixant avec
son admirable criture les brillantes fantaisies qui traversaient son
tonnant cerveau incessamment en veil.--Je me rappelle l'avoir vu un
matin plus joyeux et plus allgre que de coutume. Virginia, sa douce
femme, m'avait prie d'aller les voir et il m'tait impossible de
rsister  ces sollicitations... Je le trouvai travaillant  la srie
d'articles qu'il a publies sous le titre: _the Literati of New-York_.
Voyez--me dit-il, en dployant avec un rire de triomphe plusieurs
petits rouleaux de papier (il crivait sur des bandes troites, sans
doute pour conformer sa copie  la _justification_ des journaux),--je
vais vous montrer par la diffrence des longueurs les divers degrs
d'estime que j'ai pour chaque membre de votre gent littraire. Dans
chacun de ces papiers, l'un de vous est pelot et proprement
discut.--Venez ici, Virginia, et aidez-moi! Et il les droulrent tous
un  un.  la fin, il y en avait un qui semblait interminable. Virginia,
tout en riant, reculait jusqu' un coin de la chambre le tenant par un
bout, et son mari vers un autre coin avec l'autre bout. Et quel est
l'heureux, dis-je, que vous avez jug digne de cette incommensurable
douceur?--L'entendez-vous, s'cria-t-il, comme si son vaniteux petit
coeur ne lui avait pas dj dit que c'est elle-mme!

Quand je fus oblige de voyager pour ma sant, j'entretins une
correspondance rgulire avec Poe, obissant en cela aux vives
sollicitations de sa femme, qui croyait que je pouvais obtenir sur lui
une influence et un ascendant salutaires... Quant  l'amour et  la
confiance qui existaient entre sa femme et lui, et qui taient pour moi
un spectacle dlicieux, je n'en saurais parler avec trop de conviction,
avec trop de chaleur. Je nglige quelques petits pisodes potiques dans
lesquels le jeta son temprament romanesque. Je pense qu'elle tait la
seule femme qu'il ait toujours vritablement aime...

Dans les _Nouvelles_ de Poe, il n'y a jamais d'amour. Du moins _Ligeia,
leonora_, ne sont pas,  proprement parler, des histoires d'amour,
l'ide principale sur laquelle pivote l'oeuvre tant tout autre.
Peut-tre croyait-il que la prose n'est pas une langue  la hauteur de
ce bizarre et presque intraduisible sentiment; car ses posies, en
revanche, en sont fortement satures. La divine passion y apparat
magnifique, toile d'une irrmdiable mlancolie. Dans ses articles, il
parle quelque fois de l'amour, et mme comme d'une chose dont le nom
fait frmir la plume. Dans _the Domain of Arnheim_, il affirmera que les
quatre conditions lmentaires du bonheur sont: la vie en plein air,
_l'amour d'une femme_, le dtachement de toute ambition et la cration
d'un Beau nouveau.--Ce qui corrobore l'ide de Mme Frances Osgood
relativement au respect chevaleresque de Poe pour les femmes, c'est que,
malgr son prodigieux talent pour le grotesque et l'horrible, il n'y a
pas dans toute son oeuvre un seul passage qui ait trait  la lubricit
ou mme aux jouissances sensuelles. Ses portraits de femmes sont, pour
ainsi dire, aurols; ils brillent au sein d'une vapeur surnaturelle et
sont peints  la manire emphatique d'un adorateur.--Quant aux _petits
pisodes romanesques,_ y a-t-il lieu de s'tonner qu'un tre aussi
nerveux, dont la soif du Beau tait peut-tre le trait principal, ait
parfois, avec une ardeur passionne, cultiv la galanterie, cette fleur
volcanique et musque, pour qui le cerveau bouillonnant des potes est
un terrain de prdilection?

De sa beaut personnelle singulire dont parlent plusieurs biographes,
l'esprit peut, je crois, se faire une ide approximative en appelant 
son secours toutes les notions vagues, mais cependant caractristiques,
contenues dans le mot _romantique_, mot qui sert gnralement  rendre
les genres de beaut consistant surtout dans l'expression. Poe avait un
front vaste, dominateur, o certaines protubrances trahissaient les
facults dbordantes qu'elles sont charges de
reprsenter,--construction, comparaison, causalit,--et o trnait dans
un orgueil calme le sens de l'idalit, le sens esthtique par
excellence. Cependant, malgr ces dons, ou mme  cause de ces
privilges exorbitants, cette tte vue de profil n'offrait peut-tre pas
un aspect agrable. Comme dans toutes les choses excessives par un sens,
un dficit pouvait rsulter de l'abondance, une pauvret de
l'usurpation. Il avait de grands yeux  la fois sombres et pleins de
lumire, d'une couleur indcise et tnbreuse, pousse au violet, le nez
noble et solide, la bouche fine et triste, quoique lgrement souriante,
le teint brun clair, la face gnralement ple, la physionomie un peu
distraite et imperceptiblement grime par une mlancolie habituelle.

Sa conversation tait des plus remarquables et essentiellement
nourrissante. Il n'tait pas ce qu'on appelle un beau parleur,--une
chose horrible,--et d'ailleurs sa parole comme sa plume avaient horreur
du convenu; mais un vaste savoir, une linguistique puissante, de fortes
tudes, des impressions ramasses dans plusieurs pays faisaient de cette
parole un enseignement. Son loquence, essentiellement potique, pleine
de mthode, et se mouvant toutefois hors de toute mthode connue, un
arsenal d'images tires d'un monde peu frquent par la foule des
esprits, un art prodigieux  dduire d'une proposition vidente et
absolument acceptable, des aperus secrets et nouveaux,  ouvrir
d'tonnantes perspectives, et, en un mot, l'art de ravir, de faire
penser, de faire rver, d'arracher les mes des bourbes de la routine,
telles taient les blouissantes facults dont beaucoup de gens ont
gard le souvenir. Mais il arrivait parfois--on le dit, du moins,--que
le pote, se complaisant dans un caprice destructeur, rappelait
brusquement ses amis  la terre par un cynisme affligeant et dmolissait
brutalement son oeuvre de spiritualit. C'est d'ailleurs une chose 
noter, qu'il tait fort peu difficile dans le choix de ses auditeurs, et
je crois que le lecteur trouvera sans peine dans l'histoire d'autres
intelligences grandes et originales, pour qui toute compagnie tait
bonne. Certains esprits, solitaires au milieu de la foule, et qui se
repaissent dans le monologue, n'ont que faire de la dlicatesse en
matire de public. C'est, en somme, une espce de fraternit base sur
le mpris.

De cette ivrognerie,--clbre et reproche avec une insistance qui
pourrait donner  croire que tous les crivains des tats-Unis, except
Poe, sont des anges de sobrit,--il faut cependant en parler. Plusieurs
versions sont plausibles, et aucune n'exclut les autres. Avant tout, je
suis oblig de remarquer que Willis et Mme Osgood affirment qu'une
quantit fort minime de vin ou de liqueur suffisait pour perturber
compltement son organisation. Il est d'ailleurs facile de supposer
qu'un homme aussi rellement solitaire, aussi profondment malheureux,
et qui a pu souvent envisager tout le systme social comme un paradoxe
et une imposture, un homme qui, harcel par une destine sans piti,
rptait souvent que la socit n'est qu'une cohue de misrables (c'est
Griswold qui rapporte cela, aussi scandalis qu'un homme qui peut penser
la mme chose, mais qui ne la dira jamais),--il est naturel, dis-je, de
supposer que ce pote jet tout enfant dans les hasards de la vie libre,
le cerveau cercl par un travail pre et continu, ait cherch parfois
une volupt d'oubli dans les bouteilles. Rancunes littraires, vertiges
de l'infini, douleurs de mnage, insultes de la misre, Poe fuyait tout
dans le noir de l'ivresse comme dans une tombe prparatoire. Mais,
quelque bonne que paraisse cette explication, je ne la trouve pas
suffisamment large, et je m'en dfie  cause de sa dplorable
simplicit.

J'apprends qu'il ne buvait pas en gourmand, mais en barbare, avec une
activit et une conomie de temps tout  fait amricaines, comme
accomplissant une fonction homicide, comme ayant en lui _quelque chose_
 tuer, _a worm that would not die_. On raconte d'ailleurs qu'un jour,
au moment de se remarier (les bans taient publis, et comme on le
flicitait sur une union qui mettait dans ses mains les plus hautes
conditions de bonheur et de bien-tre, il avait dit Il est possible que
vous ayez vu des bans, mais notez bien ceci: je ne me marierai pas!),
il alla, pouvantablement ivre, scandaliser le voisinage de celle qui
devait tre sa femme, ayant ainsi recours  son vice, pour se
dbarrasser d'un parjure envers la pauvre morte dont l'image vivait
toujours en lui et qu'il avait admirablement chante dans son _Annabel
Lee_. Je considre donc, dans un grand nombre de cas, le fait infiniment
prcieux de prmditation comme acquis et constat.

Je lis d'autre part, dans un long article du _Southern Literary
Messenger_,--cette mme revue dont il avait commenc la fortune,--que
jamais la puret, le fini de son style, jamais la nettet de sa pense,
jamais son ardeur au travail, ne furent altrs par cette terrible
habitude; que la confection de la plupart de ses excellents morceaux a
prcd ou suivi une de ses crises; qu'aprs la publication d'_Eureka_,
il sacrifia dplorablement  son penchant, et qu' New-York, le matin
mme o paraissait _le Corbeau_, pendant que le nom du pote tait dans
toutes les bouches, il traversait Broadway en trbuchant outrageusement.
Remarquez que les mots: _prcd_ ou _suivi_, impliquent que l'ivresse
pouvait servir d'excitant aussi bien que de repos.

Or, il est incontestable que--semblables  ces impressions fugitives et
frappantes, d'autant plus frappantes dans leurs retours qu'elles sont
fugitives, qui suivent quelquefois un symptme extrieur, une espce
d'avertissement comme un son de cloche, une note musicale ou un parfum
oubli, et qui sont elles-mmes suivies d'un vnement semblable  un
vnement dj connu et qui occupait la mme place dans une chane
antrieurement rvle,--semblables  ces singuliers rves priodiques
qui frquentent nos sommeils,--il existe dans l'ivresse non seulement
des enchanements de rves, mais des sries de raisonnements, qui ont
besoin, pour se reproduire, du milieu qui leur a donn naissance. Si le
lecteur m'a suivi sans rpugnance, il a dj devin ma conclusion: Je
crois que, dans beaucoup de cas, non pas certainement dans tous,
l'ivrognerie de Poe tait un moyen mnmonique, une mthode de travail,
mthode nergique et mortelle, mais approprie  sa nature passionne.
Le pote avait appris  boire, comme un littrateur soigneux s'exerce 
faire des cahiers de note. Il ne pouvait rsister au dsir de retrouver
les visions merveilleuses ou effrayantes, les conceptions subtiles qu'il
avait rencontres dans une tempte prcdente: c'taient de vieilles
connaissances qui l'attiraient imprativement, et, pour renouer avec
elles, il prenait le chemin le plus dangereux, mais le plus direct. Une
partie de ce qui fait aujourd'hui notre jouissance est ce qui l'a tu.


IV

Des ouvrages de ce singulier gnie, j'ai peu de chose  dire; le public
fera voir ce qu'il en pense. Il me serait difficile, peut-tre, mais non
pas impossible de dbrouiller sa mthode, d'expliquer son procd,
surtout dans la partie de ses oeuvres dont le principal effet gt dans
une analyse bien mnage. Je pourrais introduire le lecteur dans les
mystres de sa fabrication, m'tendre longuement sur cette portion de
gnie amricain qui le fait se rjouir d'une difficult vaincue, d'une
nigme explique, d'un tour de force russi,--qui le pousse  se jouer
avec une volupt enfantine et presque perverse dans le monde des
probabilits et des conjectures, et  crer des _canards_ auxquels son
art subtil a donn une vie vraisemblable. Personne ne niera que Poe ne
soit un jongleur merveilleux, et je sais qu'il donnait surtout son
estime  une autre partie de ses oeuvres. J'ai quelques remarques plus
importantes  faire, d'ailleurs trs-brves.

Ce n'est pas par ses miracles matriels, qui pourtant ont fait sa
renomme, qu'il lui sera donn de conqurir l'admiration des gens qui
pensent, c'est par son amour du Beau, par sa connaissance des conditions
harmoniques de la beaut, par sa posie profonde et plaintive, ouvrage
nanmoins, transparente et correcte comme un bijou de cristal,--par son
admirable style, pur et bizarre,--serr comme les mailles d'une
armure,--complaisant et minutieux,--et dont la plus lgre intention
sert  pousser doucement le lecteur vers un but voulu,--et enfin surtout
par ce gnie tout spcial, par ce temprament unique qui lui a permis de
peindre et d'expliquer, d'une manire impeccable, saisissante, terrible,
l'_exception dans l'ordre moral_.--Diderot, pour prendre un exemple
entre cent, est un auteur sanguin; Poe est l'crivain des nerfs, et mme
de quelque chose de plus,--et le meilleur que je connaisse.

Chez lui, toute entre en matire est attirante sans violence, comme un
tourbillon. Sa solennit surprend et tient l'esprit en veil. On sent
tout d'abord qu'il s'agit de quelque chose de grave. Et lentement, peu 
peu, se droule une histoire dont tout l'intrt repose sur une
imperceptible dviation de l'intellect, sur une hypothse audacieuse,
sur un dosage imprudent de la Nature dans l'amalgame des facults. Le
lecteur, li par le vertige, est contraint de suivre l'auteur dans ses
entranantes dductions.

Aucun homme, je le rpte, n'a racont avec plus de magie les
_exceptions_ de la vie humaine et de la nature,--les ardeurs de
curiosit de la convalescence;--les fins de saisons charges de
splendeurs nervantes, les temps chauds, humides et brumeux, o le vent
du sud amollit et dtend les nerfs comme les cordes d'un instrument, o
les yeux se remplissent de larmes qui ne viennent pas du
coeur;--l'hallucination laissant d'abord place au doute, bientt
convaincue et raisonneuse comme un livre;--l'absurde s'installant dans
l'intelligence et la gouvernant avec une pouvantable
logique;--l'hystrie usurpant la place de la volont, la contradiction
tablie entre les nerfs et l'esprit, et l'homme dsaccord au point
d'exprimer la douleur par le rire. Il analyse ce qu'il y a de plus
fugitif, il soupse l'impondrable et dcrit, avec cette manire
minutieuse et scientifique dont les effets sont terribles, tout cet
imaginaire qui flotte autour de l'homme nerveux et le conduit  mal.

L'ardeur mme avec laquelle il se jette dans le grotesque pour l'amour
du grotesque et dans l'horrible pour l'amour de l'horrible, me sert 
vrifier la sincrit de son oeuvre et l'accord de l'homme avec le
pote.--J'ai dj remarqu que, chez plusieurs hommes, cette ardeur
tait souvent le rsultat d'une vaste nergie vitale inoccupe, et aussi
d'une profonde sensibilit refoule. La volupt surnaturelle que l'homme
peut prouver  voir couler son propre sang, les mouvements soudains,
violents, inutiles, les grands cris jets en l'air, sans que l'esprit
ait command au gosier, sont des phnomnes  ranger dans le mme ordre.

Au sein de cette littrature o l'air est rarfi, l'esprit peut
prouver cette vague angoisse, cette peur prompte aux larmes et ce
malaise du coeur qui habitent les lieux immenses et singuliers. Mais
l'admiration est la plus forte, et d'ailleurs l'art est si grand! Les
fonds et les accessoires y sont appropris au sentiment des personnages.
Solitude de la Nature ou agitation des villes, tout y est dcrit
nerveusement et fantastiquement. Comme notre Eugne Delacroix, qui a
lev son art  la hauteur de la grande posie, Edgar Poe aime  agiter
ses figures sur des fonds violtres et verdtres o se rvlent la
phosphorescence de la pourriture et la senteur de l'orage. La nature
dite inanime participe de la nature des tres vivants, et, comme eux,
frissonne d'un frisson surnaturel et galvanique.

Quelquefois, des chappes magnifiques, gorges de lumire et de
couleur, s'ouvrent soudainement dans ses paysages, et l'on voit
apparatre au fond de leurs horizons des villes orientales et des
architectures, vaporises par la distance, o le soleil jette des pluies
d'or.

Les personnages de Poe, ou plutt le personnage de Poe, l'homme aux
facults suraigus, l'homme aux nerfs relchs, l'homme dont la volont
ardente et patiente jette un dfi aux difficults, celui dont le regard
est tendu avec la roideur d'une pe sur des objets qui grandissent 
mesure qu'il les regarde,--c'est Poe lui-mme.--Et ses femmes, toutes
lumineuses et malades, mourant de maux bizarres et parlant avec une voix
qui ressemble  une musique, c'est encore lui; ou du moins, par leurs
aspirations tranges, par leur savoir, par leur mlancolie
ingurissable, elles participent fortement de la nature de leur
crateur. Quant  sa femme idale,  sa Titanide, elle se rvle sous
diffrents portraits parpills dans ses posies trop peu nombreuses,
portraits ou plutt manires de sentir la beaut, que le temprament de
l'auteur rapproche et confond dans une unit vague mais sensible, et o
vit plus dlicatement peut-tre qu'ailleurs cet amour insatiable du
Beau, qui est son grand titre, c'est--dire le rsum de ses titres 
l'affection et au respect des potes.

Nous rassemblons sous le titre _Histoires extraordinaires_ divers contes
choisis dans l'oeuvre gnrale de Poe. Cette oeuvre se compose d'un
nombre considrable de nouvelles, d'une quantit non moins forte
d'articles critiques et d'articles divers, d'un pome philosophique
(Eureka), de posies et d'un roman purement humain (_la Relation
d'Arthur Gordon Pym_). Si je trouve encore, comme je l'espre,
l'occasion de parler de ce pote, je donnerai l'analyse de ses opinions
philosophiques et littraires, ainsi que gnralement des oeuvres dont
la traduction complte aurait peu de chances de succs auprs d'un
public qui prfre de beaucoup l'amusement et l'motion  la plus
importante vrit philosophique.

CHARLES BAUDELAIRE.

       *       *       *       *       *

Cette traduction est ddie  Maria Clemm

      LA MRE ENTHOUSIASTE ET DVOUE
     CELLE POUR QUI LE POTE A CRIT CES VERS

    Parce que je sens que, l-haut dans les Cieux,
     Les Anges, quand ils se parlent doucement  l'oreille,
    Ne trouvent pas, parmi leurs termes brlants d'amour,
     D'expression plus fervente que celle de _Mre_,
    Je vous ai ds longtemps justement appele de ce grand nom,
     Vous qui tes plus qu'une mre pour moi
    Et remplissez le sanctuaire de mon coeur o la Mort vous a installe
     En affranchissant l'me de ma Virginia.
    Ma mre, ma propre mre, qui mourut de bonne heure,
     N'tait que ma mre,  moi; mais vous,
    Vous tes la mre de celle que j'aimais si tendrement,
     Et ainsi vous m'tes plus chre que la mre que j'ai connue
    De tout un infini,--juste comme ma femme
     tait plus chre  mon me que celle-ci  sa propre essence.

    C. B.




DOUBLE ASSASSINAT DANS LA RUE MORGUE

Quelle chanson chantaient les sirnes? quel nom Achille avait-il pris,
quand il se cachait parmi les femmes?--Questions embarrassantes, il est
vrai, mais qui ne sont pas situes au del de toute conjecture.

SIR THOMAS BROWNE.


Les facults de l'esprit qu'on dfinit par le terme _analytiques_ sont
en elles-mmes fort peu susceptibles d'analyse. Nous ne les apprcions
que par leurs rsultats. Ce que nous en savons, entre autres choses,
c'est qu'elles sont pour celui qui les possde  un degr extraordinaire
une source de jouissances des plus vives. De mme que l'homme fort se
rjouit dans son aptitude physique, se complat dans les exercices qui
provoquent les muscles  l'action, de mme l'analyse prend sa gloire
dans cette activit spirituelle dont la fonction est de dbrouiller. Il
tire du plaisir mme des plus triviales occasions qui mettent ses
talents en jeu. Il raffole des nigmes, des rbus, des hiroglyphes; il
dploie dans chacune des solutions une puissance de perspicacit qui,
dans l'opinion vulgaire, prend un caractre surnaturel. Les rsultats,
habilement dduits par l'me mme et l'essence de sa mthode, ont
rellement tout l'air d'une intuition.

Cette facult de _rsolution_ tire peut-tre une grande force de l'tude
des mathmatiques, et particulirement de la trs-haute branche de cette
science, qui, fort improprement et simplement en raison de ses
oprations rtrogrades, a t nomme l'analyse, comme si elle tait
l'analyse par excellence. Car, en somme, tout calcul n'est pas en soi
une analyse. Un joueur d'checs, par exemple, fait fort bien l'un sans
l'autre. Il suit de l que le jeu d'checs, dans ses effets sur la
nature spirituelle, est fort mal apprci. Je ne veux pas crire ici un
trait de l'analyse, mais simplement mettre en tte d'un rcit
passablement singulier quelques observations jetes tout  fait 
l'abandon et qui lui serviront de prface.

Je prends donc cette occasion de proclamer que la haute puissance de la
rflexion est bien plus activement et plus profitablement exploite par
le modeste jeu de dames que par toute la laborieuse futilit des checs.
Dans ce dernier jeu, o les pices sont doues de mouvements divers et
bizarres, et reprsentent des valeurs diverses et varies, la complexit
est prise--erreur fort commune--pour de la profondeur. L'attention y est
puissamment mise en jeu. Si elle se relche d'un instant, on commet une
erreur, d'o il rsulte une perte ou une dfaite. Comme les mouvements
possibles sont non seulement varis, mais ingaux en _puissance_, les
chances de pareilles erreurs sont trs-multiplies; et dans neuf cas sur
dix, c'est le joueur le plus attentif qui gagne et non pas le plus
habile. Dans les dames, au contraire, o le mouvement est simple dans
son espce et ne subit que peu de variations, les probabilits
d'inadvertance sont beaucoup moindres, et l'attention n'tant pas
absolument et entirement accapare, tous les avantages remports par
chacun des joueurs ne peuvent tre remports que par une perspicacit
suprieure.

Pour laisser l ces abstractions, supposons un jeu de dames o la
totalit des pices soit rduite  quatre dames, et o naturellement il
n'y ait pas lieu de s'attendre  des tourderies. Il est vident qu'ici
la victoire ne peut tre dcide,--les deux parties tant absolument
gales,--que par une tactique habile, rsultat de quelque puissant
effort de l'intellect. Priv des ressources ordinaires, l'analyste entre
dans l'esprit de son adversaire, s'identifie avec lui, et souvent
dcouvre d'un seul coup d'oeil l'unique moyen--un moyen quelquefois
absurdement simple--de l'attirer dans une faute ou de le prcipiter dans
un faux calcul.

On a longtemps cit le whist pour son action sur la facult du calcul;
et on a connu des hommes d'une haute intelligence qui semblaient y
prendre un plaisir incomprhensible et ddaigner les checs comme un jeu
frivole. En effet, il n'y a aucun jeu analogue qui fasse plus travailler
la facult de l'analyse. Le meilleur joueur d'checs de la chrtient ne
peut gure tre autre chose que le meilleur joueur d'checs; mais la
force au whist implique la puissance de russir dans toutes les
spculations bien autrement importantes o l'esprit lutte avec l'esprit.

Quand je dis la force, j'entends cette perfection dans le jeu qui
comprend l'intelligence de tous les cas dont on peut lgitimement faire
son profit. Ils sont non seulement divers, mais complexes, et se
drobent souvent dans des profondeurs de la pense absolument
inaccessibles  une intelligence ordinaire.

Observer attentivement, c'est se rappeler distinctement; et,  ce point
de vue, le joueur d'checs capable d'une attention trs-intense jouera
fort bien au whist, puisque les rgles de Hoyle, bases elles mmes sur
le simple mcanisme du jeu, sont facilement et gnralement
intelligibles.

Aussi, avoir une mmoire fidle et procder d'aprs le livre sont des
points qui constituent pour le vulgaire le _summum_ du bien jouer. Mais
c'est dans les cas situs au del de la rgle que le talent de
l'analyste se manifeste; il fait en silence une foule d'observations et
de dductions. Ses partenaires en font peut-tre autant; et la
diffrence d'tendue dans les renseignements ainsi acquis ne gt pas
tant dans la validit de la dduction que dans la qualit de
l'observation. L'important, le principal est de savoir ce qu'il faut
observer. Notre joueur ne se confine pas dans son jeu, et, bien que ce
jeu soit l'objet actuel de son attention, il ne rejette pas pour cela
les dductions qui naissent d'objets trangers au jeu. Il examine la
physionomie de son partenaire, il la compare soigneusement avec celle de
chacun de ses adversaires. Il considre la manire dont chaque
partenaire distribue ses cartes; il compte souvent, grce aux regards
que laissent chapper les joueurs satisfaits, les atouts et les
_honneurs_, un  un. Il note chaque mouvement de la physionomie, 
mesure que le jeu marche, et recueille un capital de penses dans les
expressions varies de certitude, de surprise, de triomphe ou de
mauvaise humeur.  la manire de ramasser une leve, il devine si la
mme personne en peut faire une autre dans la suite. Il reconnat ce qui
est jou par feinte  l'air dont c'est jet sur la table. Une parole
accidentelle, involontaire, une carte qui tombe, ou qu'on retourne par
hasard, qu'on ramasse avec anxit ou avec insouciance; le compte des
leves et l'ordre dans lequel elles sont ranges; l'embarras,
l'hsitation, la vivacit, la trpidation,--tout est pour lui symptme,
diagnostic, tout rend compte de cette perception,--intuitive en
apparence,--du vritable tat des choses. Quand les deux ou trois
premiers tours ont t faits, il possde  fond le jeu qui est dans
chaque main, et peut ds lors jouer ses cartes en parfaite connaissance
de cause, comme si tous les autres joueurs avaient retourn les leurs.

La facult d'analyse ne doit pas tre confondue avec la simple
ingniosit; car, pendant que l'analyste est ncessairement ingnieux,
il arrive souvent que l'homme ingnieux est absolument incapable
d'analyse. La facult de combinaison, ou constructivit,  laquelle les
phrnologues--ils ont tort, selon moi,--assignent un organe  part, en
supposant qu'elle soit une facult primordiale, a paru dans des tres
dont l'intelligence tait limitrophe de l'idiotie, assez souvent pour
attirer l'attention gnrale des crivains psychologistes. Entre
l'ingniosit et l'aptitude analytique, il y a une diffrence beaucoup
plus grande qu'entre l'imaginative et l'imagination, mais d'un caractre
rigoureusement analogue. En somme, on verra que l'homme ingnieux est
toujours plein d'imaginative, et que l'homme _vraiment_ imaginatif n'est
jamais autre chose qu'un analyste.

Le rcit qui suit sera pour le lecteur un commentaire lumineux des
propositions que je viens d'avancer.

Je demeurais  Paris,--pendant le printemps et une partie de l't de
18..,--et j'y fis la connaissance d'un certain C. Auguste Dupin. Ce
jeune gentleman appartenait  une excellente famille, une famille
illustre mme; mais, par une srie d'vnements malencontreux, il se
trouva rduit  une telle pauvret, que l'nergie de son caractre y
succomba, et qu'il cessa de se pousser dans le monde et de s'occuper du
rtablissement de sa fortune. Grce  la courtoisie de ses cranciers,
il resta en possession d'un petit reliquat de son patrimoine; et, sur la
rente qu'il en tirait, il trouva moyen, par une conomie rigoureuse, de
subvenir aux ncessits de la vie, sans s'inquiter autrement des
superfluits. Les livres taient vritablement son seul luxe, et  Paris
on se les procure facilement.

Notre premire connaissance se fit dans un obscur cabinet de lecture de
la rue Montmartre, par ce fait fortuit que nous tions tous deux  la
recherche d'un mme livre, fort remarquable et fort rare; cette
concidence nous rapprocha. Nous nous vmes toujours de plus en plus. Je
fus profondment intress par sa petite histoire de famille, qu'il me
raconta minutieusement avec cette candeur et cet abandon,--ce sans-faon
du _moi_,--qui est le propre de tout Franais quand il parle de ses
propres affaires.

Je fus aussi fort tonn de la prodigieuse tendue de ses lectures, et
par-dessus tout je me sentis l'me prise par l'trange chaleur et la
vitale fracheur de son imagination. Cherchant dans Paris certains
objets qui faisaient mon unique tude, je vis que la socit d'un pareil
homme serait pour moi un trsor inapprciable, et ds lors je me livrai
franchement  lui. Nous dcidmes enfin que nous vivrions ensemble tout
le temps de mon sjour dans cette ville; et, comme mes affaires taient
un peu moins embarrasses que les siennes, je me chargeai de louer et de
meubler dans un style appropri  la mlancolie fantasque de nos deux
caractres, une maisonnette antique et bizarre que des superstitions
dont nous ne daignmes pas nous enqurir avaient fait dserter,--tombant
presque en ruine, et situe dans une partie recule et solitaire du
faubourg Saint-Germain.

Si la routine de notre vie dans ce lieu avait t connue du monde, nous
eussions pass pour deux fous,--peut-tre pour des fous d'un genre
inoffensif. Notre rclusion tait complte; nous ne recevions aucune
visite. Le lieu de notre retraite tait rest un secret--soigneusement
gard--pour mes anciens camarades; il y avait plusieurs annes que Dupin
avait cess de voir du monde et de se rpandre dans Paris. Nous ne
vivions qu'entre nous.

Mon ami avait une bizarrerie d'humeur,--car comment dfinir
cela?--c'tait d'aimer la nuit pour l'amour de la nuit; la nuit tait sa
passion; et je tombai moi-mme tranquillement dans cette bizarrerie,
comme dans toutes les autres qui lui taient propres, me laissant aller
au courant de toutes ses tranges originalits avec un parfait abandon.
La noire divinit ne pouvait pas toujours demeurer avec nous; mais nous
en faisions la contrefaon. Au premier point du jour, nous fermions tous
les lourds volets de notre masure, nous allumions une couple de bougies
fortement parfumes, qui ne jetaient que des rayons trs-faibles et
trs-ples. Au sein de cette dbile clart, nous livrions chacun notre
me  ses rves, nous lisions, nous crivions ou nous causions, jusqu'
ce que la pendule nous avertit du retour de la vritable obscurit.
Alors, nous nous chappions  travers les rues, bras dessus bras
dessous, continuant la conversation du jour, rdant au hasard jusqu'
une heure trs-avance, et cherchant  travers les lumires dsordonnes
et les tnbres de la populeuse cit ces innombrables excitations
spirituelles que l'tude paisible ne peut pas donner.

Dans ces circonstances, je ne pouvais m'empcher de remarquer et
d'admirer,--quoique la riche idalit dont il tait dou et d m'y
prparer, une aptitude analytique particulire chez Dupin. Il semblait
prendre un dlice cre  l'exercer,--peut tre mme  l'taler,--et
avouait sans faon tout le plaisir qu'il en tirait. Il me disait  moi,
avec un petit rire tout panoui, que bien des hommes avaient pour lui
une fentre ouverte  l'endroit de leur coeur, et d'habitude il
accompagnait une pareille assertion de preuves immdiates et des plus
surprenantes, tires d'une connaissance profonde de ma propre personne.

Dans ces moments-l, ses manires taient glaciales et distraites; ses
yeux regardaient dans le vide, et sa voix,--une riche voix de tnor,
habituellement,--montait jusqu' la voix de tte; c'et t de la
ptulance, sans l'absolue dlibration de son parler et la parfaite
certitude de son accentuation. Je l'observais dans ses allures, et je
rvais souvent  la vieille philosophie de l'_me double_,--je m'amusais
 l'ide d'un Dupin double,--un Dupin crateur et un Dupin analyste.

Qu'on ne s'imagine pas, d'aprs ce que je viens de dire, que je vais
dvoiler un grand mystre ou crire un roman. Ce que j'ai remarqu dans
ce singulier Franais tait simplement le rsultat d'une intelligence
surexcite, malade peut-tre. Mais un exemple donnera une meilleure ide
de la nature de ses observations  l'poque dont il s'agit.

Une nuit, nous flnions dans une longue rue sale, avoisinant le Palais
Royal. Nous tions plongs chacun dans nos propres penses, en apparence
du moins, et, depuis prs d'un quart d'heure, nous n'avions pas souffl
une syllabe. Tout  coup Dupin lcha ces paroles:

--C'est un bien petit garon, en vrit, et il serait mieux  sa place
au thtre des Varits.

--Cela ne fait pas l'ombre d'un doute, rpliquai-je sans y penser et
sans remarquer d'abord, tant j'tais absorb, la singulire faon dont
l'interrupteur adaptait sa parole  ma propre rverie.

Une minute aprs, je revins  moi, et mon tonnement fut profond.

--Dupin, dis-je trs-gravement, voil qui passe mon intelligence. Je
vous avoue, sans ambages, que j'en suis stupfi et que j'en peux 
peine croire mes sens. Comment a-t-il pu se faire que vous ayez devin
que je pensais ...?

Mais je m'arrtai pour m'assurer indubitablement qu'il avait rellement
devin  qui je pensais.

-- Chantilly? dit-il; pourquoi vous interrompre? Vous faisiez en
vous-mme la remarque que sa petite taille le rendait impropre  la
tragdie.

C'tait prcisment ce qui faisait le sujet de mes rflexions. Chantilly
tait un ex-savetier de la rue Saint-Denis qui avait la rage du thtre,
et avait abord le rle de Xerxs dans la tragdie de Crbillon; ses
prtentions taient drisoires: on en faisait des gorges chaudes.

--Dites-moi, pour l'amour de Dieu! la mthode--si mthode il y a--
l'aide de laquelle vous avez pu pntrer mon me, dans le cas actuel!

En ralit, j'tais encore plus tonn que je n'aurais voulu le
confesser.

--C'est le fruitier, rpliqua mon ami, qui vous a amen  cette
conclusion que le raccommodeur de semelles n'tait pas de taille  jouer
Xerxs et tous les rles de ce genre.

--Le fruitier! vous m'tonnez! je ne connais de fruitier d'aucune
espce.

--L'homme qui s'est jet contre vous, quand nous sommes entrs dans la
rue, il y a peut-tre un quart d'heure.

Je me rappelai alors qu'en effet un fruitier, portant sur sa tte un
grand panier de pommes, m'avait presque jet par terre par maladresse,
comme nous passions de la rue C... dans l'artre principale o nous
tions alors. Mais quel rapport cela avait-il avec Chantilly? Il m'tait
impossible de m'en rendre compte.

Il n'y avait pas un atome de charlatanerie dans mon ami Dupin.

--Je vais vous expliquer cela, dit-il, et, pour que vous puissiez
comprendre tout trs-clairement, nous allons d'abord reprendre la srie
de vos rflexions, depuis le moment dont je vous parle jusqu' la
rencontre du fruitier en question. Les anneaux principaux de la chane
se suivent ainsi: _Chantilly, Orion, le docteur Nichols, picure, la
strotomie, les pavs, le fruitier._

Il est peu de personnes qui ne se soient amuses,  un moment quelconque
de leur vie,  remonter le cours de leurs ides et  rechercher par
quels chemins leur esprit tait arriv  de certaines conclusions.
Souvent cette occupation est pleine d'intrt, et celui qui l'essaye
pour la premire fois est tonn de l'incohrence et de la distance,
immense en apparence, entre le point de dpart et le point d'arrive.

Qu'on juge donc de mon tonnement quand j'entendis mon Franais parler
comme il avait fait, et que je fus contraint de reconnatre qu'il avait
dit la pure vrit.

Il continua:

--Nous causions de chevaux--si ma mmoire ne me trompe pas--juste avant
de quitter la rue C... Ce fut notre dernier thme de conversation. Comme
nous passions dans cette rue-ci, un fruitier, avec un gros panier sur la
tte, passa prcipitamment devant nous, vous jeta sur un tas de pavs
amoncels dans un endroit o la voie est en rparation. Vous avez mis le
pied sur une des pierres branlantes; vous avez gliss, vous vous tes
lgrement foul la cheville; vous avez paru vex, grognon; vous avez
marmott quelques paroles; vous vous tes retourn pour regarder le tas,
puis vous avez continu votre chemin en silence. Je n'tais pas
absolument attentif  tout ce que vous faisiez; mais, pour moi,
l'observation est devenue, de vieille date, une espce de ncessit.

Vos yeux sont rests attachs sur le sol,--surveillant avec une espce
d'irritation les trous et les ornires du pav (de faon que je voyais
bien que vous pensiez toujours aux pierres), jusqu' ce que nous
eussions atteint le petit passage qu'on nomme le passage Lamartine[6],
o l'on vient de faire l'essai du pav de bois, un systme de blocs unis
et solidement assembls. Ici votre physionomie s'est claircie, j'ai vu
vos lvres remuer, et j'ai devin,  n'en pas douter, que vous vous
murmuriez le mot _strotomie_, un terme appliqu fort prtentieusement
 ce genre de pavage. Je savais que vous ne pouviez pas dire strotomie
sans tre induit  penser aux atomes, et de l aux thories d'picure;
et, comme dans la discussion que nous emes, il n'y a pas longtemps, 
ce sujet, je vous avais fait remarquer que les vagues conjectures de
l'illustre Grec avaient t confirmes singulirement, sans que personne
y prt garde, par les dernires thories sur les nbuleuses et les
rcentes dcouvertes cosmogoniques, je sentis que vous ne pourriez pas
empcher vos yeux de se tourner vers la grande nbuleuse d'Orion; je m'y
attendais certainement. Vous n'y avez pas manqu, et je fus alors
certain d'avoir strictement embot le pas de votre rverie. Or, dans
cette amre boutade sur Chantilly, qui a paru hier dans le Muse,
l'crivain satirique, en faisant des allusions dsobligeantes au
changement de nom du savetier quand il a chauss le cothurne, citait un
vers latin dont nous avons souvent caus. Je veux parler du vers:

    _Perdidit antiquum littera prima sonum._

Je vous avais dit qu'il avait trait  Orion, qui s'crivait
primitivement Urion; et,  cause d'une certaine acrimonie mle  cette
discussion, j'tais sr que vous ne l'aviez pas oublie. Il tait clair,
ds lors, que vous ne pouviez pas manquer d'associer les deux ides
d'Orion et de Chantilly. Cette association d'ides, je la vis au style
du sourire qui traversa vos lvres. Vous pensiez  l'immolation du
pauvre savetier. Jusque-l, vous aviez march courb en deux mais alors
je vous vis vous redresser de toute votre hauteur. J'tais bien sr que
vous pensiez  la pauvre petite taille de Chantilly. C'est dans ce
moment que j'interrompis vos rflexions pour vous faire remarquer que
c'tait un pauvre petit avorton que ce Chantilly, et qu'il serait bien
mieux  sa place au thtre des Varits.

Peu de temps aprs cet entretien, nous parcourions l'dition du soir de
la _Gazette des tribunaux_, quand les paragraphes suivants attirrent
notre attention:

DOUBLE ASSASSINAT DES PLUS SINGULIERS.--Ce matin, vers trois heures,
les habitants du quartier Saint-Roch furent rveills par une suite de
cris effrayants, qui semblaient venir du quatrime tage d'une maison de
la rue Morgue, que l'on savait occupe en totalit par une dame
l'Espanaye et sa fille, Mlle Camille l'Espanaye. Aprs quelques retards
causs par des efforts infructueux pour se faire ouvrir  l'amiable, la
grande porte fut force avec une pince, et huit ou dix voisins
entrrent, accompagns de deux gendarmes.

Cependant, les cris avaient cess; mais, au moment o tout ce monde
arrivait ple-mle au premier tage, on distingua deux fortes voix,
peut-tre plus, qui semblaient se disputer violemment et venir de la
partie suprieure de la maison. Quand on arriva au second palier, ces
bruits avaient galement cess, et tout tait parfaitement tranquille.
Les voisins se rpandirent de chambre en chambre. Arrivs  une vaste
pice situe sur le derrire, au quatrime tage, et dont on fora la
porte qui tait ferme, avec la clef en dedans, ils se trouvrent en
face d'un spectacle qui frappa tous les assistants d'une terreur non
moins grande que leur tonnement.

La chambre tait dans le plus trange dsordre; les meubles briss et
parpills dans tous les sens. Il n'y avait qu'un lit, les matelas en
avaient t arrachs et jets au milieu du parquet. Sur une chaise, on
trouva un rasoir mouill de sang; dans l'tre, trois longues et fortes
boucles de cheveux gris, qui semblaient avoir t violemment arraches
avec leurs racines. Sur le parquet gisaient quatre napolons, une boucle
d'oreille orne d'une topaze, trois grandes cuillers d'argent, trois
plus petites en mtal d'Alger, et deux sacs contenant environ quatre
mille francs en or. Dans un coin, les tiroirs d'une commode taient
ouverts et avaient sans doute t mis au pillage, bien qu'on y ait
trouv plusieurs articles intacts. Un petit coffret de fer fut trouv
sous la literie (non pas sous le bois de lit); il tait ouvert, avec la
clef de la serrure. Il ne contenait que quelques vieilles lettres et
d'autres papiers sans importance.

On ne trouva aucune trace de Mme l'Espanaye; mais on remarqua une
quantit extraordinaire de suie dans le foyer; on fit une recherche dans
la chemine, et--chose horrible  dire!--on en tira le corps de la
demoiselle, la tte en bas, qui avait t introduit de force et pouss
par l'troite ouverture jusqu' une distance assez considrable. Le
corps tait tout chaud. En l'examinant, on dcouvrit de nombreuses
excoriations, occasionnes sans doute par la violence avec laquelle il y
avait t fourr et qu'il avait fallu employer pour le dgager. La
figure portait quelques fortes gratignures, et la gorge tait
stigmatise par des meurtrissures noires et de profondes traces
d'ongles, comme si la mort avait eu lieu par strangulation.

Aprs un examen minutieux de chaque partie de la maison, qui n'amena
aucune dcouverte nouvelle, les voisins s'introduisirent dans une petite
cour pave, situe sur le derrire du btiment. L, gisait le cadavre de
la vieille dame, avec la gorge si parfaitement coupe, que, quand on
essaya de le relever, la tte se dtacha du tronc. Le corps, aussi bien
que la tte, tait terriblement mutil, et celui-ci  ce point qu'il
gardait  peine une apparence humaine.

Toute cette affaire reste un horrible mystre, et jusqu' prsent on
n'a pas encore dcouvert, que nous sachions, le moindre fil conducteur.

Le numro suivant portait ces dtails additionnels:

LE DRAME DE LA RUE MORGUE.--Bon nombre d'individus ont t interrogs
relativement  ce terrible et extraordinaire vnement, mais rien n'a
transpir qui puisse jeter quelque jour sur l'affaire. Nous donnons
ci-dessous les dpositions obtenues:

Pauline Dubourg, blanchisseuse, dpose qu'elle a connu les deux
victimes pendant trois ans, et qu'elle a blanchi pour elles pendant tout
ce temps. La vieille dame et sa fille semblaient en bonne
intelligence,--trs-affectueuses l'une envers l'autre. C'taient de
bonnes _payes_. Elle ne peut rien dire relativement  leur genre de vie
et  leurs moyens d'existence. Elle croit que Mme l'Espanaye disait la
bonne aventure pour vivre. Cette dame passait pour avoir de l'argent de
ct. Elle n'a jamais rencontr personne dans la maison, quand elle
venait rapporter ou prendre le linge. Elle est sre que ces dames
n'avaient aucun domestique  leur service. Il lui a sembl qu'il n'y
avait de meubles dans aucune partie de la maison, except au quatrime
tage.

Pierre Moreau, marchand de tabac, dpose qu'il fournissait
habituellement Mme l'Espanaye, et lui vendait de petites quantits de
tabac, quelquefois en poudre. Il est n dans le quartier et y a toujours
demeur. La dfunte et sa fille occupaient depuis plus de six ans la
maison o l'on a trouv leurs cadavres. Primitivement elle tait habite
par un bijoutier, qui sous-louait les appartements suprieurs 
diffrentes personnes. La maison appartenait  Mme l'Espanaye. Elle
s'tait montre trs-mcontente de son locataire, qui endommageait les
lieux; elle tait venue habiter sa propre maison, refusant d'en louer
une seule partie. La bonne dame tait en enfance. Le tmoin a vu la
fille cinq ou six fois dans l'intervalle de ces six annes. Elles
menaient toutes deux une vie excessivement retire; elles passaient pour
avoir de quoi. Il a entendu dire chez les voisins que Mme l'Espanaye
disait la bonne aventure; il ne le croit pas. Il n'a jamais vu personne
franchir la porte, except la vieille dame et sa fille, un
commissionnaire une ou deux fois, et un mdecin huit ou dix.

Plusieurs autres personnes du voisinage dposent dans le mme sens. On
ne cite personne comme ayant frquent la maison. On ne sait pas si la
dame et sa fille avaient des parents vivants. Les volets des fentres de
face s'ouvraient rarement. Ceux de derrire taient toujours ferms,
except aux fentres de la grande arrire-pice du quatrime tage. La
maison tait une assez bonne maison, pas trop vieille.

Isidore Muset, gendarme, dpose qu'il a t mis en rquisition, vers
trois heures du matin, et qu'il a trouv  la grande porte vingt ou
trente personnes qui s'efforaient de pntrer dans la maison. Il l'a
force avec une baonnette et non pas avec une pince. Il n'a pas eu
grand-peine  l'ouvrir, parce qu'elle tait  deux battants et n'tait
verrouille ni par en haut, ni par en bas. Les cris ont continu jusqu'
ce que la porte ft enfonce, puis ils ont soudainement cess. On et
dit les cris d'une ou de plusieurs personnes en proie aux plus vives
douleurs; des cris trs-hauts, trs-prolongs,--non pas des cris brefs,
ni prcipits. Le tmoin a grimp l'escalier. En arrivant au premier
palier, il a entendu deux voix qui se discutaient trs-haut et
trs-aigrement;--l'une, une voix rude, l'autre beaucoup plus aigu, une
voix trs-singulire. Il a distingu quelques mots de la premire,
c'tait celle d'un Franais. Il est certain que ce n'est pas une voix de
femme. Il a pu distinguer les mots _sacr_ et _diable_. La voix aigu
tait celle d'un tranger. Il ne sait pas prcisment si c'tait une
voix d'homme ou de femme. Il n'a pu deviner ce qu'elle disait, mais il
prsume qu'elle parlait espagnol. Ce tmoin rend compte de l'tat de la
chambre et des cadavres dans les mmes termes que nous l'avons fait
hier.

Henri Duval, un voisin, et orfvre de son tat, dpose qu'il faisait
partie du groupe de ceux qui sont entrs les premiers dans la maison.
Confirme gnralement le tmoignage de Muset. Aussitt qu'ils se sont
introduits dans la maison, ils ont referm la porte pour barrer le
passage  la foule qui s'amassait considrablement, malgr l'heure plus
que matinale. La voix aigu,  en croire le tmoin, tait une voix
d'Italien.  coup sr, ce n'tait pas une voix franaise. Il ne sait pas
au juste si c'tait une voix de femme; cependant, cela pourrait bien
tre. Le tmoin n'est pas familiaris avec la langue italienne; il n'a
pu distinguer les paroles, mais il est convaincu d'aprs l'intonation
que l'individu qui parlait tait un Italien. Le tmoin a connu Mme
l'Espanaye et sa fille. Il a frquemment caus avec elles. Il est
certain que la voix aigu n'tait celle d'aucune des victimes.

Odenheimer, restaurateur. Ce tmoin s'est offert de lui-mme. Il ne
parle pas franais, et on l'a interrog par le canal d'un interprte. Il
est n  Amsterdam. Il passait devant la maison au moment des cris. Ils
ont dur quelques minutes, dix minutes peut-tre. C'taient des cris
prolongs, trs-hauts, trs-effrayants,--des cris navrants. Odenheimer
est un de ceux qui ont pntr dans la maison. Il confirme le tmoignage
prcdent,  l'exception d'un seul point. Il est sr que la voix aigu
tait celle d'un homme,--d'un Franais. Il n'a pu distinguer les mots
articuls. On parlait haut et vite,--d'un ton ingal,--et qui exprimait
la crainte aussi bien que la colre. La voix tait pre, plutt pre
qu'aigu. Il ne peut appeler cela prcisment une voix aigu. La grosse
voix dit  plusieurs reprises: _Sacr,--diable_,--et une fois: _Mon
Dieu!_

Jules Mignaud, banquier, de la maison Mignaud et fils, rue Deloraine.
Il est l'an des Mignaud. Mme l'Espanaye avait quelque fortune. Il lui
avait ouvert un compte dans sa maison, huit ans auparavant, au
printemps. Elle a souvent dpos chez lui de petites sommes d'argent. Il
ne lui a rien dlivr jusqu'au troisime jour avant sa mort, o elle est
venue lui demander en personne une somme de quatre mille francs. Cette
somme lui a t paye en or, et un commis a t charg de la lui porter
chez elle.

Adolphe Lebon, commis chez Mignaud et fils, dpose que, le jour en
question, vers midi, il a accompagn Mme l'Espanaye  son logis, avec
les quatre mille francs, en deux sacs. Quand la porte s'ouvrit, Mlle
l'Espanaye parut, et lui prit des mains l'un des deux sacs, pendant que
la vieille dame le dchargeait de l'autre. Il les salua et partit. Il
n'a vu personne dans la rue en ce moment. C'est une rue borgne,
trs-solitaire.

William Bird, tailleur, dpose qu'il est un de ceux qui se sont
introduits dans la maison. Il est Anglais. Il a vcu deux ans  Paris.
Il est un des premiers qui ont mont l'escalier. Il a entendu les voix
qui se disputaient. La voix rude tait celle d'un Franais. Il a pu
distinguer quelques mots, mais il ne se les rappelle pas. Il a entendu
distinctement _sacr_ et _mon Dieu_. C'tait en ce moment un bruit comme
de plusieurs personnes qui se battent,--le tapage d'une lutte et
d'objets qu'on brise. La voix aigu tait trs-forte, plus forte que la
voix rude. Il est sr que ce n'tait pas une voix d'Anglais. Elle lui
sembla une voix d'Allemand; peut-tre bien une voix de femme. Le tmoin
ne sait pas l'allemand.

Quatre des tmoins ci-dessus mentionns ont t assigns de nouveau et
ont dpos que la porte de la chambre o fut trouv le corps de Mlle
l'Espanaye tait ferme en dedans quand ils y arrivrent. Tout tait
parfaitement silencieux; ni gmissements, ni bruits d'aucune espce.
Aprs avoir forc la porte, ils ne virent personne.

Les fentres, dans la chambre de derrire et dans celle de face,
taient fermes et solidement assujetties en dedans. Une porte de
communication tait ferme, mais pas  clef. La porte qui conduit de la
chambre du devant au corridor tait ferme  clef, et la clef en dedans;
une petite pice sur le devant de la maison, au quatrime tage, 
l'entre du corridor, ouverte, et la porte entrebille; cette pice,
encombre de vieux bois de lit, de malles, etc. On a soigneusement
drang et visit tous ces objets. Il n'y a pas un pouce d'une partie
quelconque de la maison qui n'ait t soigneusement visit. On a fait
pntrer des ramoneurs dans les chemines. La maison est  quatre tages
avec des mansardes. Une trappe qui donne sur le toit tait condamne et
solidement ferme avec des clous; elle ne semblait pas avoir t ouverte
depuis des annes. Les tmoins varient sur la dure du temps coul
entre le moment o l'on a entendu les voix qui se disputaient et celui
o l'on a forc la porte de la chambre. Quelques-uns l'valuent trop
court,--deux ou trois minutes,--d'autres, cinq minutes. La porte ne fut
ouverte qu' grand-peine.

Alfonso Garcio, entrepreneur des pompes funbres, dpose qu'il demeure
rue Morgue. Il est n en Espagne. Il est un de ceux qui ont pntr dans
la maison. Il n'a pas mont l'escalier. Il a les nerfs trs-dlicats, et
redoute les consquences d'une violente agitation nerveuse. Il a entendu
les voix qui se disputaient. La grosse voix tait celle d'un Franais.
Il n'a pu distinguer ce qu'elle disait. La voix aigu tait celle d'un
Anglais, il en est bien sr. Le tmoin ne sait pas l'anglais, mais il
juge d'aprs l'intonation.

Alberto Montani, confiseur, dpose qu'il fut des premiers qui montrent
l'escalier. Il a entendu les voix en question. La voix rauque tait
celle d'un Franais. Il a distingu quelques mots. L'individu qui
parlait semblait faire des remontrances. Il n'a pas pu deviner ce que
disait la voix aigu. Elle parlait vite et par saccades. Il l'a prise
pour la voix d'un Russe. Il confirme en gnral les tmoignages
prcdents. Il est Italien; il avoue qu'il n'a jamais caus avec un
Russe.

Quelques tmoins, rappels, certifient que les chemines dans toutes
les chambres, au quatrime tage, sont trop troites pour livrer passage
 un tre humain. Quand ils ont parl de ramonage, ils voulaient parler
de ces brosses en forme de cylindres dont on se sert pour nettoyer les
chemines. On a fait passer ces brosses du haut au bas dans tous les
tuyaux de la maison. Il n'y a sur le derrire aucun passage qui ait pu
favoriser la fuite d'un assassin, pendant que les tmoins montaient
l'escalier. Le corps de Mlle l'Espanaye tait si solidement engag dans
la chemine, qu'il a fallu, pour le retirer, que quatre ou cinq des
tmoins runissent leurs forces.

Paul Dumas, mdecin, dpose qu'il a t appel au point du jour pour
examiner les cadavres. Ils gisaient tous les deux sur le fond de sangle
du lit dans la chambre o avait t trouve Mlle l'Espanaye. Le corps de
la jeune dame tait fortement meurtri et excori. Ces particularits
s'expliquent suffisamment par le fait de son introduction dans la
chemine. La gorge tait singulirement corche. Il y avait, juste
au-dessous du menton, plusieurs gratignures profondes, avec une range
de taches livides, rsultant videmment de la pression des doigts. La
face tait affreusement dcolore, et les globes des yeux sortaient de
la tte. La langue tait coupe  moiti. Une large meurtrissure se
manifestait au creux de l'estomac, produite, selon toute apparence, par
la pression d'un genou. Dans l'opinion de M. Dumas, Mlle l'Espanaye
avait t trangle par un ou par plusieurs individus inconnus.

Le corps de la mre tait horriblement mutil. Tous les os de la jambe
et du bras gauche plus ou moins fracasss; le tibia gauche bris en
esquilles, ainsi que les ctes du mme ct. Tout le corps affreusement
meurtri et dcolor. Il tait impossible de dire comment de pareils
coups avaient t ports. Une lourde massue de bois ou une large pince
de fer, une arme grosse, pesante et contondante aurait pu produire de
pareils rsultats, et encore, manie par les mains d'un homme
excessivement robuste. Avec n'importe quelle arme, aucune femme n'aurait
pu frapper de tels coups. La tte de la dfunte, quand le tmoin la vit,
tait entirement spare du tronc, et, comme le reste, singulirement
broye. La gorge videmment avait t tranche avec un instrument
trs-affil, trs-probablement un rasoir.

Alexandre tienne, chirurgien, a t appel en mme temps que M. Dumas
pour visiter les cadavres; il confirme le tmoignage et l'opinion de M.
Dumas.

Quoique plusieurs autres personnes aient t interroges, on n'a pu
obtenir aucun autre renseignement d'une valeur quelconque. Jamais
assassinat si mystrieux, si embrouill, n'a t commis  Paris, si
toutefois il y a eu assassinat.

La police est absolument droute,--cas fort usit dans les affaires de
cette nature. Il est vraiment impossible de retrouver le fil de cette
affaire.

L'dition du soir constatait qu'il rgnait une agitation permanente dans
le quartier Saint-Roch; que les lieux avaient t l'objet d'un second
examen, que les tmoins avaient t interrogs de nouveau, mais tout
cela sans rsultat. Cependant, un post-scriptum annonait qu'Adolphe
Lebon, le commis de la maison de banque, avait t arrt et incarcr,
bien que rien dans les faits dj connus ne part suffisant pour
l'incriminer.

Dupin semblait s'intresser singulirement  la marche de cette affaire,
autant, du moins, que j'en pouvais juger par ses manires, car il ne
faisait aucun commentaire. Ce fut seulement aprs que le journal eut
annonc l'emprisonnement de Lebon qu'il me demanda quelle opinion
j'avais relativement  ce double meurtre.

Je ne pus que lui confesser que j'tais comme tout Paris, et que je le
considrais comme un mystre insoluble. Je ne voyais aucun moyen
d'attraper la trace du meurtrier.

--Nous ne devons pas juger des moyens possibles, dit Dupin, par une
instruction embryonnaire. La police parisienne, si vante pour sa
pntration, est trs-ruse, rien de plus. Elle procde sans mthode,
elle n'a pas d'autre mthode que celle du moment. On fait ici un grand
talage de mesures, mais il arrive souvent qu'elles sont si
intempestives et si mal appropries au but, qu'elles font penser  M.
Jourdain, qui demandait _sa robe de chambre_--_pour mieux entendre la
musique_. Les rsultats obtenus sont quelquefois surprenants, mais ils
sont, pour la plus grande partie, simplement dus  la diligence et 
l'activit. Dans le cas o ces facults sont insuffisantes, les plans
ratent. Vidocq, par exemple, tait bon pour deviner; c'tait un homme de
patience mais sa pense n'tant pas suffisamment duque, il faisait
continuellement fausse route, par l'ardeur mme de ses investigations.
Il diminuait la force de sa vision en regardant l'objet de trop prs. Il
pouvait peut-tre voir un ou deux points avec une nettet singulire,
mais, par le fait mme de son procd, il perdait l'aspect de l'affaire
prise dans son ensemble. Cela peut s'appeler le moyen d'tre trop
profond. La vrit n'est pas toujours dans un puits. En somme, quant 
ce qui regarde les notions qui nous intressent de plus prs, je crois
qu'elle est invariablement  la surface. Nous la cherchons dans la
profondeur de la valle: c'est au sommet des montagnes que nous la
dcouvrirons.

On trouve dans la contemplation des corps clestes des exemples et des
chantillons excellents de ce genre d'erreur. Jetez sur une toile un
rapide coup d'oeil, regardez-la obliquement, en tournant vers elle la
partie latrale de la rtine (beaucoup plus sensible  une lumire
faible que la partie centrale), et vous verrez l'toile distinctement;
vous aurez l'apprciation la plus juste de son clat, clat qui
s'obscurcit  proportion que vous dirigez votre point de vue en plein
sur elle.

Dans le dernier cas, il tombe sur l'oeil un plus grand nombre de
rayons; mais, dans le premier, il y a une rceptibilit plus complte,
une susceptibilit beaucoup plus vive. Une profondeur outre affaiblit
la pense et la rend perplexe; et il est possible de faire disparatre
Vnus elle-mme du firmament par une attention trop soutenue, trop
concentre, trop directe.

Quant  cet assassinat, faisons nous-mmes un examen avant de nous
former une opinion. Une enqute nous procurera de l'amusement (je
trouvai cette expression bizarre, applique au cas en question, mais je
ne dis mot); et, en outre, Lebon m'a rendu un service pour lequel je ne
veux pas me montrer ingrat. Nous irons sur les lieux, nous les
examinerons de nos propres yeux. Je connais G..., le prfet de police,
et nous obtiendrons sans peine l'autorisation ncessaire.

L'autorisation fut accorde, et nous allmes tout droit  la rue Morgue.
C'est un de ces misrables passages qui relient la rue Richelieu  la
rue Saint-Roch. C'tait dans l'aprs-midi, et il tait dj tard quand
nous y arrivmes, car ce quartier est situ  une grande distance de
celui que nous habitions. Nous trouvmes bien vite la maison, car il y
avait une multitude de gens qui contemplaient de l'autre ct de la rue
les volets ferms, avec une curiosit badaude. C'tait une maison comme
toutes les maisons de Paris, avec une porte cochre, et sur l'un des
cts une niche vitre avec un carreau mobile, reprsentant la loge du
concierge. Avant d'entrer, nous remontmes la rue, nous tournmes dans
une alle, et nous passmes ainsi sur les derrires de la maison. Dupin,
pendant ce temps, examinait tous les alentours, aussi bien que la
maison, avec une attention minutieuse dont je ne pouvais pas deviner
l'objet.

Nous revnmes sur nos pas vers la faade de la maison; nous sonnmes,
nous montrmes notre pouvoir, et les agents nous permirent d'entrer.
Nous montmes jusqu' la chambre o on avait trouv le corps de Mlle
l'Espanaye, et o gisaient encore les deux cadavres. Le dsordre de la
chambre avait t respect, comme cela se pratique en pareil cas. Je ne
vis rien de plus que ce qu'avait constat la _Gazette des tribunaux_.
Dupin analysait minutieusement toutes choses, sans en excepter les corps
des victimes. Nous passmes ensuite dans les autres chambres, et nous
descendmes dans les cours, toujours accompagns par un gendarme. Cet
examen dura fort longtemps, et il tait nuit quand nous quittmes la
maison. En retournant chez nous, mon camarade s'arrta quelques minutes
dans les bureaux d'un journal quotidien.

J'ai dit que mon ami avait toutes sortes de bizarreries, et que _je les
mnageais_ (car ce mot n'a pas d'quivalent en anglais). Il entrait
maintenant dans sa fantaisie de se refuser  toute conversation
relativement  l'assassinat, jusqu'au lendemain  midi. Ce fut alors
qu'il me demanda brusquement si j'avais remarqu quelque chose de
_particulier_ sur le thtre du crime.

Il y eut dans sa manire de prononcer le mot _particulier_ un accent qui
me donna le frisson sans que je susse pourquoi.

--Non, rien de particulier, dis-je, rien d'autre, du moins, que ce que
nous avons lu tous deux dans le journal.

La _Gazette_, reprit-il, n'a pas, je le crains, pntr l'horreur
insolite de l'affaire. Mais laissons l les opinions niaises de ce
papier. Il me semble que le mystre est considr comme insoluble, par
la raison mme qui devrait le faire regarder comme facile  rsoudre, je
veux parler du caractre excessif sous lequel il apparat. Les gens de
police sont confondus par l'absence apparente de motifs lgitimant, non
le meurtre en lui-mme, mais l'atrocit du meurtre. Ils sont embarrasss
aussi par l'impossibilit apparente de concilier les voix qui se
disputaient avec ce fait qu'on n'a trouv en haut de l'escalier d'autre
personne que Mlle l'Espanaye, assassine, et qu'il n'y avait aucun moyen
de sortir sans tre vu des gens qui montaient l'escalier. L'trange
dsordre de la chambre,--le corps fourr, la tte en bas, dans la
chemine,--l'effrayante mutilation du corps de la vieille dame,--ces
considrations, jointes  celles que j'ai mentionnes et  d'autres dont
je n'ai pas besoin de parler, ont suffi pour paralyser l'action des
agents du ministre et pour drouter compltement leur perspicacit si
vante. Ils ont commis la trs-grosse et trs-commune faute de confondre
l'extraordinaire avec l'abstrus. Mais c'est justement en suivant ces
dviations du cours ordinaire de la nature que la raison trouvera son
chemin, si la chose est possible, et marchera vers la vrit. Dans les
investigations du genre de celle qui nous occupe, il ne faut pas tant se
demander comment les choses se sont passes, qu'tudier en quoi elles se
distinguent de tout ce qui est arriv jusqu' prsent. Bref, la facilit
avec laquelle j'arriverai,--ou je suis dj arriv,-- la solution du
mystre, est en raison directe de son insolubilit apparente aux yeux de
la police.

Je fixai mon homme avec un tonnement muet.

--J'attends maintenant, continua-t-il en jetant un regard sur la porte
de notre chambre, j'attends un individu qui, bien qu'il ne soit
peut-tre pas l'auteur de cette boucherie, doit se trouver en partie
impliqu dans sa perptration. Il est probable qu'il est innocent de la
partie atroce du crime. J'espre ne pas me tromper dans cette hypothse;
car c'est sur cette hypothse que je fonde l'esprance de dchiffrer
l'nigme entire. J'attends l'homme ici,--dans cette chambre,--d'une
minute  l'autre. Il est vrai qu'il peut fort bien ne pas venir, mais il
y a quelques probabilits pour qu'il vienne. S'il vient, il sera
ncessaire de le garder. Voici des pistolets, et nous savons tous deux 
quoi ils servent quand l'occasion l'exige.

Je pris les pistolets, sans trop savoir ce que je faisais, pouvant 
peine en croire mes oreilles,--pendant que Dupin continuait,  peu prs
comme dans un monologue. J'ai dj parl de ses manires distraites dans
ces moments-l. Son discours s'adressait  moi; mais sa voix, quoique
monte  un diapason fort ordinaire, avait cette intonation que l'on
prend d'habitude en parlant  quelqu'un plac  une grande distance. Ses
yeux, d'une expression vague, ne regardaient que le mur.

--Les voix qui se disputaient, disait-il, les voix entendues par les
gens qui montaient l'escalier n'taient pas celles de ces malheureuses
femmes,--cela est plus que prouv par l'vidence. Cela nous dbarrasse
pleinement de la question de savoir si la vieille dame aurait assassin
sa fille et se serait ensuite suicide.

Je ne parle de ce cas que par amour de la mthode; car la force de Mme
l'Espanaye et t absolument insuffisante pour introduire le corps de
sa fille dans la chemine, de la faon o on l'a dcouvert; et la nature
des blessures trouves sur sa propre personne exclut entirement l'ide
de suicide. Le meurtre a donc t commis par des tiers, et les voix de
ces tiers sont celles qu'on a entendues se quereller.

Permettez-moi maintenant d'appeler votre attention,--non pas sur les
dpositions relatives  ces voix,--mais sur ce qu'il y a de
_particulier_ dans ces dpositions. Y avez-vous remarqu quelque chose
de particulier?

--Je remarquai que, pendant que tous les tmoins s'accordaient 
considrer la grosse voix comme tant celle d'un Franais, il y avait un
grand dsaccord relativement  la voix aigu, ou, comme l'avait dfinie
un seul individu,  la voix pre.

--Cela constitue l'vidence, dit Dupin, mais non la particularit de
l'vidence. Vous n'avez rien observ de distinctif;--cependant il y
avait _quelque chose_  observer. Les tmoins, remarquez-le bien, sont
d'accord sur la grosse voix; l-dessus, il y a unanimit. Mais
relativement  la voix aigu, il y a une particularit,--elle ne
consiste pas dans leur dsaccord,--mais en ceci que, quand un Italien,
un Anglais, un Espagnol, un Hollandais, essayent de la dcrire, chacun
en parle comme d'une voix d'_tranger_, chacun est sr que ce n'tait
pas la voix d'un de ses compatriotes.

Chacun la compare, non pas  la voix d'un individu dont la langue lui
serait familire, mais justement au contraire. Le Franais prsume que
c'tait une voix d'Espagnol, _et il aurait pu distinguer quelques mots
s'il tait familiaris avec l'espagnol_. Le Hollandais affirme que
c'tait la voix d'un Franais; mais il est tabli que le tmoin, ne
sachant pas le franais, a t interrog par le canal d'un interprte.
L'Anglais pense que c'tait la voix d'un Allemand, et _il n'entend pas
l'allemand_. L'Espagnol est positivement sr que c'tait la voix d'un
Anglais, mais il en juge uniquement par l'intonation, car il n'a aucune
connaissance de l'anglais. L'Italien croit  une voix de Russe, mais _il
n'a jamais caus avec une personne native de Russie_. Un autre Franais,
cependant, diffre du premier, et il est certain que c'tait une voix
d'Italien; mais, n'ayant pas la connaissance de cette langue, il fait
comme l'Espagnol, _il tire sa certitude de l'intonation_. Or, cette voix
tait donc bien insolite et bien trange, qu'on ne pt obtenir  son
gard que de pareils tmoignages? Une voix dans les intonations de
laquelle des citoyens des cinq grandes parties de l'Europe n'ont rien pu
reconnatre qui leur ft familier! Vous me direz que c'tait peut-tre
la voix d'un Asiatique ou d'un Africain. Les Africains et les Asiatiques
n'abondent pas  Paris; mais, sans nier la possibilit du cas
j'appellerai simplement votre attention sur trois points.

Un tmoin dpeint la voix ainsi: _plutt pre qu'aigu_. Deux autres en
parlent comme d'une voix _brve et saccade_. Ces tmoins n'ont
distingu aucune parole,--aucun son ressemblant  des paroles.

Je ne sais pas, continua Dupin, quelle impression j'ai pu faire sur
votre entendement; mais je n'hsite pas  affirmer qu'on peut tirer des
dductions lgitimes de cette partie mme des dpositions,--la partie
relative aux deux voix,--la grosse voix et la voix
aigu--trs-suffisantes en elles-mmes pour crer un soupon qui
indiquerait la route dans toute investigation ultrieure du mystre.

J'ai dit: dductions lgitimes, mais cette expression ne rend pas
compltement ma pense. Je voulais faire entendre que ces dductions
sont les seules convenables, et que ce soupon en surgit invitablement
comme le seul rsultat possible. Cependant, de quelle nature est ce
soupon, je ne vous le dirai pas immdiatement. Je dsire simplement
vous dmontrer que ce soupon tait plus que suffisant pour donner un
caractre dcid, une tendance positive  l'enqute que je voulais faire
dans la chambre.

Maintenant, transportons-nous en imagination dans cette chambre. Quel
sera le premier objet de notre recherche? Les moyens d'vasion employs
par les meurtriers. Nous pouvons affirmer,--n'est-ce pas,--que nous ne
croyons ni l'un ni l'autre aux vnements surnaturels? Mesdames
l'Espanaye n'ont pas t assassines par les esprits. Les auteurs du
meurtre taient des tres matriels, et ils ont fui matriellement.

Or, comment? Heureusement, il n'y a qu'une manire de raisonner sur ce
point, et cette manire nous conduira  une conclusion positive.
Examinons donc un  un les moyens possibles d'vasion. Il est clair que
les assassins taient dans la chambre o l'on a trouv Mlle l'Espanaye,
ou au moins dans la chambre adjacente quand la foule a mont l'escalier.
Ce n'est donc que dans ces deux chambres que nous avons  chercher des
issues. La police a lev les parquets, ouvert les plafonds, sond la
maonnerie des murs. Aucune issue secrte n'a pu chapper  sa
perspicacit. Mais je ne me suis pas fi  ses yeux, et j'ai examin
avec les miens; il n'y a rellement pas d'issue secrte. Les deux portes
qui conduisent des chambres dans le corridor taient solidement fermes
et les clefs en dedans. Voyons les chemines. Celles-ci, qui sont d'une
largeur ordinaire jusqu' une distance de huit ou dix pieds au-dessus du
foyer, ne livreraient pas au del un passage suffisant  un gros chat.

L'impossibilit de la fuite, du moins par les voies ci-dessus
indiques, tant donc absolument tablie, nous en sommes rduits aux
fentres. Personne n'a pu fuir par celles de la chambre du devant sans
tre vu par la foule du dehors. Il a donc _fallu_ que les meurtriers
s'chappassent par celles de la chambre de derrire.

Maintenant, amens, comme nous le sommes,  cette conclusion par des
dductions aussi irrfragables, nous n'avons pas le droit, en tant que
raisonneurs, de la rejeter en raison de son apparente impossibilit. Il
ne nous reste donc qu' dmontrer que cette impossibilit apparente
n'existe pas en ralit.

Il y a deux fentres dans la chambre. L'une des deux n'est pas obstrue
par l'ameublement, et est reste entirement visible. La partie
infrieure de l'autre est cache par le chevet du lit, qui est fort
massif et qui est pouss tout contre. On a constat que la premire
tait solidement assujettie en dedans. Elle a rsist aux efforts les
plus violents de ceux qui ont essay de la lever. On avait perc dans
son chssis,  gauche, un grand trou avec une vrille, et on y trouva un
gros clou enfonc presque jusqu' la tte. En examinant l'autre fentre,
on y a trouv fich un clou semblable; et un vigoureux effort pour lever
le chssis n'a pas eu plus de succs que de l'autre ct. La police
tait ds lors pleinement convaincue qu'aucune fuite n'avait pu
s'effectuer par ce chemin. Il fut donc considr comme superflu de
retirer les clous et d'ouvrir les fentres.

Mon examen fut un peu plus minutieux, et cela par la raison que je vous
ai donne tout  l'heure. C'tait le cas, je le savais, o il _fallait_
dmontrer que l'impossibilit n'tait qu'apparente.

Je continuai  raisonner ainsi,--_a posteriori_.--Les meurtriers
s'taient vads par l'une de ces fentres. Cela tant, ils ne pouvaient
pas avoir rassujetti les chssis en dedans, comme on les a trouvs;
considration qui, par son vidence, a born les recherches de la police
dans ce sens-l. Cependant, ces chssis taient bien ferms. Il _faut_
donc qu'ils puissent se fermer d'eux-mmes. Il n'y avait pas moyen
d'chapper  cette conclusion. J'allai droit  la fentre non bouche,
je retirai le clou avec quelque difficult, et j'essayai de lever le
chssis. Il a rsist  tous mes efforts, comme je m'y attendais. Il y
avait donc, j'en tais sr maintenant, un ressort cach; et ce fait,
corroborant mon ide, me convainquit au moins de la justesse de mes
prmisses, quelques mystrieuses que m'apparussent toujours les
circonstances relatives aux clous. Un examen minutieux me fit bientt
dcouvrir le ressort secret. Je le poussai, et, satisfait de ma
dcouverte, je m'abstins de lever le chssis.

Je remis alors le clou en place et l'examinai attentivement. Une
personne passant par la fentre pouvait l'avoir referme, et le ressort
aurait fait son office mais le clou n'aurait pas t replac. Cette
conclusion tait nette et rtrcissait encore le champ de mes
investigations. Il _fallait_ que les assassins se fussent enfuis par
l'autre fentre. En supposant donc que les ressorts des deux croises
fussent semblables, comme il tait probable, il _fallait_ cependant
trouver une diffrence dans les clous, ou au moins dans la manire dont
ils avaient t fixs. Je montai sur le fond de sangle du lit, et je
regardai minutieusement l'autre fentre par-dessus le chevet du lit. Je
passai ma main derrire, je dcouvris aisment le ressort, et je le fis
jouer;--il tait, comme je l'avais devin, identique au premier. Alors,
j'examinai le clou. Il tait aussi gros que l'autre, et fix de la mme
manire, enfonc presque jusqu' la tte.

Vous direz que j'tais embarrass; mais, si vous avez une pareille
pense, c'est que vous vous tes mpris sur la nature de mes inductions.
Pour me servir d'un terme de jeu, je n'avais pas commis une seule faute;
je n'avais pas perdu la piste un seul instant; il n'y avait pas une
lacune d'un anneau  la chane. J'avais suivi le secret jusque dans sa
dernire phase, et cette phase, c'tait le clou. Il ressemblait, dis-je,
sous tous les rapports,  son voisin de l'autre fentre; mais ce fait,
quelque concluant qu'il ft en apparence, devenait absolument nul, en
face de cette considration dominante,  savoir que l,  ce clou,
finissait le fil conducteur. Il faut, me dis-je, qu'il y ait dans ce
clou quelque chose de dfectueux. Je le touchai, et la tte, avec un
petit morceau de la tige, un quart de pouce environ, me resta dans les
doigts. Le reste de la tige tait dans le trou, o elle s'tait casse.
Cette fracture tait fort ancienne, car les bords taient incrusts de
rouille, et elle avait t opre par un coup de marteau, qui avait
enfonc en partie la tte du clou dans le fond du chssis. Je rajustai
soigneusement la tte avec le morceau qui la continuait, et le tout
figura un clou intact; la fissure tait inapprciable. Je pressai le
ressort, je levai doucement la croise de quelques pouces; la tte du
clou vint avec elle, sans bouger de son trou. Je refermai la croise, et
le clou offrit de nouveau le semblant d'un clou complet.

Jusqu'ici l'nigme tait dbrouille. L'assassin avait fui par la
fentre qui touchait au lit. Qu'elle ft retombe d'elle-mme aprs la
fuite ou qu'elle et t ferme par une main humaine, elle tait retenue
par le ressort, et la police avait attribu cette rsistance au clou;
aussi toute enqute ultrieure avait t juge superflue.

La question, maintenant, tait celle du mode de descente. Sur ce point,
j'avais satisfait mon esprit dans notre promenade autour du btiment. 
cinq pieds et demi environ de la fentre en question court une chane de
paratonnerre. De cette chane, il et t impossible  n'importe qui
d'atteindre la fentre,  plus forte raison, d'entrer.

Toutefois, j'ai remarqu que les volets du quatrime tage taient du
genre particulier que les menuisiers parisiens appellent _ferrades_,
genre de volets fort peu usit aujourd'hui, mais qu'on rencontre
frquemment dans de vieilles maisons de Lyon et de Bordeaux. Ils sont
faits comme une porte ordinaire (porte simple, et non pas  double
battant),  l'exception que la partie infrieure est faonne  jour et
treillisse, ce qui donne aux mains une excellente prise.

Dans le cas en question, ces volets sont larges de trois bons pieds et
demi. Quand nous les avons examins du derrire de la maison, ils
taient tous les deux ouverts  moiti, c'est--dire qu'ils faisaient
angle droit avec le mur. Il est prsumable que la police a examin comme
moi les derrires du btiment; mais, en regardant ces _ferrades_ dans le
sens de leur largeur (comme elle les a vues invitablement), elle n'a
sans doute pas pris garde  cette largeur mme, ou du moins elle n'y a
pas attach l'importance ncessaire. En somme, les agents, quand il a
t dmontr pour eux que la fuite n'avait pu s'effectuer de ce ct, ne
leur ont appliqu qu'un examen succinct.

Toutefois, il tait vident pour moi que le volet appartenant  la
fentre situe au chevet du lit, si on le supposait rabattu contre le
mur, se trouverait  deux pieds de la chane du paratonnerre. Il tait
clair aussi que, par l'effort d'une nergie et d'un courage insolites,
on pouvait,  l'aide de la chane, avoir opr une invasion par la
fentre. Arriv  cette distance de deux pieds et demi (je suppose
maintenant le volet compltement ouvert), un voleur aurait pu trouver
dans le treillage une prise solide. Il aurait pu ds lors, en lchant la
chane, en assurant bien ses pieds contre le mur et en s'lanant
vivement, tomber dans la chambre, et attirer violemment le volet avec
lui de manire  le fermer,--en supposant, toutefois, la fentre ouverte
 ce moment-l.

Remarquez bien, je vous prie, que j'ai parl d'une nergie trs-peu
commune, ncessaire pour russir dans une entreprise aussi difficile,
aussi hasardeuse. Mon but est de vous prouver d'abord que la chose a pu
se faire,--en second lieu et _principalement_, d'attirer votre attention
sur le caractre _trs-extraordinaire_, presque surnaturel, de l'agilit
ncessaire pour l'accomplir.

Vous direz sans doute, en vous servant de la langue judiciaire, que,
pour donner ma preuve _a fortiori_, je devrais plutt _sous-valuer_
l'nergie ncessaire dans ce cas que rclamer son exacte estimation.
C'est peut-tre la pratique des tribunaux, mais cela ne rentre pas dans
les us de la raison. Mon objet final, c'est la vrit. Mon but actuel,
c'est de vous induire  rapprocher cette nergie tout  fait insolite de
cette voix particulire, de cette voix aigu (ou pre), de cette voix
saccade, dont la nationalit n'a pu tre constate par l'accord de deux
tmoins, et dans laquelle personne n'a saisi de mots articuls, de
syllabisation.

 ces mots, une conception vague et embryonnaire de la pense de Dupin
passa dans mon esprit. Il me semblait tre sur la limite de la
comprhension sans pouvoir comprendre; comme les gens qui sont
quelquefois sur le bord du souvenir, et qui cependant ne parviennent pas
 se rappeler. Mon ami continua son argumentation:

Vous voyez, dit-il, que j'ai transport la question du mode de sortie
au mode d'entre. Il tait dans mon plan de dmontrer qu'elles se sont
effectues de la mme manire et sur le mme point. Retournons
maintenant dans l'intrieur de la chambre. Examinons toutes les
particularits. Les tiroirs de la commode, dit-on, ont t mis au
pillage, et cependant on y a trouv plusieurs articles de toilette
intacts. Cette conclusion est absurde; c'est une simple conjecture,--une
conjecture passablement niaise, et rien de plus. Comment pouvons-nous
savoir que les articles trouvs dans les tiroirs ne reprsentent pas
tout ce que les tiroirs contenaient? Mme l'Espanaye et sa fille menaient
une vie excessivement retire, ne voyaient pas le monde, sortaient
rarement, avaient donc peu d'occasions de changer de toilette. Ceux
qu'on a trouvs taient au moins d'aussi bonne qualit qu'aucun de ceux
que possdaient vraisemblablement ces dames. Et si un voleur en avait
pris quelques-uns, pourquoi n'aurait-il pas pris les
meilleurs,--pourquoi ne les aurait-il pas tous pris? Bref, pourquoi
aurait-il abandonn les quatre mille francs en or pour s'emptrer d'un
paquet de linge? L'or a t abandonn. La presque totalit de la somme
dsigne par le banquier Mignaud a t trouve sur le parquet, dans les
sacs. Je tiens donc  carter de votre pense l'ide saugrenue d'un
_intrt_, ide engendre dans le cerveau de la police par les
dpositions qui parlent d'argent dlivr  la porte mme de la maison.
Des concidences dix fois plus remarquables que celle-ci (la livraison
de l'argent et le meurtre commis trois jours aprs sur le propritaire)
se prsentent dans chaque heure de notre vie sans attirer notre
attention, mme une minute. En gnral, les concidences sont de grosses
pierres d'achoppement dans la route de ces pauvres penseurs mal duqus
qui ne savent pas le premier mot de la thorie des probabilits, thorie
 laquelle le savoir humain doit ses plus glorieuses conqutes et ses
plus belles dcouvertes. Dans le cas prsent, si l'or avait disparu, le
fait qu'il avait t dlivr trois jours auparavant crerait quelque
chose de plus qu'une concidence. Cela corroborerait l'ide d'intrt.
Mais, dans les circonstances relles o nous sommes placs, si nous
supposons que l'or a t le mobile de l'attaque, il nous faut supposer
ce criminel assez indcis et assez idiot pour oublier  la fois son or
et le mobile qui l'a fait agir.

Mettez donc bien dans votre esprit les points sur lesquels j'ai attir
votre attention,--cette voix particulire, cette agilit sans pareille,
et cette absence frappante d'intrt dans un meurtre aussi
singulirement atroce que celui-ci.--Maintenant, examinons la boucherie
en elle-mme. Voil une femme trangle par la force des mains, et
introduite dans une chemine, la tte en bas. Des assassins ordinaires
n'emploient pas de pareils procds pour tuer. Encore moins cachent-ils
ainsi les cadavres de leurs victimes. Dans cette faon de fourrer le
corps dans la chemine, vous admettrez qu'il y a quelque chose
d'excessif et de bizarre,--quelque chose d'absolument inconciliable avec
tout ce que nous connaissons en gnral des actions humaines, mme en
supposant que les auteurs fussent les plus pervertis des hommes. Songez
aussi quelle force prodigieuse il a fallu pour pousser ce corps dans une
pareille ouverture, et l'y pousser si puissamment, que les efforts
runis de plusieurs personnes furent  peine suffisants pour l'en
retirer.

Portons maintenant notre attention sur d'autres indices de cette
vigueur merveilleuse. Dans le foyer, on a trouv des mches de
cheveux,--des mches trs-paisses de cheveux gris. Ils ont t arrachs
avec leurs racines. Vous savez quelle puissante force il faut pour
arracher seulement de la tte vingt ou trente cheveux  la fois. Vous
avez vu les mches en question aussi bien que moi.  leurs racines
grumeles--affreux spectacle!--adhraient des fragments de cuir
chevelu,--preuve certaine de la prodigieuse puissance qu'il a fallu
dployer pour draciner peut-tre cinq cent mille cheveux d'un seul
coup.

Non seulement le cou de la vieille dame tait coup, mais la tte
absolument spare du corps: l'instrument tait un simple rasoir. Je
vous prie de remarquer cette frocit _bestiale_. Je ne parle pas des
meurtrissures du corps de Mme l'Espanaye; M. Dumas et son honorable
confrre, M. tienne, ont affirm qu'elles avaient t produites par un
instrument contondant; et en cela ces messieurs furent tout  fait dans
le vrai. L'instrument contondant a t videmment le pav de la cour sur
laquelle la victime est tombe de la fentre qui donne sur le lit. Cette
ide, quelque simple qu'elle apparaisse maintenant, a chapp  la
police par la mme raison qui l'a empche de remarquer la largeur des
volets; parce que, grce  la circonstance des clous, sa perception
tait hermtiquement bouche  l'ide que les fentres eussent jamais pu
tre ouvertes.

Si maintenant,--subsidiairement,--vous avez convenablement rflchi au
dsordre bizarre de la chambre, nous sommes alls assez avant pour
combiner les ides d'une agilit merveilleuse, d'une frocit bestiale,
d'une boucherie sans motif, d'une _grotesquerie_ dans l'horrible
absolument trangre  l'humanit, et d'une voix dont l'accent est
inconnu  l'oreille d'hommes de plusieurs nations, d'une voix dnue de
toute syllabisation distincte et intelligible. Or, pour vous, qu'en
ressort-il? Quelle impression ai-je faite sur votre imagination?

Je sentis un frisson courir dans ma chair quand Dupin me fit cette
question.

--Un fou, dis-je, aura commis ce meurtre,--quelque maniaque furieux
chapp  une maison de sant du voisinage.

--Pas trop mal, rpliqua-t-il, votre ide est presque applicable. Mais
les voix des fous, mme dans leurs plus sauvages paroxysmes, ne se sont
jamais accordes avec ce qu'on dit de cette singulire voix entendue
dans l'escalier. Les fous font partie d'une nation quelconque, et leur
langage, pour incohrent qu'il soit dans les paroles, est toujours
syllabifi. En outre, le cheveu d'un fou ne ressemble pas  celui que je
tiens maintenant dans ma main. J'ai dgag cette petite touffe des
doigts rigides et crisps de Mme l'Espanaye. Dites-moi ce que vous en
pensez.

--Dupin! dis-je, compltement boulevers, ces cheveux sont bien
extraordinaires,--ce ne sont pas l des cheveux humains!

--Je n'ai pas affirm qu'ils fussent tels, dit-il; mais, avant de nous
dcider sur ce point, je dsire que vous jetiez un coup d'oeil sur le
petit dessin que j'ai trac sur ce bout de papier. C'est un _fac-simil_
qui reprsente ce que certaines dpositions dfinissent les
_meurtrissures noirtres et les profondes marques d'ongles_ trouves sur
le cou de Mlle l'Espanaye, et que MM. Dumas et tienne appellent _une
srie de taches livides, videmment causes par l'impression des
doigts._

--Vous voyez, continua mon ami en dployant le papier sur la table, que
ce dessin donne l'ide d'une poigne solide et ferme. Il n'y a pas
d'apparence que les doigts aient gliss. Chaque doigt a gard, peut-tre
jusqu' la mort de la victime, la terrible prise qu'il s'tait faite, et
dans laquelle il s'est moul. Essayez maintenant de placer tous vos
doigts, en mme temps, chacun dans la marque analogue que vous voyez.

J'essayai, mais inutilement.

--Il est possible, dit Dupin, que nous ne fassions pas cette exprience
d'une manire dcisive. Le papier est dploy sur une surface plane, et
la gorge humaine est cylindrique. Voici un rouleau de bois dont la
circonfrence est  peu prs celle d'un cou. talez le dessin tout
autour, et recommencez l'exprience.

J'obis; mais la difficult fut encore plus vidente que la premire
fois.

--Ceci, dis-je, n'est pas la trace d'une main humaine.

--Maintenant, dit Dupin, lisez ce passage de Cuvier.

C'tait l'histoire minutieuse, anatomique et descriptive, du grand
orang-outang fauve des les de l'Inde orientale. Tout le monde connat
suffisamment la gigantesque stature, la force et l'agilit prodigieuses,
la frocit sauvage et les facults d'imitation de ce mammifre. Je
compris d'un seul coup tout l'horrible du meurtre.

--La description des doigts, dis-je, quand j'eus fini la lecture,
s'accorde parfaitement avec le dessin. Je vois qu'aucun animal,--except
un orang-outang, et de l'espce en question,--n'aurait pu faire des
marques telles que celles que vous avez dessines. Cette touffe de poils
fauves est aussi d'un caractre identique  celui de l'animal de Cuvier.
Mais je ne me rends pas facilement compte des dtails de cet effroyable
mystre. D'ailleurs, on a entendu _deux_ voix se disputer, et l'une
d'elles tait incontestablement la voix d'un Franais.

--C'est vrai; et vous vous rappellerez une expression attribue presque
unanimement  cette voix,--l'expression _Mon Dieu_! Ces mots, dans les
circonstances prsentes, ont t caractriss par l'un des tmoins
(Montani, le confiseur) comme exprimant un reproche et une remontrance.
C'est donc sur ces deux mots que j'ai fond l'esprance de dbrouiller
compltement l'nigme. Un Franais a eu connaissance du meurtre. Il est
possible,--il est mme plus que probable qu'il est innocent de toute
participation  cette sanglante affaire. L'orang-outang a pu lui
chapper. Il est possible qu'il ait suivi sa trace jusqu' la chambre,
mais que, dans les circonstances terribles qui ont suivi, il n'ait pu
s'emparer de lui. L'animal est encore libre. Je ne poursuivrai pas ces
conjectures, je n'ai pas le droit d'appeler ces ides d'un autre nom,
puisque les ombres de rflexions qui leur servent de base sont d'une
profondeur  peine suffisante pour tre apprcies par ma propre raison,
et que je ne prtendrais pas qu'elles fussent apprciables pour une
autre intelligence. Nous les nommerons donc des conjectures, et nous ne
les prendrons que pour telles. Si le Franais en question est, comme je
le suppose, innocent de cette atrocit, cette annonce que j'ai laisse
hier au soir, pendant que nous retournions au logis dans les bureaux du
journal _le Monde_ (feuille consacre aux intrts maritimes, et trs
recherche par les marins), l'amnera chez nous.

Il me tendit un papier, et je lus:

_AVIS.--On a trouv dans le bois de Boulogne, le matin du... courant
(c'tait le matin de l'assassinat), de fort bonne heure, un norme
orang-outang fauve de l'espce de Borno. Le propritaire (qu'on sait
tre un marin appartenant  l'quipage d'un navire maltais) peut
retrouver l'animal, aprs en avoir donn un signalement satisfaisant et
rembours quelques frais  la personne qui s'en est empare et qui l'a
gard. S'adresser rue..., n..., faubourg Saint-Germain, au troisime._

--Comment avez-vous pu, demandai-je  Dupin, savoir que l'homme tait un
marin, et qu'il appartenait  un navire maltais?

--Je ne le sais pas, dit-il, je n'en suis pas sr. Voici toutefois un
petit morceau de ruban qui, si j'en juge par sa forme et son aspect
graisseux a videmment servi  nouer les cheveux en une de ces longues
queues qui rendent les marins si fiers et si farauds. En outre, ce noeud
est un de ceux que peu de personnes savent faire, except les marins, et
il est particulier aux Maltais. J'ai ramass le ruban au bas de la
chane du paratonnerre. Il est impossible qu'il ait appartenu  l'une
des deux victimes. Aprs tout, si je me suis tromp en induisant de ce
ruban que le Franais est un marin appartenant  un navire maltais, je
n'aurai fait de mal  personne avec mon annonce. Si je suis dans
l'erreur, il supposera simplement que j'ai t fourvoy par quelque
circonstance dont il ne prendra pas la peine de s'enqurir. Mais, si je
suis dans le vrai, il y a un grand point de gagn. Le Franais, qui a
connaissance du meurtre, bien qu'il en soit innocent, hsitera
naturellement  rpondre  l'annonce,-- rclamer son orang-outang. Il
raisonnera ainsi: Je suis innocent; je suis pauvre; mon orang-outang
est d'un grand prix;--c'est presque une fortune dans une situation comme
la mienne;--pourquoi le perdrais-je par quelques niaises apprhensions
de danger? Le voil, il est sous ma main. On l'a trouv dans le bois de
Boulogne,-- une grande distance du thtre du meurtre. Souponnera-t-on
jamais qu'une bte brute ait pu faire le coup? La police est
dpiste,--elle n'a pu retrouver le plus petit fil conducteur. Quand
mme on serait sur la piste de l'animal, il serait impossible de me
prouver que j'aie eu connaissance de ce meurtre, ou de m'incriminer en
raison de cette connaissance. Enfin, et avant tout, je suis connu. Le
rdacteur de l'annonce me dsigne comme le propritaire de la bte. Mais
je ne sais pas jusqu' quel point s'tend sa certitude. Si j'vite de
rclamer une proprit d'une aussi grosse valeur, qui est connue pour
m'appartenir, je puis attirer sur l'animal un dangereux soupon. Ce
serait de ma part une mauvaise politique d'appeler l'attention sur moi
ou sur la bte. Je rpondrai dcidment  l'avis du journal, je
reprendrai mon orang-outang, et je l'enfermerai solidement jusqu' ce
que cette affaire soit oublie.

En ce moment, nous entendmes un pas qui montait l'escalier.

--Apprtez-vous, dit Dupin, prenez vos pistolets, mais ne vous en servez
pas,--ne les montrez pas avant un signal de moi.

On avait laiss ouverte la porte cochre, et le visiteur tait entr
sans sonner et avait gravi plusieurs marches de l'escalier. Mais on et
dit maintenant qu'il hsitait. Nous l'entendions redescendre. Dupin se
dirigea vivement vers la porte, quand nous l'entendmes qui remontait.
Cette fois, il ne battit pas en retraite, mais s'avana dlibrment et
frappa  la porte de notre chambre.

--Entrez, dit Dupin d'une voix gaie et cordiale.

Un homme se prsenta. C'tait videmment un marin,--un grand, robuste et
musculeux individu, avec une expression d'audace de tous les diables qui
n'tait pas du tout dplaisante. Sa figure, fortement hle, tait plus
qu' moiti cache par les favoris et les moustaches. Il portait un gros
bton de chne, mais ne semblait pas autrement arm. Il nous salua
gauchement, et nous souhaita le bonsoir avec un accent franais qui,
bien que lgrement btard de suisse, rappelait suffisamment une
origine parisienne.

--Asseyez-vous, mon ami, dit Dupin; je suppose que vous venez pour votre
orang-outang. Sur ma parole, je vous l'envie presque; il est
remarquablement beau et c'est sans doute une bte d'un grand prix. Quel
ge lui donnez-vous bien?

Le matelot aspira longuement, de l'air d'un homme qui se trouve soulag
d'un poids intolrable, et rpliqua d'une voix assure:

--Je ne saurais trop vous dire; cependant, il ne peut gure avoir plus
de quatre ou cinq ans. Est-ce que vous l'avez ici?

--Oh! non; nous n'avions pas de lieu commode pour l'enfermer. Il est
dans une curie de mange prs d'ici, rue Dubourg. Vous pourrez l'avoir
demain matin. Ainsi vous tes en mesure de prouver votre droit de
proprit?

--Oui, monsieur, certainement.

--Je serais vraiment pein de m'en sparer, dit Dupin.

--Je n'entends pas, dit l'homme, que vous ayez pris tant de peine pour
rien; je n'y ai pas compt. Je payerai volontiers une rcompense  la
personne qui a retrouv l'animal, une rcompense raisonnable s'entend.

--Fort bien, rpliqua mon ami, tout cela est fort juste, en vrit.
Voyons,--que donneriez-vous bien? Ah! je vais vous le dire. Voici quelle
sera ma rcompense: vous me raconterez tout ce que vous savez
relativement aux assassinats de la rue Morgue.

Dupin pronona ces derniers mots d'une voix trs-basse et fort
tranquillement. Il se dirigea vers la porte avec la mme placidit, la
ferma, et mit la clef dans sa poche. Il tira alors un pistolet de son
sein, et le posa sans le moindre moi sur la table.

La figure du marin devint pourpre, comme s'il en tait aux agonies d'une
suffocation. Il se dressa sur ses pieds et saisit son bton; mais, une
seconde aprs, il se laissa retomber sur son sige, tremblant violemment
et la mort sur le visage. Il ne pouvait articuler une parole. Je le
plaignais du plus profond de mon coeur.

--Mon ami, dit Dupin d'une voix pleine de bont, vous vous alarmez sans
motif,--je vous assure. Nous ne voulons vous faire aucun mal. Sur mon
honneur de galant homme et de Franais, nous n'avons aucun mauvais
dessein contre vous. Je sais parfaitement que vous tes innocent des
horreurs de la rue Morgue. Cependant, cela ne veut pas dire que vous n'y
soyez pas quelque peu impliqu. Le peu que je vous ai dit doit vous
prouver que j'ai eu sur cette affaire des moyens d'information dont vous
ne vous seriez jamais dout. Maintenant, la chose est claire pour nous.
Vous n'avez rien fait que vous ayez pu viter,--rien,  coup sr, qui
vous rende coupable. Vous auriez pu voler impunment; vous n'avez mme
pas t coupable de vol. Vous n'avez rien  cacher; vous n'avez aucune
raison de cacher quoi que ce soit. D'un autre ct, vous tes contraint
par tous les principes de l'honneur  confesser tout ce que vous savez.
Un homme innocent est actuellement en prison, accus du crime dont vous
pouvez indiquer l'auteur.

Pendant que Dupin prononait ces mots, le matelot avait recouvr, en
grande partie, sa prsence d'esprit; mais toute sa premire hardiesse
avait disparu.

--Que Dieu me soit en aide! dit-il aprs une petite pause, je vous dirai
tout ce que je sais sur cette affaire; mais je n'espre pas que vous en
croyiez la moiti,--je serais vraiment un sot, si je l'esprais!
Cependant, je suis innocent, et je dirai tout ce que j'ai sur le coeur,
quand mme il m'en coterait la vie.

Voici en substance ce qu'il nous raconta: il avait fait dernirement un
voyage dans l'archipel indien. Une bande de matelots, dont il faisait
partie, dbarqua  Borno et pntra dans l'intrieur pour y faire une
excursion d'amateurs. Lui et un de ses camarades avaient pris
l'orang-outang. Ce camarade mourut, et l'animal devint donc sa proprit
exclusive,  lui. Aprs bien des embarras causs par l'indomptable
frocit du captif pendant la traverse, il russit  la longue  le
loger srement dans sa propre demeure  Paris, et, pour ne pas attirer
sur lui-mme l'insupportable curiosit des voisins, il avait
soigneusement enferm l'animal, jusqu' ce qu'il l'et guri d'une
blessure au pied qu'il s'tait faite  bord avec une esquille. Son
projet, finalement, tait de le vendre.

Comme il revenait, une nuit, ou plutt un matin--le matin du
meurtre,--d'une petite orgie de matelots, il trouva la bte installe
dans sa chambre  coucher; elle s'tait chappe du cabinet voisin, o
il la croyait solidement enferme. Un rasoir  la main et toute
barbouille de savon, elle tait assise devant un miroir, et essayait de
se raser, comme sans doute elle l'avait vu faire  son matre en
l'piant par le trou de la serrure. Terrifi en voyant une arme si
dangereuse dans les mains d'un animal aussi froce, parfaitement capable
de s'en servir, l'homme, pendant quelques instants, n'avait su quel
parti prendre. D'habitude, il avait dompt l'animal, mme dans ses accs
les plus furieux, par des coups de fouet, et il voulut y recourir cette
fois encore. Mais, en voyant le fouet, l'orang-outang bondit  travers
la porte de la chambre, dgringola par les escaliers, et, profitant
d'une fentre ouverte par malheur, il se jeta dans la rue.

Le Franais, dsespr, poursuivit le singe; celui-ci, tenant toujours
son rasoir d'une main, s'arrtait de temps en temps, se retournait, et
faisait des grimaces  l'homme qui le poursuivait, jusqu' ce qu'il se
vt prs d'tre atteint, puis il reprenait sa course. Cette chasse dura
ainsi un bon bout de temps. Les rues taient profondment tranquilles,
et il pouvait tre trois heures du matin. En traversant un passage
derrire la rue Morgue, l'attention du fugitif fut attire par une
lumire qui partait de la fentre de Mme l'Espanaye, au quatrime tage
de sa maison. Il se prcipita vers le mur, il aperut la chane du
paratonnerre, y grimpa avec une inconcevable agilit, saisit le volet,
qui tait compltement rabattu contre le mur, et, en s'appuyant dessus,
il s'lana droit sur le chevet du lit.

Toute cette gymnastique ne dura pas une minute. Le volet avait t
repouss contre le mur par le bond que l'orang-outang avait fait en se
jetant dans la chambre.

Cependant, le matelot tait  la fois joyeux et inquiet. Il avait donc
bonne esprance de ressaisir l'animal, qui pouvait difficilement
s'chapper de la trappe o il s'tait aventur, et d'o on pouvait lui
barrer la fuite. D'un autre ct il y avait lieu d'tre fort inquiet de
ce qu'il pouvait faire dans la maison. Cette dernire rflexion incita
l'homme  se remettre  la poursuite de son fugitif. Il n'est pas
difficile pour un marin de grimper  une chane de paratonnerre; mais,
quand il fut arriv  la hauteur de la fentre, situe assez loin sur sa
gauche, il se trouva fort empch; tout ce qu'il put faire de mieux fut
de se dresser de manire  jeter un coup d'oeil dans l'intrieur de la
chambre. Mais ce qu'il vit lui fit presque lcher prise dans l'excs de
sa terreur. C'tait alors que s'levaient les horribles cris qui, 
travers le silence de la nuit, rveillrent en sursaut les habitants de
la rue Morgue.

Mme l'Espanaye et sa fille, vtus de leurs toilettes de nuit, taient
sans doute occupes  ranger quelques papiers dans le coffret de fer
dont il a t fait mention, et qui avait t tran au milieu de la
chambre. Il tait ouvert, et tout son contenu tait parpill sur le
parquet. Les victimes avaient sans doute le dos tourn  la fentre; et,
 en juger par le temps qui s'coula entre l'invasion de la bte et les
premiers cris, il est probable qu'elles ne l'aperurent pas tout de
suite. Le claquement du volet a pu tre vraisemblablement attribu au
vent.

Quand le matelot regarda dans la chambre, le terrible animal avait
empoign Mme l'Espanaye par ses cheveux qui taient pars et qu'elle
peignait, et il agitait le rasoir autour de sa figure, en imitant les
gestes d'un barbier. La fille tait par terre, immobile; elle s'tait
vanouie. Les cris et les efforts de la vieille dame, pendant lesquels
les cheveux lui furent arrachs de la tte, eurent pour effet de changer
en fureur les dispositions probablement pacifiques de l'orang-outang.
D'un coup rapide de son bras musculeux, il spara presque la tte du
corps. La vue du sang transforma sa fureur en frnsie. Il grinait des
dents, il lanait du feu par les yeux. Il se jeta sur le corps de la
jeune personne, il lui ensevelit ses griffes dans la gorge, et les y
laissa jusqu' ce qu'elle ft morte. Ses yeux gars et sauvages
tombrent en ce moment sur le chevet du lit, au-dessus duquel il put
apercevoir la face de son matre, paralyse par l'horreur.

La furie de la bte, qui sans aucun doute se souvenait du terrible
fouet, se changea immdiatement en frayeur. Sachant bien qu'elle avait
mrit un chtiment, elle semblait vouloir cacher les traces sanglantes
de son action, et bondissait  travers la chambre dans un accs
d'agitation nerveuse, bousculant et brisant les meubles  chacun de ses
mouvements, et arrachant les matelas du lit. Finalement, elle s'empara
du corps de la fille, et le poussa dans la chemine, dans la posture o
elle fut trouve, puis de celui de la vieille dame qu'elle prcipita la
tte la premire  travers la fentre.

Comme le singe s'approchait de la fentre avec son fardeau tout mutil,
le matelot pouvant se baissa, et, se laissant couler le long de la
chane sans prcautions, il s'enfuit tout d'un trait jusque chez lui,
redoutant les consquences de cette atroce boucherie, et, dans sa
terreur, abandonnant volontiers tout souci de la destine de son
orang-outang. Les voix entendues par les gens de l'escalier taient ses
exclamations d'horreur et d'effroi mles aux glapissements diaboliques
de la bte.

Je n'ai presque rien  ajouter. L'orang-outang s'tait sans doute
chapp de la chambre par la chane du paratonnerre, juste avant que la
porte ft enfonce. En passant par la fentre, il l'avait videmment
referme. Il fut rattrap plus tard par le propritaire lui-mme, qui le
vendit pour un bon prix au Jardin des Plantes.

Lebon fut immdiatement relch, aprs que nous emes racont toutes les
circonstances de l'affaire, assaisonnes de quelques commentaires de
Dupin, dans le cabinet mme du prfet de police. Ce fonctionnaire,
quelque bien dispos qu'il ft envers mon ami, ne pouvait pas absolument
dguiser sa mauvaise humeur en voyant l'affaire prendre cette tournure,
et se laissa aller  un ou deux sarcasmes sur la manie des personnes qui
se mlaient de ses fonctions.

--Laissez-le parler, dit Dupin, qui n'avait pas jug  propos de
rpliquer. Laissez-le jaser, cela allgera sa conscience. Je suis
content de l'avoir battu sur son propre terrain. Nanmoins, qu'il n'ait
pas pu dbrouiller ce mystre, il n'y a nullement lieu de s'en tonner,
et cela est moins singulier qu'il ne le croit; car, en vrit, notre ami
le prfet est un peu trop fin pour tre profond. Sa science n'a pas de
base. Elle est tout en tte et n'a pas de corps, comme les portraits de
la desse Laverna,--ou, si vous aimez mieux, tout en tte et en paules,
comme une morue. Mais, aprs tout, c'est un brave homme. Je l'adore
particulirement pour un merveilleux genre de _cant_ auquel il doit sa
rputation de gnie. Je veux parler de sa manie _de nier ce qui est, et
d'expliquer ce qui n'est pas_[7].




LA LETTRE VOLE

_Nil sapientiae odiosius acumine nimio._
 SNQUE


J'tais  Paris en 18... Aprs une sombre et orageuse soire d'automne,
je jouissais de la double volupt de la mditation et d'une pipe d'cume
de mer, en compagnie de mon ami Dupin, dans sa petite bibliothque ou
cabinet d'tude, rue Dunot, n 33, au troisime, faubourg Saint-Germain.
Pendant une bonne heure, nous avions gard le silence; chacun de nous,
pour le premier observateur venu, aurait paru profondment et
exclusivement occup des tourbillons friss de fume qui chargeaient
l'atmosphre de la chambre. Pour mon compte, je discutais en moi-mme
certains points, qui avaient t dans la premire partie de la soire
l'objet de notre conversation; je veux parler de l'affaire de la rue
Morgue, et du mystre relatif  l'assassinat de Marie Roget. Je rvais
donc  l'espce d'analogie qui reliait ces deux affaires, quand la porte
de notre appartement s'ouvrit et donna passage  notre vieille
connaissance,  M. G..., le prfet de police de Paris.

Nous lui souhaitmes cordialement la bienvenue; car l'homme avait son
ct charmant comme son ct mprisable, et nous ne l'avions pas vu
depuis quelques annes. Comme nous tions assis dans les tnbres, Dupin
se leva pour allumer une lampe; mais il se rassit et n'en fit rien, en
entendant G... dire qu'il tait venu pour nous consulter, ou plutt pour
demander l'opinion de mon ami relativement  une affaire qui lui avait
caus une masse d'embarras.

--Si c'est un cas qui demande de la rflexion, observa Dupin,
s'abstenant d'allumer la mche, nous l'examinerons plus convenablement
dans les tnbres.

--Voil encore une de vos ides bizarres, dit le prfet, qui avait la
manie d'appeler bizarres toutes les choses situes au del de sa
comprhension, et qui vivait ainsi au milieu d'une immense lgion de
bizarreries.

--C'est, ma foi, vrai! dit Dupin en prsentant une pipe  notre
visiteur, et roulant vers lui un excellent fauteuil.

--Et maintenant, quel est le cas embarrassant? demandai-je; j'espre
bien que ce n'est pas encore dans le genre assassinat.

--Oh! non. Rien de pareil. Le fait est que l'affaire est vraiment
trs-simple, et je ne doute pas que nous ne puissions nous en tirer fort
bien nous mmes; mais j'ai pens que Dupin ne serait pas fch
d'apprendre les dtails de cette affaire, parce qu'elle est
excessivement _bizarre_.

--Simple et bizarre, dit Dupin.

--Mais oui; et cette expression n'est pourtant pas exacte; l'un ou
l'autre, si vous aimez mieux. Le fait est que nous avons t tous l-bas
fortement embarrasss par cette affaire; car, toute simple qu'elle est,
elle nous droute compltement.

--Peut-tre est-ce la simplicit mme de la chose qui vous induit en
erreur, dit mon ami.

--Quel non-sens nous dites-vous l! rpliqua le prfet, en riant de bon
coeur.

--Peut-tre le mystre est-il un peu _trop_ clair, dit Dupin.

--Oh! bont du ciel! qui a jamais ou parler d'une ide pareille.

--Un peu _trop_ vident.

--Ha! ha!--ha! ha!--oh! oh! criait notre hte, qui se divertissait
profondment. Oh! Dupin, vous me ferez mourir de joie, voyez-vous.

--Et enfin, demandai-je, quelle est la chose en question?

--Mais, je vous la dirai, rpliqua le prfet, en lchant une longue,
solide et contemplative bouffe de fume et s'tablissant dans son
fauteuil. Je vous la dirai en peu de mots. Mais, avant de commencer,
laissez-moi vous avertir que c'est une affaire qui demande le plus grand
secret, et que je perdrais trs-probablement le poste que j'occupe, si
l'on savait que je l'ai confie  qui que ce soit.

--Commencez, dis-je.

--Ou ne commencez pas, dit Dupin.

--C'est bien; je commence. J'ai t inform personnellement, et en
trs-haut lieu, qu'un certain document de la plus grande importance
avait t soustrait dans les appartements royaux. On sait quel est
l'individu qui l'a vol; cela est hors de doute; on l'a vu s'en emparer.
On sait aussi que ce document est toujours en sa possession.

--Comment sait-on cela? demanda Dupin.

--Cela est clairement dduit de la nature du document et de la
non-apparition de certains rsultats qui surgiraient immdiatement s'il
sortait des mains du voleur; en d'autres termes, s'il tait employ en
vue du but que celui-ci doit videmment se proposer.

--Veuillez tre un peu plus clair, dis-je.

--Eh bien, j'irai jusqu' vous dire que ce papier confre  son
dtenteur un certain pouvoir dans un certain lieu o ce pouvoir est
d'une valeur inapprciable.--Le prfet raffolait du _cant_ diplomatique.

--Je continue  ne rien comprendre, dit Dupin.

--Rien, vraiment? Allons! Ce document, rvl  un troisime personnage,
dont je tairai le nom, mettrait en question l'honneur d'une personne du
plus haut rang; et voil ce qui donne au dtenteur du document un
ascendant sur l'illustre personne dont l'honneur et la scurit sont
ainsi mis en pril.

--Mais cet ascendant, interrompis-je, dpend de ceci: le voleur sait-il
que la personne vole connat son voleur? Qui oserait...?

--Le voleur, dit G..., c'est D..., qui ose tout ce qui est indigne d'un
homme, aussi bien que ce qui est digne de lui. Le procd du vol a t
aussi ingnieux que hardi. Le document en question, une lettre, pour
tre franc, a t reu par la personne vole pendant qu'elle tait seule
dans le boudoir royal. Pendant qu'elle le lisait, elle fut soudainement
interrompue par l'entre de l'illustre personnage  qui elle dsirait
particulirement le cacher. Aprs avoir essay en vain de le jeter
rapidement dans un tiroir, elle fut oblige de le dposer tout ouvert
sur une table. La lettre, toutefois, tait retourne, la suscription en
dessus, et, le contenu tant ainsi cach, elle n'attira pas l'attention.
Sur ces entrefaites arriva le ministre D... Son oeil de lynx peroit
immdiatement le papier, reconnat l'criture de la suscription,
remarque l'embarras de la personne  qui elle tait adresse, et pntre
son secret.

Aprs avoir trait quelques affaires, expdies tambour battant,  sa
manire habituelle, il tire de sa poche une lettre  peu prs semblable
 la lettre en question, l'ouvre, fait semblant de la lire, et la place
juste  ct de l'autre. Il se remet  causer, pendant un quart d'heure
environ, des affaires publiques.  la longue, il prend cong, et met la
main sur la lettre  laquelle il n'a aucun droit. La personne vole le
vit, mais, naturellement, n'osa pas attirer l'attention sur ce fait, en
prsence du troisime personnage qui tait  son ct. Le ministre
dcampa, laissant sur la table sa propre lettre, une lettre sans
importance.

--Ainsi, dit Dupin en se tournant  moiti vers moi, voil prcisment
le cas demand pour rendre l'ascendant complet: le voleur sait que la
personne vole connat son voleur.

--Oui, rpliqua le prfet, et, depuis quelques mois, il a t largement
us, dans un but politique, de l'empire conquis par ce stratagme, et
jusqu' un point fort dangereux. La personne vole est de jour en jour
plus convaincue de la ncessit de retirer sa lettre. Mais,
naturellement, cela ne peut pas se faire ouvertement. Enfin, pousse au
dsespoir, elle m'a charg de la commission.

--Il n'tait pas possible, je suppose, dit Dupin dans une aurole de
fume, de choisir ou mme d'imaginer un agent plus sagace.

--Vous me flattez, rpliqua le prfet; mais il est bien possible qu'on
ait conu de moi quelque opinion de ce genre.

--Il est clair, dis-je, comme vous l'avez remarqu, que la lettre est
toujours entre les mains du ministre; puisque c'est le fait de la
possession et non l'usage de la lettre qui cre l'ascendant. Avec
l'usage, l'ascendant s'vanouit.

--C'est vrai, dit G..., et c'est d'aprs cette conviction que j'ai
march. Mon premier soin a t de faire une recherche minutieuse 
l'htel du ministre; et, l, mon principal embarras fut de chercher 
son insu. Par-dessus tout, j'tais en garde contre le danger qu'il y
aurait eu  lui donner un motif de souponner notre dessein.

--Mais, dis-je, vous tes tout  fait  votre affaire, dans ces espces
d'investigations. La police parisienne a pratiqu la chose plus d'une
fois.

--Oh! sans doute;--et c'est pourquoi j'avais bonne esprance. Les
habitudes du ministre me donnaient d'ailleurs un grand avantage. Il est
souvent absent de chez lui toute la nuit. Ses domestiques ne sont pas
nombreux. Ils couchent  une certaine distance de l'appartement de leur
matre, et, comme ils sont Napolitains avant tout, ils mettent de la
bonne volont  se laisser enivrer. J'ai, comme vous savez, des clefs
avec lesquelles je puis ouvrir toutes les chambres et tous les cabinets
de Paris. Pendant trois mois, il ne s'est pas pass une nuit, dont je
n'aie employ la plus grande partie  fouiller, en personne, l'htel
D... Mon honneur y est intress, et, pour vous confier un grand secret,
la rcompense est norme. Aussi je n'ai abandonn les recherches que
lorsque j'ai t pleinement convaincu que le voleur tait encore plus
fin que moi. Je crois que j'ai scrut tous les coins et recoins de la
maison dans lesquels il tait possible de cacher un papier.

--Mais ne serait-il pas possible, insinuai-je, que, bien que la lettre
ft au pouvoir du ministre,--elle y est indubitablement,--il l'et
cache ailleurs que dans sa propre maison?

--Cela n'est gure possible, dit Dupin. La situation particulire,
actuelle, des affaires de la cour, spcialement la nature de l'intrigue
dans laquelle D... a pntr, comme on sait, font de l'efficacit
immdiate du document,--de la possibilit de le produire  la
minute,--un point d'une importance presque gale  sa possession.

--La possibilit de le produire? dis-je.

--Ou, si vous aimez mieux, de l'annihiler, dit Dupin.

--C'est vrai, remarquai-je. Le papier est donc videmment dans l'htel.
Quant au cas o il serait sur la personne mme du ministre, nous le
considrons comme tout  fait hors de question.

--Absolument, dit le prfet. Je l'ai fait arrter deux fois par de faux
voleurs, et sa personne a t scrupuleusement fouille sous mes propres
yeux.

--Vous auriez pu vous pargner cette peine, dit Dupin.--D... n'est pas
absolument fou, je prsume, et ds lors il a d prvoir ces guets-apens
comme choses naturelles.

--Pas _absolument_ fou, c'est vrai, dit G...,--toutefois, c'est un
pote, ce qui, je crois, n'en est pas fort loign.

--C'est vrai, dit Dupin, aprs avoir longuement et pensivement pouss la
fume de sa pipe d'cume, bien que je me sois rendu moi-mme coupable de
certaine rapsodie.

--Voyons, dis-je, racontez-nous les dtails prcis de votre recherche.

--Le fait est que nous avons pris notre temps, et que nous avons cherch
_partout_. J'ai une vieille exprience de ces sortes d'affaires. Nous
avons entrepris la maison de chambre en chambre; nous avons consacr 
chacune les nuits de toute une semaine. Nous avons d'abord examin les
meubles de chaque appartement. Nous avons ouvert tous les tiroirs
possibles; et je prsume que vous n'ignorez pas que, pour un agent de
police bien dress, un tiroir secret est une chose qui n'existe pas.
Tout homme qui, dans une perquisition de cette nature, permet  un
tiroir secret de lui chapper est une brute. La besogne est si facile!
Il y a dans chaque pice une certaine quantit de volumes et de surfaces
dont on peut se rendre compte. Nous avons pour cela des rgles exactes.
La cinquime partie d'une ligne ne peut pas nous chapper.

Aprs les chambres, nous avons pris les siges. Les coussins ont t
sonds avec ces longues et fines aiguilles que vous m'avez vu employer.
Nous avons enlev les dessus des tables.

--Et pourquoi?

--Quelquefois le dessus d'une table ou de toute autre pice
d'ameublement analogue est enlev par une personne qui dsire cacher
quelque chose; elle creuse le pied de la table; l'objet est dpos dans
la cavit, et le dessus replac. On se sert de la mme manire des
montants d'un lit.

--Mais ne pourrait-on pas deviner la cavit par l'auscultation?
demandai-je.

--Pas le moins du monde, si, en dposant l'objet, on a eu soin de
l'entourer d'une bourre de coton suffisante. D'ailleurs, dans notre cas,
nous tions obligs de procder sans bruit.

--Mais vous n'avez pas pu dfaire,--vous n'avez pas pu dmonter toutes
les pices d'ameublement dans lesquelles on aurait pu cacher un dpt de
la faon dont vous parlez. Une lettre peut tre roule en une spirale
trs-mince, ressemblant beaucoup par sa forme et son volume  une grosse
aiguille  tricoter, et tre ainsi insre dans un bton de chaise, par
exemple. Avez-vous dmont toutes les chaises?

--Non, certainement, mais nous avons fait mieux, nous avons examin les
btons de toutes les chaises de l'htel, et mme les jointures de toutes
les pices de l'ameublement,  l'aide d'un puissant microscope. S'il y
avait eu la moindre trace d'un dsordre rcent, nous l'aurions
infailliblement dcouvert  l'instant. Un seul grain de poussire cause
par la vrille, par exemple, nous aurait saut aux yeux comme une pomme.
La moindre altration dans la colle,--un simple billement dans les
jointures aurait suffi pour nous rvler la cachette.

--Je prsume que vous avez examin les glaces entre la glace et le
planchiage, et que vous avez fouill les lits et les courtines des
lits, aussi bien que les rideaux et les tapis.

--Naturellement; et quand nous emes absolument pass en revue tous les
articles de ce genre, nous avons examin la maison elle-mme. Nous avons
divis la totalit de sa surface en compartiments, que nous avons
numrots, pour tre srs de n'en omettre aucun; nous avons fait de
chaque pouce carr l'objet d'un nouvel examen au microscope, et nous y
avons compris les deux maisons adjacentes.

--Les deux maisons adjacentes! m'criai-je; vous avez d vous donner
bien du mal.

--Oui, ma foi! mais la rcompense offerte est norme.

--Dans les maisons, comprenez-vous le sol?

--Le sol est partout pav de briques. Comparativement, cela ne nous a
pas donn grand mal. Nous avons examin la mousse entre les briques,
elle tait intacte.

--Vous avez sans doute visit les papiers de D..., et les livres de la
bibliothque?

--Certainement; nous avons ouvert chaque paquet et chaque article; nous
n'avons pas seulement ouvert les livres, mais nous les avons parcourus
feuillet par feuillet, ne nous contentant pas de les secouer simplement
comme font plusieurs de nos officiers de police. Nous avons aussi mesur
l'paisseur de chaque reliure avec la plus exacte minutie, et nous avons
appliqu  chacune la curiosit jalouse du microscope. Si l'on avait
rcemment insr quelque chose dans une des reliures, il et t
absolument impossible que le fait chappt  notre observation. Cinq ou
six volumes qui sortaient des mains du relieur ont t soigneusement
sonds longitudinalement avec les aiguilles.

--Vous avez explor les parquets, sous les tapis?

--Sans doute. Nous avons enlev chaque tapis, et nous avons examin les
planches au microscope.

--Et les papiers des murs?

--Aussi.

--Vous avez visit les caves?

--Nous avons visit les caves.

--Ainsi, dis-je, vous avez fait fausse route, et la lettre n'est pas
dans l'htel, comme vous le supposiez.

--Je crains que vous n'ayez raison, dit le prfet. Et vous maintenant,
Dupin, que me conseillez-vous de faire?

--Faire une perquisition complte.

--C'est absolument inutile! rpliqua G... Aussi sr que je vis, la
lettre n'est pas dans l'htel!

--Je n'ai pas de meilleur conseil  vous donner, dit Dupin. Vous avez,
sans doute, un signalement exact de la lettre?

--Oh! oui! Et ici, le prfet, tirant un agenda, se mit  nous lire 
haute voix une description minutieuse du document perdu, de son aspect
intrieur, et spcialement de l'extrieur. Peu de temps aprs avoir fini
la lecture de cette description, cet excellent homme prit cong de nous,
plus accabl et l'esprit plus compltement dcourag que je ne l'avais
vu jusqu'alors. Environ un mois aprs, il nous fit une seconde visite,
et nous trouva occups  peu prs de la mme faon. Il prit une pipe et
un sige, et causa de choses et d'autres.  la longue, je lui dis:

--Eh bien, mais, G..., et votre lettre vole? Je prsume qu' la fin,
vous vous tes rsign  comprendre que ce n'est pas une petite besogne
que d'enfoncer le ministre?

--Que le diable l'emporte!--J'ai pourtant recommenc cette perquisition,
comme Dupin me l'avait conseill; mais, comme je m'en doutais, 'a t
peine perdue.

--De combien est la rcompense offerte? vous nous avez dit... demanda
Dupin.

--Mais... elle est trs-forte... une rcompense vraiment magnifique,--je
ne veux pas vous dire au juste combien; mais une chose que je vous
dirai, c'est que je m'engagerais bien  payer de ma bourse cinquante
mille francs  celui qui pourrait me trouver cette lettre. Le fait est
que la chose devient de jour en jour plus urgente, et la rcompense a
t double rcemment. Mais, en vrit, on la triplerait, que je ne
pourrais faire mon devoir mieux que je l'ai fait.

--Mais... oui..., dit Dupin en tranant ses paroles au milieu des
bouffes de sa pipe, je crois... rellement, G..., que vous n'avez pas
fait... tout votre possible... vous n'tes pas all au fond de la
question. Vous pourriez faire... un peu plus, je pense du moins, hein?

--Comment? dans quel sens?

--Mais... (une bouffe de fume) vous pourriez... (bouffe sur
bouffe)--prendre conseil en cette matire, hein?--(Trois bouffes de
fume.)--Vous rappelez-vous l'histoire qu'on raconte d'Abernethy?[8]

--Non! au diable votre Abernethy!

--Assurment! au diable, si cela vous amuse!--Or donc, une fois, un
certain riche, fort avare, conut le dessein de soutirer  Abernethy une
consultation mdicale. Dans ce but, il entama avec lui, au milieu d'une
socit, une conversation ordinaire,  travers laquelle il insinua au
mdecin son propre cas, comme celui d'un individu imaginaire.

--Nous supposerons, dit l'avare, que les symptmes sont tels et tels;
maintenant, docteur, que lui conseilleriez-vous de prendre?

--Que prendre? dit Abernethy, mais prendre conseil  coup sr.

--Mais, dit le prfet, un peu dcontenanc, je suis tout dispos 
prendre conseil, et  payer pour cela. Je donnerais _vraiment_ cinquante
mille francs  quiconque me tirerait d'affaire.

--Dans ce cas, rpliqua Dupin, ouvrant un tiroir et en tirant un livre
de mandats, vous pouvez aussi bien me faire un bon pour la somme
susdite. Quand vous l'aurez sign, je vous remettrai votre lettre.

Je fus stupfi. Quant au prfet, il semblait absolument foudroy.
Pendant quelques minutes, il resta muet et immobile, regardant mon ami,
la bouche bante, avec un air incrdule et des yeux qui semblaient lui
sortir de la tte; enfin, il parut revenir un peu  lui, il saisit une
plume, et, aprs quelques hsitations, le regard bahi et vide, il
remplit et signa un bon de cinquante mille francs, et le tendit  Dupin
par-dessus la table. Ce dernier l'examina soigneusement et le serra dans
son portefeuille; puis, ouvrant un pupitre, il en tira une lettre et la
donna au prfet. Notre fonctionnaire l'agrippa dans une parfaite agonie
de joie, l'ouvrit d'une main tremblante, jeta un coup d'oeil sur son
contenu, puis, attrapant prcipitamment la porte, se rua sans plus de
crmonie hors de la chambre et de la maison, sans avoir prononc une
syllabe depuis le moment o Dupin l'avait pri de remplir le mandat.

Quand il fut parti, mon ami entra dans quelques explications.

--La police parisienne, dit-il, est excessivement habile dans son
mtier. Ses agents sont persvrants, ingnieux, russ, et possdent 
fond toutes les connaissances que requirent spcialement leurs
fonctions. Aussi, quand G... nous dtaillait son mode de perquisition
dans l'htel D..., j'avais une entire confiance dans ses talents, et
j'tais sr qu'il avait fait une investigation pleinement suffisante,
dans le cercle de sa spcialit.

--Dans le cercle de sa spcialit? dis-je.

--Oui, dit Dupin; les mesures adoptes n'taient pas seulement les
meilleures dans l'espce, elles furent aussi pousses  une absolue
perfection. Si la lettre avait t cache dans le rayon de leur
investigation, ces gaillards l'auraient trouve, cela ne fait pas pour
moi l'ombre d'un doute.

Je me contentai de rire; mais Dupin semblait avoir dit cela fort
srieusement.

--Donc, les mesures, continua-t-il, taient bonnes dans l'espce et
admirablement excutes; elles avaient pour dfaut d'tre inapplicables
au cas et  l'homme en question. Il y a tout un ordre de moyens
singulirement ingnieux qui sont pour le prfet une sorte de lit de
Procuste, sur lequel il adapte et garrotte tous ses plans. Mais il erre
sans cesse par trop de profondeur ou par trop de superficialit pour le
cas en question, et plus d'un colier raisonnerait mieux que lui.

J'ai connu un enfant de huit ans, dont l'infaillibilit au jeu de pair
ou impair faisait l'admiration universelle. Ce jeu est simple, on y joue
avec des billes. L'un des joueurs tient dans sa main un certain nombre
de ses billes, et demande  l'autre: Pair ou non? Si celui-ci devine
juste, il gagne une bille; s'il se trompe, il en perd une. L'enfant dont
je parle gagnait toutes les billes de l'cole. Naturellement, il avait
un mode de divination, lequel consistait dans la simple observation et
dans l'apprciation de la finesse de ses adversaires. Supposons que son
adversaire soit un parfait nigaud et, levant sa main ferme, lui
demande: Pair ou impair? Notre colier rpond: Impair! et il a
perdu. Mais,  la seconde preuve, il gagne, car il se dit en lui-mme:
Le niais avait mis pair la premire fois, et toute sa ruse ne va qu'
lui faire mettre impair  la seconde; je dirai donc: Impair! Il dit:
Impair, et il gagne.

Maintenant, avec un adversaire un peu moins simple, il aurait raisonn
ainsi: Ce garon voit que, dans le premier cas, j'ai dit Impair, et,
dans le second, il se proposera,--c'est la premire ide qui se
prsentera  lui,--une simple variation de pair  impair comme a fait le
premier bta; mais une seconde rflexion lui dira que c'est l un
changement trop simple, et finalement il se dcidera  mettre pair comme
la premire fois.--Je dirai donc: Pair! Il dit Pair et gagne.
Maintenant, ce mode de raisonnement de notre colier, que ses camarades
appellent la chance,--en dernire analyse, qu'est-ce que c'est?

--C'est simplement, dis-je, une identification de l'intellect de notre
raisonnement avec celui de son adversaire.

--C'est cela mme, dit Dupin; et, quand je demandai  ce petit garon
par quel moyen il effectuait cette parfaite identification qui faisait
tout son succs, il me fit la rponse suivante:

--Quand je veux savoir jusqu' quel point quelqu'un est circonspect ou
stupide, jusqu' quel point il est bon ou mchant, ou quelles sont
actuellement ses penses je compose mon visage d'aprs le sien, aussi
exactement que possible, et j'attends alors pour savoir quels pensers ou
quels sentiments natront dans mon esprit ou dans mon coeur, comme pour
s'appareiller et correspondre avec ma physionomie.

Cette rponse de l'colier enfonce de beaucoup toute la profondeur
sophistique attribue  La Rochefoucauld,  La Bruyre,  Machiavel et 
Campanella.

--Et l'identification de l'intellect du raisonneur avec celui de son
adversaire dpend, si je vous comprends bien, de l'exactitude avec
laquelle l'intellect de l'adversaire est apprci.

--Pour la valeur pratique, c'est en effet la condition, rpliqua Dupin,
et, si le prfet et toute sa bande se sont tromps si souvent, c'est,
d'abord, faute de cette identification, en second lieu, par une
apprciation inexacte, ou plutt par la non-apprciation de
l'intelligence avec laquelle ils se mesurent. Ils ne voient que leurs
propres ides ingnieuses; et, quand ils cherchent quelque chose de
cach, ils ne pensent qu'aux moyens dont ils se seraient servis pour le
cacher. Ils ont fortement raison en cela que leur propre ingniosit est
une reprsentation fidle de celle de la foule; mais, quand il se trouve
un malfaiteur particulier dont la finesse diffre, en espce, de la
leur, ce malfaiteur, naturellement, les _roule_.

Cela ne manque jamais quand son astuce est au-dessus de la leur, et
cela arrive trs-frquemment mme quand elle est au-dessous. Ils ne
varient pas leur systme d'investigation; tout au plus, quand ils sont
incits par quelque cas insolite,--par quelque rcompense
extraordinaire,--ils exagrent et poussent  outrance leurs vieilles
routines; mais ils ne changent rien  leurs principes.

Dans le cas de D..., par exemple, qu'a-t-on fait pour changer le
systme d'opration? Qu'est-ce que c'est que toutes ces perforations,
ces fouilles, ces sondes, cet examen au microscope, cette division des
surfaces en pouces carrs numrots?--Qu'est-ce que tout cela, si ce
n'est pas l'exagration, dans son application, d'un des principes ou de
plusieurs principes d'investigation, qui sont bass sur un ordre d'ides
relatif  l'ingniosit humaine, et dont le prfet a pris l'habitude
dans la longue routine de ses fonctions?

Ne voyez-vous pas qu'il considre comme chose dmontre que tous les
hommes qui veulent cacher une lettre se servent,--si ce n'est
prcisment d'un trou fait  la vrille dans le pied d'une chaise,--au
moins de quelque trou, de quelque coin tout  fait singulier dont ils
ont puis l'invention dans le mme registre d'ides que le trou fait
avec une vrille?

Et ne voyez-vous pas aussi que des cachettes aussi originales ne sont
employes que dans des occasions ordinaires et ne sont adoptes que par
des intelligences ordinaires; car, dans tous les cas d'objets cachs,
cette manire ambitieuse et torture de cacher l'objet est, dans le
principe, prsumable et prsume; ainsi, la dcouverte ne dpend
nullement de la perspicacit, mais simplement du soin, de la patience et
de la rsolution des chercheurs. Mais, quand le cas est important, ou,
ce qui revient au mme aux yeux de la police, quand la rcompense est
considrable, on voit toutes ces belles qualits chouer
infailliblement. Vous comprenez maintenant ce que je voulais dire en
affirmant que, si la lettre vole avait t cache dans le rayon de la
perquisition de notre prfet,--en d'autres termes, si le principe
inspirateur de la cachette avait t compris dans les principes du
prfet,--il l'et infailliblement dcouverte. Cependant, ce
fonctionnaire a t compltement mystifi; et la cause premire,
originelle, de sa dfaite, gt dans la supposition que le ministre est
un fou, parce qu'il s'est fait une rputation de pote. Tous les fous
sont potes,--c'est la manire de voir du prfet,--et il n'est coupable
que d'une fausse distribution du terme moyen, en infrant de l que tous
les potes sont fous.

--Mais est-ce vraiment le pote? demandai-je. Je sais qu'ils sont deux
frres, et ils se sont fait tous deux une rputation dans les lettres.
Le ministre, je crois, a crit un livre fort remarquable sur le calcul
diffrentiel et intgral. Il est le mathmaticien, et non pas le pote.

--Vous vous trompez; je le connais fort bien; il est pote et
mathmaticien. Comme pote et mathmaticien, il a d raisonner juste;
comme simple mathmaticien, il n'aurait pas raisonn du tout, et se
serait ainsi mis  la merci du prfet.

--Une pareille opinion, dis-je, est faite pour m'tonner; elle est
dmentie par la voix du monde entier. Vous n'avez pas l'intention de
mettre  nant l'ide mrie par plusieurs sicles. La raison
mathmatique est depuis longtemps regarde comme la raison _par
excellence_.

--_Il y a  parier_, rpliqua Dupin, en citant Chamfort, _que toute ide
politique, toute convention reue est une sottise, car elle a convenu au
plus grand nombre_. Les mathmaticiens,--je vous accorde cela,--ont fait
de leur mieux pour propager l'erreur populaire dont vous parlez, et qui,
bien qu'elle ait t propage comme vrit, n'en est pas moins une
parfaite erreur. Par exemple, ils nous ont, avec un art digne d'une
meilleure cause, accoutums  appliquer le terme analyse aux oprations
algbriques. Les Franais sont les premiers coupables de cette tricherie
scientifique; mais, si l'on reconnat que les termes de la langue ont
une relle importance,--si les mots tirent leur valeur de leur
application,--oh! alors, je concde qu'_analyse_ traduit _algbre_  peu
prs comme en latin _ambitus_ signifie _ambition_; _religio_,
_religion_; ou _homines honesti_, la classe des gens honorables.

--Je vois, dis-je, que vous allez vous faire une querelle avec un bon
nombre d'algbristes de Paris;--mais continuez.

--Je conteste la validit, et consquemment les rsultats d'une raison
cultive par tout procd spcial autre que la logique abstraite. Je
conteste particulirement le raisonnement tir de l'tude des
mathmatiques. Les mathmatiques sont la science des formes et des
qualits; le raisonnement mathmatique n'est autre que la simple logique
applique  la forme et  la quantit. La grande erreur consiste 
supposer que les vrits qu'on nomme _purement_ algbriques sont des
vrits abstraites ou gnrales. Et cette erreur est si norme, que je
suis merveill de l'unanimit avec laquelle elle est accueillie. Les
axiomes mathmatiques ne sont pas des axiomes d'une vrit gnrale. Ce
qui est vrai d'un rapport de forme ou de quantit est souvent une grosse
erreur relativement  la morale, par exemple. Dans cette dernire
science, il est trs-communment faux que la somme des fractions soit
gale au tout. De mme en chimie, l'axiome a tort. Dans l'apprciation
d'une force motrice, il a galement tort; car deux moteurs, chacun tant
d'une puissance donne, n'ont pas ncessairement, quand ils sont
associs, une puissance gale  la somme de leurs puissances prises
sparment. Il y a une foule d'autres vrits mathmatiques qui ne sont
des vrits que dans des limites de _rapport_. Mais le mathmaticien
argumente incorrigiblement d'aprs ses _vrits finies_, comme si elles
taient d'une application gnrale et absolue,--valeur que d'ailleurs le
monde leur attribue. Bryant, dans sa trs-remarquable _Mythologie_,
mentionne une source analogue d'erreurs, quand il dit que, bien que
personne ne croie aux fables du paganisme, cependant nous nous oublions
nous-mmes sans cesse au point d'en tirer des dductions, comme si elles
taient des ralits vivantes. Il y a d'ailleurs chez nos algbristes,
qui sont eux-mmes des paens, de certaines fables paennes auxquelles
on ajoute foi, et dont on a tir des consquences, non pas tant par une
absence de mmoire que par un incomprhensible trouble du cerveau. Bref,
je n'ai jamais rencontr de pur mathmaticien en qui on pt avoir
confiance en dehors de ses racines et de ses quations; je n'en ai pas
connu un seul qui ne tnt pas clandestinement pour article de foi que
_x2+px_ est absolument et inconditionnellement gal  _q_. Dites  l'un
de ces messieurs, en matire d'exprience, si cela vous amuse, que vous
croyez  la possibilit de cas o _x2+px_ ne serait pas absolument gal
 _q_; et, quand vous lui aurez fait comprendre ce que vous voulez dire,
mettez-vous hors de sa porte et le plus lestement possible; car, sans
aucun doute, il essayera de vous assommer.

Je veux dire, continua Dupin, pendant que je me contentais de rire de
ses dernires observations, que, si le ministre n'avait t qu'un
mathmaticien, le prfet n'aurait pas t dans la ncessit de me
souscrire ce billet. Je le connaissais pour un mathmaticien et un
pote, et j'avais pris mes mesures en raison de sa capacit, et en
tenant compte des circonstances o il se trouvait plac. Je savais que
c'tait un homme de cour et un intrigant dtermin. Je rflchis qu'un
pareil homme devait indubitablement tre au courant des pratiques de la
police. videmment, il devait avoir prvu--et l'vnement l'a
prouv--les guets-apens qui lui ont t prpars. Je me dis qu'il avait
prvu les perquisitions secrtes dans son htel. Ces frquentes absences
nocturnes que notre bon prfet avait salues comme des adjuvants
positifs de son futur succs, je les regardais simplement comme des
ruses pour faciliter les libres recherches de la police et lui persuader
plus facilement que la lettre n'tait pas dans l'htel. Je sentais aussi
que toute la srie d'ides relatives aux principes invariables de
l'action policire dans le cas de perquisition,--ides que je vous
expliquerai tout  l'heure, non sans quelque peine,--je sentais, dis-je,
que toute cette srie d'ides avait d ncessairement se drouler dans
l'esprit du ministre.

Cela devait imprativement le conduire  ddaigner toutes les cachettes
vulgaires. Cet homme-l ne pouvait tre assez faible pour ne pas deviner
que la cachette la plus complique, la plus profonde de son htel,
serait aussi peu secrte qu'une antichambre ou une armoire pour les
yeux, les sondes, les vrilles et les microscopes du prfet. Enfin je
voyais qu'il avait d viser ncessairement  la simplicit, s'il n'y
avait pas t induit par un got naturel. Vous vous rappelez sans doute
avec quels clats de rire le prfet accueillit l'ide que j'exprimai
dans notre premire entrevue,  savoir que si le mystre l'embarrassait
si fort, c'tait peut-tre en raison de son absolue simplicit.

--Oui, dis-je, je me rappelle parfaitement son hilarit. Je croyais
vraiment qu'il allait tomber dans des attaques de nerfs.

--Le monde matriel, continua Dupin, est plein d'analogies exactes avec
l'immatriel, et c'est ce qui donne une couleur de vrit  ce dogme de
rhtorique, qu'une mtaphore ou une comparaison peut fortifier un
argument aussi bien qu'embellir une description.

Le principe de la force d'inertie, par exemple, semble identique dans
les deux natures, physique et mtaphysique; un gros corps est plus
difficilement mis en mouvement qu'un petit, et sa quantit de mouvement
est en proportion de cette difficult; voil qui est aussi positif que
cette proposition analogue: les intellects d'une vaste capacit, qui
sont en mme temps plus imptueux, plus constants et plus accidents
dans leur mouvement que ceux d'un degr infrieur, sont ceux qui se
meuvent le moins aisment, et qui sont les plus embarrasss d'hsitation
quand ils se mettent en marche. Autre exemple: avez-vous jamais remarqu
quelles sont les enseignes de boutique qui attirent le plus l'attention?

--Je n'ai jamais song  cela, dis-je.

--Il existe, reprit Dupin, un jeu de divination, qu'on joue avec une
carte gographique. Un des joueurs prie quelqu'un de deviner un mot
donn, un nom de ville, de rivire, d'tat ou d'empire, enfin un mot
quelconque compris dans l'tendue bigarre et embrouille de la carte.
Une personne novice dans le jeu cherche en gnral  embarrasser ses
adversaires en leur donnant  deviner des noms crits en caractres
imperceptibles; mais les adeptes du jeu choisissent des mots en gros
caractres qui s'tendent d'un bout de la carte  l'autre. Ces mots-l,
comme les enseignes et les affiches  lettres normes, chappent 
l'observateur par le fait mme de leur excessive vidence; et, ici,
l'oubli matriel est prcisment analogue  l'inattention morale d'un
esprit qui laisse chapper les considrations trop palpables, videntes
jusqu' la banalit et l'importunit. Mais c'est l un cas,  ce qu'il
semble, un peu au-dessus ou au-dessous de l'intelligence du prfet. Il
n'a jamais cru probable ou possible que le ministre et dpos sa lettre
juste sous le nez du monde entier, comme pour mieux empcher un individu
quelconque de l'apercevoir.

Mais plus je rflchissais  l'audacieux, au distinctif et brillant
esprit de D...,-- ce fait qu'il avait d toujours avoir le document
sous la main, pour en faire immdiatement usage, si besoin tait,--et 
cet autre fait que, d'aprs la dmonstration dcisive fournie par le
prfet, ce document n'tait pas cach dans les limites d'une
perquisition ordinaire et en rgle,--plus je me sentais convaincu que le
ministre, pour cacher sa lettre, avait eu recours  l'expdient le plus
ingnieux du monde, le plus large, qui tait de ne pas mme essayer de
la cacher.

Pntr de ces ides, j'ajustai sur mes yeux une paire de lunettes
vertes, et je me prsentai un beau matin, comme par hasard,  l'htel du
ministre. Je trouve D... chez lui, billant, flnant, musant, et se
prtendant accabl d'un suprme ennui. D... est peut-tre l'homme le
plus rellement nergique qui soit aujourd'hui, mais c'est seulement
quand il est sr de n'tre vu de personne.

Pour n'tre pas en reste avec lui, je me plaignais de la faiblesse de
mes yeux et de la ncessit de porter des lunettes. Mais, derrire ces
lunettes, j'inspectais soigneusement et minutieusement tout
l'appartement, en faisant semblant d'tre tout  la conversation de mon
hte.

Je donnai une attention spciale  un vaste bureau auprs duquel il
tait assis, et sur lequel gisaient ple-mle des lettres diverses et
d'autres papiers, avec un ou deux instruments de musique et quelques
livres. Aprs un long examen, fait  loisir, je n'y vis rien qui pt
exciter particulirement mes soupons.

 la longue, mes yeux, en faisant le tour de la chambre, tombrent sur
un misrable porte-cartes, orn de clinquant, et suspendu par un ruban
bleu crasseux  un petit bouton de cuivre au-dessus du manteau de la
chemine. Ce porte-cartes, qui avait trois ou quatre compartiments,
contenait cinq ou six cartes de visite et une lettre unique. Cette
dernire tait fortement salie et chiffonne. Elle tait presque
dchire en deux par le milieu, comme si on avait eu d'abord l'intention
de la dchirer entirement, ainsi qu'on fait d'un objet sans valeur;
mais on avait vraisemblablement chang d'ide. Elle portait un large
sceau noir avec le chiffre de D... trs en vidence, et tait adresse
au ministre lui-mme. La suscription tait d'une criture de femme
trs-fine. On l'avait jete ngligemment, et mme,  ce qu'il semblait,
assez ddaigneusement dans l'un des compartiments suprieurs du
porte-cartes.

 peine eus-je jet un coup d'oeil sur cette lettre, que je conclus que
c'tait celle dont j'tais en qute. videmment elle tait, par son
aspect, absolument diffrente de celle dont le prfet nous avait lu une
description si minutieuse. Ici, le sceau tait large et noir avec le
chiffre de D...; dans l'autre, il tait petit et rouge, avec les armes
ducales de la famille S... Ici, la suscription tait d'une criture
menue et fminine; dans l'autre, l'adresse, portant le nom d'une
personne royale, tait d'une criture hardie, dcide et caractrise;
les deux lettres ne se ressemblaient qu'en un point, la dimension. Mais
le caractre excessif de ces diffrences, fondamentales en somme, la
salet, l'tat dplorable du papier, frip et dchir, qui
contredisaient les vritables habitudes de D..., si mthodique, et qui
dnonaient l'intention de drouter un indiscret en lui offrant toutes
les apparences d'un document sans valeur,--tout cela, en y ajoutant la
situation imprudente du document mis en plein sous les yeux de tous les
visiteurs et concordant ainsi exactement avec mes conclusions
antrieures,--tout cela, dis-je, tait fait pour corroborer dcidment
les soupons de quelqu'un venu avec le parti pris du soupon.

Je prolongeai ma visite aussi longtemps que possible, et tout en
soutenant une discussion trs-vive avec le ministre sur un point que je
savais tre pour lui d'un intrt toujours nouveau, je gardais
invariablement mon attention braque sur la lettre. Tout en faisant cet
examen, je rflchissais sur son aspect extrieur et sur la manire dont
elle tait arrange dans le porte-cartes, et  la longue je tombai sur
une dcouverte qui mit  nant le lger doute qui pouvait me rester
encore. En analysant les bords du papier, je remarquai qu'ils taient
plus raills que nature. Ils prsentaient l'aspect cass d'un papier
dur, qui, ayant t pli et foul par le couteau  papier, a t repli
dans le sens inverse, mais dans les mmes plis qui constituaient sa
forme premire. Cette dcouverte me suffisait. Il tait clair pour moi
que la lettre avait t retourne comme un gant, replie et recachete.
Je souhaitai le bonjour au ministre, et je pris soudainement cong de
lui, en oubliant une tabatire en or sur son bureau.

Le matin suivant, je vins pour chercher ma tabatire, et nous reprmes
trs-vivement la conversation de la veille. Mais, pendant que la
discussion s'engageait, une dtonation trs-forte, comme un coup de
pistolet, se fit entendre sous les fentres de l'htel, et fut suivie
des cris et des vocifrations d'une foule pouvante. D... se prcipita
vers une fentre, l'ouvrit, et regarda dans la rue. En mme temps,
j'allai droit au porte-cartes, je pris la lettre, je la mis dans ma
poche, et je la remplaai par une autre, une espce de _fac-simil_
(quant  l'extrieur) que j'avais soigneusement prpar chez moi,--en
contrefaisant le chiffre de D...  l'aide d'un sceau de mie de pain.

Le tumulte de la rue avait t caus par le caprice insens d'un homme
arm d'un fusil. Il avait dcharg son arme au milieu d'une foule de
femmes et d'enfants. Mais comme elle n'tait pas charge  balle, on
prit ce drle pour un lunatique ou un ivrogne, et on lui permit de
continuer son chemin. Quand il fut parti, D... se retira de la fentre,
o je l'avais suivi immdiatement aprs m'tre assur de la prcieuse
lettre. Peu d'instants aprs, je lui dis adieu. Le prtendu fou tait un
homme pay par moi.

--Mais quel tait votre but, demandai-je  mon ami, en remplaant la
lettre par une contrefaon? N'et-il pas t plus simple, ds votre
premire visite, de vous en emparer, sans autres prcautions, et de vous
en aller?

--D..., rpliqua Dupin, est capable de tout, et, de plus, c'est un homme
solide. D'ailleurs, il a dans son htel des serviteurs  sa dvotion. Si
j'avais fait l'extravagante tentative dont vous parlez, je ne serais pas
sorti vivant de chez lui. Le bon peuple de Paris n'aurait plus entendu
parler de moi. Mais,  part ces considrations, j'avais un but
particulier. Vous connaissez mes sympathies politiques. Dans cette
affaire, j'agis comme partisan de la dame en question.

Voil dix-huit mois que le ministre la tient en son pouvoir. C'est elle
maintenant qui le tient, puisqu'il ignore que la lettre n'est plus chez
lui, et qu'il va vouloir procder  son chantage habituel. Il va donc
infailliblement oprer lui-mme et du premier coup sa ruine politique.
Sa chute ne sera pas moins prcipite que ridicule. On parle fort
lestement du _facilis descensus Averni_; mais en matire d'escalades, on
peut dire ce que la Catalani disait du chant: il est plus facile de
monter que de descendre. Dans le cas prsent, je n'ai aucune sympathie,
pas mme de piti pour celui qui va descendre. D..., c'est le vrai
_monstrum horrendum_,--un homme de gnie sans principes. Je vous avoue,
cependant, que je ne serais pas fch de connatre le caractre exact de
ses penses, quand, mis au dfi par celle que le prfet appelle une
certaine personne, il sera rduit  ouvrir la lettre que j'ai laisse
pour lui dans son porte-cartes.

--Comment! est-ce que vous y avez mis quelque chose de particulier?

--Eh mais! il ne m'a pas sembl tout  fait convenable de laisser
l'intrieur en blanc,--cela aurait eu l'air d'une insulte. Une fois, 
Vienne, D... m'a jou un vilain tour, et je lui dis d'un ton tout  fait
gai que je m'en souviendrais. Aussi, comme je savais qu'il prouverait
une certaine curiosit relativement  la personne par qui il se trouvait
jou, je pensai que ce serait vraiment dommage de ne pas lui laisser un
indice quelconque. Il connat fort bien mon criture, et j'ai copi tout
au beau milieu de la page blanche ces mots:

    _............... Un dessein si funeste,_
    _S'il n'est digne d'Atre, est digne de Thyeste._

Vous trouverez cela dans _l'Atre_ de Crbillon.




LE SCARABE D'OR

Oh! oh! qu'est-ce que cela? Ce garon a une folie dans les jambes? Il a
t mordu par la tarentule.
 (Tout de travers.)


Il y a quelques annes, je me liai intimement avec un M. William
Legrand. Il tait d'une ancienne famille protestante, et jadis il avait
t riche; mais une srie de malheurs l'avait rduit  la misre. Pour
viter l'humiliation de ses dsastres, il quitta la Nouvelle-Orlans, la
ville de ses aeux, et tablit sa demeure dans l'le de Sullivan, prs
Charleston, dans la Caroline du Sud.

Cette le est des plus singulires. Elle n'est gure compose que de
sable de mer et a environ trois milles de long. En largeur, elle n'a
jamais plus d'un quart de mille. Elle est spare du continent par une
crique  peine visible, qui filtre  travers une masse de roseaux et de
vase, rendez-vous habituel des poules d'eau. La vgtation, comme on
peut le supposer, est pauvre, ou, pour ainsi dire, naine. On n'y trouve
pas d'arbres d'une certaine dimension. Vers l'extrmit occidentale, 
l'endroit o s'lvent le fort Moultrie et quelques misrables btisses
de bois habites pendant l't par les gens qui fuient les poussires et
les fivres de Charleston, on rencontre, il est vrai, le palmier nain
stigre; mais toute l'le,  l'exception de ce point occidental et d'un
espace triste et blanchtre qui borde la mer, est couverte d'paisses
broussailles de myrte odorifrant, si estim par les horticulteurs
anglais. L'arbuste y monte souvent  une hauteur de quinze ou vingt
pieds; il y forme un taillis presque impntrable et charge l'atmosphre
de ses parfums.

Au plus profond de ce taillis, non loin de l'extrmit orientale de
l'le, c'est--dire de la plus loigne, Legrand s'tait bti lui-mme
une petite hutte, qu'il occupait quand, pour la premire fois et par
hasard, je fis sa connaissance. Cette connaissance mrit bien vite en
amiti,--car il y avait, certes, dans le cher reclus, de quoi exciter
l'intrt et l'estime. Je vis qu'il avait reu une forte ducation,
heureusement servie par des facults spirituelles peu communes, mais
qu'il tait infect de misanthropie et sujet  de malheureuses
alternatives d'enthousiasme et de mlancolie. Bien qu'il et chez lui
beaucoup de livres, il s'en servait rarement. Ses principaux amusements
consistaient  chasser et  pcher, ou  flner sur la plage et 
travers les myrtes, en qute de coquillages et d'chantillons
entomologiques;--sa collection aurait pu faire envie  un Swammerdam[9].
Dans ces excursions, il tait ordinairement accompagn par un vieux
ngre nomm Jupiter, qui avait t affranchi avant les revers de la
famille, mais qu'on n'avait pu dcider, ni par menaces ni par promesses,
 abandonner son jeune _massa Will_; il considrait comme son droit de
le suivre partout. Il n'est pas improbable que les parents de Legrand,
jugeant que celui-ci avait la tte un peu drange, se soient appliqus
 confirmer Jupiter dans son obstination, dans le but de mettre une
espce de gardien et de surveillant auprs du fugitif.

Sous la latitude de l'le de Sullivan, les hivers sont rarement
rigoureux, et c'est un vnement quand, au dclin de l'anne, le feu
devient indispensable. Cependant, vers le milieu d'octobre 18.., il y
eut une journe d'un froid remarquable. Juste avant le coucher du
soleil, je me frayais un chemin  travers les taillis vers la hutte de
mon ami, que je n'avais pas vu depuis quelques semaines; je demeurais
alors  Charleston,  une distance de neuf milles de l'le, et les
facilits pour aller et revenir taient bien moins grandes
qu'aujourd'hui. En arrivant  la hutte, je frappai selon mon habitude,
et, ne recevant pas de rponse, je cherchai la clef o je savais qu'elle
tait cache, j'ouvris la porte et j'entrai. Un beau feu flambait dans
le foyer. C'tait une surprise, et,  coup sr, une des plus agrables.
Je me dbarrassai de mon paletot,--je tranai un fauteuil auprs des
bches ptillantes, et j'attendis patiemment l'arrive de mes htes.

Peu aprs la tombe de la nuit, ils arrivrent et me firent un accueil
tout  fait cordial. Jupiter, tout en riant d'une oreille  l'autre, se
donnait du mouvement et prparait quelques poules d'eau pour le souper.
Legrand tait dans une de ses _crises_ d'enthousiasme;--car de quel
autre nom appeler cela? Il avait trouv un bivalve[10] inconnu, formant
un genre nouveau, et, mieux encore, il avait chass et attrap, avec
l'assistance de Jupiter, un scarabe qu'il croyait tout  fait nouveau
et sur lequel il dsirait avoir mon opinion le lendemain matin.

--Et pourquoi pas ce soir? demandai-je en me frottant les mains devant
la flamme, et envoyant mentalement au diable toute la race des
scarabes.

--Ah! si j'avais seulement su que vous tiez ici, dit Legrand; mais il y
a si longtemps que je ne vous ai vu! Et comment pouvais-je deviner que
vous me rendriez visite justement cette nuit? En revenant au logis, j'ai
rencontr le lieutenant G..., du fort, et trs-tourdiment je lui ai
prt le scarabe; de sorte qu'il vous sera impossible de le voir avant
demain matin. Restez ici cette nuit, et j'enverrai Jupiter le chercher
au lever du soleil. C'est bien la plus ravissante chose de la cration!

--Quoi? le lever du soleil?

--Eh non! que diable!--le scarabe. Il est d'une brillante couleur
d'or,--gros  peu prs comme une grosse noix, avec deux taches d'un noir
de jais  une extrmit du dos, et une troisime, un peu plus allonge,
 l'autre. Les antennes sont...

--Il n'y a pas du tout d'tain sur lui[11], massa Will, je vous le
parie, interrompit Jupiter; le scarabe est un scarabe d'or, d'or
massif, d'un bout  l'autre, dedans et partout, except les ailes;--je
n'ai jamais vu de ma vie un scarabe  moiti aussi lourd.

--C'est bien, mettons que vous ayez raison, Jup, rpliqua Legrand un peu
plus vivement,  ce qu'il me sembla, que ne le comportait la situation,
est-ce une raison pour laisser brler les poules? La couleur de
l'insecte,--et il se tourna vers moi,--suffirait en vrit  rendre
plausible l'ide de Jupiter. Vous n'avez jamais vu un clat mtallique
plus brillant que celui de ses lytres; mais vous ne pourrez en juger
que demain matin. En attendant, j'essayerai de vous donner une ide de
sa forme.

Tout en parlant, il s'assit  une petite table sur laquelle il y avait
une plume et de l'encre, mais pas de papier. Il chercha dans un tiroir,
mais n'en trouva pas.

--N'importe, dit-il  la fin, cela suffira.

Et il tira de la poche de son gilet quelque chose qui me fit l'effet
d'un morceau de vieux vlin fort sale, et il fit dessus une espce de
croquis  la plume. Pendant ce temps, j'avais gard ma place auprs du
feu, car j'avais toujours trs-froid. Quand son dessin fut achev, il me
le passa, sans se lever. Comme je le recevais de sa main, un fort
grognement se fit entendre, suivi d'un grattement  la porte. Jupiter
ouvrit, et un norme terre-neuve, appartenant  Legrand, se prcipita
dans la chambre, sauta sur mes paules et m'accabla de caresses; car je
m'tais fort occup de lui dans mes visites prcdentes. Quand il eut
fini ses gambades, je regardai le papier, et pour dire la vrit, je me
trouvai passablement intrigu par le dessin de mon ami.

--Oui! dis-je aprs l'avoir contempl quelques minutes, c'est l un
trange scarabe, je le confesse; il est nouveau pour moi; je n'ai
jamais rien vu d'approchant,  moins que ce ne soit un crne ou une tte
de mort,  quoi il ressemble plus qu'aucune autre chose qu'il m'ait
jamais t donn d'examiner.

--Une tte de mort! rpta Legrand. Ah! oui, il y a un peu de cela sur
le papier, je comprends. Les deux taches noires suprieures font les
yeux, et la plus longue, qui est plus bas, figure une bouche, n'est-ce
pas? D'ailleurs la forme gnrale est ovale...

--C'est peut-tre cela, dis-je; mais je crains, Legrand, que vous ne
soyez pas trs-artiste. J'attendrai que j'aie vu la bte elle-mme, pour
me faire une ide quelconque de sa physionomie.

--Fort bien! Je ne sais comment cela se fait, dit-il, un peu piqu, je
dessine assez joliment, ou du moins je le devrais,--car j'ai eu de bons
matres, et je me flatte de n'tre pas tout  fait une brute.

--Mais alors, mon cher camarade, dis-je, vous plaisantez; ceci est un
crne fort passable, je puis mme dire que c'est un crne parfait,
d'aprs toutes les ides reues relativement  cette partie de
l'ostologie, et votre scarabe serait le plus trange de tous les
scarabes du monde, s'il ressemblait  ceci. Nous pourrions tablir
l-dessus quelque petite superstition naissante. Je prsume que vous
nommerez votre insecte _scarabaeus caput hominis_[12] ou quelque chose
d'approchant; il y a dans les livres d'histoire naturelle beaucoup
d'appellations de ce genre.--Mais o sont les antennes dont vous
parliez?

--Les antennes! dit Legrand, qui s'chauffait inexplicablement; vous
devez voir les antennes, j'en suis sr. Je les ai faites aussi
distinctes qu'elles le sont dans l'original, et je prsume que cela est
bien suffisant.

-- la bonne heure, dis-je; mettons que vous les ayez faites; toujours
est-il vrai que je ne les vois pas.

Et je lui tendis le papier, sans ajouter aucune remarque, ne voulant pas
le pousser  bout; mais j'tais fort tonn de la tournure que l'affaire
avait prise; sa mauvaise humeur m'intriguait,--et, quant au croquis de
l'insecte, il n'y avait positivement pas d'antennes visibles, et
l'ensemble ressemblait,  s'y mprendre,  l'image ordinaire d'une tte
de mort.

Il reprit son papier d'un air maussade, et il tait au moment de le
froisser, sans doute pour le jeter dans le feu, quand, son regard tant
tomb par hasard sur le dessin, toute son attention y parut enchane.
En un instant, son visage devint d'un rouge intense, puis excessivement
ple. Pendant quelques minutes, sans bouger de sa place, il continua 
examiner minutieusement le dessin.  la longue, il se leva, prit une
chandelle sur la table, et alla s'asseoir sur un coffre,  l'autre
extrmit de la chambre. L, il recommena  examiner curieusement le
papier, le tournant dans tous les sens. Nanmoins, il ne dit rien, et sa
conduite me causait un tonnement extrme; mais je jugeai prudent de
n'exasprer par aucun commentaire sa mauvaise humeur croissante. Enfin,
il tira de la poche de son habit un portefeuille, y serra soigneusement
le papier, et dposa le tout dans un pupitre qu'il ferma  clef. Il
revint ds lors  des allures plus calmes, mais son premier enthousiasme
avait totalement disparu. Il avait l'air plutt concentr que boudeur. 
mesure que la soire s'avanait, il s'absorbait de plus en plus dans sa
rverie, et aucune de mes saillies ne put l'en arracher. Primitivement,
j'avais eu l'intention de passer la nuit dans la cabane, comme j'avais
dj fait plus d'une fois; mais, en voyant l'humeur de mon hte, je
jugeai plus convenable de prendre cong. Il ne fit aucun effort pour me
retenir; mais, quand je partis, il me serra la main avec une cordialit
encore plus vive que de coutume.

Un mois environ aprs cette aventure,--et durant cet intervalle je
n'avais pas entendu parler de Legrand,--je reus  Charleston une visite
de son serviteur Jupiter. Je n'avais jamais vu le bon vieux ngre si
compltement abattu, et je fus pris de la crainte qu'il ne ft arriv 
mon ami quelque srieux malheur.

--Eh bien, Jup, dis-je, quoi de neuf? Comment va ton matre?

--Dame! pour dire la vrit, massa, il ne va pas aussi bien qu'il
devrait.

--Pas bien! Vraiment je suis navr d'apprendre cela. Mais de quoi se
plaint-il?

--Ah! voil la question! Il ne se plaint jamais de rien, mais il est
tout de mme bien malade.

--Bien malade, Jupiter!--Eh! que ne disais-tu cela tout de suite? Est-il
au lit?

--Non, non, il n'est pas au lit! Il n'est bien nulle part;--voil
justement o le soulier me blesse;--j'ai l'esprit trs-inquiet au sujet
du pauvre massa Will.

--Jupiter, je voudrais bien comprendre quelque chose  tout ce que tu me
racontes l. Tu dis que ton matre est malade. Ne t'a-t-il pas dit de
quoi il souffre?

--Oh! massa, c'est bien inutile de se creuser la tte. Massa Will dit
qu'il n'a absolument rien;--mais, alors, pourquoi donc s'en va-t-il,
de et del, tout pensif, les regards sur son chemin, la tte basse,
les paules votes, et ple comme une oie? Et pourquoi donc fait-il
toujours et toujours des chiffres?

--Il fait quoi, Jupiter?

--Il fait des chiffres avec des signes sur une ardoise,--les signes les
plus bizarres que j'aie jamais vus. Je commence  avoir peur, tout de
mme. Il faut que j'aie toujours un oeil braqu sur lui, rien que sur
lui. L'autre jour, il m'a chapp avant le lever du soleil, et il a
dcamp pour toute la sainte journe. J'avais coup un bon bton exprs
pour lui administrer une correction de tous les diables quand il
reviendrait: mais je suis si bte, que je n'en ai pas eu le courage; il
a l'air si malheureux!

--Ah! vraiment!--Eh bien, aprs tout, je crois que tu as mieux fait
d'tre indulgent pour le pauvre garon. Il ne faut pas lui donner le
fouet, Jupiter;--il n'est peut-tre pas en tat de le supporter.--Mais
ne peux-tu pas te faire une ide de ce qui a occasionn cette maladie,
ou plutt ce changement de conduite? Lui est-il arriv quelque chose de
fcheux depuis que je vous ai vus?

--Non, massa, il n'est rien arriv de fcheux depuis lors,--mais _avant_
cela,--oui,--j'en ai peur,--c'tait le jour mme que vous tiez l-bas.

--Comment? que veux-tu dire?

--Eh! massa, je veux parler du scarabe, voil tout.

--Du quoi?

--Du scarabe...--Je suis sr que massa Will a t mordu quelque part 
la tte par ce scarabe d'or.

--Et quelle raison as-tu, Jupiter, pour faire une pareille supposition?

--Il a bien assez de pinces pour cela, massa, et une bouche aussi. Je
n'ai jamais vu un scarabe aussi endiabl;--il attrape et mord tout ce
qui l'approche. Massa Will l'avait d'abord attrap, mais il l'a bien
vite lch, je vous assure;--c'est alors, sans doute, qu'il a t mordu.
La mine de ce scarabe et sa bouche ne me plaisaient gure,
certes;--aussi je ne voulus pas le prendre avec mes doigts; mais je pris
un morceau de papier, et j'empoignai le scarabe dans le papier; je
l'enveloppai donc dans le papier, avec un petit morceau de papier dans
la bouche;--voil comment je m'y pris.

--Et tu penses donc que ton matre a t rellement mordu par le
scarabe, et que cette morsure l'a rendu malade?

--Je ne pense rien du tout,--je le sais[13]. Pourquoi donc rve-t-il
toujours d'or, si ce n'est parce qu'il a t mordu par le scarabe d'or?
J'en ai dj entendu parler, de ces scarabes d'or.

--Mais comment sais-tu qu'il rve d'or?

--Comment je le sais? parce qu'il en parle, mme en dormant;--voil
comment je le sais.

--Au fait, Jupiter, tu as peut-tre raison; mais  quelle bienheureuse
circonstance dois-je l'honneur de ta visite aujourd'hui?

--Que voulez-vous dire, massa?

--M'apportes-tu un message de M. Legrand?

--Non, massa, je vous apporte une lettre que voici.

Et Jupiter me tendit un papier o je lus:

Mon cher,

Pourquoi donc ne vous ai-je pas vu depuis si longtemps? J'espre que
vous n'avez pas t assez enfant pour vous formaliser d'une petite
brusquerie de ma part; mais non,--cela est par trop improbable.

Depuis que je vous ai vu, j'ai eu un grand sujet d'inquitude. J'ai
quelque chose  vous dire, mais  peine sais-je comment vous le dire.
Sais-je mme si je vous le dirai?

Je n'ai pas t tout  fait bien depuis quelques jours, et le pauvre
vieux Jupiter m'ennuie insupportablement par toutes ses bonnes
intentions et attentions. Le croiriez-vous? Il avait, l'autre jour,
prpar un gros bton  l'effet de me chtier, pour lui avoir chapp et
avoir pass la journe, seul, au milieu des collines, sur le continent.
Je crois vraiment que ma mauvaise mine m'a seule sauv de la bastonnade.

Je n'ai rien ajout  ma collection depuis que nous nous sommes vus.

Revenez avec Jupiter si vous le pouvez sans trop d'inconvnients.
_Venez, venez_. Je dsire vous voir ce soir pour affaire grave. Je vous
assure que c'est de _la plus haute importance_.

Votre tout dvou,

WILLIAM LEGRAND.

Il y avait dans le ton de cette lettre quelque chose qui me causa une
forte inquitude. Ce style diffrait absolument du style habituel de
Legrand.  quoi diable rvait-il? Quelle nouvelle lubie avait pris
possession de sa trop excitable cervelle? Quelle affaire de _si haute
importance_ pouvait-il avoir  accomplir? Le rapport de Jupiter ne
prsageait rien de bon; je tremblais que la pression continue de
l'infortune n'et,  la longue, singulirement drang la raison de mon
ami. Sans hsiter un instant, je me prparai donc  accompagner le
ngre.

En arrivant au quai, je remarquai une faux et trois bches, toutes
galement neuves, qui gisaient au fond du bateau dans lequel nous
allions nous embarquer.

--Qu'est-ce que tout cela signifie, Jupiter? demandai-je.

--a, c'est une faux, massa, et des bches.

--Je le vois bien; mais qu'est-ce que tout cela fait ici?

--Massa Will m'a dit d'acheter pour lui cette faux et ces bches  la
ville, et je les ai payes bien cher; cela nous cote un argent de tous
les diables.

--Mais au nom de tout ce qu'il y a de mystrieux, qu'est-ce que ton
massa Will a  faire de faux et de bches?

--Vous m'en demandez plus que je ne sais; lui-mme, massa, n'en sait pas
davantage; le diable m'emporte si je n'en suis pas convaincu. Mais tout
cela vient du scarabe.

Voyant que je ne pouvais tirer aucun claircissement de Jupiter dont
tout l'entendement paraissait absorb par le scarabe, je descendis dans
le bateau et je dployai la voile. Une belle et forte brise nous poussa
bien vite dans la petite anse au nord du fort Moultrie, et, aprs une
promenade de deux milles environ, nous arrivmes  la hutte. Il tait 
peu prs trois heures de l'aprs-midi. Legrand nous attendait avec une
vive impatience. Il me serra la main avec un empressement nerveux qui
m'alarma et renfora mes soupons naissants. Son visage tait d'une
pleur spectrale, et ses yeux, naturellement fort enfoncs, brillaient
d'un clat surnaturel. Aprs quelques questions relatives  sa sant, je
lui demandai, ne trouvant rien de mieux  dire, si le lieutenant G...
lui avait enfin rendu son scarabe.

--Oh! oui, rpliqua-t-il en rougissant beaucoup; je le lui ai repris le
lendemain matin. Pour rien au monde je ne me sparerais de ce scarabe.
Savez-vous bien que Jupiter a tout  fait raison  son gard?

--En quoi? demandai-je avec un triste pressentiment dans le coeur.

--En supposant que c'est un scarabe d'or vritable.

Il dit cela avec un srieux profond, qui me fit indiciblement mal.

--Ce scarabe est destin  faire ma fortune, continua-t-il avec un
sourire de triomphe,  me rintgrer dans mes possessions de famille.
Est-il donc tonnant que je le tienne en si haut prix? Puisque la
Fortune a jug bon de me l'octroyer, je n'ai qu' en user
convenablement, et j'arriverai jusqu' l'or dont il est l'indice.
Jupiter, apporte-le-moi.

--Quoi? le scarabe, massa? J'aime mieux n'avoir rien  dmler avec le
scarabe; vous saurez bien le prendre vous-mme.

L-dessus, Legrand se leva avec un air grave et imposant, et alla me
chercher l'insecte sous un globe de verre o il tait dpos. C'tait un
superbe scarabe, inconnu  cette poque aux naturalistes, et qui devait
avoir un grand prix au point de vue scientifique. Il portait  l'une des
extrmits du dos deux taches noires et rondes, et  l'autre une tache
de forme allonge. Les lytres taient excessivement durs et luisants et
avaient positivement l'aspect de l'or bruni. L'insecte tait
remarquablement lourd, et, tout bien considr, je ne pouvais pas trop
blmer Jupiter de son opinion; mais que Legrand s'entendt avec lui sur
ce sujet, voil ce qu'il m'tait impossible de comprendre, et, quand il
se serait agi de ma vie, je n'aurais pas trouv le mot de l'nigme.

--Je vous ai envoy chercher, dit-il d'un ton magnifique, quand j'eus
achev d'examiner l'insecte, je vous ai envoy chercher pour vous
demander conseil et assistance dans l'accomplissement des vues de la
Destine et du scarabe...

--Mon cher Legrand, m'criai-je en l'interrompant, vous n'tes
certainement pas bien, et vous feriez beaucoup mieux de prendre quelques
prcautions. Vous allez vous mettre au lit, et je resterai auprs de
vous quelques jours, jusqu' ce que vous soyez rtabli. Vous avez la
fivre, et...

--Ttez mon pouls, dit-il.

Je le ttai, et, pour dire la vrit, je ne trouvai pas le plus lger
symptme de fivre.

--Mais vous pourriez bien tre malade sans avoir la fivre.
Permettez-moi, pour cette fois seulement, de faire le mdecin avec vous.
Avant toute chose, allez vous mettre au lit. Ensuite...

--Vous vous trompez, interrompit-il; je suis aussi bien que je puis
esprer de l'tre dans l'tat d'excitation que j'endure. Si rellement
vous voulez me voir tout  fait bien, vous soulagerez cette excitation.

--Et que faut-il faire pour cela?

--C'est trs facile. Jupiter et moi, nous partons pour une expdition
dans les collines, sur le continent, et nous avons besoin de l'aide
d'une personne en qui nous puissions absolument nous fier. Vous tes
cette personne unique. Que notre entreprise choue ou russisse,
l'excitation que vous voyez en moi maintenant sera galement apaise.

--J'ai le vif dsir de vous servir en toute chose, rpliquai-je; mais
prtendez-vous dire que cet infernal scarabe ait quelque rapport avec
votre expdition dans les collines?

--Oui, certes.

--Alors, Legrand, il m'est impossible de cooprer  une entreprise aussi
parfaitement absurde.

--J'en suis fch,--trs-fch,--car il nous faudra tenter l'affaire 
nous seuls.

-- vous seuls! Ah! le malheureux est fou,  coup sr!--Mais voyons,
combien de temps durera votre absence?

--Probablement toute la nuit. Nous allons partir immdiatement, et, dans
tous les cas, nous serons de retour au lever du soleil.

--Et vous me promettez, sur votre honneur, que ce caprice pass, et
l'affaire du scarabe--bon Dieu!--vide  votre satisfaction, vous
rentrerez au logis, et que vous y suivrez exactement mes prescriptions,
comme celles de votre mdecin?

--Oui, je vous le promets; et maintenant partons, car nous n'avons pas
de temps  perdre.

J'accompagnai mon ami, le coeur gros.  quatre heures, nous nous mmes
en route, Legrand, Jupiter, le chien et moi. Jupiter prit la faux et les
bches; il insista pour s'en charger, plutt,  ce qu'il me parut, par
crainte de laisser un de ces instruments dans la main de son matre que
par excs de zle et de complaisance. Il tait d'ailleurs d'une humeur
de chien, et ces mots: _Damn scarabe_! furent les seuls qui lui
chapprent tout le long du voyage. J'avais, pour ma part, la charge de
deux lanternes sourdes; quant  Legrand, il s'tait content du
scarabe, qu'il portait attach au bout d'un morceau de ficelle, et
qu'il faisait tourner autour de lui, tout en marchant, avec des airs de
magicien. Quand j'observais ce symptme suprme de dmence dans mon
pauvre ami, je pouvais  peine retenir mes larmes. Je pensai toutefois
qu'il valait mieux pouser sa fantaisie, au moins pour le moment, ou
jusqu' ce que je pusse prendre quelques mesures nergiques avec chance
de succs. Cependant, j'essayais, mais fort inutilement, de le sonder
relativement au but de l'expdition. Il avait russi  me persuader de
l'accompagner, et semblait dsormais peu dispos  lier conversation sur
un sujet d'une si maigre importance.  toutes mes questions, il ne
daignait rpondre que par un Nous verrons bien!.

Nous traversmes dans un esquif la crique  la pointe de l'le, et,
grimpant sur les terrains montueux de la rive oppose, nous nous
dirigemes vers le nord-ouest,  travers un pays horriblement sauvage et
dsol, o il tait impossible de dcouvrir la trace d'un pied humain.
Legrand suivait sa route avec dcision, s'arrtant seulement de temps en
temps pour consulter certaines indications qu'il paraissait avoir
laisses lui-mme dans une occasion prcdente.

Nous marchmes ainsi deux heures environ, et le soleil tait au moment
de se coucher quand nous entrmes dans une rgion infiniment plus
sinistre que tout ce que nous avions vu jusqu'alors. C'tait une espce
de plateau au sommet d'une montagne affreusement escarpe, couverte de
bois de la base au sommet, et seme d'normes blocs de pierre qui
semblaient parpills ple-mle sur le sol et dont plusieurs se seraient
infailliblement prcipits dans les valles infrieures sans le secours
des arbres contre lesquels ils s'appuyaient. De profondes ravines
irradiaient dans diverses directions et donnaient  la scne un
caractre de solennit plus lugubre.

La plate-forme naturelle sur laquelle nous tions grimps tait si
profondment encombre de ronces, que nous vmes bien que, sans la faux,
il nous et t impossible de nous frayer un passage. Jupiter, d'aprs
les ordres de son matre, commena  nous claircir un chemin jusqu'au
pied d'un tulipier gigantesque qui se dressait, en compagnie de huit ou
dix chnes, sur la plate-forme, et les surpassait tous, ainsi que tous
les arbres que j'avais vus jusqu'alors, par la beaut de sa forme et de
son feuillage, par l'immense dveloppement de son branchage et par la
majest gnrale de son aspect. Quand nous emes atteint cet arbre,
Legrand se tourna vers Jupiter, et lui demanda s'il se croyait capable
d'y grimper. Le pauvre vieux parut lgrement tourdi par cette
question, et resta quelques instants sans rpondre. Cependant, il
s'approcha de l'norme tronc, en fit lentement le tour et l'examina avec
une attention minutieuse. Quand il eut achev son examen, il dit
simplement:

--Oui, massa; Jup n'a pas vu d'arbre o il ne puisse grimper.

--Alors, monte; allons, allons! et rondement! car il fera bientt trop
noir pour voir ce que nous faisons.

--Jusqu'o faut-il monter, massa? demanda Jupiter.

--Grimpe d'abord sur le tronc, et puis je te dirai quel chemin tu dois
suivre.--Ah! un instant!--prends ce scarabe avec toi.

--Le scarabe, massa Will!--le scarabe d'or! cria le ngre reculant de
frayeur; pourquoi donc faut-il que je porte avec moi ce scarabe sur
l'arbre? Que je sois damn si je le fais!

--Jup, si vous avez peur, vous, un grand ngre, un gros et fort ngre,
de toucher  un petit insecte mort et inoffensif, eh bien, vous pouvez
l'emporter avec cette ficelle;--mais, si vous ne l'emportez pas avec
vous d'une manire ou d'une autre, je serai dans la cruelle ncessit de
vous fendre la tte avec cette bche.

--Mon Dieu! qu'est-ce qu'il y a donc, massa? dit Jup, que la honte
rendait videmment plus complaisant; il faut toujours que vous cherchiez
noise  votre vieux ngre. C'est une farce, voil tout. Moi, avoir peur
du scarabe! je m'en soucie bien, du scarabe!

Et il prit avec prcaution l'extrme bout de la corde, et, maintenant
l'insecte aussi loin de sa personne que les circonstances le
permettaient, il se mit en devoir de grimper  l'arbre.

Dans sa jeunesse, le tulipier, ou _liriodendron tulipiferum_, le plus
magnifique des forestiers amricains, a un tronc singulirement lisse et
s'lve souvent  une grande hauteur, sans pousser de branches
latrales; mais quand il arrive  sa maturit, l'corce devient rugueuse
et ingale, et de petits rudiments de branches se manifestent en grand
nombre sur le tronc. Aussi l'escalade, dans le cas actuel, tait
beaucoup plus difficile en apparence qu'en ralit. Embrassant de son
mieux l'norme cylindre avec ses bras et ses genoux, empoignant avec les
mains quelques-unes des pousses, appuyant ses pieds nus sur les autres,
Jupiter, aprs avoir failli tomber une ou deux fois, se hissa  la
longue jusqu' la premire grande fourche, et sembla ds lors regarder
la besogne comme virtuellement accomplie. En effet, le risque principal
de l'entreprise avait disparu, bien que le brave ngre se trouvt 
soixante ou soixante-dix pieds du sol.

--De quel ct faut-il que j'aille maintenant, massa Will? demanda-t-il.

--Suis toujours la plus grosse branche, celle de ce ct, dit Legrand.

Le ngre lui obit promptement, et apparemment sans trop de peine; il
monta, monta toujours plus haut, de sorte qu' la fin sa personne
rampante et ramasse disparut dans l'paisseur du feuillage; il tait
tout  fait invisible. Alors, sa voix lointaine se fit entendre; il
criait:

--Jusqu'o faut-il monter encore?

-- quelle hauteur es-tu? demanda Legrand.

--Si haut, si haut, rpliqua le ngre, que je peux voir le ciel 
travers le sommet de l'arbre.

--Ne t'occupe pas du ciel, mais fais attention  ce que je te dis.
Regarde le tronc, et compte les branches au-dessus de toi, de ce ct.
Combien de branches as-tu passes?

--Une, deux, trois, quatre, cinq;--j'ai pass cinq grosses branches,
massa, de ce ct-ci.

--Alors monte encore d'une branche.

Au bout de quelques minutes, sa voix se fit entendre de nouveau. Il
annonait qu'il avait atteint la septime branche.

--Maintenant, Jup, cria Legrand, en proie  une agitation manifeste, il
faut que tu trouves le moyen de t'avancer sur cette branche aussi loin
que tu pourras. Si tu vois quelque chose de singulier, tu me le diras.

Ds lors, les quelques doutes que j'avais essay de conserver
relativement  la dmence de mon pauvre ami disparurent compltement. Je
ne pouvais plus ne pas le considrer comme frapp d'alination mentale,
et je commenai  m'inquiter srieusement des moyens de le ramener au
logis. Pendant que je mditais sur ce que j'avais de mieux  faire, la
voix de Jupiter se fit entendre de nouveau.

--J'ai bien peur de m'aventurer un peu loin sur cette branche;--c'est
une branche morte presque dans toute sa longueur.

--Tu dis bien que c'est une branche morte, Jupiter? cria Legrand d'une
voix tremblante d'motion.

--Oui, massa, morte comme un vieux clou de porte, c'est une affaire
faite,--elle est bien morte, tout  fait sans vie.

--Au nom du ciel, que faire? demanda Legrand, qui semblait en proie  un
vrai dsespoir.

--Que faire? dis-je, heureux de saisir l'occasion pour placer un mot
raisonnable: retourner au logis et nous aller coucher. Allons,
venez!--Soyez gentil, mon camarade.--Il se fait tard, et puis
souvenez-vous de votre promesse.

--Jupiter, criait-il, sans m'couter le moins du monde, m'entends-tu?

--Oui, massa Will, je vous entends parfaitement.

--Entame donc le bois avec ton couteau, et dis-moi si tu le trouves bien
pourri.

--Pourri, massa, assez pourri, rpliqua bientt le ngre, mais pas aussi
pourri qu'il pourrait l'tre. Je pourrais m'aventurer un peu plus sur la
branche, mais moi seul.

--Toi seul!--qu'est-ce que tu veux dire?

--Je veux parler du scarabe. Il est bien lourd, le scarabe. Si je le
lchais d'abord, la branche porterait bien, sans casser, le poids d'un
ngre tout seul.

--Infernal coquin! cria Legrand, qui avait l'air fort soulag, quelles
sottises me chantes-tu l? Si tu laisses tomber l'insecte, je te tords
le cou. Fais-y attention, Jupiter;--tu m'entends, n'est-ce pas?

--Oui, massa, ce n'est pas la peine de traiter comme a un pauvre ngre.

--Eh bien, coute-moi, maintenant! Si tu te hasardes sur la branche
aussi loin que tu pourras le faire sans danger et sans lcher le
scarabe, je te ferai cadeau d'un dollar d'argent aussitt que tu seras
descendu.

--J'y vais, massa Will,--m'y voil, rpliqua lestement le ngre, je suis
presque au bout.

--Au bout! cria Legrand, trs-radouci. Veux-tu dire que tu es au bout de
cette branche?

--Je suis bientt au bout, massa.--oh! oh! oh! Seigneur Dieu!
misricorde! qu'y a-t-il sur l'arbre?

--Eh bien, cria Legrand, au comble de la joie, qu'est-ce qu'il y a?

--Eh! ce n'est rien qu'un crne;--quelqu'un a laiss sa tte sur
l'arbre, et les corbeaux ont becquet toute la viande.

--Un crne, dis-tu?--Trs-bien!--Comment est-il attach  la
branche?--qu'est-ce qui le retient?

--Oh! il tient bien;--mais il faut voir.--Ah! c'est une drle de chose,
sur ma parole;--il y a un gros clou dans le crne, qui le retient 
l'arbre.

--Bien! maintenant, Jupiter, fais exactement ce que je vais te dire;--tu
m'entends?

--Oui, massa.

--Fais bien attention!--trouve l'oeil gauche du crne.

--Oh! oh! voil qui est drle! Il n'y a pas d'oeil gauche du tout.

--Maudite stupidit! Sais-tu distinguer ta main droite de ta main
gauche?

--Oui, je sais,--je sais tout cela; ma main gauche est celle avec
laquelle je fends le bois.

--Sans doute, tu es gaucher; et ton oeil gauche est du mme ct que ta
main gauche. Maintenant, je suppose, tu peux trouver l'oeil gauche du
crne, ou la place o tait l'oeil gauche. As-tu trouv?

Il y eut ici une longue pause. Enfin, le ngre demanda:

--L'oeil gauche du crne est aussi du mme ct que la main gauche du
crne?--Mais le crne n'a pas de mains du tout!--Cela ne fait rien! j'ai
trouv l'oeil gauche,--voil l'oeil gauche! Que faut-il faire,
maintenant?

--Laisse filer le scarabe  travers, aussi loin que la ficelle peut
aller; mais prends bien garde de lcher le bout de la corde.

--Voil qui est fait, massa Will; c'tait chose facile de faire passer
le scarabe par le trou;--tenez, voyez-le descendre.

Pendant tout ce dialogue, la personne de Jupiter tait reste invisible;
mais l'insecte qu'il laissait filer apparaissait maintenant au bout de
la ficelle, et brillait comme une boule d'or bruni aux derniers rayons
du soleil couchant, dont quelques-uns clairaient encore faiblement
l'minence o nous tions placs. Le scarabe en descendant mergeait
des branches, et, si Jupiter l'avait laiss tomber, il serait tomb 
nos pieds. Legrand prit immdiatement la faux et claircit un espace
circulaire de trois ou quatre yards de diamtre, juste au-dessous de
l'insecte, et, ayant achev cette besogne, ordonna  Jupiter de lcher
la corde et de descendre de l'arbre.

Avec un soin scrupuleux, mon ami enfona dans la terre une cheville, 
l'endroit prcis o le scarabe tait tomb, et tira de sa poche un
ruban  mesurer. Il l'attacha par un bout  l'endroit du tronc de
l'arbre qui tait le plus prs de la cheville, le droula jusqu' la
cheville et continua ainsi  le drouler dans la direction donne par
ces deux points,--la cheville et le tronc,--jusqu' la distance de
cinquante pieds. Pendant ce temps, Jupiter nettoyait les ronces avec la
faux. Au point ainsi trouv, il enfona une seconde cheville, qu'il prit
comme centre, et autour duquel il dcrivit grossirement un cercle de
quatre pieds de diamtre environ. Il s'empara alors d'une bche, en
donna une  Jupiter, une  moi, et nous pria de creuser aussi vivement
que possible.

Pour parler franchement, je n'avais jamais eu beaucoup de got pour un
pareil amusement, et, dans le cas prsent, je m'en serais bien
volontiers pass; car la nuit s'avanait, et je me sentais passablement
fatigu de l'exercice que j'avais dj pris; mais je ne voyais aucun
moyen de m'y soustraire, et je tremblais de troubler par un refus la
prodigieuse srnit de mon pauvre ami. Si j'avais pu compter sur l'aide
de Jupiter, je n'aurais pas hsit  ramener par la force notre fou chez
lui; mais je connaissais trop bien le caractre du vieux ngre pour
esprer son assistance, dans le cas d'une lutte personnelle avec son
matre et dans n'importe quelle circonstance. Je ne doutais pas que
Legrand n'et le cerveau infect de quelqu'une des innombrables
superstitions du Sud relatives aux trsors enfouis, et que cette
imagination n'et t confirme par la trouvaille du scarabe, ou
peut-tre mme par l'obstination de Jupiter  soutenir que c'tait un
scarabe d'or vritable. Un esprit tourn  la folie pouvait bien se
laisser entraner par de pareilles suggestions, surtout quand elles
s'accordaient avec ses ides favorites prconues; puis je me rappelais
le discours du pauvre garon relativement au scarabe, _indice de sa
fortune_. Par-dessus tout, j'tais cruellement tourment et embarrass;
mais enfin je rsolus de faire contre mauvaise fortune bon coeur et
bcher de bonne volont, pour convaincre mon visionnaire le plus tt
possible, par une dmonstration oculaire, de l'inanit de ses rveries.

Nous allummes les lanternes, et nous attaqumes notre besogne avec un
ensemble et un zle dignes d'une cause plus rationnelle; et, comme la
lumire tombait sur nos personnes et nos outils, je ne pus m'empcher de
songer que nous composions un groupe vraiment pittoresque, et que, si
quelque intimes tait tomb par hasard au milieu de nous, nous lui
serions apparus comme faisant une besogne bien trange et bien suspecte.

Nous creusmes ferme deux heures durant. Nous parlions peu. Notre
principal embarras tait caus par les aboiements du chien, qui prenait
un intrt excessif  nos travaux.  la longue, il devint tellement
turbulent, que nous craignmes qu'il ne donnt l'alarme  quelques
rdeurs du voisinage,--ou, plutt, c'tait la grande apprhension de
Legrand,--car, pour mon compte, je me serais rjoui de toute
interruption qui m'aurait permis de ramener mon vagabond  la maison. 
la fin, le vacarme fut touff, grce  Jupiter, qui, s'lanant hors du
trou avec un air furieusement dcid, musela la gueule de l'animal avec
une de ses bretelles et puis retourna  sa tche avec un petit rire de
triomphe trs-grave.

Les deux heures coules, nous avions atteint une profondeur de cinq
pieds, et aucun indice de trsor ne se montrait. Nous fmes une pause
gnrale, et je commenai  esprer que la farce touchait  sa fin.
Cependant Legrand, quoique videmment trs-dconcert, s'essuya le front
d'un air pensif et reprit sa bche. Notre trou occupait dj toute
l'tendue du cercle de quatre pieds de diamtre; nous entammes
lgrement cette limite, et nous creusmes encore de deux pieds. Rien
n'apparut. Mon chercheur d'or, dont j'avais srieusement piti, sauta
enfin du trou avec le plus affreux dsappointement crit sur le visage,
et se dcida, lentement et comme  regret,  reprendre son habit qu'il
avait t avant de se mettre  l'ouvrage. Pour moi, je me gardai bien de
faire aucune remarque. Jupiter,  un signal de son matre, commena 
rassembler les outils. Cela fait, et le chien tant dmusel, nous
reprmes notre chemin dans un profond silence.

Nous avions peut-tre fait une douzaine de pas, quand Legrand, poussant
un terrible juron, sauta sur Jupiter et l'empoigna au collet. Le ngre
stupfait ouvrit les yeux et la bouche dans toute leur ampleur, lcha
les bches et tomba sur les genoux.

--Sclrat! criait Legrand en faisant siffler les syllabes entre ses
dents, infernal noir! gredin de noir!--parle, te dis-je!--rponds-moi 
l'instant, et surtout ne prvarique pas!--Quel est, quel est ton oeil
gauche?

--Ah! misricorde, massa Will! n'est-ce pas l, pour sr, mon oeil
gauche? rugissait Jupiter pouvant, plaant sa main sur l'organe
_droit_ de la vision, et l'y maintenant avec l'opinitret du dsespoir,
comme s'il et craint que son matre ne voult le lui arracher.

--Je m'en doutais!--je le savais bien! hourra! vocifra Legrand, en
lchant le ngre et en excutant une srie de gambades et de cabrioles,
au grand tonnement de son domestique, qui, en se relevant, promenait,
sans mot dire, ses regards de son matre  moi et de moi  son matre.

--Allons, il nous faut retourner, dit celui-ci; la partie n'est pas
perdue.

Et il reprit son chemin vers le tulipier.

--Jupiter, dit-il quand nous fmes arrivs au pied de l'arbre, viens
ici! Le crne est-il clou  la branche avec la face tourne 
l'extrieur ou tourne contre la branche?

--La face est tourne  l'extrieur, massa, de sorte que les corbeaux
ont pu manger les yeux sans aucune peine.

--Bien. Alors, est-ce par cet oeil-ci ou par celui-l que tu as fait
couler le scarabe?

Et Legrand touchait alternativement les deux yeux de Jupiter.

--Par cet oeil-ci, massa,--par l'oeil gauche,--juste comme vous me
l'aviez dit.

Et c'tait encore son oeil droit qu'indiquait le pauvre ngre.

--Allons, allons! il nous faut recommencer.

Alors, mon ami, dans la folie duquel je voyais maintenant, ou croyais
voir certains indices de mthode, reporta la cheville qui marquait
l'endroit o le scarabe tait tomb,  trois pouces vers l'ouest de sa
premire position. talant de nouveau son cordeau du point le plus
rapproch du tronc jusqu' la cheville, comme il avait dj fait, et
continuant  l'tendre en ligne droite  une distance de cinquante
pieds, il marqua un nouveau point loign de plusieurs yards de
l'endroit o nous avions prcdemment creus.

Autour de ce nouveau centre, un cercle fut trac, un peu plus large que
le premier, et nous nous mmes derechef  jouer de la bche. J'tais
effroyablement fatigu; mais, sans me rendre compte de ce qui
occasionnait un changement dans ma pense, je ne sentais plus une aussi
grande aversion pour le labeur qui m'tait impos. Je m'y intressais
inexplicablement; je dirai plus, je me sentais excit. Peut-tre y
avait-il dans toute l'extravagante conduite de Legrand un certain air
dlibr, une certaine allure prophtique qui m'impressionnait moi-mme.
Je bchais ardemment et de temps  autre je me surprenais cherchant,
pour ainsi dire, des yeux, avec un sentiment qui ressemblait  de
l'attente, ce trsor imaginaire dont la vision avait affol mon
infortun camarade. Dans un de ces moments o ces rvasseries s'taient
plus singulirement empares de moi, et comme nous avions dj travaill
une heure et demie  peu prs, nous fmes de nouveau interrompus par les
violents hurlements du chien. Son inquitude, dans le premier cas,
n'tait videmment que le rsultat d'un caprice ou d'une gaiet folle;
mais, cette fois, elle prenait un ton plus violent et plus caractris.
Comme Jupiter s'efforait de nouveau de le museler, il fit une
rsistance furieuse, et, bondissant dans le trou, il se mit  gratter
frntiquement la terre avec ses griffes. En quelques secondes, il avait
dcouvert une masse d'ossements humains, formant deux squelettes
complets et mls de plusieurs boutons de mtal, avec quelque chose qui
nous parut tre de la vieille laine pourrie et miette. Un ou deux
coups de bche firent sauter la lame d'un grand couteau espagnol; nous
creusmes encore, et trois ou quatre pices de monnaie d'or et d'argent
apparurent parpilles.

 cette vue, Jupiter put  peine contenir sa joie, mais la physionomie
de son matre exprima un affreux dsappointement. Il nous supplia
toutefois de continuer nos efforts, et  peine avait-il fini de parler
que je trbuchai et tombai en avant; la pointe de ma botte s'tait
engage dans un gros anneau de fer qui gisait  moiti enseveli sous un
amas de terre frache.

Nous nous remmes au travail avec une ardeur nouvelle; jamais je n'ai
pass dix minutes dans une aussi vive exaltation. Durant cet intervalle,
nous dterrmes compltement un coffre de forme oblongue, qui,  en
juger par sa parfaite conservation et son tonnante duret, avait t
videmment soumis  quelque procd de minralisation,--peut-tre au
bichlorure de mercure. Ce coffre avait trois pieds et demi de long,
trois de large et deux et demi de profondeur. Il tait solidement
maintenu par des lames de fer forg, rives et formant tout autour une
espce de treillage. De chaque ct du coffre, prs du couvercle,
taient trois anneaux de fer, six en tout, au moyen desquels six
personnes pouvaient s'en emparer. Tous nos efforts runis ne russirent
qu' le dranger lgrement de son lit. Nous vmes tout de suite
l'impossibilit d'emporter un si norme poids. Par bonheur, le couvercle
n'tait retenu que par deux verrous que nous fmes glisser,--tremblants
et pantelants d'anxit. En un instant, un trsor d'une valeur
incalculable s'panouit, tincelant, devant nous. Les rayons des
lanternes tombaient dans la fosse, et faisaient jaillir d'un amas confus
d'or et de bijoux des clairs et des splendeurs qui nous claboussaient
positivement les yeux.

Je n'essayerai pas de dcrire les sentiments avec lesquels je
contemplais ce trsor. La stupfaction, comme on peut le supposer,
dominait tous les autres. Legrand paraissait puis par son excitation
mme, et ne pronona que quelques paroles. Quant  Jupiter, sa figure
devint aussi mortellement ple que cela est possible  une figure de
ngre. Il semblait stupfi, foudroy. Bientt il tomba sur ses genoux
dans la fosse, et plongeant ses bras nus dans l'or jusqu'au coude, il
les y laissa longtemps, comme s'il jouissait des volupts d'un bain.
Enfin, il s'cria avec un profond soupir, comme se parlant  lui-mme:

--Et tout cela vient du scarabe d'or? Le joli scarabe d'or! le pauvre
petit scarabe d'or que j'injuriais, que je calomniais! N'as-tu pas
honte de toi, vilain ngre?--hein, qu'as-tu  rpondre?

Il fallut que je rveillasse, pour ainsi dire, le matre et le valet, et
que je leur fisse comprendre qu'il y avait urgence  emporter le trsor.
Il se faisait tard, et il nous fallait dployer quelque activit, si
nous voulions que tout ft en sret chez nous avant le jour. Nous ne
savions quel parti prendre, et nous perdions beaucoup de temps en
dlibrations, tant nous avions les ides en dsordre. Finalement nous
allgemes le coffre en enlevant les deux tiers de son contenu, et nous
pmes enfin, mais non sans peine encore, l'arracher de son trou. Les
objets que nous en avions tirs furent dposs parmi les ronces, et
confis  la garde du chien,  qui Jupiter enjoignit strictement de ne
bouger sous aucun prtexte, et de ne pas mme ouvrir la bouche jusqu'
notre retour. Alors, nous nous mmes prcipitamment en route avec le
coffre, nous atteignmes la hutte sans accident, mais aprs une fatigue
effroyable et  une heure du matin. puiss comme nous l'tions, nous ne
pouvions immdiatement nous remettre  la besogne, c'et t dpasser
les forces de la nature. Nous nous reposmes jusqu' deux heures, puis
nous soupmes; enfin nous nous remmes en route pour les montagnes,
munis de trois gros sacs que nous trouvmes par bonheur dans la hutte.
Nous arrivmes un peu avant quatre heures  notre fosse, nous nous
partagemes aussi galement que possible le reste du butin, et, sans
nous donner la peine de combler le trou, nous nous remmes en marche
vers notre case, o nous dposmes pour la seconde fois nos prcieux
fardeaux, juste comme les premires bandes de l'aube apparaissaient 
l'est, au-dessus de la cime des arbres.

Nous tions absolument briss; mais la profonde excitation actuelle nous
refusa le repos. Aprs un sommeil inquiet de trois ou quatre heures,
nous nous levmes, comme si nous nous tions concerts, pour procder 
l'examen du trsor.

Le coffre avait t rempli jusqu'aux bords, et nous passmes toute la
journe et la plus grande partie de la nuit suivante  inventorier son
contenu. On n'y avait mis aucune espce d'ordre ni d'arrangement; tout y
avait t empil ple-mle. Quand nous emes fait soigneusement un
classement gnral, nous nous trouvmes en possession d'une fortune qui
dpassait tout ce que nous avions suppos. Il y avait en espces plus de
450 000 dollars,--en estimant la valeur des pices aussi rigoureusement
que possible d'aprs les tables de l'poque. Dans tout cela, pas une
parcelle d'argent. Tout tait en or de vieille date et d'une grande
varit: monnaies franaise, espagnole et allemande, quelques guines
anglaises, et quelques jetons dont nous n'avions jamais vu aucun modle.
Il y avait plusieurs pices de monnaie, trs-grandes et trs-lourdes,
mais si uses, qu'il nous fut impossible de dchiffrer les inscriptions.
Aucune monnaie amricaine. Quant  l'estimation des bijoux, ce fut une
affaire un peu plus difficile. Nous trouvmes des diamants, dont
quelques-uns trs beaux et d'une grosseur singulire,--en tout, cent
dix, dont pas un n'tait petit; dix-huit rubis d'un clat remarquable;
trois cent dix meraudes toutes trs-belles; vingt et un saphirs et une
opale. Toutes ces pierres avaient t arraches de leurs montures et
jetes ple-mle dans le coffre. Quant aux montures elles-mmes, dont
nous fmes une catgorie distincte de l'autre or, elles paraissaient
avoir t broyes  coups de marteau comme pour rendre toute
reconnaissance impossible. Outre tout cela, il y avait une norme
quantit d'ornements en or massif;--prs de deux cents bagues ou boucles
d'oreilles massives; de belles chanes, au nombre de trente, si j'ai
bonne mmoire; quatre-vingt-trois crucifix trs-grands et trs-lourds;
cinq encensoirs d'or d'un grand prix; un gigantesque bol  punch en or,
orn de feuilles de vigne et de figures de bacchantes largement
ciseles; deux poignes d'pes merveilleusement travailles, et une
foule d'autres articles plus petits et dont j'ai perdu le souvenir. Le
poids de toutes ces valeurs dpassait trois cent cinquante livres; et
dans cette estimation j'ai omis cent quatre-vingt dix-sept montres d'or
superbes, dont trois valaient chacune cinq cents dollars. Plusieurs
taient trs-vieilles, et sans aucune valeur comme pices d'horlogerie,
les mouvements ayant plus ou moins souffert de l'action corrosive de la
terre; mais toutes taient magnifiquement ornes de pierreries, et les
botes taient d'un grand prix. Nous valumes cette nuit le contenu
total du coffre  un million et demi de dollars; et, lorsque plus tard
nous disposmes des bijoux et des pierreries,--aprs en avoir gard
quelques-uns pour notre usage personnel,--nous trouvmes que nous avions
singulirement sous-valu le trsor.

Lorsque nous emes enfin termin notre inventaire et que notre terrible
exaltation fut en grande partie apaise, Legrand, qui voyait que je
mourais d'impatience de possder la solution de cette prodigieuse
nigme, entra dans un dtail complet de toutes les circonstances qui s'y
rapportaient.

--Vous vous rappelez, dit-il, le soir o je vous fis passer la grossire
esquisse que j'avais faite du scarabe. Vous vous souvenez aussi que je
fus passablement choqu de votre insistance  me soutenir que mon dessin
ressemblait  une tte de mort. La premire fois que vous lchtes cette
assertion, je crus que vous plaisantiez; ensuite je me rappelai les
taches particulires sur le dos de l'insecte, et je reconnus en moi-mme
que votre remarque avait en somme quelque fondement. Toutefois, votre
ironie  l'endroit de mes facults graphiques m'irritait, car on me
regarde comme un artiste fort passable; aussi, quand vous me tendtes le
morceau de parchemin, j'tais au moment de le froisser avec humeur et de
le jeter dans le feu.

--Vous voulez parler du morceau de _papier_, dis-je.

--Non, cela avait toute l'apparence du papier, et, moi-mme, j'avais
d'abord suppos que c'en tait; mais, quand je voulus dessiner dessus,
je dcouvris tout de suite que c'tait un morceau de parchemin
trs-mince. Il tait fort sale, vous vous le rappelez. Au moment mme o
j'allais le chiffonner, mes yeux tombrent sur le dessin que vous aviez
regard, et vous pouvez concevoir quel fut mon tonnement quand
j'aperus l'image positive d'une tte de mort  l'endroit mme o
j'avais cru dessiner un scarabe. Pendant un moment, je me sentis trop
tourdi pour penser avec rectitude. Je savais que mon croquis diffrait
de ce nouveau dessin par tous ses dtails, bien qu'il y et une certaine
analogie dans le contour gnral. Je pris alors une chandelle, et,
m'asseyant  l'autre bout de la chambre, je procdai  une analyse plus
attentive du parchemin. En le retournant, je vis ma propre esquisse sur
le revers, juste comme je l'avais faite. Ma premire impression fut
simplement de la surprise; il y avait une analogie rellement
remarquable dans le contour, et c'tait une concidence singulire que
ce fait de l'image d'un crne, inconnue  moi, occupant l'autre ct du
parchemin immdiatement au-dessous de mon dessin du scarabe,--et d'un
crne qui ressemblait si exactement  mon dessin, non seulement par le
contour, mais aussi par la dimension. Je dis que la singularit de cette
concidence me stupfia positivement pour un instant. C'est l'effet
ordinaire de ces sortes de concidences. L'esprit s'efforce d'tablir un
rapport, une liaison de cause  effet,--et, se trouvant impuissant  y
russir, subit une espce de paralysie momentane. Mais, quand je revins
de cette stupeur, je sentis luire en moi par degrs une conviction qui
me frappa bien autrement encore que cette concidence. Je commenai  me
rappeler distinctement, positivement, qu'il n'y avait aucun dessin sur
le parchemin quand j'y fis mon croquis du scarabe. J'en acquis la
parfaite certitude; car je me souvins de l'avoir tourn et retourn en
cherchant l'endroit le plus propre. Si le crne avait t visible, je
l'aurais infailliblement remarqu. Il y avait rellement l un mystre
que je me sentais incapable de dbrouiller; mais, ds ce moment mme, il
me sembla voir prmaturment poindre une faible lueur dans les rgions
les plus profondes et les plus secrtes de mon entendement, une espce
de ver luisant intellectuel, une conception embryonnaire de la vrit,
dont notre aventure de l'autre nuit nous a fourni une si splendide
dmonstration. Je me levai dcidment, et serrant soigneusement le
parchemin, je renvoyai toute rflexion ultrieure jusqu'au moment o je
pourrais tre seul.

Quand vous ftes parti et quand Jupiter fut bien endormi, je me livrai
 une investigation un peu plus mthodique de la chose. Et d'abord je
voulus comprendre de quelle manire ce parchemin tait tomb dans mes
mains. L'endroit o nous dcouvrmes le scarabe tait sur la cte du
continent,  un mille environ  l'est de l'le, mais  une petite
distance au-dessus du niveau de la mare haute. Quand je m'en emparai,
il me mordit cruellement, et je le lchai. Jupiter, avec sa prudence
accoutume, avant de prendre l'insecte, qui s'tait envol de son ct,
chercha autour de lui une feuille ou quelque chose d'analogue, avec quoi
il pt s'en emparer. Ce fut en ce moment que ses yeux et les miens
tombrent sur le morceau de parchemin, que je pris alors pour du papier.
Il tait  moiti enfonc dans le sable, avec un coin en l'air. Prs de
l'endroit o nous le trouvmes, j'observai les restes d'une coque de
grande embarcation, autant du moins que j'en pus juger. Ces dbris de
naufrage taient l probablement depuis longtemps, car  peine
pouvait-on y trouver la physionomie d'une charpente de bateau.

Jupiter ramassa donc le parchemin, enveloppa l'insecte et me le donna.
Peu de temps aprs, nous reprmes le chemin de la hutte, et nous
rencontrmes le lieutenant G... Je lui montrai l'insecte, et il me pria
de lui permettre de l'emporter au fort. J'y consentis, et il le fourra
dans la poche de son gilet sans le parchemin qui lui servait
d'enveloppe, et que je tenais toujours  la main pendant qu'il examinait
le scarabe. Peut-tre eut-il peur que je ne changeasse d'avis, et
jugea-t-il prudent de s'assurer d'abord de sa prise; vous savez qu'il
est fou d'histoire naturelle et de tout ce qui s'y rattache. Il est
vident qu'alors, sans y penser, j'ai remis le parchemin dans ma poche.

Vous vous rappelez que, lorsque je m'assis  la table pour faire un
croquis du scarabe, je ne trouvai pas de papier  l'endroit o on le
met ordinairement. Je regardai dans le tiroir, il n'y en avait point. Je
cherchai dans mes poches, esprant trouver une vieille lettre, quand mes
doigts rencontrrent le parchemin. Je vous dtaille minutieusement toute
la srie de circonstances qui l'ont jet dans mes mains; car toutes ces
circonstances ont singulirement frapp mon esprit.

Sans aucun doute, vous me considrerez comme un rveur,--mais j'avais
dj tabli une espce de connexion. J'avais uni deux anneaux d'une
grande chane. Un bateau chou  la cte, et non loin de ce bateau un
parchemin,--_non pas un papier_,--portant l'image d'un crne. Vous allez
naturellement me demander o est le rapport? Je rpondrai que le crne
ou la tte de mort est l'emblme bien connu des pirates. Ils ont
toujours, dans tous leurs engagements, hiss le pavillon  tte de mort.

Je vous ai dit que c'tait un morceau de parchemin et non pas de
papier. Le parchemin est une chose durable, presque imprissable. On
confie rarement au parchemin des documents d'une minime importance,
puisqu'il rpond beaucoup moins bien que le papier aux besoins
ordinaires de l'criture et du dessin. Cette rflexion m'induisit 
penser qu'il devait y avoir dans la tte de mort quelque rapport,
quelque sens singulier. Je ne faillis pas non plus  remarquer la forme
du parchemin. Bien que l'un des coins et t dtruit par quelque
accident, on voyait bien que la forme primitive tait oblongue. C'tait
donc une de ces bandes qu'on choisit pour crire, pour consigner un
document important, une note qu'on veut conserver longtemps et
soigneusement.

--Mais, interrompis-je, vous dites que le crne n'tait pas sur le
parchemin quand vous y dessintes le scarabe. Comment donc pouvez-vous
tablir un rapport entre le bateau et le crne,--puisque ce dernier,
d'aprs votre propre aveu, a d tre dessin--Dieu sait comment ou par
qui!--postrieurement  votre dessin du scarabe?

--Ah! c'est l-dessus que roule tout le mystre; bien que j'aie eu
comparativement peu de peine  rsoudre ce point de l'nigme. Ma marche
tait sre, et ne pouvait me conduire qu' un seul rsultat. Je
raisonnais ainsi, par exemple: quand je dessinai mon scarabe, il n'y
avait pas trace de crne sur le parchemin; quand j'eus fini mon dessin,
je vous le fis passer, et je ne vous perdis pas de vue que vous ne me
l'eussiez rendu. Consquemment ce n'tait pas vous qui aviez dessin le
crne, et il n'y avait l aucune autre personne pour le faire. Il
n'avait donc pas t cr par l'action humaine; et cependant, il tait
l, sous mes yeux!

Arriv  ce point de mes rflexions, je m'appliquai  me rappeler et je
me rappelai en effet, et avec une parfaite exactitude, tous les
incidents survenus dans l'intervalle en question. La temprature tait
froide,--oh! l'heureux, le rare accident!--et un bon feu flambait dans
la chemine. J'tais suffisamment rchauff par l'exercice, et je
m'assis prs de la table. Vous, cependant, vous aviez tourn votre
chaise tout prs de la chemine. Juste au moment o je vous mis le
parchemin dans la main, et comme vous alliez l'examiner, Wolf, mon
terre-neuve, entra et vous sauta sur les paules. Vous le caressiez avec
la main gauche, et vous cherchiez  l'carter, en laissant tomber
nonchalamment votre main droite, celle qui tenait le parchemin, entre
vos genoux et tout prs du feu. Je crus un moment que la flamme allait
l'atteindre, et j'allais vous dire de prendre garde; mais avant que
j'eusse parl vous l'aviez retir, et vous vous tiez mis  l'examiner.
Quand j'eus bien considr toutes ces circonstances, je ne doutai pas un
instant que la chaleur n'et t l'agent qui avait fait apparatre sur
le parchemin le crne dont je voyais l'image. Vous savez bien qu'il y
a--il y en a eu de tout temps--des prparations chimiques, au moyen
desquelles on peut crire sur du papier ou sur du vlin des caractres
qui ne deviennent visibles que lorsqu'ils sont soumis  l'action du feu.
On emploie quelquefois le safre, digr dans l'eau rgale et dlay dans
quatre fois son poids d'eau; il en rsulte une teinte verte. Le rgule
de cobalt dissous dans l'esprit de nitre donne une couleur rouge. Ces
couleurs disparaissent plus ou moins longtemps aprs que la substance
sur laquelle on a crit s'est refroidie, mais reparaissent  volont par
application nouvelle de la chaleur.

J'examinai alors la tte de mort avec le plus grand soin. Les contours
extrieurs, c'est--dire les plus rapprochs du bord du vlin, taient
beaucoup plus distincts que les autres. videmment l'action du calorique
avait t imparfaite ou ingale. J'allumai immdiatement du feu, et je
soumis chaque partie du parchemin  une chaleur brlante. D'abord, cela
n'eut d'autre effet que de renforcer les lignes un peu ples du crne;
mais, en continuant l'exprience, je vis apparatre, dans un coin de la
bande, au coin diagonalement oppos  celui o tait trace la tte de
mort, une figure que je supposai d'abord tre celle d'une chvre. Mais
un examen plus attentif me convainquit qu'on avait voulu reprsenter un
chevreau.

--Ah! ah! dis-je, je n'ai certes pas le droit de me moquer de vous;--un
million et demi de dollars! c'est chose trop srieuse pour qu'on en
plaisante;--mais vous n'allez pas ajouter un troisime anneau  votre
chane; vous ne trouverez aucun rapport spcial entre vos pirates et une
chvre;--les pirates, vous le savez, n'ont rien  faire avec les
chvres.--Cela regarde les fermiers.

--Mais je viens de vous dire que l'image n'tait pas celle d'une chvre.

--Bon! va pour un chevreau; c'est presque la mme chose.

--Presque, mais pas tout  fait, dit Legrand.--Vous avez entendu parler
peut-tre d'un certain capitaine Kidd. Je considrai tout de suite la
figure de cet animal comme une espce de signature logogriphique ou
hiroglyphique (_kid_, chevreau). Je dis signature, parce que la place
qu'elle occupait sur le vlin suggrait naturellement cette ide. Quant
 la tte de mort place au coin diagonalement oppos, elle avait l'air
d'un sceau, d'une estampille. Mais je fus cruellement dconcert par
l'absence du reste,--du corps mme de mon document rv,--du texte de
mon contexte.

--Je prsume que vous espriez trouver une lettre entre le timbre et la
signature.

--Quelque chose comme cela. Le fait est que je me sentais comme
irrsistiblement pntr du pressentiment d'une immense bonne fortune
imminente. Pourquoi? Je ne saurais trop le dire. Aprs tout, peut-tre
tait-ce plutt un dsir qu'une croyance positive;--mais croiriez-vous
que le dire absurde de Jupiter, que le scarabe tait en or massif, a eu
une influence remarquable sur mon imagination? Et puis cette srie
d'accidents et de concidences tait vraiment si extraordinaire!
Avez-vous remarqu tout ce qu'il y a de fortuit l-dedans? Il a fallu
que tous ces vnements arrivassent le seul jour de toute l'anne o il
a pu faire assez froid pour ncessiter du feu; et, sans ce feu et sans
l'intervention du chien au moment prcis o il a paru, je n'aurais
jamais eu connaissance de la tte de mort et n'aurais jamais possd ce
trsor.

--Allez, allez, je suis sur des charbons.

--Eh bien, vous avez donc connaissance d'une foule d'histoires qui
courent, de mille rumeurs vagues relatives aux trsors enfouis quelque
part sur la cte de l'Atlantique, par Kidd et ses associs? En somme,
tous ces bruits devaient avoir quelque fondement. Et si ces bruits
duraient depuis si longtemps et avec tant de persistance, cela ne
pouvait, selon moi, tenir qu' un fait, c'est que le trsor enfoui tait
rest enfoui. Si Kidd avait cach son butin pendant un certain temps et
l'avait ensuite repris, ces rumeurs ne seraient pas sans doute venues
jusqu' nous sous leur forme actuelle et invariable. Remarquez que les
histoires en question roulent toujours sur des chercheurs et jamais sur
des trouveurs de trsors. Si le pirate avait repris son argent,
l'affaire en serait reste l. Il me semblait que quelque accident, par
exemple la perte de la note qui indiquait l'endroit prcis, avait d le
priver des moyens de le recouvrer. Je supposais que cet accident tait
arriv  la connaissance de ses compagnons, qui autrement n'auraient
jamais su qu'un trsor avait t enfoui, et qui, par leurs recherches
infructueuses, sans guide et sans notes positives, avaient donn
naissance  cette rumeur universelle et  ces lgendes aujourd'hui si
communes. Avez-vous jamais entendu parler d'un trsor important qu'on
aurait dterr sur la cte?

--Jamais.

--Or, il est notoire que Kidd avait accumul d'immenses richesses. Je
considrais donc comme chose sre que la terre les gardait encore; et
vous ne vous tonnerez pas quand je vous dirai que je sentais en moi une
esprance,--une esprance qui montait presque  la certitude;--c'est que
le parchemin, si singulirement trouv, contiendrait l'indication
disparue du lieu o avait t fait le dpt.

--Mais comment avez-vous fait?

--J'exposai de nouveau le vlin au feu, aprs avoir augment la chaleur;
mais rien ne parut. Je pensai que la couche de crasse pouvait bien tre
pour quelque chose dans cet insuccs; aussi je nettoyai soigneusement le
parchemin en versant de l'eau chaude dessus, puis je le plaai dans une
casserole de fer-blanc, le crne en dessous, et je posai la casserole
sur un rchaud de charbons allums. Au bout de quelques minutes, la
casserole tant parfaitement chauffe, je retirai la bande de vlin, et
je m'aperus, avec une joie inexprimable, qu'elle tait mouchete en
plusieurs endroits de signes qui ressemblaient  des chiffres rangs en
lignes. Je replaai la chose dans la casserole, et l'y laissai encore
une minute, et, quand je l'en retirai, elle tait juste comme vous allez
la voir.

Ici, Legrand, ayant de nouveau chauff le vlin, le soumit  mon examen.
Les caractres suivants apparaissaient en rouge, grossirement tracs
entre la tte de mort et le chevreau:

53+305))6*;4826)4.)4);806*;48+860))85;1(;:*8+83(88)5*+;46(;88*96*?;8)*
(;485);5*+2:*(;4956*2(5*--4)88*;4069285);)6+8)41(9;48081;8:81;48+85;4)
485+528806*81(9;48;(88;4(?34;48)4;161;:188;?;

--Mais, dis-je, en lui tendant la bande de vlin, je n'y vois pas plus
clair. Si tous les trsors de Golconde devaient tre pour moi le prix de
la solution de cette nigme, je serais parfaitement sr de ne pas les
gagner.

--Et cependant, dit Legrand, la solution n'est certainement pas aussi
difficile qu'on se l'imaginerait au premier coup d'oeil. Ces caractres,
comme chacun pourrait le deviner facilement, forment un chiffre,
c'est--dire qu'ils prsentent un sens; mais, d'aprs ce que nous savons
de Kidd, je ne devais pas le supposer capable de fabriquer un
chantillon de cryptographie bien abstruse. Je jugeai donc tout d'abord
que celui-ci tait d'une espce simple,--tel cependant qu'
l'intelligence grossire du marin il dt paratre absolument insoluble
sans la clef.

--Et vous l'avez rsolu, vraiment?

--Trs-aisment; j'en ai rsolu d'autres dix mille fois plus compliqus.
Les circonstances et une certaine inclination d'esprit m'ont amen 
prendre intrt  ces sortes d'nigmes, et il est vraiment douteux que
l'ingniosit humaine puisse crer une nigme de ce genre dont
l'ingniosit humaine ne vienne  bout par une application suffisante.
Aussi, une fois que j'eus russi  tablir une srie de caractres
lisibles, je daignai  peine songer  la difficult d'en dgager la
signification.

Dans le cas actuel,--et, en somme, dans tous les cas d'criture
secrte,--la premire question  vider, c'est la _langue_ du chiffre:
car les principes de solution, particulirement quand il s'agit des
chiffres les plus simples, dpendent du gnie de chaque idiome, et
peuvent tre modifis. En gnral, il n'y a pas d'autre moyen que
d'essayer successivement, en se dirigeant suivant les probabilits,
toutes les langues qui vous sont connues jusqu' ce que vous ayez trouv
la bonne. Mais, dans le chiffre qui nous occupe, toute difficult  cet
gard tait rsolue par la signature. Le rbus sur le mot _Kidd_ n'est
possible que dans la langue anglaise. Sans cette circonstance, j'aurais
commenc mes essais par l'espagnol et le franais, comme tant les
langues dans lesquelles un pirate des mers espagnoles aurait d le plus
naturellement enfermer un secret de cette nature. Mais, dans le cas
actuel, je prsumai que le cryptogramme tait anglais.

Vous remarquez qu'il n'y a pas d'espaces entre les mots. S'il y avait
eu des espaces, la tche et t singulirement plus facile. Dans ce
cas, j'aurais commenc par faire une collation et une analyse des mots
les plus courts, et, si j'avais trouv, comme cela est toujours
probable, un mot d'une seule lettre, _a_ ou _I_ (un, je) par exemple,
j'aurais considr la solution comme assure. Mais, puisqu'il n'y avait
pas d'espaces, mon premier devoir tait de relever les lettres
prdominantes, ainsi que celles qui se rencontraient le plus rarement.
Je les comptai toutes, et je dressai la table que voici:

Le caractre 8 se trouve 33 fois.

Le caractre; se trouve 26 fois.

Le caractre 4 se trouve 19 fois.

Le  et) se trouvent 16 fois.

Le caractre * se trouve 13 fois.

Le caractre 5 se trouve 12 fois.

Le caractre 6 se trouve 11 fois.

Le + et 1 se trouvent 8 fois.

Le caractre 0 se trouve 6 fois.

Le 9 et 2 se trouvent 5 fois.

Le: et 3 se trouvent 4 fois.

Le caractre? se trouve 3 fois.

Le caractre  se trouve 2 fois.

Le--et. se trouvent 1 fois.

Or, la lettre qui se rencontre le plus frquemment en anglais est _e_.
Les autres lettres se succdent dans cet ordre: _a o i d h n r s t u y c
f g l m w b k p q x z_. _E_ prdomine si singulirement, qu'il est
trs-rare de trouver une phrase d'une certaine longueur dont il ne soit
pas le caractre principal.

Nous avons donc, tout en commenant, une base d'oprations qui donne
quelque chose de mieux qu'une conjecture. L'usage gnral qu'on peut
faire de cette table est vident; mais, pour ce chiffre particulier,
nous ne nous en servirons que trs-mdiocrement. Puisque notre caractre
dominant est 8, nous commencerons par le prendre pour l'_e_ de
l'alphabet naturel. Pour vrifier cette supposition, voyons si le 8 se
rencontre souvent double; car l'_e_ se redouble trs-frquemment en
anglais, comme par exemple dans les mots: _meet, fleet, speed, seen,
been, agree_, etc. Or, dans le cas prsent, nous voyons qu'il n'est pas
redoubl moins de cinq fois, bien que le cryptogramme soit trs-court.

Donc 8 reprsentera _e_. Maintenant, de tous les mots de la langue,
_the_ est le plus utilis; consquemment, il nous faut voir si nous ne
trouverons pas rpte plusieurs fois la mme combinaison de trois
caractres, ce 8 tant le dernier des trois. Si nous trouvons des
rptitions de ce genre, elles reprsenteront trs-probablement le mot
_the_. Vrification faite, nous n'en trouvons pas moins de 7; et les
caractres sont;48. Nous pouvons donc supposer que _;_ reprsente _t_,
que 4 reprsente _h_, et que 8 reprsente _e_,--la valeur du dernier se
trouvant ainsi confirme de nouveau. Il y a maintenant un grand pas de
fait.

Nous n'avons dtermin qu'un mot, mais ce seul mot nous permet
d'tablir un point beaucoup plus important, c'est--dire les
commencements et les terminaisons d'autres mots. Voyons, par exemple,
l'avant-dernier cas o se prsente la combinaison;48, presque  la fin
du chiffre. Nous savons que le _;_ qui vient immdiatement aprs est le
commencement d'un mot, et des six caractres qui suivent ces _the_, nous
n'en connaissons pas moins de cinq. Remplaons donc ces caractres par
les lettres qu'ils reprsentent, en laissant un espace pour l'inconnu:

_t eeth._

Nous devons tout d'abord carter le _th_ comme ne pouvant pas faire
partie du mot qui commence par le premier _t_, puisque nous voyons, en
essayant successivement toutes les lettres de l'alphabet pour combler la
lacune, qu'il est impossible de former un mot dont ce _th_ puisse faire
partie. Rduisons donc nos caractres :

_t ee,_

et reprenant de nouveau tout l'alphabet, s'il le faut, nous concluons au
mot _tree_ (arbre), comme  la seule version possible. Nous gagnons
ainsi une nouvelle lettre, _r_, reprsente par (, plus deux mots
juxtaposs, _the tree_ (l'arbre).

Un peu plus loin, nous retrouvons la combinaison;48, et nous nous en
servons comme de terminaison  ce qui prcde immdiatement. Cela nous
donne l'arrangement suivant:

the tree; 4(?34 _the_,

ou, en substituant les lettres naturelles aux caractres que nous
connaissons,

_the tree thr_? 3 _h the_.

Maintenant, si aux caractres inconnus nous substituons des blancs ou
des points, nous aurons:

_the tree thr... h the,_

et le mot _through_ (par,  travers) se dgage pour ainsi dire de
lui-mme. Mais cette dcouverte nous donne trois lettres de plus, _o, u_
et _g_, reprsentes par ,? et 3.

Maintenant, cherchons attentivement dans le cryptogramme des
combinaisons de caractres connus, et nous trouverons, non loin du
commencement, l'arrangement suivant:

83(88, ou _egree_,

qui est videmment la terminaison du mot _degree_ (degr), et qui nous
livre encore une lettre _d_ reprsente par +.

Quatre lettres plus loin que ce mot _degree_, nous trouvons la
combinaison:

;46(;88,

dont nous traduisons les caractres connus et reprsentons l'inconnu par
un point; cela nous donne:

_th. rtee_*,

arrangement qui nous suggre immdiatement le mot _thirteen_ (treize),
et nous fournit deux lettres nouvelles, _i_ et _n_, reprsentes par 6
et *.

Reportons-nous maintenant au commencement du cryptogramme, nous
trouvons la combinaison:

53+.

Traduisant comme nous avons dj fait, nous obtenons

._good_,

ce qui nous montre que la premire lettre est un _a_, et que les deux
premiers mots sont _a good_ (un bon, une bonne).

Il serait temps maintenant, pour viter toute confusion, de disposer
toutes nos dcouvertes sous forme de table. Cela nous fera un
commencement de clef:

5 reprsente a

+ reprsente d

8 reprsente e

3 reprsente g

4 reprsente h

6 reprsente i

* reprsente n

 reprsente o

(reprsente r

; reprsente t

? reprsente u

Ainsi, nous n'avons pas moins de onze des lettres les plus importantes,
et il est inutile que nous poursuivions la solution  travers tous ses
dtails. Je vous en ai dit assez pour vous convaincre que des chiffres
de cette nature sont faciles  rsoudre, et pour vous donner un aperu
de l'analyse raisonne qui sert  les dbrouiller. Mais tenez pour
certain que le spcimen que nous avons sous les yeux appartient  la
catgorie la plus simple de la cryptographie. Il ne me reste plus qu'
vous donner la traduction complte du document, comme si nous avions
dchiffr successivement tous les caractres. La voici:

_A good glass in the bishop's hostel in the devil's seat forty-one
degrees and thirteen minutes northeast and by north main branch seventh
limb east side shoot from the left eye of the death's-head a bee-line
from the tree through the shot fifty feet out._

_(Un bon verre dans l'hostel de l'vque dans la chaise du diable
quarante et un degrs et treize minutes nord-est quart de nord
principale tige septime branche ct est lchez de l'oeil gauche de la
tte de mort une ligne d'abeille de l'arbre  travers la balle cinquante
pieds au large.)_

--Mais, dis-je, l'nigme me parat d'une qualit tout aussi dsagrable
qu'auparavant. Comment peut-on tirer un sens quelconque de tout ce
jargon de _chaise du diable_, de _tte de mort_ et d'_hostel de
l'vque?_

--Je conviens, rpliqua Legrand, que l'affaire a l'air encore
passablement srieux, quand on y jette un simple coup d'oeil. Mon
premier soin fut d'essayer de retrouver dans la phrase les divisions
naturelles qui taient dans l'esprit de celui qui l'crivit.

--De la ponctuer, voulez-vous dire?

--Quelque chose comme cela.

--Mais comment diable avez-vous fait?

--Je rflchis que l'crivain s'tait fait une loi d'assembler les mots
sans aucune division, esprant rendre ainsi la solution plus difficile.
Or, un homme qui n'est pas excessivement fin sera presque toujours
enclin, dans une pareille tentative,  dpasser la mesure. Quand, dans
le cours de sa composition, il arrive  une interruption de sens qui
demanderait naturellement une pause ou un point, il est fatalement port
 serrer les caractres plus que d'habitude. Examinez ce manuscrit, et
vous dcouvrirez facilement cinq endroits de ce genre o il y a pour
ainsi dire encombrement de caractres. En me dirigeant d'aprs cet
indice j'tablis la division suivante:

_A good glass in the bishop's hostel in the devil's seat--forty-one
degrees and thirteen minutes--northeast and by north--main branch
seventh limb east side--shoot from the left eye of the death's-head--a
bee line from the tree through the shot fifty feet out._

_(Un bon verre dans l'hostel de l'vque dans la chaise du
diable--quarante et un degrs et treize minutes--nord-est quart de
nord--principale tige septime branche ct est--lchez de l'oeil gauche
de la tte de mort--une ligne d'abeille de l'arbre  travers la balle
cinquante pieds au large.)_

--Malgr votre division, dis-je, je reste toujours dans les tnbres.

--J'y restai moi-mme pendant quelques jours, rpliqua Legrand. Pendant
ce temps, je fis force recherches dans le voisinage de l'le de Sullivan
sur un btiment qui devait s'appeler l'_Htel de l'vque_, car je ne
m'inquitai pas de la vieille orthographe du mot _hostel_. N'ayant
trouv aucun renseignement  ce sujet, j'tais sur le point d'tendre la
sphre de mes recherches et de procder d'une manire plus systmatique,
quand, un matin, je m'avisai tout  coup que ce _Bishop's hostel_
pouvait bien avoir rapport  une vieille famille du nom de Bessop, qui,
de temps immmorial, tait en possession d'un ancien manoir  quatre
milles environ au nord de l'le. J'allai donc  la plantation, et je
recommenai mes questions parmi les plus vieux ngres de l'endroit.
Enfin, une des femmes les plus ges me dit qu'elle avait entendu parler
d'un endroit comme _Bessop's castle_ (chteau de Bessop), et qu'elle
croyait bien pouvoir m'y conduire, mais que ce n'tait ni un chteau, ni
une auberge, mais un grand rocher.

Je lui offris de la bien payer pour sa peine, et, aprs quelque
hsitation, elle consentit  m'accompagner jusqu' l'endroit prcis.
Nous le dcouvrmes sans trop de difficult, je la congdiai, et
commenai  examiner la localit. Le _chteau_ consistait en un
assemblage irrgulier de pics et de rochers, dont l'un tait aussi
remarquable par sa hauteur que par son isolement et sa configuration
quasi artificielle. Je grimpai au sommet, et, l, je me sentis fort
embarrass de ce que j'avais dsormais  faire.

Pendant que j'y rvais, mes yeux tombrent sur une troite saillie dans
la face orientale du rocher,  un yard environ au-dessous de la pointe
o j'tais plac. Cette saillie se projetait de dix-huit pouces  peu
prs, et n'avait gure plus d'un pied de large; une niche creuse dans
le pic juste au-dessus lui donnait une grossire ressemblance avec les
chaises  dos concave dont se servaient nos anctres. Je ne doutai pas
que ce ne ft la _chaise du Diable_ dont il tait fait mention dans le
manuscrit, et il me sembla que je tenais dsormais tout le secret de
l'nigme.

Le _bon verre_, je le savais, ne pouvait pas dsigner autre chose
qu'une longue-vue; car nos marins emploient rarement le mot glass dans
un autre sens. Je compris tout de suite qu'il fallait ici se servir
d'une longue-vue, en se plaant  un point de vue dfini et _n'admettant
aucune variation_. Or, les phrases: _quarante et un degrs et treize
minutes, et nord-est quart de nord_,--je n'hsitai pas un instant  le
croire,--devaient donner la direction pour pointer la longue-vue.
Fortement remu par toutes ces dcouvertes, je me prcipitai chez moi,
je me procurai une longue-vue, et je retournai au rocher.

Je me laissai glisser sur la corniche, et je m'aperus qu'on ne pouvait
s'y tenir assis que dans une certaine position. Ce fait confirma ma
conjecture. Je pensai alors  me servir de la longue-vue. Naturellement,
les _quarante et un degrs et treize minutes_ ne pouvaient avoir trait
qu' l'lvation au-dessus de l'horizon sensible, puisque la direction
horizontale tait clairement indique par les mots _nord-est quart de
nord_. J'tablis cette direction au moyen d'une boussole de poche; puis,
pointant, aussi juste que possible par approximation, ma longue-vue  un
angle de quarante et un degrs d'lvation, je la fis mouvoir avec
prcaution de haut en bas et de bas en haut, jusqu' ce que mon
attention ft arrte par une espce de trou circulaire ou de lucarne
dans le feuillage d'un grand arbre qui dominait tous ses voisins dans
l'tendue visible. Au centre de ce trou, j'aperus un point blanc, mais
je ne pus pas tout d'abord distinguer ce que c'tait. Aprs avoir ajust
le foyer de ma longue-vue, je regardai de nouveau, et je m'assurai enfin
que c'tait un crne humain.

Aprs cette dcouverte qui me combla de confiance, je considrai
l'nigme comme rsolue; car la phrase: _principale tige, septime
branche, ct est_, ne pouvait avoir trait qu' la position du crne sur
l'arbre, et celle-ci: _lchez de l'oeil gauche de la tte de mort_,
n'admettait aussi qu'une interprtation, puisqu'il s'agissait de la
recherche d'un trsor enfoui. Je compris qu'il fallait laisser tomber
une balle de l'oeil gauche du crne et qu'une ligne d'abeille, ou, en
d'autres termes, une ligne droite, partant du point le plus rapproch du
tronc, et s'tendant, _ travers la balle_, c'est--dire  travers le
point o tomberait la balle, indiquerait l'endroit prcis,--et sous cet
endroit je jugeai qu'il tait pour le moins possible qu'un dpt
prcieux ft encore enfoui.

--Tout cela, dis-je, est excessivement clair, et tout  la fois
ingnieux, simple et explicite. Et, quand vous etes quitt l'_Htel de
l'vque_, que ftes-vous?

--Mais, ayant soigneusement not mon arbre, sa forme et sa position, je
retournai chez moi.  peine eus-je quitt _la chaise du Diable_, que le
trou circulaire disparut, et, de quelque ct que je me tournasse, il me
fut dsormais impossible de l'apercevoir. Ce qui me parat le
chef-d'oeuvre de l'ingniosit dans toute cette affaire, c'est ce fait
(car j'ai rpt l'exprience et me suis convaincu que c'est un fait),
que l'ouverture circulaire en question n'est visible que d'un seul
point, et cet unique point de vue, c'est l'troite corniche sur le flanc
du rocher.

Dans cette expdition  l'_Htel de l'vque_ j'avais t suivi par
Jupiter, qui observait sans doute depuis quelques semaines mon air
proccup, et mettait un soin particulier  ne pas me laisser seul.
Mais, le jour suivant, je me levai de trs-grand matin, je russis  lui
chapper, et je courus dans les montagnes  la recherche de mon arbre.
J'eus beaucoup de peine  le trouver. Quand je revins chez moi  la
nuit, mon domestique se disposait  me donner la bastonnade. Quant au
reste de l'aventure, vous tes, je prsume, aussi bien renseign que
moi.

--Je suppose, dis-je, que, lors de nos premires fouilles, vous aviez
manqu l'endroit par suite de la btise de Jupiter, qui laissa tomber le
scarabe par l'oeil droit du crne au lieu de le laisser filer par
l'oeil gauche.

--Prcisment. Cette mprise faisait une diffrence de deux pouces et
demi environ relativement _ la balle_, c'est--dire  la position de la
cheville prs de l'arbre; si le trsor avait t sous l'endroit marqu
par _la balle_, cette erreur et t sans importance; mais _la balle_ et
le point le plus rapproch de l'arbre taient deux points ne servant
qu' tablir une ligne de direction; naturellement, l'erreur, fort
minime au commencement, augmentait en proportion de la longueur de la
ligne, et, quand nous fmes arrivs  une distance de cinquante pieds,
elle nous avait totalement dvoys. Sans l'ide fixe dont j'tais
possd, qu'il y avait positivement l, quelque part, un trsor enfoui,
nous aurions peut-tre bien perdu toutes nos peines.

--Mais votre emphase, vos attitudes solennelles, en balanant le
scarabe!--quelles bizarreries! Je vous croyais positivement fou. Et
pourquoi avez-vous absolument voulu laisser tomber du crne votre
insecte, au lieu d'une balle?

--Ma foi! pour tre franc, je vous avouerai que je me sentais quelque
peu vex par vos soupons relativement  l'tat de mon esprit, et je
rsolus de vous punir tranquillement,  ma manire, par un petit brin de
mystification froide. Voil pourquoi je balanais le scarabe, et voil
pourquoi je voulus le faire tomber du haut de l'arbre. Une observation
que vous ftes sur son poids singulier me suggra cette dernire ide.

--Oui, je comprends; et maintenant il n'y a plus qu'un point qui
m'embarrasse. Que dirons-nous des squelettes trouvs dans le trou?

--Ah! c'est une question  laquelle je ne saurais pas mieux rpondre que
vous. Je ne vois qu'une manire plausible de l'expliquer,--et mon
hypothse implique une atrocit telle que cela est horrible  croire. Il
est clair que Kidd,--si c'est bien Kidd qui a enfoui le trsor, ce dont
je ne doute pas, pour mon compte,--il est clair que Kidd a d se faire
aider dans son travail. Mais, la besogne finie, il a pu juger convenable
de faire disparatre tous ceux qui possdaient son secret. Deux bons
coups de pioche ont peut-tre suffi, pendant que ses aides taient
encore occups dans la fosse; il en a peut tre fallu une douzaine.--Qui
nous le dira?




LE CANARD AU BALLON

TONNANTES NOUVELLES PAR EXPRS, _VIA_ NORFOLK!--L'ATLANTIQUE TRAVERS
EN TROIS JOURS!--TRIOMPHE SIGNAL DE LA MACHINE VOLANTE DE M. MONCK
MASSON!--ARRIVE  L'LE DE SULLIVAN, PRS CHARLESTON, S. C., DE MM.
MASON, ROBERT HOLLAND, HENSON, HARRISON AINSWORTH, ET DE QUATRE AUTRES
PERSONNES, PAR LE BALLON DIRIGEABLE VICTORIA, APRS UNE TRAVERSE DE
SOIXANTE-CINQ HEURES D'UN CONTINENT  L'AUTRE!--DTAILS CIRCONSTANCIS
DU VOYAGE!


     _Le jeu d'esprit ci-dessous, avec l'en-tte qui prcde en
     magnifiques capitales, soigneusement maill de points
     d'admiration, fut publi primitivement, comme un fait positif, dans
     le_ New-York Sun, _feuille priodique, et y remplit compltement le
     but de fournir un aliment indigeste aux insatiables badauds durant
     les quelques heures d'intervalle entre deux courriers de
     Charleston. La cohue qui se fit pour se disputer_ le seul journal
     qui et les nouvelles _fut quelque chose qui dpasse mme le
     prodige; et, en somme, si, comme quelques-uns l'affirment, le_
     VICTORIA _n'a pas absolument accompli la traverse en question, il
     serait difficile de trouver une raison quelconque qui l'et empch
     de l'accomplir._

Le grand problme est  la fin rsolu! L'air, aussi bien que la terre et
l'Ocan, a t conquis par la science, et deviendra pour l'humanit une
grande voie commune et commode. L'Atlantique vient d'tre travers en
ballon! et cela, sans trop de difficults,--sans grand danger
apparent,--avec une machine dont on est absolument matre,--et dans
l'espace inconcevablement court de soixante-cinq heures d'un continent 
l'autre! Grce  l'activit d'un correspondant de Charleston, nous
sommes en mesure de donner les premiers au public un rcit dtaill de
cet extraordinaire voyage, qui a t accompli,--du samedi 6 du courant,
 quatre heures du matin, au mardi 9 du courant,  deux heures de
l'aprs-midi,--par sir Everard Bringhurst, M. Osborne, un neveu de lord
Bentinck, MM. Monck Mason et Robert Holland, les clbres aronautes, M.
Harrison Ainsworth[14], auteur de _Jack Sheppard_, etc., M. Henson,
inventeur du malheureux projet de la dernire machine volante,--et deux
marins de Woolwich,--en tout huit personnes. Les dtails fournis
ci-dessous peuvent tre considrs comme parfaitement authentiques et
exacts sous tous les rapports, puisqu'ils sont,  une lgre exception
prs, copis mot  mot d'aprs les journaux runis de MM. Monck Mason et
Harrison Ainsworth,  la politesse desquels notre agent doit galement
bon nombre d'explications verbales relativement au ballon lui-mme,  sa
construction, et  d'autres matires d'un haut intrt. La seule
altration dans le manuscrit communiqu a t faite dans le but de
donner au rcif htif de notre agent, M. Forsyth, une forme suivie et
intelligible.


Le ballon

Deux insuccs notoires et rcents--ceux de M. Henson et de sir George
Cayley--avaient beaucoup amorti l'intrt du public relativement  la
navigation arienne. Le plan de M. Henson (qui fut d'abord considr
comme trs-praticable, mme par les hommes de science) tait fond sur
le principe d'un plan inclin, lanc d'une hauteur par une force
intrinsque cre et continue par la rotation de palettes semblables,
en forme et en nombre, aux ailes d'un moulin  vent. Mais, dans toutes
les expriences qui furent faites avec des modles 
l'_Adelade-Gallery_, il se trouva que l'opration de ces ailes, non
seulement ne faisait pas avancer la machine, mais empchait positivement
son vol.

La seule force propulsive qu'elle ait jamais montre fut le simple
mouvement acquis par la descente du plan inclin; et ce mouvement
portait la machine plus loin quand les palettes taient au repos que
quand elles fonctionnaient,--fait qui dmontrait suffisamment leur
inutilit; et, en l'absence du propulseur, qui lui servait en mme temps
d'appui, toute la machine devait ncessairement descendre vers le sol.
Cette considration induisit sir George Cayley  ajuster un propulseur 
une machine qui aurait en elle-mme la force de se soutenir,--en un mot,
 un ballon. L'ide, nanmoins, n'tait nouvelle ou originale, chez sir
George, qu'en ce qui regardait le mode d'application pratique. Il exhiba
un modle de son invention  l'Institution polytechnique. La force
motrice, ou principe propulseur, tait, ici encore, attribue  des
surfaces non continues ou ailes tournantes. Ces ailes taient au nombre
de quatre; mais il se trouva qu'elles taient totalement impuissantes 
mouvoir le ballon ou  aider sa force ascensionnelle. Tout le projet,
ds lors, n'tait plus qu'un _four_ complet.

Ce fut dans cette conjoncture que M. Monck Mason (dont le voyage de
Douvres  Weilburg sur le ballon _le Nassau_ excita un si grand intrt
en 1837) eut l'ide d'appliquer le principe de la vis d'Archimde au
projet de la navigation arienne, attribuant judicieusement l'insuccs
des plans de M. Henson et de sir George Cayley  la non-continuit des
surfaces dans l'appareil des roues. Il fit sa premire exprience
publique  _Willis's Rooms_, puis plus tard porta son modle 
l'_Adelade-Gallery_.

Comme le ballon de sir George Cayley, le sien tait un ellipsode. Sa
longueur tait de treize pieds six pouces, sa hauteur de six pieds huit
pouces. Il contenait environ trois cent vingt pieds cubes de gaz, qui,
si c'tait de l'hydrogne pur, pouvaient supporter vingt et une livres
aussitt aprs qu'il tait enfl, avant que le gaz n'et eu le temps de
se dtriorer ou de fuir. Le poids de toute la machine et de l'appareil
tait de dix-sept livres,--donnant ainsi une conomie de quatre livres
environ. Au centre du ballon, en dessous, tait une charpente de bois
fort lger, longue d'environ neuf pieds, et attache au ballon par un
rseau de l'espce ordinaire.  cette charpente tait suspendue une
corbeille ou nacelle d'osier.

La vis consiste en un axe form d'un tube de cuivre creux, long de six
pouces,  travers lequel, sur une spirale incline  un angle de quinze
degrs, passe une srie de rayons de fil d'acier, longs de deux pieds et
se projetant d'un pied de chaque ct. Ces rayons sont runis  leurs
extrmits externes par deux lames de fil mtallique aplati,--le tout
formant ainsi la charpente de la vis, qui est complte par un tissu de
soie huile, coupe en pointes et tendue de manire  prsenter une
surface passablement lisse. Aux deux bouts de son axe, cette vis est
surmonte par des montants cylindriques de cuivre descendant du cerceau.
Aux bouts infrieurs de ces tubes sont des trous dans lesquels tournent
les pivots de l'axe. Du bout de l'axe qui est le plus prs de la nacelle
part une flche d'acier qui relie la vis  une machine  levier fixe 
la nacelle. Par l'opration de ce ressort, la vis est force et tourne
avec une grande rapidit, communiquant  l'ensemble un mouvement de
progression.

Au moyen du gouvernail, la machine pouvait aisment s'orienter dans
toutes les directions. Le levier tait d'une grande puissance,
comparativement  sa dimension, pouvant soulever un poids de
quarante-cinq livres sur un cylindre de quatre pouces de diamtre aprs
le premier tour, et davantage  mesure qu'il fonctionnait. Il pesait en
tout huit livres six onces. Le gouvernail tait une lgre charpente de
roseau recouverte de soie, faonne  peu prs comme une raquette, de
trois pieds de long  peu prs et d'un pied dans sa plus grande largeur.
Son poids tait de deux onces environ. Il pouvait se tourner  plat et
se diriger en haut et en bas, aussi bien qu' droite et  gauche, et
donner  l'aronaute la facult de transporter la rsistance de l'air,
qu'il devait, dans une position incline, crer sur son passage, du ct
sur lequel il dsirait agir, dterminant ainsi pour le ballon la
direction oppose.

Ce modle (que, faute de temps, nous avons ncessairement dcrit d'une
manire imparfaite) fut mis en mouvement dans l'_Adelade-Gallery_, o
il donna une vlocit de cinq milles  l'heure; et, chose trange 
dire, il n'excita qu'un mince intrt en comparaison de la prcdente
machine complique de M. Henson,--tant le monde est dcid  mpriser
toute chose qui se prsente avec un air de simplicit! Pour accomplir le
grand _desideratum_ de la navigation arienne, on supposait gnralement
l'application singulirement complique de quelque principe
extraordinairement profond de dynamique.

Toutefois, M. Mason tait tellement satisfait du rcent succs de son
invention qu'il rsolut de construire immdiatement, s'il tait
possible, un ballon d'une capacit suffisante pour vrifier le problme
par un voyage de quelque tendue;--son projet primitif tait de
traverser la Manche comme il avait dj fait avec le ballon _le Nassau_.
Pour favoriser ses vues, il sollicita et obtint le patronage de sir
Everard Bringhurst et de M. Osborne, deux gentlemen bien connus par
leurs lumires scientifiques et spcialement pour l'intrt qu'ils ont
manifest pour les progrs de l'arostation. Le projet, selon le dsir
de M. Osborne, fut soigneusement cach au public;--les seules personnes
auxquelles il fut confi furent les personnes engages dans la
construction de la machine, qui fut tablie sous la surveillance de MM.
Mason, Holland, de sir Everard Bringhurst et de M. Osborne, dans
l'habitation de ce dernier, prs de Penstruthal, dans le pays de Galles.

M. Henson, accompagn de son ami M. Ainsworth, fut admis  examiner le
ballon samedi dernier,--aprs les derniers arrangements pris par ces
messieurs pour tre admis  la participation de l'entreprise. Nous ne
savons pas pour quelle raison les deux marins firent aussi partie de
l'expdition,--mais dans un dlai d'un ou deux jours nous mettrons le
lecteur en possession des plus minutieux dtails concernant cet
extraordinaire voyage.

Le ballon est fait de soie recouverte d'un vernis de caoutchouc. Il est
conu dans de grandes proportions et contient plus de 40 000 pieds cubes
de gaz; mais, comme le gaz de houille a t employ prfrablement 
l'hydrogne, dont la trop grande force d'expansion a des inconvnients,
la puissance de l'appareil, quand il est parfaitement gonfl et aussitt
aprs son gonflement, n'enlve pas plus de 2 500 livres environ. Non
seulement le gaz de houille est moins coteux, mais on peut se le
procurer et le gouverner plus aisment.

L'introduction de ce gaz dans les procds usuels de l'arostation est
due  M. Charles Green. Avant sa dcouverte, le procd du gonflement
tait non seulement excessivement dispendieux, mais peu sr. On a
souvent perdu deux ou mme trois jours en efforts futiles pour se
procurer la quantit suffisante d'hydrogne pour un ballon d'o il avait
toujours une tendance  fuir, grce  son excessive subtilit et  son
affinit pour l'atmosphre ambiante. Un ballon assez bien fait pour
tenir sa contenance de gaz de houille intacte, en qualit et en
quantit, pendant six mois, ne pourrait pas conserver six semaines la
mme quantit d'hydrogne dans une gale intgrit.

La force du support tant estime  2 500 livres, et les poids runis de
cinq individus seulement  1 200 environ, il restait un surplus de 1
300, dont 1 200 taient prises par le lest, rparti en diffrents sacs,
dont le poids tait marqu sur chacun,--par les cordages, les
baromtres, les tlescopes, les barils contenant des provisions pour une
quinzaine, les barils d'eau, les portemanteaux, les sacs de nuits et
divers autres objets indispensables, y compris une cafetire  faire
bouillir le caf  la chaux, pour se dispenser totalement de feu, si
cela tait jug prudent. Tous ces articles,  l'exception du lest et de
quelques bagatelles, taient appendus au cerceau. La nacelle est plus
lgre et plus petite  proportion que celle qui la reprsente dans le
modle. Elle est faite d'un osier fort lger, et singulirement forte
pour une machine qui a l'air si fragile. Elle a environ quatre pieds de
profondeur. Le gouvernail diffre aussi de celui du modle en ce qu'il
est beaucoup plus large, et que la vis est considrablement plus petite.
Le ballon est en outre muni d'un grappin et d'un _guide-rope_, ce
dernier tant de la plus indispensable utilit. Quelques mots
d'explication seront ncessaires ici pour ceux de nos lecteurs qui ne
sont pas verss dans les dtails de l'arostation.

Aussitt que le ballon quitte la terre, il est sujet  l'influence de
mille circonstances qui tendent  crer une diffrence dans son poids,
augmentant ou diminuant sa force ascensionnelle. Par exemple, il y a
parfois sur la soie une masse de rose qui peut aller  quelques
centaines de livres; il faut alors jeter du lest, sinon l'arostat
descendra. Ce lest jet, et un bon soleil vaporisant la rose et
augmentant la force d'expansion du gaz dans la soie, le tout montera de
nouveau trs-rapidement. Pour modrer notre ascension, le seul moyen est
(ou plutt tait jusqu'au _guide-rope_ invent par M. Charles Green) la
facult de faire chapper du gaz par une soupape; mais la perte du gaz
impliquait une dperdition proportionnelle de la force d'ascension; si
bien que, dans un laps de temps comparativement trs-bref, le ballon le
mieux construit devait ncessairement puiser toutes ses ressources et
s'abattre sur le sol. C'tait l le grand obstacle aux voyages un peu
longs.

Le _guide-rope_ remdie  la difficult de la manire la plus simple du
monde. C'est simplement une trs-longue corde qu'on laisse traner hors
de la nacelle, et dont l'effet est d'empcher le ballon de changer de
niveau  un degr sensible. Si, par exemple, la soie est charge
d'humidit, et si consquemment la machine commence  descendre, il n'y
a pas de ncessit de jeter du lest pour compenser l'augmentation du
poids, car on y remdie ou on la neutralise, dans une proportion exacte,
en dposant  terre autant de longueur de corde qu'il est ncessaire.
Si, au contraire, quelques circonstances amnent une lgret excessive
et une ascension prcipite, cette lgret sera immdiatement
neutralise par le poids additionnel de la corde qu'on ramne de terre.

Ainsi le ballon ne peut monter ou descendre que dans des proportions
trs-petites, et ses ressources en gaz et en lest restent  peu prs
intactes. Quand on passe au-dessus d'une tendue d'eau, il devient
ncessaire d'employer de petits barils de cuivre ou de bois remplis d'un
lest liquide plus lger que l'eau. Ils flottent et remplissent l'office
d'une corde sur la terre. Un autre office trs-important du _guide-rope_
est de marquer la direction du ballon. La corde _drague_ pour ainsi
dire, soit sur terre, soit sur mer, quand le ballon est libre; ce
dernier consquemment, toutes les fois qu'il marche, est en avance;
ainsi, une apprciation faite, au compas, des positions des deux objets,
indiquera toujours la direction. De la mme faon, l'angle form par la
corde avec l'axe vertical de la machine indique la vitesse. Quand il n'y
a pas d'angle,--en d'autres termes, quand la corde descend
perpendiculairement, c'est que la machine est stationnaire; mais plus
l'angle est ouvert, c'est--dire plus le ballon est en avance sur le
bout de la corde, plus grande est la vitesse;--et rciproquement.

Comme le projet des voyageurs, dans le principe, tait de traverser le
canal de la Manche, et de descendre aussi prs de Paris qu'il serait
possible, ils avaient pris la prcaution de se munir de passeports viss
pour toutes les parties du continent, spcifiant la nature de
l'expdition comme dans le cas du voyage sur _le Nassau_, et assurant
aux courageux aventuriers une dispense des formalits usuelles de
bureaux; mais des vnements inattendus rendirent les passeports
superflus. L'opration du gonflement commena fort tranquillement samedi
matin, 6 du courant, au point du jour, dans la grande cour de
Weal-Vor-House, rsidence de M. Osborne,  un mille environ de
Penstruthal, dans la Galles du Nord; et,  onze heures sept minutes,
tout tant prt pour le dpart, le ballon fut lch et s'leva
doucement, mais constamment, dans une direction presque sud. On ne fit
point usage, pendant la premire demi-heure, de la vis ni du gouvernail.

Nous nous servons maintenant du journal, tel qu'il a t transcrit par
M. Forsyth d'aprs les manuscrits runis de MM. Monck, Mason et
Ainsworth. Le corps du journal, tel que nous le donnons, est de la main
de M. Mason, et il a t ajout un post-scriptum ou appendice de M.
Ainsworth, qui a en prparation et donnera trs-prochainement au public
un compte rendu plus minutieux du voyage, et, sans aucun doute, d'un
intrt saisissant.


Le journal

_Samedi, 6 avril_.--Tous les prparatifs qui pouvaient nous embarrasser
ont t finis cette nuit; nous avons commenc le gonflement ce matin au
point du jour; mais, par suite d'un brouillard pais qui chargeait d'eau
les plis de la soie et la rendait peu maniable, nous ne nous sommes pas
levs avant onze heures  peu prs. Alors, nous fmes tout larguer,
dans un grand enthousiasme, et nous nous levmes doucement, mais sans
interruption, par une jolie brise du nord, qui nous porta dans la
direction du canal de la Manche. Nous trouvmes la force ascensionnelle
plus forte que nous ne l'avions espr, et, comme nous montions assez
haut pour dominer toutes les falaises et nous trouver soumis  l'action
plus prochaine des rayons du soleil, notre ascension devenait de plus en
plus rapide. Cependant je dsirais ne pas perdre de gaz ds le
commencement de notre tentative, et je rsolus qu'il fallait monter pour
le moment prsent. Nous retirmes bien vite  nous notre _guide-rope_;
mais, mme aprs l'avoir absolument enlev de terre, nous continumes 
monter trs-rapidement. Le ballon marchait avec une assurance singulire
et avait un aspect magnifique. Dix minutes environ aprs notre dpart,
le baromtre indiquait une hauteur de 15 000 pieds.

Le temps tait remarquablement beau, et l'aspect de la campagne place
sous nos pieds,--un des plus romantiques  tous les points de
vue,--tait alors particulirement sublime. Les gorges nombreuses et
profondes prsentaient l'apparence de lacs, en raison des paisses
vapeurs dont elles taient remplies, et les hauteurs et les rochers
situs au sud-est, empils dans un inextricable chaos, ressemblaient
absolument aux cits gantes de la fable orientale. Nous approchions
rapidement des montagnes vers le sud; mais notre lvation tait plus
que suffisante pour nous permettre de les dpasser en toute sret. En
quelques minutes, nous planmes au-dessus magnifiquement, et M.
Ainsworth ainsi que les marins furent frapps de leur apparence peu
leve, vue ainsi de la nacelle; une grande lvation en ballon ayant
pour rsultat de rduire les ingalits de la surface situe au-dessous
 un niveau presque uni.  onze heures et demie, nous dirigeant toujours
vers le sud, ou  peu prs, nous apermes pour la premire fois le
canal de Bristol; et, quinze minutes aprs, la ligne des brisants de la
cte apparut brusquement au-dessous de nous, et nous marchmes rondement
au-dessus de la mer. Nous rsolmes alors de lcher assez de gaz pour
laisser notre _guide-rope_ traner dans l'eau avec les boues
attenantes. Cela fut fait  la minute, et nous commenmes  descendre
graduellement. Au bout de vingt minutes environ, notre premire boue
toucha, et, au plongeon de la seconde, nous restmes  une lvation
fixe. Nous tions tous trs-inquiets de vrifier l'efficacit du
gouvernail et de la vis, et nous les mmes immdiatement en rquisition
dans le but de dterminer davantage notre route vers l'est et de _mettre
le cap_ sur Paris.

Au moyen du gouvernail, nous effectumes  l'instant le changement
ncessaire de direction, et notre route se trouva presque  angle droit
avec le vent; puis nous mmes en mouvement le ressort de la vis, et nous
fmes ravis de voir qu'elle nous portait docilement dans le sens voulu.
L-dessus, nous poussmes neuf fois un fort vivat, et nous jetmes  la
mer une bouteille qui contenait une bande de parchemin avec le bref
compte rendu du principe de l'invention. Toutefois, nous en avions 
peine fini avec nos manifestations de triomphe qu'il survint un accident
imprvu qui n'tait pas peu propre  nous dcourager.

La verge d'acier qui reliait le levier au propulseur fut soudainement
jete hors de sa place par le bout qui confinait  la nacelle (ce fut
l'effet de l'inclinaison de la nacelle par suite de quelque mouvement de
l'un des marins que nous avions pris avec nous), et, en un instant, se
trouva suspendue et dansante hors de notre porte, loin du pivot de
l'axe de la vis. Pendant que nous nous efforcions de la rattraper, et
que toute notre attention y tait absorbe, nous fmes envelopps dans
un violent courant d'air de l'est qui nous porta avec une force rapide
et croissante du ct de l'Atlantique.

Nous nous trouvmes chasss en mer par une vitesse qui n'tait
certainement pas moins de cinquante ou de soixante milles  l'heure, si
bien que nous atteignmes le cap Clear,  quarante milles vers notre
nord, avant d'avoir pu assurer la verge d'acier et d'avoir eu le temps
de penser  virer de bord. Ce fut alors que M. Ainsworth fit une
proposition extraordinaire, mais qui, dans mon opinion, n'tait
nullement draisonnable ni chimrique, dans laquelle il fut
immdiatement encourag par M. Holland,-- savoir, que nous pourrions
profiter de la forte brise qui nous emportait, et tenter, au lieu de
rabattre sur Paris, d'atteindre la cte du Nord-Amrique.

Aprs une lgre rflexion, je donnai de bon gr mon assentiment  cette
violente proposition, qui, chose trange  dire, ne trouva d'objections
que dans les deux marins.

Toutefois, comme nous tions la majorit, nous matrismes leurs
apprhensions, et nous maintnmes rsolument notre route. Nous
gouvernmes droit  l'ouest; mais, comme le tranage des boues faisait
un obstacle matriel  notre marche, et que nous tions suffisamment
matres du ballon, soit pour monter, soit pour descendre, nous jetmes
tout d'abord cinquante livres de lest, et nous ramenmes, au moyen d'une
manivelle, toute la corde hors de la mer. Nous constatmes immdiatement
l'effet de cette manoeuvre par un prodigieux accroissement de vitesse;
et, comme la brise frachissait, nous filmes avec une vlocit presque
inconcevable; le _guide-rope_ s'allongeait derrire la nacelle comme un
sillage de navire. Il est superflu de dire qu'il nous suffit d'un
trs-court espace de temps pour perdre la cte de vue. Nous passmes
au-dessus d'innombrables navires de toute espce, dont quelques-uns
louvoyaient avec peine, mais dont la plupart restaient en panne. Nous
causmes  leur bord le plus grand enthousiasme,--enthousiasme fortement
savour par nous-mmes, et particulirement par nos deux hommes, qui,
maintenant, sous l'influence de quelques petits verres de genivre,
semblaient rsolus  jeter au vent toutes craintes et tous scrupules.
Plusieurs navires tirrent le canon de signal; et tous nous salurent
par de grands vivats que nous entendions avec une nettet surprenante,
et par l'agitation des chapeaux et des mouchoirs. Nous marchmes ainsi
tout le jour, sans incident matriel, et, comme les premires ombres se
formaient autour de nous, nous fmes une estimation approximative de la
distance parcourue. Elle ne pouvait pas tre de moins de cinq cents
milles, probablement davantage. Pendant tout ce temps le propulseur
fonctionna et, sans aucun doute, aida positivement notre marche. Quand
le soleil se coucha, la brise frachit et se transforma en une vraie
tempte. Au-dessous de nous, l'Ocan tait parfaitement visible en
raison de sa phosphorescence. Le vent souffla de l'est toute la nuit, et
nous donna les plus brillants prsages de succs. Nous ne souffrmes pas
peu du froid, et l'humidit de l'atmosphre nous tait fort pnible;
mais la place libre dans la nacelle tait assez vaste pour nous
permettre de nous coucher, et au moyen de nos manteaux et de quelques
couvertures nous nous tirmes passablement d'affaire.

_Post-scriptum (par M. Ainsworth)_.--Ces neuf dernires heures ont t
incontestablement les plus enflammes de ma vie. Je ne peux rien
concevoir de plus enthousiasmant que l'trange pril et la nouveaut
d'une pareille aventure. Dieu veuille nous donner le succs! Je ne
demande pas le succs pour le simple salut de mon insignifiante
personne, mais pour l'amour de la science humaine et pour l'immensit du
triomphe. Et cependant l'exploit est si videmment faisable que mon seul
tonnement est que les hommes aient recul jusqu' prsent devant la
tentative. Qu'une simple brise comme celle qui nous favorise
maintenant,--qu'une pareille rafale pousse un ballon pendant quatre ou
cinq jours (ces brises durent quelquefois plus longtemps), et le
voyageur sera facilement port, dans ce laps de temps, d'une rive 
l'autre. Avec une pareille brise, le vaste Atlantique n'est plus qu'un
lac.

Je suis plus frapp, au moment o j'cris, du silence suprme qui rgne
sur la mer, malgr son agitation, que d'aucun autre phnomne. Les eaux
ne jettent pas de voix vers les cieux. L'immense Ocan flamboyant
au-dessous de nous se tord et se tourmente sans pousser une plainte. Les
houles montagneuses donnent l'ide d'innombrables dmons, gigantesques
et muets, qui se tordaient dans une impuissante agonie. Dans une nuit
telle qu'est pour moi celle-ci, un homme vit,--il vit un sicle de vie
ordinaire,--et je ne donnerais pas ce dlice ravissant pour ce sicle
d'existence vulgaire.

_Dimanche, 7 (manuscrit de M. Mason)_.--Ce matin, vers dix heures, la
tempte n'tait plus qu'une brise de huit ou neuf noeuds (pour un navire
en mer), et elle nous fait parcourir peut-tre trente milles  l'heure,
peut-tre davantage. Nanmoins, elle a tourn ferme vers le nord; et,
maintenant, au coucher du soleil, nous nous dirigeons droit  l'ouest,
grce surtout  la vis et au gouvernail, qui fonctionnent admirablement.
Je regarde l'entreprise comme entirement russie, et la navigation
arienne dans toutes les directions (si ce n'est peut-tre avec le vent
absolument debout) comme un problme rsolu. Nous n'aurions pas pu faire
tte  la rude brise d'hier; mais, en montant, nous aurions pu sortir du
champ de son action, si nous en avions eu besoin. Je suis convaincu
qu'avec notre propulseur, nous pourrions marcher contre une jolie brise
carabine. Aujourd'hui,  midi, nous nous sommes levs  une hauteur de
25 000 pieds, en jetant du lest. Nous avons agi ainsi pour chercher un
courant plus direct, mais nous n'en avons pas trouv de plus favorable
que celui dans lequel nous sommes  prsent. Nous avons surabondamment
de gaz pour traverser ce petit lac, dt le voyage durer trois semaines.
Je n'ai pas la plus lgre crainte relativement  l'issue de notre
entreprise. Les difficults ont t trangement exagres et
incomprises. Je puis choisir mon courant, et, euss-je contre moi tous
les courants, je puis faire passablement ma route avec mon propulseur.
Nous n'avons pas eu d'incidents notables. La nuit s'annonce bien.

_Post-scriptum (par M. Ainsworth)_.--J'ai peu de chose  noter, except
le fait (fort surprenant pour moi) qu' une lvation gale  celle du
Cotopaxi, je n'ai prouv ni froid trop intense, ni migraine, ni
difficult de respiration; M. Mason, M. Holland, sir Everard n'ont pas
plus souffert que moi, je crois. M. Osborne s'est plaint d'une
constriction de la poitrine,--mais cela a disparu assez vite. Nous avons
fil avec une grande vitesse toute la journe, et nous devons tre 
plus de moiti chemin de l'Atlantique. Nous avons pass au-dessus de
vingt ou trente navires de toute sorte, et tous semblaient
dlicieusement tonns. Traverser l'Ocan en ballon n'est pas une
affaire si difficile aprs tout! _Omne ignotum pro magnifico_.

_Nota_.-- une hauteur de 25 000 pieds, le ciel apparat presque noir,
et les toiles se voient distinctement; pendant que la mer, au lieu de
paratre convexe, comme on pourrait le supposer, semble absolument et
entirement concave[15].

_Lundi, 8 (manuscrit de M. Mason)_.--Ce matin, nous avons encore eu
quelque embarras avec la tige du propulseur, qui devra tre entirement
modifie, de crainte de srieux accidents;--je parle de la tige d'acier
et non pas des palettes; ces dernires ne laissaient rien  dsirer. Le
vent a souffl tout le jour du nord-est, roide et sans interruption,
tant la fortune semble rsolue  nous favoriser. Juste avant le jour,
nous fmes tous un peu alarms par quelques bruits singuliers et
quelques secousses dans le ballon, accompagns de la soudaine
interruption du jeu de la machine. Ces phnomnes taient occasionns
par l'expansion du gaz, rsultant d'une augmentation de chaleur dans
l'atmosphre, et la dbcle naturelle des particules de glace dont le
filet s'tait incrust pendant la nuit. Nous avons jet quelques
bouteilles aux navires que nous avons aperus. L'une d'elles a t
recueillie par un grand navire, vraisemblablement un des paquebots qui
font le service de New York. Nous avons essay de dchiffrer son nom,
mais nous ne sommes pas srs d'y avoir russi. Le tlescope de M.
Osborne nous a laiss lire quelque chose comme _l'Atalante_. Il est
maintenant minuit, et nous marchons toujours  peu prs vers l'ouest
d'une allure rapide. La mer est singulirement phosphorescente.

_Post-scriptum (par M. Ainsworth)_.--Il est maintenant deux heures du
matin, et il fait presque calme, autant du moins que j'en peux
juger;--mais c'est un point qu'il est fort difficile d'apprcier, depuis
que nous nous mouvons si compltement avec et dans l'air. Je n'ai point
dormi depuis que j'ai quitt Weal-Vor, mais je ne peux plus y tenir, et
je vais faire un somme. Nous ne pouvons pas tre loin de la cte
d'Amrique.

_Mardi, 9 (manuscrit de M. Ainsworth)_.--Une heure de
l'aprs-midi.--Nous sommes en vue de la cte basse de la Caroline du
Sud! Le grand problme est rsolu. Nous avons travers
l'Atlantique,--nous l'avons travers en ballon, facilement, rondement!
Dieu soit lou! Qui osera dire maintenant qu'il y a quelque chose
d'impossible?

Ici finit le journal. Quelques dtails sur la descente ont t
communiqus toutefois par M. Ainsworth  M. Forsyth. Il faisait presque
un _calme plat_ quand les voyageurs arrivrent en vue de la cte, qui
fut immdiatement reconnue par les deux marins et par M. Osborne. Ce
gentleman ayant des connaissances au fort Moultrie, on rsolut
immdiatement de descendre dans le voisinage.

Le ballon fut port vers la plage; la mare tait basse, le sable ferme,
uni, admirablement appropri  une descente, et le grappin mordit du
premier coup et tint bon. Les habitants de l'le et du fort se
pressaient naturellement pour voir le ballon; mais ce n'tait qu'avec
difficult qu'on ajoutait foi au voyage accompli,--la _traverse de
l'Atlantique!_ L'ancre mordait  deux heures de l'aprs-midi; ainsi le
voyage entier avait dur soixante-quinze heures; ou plutt un peu moins,
si on compte simplement le trajet d'un rivage  l'autre. Il n'tait
arriv aucun accident srieux. On n'avait eu  craindre aucun danger
rel. Le ballon fut dgonfl et serr sans peine; et ces messieurs
taient encore au fort Moultrie, quand les manuscrits d'o ce rcit est
tir partaient par le courrier de Charleston. On ne sait rien de positif
sur leurs intentions ultrieures; mais nous pouvons promettre en toute
sret  nos lecteurs quelques informations supplmentaires, soit pour
lundi, soit pour le jour suivant au plus tard.

Voil certainement l'entreprise la plus prodigieuse, la plus
intressante, la plus importante qui ait jamais t accomplie ou mme
tente par un homme. Quels magnifiques rsultats on en peut tirer,
n'est-il pas superflu maintenant de le dterminer?




AVENTURE SANS PAREILLE D'UN CERTAIN HANS PFAALL

 Avec un coeur plein de fantaisies dlirantes
 Dont je suis le capitaine,
 Avec une lance de feu et _un cheval d'air_,
  travers l'immensit je voyage.

 _Chanson de Tom O'Bedlam_[16].


D'aprs les nouvelles les plus rcentes de Rotterdam, il parat que
cette ville est dans un singulier tat d'effervescence philosophique. En
ralit, il s'y est produit des phnomnes d'un genre si compltement
inattendu, si entirement nouveau, si absolument en contradiction avec
toutes les opinions reues que je ne doute pas qu'avant peu toute
l'Europe ne soit sens dessus dessous, toute la physique en fermentation,
et que la raison et l'astronomie ne se prennent aux cheveux.

Il parat que le... du mois de... (je ne me rappelle pas positivement la
date), une foule immense tait rassemble, dans un but qui n'est pas
spcifi, sur la grande place de la Bourse de la confortable ville de
Rotterdam. La journe tait singulirement chaude pour la saison, il y
avait  peine un souffle d'air, et la foule n'tait pas trop fche de
se trouver de temps  autre asperge d'une onde amicale de quelques
minutes, qui s'panchait des vastes masses de nuages blancs abondamment
parpills  travers la vote bleue du firmament.

Toutefois, vers midi, il se manifesta dans l'assemble une lgre mais
remarquable agitation, suivie du brouhaha de dix mille langues; une
minute aprs, dix mille visages se tournrent vers le ciel, dix mille
pipes descendirent simultanment du coin de dix mille bouches, et un
cri, qui ne peut tre compar qu'au rugissement du Niagara, retentit
longuement, hautement, furieusement,  travers toute la cit et tous les
environs de Rotterdam.

L'origine de ce vacarme devint bientt suffisamment manifeste. On vit
dboucher et entrer dans une des lacunes de l'tendue azure, du fond
d'une de ces vastes masses de nuages, aux contours vigoureusement
dfinis, un tre trange, htrogne, d'une apparence solide, si
singulirement configur, si fantastiquement organis que la foule de
ces gros bourgeois qui le regardaient d'en bas, bouche bante, ne
pouvait absolument y rien comprendre ni se lasser de l'admirer.

Qu'est-ce que cela pouvait tre? Au nom de tous les diables de
Rotterdam, qu'est-ce que cela pouvait prsager? Personne ne le savait,
personne ne pouvait le deviner; personne,--pas mme le bourgmestre
Mynheer Superbus Von Underduk,--ne possdait la plus lgre donne pour
claircir ce mystre; en sorte que, n'ayant rien de mieux  faire, tous
les Rotterdamois,  un homme prs, remirent srieusement leurs pipes
dans le coin de leurs bouches, et gardant toujours un oeil braqu sur le
phnomne, se mirent  pousser leur fume, firent une pause, se
dandinrent de droite  gauche, et grognrent significativement,--puis
se dandinrent de gauche  droite, grognrent, firent une pause, et
finalement, se remirent  pousser leur fume.

Cependant, on voyait descendre, toujours plus bas vers la bate ville de
Rotterdam, l'objet d'une si grande curiosit et la cause d'une si grosse
fume. En quelques minutes, la chose arriva assez prs pour qu'on pt la
distinguer exactement. Cela semblait tre,--oui! _c'tait_
indubitablement une espce de ballon, mais jusqu'alors,  coup sr,
Rotterdam n'avait pas vu de pareil ballon. Car qui--je vous le
demande--a jamais entendu parler d'un ballon entirement fabriqu avec
des journaux crasseux? Personne en Hollande, certainement; et cependant,
l, sous le nez mme du peuple ou plutt  quelque distance au-dessus de
son nez, apparaissait la chose en question, la chose elle-mme,
faite--j'ai de bonnes autorits pour l'affirmer--avec cette mme matire
 laquelle personne n'avait jamais pens pour un pareil dessein. C'tait
une norme insulte au bon sens des bourgeois de Rotterdam.

Quant  la forme du phnomne, elle tait encore plus rprhensible,--ce
n'tait gure qu'un gigantesque bonnet de fou tourn sens dessus
dessous. Et cette similitude fut loin d'tre amoindrie, quand, en
l'inspectant de plus prs, la foule vit un norme gland pendu  la
pointe, et autour du bord suprieur ou de la base du cne un rang de
petits instruments qui ressemblaient  des clochettes de brebis et
tintinnabulaient incessamment sur l'air de _Betty Martin_.

Mais voil qui tait encore plus violent:--suspendu par des rubans bleus
au bout de la fantastique machine, se balanait, en manire de nacelle,
un immense chapeau de castor gris amricain,  bords superlativement
larges,  calotte hmisphrique, avec un ruban noir et une boucle
d'argent. Chose assez remarquable toutefois, maint citoyen de Rotterdam
aurait jur qu'il connaissait dj ce chapeau, et, en vrit, toute
l'assemble le regardait presque avec des yeux familiers; pendant que
dame Grettel Pfaall poussait en le voyant une exclamation de joie et de
surprise, et dclarait que c'tait positivement le chapeau de son cher
homme lui-mme. Or, c'tait une circonstance d'autant plus importante 
noter que Pfaall, avec ses trois compagnons, avait disparu de Rotterdam,
depuis cinq ans environ, d'une manire soudaine et inexplicable, et,
jusqu'au moment o commence ce rcit, tous les efforts pour obtenir des
renseignements sur eux avaient chou. Il est vrai qu'on avait dcouvert
rcemment, dans une partie retire de la ville,  l'est, quelques
ossements humains, mls  un amas de dcombres d'un aspect bizarre; et
quelques profanes avaient t jusqu' supposer qu'un hideux meurtre
avait d tre commis en cet endroit, et que Hans Pfaall et ses camarades
en avaient t trs-probablement les victimes. Mais revenons  notre
rcit.

Le ballon (car c'en tait un, dcidment) tait maintenant descendu 
cent pieds du sol, et montrait distinctement  la foule le personnage
qui l'habitait. Un singulier individu, en vrit. Il ne pouvait gure
avoir plus de deux pieds de haut. Mais sa taille, toute petite qu'elle
tait, ne l'aurait pas empch de perdre l'quilibre, et de passer
par-dessus le bord de sa toute petite nacelle, sans l'intervention d'un
rebord circulaire qui lui montait jusqu' la poitrine, et se rattachait
aux cordes du ballon. Le corps du petit homme tait volumineux au del
de toute proportion, et donnait  l'ensemble de son individu une
apparence de rotondit singulirement absurde. De ses pieds,
naturellement, on n'en pouvait rien voir. Ses mains taient
monstrueusement grosses, ses cheveux, gris et rassembls par derrire en
une queue; son nez, prodigieusement long, crochu et empourpr; ses yeux
bien fendus, brillants et perants, son menton et ses joues,--quoique
rides par la vieillesse,--larges, boursoufls, doubles; mais, sur les
deux cts de sa tte, il tait impossible d'apercevoir le semblant
d'une oreille.

Ce drle de petit monsieur tait habill d'un paletot-sac de satin bleu
de ciel et de culottes collantes assorties, serres aux genoux par une
boucle d'argent. Son gilet tait d'une toffe jaune et brillante; un
bonnet de taffetas blanc tait gentiment pos sur le ct de sa tte;
et, pour complter cet accoutrement, un foulard carlate entourait son
cou, et, contourn en un noeud superlatif, laissait traner sur sa
poitrine ses bouts prtentieusement longs.

tant descendu, comme je l'ai dit,  cent pieds environ du sol, le vieux
petit monsieur fut soudainement saisi d'une agitation nerveuse, et parut
peu soucieux de s'approcher davantage de la _terre ferme_. Il jeta donc
une quantit de sable d'un sac de toile qu'il souleva  grand-peine, et
resta stationnaire pendant un instant. Il s'appliqua alors  extraire de
la poche de son paletot, d'une manire agite et prcipite, un grand
portefeuille de maroquin. Il le pesa souponneusement dans sa main,
l'examina avec un air d'extrme surprise, comme videmment tonn de son
poids. Enfin, il l'ouvrit, en tira une norme lettre scelle de cire
rouge et soigneusement entortille de fil de mme couleur, et la laissa
tomber juste aux pieds du bourgmestre Superbus Von Underduk.

Son Excellence se baissa pour la ramasser. Mais l'aronaute, toujours
fort inquiet, et n'ayant apparemment pas d'autres affaires qui le
retinssent  Rotterdam, commenait dj  faire prcipitamment ses
prparatifs de dpart; et, comme il fallait dcharger une portion de son
lest pour pouvoir s'lever de nouveau, une demi-douzaine de sacs qu'il
jeta l'un aprs l'autre, sans se donner la peine de les vider, tombrent
coup sur coup sur le dos de l'infortun bourgmestre, et le culbutrent
juste une demi-douzaine de fois  la face de tout Rotterdam.

Il ne faut pas supposer toutefois que le grand Underduk ait laiss
passer impunment cette impertinence de la part du vieux petit bonhomme.
On dit, au contraire, qu' chacune de ses six culbutes il ne poussa pas
moins de six bouffes, distinctes et furieuses, de sa chre pipe qu'il
retenait pendant tout ce temps et de toutes ses forces, et qu'il se
propose de tenir ainsi--si Dieu le permet--jusqu'au jour de sa mort.

Cependant, le ballon s'levait comme une alouette, et, planant au-dessus
de la cit, finit par disparatre tranquillement derrire un nuage
semblable  celui d'o il avait si singulirement merg, et fut ainsi
perdu pour les yeux blouis des bons citoyens de Rotterdam.

Toute l'attention se porta alors sur la lettre, dont la transmission
avec les accidents qui la suivirent avait failli tre si fatale  la
personne et  la dignit de Son Excellence Von Underduk. Toutefois, ce
fonctionnaire n'avait pas oubli durant ses mouvements giratoires de
mettre en sret l'objet important,--la lettre,--qui, d'aprs la
suscription, tait tombe dans des mains lgitimes, puisqu'elle tait
adresse  lui d'abord, et au professeur Rudabub, en leurs qualits
respectives de prsident et de vice-prsident du Collge astronomique de
Rotterdam. Elle fut donc ouverte sur-le-champ par ces dignitaires, et
ils y trouvrent la communication suivante, trs-extraordinaire, et, ma
foi, trs-srieuse:

_ Leurs Excellences Von Underduk et Rudabub, prsident et
vice-prsident du Collge national astronomique de la ville de
Rotterdam._

Vos Excellences se souviendront peut-tre d'un humble artisan, du nom de
Hans Pfaall, raccommodeur de soufflets de son mtier, qui disparut de
Rotterdam, il y a environ cinq ans, avec trois individus et d'une
manire qui a d tre regarde comme inexplicable. C'est moi, Hans
Pfaall lui-mme--n'en dplaise  Vos Excellences--qui suis l'auteur de
cette communication. Il est de notorit parmi la plupart de mes
concitoyens que j'ai occup, quatre ans durant, la petite maison de
briques place  l'entre de la ruelle dite _Sauerkraut_, et que j'y
demeurais encore au moment de ma disparition. Mes aeux y ont toujours
rsid, de temps immmorial, et ils y ont invariablement exerc comme
moi-mme la trs-respectable et trs-lucrative profession de
raccommodeurs de soufflets; car, pour dire la vrit, jusqu' ces
dernires annes, o toutes les ttes de la population ont t mises en
feu par la politique, jamais plus fructueuse industrie n'avait t
exerce par un honnte citoyen de Rotterdam, et personne n'en tait plus
digne que moi. Le crdit tait bon, la pratique donnait ferme, on ne
manquait ni d'argent ni de bonne volont. Mais, comme je l'ai dit, nous
ressentmes bientt les effets de la libert, des grands discours, du
radicalisme et de toutes les drogues de cette espce. Les gens qui
jusque-l avaient t les meilleures pratiques du monde n'avaient plus
un moment pour penser  nous. Ils en avaient  peine assez pour
apprendre l'histoire des rvolutions et pour surveiller dans sa marche
l'intelligence et l'ide du sicle. S'ils avaient besoin de souffler
leur feu, ils se faisaient un soufflet avec un journal.  mesure que le
gouvernement devenait plus faible, j'acqurais la conviction que le cuir
et le fer devenaient de plus en plus indestructibles; et bientt il n'y
eut pas dans tout Rotterdam un seul soufflet qui et besoin d'tre
repiqu, ou qui rclamt l'assistance du marteau. C'tait un tat de
choses impossible. Je fus bientt aussi gueux qu'un rat, et, comme
j'avais une femme et des enfants  nourrir, mes charges devinrent  la
longue intolrables, et je passai toutes mes heures  rflchir sur le
mode le plus convenable pour me dbarrasser de la vie.

Cependant, mes chiens de cranciers me laissaient peu de loisir pour la
mditation. Ma maison tait littralement assige du matin au soir. Il
y avait particulirement trois gaillards qui me tourmentaient au del du
possible, montant continuellement la garde devant ma porte, et me
menaant toujours de la loi. Je me promis de tirer de ces trois tres
une vengeance amre, si jamais j'tais assez heureux pour les tenir dans
mes griffes; et je crois que cette esprance ravissante fut la seule
chose qui m'empcha de mettre immdiatement  excution mon plan de
suicide, qui tait de me faire sauter la cervelle d'un coup d'espingole.
Toutefois, je jugeai qu'il valait mieux dissimuler ma rage, et les
bourrer de promesses et de belles paroles, jusqu' ce que, par un
caprice heureux de la destine, l'occasion de la vengeance vnt s'offrir
 moi.

Un jour que j'tais parvenu  leur chapper, et que je me sentais encore
plus abattu que d'habitude, je continuai  errer pendant longtemps
encore et sans but  travers les rues les plus obscures, jusqu' ce
qu'enfin je butai contre le coin d'une choppe de bouquiniste. Trouvant
sous ma main un fauteuil  l'usage des pratiques, je m'y jetai de
mauvaise humeur, et, sans savoir pourquoi, j'ouvris le premier volume
qui me tomba sous la main. Il se trouva que c'tait une petite brochure
traitant de l'astronomie spculative, et crite, soit par le professeur
Encke, de Berlin, soit par un Franais dont le nom ressemblait beaucoup
au sien. J'avais une lgre teinture de cette science, et je fus bientt
tellement absorb par la lecture de ce livre que je le lus deux fois
d'un bout  l'autre avant de revenir au sentiment de ce qui se passait
autour de moi.

Cependant, il commenait  faire nuit, et je repris le chemin de mon
logis. Mais la lecture de ce petit trait (concidant avec une
dcouverte pneumatique[17] qui m'avait t rcemment communique par un
cousin de Nantes, comme un secret d'une haute importance) avait fait sur
mon esprit une impression indlbile; et, tout en flnant  travers les
rues crpusculeuses, je repassais minutieusement dans ma mmoire les
raisonnements tranges, et quelquefois inintelligibles, de l'crivain.
Il y avait quelques passages qui avaient affect mon imagination d'une
manire extraordinaire.

Plus j'y rvais, plus intense devenait l'intrt qu'ils avaient excit
en moi. Mon ducation, gnralement fort limite, mon ignorance spciale
des sujets relatifs  la philosophie naturelle, loin de m'ter toute
confiance dans mon aptitude  comprendre ce que j'avais lu, ou de
m'induire  mettre en suspicion les notions confuses et vagues qui
avaient surgi naturellement de ma lecture, devenaient simplement un
aiguillon plus puissant pour mon imagination; et j'tais assez vain, ou
peut-tre assez raisonnable, pour me demander si ces ides indigestes
qui surgissent dans les esprits mal rgls ne contiennent pas souvent en
elles--comme elles en ont la parfaite apparence--toute la force, toute
la ralit, et toutes les autres proprits inhrentes  l'instinct et 
l'intuition.

Il tait tard quand j'arrivai  la maison, et je me mis immdiatement au
lit. Mais mon esprit tait trop proccup pour que je pusse dormir, et
je passai la nuit entire en mditations. Je me levai de grand matin, et
je courus vivement  l'choppe du bouquiniste, o j'employai tout le peu
d'argent qui me restait  l'acquisition de quelques volumes de mcanique
et d'astronomie pratiques. Je les transportai chez moi comme un trsor,
et je consacrai  les lire tous mes instants de loisir. Je fis ainsi
assez de progrs dans mes nouvelles tudes pour mettre  excution
certain projet qui m'avait t inspir par le diable ou par mon bon
gnie.

Pendant tout ce temps, je fis tous mes efforts pour me concilier les
trois cranciers qui m'avaient caus tant de tourments. Finalement, j'y
russis, tant en vendant une assez grande partie de mon mobilier pour
satisfaire  moiti leurs rclamations qu'en leur faisant la promesse de
solder la diffrence aprs la ralisation d'un petit projet qui me
trottait dans la tte, et pour l'accomplissement duquel je rclamais
leurs services. Grce  ces moyens (car c'taient des gens fort
ignorants), je n'eus pas grand-peine  les faire entrer dans mes vues.

Les choses ainsi arranges, je m'appliquai, avec l'aide de ma femme,
avec les plus grandes prcautions et dans le plus parfait secret, 
disposer du bien qui me restait, et  raliser par de petits emprunts,
et sous diffrents prtextes, une assez bonne quantit d'argent
comptant, sans m'inquiter le moins du monde, je l'avoue  ma honte, des
moyens de remboursement.

Grce  cet accroissement de ressources, je me procurai, en diverses
fois, plusieurs pices de trs-belle batiste, de douze yards
chacune,--de la ficelle,--une provision de vernis de caoutchouc,--un
vaste et profond panier d'osier, fait sur commande,--et quelques autres
articles ncessaires  la construction et  l'quipement d'un ballon
d'une dimension extraordinaire. Je chargeai ma femme de le confectionner
le plus rapidement possible, et je lui donnai toutes les instructions
ncessaires pour la manire de procder.

En mme temps, je fabriquais avec de la ficelle un filet d'une dimension
suffisante, j'y adaptais un cerceau et des cordes, et je faisais
l'emplette des nombreux instruments et des matires ncessaires pour
faire des expriences dans les plus hautes rgions de l'atmosphre. Une
nuit, je transportai prudemment dans un endroit retir de Rotterdam, 
l'est, cinq barriques cercles de fer, qui pouvaient contenir chacune
environ cinquante gallons, et une sixime d'une dimension plus vaste;
six tubes en fer-blanc, de trois pouces de diamtre et de quatre pieds
de long, faonns _ad hoc_; une bonne quantit _d'une certaine substance
mtallique ou demi-mtal_, que je ne nommerai pas, et une douzaine de
dames-jeannes remplies d'un acide trs-commun. Le gaz qui devait
rsulter de cette combinaison est un gaz qui n'a jamais t, jusqu'
prsent, fabriqu que par moi, ou du moins qui n'a jamais t appliqu 
un pareil objet. Tout ce que je puis dire, c'est qu'il est _une des
parties constituantes de l'azote_, qui a t si longtemps regard comme
irrductible, et que sa densit est moindre que celle de l'hydrogne
d'environ trente-sept fois et quatre diximes. Il est sans saveur, mais
non sans odeur; il brle, quand il est pur, avec une flamme verdtre; il
attaque instantanment la vie animale. Je ne ferais aucune difficult
d'en livrer tout le secret, mais il appartient de droit, comme je l'ai
dj fait entendre,  un citoyen de Nantes, en France, par qui il m'a
t communiqu sous condition.

Le mme individu m'a confi, sans tre le moins du monde au fait de mes
intentions, un procd pour fabriquer les ballons avec un certain tissu
animal, qui rend la fuite du gaz chose presque impossible; mais je
trouvai ce moyen beaucoup trop dispendieux, et, d'ailleurs, il se
pouvait que la batiste, revtue d'une couche de caoutchouc, ft tout
aussi bonne. Je ne mentionne cette circonstance que parce que je crois
probable que l'individu en question tentera, un de ces jours, une
ascension avec le nouveau gaz et la matire dont j'ai parl, et que je
ne veux pas le priver de l'honneur d'une invention trs-originale.

 chacune des places qui devaient tre occupes par l'un des petits
tonneaux, je creusai secrtement un petit trou; les trous formant de
cette faon un cercle de vingt-cinq pieds de diamtre. Au centre du
cercle, qui tait la place dsigne pour la plus grande barrique, je
creusai un trou plus profond. Dans chacun des cinq petits trous, je
disposai une bote de fer-blanc, contenant cinquante livres de poudre 
canon, et dans le plus grand un baril qui en tenait cent cinquante. Je
reliai convenablement le baril et les cinq botes par des tranes
couvertes, et, ayant fourr dans l'une des botes le bout d'une mche
longue de quatre pieds environ, je comblai le trou et plaai la barrique
par-dessus, laissant dpasser l'autre bout de la mche d'un pouce  peu
prs au del de la barrique, et d'une manire presque invisible. Je
comblai successivement les autres trous, et disposai chaque barrique 
la place qui lui tait destine.

Outre les articles que j'ai numrs, je transportai  mon dpt gnral
et j'y cachai un des appareils perfectionns de Grimm pour la
condensation de l'air atmosphrique. Toutefois, je dcouvris que cette
machine avait besoin de singulires modifications pour devenir propre 
l'emploi auquel je la destinais. Mais, grce  un travail entt et 
une incessante persvrance, j'arrivai  des rsultats excellents dans
tous mes prparatifs. Mon ballon fut bientt parachev. Il pouvait
contenir plus de quarante mille pieds cubes de gaz; il pouvait
facilement m'enlever, selon mes calculs, moi et tout mon attirail, et
mme, en le gouvernant convenablement, cent soixante-quinze livres de
lest par-dessus le march. Il avait reu trois couches de vernis, et je
vis que la batiste remplissait parfaitement l'office de la soie; elle
tait galement solide et cotait beaucoup moins cher.

Tout tant prt, j'exigeai de ma femme qu'elle me jurt le secret sur
toutes mes actions depuis le jour de ma premire visite  l'choppe du
bouquiniste, et je lui promis de mon ct de revenir aussitt que les
circonstances me le permettraient. Je lui donnai le peu d'argent qui me
restait et je lui fis mes adieux. En ralit, je n'avais pas
d'inquitude sur son compte. Elle tait ce que les gens appellent une
matresse femme, et pouvait trs-bien faire ses affaires sans mon
assistance. Je crois mme, pour tout dire, qu'elle m'avait toujours
regard comme un triste fainant,--un simple complment de poids,--un
remplissage,--une espce d'homme bon pour btir des chteaux en l'air,
et rien de plus,--et qu'elle n'tait pas fche d'tre dbarrasse de
moi. Il faisait nuit sombre quand je lui fis mes adieux, et, prenant
avec moi, en manire d'aides de camp, les trois cranciers qui m'avaient
caus tant de souci, nous portmes le ballon avec sa nacelle et tous ses
accessoires par une route dtourne,  l'endroit o j'avais dpos les
autres articles. Nous les y trouvmes parfaitement intacts, et je me mis
immdiatement  la besogne.

Nous tions au 1er avril. La nuit, comme je l'ai dit, tait sombre; on
ne pouvait pas apercevoir une toile; et une bruine paisse, qui tombait
par intervalles, nous incommodait fort. Mais ma grande inquitude,
c'tait le ballon, qui, en dpit du vernis qui le protgeait, commenait
 s'alourdir par l'humidit; la poudre aussi pouvait s'avarier. Je fis
donc travailler rudement mes trois gredins, je leur fis piler de la
glace autour de la barrique centrale et agiter l'acide dans les autres.
Cependant, ils ne cessaient de m'importuner de questions pour savoir ce
que je voulais faire avec tout cet attirail, et exprimaient un vif
mcontentement de la terrible besogne  laquelle je les condamnais. Ils
ne comprenaient pas--disaient-ils--ce qu'il pouvait rsulter de bon 
leur faire ainsi se mouiller la peau uniquement pour les rendre
complices d'une aussi abominable incantation. Je commenais  tre un
peu inquiet, et j'avanais l'ouvrage de toute ma force; car, en vrit,
ces idiots s'taient figur, j'imagine, que j'avais fait un pacte avec
le diable, et que dans tout ce que je faisais maintenant il n'y avait
rien de bien rassurant. J'avais donc une trs-grande crainte de les voir
me planter l. Toutefois, je m'efforai de les apaiser en leur
promettant de les payer jusqu'au dernier sou, aussitt que j'aurais men
 bonne fin la besogne en prparation. Naturellement ils interprtrent
ces beaux discours comme ils voulurent, s'imaginant sans doute que de
toute manire j'allais me rendre matre d'une immense quantit d'argent
comptant; et, pourvu que je leur payasse ma dette, et un petit brin en
plus, en considration de leurs services, j'ose affirmer qu'ils
s'inquitaient fort peu de ce qui pouvait advenir de mon me ou de ma
carcasse.

Au bout de quatre heures et demie environ, le ballon me parut
suffisamment gonfl. J'y suspendis donc la nacelle, et j'y plaai tous
mes bagages, un tlescope, un baromtre avec quelques modifications
importantes, un thermomtre, un lectromtre, un compas, une boussole,
une montre  secondes, une cloche, un porte-voix, etc., etc., ainsi
qu'un globe de verre o j'avais fait le vide, et hermtiquement bouch,
sans oublier l'appareil condensateur, de la chaux vive, un bton de cire
 cacheter, une abondante provision d'eau, et des vivres en quantit,
tels que le _pemmican_[18], qui contient une norme matire nutritive
comparativement  son petit volume. J'installai aussi dans ma nacelle un
couple de pigeons et une chatte.

Nous tions presque au point du jour, et je pensai qu'il tait
grandement temps d'effectuer mon dpart. Je laissai donc tomber par
terre, comme par accident, un cierge allum et, en me baissant pour le
ramasser, j'eus soin de mettre sournoisement le feu  la mche, dont le
bout, comme je l'ai dit, dpassait un peu le bord infrieur d'un des
petits tonneaux.

J'excutai cette manoeuvre sans tre vu le moins du monde par mes trois
bourreaux; je sautai dans la nacelle, je coupai immdiatement l'unique
corde qui me retenait  la terre, et je m'aperus avec bonheur que
j'tais enlev avec une inconcevable rapidit; le ballon emportait
trs-facilement ses cent soixante-quinze livres de lest de plomb; il
aurait pu en porter le double. Quand je quittai la terre, le baromtre
marquait trente pouces, et le thermomtre centigrade 19 degrs.

Cependant, j'tais  peine mont  une hauteur de cinquante yards, quand
arriva derrire moi, avec un rugissement et un grondement pouvantables,
une si paisse trombe de feu et de gravier, de bois et de mtal
enflamms, mls  des membres humains dchirs, que je sentis mon coeur
dfaillir, et que je me jetai tout au fond de ma nacelle tremblant de
terreur.

Alors, je compris que j'avais horriblement charg la mine, et que
j'avais encore  subir les principales consquences de la secousse. En
effet, en moins d'une seconde, je sentis tout mon sang refluer vers mes
tempes, et immdiatement, inopinment, une commotion que je n'oublierai
jamais clata  travers les tnbres et sembla dchirer en deux le
firmament lui-mme. Plus tard, quand j'eus le temps de la rflexion, je
ne manquai pas d'attribuer l'extrme violence de l'explosion
relativement  moi,  sa vritable cause,--c'est--dire  ma position,
directement au-dessus de la mine et dans la ligne de son action la plus
puissante. Mais, en ce moment, je ne songeais qu' sauver ma vie.
D'abord, le ballon s'affaissa, puis il se dilata furieusement, puis il
se mit  pirouetter avec une vlocit vertigineuse, et finalement,
vacillant et roulant comme un homme ivre, il me jeta par-dessus le bord
de la nacelle, et me laissa accroch  une pouvantable hauteur, la tte
en bas par un bout de corde fort mince, haut de trois pieds de long
environ, qui pendait par hasard  travers une crevasse, prs du fond du
panier d'osier, et dans lequel, au milieu de ma chute, mon pied gauche
s'engagea providentiellement. Il est impossible, absolument impossible,
de se faire une ide juste de l'horreur de ma situation. J'ouvrais
convulsivement la bouche pour respirer, un frisson ressemblant  un
accs de fivre secouait tous les nerfs et tous les muscles de mon
tre,--je sentais mes yeux jaillir de leurs orbites, une horrible nause
m'envahit,--enfin je m'vanouis et perdis toute conscience.

Combien de temps restai-je dans cet tat, il m'est impossible de le
dire. Il s'coula toutefois un assez long temps, car, lorsque je
recouvrai en partie l'usage de mes sens, je vis le jour qui se
levait;--le ballon se trouvait  une prodigieuse hauteur au-dessus de
l'immensit de l'Ocan, et dans les limites de ce vaste horizon, aussi
loin que pouvait s'tendre ma vue, je n'apercevais pas trace de terre.
Cependant, mes sensations, quand je revins  moi, n'taient pas aussi
trangement douloureuses que j'aurais d m'y attendre. En ralit, il y
avait beaucoup de folie dans la contemplation placide avec laquelle
j'examinai d'abord ma situation. Je portai mes deux mains devant mes
yeux, l'une aprs l'autre, et me demandai avec tonnement quel accident
pouvait avoir gonfl mes veines et noirci si horriblement mes ongles.
Puis j'examinai soigneusement ma tte, je la secouai  plusieurs
reprises, et la ttai avec une attention minutieuse, jusqu' ce que je
me fusse heureusement assur qu'elle n'tait pas, ainsi que j'en avais
eu l'horrible ide, plus grosse que mon ballon. Puis, avec l'habitude
d'un homme qui sait o sont ses poches, je ttai les deux poches de ma
culotte, et, m'apercevant que j'avais perdu mon calepin et mon tui 
cure-dent, je m'efforai de me rendre compte de leur disparition, et, ne
pouvant y russir, j'en ressentis un inexprimable chagrin. Il me sembla
alors que j'prouvais une vive douleur  la cheville de mon pied gauche,
et une obscure conscience de ma situation commena  poindre dans mon
esprit.

Mais--chose trange!--je n'prouvai ni tonnement ni horreur. Si je
ressentis une motion quelconque, ce fut une espce de satisfaction ou
d'panouissement en pensant  l'adresse qu'il me faudrait dployer pour
me tirer de cette singulire alternative; et je ne fis pas de mon salut
dfinitif l'objet d'un doute d'une seconde. Pendant quelques minutes, je
restai plong dans la plus profonde mditation. Je me rappelle
distinctement que j'ai souvent serr les lvres, que j'ai appliqu mon
index sur le ct de mon nez, et j'ai pratiqu les gesticulations et
grimaces habituelles aux gens qui, installs tout  leur aise dans leur
fauteuil, mditent sur des matires embrouilles ou importantes.

Quand je crus avoir suffisamment rassembl mes ides, je portai avec la
plus grande prcaution, la plus parfaite dlibration, mes mains
derrire mon dos, et je dtachai la grosse boucle de fer qui terminait
la ceinture de mon pantalon. Cette boucle avait trois dents qui, tant
un peu rouilles, tournaient difficilement sur leur axe. Cependant, avec
beaucoup de patience, je les amenai  angle droit avec le corps de la
boucle et m'aperus avec joie qu'elles restaient fermes dans cette
position. Tenant entre mes dents cette espce d'instrument, je
m'appliquai  dnouer le noeud de ma cravate. Je fus oblig de me
reposer plus d'une fois avant d'avoir accompli cette manoeuvre; mais, 
la longue, j'y russis.  l'un des bouts de la cravate, j'assujettis la
boucle, et, pour plus de scurit, je nouai troitement l'autre bout
autour de mon poing. Soulevant alors mon corps par un dploiement
prodigieux de force musculaire, je russis du premier coup  jeter la
boucle par-dessus la nacelle et  l'accrocher, comme je l'avais espr,
dans le rebord circulaire de l'osier.

Mon corps faisait alors avec la paroi de la nacelle un angle de
quarante-cinq degrs environ; mais il ne faut pas entendre que je fusse
 quarante-cinq degrs au-dessous de la perpendiculaire; bien loin de
l, j'tais toujours plac dans un plan presque parallle au niveau de
l'horizon; car la nouvelle position que j'avais conquise avait eu pour
effet de chasser d'autant le fond de la nacelle, et consquemment ma
position tait des plus prilleuses.

Mais qu'on suppose que, dans le principe, lorsque je tombai de la
nacelle, je fusse tomb la face tourne vers le ballon au lieu de
l'avoir tourne du ct oppos, comme elle tait maintenant,--ou, en
second lieu, que la corde par laquelle j'tais accroch et pendu par
hasard du rebord suprieur, au lieu de passer par une crevasse du
fond,--on concevra facilement que, dans ces deux hypothses, il m'et
t impossible d'accomplir un pareil miracle,--et les prsentes
rvlations eussent t entirement perdues pour la postrit. J'avais
donc toutes les raisons de bnir le hasard; mais, en somme, j'tais
tellement stupfi que je me sentais incapable de rien faire, et que je
restai suspendu, pendant un quart d'heure peut-tre, dans cette
extraordinaire situation, sans tenter de nouveau le plus lger effort,
perdu dans un singulier calme et dans une batitude idiote. Mais cette
disposition de mon tre s'vanouit bien vite et fit place  un sentiment
d'horreur, d'effroi, d'absolue dsesprance et de destruction. En
ralit, le sang si longtemps accumul dans les vaisseaux de la tte et
de la gorge, et qui avait jusque-l cr en moi un dlire salutaire dont
l'action supplait  l'nergie, commenait maintenant  refluer et 
reprendre son niveau; et la clairvoyance qui me revenait, augmentant la
perception du danger, ne servait qu' me priver du sang-froid et du
courage ncessaires pour l'affronter. Mais, par bonheur pour moi, cette
faiblesse ne fut pas de longue dure. L'nergie du dsespoir me revint 
propos, et, avec des cris et des efforts frntiques, je m'lanai
convulsivement et  plusieurs reprises par une secousse gnrale,
jusqu' ce qu'enfin, m'accrochant au bord si dsir avec des griffes
plus serres qu'un tau, je tortillai mon corps par-dessus et tombai la
tte la premire et tout pantelant dans le fond de la nacelle.

Ce ne fut qu'aprs un certain laps de temps que je fus assez matre de
moi pour m'occuper de mon ballon. Mais alors je l'examinai avec
attention et dcouvris,  ma grande joie, qu'il n'avait subi aucune
avarie. Tous mes instruments taient sains et saufs, et,
trs-heureusement, je n'avais perdu ni lest ni provisions.  la vrit,
je les avais si bien assujettis  leur place qu'un pareil accident tait
chose tout  fait improbable. Je regardai  ma montre, elle marquait six
heures. Je continuais  monter rapidement, et le baromtre me donnait
alors une hauteur de trois milles trois quarts. Juste au-dessous de moi
apparaissait dans l'Ocan un petit objet noir, d'une forme lgrement
allonge,  peu prs de la dimension d'un domino, et ressemblant
fortement,  tous gards,  l'un de ces petits joujoux. Je dirigeai mon
tlescope sur lui, et je vis distinctement que c'tait un vaisseau
anglais de quatre-vingt-quatorze canons tanguant lourdement dans la mer,
au plus prs du vent, et le cap  l'ouest-sud-ouest.  l'exception de ce
navire, je ne vis rien que l'Ocan et le ciel, et le soleil qui tait
lev depuis longtemps.

Il est grandement temps que j'explique  Vos Excellences l'objet de mon
voyage. Vos Excellences se souviennent que ma situation dplorable 
Rotterdam m'avait  la longue pouss  la rsolution du suicide. Ce
n'tait pas cependant que j'eusse un dgot positif de la vie elle-mme,
mais j'tais harass,  n'en pouvoir plus, par les misres accidentelles
de ma position. Dans cette disposition d'esprit, dsirant vivre encore,
et cependant fatigu de la vie, le trait que je lus  l'choppe du
bouquiniste, appuy par l'opportune dcouverte de mon cousin de Nantes,
ouvrit une ressource  mon imagination. Je pris enfin un parti dcisif.
Je rsolus de partir, mais de vivre,--de quitter le monde, mais de
continuer mon existence;--bref, et pour couper court aux nigmes, je
rsolus, sans m'inquiter du reste, de me frayer, si je pouvais, un
passage _jusqu' la lune_.

Maintenant, pour qu'on ne me croie pas plus fou que je ne le suis, je
vais exposer en dtail, et le mieux que je pourrai, les considrations
qui m'induisirent  croire qu'une entreprise de cette nature, quoique
difficile sans doute et pleine de dangers, n'tait pas absolument, pour
un esprit audacieux, situe au del des limites du possible.

La premire chose  considrer tait la distance positive de la lune 
la terre. Or, la distance moyenne ou approximative entre les centres de
ces deux plantes est de cinquante-neuf fois, plus une fraction, le
rayon quatorial de la terre, ou environ 237 000 milles. Je dis la
distance moyenne ou approximative, mais il est facile de concevoir que,
la forme de l'orbite lunaire tant une ellipse d'une excentricit qui
n'est pas de moins de 0,05484 de son demi-grand axe, et le centre de la
terre occupant le foyer de cette ellipse, si je pouvais russir d'une
manire quelconque  rencontrer la lune  son prige, la distance
ci-dessus value se trouverait sensiblement diminue. Mais, pour
laisser de ct cette hypothse, il tait positif qu'en tout cas j'avais
 dduire des 237 000 milles le rayon de la terre, c'est--dire 4 000,
et le rayon de la lune, c'est--dire 1 080, en tout 5 080, et qu'il ne
me resterait ainsi  franchir qu'une distance approximative de 231 920
milles. Cet espace, pensais-je, n'tait pas vraiment extraordinaire. On
a fait nombre de fois sur cette terre des voyages d'une vitesse de 60
milles par heure, et, en ralit, il y a tout lieu de croire qu'on
arrivera  une plus grande vlocit; mais, mme en me contentant de la
vitesse dont je parlais, il ne me faudrait pas plus de cent soixante et
un jours pour atteindre la surface de la lune.

Il y avait toutefois de nombreuses circonstances qui m'induisaient 
croire que la vitesse approximative de mon voyage dpasserait de
beaucoup celle de soixante milles  l'heure; et, comme ces
considrations produisirent sur moi une impression profonde, je les
expliquerai plus amplement par la suite.

Le second point  examiner tait d'une bien autre importance. D'aprs
les indications fournies par le baromtre, nous savons que, lorsqu'on
s'lve, au-dessus de la surface de la terre,  une hauteur de 1 000
pieds, on laisse au-dessous de soi environ un trentime de la masse
atmosphrique; qu' 10 000 pieds, nous arrivons  peu prs  un tiers;
et qu' 18 000 pieds, ce qui est presque la hauteur du Cotopaxi, nous
avons dpass la moiti de la masse fluide, ou, en tout cas, la moiti
de la partie pondrable de l'air qui enveloppe notre globe. On a aussi
calcul qu' une hauteur qui n'excde pas la centime partie du diamtre
terrestre,--c'est--dire 80 milles,--la rarfaction devait tre telle
que la vie animale ne pouvait en aucune faon s'y maintenir; et, de
plus, que les moyens les plus subtils que nous ayons de constater la
prsence de l'atmosphre devenaient alors totalement insuffisants. Mais
je ne manquai pas d'observer que ces derniers calculs taient uniquement
bass sur notre connaissance exprimentale des proprits de l'air et
des lois mcaniques qui rgissent sa dilatation et sa compression dans
ce qu'on peut appeler, comparativement parlant, la proximit immdiate
de la terre. Et, en mme temps, on regarde comme chose positive qu' une
distance quelconque donne, mais inaccessible, de sa surface, la vie
animale est et doit tre essentiellement incapable de modification.
Maintenant, tout raisonnement de ce genre, et d'aprs de pareilles
donnes, doit videmment tre purement analogique. La plus grande
hauteur o l'homme soit jamais parvenu est de 25 000 pieds; je parle de
l'expdition aronautique de MM. Gay-Lussac et Biot. C'est une hauteur
assez mdiocre, mme quand on la compare aux 80 milles en question; et
je ne pouvais m'empcher de penser que la question laissait une place au
doute et une grande latitude aux conjectures.

Mais, en fait, en supposant une ascension opre  une hauteur donne
quelconque, la quantit d'air pondrable traverse dans toute priode
ultrieure de l'ascension n'est nullement en proportion avec la hauteur
additionnelle acquise, comme on peut le voir d'aprs ce qui a t nonc
prcdemment, mais dans une raison constamment dcroissante. Il est donc
vident que, nous levant aussi haut que possible, nous ne pouvons pas,
littralement parlant, arriver  une limite au del de laquelle
l'atmosphre cesse absolument d'exister. Elle _doit exister_,
concluais-je, quoiqu'elle _puisse_, il est vrai, exister  un tat de
rarfaction infinie.

D'un autre ct, je savais que les arguments ne manquent pas pour
prouver qu'il existe une limite relle et dtermine de l'atmosphre, au
del de laquelle il n'y a absolument plus d'air respirable. Mais une
circonstance a t omise par ceux qui opinent pour cette limite, qui
semblait, non pas une rfutation premptoire de leur doctrine, mais un
point digne d'une srieuse investigation. Comparons les intervalles
entre les retours successifs de la comte d'Encke  son prihlie, en
tenant compte de toutes les perturbations dues  l'attraction
plantaire, et nous verrons que les priodes diminuent graduellement,
c'est--dire que le grand axe de l'ellipse de la comte va toujours se
raccourcissant dans une proportion lente, mais parfaitement rgulire.
Or, c'est prcisment le cas qui doit avoir lieu, si nous supposons que
la comte subisse une rsistance par le fait _d'un milieu thr
excessivement rare_ qui pntre les rgions de son orbite. Car il est
vident qu'un pareil milieu doit, en retardant la vitesse de la comte,
accrotre sa force centripte et affaiblir sa force centrifuge. En
d'autres termes, l'attraction du soleil deviendrait de plus en plus
puissante, et la comte s'en rapprocherait davantage  chaque
rvolution. Vritablement, il n'y a pas d'autre moyen de se rendre
compte de la variation en question.

Mais voici un autre fait: on observe que le diamtre rel de la partie
nbuleuse de cette comte se contracte rapidement  mesure qu'elle
approche du soleil, et se dilate avec la mme rapidit quand elle repart
vers son aphlie. N'avais-je pas quelque raison de supposer avec M. Valz
que cette apparente condensation de volume prenait son origine dans la
compression de ce milieu thr dont je parlais tout  l'heure, et dont
la densit est en proportion de la proximit du soleil? Le phnomne qui
affecte la forme lenticulaire et qu'on appelle la lumire zodiacale
tait aussi un point digne d'attention. Cette lumire si visible sous
les tropiques, et qu'il est impossible de prendre pour une lumire
mtorique quelconque, s'lve obliquement de l'horizon et suit
gnralement la ligne de l'quateur du soleil. Elle me semblait
videmment provenir d'une atmosphre rare qui s'tendrait depuis le
soleil jusque par del l'orbite de Vnus au moins, et mme, selon moi,
indfiniment plus loin. Je ne pouvais pas supposer que ce milieu ft
limit par la ligne du parcours de la comte, ou ft confin dans le
voisinage immdiat du soleil. Il tait si simple d'imaginer au contraire
qu'il envahissait toutes les rgions de notre systme plantaire,
condens autour des plantes en ce que nous appelons atmosphre, et
peut-tre modifi chez quelques-unes par des circonstances purement
gologiques, c'est--dire modifi ou vari dans ses proportions ou dans
sa nature essentielle par les matires volatilises manant de leurs
globes respectifs.

Ayant pris la question sous ce point de vue, je n'avais plus gure 
hsiter. En supposant que dans mon passage je trouvasse une atmosphre
_essentiellement_ semblable  celle qui enveloppe la surface de la
terre, je rflchis qu'au moyen du trs-ingnieux appareil de M. Grimm
je pourrais facilement la condenser en suffisante quantit pour les
besoins de la respiration. Voil qui cartait le principal obstacle  un
voyage  la lune. J'avais donc dpens quelque argent et beaucoup de
peine pour adapter l'appareil au but que je me proposais, et j'avais
pleine confiance dans son application, pourvu que je pusse accomplir le
voyage dans un espace de temps suffisamment court. Ceci me ramne  la
question de la vitesse possible.

Tout le monde sait que les ballons, dans la premire priode de leur
ascension, s'lvent avec une vlocit comparativement modre. Or la
force d'ascension consiste uniquement dans la pesanteur de l'air ambiant
relativement au gaz du ballon; et,  premire vue, il ne parat pas du
tout probable ni vraisemblable que le ballon,  mesure qu'il gagne en
lvation et arrive successivement dans des couches atmosphriques d'une
densit dcroissante, puisse gagner en vitesse et acclrer sa vlocit
primitive. D'un autre ct, je n'avais pas souvenir que, dans un compte
rendu quelconque d'une exprience antrieure, l'on et jamais constat
une diminution apparente dans la vitesse absolue de l'ascension, quoique
tel et pu tre le cas, en raison de la fuite du gaz  travers un
arostat mal confectionn et gnralement revtu d'un vernis
insuffisant, ou pour toute autre cause. Il me semblait donc que l'effet
de cette dperdition pouvait seulement contrebalancer l'acclration
acquise par le ballon  mesure qu'il s'loignait du centre de
gravitation. Or, je considrai que, pourvu que dans ma traverse je
trouvasse _le milieu_ que j'avais imagin, et pourvu qu'il ft de mme
essence que ce que nous appelons l'air atmosphrique, il importait
relativement assez peu que je le trouvasse  tel ou tel degr de
rarfaction, c'est--dire relativement  ma force ascensionnelle; car
non seulement le gaz du ballon serait soumis  la mme rarfaction (et,
dans cette occurrence, je n'avais qu' lcher une quantit
proportionnelle de gaz, suffisante pour prvenir une explosion), mais,
par la nature de ses parties intgrantes, il devait, en tout cas, tre
toujours spcifiquement plus lger qu'un compos quelconque de pur azote
et d'oxygne. Il y avait donc une chance,--et mme, en somme, une forte
probabilit, _pour qu' aucune priode de mon ascension je n'arrivasse 
un point o les diffrentes pesanteurs runies de mon immense ballon, du
gaz inconcevablement rare qu'il renfermait, de sa nacelle et de son
contenu pussent galer la pesanteur de la masse d'atmosphre ambiante
dplace_; et l'on conoit facilement que c'tait l l'unique condition
qui pt arrter ma fuite ascensionnelle. Mais encore, si jamais
j'atteignais ce point imaginaire, il me restait la facult d'user de mon
lest et d'autres poids montant  peu prs  un total de 300 livres.

En mme temps, la force centripte devait toujours dcrotre en raison
du carr des distances, et ainsi je devais, avec une vlocit
prodigieusement acclre, arriver  la longue dans ces lointaines
rgions o la force d'attraction de la lune serait substitue  celle de
la terre.

Il y avait une autre difficult qui ne laissait pas de me causer quelque
inquitude. On a observ que dans les ascensions pousses  une hauteur
considrable, outre la gne de la respiration, on prouvait dans la tte
et dans tout le corps un immense malaise, souvent accompagn de
saignements de nez et d'autres symptmes passablement alarmants, et qui
devenait de plus en plus insupportable  mesure qu'on s'levait[19].
C'tait l une considration passablement effrayante. N'tait-il pas
probable que ces symptmes augmenteraient jusqu' ce qu'ils se
terminassent par la mort elle-mme? Aprs mre rflexion, je conclus que
non. Il fallait en chercher l'origine dans la disparition progressive de
la pression atmosphrique,  laquelle est accoutume la surface de notre
corps, et dans la distension invitable des vaisseaux sanguins
superficiels,--et non dans une dsorganisation positive du systme
animal, comme dans le cas de difficult de respiration, o la densit
atmosphrique est chimiquement insuffisante pour la rnovation rgulire
du sang dans un ventricule du coeur. Except dans le cas o cette
rnovation ferait dfaut, je ne voyais pas de raison pour que la vie ne
se maintnt pas, mme dans le vide; car l'expansion et la compression de
la poitrine, qu'on appelle communment respiration, est une action
purement musculaire; elle est la cause et non l'effet de la respiration.
En un mot, je concevais que, le corps s'habituant  l'absence de
pression atmosphrique, ces sensations douloureuses devaient diminuer
graduellement; et, pour les supporter tant qu'elles dureraient, j'avais
toute confiance dans la solidit de fer de ma constitution.

J'ai donc expos quelques-unes des considrations--non pas toutes
certainement--qui m'induisirent  former le projet d'un voyage  la
lune. Je vais maintenant, s'il plat  Vos Excellences, vous exposer le
rsultat d'une tentative dont la conception parat si audacieuse, et
qui, dans tous les cas, n'a pas sa pareille dans les annales de
l'humanit.

Ayant atteint la hauteur dont il a t parl ci-dessus, c'est--dire
trois milles trois quarts[20], je jetai hors de la nacelle une quantit
de plumes, et je vis que je montais toujours avec une rapidit
suffisante; il n'y avait donc pas ncessit de jeter du lest. J'en fus
trs-aise, car je dsirais garder avec moi autant de lest que j'en
pourrais porter, par la raison bien simple que je n'avais aucune donne
positive sur la puissance d'attraction et sur la densit atmosphrique.
Je ne souffrais jusqu' prsent d'aucun malaise physique, je respirais
avec une parfaite libert et n'prouvais aucune douleur dans la tte. La
chatte tait couche fort solennellement sur mon habit, que j'avais t,
et regardait les pigeons avec un air de nonchaloir. Ces derniers, que
j'avais attachs par la patte, pour les empcher de s'envoler, taient
fort occups  piquer quelques grains de riz parpills pour eux au fond
de la nacelle.

 six heures vingt minutes, le baromtre donnait une lvation de 26 400
pieds, ou cinq milles,  une fraction prs. La perspective semblait sans
bornes. Rien de plus facile d'ailleurs que de calculer  l'aide de la
trigonomtrie sphrique l'tendue de surface terrestre qu'embrassait mon
regard. La surface convexe d'un segment de sphre est  la surface
entire de la sphre comme le sinus verse du segment est au diamtre de
la sphre. Or, dans mon cas, le sinus verse--c'est--dire l'paisseur du
segment situ au-dessous de moi tait  peu prs gal  mon lvation,
ou  l'lvation du point de vue au-dessus de la surface. La proportion
de cinq milles  huit milles exprimerait donc l'tendue de la surface
que j'embrassais, c'est--dire que j'apercevais la seize centime partie
de la surface totale du globe. La mer apparaissait polie comme un
miroir, bien qu' l'aide du tlescope je dcouvrisse qu'elle tait dans
un tat de violente agitation. Le navire n'tait plus visible, il avait
sans doute driv vers l'est. Je commenai ds lors  ressentir par
intervalles une forte douleur  la tte, bien que je continuasse 
respirer  peu prs librement. La chatte et les pigeons semblaient
n'prouver aucune incommodit.

 sept heures moins vingt, le ballon entra dans la rgion d'un grand et
pais nuage qui me causa beaucoup d'ennui; mon appareil condensateur en
fut endommag, et je fus tremp jusqu'aux os. C'est,  coup sr, une
singulire rencontre, car je n'aurais pas suppos qu'un nuage de cette
nature pt se soutenir  une si grande lvation. Je pensai faire pour
le mieux en jetant deux morceaux de lest de cinq livres chaque, ce qui
me laissait encore cent soixante-cinq livres de lest. Grce  cette
opration, je traversai bien vite l'obstacle, et je m'aperus
immdiatement que j'avais gagn prodigieusement en vitesse. Quelques
secondes aprs que j'eus quitt le nuage, un clair blouissant le
traversa d'un bout  l'autre et l'incendia dans toute son tendue, lui
donnant l'aspect d'une masse de charbon en ignition. Qu'on se rappelle
que ceci se passait en plein jour. Aucune pense ne pourrait rendre la
sublimit d'un pareil phnomne se dployant dans les tnbres de la
nuit. L'enfer lui-mme aurait trouv son image exacte. Tel que je le
vis, ce spectacle me fit dresser les cheveux. Cependant, je dardais au
loin mon regard dans les abmes bants; je laissais mon imagination
plonger et se promener sous d'tranges et immenses votes dans des
gouffres empourprs, dans les abmes rouges et sinistres d'un feu
effrayant et insondable. Je l'avais chapp belle. Si le ballon tait
rest une minute de plus dans le nuage,--c'est--dire si l'incommodit
dont je souffrais ne m'avait pas dtermin  jeter du lest,--ma
destruction pouvait en tre et en et trs-probablement t la
consquence. De pareils dangers, quoiqu'on y fasse peu d'attention, sont
les plus grands peut-tre qu'on puisse courir en ballon. J'avais pendant
ce temps atteint une hauteur assez grande pour n'avoir aucune inquitude
 ce sujet.

Je m'levais alors trs-rapidement, et  sept heures le baromtre
donnait une hauteur qui n'tait pas moindre de neuf milles et demi. Je
commenais  prouver une grande difficult de respiration. Ma tte
aussi me faisait excessivement souffrir; et, ayant senti depuis quelque
temps de l'humidit sur mes joues, je dcouvris  la fin que c'tait du
sang qui suintait continuellement du tympan de mes oreilles. Mes yeux me
donnaient aussi beaucoup d'inquitude. En passant ma main dessus, il me
sembla qu'ils taient pousss hors de leurs orbites, et  un degr assez
considrable; et tous les objets contenus dans la nacelle et le ballon
lui-mme se prsentaient  ma vision sous une forme monstrueuse et
fausse. Ces symptmes dpassaient ceux auxquels je m'attendais, et me
causaient quelque alarme. Dans cette conjoncture, trs-imprudemment et
sans rflexion, je jetai hors de la nacelle trois morceaux de lest de
cinq livres chaque. La vitesse ds lors acclre de mon ascension
m'emporta, trop rapidement et sans gradation suffisante, dans une couche
d'atmosphre singulirement rarfie, ce qui faillit amener un rsultat
fatal pour mon expdition et pour moi-mme. Je fus soudainement pris par
un spasme qui dura plus de cinq minutes, et, mme quand il eut en partie
cess, il se trouva que je ne pouvais plus aspirer qu' de longs
intervalles et d'une manire convulsive, saignant copieusement pendant
tout ce temps par le nez, par les oreilles, et mme lgrement par les
yeux. Les pigeons semblaient en proie  une excessive angoisse et se
dbattaient pour s'chapper, pendant que la chatte miaulait
lamentablement, chancelant  et l  travers la nacelle comme sous
l'influence d'un poison.

Je dcouvris alors trop tard l'immense imprudence que j'avais commise en
jetant du lest, et mon trouble devint extrme. Je n'attendais pas moins
que la mort, et la mort dans quelques minutes. La souffrance physique
que j'prouvais contribuait aussi  me rendre presque incapable d'un
effort quelconque pour sauver ma vie. Il me restait  peine la facult
de rflchir, et la violence de mon mal de tte semblait augmenter de
minute en minute. Je m'aperus alors que mes sens allaient bientt
m'abandonner tout  fait, et j'avais dj empoign une des cordes de la
soupape, quand le souvenir du mauvais tour que j'avais jou aux trois
cranciers et la crainte des consquences qui pouvaient m'accueillir 
mon retour m'effrayrent et m'arrtrent pour le moment. Je me couchai
au fond de la nacelle et m'efforai de rassembler mes facults. J'y
russis un peu, et je rsolus de tenter l'exprience d'une saigne.

Mais, comme je n'avais pas de lancette, je fus oblig de procder 
cette opration tant bien que mal, et finalement j'y russis en
m'ouvrant une veine au bras gauche avec la lame de mon canif. Le sang
avait  peine commenc  couler que j'prouvais un soulagement notable,
et, lorsque j'en eus perdu  peu prs la valeur d'une demi-cuvette de
dimension ordinaire, les plus dangereux symptmes avaient pour la
plupart entirement disparu. Cependant, je ne jugeai pas prudent
d'essayer de me remettre immdiatement sur mes pieds; mais, ayant band
mon bras du mieux que je pus, je restai immobile pendant un quart
d'heure environ. Au bout de ce temps je me levai et me sentis plus
libre, plus dgag de toute espce de malaise que je ne l'avais t
depuis une heure un quart.

Cependant la difficult de respiration n'avait que fort peu diminu, et
je pensai qu'il y aurait bientt ncessit urgente  faire usage du
condensateur. En mme temps, je jetai les yeux sur ma chatte qui s'tait
commodment rinstalle sur mon habit, et,  ma grande surprise, je
dcouvris qu'elle avait jug  propos, pendant mon indisposition, de
mettre au jour une ventre de cinq petits chats. Certes, je ne
m'attendais pas le moins du monde  ce supplment de passagers, mais, en
somme, l'aventure me fit plaisir. Elle me fournissait l'occasion de
vrifier une conjecture qui, plus qu'aucune autre, m'avait dcid 
tenter cette ascension.

J'avais imagin que l'_habitude_ de la pression atmosphrique  la
surface de la terre tait en grande partie la cause des douleurs qui
attaquaient la vie animale  une certaine distance au-dessus de cette
surface. Si les petits chats prouvaient du malaise _au mme degr que
leur mre_, je devais considrer ma thorie comme fausse, mais je
pouvais regarder le cas contraire comme une excellente confirmation de
mon ide.

 huit heures, j'avais atteint une lvation de dix-sept milles. Ainsi
il me parut vident que ma vitesse ascensionnelle non seulement
augmentait, mais que cette augmentation et t lgrement sensible,
mme dans le cas o je n'aurais pas jet de lest, comme je l'avais fait.
Les douleurs de tte et d'oreilles revenaient par intervalles avec
violence, et, de temps  autre, j'tais repris par mes saignements de
nez; mais, en somme, je souffrais beaucoup moins que je ne m'y tais
attendu. Cependant, de minute en minute, ma respiration devenait plus
difficile, et chaque inhalation tait suivie d'un mouvement spasmodique
de la poitrine des plus fatigants. Je dployai alors l'appareil
condensateur, de manire  le faire fonctionner immdiatement.

L'aspect de la terre,  cette priode de mon ascension, tait vraiment
magnifique.  l'ouest, au nord et au sud, aussi loin que pntrait mon
regard, s'tendait une nappe illimite de mer en apparence immobile,
qui, de seconde en seconde, prenait une teinte bleue plus profonde. 
une vaste distance vers l'est, s'allongeaient trs-distinctement les
les Britanniques, les ctes occidentales de la France et de l'Espagne,
ainsi qu'une petite portion de la partie nord du continent africain. Il
tait impossible de dcouvrir une trace des difices particuliers, et
les plus orgueilleuses cits de l'humanit avaient absolument disparu de
la surface de la terre.

Ce qui m'tonna particulirement dans l'aspect des choses situes
au-dessous de moi, ce fut la concavit apparente de la surface du globe.
Je m'attendais, assez sottement,  voir sa convexit relle se
manifester plus distinctement  proportion que je m'lverais; mais
quelques secondes de rflexion me suffirent pour expliquer cette
contradiction. Une ligne abaisse perpendiculairement sur la terre du
point o je me trouvais aurait form la perpendiculaire d'un triangle
rectangle dont la base se serait tendue de l'angle droit  l'horizon,
et l'hypotnuse de l'horizon au point occup par mon ballon. Mais
l'lvation o j'tais plac n'tait rien ou presque rien
comparativement  l'tendue embrasse par mon regard; en d'autres
termes, la base et l'hypotnuse du triangle suppos taient si longues,
compares  la perpendiculaire, qu'elles pouvaient tre considres
comme deux lignes presque parallles. De cette faon l'horizon de
l'aronaute lui apparat toujours au niveau de sa nacelle. Mais, comme
le point situ immdiatement au-dessous de lui lui apparat et est, en
effet,  une immense distance, naturellement il lui parat aussi  une
immense distance au-dessous de l'horizon. De l, l'impression de
concavit; et cette impression durera jusqu' ce que l'lvation se
trouve relativement  l'tendue de la perspective dans une proportion
telle que le paralllisme apparent de la base et de l'hypotnuse
disparaisse.

Cependant, comme les pigeons semblaient souffrir horriblement, je
rsolus de leur donner la libert. Je dliai d'abord l'un d'eux, un
superbe pigeon gris saumon, et le plaai sur le bord de la nacelle. Il
semblait excessivement mal  son aise, regardait anxieusement autour de
lui, battait des ailes, faisait entendre un roucoulement trs-accentu,
mais ne pouvait pas se dcider  s'lancer hors de la nacelle.  la fin,
je le pris et le jetai  six yards environ du ballon. Cependant, bien
loin de descendre, comme je m'y attendais, il fit des efforts vhments
pour rejoindre le ballon, poussant en mme temps des cris trs-aigus et
trs-perants. Enfin, il russit  rattraper sa premire position sur le
bord du panier; mais  peine s'y tait-il pos qu'il pencha sa tte sur
sa gorge et tomba mort au fond de la nacelle. L'autre n'eut pas un sort
aussi dplorable. Pour l'empcher de suivre l'exemple de son camarade et
d'effectuer un retour vers le ballon, je le prcipitai vers la terre de
toute ma force, et vis avec plaisir qu'il continuait  descendre avec
une grande vlocit, faisant usage de ses ailes trs-facilement et d'une
manire parfaitement naturelle. En trs-peu de temps, il fut hors de
vue, et je ne doute pas qu'il ne soit arriv  bon port. Quant  la
minette, qui semblait en grande partie remise de sa crise, elle se
faisait maintenant un joyeux rgal de l'oiseau mort, et finit par
s'endormir avec toutes les apparences du contentement. Les petits chats
taient parfaitement vivants et ne manifestaient pas le plus lger
symptme de malaise.

 huit heures un quart, ne pouvant pas respirer plus longtemps sans une
douleur intolrable, je commenai immdiatement  ajuster autour de la
nacelle l'appareil attenant au condensateur. Cet appareil demande
quelques explications, et Vos Excellences voudront bien se rappeler que
mon but, en premier lieu, tait de m'enfermer entirement, moi et ma
nacelle, et de me barricader contre l'atmosphre singulirement rarfie
au sein de laquelle j'existais, et enfin d'introduire  l'intrieur, 
l'aide de mon condensateur, une quantit de cette mme atmosphre
suffisamment condense pour les besoins de la respiration.

Dans ce but, j'avais prpar un vaste sac de caoutchouc trs-flexible,
trs-solide, absolument impermable. La nacelle tout entire se trouvait
en quelque sorte place dans ce sac dont les dimensions avaient t
calcules pour cet objet, c'est--dire qu'il passait sous le fond de la
nacelle, s'tendait sur ses bords, et montait extrieurement le long des
cordes jusqu'au cerceau o le filet tait attach. Ayant ainsi dploy
le sac et fait hermtiquement la clture de tous les cts, il fallait
maintenant assujettir le haut ou l'ouverture du sac en faisant passer le
tissu de caoutchouc au-dessus du cerceau, en d'autres termes, entre le
filet et le cerceau. Mais, si je dtachais le filet du cerceau pour
oprer ce passage, comment la nacelle pourrait-elle se soutenir? Or le
filet n'tait pas ajust au cerceau d'une manire permanente, mais
attach par une srie de brides mobiles ou de noeuds coulants. Je ne
dfis donc qu'un petit nombre de ces brides  la fois, laissant la
nacelle suspendue par les autres. Ayant fait passer ce que je pus de la
partie suprieure du sac, je rattachai les brides,--non pas au cerceau,
car l'interposition de l'enveloppe de caoutchouc rendait cela
impossible,--mais  une srie de gros boutons fixs  l'enveloppe
elle-mme,  trois pieds environ au-dessous de l'ouverture du sac, les
intervalles des boutons correspondant aux intervalles des brides. Cela
fait, je dtachai du cerceau quelques autres brides, j'introduisis une
nouvelle portion de l'enveloppe, et les brides dnoues furent  leur
tour assujetties  leurs boutons respectifs. Par ce procd, je pouvais
faire passer toute la partie suprieure du sac entre le filet et le
cerceau.

Il est vident que le cerceau devait ds lors tomber dans la nacelle,
tout le poids de la nacelle et de son contenu n'tant plus support que
par la force des boutons.  premire vue, ce systme pouvait ne pas
offrir une garantie suffisante; mais il n'y avait aucune raison de s'en
dfier, car non seulement les boutons taient solides par eux-mmes,
mais, de plus, ils taient si rapprochs que chacun ne supportait en
ralit qu'une trs-lgre partie du poids total. La nacelle et son
contenu auraient pes trois fois plus que je n'en aurais pas t inquiet
le moins du monde. Je relevai alors le cerceau le long de l'enveloppe de
caoutchouc et je l'tayai sur trois perches lgres prpares pour cet
objet. Cela avait pour but de tenir le sac convenablement distendu par
le haut, et de maintenir la partie infrieure du filet dans la position
voulue. Tout ce qui me restait  faire maintenant tait de nouer
l'ouverture du sac,--ce que j'oprai facilement en rassemblant les plis
du caoutchouc, et en les tordant troitement ensemble au moyen d'une
espce de tourniquet  demeure.

Sur les cts de l'enveloppe ainsi dploye autour de la nacelle,
j'avais fait adapter trois carreaux de verre ronds, trs-pais, mais
trs-clairs, au travers desquels je pouvais voir facilement autour de
moi dans toutes les directions horizontales. Dans la partie du sac qui
formait le fond tait une quatrime fentre analogue, correspondant 
une petite ouverture pratique dans le fond de la nacelle elle-mme.
Celle-ci me permettait de regarder perpendiculairement au-dessous de
moi. Mais il m'avait t impossible d'ajuster une invention du mme
genre au-dessus de ma tte, en raison de la manire particulire dont
j'tais oblig de fermer l'ouverture et des plis nombreux qui en
rsultaient; j'avais donc renonc  voir les objets situs dans mon
znith. Mais c'tait l une chose de peu d'importance; car, lors mme
que j'aurais pu placer une fentre au-dessus de moi, le ballon aurait
fait obstacle  ma vue et m'aurait empch d'en faire usage.

 un pied environ au-dessous d'une des fentres latrales tait une
ouverture circulaire de trois pouces de diamtre, avec un rebord de
cuivre faonn intrieurement pour s'adapter  la spirale d'une vis.
Dans ce rebord se vissait le large tube du condensateur, le corps de la
machine tant naturellement plac dans la chambre de caoutchouc. En
faisant le vide dans le corps de la machine, on attirait dans ce tube
une masse d'atmosphre ambiante rarfie, qui de l tait dverse 
l'tat condens et mle  l'air subtil dj contenu dans la chambre.
Cette opration, rpte plusieurs fois, remplissait  la longue la
chambre d'une atmosphre suffisant aux besoins de la respiration. Mais,
dans un espace aussi troit que celui-ci, elle devait ncessairement, au
bout d'un temps trs-court, se vicier et devenir impropre  la vie par
son contact rpt avec les poumons. Elle tait alors rejete par une
petite soupape place au fond de la nacelle, l'air dense se prcipitant
promptement dans l'atmosphre rarfie. Pour viter  un certain moment
l'inconvnient d'un vide total dans la chambre, cette purification ne
devait jamais tre effectue en une seule fois, mais graduellement, la
soupape n'tant ouverte que pour quelques secondes, puis referme,
jusqu' ce qu'un ou deux coups de pompe du condensateur eussent fourni
de quoi remplacer l'atmosphre expulse. Par amour des expriences,
j'avais plac la chatte et ses petits dans un petit panier, et les avais
suspendus en dehors de la nacelle par un bouton plac prs du fond, tout
auprs de la soupape,  travers laquelle je pouvais leur faire passer de
la nourriture quand besoin tait.

J'accomplis cette manoeuvre avant de fermer l'ouverture de la chambre,
et non sans quelque difficult, car il me fallut, pour atteindre le
dessous de la nacelle, me servir d'une des perches dont j'ai parl, 
laquelle tait fix un crochet. Aussitt que l'air condens eut pntr
dans la chambre, le cerceau et les perches devinrent inutiles:
l'expansion de l'atmosphre incluse distendit puissamment le caoutchouc.

Quand j'eus fini tous ces arrangements et rempli la chambre d'air
condens, il tait neuf heures moins dix. Pendant tout le temps
qu'avaient dur ces oprations, j'avais horriblement souffert de la
difficult de respiration, et je me repentais amrement de la ngligence
ou plutt de l'incroyable imprudence dont je m'tais rendu coupable en
remettant au dernier moment une affaire d'une si haute importance.

Mais enfin, lorsque j'eus fini, je commenai  recueillir, et
promptement, les bnfices de mon invention. Je respirai de nouveau avec
une aisance et une libert parfaites; et vraiment, pourquoi n'en et-il
pas t ainsi? Je fus aussi trs-agrablement surpris de me trouver en
grande partie soulag des vives douleurs qui m'avaient afflig
jusqu'alors. Un lger mal de tte accompagn d'une sensation de
plnitude ou de distension dans les poignets, les chevilles et la gorge
tait  peu prs tout ce dont j'avais  me plaindre maintenant. Ainsi,
il tait positif qu'une grande partie du malaise provenant de la
disparition de la pression atmosphrique s'tait absolument vanouie, et
que presque toutes les douleurs que j'avais endures pendant les deux
dernires heures devaient tre attribues uniquement aux effets d'une
respiration insuffisante.

 neuf heures moins vingt--c'est--dire peu de temps aprs avoir ferm
l'ouverture de ma chambre--le mercure avait atteint son extrme limite
et tait retomb dans la cuvette du baromtre, qui, comme je l'ai dit,
tait d'une vaste dimension. Il me donnait alors une hauteur de 132 000
pieds ou de 25 milles, et consquemment mon regard en ce moment
n'embrassait pas moins de la 320e partie de la superficie totale de la
terre.  neuf heures, j'avais de nouveau perdu de vue la terre dans
l'est, mais pas avant de m'tre aperu que le ballon drivait rapidement
vers le nord-nord-ouest. L'Ocan, au-dessous de moi, gardait toujours
son apparence de concavit; mais sa vue tait souvent intercepte par
des masses de nues qui flottaient  et l.

 neuf heures et demie, je recommenai l'exprience des plumes, j'en
jetai une poigne  travers la soupape. Elles ne voltigrent pas, comme
je m'y attendais, mais tombrent perpendiculairement, en masse, comme un
boulet et avec une telle vlocit que je les perdis de vue en quelques
secondes. Je ne savais d'abord que penser de cet extraordinaire
phnomne; je ne pouvais croire que ma vitesse ascensionnelle se ft si
soudainement et si prodigieusement acclre. Mais je rflchis bientt
que l'atmosphre tait maintenant trop rarfie pour soutenir mme des
plumes,--qu'elles tombaient rellement, ainsi qu'il m'avait sembl, avec
une excessive rapidit,--et que j'avais t simplement surpris par les
vitesses combines de leur chute et de mon ascension.

 dix heures, il se trouva que je n'avais plus grand-chose  faire et
que rien ne rclamait mon attention immdiate. Mes affaires allaient
donc comme sur des roulettes, et j'tais persuad que le ballon montait
avec une vitesse incessamment croissante, quoique je n'eusse plus aucun
moyen d'apprcier cette progression de vitesse. Je n'prouvais de peine
ni de malaise d'aucune espce; je jouissais mme d'un bien-tre que je
n'avais pas encore connu depuis mon dpart de Rotterdam. Je m'occupais
tantt  vrifier l'tat de tous mes instruments, tantt  renouveler
l'atmosphre de la chambre. Quant  ce dernier point, je rsolus de m'en
occuper  des intervalles rguliers de quarante minutes, plutt pour
garantir compltement ma sant que par une absolue ncessit. Cependant,
je ne pouvais pas m'empcher de faire des rves et des conjectures. Ma
pense s'battait dans les tranges et chimriques rgions de la lune.
Mon imagination, se sentant une bonne fois dlivre de toute entrave,
errait  son gr parmi les merveilles multiformes d'une plante
tnbreuse et changeante. Tantt c'taient des forts chenues et
vnrables, des prcipices rocailleux et des cascades retentissantes
s'croulant dans des gouffres sans fond. Tantt j'arrivais tout  coup
dans de calmes solitudes inondes d'un soleil de midi, o ne
s'introduisait jamais aucun vent du ciel, et o s'talaient  perte de
vue de vastes prairies de pavots et de longues fleurs lances
semblables  des lis, toutes silencieuses et immobiles pour l'ternit.
Puis je voyageais longtemps, et je pntrais dans une contre qui
n'tait tout entire qu'un lac tnbreux et vague, avec une frontire de
nuages. Mais ces images n'taient pas les seules qui prissent possession
de mon cerveau. Parfois des horreurs d'une nature plus noire, plus
effrayante s'introduisaient dans mon esprit, et branlaient les
dernires profondeurs de mon me par la simple hypothse de leur
possibilit. Cependant, je ne pouvais permettre  ma pense de
s'appesantir trop longtemps sur ces dernires contemplations; je pensais
judicieusement que les dangers rels et palpables de mon voyage
suffisaient largement pour absorber toute mon attention.

 cinq heures de l'aprs-midi, comme j'tais occup  renouveler
l'atmosphre de la chambre, je pris cette occasion pour observer la
chatte et ses petits  travers la soupape. La chatte semblait de nouveau
souffrir beaucoup, et je ne doutai pas qu'il ne fallt attribuer
particulirement son malaise  la difficult de respirer; mais mon
exprience relativement aux petits avait eu un rsultat des plus
tranges. Naturellement je m'attendais  les voir manifester une
sensation de peine, quoique  un degr moindre que leur mre, et cela
et t suffisant pour confirmer mon opinion touchant l'habitude de la
pression atmosphrique. Mais je n'esprais pas les trouver, aprs un
examen scrupuleux, jouissant d'une parfaite sant et ne laissant pas
voir le plus lger signe de malaise. Je ne pouvais me rendre compte de
cela qu'en largissant ma thorie, et en supposant que l'atmosphre
ambiante hautement rarfie pouvait bien, contrairement  l'opinion que
j'avais d'abord adopte comme positive, n'tre pas chimiquement
insuffisante pour les fonctions vitales, et qu'une personne ne dans un
pareil milieu pourrait peut-tre ne s'apercevoir d'aucune incommodit de
respiration, tandis que, ramene vers les couches plus denses avoisinant
la terre, elle souffrirait vraisemblablement des douleurs analogues 
celles que j'avais endures tout  l'heure. 'a t pour moi, depuis
lors, l'occasion d'un profond regret qu'un accident malheureux m'ait
priv de ma petite famille de chats et m'ait enlev le moyen
d'approfondir cette question par une exprience continue. En passant ma
main  travers la soupape avec une tasse pleine d'eau pour la vieille
minette, la manche de ma chemise s'accrocha  la boucle qui supportait
le panier, et du coup la dtacha du bouton. Quand mme tout le panier se
ft absolument vapor dans l'air, il n'aurait pas t escamot  ma vue
d'une manire plus abrupte et plus instantane. Positivement, il ne
s'coula pas la dixime partie d'une seconde entre le moment o le
panier se dcrocha et celui o il disparut compltement avec tout ce
qu'il contenait. Mes souhaits les plus heureux l'accompagnrent vers la
terre, mais, naturellement, je n'esprais gure que la chatte et ses
petits survcussent pour raconter leur odysse.

 six heures, je m'aperus qu'une grande partie de la surface visible de
la terre, vers l'est, tait plonge dans une ombre paisse, qui
s'avanait incessamment avec une grande rapidit; enfin,  sept heures
moins cinq, toute la surface visible fut enveloppe dans les tnbres de
la nuit. Ce ne fut toutefois que quelques instants plus tard que les
rayons du soleil couchant cessrent d'illuminer le ballon; et cette
circonstance,  laquelle je m'attendais parfaitement, ne manqua pas, de
me causer un immense plaisir. Il tait vident qu'au matin je
contemplerais le corps lumineux  son lever plusieurs heures au moins
avant les citoyens de Rotterdam, bien qu'ils fussent situs beaucoup
plus loin que moi dans l'est, et qu'ainsi, de jour en jour,  mesure que
je serais plac plus haut dans l'atmosphre, je jouirais de la lumire
solaire pendant une priode de plus en plus longue. Je rsolus alors de
rdiger un journal de mon voyage en comptant les jours de vingt-quatre
heures conscutives, sans avoir gard aux intervalles de tnbres.

 dix heures, sentant venir le sommeil, je rsolus de me coucher pour le
reste de la nuit; mais ici se prsenta une difficult qui, quoique de
nature  sauter aux yeux, avait chapp  mon attention jusqu'au dernier
moment. Si je me mettais  dormir, comme j'en avais l'intention, comment
renouveler l'air de la chambre pendant cet intervalle? Respirer cette
atmosphre plus d'une heure, au maximum, tait une chose absolument
impossible; et, en supposant ce terme pouss jusqu' une heure un quart,
les plus dplorables consquences pouvaient en rsulter. Cette cruelle
alternative ne me causa pas d'inquitude; et l'on croira  peine
qu'aprs les dangers que j'avais essuys je pris la chose tellement au
srieux que je dsesprais d'accomplir mon dessein, et que finalement je
me rsignai  la ncessit d'une descente.

Mais cette hsitation ne fut que momentane. Je rflchis que l'homme
est le plus parfait esclave de l'habitude, et que mille cas de la
routine de son existence sont considrs comme essentiellement
importants, qui ne sont tels que parce qu'il en fait des ncessits de
routine. Il tait positif que je ne pouvais pas ne pas dormir; mais je
pouvais facilement m'accoutumer  me rveiller sans inconvnient d'heure
en heure durant tout le temps consacr  mon repos. Il ne me fallait pas
plus de cinq minutes au plus pour renouveler compltement l'atmosphre;
et la seule difficult relle tait d'inventer un procd pour
m'veiller au moment ncessaire. Mais c'tait l un problme dont la
solution, je le confesse, ne me causait pas peu d'embarras.

J'avais certainement entendu parler de l'tudiant qui, pour s'empcher
de tomber de sommeil sur ses livres, tenait dans une main une boule de
cuivre, dont la chute retentissante dans un bassin de mme mtal plac
par terre,  ct de sa chaise, servait  le rveiller en sursaut si
quelquefois il se laissait aller  l'engourdissement. Mon cas,
toutefois, tait fort diffrent du sien et ne livrait pas de place  une
pareille ide; car je ne dsirais pas rester veill, mais me rveiller
 des intervalles rguliers. Enfin, j'imaginai l'expdient suivant qui,
quelque simple qu'il paraisse, fut salu par moi, au moment de ma
dcouverte, comme une invention absolument comparable  celle du
tlescope, des machines  vapeur, et mme de l'imprimerie.

Il est ncessaire de remarquer d'abord que le ballon,  la hauteur o
j'tais parvenu, continuait  monter en ligne droite avec une rgularit
parfaite, et que la nacelle le suivait consquemment sans prouver la
plus lgre oscillation. Cette circonstance me favorisa grandement dans
l'excution du plan que j'avais adopt. Ma provision d'eau avait t
embarque dans des barils qui contenaient chacun cinq gallons et taient
solidement arrims dans l'intrieur de la nacelle. Je dtachai l'un de
ces barils et, prenant deux cordes, je les attachai troitement au
rebord d'osier, de manire qu'elles traversaient la nacelle,
paralllement, et  une distance d'un pied l'une de l'autre; elles
formaient ainsi une sorte de tablette, sur laquelle je plaai le baril
et l'assujettis dans une position horizontale.

 huit pouces environ au-dessous de ces cordes et  quatre pieds du fond
de la nacelle, je fixai une autre tablette, mais faite d'une planche
mince, la seule de cette nature qui ft  ma disposition. Sur cette
dernire, et juste au-dessous d'un des bords du baril, je dposai une
petite cruche de terre.

Je perai alors un trou dans le fond du baril, au-dessus de la cruche,
et j'y fichai une cheville de bois taille en cne, ou en forme de
bougie. J'enfonai et je retirai cette cheville, plus ou moins, jusqu'
ce qu'elle s'adaptt, aprs plusieurs ttonnements, juste assez pour que
l'eau filtrant par le trou et tombant dans la cruche la remplt jusqu'au
bord dans un intervalle de soixante minutes. Quant  ceci, il me fut
facile de m'en assurer en peu de temps; je n'eus qu' observer jusqu'
quel point la cruche se remplissait dans un temps donn. Tout cela
dment arrang, le reste se devine.

Mon lit tait dispos sur le fond de la nacelle de manire que ma tte,
quand j'tais couch, se trouvait immdiatement au-dessous de la gueule
de la cruche. Il tait vident qu'au bout d'une heure la cruche remplie
devait dborder, et le trop-plein s'couler par la gueule qui tait un
peu au-dessous du niveau du bord. Il tait galement certain que l'eau
tombant ainsi d'une hauteur de plus de quatre pieds ne pouvait pas ne
pas tomber sur ma face, et que le rsultat devait tre un rveil
instantan, quand mme j'aurais dormi du plus profond sommeil.

Il tait au moins onze heures quand j'eus fini toute cette installation,
et je me mis immdiatement au lit, plein de confiance dans l'efficacit
de mon invention. Et je ne fus pas dsappoint dans mes esprances. De
soixante en soixante minutes, je fus ponctuellement veill par mon
fidle chronomtre; je vidais le contenu de la cruche par le trou de
bonde du baril, je faisais fonctionner le condensateur, et je me
remettais au lit. Ces interruptions rgulires dans mon sommeil me
causrent mme moins de fatigue que je ne m'y tais attendu; et, quand
enfin je me levai pour tout de bon, il tait sept heures, et le soleil
avait atteint dj quelques degrs au-dessus de la ligne de mon horizon.

_3 avril_.--Je trouvai que mon ballon tait arriv  une immense
hauteur, et que la convexit de la terre se manifestait enfin d'une
manire frappante. Au-dessous de moi, dans l'Ocan, se montrait un semis
de points noirs qui devaient tre indubitablement des les. Au-dessus de
ma tte, le ciel tait d'un noir de jais, et les toiles visibles et
scintillantes; en ralit, elles m'avaient toujours apparu ainsi depuis
le premier jour de mon ascension. Bien loin vers le nord, j'apercevais
au bord de l'horizon une ligne ou une bande mince, blanche et
excessivement brillante, et je supposai immdiatement que ce devait tre
la limite sud de la mer de glaces polaires. Ma curiosit fut grandement
excite, car j'avais l'espoir de m'avancer beaucoup plus vers le nord,
et peut-tre,  un certain moment, de me trouver directement au-dessus
du ple lui-mme. Je dplorai alors que l'norme hauteur o j'tais
plac m'empcht d'en faire un examen aussi positif que je l'aurais
dsir. Toutefois, il y avait encore quelques bonnes observations 
faire.

Il ne m'arriva d'ailleurs rien d'extraordinaire durant cette journe.
Mon appareil fonctionnait toujours trs-rgulirement, et le ballon
montait toujours sans aucune vacillation apparente. Le froid tait
intense et m'obligeait de m'envelopper soigneusement d'un paletot. Quand
les tnbres couvrirent la terre, je me mis au lit, quoique je dusse
tre pour plusieurs heures encore envelopp de la lumire du plein jour.
Mon horloge hydraulique accomplit ponctuellement son devoir, et je
dormis profondment jusqu'au matin suivant, sauf les interruptions
priodiques.

_4 avril_.--Je me suis lev en bonne sant et en joyeuse humeur, et j'ai
t fort tonn du singulier changement survenu dans l'aspect de la mer.
Elle avait perdu, en grande partie, la teinte de bleu profond qu'elle
avait revtue jusqu' prsent; elle tait d'un blanc gristre et d'un
clat qui blouissait l'oeil. La convexit de l'Ocan tait devenue si
vidente que la masse entire de ses eaux lointaines semblait s'crouler
prcipitamment dans l'abme de l'horizon, et je me surpris prtant
l'oreille et cherchant les chos de la puissante cataracte.

Les les n'taient plus visibles, soit qu'elles eussent pass derrire
l'horizon vers le sud-est, soit que mon lvation croissante les et
chasses au del de la porte de ma vue; c'est ce qu'il m'est impossible
de dire. Toutefois j'inclinais vers cette dernire opinion. La bande de
glace, au nord, devenait de plus en plus apparente. Le froid avait
beaucoup perdu de son intensit. Il ne m'arriva rien d'important, et je
passai tout le jour  lire, car je n'avais pas oubli de faire une
provision de livres.

_5 avril_.--J'ai contempl le singulier phnomne du soleil levant
pendant que presque toute la surface visible de la terre restait
enveloppe dans les tnbres. Toutefois, la lumire commena  se
rpandre sur toutes choses, et je revis la ligne de glaces au nord. Elle
tait maintenant trs-distincte, et paraissait d'un ton plus fonc que
les eaux de l'Ocan. videmment, je m'en rapprochais, et avec une grande
rapidit. Je m'imaginai que je distinguais encore une bande de terre
vers l'est, et une autre vers l'ouest, mais il me fut impossible de m'en
assurer. Temprature modre. Rien d'important ne m'arriva ce jour-l.
Je me mis au lit de fort bonne heure.

_6 avril_.--J'ai t fort surpris de trouver la bande de glace  une
distance assez modre, et un immense champ de glaces s'tendant 
l'horizon vers le nord. Il tait vident que, si le ballon gardait sa
direction actuelle, il devait arriver bientt au-dessus de l'Ocan
boral, et maintenant j'avais une forte esprance de voir le ple.
Durant tout le jour, je continuai  me rapprocher des glaces.

Vers la nuit, les limites de mon horizon s'agrandirent trs-soudainement
et trs-sensiblement, ce que je devais sans aucun doute  la forme de
notre plante qui est celle d'un sphrode cras, et parce que
j'arrivais au-dessus des rgions aplaties qui avoisinent le cercle
arctique.  la longue, quand les tnbres m'envahirent, je me mis au lit
dans une grande anxit, tremblant de passer au-dessus de l'objet d'une
si grande curiosit sans pouvoir l'observer  loisir.

_7 avril_.--Je me levai de bonne heure et,  ma grande joie, je
contemplai ce que je n'hsitai pas  considrer comme le ple lui-mme.
Il tait l, sans aucun doute, et directement sous mes pieds; mais,
hlas! j'tais maintenant plac  une si grande hauteur que je ne
pouvais rien distinguer avec nettet. En ralit,  en juger d'aprs la
progression des chiffres indiquant mes diverses hauteurs  diffrents
moments, depuis le 2 avril  six heures du matin jusqu' neuf heures
moins vingt de la mme matine (moment o le mercure retomba dans la
cuvette du baromtre), il y avait vraisemblablement lieu de supposer que
le ballon devait maintenant--7 avril, quatre heures du matin--avoir
atteint une hauteur qui tait au moins de 7 254 milles au-dessus du
niveau de la mer. Cette lvation peut paratre norme; mais l'estime
sur laquelle elle tait base donnait trs-probablement un rsultat bien
infrieur  la ralit. En tout cas, j'avais indubitablement sous les
yeux la totalit du plus grand diamtre terrestre; tout l'hmisphre
nord s'tendait au-dessous de moi comme une carte en projection
orthographique; et le grand cercle mme de l'quateur formait la ligne
frontire de mon horizon. Vos Excellences, toutefois, concevront
facilement que les rgions inexplores jusqu' prsent et confines dans
les limites du cercle arctique, quoique situes directement au-dessous
de moi, et consquemment aperues sans aucune apparence de raccourci,
taient trop rapetisses et places  une trop grande distance du point
d'observation pour admettre un examen quelque peu minutieux.

Nanmoins, ce que j'en voyais tait d'une nature singulire et
intressante. Au nord de cette immense bordure dont j'ai parl, et que
l'on peut dfinir, sauf une lgre restriction, la limite de
l'exploration humaine dans ces rgions, continue de s'tendre sans
interruption ou presque sans interruption une nappe de glace. Ds son
commencement, la surface de cette mer de glace s'affaisse sensiblement;
plus loin, elle est dprime jusqu' paratre plane, et finalement elle
devient singulirement concave, et se termine au ple lui-mme en une
cavit centrale circulaire dont les bords sont nettement dfinis, et
dont le diamtre apparent sous-tendait alors, relativement  mon ballon,
un angle de soixante-cinq secondes environ; quant  la couleur, elle
tait obscure, variant d'intensit, toujours plus sombre qu'aucun point
de l'hmisphre visible, et s'approfondissant quelquefois jusqu'au noir
parfait. Au del, il tait difficile de distinguer quelque chose. 
midi, la circonfrence de ce trou central avait sensiblement dcru, et,
 sept heures de l'aprs-midi, je l'avais entirement perdu de vue; le
ballon passait vers le bord ouest des glaces et filait rapidement dans
la direction de l'quateur.

_8 avril_.--J'ai remarqu une sensible diminution dans le diamtre
apparent de la terre, sans parler d'une altration positive dans sa
couleur et son aspect gnral. Toute la surface visible participait
alors,  diffrents degrs, de la teinte jaune ple, et dans certaines
parties elle avait revtu un clat presque douloureux pour l'oeil. Ma
vue tait singulirement gne par la densit de l'atmosphre et les
amas de nuages qui avoisinaient cette surface; c'est  peine si entre
ces masses je pouvais de temps  autre apercevoir la plante. Depuis les
dernires quarante-huit heures, ma vue avait t plus ou moins empche
par ces obstacles; mais mon lvation actuelle, qui tait excessive,
rapprochait et confondait ces masses flottantes de vapeur, et
l'inconvnient devenait de plus en plus sensible  mesure que je
montais. Nanmoins, je percevais facilement que le ballon planait
maintenant au-dessus du groupe des grands lacs du Nord-Amrique et
courait droit vers le sud, ce qui devait m'amener bientt vers les
tropiques.

Cette circonstance ne manqua pas de me causer la plus sensible
satisfaction, et je la saluai comme un heureux prsage de mon succs
final. En ralit, la direction que j'avais prise jusqu'alors m'avait
rempli d'inquitude; car il tait vident que, si je l'avais suivie
longtemps encore, je n'aurais jamais pu arriver  la lune, dont l'orbite
n'est incline sur l'cliptique que d'un petit angle de 5 degrs 8
minutes 48 secondes. Quelque trange que cela puisse paratre, ce ne fut
qu' cette priode tardive que je commenai  comprendre la grande faute
que j'avais commise en n'effectuant pas mon dpart de quelque point
terrestre situ dans le plan de l'ellipse lunaire.

_9 avril_.--Aujourd'hui, le diamtre de la terre est grandement diminu,
et la surface prend d'heure en heure une teinte jaune plus prononce. Le
ballon a toujours fil droit vers le sud, et est arriv  neuf heures de
l'aprs-midi au-dessus de la cte nord du golfe du Mexique.

_10 avril_.--J'ai t soudainement tir de mon sommeil vers cinq heures
du matin par un grand bruit, un craquement terrible, dont je n'ai pu en
aucune faon me rendre compte. Il a t de courte dure; mais, tant
qu'il a dur, il ne ressemblait  aucun bruit terrestre dont j'eusse
gard la sensation. Il est inutile de dire que je fus excessivement
alarm, car j'attribuai d'abord ce bruit  une dchirure du ballon.
Cependant, j'examinai tout mon appareil avec une grande attention et je
n'y pus dcouvrir aucune avarie. J'ai pass la plus grande partie du
jour  mditer sur un accident aussi extraordinaire, mais je n'ai
absolument rien trouv de satisfaisant. Je me suis mis au lit fort
mcontent et dans un tat d'agitation et d'anxit excessives.

_11 avril_.--J'ai trouv une diminution sensible dans le diamtre
apparent de la terre et un accroissement considrable, observable pour
la premire fois, dans celui de la lune, qui n'tait qu' quelques jours
de son plein. Ce fut alors pour moi un trs-long et trs-pnible labeur
de condenser dans la chambre une quantit d'air atmosphrique suffisante
pour l'entretien de la vie.

_12 avril_.--Un singulier changement a eu lieu dans la direction du
ballon, qui, bien que je m'y attendisse parfaitement, m'a caus le plus
sensible plaisir. Il tait parvenu dans sa direction premire au
vingtime parallle de latitude sud, et il a tourn brusquement vers
l'est,  angle aigu, et a suivi cette route tout le jour, en se tenant 
peu prs, sinon absolument, dans le plan exact de l'ellipse lunaire. Ce
qui tait digne de remarque, c'est que ce changement de direction
occasionnait une oscillation trs-sensible de la nacelle,--oscillation
qui a dur plusieurs heures  un degr plus ou moins vif.

_13 avril_.--J'ai t de nouveau trs-alarm par la rptition de ce
grand bruit de craquement qui m'avait terrifi le 10. J'ai longtemps
mdit sur ce sujet, mais il m'a t impossible d'arriver  une
conclusion satisfaisante. Grand dcroissement dans le diamtre apparent
de la terre. Il ne sous-tendait plus, relativement au ballon, qu'un
angle d'un peu plus de 25 degrs. Quant  la lune, il m'tait impossible
de la voir, elle tait presque dans mon znith. Je marchais toujours
dans le plan de l'ellipse, mais je faisais peu de progrs vers l'est.

_14 avril_.--Diminution excessivement rapide dans le diamtre de la
terre. Aujourd'hui, j'ai t fortement impressionn de l'ide que le
ballon courait maintenant sur la ligne des apsides en remontant vers le
prige,--en d'autres termes, qu'il suivait directement la route qui
devait le conduire  la lune dans cette partie de son orbite qui est la
plus rapproche de la terre. La lune tait juste au-dessus de ma tte,
et consquemment cache  ma vue. Toujours ce grand et long travail
indispensable pour la condensation de l'atmosphre.

_15 avril_.--Je ne pouvais mme plus distinguer nettement sur la plante
les contours des continents et des mers. Vers midi, je fus frapp pour
la troisime fois de ce bruit effrayant qui m'avait dj si fort tonn.
Cette fois-ci, cependant, il dura quelques moments et prit de
l'intensit.  la longue, stupfi, frapp de terreur, j'attendais
anxieusement je ne sais quelle pouvantable destruction, lorsque la
nacelle oscilla avec une violence excessive, et une masse de matire que
je n'eus pas le temps de distinguer passa  ct du ballon, gigantesque
et enflamme, retentissante et rugissante comme la voix de mille
tonnerres. Quand mes terreurs et mon tonnement furent un peu diminus,
je supposai naturellement que ce devait tre quelque norme fragment
volcanique vomi par ce monde dont j'approchais si rapidement, et, selon
toute probabilit, un morceau de ces substances singulires qu'on
ramasse quelquefois sur la terre, et qu'on nomme arolithes, faute d'une
appellation plus prcise.

_16 avril_.--Aujourd'hui, en regardant au-dessous de moi, aussi bien que
je pouvais, par chacune des deux fentres latrales alternativement,
j'aperus,  ma grande satisfaction, une trs-petite portion du disque
lunaire qui s'avanait, pour ainsi dire de tous les cts, au del de la
vaste circonfrence de mon ballon. Mon agitation devint extrme, car
maintenant je ne doutais gure que je n'atteignisse bientt le but de
mon prilleux voyage.

En vrit, le labeur qu'exigeait alors le condensateur s'tait accru
jusqu' devenir obsdant, et ne laissait presque pas de rpit  mes
efforts. De sommeil, il n'en tait, pour ainsi dire, plus question. Je
devenais rellement malade, et tout mon tre tremblait d'puisement. La
nature humaine ne pouvait pas supporter plus longtemps une pareille
intensit dans la souffrance. Durant l'intervalle des tnbres, bien
court maintenant, une pierre mtorique passa de nouveau dans mon
voisinage, et la frquence de ces phnomnes commena  me donner de
fortes inquitudes.

_17 avril_.--Cette matine a fait poque dans mon voyage. On se
rappellera que, le 13, la terre sous-tendait relativement  moi un angle
de 25 degrs. Le 14, cet angle avait fortement diminu; le 15,
j'observai une diminution encore plus rapide; et, le 16, avant de me
coucher, j'avais estim que l'angle n'tait plus que de 7 degrs et 15
minutes. Qu'on se figure donc quelle dut tre ma stupfaction, quand, en
m'veillant ce matin, 17, et sortant d'un sommeil court et troubl, je
m'aperus que la surface plantaire place au-dessous de moi avait si
inopinment et si effroyablement augment de volume que son diamtre
apparent sous-tendait un angle qui ne mesurait pas moins de 39 degrs!
J'tais foudroy! Aucune parole ne peut donner une ide exacte de
l'horreur extrme, absolue, et de la stupeur dont je fus saisi, possd,
cras. Mes genoux vacillrent sous moi,--mes dents claqurent,--mon
poil se dressa sur ma tte.--Le ballon a donc fait explosion? Telles
furent les premires ides qui se prcipitrent tumultueusement dans mon
esprit. Positivement, le ballon a crev!--Je tombe,--je tombe avec la
plus imptueuse, la plus incomparable vitesse!  en juger par l'immense
espace dj si rapidement parcouru, je dois rencontrer la surface de la
terre dans dix minutes au plus;--dans dix minutes, je serai prcipit,
ananti!

Mais,  la longue, la rflexion vint  mon secours. Je fis une pause, je
mditai et je commenai  douter. La chose tait impossible. Je ne
pouvais en aucune faon tre descendu aussi rapidement. En outre, bien
que je me rapprochasse videmment de la surface situe au-dessous de
moi, ma vitesse relle n'tait nullement en rapport avec l'pouvantable
vlocit que j'avais d'abord imagine.

Cette considration calma efficacement la perturbation de mes ides, et
je russis finalement  envisager le phnomne sous son vrai point de
vue. Il fallait que ma stupfaction m'et priv de l'exercice de mes
sens pour que je n'eusse pas vu quelle immense diffrence il y avait
entre l'aspect de cette surface place au-dessous de moi et celui de ma
plante natale. Cette dernire tait donc au-dessus de ma tte et
compltement cache par le ballon, tandis que la lune,--la lune
elle-mme dans toute sa gloire,--s'tendait au-dessous de moi;--je
l'avais sous mes pieds!

L'tonnement et la stupeur produits dans mon esprit par cet
extraordinaire changement dans la situation des choses taient
peut-tre, aprs tout, ce qu'il y avait de plus tonnant et de moins
explicable dans mon aventure. Car ce _bouleversement_ en lui-mme tait
non seulement naturel et invitable, mais depuis longtemps mme je
l'avais positivement prvu comme une circonstance toute simple, comme
une consquence qui devait se produire quand j'arriverais au point exact
de mon parcours o l'attraction de la plante serait remplace par
l'attraction du satellite,--ou, en termes plus prcis, quand la
gravitation du ballon vers la terre serait moins puissante que sa
gravitation vers la lune.

Il est vrai que je sortais d'un profond sommeil, que tous mes sens
taient encore brouills, quand je me trouvai soudainement en face d'un
phnomne des plus surprenants,--d'un phnomne que j'attendais, mais
que je n'attendais pas en ce moment.

La rvolution elle-mme devait avoir eu lieu naturellement, de la faon
la plus douce et la plus gradue, et il n'est pas le moins du monde
certain que, lors mme que j'eusse t veill au moment o elle
s'opra, j'eusse eu la conscience du sens dessus dessous,--que j'eusse
peru un symptme _intrieur_ quelconque de l'inversion,--c'est--dire
une incommodit, un drangement quelconque, soit dans ma personne, soit
dans mon appareil.

Il est presque inutile de dire qu'en revenant au sentiment juste de ma
situation, et mergeant de la terreur qui avait absorb toutes les
facults de mon me, mon attention s'appliqua d'abord uniquement  la
contemplation de l'aspect gnral de la lune. Elle se dveloppait
au-dessous de moi comme une carte,--et, quoique je jugeasse qu'elle
tait encore  une distance assez considrable, les asprits de sa
surface se dessinaient  mes yeux avec une nettet trs-singulire dont
je ne pouvais absolument pas me rendre compte. L'absence complte
d'ocan, de mer, et mme de tout lac et de toute rivire, me frappa, au
premier coup d'oeil, comme le signe le plus extraordinaire de sa
condition gologique.

Cependant, chose trange  dire, je voyais de vastes rgions planes,
d'un caractre positivement alluvial, quoique la plus grande partie de
l'hmisphre visible ft couverte d'innombrables montagnes volcaniques
en forme de cnes, et qui avaient plutt l'aspect d'minences faonnes
par l'art que de saillies naturelles. La plus haute d'entre elles
n'excdait pas trois milles trois quarts en lvation
perpendiculaire;--d'ailleurs, une carte des rgions volcaniques des
_Campi Phlegroei_ donnerait  Vos Excellences une meilleure ide de leur
surface gnrale que toute description, toujours insuffisante, que
j'essayerais d'en faire.--La plupart de ces montagnes taient videmment
en tat d'ruption, et me donnaient une ide terrible de leur furie et
de leur puissance par les fulminations multiplies des pierres
improprement dites mtoriques qui maintenant partaient d'en bas et
filaient  ct du ballon avec une frquence de plus en plus effrayante.

_18 avril_.--Aujourd'hui, j'ai trouv un accroissement norme dans le
volume apparent de la lune, et la vitesse videmment acclre de ma
descente a commenc  me remplir d'alarmes. On se rappellera que dans le
principe, quand je commenai  appliquer mes rveries  la possibilit
d'un passage vers la lune, l'hypothse d'une atmosphre ambiante dont la
densit devait tre proportionne au volume de la plante avait pris une
large part dans mes calculs; et cela, en dpit de mainte thorie
adverse, et mme, je l'avoue, en dpit du prjug universel contraire 
l'existence d'une atmosphre lunaire quelconque. Mais outre les ides
que j'ai dj mises relativement  la comte d'Encke et  la lumire
zodiacale, ce qui me fortifiait dans mon opinion, c'taient certaines
observations de M. Schroeter, de Lilienthal. Il a observ la lune, ge
de deux jours et demi, le soir, peu de temps aprs le coucher du soleil,
avant que la partie obscure ft visible, et il continua  la surveiller
jusqu' ce que cette partie ft devenue visible. Les deux cornes
semblaient s'affiler en une sorte de prolongement trs-aigu, dont
l'extrmit tait faiblement claire par les rayons solaires, alors
qu'aucune partie de l'hmisphre obscur n'tait visible. Peu de temps
aprs, tout le bord sombre s'claira. Je pensai que ce prolongement des
cornes au del du demi-cercle prenait sa cause dans la rfraction des
rayons du soleil par l'atmosphre de la lune. Je calculai aussi que la
hauteur de cette atmosphre (qui pouvait rfracter assez de lumire dans
son hmisphre obscur pour produire un crpuscule plus lumineux que la
lumire rflchie par la terre quand la lune est environ  32 degrs de
sa conjonction) devait tre de 1 356 pieds de roi; d'aprs cela, je
supposai que la plus grande hauteur capable de rfracter le rayon
solaire tait de 5 376 pieds. Mes ides sur ce sujet se trouvaient
galement confirmes par un passage du quatre-vingt-deuxime volume des
_Transactions philosophiques_, dans lequel il est dit que, lors d'une
occultation des satellites de Jupiter, le troisime disparut aprs avoir
t indistinct pendant une ou deux secondes, et que le quatrime devint
indiscernable en approchant du limbe[21].

C'tait sur la rsistance, ou, plus exactement, sur le support d'une
atmosphre existant  un tat de densit hypothtique, que j'avais
absolument fond mon esprance de descendre sain et sauf. Aprs tout, si
j'avais fait une conjecture absurde, je n'avais rien de mieux 
attendre, comme dnoment de mon aventure, que d'tre pulvris contre
la surface raboteuse du satellite. Et, en somme, j'avais toutes les
raisons possibles d'avoir peur. La distance o j'tais de la lune tait
comparativement insignifiante, tandis que le labeur exig par le
condensateur n'tait pas du tout diminu et que je ne dcouvrais aucun
indice d'une intensit croissante dans l'atmosphre.

_19 avril_.--Ce matin,  ma grande joie, vers neuf heures,--me trouvant
effroyablement prs de la surface lunaire, et mes apprhensions tant
excites au dernier degr,--le piston du condensateur a donn des
symptmes vidents d'une altration de l'atmosphre.  dix heures,
j'avais des raisons de croire sa densit considrablement augmente. 
onze heures, l'appareil ne rclamait plus qu'un travail trs-minime; et,
 midi, je me hasardai, non sans quelque hsitation,  desserrer le
tourniquet, et, voyant qu'il n'y avait  cela aucun inconvnient,
j'ouvris dcidment la chambre de caoutchouc, et je dshabillai la
nacelle. Ainsi que j'aurais d m'y attendre, une violente migraine
accompagne de spasmes fut la consquence immdiate d'une exprience si
prcipite et si pleine de dangers. Mais, comme ces inconvnients et
d'autres encore relatifs  la respiration n'taient pas assez grands
pour mettre ma vie en pril, je me rsignai  les endurer de mon mieux,
d'autant plus que j'avais tout lieu d'esprer qu'ils disparatraient
progressivement, chaque minute me rapprochant des couches plus denses de
l'atmosphre lunaire.

Toutefois, ce rapprochement s'oprait avec une imptuosit excessive, et
bientt il me fut dmontr certitude fort alarmante--que, bien que
trs-probablement je ne me fusse pas tromp en comptant sur une
atmosphre dont la densit devait tre proportionnelle au volume du
satellite, cependant j'avais eu bien tort de supposer que cette densit,
mme  la surface, serait suffisante pour supporter l'immense poids
contenu dans la nacelle de mon ballon. Tel cependant _et d_ tre le
cas, exactement comme  la surface de la terre, si vous supposez, sur
l'une et sur l'autre plante, la pesanteur relle des corps en raison de
la densit atmosphrique; mais tel _n'tait pas_ le cas; ma chute
prcipite le dmontrait suffisamment. Mais pourquoi? C'est ce qui ne
pouvait s'expliquer qu'en tenant compte de ces perturbations gologiques
dont j'ai dj pos l'hypothse.

En tout cas, je touchais presque  la plante, et je tombais avec la
plus terrible imptuosit. Aussi je ne perdis pas une minute; je jetai
par-dessus bord tout mon lest, puis mes barriques d'eau, puis mon
appareil condensateur et mon sac de caoutchouc, et enfin tous les
articles contenus dans la nacelle. Mais tout cela ne servit  rien. Je
tombais toujours avec une horrible rapidit, et je n'tais pas  plus
d'un demi-mille de la surface. Comme expdient suprme, je me
dbarrassai de mon paletot, de mon chapeau et de mes bottes; je dtachai
du ballon la nacelle elle-mme, qui n'tait pas un poids mdiocre; et,
m'accrochant alors au filet avec mes deux mains, j'eus  peine le temps
d'observer que tout le pays, aussi loin que mon oeil pouvait atteindre,
tait cribl d'habitations lilliputiennes,--avant de tomber, comme une
balle, au coeur mme d'une cit d'un aspect fantastique et au beau
milieu d'une multitude de vilain petit peuple, dont pas un individu ne
pronona une syllabe ni ne se donna le moindre mal pour me prter
assistance. Ils se tenaient tous, les poings sur les hanches, comme un
tas d'idiots, grimaant d'une manire ridicule, et me regardant de
travers, moi et mon ballon. Je me dtournai d'eux avec un superbe
mpris; et, levant mes regards vers la terre que je venais de quitter,
et dont je m'tais exil pour toujours peut-tre, je l'aperus sous la
forme d'un vaste et sombre bouclier de cuivre d'un diamtre de 2 degrs
environ, fixe et immobile dans les cieux, et garni  l'un de ses bords
d'un croissant d'or tincelant. On n'y pouvait dcouvrir aucune trace de
mer ni de continent, et le tout tait mouchet de taches variables et
travers par les zones tropicales et quatoriales, comme par des
ceintures.

Ainsi, avec la permission de Vos Excellences, aprs une longue srie
d'angoisses, de dangers inous et de dlivrances incomparables, j'tais
enfin, dix-neuf jours aprs mon dpart de Rotterdam, arriv sain et sauf
au terme de mon voyage, le plus extraordinaire, le plus important qui
ait jamais t accompli, entrepris, ou mme conu par un citoyen
quelconque de votre plante. Mais il me reste  raconter mes aventures.
Car, en vrit, Vos Excellences concevront facilement qu'aprs une
rsidence de cinq ans sur une plante qui, dj profondment
intressante par elle-mme, l'est doublement encore par son intime
parent, en qualit de satellite, avec le monde habit par l'homme, je
puisse entretenir avec le Collge national astronomique des
correspondances secrtes d'une bien autre importance que les simples
dtails, si surprenants qu'ils soient, du voyage que j'ai effectu si
heureusement.

Telle est, en somme, la question relle. J'ai beaucoup, beaucoup de
choses  dire, et ce serait pour moi un vritable plaisir de vous les
communiquer. J'ai beaucoup  dire sur le climat de cette plante;--sur
ses tonnantes alternatives de froid et de chaud;--sur cette clart
solaire qui dure quinze jours, implacable et brlante, et sur cette
temprature glaciale, plus que polaire, qui remplit l'autre
quinzaine;--sur une translation constante d'humidit qui s'opre par
distillation, comme dans le vide, du point situ au-dessous du soleil
jusqu' celui qui en est le plus loign;--sur la race mme des
habitants, sur leurs moeurs, leurs coutumes, leurs institutions
politiques; sur leur organisme particulier, leur laideur, leur privation
d'oreilles, appendices superflus dans une atmosphre si trangement
modifie; consquemment, sur leur ignorance de l'usage et des proprits
du langage; sur la singulire mthode de communication qui remplace la
parole;--sur l'incomprhensible rapport qui unit chaque citoyen de la
lune  un citoyen du globe terrestre,--rapport analogue et soumis 
celui qui rgit galement les mouvements de la plante et du satellite,
et par suite duquel les existences et les destines des habitants de
l'une sont enlaces aux existences et aux destines des habitants de
l'autre;--et par-dessus tout, s'il plat  Vos Excellences, par-dessus
tout, sur les sombres et horribles mystres relgus dans les rgions de
l'autre hmisphre lunaire, rgions qui, grce  la concordance presque
miraculeuse de la rotation du satellite sur son axe avec sa rvolution
sidrale autour de la terre, n'ont jamais tourn vers nous, et, Dieu
merci, ne s'exposeront jamais  la curiosit des tlescopes humains.

Voici tout ce que je voudrais raconter,--tout cela, et beaucoup plus
encore. Mais, pour trancher la question, je rclame ma rcompense.
J'aspire  rentrer dans ma famille et mon chez moi; et, comme prix de
toute communication ultrieure de ma part, en considration de la
lumire que je puis, s'il me plat, jeter sur plusieurs branches
importantes des sciences physiques et mtaphysiques, je sollicite, par
l'entremise de votre honorable corps, le pardon du crime dont je me suis
rendu coupable en mettant  mort mes cranciers lorsque je quittai
Rotterdam. Tel est donc l'objet de la prsente lettre. Le porteur, qui
est un habitant de la lune, que j'ai dcid  me servir de messager sur
la terre, et  qui j'ai donn des instructions suffisantes, attendra le
bon plaisir de Vos Excellences, et me rapportera le pardon demand, s'il
y a moyen de l'obtenir.

J'ai l'honneur d'tre de Vos Excellences le trs-humble serviteur,

HANS PFAALL.

En finissant la lecture de ce trs-trange document, le professeur
Rudabub, dans l'excs de sa surprise, laissa, dit-on, tomber sa pipe par
terre, et Mynheer Superbus Von Underduk, ayant t, essuy et serr dans
sa poche ses besicles, s'oublia, lui et sa dignit, au point de
pirouetter trois fois sur son talon, dans la quintessence de
l'tonnement et de l'admiration.

On obtiendrait la grce;--cela ne pouvait pas faire l'ombre d'un doute.
Du moins, il en fit le serment, le bon professeur Rudabub, il en fit le
serment avec un parfait juron, et telle fut dcidment l'opinion de
l'illustre Von Underduk, qui prit le bras de son collgue et fit, sans
prononcer une parole, la plus grande partie de la route vers son
domicile pour dlibrer sur les mesures urgentes. Cependant, arriv  la
porte de la maison du bourgmestre, le professeur s'avisa de suggrer
que, le messager ayant jug  propos de disparatre (terrifi sans doute
jusqu' la mort par la physionomie sauvage des habitants de Rotterdam),
le pardon ne servirait pas  grand-chose, puisqu'il n'y avait qu'un
homme de la lune qui pt entreprendre un voyage aussi lointain.

En face d'une observation aussi sense, le bourgmestre se rendit, et
l'affaire n'eut pas d'autres suites. Cependant, il n'en fut pas de mme
des rumeurs et des conjectures. La lettre, ayant t publie, donna
naissance  une foule d'opinions et de cancans. Quelques-uns--des
esprits par trop sages--poussrent le ridicule jusqu' discrditer
l'affaire et  la prsenter comme un pur canard. Mais je crois que le
mot _canard_ est, pour cette espce de gens, un terme gnral qu'ils
appliquent  toutes les matires qui passent leur intelligence. Je ne
puis, quant  moi, comprendre sur quelle base ils ont fond une pareille
accusation. Voyons ce qu'ils disent:

Avant tout,--que certains farceurs de Rotterdam ont de certaines
antipathies spciales contre certains bourgmestres et astronomes.

_Secundo_,--qu'un petit nain bizarre, escamoteur de son mtier, dont les
deux oreilles avaient t, pour quelque mfait, coupes au ras de la
tte, avait depuis quelques jours disparu de la ville de Bruges, qui est
toute voisine.

_Tertio_,--que les gazettes colles tout autour du petit ballon taient
des gazettes de Hollande, et consquemment n'avaient pas pu tre
fabriques dans la lune. C'taient des papiers sales,
crasseux,--trs-crasseux; et Gluck, l'imprimeur, pouvait jurer sur sa
Bible qu'ils avaient t imprims  Rotterdam.

_Quarto_,--que Hans Pfaall lui-mme, le vilain ivrogne, et les trois
fainants personnages qu'il appelle ses cranciers, avaient t vus
ensemble, deux ou trois jours auparavant tout au plus, dans un cabaret
mal fam des faubourgs, juste comme ils revenaient, avec de l'argent
plein leurs poches, d'une expdition d'outre-mer.

Et, en dernier lieu,--que c'est une opinion gnralement reue, ou qui
doit l'tre, que le Collge des Astronomes de la ville de
Rotterdam,--aussi bien que tous autres collges astronomiques de toutes
autres parties de l'univers, sans parler des collges et des astronomes
en gnral,--n'est, pour n'en pas dire plus, ni meilleur, ni plus fort,
ni plus clair qu'il n'est ncessaire.




MANUSCRIT TROUV DANS UNE BOUTEILLE

 Qui n'a plus qu'un moment  vivre
 N'a plus rien  dissimuler.
 QUINAULT.--_Atys_.


De mon pays et de ma famille, je n'ai pas grand-chose  dire. De mauvais
procds et l'accumulation des annes m'ont rendu tranger  l'un et 
l'autre. Mon patrimoine me fit bnficier d'une ducation peu commune,
et un tour contemplatif d'esprit me rendit apte  classer mthodiquement
tout ce matriel d'instruction diligemment amass par une tude prcoce.
Par-dessus tout, les ouvrages des philosophes allemands me procuraient
de grandes dlices; cela ne venait pas d'une admiration mal avise pour
leur loquente folie, mais du plaisir que, grce  mes habitudes
d'analyse rigoureuse, j'avais  surprendre leurs erreurs. On m'a souvent
reproch l'aridit de mon gnie; un manque d'imagination m'a t imput
comme un crime, et le pyrrhonisme de mes opinions a fait de moi, en tout
temps, un homme fameux. En ralit, une forte apptence pour la
philosophie physique a, je le crains, imprgn mon esprit d'un des
dfauts les plus communs de ce sicle,--je veux dire de l'habitude de
rapporter aux principes de cette science les circonstances mme les
moins susceptibles d'un pareil rapport. Par-dessus tout, personne
n'tait moins expos que moi  se laisser entraner hors de la svre
juridiction de la vrit par les feux follets de la superstition. J'ai
jug  propos de donner ce prambule, dans la crainte que l'incroyable
rcit que j'ai  faire ne soit considr plutt comme la frnsie d'une
imagination indigeste que comme l'exprience positive d'un esprit pour
lequel les rveries de l'imagination ont t lettre morte et nullit.

Aprs plusieurs annes dpenses dans un lointain voyage, je
m'embarquai, en 18..,  Batavia, dans la riche et populeuse le de Java,
pour une promenade dans l'archipel des les de la Sonde. Je me mis en
route, comme passager,--n'ayant pas d'autre mobile qu'une nerveuse
instabilit qui me _hantait_ comme un mauvais esprit.

Notre btiment tait un bateau d'environ quatre cents tonneaux, doubl
en cuivre et construit  Bombay en teck de Malabar. Il tait charg de
coton, de laine et d'huiles des Laquedives. Nous avions aussi  bord du
filin de cocotier, du sucre de palmier, de l'huile de beurre bouilli,
des noix de coco, et quelques caisses d'opium. L'arrimage avait t mal
fait, et le navire consquemment donnait de la bande.

Nous mmes sous voiles avec un souffle de vent, et, pendant plusieurs
jours, nous restmes le long de la cte orientale de Java, sans autre
incident pour tromper la monotonie de notre route que la rencontre de
quelques-uns des petits grabs de l'archipel o nous tions confins.

Un soir, comme j'tais appuy sur le bastingage de la dunette,
j'observai un trs-singulier nuage, isol, vers le nord-ouest. Il tait
remarquable autant par sa couleur que parce qu'il tait le premier que
nous eussions vu depuis notre dpart de Batavia. Je le surveillai
attentivement jusqu'au coucher du soleil; alors, il se rpandit tout
d'un coup de l'est  l'ouest, cernant l'horizon d'une ceinture prcise
de vapeur, et apparaissant comme une longue ligne de cte trs-basse.
Mon attention fut bientt aprs attire par l'aspect rouge et brun de la
lune et le caractre particulier de la mer. Cette dernire subissait un
changement rapide, et l'eau semblait plus transparente que d'habitude.
Je pouvais distinctement voir le fond, et cependant, en jetant la sonde,
je trouvai que nous tions sur quinze brasses. L'air tait devenu
intolrablement chaud et se chargeait d'exhalaisons spirales semblables
 celles qui s'lvent du fer chauff. Avec la nuit, toute la brise
tomba, et nous fmes pris par un calme plus complet qu'il n'est possible
de le concevoir. La flamme d'une bougie brlait  l'arrire sans le
mouvement le moins sensible, et un long cheveu tenu entre l'index et le
pouce tombait droit et sans la moindre oscillation. Nanmoins, comme le
capitaine disait qu'il n'apercevait aucun symptme de danger, et comme
nous drivions vers la terre par le travers, il commanda de carguer les
voiles et de filer l'ancre. On ne mit point de vigie de quart, et
l'quipage, qui se composait principalement de Malais, se coucha
dlibrment sur le pont. Je descendis dans la chambre,--non sans le
parfait pressentiment d'un malheur. En ralit, tous ces symptmes me
donnaient  craindre un simoun[22]. Je parlai de mes craintes au
capitaine; mais il ne fit pas attention  ce que je lui disais, et me
quitta sans daigner me faire une rponse. Mon malaise, toutefois,
m'empcha de dormir, et, vers minuit, je montai sur le pont. Comme je
mettais le pied sur la dernire marche du capot d'chelle, je fus
effray par un profond bourdonnement semblable  celui que produit
l'volution rapide d'une roue de moulin, et, avant que j'eusse pu en
vrifier la cause, je sentis que le navire tremblait dans son centre.
Presque aussitt, un coup de mer nous jeta sur le ct, et, courant
par-dessus nous, balaya tout le pont de l'avant  l'arrire.

L'extrme furie du coup de vent fit, en grande partie, le salut du
navire. Quoiqu'il ft absolument engag dans l'eau, comme ses mts s'en
taient alls par-dessus bord, il se releva lentement une minute aprs,
et, vacillant quelques instants sous l'immense pression de la tempte,
finalement il se redressa.

Par quel miracle chappai-je  la mort, il m'est impossible de le dire.
tourdi par le choc de l'eau, je me trouvai pris, quand je revins  moi,
entre l'tambot[23] et le gouvernail. Ce fut  grand-peine que je me
remis sur mes pieds, et, regardant vertigineusement autour de moi, je
fus d'abord frapp de l'ide que nous tions sur des brisants, tant
tait effrayant, au del de toute imagination, le tourbillon de cette
mer norme et cumante dans laquelle nous tions engouffrs. Au bout de
quelques instants, j'entendis la voix d'un vieux Sudois qui s'tait
embarqu avec nous au moment o nous quittions le port. Je le hlai de
toute ma force, et il vint en chancelant me rejoindre  l'arrire. Nous
reconnmes bientt que nous tions les seuls survivants du sinistre.
Tout ce qui tait sur le pont, nous excepts, avait t balay
par-dessus bord; le capitaine et les matelots avaient pri pendant leur
sommeil, car les cabines avaient t inondes par la mer. Sans
auxiliaires, nous ne pouvions pas esprer de faire grand-chose pour la
scurit du navire, et nos tentatives furent d'abord paralyses par la
croyance o nous tions que nous allions sombrer d'un moment  l'autre.
Notre cble avait cass comme un fil d'emballage au premier souffle de
l'ouragan; sans cela, nous eussions t engloutis instantanment. Nous
fuyions devant la mer avec une vlocit effrayante, et l'eau nous
faisait des brches visibles. La charpente de notre arrire tait
excessivement endommage, et, presque sous tous les rapports, nous
avions essuy de cruelles avaries; mais,  notre grande joie, nous
trouvmes que les pompes n'taient pas engorges, et que notre
chargement n'avait pas t trs-drang.

La plus grande furie de la tempte tait passe, et nous n'avions plus 
craindre la violence du vent; mais nous pensions avec terreur au cas de
sa totale cessation, bien persuads que, dans notre tat d'avarie, nous
ne pourrions pas rsister  l'pouvantable houle qui s'ensuivrait; mais
cette trs-juste apprhension ne semblait pas si prs de se vrifier.
Pendant cinq nuits et cinq jours entiers, durant lesquels nous vcmes
de quelques morceaux de sucre de palmier tirs  grand-peine du gaillard
d'avant, notre coque fila avec une vitesse incalculable devant des
reprises de vent qui se succdaient rapidement, et qui, sans galer la
premire violence du simoun, taient cependant plus terribles qu'aucune
tempte que j'eusse essuye jusqu'alors. Pendant les quatre premiers
jours, notre route, sauf de trs-lgres variations, fut au sud-est
quart de sud, et ainsi nous serions alls nous jeter sur la cte de la
Nouvelle-Hollande[24].

Le cinquime jour, le froid devint extrme, quoique le vent et tourn
d'un point vers le nord. Le soleil se leva avec un clat jaune et
maladif, et se hissa  quelques degrs  peine au-dessus de l'horizon,
sans projeter une lumire franche. Il n'y avait aucun nuage apparent, et
cependant le vent frachissait, frachissait et soufflait avec des accs
de furie. Vers midi, ou  peu prs, autant que nous en pmes juger,
notre attention fut attire de nouveau par la physionomie du soleil. Il
n'mettait pas de lumire,  proprement parler, mais une espce de feu
sombre et triste, sans rflexion, comme si tous les rayons taient
polariss. Juste avant de se plonger dans la mer grossissante, son feu
central disparut soudainement comme s'il tait brusquement teint par
une puissance inexplicable. Ce n'tait plus qu'une roue ple et couleur
d'argent, quand il se prcipita dans l'insondable Ocan.

Nous attendmes en vain l'arrive du sixime jour;--ce jour n'est pas
encore arriv pour moi,--pour le Sudois il n'est jamais arriv. Nous
fmes ds lors ensevelis dans des tnbres de poix, si bien que nous
n'aurions pas vu un objet  vingt pas du navire. Nous fmes envelopps
d'une nuit ternelle que ne temprait mme pas l'clat phosphorique de
la mer auquel nous tions accoutums sous les tropiques. Nous observmes
aussi que, quoique la tempte continut  faire rage sans accalmie, nous
ne dcouvrions plus aucune apparence de ce ressac et de ces moutons qui
nous avaient accompagns jusque-l. Autour de nous, tout n'tait
qu'horreur, paisse obscurit, un noir dsert d'bne liquide. Une
terreur superstitieuse s'infiltrait par degrs dans l'esprit du vieux
Sudois, et mon me, quant  moi, tait plonge dans une muette
stupfaction. Nous avions abandonn tout soin du navire, comme chose
plus qu'inutile, et nous attachant de notre mieux au tronon du mt de
misaine, nous promenions nos regards avec amertume sur l'immensit de
l'Ocan. Nous n'avions aucun moyen de calculer le temps et nous ne
pouvions former aucune conjecture sur notre situation. Nous tions
nanmoins bien srs d'avoir t plus loin dans le sud qu'aucun des
navigateurs prcdents, et nous prouvions un grand tonnement de ne pas
rencontrer les obstacles ordinaires de glaces. Cependant, chaque minute
menaait d'tre la dernire, chaque vague se prcipitait pour nous
craser. La houle surpassait tout ce que j'avais imagin comme possible,
et c'tait un miracle de chaque instant que nous ne fussions pas
engloutis. Mon camarade parlait de la lgret de notre chargement, et
me rappelait les excellentes qualits de notre bateau; mais je ne
pouvais m'empcher d'prouver l'absolu renoncement du dsespoir, et je
me prparais mlancoliquement  cette mort que rien, selon moi, ne
pouvait diffrer au del d'une heure, puisque,  chaque noeud que filait
le navire, la houle de cette mer noire et prodigieuse devenait plus
lugubrement effrayante. Parfois,  une hauteur plus grande que celle de
l'albatros, la respiration nous manquait, et d'autres fois nous tions
pris de vertige en descendant, avec une horrible vlocit dans un enfer
liquide o l'air devenait stagnant, et o aucun son ne pouvait troubler
les sommeils du kraken[25].

Nous tions au fond d'un de ces abmes, quand un cri soudain de mon
compagnon clata sinistrement dans la nuit.

--Voyez! voyez! me criait-il dans les oreilles; Dieu tout-puissant!
Voyez! voyez!

Comme il parlait, j'aperus une lumire rouge, d'un clat sombre et
triste, qui flottait sur le versant du gouffre immense o nous tions
ensevelis, et jetait  notre bord un reflet vacillant. En levant les
yeux, je vis un spectacle qui glaa mon sang.  une hauteur terrifiante,
juste au-dessus de nous et sur la crte mme du prcipice, planait un
navire gigantesque, de quatre mille tonneaux peut-tre. Quoique juch au
sommet d'une vague qui avait bien cent fois sa hauteur, il paraissait
d'une dimension beaucoup plus grande que celle d'aucun vaisseau de ligne
ou de la Compagnie des Indes. Son norme coque tait d'un noir profond
que ne temprait aucun des ornements ordinaires d'un navire. Une simple
range de canons s'allongeait de ses sabords ouverts et renvoyait,
rflchis par leurs surfaces polies, les feux d'innombrables fanaux de
combat qui se balanaient dans le grement. Mais ce qui nous inspira le
plus d'horreur et d'tonnement, c'est qu'il marchait toutes voiles
dehors, en dpit de cette mer surnaturelle et de cette tempte effrne.
D'abord, quand nous l'apermes, nous ne pouvions voir que son avant,
parce qu'il ne s'levait que lentement du noir et horrible gouffre qu'il
laissait derrire lui. Pendant un moment, moment d'intense terreur,--il
fit une pause sur ce sommet vertigineux, comme dans l'enivrement de sa
propre lvation,--puis trembla,--s'inclina,--et enfin--glissa sur la
pente.

En ce moment, je ne sais quel sang-froid soudain matrisa mon esprit. Me
rejetant autant que possible vers l'arrire, j'attendis sans trembler la
catastrophe qui devait nous craser. Notre propre navire,  la longue,
ne luttait plus contre la mer et plongeait de l'avant. Le choc de la
masse prcipite le frappa consquemment dans cette partie de la
charpente qui tait dj sous l'eau, et eut pour rsultat invitable de
me lancer dans le grement de l'tranger.

Comme je tombais, ce navire se souleva dans un temps d'arrt, puis vira
de bord; et c'est, je prsume,  la confusion qui s'ensuivit que je dus
d'chapper  l'attention de l'quipage. Je n'eus pas grand-peine  me
frayer un chemin, sans tre vu, jusqu' la principale coutille, qui
tait en partie ouverte, et je trouvai bientt une occasion propice pour
me cacher dans la cale. Pourquoi fis-je ainsi? je ne saurais trop le
dire. Ce qui m'induisit  me cacher fut peut-tre un sentiment vague de
terreur qui s'tait empar tout d'abord de mon esprit  l'aspect des
nouveaux navigateurs. Je ne me souciais pas de me confier  une race de
gens qui, d'aprs le coup d'oeil sommaire que j'avais jet sur eux,
m'avaient offert le caractre d'une indfinissable tranget et tant de
motifs de doute et d'apprhension. C'est pourquoi je jugeai  propos de
m'arranger une cachette dans la cale. J'enlevai une partie du faux
bordage, de manire  me mnager une retraite commode entre les normes
membrures du navire.

J'avais  peine achev ma besogne qu'un bruit de pas dans la cale me
contraignit d'en faire usage. Un homme passa  ct de ma cachette d'un
pas faible et mal assur. Je ne pus pas voir son visage, mais j'eus le
loisir d'observer son aspect gnral. Il y avait en lui tout le
caractre de la faiblesse et de la caducit. Ses genoux vacillaient sous
la charge des annes, et tout son tre en tremblait. Il se parlait 
lui-mme, marmottait d'une voix basse et casse quelques mots d'une
langue que je ne pus pas comprendre, et farfouillait dans un coin o
l'on avait empil des instruments d'un aspect trange et des cartes
marines dlabres. Ses manires taient un singulier mlange de la
maussaderie d'une seconde enfance et de la dignit solennelle d'un dieu.
 la longue, il remonta sur le pont, et je ne le vis plus.

* * * * *

Un sentiment pour lequel je ne trouve pas de mot a pris possession de
mon me,--une sensation qui n'admet pas d'analyse, qui n'a pas sa
traduction dans les lexiques du pass, et pour laquelle je crains que
l'avenir lui-mme ne trouve pas de clef.--Pour un esprit constitu comme
le mien, cette dernire considration est un vrai supplice. Jamais je ne
pourrai, je sens que je ne pourrai jamais tre difi relativement  la
nature de mes ides. Toutefois, il n'est pas tonnant que ces ides
soient indfinissables, puisqu'elles sont puises  des sources si
entirement neuves. Un nouveau sentiment--une nouvelle entit--est
ajout  mon me.

* * * * *

Il y a bien longtemps que j'ai touch pour la premire fois le pont de
ce terrible navire, et les rayons de ma destine vont, je crois, se
concentrant et s'engloutissant dans un foyer. Incomprhensibles gens!
Envelopps dans des mditations dont je ne puis deviner la nature, ils
passent  ct de moi sans me remarquer. Me cacher est pure folie de ma
part, car ce monde-l _ne veut pas voir_. Il n'y a qu'un instant, je
passais juste sous les yeux du second; peu de temps auparavant, je
m'tais aventur jusque dans la cabine du capitaine lui-mme, et c'est
l que je me suis procur les moyens d'crire ceci et tout ce qui
prcde. Je continuerai ce journal de temps en temps. Il est vrai que je
ne puis trouver aucune occasion de le transmettre au monde; pourtant,
j'en veux faire l'essai. Au dernier moment j'enfermerai le manuscrit
dans une bouteille, et je jetterai le tout  la mer.

* * * * *

Un incident est survenu qui m'a de nouveau donn lieu  rflchir. De
pareilles choses sont-elles l'opration d'un hasard indisciplin? Je
m'tais faufil sur le pont et m'tais tendu, sans attirer l'attention
de personne, sur un amas d'enflchures et de vieilles voiles, dans le
fond de la yole. Tout en rvant  la singularit de ma destine, je
barbouillais sans y penser, avec une brosse  goudron, les bords d'une
bonnette[26] soigneusement plie et pose  ct de moi sur un baril. La
bonnette est maintenant tendue sur ses bouts-dehors, et les touches
irrflchies de la brosse figurent le mot DCOUVERTE.

J'ai fait rcemment plusieurs observations sur la structure du vaisseau.
Quoique bien arm, ce n'est pas, je crois, un vaisseau de guerre. Son
grement, sa structure, tout son quipement repoussent une supposition
de cette nature. Ce qu'il n'est pas, je le perois facilement; mais ce
qu'il est, je crains qu'il ne me soit impossible de le dire. Je ne sais
comment cela se fait, mais, en examinant son trange modle et la
singulire forme de ses espars[27], ses proportions colossales, cette
prodigieuse collection de voiles, son avant svrement simple et son
arrire d'un style surann, il me semble parfois que la sensation
d'objets qui ne me sont pas inconnus traverse mon esprit comme un
clair, et toujours  ces ombres flottantes de la mmoire est ml un
inexplicable souvenir de vieilles lgendes trangres et de sicles
trs-anciens.

* * * * *

J'ai bien regard la charpente du navire. Elle est faite de matriaux
qui me sont inconnus. Il y a dans le bois un caractre qui me frappe,
comme le rendant, ce me semble, impropre  l'usage auquel il a t
destin. Je veux parler de son extrme porosit, considre
indpendamment des dgts faits par les vers, qui sont une consquence
de la navigation dans ces mers, et de la pourriture rsultant de la
vieillesse. Peut-tre trouvera-t-on mon observation quelque peu subtile,
mais il me semble que ce bois aurait tout le caractre du chne
espagnol, si le chne espagnol pouvait tre dilat par des moyens
artificiels.

En relisant la phrase prcdente, il me revient  l'esprit un curieux
apophtegme[28] d'un vieux loup de mer hollandais.

--Cela est positif, disait-il toujours quand on exprimait quelque doute
sur sa vracit, comme il est positif qu'il y a une mer o le navire
lui-mme grossit comme le corps vivant d'un marin.

* * * * *

Il y a environ une heure, je me suis senti la hardiesse de me glisser
dans un groupe d'hommes de l'quipage. Ils n'ont pas eu l'air de faire
attention  moi, et quoique je me tinsse juste au milieu d'eux, ils
paraissaient n'avoir aucune conscience de ma prsence. Comme celui que
j'avais vu le premier dans la cale, ils portaient tous les signes d'une
vieillesse chenue. Leurs genoux tremblaient de faiblesse; leurs paules
taient arques par la dcrpitude; leur peau ratatine frissonnait au
vent; leur voix tait basse, chevrotante et casse; leurs yeux
distillaient les larmes brillantes de la vieillesse, et leurs cheveux
gris fuyaient terriblement dans la tempte. Autour d'eux, de chaque ct
du pont, gisaient parpills des instruments mathmatiques d'une
structure trs-ancienne et tout  fait tombe en dsutude.

* * * * *

J'ai parl un peu plus haut d'une bonnette qu'on avait installe. Depuis
ce moment, le navire chass par le vent n'a pas discontinu sa terrible
course droit au sud, charg de toute sa toile disponible depuis ses
pommes de mts jusqu' ses bouts-dehors infrieurs, et plongeant ses
bouts de vergues de perroquet dans le plus effrayant enfer liquide que
jamais cervelle humaine ait pu concevoir. Je viens de quitter le pont,
ne trouvant plus la place tenable; cependant, l'quipage ne semble pas
souffrir beaucoup. C'est pour moi le miracle des miracles qu'une si
norme masse ne soit pas engloutie tout de suite et pour toujours. Nous
sommes condamns, sans doute,  ctoyer ternellement le bord de
l'ternit, sans jamais faire notre plongeon dfinitif dans le gouffre.
Nous glissons avec la prestesse de l'hirondelle de mer sur des vagues
mille fois plus effrayantes qu'aucune de celles que j'ai jamais vues; et
des ondes colossales lvent leurs ttes au-dessus de nous comme des
dmons de l'abme, mais comme des dmons restreints aux simples menaces
et auxquels il est dfendu de dtruire. Je suis port  attribuer cette
bonne chance perptuelle  la seule cause naturelle qui puisse lgitimer
un pareil effet. Je suppose que le navire est soutenu par quelque fort
courant ou remous sous-marin.

* * * * *

J'ai vu le capitaine face  face, et dans sa propre cabine; mais, comme
je m'y attendais, il n'a fait aucune attention  moi. Bien qu'il n'y ait
rien dans sa physionomie gnrale qui rvle, pour l'oeil du premier
venu, quelque chose de suprieur ou d'infrieur  l'homme, toutefois
l'tonnement que j'prouvai  son aspect se mlait d'un sentiment de
respect et de terreur irrsistible. Il est  peu prs de ma taille,
c'est--dire de cinq pieds huit pouces environ. Il est bien
proportionn, bien pris dans son ensemble; mais cette constitution
n'annonce ni vigueur particulire ni quoi que ce soit de remarquable.
Mais c'est la singularit de l'expression qui rgne sur sa face,--c'est
l'intense, terrible, saisissante vidence de la vieillesse, si entire,
si absolue, qui cre dans mon esprit un sentiment,--une sensation
ineffable. Son front, quoique peu rid, semble porter le sceau d'une
myriade d'annes. Ses cheveux gris sont des archives du pass, et ses
yeux, plus gris encore, sont des sibylles de l'avenir. Le plancher de sa
cabine tait encombr d'tranges in-folio  fermoirs de fer,
d'instruments de science uss et d'anciennes cartes d'un style
compltement oubli. Sa tte tait appuye sur ses mains, et d'un oeil
ardent et inquiet il dvorait un papier que je pris pour une
commission[29], et qui, en tout cas, portait une signature royale. Il se
parlait  lui-mme,--comme le premier matelot que j'avais aperu dans la
cale,--et marmottait d'une voix basse et chagrine quelques syllabes
d'une langue trangre; et, bien que je fusse tout  ct de lui, il me
semblait que sa voix arrivait  mon oreille de la distance d'un mille.

* * * * *

Le navire avec tout ce qu'il contient est imprgn de l'esprit des
anciens ges. Les hommes de l'quipage glissent  et l comme les
ombres des sicles enterrs; dans leurs yeux vit une pense ardente et
inquite; et quand, sur mon chemin, leurs mains tombent dans la lumire
effare des fanaux, j'prouve quelque chose que je n'ai jamais prouv
jusqu' prsent, quoique toute ma vie j'aie eu la folie des antiquits,
et que je me sois baign dans l'ombre des colonnes ruines de Balbeck,
de Tadmor et de Perspolis, tant qu' la fin mon me elle-mme est
devenue une ruine.

* * * * *

Quand je regarde autour de moi, je suis honteux de mes premires
terreurs. Si la tempte qui nous a poursuivis jusqu' prsent me fait
trembler, ne devrais-je pas tre frapp d'horreur devant cette bataille
du vent et de l'Ocan, dont les mots vulgaires: tourbillon et simoun ne
peuvent pas donner la moindre ide? Le navire est littralement enferm
dans les tnbres d'une ternelle nuit et dans un chaos d'eau qui
n'cume plus; mais,  une distance d'une lieue environ de chaque ct,
nous pouvons apercevoir, indistinctement et par intervalles, de
prodigieux remparts de glace qui montent vers le ciel dsol et
ressemblent aux murailles de l'univers!

* * * * *

Comme je l'avais pens, le navire est videmment dans un courant,--si
l'on peut proprement appeler ainsi une mare qui va mugissant et hurlant
 travers les blancheurs de la glace, et fait entendre du ct du sud un
tonnerre plus prcipit que celui d'une cataracte tombant  pic.

* * * * *

Concevoir l'horreur de mes sensations est, je crois, chose absolument
impossible; cependant, la curiosit de pntrer les mystres de ces
effroyables rgions surplombe encore mon dsespoir et suffit  me
rconcilier avec le plus hideux aspect de la mort. Il est vident que
nous nous prcipitons vers quelque entranante dcouverte,--quelque
incommunicable secret dont la connaissance implique la mort. Peut-tre
ce courant nous conduit-il au ple sud lui-mme. Il faut avouer que
cette supposition, si trange en apparence, a toute probabilit pour
elle.

* * * * *

L'quipage se promne sur le pont d'un pas tremblant et inquiet; mais il
y a dans toutes les physionomies une expression qui ressemble plutt 
l'ardeur de l'esprance qu' l'apathie du dsespoir.

Cependant nous avons toujours le vent arrire, et, comme nous portons
une masse de toile, le navire s'enlve quelquefois en grand hors de la
mer. Oh! horreur sur horreur!--la glace s'ouvre soudainement  droite et
 gauche, et nous tournons vertigineusement dans d'immenses cercles
concentriques, tout autour des bords d'un gigantesque amphithtre, dont
les murs perdent leur sommet dans les tnbres et l'espace. Mais il ne
me reste que peu de temps pour rver  ma destine! Les cercles se
rtrcissent rapidement,--nous plongeons follement dans l'treinte du
tourbillon, et,  travers le mugissement, le beuglement et le
dtonnement de l'Ocan et de la tempte, le navire tremble,-- Dieu!--il
se drobe...--il sombre![30]




UNE DESCENTE DANS LE MAELSTRM

Les voies de Dieu, dans la nature comme dans l'ordre de la Providence,
ne sont point nos voies; et les types que nous concevons n'ont aucune
mesure commune avec la vastitude, la profondeur et l'incomprhensibilit
de ses oeuvres, qui contiennent en elles un abme plus profond que le
puits de Dmocrite.

JOSEPH GLANVILL.


Nous avions atteint le sommet du rocher le plus lev. Le vieil homme,
pendant quelques minutes, sembla trop puis pour parler.

--Il n'y a pas encore bien longtemps,--dit-il  la fin--je vous aurais
guid par ici aussi bien que le plus jeune de mes fils. Mais, il y a
trois ans, il m'est arriv une aventure plus extraordinaire que n'en
essuya jamais un tre mortel ou du moins telle que jamais homme n'y a
survcu pour la raconter, et les six mortelles heures que j'ai endures
m'ont bris le corps et l'me. Vous me croyez trs-vieux, mais je ne le
suis pas. Il a suffi du quart d'une journe pour blanchir ces cheveux
noirs comme du jais, affaiblir mes membres et dtendre mes nerfs au
point de trembler aprs le moindre effort et d'tre effray par une
ombre. Savez-vous bien que je puis  peine, sans attraper le vertige,
regarder par-dessus ce petit promontoire.

Le petit promontoire sur le bord duquel il s'tait si ngligemment jet
pour se reposer, de faon que la partie la plus pesante de son corps
surplombait, et qu'il n'tait garanti d'une chute que par le point
d'appui que prenait son coude sur l'arte extrme et glissante, le petit
promontoire s'levait  quinze ou seize cents pieds environ d'un chaos
de rochers situs au-dessous de nous,--immense prcipice de granit
luisant et noir. Pour rien au monde je n'aurais voulu me hasarder  six
pieds du bord. Vritablement, j'tais si profondment agit par la
situation prilleuse de mon compagnon, que je me laissai tomber tout de
mon long sur le sol, m'accrochant  quelques arbustes voisins, n'osant
pas mme lever les yeux vers le ciel. Je m'efforais en vain de me
dbarrasser de l'ide que la fureur du vent mettait en danger la base
mme de la montagne. Il me fallut du temps pour me raisonner et trouver
le courage de me mettre sur mon sant et de regarder au loin dans
l'espace.

--Il vous faut prendre le dessus sur ces lubies-l, me dit le guide, car
je vous ai amen ici pour vous faire voir  loisir le thtre de
l'vnement dont je parlais tout  l'heure, et pour vous raconter toute
l'histoire avec la scne mme sous vos yeux.

Nous sommes maintenant, reprit-il avec cette manire minutieuse qui le
caractrisait, nous sommes maintenant sur la cte mme de Norvge, au
68e degr de latitude, dans la grande province de Nortland et dans le
lugubre district de Lofoden. La montagne dont nous occupons le sommet
est Helseggen, la Nuageuse. Maintenant, levez-vous un peu;
accrochez-vous au gazon, si vous sentez venir le vertige,--c'est
cela,--et regardez au del de cette ceinture de vapeurs qui cache la mer
 nos pieds.

Je regardai vertigineusement, et je vis une vaste tendue de mer, dont
la couleur d'encre me rappela tout d'abord le tableau du gographe
Nubien et sa _Mer des Tnbres_. C'tait un panorama plus effroyablement
dsol qu'il n'est donn  une imagination humaine de le concevoir. 
droite et  gauche, aussi loin que l'oeil pouvait atteindre,
s'allongeaient, comme les remparts du monde, les lignes d'une falaise
horriblement noire et surplombante, dont le caractre sombre tait
puissamment renforc par le ressac qui montait jusque sur sa crte
blanche et lugubre, hurlant et mugissant ternellement. Juste en face du
promontoire sur le sommet duquel nous tions placs,  une distance de
cinq ou six milles en mer, on apercevait une le qui avait l'air dsert,
ou plutt on la devinait au moutonnement norme des brisants dont elle
tait enveloppe.  deux milles environ plus prs de la terre, se
dressait un autre lot plus petit, horriblement pierreux et strile, et
entour de groupes interrompus de roches noires.

L'aspect de l'Ocan, dans l'tendue comprise entre le rivage et l'le la
plus loigne, avait quelque chose d'extraordinaire. En ce moment mme,
il soufflait du ct de la terre une si forte brise, qu'un brick, tout
au large, tait  la cape avec deux ris dans sa toile et que sa coque
disparaissait quelquefois tout entire; et pourtant il n'y avait rien
qui ressemblt  une houle rgulire, mais seulement, et en dpit du
vent, un clapotement d'eau, bref, vif et tracass dans tous les
sens;--trs-peu d'cume, except dans le voisinage immdiat des rochers.

--L'le que vous voyez l-bas, reprit le vieil homme, est appele par
les Norvgiens Vurrgh. Celle qui est  moiti chemin est Moskoe. Celle
qui est  un mille au nord est Ambaaren. L-bas sont Islesen, Hotholm,
Keildhelm, Suarven et Buckholm. Plus loin,--entre Moskoe et
Vurrgh,--Otterholm, Flimen, Sandflesen et Stockholm. Tels sont les vrais
noms de ces endroits; mais pourquoi ai-je jug ncessaire de vous les
nommer, je n'en sais rien, je n'y puis rien comprendre,--pas plus que
vous.--Entendez-vous quelque chose? Voyez-vous quelque changement sur
l'eau?

Nous tions depuis dix minutes environ au haut de Helseggen, o nous
tions monts en partant de l'intrieur de Lofoden, de sorte que nous
n'avions pu apercevoir la mer que lorsqu'elle nous avait apparu tout
d'un coup du sommet le plus lev. Pendant que le vieil homme parlait,
j'eus la perception d'un bruit trs-fort et qui allait croissant, comme
le mugissement d'un immense troupeau de buffles dans une prairie
d'Amrique; et, au moment mme, je vis ce que les marins appellent le
caractre _clapoteux_ de la mer se changer rapidement en un courant qui
se faisait vers l'est. Pendant que je regardais, ce courant prit une
prodigieuse rapidit. Chaque instant ajoutait  sa vitesse,-- son
imptuosit drgle. En cinq minutes, toute la mer, jusqu' Vurrgh, fut
fouette par une indomptable furie; mais c'tait entre Moskoe et la cte
que dominait principalement le vacarme. L, le vaste lit des eaux,
sillonn et coutur par mille courants contraires, clatait soudainement
en convulsions frntiques,--haletant, bouillonnant, sifflant,
pirouettant en gigantesques et innombrables tourbillons, et tournoyant
et se ruant tout entier vers l'est avec une rapidit qui ne se manifeste
que dans des chutes d'eau prcipites.

Au bout de quelques minutes, le tableau subit un autre changement
radical. La surface gnrale devint un peu plus unie, et les tourbillons
disparurent un  un, pendant que de prodigieuses bandes d'cume
apparurent l o je n'en avais vu aucune jusqu'alors. Ces bandes,  la
longue, s'tendirent  une grande distance, et, se combinant entre
elles, elles adoptrent le mouvement giratoire des tourbillons apaiss
et semblrent former le germe d'un vortex[31] plus vaste. Soudainement,
trs-soudainement, celui-ci apparut et prit une existence distincte et
dfinie, dans un cercle de plus d'un mille de diamtre. Le bord du
tourbillon tait marqu par une large ceinture d'cume lumineuse; mais
pas une parcelle ne glissait dans la gueule du terrible entonnoir, dont
l'intrieur, aussi loin que l'oeil pouvait y plonger, tait fait d'un
mur liquide, poli, brillant et d'un noir de jais, faisant avec l'horizon
un angle de 45 degrs environ, tournant sur lui-mme sous l'influence
d'un mouvement tourdissant, et projetant dans les airs une voix
effrayante, moiti cri, moiti rugissement, telle que la puissante
cataracte du Niagara elle-mme, dans ses convulsions, n'en a jamais
envoy de pareille vers le ciel.

La montagne tremblait dans sa base mme, et le roc remuait. Je me jetai
 plat ventre, et, dans un excs d'agitation nerveuse, je m'accrochai au
maigre gazon.

--Ceci, dis-je enfin au vieillard, ne peut pas tre autre chose que le
grand tourbillon du Maelstrm.

--On l'appelle quelquefois ainsi, dit-il; mais nous autres Norvgiens,
nous le nommons le Moskoe-Strom, de l'le de Moskoe, qui est situe 
moiti chemin.

Les descriptions ordinaires de ce tourbillon ne m'avaient nullement
prpar  ce que je voyais. Celle de Jonas Ramus, qui est peut-tre plus
dtaille qu'aucune autre ne donne pas la plus lgre ide de la
magnificence et de l'horreur du tableau,--ni de l'trange et ravissante
sensation de nouveaut qui confond le spectateur. Je ne sais pas
prcisment de quel point de vue ni  quelle heure l'a vu l'crivain en
question; mais ce ne peut tre ni du sommet de Helseggen, ni pendant une
tempte. Il y a nanmoins quelques passages de sa description qui
peuvent tre cits pour les dtails, quoiqu'ils soient trs-insuffisants
pour donner une impression du spectacle.

Entre Lofoden et Moskoe, dit-il, la profondeur de l'eau est de
trente-six  quarante brasses; mais, de l'autre ct, du ct de Ver (il
veut dire Vurrgh), cette profondeur diminue au point qu'un navire ne
pourrait y chercher un passage sans courir le danger de se dchirer sur
les roches, ce qui peut arriver par le temps le plus calme. Quand vient
la mare, le courant se jette dans l'espace compris entre Lofoden et
Moskoe avec une tumultueuse rapidit; mais le rugissement de son
terrible reflux est  peine gal par celui des plus hautes et des plus
terribles cataractes; le bruit se fait entendre  plusieurs lieues, et
les tourbillons ou tournants creux sont d'une telle tendue et d'une
telle profondeur, que, si un navire entre dans la rgion de son
attraction, il est invitablement absorb et entran au fond, et, l,
dchir en morceaux contre les rochers; et, quand le courant se relche,
les dbris sont rejets  la surface. Mais ces intervalles de
tranquillit n'ont lieu qu'entre le reflux et le flux, par un temps
calme, et ne durent qu'un quart d'heure; puis la violence du courant
revient graduellement.

Quand il bouillonne le plus et quand sa force est accrue par une
tempte, il est dangereux d'en approcher, mme d'un mille norvgien. Des
barques, des yachts, des navires ont t entrans pour n'y avoir pas
pris garde avant de se trouver  porte de son attraction. Il arrive
assez frquemment que des baleines viennent trop prs du courant et sont
matrises par sa violence; et il est impossible de dcrire leurs
mugissements et leurs beuglements dans leur inutile effort pour se
dgager.

Une fois, un ours, essayant de passer  la nage le dtroit entre
Lofoden et Moskoe, fut saisi par le courant et emport au fond; il
rugissait si effroyablement qu'on l'entendait du rivage. De vastes
troncs de pins et de sapins, engloutis par le courant, reparaissent
briss et dchirs, au point qu'on dirait qu'il leur a pouss des poils.
Cela dmontre clairement que le fond est fait de roches pointues sur
lesquelles ils ont t rouls  et l. Ce courant est rgl par le flux
et le reflux de la mer, qui a constamment lieu de six en six heures.
Dans l'anne 1645, le dimanche de la Sexagsime, de fort grand matin, il
se prcipita avec un tel fracas et une telle imptuosit, que des
pierres se dtachaient des maisons de la cte...

En ce qui concerne la profondeur de l'eau, je ne comprends pas comment
on a pu s'en assurer dans la proximit immdiate du tourbillon. Les
_quarante brasses_ doivent avoir trait seulement aux parties du canal
qui sont tout prs du rivage, soit de Moskoe, soit de Lofoden. La
profondeur au centre du Moskoe-Strom doit tre incommensurablement plus
grande, et il suffit, pour en acqurir la certitude, de jeter un coup
d'oeil oblique dans l'abme du tourbillon, quand on est sur le sommet le
plus lev de Helseggen. En plongeant mon regard du haut de ce pic dans
le Phlgthon[32] hurlant, je ne pouvais m'empcher de sourire de la
simplicit avec laquelle le bon Jonas Ramus raconte, comme choses
difficiles  croire, ses anecdotes d'ours et de baleines; car il me
semblait que c'tait chose vidente de soi que le plus grand vaisseau de
ligne possible arrivant dans le rayon de cette mortelle attraction,
devait y rsister aussi peu qu'une plume  un coup de vent et
disparatre tout en grand et tout d'un coup.

Les explications qu'on a donnes du phnomne,--dont quelques-unes, je
me le rappelle, me paraissaient suffisamment plausibles  la
lecture,--avaient maintenant un aspect trs-diffrent et trs-peu
satisfaisant. L'explication gnralement reue est que, comme les trois
petits tourbillons des les Fro, celui-ci n'a pas d'autre cause que
le choc des vagues montant et retombant, au flux et au reflux, le long
d'un banc de roches qui endigue les eaux et les rejette en cataracte; et
qu'ainsi, plus la mare s'lve, plus la chute est profonde, et que le
rsultat naturel est un tourbillon ou vortex, dont la prodigieuse
puissance de succion est suffisamment dmontre par de moindres
exemples. Tels sont les termes de l'_Encyclopdie britannique_. Kircher
et d'autres imaginent qu'au milieu du canal du Maelstrm est un abme
qui traverse le globe et aboutit dans quelque rgion trs-loigne;--le
golfe de Bothnie a mme t dsign une fois un peu lgrement. Cette
opinion assez purile tait celle  laquelle, pendant que je contemplais
le lieu, mon imagination donnait le plus volontiers son assentiment; et,
comme j'en faisais part au guide, je fus assez surpris de l'entendre me
dire que, bien que telle ft l'opinion presque gnrale des Norvgiens 
ce sujet, ce n'tait nanmoins pas la sienne. Quant  cette ide, il
confessa qu'il tait incapable de la comprendre, et je finis par tre
d'accord avec lui; car, pour concluante qu'elle soit sur le papier, elle
devient absolument inintelligible et absurde  ct du tonnerre de
l'abme.

--Maintenant que vous avez bien vu le tourbillon, me dit le vieil homme,
si vous voulez que nous nous glissions derrire cette roche, sous le
vent, de manire qu'elle amortisse le vacarme de l'eau, je vous conterai
une histoire qui vous convaincra que je dois en savoir quelque chose, du
Moskoe-Strom!

Je me plaai comme il le dsirait, et il commena:

--Moi et mes deux frres, nous possdions autrefois un semaque gr en
golette, de soixante et dix tonneaux  peu prs, avec lequel nous
pchions habituellement parmi les les au del de Moskoe, prs de
Vurrgh. Tous les violents remous de mer donnent une bonne pche, pourvu
qu'on s'y prenne en temps opportun et qu'on ait le courage de tenter
l'aventure; mais, parmi tous les hommes de la cte de Lofoden, nous
trois seuls, nous faisions notre mtier ordinaire d'aller aux les,
comme je vous dis. Les pcheries ordinaires sont beaucoup plus bas vers
le sud. On y peut prendre du poisson  toute heure, sans courir grand
risque, et naturellement ces endroits-l sont prfrs; mais les places
de choix, par ici, entre les rochers, donnent non seulement le poisson
de la plus belle qualit, mais aussi en bien plus grande abondance; si
bien que nous prenions souvent en un seul jour ce que les timides dans
le mtier n'auraient pas pu attraper tous ensemble en une semaine. En
somme, nous faisions de cela une espce de spculation dsespre,--le
risque de la vie remplaait le travail, et le courage tenait lieu de
capital.

Nous abritions notre semaque dans une anse  cinq milles sur la cte
au-dessus de celle-ci; et c'tait notre habitude, par le beau temps, de
profiter du rpit de quinze minutes pour nous lancer  travers le canal
principal du Moskoe-Strom, bien au-dessus du trou, et d'aller jeter
l'ancre quelque part dans la proximit d'Otterholm ou de Sandflesen, o
les remous ne sont pas aussi violents qu'ailleurs. L, nous attendions
ordinairement, pour lever l'ancre et retourner chez nous,  peu prs
jusqu' l'heure de l'apaisement des eaux. Nous ne nous aventurions
jamais dans cette expdition sans un bon vent arrire pour aller et
revenir,--un vent dont nous pouvions tre srs pour notre retour,--et
nous nous sommes rarement tromps sur ce point. Deux fois, en six ans,
nous avons t forcs de passer la nuit  l'ancre par suite d'un calme
plat, ce qui est un cas bien rare dans ces parages; et, une autre fois,
nous sommes rests  terre prs d'une semaine, affams jusqu' la mort,
grce  un coup de vent qui se mit  souffler peu de temps aprs notre
arrive et rendit le canal trop orageux pour songer  le traverser. Dans
cette occasion, nous aurions t entrans au large en dpit de tout
(car les tourbillons nous ballottaient  et l avec une telle violence,
qu' la fin nous avions chass sur notre ancre fausse), si nous
n'avions driv dans un de ces innombrables courants qui se forment, ici
aujourd'hui, et demain ailleurs, et qui nous conduisit sous le vent de
Flimen, o, par bonheur, nous pmes mouiller.

Je ne vous dirai pas la vingtime partie des dangers que nous essuymes
dans les pcheries,--c'est un mauvais parage, mme par le beau
temps,--mais nous trouvions toujours moyen de dfier le Moskoe-Strom
sans accident; parfois pourtant le coeur me montait aux lvres quand
nous tions d'une minute en avance ou en retard sur l'accalmie.
Quelquefois, le vent n'tait pas aussi vif que nous l'esprions en
mettant  la voile, et alors nous allions moins vite que nous ne
l'aurions voulu, pendant que le courant rendait le semaque plus
difficile  gouverner.

Mon frre an avait un fils g de dix-huit ans, et j'avais pour mon
compte deux grands garons. Ils nous eussent t d'un grand secours dans
de pareils cas, soit qu'ils eussent pris les avirons, soit qu'ils
eussent pch  l'arrire mais, vraiment, bien que nous consentissions 
risquer notre vie, nous n'avions pas le coeur de laisser ces jeunesses
affronter le danger; car, tout bien considr, c'tait un horrible
danger, c'est la pure vrit.

Il y a maintenant trois ans moins quelques jours qu'arriva ce que je
vais vous raconter. C'tait le 10 juillet 18.., un jour que les gens de
ce pays n'oublieront jamais,--car ce fut un jour o souffla la plus
horrible tempte qui soit jamais tombe de la calotte des cieux.
Cependant, toute la matine et mme fort avant dans l'aprs-midi, nous
avions eu une jolie brise bien faite du sud-ouest, le soleil tait
superbe, si bien que le plus vieux loup de mer n'aurait pas pu prvoir
ce qui allait arriver.

Nous tions passs tous les trois, mes deux frres et moi,  travers
les les  deux heures de l'aprs-midi environ, et nous emes bientt
charg le semaque de fort beau poisson, qui--nous l'avions remarqu tous
trois--tait plus abondant ce jour-l que nous ne l'avions jamais vu. Il
tait juste sept heures  ma montre quand nous levmes l'ancre pour
retourner chez nous, de manire  faire le plus dangereux du Strom dans
l'intervalle des eaux tranquilles, que nous savions avoir lieu  huit
heures.

Nous partmes avec une bonne brise  tribord, et, pendant quelque
temps, nous filmes trs-rondement, sans songer le moins du monde au
danger; car, en ralit, nous ne voyions pas la moindre cause
d'apprhension. Tout  coup nous fmes masqus par une saute de vent qui
venait de Helseggen. Cela tait tout  fait extraordinaire,--c'tait une
chose qui ne nous tait jamais arrive--et je commenais  tre un peu
inquiet, sans savoir exactement pourquoi. Nous fmes arriver au vent,
mais nous ne pmes jamais fendre les remous, et j'tais sur le point de
proposer de retourner au mouillage, quand, regardant  l'arrire, nous
vmes tout l'horizon envelopp d'un nuage singulier, couleur de cuivre,
qui montait avec la plus tonnante vlocit.

En mme temps, la brise qui nous avait pris en tte tomba, et, surpris
alors par un calme plat, nous drivmes  la merci de tous les courants.
Mais cet tat de choses ne dura pas assez longtemps pour nous donner le
temps d'y rflchir. En moins d'une minute, la tempte tait sur
nous,--une minute aprs, le ciel tait entirement charg,--et il devint
soudainement si noir, qu'avec les embruns qui nous sautaient aux yeux
nous ne pouvions plus nous voir l'un l'autre  bord.

Vouloir dcrire un pareil coup de vent, ce serait folie. Le plus vieux
marin de Norvge n'en a jamais essuy de pareil. Nous avions amen toute
la toile avant que le coup de vent nous surprt; mais, ds la premire
rafale, nos deux mts vinrent par-dessus bord, comme s'ils avaient t
scis par le pied,--le grand mt emportant avec lui mon plus jeune frre
qui s'y tait accroch par prudence.

Notre bateau tait bien le plus lger joujou qui et jamais gliss sur
la mer. Il avait un pont effleur avec une seule petite coutille 
l'avant, et nous avions toujours eu pour habitude de la fermer
solidement en traversant le Strom, bonne prcaution dans une mer
clapoteuse. Mais, dans cette circonstance prsente, nous aurions sombr
du premier coup,--car, pendant quelques instants, nous fmes
littralement ensevelis sous l'eau. Comment mon frre an chappa-t-il
 la mort? je ne puis le dire, je n'ai jamais pu me l'expliquer. Pour ma
part,  peine avais-je lch la misaine, que je m'tais jet sur le pont
 plat ventre, les pieds contre l'troit plat-bord de l'avant, et les
mains accroches  un boulon, auprs du pied du mt de misaine. Le pur
instinct m'avait fait agir ainsi, c'tait indubitablement ce que j'avais
de mieux  faire,--car j'tais trop ahuri pour penser.

Pendant quelques minutes, nous fmes compltement inonds, comme je
vous le disais, et, pendant tout ce temps, je retins ma respiration et
me cramponnai  l'anneau. Quand je sentis que je ne pouvais pas rester
ainsi plus longtemps sans tre suffoqu, je me dressai sur mes genoux,
tenant toujours bon avec mes mains, et je dgageai ma tte. Alors, notre
petit bateau donna de lui-mme une secousse, juste comme un chien qui
sort de l'eau, et se leva en partie au-dessus de la mer. Je m'efforais
alors de secouer de mon mieux la stupeur qui m'avait envahi et de
recouvrer suffisamment mes esprits pour voir ce qu'il y avait  faire,
quand je sentis quelqu'un qui me saisissait le bras. C'tait mon frre
an, et mon coeur en sauta de joie, car je le croyais parti par-dessus
bord;--mais, un moment aprs, toute cette joie se changea en horreur,
quand, appliquant sa bouche  mon oreille, il vocifra ce simple mot:
_Le Moskoe-Strom_!

Personne ne saura jamais ce que furent en ce moment mes penses. Je
frissonnai de la tte aux pieds, comme pris du plus violent accs de
fivre. Je comprenais suffisamment ce qu'il entendait par ce seul
mot,--je savais bien ce qu'il voulait me faire entendre! Avec le vent
qui nous poussait maintenant, nous tions destins au tourbillon du
Strom, et rien ne pouvait nous sauver!

Vous avez bien compris qu'en traversant le canal de Strom, nous
faisions toujours notre route bien au-dessus du tourbillon, mme par le
temps le plus calme, et encore avions-nous bien soin d'attendre et
d'pier le rpit de la mare; mais, maintenant, nous courions droit sur
le gouffre lui-mme, et avec une pareille tempte!  coup sr,
pensai-je, nous y serons juste au moment de l'accalmie, il y a l encore
un petit espoir. Mais, une minute aprs, je me maudissais d'avoir t
assez fou pour rver d'une esprance quelconque. Je voyais parfaitement
que nous tions condamns, eussions-nous t un vaisseau de je ne sais
combien de canons!

En ce moment, la premire fureur de la tempte tait passe, ou
peut-tre ne la sentions-nous pas autant parce que nous fuyions devant;
mais, en tout cas, la mer, que le vent avait d'abord matrise, plane et
cumeuse, se dressait maintenant en vritables montagnes. Un changement
singulier avait eu lieu aussi dans le ciel. Autour de nous, dans toutes
les directions, il tait toujours noir comme de la poix, mais presque
au-dessus de nous il s'tait fait une ouverture circulaire,--un ciel
clair,--clair comme je ne l'ai jamais vu,--d'un bleu brillant et
fonc,--et  travers ce trou resplendissait la pleine lune avec un clat
que je ne lui avais jamais connu. Elle clairait toutes choses autour de
nous avec la plus grande nettet,--mais, grand Dieu! quelle scne 
clairer!

Je fis un ou deux efforts pour parler  mon frre; mais le vacarme,
sans que je pusse m'expliquer comment, s'tait accru  un tel point, que
je ne pus lui faire entendre un seul mot, bien que je criasse dans son
oreille de toute la force de mes poumons. Tout  coup il secoua la tte,
devint ple comme la mort, et leva un de ses doigts comme pour me dire:
_coute_!

D'abord, je ne compris pas ce qu'il voulait dire,--mais bientt une
pouvantable pense se fit jour en moi. Je tirai ma montre de mon
gousset. Elle ne marchait pas. Je regardai le cadran au clair de la
lune, et je fondis en larmes en la jetant au loin dans l'Ocan. _Elle
s'tait arrte  sept heures! Nous avions laiss passer le rpit de la
mare, et le tourbillon du Strom tait dans sa pleine furie!_

Quand un navire est bien construit, proprement quip et pas trop
charg, les lames, par une grande brise, et quand il est au large,
semblent toujours s'chapper de dessous sa quille,--ce qui parait
trs-trange  un homme de terre,--et ce qu'on appelle, en langage de
bord, chevaucher (_riding_.) Cela allait bien, tant que nous grimpions
lestement sur la houle; mais, actuellement, une mer gigantesque venait
nous prendre par notre arrire et nous enlevait avec elle,--haut,
haut,--comme pour nous pousser jusqu'au ciel. Je n'aurais jamais cru
qu'une lame pt monter si haut. Puis nous descendions en faisant une
courbe, une glissade, un plongeon, qui me donnait la nause et le
vertige, comme si je tombais en rve du haut d'une immense montagne.
Mais, du haut de la lame, j'avais jet un rapide coup d'oeil autour de
moi,--et ce seul coup d'oeil avait suffi. Je vis exactement notre
position en une seconde. Le tourbillon de Moskoe-Strom tait  un quart
de mille environ, droit devant nous, mais il ressemblait aussi peu au
Moskoe-Strom de tous les jours que ce tourbillon que vous voyez
maintenant ressemble  un remous de moulin. Si je n'avais pas su o nous
tions et ce que nous avions  attendre, je n'aurais pas reconnu
l'endroit. Tel que je le vis, je fermai involontairement les yeux
d'horreur; mes paupires se collrent comme dans un spasme.

Moins de deux minutes aprs, nous sentmes tout  coup la vague
s'apaiser, et nous fmes envelopps d'cume. Le bateau fit un brusque
demi-tour par bbord, et partit dans cette nouvelle direction comme la
foudre. Au mme instant, le rugissement de l'eau se perdit dans une
espce de clameur aigu,--un son tel que vous pouvez le concevoir en
imaginant les soupapes de plusieurs milliers de steamers lchant  la
fois leur vapeur. Nous tions alors dans la ceinture moutonneuse qui
cercle toujours le tourbillon; et je croyais naturellement qu'en une
seconde nous allions plonger dans le gouffre, au fond duquel nous ne
pouvions pas voir distinctement, en raison de la prodigieuse vlocit
avec laquelle nous y tions entrans. Le bateau ne semblait pas plonger
dans l'eau, mais la raser, comme une bulle d'air qui voltige sur la
surface de la lame. Nous avions le tourbillon  tribord, et  bbord se
dressait le vaste Ocan que nous venions de quitter. Il s'levait comme
un mur gigantesque se tordant entre nous et l'horizon.

Cela peut paratre trange; mais alors, quand nous fmes dans la gueule
mme de l'abme, je me sentis plus de sang-froid que quand nous en
approchions. Ayant fait mon deuil de toute esprance, je fus dlivr
d'une grande partie de cette terreur qui m'avait d'abord cras. Je
suppose que c'tait le dsespoir qui raidissait mes nerfs.

Vous prendrez peut-tre cela pour une fanfaronnade, mais ce que je vous
dis est la vrit: je commenai  songer quelle magnifique chose c'tait
de mourir d'une pareille manire, et combien il tait sot  moi de
m'occuper d'un aussi vulgaire intrt que ma conservation individuelle,
en face d'une si prodigieuse manifestation de la puissance de Dieu. Je
crois que je rougis de honte quand cette ide traversa mon esprit. Peu
d'instants aprs, je fus possd de la plus ardente curiosit
relativement au tourbillon lui-mme. Je sentis positivement le _dsir_
d'explorer ses profondeurs, mme au prix du sacrifice que j'allais
faire; mon principal chagrin tait de penser que je ne pourrais jamais
raconter  mes vieux camarades les mystres que j'allais connatre.
C'taient l, sans doute, de singulires penses pour occuper l'esprit
d'un homme dans une pareille extrmit,--et j'ai souvent eu l'ide
depuis lors que les volutions du bateau autour du gouffre m'avaient un
peu tourdi la tte.

Il y eut une autre circonstance qui contribua  me rendre matre de
moi-mme; ce fut la complte cessation du vent, qui ne pouvait plus nous
atteindre dans notre situation actuelle:--car, comme vous pouvez en
juger par vous-mme, la ceinture d'cume est considrablement au-dessous
du niveau gnral de l'Ocan, et ce dernier nous dominait maintenant
comme la crte d'une haute et noire montagne. Si vous ne vous tes
jamais trouv en mer par une grosse tempte, vous ne pouvez vous faire
une ide du trouble d'esprit occasionn par l'action simultane du vent
et des embruns. Cela vous aveugle, vous tourdit, vous trangle et vous
te toute facult d'action ou de rflexion. Mais nous tions maintenant
grandement soulags de tous ces embarras,--comme ces misrables
condamns  mort,  qui on accorde dans leur prison quelques petites
faveurs qu'on leur refusait tant que l'arrt n'tait pas prononc.

Combien de fois fmes-nous le tour de cette ceinture, il m'est
impossible de le dire. Nous courmes tout autour, pendant une heure 
peu prs; nous volions plutt que nous ne flottions, et nous nous
rapprochions toujours de plus en plus du centre du tourbillon, et
toujours plus prs, toujours plus prs de son pouvantable arte
intrieure.

Pendant tout ce temps, je n'avais pas lch le boulon. Mon frre tait
 l'arrire, se tenant  une petite barrique vide, solidement attache
sous l'chauguette, derrire l'habitacle; c'tait le seul objet du bord
qui n'et pas t balay quand le coup de temps nous avait surpris.

Comme nous approchions de la margelle de ce puits mouvant, il lcha le
baril et tcha de saisir l'anneau, que, dans l'agonie de sa terreur, il
s'efforait d'arracher de mes mains, et qui n'tait pas assez large pour
nous donner srement prise  tous deux. Je n'ai jamais prouv de
douleur plus profonde que quand je le vis tenter une pareille
action,--quoique je visse bien qu'alors il tait insens et que la pure
frayeur en avait fait un fou furieux.

Nanmoins, je ne cherchai pas  lui disputer la place. Je savais bien
qu'il importait fort peu  qui appartiendrait l'anneau; je lui laissai
le boulon, et m'en allai au baril de l'arrire. Il n'y avait pas grande
difficult  oprer cette manoeuvre; car le semaque filait en rond avec
assez d'aplomb et assez droit sur sa quille, pouss quelquefois  et l
par les immenses houles et les bouillonnements du tourbillon.  peine
m'tais-je arrang dans ma nouvelle position, que nous donnmes une
violente embarde  tribord, et que nous piqumes la tte la premire
dans l'abme. Je murmurai une rapide prire  Dieu, et je pensai que
tout tait fini.

Comme je subissais l'effet douloureusement nausabond de la descente,
je m'tais instinctivement cramponn au baril avec plus d'nergie, et
j'avais ferm les yeux. Pendant quelque secondes, je n'osai pas les
ouvrir,--m'attendant  une destruction instantane et m'tonnant de ne
pas dj en tre aux angoisses suprmes de l'immersion. Mais les
secondes s'coulaient; je vivais encore. La sensation de chute avait
cess, et le mouvement du navire ressemblait beaucoup  ce qu'il tait
dj, quand nous tions pris dans la ceinture d'cume,  l'exception que
maintenant nous donnions davantage de la bande. Je repris courage et
regardai une fois encore le tableau.

Jamais je n'oublierai les sensations d'effroi, d'horreur et
d'admiration que j'prouvai en jetant les yeux autour de moi. Le bateau
semblait suspendu comme par magie,  mi-chemin de sa chute, sur la
surface intrieure d'un entonnoir d'une vaste circonfrence, d'une
profondeur prodigieuse, et dont les parois, admirablement polies,
auraient pu tre prises pour de l'bne, sans l'blouissante vlocit
avec laquelle elles pirouettaient et l'tincelante et horrible clart
qu'elles rpercutaient sous les rayons de la pleine lune, qui, de ce
trou circulaire que j'ai dj dcrit, ruisselaient en un fleuve d'or et
de splendeur le long des murs noirs et pntraient jusque dans les plus
intimes profondeurs de l'abme.

D'abord, j'tais trop troubl pour observer n'importe quoi avec quelque
exactitude. L'explosion gnrale de cette magnificence terrifique tait
tout ce que je pouvais voir. Nanmoins, quand je revins un peu  moi,
mon regard se dirigea instinctivement vers le fond. Dans cette
direction, je pouvais plonger ma vue sans obstacle  cause de la
situation de notre semaque qui tait suspendu sur la surface incline du
gouffre; il courait toujours sur sa quille, c'est--dire que son pont
formait un plan parallle  celui de l'eau, qui faisait comme un talus
inclin  plus de 45 degrs, de sorte que nous avions l'air de nous
soutenir sur notre ct. Je ne pouvais m'empcher de remarquer,
toutefois, que je n'avais gure plus de peine  me retenir des mains et
des pieds, dans cette situation, que si nous avions t sur un plan
horizontal; et cela tenait, je suppose,  la vlocit avec laquelle nous
tournions.

Les rayons de la lune semblaient chercher le fin fond de l'immense
gouffre; cependant, je ne pouvais rien distinguer nettement,  cause
d'un pais brouillard qui enveloppait toutes choses, et sur lequel
planait un magnifique arc-en-ciel, semblable  ce pont troit et
vacillant que les musulmans affirment tre le seul passage entre le
Temps et l'ternit. Ce brouillard ou cette cume tait sans doute
occasionn par le conflit des grands murs de l'entonnoir, quand ils se
rencontraient et se brisaient au fond;--quant au hurlement qui montait
de ce brouillard vers le ciel, je n'essayerai pas de le dcrire.

Notre premire glissade dans l'abme,  partir de la ceinture d'cume,
nous avait ports  une grande distance sur la pente; mais
postrieurement notre descente ne s'effectua pas aussi rapidement, 
beaucoup prs. Nous filions toujours, toujours circulairement, non plus
avec un mouvement uniforme, mais avec des lans qui parfois ne nous
projetaient qu' une centaine de yards, et d'autres fois nous faisaient
accomplir une volution complte autour du tourbillon.  chaque tour,
nous nous rapprochions du gouffre, lentement, il est vrai, mais d'une
manire trs-sensible.

Je regardai au large sur le vaste dsert d'bne qui nous portait, et
je m'aperus que notre barque n'tait pas le seul objet qui ft tomb
dans l'treinte du tourbillon. Au-dessus et au-dessous de nous, on
voyait des dbris de navires, de gros morceaux de charpente, des troncs
d'arbres, ainsi que bon nombre d'articles plus petits, tels que des
pices de mobilier, des malles brises, des barils et des douves. J'ai
dj dcrit la curiosit surnaturelle qui s'tait substitue  mes
primitives terreurs. Il me sembla qu'elle augmentait  mesure que je me
rapprochais de mon pouvantable destine. Je commenai alors  pier
avec un trange intrt les nombreux objets qui flottaient en notre
compagnie. Il _fallait_ que j'eusse le dlire,--car je trouvais mme une
sorte d'_amusement_  calculer les vitesses relatives de leur descente
vers le tourbillon d'cume.

--Ce sapin, me surpris-je une fois  dire, sera certainement la
premire chose qui fera le terrible plongeon et qui disparatra;--et je
fus fort dsappoint de voir qu'un btiment de commerce hollandais avait
pris les devants et s'tait engouffr le premier.  la longue, aprs
avoir fait quelques conjectures de cette nature, et m'tre toujours
tromp,--ce fait,--le fait de mon invariable mcompte,--me jeta dans un
ordre de rflexions qui firent de nouveau trembler mes membres et battre
mon coeur encore plus lourdement.

Ce n'tait pas une nouvelle terreur qui m'affectait ainsi, mais l'aube
d'une esprance bien plus mouvante. Cette esprance surgissait en
partie de la mmoire, en partie de l'observation prsente. Je me
rappelai l'immense varit d'paves qui jonchaient la cte de Lofoden,
et qui avaient toutes t absorbes et revomies par le Moskoe-Strom. Ces
articles, pour la plus grande partie, taient dchirs de la manire la
plus extraordinaire,--raills, corchs, au point qu'ils avaient l'air
d'tre tout garnis de pointes et d'esquilles.--Mais je me rappelais
distinctement alors qu'il y en avait quelques-uns qui n'taient pas
dfigurs du tout. Je ne pouvais maintenant me rendre compte de cette
diffrence qu'en supposant que les fragments corchs fussent les seuls
qui eussent t compltement absorbs,--les autres tant entrs dans le
tourbillon  une priode assez avance de la mare, ou, aprs y tre
entrs, tant, pour une raison ou pour une autre, descendus assez
lentement pour ne pas atteindre le fond avant le retour du flux ou du
reflux,--suivant le cas. Je concevais qu'il tait possible, dans les
deux cas, qu'ils eussent remont, en tourbillonnant de nouveau jusqu'au
niveau de l'Ocan, sans subir le sort de ceux qui avaient t entrans
de meilleure heure ou absorbs plus rapidement.

Je fis aussi trois observations importantes: la premire, que,--rgle
gnrale,--plus les corps taient gros, plus leur descente tait
rapide;--la seconde, que, deux masses tant donnes, d'une gale
tendue, l'une sphrique et l'autre de _n'importe quelle autre forme_,
la supriorit de vitesse dans la descente tait pour la sphre la
troisime,--que, de deux masses d'un volume gal, l'une cylindrique et
l'autre de n'importe quelle autre forme, le cylindre tait absorb le
plus lentement.

Depuis ma dlivrance, j'ai eu  ce sujet quelques conversations avec un
vieux matre d'cole du district; et c'est de lui que j'ai appris
l'usage des mots cylindre et sphre. Il m'a expliqu--mais j'ai oubli
l'explication--que ce que j'avais observ tait la consquence naturelle
de la forme des dbris flottants, et il m'a dmontr comment un
cylindre, tournant dans un tourbillon, prsentait plus de rsistance 
sa succion et tait attir avec plus de difficult qu'un corps d'une
autre forme quelconque et d'un volume gal[33].

Il y avait une circonstance saisissante qui donnait une grande force 
ces observations, et me rendait anxieux de les vrifier: c'tait qu'
chaque rvolution nous passions devant un baril ou devant une vergue ou
un mt de navire, et que la plupart de ces objets, nageant  notre
niveau quand j'avais ouvert les yeux pour la premire fois sur les
merveilles du tourbillon, taient maintenant situs bien au-dessus de
nous et semblaient n'avoir gure boug de leur position premire.

Je n'hsitai pas plus longtemps sur ce que j'avais  faire. Je rsolus
de m'attacher avec confiance  la barrique que je tenais toujours
embrasse, de larguer le cble qui la retenait  la cage, et de me jeter
avec elle  la mer. Je m'efforai d'attirer par signes l'attention de
mon frre sur les barils flottants auprs desquels nous passions, et je
fis tout ce qui tait en mon pouvoir pour lui faire comprendre ce que
j'allais tenter. Je crus  la longue qu'il avait devin mon dessein
mais, qu'il l'et ou ne l'et pas saisi, il secoua la tte avec
dsespoir et refusa de quitter sa place prs du boulon. Il m'tait
impossible de m'emparer de lui; la conjoncture ne permettait pas de
dlai. Ainsi, avec une amre angoisse, je l'abandonnai  sa destine; je
m'attachai moi-mme  la barrique avec le cble qui l'amarrait 
l'chauguette, et, sans hsiter un moment de plus, je me prcipitai avec
elle dans la mer.

Le rsultat fut prcisment ce que j'esprais. Comme c'est moi-mme qui
vous raconte cette histoire,--comme vous voyez que j'ai chapp,--et
comme vous connaissez dj le mode de salut que j'employai et pouvez ds
lors prvoir tout ce que j'aurais de plus  vous dire, j'abrgerai mon
rcit et j'irai droit  la conclusion.

Il s'tait coul une heure environ depuis que j'avais quitt le bord
du semaque, quand, tant descendu  une vaste distance au-dessous de
moi, il fit coup sur coup trois ou quatre tours prcipits, et,
emportant mon frre bien-aim, piqua de l'avant dcidment et pour
toujours, dans le chaos d'cume. Le baril auquel j'tais attach nageait
presque  moiti chemin de la distance qui sparait le fond du gouffre
de l'endroit o je m'tais prcipit par dessus bord, quand un grand
changement eut lieu dans le caractre du tourbillon. La pente des parois
du vaste entonnoir se fit de moins en moins escarpe. Les volutions du
tourbillon devinrent graduellement de moins en moins rapides. Peu  peu
l'cume et l'arc-en-ciel disparurent, et le fond du gouffre sembla
s'lever lentement.

Le ciel tait clair, le vent tait tomb, et la pleine lune se couchait
radieusement  l'ouest, quand je me retrouvai  la surface de l'Ocan,
juste en vue de la cte de Lofoden, et au-dessus de l'endroit o tait
_nagure_ le tourbillon du Moskoe-Strom. C'tait l'heure de
l'accalmie,--mais la mer se soulevait toujours en vagues normes par
suite de la tempte. Je fus port violemment dans le canal du Strom et
jet en quelques minutes  la cte, parmi les pcheries. Un bateau me
repcha,--puis de fatigue;--et, maintenant que le danger avait
disparu, le souvenir de ces horreurs m'avait rendu muet. Ceux qui me
tirrent  bord taient mes vieux camarades de mer et mes compagnons de
chaque jour,--mais ils ne me reconnaissaient pas plus qu'ils n'auraient
reconnu un voyageur revenu du monde des esprits. Mes cheveux, qui la
veille taient d'un noir de corbeau, taient aussi blancs que vous les
voyez maintenant. Ils dirent aussi que toute l'expression de ma
physionomie tait change. Je leur contai mon histoire,--ils ne
voulurent pas y croire.--Je vous la raconte,  vous, maintenant, et
j'ose  peine esprer que vous y ajouterez plus de foi que les plaisants
pcheurs de Lofoden.




LA VRIT SUR LE CAS DE M. VALDEMAR


Que le cas extraordinaire de M. Valdemar ait excit une discussion, il
n'y a certes pas lieu de s'en tonner. C'et t un miracle qu'il n'en
ft pas ainsi,--particulirement dans de telles circonstances. Le dsir
de toutes les parties intresses  tenir l'affaire secrte, au moins
pour le prsent ou en attendant l'opportunit d'une nouvelle
investigation, et nos efforts pour y russir ont laiss place  un rcit
tronqu ou exagr qui s'est propag dans le public, et qui, prsentant
l'affaire sous les couleurs les plus dsagrablement fausses, est
naturellement devenu la source d'un grand discrdit.

Il est maintenant devenu ncessaire que je donne les faits, autant du
moins que je les comprends moi-mme. Succinctement les voici:

Mon attention, dans ces trois dernires annes, avait t  plusieurs
reprises attire vers le magntisme; et, il y a environ neuf mois, cette
pense frappa presque soudainement mon esprit que, dans la srie des
expriences faites jusqu' prsent, il y avait une trs-remarquable et
trs-inexplicable lacune:--personne n'avait encore t magntis _in
articulo mortis_. Restait  savoir, d'abord si dans un pareil tat
existait chez le patient une rceptibilit quelconque de l'influx
magntique; en second lieu, si, dans le cas d'affirmative, elle tait
attnue ou augmente par la circonstance; troisimement, jusqu' quel
point et pour combien de temps les empitements de la mort pouvaient
tre arrts par l'opration. Il y avait d'autres points  vrifier,
mais ceux-ci excitaient le plus ma curiosit,--particulirement le
dernier,  cause du caractre immensment grave de ses consquences.

En cherchant autour de moi un sujet au moyen duquel je pusse clairer
ces points, je fus amen  jeter les yeux sur mon ami, M. Ernest
Valdemar, le compilateur bien connu de la _Bibliotheca forensica_, et
auteur (sous le pseudonyme d'Issachar Marx) des traductions polonaises
de _Wallenstein_ et de _Gargantua_. M. Valdemar, qui rsidait
gnralement  Harlem (New York) depuis l'anne 1839, est ou tait
particulirement remarquable par l'excessive maigreur de sa
personne,--ses membres infrieurs ressemblant beaucoup  ceux de John
Randolph,--et aussi par la blancheur de ses favoris qui faisaient
contraste avec sa chevelure noire, que chacun prenait consquemment pour
une perruque. Son temprament tait singulirement nerveux et en faisait
un excellent sujet pour les expriences magntiques. Dans deux ou trois
occasions, je l'avais amen  dormir sans grande difficult; mais je fus
dsappoint quant aux autres rsultats que sa constitution particulire
m'avait naturellement fait esprer. Sa volont n'tait jamais
positivement ni entirement soumise  mon influence, et relativement 
la _clairvoyance_ je ne russis  faire avec lui rien sur quoi l'on pt
faire fond. J'avais toujours attribu mon insuccs sur ces points au
drangement de sa sant. Quelques mois avant l'poque o je fis sa
connaissance, les mdecins l'avaient dclar atteint d'une phtisie bien
caractrise. C'tait  vrai dire sa coutume de parler de sa fin
prochaine avec beaucoup de sang-froid, comme d'une chose qui ne pouvait
tre ni vite ni regrette.

Quand ces ides, que j'exprimais tout  l'heure, me vinrent pour la
premire fois, il tait trs-naturel que je pensasse  M. Valdemar. Je
connaissais trop bien la solide philosophie de l'homme pour redouter
quelques scrupules de sa part, et il n'avait point de parents en
Amrique qui pussent plausiblement intervenir. Je lui parlai franchement
de la chose; et,  ma grande surprise, il parut y prendre un intrt
trs-vif. Je dis  ma grande surprise, car, quoiqu'il et toujours
gracieusement livr sa personne  mes expriences, il n'avait jamais
tmoign de sympathie pour mes tudes. Sa maladie tait de celles qui
admettent un calcul exact relativement  l'poque de leur _dnoment_;
et il fut finalement convenu entre nous qu'il m'enverrait chercher
vingt-quatre heures avant le terme marqu par les mdecins pour sa mort.

Il y a maintenant sept mois passs que je reus de M. Valdemar le billet
suivant:

Mon cher P...,

Vous pouvez aussi bien venir _maintenant_. D... et F... s'accordent 
dire que je n'irai pas, demain, au del de minuit; et je crois qu'ils
ont calcul juste, ou bien peu s'en faut.

VALDEMAR.

Je recevais ce billet une demi-heure aprs qu'il m'tait crit, et, en
quinze minutes au plus, j'tais dans la chambre du mourant. Je ne
l'avais pas vu depuis dix jours, et je fus effray de la terrible
altration que ce court intervalle avait produite en lui. Sa face tait
d'une couleur de plomb; les yeux taient entirement teints, et
l'amaigrissement tait si remarquable que les pommettes avaient crev la
peau. L'expectoration tait excessive; le pouls  peine sensible. Il
conservait nanmoins d'une manire fort singulire toutes ses facults
spirituelles et une certaine quantit de force physique. Il parlait
distinctement,--prenait sans aide quelques drogues palliatives,--et,
quand j'entrai dans la chambre, il tait occup  crire quelques notes
sur un agenda. Il tait soutenu dans son lit par des oreillers. Les
docteurs D... et F... lui donnaient leurs soins.

Aprs avoir serr la main de Valdemar, je pris ces messieurs  part et
j'obtins un compte rendu minutieux de l'tat du malade. Le poumon gauche
tait depuis dix-huit mois dans un tat semi-osseux ou cartilagineux, et
consquemment tout  fait impropre  toute fonction vitale. Le droit,
dans sa rgion suprieure, s'tait aussi ossifi, sinon en totalit, du
moins partiellement, pendant que la partie infrieure n'tait plus
qu'une masse de tubercules purulents, se pntrant les uns les autres.
Il existait plusieurs perforations profondes, et en un certain point il
y avait adhrence permanente des ctes. Ces phnomnes du lobe droit
taient de date comparativement rcente. L'ossification avait march
avec une rapidit trs-insolite--un mois auparavant on n'en dcouvrait
encore aucun symptme--et l'adhrence n'avait t remarque que dans ces
trois derniers jours. Indpendamment de la phtisie, on souponnait un
anvrisme de l'aorte, mais sur ce point les symptmes d'ossification
rendaient impossible tout diagnostic exact. L'opinion des deux mdecins
tait que M. Valdemar mourrait le lendemain dimanche vers minuit. Nous
tions au samedi, et il tait sept heures du soir.

En quittant le chevet du moribond pour causer avec moi, les docteurs
D... et F... lui avaient dit un suprme adieu. Ils n'avaient pas
l'intention de revenir; mais,  ma requte, ils consentirent  venir
voir le patient vers dix heures de la nuit.

Quand ils furent partis, je causai librement avec M. Valdemar de sa mort
prochaine, et plus particulirement de l'exprience que nous nous tions
propose. Il se montra toujours plein de bon vouloir; il tmoigna mme
un vif dsir de cette exprience et me pressa de commencer tout de
suite. Deux domestiques, un homme et une femme, taient l pour donner
leurs soins; mais je ne me sentis pas tout  fait libre de m'engager
dans une tche d'une telle gravit sans autres tmoignages plus
rassurants que ceux que pourraient produire ces gens-l en cas
d'accident soudain. Je renvoyais donc l'opration  huit heures, quand
l'arrive d'un tudiant en mdecine, avec lequel j'tais un peu li, M.
Thodore L..., me tira dfinitivement d'embarras. Primitivement j'avais
rsolu d'attendre les mdecins; mais je fus induit  commencer tout de
suite, d'abord par les sollicitations de M. Valdemar, en second lieu par
la conviction que je n'avais pas un instant  perdre, car il s'en allait
videmment.

M. L... fut assez bon pour accder au dsir que j'exprimai qu'il prt
des notes de tout ce qui surviendrait; et c'est d'aprs son
procs-verbal que je dcalque pour ainsi dire mon rcit. Quand je n'ai
pas condens, j'ai copi mot pour mot.

Il tait environ huit heures moins cinq, quand, prenant la main du
patient, je le priai de confirmer  M. L..., aussi distinctement qu'il
le pourrait, que c'tait son formel dsir,  lui Valdemar, que je fisse
une exprience magntique sur lui, dans de telles conditions.

Il rpliqua faiblement, mais trs-distinctement: Oui, je dsire tre
magntis; ajoutant immdiatement aprs: Je crains bien que vous
n'ayez diffr trop longtemps.

Pendant qu'il parlait, j'avais commenc les passes que j'avais dj
reconnues les plus efficaces pour l'endormir. Il fut videmment
influenc par le premier mouvement de ma main qui traversa son front;
mais, quoique je dployasse toute ma puissance, aucun autre effet
sensible ne se manifesta jusqu' dix heures dix minutes, quand les
mdecins D... et F... arrivrent au rendez-vous. Je leur expliquai en
peu de mots mon dessein; et, comme ils n'y faisaient aucune objection,
disant que le patient tait dj dans sa priode d'agonie, je continuai
sans hsitation, changeant toutefois les passes latrales en passes
longitudinales, et concentrant tout mon regard juste dans l'oeil du
moribond.

Pendant ce temps, son pouls devint imperceptible, et sa respiration
obstrue et marquant un intervalle d'une demi-minute.

Cet tat dura un quart d'heure, presque sans changement.  l'expiration
de cette priode, nanmoins, un soupir naturel, quoique horriblement
profond, s'chappa du sein du moribond, et la respiration ronflante
cessa, c'est--dire que son ronflement ne fut plus sensible; les
intervalles n'taient pas diminus. Les extrmits du patient taient
d'un froid de glace.

 onze heures moins cinq minutes, j'aperus des symptmes non quivoques
de l'influence magntique. Le vacillement vitreux de l'oeil s'tait
chang en cette expression pnible de regard _en dedans_ qui ne se voit
jamais que dans les cas de somnambulisme et  laquelle il est impossible
de se mprendre; avec quelques passes latrales rapides, je fis palpiter
les paupires, comme quand le sommeil nous prend, et, en insistant un
peu, je les fermai tout  fait. Ce n'tait pas assez pour moi, et je
continuai mes exercices vigoureusement et avec la plus intense
projection de volont jusqu' ce que j'eusse compltement paralys les
membres du dormeur, aprs les avoir placs dans une position en
apparence commode. Les jambes taient tout  fait allonges, les bras 
peu prs tendus, et reposant sur le lit  une distance mdiocre des
reins. La tte tait trs-lgrement leve.

Quand j'eus fait tout cela, il tait minuit sonn, et je priai ces
messieurs d'examiner la situation de M. Valdemar. Aprs quelques
expriences, ils reconnurent qu'il tait dans un tat de catalepsie[34]
magntique extraordinairement parfaite. La curiosit des deux mdecins
tait grandement excite. Le docteur D... rsolut tout  coup de passer
toute la nuit auprs du patient, pendant que le docteur F... prit cong
de nous en promettant de revenir au petit jour; M. L... et les
gardes-malades restrent.

Nous laissmes M. Valdemar absolument tranquille jusqu' trois heures du
matin; alors, je m'approchai de lui et le trouvai exactement dans le
mme tat que quand le docteur F... tait parti,--c'est--dire qu'il
tait tendu dans la mme position; que le pouls tait imperceptible, la
respiration douce,  peine sensible--except par l'application d'un
miroir aux lvres, les yeux ferms naturellement, et les membres aussi
rigides et aussi froids que du marbre. Toutefois, l'apparence gnrale
n'tait certainement pas celle de la mort.

En approchant de M. Valdemar, je fis une espce de demi-effort pour
dterminer son bras droit  suivre le mien dans les mouvements que je
dcrivais doucement  et l au-dessus de sa personne. Autrefois, quand
j'avais tent ces expriences avec le patient, elles n'avaient jamais
pleinement russi, et assurment je n'esprais gure mieux russir cette
fois; mais,  mon grand tonnement, son bras suivit trs-doucement,
quoique les indiquant faiblement, toutes les directions que le mien lui
assigna. Je me dterminai  essayer quelques mots de conversation.

--Monsieur Valdemar, dis-je, dormez-vous?

Il ne rpondit pas, mais j'aperus un tremblement sur ses lvres, et je
fus oblig de rpter ma question une seconde et une troisime fois. 
la troisime tout son tre fut agit d'un lger frmissement; les
paupires se soulevrent d'elles-mmes comme pour dvoiler une ligne
blanche du globe; les lvres remurent paresseusement et laissrent
chapper ces mots dans un murmure  peine intelligible:

--Oui; je dors maintenant. Ne m'veillez pas!...--Laissez-moi mourir
ainsi!

Je ttai les membres et les trouvai toujours aussi rigides. Le bras
droit, comme tout  l'heure, obissait  la direction de ma main. Je
questionnai de nouveau le somnambule.

--Vous sentez-vous toujours mal  la poitrine, monsieur Valdemar?

La rponse ne fut pas immdiate; elle fut encore moins accentue que la
premire:

--Mal?--non,--je meurs.

Je ne jugeai pas convenable de le tourmenter davantage pour le moment,
et il ne se dit, il ne se fit rien de nouveau jusqu' l'arrive du
docteur F..., qui prcda un peu le lever du soleil, et prouva un
tonnement sans bornes en trouvant le patient encore vivant. Aprs avoir
tt le pouls du somnambule et lui avoir appliqu un miroir sur les
lvres, il me pria de lui parler encore.

--Monsieur Valdemar, dormez-vous toujours?

Comme prcdemment, quelques minutes s'coulrent avant la rponse; et,
durant l'intervalle, le moribond sembla rallier toute son nergie pour
parler.  ma question rpte pour la quatrime fois, il rpondit
trs-faiblement, presque inintelligiblement:

--Oui, toujours;--je dors,--je meurs.

C'tait alors l'opinion, ou plutt le dsir des mdecins, qu'on permt 
M. Valdemar de rester sans tre troubl dans cet tat actuel de calme
apparent, jusqu' ce que la mort survnt; et cela devait avoir lieu,--on
fut unanime l-dessus,--dans un dlai de cinq minutes. Je rsolus
cependant de lui parler encore une fois, et je rptai simplement ma
question prcdente.

Pendant que je parlais, il se fit un changement marqu dans la
physionomie du somnambule. Les yeux roulrent dans leurs orbites,
lentement dcouverts par les paupires qui remontaient; la peau prit un
ton gnral cadavreux, ressemblant moins  du parchemin qu' du papier
blanc; et les deux taches hectiques[35] circulaires, qui jusque-l
taient vigoureusement fixes dans le centre de chaque joue,
s'_teignirent_ tout d'un coup. Je me sers de cette expression, parce
que la soudainet de leur disparition me fait penser  une bougie
souffle plutt qu' toute autre chose. La lvre suprieure, en mme
temps, se tordit en remontant au dessus des dents que tout  l'heure
elle couvrait entirement, pendant que la mchoire infrieure tombait
avec une saccade qui put tre entendue, laissant la bouche toute grande
ouverte, et dcouvrant en plein la langue noire et boursoufle. Je
prsume que tous les tmoins taient familiariss avec les horreurs d'un
lit de mort; mais l'aspect de M. Valdemar en ce moment tait tellement
hideux, hideux au del de toute conception, que ce fut une reculade
gnrale loin de la rgion du lit.

Je sens maintenant que je suis arriv  un point de mon rcit o le
lecteur rvolt me refusera toute croyance. Cependant, mon devoir est de
continuer.

Il n'y avait plus dans M. Valdemar le plus faible symptme de vitalit:
et, concluant qu'il tait mort, nous le laissions aux soins des
gardes-malades, quand un fort mouvement de vibration se manifesta dans
la langue. Cela dura pendant une minute peut-tre.  l'expiration de
cette priode, des mchoires distendues et immobiles jaillit une
voix,--une voix telle que ce serait folie d'essayer de la dcrire. Il y
a cependant deux ou trois pithtes qui pourraient lui tre appliques
comme des -peu-prs: ainsi, je puis dire que le son tait pre,
dchir, caverneux; mais le hideux total n'est pas dfinissable, par la
raison que de pareils sons n'ont jamais hurl dans l'oreille de
l'humanit. Il y avait cependant deux particularits qui--je le pensai
alors, et je le pense encore,--peuvent tre justement prises comme
caractristiques de l'intonation, et qui sont propres  donner quelque
ide de son tranget extra-terrestre. En premier lieu, la voix semblait
parvenir  nos oreilles,--aux miennes du moins,--comme d'une trs
lointaine distance ou de quelque abme souterrain. En second lieu, elle
m'impressionna (je crains, en vrit, qu'il me soit impossible de me
faire comprendre) de la mme manire que les matires glutineuses ou
glatineuses affectent le sens de toucher.

J'ai parl  la fois de son et de voix. Je veux dire que le son tait
d'une syllabisation distincte, et mme terriblement, effroyablement
distincte. M. Valdemar _parlait_, videmment pour rpondre  la question
que je lui avais adresse quelques minutes auparavant. Je lui avais
demand, on s'en souvient, s'il dormait toujours. Il disait maintenant:

--Oui,--non,--_j'ai dormi_,--et maintenant,--maintenant, _je suis mort_.

Aucune des personnes prsentes n'essaya de nier ni mme de rprimer
l'indescriptible, la frissonnante horreur que ces quelques mots ainsi
prononcs taient si bien faits pour crer. M. L..., l'tudiant,
s'vanouit. Les gardes-malades s'enfuirent immdiatement de la chambre,
et il fut impossible de les y ramener. Quant  mes propres impressions,
je ne prtends pas les rendre intelligibles pour le lecteur. Pendant
prs d'une heure, nous nous occupmes en silence (pas un mot ne fut
prononc)  rappeler M. L...  la vie. Quand il fut revenu  lui, nous
reprmes nos investigations sur l'tat de M. Valdemar.

Il tait rest  tous gards tel que je l'ai dcrit en dernier lieu, 
l'exception que le miroir ne donnait plus aucun vestige de respiration.
Une tentative de saigne au bras resta sans succs. Je dois mentionner
aussi que ce membre n'tait plus soumis  ma volont. Je m'efforai en
vain de lui faire suivre la direction de ma main. La seule indication
relle de l'influence magntique se manifestait maintenant dans le
mouvement vibratoire de la langue. Chaque fois que j'adressais une
question  M. Valdemar, il semblait qu'il fit un effort pour rpondre,
mais que sa volition ne ft pas suffisamment durable. Aux questions
faites par une autre personne que moi il paraissait absolument
insensible,--quoique j'eusse tent de mettre chaque membre de la socit
en rapport magntique avec lui. Je crois que j'ai maintenant relat tout
ce qui est ncessaire pour faire comprendre l'tat du somnambule dans
cette priode. Nous nous procurmes d'autres infirmiers, et,  dix
heures, je sortis de la maison, en compagnie des deux mdecins et de M.
L...

Dans l'aprs-midi, nous revnmes tous voir le patient. Son tat tait
absolument le mme. Nous emes alors une discussion sur l'opportunit et
la possibilit de l'veiller; mais nous fmes bientt d'accord en ceci
qu'il n'en pouvait rsulter aucune utilit. Il tait vident que
jusque-l, la mort, ou ce que l'on dfinit habituellement par le mot
_mort_, avait t arrte par l'opration magntique. Il nous semblait
clair  tous qu'veiller M. Valdemar c'et t simplement assurer sa
minute suprme, ou au moins acclrer sa dsorganisation.

Depuis lors, jusqu' la fin de la semaine dernire,--_un intervalle de
sept mois  peu prs_,--nous nous runmes journellement dans la maison
de M. Valdemar, accompagns de mdecins et d'autres amis. Pendant tout
ce temps, le somnambule resta _exactement_ tel que je l'ai dcrit. La
surveillance des infirmiers tait continuelle.

Ce fut vendredi dernier que nous rsolmes finalement de faire
l'exprience du rveil, ou du moins d'essayer de l'veiller; et c'est le
rsultat, dplorable peut-tre, de cette dernire tentative, qui a donn
naissance  tant de discussions dans les cercles privs,  tant de
bruits dans lesquels je ne puis m'empcher de voir le rsultat d'une
crdulit populaire injustifiable.

Pour arracher M. Valdemar  la catalepsie magntique, je fis usage des
passes accoutumes. Pendant quelque temps, elles furent sans rsultat.
Le premier symptme de retour  la vie fut un abaissement partiel de
l'iris. Nous observmes comme un fait trs-remarquable que cette
descente de l'iris tait accompagne de flux trs-abondant d'une liqueur
jauntre (de dessous les paupires) d'une odeur cre et fortement
dsagrable.

On me suggra alors d'essayer d'influencer le bras du patient, comme par
le pass. J'essayai, je ne pus. Le docteur F... exprima le dsir que je
lui adressasse une question. Je le fis de la manire suivante:

--Monsieur Valdemar, pouvez-vous nous expliquer quels sont maintenant
vos sensations ou vos dsirs?

Il y eut un retour immdiat des cercles hectiques sur les joues; la
langue trembla ou plutt roula violemment dans la bouche (quoique les
mchoires et les lvres demeurassent toujours immobiles), et  la longue
la mme horrible voix que j'ai dcrite fit ruption:

--Pour l'amour de Dieu!--vite!--vite!--faites-moi dormir,--ou bien,
vite! veillez-moi!--vite! _Je vous dis que je suis mort!_

J'tais totalement nerv, et pendant une minute, je restai indcis sur
ce que j'avais  faire. Je fis d'abord un effort pour calmer le patient;
mais, cette totale vacance de ma volont ne me permettant pas d'y
russir, je fis l'inverse et m'efforai aussi vivement que possible de
le rveiller. Je vis bientt que cette tentative aurait un plein
succs,--ou du moins je me figurai bientt que mon succs serait
complet,--et je suis sr que chacun dans la chambre s'attendait au
rveil du somnambule.

Quant  ce qui arriva en ralit, aucun tre humain n'aurait jamais pu
s'y attendre: c'est au del de toute possibilit.

Comme je faisais rapidement les passes magntiques  travers les cris de
Mort! Mort! qui faisaient littralement explosion sur la langue et non
sur les lvres du sujet,--tout son corps,--d'un seul coup,--dans
l'espace d'une minute, et mme moins,--se droba,--s'mietta,--se
_pourrit_ absolument sous mes mains. Sur le lit, devant tous les
tmoins, gisait une masse dgotante et quasi liquide,--une abominable
putrfaction.




RVLATION MAGNTIQUE


Bien que les tnbres du doute enveloppent encore toute la thorie
positive du magntisme, ses foudroyants effets sont maintenant presque
universellement admis. Ceux qui doutent de ces effets sont de purs
douteurs de profession, une impuissante et peu honorable caste. Ce
serait absolument perdre son temps aujourd'hui que de s'amuser  prouver
que l'homme, par un pur exercice de sa volont, peut impressionner
suffisamment son semblable pour le jeter dans une condition anormale,
dont les phnomnes ressemblent littralement  ceux de la mort, ou du
moins leur ressemblent plus qu'aucun des phnomnes produits dans une
condition normale connue; que, tout le temps que dure cet tat, la
personne ainsi influence n'emploie qu'avec effort, et consquemment
avec peu d'aptitude, les organes extrieurs des sens, et que nanmoins
elle peroit, avec une perspicacit singulirement subtile et par un
canal mystrieux, des objets situs au del de la porte des organes
physiques; que de plus, ses facults intellectuelles s'exaltent et se
fortifient d'une manire prodigieuse; que ses sympathies avec la
personne qui agit sur elle sont profondes; et que finalement sa
_susceptibilit_ des impressions magntiques, crot en proportion de
leur frquence, en mme temps que les phnomnes particuliers obtenus
s'tendent et se prononcent davantage et dans la mme proportion. Je dis
qu'il serait superflu de dmontrer ces faits divers, o est contenue la
loi gnrale du magntisme, et qui en sont les traits principaux.

Je n'infligerai donc pas aujourd'hui  mes lecteurs une dmonstration
aussi parfaitement oiseuse. Mon dessein, quant  prsent, est en vrit
d'une tout autre nature. Je sens le besoin, en dpit de tout un monde de
prjugs, de raconter, sans commentaires, mais dans tous ses dtails, un
trs-remarquable dialogue qui eut lieu entre un somnambule et moi.

J'avais depuis longtemps l'habitude de magntiser la personne en
question, M. Vankirk, et la _susceptibilit_ vive, l'exaltation du sens
magntique s'taient dj manifestes. Pendant plusieurs mois, M.
Vankirk avait beaucoup souffert d'une phtisie avance, dont les effets
les plus cruels avaient t diminus par mes passes, et, dans la nuit du
mercredi, 15 courant, je fus appel  son chevet.

Le malade souffrait des douleurs vives dans la rgion du coeur et
respirait avec une grande difficult, ayant tous les symptmes
ordinaires d'un asthme. Dans des spasmes semblables, il avait
gnralement trouv du soulagement dans des applications de moutarde aux
centres nerveux; mais ce soir-l, il y avait eu recours en vain.

Quand j'entrai dans sa chambre, il me salua d'un gracieux sourire, et,
quoiqu'il ft en proie  des douleurs physiques aigus, il me parut
absolument calme quant au moral.

--Je vous ai envoy chercher cette nuit, dit-il, non pas tant pour
m'administrer un soulagement physique que pour me satisfaire
relativement  de certaines impressions psychiques qui m'ont rcemment
caus beaucoup d'anxit et de surprise. Je n'ai pas besoin de vous dire
combien j'ai t sceptique jusqu' prsent sur le sujet de l'immortalit
de l'me. Je ne puis pas vous nier que, dans cette me que j'allais
niant, a toujours exist comme un demi-sentiment assez vague de sa
propre existence. Mais ce demi-sentiment ne s'est jamais lev  l'tat
de conviction. De tout cela ma raison n'avait rien  faire. Tous mes
efforts pour tablir l-dessus une enqute logique n'ont abouti qu' me
laisser plus sceptique qu'auparavant. Je me suis avis d'tudier Cousin;
je l'ai tudi dans ses propres ouvrages aussi bien que dans ses chos
europens et amricains. J'ai eu entre les mains, par exemple, le
_Charles Elwood_ de Brownson[36]. Je l'ai lu avec une profonde
attention. Je l'ai trouv logique d'un bout  l'autre; mais les portions
qui ne sont pas de la pure logique sont malheureusement les arguments
primordiaux du hros incrdule du livre. Dans son rsum, il me parut
vident que le raisonneur n'avait pas mme russi  se convaincre
lui-mme. La fin du livre a visiblement oubli le commencement, comme
Trinculo son gouvernement[37]. Bref, je ne fus pas longtemps 
m'apercevoir que, si l'homme doit tre intellectuellement convaincu de
sa propre immortalit, il ne le sera jamais par les pures abstractions
qui ont t si longtemps la manie des moralistes anglais, franais et
allemands. Les abstractions peuvent tre un amusement et une
gymnastique, mais elles ne prennent pas possession de l'esprit. Tant que
nous serons sur cette terre, la philosophie, j'en suis persuad, nous
sommera toujours en vain de considrer les qualits comme des tres. La
volont peut consentir,--mais l'me,--mais l'intellect, jamais.

Je rpte donc que j'ai seulement senti  moiti, et que je n'ai jamais
cru intellectuellement. Mais, dernirement, il y eut en moi un certain
renforcement de sentiment, qui prit une intensit assez grande pour
ressembler  un acquiescement de la raison, au point que je trouve fort
difficile de distinguer entre les deux. Je crois avoir le droit
d'attribuer simplement cet effet  l'influence magntique. Je ne saurais
expliquer ma pense que par une hypothse,  savoir que l'exaltation
magntique me rend apte  concevoir un systme de raisonnement qui dans
mon existence anormale me convainc, mais qui, par une complte analogie
avec le phnomne magntique, ne s'tend pas, except par son effet,
jusqu' mon existence normale. Dans l'tat somnambulique, il y a
simultanit et contemporanit entre le raisonnement et la conclusion,
entre la cause et son effet. Dans mon tat naturel, la cause
s'vanouissant, l'effet seul subsiste, et encore peut-tre fort
affaibli.

Ces considrations m'ont induit  penser que l'on pourrait tirer
quelques bons rsultats d'une srie de questions bien diriges,
proposes  mon intelligence dans l'tat magntique. Vous avez souvent
observ la profonde connaissance de soi-mme manifeste par le
somnambule et la vaste science qu'il dploie sur tous les points
relatifs  l'tat magntique. De cette connaissance de soi-mme on
pourrait tirer des instructions suffisantes pour la rdaction
rationnelle d'un catchisme.

Naturellement, je consentis  faire cette exprience. Quelques passes
plongrent M. Vankirk dans le sommeil magntique. Sa respiration devint
immdiatement plus aise, et il ne parut plus souffrir aucun malaise
physique. La conversation suivante s'engagea.--_V_ dans le dialogue
reprsentera le somnambule, et _P_, ce sera moi.

_P._ tes-vous endormi?

_V._ Oui,--non. Je voudrais bien dormir plus profondment.

_P._ _(aprs quelques nouvelles passes)_. Dormez-vous bien maintenant?

_V._ Oui.

_P._ Comment supposez-vous que finira votre maladie actuelle?

_V._ _(aprs une longue hsitation et parlant comme avec effort)_. J'en
mourrai.

_P._ Cette ide de mort vous afflige-t-elle?

_V._ _(avec vivacit)_. Non, non!

_P._ Cette perspective vous rjouit-elle?

_V._ Si j'tais veill, j'aimerais mourir. Mais maintenant il n'y a pas
lieu de le dsirer. L'tat magntique est assez prs de la mort pour me
contenter.

_P._ Je voudrais bien une explication un peu plus nette, monsieur
Vankirk.

_V._ Je le voudrais bien aussi; mais cela demande plus d'effort que je
ne me sens capable d'en faire. Vous ne me questionnez pas
convenablement.

_P._ Alors, que faut-il vous demander?

_V._ Il faut que vous commenciez par le commencement.

_P._ Le commencement! Mais o est-il, le commencement?

_V._ Vous savez bien que le commencement est DIEU. _(Ceci fut dit sur un
ton bas, ondoyant, et avec tous les signes de la plus profonde
vnration.)_

_P._ Qu'est-ce que Dieu?

_V._ _(hsitant quelques minutes)_. Je ne puis pas le dire.

_P._ Dieu n'est-il pas un esprit?

_V._ Quand j'tais veill, je savais ce que vous entendiez par esprit.
Mais maintenant, cela ne me semble plus qu'un mot,--tel, par exemple,
que vrit, beaut,--une qualit enfin.

_P._ Dieu n'est-il pas immatriel?

_V._ Il n'y a pas d'immatrialit;--c'est un simple mot. Ce qui n'est
pas matire n'est pas,-- moins que les qualits ne soient des tres.

_P._ Dieu est-il donc matriel?

_V._ Non. _(Cette rponse m'abasourdit.)_

_P._ Alors, qu'est-il?

_V._ _(aprs une longue pause, et en marmottant)_. Je le vois,--je le
vois,--mais c'est une chose trs-difficile  dire. _(Autre pause
galement longue.)_ Il n'est pas esprit, car il existe. Il n'est pas non
plus matire, _comme vous l'entendez_. Mais il y a des _gradations_ de
matire dont l'homme n'a aucune connaissance, la plus dense entranant
la plus subtile, la plus subtile pntrant la plus dense. L'atmosphre,
par exemple, met en mouvement le principe lectrique, pendant que le
principe lectrique pntre l'atmosphre. Ces _gradations_ de matire
augmentent en rarfaction et en subtilit jusqu' ce que nous arrivions
 une matire _imparticule_,--sans molcules--indivisible,--_une_; et
ici la loi d'impulsion et de pntration est modifie. La matire
suprme ou _imparticule_ non seulement pntre les tres, mais met tous
les tres en mouvement--et ainsi elle _est_ tous les tres en un, qui
est elle-mme. Cette matire est Dieu. Ce que les hommes cherchent 
personnifier dans le mot _pense_, c'est la matire en mouvement.

_P._ Les mtaphysiciens maintiennent que toute action se rduit 
mouvement et pense, et que celle-ci est l'origine de celui-l.

_V._ Oui; je vois maintenant la confusion d'ides. Le mouvement est
l'action de l'esprit, non de la pense. La matire imparticule, ou
Dieu,  l'tat de repos, est, autant que nous pouvons le concevoir, ce
que les hommes appellent esprit. Et cette facult
d'automouvement--quivalente en effet  la volont humaine--est dans la
matire imparticule le rsultat de son unit et de son omnipotence;
comment, je ne le sais pas, et maintenant je vois clairement que je ne
le saurai jamais; mais la matire imparticule, mise en mouvement par
une loi ou une qualit contenue en elle, est pensante.

_P._ Ne pouvez-vous pas me donner une ide plus prcise de ce que vous
entendez par matire imparticule?

_V._ Les matires dont l'homme a connaissance chappent aux sens, 
mesure que l'on monte l'chelle. Nous avons, par exemple, un mtal, un
morceau de bois, une goutte d'eau, l'atmosphre, un gaz, le calorique,
l'lectricit, l'ther lumineux. Maintenant, nous appelons toutes ces
choses matire, et nous embrassons toute matire dans une dfinition
gnrale; mais, en dpit de tout ceci, il n'y a pas deux ides plus
essentiellement distinctes que celle que nous attachons au mtal et
celle que nous attachons  l'ther lumineux. Si nous prenons ce dernier,
nous sentons une presque irrsistible tentation de le classer avec
l'esprit ou avec le nant. La seule considration qui nous retient est
notre conception de sa constitution atomique. Et encore ici mme,
avons-nous besoin d'appeler  notre aide et de nous remmorer notre
notion primitive de l'atome, c'est--dire de quelque chose possdant
dans une infinie exigut la solidit, la tangibilit, la pesanteur.
Supprimons l'ide de la constitution atomique, et il nous sera
impossible de considrer l'ther comme une entit, ou au moins comme une
matire. Faute d'un meilleur mot, nous pourrions l'appeler esprit.
Maintenant, montons d'un degr au del de l'ther lumineux, concevons
une matire qui soit  l'ther, quant  la rarfaction, ce que l'ther
est au mtal, et nous arrivons enfin, en dpit de tous les dogmes de
l'cole,  une masse unique,-- une matire imparticule. Car, bien que
nous puissions admettre une infinie petitesse dans les atomes eux-mmes,
supposer une infinie petitesse dans les espaces qui les sparent est une
absurdit. Il y aura un point,--il y aura un degr de rarfaction, o,
si les atomes sont en nombre suffisant, les espaces s'vanouiront, et o
la masse sera absolument une. Mais la considration de la constitution
atomique tant maintenant mise de ct, la nature de cette masse glisse
invitablement dans notre conception de l'esprit. Il est clair,
toutefois, qu'elle est tout aussi _matire_ qu'auparavant. Le vrai est
qu'il est aussi impossible de concevoir l'esprit que d'imaginer ce qui
n'est pas. Quand nous nous flattons d'avoir enfin trouv cette
conception, nous avons simplement donn le change  notre intelligence
par la considration de la matire infiniment rarfie.

_P._ Il me semble qu'il y a une insurmontable objection  cette ide de
cohsion absolue,--et c'est la trs-faible rsistance subie par les
corps clestes dans leurs rvolutions  travers l'espace,--rsistance
qui existe  un degr quelconque, cela est aujourd'hui dmontr,--mais 
un degr si faible qu'elle a chapp  la sagacit de Newton lui-mme.
Nous savons que la rsistance des corps est surtout en raison de leur
densit. L'absolue cohsion est l'absolue densit; l o il n'y a pas
d'intervalles, il ne peut pas y avoir de passage. Un ther absolument
dense constituerait un obstacle plus efficace  la marche d'une plante
qu'un ther de diamant ou de fer.

_V._ Vous m'avez fait cette objection avec une aisance qui est  peu
prs en raison de son apparente irrfutabilit.--Une toile marche;
qu'importe que l'toile passe  travers l'ther ou l'ther  travers
elle? Il n'y a pas d'erreur astronomique plus inexplicable que celle qui
concilie le retard connu des comtes avec l'ide de leur passage 
travers l'ther; car, quelque rarfi qu'on suppose l'ther, il fera
toujours obstacle  toute rvolution sidrale, dans une priode
singulirement plus courte que ne l'ont admis tous ces astronomes qui se
sont appliqus  glisser sournoisement sur un point qu'ils jugeaient
insoluble. Le retard rel est d'ailleurs  peu prs gal  celui qui
peut rsulter du frottement de l'ther dans son passage incessant 
travers l'astre. La force de retard est donc double, d'abord momentane
et complte en elle-mme, et en second lieu infiniment croissante.

_P._ Mais dans tout cela,--dans cette identification de la pure matire
avec Dieu, n'y a-t-il rien d'irrespectueux? _(Je fus forc de rpter
cette question pour que le somnambule pt compltement saisir ma
pense.)_

_V._ Pouvez-vous dire pourquoi la matire est moins respecte que
l'esprit? Mais vous oubliez que la matire dont je parle est,  tous
gards et surtout relativement  ses hautes proprits, la vritable
_intelligence_ ou _esprit_ des coles et en mme temps la _matire_ de
ces mmes coles. Dieu, avec tous les pouvoirs attribus  l'esprit,
n'est que la perfection de la matire.

_P._ Vous affirmez donc que la matire imparticule en mouvement est
pense?

_V._ En gnral, ce mouvement est la pense universelle de l'esprit
universel. Cette pense cre. Toutes les choses cres ne sont que les
penses de Dieu.

_P._ Vous dites: en gnral.

_V._ Oui, l'esprit universel est Dieu; pour les nouvelles
individualits, la _matire_ est ncessaire.

_P._ Mais vous parlez maintenant d'esprit et de matire comme les
mtaphysiciens.

_V._ Oui, pour viter la confusion. Quand je dis esprit, j'entends la
matire imparticule ou suprme; sous le nom de matire, je comprends
toutes les autres espces.

_P._ Vous disiez: pour les nouvelles individualits, la matire est
ncessaire.

_V._ Oui, car l'esprit existant incorporellement, c'est Dieu. Pour crer
des tres individuels pensants, il tait ncessaire d'incarner des
portions de l'esprit divin. C'est ainsi que l'homme est individualis;
dpouill du vtement corporel, il serait Dieu. Maintenant, le mouvement
spcial des portions incarnes de la matire imparticule, c'est la
pense de l'homme, comme le mouvement de l'ensemble est celle de Dieu.

_P._ Vous dites que, dpouill de son corps, l'homme sera Dieu?

_V._ _(aprs quelque hsitation)_. Je n'ai pas pu dire cela, c'est une
absurdit.

_P._ _(consultant ses notes)_. Vous avez affirm que, dpouill du
vtement corporel, l'homme serait Dieu.

_V._ Et cela est vrai. L'homme ainsi dgag serait Dieu, il serait
dsindividualis; mais il ne peut tre ainsi dpouill,--du moins il ne
le sera jamais;--autrement, il nous faudrait concevoir une action de
Dieu revenant sur elle-mme, une action futile et sans but. L'homme est
une crature; les cratures sont les penses de Dieu, et c'est la nature
d'une pense d'tre irrvocable.

_P._ Je ne comprends pas. Vous dites que l'homme ne pourra jamais
rejeter son corps.

_V._ Je dis qu'il ne sera jamais sans corps.

_P._ Expliquez-vous.

_V._ Il y a deux corps: le rudimentaire et le complet, correspondant aux
deux conditions de la chenille et du papillon. Ce que nous appelons mort
n'est que la mtamorphose douloureuse; notre incarnation actuelle est
progressive, prparatoire, temporaire; notre incarnation future est
parfaite, finale, immortelle. La vie finale est le but suprme.

_P._ Mais nous avons une notion palpable de la mtamorphose de la
chenille.

_V._ Nous, certainement, mais non la chenille. La matire dont notre
corps rudimentaire est compos est  la porte des organes de ce mme
corps, ou, plus distinctement, nos organes rudimentaires sont appropris
 la matire dont est fait le corps rudimentaire, mais non  celle dont
le corps suprme est compos. Le corps ultrieur ou suprme chappe donc
 nos sens rudimentaires, et nous percevons seulement la coquille qui
tombe en dprissant et se dtache de la forme intrieure, et non la
forme intime elle-mme; mais cette forme intrieure, aussi bien que la
coquille, est apprciable pour ceux qui ont dj opr la conqute de la
vie ultrieure.

_P._ Vous avez dit souvent que l'tat magntique ressemblait
singulirement  la mort. Comment cela?

_V._ Quand je dis qu'il ressemble  la mort, j'entends qu'il ressemble 
la vie ultrieure, car, lorsque je suis magntis, les sens de ma vie
rudimentaire sont en vacance, et je perois les choses extrieures
directement, sans organes, par un agent qui sera  mon service dans la
vie ultrieure ou inorganique.

_P._ Inorganique?

_V._ Oui. Les organes sont des mcanismes par lesquels l'individu est
mis en rapport sensible avec certaines catgories et formes de la
matire,  l'exclusion des autres catgories et des autres formes. Les
organes de l'homme sont appropris  sa condition rudimentaire, et 
elle seule. Sa condition ultrieure, tant inorganique, est propre  une
comprhension infinie de toutes choses, une seule excepte,--qui est la
nature de la volont de Dieu, c'est--dire le mouvement de la matire
imparticule. Vous aurez une ide distincte du corps dfinitif en le
concevant tout cervelle; il n'est pas cela, mais une conception de cette
nature vous rapprochera de l'ide de sa constitution relle. Un corps
lumineux communique une vibration  l'ther charg de transmettre la
lumire; cette vibration en engendre de semblables dans la rtine,
lesquelles en communiquent de semblables au nerf optique; le nerf les
traduit au cerveau, et le cerveau  la matire imparticule qui le
pntre; le mouvement de cette dernire est la pense, et sa premire
vibration, c'tait la perception. Tel est le mode par lequel l'esprit de
la vie rudimentaire communique avec le monde extrieur, et ce monde
extrieur est, dans la vie rudimentaire, limit par l'idiosyncrasie des
organes. Mais, dans la vie ultrieure, inorganique, le monde extrieur
communique avec le corps entier,--qui est d'une substance ayant quelque
affinit avec le cerveau, comme je vous l'ai dit,--sans autre
intervention que celle d'un ther infiniment plus subtil que l'ther
lumineux; et le corps tout entier vibre  l'unisson avec cet ther et
met en mouvement la matire imparticule dont il est pntr. C'est donc
 l'absence d'organes idiosyncrasiques qu'il faut attribuer la
perception quasi illimite de la vie ultrieure. Les organes sont des
cages ncessaires o sont enferms les tres rudimentaires jusqu' ce
qu'ils soient garnis de toutes leurs plumes.

_P._ Vous parlez d'tres rudimentaires, y a-t-il d'autres tres
rudimentaires pensants que l'homme?

_V._ L'incalculable agglomration de matire subtile dans les
nbuleuses, les plantes, les soleils et autres corps qui ne sont ni
nbuleuses, ni soleils, ni plantes a pour unique destination de servir
d'aliment aux organes idiosyncrasiques d'une infinit d'tres
rudimentaires; mais, sans cette ncessit de la vie rudimentaire,
acheminement  la vie dfinitive, de pareils mondes n'auraient pas
exist; chacun de ces mondes est occup par une varit distincte de
cratures organiques, rudimentaires, pensantes; dans toutes, les organes
varient avec les caractres gnraux de l'habitacle.  la mort ou
mtamorphose, ces cratures, jouissant de la vie ultrieure, de
l'immortalit, et connaissant tous les secrets, except l'_unique_,
oprent tous leurs actes et se meuvent dans tous les sens par un pur
effet de leur volont; elles habitent non plus les toiles qui nous
paraissent les seuls mondes palpables et pour la commodit desquelles
nous croyons stupidement que l'espace a t cr, mais l'espace
lui-mme, cet infini dont l'immensit vritablement substantielle
absorbe les toiles comme des ombres et pour l'oeil des anges les efface
comme des non-entits.

_P._ Vous dites que, sans la _ncessit_ de la vie rudimentaire, les
astres n'auraient pas t crs. Mais pourquoi cette ncessit?

_V._ Dans la vie inorganique, aussi bien que gnralement dans la
matire inorganique, il n'y a rien qui puisse contredire l'action d'une
loi simple, unique, qui est la Volition divine. La vie et la matire
organiques,--complexes, substantielles et gouvernes par une loi
multiple,--ont t constitues dans le but de crer un empchement.

_P._ Mais encore,--o tait la ncessit de crer cet empchement?

_V._ Le rsultat de la loi inviole est perfection, justice, bonheur
ngatif. Le rsultat de la loi viole est imperfection, injustice,
douleur positive. Grce aux empchements apports par le nombre, la
complexit ou la substantialit des lois de la vie et de la matire
organiques, la violation de la loi devient jusqu' un certain point
praticable. Ainsi la douleur, qui est impossible dans la vie
inorganique, est possible dans l'organique.

_P._ Mais en vue de quel rsultat satisfaisant la possibilit de la
douleur a-t-elle t cre?

_V._ Toutes choses sont bonnes ou mauvaises par comparaison. Une
suffisante analyse dmontrera que le plaisir, dans tous les cas, n'est
que le contraste de la peine. Le plaisir positif est une pure ide. Pour
tre heureux jusqu' un certain point, il faut que nous ayons souffert
jusqu'au mme point. Ne jamais souffrir serait quivalent  n'avoir
jamais t heureux. Mais il est dmontr que dans la vie inorganique la
peine ne peut pas exister; de l la ncessit de la peine dans la vie
organique. La douleur de la vie primitive sur la terre est la seule
base, la seule garantie du bonheur dans la vie ultrieure, dans le ciel.

_P._ Mais encore il y a une de vos expressions que je ne puis absolument
pas comprendre: l'immensit vritablement _substantielle_ de l'infini.

_V._ C'est probablement parce que vous n'avez pas une notion
suffisamment gnrique de l'expression _substance_ elle-mme. Nous ne
devons pas la considrer comme une qualit, mais comme un sentiment;
c'est la perception, dans les tres pensants, de l'appropriation de la
matire  leur organisation. Il y a bien des choses sur la Terre qui
seraient nant pour les habitants de Vnus, bien des choses visibles et
tangibles dans Vnus, dont nous sommes incomptents  apprcier
l'existence. Mais, pour les tres inorganiques,--pour les anges,--la
totalit de la matire imparticule est substance, c'est--dire que,
pour eux, la totalit de ce que nous appelons espace est la plus
vritable substantialit. Cependant, les astres, pris au point de vue
matriel, chappent au sens anglique dans la mme proportion que la
matire imparticule, prise au point de vue immatriel, chappe aux sens
organiques.

Comme le somnambule, d'une voix faible, prononait ces derniers mots,
j'observai dans sa physionomie une singulire expression qui m'alarma un
peu et me dcida  le rveiller immdiatement. Je ne l'eus pas plus tt
fait qu'il tomba en arrire sur son oreiller et expira, avec un brillant
sourire qui illuminait tous ses traits. Je remarquai que moins d'une
minute aprs son corps avait l'immuable rigidit de la pierre; son front
tait d'un froid de glace, tel sans doute je l'eusse trouv aprs une
longue pression de la main d'Azral[38]. Le somnambule, pendant la
dernire partie de son discours, m'avait-il donc parl du fond de la
rgion des ombres?




LES SOUVENIRS DE M. AUGUSTE BEDLOE


Vers la fin de l'anne 1827, pendant que je demeurais prs de
Charlottesville, dans la Virginie, je fis par hasard la connaissance de
M. Auguste Bedloe. Ce jeune gentleman tait remarquable  tous gards et
excitait en moi une curiosit et un intrt profonds. Je jugeai
impossible de me rendre compte de son tre tant physique que moral. Je
ne pus obtenir sur sa famille aucun renseignement positif. D'o
venait-il? Je ne le sus jamais bien. Mme relativement  son ge,
quoique je l'aie appel un jeune gentleman, il y avait quelque chose qui
m'intriguait au suprme degr. Certainement il semblait jeune, et mme
il affectait de parler de sa jeunesse; cependant, il y avait des moments
o je n'aurais gure hsit  le supposer g d'une centaine d'annes.
Mais c'tait surtout son extrieur qui avait un aspect tout  fait
particulier. Il tait singulirement grand et mince;--se votant
beaucoup;--les membres excessivement longs et macis;--le front large
et bas;--une complexion absolument exsangue;--sa bouche, large et
flexible, et ses dents, quoique saines, plus irrgulires que je n'en
vis jamais dans aucune bouche humaine. L'expression de son sourire,
toutefois, n'tait nullement dsagrable, comme on pourrait le supposer;
mais elle n'avait aucune espce de nuance. C'tait une profonde
mlancolie, une tristesse sans phases et sans intermittences. Ses yeux
taient d'une largeur anormale et ronds comme ceux d'un chat. Les
pupilles elles-mmes subissaient une contraction et une dilatation
proportionnelles  l'accroissement et  la diminution de la lumire,
exactement comme on l'a observ dans les races flines. Dans les moments
d'excitation, les prunelles devenaient brillantes  un degr presque
inconcevable et semblaient mettre des rayons lumineux d'un clat non
rflchi, mais intrieur, comme fait un flambeau ou le soleil;
toutefois, dans leur condition habituelle, elles taient tellement
ternes, inertes et nuageuses qu'elles faisaient penser aux yeux d'un
corps enterr depuis longtemps.

Ces particularits personnelles semblaient lui causer beaucoup d'ennui,
et il y faisait continuellement allusion dans un style semi-explicatif,
semi-justificatif qui, la premire fois que je l'entendis,
m'impressionna trs-pniblement. Toutefois, je m'y accoutumai bientt et
mon dplaisir se dissipa. Il semblait avoir l'intention d'insinuer,
plutt que d'affirmer positivement, que physiquement il n'avait pas
toujours t ce qu'il tait; qu'une longue srie d'attaques nvralgiques
l'avait rduit d'une condition de beaut personnelle non commune  celle
que je voyais. Depuis plusieurs annes, il recevait les soins d'un
mdecin nomm Templeton,--un vieux gentleman g de soixante-dix ans,
peut-tre,--qu'il avait pour la premire fois rencontr  Saratoga et
des soins duquel il tira dans ce temps, ou crut tirer, un grand secours.
Le rsultat fut que Bedloe, qui tait riche, fit un arrangement avec le
docteur Templeton, par lequel ce dernier, en change d'une gnreuse
rmunration annuelle, consentit  consacrer exclusivement son temps et
son exprience mdicale  soulager le malade.

Le docteur Templeton avait voyag dans les jours de sa jeunesse, et
tait devenu  Paris un des sectaires les plus ardents des doctrines de
Mesmer. C'tait uniquement par le moyen des remdes magntiques qu'il
avait russi  soulager les douleurs aigus de son malade; et ce succs
avait trs-naturellement inspir  ce dernier une certaine confiance
dans les opinions qui servaient de base  ces remdes. D'ailleurs, le
docteur, comme tous les enthousiastes, avait travaill de son mieux 
faire de son pupille un parfait proslyte, et finalement il russit si
bien qu'il dcida le patient  se soumettre  de nombreuses expriences.
Frquemment rptes, elles amenrent un rsultat qui, depuis longtemps,
est devenu assez commun pour n'attirer que peu ou point l'attention,
mais qui,  l'poque dont je parle, s'tait trs-rarement manifest en
Amrique. Je veux dire qu'entre le docteur Templeton et Bedloe s'tait
tabli peu  peu un rapport magntique trs-distinct et trs-fortement
accentu. Je n'ai pas toutefois l'intention d'affirmer que ce rapport
s'tendt au del des limites de la puissance somnifre; mais cette
puissance elle-mme avait atteint une grande intensit.  la premire
tentative faite pour produire le sommeil magntique, le disciple de
Mesmer choua compltement.  la cinquime ou sixime, il ne russit que
trs-imparfaitement, et aprs des efforts opinitres. Ce fut seulement 
la douzime que le triomphe fut complet. Aprs celle-l, la volont du
patient succomba rapidement sous celle du mdecin, si bien que, lorsque
je fis pour la premire fois leur connaissance, le sommeil arrivait
presque instantanment par un pur acte de volition de l'oprateur, mme
quand le malade n'avait pas conscience de sa prsence. C'est seulement
maintenant, en l'an 1845, quand de semblables miracles ont t
journellement attests par des milliers d'hommes, que je me hasarde 
citer cette apparente impossibilit comme un fait positif.

Le temprament de Bedloe tait au plus haut degr sensitif, excitable,
enthousiaste. Son imagination, singulirement vigoureuse et cratrice,
tirait sans doute une force additionnelle de l'usage habituel de
l'opium, qu'il consommait en grande quantit, et sans lequel l'existence
lui et t impossible. C'tait son habitude d'en prendre une bonne dose
immdiatement aprs son djeuner, chaque matin,--ou plutt immdiatement
aprs une tasse de fort caf, car il ne mangeait rien dans
l'avant-midi,--et alors il partait seul, ou seulement accompagn d'un
chien, pour une longue promenade  travers la chane de sauvages et
lugubres hauteurs qui courent  l'ouest et au sud de Charlottesville, et
qui sont dcores ici du nom de _Ragged Mountains_[39].

Par un jour sombre, chaud et brumeux, vers la fin de novembre, et durant
l'trange interrgne de saisons que nous appelons en Amrique l't
indien, M. Bedloe partit, suivant son habitude, pour les montagnes. Le
jour s'coula, et il ne revint pas.

Vers huit heures du soir, tant srieusement alarms par cette absence
prolonge, nous allions nous mettre  sa recherche, quand il reparut
inopinment, ni mieux ni plus mal portant, et plus anim que de coutume.
Le rcit qu'il fit de son expdition et des vnements qui l'avaient
retenu fut en vrit des plus singuliers:

--Vous vous rappelez, dit-il, qu'il tait environ neuf heures du matin
quand je quittai Charlottesville. Je dirigeai immdiatement mes pas vers
la montagne et, vers dix heures, j'entrai dans une gorge qui tait
entirement nouvelle pour moi. Je suivis toutes les sinuosits de cette
passe avec beaucoup d'intrt.--Le thtre qui se prsentait de tous
cts, quoique ne mritant peut-tre pas l'appellation de sublime,
portait en soi un caractre indescriptible, et pour moi dlicieux, de
lugubre dsolation. La solitude semblait absolument vierge. Je ne
pouvais m'empcher de croire que les gazons verts et les roches grises
que je foulais n'avaient jamais t fouls par un pied humain. L'entre
du ravin est si compltement cache, et de fait inaccessible, except 
travers une srie d'accidents, qu'il n'tait pas du tout impossible que
je fusse en vrit le premier aventurier,--le premier et le seul qui et
jamais pntr ces solitudes.

L'pais et singulier brouillard ou fume qui distingue l't indien, et
qui s'tendait alors pesamment sur tous les objets, approfondissait sans
doute les impressions vagues que ces objets craient en moi. Cette brume
potique tait si dense que je ne pouvais jamais voir au del d'une
douzaine de yards de ma route. Ce chemin tait excessivement sinueux et,
comme il tait impossible de voir le soleil, j'avais perdu toute ide de
la direction dans laquelle je marchais. Cependant, l'opium avait produit
son effet accoutum, qui est de revtir tout le monde extrieur d'une
intensit d'intrt. Dans le tremblement d'une feuille,--dans la couleur
d'un brin d'herbe,--dans la forme d'un trfle,--dans le bourdonnement
d'une abeille,--dans l'clat d'une goutte de rose,--dans le soupir du
vent,--dans les vagues odeurs qui venaient de la fort,--se produisait
tout un monde d'inspirations,--une procession magnifique et bigarre de
penses dsordonnes et rapsodiques.

Tout occup par ces rveries, je marchai plusieurs heures, durant
lesquelles le brouillard s'paissit autour de moi  un degr tel que je
fus rduit  chercher mon chemin  ttons. Et alors un indfinissable
malaise s'empara de moi. Je craignais d'avancer, de peur d'tre
prcipit dans quelque abme. Je me souvins aussi d'tranges histoires
sur ces _Ragged Mountains_, et de races d'hommes bizarres et sauvages
qui habitaient leurs bois et leurs cavernes. Mille penses vagues me
pressaient et me dconcertaient,--penses que leur vague rendait encore
plus douloureuses. Tout  coup mon attention fut arrte par un fort
battement de tambour.

Ma stupfaction, naturellement, fut extrme. Un tambour, dans ces
montagnes, tait chose inconnue. Je n'aurais pas t plus surpris par le
son de la trompette de l'Archange. Mais une nouvelle et bien plus
extraordinaire cause d'intrt et de perplexit se manifesta.
J'entendais s'approcher un bruissement sauvage, un cliquetis, comme d'un
trousseau de grosses clefs,--et  l'instant mme un homme  moiti nu,
au visage basan, passa devant moi en poussant un cri aigu. Il passa si
prs de ma personne que je sentis le chaud de son haleine sur ma figure.
Il tenait dans sa main un instrument compos d'une srie d'anneaux de
fer et les secouait vigoureusement en courant.  peine avait-il disparu
dans le brouillard que, haletante derrire lui, la gueule ouverte et les
yeux tincelants, s'lana une norme bte. Je ne pouvais pas me
mprendre sur son espce: c'tait une hyne.

La vue de ce monstre soulagea plutt qu'elle n'augmenta mes
terreurs;--car j'tais bien sr maintenant que je rvais, et je
m'efforai, je m'excitai moi-mme  rveiller ma conscience. Je marchai
dlibrment et lestement en avant. Je me frottai les yeux. Je criai
trs-haut. Je me pinai les membres. Une petite source s'tant prsente
 ma vue, je m'y arrtai, et je m'y lavai les mains, la tte et le cou.
Je crus sentir se dissiper les sensations quivoques qui m'avaient
tourment jusque-l. Il me parut, quand je me relevai, que j'tais un
nouvel homme, et je poursuivis fermement et complaisamment ma route
inconnue.

 la longue, tout  fait puis par l'exercice et par la lourdeur
oppressive de l'atmosphre, je m'assis sous un arbre. En ce moment parut
un faible rayon de soleil, et l'ombre des feuilles de l'arbre tomba sur
le gazon, lgrement mais suffisamment dfinie. Pendant quelques
minutes, je fixai cette ombre avec tonnement. Sa forme me comblait de
stupeur. Je levai les yeux. L'arbre tait un palmier.

Je me levai prcipitamment et dans un tat d'agitation terrible,--car
l'ide que je rvais n'tait plus dsormais suffisante. Je vis,--je
sentis que j'avais le parfait gouvernement de mes sens,--et ces sens
apportaient maintenant  mon me un monde de sensations nouvelles et
singulires. La chaleur devint tout d'un coup intolrable. Une trange
odeur chargeait la brise.--Un murmure profond et continuel, comme celui
qui s'lve d'une rivire abondante, mais coulant rgulirement, vint 
mes oreilles, entreml du bourdonnement particulier d'une multitude de
voix humaines.

Pendant que j'coutais, avec un tonnement qu'il est bien inutile de
vous dcrire, un fort et bref coup de vent enleva, comme une baguette de
magicien, le brouillard qui chargeait la terre.

Je me trouvai au pied d'une haute montagne dominant une vaste plaine, 
travers laquelle coulait une majestueuse rivire. Au bord de cette
rivire s'levait une ville d'un aspect oriental, telle que nous en
voyons dans _Les Mille et Une Nuits_, mais d'un caractre encore plus
singulier qu'aucune de celles qui y sont dcrites. De ma position, qui
tait bien au-dessus du niveau de la ville, je pouvais apercevoir tous
ses recoins et tous ses angles, comme s'ils eussent t dessins sur une
carte. Les rues paraissaient innombrables et se croisaient
irrgulirement dans toutes les directions, mais ressemblaient moins 
des rues qu' de longues alles contournes, et fourmillaient
littralement d'habitants. Les maisons taient trangement pittoresques.
De chaque ct, c'tait une vritable dbauche de balcons, de vrandas,
de minarets, de niches et de tourelles fantastiquement dcoupes. Les
bazars abondaient; les plus riches marchandises s'y dployaient avec une
varit et une profusion infinie: soies, mousselines, la plus
blouissante coutellerie, diamants et bijoux des plus magnifiques. 
ct de ces choses, on voyait de tous cts des pavillons, des
palanquins, des litires o se trouvaient de magnifiques dames
svrement voiles, des lphants fastueusement caparaonns, des idoles
grotesquement tailles, des tambours, des bannires et des gongs, des
lances, des casse-tte dors et argents. Et parmi la foule, la clameur,
la mle et la confusion gnrales, parmi un million d'hommes noirs et
jaunes, en turban et en robe, avec la barbe flottante, circulait une
multitude innombrable de boeufs saintement enrubanns, pendant que des
lgions de singes malpropres et sacrs grimpaient, jacassant et
piaillant, aprs les corniches des mosques, ou se suspendaient aux
minarets et aux tourelles. Des rues fourmillantes aux quais de la
rivire descendaient d'innombrables escaliers qui conduisaient  des
bains, pendant que la rivire elle-mme semblait avec peine se frayer un
passage  travers les vastes flottes de btiments surchargs qui
tourmentaient sa surface en tous sens. Au del des murs de la ville
s'levaient frquemment en groupes majestueux, le palmier et le
cocotier, avec d'autres arbres d'un grand ge, gigantesques et
solennels; et  et l on pouvait apercevoir un champ de riz, la hutte
de chaume d'un paysan, une citerne, un temple isol, un camp de gypsies,
ou une gracieuse fille solitaire prenant sa route, avec une cruche sur
sa tte, vers les bords de la magnifique rivire.

Maintenant, sans doute, vous direz que je rvais; mais nullement. Ce
que je voyais,--ce que j'entendais,--ce que je sentais,--ce que je
pensais n'avait rien en soi de l'idiosyncrasie non mconnaissable du
rve. Tout se tenait logiquement et faisait corps. D'abord, doutant si
j'tais rellement veill, je me soumis  une srie d'preuves qui me
convainquirent bien vite, que je l'tais rellement. Or, quand quelqu'un
rve, et que dans son rve il souponne qu'il rve, le soupon ne manque
jamais de se confirmer et le dormeur est presque immdiatement rveill.
Ainsi, Novalis[40] ne se trompe pas en disant que _nous sommes prs de
nous rveiller quand nous rvons que nous rvons_. Si la vision s'tait
offerte  moi telle que je l'eusse souponne d'tre un rve, alors elle
et pu tre purement un rve; mais, se prsentant comme je l'ai dit, et
suspecte et vrifie comme elle le fut, je suis forc de la classer
parmi d'autres phnomnes.

--En cela, je n'affirme pas que vous ayez tort, remarqua le docteur
Templeton. Mais poursuivez. Vous vous levtes, et vous descendtes dans
la cit.

--Je me levai, continua Bedloe regardant le docteur avec un air de
profond tonnement; je me levai, comme vous dtes, et descendis dans la
cit. Sur ma route, je tombai au milieu d'une immense populace qui
encombrait chaque avenue, se dirigeant toute dans le mme sens et
montrant dans son action la plus violente animation. Trs-soudainement,
et sous je ne sais quelle pression inconcevable, je me sentis
profondment pntr d'un intrt personnel dans ce qui allait arriver.
Je croyais sentir que j'avais un rle important  jouer, sans comprendre
exactement quel il tait. Contre la foule qui m'environnait j'prouvai
toutefois un profond sentiment d'animosit. Je m'arrachai du milieu de
cette cohue, et rapidement, par un chemin circulaire, j'arrivai  la
ville, et j'y entrai. Elle tait en proie au tumulte et  la plus
violente discorde. Un petit dtachement d'hommes ajusts moiti 
l'indienne, moiti  l'europenne, et commands par des gentlemen qui
portaient un uniforme en partie anglais, soutenait un combat trs-ingal
contre la populace fourmillante des avenues. Je rejoignis cette faible
troupe, je me saisis des armes d'un officier tu, et je frappai au
hasard avec la frocit nerveuse du dsespoir. Nous fmes bientt
crass par le nombre et contraints de chercher un refuge dans une
espce de kiosque. Nous nous y barricadmes, et nous fmes pour le
moment en sret. Par une meurtrire, prs du sommet du kiosque,
j'aperus une vaste foule dans une agitation furieuse, entourant et
assaillant un beau palais qui dominait la rivire. Alors, par une
fentre suprieure du palais, descendit un personnage d'une apparence
effmine, au moyen d'une corde faite avec les turbans de ses
domestiques. Un bateau tait tout prs, dans lequel il s'chappa vers le
bord oppos de la rivire.

Et alors un nouvel objet prit possession de mon me. J'adressai  mes
compagnons quelques paroles prcipites, mais nergiques, et, ayant
russi  en rallier quelques-uns  mon dessein, je fis une sortie
furieuse hors du kiosque. Nous nous prcipitmes sur la foule qui
l'assigeait. Ils s'enfuirent d'abord devant nous. Ils se rallirent,
combattirent comme des enrags, et firent une nouvelle retraite.
Cependant, nous avions t emports loin du kiosque, et nous tions
perdus et embarrasss dans des rues troites, touffes par de hautes
maisons, dans le fond desquelles le soleil n'avait jamais envoy sa
lumire. La populace se pressait imptueusement sur nous, nous harcelait
avec ses lances, et nous accablait de ses voles de flches. Ces
dernires taient remarquables et ressemblaient en quelque sorte au
kriss tortill des Malais;--imitant le mouvement d'un serpent qui
rampe,--longues et noires, avec une pointe empoisonne. L'une d'elles me
frappa  la tempe droite. Je pirouettai, je tombai. Un mal instantan et
terrible s'empara de moi. Je m'agitai,--je m'efforai de respirer,--je
mourus.

--Vous ne vous obstinerez plus sans doute, dis-je en souriant,  croire
que toute votre aventure n'est pas un rve? tes-vous dcid  soutenir
que vous tes mort?

Quand j'eus prononc ces mots, je m'attendais  quelque heureuse saillie
de Bedloe, en manire de rplique; mais,  mon grand tonnement, il
hsita, trembla, devint terriblement ple et garda le silence. Je levai
les yeux sur Templeton. Il se tenait droit et roide sur sa chaise;--ses
dents claquaient et ses yeux s'lanaient de leurs orbites.

--Continuez, dit-il enfin  Bedloe d'une voix rauque.

Pendant quelques minutes, poursuivit ce dernier, ma seule
impression,--ma seule sensation,--fut celle de la nuit et du non-tre,
avec la conscience de la mort.  la longue, il me sembla qu'une secousse
violente et soudaine comme l'lectricit traversait mon me. Avec cette
secousse vint le sens de l'lasticit et de la lumire. Quant  cette
dernire, je la sentis, je ne la vis pas. En un instant, il me sembla
que je m'levais de terre; mais je ne possdais pas ma prsence
corporelle, visible, audible, ou palpable. La foule s'tait retire. Le
tumulte avait cess. La ville tait comparativement calme. Au-dessous de
moi gisait mon corps, avec la flche dans ma tempe, toute la tte
grandement enfle et dfigure. Mais toutes ces choses, je les
sentis,--je ne les vis pas. Je ne pris d'intrt  rien. Et mme le
cadavre me semblait un objet avec lequel je n'avais rien de commun. Je
n'avais aucune volont, mais il me sembla que j'tais mis en mouvement
et que je m'envolais lgrement hors de l'enceinte de la ville par le
mme circuit que j'avais pris pour y entrer. Quand j'eus atteint, dans
la montagne, l'endroit du ravin o j'avais rencontr l'hyne, j'prouvai
de nouveau un choc comme celui d'une pile galvanique; le sentiment de la
pesanteur, celui de substance rentrrent en moi. Je redevins moi-mme,
mon propre individu, et je dirigeai vivement mes pas vers mon
logis;--mais le pass n'avait pas perdu l'nergie vivante de la
ralit,--et maintenant encore je ne puis contraindre mon intelligence,
mme pour une minute,  considrer tout cela comme un songe.

--Ce n'en tait pas un, dit Templeton, avec un air de profonde
solennit; mais il serait difficile de dire quel autre terme dfinirait
le mieux le cas en question. Supposons que l'me de l'homme moderne est
sur le bord de quelques prodigieuses dcouvertes psychiques.
Contentons-nous de cette hypothse. Quant au reste, j'ai quelques
claircissements  donner. Voici une peinture  l'aquarelle que je vous
aurais dj montre si un indfinissable sentiment d'horreur ne m'en
avait pas empch jusqu' prsent.

Nous regardmes la peinture qu'il nous prsentait. Je n'y vis aucun
caractre bien extraordinaire; mais son effet sur Bedloe fut prodigieux.
 peine l'eut-il regarde qu'il faillit s'vanouir. Et cependant, ce
n'tait qu'un portrait  la miniature, un portrait merveilleusement
fini,  vrai dire, de sa propre physionomie si originale. Du moins,
telle fut ma pense en la regardant.

--Vous apercevez la date de la peinture, dit Templeton; elle est l, 
peine visible, dans ce coin,--1780. C'est dans cette anne que cette
peinture fut faite. C'est le portrait d'un ami dfunt,--un M. Oldeb,--
qui je m'attachai trs-vivement  Calcutta, durant l'administration de
Warren Hastings. Je n'avais alors que vingt ans. Quand je vous vis pour
la premire fois, monsieur Bedloe,  Saratoga, ce fut la miraculeuse
similitude qui existait entre vous et le portrait qui me dtermina 
vous aborder,  rechercher votre amiti et  amener ces arrangements qui
firent de moi votre compagnon perptuel. En agissant ainsi, j'tais
pouss en partie, et peut-tre principalement, par les souvenirs pleins
de regrets du dfunt, mais d'une autre part aussi par une curiosit
inquite  votre endroit, et qui n'tait pas dnue d'une certaine
terreur.

Dans votre rcit de la vision qui s'est prsente  vous dans les
montagnes, vous avez dcrit, avec le plus minutieux dtail, la ville
indienne de Bnars, sur la Rivire-Sainte. Les rassemblements, les
combats, le massacre, c'taient les pisodes rels de l'insurrection de
Cheyte-Sing, qui eut lieu en 1780, alors que Hastings courut les plus
grands dangers pour sa vie. L'homme qui s'est chapp par la corde faite
de turbans, c'tait Cheyte-Sing lui-mme. La troupe du kiosque tait
compose de cipayes et d'officiers anglais, Hastings  leur tte. Je
faisais partie de cette troupe, et je fis tous mes efforts pour empcher
cette imprudente et fatale sortie de l'officier qui tomba dans la
bagarre sous la flche empoisonne d'un Bengali. Cet officier tait mon
plus cher ami. C'tait Oldeb. Vous verrez par ce manuscrit,--ici le
narrateur produisit un livre de notes, dans lequel quelques pages
paraissaient d'une date toute frache,--que, pendant que vous _pensiez_
ces choses au milieu de la montagne, j'tais occup ici,  la maison, 
les _dcrire_ sur le papier.

Une semaine environ aprs cette conversation, l'article suivant parut
dans un journal de Charlottesville:

C'est pour nous un devoir douloureux d'annoncer la mort de M. Auguste
Bedlo, un gentleman que ses manires charmantes et ses nombreuses vertus
avaient depuis longtemps rendu cher aux citoyens de Charlottesville.

M. B., depuis quelques annes, souffrait d'une nvralgie qui avait
souvent menac d'aboutir fatalement; mais elle ne peut tre regarde que
comme la cause indirecte de sa mort. La cause immdiate fut d'un
caractre singulier et spcial. Dans une excursion qu'il fit dans les
_Ragged Mountains_, il y a quelques jours, il contracta un lger rhume
avec de la fivre, qui fut suivi d'un grand mouvement du sang  la tte.
Pour le soulager, le docteur Templeton eut recours  la saigne locale.
Des sangsues furent appliques aux tempes. Dans un dlai effroyablement
court, le malade mourut, et l'on s'aperut que, dans le bocal qui
contenait les sangsues, avait t introduite par hasard une de ces
sangsues vermiculaires venimeuses qui se rencontrent  et l dans les
tangs circonvoisins. Cette bte se fixa d'elle-mme sur une petite
artre de la tempe droite. Son extrme ressemblance avec la sangsue
mdicinale fit que la mprise fut dcouverte trop tard.

_N.-B._--La sangsue venimeuse de Charlottesville peut toujours se
distinguer de la sangsue mdicinale par sa noirceur et spcialement par
ses tortillements, ou mouvements vermiculaires, qui ressemblent beaucoup
 ceux d'un serpent.

Je me trouvais avec l'diteur du journal en question, et nous causions
de ce singulier accident, quand il me vint  l'ide de lui demander
pourquoi l'on avait imprim le nom du dfunt avec l'orthographe:
_Bedlo_.

--Je prsume, dis-je, que vous avez quelque autorit pour
l'orthographier ainsi; j'ai toujours cru que le nom devait s'crire avec
un _e_  la fin.

--Autorit? non, rpliqua-t-il. C'est une simple erreur du typographe.
Le nom est Bedloe avec un _e_; c'est connu de tout le monde, et je ne
l'ai jamais vu crit autrement.

--Il peut donc se faire, murmurai-je en moi-mme, comme je tournai sur
mes talons, qu'une vrit soit plus trange que toutes les
fictions;--car qu'est-ce que Bedlo sans _e_, si ce n'est Oldeb retourn?
Et cet homme me dit que c'est une faute typographique!




MORELLA

Lui-mme, par lui-mme, avec lui-mme homogne ternel.
  PLATON.


Ce que j'prouvais relativement  mon amie Morella tait une profonde
mais trs-singulire affection. Ayant fait sa connaissance par hasard,
il y a nombre d'annes, mon me, ds notre premire rencontre, brla de
feux qu'elle n'avait jamais connus;--mais ces feux n'taient point ceux
d'ros et ce fut pour mon esprit un amer tourment que la conviction
croissante que je ne pourrais jamais dfinir leur caractre insolite, ni
rgulariser leur intensit errante. Cependant, nous nous convnmes, et
la destine nous fit nous unir  l'autel. Jamais je ne parlai de
passion, jamais je ne songeai  l'amour. Nanmoins, elle fuyait la
socit, et, s'attachant  moi seul, elle me rendit heureux. tre
tonn, c'est un bonheur;--et rver, n'est-ce pas un bonheur aussi?

L'rudition de Morella tait profonde. Comme j'espre le montrer, ses
talents n'taient pas d'un ordre secondaire; la puissance de son esprit
tait gigantesque. Je le sentis, et dans mainte occasion, je devins son
colier. Toutefois, je m'aperus bientt que Morella, en raison de son
ducation faite  Presbourg, talait devant moi bon nombre de ces crits
mystiques qui sont gnralement considrs comme l'cume de la premire
littrature allemande. Ces livres, pour des raisons que je ne pouvais
concevoir, faisaient son tude constante et favorite;--et si avec le
temps ils devinrent aussi la mienne, il ne faut attribuer cela qu' la
simple mais trs-efficace influence de l'habitude et de l'exemple.

En toutes ces choses, si je ne me trompe, ma raison n'avait presque rien
 faire. Mes convictions, ou je ne me connais plus moi-mme, n'taient
en aucune faon bases sur l'idal et on n'aurait pu dcouvrir,  moins
que je ne m'abuse grandement, aucune teinture du mysticisme de mes
lectures, soit dans mes actions, soit dans mes penses. Persuad de
cela, je m'abandonnai aveuglment  la direction de ma femme, et
j'entrai avec un coeur imperturb dans le labyrinthe de ses tudes. Et
alors,--quand, me plongeant dans des pages maudites, je sentais un
esprit maudit qui s'allumait en moi,--Morella venait, posant sa main
froide sur la mienne et ramassant dans les cendres d'une philosophie
morte quelques graves et singulires paroles qui, par leur sens bizarre,
s'incrustaient dans ma mmoire. Et alors, pendant des heures, je
m'tendais, rveur,  son ct, et je me plongeais dans la musique de sa
voix,--jusqu' ce que cette mlodie  la longue s'infectt de
terreur;--et une ombre tombait sur mon me, et je devenais ple, et je
frissonnais intrieurement  ces sons trop extraterrestres. Et ainsi, la
jouissance s'vanouissait soudainement dans l'horreur, et l'idal du
beau devenait l'idal de la hideur, comme la valle de Hinnom est
devenue la Ghenne[41].

Il est inutile d'tablir le caractre exact des problmes qui,
jaillissant des volumes dont j'ai parl, furent pendant longtemps
presque le seul objet de conversation entre Morella et moi. Les gens
instruits dans ce que l'on peut appeler la morale thologique les
concevront facilement, et ceux qui sont illettrs n'y comprendraient que
peu de chose en tout cas. L'trange panthisme de Fichte, la
Palingnsie modifie des Pythagoriciens, et, par-dessus tout, la
doctrine de _l'identit_ telle qu'elle est prsente par Schelling,
taient gnralement les points de discussion qui offraient le plus de
charmes  l'imaginative Morella[42]. Cette identit, dite personnelle,
M. Locke, je crois, la fait judicieusement consister dans la permanence
de l'tre rationnel. En tant que par personne nous entendons une essence
pensante, doue de raison, et en tant qu'il existe une conscience qui
accompagne toujours la pense, c'est elle,--cette conscience,--qui nous
fait tous tre ce que nous appelons _nous-mme_,--nous distinguant ainsi
des autres tres pensants, et nous donnant notre identit personnelle.
Mais le _principium individuationis_,--la notion de cette identit _qui,
 la mort, est, ou n'est pas perdue  jamais_, fut pour moi, en tout
temps, un problme du plus intense intrt, non seulement  cause de la
nature inquitante et embarrassante de ses consquences, mais aussi 
cause de la faon singulire et agite dont en parlait Morella.

Mais, en vrit, le temps tait maintenant arriv o le mystre de la
nature de ma femme m'oppressait comme un charme. Je ne pouvais plus
supporter l'attouchement de ses doigts ples, ni le timbre profond de sa
parole musicale, ni l'clat de ses yeux mlancoliques. Et elle savait
tout cela, mais ne m'en faisait aucun reproche; elle semblait avoir
conscience de ma faiblesse ou de ma folie, et, tout en souriant, elle
appelait cela la Destine. Elle semblait aussi avoir conscience de la
cause,  moi inconnue, de l'altration graduelle de mon amiti; mais
elle ne me donnait aucune explication et ne faisait aucune allusion  la
nature de cette cause. Morella toutefois n'tait qu'une femme, et elle
dprissait journellement.  la longue, une tache pourpre se fixa
immuablement sur sa joue, et les veines bleues de son front ple
devinrent prominentes. Et ma nature se fondait parfois en piti; mais,
un moment aprs, je rencontrais l'clair de ses yeux chargs de penses,
et alors mon me se trouvait mal et prouvait le vertige de celui dont
le regard a plong dans quelque lugubre et insondable abme.

Dirai-je que j'aspirais, avec un dsir intense et dvorant au moment de
la mort de Morella? Cela fut ainsi; mais le fragile esprit se cramponna
 son habitacle d'argile pendant bien des jours, bien des semaines et
bien des mois fastidieux, si bien qu' la fin mes nerfs torturs
remportrent la victoire sur ma raison; et je devins furieux de tous ces
retards, et avec un coeur de dmon je maudis les jours, et les heures,
et les minutes amres qui semblaient s'allonger et s'allonger sans
cesse,  mesure que sa noble vie dclinait, comme les ombres dans
l'agonie du jour.

Mais, un soir d'automne, comme l'air dormait immobile dans le ciel,
Morella m'appela  son chevet. Il y avait un voile de brume sur toute la
terre, et un chaud embrasement sur les eaux, et,  voir les splendeurs
d'octobre dans le feuillage de la fort, on et dit qu'un bel
arc-en-ciel s'tait laiss choir du firmament.

--Voici le jour des jours, dit-elle quand j'approchai, le plus beau des
jours pour vivre ou pour mourir. C'est un beau jour pour les fils de la
terre et de la vie,--ah! plus beau encore pour les filles du ciel et de
la mort!

Je baisai son front, et elle continua:

--Je vais mourir, cependant je vivrai.

--Morella!

--Ils n'ont jamais t, ces jours o il t'aurait t permis de
m'aimer;--mais celle que, dans la vie, tu abhorras, dans la mort tu
l'adoreras.

--Morella!

--Je rpte que je vais mourir. Mais en moi est un gage de cette
affection--ah! quelle mince affection!--que tu as prouve pour moi,
Morella. Et, quand mon esprit partira, l'enfant vivra,--ton enfant, mon
enfant  moi, Morella. Mais tes jours seront des jours pleins de
chagrin,--de ce chagrin qui est la plus durable des impressions, comme
le cyprs est le plus vivace des arbres; car les heures de ton bonheur
sont passes, et la joie ne se cueille pas deux fois dans une vie, comme
les roses de Paestum deux fois dans une anne. Tu ne joueras plus avec
le temps le jeu de l'homme de Tos[43], le myrte et la vigne te seront
choses inconnues, et partout sur la terre tu porteras avec toi ton
suaire, comme le musulman de la Mecque.

--Morella! m'criai-je, Morella! comment sais-tu cela?

Mais elle retourna son visage sur l'oreiller; un lger tremblement
courut sur ses membres, elle mourut, et je n'entendis plus sa voix.

Cependant, comme elle l'avait prdit, son enfant,--auquel en mourant
elle avait donn naissance, et qui ne respira qu'aprs que la mre eut
cess de respirer,--son enfant, une fille, vcut. Et elle grandit
trangement en taille et en intelligence, et devint la parfaite
ressemblance de celle qui tait partie, et je l'aimai d'un plus fervent
amour que je ne me serais cru capable d'en prouver pour aucune
habitante de la terre.

Mais, avant qu'il ft longtemps, le ciel de cette pure affection
s'assombrit, et la mlancolie, et l'horreur, et l'angoisse y dfilrent
en nuages. J'ai dit que l'enfant grandit trangement en taille et en
intelligence. trange, en vrit, fut le rapide accroissement de la
nature corporelle,--mais terribles, oh! terribles furent les
tumultueuses penses qui s'amoncelrent sur moi, pendant que je
surveillais le dveloppement de son tre intellectuel. Pouvait-il en
tre autrement, quand je dcouvrais chaque jour dans les conceptions de
l'enfant la puissance adulte et les facults de la femme?--quand les
leons de l'exprience tombaient des lvres de l'enfance?--quand je
voyais  chaque instant la sagesse et les passions de la maturit
jaillir de cet oeil noir et mditatif? Quand, dis-je, tout cela frappa
mes sens pouvants,--quand il fut impossible  mon me de se le
dissimuler plus longtemps,-- mes facults frissonnantes de repousser
cette certitude,--y a-t-il lieu de s'tonner que des soupons d'une
nature terrible et inquitante se soient glisss dans mon esprit, ou que
mes penses se soient reportes avec horreur vers les contes tranges et
les pntrantes thories de la dfunte Morella? J'arrachai  la
curiosit du monde un tre que la destine me commandait d'adorer, et,
dans la rigoureuse retraite de mon intrieur, je veillai avec une
anxit mortelle sur tout ce qui concernait la crature aime.

Et comme les annes se droulaient, et comme chaque jour je contemplais
son saint, son doux, son loquent visage, et comme j'tudiais ses formes
mrissantes, chaque jour je dcouvrais de nouveaux points de
ressemblance entre l'enfant et sa mre, la mlancolique et la morte. Et,
d'instant en instant, ces ombres de ressemblance s'paississaient,
toujours plus pleines, plus dfinies, plus inquitantes et plus
affreusement terribles dans leur aspect. Car, que son sourire ressemblt
au sourire de sa mre, je pouvais l'admettre; mais cette ressemblance
tait une _identit_ qui me donnait le frisson;--que ses yeux
ressemblassent  ceux de Morella, je devais le supporter; mais aussi ils
pntraient trop souvent dans les profondeurs de mon me avec l'trange
et intense pense de Morella elle-mme. Et dans le contour de son front
lev, et dans les boucles de sa chevelure soyeuse, et dans ses doigts
ples qui s'y plongeaient d'_habitude_, et dans le timbre grave et
musical de sa parole, et par-dessus tout,--oh! par-dessus tout,--dans
les phrases et les expressions de la morte sur les lvres de l'aime, de
la vivante, je trouvais un aliment pour une horrible pense
dvorante,--pour un ver qui ne voulait pas mourir.

Ainsi passrent deux lustres[44] de sa vie, et toujours ma fille restait
sans nom sur la terre. _Mon enfant et mon amour_ taient les
appellations habituellement dictes par l'affection paternelle, et la
svre rclusion de son existence s'opposait  toute autre relation. Le
nom de Morella tait mort avec elle. De la mre, je n'avais jamais parl
 la fille;--il m'tait impossible d'en parler. En ralit, durant la
brve priode de son existence, cette dernire n'avait reu aucune
impression du monde extrieur, except celles qui avaient pu lui tre
fournies dans les troites limites de sa retraite.

 la longue, cependant, la crmonie du baptme s'offrit  mon esprit,
dans cet tat d'nervation et d'agitation, comme l'heureuse dlivrance
des terreurs de ma destine. Et, aux fonts baptismaux, j'hsitai sur le
choix d'un nom. Et une foule d'pithtes de sagesse et de beaut, de
noms tirs des temps anciens et modernes de mon pays et des pays
trangers, vint se presser sur mes lvres, et une multitude
d'appellations charmantes de noblesse, de bonheur et de bont.

Qui m'inspira donc alors d'agiter le souvenir de la morte enterre? Quel
dmon me poussa  soupirer un son dont le simple souvenir faisait
toujours refluer mon sang par torrents des tempes au coeur? Quel mchant
esprit parla du fond des abmes de mon me, quand, sous ces votes
obscures et dans le silence de la nuit, je chuchotai dans l'oreille du
saint homme les syllabes Morella? Quel tre, plus que dmon, convulsa
les traits de mon enfant et les couvrit des teintes de la mort, quand,
tressaillant  ce son  peine perceptible, elle tourna ses yeux limpides
du sol vers le ciel, et, tombant prosterne sur les dalles noires de
notre caveau de famille rpondit: _Me voil_!

Ces simples mots tombrent distincts, froidement, tranquillement
distincts, dans mon oreille, et, de l, comme du plomb fondu, roulrent
en sifflant dans ma cervelle. Les annes, les annes peuvent passer,
mais le souvenir de cet instant,--jamais! Ah! les fleurs et la vigne
n'taient pas choses inconnues pour moi;--mais l'aconit et le cyprs
m'ombragrent nuit et jour. Et je perdis tout sentiment du temps et des
lieux, et les toiles de ma destine disparurent du ciel, et ds lors la
terre devint tnbreuse, et toutes les figures terrestres passrent prs
de moi comme des ombres voltigeantes, et parmi elles je n'en voyais
qu'une,--Morella! Les vents du firmament ne soupiraient qu'un son  mes
oreilles, et le clapotement de la mer murmurait incessamment: Morella!
Mais elle mourut, et de mes propres mains je la portai  sa tombe, et je
ris d'un amer et long rire, quand, dans le caveau o je dposai la
seconde, je ne dcouvris aucune trace de la premire--Morella.




LIGEIA

Et il y a l-dedans la volont, qui ne meurt pas. Qui donc connat les
mystres de la volont, ainsi que sa vigueur! Car Dieu n'est qu'une
grande volont pntrant toutes choses par l'intensit qui lui est
propre. L'homme ne cde aux anges et ne se rend entirement  la mort
que par l'infirmit de sa pauvre volont.

JOSEPH GLANVILL.


Je ne puis pas me rappeler, sur mon me, comment, quand, ni mme o je
fis pour la premire fois connaissance avec lady Ligeia. De longues
annes se sont coules depuis lors, et une grande souffrance a affaibli
ma mmoire. Ou peut-tre ne puis-je plus _maintenant_ me rappeler ces
points, parce qu'en vrit le caractre de ma bien-aime, sa rare
instruction, son genre de beaut, si singulier et si placide, et la
pntrante et subjuguante loquence de sa profonde parole musicale ont
fait leur chemin dans mon coeur d'une manire si patiente, si constante,
si furtive que je n'y ai pas pris garde et n'en ai pas eu conscience.

Cependant, je crois que je la rencontrai pour la premire fois, et
plusieurs fois depuis lors, dans une vaste et antique ville dlabre sur
les bords du Rhin. Quant  sa famille,--trs-certainement elle m'en a
parl. Qu'elle ft d'une date excessivement ancienne, je n'en fais aucun
doute.--Ligeia! Ligeia!--Plong dans des tudes qui par leur nature sont
plus propres que toute autre  amortir les impressions du monde
extrieur,--il me suffit de ce mot si doux,--Ligeia!--pour ramener
devant les yeux de ma pense l'image de celle qui n'est plus. Et
maintenant, pendant que j'cris, il me revient, comme une lueur, que je
n'ai _jamais su_ le nom de famille de celle qui fut mon amie et ma
fiance, qui devint mon compagnon d'tudes, et enfin l'pouse de mon
coeur. tait-ce par suite de quelque injonction foltre de ma
Ligeia,--tait-ce une preuve de la force de mon affection que je ne pris
aucun renseignement sur ce point? Ou plutt tait-ce un caprice 
moi,--une offrande bizarre et romantique sur l'autel du culte le plus
passionn? Je ne me rappelle le fait que confusment;--faut-il donc
s'tonner si j'ai entirement oubli les circonstances qui lui donnrent
naissance ou qui l'accompagnrent? Et, en vrit, si jamais l'esprit de
roman,--si jamais la ple _Ashtophet_ de l'idoltre gypte, aux ailes
tnbreuses, ont prsid, comme on dit, aux mariages de sinistre
augure,--trs-srement ils ont prsid au mien.

Il est nanmoins un sujet trs-cher sur lequel ma mmoire n'est pas en
dfaut, c'est la _personne_ de Ligeia. Elle tait d'une grande taille,
un peu mince, et mme dans les derniers jours trs-amaigrie.
J'essayerais en vain de dpeindre la majest, l'aisance tranquille de sa
dmarche et l'incomprhensible lgret, l'lasticit de son pas; elle
venait et s'en allait comme une ombre. Je ne m'apercevais jamais de son
entre dans mon cabinet de travail que par la chre musique de sa voix
douce et profonde, quand elle posait sa main de marbre sur mon paule.
Quant  la beaut de la figure, aucune femme ne l'a jamais gale.
C'tait l'clat d'un rve d'opium, une vision arienne et ravissante,
plus trangement cleste que les rveries qui voltigeaient dans les mes
assoupies des filles de Dlos. Cependant, ses traits n'taient pas jets
dans ce moule rgulier qu'on nous a faussement enseign  rvrer dans
les ouvrages classiques du paganisme. Il y a pas de beaut exquise, dit
lord Verulam, parlant avec justesse de toutes les formes et de tous les
genres de beaut, sans une certaine _tranget_ dans les proportions.
Toutefois, bien que je visse que les traits de Ligeia n'taient pas
d'une rgularit classique, quoique je sentisse que sa beaut tait
vritablement _exquise_ et fortement pntre de cette _tranget_, je
me suis efforc en vain de dcouvrir cette irrgularit et de poursuivre
jusqu'en son gte ma perception de l'trange. J'examinais le contour du
front haut et ple,--un front irrprochable,--combien ce mot est froid
appliqu  une majest aussi divine!--la peau rivalisant avec le plus
pur ivoire, la largeur imposante, le calme, la gracieuse prominence des
rgions au-dessus des tempes, et puis cette chevelure d'un noir de
corbeau, lustre, luxuriante, naturellement boucle et dmontrant toute
la force de l'expression homrique: chevelure d'hyacinthe. Je
considrais les lignes dlicates du nez, et nulle autre part que dans
les gracieux mdaillons hbraques je n'avais contempl une semblable
perfection; c'tait ce mme jet, cette mme surface unie et superbe,
cette mme tendance presque imperceptible  l'aquilin, ces mmes narines
harmonieusement arrondies et rvlant un esprit libre. Je regardais la
charmante bouche; c'tait l qu'tait le triomphe de toutes les choses
clestes; le tour glorieux de la lvre suprieure, un peu courte, l'air
doucement, voluptueusement repos de l'infrieure, les fossettes qui se
jouaient et la couleur qui parlait, les dents, rflchissant comme une
espce d'clair chaque rayon de la lumire bnie qui tombait sur elles
dans ses sourires sereins et placides, mais toujours radieux et
triomphants. J'analysais la forme du menton, et, l aussi, je trouvais
la grce dans la largeur, la douceur et la majest, la plnitude et la
spiritualit grecques, ce contour que le dieu Apollon ne rvla qu'en
rve  Clomnes, fils de Clomnes d'Athnes[45]; et puis je regardais
dans les grands yeux de Ligeia.

Pour les yeux, je ne trouve pas de modles dans la plus lointaine
antiquit. Peut-tre bien tait-ce dans les yeux de ma bien-aime que se
cachait le mystre dont parle lord Verulam: ils taient, je crois, plus
grands que les yeux ordinaires de l'humanit; mieux fendus que les plus
beaux yeux de gazelle de la tribu de la valle de Nourjahad; mais ce
n'tait que par intervalles, dans des moments d'excessive animation, que
cette particularit devenait singulirement frappante. Dans ces
moments-l, sa beaut tait--du moins, elle apparaissait telle  ma
pense enflamme--la beaut de la fabuleuse houri[46] des Turcs. Les
prunelles taient du noir le plus brillant et surplombes par des cils
de jais trs-longs; ses sourcils, d'un dessin lgrement irrgulier,
avaient la mme couleur; toutefois, _l'tranget_ que je trouvais dans
les yeux tait indpendante de leur forme, de leur couleur et de leur
clat, et devait dcidment tre attribue  _l'expression_. Ah! mot qui
n'a pas de sens! un pur son! vaste latitude o se retranche toute notre
ignorance du spirituel! L'expression des yeux de Ligeia!... Combien de
longues heures ai-je mdit dessus! combien de fois, durant toute une
nuit d't, me suis-je efforc de les sonder! Qu'tait donc ce je ne
sais quoi, ce quelque chose plus profond que le puits de Dmocrite, qui
gisait au fond des pupilles de ma bien-aime? Qu'tait cela?... J'tais
possd de la passion de le dcouvrir. Ces yeux! ces larges, ces
brillantes, ces divines prunelles! elles taient devenues pour moi les
toiles jumelles de Lda, et, moi, j'tais pour elles le plus fervent
des astrologues.

Il n'y a pas de cas parmi les nombreuses et incomprhensibles anomalies
de la science psychologique, qui soit plus saisissant, plus excitant que
celui,--nglig, je crois, dans les coles,--o, dans nos efforts pour
ramener dans notre mmoire une chose oublie depuis longtemps, nous nous
trouvons souvent _sur le bord mme_ du souvenir, sans pouvoir toutefois
nous souvenir. Et ainsi que de fois, dans mon ardente analyse des yeux
de Ligeia, ai-je senti s'approcher la complte connaissance de leur
expression!--Je l'ai sentie s'approcher, mais elle n'est pas devenue
tout  fait mienne, et  la longue elle a disparu entirement! Et,
trange, oh! le plus trange des mystres! J'ai trouv dans les objets
les plus communs du monde une srie d'analogies pour cette expression.
Je veux dire qu'aprs l'poque o la beaut de Ligeia passa dans mon
esprit et s'y installa comme dans un reliquaire je puisai dans plusieurs
tres du monde matriel une sensation analogue  celle qui se rpandait
sur moi, en moi, sous l'influence de ses larges et lumineuses prunelles.
Cependant, je n'en suis pas moins incapable de dfinir ce sentiment, de
l'analyser, ou mme d'en avoir une perception nette. Je l'ai reconnu
quelquefois, je le rpte,  l'aspect d'une vigne rapidement grandie,
dans la contemplation d'une phalne, d'un papillon, d'une chrysalide,
d'un courant d'eau prcipit. Je l'ai trouv dans l'Ocan, dans la chute
d'un mtore; je l'ai senti dans les regards de quelques personnes
extraordinairement ges. Il y a dans le ciel une ou deux toiles, plus
particulirement une toile de sixime grandeur, double et changeante,
qu'on trouvera prs de la grande toile de la Lyre, qui, vues au
tlescope, m'ont donn un sentiment analogue. Je m'en suis senti rempli
par certains sons d'instruments  cordes, et quelquefois aussi par des
passages de mes lectures. Parmi d'innombrables exemples, je me rappelle
fort bien quelque chose dans un volume de Joseph Glanvill, qui,
peut-tre simplement  cause de sa bizarrerie,--qui sait?--m'a toujours
inspir le mme sentiment. Et il y a l-dedans la volont qui ne meurt
pas. Qui donc connat les mystres de la volont, ainsi que sa vigueur?
car Dieu n'est qu'une grande volont pntrant toutes choses par
l'intensit qui lui est propre; l'homme ne cde aux anges et ne se rend
entirement  la mort que par l'infirmit de sa pauvre volont.

Par la suite des temps et par des rflexions subsquentes, je suis
parvenu  dterminer un certain rapport loign entre ce passage du
philosophe anglais et une partie du caractre de Ligeia. Une _intensit_
singulire dans la pense, dans l'action, dans la parole tait peut-tre
en elle le rsultat ou au moins l'indice de cette gigantesque puissance
de volition qui, durant nos longues relations, et pu donner d'autres et
plus positives preuves de son existence. De toutes les femmes que j'ai
connues, elle, la toujours placide Ligeia,  l'extrieur si calme, tait
la proie la plus dchire par les tumultueux vautours de la cruelle
passion. Et je ne pouvais valuer cette passion que par la miraculeuse
expansion de ces yeux qui me ravissaient et m'effrayaient en mme temps,
par la mlodie presque magique, la modulation, la nettet et la
placidit de sa voix profonde, et par la sauvage nergie des tranges
paroles qu'elle prononait habituellement, et dont l'effet tait doubl
par le contraste de son dbit.

J'ai parl de l'instruction de Ligeia; elle tait immense, telle que
jamais je n'en vis de pareille dans une femme. Elle connaissait  fond
les langues classiques, et, aussi loin que s'tendaient mes propres
connaissances dans les langues modernes de l'Europe, je ne l'ai jamais
prise en faute. Vritablement, sur n'importe quel thme de l'rudition
acadmique si vante, si admire, uniquement  cause qu'elle est plus
abstruse, ai-je jamais trouv Ligeia en faute? Combien ce trait unique
de la nature de ma femme, seulement dans cette dernire priode, avait
frapp, subjugu mon attention! J'ai dit que son instruction dpassait
celle d'aucune femme que j'eusse connue,--mais o est l'homme qui a
travers avec succs tout le vaste champ des sciences morales, physiques
et mathmatiques? Je ne vis pas alors ce que maintenant je perois
clairement, que les connaissances de Ligeia taient gigantesques,
tourdissantes; cependant, j'avais une conscience suffisante de son
infinie supriorit pour me rsigner, avec la confiance d'un colier, 
me laisser guider par elle  travers le monde chaotique des
investigations mtaphysiques dont je m'occupais avec ardeur dans les
premires annes de notre mariage. Avec quel vaste triomphe, avec
quelles vives dlices, avec quelle esprance threnne sentais-je,--ma
Ligeia penche sur moi au milieu d'tudes si peu frayes, si peu
connues,--s'largir par degrs cette admirable perspective, cette longue
avenue, splendide et vierge, par laquelle je devais enfin arriver au
terme d'une sagesse trop prcieuse et trop divine pour n'tre pas
interdite!

Aussi, avec quelle poignante douleur ne vis-je pas, au bout de quelques
annes, mes esprances si bien fondes prendre leur vol et s'enfuir!
Sans Ligeia, je n'tais qu'un enfant ttonnant dans la nuit. Sa
prsence, ses leons pouvaient seules clairer d'une lumire vivante les
mystres du transcendantalisme dans lesquels nous nous tions plongs.
Prive du lustre rayonnant de ses yeux, toute cette littrature, aile
et dore nagure, devenait maussade, saturnienne et lourde comme le
plomb. Et maintenant, ces beaux yeux clairaient de plus en plus
rarement les pages que je dchiffrais. Ligeia tomba malade. Les tranges
yeux flamboyrent avec un clat trop splendide; les ples doigts prirent
la couleur de la mort, la couleur de la cire transparente; les veines
bleues de son grand front palpitrent imptueusement au courant de la
plus douce motion: je vis qu'il lui fallait mourir, et je luttai
dsesprment en esprit avec l'affreux Azral.

Et les efforts de cette femme passionne furent,  mon grand tonnement,
encore plus nergiques que les miens. Il y avait certes dans sa srieuse
nature de quoi me faire croire que pour elle la mort viendrait sans son
monde de terreurs. Mais il n'en fut pas ainsi; les mots sont impuissants
pour donner une ide de la frocit de rsistance qu'elle dploya dans
sa lutte avec l'Ombre. Je gmissais d'angoisse  ce lamentable
spectacle. J'aurais voulu la calmer, j'aurais voulu la raisonner; mais,
dans l'intensit de son sauvage dsir de vivre,--de vivre,--de _rien_
que vivre,--toute consolation et toutes raisons eussent t le comble de
la folie. Cependant, jusqu'au dernier moment, au milieu des tortures et
des convulsions de son sauvage esprit, l'apparente placidit de sa
conduite ne se dmentit pas. Sa voix devenait plus douce,--devenait plus
profonde,--mais je ne voulais pas m'appesantir sur le sens bizarre de
ces mots prononcs avec tant de calme. Ma cervelle tournait quand je
prtais l'oreille en extase  cette mlodie surhumaine,  ces ambitions
et  ces aspirations que l'humanit n'avait jamais connues jusqu'alors.

Qu'elle m'aimt, je n'en pouvais douter, et il m'tait ais de deviner
que, dans une poitrine telle que la sienne, l'amour ne devait pas rgner
comme une passion ordinaire. Mais, dans la mort seulement, je compris
toute la force et toute l'tendue de son affection. Pendant de longues
heures, ma main dans la sienne, elle panchait devant moi le trop-plein
d'un coeur dont le dvouement plus que passionn montait jusqu'
l'idoltrie. Comment avais-je mrit la batitude d'entendre de pareils
aveux? Comment avais-je mrit d'tre damn  ce point que ma bien-aime
me ft enleve  l'heure o elle m'en octroyait la jouissance? Mais il
ne m'est pas permis de m'tendre sur ce sujet. Je dirai seulement que
dans l'abandonnement plus que fminin de Ligeia  un amour, hlas! non
mrit, accord tout  fait gratuitement, je reconnus enfin le principe
de son ardent, de son sauvage regret de cette vie qui fuyait maintenant
si rapidement. C'est cette ardeur dsordonne, cette vhmence dans son
dsir de la vie,--et de rien que la vie,--que je n'ai pas la puissance
de dcrire; les mots me manqueraient pour l'exprimer.

Juste au milieu de la nuit pendant laquelle elle mourut, elle m'appela
avec autorit auprs d'elle, et me fit rpter certains vers composs
par elle peu de jours auparavant. Je lui obis. Ces vers, les voici:

    _Voyez! c'est nuit de gala_
    _Depuis ces dernires annes dsoles!_
    _Une multitude d'anges, ails, orns_
    _De voiles, et noys dans les larmes,_
    _Est assise dans un thtre, pour voir_
    _Un drame d'esprance et de craintes,_
    _Pendant que l'orchestre soupire par intervalles_
    _La musique des sphres._

    _Des mimes, faits  l'image du Dieu trs-haut,_
    _Marmottent et marmonnent tout bas_
    _Et voltigent de ct et d'autre;_
    _Pauvres poupes qui vont et viennent_
    _Au commandement des vastes tres sans forme_
    _Qui transportent la scne  et l,_
    _Secouant de leurs ailes de condor_
    _L'invisible Malheur!_

    _Ce drame bigarr! oh!  coup sr,_
    _Il ne sera pas oubli,_
    _Avec son Fantme ternellement pourchass_
    _Par une foule qui ne peut pas le saisir,_
    _ travers un cercle qui toujours retourne_
    _Sur lui-mme, exactement au mme point!_
    _Et beaucoup de Folie, et encore plus de Pch_
    _Et d'Horreur font l'me de l'intrigue!_

    _Mais voyez,  travers la cohue des mimes,_
    _Une forme rampante fait son entre!_
    _Une chose rouge de sang qui vient en se tordant_
    _De la partie solitaire de la scne!_
    _Elle se tord! elle se tord!--Avec des angoisses mortelles_
    _Les mimes deviennent sa pture,_
    _Et les sraphins sanglotent en voyant les dents du ver_
    _Mcher des caillots de sang humain._

    _Toutes les lumires s'teignent--toutes--, toutes!_
    _Et sur chaque forme frissonnante,_
    _Le rideau, vaste drap mortuaire,_
    _Descend avec la violence d'une tempte,_
    _--Et les anges, tous ples et blmes,_
    _Se levant et se dvoilant, affirment_
    _Que ce drame est une tragdie qui s'appelle l'Homme,_
    _Et dont le hros est le ver conqurant._

-- Dieu! cria presque Ligeia, se dressant sur ses pieds et tendant ses
bras vers le ciel dans un mouvement spasmodique, comme je finissais de
rciter ces vers,  Dieu!  Pre cleste!--ces choses
s'accompliront-elles irrmissiblement?--Ce conqurant ne sera-t-il
jamais vaincu?--Ne sommes-nous pas une partie et une parcelle de Toi?
Qui donc connat les mystres de la volont ainsi que sa vigueur?
L'homme ne cde aux anges et ne se rend _entirement_  la mort que par
l'infirmit de sa pauvre volont.

Et alors, comme puise par l'motion, elle laissa retomber ses bras
blancs, et retourna solennellement  son lit de mort. Et, comme elle
soupirait ses derniers soupirs, il s'y mla sur ses lvres comme un
murmure indistinct. Je tendis l'oreille, et je reconnus de nouveau la
conclusion du passage de Glanvill: _L'homme ne cde aux anges et ne se
rend entirement  la mort que par l'infirmit de sa pauvre volont._

Elle mourut; et moi, ananti, pulvris par la douleur, je ne pus pas
supporter plus longtemps l'affreuse dsolation de ma demeure dans cette
sombre cit dlabre au bord du Rhin. Je ne manquais pas de ce que le
monde appelle la fortune. Ligeia m'en avait apport plus, beaucoup plus
que n'en comporte la destine ordinaire des mortels. Aussi, aprs
quelques mois perdus dans un vagabondage fastidieux et sans but, je me
jetai dans une espce de retraite dont je fis l'acquisition,--une abbaye
dont je ne veux pas dire le nom,--dans une des parties les plus incultes
et les moins frquentes de la belle Angleterre. La sombre et triste
grandeur du btiment, l'aspect presque sauvage du domaine, les
mlancoliques et vnrables souvenirs qui s'y rattachaient taient 
l'unisson du sentiment de complet abandon qui m'avait exil dans cette
lointaine et solitaire rgion. Cependant, tout en laissant  l'extrieur
de l'abbaye son caractre primitif presque intact et le verdoyant
dlabrement qui tapissait ses murs, je me mis avec une perversit
enfantine, et peut-tre avec une faible esprance de distraire mes
chagrins,  dployer au-dedans des magnificences plus que royales. Je
m'tais, depuis l'enfance, pntr d'un grand got pour ces folies, et
maintenant elles me revenaient comme un radotage de la douleur. Hlas!
je sens qu'on aurait pu dcouvrir un commencement de folie dans ces
splendides et fantastiques draperies, dans ces solennelles sculptures
gyptiennes, dans ces corniches et ces ameublements bizarres, dans les
extravagantes arabesques de ces tapis tout fleuris d'or! J'tais devenu
un esclave de l'opium, il me tenait dans ses liens,--et tous mes travaux
et mes plans avaient pris la couleur de mes rves. Mais je ne
m'arrterai pas au dtail de ces absurdits. Je parlerai seulement de
cette chambre, maudite  jamais, o dans un moment d'alination mentale
je conduisis  l'autel et pris pour pouse,--aprs l'inoubliable
Ligeia!--lady Rowena Trevanion de Tremaine,  la blonde chevelure et aux
yeux bleus.

Il n'est pas un dtail d'architecture ou de la dcoration de cette
chambre nuptiale qui ne soit maintenant prsent  mes yeux. O donc la
hautaine famille de la fiance avait-elle l'esprit, quand, mue par la
soif de l'or, elle permit  une fille si tendrement chrie de passer le
seuil d'un appartement dcor de cette trange faon? J'ai dit que je me
rappelais minutieusement les dtails de cette chambre, bien que ma
triste mmoire perde souvent des choses d'une rare importance; et
pourtant il n'y avait pas dans ce luxe fantastique de systme ou
d'harmonie qui pt s'imposer au souvenir.

La chambre faisait partie d'une haute tour de cette abbaye, fortifie
comme un chteau; elle tait d'une forme pentagone et d'une grande
dimension. Tout le ct sud du pentagone tait occup par une fentre
unique, faite d'une immense glace de Venise, d'un seul morceau et d'une
couleur sombre, de sorte que les rayons du soleil ou de la lune qui la
traversaient jetaient sur les objets intrieurs une lumire sinistre.
Au-dessus de cette norme fentre se prolongeait le treillis d'une
vieille vigne qui grimpait sur les murs massifs de la tour. Le plafond,
de chne presque noir, tait excessivement lev, faonn en vote et
curieusement sillonn d'ornements des plus bizarres et des plus
fantastiques, d'un style semi-gothique, semi-druidique. Au fond de cette
vote mlancolique, au centre mme, tait suspendue, par une seule
chane d'or faite de longs anneaux, une vaste lampe de mme mtal en
forme d'encensoir, conue dans le got sarrasin et brode de
perforations capricieuses,  travers lesquelles on voyait courir et se
tortiller avec la vitalit d'un serpent les lueurs continues d'un feu
versicolore.

Quelques rares ottomanes et des candlabres d'une forme orientale
occupaient diffrents endroits, et le lit aussi,--le lit nuptial,--tait
dans le style indien,--bas, sculpt en bois d'bne massif, et surmont
d'un baldaquin qui avait l'air d'un drap mortuaire.  chacun des angles
de la chambre se dressait un gigantesque sarcophage de granit noir, tir
des tombes des rois en face de Louqsor, avec son antique couvercle
charg de sculptures immmoriales. Mais c'tait dans la tenture de
l'appartement, hlas! qu'clatait la fantaisie capitale. Les murs,
prodigieusement hauts,--au del mme de toute proportion,--taient
tendus du haut jusqu'en bas d'une tapisserie lourde et d'apparence
massive qui tombait pas vastes nappes,--tapisserie faite avec la mme
matire qui avait t employe pour le tapis du parquet, les ottomanes,
le lit d'bne, le baldaquin du lit et les somptueux rideaux qui
cachaient en partie la fentre. Cette matire tait un tissu d'or des
plus riches, tachet, par intervalles rguliers, de figures arabesques,
d'un pied de diamtre environ, qui enlevaient sur le fond leurs dessins
d'un noir de jais. Mais ces figures ne participaient du caractre
arabesque que quand on les examinait  un seul point de vue. Par un
procd aujourd'hui fort commun, et dont on retrouve la trace dans la
plus lointaine antiquit, elles taient faites de manire  changer
d'aspect. Pour une personne qui entrait dans la chambre, elles avaient
l'air de simples monstruosits; mais,  mesure qu'on avanait, ce
caractre disparaissait graduellement, et, pas  pas, le visiteur
changeant de place se voyait entour d'une procession continue de formes
affreuses, comme celles qui sont nes de la superstition du Nord, ou
celles qui se dressent dans les sommeils coupables des moines. L'effet
fantasmagorique tait grandement accru par l'introduction artificielle
d'un fort courant d'air continu derrire la tenture,--qui donnait au
tout une hideuse et inquitante animation.

Telle tait la demeure, telle tait la chambre nuptiale o je passai
avec la dame de Tremaine les heures impies du premier mois de notre
mariage,--et je les passai sans trop d'inquitude.

Que ma femme redoutt mon humeur farouche, qu'elle m'vitt, qu'elle ne
m'aimt que trs-mdiocrement,--je ne pouvais pas me le dissimuler; mais
cela me faisait presque plaisir. Je la hassais d'une haine qui
appartient moins  l'homme qu'au dmon. Ma mmoire se retournait,--oh!
avec quelle intensit de regret!--vers Ligeia, l'aime, l'auguste, la
belle, la morte. Je faisais des orgies de souvenirs, je me dlectais
dans sa puret, dans sa sagesse, dans sa haute nature threnne, dans
son amour passionn, idoltrique. Maintenant, mon esprit brlait
pleinement et largement d'une flamme plus ardente que n'avait t la
sienne. Dans l'enthousiasme de mes rves opiacs,--car j'tais
habituellement sous l'empire du poison,--je criais son nom  haute voix
durant le silence de la nuit, et, le jour, dans les retraites ombreuses
des valles, comme si, par l'nergie sauvage, la passion solennelle,
l'ardeur dvorante de ma passion pour la dfunte je pouvais la
ressusciter dans les sentiers de cette vie qu'elle avait abandonne;
pour _toujours_? tait-ce vraiment _possible_?

Au commencement du second mois de notre mariage, lady Rowena fut
attaque d'un mal soudain dont elle ne se releva que lentement. La
fivre qui la consumait rendait ses nuits pnibles, et, dans
l'inquitude d'un demi-sommeil, elle parlait de sons et de mouvements
qui se produisaient  et l dans la chambre de la tour, et que je ne
pouvais vraiment attribuer qu'au drangement de ses ides ou peut-tre
aux influences fantasmagoriques de la chambre.  la longue, elle entra
en convalescence, et finalement elle se rtablit.

Toutefois, il ne s'tait coul qu'un laps de temps fort court quand une
nouvelle attaque plus violente la rejeta sur son lit de douleur, et,
depuis cet accs, sa constitution, qui avait toujours t faible, ne put
jamais se relever compltement. Sa maladie montra, ds cette poque, un
caractre alarmant et des rechutes plus alarmantes encore, qui dfiaient
toute la science et tous les efforts de ses mdecins.  mesure
qu'augmentait ce mal chronique qui, ds lors sans doute, s'tait trop
bien empar de sa constitution pour en tre arrach par des mains
humaines, je ne pouvais m'empcher de remarquer une irritation nerveuse
croissante dans son temprament et une excitabilit telle que les causes
les plus vulgaires lui taient des sujets de peur. Elle parla encore, et
plus souvent alors, avec plus d'opinitret, des bruits,--des lgers
bruits,--et des mouvements insolites dans les rideaux, dont elle avait,
disait-elle, dj souffert.

Une nuit,--vers la fin de septembre,--elle attira mon attention sur ce
sujet dsolant avec une nergie plus vive que de coutume. Elle venait
justement de se rveiller d'un sommeil agit, et j'avais pi, avec un
sentiment moiti d'anxit moiti de vague terreur, le jeu de sa
physionomie amaigrie. J'tais assis au chevet du lit d'bne, sur un des
divans indiens. Elle se dressa  moiti, et me parla  voix basse, dans
un chuchotement anxieux, de sons qu'elle venait d'entendre, mais que je
ne pouvais pas entendre,--de mouvements qu'elle venait d'apercevoir,
mais que je ne pouvais apercevoir. Le vent courait activement derrire
les tapisseries, et je m'appliquai  lui dmontrer--ce que, je le
confesse, je ne pouvais pas croire entirement,--que ces soupirs  peine
articuls et ces changements presque insensibles dans les figures du mur
n'taient que les effets naturels du courant d'air habituel. Mais une
pleur mortelle qui inonda sa face me prouva que mes efforts pour la
rassurer seraient inutiles. Elle semblait s'vanouir, et je n'avais pas
de domestiques  ma porte. Je me souvins de l'endroit o avait t
dpos un flacon de vin lger ordonn par les mdecins, et je traversai
vivement la chambre pour me le procurer. Mais, comme je passais sous la
lumire de la lampe, deux circonstances d'une nature saisissante
attirrent mon attention. J'avais senti que quelque chose de palpable,
quoique invisible, avait frl lgrement ma personne, et je vis sur le
tapis d'or, au centre mme du riche rayonnement projet par l'encensoir,
une ombre,--une ombre faible, indfinie, d'un aspect anglique,--telle
qu'on peut se figurer l'ombre d'une Ombre. Mais, comme j'tais en proie
 une dose exagre d'opium, je ne fis que peu d'attention  ces choses,
et je n'en parlai point  Rowena.

Je trouvai le vin, je traversai de nouveau la chambre, et je remplis un
verre que je portai aux lvres de ma femme dfaillante. Cependant, elle
tait un peu remise, et elle prit le verre elle-mme, pendant que je me
laissais tomber sur l'ottomane, les yeux fixs sur sa personne.

Ce fut alors que j'entendis distinctement un lger bruit de pas sur le
tapis et prs du lit; et, une seconde aprs, comme Rowena allait porter
le vin  ses lvres, je vis,--je puis l'avoir rv,--je vis tomber dans
le verre, comme de quelque source invisible suspendue dans l'atmosphre
de la chambre, trois ou quatre grosses gouttes d'un fluide brillant et
couleur de rubis. Si je le vis,--Rowena ne le vit pas. Elle avala le vin
sans hsitation, et je me gardai bien de lui parler d'une circonstance
que je devais, aprs tout, regarder comme la suggestion d'une
imagination surexcite, et dont tout, les terreurs de ma femme, l'opium
et l'heure, augmentait l'activit morbide.

Cependant, je ne puis pas me dissimuler qu'immdiatement aprs la chute
des gouttes rouges un rapide changement--en mal--s'opra dans la maladie
de ma femme; si bien que, la troisime nuit, les mains de ses serviteurs
la prparaient pour la tombe, et que j'tais assis seul, son corps
envelopp dans le suaire, dans cette chambre fantastique qui avait reu
la jeune pouse.--D'tranges visions, engendres par l'opium,
voltigeaient autour de moi comme des ombres. Je promenais un oeil
inquiet sur les sarcophages, dans les coins de la chambre, sur les
figures mobiles de la tenture et sur les lueurs vermiculaires et
changeantes de la lampe du plafond. Mes yeux tombrent alors,--comme je
cherchais  me rappeler les circonstances d'une nuit prcdente,--sur le
mme point du cercle lumineux, l o j'avais vu les traces lgres d'une
ombre. Mais elle n'y tait plus; et, respirant avec plus de libert, je
tournai mes regards vers la ple et rigide figure allonge sur le lit.
Alors, je sentis fondre sur moi mille souvenirs de Ligeia,--je sentis
refluer vers mon coeur, avec la tumultueuse violence d'une mare, toute
cette ineffable douleur que j'avais sentie quand je l'avais vue, _elle_
aussi, dans son suaire.--La nuit avanait, et toujours,--le coeur plein
des penses les plus amres dont _elle_ tait l'objet, _elle_, mon
unique, mon suprme amour,--je restais les yeux fixs sur le corps de
Rowena.

Il pouvait bien tre minuit, peut-tre plus tt, peut-tre plus tard,
car je n'avais pas pris garde au temps, quand un sanglot, trs-bas,
trs-lger, mais trs-distinct, me tira en sursaut de ma rverie. Je
_sentis_ qu'il venait du lit d'bne,--du lit de mort. Je tendis
l'oreille, dans une angoisse de terreur superstitieuse, mais le bruit ne
se rpta pas. Je forai mes yeux  dcouvrir un mouvement quelconque
dans le corps, mais je n'en aperus pas le moindre. Cependant, il tait
impossible que je me fusse tromp. J'avais entendu le bruit, faible  la
vrit, et mon esprit tait bien veill en moi. Je maintins rsolument
et opinitrement mon attention cloue au cadavre. Quelques minutes
s'coulrent sans aucun incident qui pt jeter un peu de jour sur ce
mystre.  la longue, il devint vident qu'une coloration lgre,
trs-faible,  peine sensible, tait monte aux joues et avait filtr le
long des petites veines dprimes des paupires. Sous la pression d'une
horreur et d'une terreur inexplicables, pour lesquelles le langage de
l'humanit n'a pas d'expression suffisamment nergique, je sentis les
pulsations de mon coeur s'arrter et mes membres se roidir sur place.

Cependant, le sentiment du devoir me rendit finalement mon sang-froid.
Je ne pouvais pas douter plus longtemps que nous n'eussions fait
prmaturment nos apprts funbres;--Rowena vivait encore. Il tait
ncessaire de pratiquer immdiatement quelques tentatives; mais la tour
tait tout  fait spare de la partie de l'abbaye habite par les
domestiques,--il n'y en avait aucun  porte de la voix,--je n'avais
aucun moyen de les appeler  mon aide,  moins de quitter la chambre
pendant quelques minutes,--et, quant  cela, je ne pouvais m'y hasarder.
Je m'efforai donc de rappeler  moi seul et de fixer l'me voltigeante.
Mais, au bout d'un laps de temps trs court, il y eut une rechute
vidente; la couleur disparut de la joue et de la paupire, laissant une
pleur plus que marmorenne; les lvres se serrrent doublement et se
recroquevillrent dans l'expression spectrale de la mort; une froideur
et une viscosit rpulsives se rpandirent rapidement sur toute la
surface du corps, et la complte rigidit cadavrique survint
immdiatement. Je retombai en frissonnant sur le lit de repos d'o
j'avais t arrach si soudainement, et je m'abandonnai de nouveau  mes
rves,  mes contemplations passionnes de Ligeia.

Une heure s'coula ainsi, quand--tait-ce, grand Dieu! possible?--j'eus
de nouveau la perception d'un bruit vague qui partait de la rgion du
lit. J'coutai, au comble de l'horreur. Le son se fit entendre de
nouveau, c'tait un soupir. Je me prcipitai vers le corps, je vis,--je
vis distinctement un tremblement sur les lvres. Une minute aprs, elles
se relchaient, dcouvrant une ligne brillante de dents de nacre. La
stupfaction lutta alors dans mon esprit avec la profonde terreur qui
jusque-l l'avait domin. Je sentis que ma vue s'obscurcissait, que ma
raison s'enfuyait: et ce ne fut que par un violent effort que je trouvai
 la longue le courage de me roidir  la tche que le devoir m'imposait
de nouveau. Il y avait maintenant une carnation imparfaite sur le front,
la joue et la gorge; une chaleur sensible pntrait tout le corps; et
mme une lgre pulsation remuait imperceptiblement la rgion du coeur.

_Ma_ femme _vivait_; et, avec un redoublement d'ardeur, je me mis en
devoir de la ressusciter. Je frictionnai et je bassinai les tempes et
les mains, et j'usai de tous les procds que l'exprience et de
nombreuses lectures mdicales pouvaient me suggrer. Mais ce fut en
vain. Soudainement, la couleur disparut, la pulsation cessa,
l'expression de mort revint aux lvres, et, un instant aprs, tout le
corps reprenait sa froideur de glace, son ton livide, sa rigidit
complte, son contour amorti, et toute la hideuse caractristique de ce
qui a habit la tombe pendant plusieurs jours.

Et puis je retombai dans mes rves de Ligeia,--et de
nouveau--s'tonnera-t-on que je frissonne en crivant ces lignes?--_de
nouveau_ un sanglot touff vint  mon oreille de la rgion du lit
d'bne. Mais  quoi bon dtailler minutieusement les ineffables
horreurs de cette nuit? Raconterai-je combien de fois, coup sur coup,
presque jusqu'au petit jour, se rpta ce hideux drame de
ressuscitation; que chaque effrayante rechute se changeait en une mort
plus rigide et plus irrmdiable; que chaque nouvelle agonie ressemblait
 une lutte contre quelque invisible adversaire, et que chaque lutte
tait suivie de je ne sais quelle trange altration dans la physionomie
du corps? Je me hte d'en finir.

La plus grande partie de la terrible nuit tait passe, et celle qui
tait morte remua de nouveau,--et cette fois-ci, plus nergiquement que
jamais quoique se rveillant d'une mort plus effrayante et plus
irrparable. J'avais depuis longtemps cess tout effort et tout
mouvement et je restais clou sur l'ottomane, dsesprment englouti
dans un tourbillon d'motions violentes, dont la moins terrible
peut-tre, la moins dvorante, tait un suprme effroi. Le corps, je le
rpte, remuait, et, maintenant plus activement qu'il n'avait fait
jusque-l. Les couleurs de la vie montaient  la face avec une nergie
singulire,--les membres se relchaient,--et, sauf que les paupires
restaient toujours lourdement fermes, et que les bandeaux et les
draperies funbres communiquaient encore  la figure leur caractre
spulcral, j'aurais rv que Rowena avait entirement secou les chanes
de la Mort. Mais si, ds lors, je n'acceptai pas entirement cette ide,
je ne pus pas douter plus longtemps, quand, se levant du lit,--et
vacillant,--d'un pas faible,--les yeux ferms,-- la manire d'une
personne gare dans un rve,--l'tre qui tait envelopp du suaire
s'avana audacieusement et palpablement dans le milieu de la chambre.

Je ne tremblai pas,--je ne bougeai pas,--car une foule de penses
inexprimables, causes par l'air, la stature, l'allure du fantme, se
rurent  l'improviste dans mon cerveau, et me paralysrent,--me
ptrifirent. Je ne bougeais pas, je contemplais l'apparition. C'tait
dans mes penses un dsordre fou, un tumulte inapaisable. tait-ce bien
la _vivante_ Rowena que j'avais en face de moi? _cela_ pouvait-il tre
vraiment Rowena,--lady Rowena Trevanion de Tremaine,  la chevelure
blonde, aux yeux bleus? Pourquoi, oui, _pourquoi_ en doutais-je?--Le
lourd bandeau oppressait la bouche;--pourquoi donc cela n'et-il pas t
la bouche respirante de la dame de Tremaine?--Et les joues?--oui,
c'taient bien l les roses du midi de sa vie;--oui, ce pouvait tre les
belles joues de la vivante lady de Tremaine.--Et le menton, avec les
fossettes de la sant, ne pouvait-il pas tre le sien? Mais _avait-elle
donc grandi depuis sa maladie?_ Quel inexprimable dlire s'empara de moi
 cette ide! D'un bond, j'tais  ses pieds! Elle se retira  mon
contact, et elle dgagea sa tte de l'horrible suaire qui l'enveloppait;
et alors dborda dans l'atmosphre fouette de la chambre une masse
norme de longs cheveux dsordonns; _ils taient plus noirs que les
ailes de minuit, l'heure au plumage de corbeau!_ Et alors je vis la
figure qui se tenait devant moi ouvrir lentement, lentement _les yeux_.

--Enfin, les voil donc! criai-je d'une voix retentissante; pourrais-je
jamais m'y tromper?--Voil bien les yeux adorablement fendus, les yeux
noirs, les yeux tranges de mon amour perdu,--de lady,--de LADY LIGEIA!




METZENGERSTEIN

_Pestis eram vivus,--moriens tua mors ero._
 MARTIN LUTHER.


L'horreur et la fatalit se sont donn carrire dans tous les sicles. 
quoi bon mettre une date  l'histoire que j'ai  raconter? Qu'il me
suffise de dire qu' l'poque dont je parle existait dans le centre de
la Hongrie une croyance secrte, mais bien tablie, aux doctrines de la
mtempsycose. De ces doctrines elles-mmes, de leur fausset ou de leur
probabilit,--je ne dirai rien. J'affirme, toutefois, qu'une bonne
partie de notre crdulit vient,--comme dit La Bruyre, qui attribue
tout notre malheur  cette cause unique--_de ne pouvoir tre
seuls_[47].

Mais il y avait quelques points dans la superstition hongroise qui
tendaient fortement  l'absurde. Les Hongrois diffraient
trs-essentiellement de leurs autorits d'Orient. Par exemple,--_l'me_,
 ce qu'ils croyaient,--je cite les termes d'un subtil et intelligent
Parisien,--_ne demeure qu'une seule fois dans un corps sensible. Ainsi,
un cheval, un chien, un homme mme, ne sont que la ressemblance
illusoire de ces tres_[48].

Les familles Berlifitzing et Metzengerstein avaient t en discorde
pendant des sicles. Jamais on ne vit deux maisons aussi illustres
rciproquement aigries par une inimiti aussi mortelle. Cette haine
pouvait tirer son origine des paroles d'une ancienne prophtie:--_Un
grand nom tombera d'une chute terrible, quand, comme le cavalier sur son
cheval, la mortalit de Metzengerstein triomphera de l'immortalit de
Berlifitzing_.

Certes, les termes n'avaient que peu ou point de sens. Mais des causes
plus vulgaires ont donn naissance--et cela, sans remonter bien haut,--
des consquences galement grosses d'vnements. En outre, les deux
maisons, qui taient voisines, avaient longtemps exerc une influence
rivale dans les affaires d'un gouvernement tumultueux. De plus, des
voisins aussi rapprochs sont rarement amis; et, du haut de leurs
terrasses massives, les habitants du chteau Berlifitzing pouvaient
plonger leurs regards dans les fentres mmes du palais Metzengerstein.
Enfin, le dploiement d'une magnificence plus que fodale tait peu fait
pour calmer les sentiments irritables des Berlifitzing, moins anciens et
moins riches. Y a-t-il donc lieu de s'tonner que les termes de cette
prdiction, bien que tout  fait saugrenus, aient si bien cr et
entretenu la discorde entre deux familles dj prdisposes aux
querelles par toutes les instigations d'une jalousie hrditaire? La
prophtie semblait impliquer,--si elle impliquait quelque chose,--un
triomphe final du ct de la maison dj plus puissante, et
naturellement vivait dans la mmoire de la plus faible et de la moins
influente, et la remplissait d'une aigre animosit.

Wilhelm, comte Berlifitzing, bien qu'il ft d'une haute origine,
n'tait,  l'poque de ce rcit, qu'un vieux radoteur infirme, et
n'avait rien de remarquable, si ce n'est une antipathie invtre et
folle contre la famille de son rival, et une passion si vive pour les
chevaux et la chasse, que rien, ni ses infirmits physiques, ni son
grand ge, ni l'affaiblissement de son esprit, ne pouvait l'empcher de
prendre journellement sa part des dangers de cet exercice. De l'autre
ct, Frdrick, baron Metzengerstein, n'tait pas encore majeur. Son
pre, le ministre G..., tait mort jeune. Sa mre, madame Marie, le
suivit bientt. Frdrick tait  cette poque dans sa dix-huitime
anne. Dans une ville, dix-huit ans ne sont pas une longue priode de
temps; mais dans une solitude, dans une aussi magnifique solitude que
cette vieille seigneurie, le pendule vibre avec une plus profonde et
plus significative solennit.

Par suite de certaines circonstances rsultant de l'administration de
son pre, le jeune baron, aussitt aprs la mort de celui-ci, entra en
possession de ses vastes domaines. Rarement on avait vu un noble de
Hongrie possder un tel patrimoine. Ses chteaux taient innombrables.
Le plus splendide et le plus vaste tait le palais Metzengerstein. La
ligne frontire de ses domaines n'avait jamais t clairement dfinie;
mais son parc principal embrassait un circuit de cinquante milles.

L'avnement d'un propritaire si jeune, et d'un caractre si bien connu,
 une fortune si incomparable laissait peu de place aux conjectures
relativement  sa ligne probable de conduite. Et, en vrit, dans
l'espace de trois jours, la conduite de l'hritier fit plir le renom
d'Hrode et dpassa magnifiquement les esprances de ses plus
enthousiastes admirateurs. De honteuses dbauches, de flagrantes
perfidies, des atrocits inoues, firent bientt comprendre  ses
vassaux tremblants que rien,--ni soumission servile de leur part, ni
scrupules de conscience de la sienne,--ne leur garantirait dsormais de
scurit contre les griffes sans remords de ce petit Caligula. Vers la
nuit du quatrime jour, on s'aperut que le feu avait pris aux curies
du chteau Berlifitzing, et l'opinion unanime du voisinage ajouta le
crime d'incendie  la liste dj horrible des dlits et des atrocits du
baron.

Quant au jeune gentilhomme, pendant le tumulte occasionn par cet
accident, il se tenait, en apparence plong dans une mditation, au haut
du palais de famille des Metzengerstein, dans un vaste appartement
solitaire. La tenture de tapisserie, riche, quoique fane, qui pendait
mlancoliquement aux murs, reprsentait les figures fantastiques et
majestueuses de mille anctres illustres. Ici des prtres richement
vtus d'hermine, des dignitaires pontificaux, sigeaient familirement
avec l'autocrate et le souverain, opposaient leur veto aux caprices d'un
roi temporel, ou contenaient avec le _fiat_ de la toute-puissance papale
le sceptre rebelle du Grand Ennemi, prince des tnbres. L, les sombres
et grandes figures des princes Metzengerstein--leurs musculeux chevaux
de guerre pitinant les cadavres des ennemis tombs--branlaient les
nerfs les plus fermes par leur forte expression; et ici,  leur tour,
voluptueuses et blanches comme des cygnes, les images des dames des
anciens jours flottaient au loin dans les mandres d'une danse
fantastique aux accents d'une mlodie imaginaire.

Mais, pendant que le baron prtait l'oreille ou affectait de prter
l'oreille au vacarme toujours croissant des curies de Berlifitzing,--et
peut-tre mditait quelque trait nouveau, quelque trait dcid
d'audace,--ses yeux se tournrent machinalement vers l'image d'un cheval
norme, d'une couleur hors nature, et reprsent dans la tapisserie
comme appartenant  un anctre sarrasin de la famille de son rival. Le
cheval se tenait sur le premier plan du tableau,--immobile comme une
statue,--pendant qu'un peu plus loin, derrire lui, son cavalier
dconfit mourait sous le poignard d'un Metzengerstein.

Sur la lvre de Frdrick surgit une expression diabolique, comme s'il
s'apercevait de la direction que son regard avait pris involontairement.
Cependant, il ne dtourna pas les yeux. Bien loin de l, il ne pouvait
d'aucune faon avoir raison de l'anxit accablante qui semblait tomber
sur ses sens comme un drap mortuaire. Il conciliait difficilement ses
sensations incohrentes comme celles des rves avec la certitude d'tre
veill. Plus il contemplait, plus absorbant devenait le charme,--plus
il lui paraissait impossible d'arracher son regard  la fascination de
cette tapisserie. Mais le tumulte du dehors devenant soudainement plus
violent, il fit enfin un effort, comme  regret, et tourna son attention
vers une explosion de lumire rouge, projete en plein des curies
enflammes sur les fentres de l'appartement.

L'action toutefois ne fut que momentane; son regard retourna
machinalement au mur.  son grand tonnement, la tte du gigantesque
coursier--chose horrible!--avait pendant ce temps chang de position. Le
cou de l'animal, d'abord inclin comme par la compassion vers le corps
terrass de son seigneur, tait maintenant tendu, roide et dans toute
sa longueur, dans la direction du baron. Les yeux, tout  l'heure
invisibles, contenaient maintenant une expression nergique et humaine,
et ils brillaient d'un rouge ardent et extraordinaire; et les lvres
distendues de ce cheval  la physionomie enrage laissaient pleinement
apercevoir ses dents spulcrales et dgotantes.

Stupfi par la terreur, le jeune seigneur gagna la porte en chancelant.
Comme il l'ouvrait, un clat de lumire rouge jaillit au loin dans la
salle, qui dessina nettement son reflet sur la tapisserie frissonnante;
et, comme le baron hsitait un instant sur le seuil, il tressaillit en
voyant que ce reflet prenait la position exacte et remplissait
prcisment le contour de l'implacable et triomphant meurtrier du
Berlifitzing sarrasin.

Pour allger ses esprits affaisss, le baron Frdrick chercha
prcipitamment le plein air.  la porte principale du palais, il
rencontra trois cuyers. Ceux-ci, avec beaucoup de difficult et au
pril de leur vie, comprimaient les bonds convulsifs d'un cheval
gigantesque couleur de feu.

-- qui est ce cheval? O l'avez-vous trouv? demanda le jeune homme
d'une voix querelleuse et rauque, reconnaissant immdiatement que le
mystrieux coursier de la tapisserie tait le parfait pendant du furieux
animal qu'il avait devant lui.

--C'est votre proprit, monseigneur, rpliqua l'un des cuyers, du
moins il n'est rclam par aucun autre propritaire. Nous l'avons pris
comme il s'chappait, tout fumant et cumant de rage, des curies
brlantes du chteau Berlifitzing. Supposant qu'il appartenait au haras
des chevaux trangers du vieux comte, nous l'avons ramen comme pave.
Mais les domestiques dsavouent tout droit sur la bte; ce qui est
trange, puisqu'il porte des traces videntes du feu, qui prouvent qu'il
l'a chapp belle.

--Les lettres W. V. B. sont galement marques au fer trs-distinctement
sur son front, interrompit un second cuyer; je supposais donc qu'elles
taient les initiales de Wilhelm von Berlifitzing, mais tout le monde au
chteau affirme positivement n'avoir aucune connaissance du cheval.

--Extrmement singulier! dit le jeune baron, avec un air rveur et comme
n'ayant aucune conscience du sens de ses paroles. C'est, comme vous
dites, un remarquable cheval,--un prodigieux cheval! bien qu'il soit,
comme vous le remarquez avec justesse, d'un caractre ombrageux et
intraitable; allons! qu'il soit  moi, je le veux bien, ajouta-t-il
aprs une pause; peut-tre un cavalier tel que Frdrick de
Metzengerstein pourra-t-il dompter le diable mme des curies de
Berlifitzing.

--Vous vous trompez, monseigneur; le cheval, comme nous vous l'avons
dit, je crois, n'appartient pas aux curies du comte. Si tel et t le
cas, nous connaissons trop bien notre devoir pour l'amener en prsence
d'une noble personne de votre famille.

--C'est vrai! observa le baron schement.

Et,  ce moment, un jeune valet de chambre arriva du palais, le teint
chauff et  pas prcipits. Il chuchota  l'oreille de son matre
l'histoire de la disparition soudaine d'un morceau de la tapisserie,
dans une chambre qu'il dsigna, entrant alors dans des dtails d'un
caractre minutieux et circonstanci; mais, comme tout cela fut
communiqu d'une voix trs-basse, pas un mot ne transpira qui pt
satisfaire la curiosit excite des cuyers.

Le jeune Frdrick, pendant l'entretien, semblait agit d'motions
varies. Nanmoins, il recouvra bientt son calme, et une expression de
mchancet dcide tait dj fixe sur sa physionomie, quand il donna
des ordres premptoires pour que l'appartement en question ft
immdiatement condamn et la clef remise entre ses mains propres.

--Avez-vous appris la mort dplorable de Berlifitzing, le vieux
chasseur? dit au baron un de ses vassaux, aprs le dpart du page,
pendant que l'norme coursier que le gentilhomme venait d'adopter comme
sien s'lanait et bondissait avec une furie redouble  travers la
longue avenue qui s'tendait du palais aux curies de Metzengerstein.

--Non, dit le baron se tournant brusquement vers celui qui parlait;
mort! dis-tu?

--C'est la pure vrit, monseigneur; et je prsume que, pour un seigneur
de votre nom, ce n'est pas un renseignement trop dsagrable.

Un rapide sourire jaillit sur la physionomie du baron.

--Comment est-il mort?

--Dans ses efforts imprudents pour sauver la partie prfre de son
haras de chasse, il a pri misrablement dans les flammes.

--En... v... ri... t...! exclama le baron, comme impressionn
lentement et graduellement par quelque vidence mystrieuse.

--En vrit, rpta le vassal.

--Horrible! dit le jeune homme avec beaucoup de calme.

Et il rentra tranquillement dans le palais.

 partir de cette poque, une altration marque eut lieu dans la
conduite extrieure du jeune dbauch, baron Frdrick von
Metzengerstein. Vritablement, sa conduite dsappointait toutes les
esprances et droutait les intrigues de plus d'une mre. Ses habitudes
et ses manires tranchrent de plus en plus et, moins que jamais,
n'offrirent d'analogie sympathique quelconque avec celle de
l'aristocratie du voisinage. On ne le voyait jamais au del des limites
de son propre domaine, et, dans le vaste monde social, il tait
absolument sans compagnon,  moins que ce grand cheval imptueux, hors
nature, couleur de feu, qu'il monta continuellement  partir de cette
poque, n'et en ralit quelque droit mystrieux au titre d'ami.

Nanmoins, de nombreuses invitations de la part du voisinage lui
arrivaient priodiquement.--Le baron honorera-t-il notre fte de sa
prsence?--Le baron se joindra-t-il  nous pour une chasse au
sanglier?--Metzengerstein ne chasse pas,--Metzengerstein n'ira
pas,--telles taient ses hautaines et laconiques rponses.

Ces insultes rptes ne pouvaient pas tre endures par une noblesse
imprieuse. De telles invitations devinrent moins cordiales,--moins
frquentes;--avec le temps elles cessrent tout  fait. On entendit la
veuve de l'infortun comte Berlifitzing exprimer le voeu que le baron
ft au logis quand il dsirerait n'y pas tre, puisqu'il ddaignait la
compagnie de ses gaux; et qu'il ft  cheval quand il voudrait n'y pas
tre, puisqu'il leur prfrait la socit d'un cheval. Ceci  coup sr
n'tait que l'explosion niaise d'une pique hrditaire et prouvait que
nos paroles deviennent singulirement absurdes quand nous voulons leur
donner une forme extraordinairement nergique.

Les gens charitables, nanmoins, attribuaient le changement de manires
du jeune gentilhomme au chagrin naturel d'un fils priv prmaturment de
ses parents,--oubliant toutefois son atroce et insouciante conduite
durant les jours qui suivirent immdiatement cette perte. Il y en eut
quelques-uns qui accusrent simplement en lui une ide exagre de son
importance et de sa dignit. D'autres,  leur tour (et parmi ceux-l
peut tre cit le mdecin de la famille), parlrent sans hsiter d'une
mlancolie morbide et d'un mal hrditaire; cependant, des insinuations
plus tnbreuses, d'une nature plus quivoque, couraient parmi la
multitude.

En ralit, l'attachement pervers du baron pour sa monture de rcente
acquisition,--attachement qui semblait prendre une nouvelle force dans
chaque nouvel exemple que l'animal donnait de ses froces et dmoniaques
inclinations,--devint  la longue, aux yeux de tous les gens
raisonnables, une tendresse horrible et contre nature. Dans
l'blouissement du midi,--aux heures profondes de la nuit,--malade ou
bien portant,--dans le calme ou dans la tempte,--le jeune
Metzengerstein semblait clou  la selle du cheval colossal dont les
intraitables audaces s'accordaient si bien avec son propre caractre.

Il y avait, de plus, des circonstances qui, rapproches des vnements
rcents, donnaient un caractre surnaturel et monstrueux  la manie du
cavalier et aux capacits de la bte. L'espace qu'elle franchissait d'un
seul saut avait t soigneusement mesur, et se trouva dpasser d'une
diffrence stupfiante les conjectures les plus larges et les plus
exagres. Le baron, en outre, ne se servait pour l'animal d'aucun nom
particulier, quoique tous les chevaux de son haras fussent distingus
par des appellations caractristiques. Ce cheval-ci avait son curie 
une certaine distance des autres; et, quant au pansement et  tout le
service ncessaire, nul, except le propritaire en personne, ne s'tait
risqu  remplir ces fonctions, ni mme  entrer dans l'enclos o
s'levait son curie particulire. On observa aussi que, quoique les
trois palefreniers qui s'taient empars du coursier, quand il fuyait
l'incendie de Berlifitzing, eussent russi  arrter sa course  l'aide
d'une chane  noeud coulant, cependant aucun des trois ne pouvait
affirmer avec certitude que, durant cette dangereuse lutte, ou  aucun
moment depuis lors, il et jamais pos la main sur le corps de la bte.
Des preuves d'intelligence particulire dans la conduite d'un noble
cheval plein d'ardeur ne suffiraient certainement pas  exciter une
attention draisonnable; mais il y avait ici certaines circonstances qui
eussent violent les esprits les plus sceptiques et les plus
flegmatiques; et l'on disait que parfois l'animal avait fait reculer
d'horreur la foule curieuse devant la profonde et frappante
signification de sa marque,--que parfois le jeune Metzengerstein tait
devenu ple et s'tait drob devant l'expression soudaine de son oeil
srieux et quasi humain.

Parmi toute la domesticit du baron, il ne se trouva nanmoins personne
pour douter de la ferveur extraordinaire d'affection qu'excitaient dans
le jeune gentilhomme les qualits brillantes de son cheval; personne,
except du moins un insignifiant petit page malvenu, dont on rencontrait
partout l'offusquante laideur, et dont les opinions avaient aussi peu
d'importance qu'il est possible. Il avait l'effronterie d'affirmer,--si
toutefois ses ides valent la peine d'tre mentionnes,--que son matre
ne s'tait jamais mis en selle sans un inexplicable et presque
imperceptible frisson, et qu'au retour de chacune de ses longues et
habituelles promenades, une expression de triomphante mchancet
faussait tous les muscles de sa face.

Pendant une nuit de tempte, Metzengerstein, sortant d'un lourd sommeil,
descendit comme un maniaque de sa chambre, et, montant  cheval en toute
hte, s'lana en bondissant  travers le labyrinthe de la fort.

Un vnement aussi commun ne pouvait pas attirer particulirement
l'attention; mais son retour fut attendu avec une intense anxit par
tous ses domestiques, quand, aprs quelques heures d'absence, les
prodigieux et magnifiques btiments du palais Metzengerstein se mirent 
craquer et  trembler jusque dans leurs fondements, sous l'action d'un
feu immense et immatrisable,--une masse paisse et livide.

Comme les flammes, quand on les aperut pour la premire fois, avaient
dj fait un si terrible progrs que tous les efforts pour sauver une
portion quelconque des btiments eussent t videmment inutiles, toute
la population du voisinage se tenait paresseusement  l'entour, dans une
stupfaction silencieuse, sinon apathique. Mais un objet terrible et
nouveau fixa bientt l'attention de la multitude, et dmontra combien
est plus intense l'intrt excit dans les sentiments d'une foule par la
contemplation d'une agonie humaine que celui qui est cr par les plus
effrayants spectacles de la matire inanime.

Sur la longue avenue de vieux chnes qui commenait  la fort et
aboutissait  l'entre principale du palais Metzengerstein, un coursier,
portant un cavalier dcoiff et en dsordre, se faisait voir bondissant
avec une imptuosit qui dfiait le dmon de la tempte lui-mme.

Le cavalier n'tait videmment pas le matre de cette course effrne.
L'angoisse de sa physionomie, les efforts convulsifs de tout son tre,
rendaient tmoignage d'une lutte surhumaine; mais aucun son, except un
cri unique, ne s'chappa de ses lvres lacres, qu'il mordait d'outre
en outre dans l'intensit de sa terreur. En un instant, le choc des
sabots retentit avec un bruit aigu et perant, plus haut que le
mugissement des flammes et le glapissement du vent un instant encore,
et, franchissant d'un seul bond la grande porte et le foss, le coursier
s'lana sur les escaliers branlants du palais et disparut avec son
cavalier dans le tourbillon de ce feu chaotique.

La furie de la tempte s'apaisa tout  coup et un calme absolu prit
solennellement sa place. Une flamme blanche enveloppait toujours le
btiment comme un suaire, et ruisselant au loin dans l'atmosphre
tranquille, dardait une lumire d'un clat surnaturel, pendant qu'un
nuage de fume s'abattait pesamment sur les btiments sous la forme
distincte d'un gigantesque _cheval_.




EDGAR ALLAN POE, SA VIE ET SES OUVRAGES[49]


I

Il existe des destines fatales; il existe dans la littrature de chaque
pays des hommes qui portent le mot _guignon_ crit en caractres
mystrieux dans les plis sinueux de leurs fronts. Il y a quelque temps,
on amenait devant les tribunaux un malheureux qui avait sur le front un
tatouage singulier: _pas de chance_. Il portait ainsi partout avec lui
l'tiquette de sa vie, comme un livre son titre, et l'interrogatoire
prouva que son existence s'tait conforme  cet criteau. Dans
l'histoire littraire, il y a des fortunes analogues. On dirait que
l'Ange aveugle de l'expiation s'est empar de certains hommes, et les
fouette  tour de bras pour l'dification des autres. Cependant, vous
parcourez attentivement leur vie, et vous leur trouvez des vertus, des
talents, de la grce. La socit les frappe d'un anathme spcial, et
argue contre eux des vices que sa perscution leur a donns. Que ne fit
pas Hoffmann pour dsarmer la destine? Que n'entreprit pas Balzac pour
conjurer la fortune? Hoffmann fut oblig de se faire brler l'pine
dorsale au moment tant dsir o il commenait  tre  l'abri du
besoin, o les libraires se disputaient ses contes, o il possdait
enfin cette chre bibliothque tant rve. Balzac avait trois rves: une
grande dition bien ordonne de ses oeuvres, l'acquittement de ses
dettes, et un mariage depuis longtemps choy et caress au fond de son
esprit; grce  des travaux dont la somme effraye l'imagination des plus
ambitieux et des plus laborieux, l'dition se fait, les dettes se
payent, le mariage s'accomplit. Balzac est heureux sans doute. Mais la
destine malicieuse, qui lui avait permis de mettre un pied dans sa
terre promise, l'en arracha violemment tout d'abord. Balzac eut une
agonie horrible et digne de ses forces.

Y a-t-il donc une Providence diabolique qui prpare le malheur ds le
berceau? Tel homme, dont le talent sombre et dsol nous fait peur, a
t jet avec _prmditation_ dans un milieu qui lui tait hostile. Une
me tendre et dlicate, un Vauvenargues, pousse lentement ses feuilles
maladives dans l'atmosphre grossire d'une garnison. Un esprit amoureux
d'air et pris de la libre nature se dbat longtemps derrire les parois
touffantes d'un sminaire. Ce talent bouffon, ironique et
ultra-grotesque, dont le rire ressemble quelquefois  un hoquet ou  un
sanglot, a t encag dans de vastes bureaux  cartons verts, avec des
hommes  lunettes d'or. Y a-t-il donc des mes voues  l'autel,
_sacres_ pour ainsi dire, et qui doivent marcher  la mort et  la
gloire  travers un sacrifice permanent d'elles-mmes? Le cauchemar des
_Tnbres_ enveloppera-t-il toujours ces mes d'lite? En vain elles se
dfendent, elles prennent toutes leurs prcautions, elles perfectionnent
la prudence. Bouchons toutes les issues, fermons la porte  double tour,
calfeutrons les fentres. Oh! nous avons oubli le trou de la serrure;
le Diable est dj entr.

    _Leur chien mme les mord et leur donne la rage._
    _Un ami jurera qu'ils ont trahi le roi._

Alfred de Vigny a crit un livre pour dmontrer que la place du pote
n'est ni dans une rpublique, ni dans une monarchie absolue, ni dans une
monarchie constitutionnelle; et personne ne lui a rpondu.

C'est une lamentable tragdie que la vie d'Edgar Poe, et qui eut un
dnoment dont l'horrible est augment par le trivial. Les divers
documents que je viens de lire ont cr en moi cette persuasion que les
tats-Unis furent pour Poe une vaste cage, un grand tablissement de
comptabilit, et qu'il fit toute sa vie de sinistres efforts pour
chapper  l'influence de cette atmosphre antipathique. Dans l'une de
ces biographies il est dit que, si M. Poe avait voulu rgulariser son
gnie et appliquer ses facults cratrices d'une manire plus approprie
au sol amricain, il aurait pu tre un auteur  argent, _a making-money
author;_ qu'aprs tout, les temps ne sont pas si durs pour l'homme de
talent, pourvu qu'il ait de l'ordre et de l'conomie, et qu'il use avec
modration des biens matriels. Ailleurs, un critique affirme sans
vergogne que, quelque beau que soit le gnie de M. Poe, il et mieux
valu pour lui n'avoir que du talent, parce que le talent s'escompte plus
facilement que le gnie. Dans une note que nous verrons tout  l'heure,
et qui fut crite par un de ses amis, il est avou qu'il tait difficile
d'employer M. Poe dans une revue, et qu'on tait oblig de le payer
moins que d'autres, parce qu'il crivait dans un style trop au-dessus du
vulgaire. Tout cela me rappelle l'odieux proverbe paternel: _make money,
my son_, _honestly, if you can_, BUT MAKE MONEY.--_Quelle odeur de
magasin!_ comme disait J. de Maistre,  propos de Locke.

Si vous causez avec un Amricain, et si vous lui parlez de M. Poe, il
vous avouera son gnie; volontiers mme, peut-tre en sera-t-il fier,
mais il finira par vous dire avec un ton suprieur: Mais moi, je suis
un homme positif; puis, avec un petit air sardonique, il vous parlera
de ces grands esprits qui ne savent rien conserver; il vous parlera de
la vie dbraille de M. Poe, de son haleine alcoolise, qui aurait pris
feu  la flamme d'une chandelle, de ses habitudes errantes; il vous dira
que c'tait un tre _erratique_, une plante _dsorbite_, qu'il roulait
sans cesse de New-York  Philadelphie, de Boston  Baltimore, de
Baltimore  Richmond. Et si, le coeur dj mu  cette annonce d'une
existence calamiteuse, vous lui faites observer que la dmocratie a bien
des inconvnients, que, malgr son masque bienveillant de libert, elle
ne permet peut-tre pas toujours l'expansion des individualits, qu'il
est souvent bien difficile de penser et d'crire dans un pays o il y a
vingt, trente millions de souverains, que d'ailleurs _vous avez entendu
dire_ qu'aux tats-Unis il existait une tyrannie bien plus cruelle et
plus inexorable que celle d'un monarque, celle de l'opinion,--alors, oh!
alors, vous verrez ses yeux s'carquiller et jeter des clairs, la bave
du patriotisme bless lui monter aux lvres, et l'Amrique, par sa
bouche, lancera des injures  la mtaphysique et  l'Europe, sa vieille
mre. L'Amricain est un tre positif, vain de sa force industrielle, et
un peu jaloux de l'ancien continent. Quant  avoir piti d'un pote que
la douleur et l'isolement pouvaient rendre fou, il n'en a pas le temps.
Il est si fier de sa jeune grandeur, il a une foi si nave dans la
toute-puissance de l'industrie, il est tellement convaincu qu'elle
finira par manger le Diable, qu'il a une certaine piti pour toutes ces
rvasseries. En avant, dit-il, en avant et ngligeons nos morts. Il
passerait volontiers sur les mes solitaires et libres, et les foulerait
aux pieds avec autant d'insouciance que ses immenses lignes de chemin de
fer les forts abattues, et ses bateaux-monstres les dbris d'un bateau
incendi la veille. Il est si press d'arriver. Le temps et l'argent,
tout est l.

Quelque temps avant que Balzac descendt dans le gouffre final en
poussant les nobles plaintes d'un hros qui a encore de grandes choses 
faire, Edgar Poe, qui a plus d'un rapport avec lui, tombait frapp d'une
mort affreuse. La France a perdu un de ses plus grands gnies, et
l'Amrique un romancier, un critique, un philosophe qui n'tait gure
fait pour elle. Beaucoup de personnes ignorent ici la mort d'Edgar Poe,
beaucoup d'autres ont cru que c'tait un jeune gentleman riche, crivant
peu, produisant ses bizarres et terribles crations dans les loisirs les
plus riants, et ne connaissant la vie littraire que par de rares et
clatants succs. La ralit fut le contraire.

La famille de M. Poe tait une des plus respectables de Baltimore. Son
grand-pre tait _quartermaster-general_[50] dans la rvolution, et
Lafayette l'avait en haute estime et amiti. La dernire fois qu'il vint
visiter ce pays, il pria sa veuve d'agrer les tmoignages de sa
reconnaissance pour les services que lui avait rendus son mari. Son
arrire-grand-pre avait pous une fille de l'amiral anglais Mac Bride,
et par lui la famille de Poe tait allie aux plus illustres maisons
d'Angleterre. Le pre d'Edgar reut une ducation honorable. S'tant
violemment pris d'une jeune et belle actrice, il s'enfuit avec elle et
l'pousa. Pour mler plus intimement sa destine  la sienne, il voulut
aussi monter sur le thtre. Mais ils n'avaient ni l'un ni l'autre le
gnie du mtier, et ils vivaient d'une manire fort triste et fort
prcaire. Encore la jeune dame s'en tirait par sa beaut, et le public
charm supportait son jeu mdiocre. Dans une de leurs tournes, ils
vinrent  Richmond, et c'est l que tous deux moururent,  quelques
semaines de distance l'un de l'autre, tous deux pour la mme cause: la
faim, le dnment, la misre.

Ils abandonnaient ainsi au hasard, sans pain, sans abri, sans ami, un
pauvre petit malheureux que, d'ailleurs, la nature avait dou d'une
manire charmante. Un riche ngociant de cette place, M. Allan, fut mu
de piti. Il s'enthousiasma de ce joli garon, et, comme il n'avait pas
d'enfants, il l'adopta. Edgar Poe fut ainsi lev dans une belle
aisance, et reut une ducation complte. En 1816 il accompagna ses
parents adoptifs dans un voyage qu'ils firent en Angleterre, en cosse
et en Irlande. Avant de retourner dans leur pays, ils le laissrent chez
le docteur Bransby, qui tenait une importante maison d'ducation 
Stoke-Newington, prs de Londres, o il passa cinq ans.

Tous ceux qui ont rflchi sur leur propre vie, qui ont souvent port
leurs regards en arrire pour comparer leur pass avec leur prsent,
tous ceux qui ont pris l'habitude de psychologiser facilement sur
eux-mmes, savent quelle part immense l'adolescence tient dans le gnie
dfinitif d'un homme. C'est alors que les objets enfoncent profondment
leurs empreintes dans l'esprit tendre et facile; c'est alors que les
couleurs sont voyantes, et que les sons parlent une langue mystrieuse.
Le caractre, le gnie, le style d'un homme est form par les
circonstances en apparence vulgaires de sa premire jeunesse. Si tous
les hommes qui ont occup la scne du monde avaient not leurs
impressions d'enfance, quel excellent dictionnaire psychologique nous
possderions! Les couleurs, la tournure d'esprit d'Edgar Poe tranchent
violemment sur le fond de la littrature amricaine. Ses compatriotes le
trouvent  peine Amricain, et cependant il n'est pas Anglais. C'est
donc une bonne fortune que de ramasser dans un de ses contes, un conte
peu connu, _William Wilson_, un singulier rcit de sa vie  cette cole
de Stoke-Newington. Tous les contes d'Edgar Poe sont pour ainsi dire
biographiques. On trouve l'homme dans l'oeuvre. Les personnages et les
incidents sont le cadre et la draperie de ses souvenirs.

_Mes plus matineuses impressions de la vie de collge sont lies  une
vaste et extravagante maison du style d'Elisabeth, dans un village
brumeux d'Angleterre, o tait un grand nombre d'arbres gigantesques et
noueux, et o toutes les maisons taient excessivement anciennes. En
vrit, cette vnrable vieille ville avait un aspect fantasmagorique
qui enveloppait et caressait l'crit comme un rve. En ce moment mme,
je sens en imagination le frisson rafrachissant de ses avenues
profondment ombres; je respire l'manation de ses mille taillis, et je
tressaille encore, avec une indfinissable volupt,  la note profonde
et sourde de la cloche, dchirant  chaque heure, de son rugissement
soudain et solennel, la quitude de l'atmosphre brunissante dans
laquelle s'allongeait le clocher gothique, enseveli et endormi._

_Je trouve peut-tre autant de plaisir qu'il m'est donn d'en prouver
maintenant  m'appesantir sur ces minutieux souvenirs de collge. Plong
dans la misre comme je le suis, misre, hlas! trop relle, on me
pardonnera de chercher un soulagement bien lger et bien court, dans ces
mimes et fugitifs dtails. D'ailleurs, quelque trivials et mesquins
qu'ils soient en eux-mmes, ils prennent, dans mon imagination, une
importance toute particulire,  cause de leur intime connexion avec les
lieux et l'poque o je retrouve maintenant les premiers avertissements
ambigus de la Destine, qui depuis lors m'a si profondment envelopp de
son ombre. Laissez-moi donc me souvenir._

_La maison, je l'ai dit, tait vieille et irrgulire. Les terrains
taient vastes, et un haut et solide mur de briques, revtu d'une couche
de mortier et de verre pil, en faisait le circuit. Ce rempart de prison
formait la limite de notre domaine. Nos regards ne pouvaient aller au
del que trois fois par semaine; une fois chaque samedi, dans
l'aprs-midi, quand, sous la conduite de deux surveillants, il nous
tait accord de faire de courtes promenades en commun  travers les
campagnes voisines; et deux fois le dimanche, quand, avec le crmonial
formel des troupes  la parade, nous allions assister aux offices du
soir et du matin  l'unique glise du village. Le principal de notre
cole tait pasteur de cette glise. Avec quel profond sentiment
d'admiration et de perplexit je le contemplais du banc o nous tions
assis, dans le fond de la nef, quand il montait en chaire d'un pas
solennel et lent! Ce personnage vnrable, avec sa contenance douce et
compose, avec sa robe si bien lustre et si clricalement ondoyante,
avec sa perruque si minutieusement poudre, si rigide et si vaste,
pouvait-il tre le mme homme qui, tout  l'heure, avec un visage aigre
et dans des vtements graisseux, excutait, frule en main, les lois
draconiennes de l'cole? O gigantesque paradoxe dont la monstruosit
exclut toute solution!_

_Dans un angle du mur massif rechignait une porte massive; elle tait
marquete de clous, garnie de verrous, et surmonte d'un buisson de
ferrailles. Quels sentiments profonds de crainte elle inspirait! Elle
n'tait jamais ouverte que pour les trois sorties et rentres
priodiques dj mentionnes; chaque craquement de ses gonds puissants
exhalait le mystre, et un monde de mditations solennelles et
mlancoliques._

_Le vaste enclos tait d'une forme irrgulire et divis en plusieurs
parties, dont trois ou quatre des plus larges constituaient le jardin de
rcration; il tait aplani et recouvert d'un cailloutis propre et dur.
Je me rappelle bien qu'il ne contenait ni arbres, ni bancs, ni quoi que
ce soit d'analogue; il tait situ derrire la maison. Devant la faade,
s'tendait un petit parterre sem de buis et d'autres arbustes; mais
nous ne traversions cette oasis sacre que dans de bien rares occasions,
telles que la premire arrive  l'cole ou le dpart dfinitif; ou
peut-tre quand un ami, un parent nous ayant fait appeler, nous prenions
joyeusement notre route vers le logis,  la Nol ou aux vacances de la
Saint-Jean._

_Mais la maison! quelle jolie vieille btisse cela faisait! Pour moi,
c'tait comme un vrai palais d'illusions. Il n'y avait rellement pas de
fin  ses dtours et  ses incomprhensibles subdivisions. Il tait
difficile,  un moment donn, de dire avec certitude lequel de ses deux
tages s'appuyait sur l'autre. D'une chambre  la chambre voisine, on
tait toujours sr de trouver trois ou quatre marches  monter ou 
descendre. Puis les corridors latraux taient innombrables,
inconcevables, tournaient et retournaient si souvent sur eux-mmes que
nos ides les plus exactes, relativement  l'ensemble du btiment,
n'taient pas trs-diffrentes de celles  l'aide desquelles nous
essayons d'oprer sur l'infini. Durant les cinq ans de ma rsidence, je
n'ai jamais t capable de dterminer avec prcision dans quelle
localit lointaine tait situ le petit dortoir qui m'tait assign en
commun avec dix-huit ou vingt autres coliers_[51].

_La salle d'tudes tait la plus vaste de toute la maison, et, je ne
pouvais m'empcher de le penser, du monde entier. Elle tait
trs-longue, trs-troite, et sinistrement basse, avec des fentres en
ogive et un plafond en chne. Dans son angle loign et inspirant la
terreur tait une cellule carre de huit ou dix pieds reprsentant le
sanctuaire o se tenait plusieurs heures durant notre principal, le
rvrend docteur Brandsby. C'tait une solide construction, avec une
porte massive que nous n'aurions jamais os ouvrir en l'absence du
matre; nous aurions tous prfr mourir de_ la peine forte et dure_. 
d'autres angles taient deux autres loges analogues, objets d'une
vnration beaucoup moins grande, il est vrai, mais toutefois d'une
frayeur assez considrable. L'une tait la chaire du matre des tudes
classiques; l'autre, du matre d'anglais et de mathmatiques. Rpandus 
travers la salle et se croisant dans une irrgularit sans fin, taient
d'innombrables bancs et des pupitres, noirs, anciens et uss par le
temps, dsesprment crass sous des livres, bien trills et si bien
agrments de lettres initiales, de noms entiers, de figures grotesques,
et d'autres chefs-d'oeuvre du couteau, qu'ils avaient entirement perdu
la forme qui constituait leur pauvre individualit dans les anciens
jours.  une extrmit de la salle, un norme baquet avec de l'eau, et,
 l'autre, une horloge d'une dimension stupfiante._

_Enferm dans les murs massifs de cette vnrable acadmie, je passai,
sans trop d'ennui et de dgot, les annes du troisime lustre de ma
vie. Le cerveau fcond de l'enfance n'exige pas d'incidents du monde
extrieur pour s'occuper ou s'amuser, et la monotonie sinistre en
apparence de l'cole tait remplie d'excitations plus intenses que ma
jeunesse htive n'en tira jamais de la luxure, ou que celles que ma
pleine maturit a demandes au crime. Encore faut-il croire que mon
premier dveloppement mental eut quelque chose de peu commun, et mme
quelque chose de tout  fait extra-commun. En gnral les vnements de
la premire existence laissent rarement sur l'humanit arrive  l'ge
mr une impression bien dfinie. Tout est ombre grise, tremblotant et
irrgulier souvenir, fouillis confus de plaisirs et de peines
fantasmagoriques. Chez moi, il n'en fut point ainsi. Il faut que j'aie
senti dans mon enfance avec l'nergie d'un homme ce que je trouve
maintenant estampill sur ma mmoire en lignes aussi vivantes, aussi
profondes et aussi durables que les exergues des mdailles
carthaginoises._

_Encore, comme faits (j'entends le mot faits dans le sens restreint des
gens du monde), quelle pauvre moisson pour le souvenir! Le rveil du
matin, le soir, l'ordre du coucher; les leons  apprendre, les
rcitations, les demi-congs priodiques et les promenades, la cour de
rcration avec ses querelles, ses passe-temps, ses intrigues, tout
cela, par une magie psychique depuis longtemps oublie, tait destin 
envelopper un dbordement de sensations, un monde riche d'incidents, un
univers d'motions varies et d'excitations les plus passionnes et les
plus fivreuses._ Oh! le beau temps que ce sicle de fer!

Que dites-vous de ce morceau? Le caractre de ce singulier homme ne se
rvle-t-il pas dj un peu? Pour moi, je sens s'exhaler de ce tableau
de collge comme un parfum noir. J'y sens circuler le frisson des
premires annes de la claustration. Les heures de cachot, le malaise de
l'enfance chtive et abandonne, la terreur du matre, notre ennemi, la
haine des camarades tyranniques, la solitude du coeur, toutes ces
tortures du jeune ge, Edgar Poe ne les a pas prouves. Tant de sujets
de mlancolie ne l'ont pas vaincu. Jeune, il aime la solitude, ou plutt
il ne se sent pas seul; il aime ses passions. _Le cerveau fcond de
l'enfance_ rend tout agrable, illumine tout. On voit dj que
l'exercice de la volont et l'orgueil solitaire joueront un grand rle
dans sa vie. Eh quoi! ne dirait-on pas qu'il aime un peu la douleur,
qu'il pressent la future compagne insparable de sa vie, et qu'il
l'appelle avec une pret lubrique, comme un jeune gladiateur? Le pauvre
enfant n'a ni pre ni mre, mais il est heureux: il se glorifie d'tre
marqu profondment _comme une mdaille carthaginoise_.

Edgar Poe revint de la maison du docteur Brandsby  Richmond en 1822, et
continua ses tudes sous la direction des meilleurs matres. Il tait
alors un jeune homme trs-remarquable par son agilit physique, ses
tours de souplesse, et aux sductions d'une beaut singulire il
joignait une puissance de mmoire potique merveilleuse avec la facult
prcoce d'improviser des contes. En 1825, il entra  l'universit de
Virginie, qui tait alors un des tablissements o rgnait la plus
grande dissipation. M. Edgar Poe se distingua parmi tous ses
condisciples par une ardeur encore plus vive pour le plaisir. Il tait
dj un lve trs-recommandable et faisait d'incroyables progrs dans
les mathmatiques; il avait une aptitude singulire pour la physique et
les sciences naturelles ce qui est bon  noter en passant, car, dans
plusieurs de ses ouvrages, on retrouve une grande proccupation
scientifique; mais en mme temps dj, il buvait, jouait et faisait tant
de fredaines que finalement, il fut expuls. Sur le refus de M. Allan de
payer quelques dettes de jeu, il fit un coup de tte, rompit avec lui et
reprit son vol vers la Grce. C'tait le temps de Botzaris et de la
rvolution des Hellnes. Arriv  Saint-Ptersbourg, sa bourse et son
enthousiasme taient un peu puiss; il se fit une mchante querelle
avec les autorits russes, dont on ignore le motif. La chose alla si
loin, qu'on affirme qu'Edgar Poe fut au moment d'ajouter l'exprience
des brutalits sibriennes  la connaissance prcoce qu'il avait des
hommes et des choses[52]. Enfin, il se trouva fort heureux d'accepter
l'intervention et le secours du consul amricain Henry Middleton, pour
retourner chez lui. En 1829, il entra  l'cole militaire de West-Point.
Dans l'intervalle, M. Allan, dont la premire femme tait morte, avait
pous une dame plus jeune que lui d'un grand nombre d'annes. Il avait
alors soixante-cinq ans. On dit que M. Poe se conduisit malhonntement
avec la dame et qu'il ridiculisa le mariage. Le vieux gentleman lui
crivit une lettre fort dure,  laquelle celui-ci rpondit par une
lettre encore plus amre. La blessure tait ingurissable et peu de
temps aprs, M. Allan mourait sans laisser un sou  son fils adoptif.

Ici je trouve, dans des notes biographiques, des paroles
trs-mystrieuses, des allusions trs-obscures et trs-bizarres sur la
conduite de notre futur crivain. Trs-hypocritement et tout en jurant
qu'il ne veut absolument rien dire, qu'il y a des choses qu'il faut
toujours cacher (pourquoi?), que dans de certains cas normes le silence
doit primer l'histoire, le biographe jette sur M. Poe une dfaveur
trs-grave. Le coup est d'autant plus dangereux qu'il reste suspendu
dans les tnbres. Que diable veut-il dire? Veut-il insinuer que Poe
chercha  sduire la femme de son pre adoptif? Il est rellement
impossible de le deviner. Mais je crois avoir dj suffisamment mis le
lecteur en dfiance contre les biographes amricains. Il sont trop bons
dmocrates pour ne pas har leurs grands hommes, et la malveillance qui
poursuit Poe aprs la conclusion lamentable de sa triste existence,
rappelle la haine britannique qui perscuta Byron.

M. Poe quitta West-Point sans prendre ses grades, et commena sa
dsastreuse bataille de la vie. En 1831, il publia un petit volume de
posies qui fut favorablement accueilli par les revues, mais qu'on
n'acheta pas. C'est l'ternelle histoire du premier livre. M. Lowell, un
critique amricain, dit qu'il y a dans une de ces pices, adresses _
Hlne,_ un parfum d'ambroisie, et qu'elle ne dparerait pas
l'Anthologie grecque. Il est question dans cette pice des barques de
Nice, de naades, de la gloire et de la beaut grecques, et de la lampe
de Psych. Remarquons en passant le faible amricain, littrature trop
jeune, pour le pastiche. Il est vrai que, par son rhythme harmonieux, et
ses rimes sonores, cinq vers, deux masculines et trois fminines, elle
rappelle les heureuses tentatives du romantisme franais. Mais on voit
qu'Edgar Poe tait encore bien loin de son excentrique et fulgurante
destine littraire.

Cependant le malheureux crivait pour les journaux, compilait et
traduisait pour les libraires, faisait de brillants articles et des
contes pour les revues. Les diteurs les insraient volontiers, mais ils
payaient si mal le pauvre jeune homme qu'il tomba dans une misre
affreuse. Il descendit mme si bas, qu'il put entendre _crier les gonds
des portes de la mort._ Un jour, un journal de Baltimore proposa deux
prix pour le meilleur pome et le meilleur conte en prose. Un comit de
littrateurs, dont faisait partie M. John Kennedy, fut charg de juger
les productions. Toutefois, ils ne s'occupaient gure de les lire; la
sanction de leurs noms tait tout ce que leur demandait l'diteur. Tout
en causant de choses et d'autres, l'un d'eux fut attir par un manuscrit
qui se distinguait par la beaut, la propret et la nettet de ses
caractres.  la fin de sa vie, Edgar Poe possdait encore une criture
incomparablement belle. (Je trouve cette remarque bien amricaine.) M.
Kennedy lut une page seul, et ayant t frapp par le style, il lut la
composition  haute voix. Le comit vota le prix par acclamation au
premier des gnies qui st crire lisiblement. L'enveloppe secrte fut
brise, et livra le nom alors inconnu de Poe.

L'diteur parla du jeune auteur  M. Kennedy dans des termes qui lui
donnrent l'envie de le connatre. La fortune cruelle avait donn  M.
Poe la physionomie classique du pote  jeun. Elle l'avait aussi bien
grim que possible pour l'emploi. M. Kennedy raconta qu'il trouva un
jeune homme que les privations avaient aminci comme un squelette, vtu
d'une redingote dont on voyait la grosse trame, et qui tait, suivant
une tactique bien connue, boutonne jusqu'au menton, de culottes en
guenilles, de bottes dchires sous lesquelles il n'y avait videmment
pas de bas, et avec tout cela un air fier, de grandes manires, et des
yeux clatants d'intelligence. Kennedy lui parla comme un ami, et le mit
 son aise. Poe lui ouvrit son coeur, lui raconta toute son histoire,
son ambition et ses grands projets. Kennedy alla au plus press, le
conduisit dans un magasin d'habits, chez un fripier, aurait dit Lesage,
et lui donna des vtements convenables; puis il lui fit faire des
connaissances.

C'est  cette poque qu'un M. Thomas White, qui achetait la proprit du
_Messager littraire du Sud_, choisit M. Poe pour le diriger et lui
donna 2 500 francs par an. Immdiatement celui-ci pousa une jeune fille
qui n'avait pas un sol. (Cette phrase n'est pas de moi; je prie le
lecteur de remarquer le petit ton de ddain qu'il y a dans cet
_immdiatement_, le malheureux se croyait donc riche, et, dans ce
laconisme, cette scheresse avec laquelle est annonc un vnement
important; mais aussi, une jeune fille sans le sol! _a girl without a
cent!_). On dit qu'alors l'intemprance prenait dj une certaine part
dans sa vie, mais le fait est qu'il trouva le temps d'crire un
trs-grand nombre d'articles et de beaux morceaux de critique pour _le
Messager._ Aprs l'avoir dirig un an et demi, il se retira 
Philadelphie, et dirigea le _Gentleman's Magazine_. Ce recueil
priodique se fondit un jour dans le _Graham's Magazine_, et Poe
continua  crire pour celui-ci. En 1840, il publia _The Tales of the
grotesque and arabesque_. En 1844, nous le trouvons  New-York dirigeant
le _Broadway-journal_. En 1845, parut la petite dition, bien connue, de
Wiley et Putnam, qui renferme une partie potique et une srie de
contes. C'est de cette dition que les traducteurs franais ont tir
presque tous les chantillons du talent d'Edgar Poe qui ont paru dans
les journaux de Paris. Jusqu'en 1847, il publia successivement
diffrents ouvrages dont nous parlerons tout  l'heure. Ici nous
apprenons que sa femme meurt dans un tat de dnment profond dans une
ville appele Fordham, prs New-York. Il se fait une souscription parmi
les littrateurs de New-York, pour soulager Edgar Poe. Peu de temps
aprs, les journaux parlent de nouveau de lui comme un homme aux portes
de la mort. Mais cette fois, c'est chose plus grave, il a le _delirium
tremens._ Une note cruelle, insre dans un journal de cette poque,
accuse son mpris envers tous ceux qui se disaient ses amis, et son
dgot gnral du monde. Cependant il gagnait de l'argent, et ses
travaux littraires pouvaient  peu prs sustenter sa vie; mais j'ai
trouv, dans quelques aveux des biographes, la preuve qu'il eut de
dgotantes difficults  surmonter. Il parat que durant les deux
dernires annes o on le vit de temps  autre  Richmond, il scandalisa
fort les gens par ses habitudes d'ivrognerie.  entendre les
rcriminations sempiternelles  ce sujet, on dirait que tous les
crivains des tats-Unis sont des modles de sobrit. Mais,  sa
dernire visite, qui dura prs de deux mois, on le vit tout d'un coup
propre, lgant, correct, avec des manires charmantes, et beau comme le
gnie. Il est vident que je manque de renseignements, et que les notes
que j'ai sous les yeux ne sont pas suffisamment intelligentes pour
rendre compte de ces singulires transformations. Peut-tre en
trouverons-nous l'explication dans une admirable protection maternelle
qui enveloppait le sombre crivain, et combattait avec des armes
angliques le mauvais dmon n de son sang et de ses douleurs
antcdentes.

 cette dernire visite  Richmond, il fit _deux lectures publiques_. Il
faut dire un mot de ces lectures qui jouent un grand rle dans la vie
littraire aux tats-Unis. Aucune loi ne s'oppose  ce qu'un crivain,
un philosophe, un pote, quiconque sait parler, annonce une lecture, une
dissertation publique sur un objet littraire ou philosophique. Il faut
la location d'une salle. Chacun paye une rtribution pour le plaisir
d'entendre mettre des ides et phraser des phrases telles quelles. Le
public vient ou ne vient pas. Dans ce dernier cas, c'est une spculation
manque comme toute autre spculation commerciale aventureuse.
Seulement, quand la _lecture_ doit tre faite par un crivain clbre,
il y a affluence, et c'est une espce de solennit littraire. On voit
que ce sont les chaires du Collge de France mises  la disposition de
tout le monde. Cela fait penser  Andrieux,  La Harpe,  Baour-Lormian,
et rappelle cette espce de restauration littraire qui se fit aprs
l'apaisement de la Rvolution franaise dans les lyces, les athnes et
les casinos.

Edgar Poe choisit pour sujet de son discours un thme qui est toujours
intressant, et qui a t fort dbattu chez nous. Il annona qu'il
parlerait _du principe de la posie_. Il y a, depuis longtemps dj aux
tats-Unis, un mouvement utilitaire qui veut entraner la posie comme
le reste. Il y a l des potes humanitaires, des potes du suffrage
universel, des potes abolitionnistes des lois sur les crales, et des
potes qui veulent faire btir des _work-houses_. Je jure que je ne fais
aucune allusion  des gens de ce pays-ci. Ce n'est pas ma faute si les
mmes disputes et les mmes thories agitent diffrentes nations. Dans
ses lectures, Poe leur dclara la guerre. Il ne soutenait pas, comme
certains sectaires fanatiques insenss de Goethe et autres potes
marmorens et anti-humains, que toute chose belle est essentiellement
inutile; mais il se proposait surtout pour objet la rfutation de ce
qu'il appelait spirituellement _la grande hrsie potique des temps
modernes._ Cette hrsie, c'est l'ide d'utilit directe. On voit qu'
un certain point de vue, Edgar Poe donnait raison au mouvement
romantique franais. Il disait: notre esprit possde des facults
lmentaires dont le but est diffrent. Les unes s'appliquent 
satisfaire la rationalit, les autres peroivent les couleurs et les
formes, les autres remplissent un but de construction. La logique, la
peinture, la mcanique sont les produits de ces facults. Et comme nous
avons des nerfs pour aspirer les bonnes odeurs, des nerfs pour sentir
les belles couleurs, et pour nous dlecter au contact des corps polis,
nous avons une facult lmentaire pour percevoir le beau; elle a son
but  elle et ses moyens  elle. La posie est le produit de cette
facult; elle s'adresse au sens du beau et non  un autre. _C'est lui
faire injure que de la soumettre au critrium des autres facults_, et
elle ne s'applique jamais  d'autres matires qu' celles qui sont
ncessairement la pture de l'organe intellectuel auquel elle doit sa
naissance. Que la posie soit subsquemment et consquemment utile, cela
est hors de doute, mais ce n'est pas son but; cela vient _par-dessus le
march!_ Personne ne s'tonne qu'une halle, un embarcadre ou toute
autre construction industrielle, satisfasse aux conditions du beau, bien
que ce ne ft pas l le but principal et l'ambition premire de
l'ingnieur ou de l'architecte. Poe _illustra_ sa thse par diffrents
morceaux de critique appliqus aux potes, ses compatriotes, et par des
rcitations de potes anglais. On lui demanda la lecture de son
_Corbeau_. C'est un pome dont les critiques amricains font grand cas.
Ils en parlent comme d'une trs-remarquable pice de versification, au
rhythme vaste et compliqu, un savant entrelacement de rimes
chatouillant leur orgueil national un peu jaloux des tours de force
europens. Mais il parat que l'auditoire fut dsappoint par la
dclamation de son auteur, qui ne savait pas faire briller son oeuvre.
Une diction pure, mais une voix sourde, une mlope monotone, une assez
grande insouciance des effets musicaux que sa plume savante avait pour
ainsi dire indiqus, satisfirent mdiocrement ceux qui s'taient promis
comme une fte de comparer le lecteur avec l'auteur. Je ne m'en tonne
pas du tout. J'ai remarqu souvent que des potes admirables taient
d'excrables comdiens. Cela arrive souvent aux esprits srieux et
concentrs. Les crivains profonds ne sont pas orateurs, et c'est bien
heureux.

Un trs vaste auditoire encombrait la salle. Tous ceux qui n'avaient pas
vu Edgar Poe depuis les jours de son obscurit accouraient en foule pour
contempler leur compatriote devenu illustre. Cette belle rception
inonda son pauvre coeur de joie. Il s'enfla d'un orgueil bien lgitime
et bien excusable. Il se montrait tellement enchant qu'il parlait de
s'tablir dfinitivement  Richmond. Le bruit courait qu'il allait se
remarier. Tous les yeux se tournaient vers une dame veuve, aussi riche
que belle, qui tait une ancienne passion de Poe et que l'on souponne
d'tre le modle original de sa _Lnore_. Cependant il fallait qu'il
allt quelque temps  New-York pour publier une nouvelle dition de ses
_Contes_. De plus, le mari d'une dame fort riche de cette ville
l'appelait pour mettre en ordre les posies de sa femme, crire des
notes, une prface, etc.

Poe quitta donc Richmond, mais lorsqu'il se mit en route, il se plaignit
de frissons et de faiblesses. Se sentant toujours assez mal en arrivant
 Baltimore, il prit une petite quantit d'alcool pour se remonter.
C'tait la premire fois que cet alcool maudit effleurait ses lvres
depuis plusieurs mois; mais cela suffit pour rveiller le Diable qui
dormait en lui. Une journe de dbauche amena une nouvelle attaque de
_delirium tremens_, sa vieille connaissance. Le matin, des hommes de
police le ramassrent par terre, dans un tat de stupeur. Comme il tait
sans argent, sans amis et sans domicile, ils le portrent  l'hpital,
et c'est dans un de ces lits que mourut l'auteur du _Chat noir_ et
d'_Eureka_, le 7 octobre 1849,  l'ge de 37 ans.

Edgar Poe ne laissait aucun parent, except une soeur qui demeure 
Richmond. Sa femme tait morte quelque temps avant lui, et ils n'avaient
pas d'enfants. C'tait une demoiselle Clemm, et elle tait un peu
cousine de son mari. Sa mre tait profondment attache  Poe. Elle
l'accompagna  travers toutes ses misres, et elle fut effroyablement
frappe par sa fin prmature. Le lien qui unissait leurs mes ne fut
point relch par la mort de sa fille. Un si grand dvouement, une
affection si noble, si inbranlable, fait le plus grand honneur  Edgar
Poe. Certes, celui qui a pu inspirer une si immense amiti avait des
vertus, et sa personne spirituelle devait tre bien sduisante.

M. Willis a publi une petite notice sur Poe; j'en tire le morceau
suivant:

La premire connaissance que nous emes de la retraite de M. Poe dans
cette ville nous vint d'un appel qui nous fut fait par une dame qui se
prsenta  nous comme la mre de sa femme. Elle tait  la recherche
d'un emploi pour lui. Elle motiva sa conduite en nous expliquant qu'il
tait malade, que sa fille tait tout  fait infirme, et que leur
situation tait telle, qu'elle avait cru devoir prendre sur elle-mme de
faire cette dmarche. La contenance de cette dame, que son dvouement,
que le complet abandon de sa vie chtive  une tendresse pleine de
chagrins rendait belle et sainte, la voix douce et triste avec laquelle
elle pressait son plaidoyer, ses manires d'un autre ge, mais
habituellement et involontairement grandes et distingues, l'loge et
l'apprciation qu'elle faisait des droits et des talents de son fils,
tout nous rvla la prsence d'un de ces Anges qui se font femmes dans
les adversits humaines. C'tait une rude destine que celle qu'elle
surveillait et protgeait. M. Poe crivait avec une fastidieuse
difficult et _dans un style trop au-dessus du niveau intellectuel
commun pour qu'on pt le payer cher_. Il tait toujours plong dans des
embarras d'argent, et souvent, avec sa femme malade, manquant des
premires ncessits de la vie. Chaque hiver, pendant des annes, le
spectacle le plus touchant que nous ayons vu dans cette ville a t cet
infatigable serviteur du gnie, pauvrement et insuffisamment vtu, et
allant de journal en journal avec un pome  vendre ou un article sur un
sujet littraire; quelquefois expliquant souvent d'une voix entrecoupe
qu'il tait malade, et demandant pour lui, ne disant pas autre chose que
cela: _il est malade_, quelles que fussent les raisons qu'il avait de ne
rien crire, et jamais,  travers ses larmes et ses rcits de dtresse,
ne permettant  ses lvres de lcher une syllabe qui pt tre
interprte comme un doute, une accusation, ou un amoindrissement de
confiance dans le gnie et les bonnes intentions de son fils. Elle ne
l'abandonna pas aprs la mort de sa fille. Elle continua son ministre
d'Ange, vivant avec lui, prenant soin de lui, le surveillant, le
protgeant, et quand il tait emport au-dehors par les tentations, 
travers son chagrin et la solitude de ses sentiments refouls, et son
abngation se rveillant dans l'abandon, les privations et les
souffrances, elle _demandait_ encore pour lui. Si le dvouement de la
femme n avec un premier amour, et entretenu par la pense humaine,
glorifie et consacre son objet, comme cela est gnralement reconnu et
avou, que ne dit pas en faveur de celui qui l'inspira un dvouement
comme celui-ci; pur, dsintress et sain comme la garde d'un esprit.

Nous avons sous les yeux une lettre, crite par cette dame, Mistress
Clemm, le matin o elle apprit la mort de l'objet de cet amour
infatigable. Ce serait la meilleure requte que nous pourrions faire
pour elle, mais nous n'en copierons que quelques mots,--cette lettre est
sacre comme la solitude--pour garantir l'exactitude du tableau que nous
venons de tracer, et pour ajouter de la force  l'appel que nous
dsirons faire en sa faveur:

J'ai appris ce matin la mort de mon bien-aim Eddie[53]...Pouvez-vous
me transmettre quelques dtails, quelques circonstances?... Oh!
n'abandonnez pas votre pauvre amie dans cette amre affliction... Dites
 M*** de venir; j'ai  m'acquitter d'une commission envers lui de la
part de mon pauvre Eddie... Je n'ai pas besoin de vous prier d'annoncer
sa mort et _de bien parler de lui_. Je sais que vous le ferez. _Mais
dites bien quel affectueux fils il tait pour moi_, sa pauvre mre
dsole!...

Comme cette pauvre femme se proccupe de la rputation de son fils! Que
c'est beau! que c'est grand! Admirable crature, autant ce qui est libre
domine ce qui est fatal, autant l'esprit est au-dessus de la chair,
autant son affection plane sur toute les affections humaines! Puissent
nos larmes traverser l'Ocan, les larmes de tous ceux qui, comme ton
pauvre Eddie, sont malheureux, inquiets, et que la misre et la douleur
ont souvent trans  la dbauche, puissent-elles aller rejoindre ton
coeur! Puissent ces lignes, empreintes de la plus sincre et de la plus
respectueuse admiration, plaire  tes yeux maternels! Ton image quasi
divine voltigera incessamment au-dessus du martyrologe de la
littrature!

La mort de M. Poe causa en Amrique une relle motion De diffrentes
parties de l'Union s'levrent de vritables tmoignages de douleur. La
mort fait quelquefois pardonner bien des choses. Nous sommes heureux de
mentionner une lettre de M Longfellow qui lui fait d'autant plus
d'honneur qu'Edgar Poe l'avait fort maltrait. Quelle mlancolique fin,
que celle de M. Poe, un homme si richement dou de gnie! Je ne l'ai
jamais connu personnellement, mais j'ai toujours eu une haute estime
pour sa puissance de prosateur et de pote. Sa prose est remarquablement
vigoureuse, directe, _et nanmoins abondante_, et son vers exhale un
charme particulier de mlodie, une atmosphre de vraie posie qui est
tout  fait envahissante. L'pret de sa critique, je ne l'ai jamais
attribue qu' l'irritabilit d'une nature ultra-sensible, exaspre par
toute manifestation du faux.

Il est plaisant, avec son _abondance_, le prolixe auteur d'_vangline_.
Prend-il donc Edgar Poe pour un miroir?


II

C'est un plaisir trs-grand et trs-utile que de comparer les traits
d'un grand homme avec ses oeuvres. Les biographies, les notes sur les
moeurs, les habitudes, le physique des artistes et des crivains ont
toujours excit une curiosit bien lgitime. Qui n'a cherch quelquefois
l'acuit du style et la nettet des ides d'rasme dans le coupant de
son profil, la chaleur et le tapage de leurs oeuvres dans la tte de
Diderot et dans celle de Mercier, o un peu de fanfaronnade se mle  la
bonhomie, l'ironie opinitre dans le sourire persistant de Voltaire, sa
grimace de combat, la puissance de commandement et de prophtie dans
l'oeil jet  l'horizon, et la solide figure de Joseph de Maistre, aigle
et boeuf tout  la fois? Qui ne s'est ingni  dchiffrer _la Comdie
humaine_ dans le front et le visage puissants et compliqus de Balzac?

M. Edgar Poe tait d'une taille un peu au-dessous de la moyenne, mais
toute sa personne solidement btie; ses pieds et ses mains petits. Avant
que sa constitution ft attaque, il tait capable de merveilleux traits
de force. On dirait que la Nature, et je crois qu'on l'a souvent
remarqu, fait  ceux dont elle veut tirer de grandes choses la vie
trs-dure. Avec des apparences quelquefois chtives, ils sont taills en
athltes, ils sont bons pour le plaisir comme pour la souffrance.
Balzac, en assistant aux rptitions des _Ressources de Quinola_, les
dirigeant et jouant lui-mme tous les rles, corrigeait des preuves de
ses livres; il soupait avec les acteurs, et quand tout le monde fatigu
allait au sommeil, il retournait lgrement au travail. Chacun sait
qu'il a fait de grands excs d'insomnie et de sobrit. Edgar Poe, dans
sa jeunesse, s'tait fort distingu  tous les exercices d'adresse et de
force; cela rentrait un peu dans son talent: calculs et problmes. Un
jour il paria qu'il partirait d'un des quais de Richmond, qu'il
remonterait  la nage jusqu' sept milles dans la rivire James, et
qu'il reviendrait  pied dans le mme jour. Et il le fit. C'tait une
journe brlante d't, et il ne s'en porta pas plus mal. Contenance,
gestes, dmarche, airs de tte, tout le dsignait, quand il tait dans
ses bons jours, comme un homme de haute distinction. Il tait _marqu_
par la Nature, comme ces gens qui, dans un cercle, au caf, dans la
rue, _tirent_ l'oeil de l'observateur et le proccupent. Si jamais le
mot: trange, dont on a tant abus dans les descriptions modernes, s'est
bien appliqu  quelque chose, c'est certainement au genre de beaut de
M. Poe. Ses traits n'taient pas grands, mais assez rguliers, le teint
brun clair, la physionomie triste et distraite, et quoiqu'elle ne portt
ni le caractre de la colre, ni de l'insolence, elle avait quelque
chose de pnible. Ses yeux, singulirement beaux, semblaient tre au
premier aspect d'un gris sombre, mais  un meilleur examen ils
apparaissaient glacs d'une lgre teinte violette indfinissable. Quant
au front, il tait superbe, non qu'il rappelt les proportions ridicules
qu'inventent les mauvais artistes, quand, pour flatter le gnie, ils le
transforment en hydrocphale, mais on et dit qu'une force intrieure
dbordante poussait en avant les organes de la perfection et de la
construction. Les parties auxquelles les craniologistes attribuent le
sens du pittoresque n'taient cependant pas absentes, mais elles
semblaient dranges, opprimes, coudoyes par la tyrannie hautaine et
usurpatrice de la comparaison, de la construction et de la causalit.
Sur ce front trnait aussi, dans un orgueil calme, le sens de l'idalit
et du beau absolu, le sens esthtique par excellence. Malgr toutes ces
qualits, cette tte n'offrait pas un ensemble agrable et harmonieux.
Vue de face, elle frappait et commandait l'attention par l'expression
dominatrice et inquisitoriale du front, mais le profil dvoilait
certaines absences; il y avait une immense masse de cervelle devant et
derrire, et une quantit mdiocre au milieu; enfin une norme puissance
animale et intellectuelle, et un manque  l'endroit de la vnrabilit
et des qualits affectives. Les chos dsesprs de la mlancolie qui
traversent les ouvrages de Poe ont un accent pntrant, il est vrai,
mais il faut dire aussi que c'est une mlancolie bien solitaire et peu
sympathique au commun des hommes. Je ne puis m'empcher de rire en
pensant aux quelques lignes qu'un crivain fort estim aux tats-Unis,
et dont j'ai oubli le nom, a crites sur Poe, quelque temps aprs sa
mort. Je cite de mmoire, mais je rponds du sens: Je viens de relire
les ouvrages du regrettable Poe. Quel pote admirable! Quel conteur
surprenant! Quel esprit prodigieux et surnaturel! C'est bien la tte
forte de notre pays! Eh bien! je donnerais ses soixante-dix contes
mystiques, analytiques et grotesques, tous si brillants et pleins
d'ides, pour un bon petit livre du foyer, un livre de famille, qu'il
aurait pu crire avec ce style merveilleusement pur qui lui donnait une
si grande supriorit sur nous. Combien M. Poe serait plus grand!
Demander un livre de famille  Edgar Poe! Il est donc vrai que la
sottise humaine sera la mme sous tous les climats, et que le critique
voudra toujours arracher de lourds lgumes  des arbustes de
dlectation.

Poe avait des cheveux noirs, traverss de quelques fils blancs, une
grosse moustache hrisse, et qu'il oubliait de mettre en ordre et de
lisser proprement. Il s'habillait avec bon got mais ngligemment, comme
un gentleman qui a bien autre chose  faire. Ses manires taient
excellentes, trs-polies et pleines de certitude. Mais sa conversation
mrite une mention particulire. La premire fois que je questionnai un
Amricain l-dessus, il me rpondit en riant beaucoup: Oh! oh! il avait
une conversation _qui n'tait pas du tout conscutive_!. Aprs quelques
explications, je compris que M. Poe faisait de vastes enjambes dans le
monde des ides, comme un mathmaticien qui dmontrerait devant des
lves dj trs-forts, et qu'il monologuait beaucoup. De fait, c'tait
une conversation essentiellement nourrissante. Il n'tait pas _beau
parleur,_ et d'ailleurs saparole, comme ses crits, avait horreur de la
convention; mais un vaste savoir, la connaissance de plusieurs langues,
de fortes tudes, des ides ramasses dans plusieurs pays faisaient de
cette parole un excellent enseignement. Enfin, c'tait un homme 
frquenter pour les gens qui mesurent leur amiti d'aprs le gain
spirituel qu'ils peuvent retirer d'une frquentation. Mais il parat que
Poe tait fort peu difficile sur le choix de son auditoire. Que ses
auditeurs fussent capables de comprendre ses abstractions tnues, ou
d'admirer les glorieuses conceptions qui coupaient incessamment de leurs
lueurs le ciel sombre de son cerveau, il ne s'en inquitait gure. Il
s'asseyait dans une taverne,  ct d'un sordide polisson, et lui
dveloppait gravement les grandes lignes de son terrible livre, _Eureka_,
avec un sang-froid implacable, comme s'il et dict  un secrtaire, ou
disput avec Kepler, Bacon ou Swedenborg. C'est l un trait particulier
de son caractre. Jamais homme ne s'affranchit plus compltement des
rgles de la socit, s'inquita moins des passants, et pourquoi,
certains jours, on le recevait dans les cafs de bas-tage, et pourquoi
on lui refusait l'entre des endroits o boivent les _honntes gens_.
Jamais aucune socit n'a absous ces choses-l, encore moins une
socit anglaise ou amricaine. Poe avait dj son gnie  se faire
pardonner; il avait fait dans _le Messager_ une chasse terrible  la
mdiocrit; sa critique avait t disciplinaire et dure, comme celle
d'un homme suprieur et solitaire qui ne s'intresse qu'aux ides. Il
vint un moment o il prit toutes les choses humaines en dgot, et o la
mtaphysique seule lui tait de quelque chose. Poe, blouissant par son
esprit son pays jeune et informe, choquant par ses moeurs des hommes qui
se croyaient ses gaux, devenait fatalement l'un des plus malheureux
crivains. Les rancunes s'ameutrent, la solitude se fit autour de lui.
 Paris, en Allemagne, il et trouv facilement des amis qui l'auraient
compris et soulag; en Amrique, il fallait qu'il arracht son pain.
Ainsi s'expliquent parfaitement l'ivrognerie et le changement perptuel
de rsidence. Il traversait la vie comme un Saharah, et changeait de
place comme un Arabe.

Mais il y a encore d'autres raisons: les douleurs profondes du mnage,
par exemple. Nous avons vu que sa jeunesse prcoce avait t tout d'un
coup jete dans les hasards de la vie. Poe fut presque toujours seul; de
plus, l'effroyable contention de son cerveau et l'pret de son travail
devaient lui faire trouver une volupt d'oubli dans le vin et les
liqueurs. Il tirait un soulagement de ce qui fait une fatigue pour les
autres. Enfin, rancunes littraires, vertiges de l'infini, douleurs de
mnage, insultes de la misre, Poe fuyait tout dans le noir de
l'ivresse, comme dans le noir de la tombe; car il ne buvait pas en
gourmand, mais en barbare;  peine l'alcool avait-il touch ses lvres,
qu'il allait se planter au comptoir, et il buvait coup sur coup, jusqu'
ce que son bon Ange ft noy, et ses facults ananties. Il est un fait
prodigieux, mais qui est attest par toutes les personnes qui l'ont
connu, c'est que ni la puret, ni le fini de son style ni la nettet de
sa pense, ni son ardeur au travail et  des recherches difficiles ne
furent altrs par sa terrible habitude. La confection de la plupart de
ses bons morceaux a prcd ou suivi une de ses crises. Aprs
l'apparition d'_Eureka_, il s'adonna  la boisson avec fureur.  New
York, le matin mme o la Revue Whig publiait _le Corbeau_, pendant que
le nom de Poe tait dans toutes les bouches et que tout le monde se
disputait son pome, il traversait Broadway[54] en battant les maisons
et en trbuchant.

L'ivrognerie littraire est un des phnomnes les plus communs et les
plus lamentables de la vie moderne; mais peut-tre y a-t-il bien des
circonstances attnuantes. Du temps de Saint-Amant, de Chapelle et de
Colletet, la littrature se solait aussi, mais joyeusement, en
compagnie de nobles et de grands qui taient fort lettrs, et qui ne
craignaient pas le _cabaret_. Certaines dames ou demoiselles elles-mmes
ne rougissaient pas d'aimer un peu le vin, comme le prouve l'aventure de
celle que sa servante trouva en compagnie de Chapelle, tous deux
pleurant  chaudes larmes, aprs souper, sur ce pauvre Pindare, mort par
la faute des mdecins ignorants. Au XVIIIe sicle, la tradition
continue, mais s'altre un peu. L'cole de Rtif boit, mais c'est dj
une cole de parias, un monde souterrain. Mercier, trs-vieux, est
rencontr rue du Coq-Honor; Napolon est mont sur le XVIIIe sicle,
Mercier est un peu ivre, et il dit _qu'il ne vit plus que par
curiosit_[55]. Aujourd'hui, l'ivrognerie littraire a pris un
caractre sombre et sinistre. Il n'y a plus de classe spcialement
lettre qui se fasse honneur de frayer avec des hommes de lettres. Leurs
travaux absorbants et les haines d'cole les empchent de se runir
entre eux. Quant aux femmes, leur ducation informe, leur incomptence
politique et littraire empchent beaucoup d'auteurs de voir en elles
autre chose que des ustensiles de mnage ou des objets de luxure. Le
dner absorb et l'animal satisfait, le pote entre dans la vaste
solitude de sa pense; quelquefois il est trs-fatigu par le mtier.
Que devenir alors? Puis son esprit s'accoutume  l'ide de sa force
invincible, et il ne peut plus rsister  l'esprance de retrouver dans
la boisson les visions calmes ou effrayantes qui sont dj ses vieilles
connaissances. C'est sans doute  la mme transformation de moeurs, qui
a fait du monde lettr une classe  part, qu'il faut attribuer l'immense
consommation de tabac que fait la nouvelle littrature.


III

Je vais m'appliquer  donner une ide du caractre gnral qui domine
les oeuvres d'Edgar Poe. Quant  faire une analyse de toutes,  moins
d'crire un volume, ce serait chose impossible, car ce singulier homme,
malgr sa vie drgle et diabolique, a beaucoup produit. Poe se
prsente sous trois aspects: critique, pote et romancier; encore dans
le romancier y a-t-il un philosophe.

Quand il fut appel  la direction du _Messager littraire du Sud_, il
fut stipul qu'il recevrait 2 500 francs par an. En change de ces
trs-mdiocres appointements, il devait se charger de la lecture et du
choix des morceaux destins  composer le numro du mois, et de la
rdaction de la partie dite _ditorial_, c'est--dire de l'analyse de
tous les ouvrages parus et de l'apprciation de tous les faits
littraires. En outre, il donnait trs-souvent une nouvelle ou un
morceau de posie. Il fit ce mtier pendant deux ans  peu prs. Grce 
son active direction et  l'originalit de sa critique, le _Messager
littraire_ attira bientt tous les yeux, j'ai l, devant moi, la
collection des numros de ces deux annes: la partie _ditorial_ est
considrable; les articles sont trs longs. Souvent, dans le mme
numro, on trouve un compte rendu d'un roman, d'un livre de posie, d'un
livre de mdecine, de physique ou d'histoire. Tous sont faits avec le
plus grand soin, et dnotent chez leur auteur une connaissance des
diffrentes littratures et une aptitude scientifique qui rappelle les
crivains franais du XVIIIe sicle. Il parat que pendant ses
prcdentes misres, Edgar Poe avait mis son temps  profit et remu
bien des ides. Il y a l une collection remarquable d'apprciations
critiques des principaux auteurs anglais et amricains, souvent des
mmoires franais. D'o partait une ide, quelle tait son origine, son
but,  quelle cole elle appartenait, quelle tait la mthode de
l'auteur, salutaire et dangereuse, tout cela tait nettement, clairement
et rapidement expliqu. Si Poe attira fortement les yeux sur lui, il se
fit aussi beaucoup d'ennemis. Profondment pntr de ses convictions,
il fit une guerre infatigable aux faux raisonnements, aux postiches
niais, aux solcismes, aux barbarismes et  tous les dlits littraires
qui se commettent journellement dans les journaux et les livres. De ce
ct-l, on n'avait rien  lui reprocher, il prchait l'exemple; son
style est pur, adquat  ses ides, et en rend l'empreinte exacte. Poe
est toujours correct. C'est un fait trs-remarquable qu'un homme d'une
imagination aussi vagabonde et aussi ambitieuse soit en mme temps si
amoureux des rgles, et capable de studieuses analyses et de patientes
recherches. On et dit une antithse faite chair. Sa gloire de critique
nuisit beaucoup  sa fortune littraire. Beaucoup de gens voulurent se
venger. Il n'est sorte de reproches qu'on ne lui ait plus tard jets 
la figure,  mesure que son oeuvre grossissait. Tout le monde connat
cette longue kyrielle banale: immoralit, manque de tendresse, absence
de conclusions, extravagance, littrature inutile. Jamais la critique
franaise n'a pardonn  Balzac _le Grand homme de province  Paris_.

Comme pote, Edgar Poe est un homme  part. Il reprsente presque  lui
seul le mouvement romantique de l'autre ct de l'Ocan. Il est le
premier Amricain qui,  proprement parler, ait fait de son style un
outil. Sa posie, profonde et plaintive, est nanmoins ouvrage, pure,
correcte et brillante comme un bijou de cristal. On voit que malgr
leurs tonnantes qualits, qui les ont fait adorer des mes tendres et
molles, MM. Alfred de Musset et Alphonse de Lamartine n'eussent pas t
de ses amis, s'il et vcu parmi nous. Ils n'ont pas assez de volont et
ne sont pas assez matres d'eux-mmes. Edgar Poe aimait les rhythmes
compliqus, et, quelque compliqus qu'ils fussent, il y enfermait une
harmonie profonde. Il y a un petit pome de lui, intitul _les Cloches_,
qui est une vritable curiosit littraire; traduisible, cela ne l'est
pas. _Le Corbeau_ eut un vaste succs. De l'aveu de MM. Longfellow et
Emerson, c'est une merveille. Le sujet en est mince, c'est une pure
oeuvre d'art. Dans une nuit de tempte et de pluie, un tudiant entend
tapoter  sa fentre d'abord, puis  sa porte; il ouvre, croyant  une
visite. C'est un malheureux corbeau perdu qui a t attir par la
lumire de la lampe. Ce corbeau apprivois a appris  parler chez un
autre matre, et le premier mot qui tombe par hasard du bec du sinistre
corbeau frappe juste un des compartiments de l'me de l'tudiant, et en
fait jaillir une srie de tristes penses endormies: _une femme morte,
mille aspirations trompes, mille dsirs dus, une existence brise,_
un fleuve de souvenirs qui se rpand dans la nuit froide et dsole. Le
ton est grave et quasi-surnaturel, comme les penses de l'insomnie; les
vers tombent un  un, comme des larmes monotones. Dans _le Pays des
Songes, the Dreamland_, il a essay de peindre la succession des rves
et des images fantastiques qui assigent l'me quand l'oeil du corps est
ferm. D'autres morceaux tels _qu'Ulalume, Annabel Lee,_ jouissent d'une
gale clbrit. Mais le bagage potique d'Edgar Poe est mince. Sa
posie, condense et laborieuse, lui cotait sans doute beaucoup de
peine, et il avait trop souvent besoin d'argent pour se livrer  cette
voluptueuse et infructueuse douleur.

Comme nouvelliste et romancier, Edgar Poe est unique dans son genre,
comme Maturin, Balzac, Hoffmann, chacun dans le sien. Les diffrents
morceaux qu'il a parpills dans les _Revues_ ont t runis en deux
faisceaux, l'un _Tales of the grotesque and arabesque_, l'autre, _Edgar
A. Poe's Tales,_ dition Wiley et Putnam. Cela fait un total de
soixante-douze morceaux  peu prs. Il y a l-dedans des bouffonneries
violentes, du grotesque pur, des aspirations effrnes vers l'infini, et
une grande proccupation du magntisme. La petite dition des contes a
eu un grand succs  Paris comme en Amrique, parce qu'elle contient des
choses trs-dramatiques, mais d'un dramatique tout particulier.

Je voudrais pouvoir caractriser d'une manire trs-brve et trs-sre
la littrature de Poe, car c'est une littrature toute nouvelle. Ce qui
lui imprime un caractre essentiel et la distingue entre toutes, c'est,
qu'on me pardonne ces mots singuliers, le conjecturisme et le
probabilisme. On peut vrifier mon assertion sur quelques-uns de ses
sujets.

_Le Scarabe d'or_: analyse des moyens successifs  employer pour
deviner un cryptogramme, avec lequel on peut dcouvrir un trsor enfoui:
Je ne puis m'empcher de penser avec douleur que l'infortun E. Poe a d
plus d'une fois rver aux moyens de dcouvrir des trsors. Que
l'explication de cette mthode, qui fait la curieuse et littraire
spcialit de certains secrtaires de police, est logique et lucide! Que
la description du trsor est belle, et comme on en reoit une bonne
sensation de chaleur et d'blouissement! Car on le trouve, le trsor!
_ce n'tait point un rve_, comme il arrive gnralement dans tous ces
romans, o l'auteur vous rveille brutalement aprs avoir excit votre
esprit par des esprances apritives; cette fois, c'est un trsor _vrai_,
et le dchiffreur l'a bien gagn. En voici le compte exact: en monnaie,
quatre cent cinquante mille dollars, pas un atome d'argent, tout en or,
et d'une date trs-ancienne; les pices trs-grandes et trs-pesantes,
inscriptions illisibles; cent dix diamants, dix-huit rubis, trois cent
dix meraudes, vingt et un saphirs, et une opale; deux cents bagues et
boucles d'oreilles massives, une trentaine de chanes,
quatre-vingt-trois crucifix, cinq encensoirs, un norme bol  punch en
or avec feuilles de vigne et bacchantes, deux poignes d'pe, cent
quatre-vingt-dix-sept montres ornes de pierreries. Le contenu du coffre
est d'abord valu  un million et demi de dollars, mais la vente des
bijoux porte le total au del. La description de ce trsor donne des
vertiges de grandeur et des ambitions de bienfaisance. Il y avait,
certes, dans le coffre enfoui, par le pirate Kidd de quoi soulager bien
des dsespoirs inconnus.

_Le Maelslrom_: ne pourrait-on pas descendre dans un gouffre dont on n'a
pas encore trouv le fond, en tudiant d'une manire nouvelle les lois
de la pesanteur?

_L'Assassinat de la rue Morgue_ pourrait en remontrer  des juges
d'instruction. Un assassinat a t commis. Comment? par qui? Il y a dans
cette affaire des faits inexplicables et contradictoires. La police
jette sa langue aux chiens. Un homme se prsente qui va refaire
l'instruction par amour de l'art.

Par une concentration extrme de sa pense, et par l'analyse successive
de tous les phnomnes de son entendement, il est parvenu,  surprendre
la loi de la gnration des ides. Entre une parole et une autre, entre
deux ides tout  fait trangres en apparence, il peut rtablir toute
la srie intermdiaire, et combler aux yeux blouis la lacune des ides
non exprimes et presque inconscientes. Il a tudi profondment tous
les possibles et tous les enchanements probables des faits. Il remonte
d'induction en induction, et arrive  dmontrer premptoirement que
c'est un singe qui a fait le crime.

La _Rvlation magntique_: le point de dpart de l'auteur a videmment
t celui-ci: ne pourrait-on pas,  l'aide de la force inconnue dite
fluide magntique, dcouvrir la loi qui rgit les mondes ultrieurs? Le
dbut est plein de grandeur et de solennit. Le mdecin a endormi son
malade seulement pour le soulager. Que pensez-vous de votre mal?--J'en
mourrai.--Cela vous cause-t-il du chagrin?--Non. Le malade se plaint
qu'on l'interroge mal. Dirigez-moi, dit le mdecin.--Commencez par le
commencement.--Qu'est-ce que le commencement?--_( voix trs-basse.)_
C'est DIEU.--Dieu est-il esprit?--Non.--Est-il donc matire?--Non.
Suit une trs-vaste thorie de la matire, des gradations de la matire
et de la hirarchie des tres. J'ai publi ce morceau dans un des
numros de la _Libert de penser_, en 1848.

Ailleurs, voici le rcit d'une me qui vivait sur une plante disparue.
Le point de dpart a t: peut-on, par voie d'induction et d'analyse,
deviner quels seraient les phnomnes physiques et moraux chez les
habitants d'un monde dont s'approcherait une comte homicide?

D'autres fois, nous trouverons du fantastique pur, moul sur nature, et
sans explication,  la manire d'Hoffmann; _l'Homme des foules_ se
plonge sans cesse au sein de la foule; il nage avec dlices dans l'ocan
humain. Quand descend le crpuscule plein d'ombres et de lumires
tremblantes, il fuit les quartiers pacifis, et recherche avec ardeur
ceux o grouille vivement la matire humaine.  mesure que le cercle de
la lumire et de la vie se rtrcit, il en cherche le centre avec
inquitude; comme les hommes du dluge, il se cramponne dsesprment
aux derniers points culminants de l'agitation politique. Et voil tout.
Est-ce un criminel qui a horreur de la solitude? Est-ce un imbcile qui
ne peut pas se supporter lui-mme?

Quel est l'auteur parisien un peu lettr qui n'a pas lu _le Chat noir_?
L, nous trouvons des qualits d'un ordre diffrent. Comme ce terrible
pome du crime commence d'une manire douce et innocente! Ma femme et
moi nous fmes unis par une grande communaut de gots, et par notre
bienveillance pour les animaux; nos parents nous avaient lgu cette
passion. Aussi notre maison ressemblait  une mnagerie; nous avions
chez nous des btes de toute espce. Leurs affaires se drangent. Au
lieu d'agir, l'homme s'enferme dans la rverie noire de la taverne. Le
beau chat noir, l'aimable Pluton, qui se montrait jadis si prvenant
quand le matre rentrait, a pour lui moins d'gards et de caresses; on
dirait mme qu'il le fuit et qu'il flaire les dangers de l'eau-de-vie et
du genivre. L'homme est offens. Sa tristesse, son humeur taciturne et
solitaire augmentent avec l'habitude du poison. Que la vie sombre de la
taverne, que les heures silencieuses de l'ivresse morne sont bien
dcrites! Et pourtant c'est rapide et bref. Le reproche muet du chat
l'irrite de plus en plus. Un soir, pour je ne sais quel motif, il saisit
la bte, tire son canif et lui extirpe un oeil. L'animal borgne et
sanglant le fuira dsormais, et sa haine s'en accrotra. Enfin il le
pend et l'trangle. Ce passage mrite d'tre cit.

_Cependant le chat gurit lentement. L'orbite de l'oeil perdu
prsentait, il est vrai, un spectacle effrayant; toutefois, il ne
paraissait plus souffrir. Il parcourait la maison comme  l'ordinaire,
mais, ainsi que cela devait tre, il se sauvait dans une terreur extrme
 mon approche. Il me restait assez de coeur pour que je m'affligeasse
d'abord de cette aversion vidente d'une crature qui m'avait tant aim.
Ce sentiment cda bientt  l'irritation; et puis vint, pour me conduire
 une chute finale et irrvocable, l'esprit de perversit. De cette
force, la philosophie ne tient aucun compte. Cependant, aussi fermement
que je crois  l'existence de mon me, je crois que la perversit est
une des impulsions primitives du coeur humain, l'une des facults ou
sentiments primaires, indivisibles, qui constituent le caractre de
l'homme.--Qui n'a pas cent fois commis une action folle ou vile, par la
seule raison qu'il savait devoir s'en abstenir? N'avons-nous pas une
inclination perptuelle, en dpit de notre jugement,  violer ce qui est
la loi, seulement parce que nous savons que c'est la loi? Cet esprit de
perversit, dis-je, causa ma dernire chute. Ce fut ce dsir insondable
que l'me prouve de s'affliger elle-mme,--de violenter sa propre
nature,--de faire mal pour le seul amour du mal,--qui me poussa 
continuer, et enfin  consommer la torture que j'avais inflige  cette
innocente bte. Un matin, de sang-froid, j'attachai une corde  son cou,
et je le pendis  une branche d'arbre.--Je le pendis en versant
d'abondantes larmes et le coeur plein du remords le plus amer;--je le
pendis,_ parce que _je savais qu'il m'avait aim et_ parce que _je
sentais qu'il ne m'avait donn aucun sujet de colre;--je le pendis,
parce que je savais qu'en faisant ainsi je commettais un crime, un pch
mortel qui mettait en pril mon me immortelle, au point de la placer,
si une telle chose tait possible, hors de la sphre de la misricorde
infinie du Dieu trs-misricordieux et trs-terrible._

Un incendie achve de ruiner les deux poux, qui se rfugient dans un
pauvre quartier. L'homme boit toujours. Sa maladie fait d'effroyables
progrs, _car quelle maladie est comparable  l'alcool_. Un soir, il
aperoit sur un des tonneaux du cabaret un fort beau chat noir,
exactement semblable au sien. L'animal se laisse approcher et lui rend
ses caresses. Il l'emporte pour consoler sa femme. Le lendemain on
dcouvre que le chat est borgne, et du mme oeil. Cette fois-ci, c'est
l'amiti de l'animal qui l'exasprera lentement; sa fatigante
obsquiosit lui fait l'effet d'une vengeance, d'une ironie, d'un
remords incarn dans une bte mystrieuse. Il est vident que la tte du
malheureux est trouble. Un soir, comme il descendait  la cave avec sa
femme pour une besogne de mnage, le fidle chat qui les accompagne
s'embarrasse dans ses jambes en le frlant. Furieux, il veut s'lancer
sur lui; sa femme se jette au devant; il l'tend d'un coup de hache.
Comment fait-on disparatre un cadavre, telle est sa premire pense. La
femme est mise dans le mur, convenablement recrpi et bouch avec du
mortier sali habilement. Le chat a fui. Il a compris ma colre, et a
jug qu'il tait prudent de s'esquiver. Notre homme dort du sommeil des
justes, et le matin, au soleil levant, sa joie et son allgement sont
immenses de ne pas sentir son rveil assassin par les caresses odieuses
de la bte. Cependant, la justice a fait plusieurs perquisitions chez
lui, et les magistrats dcourags vont se retirer, quand tout  coup:
Vous oubliez la cave, Messieurs, dit-il. On visite la cave, et comme
ils remontent les marches sans avoir trouv aucun indice accusateur,
voil que, pris d'une ide diabolique et d'une exaltation d'orgueil
inoue, je m'criai: beau mur! belle construction, en vrit! On ne fait
plus de caves pareilles! Et ce disant, je frappai le mur de ma canne 
l'endroit mme o tait cache la victime. Un cri profond, lointain,
plaintif se fait entendre; l'homme s'vanouit; la justice s'arrte, abat
le mur, le cadavre tombe en avant, et un chat effrayant, moiti poil,
moiti pltre, s'lance avec son oeil unique, sanglant et fou.

Ce ne sont pas seulement les probabilits et les possibilits qui ont
fortement allum l'ardente curiosit de Poe, mais aussi les maladies de
l'esprit. _Brnice_ est un admirable chantillon dans ce genre; quelque
invraisemblable et outre que ma sche analyse la fasse paratre, je
puis affirmer au lecteur que rien n'est plus logique et possible que
cette affreuse histoire. Egaeus et Brnice sont cousins; Egaeus, ple,
acharn  la thosophie, chtif et abusant des forces de son esprit pour
l'intelligence des choses abstruses; Brnice, folle et joyeuse,
toujours en plein air dans les bois et les jardins, admirablement belle,
d'une beaut lumineuse et charnelle. Brnice est attaque d'une maladie
mystrieuse et horrible dsigne quelque part sous le nom assez bizarre
de _distorsion de personnalit_. On dirait qu'il est question
d'hystrie. Elle subit aussi quelques attaques d'pilepsie, frquemment
suivies de lthargie, tout  fait semblables  la mort, et dont le
rveil est gnralement brusque et soudain. Cette admirable beaut s'en
va, pour ainsi dire, en dissolution. Quant  Egaeus, sa maladie, pour
parler, dit-il, le langage du vulgaire, est encore plus bizarre. Elle
consiste dans une exagration de la puissance mditative, une irritation
morbide des facults _attentives._ Perdre de longues heures les yeux
attachs  une phrase vulgaire, rester absorb une grande journe d't
dans la contemplation d'une ombre sur le parquet, m'oublier une nuit
entire  surveiller la flamme droite d'une lampe ou les braises du
foyer, rpter indfiniment un mot vulgaire jusqu' ce que le son cesst
d'apporter  mon esprit une ide distincte, perdre tout sentiment de
l'existence physique dans une immobilit obstine, telles taient
quelques-unes des aberrations dans lesquelles m'avait jet une condition
intellectuelle qui, si elle n'est pas sans exemple, appelle certainement
l'tude et l'analyse. Et il prend bien soin de nous faire remarquer que
ce n'est pas l l'exagration de la rverie commune  tous les hommes;
car le rveur prend un objet intressant pour point de dpart, il roule
de dduction en dduction, et, aprs une longue journe de rverie, la
cause premire est tout  fait envole, l'_incitamentum_ a disparu. Dans
le cas d'Egaeus, c'est le contraire. L'objet est invariablement puril;
mais,  travers le milieu d'une contemplation violente, il prend une
importance de rfraction. Peu de dductions, point de mditations
agrables; et,  la fin, la cause premire, bien loin d'tre hors de
vue, a conquis un intrt surnaturel, elle a pris une grosseur anormale
qui est le caractre distinctif de cette maladie.

Egaeus va pouser sa cousine. Au temps de son incomparable beaut, il ne
lui a jamais adress un seul mot d'amour; mais il prouve pour elle une
grande amiti et une grande piti. D'ailleurs, n'a-t-elle pas l'immense
attrait d'un problme? Et, comme il l'avoue, _dans l'trange anomalie de
son existence, les sentiments ne lui sont jamais venus du coeur, et les
passions lui sont toujours venues de l'esprit_. Un soir, dans la
bibliothque, Brnice se trouve devant lui. Soit qu'il ait l'esprit
troubl, soit par l'effet du crpuscule, il la voit plus grande que de
coutume. Il contemple longtemps sans dire un mot ce fantme aminci qui,
dans une douloureuse coquetterie de femme enlaidie, essaye un sourire,
un sourire qui veut dire: Je suis bien change, n'est-ce pas? Et alors
elle montre entre ses pauvres lvres tortilles toutes ses dents. Plt
 Dieu que je ne les eusse jamais vues, ou que, les ayant vues, je fusse
mort!

Voil les dents installes dans la tte de l'homme. Deux jours et une
nuit il reste clou  la mme place, avec les dents flottantes autour de
lui. Les dents sont daguerrotypes dans son cerveau, longues, troites,
comme des dents de cheval mort; pas une tache, pas une crnelure, pas
une pointe ne lui a chapp. Il frissonne d'horreur quand il s'aperoit
qu'il en est venu  leur attribuer une facult de sentiment et une
puissance d'expression morale indpendante mme des lvres. On disait
de Mlle Sall _que tous ses pas taient des sentiments_, et de Brnice,
je croyais plus srieusement que toutes ses dents taient des ides.

Vers la fin du second jour, Brnice est morte; Egaeus n'ose pas refuser
d'entrer dans la chambre funbre et de dire un dernier adieu  la
dpouille de sa cousine. La bire a t dpose sur le lit. Les lourdes
courtines du lit qu'il soulve retombent sur ses paules et l'enferment
dans la plus troite communion avec la dfunte. Chose singulire, un
bandeau qui entourait les joues s'est dnou. Les dents reluisent
implacablement blanches et longues. Il s'arrache du lit avec nergie, et
se sauve pouvant.

Depuis lors, les tnbres se sont amonceles dans son esprit, et le
rcit devient trouble et confus. Il se retrouve dans la bibliothque 
une table, avec une lampe, un livre ouvert devant lui, et ses yeux
tressaillent en tombant sur cette phrase: _Dicebant mihi sodales, si
sepulchrum amicae visitarem, curas meas aliquantulum fore levatas._ 
ct, une bote d'bne. Pourquoi cette bote d'bne? N'est-ce pas
celle du mdecin de la famille? Un domestique entre ple et troubl; il
parle bas et mal. Cependant il est question dans ses phrases
entrecoupes de violation de spulture, de grands cris qu'on aurait
entendus, d'un cadavre encore chaud et palpitant qu'on aurait trouv au
bord de sa fosse tout sanglant et tout mutil. Il montre  Egaeus ses
vtements; ils sont terreux et sanglants. Il le prend par la main; elle
porte des empreintes singulires, des dchirures d'ongles. Il dirige son
attention sur un outil qui repose contre le mur. C'est une bche. Avec
un cri effroyable Egaeus saute sur la bote; mais dans sa faiblesse et
son agitation il la laisse tomber, et la bote, en s'ouvrant, donne
passage  des instruments de chirurgie dentaire qui s'parpillent sur le
parquet avec un affreux bruit de ferraille mls aux objets maudits de
son hallucination. Le malheureux, dans son absence de conscience, est
all arracher son ide fixe de la mchoire de sa cousine, ensevelie par
erreur pendant une de ses crises.

Gnralement Edgar Poe supprime les accessoires, ou du moins ne leur
donne qu'une valeur trs-minime. Grce  cette sobrit cruelle, l'ide
gnratrice se fait mieux voir et le sujet se dcoupe ardemment sur ces
fonds nus. Quant  sa mthode de narration, elle est simple. Il abuse du
_je_ avec une cynique monotonie. On dirait qu'il est tellement sr
d'intresser, qu'il s'inquite peu de varier ses moyens. Ses contes sont
presque toujours des rcits ou des manuscrits du principal personnage.
Quant  l'ardeur avec laquelle il travaille souvent dans l'horrible,
j'ai remarqu chez plusieurs hommes qu'elle tait souvent le rsultat
d'une trs-grande nergie vitale inoccupe, quelquefois d'une opinitre
chastet, et aussi d'une profonde sensibilit refoule. La volupt
surnaturelle que l'homme peut prouver  voir couler son propre sang,
les mouvements brusques et inutiles, les grands cris jets en l'air
presque involontairement sont des phnomnes analogues. La douleur est
un soulagement  la douleur, l'action dlasse du repos.

Un autre caractre particulier de sa littrature est qu'elle est tout 
fait anti-fminine. Je m'explique. Les femmes crivent, crivent avec
une rapidit dbordante; leur coeur bavarde  la rame. Elles ne
connaissent gnralement ni l'art, ni la mesure, ni la logique, leur
style trane et ondoie comme leurs vtements. Un trs-grand et
trs-justement illustre crivain, George Sand elle-mme, n'a pas tout 
fait, malgr sa supriorit, chapp  cette loi du temprament; elle
jette ses chefs-d'oeuvre  la poste comme des lettres. Ne dit-on pas
qu'elle crit ses livres sur du papier  lettre?

Dans les livres d'Edgar Poe, le style est serr, _concatn_; la
mauvaise volont du lecteur ou sa paresse ne pourront pas passer 
travers les mailles de ce rseau tress par la logique. Toutes les
ides, comme des flches obissantes, volent au mme but.

J'ai travers une longue enfilade de contes sans trouver une histoire
d'amour. Sans vouloir prconiser d'une manire absolue ce systme
asctique d'une me ambitieuse, je pense qu'une littrature svre
serait chez nous une protestation utile contre l'envahissante _fatuit_
des femmes, de plus en plus surexcite par la dgotante idoltrie des
hommes, et je suis trs-indulgent pour Voltaire, trouvant bon, dans sa
prface de la _Mort de Csar_, tragdie sans femmes, sous de feintes
excuses de son impertinence, de bien, faire remarquer son glorieux tour
de force.

Dans Edgar Poe, point de pleurnicheries nervantes; mais partout, mais
sans cesse l'infatigable ardeur vers l'idal. Comme Balzac, qui mourut
peut-tre triste de ne pas tre un pur savant, il a des rages de
science. Il a crit un _Manuel du conchyliologiste_ que j'ai oubli de
mentionner. Il a, comme les conqurants et les philosophes, une
entranante aspiration vers l'unit; il assimile les choses morales aux
choses physiques. On dirait qu'il cherche  appliquer  la littrature
les procds de la philosophie, et  la philosophie la mthode de
l'algbre. Dans cette incessante ascension vers l'infini, on perd un peu
l'haleine. L'air est rarfi dans cette littrature comme dans un
laboratoire. On y contemple sans cesse la glorification de la volont
s'appliquant  l'induction et  l'analyse. Il semble que Poe veuille
arracher la parole aux prophtes, et s'attribuer le monopole de
l'explication rationnelle. Ainsi, les paysages qui servent quelquefois
de fond  ses fictions fbriles sont-ils ples comme des fantmes. Poe,
qui ne partageait gure les passions des autres hommes, dessine des
arbres et des nuages qui ressemblent  des rves de nuages et d'arbres,
ou plutt, qui ressemblent  ses tranges personnages, agits comme eux
d'un frisson surnaturel et galvanique.

Une fois, cependant, il s'est appliqu  faire un livre purement humain.
_La Narration d'Arthur Gordon Pym_, qui n'a pas eu un grand succs, est
une histoire de navigateurs qui, aprs de rudes avaries, ont t pris
par les calmes dans les mers du Sud. Le gnie de l'auteur se rjouit
dans ces terribles scnes et dans les tonnantes peintures de peuplades
et d'les qui ne sont point marques sur les cartes. L'excution de ce
livre est excessivement simple et minutieuse. D'ailleurs, il est
prsent comme un livre de bord. Le navire est devenu ingouvernable; les
vivres et l'eau buvable sont puiss; les marins sont rduits au
cannibalisme. Cependant, un brick est signal.

_Nous n'apermes personne  son bord jusqu' ce qu'il ft arriv  un
quart de mille de nous. Alors nous vmes trois hommes qu' leur costume
nous prmes pour des Hollandais. Deux d'entre eux taient couchs sur de
vieilles voiles prs du gaillard d'avant, et le troisime, qui
paraissait nous regarder avec curiosit, tait  l'avant,  tribord,
prs du beaupr. Ce dernier tait un homme grand et vigoureux, avec la
peau trs-noire. Il semblait, par ses gestes, nous encourager  prendre
patience, nous faisant des signe qui nous semblaient pleins de joie,
mais qui ne laissaient pas que d'tre bizarres, et souriant
immuablement, comme pour dployer une range de dents blanches trs
brillantes. Le navire approchant davantage, nous vmes un bonnet de
laine rouge tomber de sa tte dans l'eau; mais il n'y prit pas garde,
continuant toujours ses sourires et ses gestes baroques. Je rapporte
toutes ces choses et ces circonstances minutieusement, et je les
rapporte, cela doit tre compris, prcisment comme elles nous
apparurent._

_Le brick venait  nous lentement, et mettait maintenant le cap droit
sur nous,--et, je ne puis parler de sang-froid de cette aventure,--nos
coeurs sautaient follement au-dedans de nous, et nous rpandions toutes
nos mes en cris d'allgresse et en allions de grces  Dieu pour la
complte, glorieuse et inespre dlivrance que nous avions si
palpablement sous la main. Tout  coup et tout  la fois, de l'trange
navire,--nous tions maintenant sous le vent  lui,--nous arrivrent,
portes sur l'ocan, une odeur, une puanteur telles qu'il n'y a pas dans
le monde de mots pour les exprimer: infernales, suffocantes,
intolrables, inconcevables. J'ouvris la bouche pour retirer, et me
tournant vers mes camarades, je m'aperus qu'ils taient plus ples que
du marbre. Mais nous n'avions pas le temps de nous questionner ou de
raisonner, le brick tait  cinquante pieds de nous, et il semblait dans
l'intention de nous accoster par notre arrire, afin que nous pussions
l'aborder sans l'obliger  mettre son canot  la mer. Nous nous
prcipitmes au-devant, quand, tout  coup, une forte embarde le jeta
de cinq ou six points hors du cap qu'il tenait, et, comme il passait 
notre arrire  une distance d'environ vingt pieds, nous vmes son pont
en plein. Oublierais-je jamais la triple horreur de ce spectacle?
Vingt-cinq ou trente corps humains, parmi lesquels quelques femmes,
gisaient dissmins  et l entre la dunette et la cuisine, dans le
dernier et le plus dgotant tat de putrfaction! Nous vmes clairement
qu'il n'y avait pas une me vivante sur ce bateau maudit! Cependant,
nous ne pouvions pas nous empcher d'implorer ces morts pour notre
salut! Oui, dans l'agonie du moment, nous avons longtemps et fortement
pri ces silencieuses et dgotantes images de s'arrter pour nous, de
ne pas nous abandonner  un sort semblable au leur, et de vouloir bien
nous recevoir dans leur gracieuse compagnie! La terreur et le dsespoir
nous faisaient extravaguer, l'angoisse et le dcouragement nous avaient
rendus totalement fous._

_ nos premiers hurlements de terreur, quelque chose rpondit qui venait
du ct du beaupr du navire tranger, et qui ressemblait de si prs au
cri d'un gosier humain que l'oreille la plus dlicate et t surprise
et trompe.  ce moment, une autre embarde soudaine ramena le gaillard
d'avant sous nos yeux, et nous pmes comprendre l'origine de ce bruit.
Nous vmes la grande forme robuste toujours appuye sur le plat-bord et
remuant toujours la tte de , de l, mais tourne maintenant de
manire que nous ne pouvions lui voir la face. Ses bras taient tendus
sur la lisse du bastingage, et ses mains tombaient en dehors. Ses genoux
taient placs sur une grosse amarre, largement ouverts et allant du
talon du beaupr  l'un des bossoirs.  l'un de ses cts, o un morceau
de la chemise avait t arrach et laissait voir le nu, se tenait une
norme mouette, se gorgeant activement de l'horrible viande, son bec et
ses serres profondment enfoncs, et son blanc plumage tout clabouss
de sang. Comme le brick tournait et allait nous passer sous le vent,
l'oiseau avec une apparente difficult, retira sa tte rouge, et, aprs
nous avoir regards un moment comme s'il tait stupfi, se dtacha
paresseusement du corps sur lequel il festinait, puis il prit
directement son vol au-dessus de notre pont, et plana quelque temps avec
un morceau de la substance coagule et quasi vivante dans son bec.  la
fin, l'horrible morceau tomba, en l'claboussant, juste aux pieds de
Parker. Dieu veuille me pardonner, mais alors, dans le premier moment,
une pense traversa mon esprit, une pense que je n'crirai pas, et je
me sentis faisant un pas machinal vers le morceau sanglant. Je levai les
yeux, et mes regards rencontrrent ceux d'Auguste qui taient pleins
d'une intensit et d'une nergie de dsir telle, que cela me rendit
immdiatement  moi-mme. Je m'lanai vivement, et, avec un profond
frisson, je jetai l'horrible chose  la mer._

_Le cadavre d'o le morceau avait t arrach, reposant ainsi sur
l'amarre, tait aisment branl par les efforts de l'oiseau carnassier,
et c'taient d'abord ces secousses qui nous avaient induits  croire 
un tre vivant._

_Quand l'oiseau le dbarrassa de son poids, il chancela, tourna et tomba
 moiti, et nous montra tout  fait sa figure. Non, jamais il n'y eut
d'objet aussi terrible! Les yeux n'y taient plus, et toutes les chairs
de la bouche ronges, les dents taient entirement  nu. Tel tait donc
ce sourire qui avait encourag notre esprance! Tel tait..., mais je
m'arrte. Le brick, comme je l'ai dit, passa  notre arrire, et
continua sa route en tombant sous le vent. Avec lui et son terrible
quipage s'vanouirent lentement toutes nos heureuses visions de joie et
de dlivrance._

_Eureka_ tait sans doute le livre chri et longtemps rv d'Edgar Poe.
Je ne puis en rendre compte ici d'une manire prcise. C'est un livre
qui demande un article particulier. Quiconque a lu la _Rvlation
magntique_ connat les tendances mtaphysiques de notre auteur. _Eureka_
prtend dvelopper le procd, et dmontrer la loi suivant laquelle
l'univers a revtu sa forme actuelle visible, et trouve sa prsente
organisation, et aussi comment cette mme loi, qui fut l'origine de la
cration, sera le moyen de sa destruction et de l'absorption dfinitive
du monde. On comprendra facilement pourquoi je ne veux pas m'engager 
la lgre dans la discussion d'une si ambitieuse tentative. Je
craindrais de m'garer et de calomnier un auteur pour qui j'ai le plus
profond respect. On a dj accus Edgar Poe d'tre un panthiste, et
quoique je sois forc d'avouer que les apparences induisent  le croire
tel, je puis affirmer que, comme bien d'autres grands hommes pris de la
logique, il se contredit quelquefois fortement, ce qui fait son loge;
ainsi, son panthisme est fort contrari par ses ides sur la hirarchie
des tres, et beaucoup de passages qui affirment videmment la
permanence des personnalits.

Edgar Poe tait trs-fier de ce livre, qui n'eut pas, ce qui est tout
naturel, le succs de ses contes. Il faut le lire avec prcaution et
faire la vrification de ses tranges ides par la juxtaposition de
systmes analogues et contraires.


IV

J'avais un ami qui tait aussi un mtaphysicien  sa manire, enrag et
absolu, avec des airs de Saint-Just. Il me disait souvent en prenant un
exemple dans le monde, et en me regardant moi-mme de travers: Tout
mystique a un vice cach. Et je continuais sa pense en moi-mme: donc,
il faut le dtruire. Mais je riais, parce que je ne comprenais pas. Un
jour, comme je causais avec un libraire bien connu et bien achaland,
dont la spcialit est de servir les passions de toute la bande mystique
et des courtisans obscurs des sciences occultes, et comme je lui
demandais des renseignements sur ses clients, il me dit: Rappelez-vous
que tout mystique a un vice cach, souvent trs-matriel; celui-ci
l'ivrognerie, celui-l la goinfrerie, un autre la paillardise; l'un sera
trs-avare, l'autre trs-cruel, etc.

Mon Dieu! me dis-je, quelle est donc cette loi fatale qui nous enchane,
nous domine, et se venge de la violation de son insupportable despotisme
par la dgradation et l'amoindrissement de notre tre moral? Les
illumins ont t les plus grands des hommes. Pourquoi faut-il qu'ils
soient chtis de leur grandeur? Leur ambition n'tait-elle pas la plus
noble? L'homme sera-t-il ternellement si limit qu'aucune de ses
facults ne puisse s'agrandir qu'au dtriment des autres? Si vouloir 
tout prix connatre la vrit est un grand crime, ou au moins peut
conduire  de grandes fautes, si la niaiserie et l'insouciance sont une
vertu et une garantie d'quilibre, je crois que nous devons tre
trs-indulgents pour ces illustres coupables, car, enfant du XVIIIe et
du XIXe sicle, ce mme vice nous est  tous imputable.

Je le dis sans honte, parce que je sens que cela part d'un profond
sentiment de piti et de tendresse, Edgar Poe, ivrogne, pauvre,
perscut, paria, me plat plus que calme et _vertueux_, un Goethe ou un
W. Scott. Je dirais volontiers de lui et d'une classe particulire
d'hommes, ce que le catchisme dit de notre Dieu: Il a beaucoup
souffert pour nous.

On pourrait crire sur son tombeau: Vous tous qui avez ardemment
cherch  dcouvrir les lois de votre tre, qui avez aspir  l'infini,
et dont les sentiments refouls ont d chercher un affreux soulagement
dans le vin de la dbauche, priez pour lui. Maintenant son tre corporel
purifi nage au milieu des tres dont il entrevoyait l'existence, priez
pour lui qui voit et qui sait, il intercdera pour vous.

       *       *       *       *       *


NOTES:

[Note 1: Cette prface est une refonte de l'article paru en 1852 dans la
_Revue de Paris_. Cet article figure  la fin du livre. _(Note du
correcteur--ELG.)_]

[Note 2: Les pomes d'Edgar Poe, traduits par Stphane Mallarm, parurent
vers 1888.]

[Note 3: Aucun des membres du jury ne connaissait Poe, ft-ce de nom. Un
d'eux, John Pendleton Kennedy, auteur de nombreux romans populaires,
dsireux de savoir un peu plus sur ce remarquable inconnu, lui adressa
une invitation  dner. S'imagine-t-on quel tourment douloureux ce fut
pour un pote toujours fier et discret d'avoir  une si bienveillante
prvenance  rpondre en ces termes: Votre aimable invitation  dner
aujourd'hui m'a caus la plus vive blessure.--Je ne puis pas venir--et
pour des raisons de la nature la plus humiliante: l'aspect de ma
personne. Vous pouvez imaginer ma mortification  vous devoir faire cet
aveu, mais il tait indispensable.--Alors Kennedy se mit  sa
recherche, le dcouvrit comme il l'a consign, dans son journal, _sans
aucun ami et rellement mourant de faim_. (_La vie d'Edgar A. Poe_,
d'Andr Fontainas.)]

[Note 4: Le Dr Moran qui lui prodigua ses soins  l'hpital de Baltimore
(on l'y soigna pour un transport au cerveau) a dans une lettre adresse
 Mrs Clemm, belle-mre de Poe, dcrit les derniers moments de sa
maladie; plus tard,  plusieurs reprises, il a protest dans les
journaux contre les mensonges et les infamies dont on prtendait salir
son grand souvenir et, en 1885, il fit paratre,  Washington, un expos
complet: Dfense d'Edgar-Allan Poe: Vie, caractre du pote; ses
dclarations des dernires heures. Relation officielle de sa mort par le
mdecin qui l'a soign.--Le docteur Moran ne mentionne pas, comme cause
de sa fivre crbrale, l'alcoolisme. (_La vie d'Edgar-A. Poe_, par
Andr Fontainas.)]

[Note 5: Grard de Nerval, trouv pendu le 25 janvier 1855  une grille
dans la rue de la Vieille-Lanterne. _(Note du correcteur--ELG.)_]

[Note 6: Ai-je besoin d'avertir,  propos de la rue Morgue, du passage
Lamartine, etc. qu'Edgar Poe n'est jamais venu  Paris? (C. B.)]

[Note 7: Rousseau, La Nouvelle Hlose. (E. A. P.)]

[Note 8: Mdecin trs clbre et trs excentrique. (C. B.)]

[Note 9: Jan Swammerdam (1637-1680) tait un naturaliste hollandais,
spcialiste des insectes.]

[Note 10: Un bivalve est un mollusque dont la coquille est forme de deux
valves.]

[Note 11: La prononciation du mot _antennae_ fait commettre une mprise au
ngre, qui croit qu'il est question d'tain: _Dey aint no tin in him_.
Calembour intraduisible. Le ngre parlera toujours dans une espce de
patois anglais, que le patois ngre franais n'imiterait pas mieux que
le bas-normand ou le breton ne traduirait l'irlandais. En se rappelant
les orthographes figuratives de Balzac, on se fera une ide de ce que ce
moyen un peu _physique_ peut ajouter de pittoresque et de comique, mais
j'ai d renoncer  m'en servir faute d'quivalent. (C. B.)]

[Note 12: En latin: _scarabe-tte-d'homme_.]

[Note 13: Calembour. _I nose_ pour _I know_.--_Je le sens_ pour _Je le
sais_. (C. B.)]

[Note 14: Harrison Ainsworth (1805-1882) tait un clbre auteur de romans
d'aventures, pleins d'invraisemblables pripties. Monck Mason, Robert
Holland et Charles Green, cits par ailleurs, taient, eux,
d'authentiques aronautes, rendus clbres par un voyage en ballon en
1836.]

[Note 15: M. Ainsworth n'a pas essay de se rendre compte de ce phnomne,
dont l'explication est cependant bien simple. Une ligne abaisse
perpendiculairement sur la surface de la terre (ou de la mer) d'une
hauteur de 25 000 pieds formerait la perpendiculaire d'un triangle
rectangle, dont la base s'tendrait de l'angle droit  l'horizon, et
l'hypotnuse de l'horizon au ballon. Mais les 25 000 pieds de hauteur
sont peu de chose ou presque rien relativement  l'tendue de la
perspective. En d'autres termes, la base et l'hypotnuse du triangle
suppos seraient si longues, compares avec la perpendiculaire, qu'elles
pourraient tre regardes comme presque parallles. De cette faon,
l'horizon de l'aronaute devait lui apparatre de niveau avec la
nacelle. Mais, comme le point situ immdiatement au-dessous de lui
parat et est en effet  grande distance, il lui semble naturellement 
une grande distance au-dessous de l'horizon. De l l'impression de
concavit, et cette impression durera jusqu' ce que l'lvation se
trouve dans une telle proportion avec l'tendue de l'horizon que le
paralllisme apparent de la base et de l'hypotnuse disparaisse,--alors
la relle convexit de la terre deviendra sensible. (E. A. P.)]

[Note 16: Bedlam est un asile de fous, l'quivalent de Charenton donc.]

[Note 17: Pneumatique, c'est--dire se rapportant aux gaz.]

[Note 18: Le pemmican est de la viande dessche.]

[Note 19: Depuis la premire publication de _Hans Pfaall_, j'apprends
que M. Green, le clbre aronaute du ballon _le Nassau_, et d'autres
exprimentateurs contestent  cet gard les assertions de M. de
Humboldt, et parlent au contraire d'une incommodit toujours
dcroissante, ce qui s'accorde prcisment avec la thorie prsente
ici. (E. A. P.)]

[Note 20: Un _mille_ (_mile_) = 1 609 m; donc, trois milles trois quarts
gale 6 033 m.]

[Note 21: Helvtius crit qu'il a quelquefois observ dans des cieux
parfaitement clairs, o des toiles mme de sixime et de septime
grandeur brillaient visiblement, que--supposs la mme hauteur de la
lune, la mme longation de la terre, le mme tlescope, excellent, bien
entendu,--la lune et ses taches ne nous apparaissaient pas toujours
aussi lumineuses. Ces circonstances donnes, il est vident que la cause
du phnomne n'est ni dans notre atmosphre, ni dans le tlescope, ni
dans la lune, ni dans l'oeil de l'observateur, mais qu'elle doit tre
cherche dans quelque chose (une atmosphre?) existant autour de la
lune.

Cassini a constamment observ que Saturne, Jupiter et les toiles fixes,
au moment d'tre occults par la lune, changeaient leur forme circulaire
en une forme ovale; et dans d'autres occultations il n'a saisi aucun
changement de forme. On pourrait donc en infrer que, dans quelques cas,
mais pas toujours, la lune est enveloppe d'une matire dense o sont
rfracts les rayons des toiles. (E. A. P.)]

[Note 22: Le _simoun_ est un vent sec et chaud du dsert, accompagn de
tourbillons de sable.]

[Note 23: _L'tambot_ est la pice de bois formant la limite arrire de la
coque du bateau.]

[Note 24: La Nouvelle-Hollande s'appelle aujourd'hui Australie.]

[Note 25: Le _kraken_ est une voile complmentaire.]

[Note 26: Une _bonnette_ est une voile complmentaire.]

[Note 27: Les _espars_ sont les pices de bois de la mture.]

[Note 28: Un apophtegme est un nonc concis et mmorable, une sentence.]

[Note 29: Une commission dsigne ici un ordre de mission ou un titre
dlivr par le roi.]

[Note 30: Le _Manuscrit trouv dans une bouteille_ fut publi pour la
premire fois en 1831, et ce ne fut que bien des annes plus tard que
j'eus connaissance des cartes de Mercator, dans lesquelles on voit
l'Ocan se prcipiter par quatre embouchures dans le gouffre polaire (au
nord) et s'absorber dans les entrailles de la terre; le ple lui-mme y
est figur par un rocher noir, s'levant  une prodigieuse hauteur. (E.
A. P.)]

[Note 31: Le _vortex_ est un tourbillon creux.]

[Note 32: Un des fleuves des Enfers.]

[Note 33: Archimde, _De occidentibus in fluido_ (E. A. P.)]

[Note 34: La _catalepsie_ est un tat pathologique dans lequel les
membres du sujet inconscient restent inertes, rigides et gardent la
position qu'on leur donne.]

[Note 35: En rapport avec la fivre _hectique_, une fivre continue et
amaigrissante.]

[Note 36: Roman paru en 1840, dans lequel Brownson, un presbytrien
converti au catholicisme, dveloppe une doctrine de la connaissance
intuitive de Dieu.]

[Note 37: Trinculo est le bouffon de La Tempte de Shakespeare; dans une
scne burlesque (III, 2) il s'imagine un moment vice-roi de l'le o il
fait naufrage, avant de suivre Stefano, le sommelier de l'ivrogne.]

[Note 38: _Azral_ est le nom de l'ange de la mort dans l'Islam.]

[Note 39: _Ragged Mountains_: Montagnes dchires; une branche des
_Montagnes bleues, Blue Ridge_, partie orientale des Alleghanys. (C.
B.)]

[Note 40: Friedrich, baron von Hardenberg, dit Novalis (1772-1801), est
un clbre pote romantique allemand.]

[Note 41: La _Ghenne_ est l'Enfer, dans le langage biblique.]

[Note 42: La _palingnsie_ est la croyance en la rptition cyclique
des vnements et des vies. Fichte (1762-1814) et Schelling (1775-1854)
sont deux philosophes allemands dont les thories ont t reprises par
les Romantiques allemands.]

[Note 43: L'Homme de Tos, c'est Anacron de Tos (VIe s. av. J.-C.).]

[Note 44: _Deux lustres_, c'est--dire deux fois cinq ans.]

[Note 45: Clomnes est un sculpteur athnien,  qui on attribue la
Vnus dite _de Mdicis_ (Florence).]

[Note 46: La houri est la femme divinement belle que le Coran promet,
dans la vie future, au fidle musulman.]

[Note 47: Mercier, dans _L'An deux mil quatre cent quarante_, soutient
srieusement les doctrines de la mtempsycose, et J. d'Israeli dit
qu'_il n'y a pas de systme aussi simple et qui rpugne moins 
l'intelligence_. Le colonel Ethan Allen, le Green Mountain Boa, passe
aussi pour avoir t un srieux mtempsycosiste.--(E. A. P.) La citation
est en fait de Pascal et non de La Bruyre.]

[Note 48: J'ignore quel est l'auteur de ce texte bizarre et obscur;
cependant, je me suis permis de le rectifier lgrement, en l'adaptant
au sens moral du rcit. Poe cite quelquefois de mmoire et
incorrectement. Le sens, aprs tout, me semble se rapprocher de
l'opinion attribue au pre Kircher,--que les animaux sont des Esprits
enferms.--(C. B.)]

[Note 49: Cette tude de Charles Baudelaire est parue dans la _Revue de
Paris_, mars-avril 1852. _(Note du correcteur--ELG.)_]

[Note 50: Mlange de fonctions de chef d'tat-major et d'intendant (C.
B.)]

[Note 51: Hallucination habituelle des yeux de l'enfance, qui
agrandissent et compliquent les objets. (C. B.)]

[Note 52: La vie d'Edgar Poe, ses aventures en Russie et sa
correspondance ont t longtemps annonces par les journaux amricains
et n'ont jamais paru.--(C. B.)]

[Note 53: Transformation familire d'Edgar. (C. B.)]

[Note 54: Boulevard de New-York. C'est justement l qu'est la boutique
d'un des libraires de Poe.--(C. B.)]

[Note 55: Victor Hugo connaissait-il ce mot?--(C. B.)]





End of Project Gutenberg's Histoires extraordinaires, by Edgar Allan Poe

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRES EXTRAORDINAIRES ***

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Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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