Project Gutenberg's Les Contemporains, 7me Srie, by Jules Lematre

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Title: Les Contemporains, 7me Srie
       tudes et Portraits Littraires

Author: Jules Lematre

Release Date: November 16, 2007 [EBook #23508]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES CONTEMPORAINS, 7ME SRIE ***




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               NOUVELLE BIBLIOTHQUE LITTRAIRE

                       JULES LEMATRE
                  DE L'ACADMIE FRANAISE



                     LES CONTEMPORAINS

              TUDES ET PORTRAITS LITTRAIRES

                      SEPTIME SRIE


                Marceline Desbordes-Valmore
          L'amour selon Michelet--Victor Duruy
       J. K. Huysmans--Henri Lavedan--mile Faguet
                      Paul Deschanel
        Maurice Donnay--Rponse  M. Dubout, etc.



                          PARIS
     SOCIT FRANAISE D'IMPRIMERIE ET DE LIBRAIRIE
       (ANCIENNE LIBRAIRIE LECNE, OUDIN ET Cie)
                   15, RUE DE CLUNY, 15

                          1899
  _Tout droit de traduction et de reproduction rserv_




LES CONTEMPORAINS

TUDES ET PORTRAITS

SEPTIME SRIE




DU MME AUTEUR.


  EN VENTE

  Les Mdaillons,
      posies, 1 vol. in-12, br. (Lemerre).                     3 

  Petites Orientales,
      posies, 1 vol. in-12, br. (Lemerre).                     3 

  La Comdie aprs Molire et le Thtre de Dancourt,
      1 vol. in-12, br. (Hachette et Cie).                      3 50

  Les Contemporains:
      _tudes et portraits littraires_.
  Sept sries.
      Chaque srie forme un vol. in-18 jsus, br.               3 50
      _Ouvrage couronn par l'Acadmie franaise._
      Chaque volume se vend sparment (Lecne, Oudin et Cie).

  Impressions de thtre.
  Dix sries.
      Chaque srie forme un vol. in-18 jsus, br.               3 50
      Chaque volume se vend sparment (Lecne, Oudin et Cie).

  Corneille et la Potique d'Aristote.
      Une brochure, in-18 jsus (Lecne, Oudin et Cie).         1 50

  Srnus,
      _Histoire d'un martyr_, 1 vol. in-12, br. (Lemerre).      3 50

  Myrrha,
      _vierge et martyre_, 1 vol. in-18 jsus, 4e dition, br.
      (Lecne, Oudin et Cie).                                   3 50

  Dix Contes,
      1 superbe volume grand in-8{o} jsus, illustr par
      Luc-Olivier Merson, Georges Clairin, Lucas, Cornillier,
      Lovy, couverture artistique dessine par Grasset, dition
      de grand luxe sur vlin, broch.                          8 
  Reliure percaline, plaque spciale, tranches dores (Lecne,
      Oudin et Cie).                                           12 

  Les Rois,
      roman, 1 vol. in-12, br. (Calmann-Lvy).                  3 50

  Rvolte,
      comdie en quatre actes (Calmann-Lvy).                   2 

  Le dput Leveau,
      comdie en quatre actes (Calmann-Lvy).                   2 

  Mariage blanc,
      drame en trois actes (Calmann-Lvy).                      2 

  Flipote,
      comdie en trois actes (Calmann-Lvy).                    2 

  Les Rois,
      drame en cinq actes (Calmann-Lvy).                       2 

  L'ge difficile,
      comdie en trois actes (Calmann-Lvy).                    2 

  Le Pardon,
      comdie en trois actes (Calmann-Lvy).                    2 

  La Bonne Hlne,
      comdie en deux actes, en vers (Calmann-Lvy).            2 

  L'Ane,
      comdie en quatre actes, cinq tableaux (Calmann-Lvy).    2 




LES CONTEMPORAINS.

Mme DESBORDES-VALMORE.


                                   20 avril 1896.

... Je crois pouvoir, sans mentir  la rubrique de ce feuilleton[1],
vous entretenir d'un mnage de comdiens: c'est Marceline Desbordes et
son mari Valmore que je veux dire. Je me servirai pour cela de cette
extraordinaire lamentation en deux cent quatre-vingt-trois lettres,
qui est la _Correspondance intime_ de Marceline Desbordes-Valmore,
rcemment parue chez Alphonse Lemerre.

                   [Note 1: Le feuilleton du _Journal des Dbats_.]

Nous y apprenons en dtail ce que nous savions en gros; nous y voyons
jour par jour la vie de misres, de dceptions, de pauvret et de
douleurs que mena sans interruption cette passionne crature qui fut
minemment une pas de chance, et qui eut une me admirable et un peu
de gnie. Mais, en outre, la prface de la _Correspondance intime_
nous apporte un renseignement entirement nouveau, et qui nous fait
comprendre l'intensit singulire de certains cris des _lgies_, et
l'cret de quelques-unes de leurs larmes. Nous connaissons
aujourd'hui de quelle blessure coulaient ces pleurs de sang. Huit ans
avant son mariage, Marceline avait t sduite et abandonne avec un
enfant, qui tait mort encore au berceau.

On a dit:--Pourquoi nous rvler ces choses? Cette femme qui fut
pendant quarante ans une pouse et une mre irrprochables, pourquoi
nous livrer son douloureux secret? Laissons dormir les morts. Cette
rvlation n'a-t-elle pas quelque chose de sacrilge? Ne
ressemble-t-elle pas  une trahison?--J'avoue ne pas comprendre ce
scrupule ni cette indignation, o je trouve quelque chose de convenu
et d'oratoire. Je ne les comprends pas, du moment que la postrit de
Marceline est teinte, et que nul vivant ne peut plus tre atteint
directement par la divulgation de la chute qu'elle fit en l'an 1808 ou
1809. Les morts n'ont de pudeur que celle que nous leur prtons pour
donner bonne opinion de notre dlicatesse. Il leur est fort gal qu'on
rvle mme leurs crimes. Mais il ne s'agit, ici, de rien de tel. Nous
savons maintenant que Marceline fut crdule et faible un jour, et
qu'elle en souffrit abominablement toute sa vie; voil tout. Nous
n'irons pas nous en prvaloir contre elle ni en prendre sujet de la
mpriser. Mais, mieux avertis, nous lirons mieux ses _lgies_, et,
sachant quelle triste ralit y est pleure et que ce ne sont point l
souffrances en ide ni sanglots de rve, nous irons de confiance, si
je puis dire, et nous compatirons avec plus de scurit aux beaux
dsespoirs de notre Sapho bourgeoise.

Donc Marceline Desbordes avait vingt-deux ans. Elle tait comdienne
et chanteuse au thtre Feydeau; et c'est une profession qui met peu
de garde-fous autour des jeunes personnes. Elle avait t sage
jusque-l, mais aussi dj trs malheureuse, comme elle fut toute sa
vie. Elle tait follement sensible; elle avait un grand besoin d'tre
aime,--et elle faisait des vers. Elle eut le malheur de tomber sur un
homme distingu. Cela commena par un commerce de posies et une
amiti littraire. Marceline se dfendit un assez long temps. Elle
tait infiniment romanesque et dut faire beaucoup de crmonies. Puis,
un jour, elle cda. Son sducteur parat l'avoir lche ds qu'il sut
qu'elle allait tre mre...

Quel tait cet inconnu? L'diteur de la _Correspondance intime_, M.
Benjamin Rivire, ne le dit pas, et l'ignore peut-tre. Mais M.
Auguste Lacaussade, dans l'dition elzvirienne des _OEuvres_ de
Marceline, semble en savoir plus long qu'il n'en dit.

Parmi les habitus du thtre Feydeau, que charmait sa tenue dcente
autant que son jeu naturel, ne s'est-il pas trouv un homme du monde,
un lettr, un _rimeur vers dans l'art d'Ovide_, lequel, frapp et
peut-tre mu des rares aptitudes potiques de la jeune artiste, sut
tout de suite les apprcier et offrir des conseils accueillis avec une
gratitude ingnue?

Oui, c'tait un pote, au tmoignage mme de Marceline:

  J'ai lu ces vers charmants o son me respire.

Or, nous sommes en 1809. Mon Dieu, mon Dieu, si c'tait Baour-Lormian,
ou Esmnard, ou Luce de Lancival? Ou bien, puisque M. Lacaussade nous
parle d'un rimeur vers dans l'art d'Ovide, n'y eut-il pas,  cette
poque, un certain Saint-Ange qui traduisit en vers _les
Mtamorphoses_?... Mais non; Marceline crit quelque part:

  Ton nom! partout ton nom console mon oreille...
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  _Tu sais que dans le mien le ciel daigna l'crire_;
  On ne peut m'appeler sans t'annoncer  moi,
  Car depuis mon baptme il m'enlace avec toi.

Il s'agirait donc de trouver un littrateur du Premier Empire qui
s'appelt, de son petit nom, Marcel, ou peut-tre Marc. Mais je n'ai
pas le temps ni les moyens de faire cette recherche. Et, d'ailleurs,
c'tait peut-tre un simple amateur, dont l'histoire littraire n'a
pas gard le souvenir... Paix  la cendre de ce mufle!

Je dis mufle, car non seulement il abandonna la pauvre fille, mais il
parat l'avoir abandonne hypocritement. Il la quitta sans rupture
dclare; il partit un beau jour, puis oublia de donner de ses
nouvelles:

    J'ai tout perdu! mon enfant par la mort,
    Et dans quel temps! _mon ami par l'absence_,
    Je n'ose dire, hlas! par l'inconstance;
  Ce doute est le seul bien que m'a laiss le sort.

Ainsi, il y avait quatre ans environ que la malheureuse avait t
lche,--puisque son petit garon, qu'elle aimait avec une ardeur
triste de fille-mre, mourut vers 1813, et elle esprait encore un
peu!

Toutefois, en 1817, elle n'esprait plus. C'est alors qu'elle
rencontra, dans la troupe de Bruxelles, le comdien Valmore, de son
vrai nom Prosper Lenchantin. Elle avait trente et un ans, et il en
avait vingt-quatre. Elle l'avait connu tout enfant  Bordeaux, et
l'avait fait sauter sur ses genoux. Cet ancien souvenir les rapprocha.
Puis, Valmore s'aperut qu'il aimait sa grande amie d'autrefois...
C'tait de ces comdiens qui se piquent de lettres,--et c'tait un
romantique. La mlancolie de Marceline, ses beaux yeux, ses cheveux
plors, son long visage ple, expressif et passionn, d'Espagnole des
Flandres, murent vivement le jeune artiste; il connaissait
d'ailleurs les vers de Marceline et lui croyait du gnie. Elle,
raisonnable, se dfiait, objectait la disproportion des ges... Mais
quoi! il tait beau, sincrement pris, ingnument troubadour. Elle
tait seule au monde, avec un coeur meurtri, mais toujours un infini
besoin d'aimer et d'tre aime, un besoin surtout d'tre bonne 
quelqu'un, de se dvouer... On devine sans peine ces nuances de
sentiments, ce qu'il y eut d'admiration, d'enthousiasme,--et de
respect,--dans l'amour de Valmore, et de demi-maternit et de
tendresse protectrice chez Mlle Desbordes. Ce comdien et cette
comdienne taient, du reste, deux coeurs parfaitement ingnus, comme
il appert de la _Correspondance intime_. Bref, ils s'pousrent.

C'tait l'union de deux guitares, et aussi l'union de deux dveines,
de deux guignes noires. Valmore n'avait jamais eu de chance... Le 2
mai 1813, on donnait _Amphitryon_ au Thtre-Franais. Valmore y
jouait le rle de Jupiter;  la dernire scne, lorsqu'il apparat
dans un nuage, arm de sa foudre, appuy sur son aigle, la corde qui
le retenait en l'air se brisa, et prcipita de quarante-cinq pieds de
haut le dieu amoureux. La chute tait pouvantable; le pauvre Valmore
fut emport de la scne bris, moulu, et plusieurs mois se passrent
avant qu'il pt remonter sur les planches.

Chute symbolique. Toute sa vie Valmore dgringola de son nuage. Mais
il se cramponnait. Comme l'illustre Delobelle, il ne renonait pas.
Valmore, m'a dit M. Sardou sur le tmoignage de gens qui l'avaient vu
jouer, tait un fort mdiocre comdien. Je lis dans une lettre de
Marceline: Valmore a rv de solliciter l'Odon... Ce serait comme
administrateur qu'il voudrait ce thtre, et je t'avoue que j'aimerais
mieux prsentement pour lui cette carrire que celle d'acteur, car
_son genre est perdu en province_. Cela signifie qu'il paraissait
vieux jeu,--en province! et en 1836! L'infortun passait son temps 
dclarer, tantt qu'il n'accepterait de place qu'au Thtre-Franais,
et dans les premiers emplois,--tantt qu'il ne s'abaisserait pas  y
rentrer, dt-on l'en prier  genoux. Et cependant il cabotinait o il
pouvait pour gagner son pain,  Lyon,  Bordeaux,  Bruxelles...

Et chaque anne, pendant trente ans, au temps des vacances, sa femme
vient  Paris pour lui chercher un engagement qu'elle n'obtient
jamais. Mais rien n'entame sa foi dans son cher artiste. Fidlement,
navement, elle entre dans ses illusions, dans ses rancunes, dans ses
colres, dans ses gestes draps, dans ses faux ddains. De dix pages
en dix pages on croit entendre les phrases de la douce Mme Delobelle
ou de Dsire: Monsieur Delobelle ne renonce pas; Monsieur Delobelle
n'a pas le droit de renoncer; ou: Monsieur Delobelle dit qu'il
renonce, qu'on lui en a trop fait. Le ton, l'accent est le mme, 
s'y tromper: Mon mari, dit Marceline, est un homme tout entier,
immobile dans ses aversions. Il abhorre Paris; rien ne pourra le
changer. Ou bien: Valmore m'a avou qu'il prfrait toutes les
chances dsastreuses que nous prouvons de faillite en faillite et de
voyage en voyage,  rentrer jamais  la Comdie franaise qu'il
abhorre. Ou bien: Valmore est tout  fait rveill de ses beaux
rves d'artiste... Il veut nous emmener dans quelque cour trangre ou
essayer une direction thtrale  Paris... Ou encore: Mon mari qui
t'aime de toujours incline jusqu' tes genoux toutes ses fierts
d'homme... (Cela, c'est tout  fait l'accent Delobelle, ou, mieux,
le style Delmar: vous vous rappelez l'tonnant cabot-pontife de
_l'ducation sentimentale_?) Valmore, qui t'aime bien  travers ses
grincements de dents contre la destine... Etc., etc... C'est d'un
comique navrant.

Ce sont des ingnus, non des simples. Ils demeurent gens de thtre
par une innocente exagration de langage et par de petites
dformations avantageuses de la ralit.  vingt ans, dit Marceline,
des peines profondes m'obligrent de renoncer au chant, _parce que ma
voix me faisait pleurer_. L'explication est charmante; mais la
vrit, c'est qu'elle perdit la voix  la suite de ses couches, et
qu'elle avait alors vingt-trois ans, et non pas vingt.

Elle l'aime bien, son Valmore. Mais les rles sont intervertis dans
cette union, puisque c'est lui qui est le plus jeune (de sept ans), le
plus faible et le plus beau. Elle parle de lui comme pourrait faire de
sa femme un mari d'actrice, j'entends un mari amoureux. Il est
certain, _mon bon ange_, que je ne te connais pas de rival au thtre.
Ta chre voix a des physionomies aussi mobiles que ton visage, et,
quand elle est dans ses bons jours, je sais qu'il y en a peu d'aussi
pntrantes, car ta prononciation est aussi _distingue_ que celle de
Mlle Mars. Marceline avait cinquante-six ans quand elle envoyait ces
lignes  son mari.--Elle lui crit, le 3 juillet 1846: Tu n'es plus
l le matin pour me laisser dormir... Ds sept heures, je tends les
bras  la Providence et  toi. Et, le 7 dcembre de la mme anne:
Je t'aime!  tes pieds ou dans tes bras, je t'aime!... Elle avait
alors soixante ans; et il est vrai qu'elle venait de perdre une de ses
filles.--Elle lui crit, le 27 dcembre 1852: Bon jour et amour, cher
mari  moi! Elle avait alors soixante-six ans, et il en avait donc
cinquante-neuf.

Lui, le digne comdien, en imaginait de bonnes pour se rendre
intressant. Il avait eu, a et l, de courtes et banales liaisons
avec des petites camarades. Il s'avisa, un beau jour, d'en prouver
d'affreux remords et de s'en ouvrir  sa femme. Misricordieusement
et, vers la fin, un peu avec le sentiment d'une mre qui pardonne
aisment aux femmes d'avoir trouv son fils trop beau, elle lui
rpond: Pourquoi, Prosper, es-tu triste  ce point du pass?... Par
quel miracle aurais-tu chapp aux entranements que la chaleur de
l'ge et la facilit de notre profession plaaient devant toi?... Je
n'en veux  personne de t'avoir trouv aimable, mon cher mari.
N'avaient-elles pas  me pardonner d'tre ta femme, et, franchement,
de ne pas mriter un tel bonheur?... Les rves tristes du pass
n'existent plus pour moi. Je te prie de les traiter toi-mme avec
indulgence et de ne rien har de ce qui t'a aim...

Qu'est-ce  dire? Au fond, cette absence de jalousie signifie que
Marceline a eu pour son jeune mari une tendresse trs sincre et trs
profonde, et la plus candide admiration, mais qu'elle a toujours aim
l'autre, le sducteur, l'ingrat, et qu'elle n'a jamais aim que lui,
au sens entier et redoutable du mot. Cela clate, dans cette
correspondance, en traits bien significatifs. En 1836 (vingt ans aprs
sa triste aventure), Marceline crit  son amie, la chanteuse Pauline
Duchambge, qui venait d'tre lche, si j'ai bien compris, par le pre
Auber: Tu es triste? Ne sois pas triste, mon bon ange, ou du moins
lve-toi sous ce fardeau de douleurs que je comprends, _que je
partage_. Toutes les humiliations tombes sur la terre  l'adresse de
la femme, je les ai reues. Mes genoux ploient encore, et ma tte est
courbe comme la tienne, sous des larmes _encore_ bien amres. Les
mots souligns dans ce passage l'ont t par Marceline elle-mme.--En
1838, le mnage Valmore est venu jouer  Milan. Marceline crit 
Pauline Duchambge: Je t'envoie comme un sourire mon premier chant
d'Italie. Leurs voiles, leurs balcons, leurs fleurs m'ont souffl
cela, et c'est  toi que je le ddie. Venir en Italie pour gurir un
coeur bless  mort d'amour, c'est trange et fatal. Le mot amour a
t effac dans le texte original, et cette rature est trangement
expressive. Deux mois plus tard, les Valmore sont sur le pav de
Milan, abandonns, avec leurs deux petites filles, par un impresario
en faillite. Marceline crit  sa confidente: Valmore a horriblement
souffert; mais il ne se consolera jamais de ne nous avoir pas fait
voir Rome. Puis, sans autre transition: Et moi, sais-tu ce que je
regrette de cette belle Rome? La trace rve _qu'il y a laisse de ses
pas, de sa voix si jeune alors, si douce toujours, si ternellement
puissante sur moi_. C'est elle-mme encore qui souligne. Je ne
demanderais  Rome que cette vision; je ne l'aurai pas. _Il_, c'est
l'autre, celui qui est parti et n'est pas revenu.

    J'ai voulu ce matin te rapporter des roses;
    Mais j'en avais tant pris dans mes ceintures closes,
    Que les noeuds trop serrs n'ont pu les contenir.

    Les noeuds ont clat. Les roses envoles
    Dans le vent,  la mer s'en sont toutes alles.
    Elles ont suivi l'eau pour ne plus revenir.

    La vague en a paru rouge et comme enflamme.
    Ce soir, ma robe encore en est tout embaume...
    Respires-en sur moi l'odorant souvenir.

Oui, Marceline a vcu d'un souvenir. Souvenir odorant, mais brlant
aussi  d'autres heures, souvenir rouge, souvenir de sang. C'tait
si facile  voir que Valmore lui-mme en souponna quelque chose, et
s'en mut  deux ou trois reprises.

Marceline, en l'pousant, avait oubli de lui conter son aventure.
Telle Mme de Montaiglin dans _Monsieur Alphonse_; mon Dieu, oui.
Seulement, ici, l'enfant tait mort; et puis, c'tait si loin!
Marceline n'eut le courage ni de renoncer  ce qu'elle pouvait encore
attendre de bonheur, ni de dsesprer un brave garon par l'inutile
confession d'un pass dont les traces taient totalement abolies...
S'arrangea-t-elle pour qu'il crt l'avoir intacte? ou se soucia-t-il
mdiocrement qu'elle le ft (elle avait alors trente et un ans)?
Mystre.

Le fait est qu'il ne s'opposa point  la publication des _lgies_ de
sa femme (1819), et qu'il en conut mme quelque fiert. Mais c'tait
dcidment un de ces malheureux qui passent leur vie  se raviser,
un _eautontimroumenos_ ingnieux et plein d'imprvu. Au bout de
treize ans, il s'aperut que certains vers de ces lgies taient tout
de mme diablement brlants, que a n'tait pas naturel, qu'il devait
y avoir quelque chose l-dessous. Il se dit,--plus lgamment, car il
se piquait d'lgance dans ses propos--: Sapristi! o ma femme
est-elle alle chercher tout cela? Ceci n'est point amour en l'air ni
paroles de romances. Et il lui fit, soit de vive voix, soit par
lettres (car ces fcheuses ides lui revenaient plus aigrement quand
il tait seul) des scnes de jalousie. Et Marceline plore lui
rpondait: Mais, mon ami, il n'y a rien, je te le jure, rien de rien.
C'est Pauline Duchambge et Caroline Branchu qui me content leurs
peines; je me mets  leur place; et tout a, c'est de la littrature.

Valmore se laissait convaincre. Mais sept ans plus tard, au cours
d'une autre absence de Marceline,--qui avait alors cinquante-trois
ans,--son accs le reprenait. Et elle recommenait son plaidoyer qui
est simplement dlicieux, et combien habile! ... La posie n'est
qu'un monstre, si elle altre ma seule flicit, notre union. Je t'ai
dit une fois, je te rpte ici, que j'ai fait beaucoup d'lgies et de
romances de _commande_ sur des sujets donns, dont quelques-unes
n'taient pas destines  voir le jour. Notre misre en a ordonn
autrement. Bien des pleurs et des plaintes de Pauline se sont
produites dans ces vers que tu aimes, et dont elle est, en effet, le
premier auteur. Aprs quoi notre vie a t si grave, si isole... que
je n'ai pas, je te l'avoue, donn une attention bien profonde  la
confection de ces livres que notre sort nous a fait une obligation de
vendre. Toute ton indulgence sur le talent, que je ddaignerais
compltement sans le prix que ton got y attache, ne me console pas
d'une arrire-pense pnible qu'il aura fait natre en moi... Tu vois
que j'avais raison, mon bon ange, en n'prouvant pas l'ombre de
contentement d'avoir employ du temps  barbouiller du papier au lieu
de coudre nos chemises, que j'ai pourtant tch de tenir bien en
ordre, tu le sais, toi, cher camarade d'une vie qui n'a t  charge 
personne.

Il suit peut-tre de ces jalousies sans cesse recommenantes que, dans
cette union bizarre, c'tait le jeune mari qui aimait le plus; et cela
est assurment flatteur pour notre Marceline.


                                   27 avril 1896.

... Mais enfin qui donc fut l'amant de la pauvre Marceline Desbordes?
Il parat que la question est excitante, car elle m'a valu tout un
paquet de lettres.

Et, d'abord, rassurez-vous: ce n'est ni Esmnard, ni Luce de Lancival,
ni Baour-Lormian. Et ce n'est pas non plus Saint-_Marc_ Girardin,
comme le voulait d'abord un de mes correspondants, qui s'est ravis
ensuite, ayant fait rflexion que ledit Saint-Marc n'aurait eu que
sept ans au moment de cette rencontre.

Un autre m'crit: ... Ce nom, que Marceline Desbordes-Valmore voile
de cette indication,

  Tu sais que dans le mien le ciel daigna l'crire,

ne serait-il pas celui d'un des Marcellus? soit le comte Auguste de
Marcellus, ou celui de son fils Andr-Charles? Dans la correspondance
de Chateaubriand, ce nom de Marcellus revient souvent, et aussi dans
le journal d'Alexandrine d'Alopens (Mme Albert de La Ferronnays).

Quand j'ai reu cette lettre, je venais d'arriver, en feuilletant le
Bouillet, aux mmes conclusions. Ou, plus exactement, j'cartais
Andr-Charles, qui n'aurait eu que seize ans  l'poque du malheur de
Marceline; mais j'inclinais  croire que son pre, le comte Auguste du
Tirac, comte de Marcellus-Demartin, auteur d'_Odes sacres_, de
_Cantates sacres_, et d'une traduction des _Bucoliques_ de Virgile,
tant n en 1776, pourrait bien tre le sducteur cherch.

Mais non, il parat que ce n'est pas lui. Et, bien que cela lui soit
sans doute gal, je fais mes sincres excuses  cet honnte mort
d'avoir failli porter sur lui un jugement tmraire.

Un troisime correspondant a eu une autre ide: ... Les vers que vous
citez:

  Ton nom...
  Tu sais que dans le mien le ciel daigna l'crire,

me semblent s'appliquer parfaitement  Saint-_Marcellin_, fils naturel
de Fontanes, auteur dramatique et journaliste, et qui fut tu en duel
en 1819 ou 1820.

Eh bien! non, il parat que ce n'est pas non plus Saint-Marcellin.

Pendant que les lettres pleuvaient chez moi, M. Auguste Lacaussade
rvlait  M. Gaston Stiegler, rdacteur  l'_cho de Paris_, la
moiti de ce mystre: ... L'amant ne s'appelait pas Marc, ni Marcel,
mais Henri. On lui doit (c'est une faon de parler) des vers, des
romans et des pices de thtre. Il eut quelque notorit. Il ne fut
point mari, ne laissa pas d'enfants et mourut aux environs de Paris,
 Aulnay-ls-Bondy.

Voil qui va bien. Par malheur il serait assez difficile de retrouver
dans Henri Marceline... Une femme, qui porte un nom honor dans
les lettres, a bien voulu dbrouiller pour moi cette nigme:

Monsieur, puisque la triste histoire de Marceline Desbordes-Valmore
vous intresse, je crois devoir vous rvler que l'abominable mufle
qui l'a si indignement lche n'est autre que Henri de Latouche.

Ses vritable prnoms taient: Hyacinthe-_Joseph_-Alexandre; ceux de
Mme Valmore: Marceline-Flicit-_Josphe_.

Une de vos hypothses est donc pleinement ralise. Je tiens ces
renseignements de mon vieil ami Auguste Lacaussade. Il n'en fait pas
mystre.

Nous eussions prfr sans doute qu'on ne ft pas tant de bruit
autour de la tombe d'une femme qui eut, comme tant d'autres, le tort
de croire  l'honntet d'un gredin de lettres. Mais puisque le mal
est fait, il n'est pas mauvais que la postrit connaisse aussi le nom
de celui qui rcompensa par le plus lche des abandons l'amour le plus
pur et le plus dsintress.

Vous avez t vous-mme un peu dur et un peu ironique pour cette
pauvre Marceline, mais... l'on ne saurait trop vous en vouloir, car
vous avez dit ses vrits au Latouche sans le connatre.

Ce n'est pas fini. Je disais, dans mon dernier feuilleton, que
Marceline avait tu son secret  Valmore, n'ayant le courage ni de
renoncer  la part de bonheur qu'elle pouvait encore attendre, ni de
dsesprer un brave garon par l'inutile rvlation d'une aventure
dont les suites matrielles taient totalement abolies. Or, M.
Lacaussade a affirm  M. Gaston Stiegler que Marceline avait le
coeur trop haut pour mentir  celui qui lui offrait son nom et pour ne
pas lui avouer loyalement, avant de l'pouser, son pass et sa
faiblesse. Elle le fit, comme M. Lacaussade l'a su par M. Hippolyte
Valmore; et c'est un beau trait de caractre, qui achve d'ennoblir
une belle figure. Soit; mais, si Valmore savait tout, j'ai beaucoup
de peine  m'expliquer les faux-fuyants par lesquels Marceline
rpondait  ses accs de jalousie. Elle n'avait qu'une chose  dire:
Je ne l'aime plus, et je le mprise. Or, elle s'vertue dans ses
rponses en explications dtournes, et ne fait mme jamais la moindre
allusion  son aventure. J'en avais conclu, assez raisonnablement,
que cette aventure tait ignore de Valmore. Mon impression, c'est
que, si Marceline se confessa  son mari, comme l'affirme M.
Lacaussade, ce fut plus tard, et aprs 1839. Aussi bien,  partir de
cette date, on ne trouve plus, dans la _Correspondance intime_, trace
de ces querelles jalouses. Valmore a cess de trouver trange l'ardeur
de certains vers de sa femme. Il ne s'en inquite plus, parce qu'il
est fix. Est-ce que je me trompe?

Petite remarque, non tout  fait insignifiante, je crois:--La seconde
fille de Marceline, ne en 1821, qu'on appelait Ondine et que
Sainte-Beuve dut pouser, s'appelait en ralit Hyacinthe. Vous avez
vu que c'tait un des prnoms de Latouche. J'en conclus que, plus de
dix ans aprs son abandon, Marceline gardait  son sducteur un
sentiment qui n'tait point de la haine. Si l'on pouvait savoir 
quelle poque elle changea le nom d'Hyacinthe en celui d'Ondine, on
saurait peut-tre, du mme coup, la date de la gurison de son pauvre
coeur. Ne le pensez-vous pas?

Enfin, j'ai reu de M. Benjamin Rivire, l'diteur de la
_Correspondance intime_, une lettre fort intressante:

Vous ne me faites pas le reproche d'avoir mis Marceline nue devant
les sicles; je vous en suis reconnaissant.

Si la correspondance que j'ai publie m'avait appartenu, j'aurais
hsit  la faire paratre. Mais elle est dans une collection
publique, la bibliothque de la ville de Douai, o MM. Valmore pre et
fils l'ont dpose. videmment ils en ont retir ce qu'ils ont voulu.
Leur intention, du reste, tait de publier ces lettres, toutes ou en
partie, et, en les ditant, je n'ai que ralis leur dsir.

... La premire partie de votre tude a pein les amis de Mme
Valmore; ils ont t attrists par votre ton un peu... railleur. Quant
 moi, j'en attends la continuation avec confiance...

M. Rivire a bien raison. Et je prie respectueusement M. Lacaussade de
ne plus me reprocher le ton narquois et boulevardier de cette tude
(moi, boulevardier!) avant d'en avoir vu la fin.


                                   4 mai 1896.

... Eh bien, non, le sducteur de Marceline, ce n'est plus Henri de
Latouche!

Je reois de M. Benjamin Rivire la lettre suivante:

Oui, M. de Latouche est un mufle, mais non pas le mufle. J'espre
que votre conviction sera faite sur ce point, aprs la lecture des
fragments de lettres originales adresses par Mme Desbordes-Valmore 
son mari, fragments que je viens de runir pour vous.

Vous y verrez que les relations entre Henri de Latouche et la famille
Valmore taient de pure amiti. Le prnom d'Hyacinthe a pu tre donn
 la fille ane de Mme Desbordes-Valmore  cause de ce monsieur, mais
seulement en raison de cette amiti.

Il faut accueillir avec dfiance les racontars, de quelque source
qu'ils viennent... Ainsi on disait, il y a quelque cinquante ans, dans
un salon littraire de Paris (mettez l'Arsenal), que M. de Latouche
avait t l'amant de Mme Valmore, qu'Ondine tait sa fille, et que
l'on s'tait spar parce qu'il avait voulu sduire la jeune fille. Ce
dernier point seul est exact. Il faudrait donc admettre que Marceline
aurait conserv, aprs son mariage, des relations avec son amant et
qu'elle l'aurait fait entrer dans l'intimit de son mari. La droiture
et la loyaut de Marceline s'lvent contre cette odieuse supposition.
La rupture, qui eut lieu en 1839 entre H. de Latouche et la famille
Valmore, fut cause par l'exigeante amiti et surtout par la conduite
ignoble de ce drle. Et cependant on prit des prcautions vis--vis de
lui, tant on le craignait.

Latouche a-t-il connu Marceline Desbordes avant son mariage? Est-il
le pre de l'enfant, Eugne, mort en 1816? On n'a qu'une affirmation,
celle de l'honorable M. Lacaussade, qui tenait ce renseignement du
fils mme de Marceline, Hippolyte. Mais Hippolyte, d'o le tenait-il
lui-mme? De son pre? De sa mre? Il n'y faut point songer. De qui?

Et alors, quelle crance peut-on donner  cette affirmation?

Une notice de M. Ch. de Comberousse, place en tte de la
_Correspondance_ de Clment XIV et de C. Bertinazzi, par Latouche
(Paris, Michel Lvy, 1867), nous apprend que Hyacinthe-Joseph-Alexandre
Chabaud de Latouche est n le 3 fvrier 1785. Il pousa en 1807, 
l'ge de vingt-trois ans, Mlle de Comberousse, fille du prsident du
Conseil des Anciens: ce fut un mariage d'amour. De ce mariage naquit
un fils que Latouche adorait.

Admettez-vous que Marceline Desbordes se soit donne  un homme
mari? Non, n'est-ce pas?

Autre chose: j'ai eu entre les mains une lettre non signe et sans
date, manant videmment de Marceline; le style et l'criture ne
laissaient aucun doute. Cette lettre tait adresse  un Olivier.
Qu'tait cet Olivier? Un nom de convention sans doute. La question,
pose dans l'_Intermdiaire des chercheurs et des curieux_ l'anne
dernire, est reste sans rponse.

Et, aprs tout, qu'importe de connatre ce nom?

Les fragments que M. Rivire a bien voulu m'envoyer sont du plus vif
intrt. Il est impossible, aprs avoir lu ces lettres, de croire que
Latouche ait jamais t pour Marceline autre chose qu'un ami,  moins
de prter  cette noble femme une puissance diabolique de
dissimulation.

Et voici un autre argument, accessoire, mais assez fort. Sans doute,
Joseph tait un des prnoms de Latouche, et Josphe un des prnoms
de Mlle Desbordes; mais ce n'taient point ceux dont on les appelait
ni qui leur servaient de signature. J'avais suppos bnvolement qu'un
hasard ou le caprice d'une conversation tendre, les avait amens  se
rvler mutuellement la liste complte de leurs prnoms respectifs et
qu'ils s'taient rjouis entre eux d'une concidence dont les archives
de l'tat civil drobaient le secret au public. Vaine hypothse! Car,
dans la pice o Mme Valmore nous dit que son nom tait crit dans le
nom de son amant, je trouve ce vers:

  On ne peut m'appeler sans t'annoncer  moi.

Or, on ne l'appelait jamais que Marceline. Alors?...

Et c'est pourquoi je suis tent d'en revenir  ma premire hypothse
et de troubler de nouveau les mnes paisibles de M. de Marcellus.
Tout, ici, concorde assez bien avec le peu que nous savons de
l'infidle. L'ge d'abord: M. de Marcellus aurait eu trente-cinq ans
quand il rencontra notre amie. Il devait venir au thtre Feydeau; il
tait homme du monde et il tait pote. Ami de Chateaubriand, et
auteur de _Cantates sacres_, imbu, sans doute par snobisme, de ce
christianisme vague que nous avons vu revenir  la mode ces annes-ci,
il devait donner aisment dans un _pathos_ idaliste, propre  sduire
la sentimentale comdienne. Non, vraiment, rien ne s'oppose, que je
sache,  ce que ce gentilhomme lettr ait t le Marcellus de
Marceline. Je me hte d'ajouter, pour couper court aux rclamations
possibles, que rien ne _dmontre_ non plus qu'il l'ait t. C'est une
impression que je donne. Et M. Sardou la partage, de quoi je ne suis
pas mdiocrement fier.

Quant au mystrieux Olivier signal par M. Rivire... on pourrait
voir s'il n'y aurait pas, dans les oeuvres du comte de Marcellus,
quelque chose qui expliquerait le choix que fit Marceline de ce nom
de convention. Ou peut-tre est-ce un nom emprunt  quelque roman du
temps? ou tout bonnement pris au hasard?...

Et ne dites point: Le gaillard tait peut-tre un inconnu, qui
n'avait de talent qu'aux yeux de Marceline, ou dont le talent tait
ignor des contemporains; un obscur amateur dont l'histoire n'a pas
gard le souvenir. Non, c'tait un homme qui eut quelque notorit en
son temps, et dont le nom a t presque srement enregistr par les
Bouillet, les Dezobry et les Vapereau; tmoin ces mauvais vers de sa
triste matresse:

  Je le lisais partout, ce nom rempli de charmes...
  _D'un loge enchanteur toujours environn_,
   mes yeux blouis il s'offrait couronn...

... C'est bte, tout de mme, de se donner tant de mal pour dcouvrir
le mot d'une nigme qu'il importe si peu de dbrouiller. Je suis
videmment, depuis quinze jours, dans un tat d'me approchant de
celui de l'OEdipe du caf de l'Univers, au Mans.

On m'a reproch de divers cts d'avoir, dans mon premier article,
parl du mnage Valmore avec ironie. On a eu tort. L'ironie n'est
exclusive ni du respect, ni de la sympathie, ni mme de l'admiration.
J'ai peur de m'tre,  moi-mme, mon ami le plus cher, c'est--dire
d'tre comme tout le monde; or il m'arrive assez souvent, je vous
assure, de mler de l'ironie aux jugements intimes que je porte sur
moi. Exigerez-vous que je traite les autres encore mieux que je ne me
traite moi-mme!

Au surplus, si, considrant surtout Marceline, comdienne retire,
dans ses rapports avec son mari, tragdien en exercice, j'ai pu
sourire un peu tout en l'aimant bien,--absolvant aujourd'hui en bloc
les candides exagrations de langage d'une femme qui vcut eu des
temps emphatiques et qui, pour sa part, n'eut jamais, jamais,  aucun
degr, le sentiment dbilitant du ridicule, c'est sans l'ombre d'un
sourire, cette fois, que je la dclare admirable, vnrable, presque
sainte.

J'ai dj dit que ses deux cent quatre-vingt-trois lettres n'taient
qu'une longue lamentation. Peu de vies offrent un pareil exemple de
guigne noire et continue. Elle nat pauvre, elle entre au thtre pour
nourrir sa famille. Ses premiers directeurs font faillite,--comme
feront les autres, invariablement.  Bordeaux, elle reste deux jours
sans manger et tombe vanouie dans la rue. Elle s'en va avec sa mre
 la Guadeloupe, o les appelle un cousin riche. Quand elles arrivent,
l'le est en pleine rvolte, les plantations incendies par les noirs,
le cousin disparu. La mre de Marceline meurt de la fivre jaune.
Aprs une traverse o sa vie et son honneur sont en pril,
l'orpheline revient en France. Elle cabotine o elle peut. 
vingt-deux ans, elle est sduite et abandonne. Elle perd sa voix  la
suite de ses couches. Son enfant meurt. Elle pouse un comdien sans
talent et qui avait bien du mal  gagner son pain. (J'ai reu d'un
vieux lecteur des _Dbats_ ce renseignement: L'acteur Valmore a
cr le rle du gelier dans _Marie Tudor_ en 1832 ou 1833; il disait
d'une voix pteuse, excrable, les quelques lignes de ce rle; il
tait trs mauvais artiste.) Elle perd sa premire fille, Junie. Elle
perd sa fille Ins, de la phtisie,  vingt et un ans; elle perd son
frre, ses soeurs, sa plus chre amie Caroline Branchu, sa fille
Ondine. Elle meurt aprs deux annes d'une maladie atroce. Joignez 
cela une pauvret qui dura toute sa vie, la perptuelle angoisse du
loyer, des billets  ordre, mme du repas du lendemain; il lui arrive
de commencer le mois avec un franc dans son tiroir, et de n'avoir pas
de quoi affranchir ses lettres... Ce fut une malheureuse, une
crucifie...

Or,--et ceci est magnifique,--sans doute elle se lamente, mais jamais
elle ne dsespre,--et jamais elle n'exprime un sentiment o l'on
puisse surprendre mme un commencement de mchancet ou de duret, ou
seulement de rvolte.  travers tout, une joie intrieure l'illumine.
L'optimisme de cette afflige et de cette geignarde est sublime,
renversant! Au reste, vous l'avez peut-tre remarqu: les pessimistes
absolus, les professionnels du pessimisme sont tous des hommes dont
la vie ne fut point exceptionnellement malheureuse, et qui n'eurent
tout au plus, de la souffrance humaine, que leur portion congrue. Il
semble que l'excs et la continuit des souffrances (j'excepte
toutefois les extrmes tortures physiques) soient moins favorables 
l'closion du pessimisme qu'une vie de tracas temprs et de malheurs
espacs et moyens. Apparemment, c'est un allgement moral que de
n'avoir plus rien  perdre. Quand on a t aussi malheureux que
possible pendant des annes, on finit par tre tranquille sur
l'avenir: on sait qu'il vaudra toujours bien le pass. Les misres,
les dceptions, les douleurs exorbitantes et ininterrompues amnent
peu  peu une sorte de renoncement; et le renoncement est, comme vous
savez, la condition de la joie vritable. Dans cet tat, on perd la
triste facult qu'ont les heureux de sentir le malheur en dehors du
moment o il les frappe, et de l'allonger par l'apprhension et par le
souvenir. Enfin, quand on n'a plus rien  attendre de bon, les plus
humbles petits bonheurs, mme les simples trves qui surviennent dans
une infortune  laquelle vous tiez accoutum, acquirent un prix que
ne souponnent pas ces faux malheureux de pessimistes... Et je crois
aussi que, trs cruels au dbut, les embarras d'argent, quand ils sont
devenus un mal chronique, mnent assez aisment  une sorte
d'insouciance bohme...


                                   25 mai 1896.

Une lettre de M. Auguste Lacaussade m'assure que, bien dcidment, le
sducteur de Marceline fut Henri de Latouche. (M. Lacaussade n'en
donne, d'ailleurs, aucune preuve srieuse.) Mais, il y a huit jours,
une lettre signe pareillement Lacaussade m'avait apport dj le mme
renseignement. Or, cette lettre tait l'oeuvre d'un loustic.

L-dessus, j'entre en mditation, et cherche  me figurer l'tat
d'esprit de ce mystificateur imbcile.

Je n'ai jamais eu, pour ma part, l'me assez trempe pour pratiquer la
mystification, mme en famille ou entre amis. Chaque fois que j'ai
essay, je n'ai pu me tenir, avant la russite de la farce projete,
d'en avertir moi-mme la victime. L'art de mystifier suppose  mon
avis, chez ceux qui s'y adonnent, une certaine duret de coeur, un
germe et un commencement de cruaut. Cependant cet exercice que je
rprouve, il est des cas o, tout au moins, je le comprends. C'est
quand le rsultat en doit tre comique, quand la personne dupe doit
finalement apparatre dans une posture qui prte  rire.  la vrit,
je trouve que les loustics professionnels, les Vivier, les Sapeck, les
Lemice-Terrieux, se sont souvent donn beaucoup de mal pour un fort
petit effet. J'ai maintes fois admir quelle somme d'nergie inepte
ils ont dpense,  quelle longue et patiente dissimulation ils se
sont astreints; et, mettant en balance l'norme travail des
prparations et l'insignifiance du rsultat, il me semblait que, dans
le fond, ces laborieux mystificateurs taient peut-tre les vrais
mystifis. Toutefois, le plaisir bas, mais rel, de rendre autrui
ridicule, ou de l'pouvanter, ou simplement de le faire souffrir,
expliquait en quelque manire la peine que prenaient ces bizarres
spcialistes, et leurs feintes prolonges, et leurs attentes, et leur
endurance de Peaux-Rouges.

Mais je me demande quel plaisir a cherch l'inconnu factieux qui nous
a tromps, M. Lacaussade et moi. Ce n'est pas celui de nous rendre
ridicules: la lettre fabrique tait plausible; elle ne contenait rien
de dsagrable pour moi; la rdaction n'en tait ni absurde ni
incorrecte; et qu'y avait-il de plaisant  ce que, ne connaissant pas
M. Lacaussade et n'ayant jamais vu son criture, je crusse 
l'authenticit de ce billet?--Quelle a donc pu tre la pense du
subtil faussaire?

Je ne vois que ceci: il a voulu tromper pour tromper, d'une faon
toute dsintresse, sans mme l'ide d'un effet comique  produire,
et sur un point qui n'importe  personne. Voil qui est bien
singulier. Il s'est rjoui d'introduire, dans une discussion de pure
curiosit, et dont les conclusions ne peuvent toucher qu'un mort et
une morte, un document faux, mais dont la fausset n'tait d'ailleurs
ni paradoxale, ni imprvue, ni, d'autre part, dsobligeante  aucun
degr pour ceux qu'il abusait un moment. Bref, il a machin un
mensonge tout  fait indiffrent et qui ne pouvait avoir d'autre
mrite,  ses yeux, que de n'tre pas la vrit. C'est donc la
mystification pour la mystification, sans mme l'excuse d'tre
plaisante ou d'tre malfaisante. Ce monsieur a got de secrtes joies
(chose trange)  ajouter pour quelques jours,  l'norme et tragique
somme d'erreurs dont ptit l'humanit, une erreur infime et totalement
insignifiante; et il a joui de cette pauvre petite erreur o il
m'induisait, uniquement parce que c'tait tout de mme une erreur.
Qu'est-ce que cela? Il n'y a pas  dire, c'est du satanisme, mais trs
humble; satanisme de jocrisse,  moins que ce ne soit simple
imbcillit.

Ou peut-tre n'a-t-il voulu que m'entraner dans ce dveloppement? Si
c'est cela, qu'il soit heureux.

Mais Marceline nous attend.

Je vous ai nagure numr ses malheurs. Je constatais qu' travers
tout une joie intrieure l'illuminait, et que le secret optimisme de
cette martyre tait renversant, et j'en cherchais les raisons... Mais
il y en a d'autres que celles que je vous ai dj dites; et ce n'est
pas seulement de l'excs mme et de la continuit de sa dveine que
lui vint son extrme srnit. Elle avait une foi ardente en Dieu: et
elle tait infiniment bonne.

Elle crit un jour  une de ses amies: Nous pleurerons toujours, nous
pardonnerons et nous tremblerons toujours. Nous sommes nes
_peupliers_. C'est bien cela. Elle frmit  tous les souffles du
dehors. Ce qui l'empche de mourir de ses propres souffrances, c'est
qu'elle souffre et palpite et vit continuellement des souffrances des
autres. Cette afflige se fond en compassion sur tous les affligs.
Cette indigente passe son temps  faire la charit  de plus pauvres
qu'elle; aumne d'argent quand elle peut, aumne de consolations, de
visites, de dmarches, toujours trottinante dans les rues, sous son
chle troit, vers quelque oeuvre de bont. Un jour elle s'intresse 
un jeune forat repentant, arrive  le tirer du bagne, fait une qute
pour lui. Sa charit et sa piti ne choisissent point. Elle s'exalte
et s'attendrit sur Barbs, sur Raspail, sur le prince Louis au fort de
Ham et sur Victor Hugo  Jersey. Elle verse des larmes brlantes sur
le peuple massacr, en 1839, dans les meutes de Lyon. Elle en versera
d'autres, ou, si vous voulez, elle versera les mmes, sur la mort
tragique du duc d'Orlans. Elle crit, en 1837: Quelle anne! Trente
mille ouvriers sans pain, errant dans le givre et la boue, le soir, et
_chantant_ la faim!... Allez! le peuple de Lyon, que l'on peint
orageux et mauvais, est un peuple sublime! un peuple croyant! C'est
vraiment ici, et seulement ici, qu'une pauvre madone, surmontant un
rocher, arrte trente mille lions qui ont faim, froid, et haine dans
le coeur... et ils chantent comme des enfants _soumis_. C'est l le
miracle... Moi, je deviendrai folle ou sainte dans cette ville...
Mlanie, on n'ose plus manger, ni avoir chaud, contre de telles
infortunes... Et ailleurs: Quel spectacle depuis deux mois! Je n'ai
plus la force ni les moyens de consoler cette pauvret qui augmente et
_fait frmir_, entends-tu? malgr leurs vertus sublimes, car il y en a
de sublimes dans ce peuple. Et  Paris, en 1849: Tous les genres
d'ouvriers sont bien  plaindre aussi! Qui aura jamais pouss l'amour
triste plus loin que moi pour eux? Personne, si ce n'est notre
adorable pre et maman... Va! j'ai vu ceux de Lyon, je vois ceux de
Paris, et je pleure pour ceux du monde entier. Humanitaire et
chrtienne, elle a des alliances, toutes fminines, d'ides, de
sentiments et de croyances,--alliances dont le secret semble perdu, et
qu'elle seule pouvait oser, et qui paratraient aujourd'hui
extravagantes, je ne sais pas pourquoi. Que dites-vous de cette phrase
sur les meutiers massacrs  Lyon: Tomber ainsi en _martyr_, sous
_l'atroce barbarie des rois_, c'est _aller au ciel_ d'un seul bond, et
ce qui nous reste  voir peut-tre dans cette ville infortune nous
faisait par moments envier _l'lite_ qui _montait  Dieu_? N'est-ce
pas le propre esprit rvolutionnaire des vangiles, candide, tout
form d'amour et totalement dnu de prudence humaine?

Marceline est une admirable et touchante visionnaire. Elle prte 
tous ceux qui l'approchent la beaut de son me,  travers laquelle
elle les voit et les entend.-- cause de sa profession premire et de
celle de son mari, cette trs honnte femme, d'une scrupuleuse vertu,
a toujours eu une partie du moins de ses relations dans un monde
forcment ml. Ses plus intimes amies taient des irrgulires: les
chanteuses Caroline Branchu et Pauline Duchambge,--celle-ci, matresse
d'Auber,--et Mlanie Waldor, qui n'a pas laiss, me dit-on, la
rputation d'une femme trs bonne ni trs pure. Marceline les pare de
toutes les vertus, les appelle ses anges, idalise avec une
imperturbable navet ce qu'elles lui laissent savoir des aventures de
leurs sens. Oh! le sraphisme des consolations qu'elle prodigue 
Pauline, dlaisse par le petit pre Auber!...

Ah! elle sait aimer et admirer, celle-l! Tous les hommes et toutes
les femmes illustres de la premire moiti de ce sicle, elle ne les
voit que grands, gnreux et charmants. Jamais l'ombre mme d'une
restriction ou d'une raillerie dans les images qu'elle se forme d'eux.
Je ne pense pas qu'il y ait eu, mme parmi les saints, une me plus
incapable d'ironie ou d'observation malveillante que l'me anglique
de Marceline. Et il semble aussi que, en gnral, les hommes qui
l'ont connue, mme les secs, les dfiants ou les distraits, aient t
bons pour elle. Il leur et sans doute t difficile d'tre autrement:
comment ne pas aimer, ft-ce en souriant un peu, cette passionne
tendre, aux propos nafs et colors, qui portait en elle un si grand
foyer de charit et un si inpuisable trsor d'illusions, cette sainte
chappe du chariot de Thespis, et que son indigence et ses habitudes
de demi-bohme faisaient si particulire et pittoresque  son insu?
Outre qu'elle aimait naturellement la beaut, le bonheur et le gnie
des autres, elle aimait encore, dans ses illustres amis, la bont mue
et amuse qu'elle-mme leur communiquait dans le temps qu'ils taient
en sa prsence.

Je note quelques-unes de leurs apparitions,  mesure que je les
rencontre dans la correspondance de Marceline. On frappe... C'est
Dumas lui-mme, avec Charpentier; Dumas, grand comme Achille, bon
comme le pain, et qui se baisse en deux pour arriver  me baiser la
main... Il est parfait, il a couru de suite  la maison du roi de
toutes ses immenses jambes, mais il est rentr dsol. C'tait fte,
tout ferm. Les dmarches taient remises, et il vient ce
matin.--J'ai couru  l'Abbaye-au-Bois; tout ce que tu peux rver
d'affable, de tendre, de bon, de grce, c'est Mme Rcamier. Elle m'a
embrasse dix fois, mais du coeur. Elle est simple... tiens, comme la
bont, c'est tout dire. Elle a tout ensemble vingt ans et soixante
ans, et ces deux ges lui vont bien. Elle touche le coeur. Elle m'a
entrane dans un coin pour m'offrir bien des choses! Il me semble que
je les ai reues trois fois, tant mon me en est pleine!... Mars
m'avait crit qu'elle me runissait  dner avec Dumas et sa femme. Tu
n'as pas d'ide de Mars, elle y met du coeur et une volont qui
rcompense de tout ce que je lui ai port d'admiration dsintresse
dans ma vie. Dumas est plein de chaleur et de zle, et sa femme m'a
prise en got tout  fait... J'ai vu Bocage chez Mlle Mars, il a t
d'une grce et d'une chaleur toutes romantiques... Tout cela dans la
mme lettre!--... Nous sommes partis et revenus avec M. de Lamennais
qui nous a ramens jusqu' la porte... Je te laisse  juger si l'on a
parl progrs, religion, libert, avenir humanitaire!... Il a toute la
grce d'un enfant. Celui-l encore, tu l'aimerais beaucoup, si pauvre,
si cur de campagne, avec ses gros bas bleus et ses pantalons trop
courts.--... J'ai revu M. Sainte-Beuve, affectueux et serviable:
comme Charpentier n'est point venu encore, il s'est charg d'y passer
aujourd'hui lui-mme et de me rapporter sa rponse pour l'argent...
Mme Rcamier, que j'ai revue hier, et M. de Chateaubriand m'ont prise
en affection plus vive. Elle est entre avec moi dans tout ton sort et
veut s'en occuper, ainsi que des enfants, plus tard. Elle m'a donn un
beau livre pour Ins et brle de voir Line...--... J'ai vu M. Victor
Hugo, qui m'a reue  coeur dcouvert... Il demeure attach  l'ide
de te ramener  Paris. Il t'aime et t'honore, et fera tout dans des
circonstances indiques pour te servir...--M. Sainte-Beuve est venu
dner tranquillement; il t'aime et te regrettait beaucoup.--M.
Sainte-Beuve fait des voeux bien sincres pour ton retour et s'ingre
pour te servir. Celui-l, par exemple, s'il pouvait!... Je lui dois
dj trois cents francs de pension par Mme Salvandy. Jamais je n'ai
rien vu de si simplement bon.--M. Balzac est venu me voir il y a
quelques jours, je te conterai cela. C'est un bon tre par-dessus son
talent.--M. Sainte-Beuve a ta lettre et m'en a bien rcompense par
des posies et par le soin religieux qu'il va prendre d'monder un
volume pour M. Charpentier, afin d'avoir un peu d'argent pour
dmnager.--Branger tait venu accidentellement pour obliger de son
concours une pauvre femme que tu connais... Branger est un homme
humain et loyal, fort simple. Il m'a gronde d'avoir rvl son nom 
la dame oblige, mais gronde de bonne foi et  mriter que tu
l'embrasses, ce que tu feras un jour, dans la mansarde vritable o il
demeure comme un gros chien sans dents, sans griffes, avec des
lunettes vertes.--... Je ne t'ai pas dit que je connais maintenant
la mre de M. Sainte-Beuve, toute petite et adorable d'amour pour son
fils. Sa maison est celle de la Fe aux miettes. Il y sent bon de
calme et de fleurs.--M. Jules Favre a pass tout le soir avec moi...
M. Favre est un homme trs droit et trs simple; son me seule est
exalte, mais son imagination ne plane jamais qu'en dessous de sa
raison.--Cet illustre prisonnier (le prince Louis) est, dit-on, trs
bon par le coeur; il s'amuse  faire du bien pour se dsennuyer des
tristes barreaux qui sont levs entre la vie et lui...--Hier mardi,
M. Michelet est venu me voir. Je voudrais te donner non l'motion trop
vive, mais la consolation qui reste d'une telle entrevue. Il m'a donn
son premier volume de la _Rvolution franaise_, etc., etc... Mon
Dieu! comme dit le Blandinet de Labiche, que les hommes sont bons!...
Si l'on vous livrait la correspondance intime de quelque femme de
lettres d'aujourd'hui (et je la suppose indulgente) adonne  la
frquentation des grands hommes, pensez-vous que nos contemporains
clbres y fissent tous aussi bonne figure et aussi immacule?
Honorons nos pres,--ou Marceline qui sut les voir ainsi.

Et comme elle sait admirer!--Elle assiste, chez Mme Rcamier,  une
lecture solennelle des _Mmoires_ de Chateaubriand. Je n'ai rien
ressenti depuis longtemps qui m'arracht si doucement  mes peines.
J'ai rappris en une heure la puissance du gnie. M. de Chateaubriand
s'coutait avec une rigueur intgre. Son lecteur tait clair et sec,
mais le style! mais ces ailes d'aigle qui battaient dans l'air!--Je
suis trs contente d'avoir ici ton volume sur l'Allemagne. Chaque
ligne de Mme de Stal est une lumire qui pntre mon ignorance
d'admiration et toujours d'attendrissement. Quel gnie! Mais quelle
me! Quel bonheur de croire  notre immortalit pour la voir aussi,
comme je l'ai rv une fois! (Avons-nous, jamais, nous autres coeurs
secs que nous sommes, vu Mme de Stal dans nos songes, et avons-nous
tressailli de joie  l'ide de retrouver cette dame au Paradis?...)
Suit cette rflexion: Plus je lis, plus je pntre sous les voiles
qui me cachaient nos grandes gloires, moins j'ose crire; je suis
frappe de crainte, comme un ver luisant mis au soleil.-- propos du
retour des cendres: Les vers de Hugo sont dans le _Sicle_, 14
dcembre. Barthlemy marche aprs, bien aprs! C'est bien, c'est beau;
mais l'autre a crit avec du sang d'empereur, et d'empereur du monde
lchement assassin. C'est bouleversant... Son ode est grande comme le
rocher, et puis adorable de tendresse. Il nous venge de toute
l'Angleterre; Napolon doit en avoir tressailli.--Je profite de ces
moments pour relire Victor Hugo et brler toutes mes feuilles  ce
soleil. J'en demeure courbe, je te l'avoue... J'ai dix fois pos ce
livre sur mon front prs d'clater. Ne te semble-t-il pas, mon ange,
que la raison vacille plus devant ces prodiges humains que devant les
merveilles incomprhensibles de l'Auteur ternel?... Je t'avoue que
j'ai quelquefois peur de toucher  de certaines pages de Victor Hugo.
Cette femme manquait dlicieusement de mesure et d'esprit critique.
Elle dit d'Auber qui lui avait envoy sa carte: Je garderai donc
cette carte qui me touche et m'honore... Je l'ai approche de mon
coeur bris. Je ne verrai pas de quelque temps M. Auber lui-mme. Il
ne faut pas clater en sanglots devant ces mes harmonieuses qui
chantent pour consoler le monde. J'ai horreur d'interrompre ces grands
missionnaires de Dieu. Auber missionnaire de Dieu... Aprs celle-l,
il faut tirer l'chelle,--l'chelle de Jacob.

Vous avez vu tout  l'heure que Sainte-Beuve revenait souvent dans ces
lettres. Il y apparat vraiment bon, d'une bont active et effective.
Vous savez qu'il s'tait attel  la gloire de cette humble femme.
Sainte-Beuve est le meilleur garant de la qualit d'me de Marceline
et de son gnie intermittent, attendu qu'il fut,  coup sr, le plus
clairvoyant de ses amis. Il traduisait en souriant la devise de
Marceline: _Credo_, par: _Je suis crdule_. videmment elle le
divertissait et l'attendrissait  la fois; elle lui inspirait un
respect ml de curiosit amuse, et qui cependant lui mouillait un
peu les yeux. Et enfin Sainte-Beuve faillit pouser Ondine, la fille
ane de Mme Valmore; et c'est une histoire qui vaut peut-tre la
peine d'tre brivement conte, d'autant plus que cette Ondine ne fut
point une personne ngligeable[2].

                   [Note 2: Il resterait  dfinir la profonde et
                   l'originale pit de Marceline; puis  caractriser
                   sa posie,--posie d'ignorante gniale, posie
                   admirablement passionne et spontane (parmi
                   quelque naf fatras) essentiellement _musicale_, et
                   qui tantt fait ressouvenir de Lamartine, tantt
                   fait prsager Verlaine. Mais j'ai d interrompre
                   cette tude, et je suis aujourd'hui trop loin du
                   courant de sensibilit qu'il faudrait pour la
                   reprendre.]


                                   15 juin 1896.

Conues dans la tristesse et la pauvret, leves parmi des angoisses
quotidiennes dans une bohme indigente de comdiens errants, les deux
filles de Marceline, Ondine et Ins, furent des malades extrmement
distingues. Ondine tait spirituelle, avec des gaiets
nerveuses,--mais froide et sans abandon. Sa mre s'tonnait et
souffrait de ses refus de se confier... Cette souffrance se peut
mesurer  la joie qu'prouve la pauvre femme un jour que sa fille,
attendrie par l'absence (elle tait alors en Angleterre), a bien voulu
lui ouvrir un peu son coeur:

... Dans une vie aussi haletante que la ntre, rpond la mre, o
prendre le temps d'un rcit, d'une confidence? Tout s'y jette par
larmes, par sanglots, par une treinte passionne qui n'a rien dit,
mais qui a empch de mourir. Avec toi surtout, j'ai vcu de silences
forcs. Je croyais les devoir  ton repos,  ta sant... Ce qui doit
apaiser ta charmante colre contre M. Alexandre Dumas (cette colre
qui m'a fait entrevoir un moment le _ciel_ d'une mre, le coeur de son
enfant soulev en sa faveur), c'est que ce n'est pas ici, dans ce
monde comme il est fait, qu'il faut prtendre tre jug suivant ses
vertus et ses fautes...

J'emprunte ici quelques dtails  des fragments de Mmoires: _Un
projet de mariage de Sainte-Beuve_, publis par la _Gazette
anecdotique_ du 31 janvier 1889. (M. Benjamin Rivire devrait nous
dire, s'il le sait, quel est l'auteur de ces Mmoires.) Sans tre
prcisment jolie, Ondine tait d'une physionomie douce, avec le
regard un peu maladif. Elle tait, comme sa mre, rfractaire  la
toilette. Mme Valmore avait la parole un peu tranante et larmoyante,
sa fille avait plus de dcision et de nettet dans la repartie; elle
plaisait au premier abord.

En 1842, je pense (elle avait alors vingt et un ans), Ondine entra
comme institutrice dans un pensionnat de demoiselles qui tait situ
rue de Chaillot. La directrice, Mme Lagut, personne de grand mrite,
avait un salon trs frquent, o Sainte-Beuve, dj clbre, tait
reu familirement. Les jeunes matresses taient admises  ces
runions. L'auteur de _Joseph Delorme_ et des _Consolations_, l'ami de
la posie lakiste et des nuances morales gris-perle, devait se plaire
dans ce monde modeste, gracieux avec dcence, un peu mlancolique au
fond, de jeunes institutrices. C'tait une socit  souhait pour son
me frleuse de confesseur laque. Dans un coin du salon, on jouait au
whist; dans un autre coin, on causait, ou l'on s'amusait au jeu des
petits papiers, quiproquos ou bouts-rims. Sainte-Beuve prenait assez
souvent part  ces exercices, o triomphait Ondine.

Il la remarqua bien vite; et un commerce spirituel et littraire ne
tarda pas  s'tablir entre eux... Aprs la mort d'Ondine, en 1833,
Sainte-Beuve crira  la mre: ... C'taient mes bonnes journes que
celles o je m'acheminais vers Chaillot  trois heures et o je la
trouvais souriante, prudente et gracieusement confiante. Nous prenions
quelque livre latin, qu'elle devinait encore mieux qu'elle ne le
comprenait, et elle arrivait comme l'abeille  saisir aussitt le miel
dans le buisson. Elle me rendait cela par quelque posie anglaise, par
quelque pice lgrement puritaine de William Cowper qu'elle me
traduisait, ou mieux par quelque prire d'elle-mme et de son pieux
album qu'elle me permettait de lire...

Sainte-Beuve, nous dit l'auteur des _Mmoires_, tait le contraire
d'un dandy: il se rapprochait prcisment des deux dames Valmore par
son peu de respect de la mode et son insouciance de la tenue. La
littrature, le latin, la posie anglaise, un mme ddain des
extriorits (Sainte-Beuve tait encore dans la priode religieuse
de sa vie)... que de raisons de s'entendre! Un beau jour, il confia 
l'excellente Mme Lagut son amour naissant pour Ondine et le projet
qu'il avait form de demander sa main. Mme Valmore et Ondine,
pressenties, se montrrent disposes  accueillir la demande; et sans
doute, peu aprs, il se dclara  Ondine elle-mme, puisque, le
premier mai 1843, Marceline crit  sa fille: M. Sainte-Beuve
t'attend sur tes gages donns.

Mais ensuite Sainte-Beuve hsita, et, finalement, ne conclut point. Il
eut sans doute peur du mariage, et peur de lui-mme. Il comprit que ni
l'indpendance et l'infinie curiosit de son esprit toujours en qute,
ni ses habitudes irrgulires de clibataire sans-gne et assez peu
dgot, n'auraient pu se plier  la loi du mariage. Et pourtant, il
eut un vrai chagrin lorsque, quelques annes plus tard, Ondine pousa
un jeune avocat, M. Jacques Langlais. Chose curieuse, elle demeura
jeune fille dans le souvenir de Sainte-Beuve, dans l'image idalise
qu'il conserva d'elle et qu'il entretint pieusement. Il considrait le
mari comme non avenu. Il crit dans la lettre que je citais tout 
l'heure: C'est  vous, pote et mre, qu'il appartient de recueillir
et de rassembler toutes ces chres reliques, toutes ces reliques
_virginales_, car je ne puis m'accoutumer  l'ide qu'elle ait cess
d'tre ce qu'il semblait qu'un Dieu clment et svre lui avait
command de rester toujours. Peut-tre, parmi les raisons qui
l'empchrent d'pouser Ondine, faut-il compter ce scrupule et ce
respect devant une vierge, et la terreur d'abolir ou seulement de
transformer ce par quoi elle l'avait surtout sduit: terreur d'autant
plus invincible que celui qui l'prouve est plus habitu,--et c'tait
le cas de Sainte-Beuve,--aux rencontres grossires. On peut, quand on
a  la fois l'me dlicate et les moeurs cyniques, estimer rpugnant
de demander  une jeune fille intacte prcisment ce qu'on a accoutum
de demander  de tout autres personnes; on peut trs bien, dis-je,
rester clibataire toute sa vie par respect des jeunes filles: je
parle trs srieusement.

Sainte-Beuve crit encore  Marceline: ... Ici, du moins, il y a tout
ce qui peut adoucir, lever et consoler le souvenir: cette puret
d'ange dont vous parlez, cette perfection morale ds l'ge le plus
tendre, cette posie discrte dont elle vous devait le parfum et dont
elle animait modestement toute une vie de rgle et de devoir, cette
gravit  la fois enfantine et cleste par laquelle elle avertissait
tout ce qui l'entourait du but srieux et suprieur de la vie... Je
suis tent de croire,--car le mme sentiment s'y retrouve, et presque
les mmes expressions,--que l'admirable pice des _Consolations_:

  Toujours je la connus pensive et srieuse...

fut inspire  Sainte-Beuve par le souvenir de cette charmante Ondine
Valmore. (Mais, pour l'affirmer, il faudrait consulter les dates; et
je n'ai point sous la main les posies de Sainte-Beuve.)

Cette Ondine avait bien de l'esprit et de la grce, avec, peut-tre,
une pointe d'affectation. M. Rivire nous donne une de ses lettres. En
1852, marie, heureuse, semble-t-il (du moins ce jour-l), et gurie
de ce que son adolescence avait eu de bizarre et de farouche, elle
crit de Saint-Denis-d'Anjou, o elle tait en villgiature,  son
frre Hippolyte: Dans quelques jours, nous serons ensemble, cher
frre, et il faut tout le besoin que nous avons de nous voir, pour
nous consoler de rentrer dans ce Paris qui nous fait peur. Je n'ose
pas penser  cette rue de Seine: il me semble que je vais retrouver l
l'horrible hiver de l'an pass. Ici, on oublie tout, on se plaint par
_genre_, mais sans amertume; on dort, on mange, on n'entend point de
sonnette. On s'veille pour dire: Va-t-on djeuner? On se promne _
ne_ et on rentre bien vite pour demander: Va-t-on dner? Il y a des
fleurs, des herbes, des senteurs de vie qui vous inondent malgr
vous-mme; il y a une atmosphre d'insouciance qui vous berce et vous
rend tout facile, mme la souffrance. Que n'es-tu l? Tu prendrais ta
part de tant de biens! Tu nous aiderais  traduire Horace dans un
style lgant et philosophique comme celui-ci:

    Cueillons le jour. Buvons l'heure qui coule;
  Ne perdons pas de temps  nous laver les mains:
  Htons-nous d'admirer le pigeon qui roucoule,
       Car nous le mangerons demain.

Ne fais pas attention au pluriel rimant avec un singulier; c'est une
licence que la douceur de la temprature nous fait admettre. Nous
devenons de vritables Angevins: _molles_, comme dit Csar (ou un
autre).

Cela est vraiment joli; et j'y reconnais la trace des leons latines
de Sainte-Beuve. Je songe avec plaisir que, en se livrant  ce
badinage presque savant, la jeune Mme Langlais se revoyait dans le
pensionnat de la rue de Chaillot, le front pench auprs de celui de
Joseph Delorme, sur un volume d'Horace.

Elle continue: Ne te marie pas avant notre retour. Je tiens  tre
consulte sur la toilette de la marie,--peut-tre sur la marie
elle-mme. Quant  l'Alice de la rue Miromesnil, cela me parat fruit
vert destin  devenir fade. Je crois qu'il n'y a pas grande
intelligence dans ce front-l. Il est vrai que je la connais peu...

Il y a, dans cette lettre, un joli ton d'ironie, sentiment inconnu de
la bonne Marceline. Ondine, videmment, n'avait rien d'une harpe ni
d'une guitare. J'imagine que la sentimentalit un peu larmoyante et
les crdulits romanesques et les enthousiasmes  grands bras ou les
dsespoirs  cheveux tombants de sa sainte mre devaient paratre  la
fois adorables--et excessifs-- cette lve de Sainte-Beuve. Elle
l'aimait, elle la vnrait, mais se sentait incapable de vibrer
toujours avec elle. Je m'explique par l que Mme Valmore ait cru
qu'Ondine se retirait d'elle, alors que cette fine personne se tenait
simplement un peu  l'cart de tout ce lyrisme. De loin, ne se
souvenant plus que du grand coeur de sa mre, Ondine osait se livrer
davantage, ainsi que nous l'avons vu.

Moins froide qu'Ondine, nous dit M. Rivire, mais plus fantasque, Ins
avait de longs silences, suivis d'une agitation fbrile, inquitante,
que la mre attribuait  une croissance difficile. La maladie se
dclara, trange comme sa nature, faisant natre chez elle une
jalousie folle contre sa soeur, lui enlevant la voix: La voix d'Ins
tait d'une douceur pntrante et, comme celle de sa mre, _faisait
pleurer_. S'teignant de plus en plus par le progrs de la maladie,
cette voix dchirait le coeur de la mre lorsque l'enfant faisait de
vains efforts pour moduler certains airs flottant dans sa mmoire: ils
ne sortaient plus qu'touffs de cette gorge brlante et sche. Celle
qui la veillait, en l'coutant, pleurait dans la chambre d' ct. _La
Voix perdue_ est un des souvenirs de ces veilles poignantes.
(_OEuvres_ de Marceline Desbordes-Valmore, III, p. 251.)




L'AMOUR SELON MICHELET.


Michelet a crit _l'Amour_ en 1858, parce que la France tait
malade, qu'on n'y savait plus aimer, et que les statistiques des
mariages et des naissances y taient pitoyables. Il ne parat pas,
aprs quarante ans passs, que les choses aillent mieux, ni que le
livre de Michelet ait rien perdu de son -propos. Il serait d'ailleurs
excellent de remettre Michelet  la mode, parce qu'il a t une des
grandes mes les plus aimantes et les plus croyantes de ce sicle, et
que nous avons surtout besoin qu'on nous rchauffe un peu.


_L'Amour_ de Michelet est un livre ardent et grave, candide, d'un
accent religieux, et qui n'a donc pas grand'chose de commun avec
_l'Amour_ de Stendhal ou _la Physiologie du Mariage_ de Balzac.

Presque tous ceux de nos crivains qui ont profess sur l'amour ont
tenu principalement  montrer qu'ils n'taient pas dupes de la femme
et qu'ils taient munis de la plus froce exprience; qu'ils taient
capables des plus subtiles et dfiantes analyses, et qu'ils n'taient
pas incapables eux-mmes de perversit. Ils sont pessimistes,
libertins, un peu fats. Et ils nous surfont la complexit fminine
pour nous faire mieux croire  leur propre profondeur et  l'tendue
de leur enqute personnelle.

Puis, il ne s'agit gure, chez eux, que de l'amour-maladie,--ou de
l'amour-libertinage,--quelques noms qu'ils lui donnent; bref, d'un
amour dans lequel il y a toujours un principe de haine. C'est l'amour
des sens  ses divers degrs, de la simple dbauche  la pure folie
passionnelle.  son degr suprieur, cet amour-l est le grand
amour, celui qui rend idiot et mchant, qui mne au meurtre ou au
suicide, et qui n'est qu'une forme dtourne et furieuse de l'gosme,
une exaspration de l'instinct de proprit. Une crature est tout
pour vous; elle vous fait indiffrent au reste du monde, parce que
vous attendez d'elle des sensations uniques. Vous l'aimez comme une
proie, avec l'ternelle terreur de la partager. Vous voulez tre pour
elle ce qu'elle est pour vous: l'univers de la sensation. Sinon, vous
la hassez en la dsirant. Voil le grand amour. La jalousie en est
presque le tout.

Rien de tel chez Michelet. Car l'amour, est un mot qui dsigne des
choses profondment diffrentes ou mme contraires. Dsirer la
possession d'un corps afin d'en tirer, pour soi, d'agrables secousses
nerveuses... quoi de commun entre cela--et aimer? L'amour de Michelet
est, trs simplement, l'amour qui aime. Et c'est pourquoi, dans tout
son livre, il ne mentionne mme pas la jalousie des sens.

Aimer, c'est se donner plus que vouloir prendre ou retenir; c'est se
donner avec son coeur, son esprit et son me: et ce don ne se peut
faire qu' une autre me,  un autre esprit,  un autre coeur, dont un
corps gracieux et dsirable n'est, aprs tout, que l'enveloppe et le
signe. C'est placer hors de soi, dans un autre tre, sa raison de
vivre, mais de vivre totalement, de dvelopper son tre propre en se
dvouant  lui. Au fond, Michelet conoit l'amour comme Platon, comme
les potes des Chansons de chevalerie, comme d'Urf ( cela prs que
d'Urf, par un scrupule renchri touchant la possession physique, ne
veut considrer l'amour qu'avant le mariage), comme Corneille enfin,
et Pascal lui-mme.  mesure qu'on a plus d'esprit, dit Pascal, les
passions sont plus grandes, parce que les passions n'tant que des
sentiments et des penses qui appartiennent purement  l'esprit,
quoiqu'ils soient occasionns par le corps, il est visible qu'elles ne
sont plus que l'esprit mme et qu'ainsi elles remplissent toute sa
capacit. Pareillement Michelet: L'amour est chose crbrale. Tout
dsir fut une ide... Les renouvellements du dsir sont inpuisables
par la fcondit de l'esprit, l'originalit d'ides, l'art de voir et
de trouver de nouveaux aspects moraux, enfin l'optique de l'amour.

L'amour est un exercice de l'intelligence et de la volont. Tout le
livre de Michelet nous le montre tel. Ce livre n'est point une oeuvre
d'observation, ou du moins l'observation n'y fournit que des arguments
complaisants  l'appui d'une doctrine. C'est le pome de l'amour et
c'est un ouvrage d'dification, au sens exact du mot; un trait
d'largissement, d'affranchissement de l'me, et de perfectionnement
moral par l'amour.


Ce travail dure toute la vie. Voici peut-tre la vue la plus originale
et la plus fconde du livre de Michelet: _L'Amour n'est pas une
crise_, un drame en un acte. C'est une succession, souvent longue, de
passions fort diffrentes, qui alimentent la vie et la renouvellent.
Autrement dit, un amour, c'est une vie.

Michelet choisit un couple: une jeune fille de dix-huit ans et un
jeune homme de vingt-huit; il les suppose s'aimant d'un amour gal; il
les isole  peu prs (quoi qu'il dise) du monde ambiant; les suit
anne par anne, jusqu' la mort, et tudie, aux ges diffrents,
l'action physique et morale de l'homme sur la femme, et inversement:
cration de l'objet aim (c'est--dire cration de l'pouse par le
mari); initiation et communion; incarnation de l'amour (dans
l'enfant); alanguissement de l'amour; rajeunissement de l'amour.

Michelet propose un idal, et qui se trouve tre, sur la plupart des
points, traditionaliste: il est remarquable que, ayant intitul son
livre _l'Amour_, Michelet n'y parle que de l'amour conjugal. Mais cet
idal n'est que l'achvement, par l'esprit, des indications fournies
par la nature. Je dirais, si je ne craignais la barbarie scolastique
des termes, que cette conception de l'amour est toute clatante d'un
idalisme naturiste qui rappelle celui de Rousseau et qui en ralit
le continue. C'est cela, je crois, qui est le plus curieux  examiner
un peu en dtail.

       *       *       *       *       *

Personne, je pense, n'accusera Michelet de timidit. Et pourtant la
question de l' union libre n'est mme pas souleve par lui. Ou
plutt il ne distingue pas entre l'union libre et le mariage lgal: il
ne les conoit l'un et l'autre que pour la vie. L'homme et la femme,
vus dans le beau de leur instinct, sont essentiellement monogames. La
physiologie conseille et veut en quelque faon la monogamie. La
fcondation s'tend bien au del du prsent immdiat; l'acte
gnrateur ne donne pas un rsultat unique, mais il a des effets
multiples, durables, et souvent continus longtemps dans l'avenir.
Les enfants de l'amant ressemblent au mari. Les enfants du second
mari ressemblent au premier mari. Le premier homme qui aime une femme
met en elle sa marque pour toujours.--Mais, au surplus, l'avancement
moral de la femme et de l'homme tant  la fois le but de la vie et
l'oeuvre de l'amour, il est clair que la meilleure condition de cet
avancement, et la plus souhaitable, c'est d'tre l'oeuvre d'un seul
amour et qui dure autant que la vie mme.--Bien diffrent de nos plus
rcents moralistes, Michelet n'a pas l'ombre de complaisance pour le
libertinage, ni pour l'adultre, ni pour cette espce de divorce dans
le mariage qui est, dit-il, l'tat d'aujourd'hui (1858). Les
mauvaises moeurs ne lui inspirent aucune curiosit spculative. Il
parle avec horreur et navet de la courtisane. Il n'y a plus de
filles de joie: il y a des filles de marbre et des filles de
tristesse.


De mme, Michelet n'est point fministe. Pourquoi? Parce qu'il adore
la femme.

Cette adoration s'exprime  toutes les pages, tantt par le plus beau
lyrisme et le plus largement frmissant, tantt par de petits cris, de
menues caresses, des gentillesses et des mivreries d'une
incontestable fadeur. Et c'est la jeune dame par-ci, la belle
paresseuse par-l; et la chre rveuse avec sa charmante petite
moue, et le mari qui est le cher tyran, et les apostrophes dans le
got du sicle dernier: Objet sacr, ne craignez rien!... Et c'est
pire encore, lorsque Michelet badine, car ce pote est dpourvu
d'esprit  un surprenant degr. Voici votre sujet,  Reine!... Il
croira monter en grade si vous l'levez  la dignit de Valet de
chambre titr,  la position fodale de Chambellan, grand Domestique,
grand Matre de votre maison... fier et honor, madame, si Votre
Majest accepte ses trs humbles services. Et plus tard, quand la
femme veut se faire le secrtaire de son mari: ... Il y a,  son
bureau, quelqu'un qui s'est lev  quatre heures et qui a crit les
lettres presses... Il s'veille, ne la voit pas, s'inquite,
l'appelle. Et la plume est jete: M. le secrtaire accourt, humble
page,  son lit. Notez qu'ici le petit page a trente-six ans, qui, il
est vrai, en valent quinze. Il n'est pas toujours plaisant de voir
ce grand lyrique faire ainsi le gamin. Il y a vraiment, dans son
empressement autour de l'Idole, trop de petites mines et de
frtillements purils. Son adoration prend toutes les formes, mme les
plus niaises. Mais elle est profonde et continue.

Or, pour mieux adorer la femme, il s'applique  la voir aussi
diffrente que possible de l'homme.

Il ne proteste mme pas, du moins dans ce volume, contre l'ducation
que recevaient encore la plupart des jeunes Franaises de son temps.
Il aimerait peu la jeune fille anglaise ou amricaine, qui a du
muscle, qui voyage seule, qui veut, qui dcide, qui ose. Il estimerait
que l'abus des sports communique aux mouvements de cette vierge
quelque chose de trop net et de trop hardi, sans rien d'envelopp ni
d'hsitant, et rapproche trop son air, sa marche, ses gestes, de ceux
des garons.--Ne vous y trompez pas, la jeune fille que Michelet met
dans les bras du jeune mari, c'est l'ingnue, la jeune fille timide,
rougissante, ignorante d'elle-mme, mystrieuse, inacheve; oui,
l'ingnue de Scribe, l'Ingnue nationale!--Car il la faut ainsi, molle
et incertaine, pas encore forme de corps ni d'esprit, pour que
l'homme la puisse ptrir et crer entire et que, la crant, il soit 
son tour renouvel et achev par elle.

Pour mieux l'adorer, Michelet la traite  la fois comme une desse,
comme une reine, comme une sainte, comme une malade, comme une
blesse, comme une enfant. Il insiste avec une complaisance extrme
sur les particularits physiologiques qui la distinguent de l'homme;
au besoin il en inventerait. La femme ne fait rien comme nous. Son
sang n'a pas le cours du ntre... Elle ne respire pas comme nous. Elle
ne mange pas comme nous. Elle ne digre pas comme nous... Elle a un
langage  part, qui est le soupir, le souffle passionn, etc... Mais
surtout une image obsde Michelet: celle du flux et du reflux de cet
autre ocan, la femme! Cette ide le ravit, que la vie de la femme
soit rythme, par les lunaisons, ainsi qu'un beau pome. Et l'une de
ses grandes joies a t d'apprendre, par des expriences de
Bouchardat, que, contrairement au prjug de l'glise et du moyen
ge, le sang fminin dont les mouvements composent ce rythme
harmonieux est un sang parfaitement pur. Il s'excite l-dessus; il
explique toute la femme par ce sang et par la blessure d'o il sort.
Et, ds lors, jamais elle n'est, pour lui, assez blesse, ni assez
malade. Par des calculs artificieux, tendant les signes
avant-coureurs et prolongeant les cicatrices du mystrieux
dchirement, il tablit qu'en ralit, quinze ou vingt jours sur
vingt-huit (on peut dire presque toujours) la femme n'est pas
seulement une malade, mais une blesse. Elle subit _incessamment_
l'ternelle blessure d'amour.

Il se la reprsente donc, avec exaltation, comme une perptuelle
fontaine de sang. Et c'est pourquoi il veut qu'on la mnage, qu'elle
travaille peu, et seulement dans sa maison, qui est son petit
royaume.--Au reste il ne la flatte point. Il ne lui croit pas le
cerveau trs fort. Il pense que le mari ne doit pas tout lui laisser
lire, qu' elle ne doit pas savoir ce que sait l'homme, ou doit le
savoir autrement. Il ne craint pas de lui attribuer une certaine
vulgarit de jugement, un faible pour l' amateur, l'homme agrable,
l' honnte homme d'autrefois, brillant et superficiel. Il dit que
la grande mission de la femme ici-bas tant d'enfanter, d'incarner la
vie individuelle, elle prend tout par individu, rien collectivement et
par masses, qu'elle sent  merveille l'amour, la saintet, la
chevalerie, et difficilement le droit; enfin qu'elle est toujours
plus haut ou plus bas que la justice.

Mais il l'adore.

Il croit  l'infinie bont native de la femme. Toutes les fois qu'elle
parat un peu moins bonne, c'est qu'elle souffre (toujours la
blessure). On la dit capricieuse; ce n'est pas vrai: elle est au
contraire rgulire, trs soumise aux puissances de la nature.


Sur l'adultre, le grand pote semble peu complet, soit insuffisance
d'information, soit indulgence et tendre partialit. Sans doute il
reconnat, se conformant en cela au bon sens,  la tradition, que
l'adultre de la femme est plus coupable  cause des consquences,
que celui du mari: mais d'autre part, il la croit beaucoup moins
responsable que l'homme. Dans le chapitre: _La Mouche et l'Araigne_,
cherchant comment elle peut tre amene  la faute, il n'ose imaginer
que deux cas: si elle tombe,--c'est qu'une perfide amie avait rsolu
de la faire tomber, la pauvre petite;--ou c'est que, de trs bonne
foi, elle voulait, la chre enfant, servir les intrts de son mari...
Et pour elle Michelet imagine des fractions de responsabilit morale.
Il prcise: il la dmle responsable de son acte pour un trentime
exactement, vingt trentimes tant attribuables  la surprise et les
neuf autres  une contrainte extrieure.

Jugez si, aprs cela, le mari doit pardonner! Michelet approuverait
les innombrables absolutions maritales qui font, depuis quelques
annes, la gloire de nos comdies et de nos romans. Il va aussi loin
que possible dans ses conseils de misricorde. Il en fait bnficier
jusqu' la jeune fille qui se laissa endommager et qui ne s'en vante
pas la nuit de ses noces: Vous devez, dit-il au mari, vous fier 
elle tout d'abord pour son pass: que serait-ce si elle osait vous
interroger sur le vtre? Et il ajoute, avec une gnrosit magnifique
et aise: Eh! quand elle aurait eu un malheur, une faiblesse mme,
vous tes sr qu'elle aimera celui qui l'adopte, bien plus que le
cruel, l'ingrat, dont l'amour ne fut qu'un outrage.

Tente, la femme doit se confesser  son mari. C'est ce que les roses,
notamment, lui conseilleront toujours (Voyez le chapitre: _Une rose
pour directeur_). Il faut dire que, dans les cas supposs par
Michelet, la femme ne montre point de perversit, oh! non, et que cela
lui rend l'aveu moins difficile. Celui qu'elle est tente d'aimer,
c'est un jeune homme que son mari aime, un commis de la maison ou un
jeune cousin. Donc elle confessera  son poux son trouble, ses
inquitudes. Elle lui dira: Garde-moi! aie piti de moi!...
soutiens-moi!... Je sens que j'enfonce. Si faible est ma volont, que
d'heure en heure elle glisse, elle va m'chapper... etc...

Dans le roman de Mme de La Fayette, M. de Clves reoit de sa femme
une confidence pareille, suivie des mmes supplications:
Conduisez-moi; ayez piti de moi et aimez-moi encore si vous
pouvez! Or, M. de Clves meurt de cette confession, tout simplement.
Le mari de Michelet a plus d'estomac. Il soignera l'me de la jeune
pnitente, la consolera, l'exhortera, la fera changer d'air, et il ne
sera ni souponneux ni jaloux. Et si ce traitement ne sert  rien, il
gardera sa femme, mme coupable. Quoi qu'il advienne, et quand mme
elle faiblirait, ne quittez jamais la chre femme de votre jeunesse.
Si elle a faibli, d'autant plus elle a besoin de vous. Elle est vtre,
quoi qu'elle ait fait.


Je pressens que, si j'tais femme, tous ces chapitres: _la Mouche_,
_Tentation_, _Mdication_, me paratraient accablants de bont, de
piti, de misricorde, et, dans le fond, un peu injurieux. Ils prtent
par trop de faiblesse  la femme, et  l'homme par trop de sublimit.
Et l'on sait bien que l'homme n'est pas sublime  ce point, mais on
souponne aussi que la femme n'est pas,  ce degr, blesse, malade,
infirme, irresponsable, incapable de se dfendre contre les autres et
contre elle-mme. Consult sur le cas  propos duquel Mme de La
Fayette montre tant de finesse et Michelet un si bon coeur, Molire
n'hsiterait point:

  Oui, je tiens que jamais de semblables propos
  On ne doit d'un mari traverser le repos.

Et c'est cependant un bon naturiste que Molire. Mais Michelet,
comme j'ai dit, est un naturiste mystique.

Plus il exagre, chez la femme, la part de l'inconscient, de
l'involontaire, du fatal, plus il la fait rentrer dans la nature
mystrieuse, et plus il croit, par l, la magnifier. Qu'elle pense par
 peu prs; qu'elle soit peu apte aux ides gnrales; qu'elle n'ait
point la notion du juste; qu'elle ne puisse, toute seule, rsister au
mal,--vous croyez peut-tre que tout cela, mis ensemble, signifie que
la femme est infrieure  l'homme? Grossire imagination! ... Qui
aura le courage de discuter si elle est plus haut ou plus bas que
l'homme? Elle est tous les deux  la fois. Il en est d'elle comme du
ciel pour la terre, il est dessous et dessus, tout autour. Nous
naqumes en elle. Nous vivons d'elle. Nous en sommes envelopps. Nous
la respirons, elle est l'atmosphre, l'lment de notre coeur. C'est
presque la formule: _In ea movemur et sumus_.


Cette adoration s'emporte  des excs singuliers. Devant des planches
d'anatomie qui reprsentent la matrice aprs l'accouchement, Michelet
est pris d'un dlire pieux; il sanglote de piti, d'admiration et
d'extase. Et il conclut: Ces quelques planches de Gerbe, cet atlas
tonnant, unique, est un temple de l'avenir, qui, plus tard, dans un
temps meilleur, remplira tous les coeurs de religion. Il faut se
mettre  genoux avant d'oser y regarder... Je ne connais pas
l'tonnant artiste. N'importe, je le remercie. Tout homme qui eut une
mre le remerciera.

Voil qui dnote un tat d'esprit bien curieux. Renan y tait venu
vers la fin de sa vie, comme on le voit dans la prface de l'_Abbesse
de Jouarre_. Michelet n'aborde l'acte de la gnration et tout ce qui
le concerne qu'avec un respect terrible, des airs solennels et, si je
puis dire, toutes sortes de momeries. Son livre est empreint d'une
volupt trs prcise et trs vive, mais d'une volupt d'un caractre
religieux et mme dvot. Ce sentiment s'oppose, d'une part,  la
grossire frivolit gauloise et, de l'autre,  la pense chrtienne
qui attache toujours  l'amour physique une ide de souillure.
Michelet, et certes il l'en faut louer, est aux antipodes d'un
sentiment que j'ai rencontr chez quelques mes, peut-tre anormales
sans le savoir: une grande rpugnance  faire _de la mme femme_ un
objet d'amour (l'amour impliquant ici estime, respect, tendresse,
adoration) et un objet de possession physique. Invinciblement, chez
ces renchris, le coeur et les sens faisaient leur jeu  part. Leurs
scrupules, malheureusement, ne les prservaient pas toujours de la
dbauche: mais ils ne dsiraient pas possder les femmes qu'ils
aimaient, et ils ne tenaient pas du tout  aimer celles qu'ils
possdaient. Ils taient de forcer  ne se point marier, par respect
de la jeune fille, parce que le geste final est le mme avec celle-ci
qu'avec la femme publique, et que ce geste leur paraissait odieux.
Au fait, il n'est pas ncessaire d'avoir un vieux fond chrtien pour
sentir ainsi: le pauvre Maupassant a t un jour soulev de dgot en
songeant que les organes de l'amour sont aussi ceux des plus viles
scrtions.


Michelet n'a point de ces dlicatesses qui sont peut-tre perversits.
Michelet, prtre de la bonne Isis, de la sainte Cyble, croit que ce
qui est naturel, universel, invitable, ne saurait tre un sujet de
honte non plus que de facties. Sous les mmes gestes il distingue
avec aisance la volupt du libertinage; ce sont rites qu'il clbre
avec la conscience d'tre en harmonie avec le vaste monde, de
collaborer  une oeuvre divine.

Et il a raison; videmment il a raison... Mais tout de mme il y met
trop de pit! Je ne vois pas bien en quoi ce qui est naturel est
ncessairement vnrable. C'est une fantaisie de notre esprit de
considrer la nature comme sacre. Elle n'est pas sacre l o elle
est absurde, brutale, injuste, meurtrire des faibles, etc. Mme
d'tre incomprhensible, en quoi cela la rend-il sacre? Elle ne le
devient que par la charit ingnieuse de nos interprtations, par ce
que nous lui prtons de bont, de vertus et d'intentions humaines.
L'acte mme de la gnration et tout ce qui l'entoure n'a rien de
saint en soi. Neuf cent quatre-vingt-dix-neuf fois sur mille, il est
ignoble ou insignifiant. Et je ne vois pas non plus en quoi l'un des
rsultats ventuels de cet acte, qui est la conservation de la race,
le ferait religieux et sacr. Tout cela n'est qu'une phrasologie
propre  ce sicle o les ennemis des religions ont eu presque tous la
manie de fourrer partout le sentiment religieux.

       *       *       *       *       *

En rsum, Michelet est fort loign des thories et des voeux de nos
fministes, et cela pour des raisons scientifiques et mystiquement
voluptueuses. Il montre bien que la femme est d'autant plus notre
gale qu'elle est moins notre pareille et que son sexe s'tend  son
me,  son esprit,  elle tout entire. L'galit des deux sexes
devant le code civil, l'accession de la femme  tous les emplois et
professions, sont des choses qu'on peut souhaiter comme justes ou
comme ncessaires (quand tant de femmes vivent seules et tant de
filles ne se marient pas), mais non comme normales et harmonieuses.

Il est d'ailleurs peu philosophique d'introduire dans la considration
des rapports de l'homme et de la femme ces ides de supriorit et
d'infriorit, l'homme n'tant pas moins complmentaire de la femme
que celle-ci de l'homme. C'est ce qui apparat de plus en plus dans le
livre de Michelet, dont la dernire partie est dlicieuse. La femme y
joue un rle moins passif. Forme par l'homme dans sa premire
jeunesse,  son tour elle agit sur lui. Elle devient vraiment son
associ, son exquis camarade. Elle surveille et soigne religieusement
l'alimentation de son mari. Elle lui donne le calme; elle lui affine
et lui harmonise l'esprit; elle lui est une source inpuisable de
rajeunissement. Michelet dcrit trs bien ces souples accommodations
de l'me fminine aux diverses saisons de l'homme, et comment la femme
n'est pas seulement, pour son mari, l'pouse, mais aussi, selon les
temps, une fille, une soeur, une mre.

Surtout, il a merveilleusement parl de la maturit et de la
vieillesse fminines, avec des pntrations qui font songer: Oh! le
grand pote! et aussi, ma foi, des aperus qui feraient presque dire:
Le coquin!

Il pose cet axiome qu' il n'y a point de vieille femme, et le
dveloppe en un chapitre dont le sommaire tout seul est dj bien
joli:

... Le visage vieillit bien avant le corps.--L'ampleur des formes est
favorable  l'expression de la bont.--Une gnration qui n'aimerait
que la premire jeunesse et ne serait pas police par le commerce des
dames resterait grossire.--Une femme qui aime et qui est bonne peut,
 tout ge, donner le bonheur, _douer_ le jeune homme.

Il vous apparatra de nouveau, si vous pesez les mots de cette
dernire phrase et si vous en cherchez le commentaire dans le texte du
chapitre, que le naturisme de Michelet n'est pas prcisment le
naturisme de Molire.

L'achvement de l'amour, c'est--dire de l'histoire de deux mes
s'levant et s'purant l'une par l'autre, c'est la bont. L'amour mne
 l'amour universel. L'amour, dit l'auteur de l'_Imitation_, tend
toujours en haut.--C'est quand tous deux se rencontrent dans une ide
de charit, s'attendrissent dans la surprise d'avoir tellement le
mme _coeur_, que s'opre entre l'homme et la femme l'change absolu
de l'tre et que se consomme leur unit. Michelet fait remarquer,
que, dans ces moments o l'amour et la piti coulent en douces
larmes, les sens se renouvellent et, souvent plus vif qu'au jeune
ge, revient l'aiguillon du dsir. Ainsi la nature rcompense les
vieux poux d'tre bons, et la sensibilit et la bienfaisance
engendrent la volupt. Page consolante, tout  fait dans l'esprit du
dernier sicle et, particulirement, de Diderot.

Et le livre se termine par des mditations de l'idalisme le plus
mouvant sur l'amour par del la mort, sur le culte rendu au dfunt
par la veuve qui est son me attarde; car il sied que la femme
survive. C'est  l'homme de mourir et  la femme de pleurer.

Tout cela est trs beau. Aussi est-ce un rve. On est effray du rle
du mari, de la quantit et de la minutie de ses obligations. Par
crainte de l'intrusion du prtre, Michelet enfle dmesurment le
ministre spirituel du mari. Il solennise et dramatise tout. Il dira,
par exemple: Chaque fois que la femme consent au dsir de l'homme,
elle accepte de mourir pour lui. Cela est bien exagr. La vie est
plus simple, plus plate, moins monte de ton. La femme n'est pas
toujours femme avec cette intensit. Elle n'est ni si malade, ni si
innocente. L'union que nous raconte Michelet est un phnomne, une
russite. On peut toujours discuter si l'tat de mariage est ce qui
convient le mieux au sage, et s'il ne lui est pas loisible de se
faire, dans d'autres conditions, une vie supportable et qui ait
pourtant sa dignit et qui ne soit pas inutile aux autres.

Mais le pome de Michelet garde une rare valeur de conseil,
d'exhortation ternellement opportune. Il est trs bon de dire aux
gens d'aujourd'hui,--et de tous les temps,--que la vrit, c'est de se
marier jeunes, de n'aimer qu'une femme et de l'aimer toute sa vie. Il
est trs bon de leur persuader que vivre ainsi, c'est suivre la nature
en l'interprtant, et que, par la vertu d'un amour unique et qui dure,
l'homme atteint  son maximum de force. Ou concentre-toi, ou meurs.
La concentration des forces vitales suppose avant tout la fixit du
foyer.

Et voici le charme et la saveur du livre, et par o il peut nous
reprendre. Ces prceptes, qui excluent l'union libre, le divorce,
l'mancipation de la femme, toute thorie un peu aventureuse, et qui
impliquent les croyances les plus dlibrment spiritualistes; ces
prceptes si senss d'un historien clair par l'exprience des ges,
affectent la forme la plus maladive, la plus nerveuse, la plus
haletante et trpidante. Des ides paisibles et utiles y ont l'accent
d'un dlire sacr, semblable  l'ivresse des prtres orphiques. La
sensibilit et l'optimisme du XVIIIe sicle, dont Michelet fut le plus
fidle continuateur, y vaticinent avec une romantique frnsie. Les
harmonies de la nature y sont expliques et clbres en phrases
sursautantes et fivreuses. Cela fait songer  un Bernardin de
Saint-Pierre un peu pileptique. C'est ravissant.




VICTOR DURUY.

     M. Jules LEMATRE, ayant t lu par l'Acadmie franaise 
     la place vacante par la mort de M. Duruy, y est venu prendre
     sance le 16 janvier 1896 et a prononc le discours suivant:


Messieurs,

En m'appelant ici  la succession de M. Victor Duruy, vous m'avez
fait, non seulement le plus grand honneur que je pusse esprer, mais
un honneur dont nul souci de parer ou d'amplifier mon sujet ne sera la
ranon. Les obligations que votre choix m'impose aujourd'hui me
seront, je ne dis point faciles, mais assurment trs douces 
remplir.  aucun moment ni dans aucune partie de la vie et de l'oeuvre
de mon illustre prdcesseur, je n'aurai d'autre embarras que d'galer
mon respect et ma louange aux mrites d'une vie et d'une oeuvre si
videmment bienfaisantes. Et cela dj, Messieurs, est un loge tout 
fait rare, mme ici.

La certitude et l'activit; des croyances morales simples et fortes,
hrites de l'antiquit grecque et latine, attendries par le
christianisme, largies par la Renaissance, enrichies de toute la
gnrosit acquise par l'me humaine  travers trente sicles; des
actes conformes  ces croyances; des crits conformes  ces croyances
et  ces actes; le plus ardent patriotisme et le plus humain; les plus
solides vertus prives et publiques; une sincrit entire; toutes
communications ouvertes, si je puis dire, entre la vie publique, la
vie prive et l'oeuvre crite; des passages aiss et tranquilles de la
mdiocrit  la puissance, de la chaire du professeur  la tribune et
au cabinet du ministre, et de l au foyer domestique et au
recueillement de l'tude... bref, c'est une vie singulirement
harmonieuse que celle de M. Victor Duruy, et qui laisse une telle
impression de force, de suite et de scurit dans son dveloppement
qu'elle fait songer  quelque trs belle Vie de Plutarque,--ct des
Romains.

J'aurai, pour vous la remettre sous les yeux, un secours qui me
deviendrait une gne, si je pouvais avoir la prtention de mieux
parler de M. Duruy, ou mme d'en parler autrement, que ne l'a fait M.
Ernest Lavisse dans l'admirable petit livre qu'il a consacr  son
ancien chef et vnrable ami. Le tableau qu'il trace de l'enfance et
de la jeunesse de son matre est tout cordial et charmant. Victor
Duruy naquit en 1811 d'une bonne race d'ouvriers-artistes employs 
la manufacture des Gobelins depuis sept gnrations. L'enfant
respira,  la maison paternelle, ce qu'il y avait de meilleur dans
l'me populaire du temps. Amour de l'ordre et de la libert, fidlit
aux principes de 89 (et pourquoi non, je vous prie?), fiert des
gloires militaires de la Rvolution et de l'Empire, rve d'une France
libre, glorieuse et honore parmi les hommes, cela composait une
sorte de religion civique, commune alors  un trs grand nombre de
Franais, et faite de trs antiques bons sentiments, mais qui,
naturellement, revtaient les formes accidentelles propres  cette
poque: on n'tait pas clrical dans la maison; on tait de ces
Parisiens qui,  l'endroit des capucinades officielles de la
Restauration, retrouvaient les propos de la _Satire Mnippe_; et, le
samedi soir, on se runissait entre amis, sous la tonnelle, pour
chanter les premires chansons de Branger.

N du peuple et dans le plus large courant de l'esprit de la
Rvolution franaise--en sorte qu'il n'eut ni  changer ni  se
contraindre pour tre avec son temps,--la vie de Victor Duruy,
exemplaire, tout unie dans son fond, mais avec un air de merveilleux,
et, au milieu de son cours, un coup de baguette des fes, ressemble 
quelque beau rcit de la morale en action,  mettre entre les mains
des coliers, de ces coliers de France pour qui il a tant travaill.

Ce petit enfant, qui sera un grand ministre, va d'abord  l'cole
communale de la rue du Pot-de-Fer. En mme temps il suit un cours de
dessin  la manufacture et travaille  l'atelier des apprentis. Mais,
le voyant souvent le nez dans un livre, un des habitus du samedi dit
au pre qu'il le fallait pousser. L'enfant entre donc en 1824, avec
une demi-bourse, dans une grande institution du quartier, qui devint
plus tard le collge Rollin. Il y reste six ans. Au dbut, il tait un
des derniers;  la fin, il obtient le prix d'excellence. M. Duruy
disait volontiers de lui-mme: Je suis un boeuf de labour. Ds
l'enfance, il commena de tracer son sillon, qui fut droit et profond,
et fertile en moissons dont s'enrichirent les greniers publics.

Il passe son baccalaurat le 27 juillet 1830, premire journe des
trois glorieuses, devant un jury qui portait des rubans tricolores 
la boutonnire. La nuit, il saute par-dessus les murs de son collge
et, s'tant procur un uniforme et un bonnet  poil, il rejoint la
compagnie de la garde nationale dont son pre tait capitaine. Il et
bien voulu tre un hros: mais sa compagnie fut simplement employe 
remettre l'ordre dans la prison de Sainte-Plagie. Aprs quoi, le
jeune garde national s'en va au collge Louis-le-Grand faire ses
compositions d'cole normale. Il s'tait dit: Professeur ou soldat!
Si je suis refus  l'cole, je m'engage dans l'arme d'Afrique. Il
ne fut point soldat. Deux de ses fils devaient l'tre pour lui.

Entr le dernier  l'cole normale, il en sortit, en septembre 1833,
premier au concours de l'agrgation d'histoire. C'tait, vous le
voyez, sa destine, d'avoir des commencements modestes et des
russites clatantes, en sorte que chaque pisode de sa vie pt tre
tourn en exemple et en leon. Son succs lui valut, aprs un
trimestre pass au collge de Reims, d'tre appel au collge Henri
IV, o le roi Louis-Philippe venait d'envoyer deux de ses fils. L'un
tait le duc de Montpensier. L'autre est ici. Une Providence
ingnieuse donnait  ce professeur ardemment franais entre nos
historiens un lve, futur historien lui-mme, profondment franais
entre nos princes.

Et Victor Duruy continue de creuser  son rang, patiemment, son loyal
sillon. Car, dans cette vie si bien compose, la priode illustre eut
des prparations longues et fortes. Il fut donc professeur pendant
plus de vingt ans. C'tait un professeur excellent, grave, sans
gestes, un peu lent, fait pour la toge, et qui attachait autant par
son srieux mme que par le don qu'il avait de voir et de peindre;
profondment respectueux de sa tche, et qui n'ignorait point,--je
cite ses expressions,--que l'esprit de l'enfant est un livre o le
matre crit des paroles dont plusieurs ne s'effaceront pas.

Cependant on commenait  le connatre. Tous les collgiens franais
apprenaient l'histoire dans ses manuels si clairs, si vivants, et qui
firent une petite rvolution dans la librairie scolaire. Les deux
premiers volumes de sa grande _Histoire des Romains_ paraissaient en
1843 et 1844, et lui valaient d'tre dcor par M. de Salvandy. En
1845, il tait nomm professeur au lyce Saint Louis. Puis, M. de
Salvandy parla de l'envoyer comme recteur  Alger. M. Duruy accepta la
proposition avec joie. Il et retrouv l-bas, faisant belle besogne,
son ancien lve, M. le duc d'Aumale. Il se voyait dj enferm dans
un gourbi ou parcourant les montagnes kabyles pour y apprendre la
langue et les moeurs des vaincus, et les aimant, et par l les
civilisant  mesure qu'on les battait. Le rectorat qu'il rvait tait
un rectorat trs agissant, trs peu sdentaire, debout et mme 
cheval, avec les larges faons d'un prteur romain de la bonne poque
pacifiant une province. Mais sa candidature ne plut pas  MM. Cousin
et Saint-Marc Girardin. M. Duruy n'tait pas sympathique  ces deux
hommes, sans doute par quelques-uns des traits que nous gotons le
plus en lui.

Il aimait, notamment,  dire et  crire ce qu'il pensait. Et c'est
pourquoi, en mme temps que l'vidente solidit de son mrite lui
valait, mme avant qu'une volont toute-puissante ne s'en mlt,
d'apprciables honneurs dans sa carrire professorale, sa franchise ne
laissait pas de lui attirer quelques difficults. Il parat que
c'tait, en 1851, une hardiesse insupportable chez un professeur de
l'Universit que de prfrer Athnes  Lacdmone. M. Duruy ayant,
dans un de ses manuels, avou cette prfrence, une note officielle
la qualifia d'audacieuse tmrit. Il eut aussi, en 1853, de longs
ennuis pour un court passage de son _Abrg de l'Histoire de France_,
relatif  la constitution civile du clerg. Enfin, en 1855, soutenant
ses thses en Sorbonne, il eut ce malheur, qu'une page de sa
pntrante tude sur Tibre suggrt  M. Nisard la phrase clbre:
Il y a deux morales, phrase qui dpassait assurment la pense de M.
Nisard et que celui-ci aurait bien voulu n'avoir pas prononce tout 
fait ainsi, mais que M. Duruy, avec une incorruptible fidlit de
mmoire, se souvint d'avoir entendue.

Qu'il y ait deux morales, il l'avait cru  son heure, le prince aux
yeux troubles et aux penses vagues qui allait faire une des
meilleures actions de son rgne en levant au premier rang le
professeur du lyce Saint-Louis. La thorie des deux morales,
c'est--dire, pour parler net, le privilge accord aux souverains et
aux hommes d'tat de manquer  la morale dans un intrt public ou
qu'ils estiment tel, peut tre galement l'erreur volontaire et
calcule d'un prince selon Machiavel--ou l'illusion d'un mystique,
comme parat avoir t ce mlancolique empereur au souvenir de qui
trop de douleur s'attache pour que nous puissions, nous, le juger en
toute libert d'esprit, mais qui, au surplus, se trouverait sans doute
suffisamment jug, si l'on regarde sa fin, par le mot de Jocaste 
OEdipe: Malheureux! malheureux! je ne puis te donner un autre nom.
Notez que, si la morale double est, en effet, dans la plupart des cas,
l'invention commode et l'expression du scepticisme, elle se peut
parfaitement allier avec la croyance en un Dieu qui se soucie de
certains hommes, choisis par lui pour de grands desseins, au point de
conclure avec eux, mme en morale, des pactes spciaux. Il est 
remarquer que, ds sa seconde entrevue avec M. Duruy, l'empereur
Napolon III ait soutenu contre lui la thorie des hommes
providentiels, expose dans la prface de la _Vie de Csar_.
videmment, c'tait l une de ses penses habituelles et chres. M.
Duruy la combattit avec une respectueuse vigueur; mais l'empereur ne
se rendit point et maintint le passage, ainsi qu'un autre o il
expliquait qu'en certains cas on peut lgitimement violer la lgalit.
On fait quelquefois ces choses-l, avait dit M. Duruy, mais il vaut
mieux ne pas les rappeler.

L'empereur souffrait ces franchises, et n'en pensait--ou n'en songeait
pas moins; car il me parat avoir song sa vie plus qu'il ne l'a
vcue. L'pope de son oncle, l'tranget merveilleuse de sa propre
aventure, lui taient une sorte d'opium, d'autant mieux qu'il avait
t extraordinairement servi par les circonstances, qu'on avait
beaucoup agi pour lui et qu'il avait pass d'une extrmit de fortune
 l'autre sans tre proprement un homme d'action. Les yeux toujours 
demi clos, il ruminait confusment l'affranchissement des
nationalits, l'tablissement d'une dmocratie un peu socialiste et
pourtant csarienne et, par l, l'achvement historique de la
Rvolution franaise: grands desseins dont les moyens d'excution se
prcisaient mal dans son imagination de doux fataliste qui, bloui par
un destin prodigieux dont il tait l'heureux jouet et dont il se
croyait le hros, comptait indolemment sur la vertu de son toile. Il
fut de ceux dont on peut dire qu'ils sont meilleurs qu'une partie de
leurs actes, parce que ses actes furent rarement siens ou que rarement
il y fut tout entier. Il vcut ainsi dans une brume de rve--qui, vers
la fin, s'ensanglanta.

M. Duruy rvait peu, avait l'esprit net, tait actif, croyait  une
seule morale, ne se sentait point providentiel. Comment plut-il 
l'empereur? Ceci n'est point un mystre, puisque les hommes s'attirent
galement par leurs contrastes et par leurs ressemblances. L'empereur
aima donc cette nettet, cette prcision, ce sens pratique dont il
tait lui-mme si mal pourvu. Il aima aussi cette probit, cette
franchise, cette gravit douce. Il trouvait d'ailleurs en M. Duruy (je
cite ici M. Ernest Lavisse) le sincre sentiment dmocratique, la
gnrosit d'instincts, la foi aux ides, le patriotisme idaliste qui
taient en lui-mme, et le mme amour philosophique de l'humanit.
Enfin--et je suis tent de dire surtout,--l'auteur de la _Vie de
Csar_ aima l'historien attitr de Rome, de cette Rome dont la priode
impriale, bienfaisante du moins pendant un sicle, sous Auguste,
puis sous les Antonins, occupait l'imagination du neveu de Napolon
Ier, lui prsentait  la fois son idal et son apologie. C'est en
lisant le second volume de l'_Histoire des Romains_, o dj Caus
Gracchus, si sympathique, semble une bauche de Jules Csar, qu'il lui
prit envie de connatre M. Victor Duruy.

Il le vit, et tout de suite ces deux hommes s'entendirent. M. Duruy ne
dissimula point sa grande libert quant aux choses de la politique.
Sous le gouvernement de Juillet, il avait t de l'opposition modre.
En 1848, il n'avait pas cru qu'une rpublique se fondt en plantant
des arbres, et, le ministre Carnot ayant voulu le nommer lecteur du
peuple, il avait refus cette fonction vague et idyllique. Il n'avait
jamais t ni tout  fait pour les gouvernements qui s'taient
succd, ni entirement contre, tant vraiment un sage et d'un parti
fort suprieur  tous les partis, celui de la raison. Il disait
lui-mme qu'il n'avait jamais cri ni Vive la Rpublique, ni Vive
la Monarchie, ou Vive le Roi, ni Vive l'Empereur. Nullement
indiffrent pour cela, ou pusillanime. La haine du dsordre
rpublicain ne l'avait point jet dans la raction; il avait vot le
10 dcembre 1848 pour le gnral Cavaignac; et aux plbiscites qui
suivirent le coup d'tat de dcembre 1831, il avait vot _non_. Il
expliqua ces votes  l'Empereur, qui lui assura qu'il les comprenait
fort bien. L'empereur le prit comme il tait. Cela fait honneur 
tous deux.

En fvrier 1861, M. Duruy tait nomm matre de confrences  l'cole
normale et inspecteur de l'Acadmie de Paris; en fvrier 1862,
inspecteur gnral; la mme anne, professeur d'histoire  l'cole
polytechnique. Il avait pass la cinquantaine, tait d'un mrite
reconnu, et l'un des professeurs les plus en vue de l'Universit. Son
avancement ne parut anormal  personne dans sa rapidit tardive.

Or, le 23 juin 1862, tant  Moulins en tourne d'inspection, une
dpche lui apprit qu'il tait nomm ministre de l'Instruction
publique. Il vit le lendemain l'empereur, qui lui dit simplement: a
ira bien. Et a alla trs bien.

Le nouveau ministre conut sa tche dans toute son tendue. Il reprit,
trs franchement, l'oeuvre bauche par la Convention nationale. Il
tait lui-mme, par sa foi philosophique et sa conception de la cit,
un Franais de la Rvolution, mais muni d'exprience historique, et de
prudence et d'obstination romaines: quelque chose comme un idologue
pratique (je vous prie de donner au premier de ces deux mots son plus
beau sens). Il se dit que depuis un demi-sicle, la classe dirigeante,
par gosme ou par hypocrisie, avait trahi sa mission d'une faon
gnrale en limitant  elle-mme le bienfait de la Rvolution d'o
elle tait ne, et particulirement en laissant languir l'enseignement
public. Il se dit que l'galit des droits, rcemment acheve par le
suffrage universel, comportant pour tous plus de devoirs, rclamait
aussi pour tous plus de lumires. Il se dit encore que l'accession
possible de tous au pouvoir avait pour naturel corollaire l'accession
possible de tous  la science, et  tous les degrs de la science. Il
considra que, la Rvolution tant rationaliste dans son essence,
l'encouragement et la propagation de la science devaient tre un des
principaux soucis d'une socit issue de la Rvolution. Et, d'autre
part, historien averti par l'tude des ralits, il comprit que
l'enseignement doit tre quelque chose de souple et de vari dans ses
formes et qui s'applique aux catgories les plus diverses d'aptitudes,
de besoins ou de conditions. Et il comprit aussi que l'enseignement
suprieur, plus qu' tout autre rgime, importe au dmocratique,
lequel est plus visiblement fond sur la raison; que d'ailleurs tous
les ordres d'enseignement se tiennent secrtement et influent les uns
sur les autres, soit que l'ordre suprieur fasse descendre dans les
autres son esprit et leur fournisse leurs mthodes, soit qu'il se
recrute continuellement et se renouvelle en eux, par la facilit
offerte  tous ceux que ces mthodes ont veills de s'lever  un
degr plus haut de la connaissance. Organiser l'enseignement, ce fut
donc pour M. Duruy organiser  la fois tous les enseignements.

Quelques semaines aprs son entre au ministre, il exposait son plan
 l'empereur dans une lettre confidentielle.

Sire, crivait-il, il y a vingt ans on se mfiait de la dmocratie,
et cette mfiance, que 1848 a augmente, s'est maintenue dans la loi.
Les hommes qui ne voulaient pas de l'_adjonction des capacits_
peuvent encore se rjouir en voyant la faiblesse de nos coles
primaires.--Et c'est pourquoi il posa tout au moins le principe de
l'obligation et de la gratuit, car dans un pays de suffrage
universel, l'enseignement primaire obligatoire, tant pour la socit
un devoir et un profit, doit tre pay par la communaut. Il tendit
la gratuit, amena mme plus de six mille communes  voter la gratuit
absolue, cra dix mille coles nouvelles; fonda les cours d'adultes,
les bibliothques scolaires, la caisse des coles; rforma les tudes
dans les coles normales d'instituteurs; essaya d'accommoder
l'enseignement aux milieux et aux rgions; introduisit des notions
industrielles dans les coles de villes, agricoles dans les coles de
campagne; mit un peu de maternit dans les salles d'asile; amliora
notablement les traitements des instituteurs et des institutrices...
Je m'arrte avant la fin de l'numration et vous prie de considrer,
Messieurs, que ce n'est point ma faute si l'abondance des oeuvres de
M. Duruy me condamne  la brivet des indications et  la scheresse
des nomenclatures.

Dans la mme lettre, au sujet des treize millions de citoyens occups
par l'industrie et le commerce, M. Duruy crivait: L'enseignement
qu'il faut crer pour eux ne devra pas tre purement technique ni
troitement prparatoire au mtier, mais il dirigera vers le mtier.
L'industrie moderne vit autant de science et d'art que de procds
traditionnels: travaillons donc  dvelopper l'esprit,  purer le
got de nos futurs industriels.--Et c'est pourquoi il transforma les
collges classiques des petites villes en collges spciaux, et
surtout il constitua cet enseignement moderne, si videmment
ncessaire dans notre dmocratie, et dont on arrivera, esprons-le, 
trouver la forme convenable.

Il crivait encore  l'empereur: Assurons  ceux qui, par leurs
qualits naturelles, leur naissance ou leur fortune, sont appels 
marcher au premier rang de la socit... la culture de l'esprit la
plus large... afin de fortifier l'aristocratie de l'intelligence au
milieu d'un peuple qui n'en veut pas d'autre...--Et c'est pourquoi il
supprima la bifurcation en tudes scientifiques et littraires, qui
spare, disait-il, ce qu'on doit unir lorsqu'on veut arriver  la plus
haute culture de l'intelligence; introduisit dans les lyces
l'histoire contemporaine et quelques notions conomiques; restaura la
classe de philosophie, si prospre aujourd'hui et suivie avec tant de
passion par les mieux dous de nos enfants. Et pour l'enseignement
suprieur, il fit tout ce qu'il put: mais assurment il fit beaucoup
en crant l'_cole pratique des hautes tudes_, si fconde et si vite
illustre.

Il crivait en terminant: Nous ne devons pas oublier que les femmes
sont mres deux fois, par l'enfantement et par l'ducation; songeons
donc  organiser aussi l'ducation des filles, car une partie de nos
embarras actuels provient de ce que nous avons laiss cette ducation
aux mains de gens...[3] enfin, de gens qui n'avaient pas toute la
confiance de M. Duruy.--Et c'est pourquoi, proccup, ici comme
ailleurs, de l'unit morale du pays, et pour attnuer les
dissentiments que la diffrence des ducations apporte dans tant de
mnages franais, il fonda,  la Sorbonne et dans les grandes villes,
ces cours de jeunes filles qui, depuis, ont t agrandis en lyces.

                   [Note 3: La citation complte est: ... de gens qui
                   ne sont ni de leur temps ni de leur pays.]

Autrement dit, Messieurs, toutes les rformes de l'enseignement
poursuivies par la troisime Rpublique, c'est M. Duruy qui les a
commences; et, de toutes ensemble, c'est lui qui a trac la mthode
et, pour longtemps, dfini l'esprit. Depuis les sports et lendits
scolaires jusqu' la rsurrection des universits provinciales, il a
tout prvu, tout prpar. Et ce qu'il fit, on peut dire, en un sens,
qu'il le fit seul; j'entends sans autre secours que celui de
collaborateurs dont le zle, communiqu et chauff par lui, tait
son ouvrage encore. Il tait isol parmi les autres ministres, leur
tait presque suspect. L'empereur le laissait faire, ne le dsavouait
pas, mais ne l'aidait point; et peut-tre cela valait-il mieux. Les
rformes du ministre Duruy furent vritablement l'oeuvre personnelle
de M. Victor Duruy.

Par l, et par l'ampleur, l'harmonie, la beaut rationnelle et la
souplesse du plan conu; par l'activit ardente et mthodique dploye
dans l'excution; par l'importance des rsultats acquis et des
fondations demeures; enfin par le bonheur qu'il eut d'imprimer  tout
l'enseignement national une direction si juste, si bien prise dans le
droit fil des plus lgitimes besoins et des meilleurs dsirs de notre
temps, que ses successeurs, depuis vingt-cinq ans, n'ont eu qu' la
maintenir, j'ose dire que le ministre de M. Victor Duruy fut un des
plus grands ministres de ce sicle.

Il eut de sourds ennemis: les beaux esprits universitaires, les
dilettantes, les sceptiques. Il en eut de dclars et de violents: la
plus grande partie des vques et du clerg.

M. Duruy tait trs rellement respectueux du christianisme, trs
scrupuleux observateur de la neutralit religieuse. Il n'y a pas, dans
ses livres, un mot qui puisse alarmer la foi d'un colier. Jamais il
ne troubla par une taquinerie la vie religieuse des coles, o l'on
apprenait encore, de son temps, le catchisme et l'histoire sainte.
Chaque anne, il se faisait un devoir d'accompagner, dans les lyces
o ce prlat donnait la confirmation, Mgr Darboy, qui tait,
d'ailleurs, un homme doux et triste et, dit-on, d'une foi trs peu
agressive.

Mais il a t dit aux prtres: _Ite et docete_. L'glise ne peut
renoncer  l'ducation des mes ou consentir  la partager sans renier
sa mission divine. Du moins elle pensait ainsi, ou plutt (car elle ne
saurait penser autrement), ce que la ncessit l'oblige  taire
aujourd'hui, elle pouvait encore, il y a trente ans, le crier trs
haut. Elle ne s'en fit point faute. Les deux plus chauds pisodes de
la lutte furent la discussion au Snat de la ptition Giraud (qui
concluait  la libert de l'enseignement suprieur), et l'assaut de
quatre-vingts vques contre les cours de jeunes filles; nos jeunes
filles, disait l'un d'eux.

Ici, Messieurs, je me drobe avec simplicit. Il ne convient pas, dans
une crmonie aussi manifestement pacifique que celle-ci, d'agiter de
ces questions qui veulent qu'on prenne parti, et toujours contre
quelqu'un, et presque toujours vhmentement, malgr qu'on en ait. Je
veux, parcourant l'histoire de ce pass, n'en retenir que ce dont nous
pouvons tomber tous d'accord: la hauteur du dessein et la beaut de
l'effort de M. Duruy; admirer pourquoi il le tentait, et non pas
contre qui; et dire ma pit pour sa mmoire sans dsobliger personne,
ft-ce parmi les morts... Je me contenterai de remarquer que des
prtres, mme excellents, ont peut-tre, dans ces dernires annes,
regrett M. Victor Duruy.

Laissons donc ce que les vques et des catholiques fervents ont jadis
pens de son oeuvre. Notons seulement ce qu'un sceptique mme en
pourrait dire.--Il dirait que le grand ministre dut tre surpris de
quelques-uns des rsultats de ses rformes; qu'il ne parat gure que
l'instruction gratuite, obligatoire et laque ait clair le suffrage
universel; que la superstition du savoir a jet dans l'enseignement
des fils et des filles du peuple et de la petite bourgeoisie, qui,
infiniment plus nombreux que les places  occuper, n'ont fait que des
dclasss et des malheureuses; que la demi-science, exasprant les
vanits, les rancunes, les ambitions, ou simplement les apptits, en
mme temps qu'elle tait aux consciences les entraves et  la fois les
appuis des croyances religieuses, a grossi l'arme des chimriques et
des rvolts; qu'ainsi la socit s'est trouve, justement par ce qui
devait la pacifier et l'unir, plus menace qu'elle ne fut jamais; et
que, si l'oeuvre de M. Duruy fut une oeuvre de grande volont et de
grand courage, elle fut donc aussi une oeuvre d'trange illusion.

Ces objections, Messieurs, Victor Duruy les a srement prvues, et
j'estime qu'il n'a pas d en tre troubl outre mesure. D'abord, quand
on veut signaler les maux qui se mlent  une rforme, on a toujours
soin d'oublier ou de taire ceux auxquels elle est venue remdier. Puis
il s'agit d'une de ces entreprises qui ont besoin du temps pour tre
consommes et pour porter leurs vrais fruits. Habitu par ses travaux
historiques aux lenteurs des transformations sociales, M. Duruy nous
et conseill les patients espoirs. Il n'entrait pas dans son esprit
que l'ardeur de savoir pt n'tre pas un bien. Car, si l'univers a un
but, il faut que ce soit, pour le moins, d'tre connu de l'homme et de
se rflchir en lui, puisque, au surplus, les mtaphysiciens nous
disent que le monde n'existe qu'en tant qu'il est pens par nous.
Science sans conscience est la ruine de l'me. Certes, M. Duruy en
tait nergiquement d'avis; mais il et ni que la science, 
l'entendre bien, puisse tre sans conscience. Un homme qui saurait
tout serait ncessairement bon. Il serait guri de la vanit, de la
haine et de l'envie; car l'intelligence totale de ce qui est en
impliquerait pour lui, j'imagine, la totale acceptation; et puis,
connaissant tout, j'aime  croire que, entre autres choses, il
connatrait avec certitude que l'intrt de l'individu concide avec
celui de la communaut humaine. C'est par un seul et mme raisonnement
que l'ancienne thodice prouve Dieu omniscient et tout bon. Or, si la
science, suppose complte, entrane la bont, elle ne peut,
incomplte, tre malfaisante en soi, ni mme parce qu'elle est
incomplte, mais seulement par la faute des passions qui occupaient
dj avant elle le coeur des hommes. D'un autre ct, une morale
rationaliste, non assise sur des dogmes, non dfendue par des terreurs
et des esprances prcises d'outre-tombe, fonde sur le sentiment de
l'utilit commune, sur l'instinct social, sur l'gosme de l'espce
qui est altruisme chez l'individu et s'y pure et s'y largit en
charit, enfin sur ce que j'appellerai la tradition de la vertu
simplement humaine  travers les ges, une telle morale ne peut que
trs lentement tablir son rgne dans les multitudes: il lui faut du
temps, beaucoup de temps, pour revtir aux yeux de tous les hommes un
caractre impratif. Oui, M. Duruy et dit: Attendons! Et il lui et
t fort gal d'tre tax d'optimisme, c'est--dire, au jugement de
quelques-uns, d'ingnuit. Un certain optimisme n'est qu'une forme ou
une condition mme du courage et de l'activit. Le pessimisme est
excellent pour soi, pour la vie et le perfectionnement intrieurs,--
moins qu'au contraire (cela s'est vu) il ne devienne une excuse  la
corruption et  la lchet. Mais agir pour les autres, durant de
longues annes, durant toute une vie, cela ne se conoit gure sans un
peu de confiance en la future victoire de la raison. Il faut bien
alors affronter la honte d'tre optimiste. J'avoue que, pareil en cela
aux hommes du sicle dernier, M. Victor Duruy l'a affronte largement.

J'ai dit qu'il s'appuyait uniquement sur l'estime et l'amiti de
l'empereur: c'est pour cela qu'il fut si libre et put tenter de si
vaillantes entreprises. Il jugeait que l'empire devait d'autant plus
faire pour le peuple que le peuple avait abdiqu entre ses mains. Lors
donc que Napolon III fit un ministre libral, M. Duruy se trouva
plus libral, et bien autrement, que ce ministre; en sorte que le
souverain, devenu constitutionnel, dut se sparer du serviteur trop
hardi qu'il avait pu maintenir au temps de son absolutisme.

Tranquillement, comme Cincinnatus  sa charrue, M. Victor Duruy
retourna  son _Histoire des Romains_. Il changeait ainsi de besogne,
mais non de pense, et ne quittait point le service de la France.
Irrprochable unit de dessein dans cette longue vie! C'est un ancien
projet d'histoire de France qui l'avait conduit  crire l'histoire de
Rome et l'histoire de la Grce. Il disait, dans l'avant-propos de
celle-ci, quelques annes avant sa mort: Il y a plus d'un
demi-sicle, lve de troisime anne  l'cole normale, j'avais, avec
l'ambition ordinaire  cet ge, form le projet de consacrer ma vie
scientifique  crire une Histoire de France en huit ou dix volumes.
Devenu professeur, je me mis  l'oeuvre; mais, en sondant notre vieux
sol gaulois, j'y rencontrai le fond romain, et pour le bien connatre
je m'en allai  Rome. Une fois l, je reconnus que la Grce avait
exerc sur la civilisation romaine une puissante influence; il fallait
donc reculer encore et passer de Rome  Athnes. Ce qui ne devait
tre qu'une tude prliminaire a t l'occupation de ma vie. Les deux
prfaces sont devenues deux ouvrages.

Historien d'incroyable labeur, de composition vaste et harmonieuse,
d'exposition colore et vivante, M. Duruy est surtout original en
ceci, qu' la scrupuleuse critique d'un savant moderne il joint
constamment le souci moral d'un historien antique. Il fait songer, par
endroits,  un Tite-Live pigraphiste, ou mieux,  un Polybe muni, par
le progrs des sicles, de plus sres mthodes. Dans son Rsum
gnral de l'_Histoire des Romains_, morceau d'une gravit, d'une
majest toute romaines, et d'une plnitude et d'une fermet de pense
et de forme qui galent Victor Duruy aux plus grands, aprs avoir
confess que la philosophie de l'histoire, cette prophtie du pass,
ne permet pas les prvisions certaines, il ajoute: Non, l'histoire ne
peut annoncer quel sera le jour de demain; mais elle est le dpt de
l'exprience universelle; elle invite la politique  y prendre des
leons, et elle montre le lien qui rattache le prsent au pass, le
chtiment  la faute. Cette justice de l'histoire n'est pas toujours
celle de la raison; elle pargne parfois le coupable et saute des
gnrations; mais jamais les peuples n'y chappent... Considre
ainsi, l'histoire devient le grand livre des expiations et des
rcompenses.

C'est autant peut-tre par ce souci moral que par amour de la vrit
vraie qu'il vite de faire trop large la part des personnages
historiques, mme des plus sduisants. coutez ces fermes paroles:
... Les plus grands en politique sont ceux qui rpondent le mieux 
la pense inconsciente ou rflchie de leurs concitoyens. Ils
reoivent plus qu'ils ne donnent... Cette doctrine ne dtruit la
responsabilit de personne, mais elle l'tend  ceux qui trouvent
commode de s'en affranchir.

Il nous rappelle ainsi  chaque instant que c'est tout le monde qui
fait l'histoire et que nous avons donc tous, pour notre part infime,
le devoir de la faire belle--ou de l'empcher d'tre trop hideuse.
Oui, l'historien, chez M. Duruy, est un moraliste qui tire,  mesure,
la morale de l'norme drame dont sa scrupuleuse rudition a vrifi
les innombrables scnes. Le rsum gnral de _l'Histoire des
Romains_ et celui de _l'Histoire des Grecs_ ressemblent  l'examen de
conscience de deux peuples. Car (pour ramener la complexit des choses
 des expressions toutes simples) on aurait presque tout dit en disant
que si la Grce s'leva par sa gnrosit charmante, elle prit par
quelque chose d'assez approchant de ce que nous nommons le
dilettantisme; et de mme, si c'est en somme par la vertu que grandit
la rpublique romaine, dire que, avant de mourir par les barbares,
l'Empire mourut du mensonge initial d'Auguste et de n'avoir pas eu les
institutions qui en eussent fait une patrie au lieu d'un assemblage
de provinces, et  la fois de la corruption paenne et de
l'indiffrence chrtienne  l'gard de la cit terrestre, et encore de
l'abus de la fiscalit qui amena la disparition de la classe moyenne,
c'est dire, au fond, qu'il prit faute de franchise ou de bon jugement
chez ses fondateurs, faute de libert et d'galit, faute de communion
morale entre ses parties et, finalement, faute de bont.--Et toutefois
le svre historien sait gr  Rome d'avoir eu quelque chose de ce
qu'il lui reproche de n'avoir pas eu assez. Aprs tout, la conqute
romaine, relativement douce aux vaincus, substitua aux lois troites
de la Rpublique les lois gnrales et moins dures de l'Empire; elle
aplanit sans le savoir, pour la propagande chrtienne, tout le champ
mditerranen, et, d'autre part, respecta presque toujours
l'indpendance de la pense philosophique et commena de fonder, 
travers le monde, la rpublique des libres esprits; elle fut enfin,
pour une portion considrable de la race humaine, un puissant agent
d'unit, encore qu'imparfaite et bientt dfaite... Et puis, nous
venons de Rome; et Victor Duruy ne peut se dfendre d'aimer en Rome,
initie de la Grce et notre initiatrice dans le travail jamais achev
de la civilisation, l'aeule mme de la France.

1870 le surprit dans ce labeur. Il avait pressenti la catastrophe. En
1864, il avait souhait une intervention en faveur du Danemark; en
1866 une alliance avec l'Autriche et l'envoi d'une arme d'observation
sous Metz. Et aprs Sadowa, il avait conseill de prparer la guerre,
 toute occurrence.--Pendant que son fils Albert, me hroque de
l'aveu de tous ceux qui l'ont connu, partait avec les turcos pour tre
des premiers  la frontire, M. Duruy,  soixante ans, rclamait une
place dans la garde nationale.

Tels ces citoyens de foi opinitre qui aprs Cannes, refusrent de
dsesprer de Rome (car cette vie d'un bon Franais veille aisment
des souvenirs romains), ou tel Condorcet, traqu, crivant son
_Esquisse d'un tableau historique des progrs de l'esprit
humain_,--ainsi, une nuit du tragique hiver, dans sa casemate, Victor
Duruy crayonna pour lui-mme, sur un carnet, cette profession de foi,
admirable en cet excs de dtresse:  cette heure funbre, quelle est
ma foi et mon esprance?... La France peut succomber momentanment
sous l'effort d'ennemis qui, depuis cinquante ans, se sont si bien
prpars  l'assaillir. Elle se relvera si elle reconnat bien le
grand courant du monde, et si elle s'y plonge et s'y prcipite...
L'humanit, comme Dieu mme, n'a que des ides fort simples et en
petit nombre, qu'elle combine de diverses manires... Il marquait
alors la suite historique de ces combinaisons et il admirait ce long
effort logique pour affranchir le fils du pre, le client du
patron, le serf du seigneur, l'esclave du matre, le sujet du prince,
le penseur du prtre, l'homme de sa crdulit et de ses passions,
pour mettre lgalit dans la loi, la libert dans les institutions,
la charit dans la socit, et donner au droit la souverainet du
monde. Et, constatant que la France marchait en avant des autres
peuples vers cet idal, il concluait: Pour nous venger, il nous
faudra y traner nos ennemis mme.

Hlas! la plaie n'en tait pas moins ingurissable au coeur du
patriote. Joignez  cela de cruelles douleurs domestiques: la mort
d'une femme, de deux filles, de deux fils. Parmi de tels deuils, j'ose
 peine compter pour des joies le succs europen de l'_Histoire des
Romains_, et l'admission de M. Duruy dans trois Acadmies. Mais sa
vieillesse commenante avait rencontr la plus dvoue et la meilleure
des compagnes; et, de ses deux fils survivants, il vit l'un, historien
et romancier de vive imagination et de sensibilit vibrante, trouver
l'emploi de son gnreux esprit dans cette chaire d'histoire de
l'cole polytechnique o il avait lui-mme enseign jadis, et l'autre,
sorti premier de Saint-Cyr, s'en aller dfendre nos ultimes frontires
dans cette Algrie o le pre avait d tre envoy comme recteur au
temps de la conqute. Il y a ainsi de beaux sangs, et forts, o la
magnanimit se perptue.

Les dernires annes de M. Duruy furent entoures d'un respect
universel. On l'exceptait, pour ainsi parler, du second empire,--sans
qu'il sollicitt, en aucune manire, cette exception. Le respect,
jamais homme ne le mrita mieux, et de toutes manires, et, avec le
respect, l'affection. Tous ceux qui l'approchaient, soit dans son
modeste appartement de Paris, soit  Villeneuve-Saint-Georges, o sa
mdiocrit de fortune lui avait pourtant permis d'acqurir la maison
et le jardin du sage, l'aimaient pour sa bont, sa douceur, la
simplicit de ses moeurs et l'on peut bien ajouter,--car la chose
tait exquise chez un vieillard, et l'on sait ici le vrai sens des
mots,--pour sa navet: disposition d'esprit franche et fire, qui
n'excluait ni la connaissance des hommes ni la finesse, mais seulement
les dfiances et les moqueries striles et le pessimisme d'amateur.
_Candor ingenuus_, comme disaient ses chers Romains.

De telles figures sont bonnes  regarder. Elles rappellent aux mes
inquites que, entre les croyances confessionnelles et le doute ou la
ngation, il reste  la conscience des refuges; qu'il est toute une
vnrable tradition de postulats moraux, sur qui l'on peut dire que,
depuis les temps historiques, ont vcu tous les hommes de bien: car
ceux mmes d'entre eux qui n'y croyaient pas ont agi comme s'ils y
croyaient, et ceux, qui croyaient  quelque chose de plus croyaient
donc  cela aussi. Le probe historien Victor Duruy fut un homme
excellemment reprsentatif de cette tradition, qui fait tout le prix
de la longue histoire humaine. Il dit quelque part que les Grecs de la
dcadence manquaient de ces fermes assises si ncessaires pour porter
honorablement la vie. Ces assises sculaires, il les eut en lui
profondes; et vous savez si, en effet, il porta la vie honorablement.
Sans prtendre dfinir dans la grande rigueur ces ides entrevues par
la conscience et sommes par elle d'tre des vrits, il croyait en
Dieu,  une survie de l'me et  une responsabilit par del la mort,
 une signification morale du monde et, malgr sa marche un peu
dconcertante, au progrs. Il croyait que le travail, la domination
sur soi, la sincrit, la justice, le dvouement  la famille,  la
patrie,  l'humanit, sont des devoirs dont la base est assez prouve
pour que nous y donnions notre vie sans crainte de nous tromper trop
grossirement et pour que nos scepticismes et nos ironies ne soient
plus qu'exercices de luxe et d'agrment passager. Il croyait que les
vivants sont comptables, devant la gnration qui les suit, de tout
l'actif de l'hritage des morts. Il avait pour la France qu'il servit
si bien le plus ardent amour, le plus religieux et le plus confiant.
Et il mourut doucement, malgr tout, une invincible esprance au
coeur. Recueillons sa vie comme un exemple. Plus qu'un grand ministre
et plus qu'un historien illustre, Victor Duruy fut un de ces hommes
qui, par la faon dont ils ont vcu, nous rendent plus claires et
augmentent mme  nos yeux les raisons que nous avons de vivre.




LES SNOBS.


Le mot de _snob_ est trs employ depuis quelques annes,--et par les
snobs eux-mmes, comme tous les mots  la mode. Je le prendrai, avec
votre permission, au sens trs largi o il plat aux Parisiens de
l'entendre et dont s'tonnerait peut-tre l'auteur de la _Foire aux
vanits_.

Nous avons eu successivement les snobs du roman naturaliste et
documentaire, les snobs de l'criture artiste, les snobs de la
psychologie, les snobs du pessimisme, les snobs de la posie
symboliste et mystique, les snobs de Tolsto et de l'vanglisme
russe, les snobs d'Ibsen et de l'individualisme norvgien; les snobs
de Botticelli, de saint Franois d'Assise et de l'esthtisme anglais;
les snobs de Nietzsche et les snobs du culte du moi; les snobs de
l'intellectualisme, de l'occultisme et du satanisme, sans prjudice
des snobs de la musique et de la peinture, et des snobs du
socialisme, et des snobs de la toilette, du sport, du monde et de
l'aristocratie,--lesquels sont souvent les mmes que les snobs
littraires, car les snobismes s'attirent invinciblement entre eux et
se peuvent donc cumuler. Mais je ne vous parlerai ici que du snobisme
en littrature, et je ne sais pas bien, en vrit, si ce sera pour en
faire la satire ou l'apologie.

Qu'est-ce donc, en effet, que le snobisme? C'est l'alliance d'une
docilit d'esprit presque touchante et de la plus risible vanit. Le
snob ne s'aperoit pas que, d'tre aveuglment pour l'art et la
littrature de demain, cela est  la porte mme des sots; qu'il est
aussi peu original de suivre de parti pris toute nouveaut que de
s'attacher de parti pris  toute tradition, et que l'un ne demande pas
plus d'effort que l'autre; car, comme le dit La Bruyre, deux choses
contraires nous prviennent galement, l'habitude et la nouveaut.
C'est par ce contraste entre sa banalit relle et sa prtention 
l'originalit que le snob prte  sourire. Le snob est un mouton de
Panurge prtentieux, un mouton qui saute  la file, mais d'un air
suffisant.

Or, cette docilit vaniteuse, cette fausse hardiesse d'esprits
mdiocres et vides, cette ardeur pour les nouveauts uniquement parce
qu'elles sont des nouveauts ou que l'on croit qu'elles en sont, tout
cela est trs humain; et c'est pourquoi, si le mot de snobisme est
rcent dans le sens o nous l'employons, la chose elle-mme est de
tous les temps.

Il y a eu les snobs de l'htel de Rambouillet, les snobs du prcieux.
Cathos et Madelon sont proprement des snobinettes et les aeules
authentiques des dames bizarres qu'on voit dans les couloirs du
thtre de l'OEuvre. C'est l savoir le fin des choses, le grand fin,
le fin du fin, est une phrase de snob et mme d'esthte. Madelon fait
cette dpense d'admiration  propos de l'impromptu de Mascarille: elle
la ferait aujourd'hui  propos de quelque pome symbolique en vers
invertbrs et s'entendrait tout juste autant. Le snobisme littraire
des filles de Gorgibus se complique d'ailleurs du snobisme mondain et
de celui de la toilette, ou plutt s'y confond; car c'est du mme
esprit qu'elles jugent les vers de Mascarille et ses canons ou sa
petite oie. Bref, elles sont compltes.

Une autre espce de snob, c'est le marquis de la _Critique de l'cole
des Femmes_: snob d'Aristote, qu'il a dcouvert dans l'abb
d'Aubignac, et des trois units: car les trois units d'Aristote, qui
ne sont pas dans Aristote, furent une nouveaut, une mode, le dernier
cri, avant d'tre une vieillerie; et le marquis les dfend dans le
mme sentiment et avec la mme comptence que les conspuera tel naf
gilet rouge de 1830.

Lorsque la jeune cour dlaissa le vieux Corneille pour l'auteur
d'_Andromaque_ et de _Bajazet_, il y eut, n'en doutez point, les snobs
de Racine. Et il y eut, au sicle suivant, les snobs de la
philosophie, ceux de l'anglomanie, ceux de la sensibilit et de
l'amour de la nature, les snobs de Rousseau et de Bernardin de
Saint-Pierre. Les bergeries de Trianon furent les jeux du snobisme
charmant d'une reine. Les snobs de l'optimisme firent la Terreur. Si
je nomme encore les snobs du romantisme et ceux du ralisme, et ceux
du positivisme, nous aurons rejoint les snobs des vingt dernires
annes, que j'numrais en commenant. Ainsi le snobisme,
paralllement  la srie des crivains novateurs, forme tout le long
de notre histoire littraire une chane ininterrompue.

Qu'est-ce  dire? C'est que les snobs jouent un rle aveugle, mais
parfois efficace, dans le dveloppement de la littrature. Ils se
trompent sans doute dans l'opinion qu'ils ont d'eux-mmes et dans les
raisons qu'ils se donnent de leurs prfrences, mais non toujours dans
ces prfrences mmes. Comme ils courent indiffremment  tout ce qui
affecte un air d'originalit, ils s'attachent le plus souvent  des
modes ridicules et qui passent; mais il est invitable qu'ils
s'attachent aussi quelquefois  des nouveauts qui demeurent; et leur
concours, alors, n'est point ngligeable. Ils ne sauraient soutenir
longtemps le faux et le fragile et ce qui n'a pas en soi de quoi
durer: mais leur zle, quoique ignorant, peut hter le triomphe de ce
qui est appel  vivre. Leurs erreurs ne sont jamais de longue
consquence, mais le bruit qu'ils font peut servir quand, d'aventure,
ils ne se sont pas tromps. Ils ont donc,  l'occurrence, leur utilit
sociale. Il faut,  cause de cela, les traiter doucement et, sinon
les honorer, du moins les absoudre.

Mais, au fait, pourquoi ne pas les honorer? Je crois vraiment que
quelques-uns des vnements les plus heureux de notre littrature, et
par exemple l'puration et l'affinement de la langue dans la premire
moiti du dix-septime sicle, l'entre des sciences politiques et
naturelles dans le domaine littraire au dix-huitime, le mouvement
sentimental et naturiste provoqu par Jean-Jacques, et l'volution
romantique suivie de l'volution raliste qu'a suivie la raction
idaliste, un peu trouble,  laquelle nous assistons, ne se seraient
point accomplis aussi vite sans les snobs. Puisque, forcment, les
esprits mdiocres sont toujours en majorit, il faut bien que ce
soient des esprits mdiocres, mais inquiets et proccups de
nouveaut, qui assurent la victoire des innovations viables. Ce qu'on
appelle les bons esprits, c'est--dire ceux qui sont  la fois dociles
et modestes, seraient plutt capables de retarder cette victoire.

Les bons esprits se mfient; ils sont tents de croire que tout a t
dit depuis qu'il y a des hommes et qui pensent. Ils ont la manie de
reconnatre des choses trs anciennes dans ce qu'on leur prsente
comme nouveau. Pour eux, Ibsen et Tolsto sont dj dans George Sand;
tout le romantisme est dj dans Corneille; tout le ralisme dans _Gil
Blas_; tout le sentiment de la nature dans les potes de la
Renaissance et, par del, dans les potes anciens; tout le thtre
dans l'_Orestie_, et tout le roman dans l'_Odysse_. Ils disent 
chaque invention prtendue:

 quoi bon? nous avions cela. Les snobs, plus crdules, se trouvent
parfois tre plus clairvoyants, sans bien savoir pourquoi. Presque
tous les snobismes que je vous ai numrs furent les auxiliaires
agits et ahuris d'entreprises finalement intressantes. Une histoire
du snobisme se rencontrerait sur bien des points avec l'histoire des
volutions de la littrature et de l'art.

Il y a plus. J'ai dit que ce qui distingue les snobs des autres
esprits soumis et dpourvus d'originalit, c'est qu'ils ont la
docilit vaniteuse et bruyante. Hlas! cela les en distingue-t-il en
effet? On peut mettre de la vanit et de la suffisance, mme dans la
soumission au pass, mme dans le culte de la tradition, mme dans la
routine. On est tout aussi fier de dfendre l'immobilit que de
pousser au progrs, et l'on s'en fait pareillement accroire dans l'un
et dans l'autre cas. En somme, tradition ou progrs, l'une ne
s'tablit et l'autre ne se dtermine que par la docilit et la
crdulit des esprits subalternes, et par la suggestion qu'exercent
sur eux quelques esprits suprieurs autour desquels se rangent, en
deux camps, les snobs de la nouveaut et les snobs de l'habitude,
diversement, mais galement dociles, et satisfaits de l'tre.

Cela est fort bon. On s'en aperoit quand on essaie d'tre sincre
avec soi-mme et de juger vraiment par soi. On dcouvre que
quelques-unes de nos plus grandes admirations nous ont t imposes;
que ce qui nous fait le plus de plaisir ou le plus de bien, ce ne sont
pas toujours les oeuvres reconnues et consacres, mais tel livre moins
clbre, qui nous parle de plus prs et pntre en nous plus avant...
Or, si chacun faisait ainsi, quel dsordre! quelle anarchie! Il n'y
aurait pas d'histoire littraire possible, ni mme concevable, si la
multitude n'en croyait quelques-uns sur parole.

Enfin, cette suggestion que les conducteurs des esprits et, si vous
voulez, les critiques dignes de ce nom exercent sur le vulgaire, ils
l'exercent souvent aussi sur eux-mmes. Oui, il y a dans la critique
une grande part d'auto-suggestion et, je dirai presque,
d'auto-snobisme. L'homme est ainsi fait qu'il tire vanit de ses
admirations: il se pique d'admirer pour des raisons qui lui
appartiennent, et il s'admire alors lui mme d'admirer avec tant
d'originalit. Par l, le critique mme le plus loyal est conduit 
s'exagrer ce qu'il sent de beaut dans un crivain, et presque 
l'inventer. Dogmatiste ou impressionniste, il a volontiers des
jugements qui ressemblent  des dfis, et dont il se sait d'autant
plus de gr. Nisard en a aussi bien que Taine, pour ne nommer que des
morts. Tout critique est, plus ou moins, sa propre dupe, la dupe de
ses thories et de ses ides gnrales, qui faussent  son insu ses
jugements particuliers. Tout critique affecte de voir  certains
moments et finit par voir dans un ouvrage ce que les autres n'y
voient pas, et pourrait dire comme Philaminte:

  Je ne sais pas, pour moi, si chacun me ressemble,
  Mais j'entends l-dessous un million de mots.

Ainsi les snobs du commun ont pour guides des faons de snobs
inventifs et suprieurs; et, au point o nous sommes parvenus, le
snobisme ne nous apparat plus que comme un des noms particuliers de
l'universelle illusion par laquelle l'humanit dure et semble mme
marcher.

Voil les snobs vengs, j'imagine. Ils pullulent  l'heure qu'il est,
et c'est plutt bon signe, si cela veut dire que rarement autant de
gens se sont intresss  l'art et  la littrature. La floraison du
snobisme prouve, non pas la sant, mais l'abondance et comme
l'intensit de la production littraire. Et c'est pourquoi je vous ai
parl des snobs avec amnit.




FIGURINES.

(_Deuxime Srie_)

HORACE.


Oh! celui-l n'est pas du tout d'actualit. Il n'a pas eu la chance
de Virgile, dont l'immortalit est entretenue par deux contresens
sublimes et par un mot profond qu'il n'a peut-tre pas dit. Aprs
avoir t le plus cit et le plus traduit des potes anciens, Horace
en est aujourd'hui un des plus dlaisss. Et pourtant...

coutez cette odelette d'Horace que je ne choisis point parmi les plus
connues:

Si jamais un seul de tes parjures avait eu pour effet de dformer un
de tes ongles ou de noircir une de tes dents,

Je croirais  tes serments, ma chre. Mais plus tu les violes, et
plus tu es belle et plus tu excites l'universel dsir.

Si bien que tu trouves finalement ton compte  te jouer des cendres
de ta mre, et des dieux immortels et des astres silencieux.

Vnus en rit, les nymphes en rient, et Cupidon s'en amuse, en
aiguisant ses flches sur un grs ensanglant.

Et toute une gnration grandit pour toi et t'assure de nouveaux
esclaves,--sans que, du reste, tes anciens adorateurs aient le courage
de dserter ton seuil impie.

Et, de plus en plus, les mres et les pres conomes te redoutent
pour leurs fils; et les jeunes femmes tremblent que ton odeur ne
dtourne leurs maris.

(Notez que ma traduction est mdiocre et que la grce des strophes
saphiques en est forcment absente.)

coutez encore ceci:

Citoyens! citoyens! cherchez l'argent d'abord; la vertu, si vous avez
le temps! Voil ce que rptent les hommes de Bourse entre les deux
Janus. Tu as du coeur, des moeurs, de l'loquence, de la probit. Par
malheur, il te manque cinq ou six mille sesterces pour tre chevalier:
tu seras peuple. Mais les enfants chantent dans leurs rondes: Tu
seras roi, si tu fais bien. N'avoir rien  te reprocher, n'avoir
jamais  plir d'une mauvaise action, que ce soit l ton inexpugnable
citadelle.

Et ceci encore:

... Le pote n'est point avare ni cupide... Il se moque des pertes
d'argent; il ne trahira point un ami; il ne dpouillera point un
pupille. Il vit de fves et de pain bis... Le pote faonne la bouche
tendre et balbutiante des enfants; il dfend leur oreille contre les
propos grossiers; il forme leur coeur par de belles maximes; il leur
enseigne l'humanit et la douceur... Il console le pauvre et celui qui
souffre. Et c'est lui qui apprend aux jeunes gens et aux jeunes filles
de belles prires.

Serait-ce par hasard Chaulieu ou Dsaugiers que vous rappellent ces
passages, pris entre cent d'gale qualit, et dont j'ai affaibli, bien
malgr moi, la beaut solide?

La malechance d'Horace, c'est d'avoir t, pour quelques chansons
bachiques et quelques dveloppements de philosophie bourgeoise,
accapar par les chansonniers et par les vieux messieurs des acadmies
provinciales de jadis. Grce  quoi, on l'a enfin pris lui-mme tantt
pour un membre du Caveau et tantt pour un vieux monsieur dans le
genre du regrett Camille Doucet. Or cela est absurde, et jamais on ne
vit matre plus diffrent des disciples qu'il eut  subir.

Car, d'abord, rien n'est moins artiste qu'un membre de la Lice
chansonnire: et il se pourrait qu'Horace ft, dans ses vers lyriques,
le plus purement artiste des potes latins. Ses _Odes_ sont,  la
vrit, des odelettes parnassiennes. Savantes et serres, d'une
extrme beaut pittoresque et plastique, elles n'ont pas grand'chose
de commun,  coup sr, avec les chansons de Branger. Et les vers des
_Satires_ et des _ptres_ ne ressemblent gure davantage  ceux d'un
Andrieux ou d'un Viennet. Ils rappelleraient plutt, par la libert et
l'ingnieuse dislocation du rythme, les fantaisies prosodiques de
_Mardoche_ ou d'_Albertus_: je parle srieusement. Joignez qu'Horace
a, le premier, introduit dans la posie latine les plus belles
varits de strophes grecques, sans compter certaines combinaisons de
vers qui lui sont, je crois, personnelles. En sorte qu'il fait songer
 Ronsard infiniment plus qu' Boileau.

Secondement, il n'est pas d'animal plus timide ni plus esclave de la
tradition qu'un chansonnier gaulois ou un retrait qui traduit Horace.
Or le vritable Horace fut, en littrature, le plus hardi des
rvolutionnaires. Il traita les Ennius, les Lucilius et les Plaute
comme Ronsard et ses amis traitrent les Marot, les Saint-Gelais et
les auteurs de farces et de mystres. D'esprit plus libre,
d'ailleurs, que les potes de la Pliade, Horace fut,  tort ou 
raison, ce que nous appellerions aujourd'hui un enrag moderniste. _O
imitatores, servum pecus! et Nullius addictus jurare in verba
magistri_, sont des mots essentiellement horatiens.

Enfin, rien n'est plus plat ni plus born que la sagesse d'un
chansonnier bachique ou d'un rimeur de l'cole du bon sens. Or, le
vritable Horace a bien pu se qualifier lui-mme, par boutade, de
pourceau d'picure: vous savez que l'picurisme n'est nullement la
philosophie des refrains  boire; et celui d'Horace est, finalement,
d'un stocien qui n'avoue pas. C'est que, chez les mes bien situes,
l'picurisme et le stocisme, et gnralement tous les systmes, ont
toujours abouti aux mmes conclusions pratiques. On trouve dans Horace
les plus fortes maximes de vie intrieure, de vie retire et
retranche en soi, suprieure aux accidents, attache au seul bien
moral et l'embrassant uniquement pour sa beaut propre.--Soldat de
Brutus, il accepta le principat d'Auguste par raison, par
considration de l'intrt public; mais il fut, ce semble, moins
complaisant pour l'empereur et pour Mcne et sut beaucoup mieux
dfendre contre eux sa libert et son quant--soi que le tendre
Virgile. Ce fut un homme excellent, un fils exemplaire, un trs fidle
ami,--et une me ferme sous une tunique lche et sous des dehors  la
Sainte-Beuve.

Ce que j'en dis est, du reste, bien inutile. On n'en continuera pas
moins, j'en ai peur,  le prendre pour un vulgaire bon vivant ou
pour une espce de vieil humaniste enclin aux amours ancillaires et 
le confondre presque avec ceux qui, dans les provinces recules, le
traduisent encore en vers, sans y rien comprendre...




ALFRED DE VIGNY OU L'ORGUEIL SAUVEUR.


Non, il ne faut pas regretter ces publications, de plus en plus
frquentes, de la correspondance intime des crivains illustres.
L'immortalit de ces morts demeurerait, sans cela, quelque peu
lthargique, car nous n'avons pas le loisir de relire leurs oeuvres
tous les matins. Si d'ailleurs ces lettres divulgues nous rvlent en
eux des faiblesses et des erreurs que nous ne connaissions pas, et
dont nous les savions seulement capables puisqu'ils furent des hommes,
le mal n'est pas grand. Mais ils gagnent aussi quelquefois  nous tre
dvoils tout entiers; et c'est singulirement le cas pour Alfred de
Vigny, comme vous le verrez par les _Lettres_ que vient de publier la
_Revue des Deux Mondes_.

Les jeunes gens en seront heureux, s'il est vrai que, parmi les
potes de la premire gnration dite romantique, c'est lui qui les
satisfait le plus. Cinq ou six fois du moins, Vigny a su inventer,
pour les ides les plus profondes et les plus tristes, les plus beaux
symboles et les mythes les plus mouvants, et fondre de telle sorte la
pense et l'image que les objets sensibles sont, chez lui, tout
imprgns d'me, que la forme prcise et rare y est suggestive de
rves infinis, et que ses vers, signifiant toujours au del de ce
qu'ils expriment, retentissent en nous longuement et dlicieusement, y
parachvent leur sens et s'y grnent en chos lents  mourir... Et
c'est, comme vous savez, une posie de cette espce, plus libre
seulement et plus fluide, mais pareillement vocatrice, que
poursuivent les derniers venus de nos joueurs de flte.

Or, nous sommes encore plus srs que ce grand pote fut aussi un
hros, depuis que nous avons lu ses lettres intimes  sa petite
parente.

       *       *       *       *       *

Intimes, oui, puisqu'il y dcouvre ou y laisse apercevoir souvent le
fond mme de sa pense sur la vie. Familires, non pas. Vigny ne sait
pas, ou ne veut pas tre familier. Mais, justement, il est remarquable
que ces lettres, adresses  une jeune cousine, d'humeur frivole,  ce
qu'il semble, continuent, sous leur simplicit relative et leur
demi-abandon, l'attitude morale qu'exprimaient _Mose_, _la Colre de
Samson_, _le Christ aux Oliviers et la Maison du Berger_, et attestent
 la fois la sincrit et la profondeur de son pessimisme et
l'efficacit merveilleuse de son orgueil.

Les ides de Vigny, vous les connaissez. Le monde est mauvais;
l'injustice y rgne, et la douleur; le monde comme il est serait une
infamie si Dieu existait; la nature est insensible et cruelle; toute
supriorit condamne  un plus grand malheur ceux qui en sont
affligs... _Donc_ il faut se taire, se rsigner, demander  la nature
non une consolation, mais un spectacle, avoir piti de la vie--de trs
haut--sans jamais se plaindre pour son compte.

Ce pessimisme est absolu, assez simple en somme, original seulement
par son intensit. Il se confondrait avec le nihilisme philosophique,
n'taient les conclusions (arbitraires, il faut le dire).

Ce qui est admirable, c'est que, portant dans son esprit cette
ngation et dans son coeur ce dsespoir,--et croyant, dans le fond, 
moins de choses encore qu'un Sainte-Beuve, si vous voulez, ou un
Renan,--Alfred de Vigny ait fait toute sa vie, avec une exactitude
attentive, les gestes de son rle social: gentilhomme accompli; trs
bon officier; royaliste intransigeant; fidle, sous Louis-Philippe, 
la branche ane; respectueux de la religion; homme du monde peu
rpandu, mais fort convenable en discours: de sorte que ceux de sa
caste purent croire que, sauf dans ses vers (mais des vers, n'est-ce
pas? ce n'est que de la littrature), le comte de Vigny fut vraiment
des leurs.

Les lettres  la petite cousine nous apprennent quelque chose de
plus. La vie d'Alfred de Vigny apparat l comme un dfi sublime. La
plus forte protestation contre le monde injuste et contre Dieu absent,
c'est de m'appliquer  faire ce qui me permettra de m'estimer le plus.
Moins le monde vaut, plus je vaudrai. Ainsi raisonnait-il. Cela, sans
l'ombre d'esprance. Sur le fondement de ce sentiment irrductible du
devoir, Vigny aurait pu, comme d'autres, se rebtir aprs coup toute
une mtaphysique encourageante. Il ne daigne; il est dsol  fond.
Mais il veut valoir, pour lui-mme et pour jouir solitairement de son
propre prix. Et nous voyons dans ses lettres la magnifique
fructification de cet orgueil.

C'est  cet orgueil, d'abord, qu'il doit sa conception, trs
aristocratique et presque sacerdotale, de la mission du pote. Et
c'est cette conception qui lui donne la force de vivre  l'cart, dans
sa tour d'ivoire, de rechercher la gloire peut-tre, jamais le
succs ni la popularit, de n'crire que pour dire quelque chose et,
par suite, de n'imprimer que tous les dix ou vingt ans: irrprochable
vie d'crivain, et  laquelle on ne peut comparer que celle d'un
Flaubert ou d'un Leconte de Lisle.

Cet orgueil le sauve de la vanit, aussi srement que le ferait
l'humilit elle-mme. L'orgueil sait se passer d'autrui. L'talage que
Chateaubriand et Lamartine font de leur personne rpugne  Vigny comme
une prostitution. Et pourtant il les traite l'un et l'autre sans
duret: le sentiment qu'il a de valoir plus qu'eux lui permet
l'indulgence.--Il ne parle presque jamais de lui; et, quand il en
parle, il s'en excuse. Vous avez remarqu un jour que je ne parlais
jamais de moi. Mes amis me le reprochent souvent... Cette disposition
native n'a fait que s'accrotre pendant seize ans de vie  l'arme, o
le silence est une consigne; cette coutume s'est accrue encore par un
long sjour en Angleterre... Il en rsulte qu'il y a sur mon caractre
une enveloppe de taciturnit, qui fait que j'aime  parler des ides
et des sentiments, jamais des personnes. Et ailleurs: Quand j'tais
dans la Charente, d'o je vous crivais souvent, je fus atteint de la
fivre typhode. Je souffris et fus guri entre deux de vos lettres,
sans vous le dire. Il se tait comme le loup dans _la Mort du Loup_,
et par le mme sentiment.

Cet orgueil a chez lui les mmes effets que la charit. Je ne dirai
pas qu'il se soit tourn en bont chez l'auteur de _Mose_, mais il
lui a communiqu la puissance d'agir pendant trente ans comme s'il et
t parfaitement bon. Pendant trente ans Vigny fut le garde-malade
patient et assidu de sa femme, massive, paralytique, demi-aveugle et
qui, nous dit M. de Ratisbonne, ne en Angleterre, avait oubli
l'anglais et n'avait jamais russi  apprendre le franais, ce qui
rendait la conversation assez difficile; ne la quittant jamais,
s'interdisant pour elle toute distraction, tout voyage, presque toute
absence. Il fit _tout_ son devoir,--prcisment parce que c'tait
trs difficile.

Cet orgueil s'amollit, se transforme en douceur pour la petite
cousine. Il y a, dans le sentiment qu'elle lui inspire, de la
tendresse, de l'amusement  regarder s'agiter une jolie forme, de la
piti et un imperceptible ddain. Il lui donne de bons conseils, qu'il
sait qu'elle ne suivra pas. Il lui reproche paternellement ses lettres
trop courtes et ses trop rares visites; et cependant il sait qu'elle
ne peut lui donner que cela: un plaisir d' apparition, le plaisir de
la voir de temps en temps vivre sa vie gracieuse et inutile. Il l'aime
un peu (quoique avec moins de gravit) comme il aime l'va de la
_Maison du Berger_: pour se reposer de la contemplation des choses
insensibles et immuables dans celle d'une crature phmre, plus
sduisante d'tre fugitive,--et souffrante aussi, quoique frivole...

Tout de mme, elle est bien tourdie, la petite cousine, bien
inattentive au mal de son ami. Une fois, quelques mois avant sa mort,
il s'en plaint: Si j'ai gard le silence aprs votre dernire lettre,
c'est qu'il y a un si cruel contraste entre mes souffrances de l'me
et du corps et la lgret cavalire de vos lettres, que je ne pouvais
me dcider  vous empcher de jouir en paix de votre vie vapore.
Tous vos bals n'taient pas danss encore, je crois, et, quoi que vous
en disiez, vous n'y preniez point de peine.  mesure qu'il souffre
davantage et que la mort approche, il se dtache de la jolie
apparition, et en reconnat mieux l'inutilit. Il dsire mme ne
plus la voir, sinon en passant. ... Si vous continuez  faire chaque
jour vos _trente_ visites _ncessaires_, _indispensables_,
supposez-moi  Londres, et vous vous acquitterez de ces dlicieux
devoirs. Ce qu'il attend d'elle, c'est, tout au plus, la dernire
vision d'une forme agrable... Oui, sa mort sera bien la Mort du
Loup.

Dans son orgueil, enfin, il puise la force de supporter, avec une
tenue parfaite, les longues tortures d'un cancer de l'estomac...
Puisqu'il faut vous parler de moi, sachez donc qu'il n'y a pas de
martyre comparable au mien. Depuis deux ans, je ne suis pas sorti et
je ne peux marcher, et j'ai toutes les nuits une insomnie qui me
condamne  compter tous les coups de ma pendule... Et, tandis que des
cousines pieuses multiplient autour de lui les amulettes, les
mdailles de la Vierge immacule, et mme de saintes amoureuses comme
Mme de Chantal, et que le pauvre archevque de Paris vient le voir,
et aussi l'vque d'Orlans, au milieu des empressements exagrs de
tant de monde... de mdecins tout neufs qui ont fait des miracles, et
de petits abbs qui en ont vu plusieurs dans la semaine, le comte de
Vigny, convenable, souriant  ces zles pieux, respectueux de tous les
rites, mourait, sans croire  rien, avec une tranquillit farouche.

Sans croire  rien? Je me trompe. Voici la dernire ligne de sa
dernire lettre  sa jeune parente: Vous parlez beaucoup de croire et
de croyants. Croyez en moi, avec une ferme foi. C'est--dire:--Croyez
en mon orgueil, en cet orgueil sauveur par qui j'ai pu souvent agir
comme si j'avais t un saint, et vivre hroquement dans l'tat de
dsespoir.




J.-K. HUYSMANS.


Rapproch de ses autres ouvrages, clair par eux et les clairant, le
dernier livre de M. Huysmans, _En route_, nous fait concevoir une
aventure morale d'un rare intrt: la transformation du naturalisme en
mysticisme et la purification d'une me par le dgot.

J'appelle ici de ce mot trs impropre de naturalisme le genre de
littrature qui fut en faveur de 1875  1885, ou  peu prs. Il se
distingue expressment du ralisme. Car le ralisme est tranquille,
simple et court; il n'ajoute pas  la laideur des choses; il n'en
souffre pas; il ne saurait jamais en tre excd. Les vrais ralistes
sont Hrondas, Ptrone, Alain Lesage. Leur disposition d'esprit est
radicalement anti-chrtienne.

Mais il y avait sans doute un germe chrtien dans les furieux dgots
qu'exprimaient les premiers livres de M. Huysmans. L'exactitude
flamande des peintures y aboutissait  de soudains haut-le-coeur. Les
sujets taient si bas et la bassesse en tait tale avec un si sombre
parti pris, l'auteur s'excitait dans une vision si mprisante, si
inventrice de platitudes et d'ordures, que je me suis demand jadis si
cette vision n'tait point un jeu d'art maladif et que j'ai suspect
la vrit des ces minutieuses nauses. Je vois bien aujourd'hui que je
me trompais.

Non, jamais le monde n'a si trangement pu au nez d'un homme. Il y
avait chez M. Huysmans deux sentiments contradictoires en apparence:
celui de la laideur des hommes et des choses et de l'impuret de la
chair et de ses oeuvres et, au fond, une complaisance pour cette
laideur et un consentement  cette impuret, se trahissant par une
sorte d'orgueilleuse virtuosit  les dcrire et par la hantise non
repousse de leurs images. Mais son jugement sur les ignominies dont
il subissait, dont il aimait peut-tre l'obsession, tait dj un
jugement chrtien, le jugement d'un moine tent et succombant avec
honte  la tentation. Ses livres laissaient loyalement paratre que le
fond du naturalisme tait la dlectation morose des thologiens,
et que l'attachement mme  considrer le laid y tait encore une
forme dtourne de l'impuret.

D'autres en sont rests l; non M. Huysmans. L'extraordinaire
sensibilit physique et morale qui est son tout le lui interdisait. Il
poussa donc plus avant. Le pessimisme et l'impuret,  leur dernier
degr d'exaspration, c'est le satanisme, ou la luxure blasphmatoire.
M. Huysmans est all jusque-l, du moins par la curiosit inassouvie
de l'imagination (_L-Bas_). En ralit, il tait dj en route vers
Dieu.

Car, lorsque l'on croit  Dieu assez pour le maudire, c'est bien
simple: autant l'adorer. La messe noire est proche de l'autre messe,
puisqu'elle en est le contraire; et le dsespoir satanique peut
engendrer la divine esprance. Le pessimisme absolu, quand il est
moins une perversion de l'esprit qu'un tat du systme nerveux, peut
tre grand crateur de rves. La conversion de M. Huysmans (ou de
Durtal) fut une vasion hors des ralits hideuses.

L'horreur de l'universel cloaque de lchet, de sottise et
d'impudicit qui est le monde ne lui laissait de refuges que ces
troits et secrets paradis d'entier renoncement et de puret parfaite
qui sont les couvents; entendez les couvents intransigeants des
carmlites ou des trappistes. Et, l mme, c'est encore par ses sens
excds qu'il tait conduit. Ces blancs asiles lui taient,
physiquement, un bain de paix.

Rien du catholicisme littraire de Chateaubriand; trs peu mme de
celui de Baudelaire ou de Barbey d'Aurevilly, purs artistes qui ne
concluent point par des actes. Les nerfs de Durtal ne lui permettent
de sjourner que dans les extrmes: il va jusqu'au bout du
catholicisme, et jusqu'au fin fond. Or, le fond, c'est le monde
considr comme le champ de bataille de Dieu et du dmon; c'est la foi
au surnaturel continu, au miracle chronique,  l'action directe et
personnelle de Dieu sur les mes et au jeu de la rversibilit des
mrites.

Ces prodiges s'oprent par la prire, l'oraison mthodique, la
confession, la communion. L'action divine se traduit, chez l'homme et
la femme, par des signes sensibles et corporels. La chastet, la
saintet sont des tats de la chair. Et c'est pourquoi le vocabulaire
et le style de Durtal ont pu rester aussi concrets, aussi brutaux dans
l'expression des phnomnes de la vie mystique que jadis dans la
peinture de la vie immonde.

Le haut-le-coeur de son naturalisme l'a jet au mysticisme; mais on a
cette impression qu'il demeure le mme homme. D'autant mieux qu'il a
commenc par tre un converti du plain-chant et de l'art du moyen ge,
un converti par les sens.--Sa chastet n'est peut-tre qu'un moment
singulier de son impuret, et son tragique catholicisme qu'un moment
de sa curiosit de sentir.

Ce point, Durtal pourra-t-il s'y fixer? Que vaut sa conversion? On a
vu des prostitues prises tout  coup d'une horreur physique
insurmontable pour leurs besognes habituelles. L'abus de leur corps
avait totalement aboli en elles le dsir: apaises, endormies,
amorties, anglises, la seule approche de l'ancien pch les et fait
s'vanouir d'pouvante. Le lendemain, la plupart retournaient  leur
vomissement; mais quelques-unes devenaient sainte Thas ou sainte
Marie l'gyptienne. Les voies de Dieu sont mystrieuses...




HENRI LAVEDAN.


La saveur si particulire des crits de M. Henri Lavedan, d'o
vient-elle donc? Je crois l'entrevoir. La _Haute_ et le _Nouveau Jeu_,
_Leur Coeur_ et _Nocturnes_, le _Prince d'Aurec_ et _Viveurs_, c'est
la surface brillante et pourrie de la socit contemporaine, dcrite
par un esprit aigu,--mais en mme temps _juge_, le plus souvent sans
le dire, par une me qui, dans sa rencontre avec l'phmre, continue
de porter en soi quelque chose de stable et de traditionnel: la
vieille France, simplement.

Avant de toucher ce vrai fond de Henri Lavedan, voyons d'abord en lui
ce qui, tout de suite, apparat.

L'oeil guetteur et amus, il a commenc par tre un crivain
excessivement pittoresque, un peu dans la manire d'Alphonse Daudet
(_Inconsolables_, _Sire_). C'est de ces savants exercices qu'il a
pass  la peinture des moeurs mondaines. Venu immdiatement aprs
Gyp, il a color et cors le langage de Gyp. Ou, si vous voulez, il a
pouss et dvelopp le dialecte de Monpavon (du _Nabab_). Nul
peut-tre n'a parl de faon plus soutenue le parisien des dix
dernires annes; nul n'en a mieux connu le vocabulaire, la syntaxe,
les images, le ton, le geste, et ce que roule cette langue dans ses
petits bouts de phrases inacheves et baroques, et les divers argots
superposs qui y transparaissent. Il y a mme ajout de nouveaux tics.
Cela va, parfois, dans le _Vieux Marcheur_, jusqu' la convention la
plus extravagante. Le style du pre Labosse s'loigne presque autant
du langage usuel que de la prose de Bossuet. On y sent un petit
commencement de dmence.

Lavedan a connu aussi, mieux que personne, les rites et crmonies de
la toilette et du chic. L encore, son observation s'exaspre
volontiers en une fureur de fantaisie imaginative. Lisez, par exemple,
dans _Leur beau physique_, le soliloque de ce mourant qui se fait
apporter sur son lit toutes ses cravates, et les palpe, et les
caresse, et s'enivre d'elles mlancoliquement avant d'entrer dans
l'ternelle nuit. Cela est proprement lyrique.

Enfin, dans le brillant concours de nos conteurs ou dialoguistes
mondains, dans cette lutte  qui nous offrira, sous prtexte de morale
ou mme sans prtexte, les plus surprenants tableaux de mauvaises
moeurs dites lgantes, je crois dmler, chez Henri Lavedan, une peur
d'tre dpass, une ardeur de frapper plus fort que les autres et de
peindre plus cru, une excitation et comme une brit de pinceau.
Bref, sa caractristique est, trs souvent, une outrance un peu
haletante, capricante et fbrile.

Par l-dessous, une me traditionaliste, profondment chrtienne
d'ducation.

Hervieu est avant tout un dterministe vigoureux et subtil; Donnay, un
ironique et un voluptueux. Lavedan, malgr tout, demeure un moraliste.
Il a, plus que les autres, insist sur le _surgit amari aliquid_ de la
vie joyeuse. L'immense ennui, le nant qui est au fond des existences
purement mondaines, cette mlancolie noire dont sont envahis, quand
ils ne s'amusent plus et mme en s'amusant, ceux qui font profession
de s'amuser, il nous en a donn, maintes fois, l'impression poignante
(la _Haute_, _Nocturnes_). Et, une fois ou deux, il nous a dnonc ce
qui grouille dans ce vide, et comment ce nihilisme, d'ordinaire avachi
et doux, des vieux viveurs peut tourner au farouche et au macabre.
Voyez, dans le _Nouveau Jeu_, l'entretien nocturne du pre Labosse
avec son valet de chambre: chef-d'oeuvre absolu; du Balzac en petites
phrases.

Et voici paratre l'me vieille-France de Henri Lavedan. Dans le
monde qui s'amuse, il distingue toujours scrupuleusement les Salomon
et les d'Aurec, et les viveurs de la bourgeoisie riche ou de la
finance et ceux de l'ancienne aristocratie. Quoique ces deux classes
se touchent souvent et se mlent (et cette rencontre mme est un
phnomne social que l'auteur du _Prince d'Aurec_ a tudi d'un effort
trs srieux), elles lui inspirent des sentiments bien diffrents.
Ses honntes durets contre cette noblesse dcadente dont il s'est
fait spcialement le peintre impliquent, avec un sens trs juste du
rle historique de la noblesse, une irrductible sympathie et un rien
de prjug. Si l'on pche plus dans cette socit-l, fait-il dire 
un abb, on rachte aussi davantage. Vices et vertus, quand on
dpense, c'est  pleines mains et par la fentre,  la gentilhomme.
Et en avant les zouaves de Charette et les duchesses qui montent dans
les mansardes. Les gentilshommes ni ne meurent ni ne font la fte
comme ceux qui ne sont pas ns. Au mot du prince d'Aurec: Il y a la
manire, rpond le mot de Mme Blandain: Vous vous croyez des
Grammont-Caderousse. Joignez un got d'artiste, et de Franais du
pays de Loire (_vera et mera Gallia_), et peut-tre d'historien pour
les vieilles choses jolies et fanes--croyances et meubles, moeurs et
bibelots, penses et fanfreluches--de cet ancien rgime o nos
origines plongent, qui est  nous tous et par o nous sommes tous
nobles (_Sire_).

Au travers de tout cela, un sentiment chrtien trs persistant, aux
rappels inattendus (la petite pouse chrtienne de _Viveurs_, l'acte
d'amre contrition de Mme Blandain). Derrire Paris, ou dans Paris
mme, Lavedan nous montre la province, c'est--dire, derrire ceux qui
s'agitent dans le vide du prsent, ceux qui vivent de la foi du pass.
Il aime, il peint avec une motion vraie et un charme rare les vieux
prtres, les bonnes dames, les vieilles demoiselles pieuses, les
jeunes filles innocentes, les moeurs terriennes, les antiques foyers,
les vies modestes, dvoues, secrtement hroques...

Parce que le pre Labosse, au milieu de ses gambades, n'a point cess
d'tre bien pensant, qu'il a gard le respect des choses
essentielles et que, docile au fond et enfantin, il n'a jamais commis
le pch de l'esprit, Henri Lavedan, bon psychologue en mme temps
que bon interprte de la misricorde divine, accorde  ce polichinelle
une mort comiquement orthodoxe et touchante... Sur quoi, je me pose
cette question:--Tandis qu'il absolvait son vieux marcheur, qui sait
s'il n'y avait pas, chez Lavedan, cette arrire pense que Dieu lui
appliquerait  lui-mme, pour des pchs plus fins, le bnfice de
bons sentiments plus rflchis, mais analogues?...

Et c'est ainsi que, sous le dlicieux et pittoresque crivain, sous le
satirique os, sous le moraliste inquiet et quelque peu divis contre
lui-mme, sous l'observateur trop complaisant des petites ftes de
la chair triste, survit et se devine encore,--grandi et libr, mais
non point infidle--le bon petit enfant  qui Mgr Dupanloup fut
paternel autrefois.




MILE FAGUET.


C'est principalement dans ses tudes sur le seizime sicle et sur le
dix-huitime, et dans ses _Politiques et Moralistes du dix-neuvime
sicle_, qu'il le faut considrer.

Sa marque, comme critique, c'est d'tre, avant tout et presque
uniquement, proccup et amoureux des ides; d'tre un pur crbral,
un pur intellectuel, dirais-je, si ces mots taient mieux faits et
si un mauvais usage n'en avait corrompu et obscurci le sens.

D'autres critiques racontent leur propre sensibilit  l'occasion des
oeuvres qu'ils analysent. D'autres sont de bons biographes ou de bons
peintres de caractres. mile Faguet est, minemment, un descripteur
d'intelligences.

Tel autre, dessinant  grands traits imprieux l'histoire des ides ou
l'histoire des formes littraires, semble toujours crire contre
quelqu'un ou quelque chose et, mme avant d'tre moraliste, est
invinciblement orateur et dialecticien. Faguet est un logicien, et
de quelle puissance!

Ses reconstructions de systmes, religieux, philosophiques,
politiques, sociologiques, sont merveilleuses d'ampleur, d'harmonie,
de prcision, de juste embotement de toutes leurs parties. Du cerveau
de Faguet, Calvin, Buffon, Montesquieu, Joseph de Maistre, Proudhon,
Auguste Comte sortent plus lumineux, plus lis, plus consistants, plus
complets, plus forts.

Sa probit intellectuelle est des plus irrprochables qu'on ait vues.
C'est elle qui lui a conseill de s'en tenir presque toujours  des
monographies d'esprits. Il lui et t facile de produire, lui aussi,
des systmes; d'expliquer, par exemple, tout le dveloppement d'une
littrature par deux ou trois ides directrices, et de l'enfermer de
gr ou de force (et si c'est de force, c'est plus beau) dans le cadre
ingnieusement contraignant d'une histoire philosophique. Mais il y
voit trop d'arbitraire et trop d'hypothse. C'est un divertissement
qu'il ne s'est plus permis depuis _Drame ancien, Drame moderne_,
oeuvre de jeunesse. Les aperus systmatiques sur une poque, il les
relgue honntement dans ses prfaces.

Il s'en ddommage en construisant dans l'avenir. (Avez-vous lu cette
tonnante tude: _Ce que sera le vingtime sicle?_) Et, en effet, ce
n'est que le futur qu'on peut systmatiser sans violenter le vrai.

Cette probit parat dans son style si exact, si concis, si
troitement appliqu sur les ides, d'une clart extraordinaire dans
la plus vigoureuse subtilit, ddaigneux de la musique, ddaigneux de
la couleur, et vivant (mais avec intensit) du seul mouvement de la
pense.

Faguet est le critique le plus austrement objectif que je sache (et
c'est cela peut-tre qui rend austre aussi la dfinition que je tente
de son talent). Nul ne tient sa personne plus strictement absente de
ses ouvrages. Nul n'est plus exempt de parti pris, de passion,
d'intolrance, de snobisme, de cabotinage, ni moins possd (dans ses
grandes tudes) par le dsir de plaire.

Mais, comme il arrive, l'homme en lui se laisse deviner par tout ce
que l'crivain se refuse. Libert fire, ignorance de toute intrigue,
nulle vanit, simplicit de moeurs, humeur un peu farouche,
bienveillance de pessimiste pour les personnes... je ne dis point que
ces vertus ou ces dispositions sont impliques par son scrupuleux
objectivisme critique; mais, quand on connat qu'il les a en effet, le
souvenir de ses livres fait qu'on n'en est point tonn, et que l'on
s'y attendait.

Je n'oserais dire qu'il ait toujours entirement senti,  mon gr, les
potes, les romanciers, les dramatistes. Mais, comme critique des
penseurs, il me parat le critique idal. Il donne l'impression
d'tre gal, et quelquefois suprieur,  ceux qu'il dfinit.--Il ne
lui manque qu'un peu de sensibilit, un peu de tendresse, un peu de
paresse, un peu de sensualit: ce qui signifie simplement que sa
complexion intellectuelle est des plus nettes, des plus accuses, et
qu'il remplit tout son type.

Je vois en lui une des penses par qui les choses sont le plus
profondment comprises et _le moins dformes_; une pense calme,
incroyablement lucide, d'une pntration sereine; bref, un des
cerveaux suprieurs de ce temps. Et tant pis pour ceux qui ne s'en
doutent pas!




PAUL DESCHANEL.


Son dernier discours est affich,  l'heure qu'il est dans toutes les
communes de France. Des paysans en plent, chaque dimanche, ce qu'ils
peuvent et estiment que c'est envoy. Ils n'ont pas fini de le lire.
Au surplus, ce discours reste actuel tant que la Chambre est en
vacances.

Ce discours, j'ai eu la bonne fortune de l'entendre. Et j'avais
entendu auparavant une des trois parties de celui de M. Jaurs. Ce fut
vraiment une belle joute. On ne parle pas toujours, au Palais-Bourbon,
si mal que vous croyez. Et l'loquence, quand elle s'y rencontre, y
est, en gnral, moins pompeuse et moins enfle qu'elle ne fut dans
les Parlements de la Restauration ou mme du gouvernement de Juillet.
Les discours de Manuel et du gnral Foy, relus, nous feraient un peu
sourire. Nous avons quelques orateurs mouvants et plusieurs
_debaters_. Ce sont moins les talents et les connaissances que les
caractres qui manquent  cette Chambre mprise.

J'ai trouv nos reprsentants mieux levs et de meilleure tenue
qu'aux autres sances auxquelles j'avais assist. M. Jaurs a t
cout avec beaucoup de politesse par les centres et par la droite. Et
M. Paul Deschanel n'a t que peu interrompu par l'extrme gauche. Une
fois seulement, un petit homme noir, de figure sche et mauvaise, a
jet quelques cris brutaux. Quant  M. Jaurs, tantt il ricanait,
tantt il haussait ses larges paules, mais avec plus d'ostentation
que d'hostilit relle, et surtout comme quelqu'un qui se sait
regard.  un moment, les deux adversaires ont chang des propos tout
 fait obligeants. Ils paraissaient croire au talent et mme  la
bonne foi l'un de l'autre.

       *       *       *       *       *

C'tait la premire fois que j'entendais M. Jaurs. Autant que j'en
puis juger sur une seule preuve, M. Jaurs est un orateur-n, doubl
d'un rhteur habile, et qui a aisment une imagination de pote: ce
qui fait bien des affaires. Nous avions eu la phrase de la vieille
chanson: nous emes, ce jour-l, celle de la cloche, et quelques
autres, non moins belles. La voix est un peu sche, mais d'un mtal
inaltrable et que nulle fatigue ne saurait fler. La diction a
d'harmonieux balancements. Elle est monotone et, mme dans la
discussion, elle est d'un prdicateur plus que d'un orateur politique.
 cause de cela, et parce qu'il me semble avoir plus d'imagination et
plus de sensibilit feinte ou vraie que de prcision dans les ides ou
de force dans le raisonnement, M. Jaurs ne serait peut-tre pas mal
nomm le Pre Hyacinthe du socialisme.

Sa sincrit, quant au fond de ses doctrines, me parat aussi
incontestable que son manque de rigueur lorsqu'il s'agit de les
exposer, et que les dfaillances de sa probit intellectuelle
lorsqu'il s'agit de les propager ou de les dfendre. C'est que chez
lui, et pareillement chez les meilleurs de ses compagnons, le
socialisme est sans doute, avant tout, un tat sentimental. Cela les
rend dupes, j'imagine, d'une espce d'illusion de la conscience. Comme
ils sont toujours assurs de ce qu'il y a de gnreux dans cet tat
sentimental et qu'ils s'en savent bon gr, volontiers ils se croient
dispenss d'tre prcis dans le discours et scrupuleux dans l'action.
Ils vont jusqu' croire que la facile magnanimit de leur rve les
autorise  courir la chance des pires calamits publiques pour
l'tablissement alatoire d'un rgime social qu'ils sont mme
incapables de dfinir avec exactitude. Ils ont, dans la pratique, un
peu de cette absence de scrupules qui est propre aux sectaires
religieux.

Le socialisme, d'ailleurs, prte  l'loquence. Et, comme il est
encore dans la priode de destruction (dont il est douteux qu'il sorte
jamais), il a donc la partie belle, car c'est une ivresse de dtruire,
et c'est, en outre, une besogne o l'on excelle  peu de frais.

       *       *       *       *       *

Malgr les avantages qu'ils ont ainsi ou qu'ils prennent sur lui, M.
Paul Deschanel,  force de talent, mais surtout  force de srieux,
d'amour de la vrit, de franchise, de loyaut et de courage, a fini
par conqurir l'estime mme de ses plus irrductibles adversaires. Il
lui est arriv, l'autre jour, de se faire applaudir par l'assemble
tout entire. Je sais bien que lorsque d'aventure tous nos dputs
applaudissent ensemble, on est  peu prs sr que les uns
applaudissent contre les autres, ou pour dtourner les autres
d'applaudir. Un applaudissement peut donc tre universel sans tre
unanime. Mais j'aime mieux croire  l'unanimit de celui-l, et que
toute la Chambre remerciait M. Paul Deschanel d'avoir su exprimer avec
clat des ides vraiment populaires et nationales et, par del,
vraiment humaines.

Triomphe mrit. Depuis quelques annes, une double volution, trs
intressante, s'est accomplie dans le talent de M. Paul Deschanel et
dans sa pense politique.

       *       *       *       *       *

Il avait contre lui,  l'origine, je ne sais quelle apparence de
jeune parlementaire pouss en serre chaude, de dput mondain,
recherch des salons, et dont les discours--dj trs substantiels
pourtant--plaisaient comme de jolies confrences. Sa parole semblait
presque trop lgante, et sa diction apprte comme celle d'un
clubman qui aurait reu les leons d'un socitaire de la
Comdie-Franaise. Mais, ds ce temps-l, j'avais confiance dans la
nettet des traits de son visage; dans sa mchoire, qui est robuste;
dans le timbre si franc de son rire, et enfin, dans un certain regard,
qui n'tait pas d'un faible ou d'un effmin.

J'avais raison. Le Deschanel politique a fini par tuer la lgende du
Deschanel mondain, ce qui n'tait pas commode. J'ai remarqu que nul
ne songeait plus, l'autre jour,  lui reprocher le soin lgitime qu'il
prend de son vtement ou de ses cheveux, ni les succs de salon
qu'il a pu rencontrer quand il tait trs jeune.-- mesure que sa
pense mrissait, sa manire oratoire s'est simplifie. Son dernier
discours est admirable d'ordonnance serre et lucide. Il a eu, 
diverses reprises, de la cordialit dans le ton, et presque de la
bonhomie. Sans doute, dans les passages proprement loquents, j'ai
cru retrouver quelque reste d'artifice quand il y parlait au nom du
sentiment; et j'eusse aim mieux (quoique le morceau ait t acclam)
qu'il voqut les chers paysans de France autrement que par
prosopope. Mais dans les endroits, plus nombreux, o il parlait au
nom de la raison, il a montr une puissance que ses amis mme
attendaient  peine de lui.  ne considrer (s'il se peut) que la
forme, j'ai eu l'impression que sa parole, directe, nergique,
vibrante--merveilleusement claire--luttait sans dsavantage contre
l'norme flot, pandu en nappe, de l'loquence de M. Jaurs.

M. Paul Deschanel est, ds maintenant, un de ceux qui sont le plus
capables d'agir sur les autres hommes par le discours.

       *       *       *       *       *

Mais l'volution de sa pense politique est plus mritoire encore.

Il pouvait vivre et mourir centre gauche, s'immobiliser dans une
attitude de sagesse et de modration clairvoyante, ironique et
totalement strile. Or, le premier parmi les politiques de son
ducation et de son monde, il a proclam qu'il n'y a plus de centre
gauche; qu'il ne faut plus qu'il y en ait, non plus que de parti
radical; que cela ne rpond plus  rien; et que ce qu'il faut fonder,
c'est un grand parti national, un large _torysme_, gnreux, humain,
hardi aux rformes,--en face du socialisme rvolutionnaire.

En mme temps, M. Paul Deschanel rompait avec les conomistes
classiques. Leur idal est de rduire au _minimum_ l'intervention de
l'tat, par gard pour la libert des individus. Mais cela suppose
peut-tre un rgime o l'tat n'imposerait aux individus qu'un
_minimum_ de charges. Chez nous,  l'heure prsente, avec les impts
monstrueux que nous avons et le service obligatoire, il n'est vraiment
pas assez sr que l'tat rende aux particuliers l'quivalent de ce
qu'il leur prend. Il leur doit donc du retour. Il en doit surtout aux
classes populaires. L'tat n'est point quelque chose d'aussi abstrait
qu'on le dit. L'tat, c'est la communaut. Tous doivent aide et
protection  tous. Il faut seulement que cette protection ne soit
point oppressive de la libert individuelle, et serve mme  la
dvelopper.

Le philosophe Izoulet a trouv cette formule: L'individu comme
principe et comme fin; l'tat comme moyen. Voil peut-tre l'idal
nouveau.

M. Paul Deschanel semble de cet avis. Il oppose trs heureusement, 
l'association force qu'est le socialisme, les associations
_libres_. Il pense que l'tat doit les favoriser, tout en les laissant
libres en effet. J'ai peur que la forme et la mesure de l'intervention
de l'tat ne soient assez difficiles  fixer dans de telles
conditions. Mais en cherchant bien...

       *       *       *       *       *

M. Paul Deschanel cherche, travaille, progresse, apprend, ose de plus
en plus. N d'un vieux sang rpublicain et trs pur; muni des
meilleures humanits; form  la fois par la frquentation du monde,
par l'tude de l'histoire et de l'conomie politique, et par de longs
voyages en Amrique et en Allemagne (tout  fait l'ducation d'un
homme politique d'outre-Manche, comme vous voyez); honnte homme avec
raffinement; trs courageux, et du courage le plus allgre; et, par
surcrot, ayant eu l'esprit de n'tre pas encore ministre, il
m'apparat, j'ai plaisir  le dire, comme une des grandes esprances
de notre pays.




ALPHONSE DAUDET.


Ce que l'on va rendre  la terre cet aprs-midi, c'est l'enveloppe
mortelle d'une me charmante, servie par les sens les plus fins et qui
sut exprimer par des mots les frissons qu'elle recevait des hommes et
des choses; me infiniment impressionnable, tendre, frmissante,
aimante. Et c'est pourquoi, parmi la banalit ou la hte force des
pangyriques que cette mort a suscits, il y a eu--chose rare en telle
circonstance--de la tendresse, une motion non joue, des larmes ou,
comme le disaient les Grecs, pres lointains d'Alphonse Daudet, un
dsir de larmes.

       *       *       *       *       *

Personne n'aima plus la vie que celui qui vient de mourir aprs avoir
souffert vingt ans. Enfant et adolescent (il le contait lui-mme
volontiers), il tait comme ivre d'tre au monde, de voir la lumire,
et de sentir. Transplant de Nmes  Lyon, la cit brumeuse lui fait
prendre conscience de son Midi et met en lui, sans doute, de quoi tre
un jour quelque chose de plus qu'un flibre suprieur. Toutefois, venu
 Paris, il continue de gaspiller ses jours et les prsents des fes:
mais une femme--sa femme--le recueille, l'apaise  la fois et le
fortifie, et, en apportant  ce tzigane l'ordre et la paix du foyer,
le fait capable de tches srieuses et de beaux livres. La maladie,
enfin, le complte. Elle agrandit son coeur et sa pense par l'effort
de souffrir noblement, et par les mditations mmes et les lectures de
ses longues insomnies; et d'autre part elle pousse  l'aigu son
expressive fbrilit d'artiste. En sorte que je ne sais si l'on vit
jamais chez aucun crivain, plus surprenant accord de la sensibilit
pittoresque et de la sensibilit morale.

       *       *       *       *       *

Romancier, Alphonse Daudet est trs original et trs grand. Le
raliste, c'est lui, et non M. Zola: l'auteur lui-mme des
_Rougon-Macquart_ le confessait loyalement l'autre jour. Daudet est
comme hypnotis (c'tait son mot) par la ralit. Il traduit ce
qu'il a vu, et le transforme, mais seulement ce qu'il a vu. Ses
livres, construits sur des impressions notes (les fameux carnets),
participent encore quelquefois du dcousu de ces impressions, en mme
temps qu'ils en conservent l'incomparable vivacit.--Ses personnages
ne nous sont prsents que dans les moments o ils agissent; et il
n'est pas un de leurs sentiments qui ne soit accompagn d'un geste,
d'un air de visage, comment par une attitude, une silhouette. C'est 
cause de cela qu'ils nous entrent si avant dans l'imagination et
qu'ils nous restent dans la mmoire.--Les personnages des romans
psychologiques redeviennent pour nous, la lecture finie, des ombres
vaines. Mais, presque autant que le pesant Balzac, Daudet, de sa main
lgre, ptrit des tres qui continuent de vivre, et fait concurrence
 l'tat civil.

Ce raliste est cordial. Il aime; il a piti; il ne ddaigne point. Il
s'est prserv de ce pessimisme brutal et mprisant qui fut  la mode
et qui s'appela, on ne sait pourquoi, le naturalisme. Alphonse Daudet
a t, dans un coin de tous ses livres, le pote affectueux des
petites gens et des humbles destines.

Mais ce raliste  mi-cte est aussi un grand historien des moeurs, et
qui s'est trouv aisment gal aux plus grands sujets. Une part
notable de l'histoire du second Empire et de la troisime Rpublique
est voque dans le _Nabab_ et dans ce _Numa Roumestan_ dont la
personne et l'aventure sont si largement reprsentatives du monde et
de la vie politique d'il y a quinze ans. _Les Rois en exil_, c'est
presque toute la tragdie des rois d'aujourd'hui. _L'vangliste_ est
une des plus fortes tudes que je sache du fanatisme religieux; et
combien curieuse, cette rencontre de l'esprit protestant avec l'me de
ce catholique paen! Et _Sapho_--avec les diffrences que vous sentez
et qui sont toutes  l'avantage de Daudet--est simplement la _Manon
Lescaut_ de ce sicle: c'est notre version,  nous gens d' prsent,
de l'ternelle aventure des captifs de la chair; version parfaite et
dfinitive, d'une signification si gnrale et d'une couleur si
particulire! Et _Sapho_ est donc un chef-d'oeuvre, et je crois que
_l'vangliste_ en est un autre. Et ces livres ont  la fois un
sourire  fleur de phrase et, gonfl jusqu' dborder souvent au
travers, un profond rservoir de piti et de tendresse humaine.

       *       *       *       *       *

Et l'crivain, chez Daudet, est de la qualit la plus rare. La
Bruyre, Saint-Simon, Michelet, sont de sa famille. Dans ses derniers
ouvrages surtout, son style est celui d'un extraordinaire sensitif.
Il a l'immdiat frmissement de la vie aussitt exprime que perue.
Pas une phrase de rythme oratoire ou de tour didactique. Jamais on ne
fit un tel usage de toutes les figures de grammaires abrviatives:
anacoluthe, ellipse, ablatif absolu. Des notations brves, saccades,
comme autant de secousses lectriques. Pas un poncif; une continuelle
invention verbale. L'impression, vers la fin, en tait presque trop
forte, et comme lancinante. C'tait comme le trop-plein de sensations
qui vous oppresse par les temps d'orage. On et dit, en feuilletant
cette prose, qu'il vous partait des tincelles sous les doigts... Et
nanmoins, je ne sais comment, dans ses plus vives audaces, Daudet
savait se garder, soit du prcieux, soit du charabia impressionniste;
il conservait un instinct de la tradition latine, un respect spontan
du gnie de la langue.

Ai-je dfini cet adorable crivain? Hlas! non. C'est qu'il est trs
complexe dans sa transparence... On rencontre, en littrature, de
beaux monstres, des phnomnes, assez faciles  dcrire grce 
l'vidence de leur facult matresse et de leurs partis pris. Mais que
dire de ce Latin harmonieux? Il y a chez lui trop de choses: des
nerfs, de l'ironie, du pessimisme mme et de la frocit, mais aussi
de la gat, du comique, de la tendresse, le got de pleurer... Pour
les bonnes gens, voyez-vous, (et pour les autres aussi), Daudet
possde un don qui domine tout: le charme; et c'est  ce mot simple
et mystrieux qu'il faut toujours en venir quand on parle de lui.

Mais le charme, comment cela se dfinit-il? Un classique a dit: Si
l'on examine les divers crivains, on verra que ceux qui _ont plu
davantage_ sont ceux qui ont excit dans l'me _plus de sensations en
mme temps_. N'estimez-vous pas que cette rflexion s'applique trs
bien  Daudet, et qu'une des marques essentielles de son talent est
cette aisance avec laquelle il passe et nous fait passer d'une
impression  l'autre et branle presque dans le mme instant toutes
les cordes de la lyre intrieure? Et son charme n'est-il pas, en
effet, dans cette facilit et cette incroyable rapidit  sentir, et
dans cette lgret aile?...

       *       *       *       *       *

Bien sr je n'ai pas encore tout dit, ni mme tout indiqu. Je reviens
 son me, qui tait gracieuse et noble, et qui alla toujours
s'embellissant.--Il faut se souvenir ici que les pages les plus
douloureuses peut-tre et les plus imprgnes de l'amour de la terre
natale qui aient t crites sur l'anne terrible sont d'Alphonse
Daudet.--Il ne faut pas oublier non plus que cet homme dont la
sensibilit et l'imagination furent si vives et l'observation si
hardie, n'a pas laiss une seule page impure; qu'en ce temps de
littrature luxurieuse, et mme lorsqu'il traitait les sujets les plus
scabreux, une fire dlicatesse retint sa plume, et que l'auteur de
_Sapho_ est peut-tre le plus chaste de nos grands romanciers.

       *       *       *       *       *

Il me disait un jour: Quand je songe  quel point j'ai eu jadis la
folie et _l'orgueil_ de vivre, je me dis qu'il est juste que je
souffre. Je me suis rappel ce propos d'hroque rsignation en
voyant, parmi les roses qui jonchaient son lit de mort, sa tte
devenue asctique et, sur sa poitrine, le crucifix...




LA RPUBLIQUE FRANAISE.


On dira d'elle ce qu'on voudra: elle a ceci pour elle, qu'tant la
plus rvolutionnaire des rpubliques, elle est pourtant l'hritire
d'un pass monarchique plus long et plus illustre que celui d'aucune
des nations europennes. Fille du peuple, bonne fille quand elle veut,
pas imposante, Marianne a de plus vieux meubles, de plus vieux
chteaux et de plus vieux parchemins que tous les rois et tous les
empereurs du monde. Et ainsi, elle a su faire le plus bel accueil au
dernier des autocrates, rien qu'en faisant saluer les trois sicles de
la trs jeune Russie par quatorze cents ans d'histoire de France.

(Car je ne pense pas qu'on fasse plus de tort  la Russie en la datant
d'Ivan le Terrible, qu' la France en la datant de Clovis.)

C'est Napolon Ier, invisible et prsent sous le porche de l'Arc de
Triomphe, qui reut le czar  l'entre de la bonne ville.  l'htel de
la Monnaie, les jetons de la reine Marie-Antoinette l'amusrent un
moment. La Rvolution l'accueillit au Panthon; Saint Louis et le
moyen ge  Notre-Dame et  la Sainte-Chapelle; Louis XIV et Napolon
aux Invalides; Molire chez lui; Richelieu, Corneille et Racine 
l'Acadmie. L, puis sur la rive historique de la Seine aux peupliers
d'or, et le lendemain, chez le Roi Soleil, sa bienvenue lui fut
souhaite en des vers magnifiques ou gracieux, dont le tour propre et
toute la composition secrte tmoignaient de l'antiquit d'une langue
lentement forme et  la fois pure et enrichie par toutes les
savantes lvres qui l'ont parle depuis le Serment de Strasbourg. Au
nouvel Htel de Ville, pieusement reconstruit selon la figure de
l'ancien, quarante gnrations de prvts des marchands firent leur
compliment au monarque absolu par la bouche d'un socialiste. Et l
encore, la faon dont nos plus dcids rvolutionnaires reurent le
despote ami impliquait une gentillesse et une finesse d'esprit
hrites de beaucoup de sicles et retrouves fort  propos. Louis
XIV, enfin, lui fit les honneurs de Versailles. Bref, la Rpublique,
pour se tirer galamment d'affaire, n'eut qu' dire  son hte: Sire,
je vous prsente mes aeux; et, ce que vous pouvez voir en moi-mme
d'agrable et d'lgant, c'est  eux que je le dois.

Il me semble donc que, pendant ces heures uniques, nul, mme parmi le
peuple ombrageux des faubourgs, ne put har compltement ce pass de
la France, qui venait si gracieusement  notre aide. Le plus ignorant
sentit peut-tre que l'ancien rgime n'est pas tout entier dans la
Saint-Barthlemy ou dans les Dragonnades, pas plus que la Rvolution
n'est tout entire dans la Terreur. On n'tait pas fch de montrer 
cet empereur, de bonne famille sans doute, qu'on n'tait pas non plus
sans papiers et qu'on avait mme des anctres assez reluisants.

Et je voudrais que, de ce contentement si naturel et si lgitime, il
restt  la Rpublique un sourire, une douceur, le dsir de juger
toujours dans un esprit quitable ce pass qui, en cette occasion, lui
fut si avantageux; qu'elle acqut par l l'utile notion de la lenteur
ncessaire des transformations politiques et sociales, et qu'alors,
sans rien perdre de sa gnrosit et sans rien rpudier de ses rves,
elle se dfit un peu plus de ses ignorances, de ses impatiences, de
ses intolrances, et se gardt aussi de quelques-uns de ses
conducteurs.

Ce ne serait pas le moindre bienfait de la visite du Czar que d'avoir
rconcili Marianne avec l'histoire de France.




BERNADETTE DE LOURDES.


C'est un pome dlicieux, un chapitre ajout  la _Lgende dore_ par
un artiste  la fois ingnu et subtil.

M. mile Pouvillon, cet amoureux de la terre, qui nous apporte quinze
jours  peine, chaque anne, ses yeux bleus de faune et d'enfant dans
une bonne figure cuite d'officier et qui, le reste du temps, rve
l-bas dans son Quercy, tait tout dispos  comprendre la petite
pastoure visionnaire. Il a reconnu, en Bernadette Soubirous, une
Csette plus sainte, mais non plus complique ou plus savante. Il a su
entrer si aisment dans cette me limpide et, d'autre part, il a si
harmonieusement envelopp le drame surnaturel du dcor naturel qui lui
convenait, que le miracle parat presque tout simple et charme plus
qu'il n'tonne.

La vision de Bernadette est prpare par ses solitudes de bergre dans
un paysage o les objets prennent volontiers des airs d'apparitions.
Il n'est pas probable que la Vierge se montre jamais beaucoup en
Beauce, ou mme en Sologne. Mais les montagnes, c'est la terre qui
touche au ciel et qui s'y mle dj. Surtout au crpuscule: ... Le
jour meurt..., les limites des choses se dissolvent. Il n'y a plus de
certain que les sommets, comme des escaliers pour le rve. Bernadette
regarde. Ce qu'elle aime habite par l: le Bon Dieu, la Sainte Vierge.
Oh! se hausser sur la pointe des pieds, voir un peu!

La petite sainte ne subit que des tentations humbles comme elle: une
brebis rtive qui l'induit presque en colre, des fraises sauvages qui
sont tout prs d'veiller sa gourmandise, les rubans et le d du
colporteur qui la mnent  deux doigts du pch de coquetterie. Et
elle conoit aussi un paradis  sa porte. Ce n'est qu'un paysage de
la terre, allg, anglis, un paysage avec des fleurs, des arbres,
des clochers et des noms de paroisses, et des anglus, et des
crmonies, et des processions; et les saints et les lus continuent
d'y faire ce qu'ils ont fait ici-bas,--comme les ombres des morts dans
l'le des Cimmriens, avec plus de joie seulement. Car imaginer,
c'est, inexorablement, se souvenir: et de quoi Bernadette se
souviendrait-elle?

       *       *       *       *       *

Le bon hagiographe Pouvillon a pieusement extrait de cette histoire
miraculeuse tout ce qu'elle comportait de posie, d'humanit et
d'vanglisme.

Posie mridionale, lumineuse et prcise. Ciel, terre, animaux et
plantes, tout a une me, comme jadis pour le bon saint Franois. Et
tout vit, dans ce drame mystique, d'une vie concrte. Tout y est
matrialis. Pas une pense qui n'ait son signe terrestre, trs
arrt de contours. Rien de vague ni de nuageux dans les impressions
de Bernadette. Les voyants, du moins ceux du Midi, sont des gens qui
voient mieux et plus nettement que nous, mme les images de ce bas
monde. La cration est un systme de symboles, mais les symboles sont
clairs et consistants au pays du soleil.

 un seul moment, le pote estompe les objets. C'est pour nous peindre
une aprs-dne,  Biarritz, dans la villa impriale. Son art est tel
que ce tableau de cour ne dtonne point dans cette nave histoire
d'un miracle rustique. Il nous suggre impunment l'ide de crinoline:
Les convives se dispersent sur la terrasse dans le parc. Les mauves
dlicats, les bleus ples des robes flottent lgers comme des fleurs
dans l'herbe. Les jupes s'talent trs larges, noient les fauteuils en
bambou; des fichus, des charpent moussent sur les paules, sur les
gorges dont la blancheur a et l s'panouit...

Le drame humain clate surtout dans un pisode. C'est quand
Bernadette, retire en un couvent de Nevers avant l'rection de la
basilique de Lourdes, avant la splendeur des plerinages nationaux,
vit humble et cache et comme absente de sa gloire, durant que toute
la catholicit exalte son nom. En se figurant les magnificences
sorties d'elle, et qu'elle ne verra jamais, la candide religieuse a un
mouvement d'orgueil, vite rprim et pleur. Mais cela nous a valu des
pages d'une couleur vibrante et d'une motion profonde.

Du petit jardin de son clotre, soeur Marie-Bernard retourne en esprit
dans Lourdes transforme. Elle assiste  l'une des grandes journes:
supplications de toute une multitude, prires presque furieuses,
sommation de la souffrance humaine  la piti divine, arrachement du
miracle trop avare: ... Au signal des prtres, les plerins
s'agenouillent, se prosternent, et par moments ils demeurent
immobiles, les bras en croix, comme un peuple de supplicis...
L'ostensoir passe et un frisson agite les malades. Les fronts se
mouillent, les paupires battent. Un clop, pas loin de soeur
Marie-Bernard, travaille  remuer sa jambe inerte; un hydrocphale
balance sa tte avec un gloussement qui doit tre une prire. Et,
seuls vivants dans un pauvre paquet d'os et de muscles ankyloss,
nous en boule dans une corbeille, les yeux d'une rachitique roulent,
dsorbits, effrayants du dsir de vivre, de la volont de gurir...
Mais il faut tout lire.

Enfin, le pome d'mile Pouvillon est tout pntr d'vanglisme, de
partialit pour les petits, de dfiance  l'gard de la socit
bourgeoise et des autorits constitues, de doutes sur le bienfait
de la civilisation industrielle, et de cette ide que le
chef-d'oeuvre de l'homme, ce qu'il y a de plus beau et de meilleur au
monde, c'est la foi et la bont parfaite dans une me simple.

       *       *       *       *       *

Bref, M. Pouvillon aime sa petite bergre; il aime ses visions; il
aime Notre-Dame de Lourdes. Croit-il en elle?

Non; car, le soir mme de l'apparition de la Vierge, par une
imagination digne de Victor Hugo, il entend converser entre eux les
pics pyrnens. Chaque mont rappelle qu'il eut, lui aussi, sa chapelle
miraculeuse et son plerinage. Et le Gar, alors, dit au Bout: Ne
t'enorgueillis pas trop... La Vierge t'a visit, prtends-tu? Telle
est ta gloire? Que serait-elle donc si, comme moi, tu avais t dieu!
Ce fut ainsi pourtant... Seul maintenant, sans honneurs, je survis 
ma divinit. Prends garde, ami: la pense des hommes est changeante.
Et d'autres voix de montagnes s'lvent: Nous aussi, nous avons t
des dieux. Les anciens hommes avaient vou des autels au dieu
Bisris, au dieu Illumne... Et M. Pouvillon sait aussi que les
miracles sont injustes, puisqu'ils ne gurissent pas tous les malades
qui ne sont pas des mchants; il sait qu'au surplus ni la phtisie ni
le cancer n'ont jamais senti la vertu de l'eau miraculeuse; et il sait
encore d'autres choses.

Il ne croit, pas, et cependant!... Du moins, il aime ardemment ce
qu'il ne croit pas tout  fait, et qu'il voudrait croire. Il est comme
sont aujourd'hui beaucoup d'entre nous: il a la pit sans la foi. Il
songe:

--Que l'image de Notre-Dame de Lourdes ait t uniquement cre par le
dsir de Bernadette, qu'importe? Elle a consol et guri de pauvres
mes et des corps souffrants; elle a fait connatre  de bonnes
personnes des minutes ineffables, de ces minutes o l'on vaut
davantage, o l'on vit hors de soi, o l'on communie dans un mme
sentiment avec des milliers d'autres tres. Et c'est l un bnfice
assez clair. Et puis, que savons-nous? Ce qu'on appelle miracle n'est
sans doute qu'une drogation aux lois naturelles que nous connaissons,
par conformit  d'autres lois que nous ne connaissons pas. Il est
vrai qu'alors ce ne serait plus proprement le miracle... Ou bien n'y
a-t-il point des phnomnes qui, tout en restant naturels,--tels que
l'hallucination de Jeanne d'Arc ou de Bernadette,--ne s'expliquent
pourtant que par quelque chose d'inexplicable, par une force divine
cache dans une me?...

Et ne dites point:  peine un malade sur mille a t guri; et
pourquoi celui-l? Qu'importe, si l'me croyante reconnat  son
Dieu, et  Celle qui lui porte nos prires, le droit de paratre agir
arbitrairement? On pardonne tout, pour ainsi parler, au Dieu qu'on
aime; on lui pardonne mme les choix dont on est exclu; on le dclare
juste et bon, quoi qu'il fasse. C'est le croyant qui cre, par son
amour, la justice de son Dieu. On l'aimerait moins s'il tait
parfaitement et videmment quitable, car on aurait moins  lui
sacrifier. Bernadette le savait bien, elle qui, ayant procur tant de
gurisons, ne fut point gurie, et mourut,  trente ans, d'une
ncrose, et fut heureuse d'en mourir...

Et voil des sentiments qui font furieusement honneur aux hommes.

       *       *       *       *       *

Ce livre est infiniment doux. Il nous fait sentir ce que le rve du
surnaturel ajoute d'adorable aux mes naturellement bonnes. Il
contient l'me vraie de Bernadette, et il interprte Lourdes avec une
bienveillance qui carte les grossirets fcheuses du spectacle
extrieur.

Que va tre le roman de M. Zola?

Ah! que je crains l'tude mdicale du cas de Bernadette Soubirous, et
la description du Lourdes commercial, des htels et des boutiques, et
les plaies, et le grouillement des stropiats autour de la grotte, et
les odeurs des trains de plerins, et les pelures de saucisson!...

Mais, aprs tout, cela aussi pourra tre beau; et, enfin, nous verrons
bien.




PHILOSOPHIE DU COSTUME CONTEMPORAIN.


On vient de publier les jugements de quelques personnes considrables
sur le chapeau haut de forme. largissons la question, si vous le
voulez, et cherchons ce que vaut le costume contemporain. Ou, pour
procder avec mthode, voyons ce que devrait tre le costume, ce qu'il
est, et pourquoi il est ainsi.

       *       *       *       *       *

Sur ce qu'il devrait tre, les philosophes n'hsitent pas. Le vtement
a pour objet de protger le corps contre le froid, et ensuite de
l'orner.

Utile, on le dsire commode autant qu'il se peut. L'idal, c'est que
le vtement nous sauve d'un danger sans nous imposer de gnes
superflues. Il ne devra donc comprimer aucune partie du corps.

D'autant moins que, en comprimant le corps, il le dformerait. Or, ce
serait dommage, un corps humain de proportions normales tant
ncessairement ce que nous connaissons de plus beau. Si donc, aprs
avoir considr le vtement comme utile, nous l'envisageons comme
dcoratif, il est vident qu'il ne pourra orner le corps qu' la
condition d'en respecter les contours, de n'en point briser l'ensemble
harmonieux et l'unit.

De plus, la matire employe pour le costume, ce sont surtout des
tissus. Les tissus flottent naturellement, font d'eux-mmes des plis,
et c'est l leur grce propre. Il faut la respecter aussi: il ne faut
donc pas que les tissus collent au corps.

Ces principes sont parfaitement observs dans la toilette antique.
Voyez les peintures des vases grecs, et voyez les figurines de
Tanagra. Dans ce systme, le moindre changement d'attitude se traduit
par des dplacements de plis du vtement tout entier: en sorte que,
malgr la simplicit et l'uniformit des pices de leur habillement,
les Tanagrennes offrent des silhouettes et des arrangements de lignes
beaucoup plus varis et plus imprvus que ne font nos Parisiennes avec
leur harnachement si compliqu.

Autre remarque: le costume grec ou latin est le mme, dans son
principe, pour l'homme et pour la femme. Il ne dissimule pas la
diffrence des sexes, mais il ne s'attache pas  l'accentuer. La
tunique n'est qu'une _stola_ plus courte. Les habits des hommes se
drapent aussi largement que ceux de leurs compagnes. Le vtement est,
pour l'un et pour l'autre sexe, flottant et dcoratif.

       *       *       *       *       *

Regardons maintenant la toilette de nos contemporains. Nous
reconnaissons aussitt qu'elle part de tout autres principes. Deux
choses sautent aux yeux:

  1 le costume est toujours, plus ou moins, ajust;
  2 il diffre trs profondment, selon les sexes.

Sans doute, le vtement ajust a pu,  l'origine, s'expliquer par le
climat, contre lequel il tait utile de se prmunir. Mais il est clair
que cette utilit n'est plus prsente que trs accessoirement 
l'esprit de nos tailleurs et de nos couturires. _Aucune_ des rgles
que je rappelais n'est observe aujourd'hui dans la toilette fminine.
Le corsage ne se contente pas de s'appliquer au torse de la femme pour
le protger: il le comprime et le reptrit. Les toffes sont tendues
sur des armatures rigides qui modifient trs notablement la forme de
la poitrine. Et, de dix ans en dix ans, les jupes, tour  tour trop
amples et trop troites, s'talent sur des contours artificiels et
dmesurs, ou pousent du plus prs possible les contours rels: deux
faons diverses de nous communiquer une mme impression.

Quelle impression?

On a pris  tche d'exagrer toutes les parties que la nature a faites
plus saillantes dans le corps fminin: la poitrine, les hanches, la
croupe et mme, dans une mesure plus discrte, le ventre. Ce rsultat
a t surtout obtenu par une compression forcene de la taille. Et
des artifices de dtail sont venus complter ce premier artifice. On a
augment le relief des contours par le corset et, suivant les temps,
par les paniers et la tournure, ou, au contraire, par le fourreau qui
bride les cuisses. Sans compter les manches  gigot qui amincissent
encore la taille, ou les hauts talons faits pour jeter le buste en
avant et pour imposer aux mouvements du corps une gne qui rvle
mieux les formes. D'une faon gnrale, la femme a t  la fois
considrablement amplifie--et coupe par le milieu.

Vous voyez les effets de cette division. L'unit du corps fminin
tant rompue, on ne l'embrasse plus aussi facilement d'un seul regard;
mais nos yeux sont tour  tour attirs sur les deux parties qui le
composent et, dans chaque partie, sur les prominences. En somme, la
ceinture telle que l'entendent nos contemporaines, non plus souple et
commode comme chez les femmes antiques, mais totalement dformatrice
du corps, et jusqu'au renversement des proportions de la cage
thoracique, divise rsolument la femme en deux--pour localiser notre
attention.

Bref, la toilette fminine est devenue, essentiellement, expressive du
sexe.

Elle est sans doute reste dcorative dans le dtail de ses
ornements--o la dcoration prend d'ailleurs, de plus en plus, un
caractre de curiosit archologique. C'est ainsi que, depuis vingt
ans, nous avons vu passer en fantaisies changeantes, dans la parure
des femmes, maintes rminiscences discrtes ou hardies de ce qu'elles
ont trouv de joli ou d'extravagant dans les modes de leurs aeules ou
dans les costumes nationaux de tous les pays du monde. Mais la grande
originalit de la toilette fminine, c'est bien, au fond, d'exprimer
ce que j'ai dit.

De l son charme trange. Je n'ai point  rechercher si ce charme n'a
pas sa ranon: maux d'estomac et d'entrailles, anmie, migraines,
mtrites, couches avant terme, etc. Ajoutez l'absurdit et
l'abomination, au point de vue social, d'un systme de toilette
entirement incompatible avec la grossesse: en sorte que cet tat si
vritablement intressant, qui ne se trahissait dans la toilette
antique que par un lger surcrot d'ampleur, apparat  une jeune
femme de nos jours comme je ne sais quoi de monstrueux et qui la
signale risiblement aux regards.

Le corset est la pice essentielle et secrtement gnratrice de tout
l'ajustement fminin: et la maternit ni l'allaitement ne souffrent le
corset. Tirez la conclusion: elle est lamentable. La toilette actuelle
des femmes est l'irrconciliable ennemie de leurs devoirs naturels:
voil la vrit.

       *       *       *       *       *

Passons au vtement des hommes.  aucune poque, je crois, il n'a t
si profondment diffrent de celui des femmes.

Les contours du corps fminin s'loignent trs sensiblement de la
ligne droite: la toilette s'applique  les en loigner encore. Les
contours masculins s'en loignent beaucoup moins: la toilette les en
rapproche le plus possible. Tandis que la toilette de nos compagnes a
pour fin suprme l'attrait du sexe et ne se soucie point de la
commodit, c'est de la commodit presque seule que notre costume se
proccupe. Il a fini par faire avec le leur un contraste absolu.

La dmocratie a aid  cette volution, en supprimant, surtout pour les
hommes, les diffrences de costume entre les classes.--Aujourd'hui, il
n'y a plus que les femmes qui se parent de jabots, de petites
oies, de rubans, de dentelles et de fanfreluches, et qui arborent de
beaux tissus aux couleurs clatantes. Chez nous autres, les
diffrences ne sont que dans la qualit cache des toffes et dans
leur coupe plus ou moins savante et prcise. L'invention des lgants
se confine dans la cravate, dans le velours d'un col, le pliss d'une
chemise, ou dans le soin des dessous. Mais un ouvrier proprement mis
se rapproche beaucoup d'un bourgeois nglig.

Il ne faut pas s'en plaindre. L'uniformit pratique de la mode virile,
s'opposant au bariolage,  la diversit superficielle et aux artifices
contraignants de la mode fminine, signifie aux yeux que l'homme est
n pour agir et la femme pour plaire, et nous suggre cette ide que
l'extrme diffrenciation des costumes entre les sexes est peut-tre
une des marques de l'extrme civilisation.

La toilette fminine n'est pas commode: elle est mme meurtrire. Elle
est immorale aussi, puisqu'elle est antimaternelle et antinourricire:
mais elle est dlicieuse.

Le vtement masculin n'est pas dlicieux: mais il est si commode!

       *       *       *       *       *

Seulement, puisque le vtement masculin s'inspire, avant tout, de la
commodit, je voudrais qu'il ft entirement consquent  son
principe, tout en offensant le moins possible la beaut.

Passe pour le pantalon! S'il manque de grce, comme je le crois, la
forme n'en saurait tre modifie sans nous gner beaucoup. Je ne
regrette pas la culotte. Je ne regrette pas non plus les habits
mauves, bleu tendre, zinzolin ou gorge-de-pigeon. Je n'aspire point 
me promener par les rues dans l'accoutrement d'un marquis du
rpertoire. Mais je voudrais que le vtement et le droit d'tre plus
flottant, plus ais, de ne point ressembler  une carapace, comme cela
se voit ailleurs encore que sur les gravures de mode.

La redingote est tolrable,  cause de ses larges pans. Le veston est
mieux. Mais la jaquette est laide et l'habit de crmonie est hideux
par les lytres inexplicables dont il nous orne le derrire. Le col
et le plastron de la chemise empese font des taches de lumire
amusantes par la crudit mme de leur clat et par un air de nettet
unie et prcise: mais je voudrais que la chemise molle, et mme de
couleur (rien ne lui interdirait d'tre propre et jolie), ft partout
tolre, et  toutes les heures. Je demanderais la mme faveur--et
aussi le droit d'tre en velours--pour le veston, cher aux potes et
aux artistes, et qui peut tre charmant: les gens du temps de Louis
XIII le savaient bien. Je voudrais enfin l'abolition du chapeau haut
de forme, objet aussi inconcevable pour le moins et aussi mystrieux
que l'habit, et plus pouvantable encore, en dpit de la perverse
accoutumance de nos yeux...

Mais je sens bien ici que je suis en plein rve.




OBJECTIONS D'UN MORALISTE CONTRE L'EXPOSITION DE 1900.


                                   Avril 1895.

Mon ami le moraliste me saisit par un bouton et me dit:

--Alors, elle vous enchante, vous, cette Exposition?

--Mon Dieu...

--Moi, elle m'coeure, m'exaspre et m'pouvante. Et d'abord, qui la
fait? qui l'a dcrte? A-t-on consult la France? A-t-on consult
mme les habitants de Paris? Qui la rclamait? Qui en sentait le
besoin?... Oui, je sais, le gouvernement, la Chambre... de vagues
dputs... dont vous ne connaissez mme pas les noms, ni moi non plus.
C'est le rgime reprsentatif... Autrement dit, la tyrannie anonyme,
ou  peu prs... Au moins, sous l'ancien rgime--qui, du reste, ne
valait pas mieux,--on savait  qui s'en prendre.

Mais je m'gare... Donc, nous l'aurons, cette Exposition. Il nous
faudra non seulement la subir, mais en subir les prparatifs. a
durera cinq ans. C'est exquis.

Si encore elle devait se cantonner, comme les autres fois, au Champ de
Mars et  l'Esplanade! Mais une ide qu'_ils_ ont, ide digne d'eux,
la plus absurde et la plus antiesthtique des ides, c'est que la
beaut d'une Exposition se mesure premirement au nombre d'hectares
qu'elle couvre. Or, celle de 1889 tait dj reintante  parcourir.
Que sera la prochaine?

On va nous ventrer nos Champs-lyses, mettre  bas ce bon vieux
Palais de l'Industrie auquel nous tions faits et qui semblait la
grande serre de ce beau jardin. Et pourquoi? Pour qu'en montant les
Champs-lyses nous puissions, d'un certain endroit, voir les
Invalides  l'horizon... Mais on ne les verra gure, puisqu'en
traversant l'avenue nouvelle on sera surtout proccup de ne pas se
faire craser par les voitures... Puis, c'est une btise de croire que
deux avenues se coupant  angle droit ajoutent  la beaut l'une de
l'autre. Ceux qui iront vers l'Arc de Triomphe ne verront pas le Dme
des Invalides, et ceux qui iront vers le Dme ne verront pas l'Arc.
Alors?...

Je laisse de ct les agrments prvus que nous rservent les six mois
de la fte: la mle meurtrire des voitures et des pitons le long
des boulevards--dj impraticables aujourd'hui de cinq  sept heures;
pas un fiacre libre, plus une place dans les restaurants ni dans les
brasseries; l'enchrissement de toutes les choses ncessaires  la
vie; le Parisien accabl de maux, dpossd de Paris, outlaw dans sa
propre ville envahie par les barbares...

  Le dehors te fait peur: si tu voyais dedans!

dit Ruy Blas  don Csar de Bazan.--Les ennuis matriels de cette
fcheuse Exposition, j'en prendrais encore mon parti. Le dommage moral
est pire.

Au fond--en dpit des galeries consacres  l'industrie, 
l'agriculture,  l'instruction publique, et des vitrines  tiquettes
o personne ne s'est jamais arrt--une Exposition n'est qu'une norme
kermesse. Deux styles: celui des gares, et surtout celui des pices
de ptisseries montes. Le dcor est un dcor de casino, d'den,
d'alcazar, de bastringue, de mauvais lieu. Les architectures mme, par
ce qu'elles ont de criard, de canaille et d'phmre, conseillent le
plaisir brutal, rapide et sans lendemain. Perdu dans cette cohue en
liesse, on se sent affranchi des prudences gnantes. Chacun s'accorde
les licences du voyageur qui, loin de chez lui, se dbride
_incognito_. Une Exposition (et l'Exposition, ce sera tout Paris, de
la Porte Saint-Martin au Bois de Boulogne) est essentiellement un
endroit o les trangers et les provinciaux viennent tirer des
bordes.

1889 nous a lgu toutes les varits de la danse du ventre, qui est
une excitation immdiate  la dbauche. De cette danse drivent les
levers, couchers et bains de filles qu'on nous a servis dans les
cafs-concerts. Nous avons vu depuis six ans une extraordinaire
recrudescence des bas spectacles de music-halls: exhibitions de chairs
nues, chansons d'alphonses et de gigolettes, chansons de Mlle
Guilbert. Toute Exposition est suivie d'une diminution de la pudeur
publique.

La foule exige de plus en plus le chatouillement direct, devient
incapable de tout plaisir qui n'est pas celui-l, et celui-l tout
cru... Les divertissements qui veulent un effort de rflexion sont
trop relevs et trop laborieux pour elle. La comdie a dj bien de la
peine  vivoter: vous verrez qu'en 1900 il n'y aura place dans les
thtres que pour les vaudevilles acrobatiques et pour les pices o
l'on talera de la femme. Les Expositions sont la mort de l'art
dramatique.

Comme la dbauche et la cruaut se tiennent, 1889 avait failli nous
lguer, avec les danses obscnes, les courses de taureaux. Qui sait si
1900 ne nous les ramnera point, et si nous ne serons pas mrs alors
pour cet ignoble plaisir? Chaque Exposition nous laisse plus prts aux
spectacles violents de cirque et d'arne, aux jeux romains ou
byzantins...

Oui, je parle en moraliste effar. Que serait-ce si j'tais
conomiste? et que font ici les conomistes, s'ils ne s'effarent pas?

Je nglige tout ce qu'une Exposition universelle peut permettre et
recouvrir de spculations louches--avant, pendant et aprs--et tout ce
dchanement de rclame, de puffisme, c'est--dire de mensonge et de
vol, et toute cette fureur d'entreprises de plaisirs publics. Une
anne d'Exposition, c'est l'hgire sainte pour tout ce qui porte une
me de maquignon, de ngrier ou de forban cosmopolite.

Mais voici qui est plus grave peut-tre. Des milliers de pauvres gens,
que l'Exposition aura attirs  Paris et momentanment occups, y
resteront quand il n'y aura plus de travail pour eux, et y grossiront
l'arme des meurt-de-faim...

D'autre part, une Exposition universelle, c'est le Chanaan des filles.
Cette anne-l est, dans un sens que n'a point prvu l'criture,
l'anne des vaches grasses. Elles pullulent et prosprent. L'offre
grandit avec la demande... Puis, la demande dcrot subitement. Que
deviennent alors ces malheureuses?...--Toute Exposition a pour
consquence un dveloppement considrable de la prostitution et, peu
aprs, la diminution de ses dbouchs. D'o une crise qui s'ajoute 
tant d'autres.

La rjouissance finie, les misrables, plus nombreux, se retrouvent
aussi moins rsigns... Des voix autorises nous diront que ces ftes
sont les ftes de la paix et de la fraternit; et jamais nous n'aurons
entendu plus de solennelles facties et de sottises officielles. La
vrit, c'est qu'en exaltant l'espoir des peuples sans leur apporter
plus de vertus, les ftes de la paix sment en eux des germes de
guerre. Les plus hideuses journes de la Rvolution suivirent de prs
la messe surprenante (c'tait Talleyrand qui la clbrait) de la
Fdration de 1790. Les lendemains des rves sont dangereux, surtout
quand ces rves furent d'une qualit un peu basse. On se heurte de
nouveau  la ralit; on la trouve plus rude qu'auparavant, et l'on
s'irrite. La foule est plus paresseuse, plus envieuse, plus prte aux
inutiles rvoltes aprs ces brves godailles et ces grossires
feries.

Je me rsume...


Mais,  ce moment, mon bouton cda sous les insistances de ce raseur;
et je m'esquivai prudemment.




POUR ENCOURAGER LES RICHES.


Qu'on ne se mprenne pas sur l'esprit des rflexions qui vont suivre.
Je sais que, entre l'gosme o nous vivons presque tous et la charit
parfaite, l'entier dpouillement des saints, la distance est grande,
et les degrs nombreux et rudes. Ceux qui en ont franchi, ne ft-ce
que quelques-uns, mritent dj beaucoup de respect et d'estime, et il
convient plutt de les louer de ce qu'ils ont fait que de leur
reprocher de n'avoir pas fait davantage. Une telle svrit n'irait
pas sans hypocrisie, car sommes-nous srs que,  leur place, nous en
eussions fait mme autant?

Mais, cela dit, il me sera peut-tre permis,  l'occasion d'un
vnement rcent, de hasarder une remarque fort simple. C'est que les
personnes trs riches sont privilgies de plus de faons encore qu'il
ne parat  premire vue; c'est que, en mme temps que la charit sous
sa forme la plus lmentaire, qui est l'aumne en argent, semble
devoir tre plus facile aux gens qui en ont beaucoup, ceux-ci, 
mrite gal--et en vertu de leur richesse mme, qui les signale 
l'attention et leur permet des largesses d'un chiffre imposant--sont
singulirement plus assurs de la reconnaissance publique que les gens
de condition mdiocre ou petite, et, ainsi, ne manquent gure de
recevoir, ds ici-bas, la rcompense de leur bonne volont. En sorte
qu'on pourrait recommander la charit aux gens exceptionnellement
millionnaires comme un sport avantageux, au cas o il ne suffirait
point de la leur recommander comme un devoir.

       *       *       *       *       *

Donc, la semaine dernire,  propos de la mort d'une dame qui fut
videmment une femme de bien, les journaux abondrent en louanges si
enthousiastes sur la charit de la dfunte, que je ne vois gure ce
qu'on y et pu ajouter s'il se ft agi de saint Vincent de Paul ou de
la Soeur Rosalie.

Qu'avait donc fait cette dame? Oh! des choses excellentes.

Elle avait une fortune de cent quatre-vingts millions. Le chiffre a
t donn par un journal monarchiste, religieux et mondain. Et, soit
dit en passant, il est remarquable que de telles rvlations, et sur
des choses d'un ordre si priv, puissent tre faites par les journaux,
et que celle-l en particulier, si propre  tonner les pauvres et 
les induire en de mauvais sentiments, nous ait t apporte par une
gazette dont l'emploi ordinaire est de dfendre ce qui nous reste du
vieil ordre social et, spcialement, l'aristocratie du nom et celle de
l'argent et leurs conjonctions si intressantes...

Une fortune de cent quatre-vingts millions, si elle n'a pas t mal
acquise, n'a pu tre acquise pourtant que par la spculation, qui est
une forme du jeu et qui, tant la recherche du gain sans travail, est,
aux yeux d'un chrtien, sur la limite extrme des choses permises. Je
ne dis rien de plus et ne vous rpterai pas la phrase de Bourdaloue
sur les commencements des grandes fortunes. Et c'est pourquoi, outre
un naturel sentiment de compassion pour les pauvres, cette dame
prouva sans doute le besoin de racheter ce qu'il pouvait y avoir, non
certes de souill et d'injuste, mais, forcment, de gnant pour une
me haute, et de pas du tout vnrable et de pas du tout vanglique,
dans l'origine, quelle qu'elle ait t, d'une opulence aussi
dmesure. Et il la faut louer d'avoir eu cette ide-l; car enfin
rien ne l'y forait, et des personnes aussi riches qu'elle ne l'ont
pas eue.

Et donc, dans les vingt dernires annes de sa vie, je crois, cette
dame consacra, fort intelligemment, de quinze  vingt millions  des
fondations de bienfaisance. Qu'est-ce  dire? Cela vaut la peine
d'tre prcis.

Cette dame devait avoir, il y a vingt ans, cinq ou six millions de
rente. Je n'imagine pas qu'elle dpenst pour elle-mme plus d'un
demi-million, car elle n'avait pas de vices; et, dans notre socit
aux moeurs peu fastueuses, il doit tre difficile  une vieille femme,
et qui vit seule, de dpenser davantage. Puis elle donnait aux
pauvres... mettons un million. Et ainsi elle n'conomisait que de
quatre  cinq millions chaque anne. Et cela, je le rpte, est
admirable, puisque enfin notre conception, toute romaine et toute
paenne, de la proprit lui confrait le droit strict de capitaliser
indfiniment tout son revenu et de n'en pas dtourner pour les autres
un rouge liard.

Aprs quoi, jugeant avec raison qu'elle avait fait son devoir, et plus
que son devoir, cette dame, sur ses cent quatre-vingts millions, s'est
contente de lguer trois cent mille francs  diverses bonnes oeuvres.
Qu'est-ce  dire encore? C'est comme si, ayant cent quatre-vingt mille
francs--et pas d'hritiers naturels directs--vous faisiez, aprs votre
mort, largesse de quinze louis aux pauvres de Jsus-Christ. Mais en
ralit, c'est encore moins, s'il est vrai que la proportion entre la
part de jouissance lgitime et la part d'aumne chrtiennement due
soit fort diffrente, et mme inverse, dans un avoir familial de cent
quatre vingt mille francs et dans une fortune de cent quatre-vingts
millions.

Toutefois, je crois comprendre ici la pense de cette dame. Elle n'a
voulu pratiquer que la charit la plus difficile: celle qu'on fait de
son vivant. Elle a ddaign la gloire de ce dur et habile M. de
Montyon. Si elle et seulement lgu quinze ou vingt millions aux
indigents, elle passait du coup pour une des plus illustres
bienfaitrices de l'humanit souffrante. Elle s'y est refuse, par un
tact trs dlicat. Elle a redout de recevoir alors plus que sa
rcompense: elle a craint la statue. Il faut apprcier ici la modestie
et la finesse de sa pense, quoique les pauvres en aient pti.

Au reste ce dtail, et aussi le formidable total de sa fortune, ont
t connus trop tard pour arrter les premires manifestations de
l'admiration et du deuil publics. Dj cette dame avait reu, vivante,
la distinction officielle la plus considrable qui ait jamais t
accorde  une femme. Ses obsques ont t suivies par de nombreux
reprsentants du pouvoir et par le prsident du Conseil municipal
socialiste de Paris. Tout cela est bien curieux. Je ne prtends pas
que, vivante ou morte, on l'ait uniquement rcompense d'avoir t
riche: mais il ne serait pas non plus exact de dire qu'on l'a
uniquement rcompense d'avoir t charitable. Ce qu'on a glorifi en
elle, c'est l'un et l'autre  la fois, c'est la rencontre
impressionnante d'un peu de vraie bonne volont et de beaucoup
d'argent. Et l'on croit la dmocratie envieuse!

Certes elle l'est: mais qu'elle est douce aussi, et facile  sduire!
Un saint Jean Chrysostome ou un saint Grgoire de Nazianze et jug
que cette dame avait seulement commenc  faire son devoir; et notre
Rpublique dmocratique l'exalte comme une hrone de la charit.

       *       *       *       *       *

Et cependant, telle humble femme du peuple donne non seulement le peu
de pauvre argent qu'elle gagne  la sueur de son front, mais tout son
temps, et toutes ses forces, et tout son coeur, bref, se sacrifie 
des enfants abandonns,  des filles sans asile,  des malades,  des
vieillards. Il arrive qu'on la signale  l'Acadmie. L'Acadmie ne
peut pas la nommer officier de la Lgion d'honneur: elle lui octroie
cinq cents francs,--auxquels elle joint, il est vrai, un mot spirituel
et, quelquefois, un compliment ironique.

       *       *       *       *       *

Je prie les gens trs riches qui peut-tre liront ceci, de ne point se
dire: Voil une singulire faon, et bien engageante vraiment, de
nous prcher la charit! Si, d'avoir donn vingt millions aux pauvres,
cela vous attire de telles oraisons funbres, nous avons donc deux
raisons pour une de garder notre bel argent.

Ces personnes se tromperaient. Non, encore une fois, ceci n'est point
un discours de haine. Je n'ai pas ni un instant le rare mrite de la
dame dont j'examine, comme j'en ai le droit, les actes publics. Et
mme, ce mrite m'apparat mieux en y rflchissant.

Rentrons en nous-mmes. Il faut un grand effort, une extrme attention
 carter les prtextes gostes, beaucoup de petites victoires
remportes sur soi, pour donner rellement aux pauvres, selon
l'antique commandement, la dixime partie de son revenu, quand il la
faut prlever sur un argent qu'on doit  son travail, et  un travail
qui souvent nous est pnible jusqu' l'angoisse. Cela ne va pas tout
seul, et il faut le bien _vouloir_, mme quand l'argent que nous
gagnons dpasse notablement nos besoins et nous permet une vie dj
large et aise. On est tent de croire que ce prlvement, ou plutt
cette extraction est moins dure quand elle se pratique sur de l'argent
qu'on a reu sans peiner et sur un superflu norme, un superflu de
cent ou de cent cinquante millions, comme dans le cas qui nous
occupe... Eh bien, c'est peut-tre une erreur.

Mathmatiquement, il se peut que cinq mille francs, par exemple,
soient pour un Gould ou un Vanderbilt ce qu'est un sou pour un ouvrier
ou un petit commis; et vous en conclurez que le roi de l'or n'aura pas
plus de mrite  donner ces cinq mille francs que l'homme du peuple 
donner un sou. Il en va peut-tre autrement dans la ralit. Je crois
que, finalement, l'argent se fait encore plus aimer par sa masse que
par le besoin qu'on en a. L'homme a moins de mal  lcher quelques
sous qui reprsentent quelques secondes ou quelques minutes de son
labeur et dont il pourrait profiter effectivement, qu' abandonner une
grosse somme dont il n'a nul besoin et qui reprsente surtout le
travail des autres. Cela est ainsi.

L'argent nous possde d'autant plus qu'il est en plus grande quantit
et que, en un sens, il nous appartient moins, n'tant presque plus le
produit de notre effort personnel. Il nous fascine alors par toute la
puissance que nous sentons accumule en lui; et, justement parce que
cette puissance, tant indfinie, parat norme et merveilleuse, nous
n'avons plus le courage de la dtacher de nous, ni mme de diminuer
srieusement ce qui amplifie si fort notre tre. Quand je dis
nous... Mais, comme dit Figaro, il n'est pas ncessaire de tenir les
choses pour en raisonner...

Malheureux les riches! Il leur est plus difficile d'entrer dans le
royaume de Dieu qu' un cble de passer par le trou d'une aiguille.

Puisque l'vangile mme reconnat implicitement que la charit leur
est si malaise, il est excellent que des louanges et des honneurs
publics, et des dcorations, et de la rclame et des chos, pays ou
non, encouragent ces infortuns  s'arracher les entrailles, et les
aident  passer par ce chas, qui figure pour eux la porte de
l'affranchissement et du salut.

Voil tout ce que j'ai voulu dire.




MALAISE MORAL.


                                   27 Avril 1897.

Nous croyons que notre gouvernement fait, en Orient, ce qu'il peut. La
majorit de la Chambre a plusieurs fois approuv sa conduite, et
l'approuvera probablement encore,--quelle qu'elle soit. Nous sommes
dcids  toutes les prudences pour viter une guerre europenne,--que
personne en Europe ne veut. Nous dsirons conserver une alliance qui
est encore populaire chez nous,--et qui finira sans doute par nous
rapporter quelque chose. Nous sommes trs dociles, trs pratiques,
trs raisonnables.

Seulement, c'est incroyable comme nous prouvons peu de satisfaction 
tre ainsi. Nous ne rclamons pas: mais, involontairement, quelque
chose en nous se plaint. Nous voyons bien qu'il faut se rsigner au
rle que nous jouons l-bas: mais nous ne pouvons nous dissimuler
qu'il n'y a pas l de quoi tre fiers. Si rsolus que nous soyons  ne
nous plus nourrir de vaines fumes, le manque de cette pture
lgre nous demeure sensible.

Bref, nous souffrons d'une contradiction trop forte entre ce que nous
sentons, naturellement ou par tradition, et ce que nous faisons.

       *       *       *       *       *

Et peut-tre ce malaise s'aggrave-t-il d'un premier remords.

Soyons sincres, mme contre nous. Les premires nouvelles des
massacres d'Armnie ont paru laisser la France assez indiffrente. Il
faut dire pour l'excuse du public (et ce point est tout  fait digne
de remarque) que ces nouvelles ne nous ont gure t donnes, d'abord,
que par des publicistes de temprament violent et enclins 
l'exagration, et que la plupart des journaux qui passent pour
srieux et modrs ont commenc par garder sur ces affaires un
silence tenace. On en a, depuis, cherch les raisons; et, bien
entendu, on en a suppos de vilaines. La vrit, c'est que, sans
doute, le gouvernement n'a mis aucun empressement  nous renseigner;
mais c'est aussi que, rendus timides par une humiliation d'un quart de
sicle, conscients de notre impuissance  dfendre dsormais, 
travers le monde, les causes humaines, nous ne tenions pas beaucoup
 savoir, parce que nous tions incapables d'agir. Et cela est triste.

Enfin, nous avons connu, malgr nous, les trois cent mille gorgs
d'Armnie. Nous avons t secous par les rcits de M. Victor Brard
et par les manifestes de M. Ernest Lavisse. Puis sont venus les
massacres de Crte et l'agitation de la Grce. L'Europe s'est mue. Le
concert europen--form seulement des grosses puissances
intresses, et qui ne comprend ni la Suisse, ni la Belgique, ni la
Hollande, ni le Danemark, ni la Sude et la Norvge--s'est mis 
poursuivre un accord presque impossible et toujours fuyant: faux
tribunal d'Amphictyons, o manquent  la fois les petits peuples
libres--et le Pape.

       *       *       *       *       *

Et voici notre second remords.

Il tait tout naturel que nous fussions de coeur avec les Grecs. Nos
souvenirs, notre ducation classique, une communaut de sang, les
principes les plus chers de la Rvolution et toute notre tradition
nationale nous y poussaient. L'intervention des Grecs, sans tre
dsintresse, ne laissait pas d'tre gnreuse. Il est clair que, si
les Grecs n'avaient pas boug, s'ils taient rests sages, tout se
serait termin une fois de plus par des rformes demandes  la
Turquie, promises par elle, et non ralises. Les Hellnes servaient
donc la justice et l'humanit. Chateaubriand, Lamartine, Victor Hugo,
la France mme du second Empire, toute la France d'avant 1870 leur
et cri: Courage! et se ft porte  leur secours.

Nous ne pouvions le faire, c'est convenu. Mais il est des choses que
nous pouvions dire. Nous pouvions tout au moins--avant de nous
rabattre  l'autonomie crtoise avec vassalit et tribut pay 
l'gorgeur--exprimer le dsir qu'il ft permis  la Crte de disposer
d'elle-mme par un plbiscite.

Je connais l-dessus les propos des hommes senss qui se trouvent
tre presque tous, je ne sais pourquoi, des hommes d'argent. Laissez
donc! les Turcs sont des gens trs honntes. Je vous assure que leur
moralit est fort suprieure  celle des chrtiens. Il n'en est pas
moins fcheux que ces honntes gens, mus par le plus respectable des
sentiments religieux, deviennent,  certains moments, de si
surprenants massacreurs. Et puis, j'ai beau me raisonner, ces
chrtiens, si peu recommandables qu'ils soient, me sont cependant plus
proches que les Turcs. J'ai pu constater l'impntrabilit rciproque
(sinon par le fer et les balles) des chrtiens et des musulmans. Il
doit tre horrible, pour un chrtien mme mdiocre, d'tre gouvern
par des hommes qui nous sont si profondment trangers. Il est
dcidment regrettable que l'Europe du XVe sicle ait t trop
distraite ou trop occupe pour barrer la route  des conqurants dont
l'me diffre  ce point de la ntre.

On ajoute: Qui presse tant les Crtois d'tre Grecs? Ils y
perdraient; ils payeraient plus d'impts. Cela, c'est leur affaire;
ce serait  eux de juger si le contentement de faire librement partie
d'une plus grande communaut fraternelle ne compenserait pas quelque
accroissement d'obligations et de charges.--On dit enfin: Cette
solution serait grosse de dangers. Qui sait si telles provinces
actuellement autonomes et tributaires ne rclameraient pas, et
peut-tre par l'insurrection, le mme traitement que la Crte? Cela
est fort douteux, car j'imagine que ces provinces-l sont heureuses:
mais, en tout cas, qu'aurions-nous  y perdre? Il y a ceci de bon dans
notre abaissement, que nul dsordre en Europe, nulle ventualit
orientale ne peut nous nuire, si nous savons croiser les bras, pier
et attendre.

Au reste, quand j'indique ce que la France aurait pu proposer, je
n'ignore point que sa proposition n'avait aucune chance d'tre
accueillie. La vieille Europe trane un pass trop charg de crimes.
Il n'est presque pas une grande puissance qui n'ait derrire soi son
injustice et sa rapine, et des sujets qui ne l'ont pas choisie.
L'Europe nous et rpondu par le plus nergique _non possumus_; soit:
mais, ce refus enregistr, la France se retrouvait, dans le concert
europen, en une tout autre posture morale. Elle et dit ce qu'elle
devait et seule pouvait dire; et cela et dlivr son me.

       *       *       *       *       *

Mais, pour que notre gouvernement parlt ainsi, il fallait qu'il y ft
encourag par quelque grand mouvement d'opinion publique. Or,
d'opinion publique, il n'y en a plus. On accepte tout quand il s'agit
de politique extrieure, par apprhension de se faire des affaires
et par la lamentable dsaccoutumance de se sentir fort. Vrais ou faux,
les bruits qui, ramasss, creraient des embarras  nos ministres,
tombent d'eux-mmes. Aucun journal n'a song  demander s'il tait
vrai qu'un de ces derniers dimanches, au Thtre de la Rpublique, on
et pri M. Mounet-Sully de ne pas rciter les strophes de _l'Enfant
grec_; ni pourquoi l'offrande, par les tudiants hellnes, d'une
couronne  la tombe de Victor Hugo avait d prendre des airs de
crmonie clandestine. Je dirais qu'il rgne chez nous une sorte de
petite terreur turque, si tout ne s'expliquait assez par un trs
humble gosme national.

Le gouvernement franais n'a pas propos le plbiscite en Crte; il
n'a pas fait cette dmonstration, inutile dans le prsent, mais
nullement dangereuse, conforme  notre mission dans le pass et 
notre intrt dans l'avenir,--parce qu'il a craint d'tre plus
magnanime que la nation. On ne saurait le lui reprocher bien
srieusement. Toutefois, il dpendait peut-tre de lui que nous
fussions nous-mmes moins timors. Il ne s'agissait que de prononcer
publiquement certaines paroles. Ne pouvait-il, en ne nous cachant
rien, se laisser contraindre par nous  les dire? Les mots ne sont que
des mots, et pourtant il y en a qui soulagent.

       *       *       *       *       *

 l'heure qu'il est, il n'est pas impossible qu'un boulet franais tue
des chrtiens en train de combattre pour des ides qui sont
franaises. De telles ncessits font frmir. A-t-on dit ce qu'il
fallait pour les conjurer? On n'ose pas insister l-dessus. On a peur
d'tre trop facilement gnreux, et avec trop de risques pour le pays.

La dfaite est une chose atroce pour une race aussi impressionnable
que la ntre. Elle amoindrit la confiance en soi, la joie de vivre,
mme la vertu, dans une plus grande proportion qu'elle ne diminue les
forces. Elle rend timide  l'excs. Et les effets en sont plus
funestes encore quand le peuple vaincu a longtemps reprsent dans le
monde la justice. Tous les faibles et tous les opprims ont t, en
ralit, atteints par notre dsastre. Et il nous a dmoraliss
nous-mmes en mlant trop d'humiliation, de tristesse et de dfiance
de l'avenir aux seuls sentiments o nous puissions encore nous sentir
unanimes. La communion d'un peuple dans un sentiment orgueilleux et
joyeux n'est pas, croyez-le bien, d'un petit secours aux vertus
prives; et cette communion nous manque. Nos dfaillances et nos
dsordres intrieurs viennent peut-tre, en grande partie, de notre
diminution europenne. Voil vingt-sept ans qu'il n'y a plus gure de
plaisir  tre Franais. On n'y pense pas toujours, non; mais, quand
on y pense, comme je le fais aujourd'hui, c'est dur.




CASUISTIQUE.


Une femme, jeune, jolie, et qui parat n'avoir pas t du tout une
mauvaise fille, est morte ensanglante par deux oprations
chirurgicales. L'homme qui l'aimait, ancien officier, et qui semble
avoir t un assez brave homme et d'une moralit au moins moyenne,
s'est tu pour chapper  un procs dshonorant. Quoi qu'ils aient
fait, ils ont souffert, soit physiquement, soit moralement,  peu prs
autant qu'on peut souffrir; et c'est de leur vie qu'ils ont, comme on
dit, pay leur dette  la socit. Qu'ils reposent en paix!--Quant
aux deux mdecins qui sont accuss d'avoir t leurs complices, s'ils
sont coupables, ils mritent le plus dur chtiment, et je n'aurai pour
eux qu'une piti sans sympathie; mais, comme nous ne sommes pas des
magistrats, nous devons, tant que leur culpabilit n'est pas
dmontre, les souhaiter innocents.

Ce qu'avaient fait cette jeune femme qui est morte et cet homme qui
s'est suicid, est qualifi de crime et par la morale religieuse et
par le Code. Ce crime est une varit du meurtre.

Mais, ayons la franchise de le dire, ce meurtre est si spcial, il
peut tre entour de circonstances qui en voilent et en travestissent
si parfaitement l'abomination, que la conscience, mme d'un honnte
homme peut en tre trouble et n'y plus voir trs clair. Vous me
permettrez donc d'y regarder d'un peu prs et me ferez la grce de ne
point m'accuser d'immoralit avant d'avoir lu mes conclusions.

       *       *       *       *       *

L'acte dont il s'agit est un meurtre, oui, mais un meurtre dont la
victime est cache dans d'impntrables tnbres et n'est qu'une
dpendance secrte d'un autre tre vivant, en sorte que celui-ci peut
se croire, instinctivement, une sorte de droit sur elle. C'est un
meurtre, oui, mais dont on peut douter s'il tue de la vie, et quelle
espce de vie: car les mdecins ne savent pas  quel moment le germe
de ce qui sera un homme devient en effet une crature humaine, et les
thologiens ne savent pas  quel moment il reoit une me.

De l des questions difficiles. Ce meurtre envelopp, invisible, et
qui ne saurait tre confondu avec l'infanticide proprement dit, si
quelque pauvre servante l'a commis dans un accs de dsespoir et de
demi-folie et parce qu'elle n'avait  choisir qu'entre cela et tre
jete sur le pav pour y mourir de faim... il ne la faut point
absoudre sans doute, mais comme il faut avoir piti d'elle, et comme
il faut se demander quelle part de responsabilit revient, dans son
crime,  la duret de notre tat social!

Et l'on peut imaginer--ou rencontrer--des cas plus dconcertants
encore.

Voici l'un de ces problmes comme en proposent d'ingnieux
thologiens dans les traits de casuistique. Un mari dcouvre  la
fois que sa femme a un amant et qu'elle doit tre mre,  une chance
trs loigne, aussi loigne qu'elle peut l'tre. Je suppose qu'il
aime sa femme, et qu'il lui pardonne, et qu'il la veuille garder. Si
l'enfant vient au monde, le mari _ne saura jamais_ si c'est son enfant
ou celui de l'autre, puisque la femme l'ignore la premire
(consquence effroyable du partage, et qui suffirait  le
condamner). Vous prvoyez quelles tortures morales attendent les deux
poux, et que l'enfant lui-mme ne saurait tre que malheureux dans
ces conditions. Le mari n'a pas le courage d'accepter un pareil
avenir.

Dlivrer la femme, avec son consentement et par des moyens qui, dans
ce premier moment, ne prsentent aucun danger pour elle, c'est
supprimer un je ne sais quoi de pas encore vivant ou qui, dans
l'chelle de la vie, occupe le plus bas degr, est tout proche de la
vie purement vgtative; et c'est, d'autre part, conjurer une
terrifiante possibilit d'angoisse et de souffrance, pargner  la
mre et au pre putatif de ce je ne sais quoi des annes de ghenne,
et de ces douleurs sans recours, qui rendent injuste et mchant. C'est
un meurtre, oui, toujours; mais ne semble-t-il pas plus excusable en
somme que tel meurtre lchement passionnel, avec guet-apens, sang
vers, agonie de la victime, victime adulte, qui peut laisser aprs
soi des tres chers et qui vivaient d'elle: toutes choses qui
n'empcheront point le Code d'absoudre publiquement l'assassin?

       *       *       *       *       *

La vrit, d'ailleurs, c'est que l'acte en question est tolr par la
morale commune, mme par celle des gens comme il faut,--
condition de demeurer secret. Il ne devient crime qu' partir du
moment o il est dnonc. Si la police avait les facilits
d'investigation du Diable boiteux et la volont de s'en servir...
quelle belle rafle de femmes du monde elle pourrait faire!

Comment en serait-il autrement, quand le crime dont je parle est si
pareil, dans son fond,  d'autres actes, absous ceux-l par le Code,
ou dont la loi ne saurait connatre, et que la morale commune, non
seulement supporte, mais avoue? N'avez-vous point entendu dire que,
rassures par la bienfaisante antisepsie, des noceuses, les unes du
monde et les autres d'ailleurs, hsitaient peu  se faire dlivrer une
fois pour toutes afin d'tre tranquilles, attendu que _sublata causa
tollitur effectus_; et que cette opration, prservatrice de la
maternit, tait presque  la mode, au point qu'un humoriste a pu
crire que ce dont elles se dbarrassent ne se porte pas cette
anne?

Or, quelle diffrence y a-t-il entre cette opration et celles qui
tombent sous le coup de la loi, sinon une diffrence de date; et
qu'est cette manoeuvre allgeante, sinon un meurtre en masse,
sournois, anticip, prventif et radical?--Et que dire mme des
pratiques prudentes, non point conseilles par cet honnte Malthus,
mais suggres par ses thories, et auxquelles il a eu la malchance de
donner son nom: pratiques si atrocement dplaisantes  concevoir, mais
qui n'en sont pas moins devenues, chez nous, presque nationales et
qu'un vers d'mile Augier a publiquement absoutes un jour, avec une
bonhomie dsarmante, sur les planches d'un thtre subventionn par
l'tat?

       *       *       *       *       *

Ma conclusion? Je n'en ai point d'autre que le commandement du
Dcalogue: Tu ne tueras point. Cela est absolu. Il ne faut pas tuer,
jamais, sous quelque forme que ce soit. _Hic murus aheneus esto._ Si
l'on se met  subtiliser,  distinguer, pour les absoudre, des
meurtres attnus, des diximes ou des centimes de meurtre, on ne
sait plus jusqu'o l'on sera conduit. Voltaire rpte trs souvent,
dans son _Dictionnaire philosophique_, une maxime de Zoroastre:
Lorsque tu doutes si une action que tu es sur le point de faire est
bonne ou mauvaise, abstiens-toi. Le vrai, en morale, c'est le
rigorisme pour soi-mme. Toute excuse sur un cas douteux est goste,
donc suspecte. Quelles que soient nos dfaillances dans la pratique,
il faut toujours reconnatre, en thorie, la loi stricte, et
sincrement. C'est encore une faon de vertu que de savoir discerner,
sans complaisance, le mal du bien.

Les remdes? Je vous confesse que je n'en ai pas. La rforme de
l'humanit, ou simplement de notre tat social (ce qui est la mme
chose), dpasse tout  fait mon pouvoir. Il est trs facile, mais
compltement inutile--et d'ailleurs quels titres y aurais-je?--de
conseiller au peuple et aux bourgeois d'avoir des moeurs pures, de
matriser leurs apptits, d'tre moins gostes, de moins aimer
l'argent, de renoncer  ces besoins de luxe relatif et de vanit qui
dterminent les mnages franais  limiter par tous les moyens le
nombre de leurs rejetons. Il serait seulement souhaitable que les
hommes qui parlent  la foule prissent  tche d'incliner du moins
l'opinion publique  certaines rigueurs,--et aussi  certaines
gnrosits.

Les rigueurs, il faudrait que l'opinion les exert contre toute une
bohme de mdecins, gyncologues prtendus et vrais meurtriers.
(Meurtriers pleins de gentillesse et de fantaisie quelquefois: on
m'en a signal un qui invite de temps en temps une de ses faciles
amies  venir le voir oprer dans sa clinique, et qui lui offre,
pour divertissement, le spectacle des pauvres filles endormies dont il
taille les chairs secrtes.) Et il faudrait tre sans piti aussi pour
toute une catgorie des clientes de ces gens-l, pour leurs clientes
riches, pour les perruches et les poupes sans coeur qui ne veulent
pas tre mres, parce que cela gte la taille et interrompt le
plaisir.

Corollairement, et pour enlever  ces meurtres, s'il se peut, un reste
d'excuse, il faudrait qu'il devnt de bon ton de n'tre pas dur aux
filles-mres,--ni mme aux jeunes veuves du monde qui se trouvent
subitement dans l'embarras. Il faudrait plier l'opinion  honorer,
partout et toujours, la maternit,  la considrer comme auguste et
purificatrice,  penser qu'elle lave les souillures mme d'o elle est
sortie, par la souffrance, par le devoir accept, et par ce qu'elle
apporte de renfort possible  la communaut humaine dont nous faisons
partie. Bref, il faudrait tcher de mettre la maternit  la mode,
comme Rousseau, jadis, l'allaitement maternel.




BILAN DES DERNIRES DIVULGATIONS LITTRAIRES.


Donc, les rvlations continuent.

Cela a commenc, cet t, par la correspondance de Mme
Desbordes-Valmore; puis vinrent les lettres de George Sand  Alfred de
Musset et le journal de Pagello, et les lettres de jeunesse de Victor
Hugo; et la _Revue de Paris_ nous donnait ces jours-ci les lettres de
George Sand  Sainte-Beuve. Et ce n'est pas fini, je l'espre.

L-dessus, critiques et chroniqueurs, et non seulement ceux qui ne
sont pas trs intelligents, mais aussi les autres, se sont cris
comme un seul moraliste (et, tandis qu'ils suppliaient qu'on ne
parlt plus de ces choses, ils en parlaient eux-mmes abondamment):--
quoi bon ces exhumations? Elles ne nous apprennent rien que de futile
ou d'affligeant. Voil bien l'esprit de ce temps et sa rage de tout
diminuer! Au moins, que l'indiscrtion et la badauderie de l'interview
s'arrtent devant ces tombes! Paix aux morts, respectons leur cendre,
laissons intacte leur gloire et l'image pure que nous nous formons
d'eux! Etc...

C'est contre ce lieu commun oratoire que je voudrais rclamer avec
modestie.

       *       *       *       *       *

D'abord, il n'est pas vrai que les correspondances intimes rcemment
publies ne nous aient rien apport que d'insignifiant ou de
dsobligeant pour des mmoires respectes.

Je n'ose plus nommer cette touchante Marceline. Mais si elle m'inspira
nagure un intrt un peu dbordant, ce ne fut pas sans raison. Ses
_Lettres_ nous rvlaient en effet ou nous laissaient deviner le plus
poignant et le plus singulier des drames intimes. Grce  quoi, la
pauvre petite comdienne du thtre Feydeau, la crdule et douloureuse
compagne de Delobelle-Valmore eut quelques semaines de relle survie
et presque de gloire.

Et cela tait juste, et d'une justice gracieuse.

Ce fut un divertissement distingu que de chercher le jeune homme de
Marceline. Et ses vers parurent meilleurs, mme  ceux qui ne les
avaient pas lus, quand on sut de quelle blessure ils avaient coul en
pleurs de sang. Les gens du monde eux-mmes furent avertis qu'il ne
fallait pas confondre Mme Valmore avec Losa Puget ou Anas Sgalas.
Bref, les lettres de Marceline et la dcouverte de son malheur
crrent, en quelque faon, la beaut de ses vers.

Car on sait que la beaut de certains vers dpend beaucoup de la
disposition d'me de ceux qui les lisent.

       *       *       *       *       *

Et que de choses, tristes ou rjouissantes selon le biais dont on les
prend, nous rvlent les lettres de George Sand--et le journal, si
plaisamment tranquille et consciencieux, de son docteur vnitien,
prudent comme Ulysse, rougissant comme une jeune fille et fort comme
un cheval! Oh! ce Pagello avec son beau gilet, si pareil aux
robustes gars demi rustiques des romans de cette excellente Llia...
avouez qu'il et t dommage que cet homme-l ne nous ft pas
prsent.

Nous connaissons mieux encore, par ses lettres, le coeur inquiet et
hospitalier de George, sa prodigieuse facilit  croire, quand elle
aimait, qu'elle aimait uniquement avec son me (et cela, au fort des
dmonstrations les plus concrtes) et  se figurer qu'elle souffrait
le martyre quand elle n'aimait plus. Nous y voyons (et cela est neuf)
que la multiplicit de ses amours vint de ce qu'elle se croyait d'un
temprament froid, et que c'tait cette persuasion, un peu humiliante,
qui l'incitait  plus d'expriences qu'elle n'et voulu... Nous y
dcouvrons aussi qu'elle ne commena  aimer Musset pour de bon
qu' partir du jour o, l'ayant tromp, elle le congdia: et ce nous
est une nouvelle preuve qu'elle fut une personne d'une extraordinaire
imagination. Et enfin, parmi cette trange puissance d'illusion, au
travers des confusions qu'elle fait de ses sens avec son coeur, et
sous les boursouflures de son inlassable lyrisme, nous avons la joie
de retrouver quand mme sa bont et sa bonhomie profonde, et son
invincible maternit.

Et c'est pour nous un allgement de constater que ces extases, ces
tortures, ces cris, ces sanglots de George et d'Alfred, et ce
mirifique essai d'amour  trois, tout cela, aussitt vcu, et avant
mme d'tre fini, s'est sagement transform en copie, et en copie de
premier ordre, puisque ce fut celle de _Jacques_ et des _Lettres d'un
voyageur_, des _Nuits_ et de _On ne badine pas avec l'amour_, en
attendant _la Confession d'un Enfant du sicle_. Cela nous rappelle
que la matire premire des plus beaux livres n'est, fort souvent,
qu'une ralit souille et mdiocre. Cela nous rassure, en outre, sur
le cas de ceux qui, ayant eu cette aventure, en ont su tirer  mesure
cette prose et ces vers. Et cela nous avertit de ne pas croire trop
ingnument  leur souffrance, et de rserver notre piti pour les
vrais malheureux. Que d'utiles enseignements!

N'oublions pas un dtail exquis, et qui enrichira d'une note bien
prcieuse les ditions classiques du thtre de Musset. La plus belle
phrase peut-tre, et la plus profonde, de _On ne badine pas avec
l'amour_ a t emprunte textuellement par Alfred  une lettre de
George. Car un homme de lettres ne laisse rien perdre. Mais, au fait,
de quoi pourrions-nous former la substance de nos livres, sinon de
notre vie mme, et parfois de la plus secrte? Il y a forcment de la
prostitution dans le mtier d'crivain: prostitution sacre, si vous
voulez, comme celle qui tait pratique dans les temples de Babylone.
Et voil un enseignement de plus!

       *       *       *       *       *

Je ne vous dirai pas si Musset et Sand ont gagn ou perdu, mais
assurment Victor Hugo a beaucoup gagn aux rcentes divulgations. Un
personnage de Labiche dit  un mari tromp: Tiens-toi tranquille; tu
as le beau rle: garde-le! Dans ses rapports intimes avec
Sainte-Beuve, c'est Victor Hugo qui eut le beau rle, il le faut
dire sans raillerie. Ses lettres au critique nous montrent que
l'norme pote eut, jusqu' trente ans, une me tendre, noble,
confiante, parfaitement candide, naturellement hroque,--sublime.
Cela est peut-tre une dcouverte, et qui valait la peine d'tre
livre au public.

Et maintenant j'aspire, je l'avoue, aux lettres de Sainte-Beuve.
Fut-il l'amant, ou seulement l'amoureux de la femme de son ami? Et
comment cet homme de peu de mine sut-il s'y prendre? Ce _Livre
d'amour_, que je ne connais pas, est-il, comme on le dit, une infamie?
Et, si l'auteur de _Volupt_ l'a commise en effet, y a-t-il quelque
moyen, je ne dis pas de la justifier, mais de l'expliquer, de la faire
rentrer dans l'ide que nous nous faisons de Sainte-Beuve? Car enfin
il est difficile de croire que cet esprit si complexe, si dlicat et
gnreux  quelques gards, ait t, en cette occasion, purement et
simplement abominable. De quoi fut-il coupable au juste? et s'il fut
plus coupable que nous ne souhaiterions, dans quelle mesure fut-il
excus par l'agacement si naturel que donne un homme de gnie  un
homme extrmement intelligent, et par l'impossibilit o taient les
deux amis de se comprendre et de se pntrer, impossibilit que leur
intimit mme devait rendre plus irritante?... Ah! quel ennui de ne
pas savoir!

       *       *       *       *       *

Enfin, les lettres de George Sand  ce mme Sainte-Beuve m'ont ravi.
George s'y confesse; elle consulte le critique sur les aventures de
ses sens, du ton dont elle consulterait un prtre sur les moyens de
parvenir  la saintet. Et l encore il faut admirer sa bonne volont
 recommencer sans fin les expriences sentimentales et  parer de
beaux mots et de philosophie (telle cette noiraude de Mme d'pinay)
les inquitudes de sa chair. Elle dit, ayant rencontr Mrime:
Cette fois, c'est pour la vie, car je sens que celui-l est vraiment
mon matre. Et, huit jours aprs, c'tait fini, parce que Mrime la
blaguait et qu'il lui demandait des choses!... Elle crit: Je
n'aimerai donc plus, et, deux mois plus tard, elle tait folle de
Musset, chrubin alcoolique et gnial. Elle crit: L'amour me fait
peur et, dans la mme anne, elle aime Sandeau, Mrime, Musset et
Pagello, tout en demeurant persuade de la froideur de son
temprament. Entre temps, elle se montre pleine de respect pour le
petit travail de sduction entrepris par Sainte-Beuve auprs de Mme
Hugo. Et avec cela elle est bonne, mais bonne! C'est charmant.

       *       *       *       *       *

Vous trouverez, vous, que c'est horrible, et vous rpterez avec tous
nos austres chroniqueurs: Mais  quoi bon ces rvlations? Ne
ressemblent-elles pas  une violation de spulture et  une
trahison?--J'avoue ne point partager ce scrupule. Les morts n'ont de
pudeur que celle que nous leur prtons pour donner bonne opinion de
notre dlicatesse. Il leur est fort gal, et pour cause, qu'on
divulgue mme leurs crimes. Mais il n'est question ici que de pchs.
Et puis, au fond, les morts n'ont pas de secrets et n'en sauraient
avoir. Quoi qu'on nous apprenne d'eux, il n'y a pas de quoi nous
tonner, puisqu'ils furent des hommes et des femmes, et qu'on ne nous
en apprendra jamais rien qui ne soit humain, hlas! Absolvons les
morts en bloc (sauf ceux qui furent mchants). Les pauvres diables
taient comme nous: ils ont fait ce qu'ils ont pu.

--Mais, s'il n'y a peut-tre pas grand inconvnient, quel profit y
a-t-il  publier leurs faiblesses ou leurs sottises caches?--Quel
profit? D'abord de menus gains pour l'histoire de la littrature,
ainsi que vous l'avez vu. Et puis, tout cela c'est de la vie, de la
vie vraie, toute palpitante, et rien n'est plus intressant que la vie
elle-mme, ft-ce celle du plus vulgaire des hommes. Or, il s'agit ici
de types minents de notre espce. N'aimeriez vous pas connatre _dans
le dtail_ la vie passionnelle de Racine et de Molire? Mais il y a
encore autre chose. Tous ces hommes de gnie ont sur nous assez
d'avantages; et notre instinct de justice trouve son compte dans
toutes ces divulgations, dussent-elles les rabaisser un peu. Je serai
franc: j'aime de tout mon coeur les oeuvres des crivains illustres,
mais je n'prouve pas le besoin de respecter particulirement leur
personne.

--Mais ce sentiment est odieux!--H! non, si je suis d'ailleurs
dispos  accorder mon respect  ceux d'entre eux qui le mritent. Il
est assez probable que la publication de la correspondance mme la
plus secrte de Corneille ou de La Bruyre ne les desservirait point:
de quoi je me rjouirais sincrement. Mais enfin si je veux de la
vertu, je sais o la trouver. Ce sera chez tel homme compltement
obscur ou chez telle humble femme qui n'a jamais crit. Je ne
l'attends point des grands crivains, ni des autres; et ds lors le
bien qu'on m'apprendra d'eux me causera un plaisir ml d'un peu
d'tonnement, mais la dcouverte de leurs dfaillances ne leur fera
aucun tort dans mon affection.

En rsum, Marceline et Victor Hugo gagnent personnellement aux
rcentes indiscrtions; Musset, Sand et Sainte-Beuve n'y perdraient
que si nous avions eu beaucoup d'illusions sur eux. Et nous y gagnons,
nous, de les mieux connatre, quels qu'ils aient t, de les avoir vus
et sentis vivre navement: spectacle inestimable. Le tout se solde par
un bnfice vident.

Continuez, diteurs,  ouvrir les tombes.




DES AVANTAGES ATTACHS  LA PROFESSION DE RVOLUTIONNAIRE.


Ils sont nombreux et considrables.

Les opinions rvolutionnaires sont les plus favorables de toutes 
l'loquence. Rve de justice et de bonheur universel, amour des
faibles et des opprims, maldiction jete  une socit pourrie;
extase prophtique, piti, colre, rvolte, ce ne sont qu'attitudes
gnreuses (certes!) et avantageuses, et thmes essentiellement
oratoires. Jamais une ide ingrate ou maussade, de ces ides qui
peuvent faire souponner immdiatement d'insensibilit et d'gosme
celui qui les exprime, ou rappeler que la ralit n'est pas du tout
simple ou que l'homme, mme du peuple, n'est pas toujours un trs
aimable animal. Non; le rle est bon  fond et dans toutes les
circonstances; bon dans sa partie affirmative: le rve; bon dans sa
partie ngative: la haine.

Et c'est pourquoi, non seulement certains hommes ne sont loquents que
parce qu'ils sont rvolutionnaires; mais on en cite qui, peut-tre 
leur insu, ne sont devenus rvolutionnaires que parce qu'ils taient
ns loquents; qui, partis du criticisme un peu timide du centre
gauche, ne se sont arrts que l o ils trouvaient l'emploi total de
leur loquence magnifique, violente et vague, et qui, mens par leur
langue, dupes de leur propre sduction, ont sans doute fini par croire
qu'ils remplissaient une mission, quand ils ne faisaient qu'accomplir
une fonction naturelle et fatale.

Qui d'ailleurs les pourrait avertir? L'esprit rvolutionnaire a ceci
de commode, qu'il dlie de tout scrupule  l'gard des ides. En
thorie, il est optimiste, absolument et sans examen; il professe la
croyance  la possibilit proche de la fraternit et de la rpartition
gale et durable des biens de la terre et des produits du travail. En
pratique, il croit que l'obstacle  la ralisation de cet idal est,
non point dans la nature humaine elle-mme, partout mauvaise ou fort
mle, mais dans l'gosme, la duret, la cupidit, les vices, les
crimes volontaires et prmdits d'une seule classe sociale.--Comme
les hros des chansons de gestes voyaient le monde divis en deux
camps: les chrtiens, qui sont les bons, et les paens, qui sont les
mchants; ou comme saint Ignace, dans un de ses exercices, partage
l'humanit en deux armes: celle du bien et celle du mal, ou celle des
amis des Jsuites et celle de leurs ennemis, ainsi pour l'esprit
rvolutionnaire la nation se divise exactement en proltaires et en
bourgeois. Et ds lors, il est bien  l'aise; il sait pour qui il doit
tre, et contre qui, toujours et quoi qu'il arrive. Oh! oui, cela est
simple.

Par suite, l'esprit rvolutionnaire dlivre aussi de tout scrupule
quant aux actes. Pour lui, trs rellement la fin justifie et
sanctifie les moyens. Que son idal social, prch d'une certaine
faon aux intresss, ne caresse en ralit que leurs instincts et
leurs apptits et les pousse  des rvoltes qui, mme justes 
l'origine, se corrompent chemin faisant, leur deviennent rapidement
dsastreuses et les laissent  la fois moins bons et plus misrables,
l'esprit rvolutionnaire n'en a point souci. Il admet, par dfinition,
la lgitimit de la violence et de ces aveugles mouvements populaires
qui font toujours, ncessairement, des victimes innocentes. N'est-il
pas d'avance absous de toutes les consquences de ses actes par la
beaut de son rve? Et les oppresseurs ne sont-ils pas toujours, et
dans tous les cas, seuls responsables de toutes les souffrances des
opprims et, au besoin, de leurs crimes mmes?

       *       *       *       *       *

Et voici la merveille: en retour de ces avantages, l'esprit dont je
parle n'impose  ceux qui en sont anims aucune vertu ni aucun
sacrifice particulirement difficile. Je sais que de bons nigauds de
bourgeois les ont quelquefois compars aux disciples de Jsus et aux
doux bionites. La mprise est forte, ou la gnrosit trange. Les
disciples de Jsus taient sobres et chastes. Ce qu'ils s'assuraient
les uns aux autres par la mise en commun de leur pauvret, ce n'tait
point leur part intgrale des jouissances terrestres, telle que la
peut concevoir un ouvrier, et qui comporte, trs naturellement, une
nourriture copieuse et les plaisirs qu'on trouve chez le marchand de
vin et ailleurs: ce n'tait que quelques figues sches et la douceur
d'attendre ensemble le royaume de Dieu. Mais, chose remarquable, les
rvolutionnaires modernes, qui sont, en philosophie sociale, des
rveurs intrpides, sont pourtant aussi, presque tous, des
matrialistes dcids. Ils ont la bonne foi de reconnatre la
lgitimit des apptits qu'ils flattent ou dchanent. Tout en
prsentant au proltariat un idal qui ne saurait tre atteint que par
le sacrifice volontaire et le progrs moral de chacun et de tous, ils
n'exigent point de leurs clients ce perfectionnement intrieur et,
bien entendu, ne s'y obligent point eux-mmes. Et, avec une bonne foi
pareille, leurs clients ne leur demandent pas non plus d'tre
vertueux, ni austres, ni exceptionnellement charitables. Quand vous
pourriez dmontrer au parti que tous ses chefs vivent comme des
bourgeois luxurieux, il ne s'en scandaliserait point. Car tout ce
qu'il veut, c'est entendre d'eux certaines paroles. Aucun ouvrier n'en
a jamais voulu  tel crivain dmagogue d'tre riche, de mener une
vie lgante et de mpriser au fond le peuple, tout en l'aimant
peut-tre comme on aime l'instrument de sa rputation et de sa
fortune. Et cette tolrance est charmante et fort habile.

( la vrit, ce n'est point par une ncessaire liaison d'ides, mais
par une rencontre accidentelle, que nous voyons les doctrines
rvolutionnaires associes chez nous au matrialisme le plus franc et
le plus cru: car celui-ci pourrait aussi bien, et mme mieux, avoir
pour conclusion, en politique, la monarchie absolue; et c'tait,
notamment, l'avis de l'Anglais Hobbes. Non, il n'y a aucune raison, en
bonne logique, pour que l'tat socialiste ou collectiviste sorte de la
conception matrialiste du monde: il n'en peut tre dduit que par
l'optimisme le plus naf--ou le plus avis. Si, partis de principes
philosophiques sensiblement analogues, la Grande Catherine ou
Frdric II conclut  la monarchie absolue, et nos collectivistes  la
ncessit d'un chambardement gnral, c'est peut-tre que la
diffrence des conditions sociales et des intrts entrane ici la
diffrence des applications.)

       *       *       *       *       *

Quoi qu'il en soit, meneurs et mens se passent, provisoirement,
presque tout. Et voici un quatrime ou cinquime avantage de la
profession de chef rvolutionnaire. Le parti n'tant encore qu'une
minorit imposante, la discipline ne laisse pas d'y tre assez forte.
Je crois que les bourgeois s'exagrent beaucoup les dissensions de
leurs ennemis. Elles cessent du moins dans les occasions critiques.
Elles ne seraient srieuses qu'au lendemain de la victoire. Un orateur
rvolutionnaire,  la Chambre, est  peu prs sr de n'tre pas
lch, d'tre soutenu par les applaudissements, les cris et les
hurlements des siens.

De l une griserie, et singulirement enttante. Il ne faut point
faire fi de ces triomphes-l, et encore moins, je crois, de ceux des
runions publiques. C'est la que la popularit est vraiment un poison
mortel  l'me, un irrsistible opium. On y doit goter d'pres
jouissances par le sentiment d'une communion parfaite avec des mes
vhmentes et frustes, par la conscience qu'on a de dchaner et
l'illusion qu'on se donne de diriger une puissance aveugle qui vous
soulve, vous enveloppe et vous roule dans ses tourbillons;--tout cela
exaspr encore par la lourde atmosphre des salles et par la
brutalit mme des sensations dont l'oue et l'odorat sont assigs...

Il y a une ivresse physique, une sorte d'hystrie dans la rvolte, et
qui se multiplie quand on la partage avec une foule. Je me souviens de
l'avoir sentie trs nettement,  Paris, pendant le premier mois de la
Commune,  lire les affiches et les journaux enfivrs,  voir flamber
dans les rues le drapeau rouge,  me mler, sous le grand soleil, aux
cohues dmentes de la place de l'Htel-de-Ville; et pourtant j'tais
un enfant trs raisonnable.--Bref, je conois, sans nul effort que cet
homme, l'autre jour, soit mont sur cette table et qu'il y ait chant
cette chanson assassine contre une classe pleine de vices et d'gosme
assurment (comme toutes les classes sociales sans exception), mais o
il y a aussi de braves gens, et dont il se pourrait que la trs
modeste moyenne de vertu et de bont ne ft pas trop ingale  la
bont et  la vertu de ceux qui rclament du plomb contre elle. Oui,
je conois que 'ait t l une des minutes les plus voluptueuses de
ce rhtoricien  cou de taureau.

       *       *       *       *       *

Enfin, si cette considration les touche, les rvolutionnaires ont,
par surcrot, la quasi-certitude d'tre traits sans trop de dfaveur
par la postrit. Car nous avons beau savoir que les fauteurs de
rvolte ont toujours particip largement de l'gosme contre lequel
ils s'insurgeaient; que, si la justice et la charit appellent
quelquefois les rvolutions, c'est la haine et l'envie qui les
accomplissent, et que, par exemple, ce sont les meneurs de grves qui,
ns capitalistes, eussent t les plus durs patrons: il semble parfois
que, les rvolutions faites, il en revienne tout de mme quelque
chose, au bout d'un certain temps, aux rsigns, aux humbles de coeur,
bien qu'elles n'aient t faites ni par eux ni mme, au fond, pour
eux; et il arrive ainsi que les violents et les froces paraissent
finalement avoir travaill pour la justice... Ou peut-tre que je
m'abuse, et que le bnfice humain acquis par des moyens
rvolutionnaires et pu l'tre, et mieux, par un progrs uniquement
lgal et pacifique. Mais cela s'est-il jamais vu? Je ne sais.

Je conclus: Quel joli mtier! et si facile! Ce n'est pas que le rle
de ractionnaire, ou de conservateur, ou de rpublicain de
gouvernement, ou de radical simplement jacobin, n'ait aussi son charme
et ses profits. Mais je crois que les avantages attachs au rle de
rvolutionnaire l'emportent encore: car c'est le rle qui gne le
moins le pur instinct, tout en lui donnant, assez frquemment, une
apparence d'honorabilit.




LES BRIMADES[4].

                   [Note 4: Cet article est excessif; je le garde
                   pourtant, parce que je crois qu'il renferme quelque
                   utile vrit parmi d'videntes exagrations.]


Vous connaissez les faits. Les anciens de l'cole polytechnique ayant
fait subir aux nouveaux d'excessives brimades, et l'administration
tant intervenue pour y mettre fin, toute l'cole, en guise de
protestation, s'est consigne deux dimanches de suite.

       *       *       *       *       *

Que les bourreaux, en cette affaire, aient eu pour complices leurs
victimes elles-mmes, c'est ce qui condamne celles-ci sans absoudre
ceux-l. Je ne puis voir, dans la conduite des uns et des autres, que
l'effet d'une affligeante duret d'me et d'un orgueil un peu
ridicule.

Nous ne valons gure, c'est entendu; nous sommes pleins de vices et
vides d'nergie. Mais, que la piti ne soit pas toujours la bont, et
que la sensibilit nerveuse ne soit pas toujours la piti, il n'en
parat pas moins qu'il y a eu, de nos jours, un certain amollissement
des coeurs et quelque diminution de la cruaut. C'est dj bien assez
que nous fassions souvent du mal aux autres sans le vouloir, rien
qu'en suivant nos passions ou notre intrt, ou que nous en fassions
volontairement, quelquefois,  ceux que nous hassons. Mais faire
souffrir, par divertissement, ou pour montrer notre force, ceux qui ne
nous sont pas ennemis, c'est de quoi je croyais incapable,
aujourd'hui, toute me un tant soit peu affine.

Telle n'est pas, il faut bien le reconnatre, l'me de nos
polytechniciens.--Imposer  des camarades des souffrances relles et
de relles humiliations, les contraindre  de stupides et pnibles
corves, les priver de nourriture et de sommeil,--et y trouver
plaisir, tranchons le mot: cela est odieux. Un tel plaisir ne se peut
expliquer que par un veil de l'antique frocit animale chez l'lite
de la jeunesse franaise, et par ce fait qu'une runion d'hommes est
plus mchante et plus inepte que chacun des individus qui la composent
(meilleure aussi en certains cas, mais c'est infiniment plus rare).

Quant aux jeunes gens qui supportent cette tyrannie et qui, l'ayant
supporte, la rclament encore (Et s'il me plat,  moi, d'tre
battu?),--si ce n'est point par terreur qu'ils montrent une si belle
patience, c'est donc dans la pense qu'ils pourront, dans un an, tre
cruels  leur tour. Et cela est vraiment exquis.

       *       *       *       *       *

Mais il y a autre chose. Un secret et profond sentiment de vanit
burlesque unit ici les tourmenteurs qui furent victimes l'an pass, et
les victimes qui seront bourreaux l'anne prochaine. Ces brimades
sont symboliques. Elles signifient que l'cole est un corps si sacr
et d'une si prodigieuse excellence qu'il faut, pour y entrer, souffrir
des preuves longues et compliques,--comme pour tre admis dans la
maonnerie aux temps hroques de _la Comtesse de Rudolstadt_, alors
que cette Compagnie de Jsus  rebours n'tait pas encore tombe dans
le dcri.

Ces rites brutaux et ces momeries servent donc, en somme,  relever le
prestige de l'X  ses propres yeux. L'cole abrite plus de trois
cents lves. Il en est de tout  fait distingus; qui le nie? Mais
tous ne sauraient tre des aigles, pour cette simple raison que les
sots sont partout en majorit. Puis, faites attention que l'aptitude
aux sciences mathmatiques et physiques (je parle d'une aptitude
moyenne et je connais d'ailleurs les exceptions) est la facult qui
tmoigne le moins srement en faveur des autres dons de l'esprit et
qui s'allie le mieux avec la mdiocrit sur tout le reste. Entre le
don littraire, le don de sentir et d'exprimer le beau, et notre vie
morale, un lien existe, assez facile  percevoir. Mais, entre notre
vie morale et intellectuelle et le don mathmatique, il n'y a le plus
souvent nul rapport.

L'entre  l'X prouve qu'on a fait pendant trois ou quatre ans, avec
application, des mathmatiques spciales, et ne prouve rien de plus.
Cela est fort bien, cela est fort estimable: cela n'est pas
blouissant. Pris  part et considr en soi, un polytechnicien de
force ordinaire n'a rien de surprenant ni de sacr. C'est un fort
travailleur qui avait un petit don, et que le fantasque hasard des
examens a favoris; voil tout.

Sorti de l'cole, il continuerait  ne briller, par lui-mme, que d'un
clat tempr. Dans plus de la moiti des cas, un ancien lve de l'X
est un homme qui, ayant aspir  l'honneur de fabriquer du tabac, est
rduit au dsagrment de faire manoeuvrer des canons ou de btir des
casernes. C'est un soldat malgr lui; c'est, moralement, un dclass.

Mais, si un polytechnicien isol est presque aussi proche du nant que
les autres hommes, tous les polytechniciens ensemble sont infiniment
imposants, et l'cole elle-mme est une chose immense. Et, avec le
costume, le chapeau, l'pe, les traditions, l'argot spcial, ce sont
les brimades, en quelque manire, qui la font auguste. Ayant un air de
sacrement, elles lui donnent un air de temple.

Telle est, je crois, la pense de ces jeunes gens; pense hassable,
mais fertile pour eux en orgueilleuses dlices.

Taupins, ils se croyaient dj considrables (pourquoi, mon Dieu?)
et d'une essence suprieure  celle des autres collgiens; ils taient
dj intolrants, dfendaient durement leurs privilges et leur coin
de cour. L'entre  l'cole achve de les gonfler. Ces brimades, ces
souffrances infliges par les uns et subies pieusement par les autres
dposent en eux tous la conviction que l'cole est un grand mystre.
Elles scellent entre eux l'engagement mutuel de garder fidlement
cette nave croyance; de n'estimer qu'eux au monde; d'tre rogues,
ddaigneux, formalistes; d'tre absolus et abstraits; d'appliquer 
tout une troite et outrecuidante logique; d'user aveuglment de
l'esprit gomtrique l mme o l'esprit de finesse serait le plus
ncessaire; de mpriser les autodidactes (si intressants!), les
chercheurs et les inventeurs non estampills  la marque de l'X, et
tous ceux qui, pour apprendre  construire des machines ou  fabriquer
des engrais, ont suivi des voies pratiques et n'ont eu besoin que d'un
_minimum_ de mathmatiques pures; enfin, de se tenir et soutenir entre
eux, quoi qu'il arrive, et, s'il apparat que l'un d'eux a bti une
digue incertaine ou un pont douteux, de proclamer en choeur que c'est
le pont et la digue qui ont tort.

Ainsi, cette preuve des brimades est comme la sanctification du
_Tchin_ par la souffrance volontaire. Ce serait beau en son genre, si
ce n'tait funeste.

L'esprit d'cole me semble, ici, mauvais, parce que c'est, ici,
l'esprit d'un groupe artificiel, et qu'il est moins efficace pour ceux
qui sont de ce groupe que contre ceux, bien plus nombreux, qui n'en
sont pas. Au surplus, il nuit  ceux mme qui en sont. Il les
remplit d'illusions sur leur propre mrite; il les emprisonne; il
risque de leur enlever  jamais le sens et l'intelligence de la
ralit et de faire d'eux, pour toute la vie, des coliers,--tout
flambants du prestige emprunt de l'cole, mais des coliers.

Les brimades de l'X, qui sont la manifestation la plus brutale de cet
esprit-l, sont donc condamnables deux fois. Et elles le sont trois
fois, si, comme on me l'affirme, ces sauvageries ont disparu de
Saint-Cyr et mme des rgiments et si l'cole polytechnique en
maintient seule l'odieuse tradition.

       *       *       *       *       *

On m'objectera l'cole normale. Je tche de n'en avoir pas la
superstition. J'ai rencontr tant d'hommes suprieurs et originaux qui
n'en sortaient pas! Je l'aime simplement comme on aime sa jeunesse. Je
crois d'ailleurs que, si les amitis y sont fortes, la camaraderie
proprement dite y est moindre qu' l'X. Les moeurs enfin y sont
joviales, sans frocit. J'atteste qu'il y a vingt-cinq ans les
brimades y taient inoffensives, qu'elles affectaient une forme
uniquement littraire, encore que d'une littrature peu choisie. On
m'assure que cela a continu. Serait-ce que, aprs tout, les
humanits sont humaines en effet; que les lettres, au moins dans le
temps o on ne les pratique pas pour vivre, adoucissent les coeurs, et
que la mathmatique les endurcit?...

       *       *       *       *       *

Vous avez pu voir que j'apportais dans mes rflexions sur l'X la plus
entire malveillance. C'est que j'tais indign et que, comme
Montaigne, je hais cruellement la cruaut.

J'ignore si  l'heure qu'il est nos enfants de l'cole
polytechnique--qui, dans le fond et quoi que j'aie dit, doivent tre
presque tous de gentils garons--ont eu l'esprit et le courage de
dsarmer. S'ils l'ont eu, je retire gnreusement les trois quarts de
mes dsobligeantes remarques. Sinon, je suis bien forc de les
maintenir provisoirement, et je prie ces adolescents de considrer
qu'il ne tient qu' eux de les faire paratre vraies ou calomnieuses.




CHIRURGIE.


Je suis un ignorant, et je m'adresse  des ignorants comme moi. Je
tcherai d'ailleurs de m'exprimer modestement.

Voici quelques petites choses que je viens d'apprendre touchant la
chirurgie.

       *       *       *       *       *

Deux inventions, comme vous savez, l'ont transforme de notre temps,
ont extraordinairement agrandi son pouvoir: l'application des
anesthsiques, et en particulier du chloroforme, et l'antisepsie.

En dix-huit ans, le champ des grandes oprations chirurgicales s'est
peut-tre dcupl. D'abord limit  l'ovariotomie, il s'est tendu aux
tumeurs solides du ventre, aux lsions les plus diverses du foie, de
la rate, de l'estomac, de l'intestin, du rein et des poumons.
L'opration csarienne est devenue bnigne, l'ouverture du crne
facilement praticable. Les cavernes pulmonaires, l'ulcre de
l'estomac, la pritonite tuberculeuse, bien d'autres maladies qui
jadis ne regardaient que le mdecin, lequel n'y pouvait pas
grand'chose, appartiennent dsormais au chirurgien. La chirurgie des
membres s'est elle-mme transforme. Les oprations conservatrices,
rsections, ostotomie, suture osseuse, ont rduit  presque rien le
nombre des amputations. Le goitre s'extirpe sans danger. Et que ne
peut-on esprer de la suture des tendons, des nerfs et, plus
rcemment, des veines et des artres?

Songez-y bien: s'il y a quelque fond de vrit dans cette oraison, un
peu cynique et vantarde, d'un de mes amis: Seigneur, pargnez-moi la
souffrance physique; quant  la souffrance morale, j'en fais mon
affaire, l'anesthsie et l'antisepsie ont peut-tre plus srieusement
amlior la misrable condition humaine que n'avaient fait soixante
sicles d'inventions. Vous vous en apercevrez le jour o vous aurez
une tumeur ou une fistule. Rflchissez que la chirurgie d'aujourd'hui
et pu prolonger Bossuet, sauver Racine, sauver Napolon...

       *       *       *       *       *

Mais ce progrs, tout en restant un grand bien, n'a pas donn partout
ce qu'on en pouvait attendre. Il fallait, en effet, tout en profitant
des merveilleuses facilits de la chirurgie nouvelle, retenir du moins
les bonnes habitudes de l'ancienne chirurgie: et c'est ce que tous les
chirurgiens n'ont pas su faire.

Les grands praticiens d'autrefois, obligs d'oprer rapidement et sur
une chair sensible, torture, rvolte, hurlante, avaient une extrme
habilet de main, une belle nergie, un imperturbable sang-froid. Ces
qualits ne paraissant plus indispensables au mme degr, beaucoup de
nos chirurgiens oublient de les acqurir. La tranquillit que donnent
l'anesthsie et l'antisepsie permet  l'oprateur de prendre son
temps, de ttonner, et, n'et-il qu'une main hsitante et
d'insuffisantes notions d'anatomie et de mdecine gnrale, de mener 
bien un certain nombre d'oprations jadis rputes malaises. On a pu
devenir,  peu de frais, un chirurgien passable, c'est--dire
mdiocre.

Par suite, l'occasion tant frquente de faire certaines oprations
relativement faciles, les spcialistes ont pullul. Phnomne
inquitant! Le titre de spcialiste, loin d'indiquer une supriorit,
signifie trop souvent que celui qui se pare de ce titre, ne
connaissant en effet que l'objet de sa spcialit, risque de le
connatre mal, s'il est vrai que toutes les parties et fonctions du
corps soient lies entre elles et dpendantes les unes des autres.

Ainsi, dans bien des cas, tandis que l'anesthsie et l'antisepsie
tolrent la lenteur et la maladresse du chirurgien, la spcialisation
lui permet, en outre, l'ignorance.

Enfin, chaque perfectionnement de l'outillage et du _mtier_, en
amenant une facilit nouvelle, a produit aussi un nouveau relchement
de l'_art_ chirurgical. On a abus de l'hmostase; on a, pour une
simple hystrectomie, employ jusqu' quarante et cinquante pinces;
et l'opration durait trois ou quatre heures.

Or, l'abus de l'hmostase prventive n'empche pas toujours
l'hmorragie immdiate ou secondaire, et aggrave srement les
oprations en les prolongeant. Le meilleur moyen de ne pas perdre de
sang est d'oprer vite et de ne pincer ou lier que les artres et les
veines de gros calibre. Deux, trois, quatre pinces y suffisent. Le
temps, pour l'opr, c'est la vie. Simplification de la technique
opratoire, suppression de toutes les manoeuvres inutiles, ablation
rapide et, autant que possible, sans morcellement, puis sutures
minutieuses et aussi lentes qu'on voudra; hardiesse  tailler, soin
extrme  recoudre: voil la vrit.

La consquence, c'est que, pour exceller dans la premire partie de ce
programme, le chirurgien doit avoir, avec une connaissance toujours
prsente de tout le corps humain, un sang-froid inaltrable, un regard
lucide et sr, une main dlicate et intelligente, et comme des yeux au
bout des doigts, une initiative toujours prte, la puissance
d'inventer ou de modifier,  mesure, les procds de son art, une
facult divinatoire, bref un don, aussi rare peut-tre, aussi
instinctif et incommunicable que celui du grand pote ou du grand
capitaine. On nat chirurgien, comme on nat pote ou rtisseur.

L'art de la chirurgie est personnel.

Tout chirurgien vraiment digne de ce nom doit avoir conscience de sa
sagacit, de ses aptitudes. Il doit savoir juger ce qu'il peut, ce
qu'il doit entreprendre.

Il lui est permis alors de s'affranchir de toute tutelle et de
s'enhardir  des oprations nouvelles et originales: il les russira
d'emble.

C'est par ces fires paroles que se termine l'_Introduction_ de la
_Technique chirurgicale_ du docteur Eugne Doyen, o j'ai puis mon
rudition d'aujourd'hui. Cette introduction est admirable de fermet
imprieuse, et si clairement crite qu'elle peut tre lue, avec le
plus vif intrt, mme des profanes.

Je ne vous dirai pas--car je n'en sais rien--si le docteur Doyen
surpasse ses anciens matres, Championnire, Terrier, Prier, Labb,
Guyon,--et Bouilly qu'il vnre entre tous et admire,--et les Pozzi et
les Second, et tels autres chirurgiens clbres que vous pourriez
nommer. Mais je sais que sa rputation est immense, et plus europenne
encore que franaise; qu'il est plein d'ides, fertile en inventions,
et mcanicien et chimiste presque autant que chirurgien; qu'il s'est
lev seul, en dehors des cadres officiels et des acadmies, et que
son exemple est excellent  une poque o nous commenons  connatre
mieux le prix de l'nergie individuelle et de ses oeuvres.

Surtout, je l'ai vu au travail; et--expliquez-moi cela,--bien que
je ne pusse le comparer, je l'ai senti suprieur. J'ai compris, en le
voyant, cet axiome de sa prface: Le chirurgien doit tre un artiste
et non pas un manoeuvre, et cette tranquille dclaration: On a
object que mes procds taient dangereux et inaccessibles  la
majorit des oprateurs. Je regretterais qu'il en ft autrement. Il
est temps que l'on sache que le premier venu ne peut s'improviser
chirurgien.

       *       *       *       *       *

C'est un spectacle trs prenant que celui d'une grande opration
chirurgicale, surtout dans les cas o, le diagnostic n'ayant pu tre
entirement tabli, un peu d'ala et d'aventure achve de la
dramatiser.

D'abord, tout cet appareil compliqu, prcis, luisant et froid; ces
multiples et fins instruments faits pour couper, percer, pincer,
brler, scier, limer, tordre, et qui veillent en nous l'ide de
sensations atrocement aigus et lancinantes; puis cette pauvre nudit
expose sur le lit opratoire, et qui (nous y pensons fraternellement)
pourrait tre la ntre; ce mystre viol de nos plus secrets organes;
cet aspect de corps ventr sur un champ de bataille; la vue du sang,
et des entrailles ouvertes, et des plaies bantes et rouges, vue qui
serait insoutenable si le malade sentait, mais qui n'est que
suprmement mouvante puisqu'on a la certitude qu'il ne souffre pas et
l'espoir que, en se rveillant, il aura la joie infinie de se savoir
affranchi de la torture ou de la honte de son mal ou de son
infirmit...

Et ce spectacle est aussi trs bon pour l'intelligence. On conoit, en
voyant faire l'oprateur, un ordre d'activit qui vous est
compltement tranger,--aussi tranger que celui du grand compositeur
ou du grand mathmaticien. On essaye de s'imaginer les proccupations
habituelles, l'tat d'esprit, les impressions, les angoisses et les
plaisirs de cet homme qui taille cette chair, qui rpare ces organes,
qui refait de la vie d'une manire plus visible, plus immdiate et
plus sre que le mdecin, et qui a l'orgueil de crer presque aprs le
Crateur. On songe qu'il doit prouver, dans sa besogne libratrice,
une sorte d'exaltation austre; qu'il doit,  sa faon, aimer le
sang... On se dit que le plus grand bienfait qu'un homme puisse
attendre d'un autre homme, c'est le chirurgien qui le dispense. Et
cela nous rend modestes sur la littrature.

Enfin, comme il s'agit ici, aprs tout, de choses qui se voient et se
touchent, il suffit au spectateur le plus ignorant de connatre le but
poursuivi pour s'intresser aux gestes de l'oprateur. On s'associe
aux explorations de ses doigts,  ses dcouvertes,  ses hsitations,
 ses dcisions, aux russites successives dont se composera
l'opration totale. On le suit avec une curiosit passionne; on le
seconde de la ferveur de son dsir; on a pour le patient une
sympathie, une piti qu'on ne saurait dire, et, dans ce drame de vie
ou de mort, on fait des voeux passionns pour le triomphe de la vie.
Non, il n'est pas de tragdie crite qui gale, en intensit
d'motion, cette tragdie sans paroles.

       *       *       *       *       *

Puisque j'ai d au docteur Eugne Doyen quelques-unes de mes motions
les plus rares--motions artistiques, car le bon sorcier tait beau 
voir; il respirait la force et la joie dans sa fonction salutaire et
sanglante, et je sentais le drame conduit par une main dlicate et
forte, et cette main elle-mme dirige par une intelligence audacieuse
et inventive;--puisque, d'autre part, ce pote du scalpel m'apparat
comme un des hommes les plus videmment prdestins  diminuer parmi
nous la somme du mal physique, pourquoi ne vous le dirais-je pas?

Donc je vous le dis,--bien moins pour sa gloire que par amour des
malades, des infirmes, de tous les malheureux que ronge un ulcre,
qu'une tumeur dvore ou qu'une difformit humilie.




DISCOURS PRONONC  LA DISTRIBUTION DES PRIX DU LYCE D'ORLANS.


                                   1er aot 1896.

Chers lves,

L'loquent et gnreux discours que vous venez d'entendre me facilite
le commencement du mien. Car j'tais charm, sans doute, mais un peu
tonn et inquiet d'avoir  prsider cette crmonie. Je remercie donc
M. Vacherot de m'avoir prsent  vous, et, comme vous pensez bien, je
ne lui en veux pas d'avoir si gracieusement amplifi mes titres. Au
reste, si je n'ai pas t lev dans votre vieux lyce et si je ne
suis qu'un Orlanais intermittent, cela n'empche point, j'imagine,
que je ne sois un trs bon Orlanais tout de mme; que, en dpit des
exils forcs, il n'y ait un coin de ce pays de Loire o est une part
de mon coeur, et qu'ainsi je ne me trouve aisment avec vous en
communaut de sentiments, de souvenirs et d'affections.

De quoi vous parlerai-je donc, mes chers compatriotes, si ce n'est de
votre pays, si ce n'est de vous-mmes? Chaque province de France a sa
marque, son caractre. Votre marque,  vous, n'est pas une des moins
distingues. On sait partout ce qu'il faut entendre par l'esprit des
gupins. C'est un esprit fait de raillerie, et aussi de bon sens et de
modration; fin, tempr, harmonieux, comme les lignes et les teintes
de vos paysages. Or, puisque c'est ainsi qu'on vous dfinit, je vous
dirai:--Tchez de ressembler  votre dfinition.

Oui, je sais bien, tre modr, cela ne parat trs reluisant au
premier abord. Et il est vrai qu'il y a des gens chez qui la
modration des ides se confond avec le dsir de conserver leur bien
et l'attachement aveugle  un tat social qui sert leurs intrts.
Mais celle que je vous recommande est tout autre chose: elle est
forme d'un sens trs-vif du rel, qui n'est pas simple, et du
possible, qui est limit, et de l'habitude de considrer les aspects
divers et contraires des questions; elle est le produit naturel de
l'esprit critique. Et elle n'exclut pas la gnrosit, le sacrifice de
soi; car le bon sens mme et l'exprience enseignent que nous sommes
tous solidaires et que l'gosme est, en fin de compte, une plus
grande duperie que le dvouement.

Cette modration-l est en train de devenir, par ce temps de modes
outrancires, de cabotinage et de snobisme--en littrature, en art et,
dit-on, en politique--quelque chose de rare et d'original; j'ajoute
de mritoire: car les ides extrmes, plus frappantes, plus faciles 
dvelopper, ont bien meilleur air aux yeux des ignorants et sont
gnralement d'un profit plus immdiat pour ceux qui les professent.
Il peut donc y avoir du courage et du dsintressement dans cette
ironique modration orlanaise. Et, au surplus, si je vous recommande
cette sobre vertu l o elle diminue les chances d'erreur et de
malfaisance, il est des sentiments o je ne vous conseille plus du
tout d'tre modrs: c'est l'amour du bien et c'est l'amour du pays.

Nous avons, nous autres, cet avantage qu'il nous est presque
impossible de distinguer notre petite patrie de la grande... Certes
nous aimons et nous honorons les autres provinces. L'le-de-France
peut dire: J'ai Paris; la Lorraine: Je suis la frontire; la
Flandre: J'ai lutt pour la libert des communes et j'ai vu
quelques-unes des plus belles batailles de la Rvolution; l'Auvergne:
J'ai Vercingtorix; la Normandie: J'ai conquis l'Angleterre, qui,
par malheur, a bien rendu ce mauvais procd  la France; la
Bretagne: Je suis celtique, et les Celtes sont les ans des Francs;
la Provence: Je suis romaine, et Rome fut l'ducatrice des Gaules;
et ainsi de suite.--Mais l'Orlanais, c'est la France la plus
ancienne, _vera et mera Gallia_; son histoire ne fait qu'une avec
celle de la royaut, et le sort de votre ville a t,  maintes
reprises, celui de la France mme. Un des ouvrages qui, au XIIIe
sicle, ont commenc notre jurisprudence, s'appelle: _tablissements
de France et d'Orlans_.

Si votre esprit semble,  bien des gards, comme une moyenne dlicate
de l'esprit franais, c'est peut-tre que votre province est,
historiquement, la province centrale par excellence.--Ici, plus
aisment que partout ailleurs, on conoit ce que signifiait dj la
_Chanson de Roland_ quand elle parlait de France la doulce. Vous
avez le plus dlicieux des fleuves. La Loire est une femme: elle a la
grce--et de terribles caprices. La Loire est une reine: les rois
l'ont aime et l'ont coiffe d'une couronne de chteaux. Quand on
embrasse, de quelque courbe de sa rive, la Loire tale et bleue comme
un lac, avec ses prairies, ses peupliers, ses lots blonds, son ciel
lger, la douceur pandue dans l'air, et, non loin, quelque chteau
cisel comme un bijou, qui nous rappelle la vieille France, ce qu'elle
a t et ce qu'elle a fait dans le monde, l'impression est si
charmante, si enveloppante, qu'on se sent tout envahi de tendresse
pour cette terre maternelle, si belle sous la lumire et si imprgne
de souvenirs.

Vous avez la Loire, et vous avez Jeanne d'Arc. Elle est tellement 
vous que je ne puis pas ne pas vous parler d'elle. Elle est  vous
autant qu'elle est  Domrmy, autant qu'elle est  Reims, autant
qu'elle est  Rouen. Car sa route glorieuse ou douloureuse, de
Lorraine en Normandie, enveloppe toute la France comme d'une
ceinture: et ainsi la Pucelle continue toujours son oeuvre, et, morte
depuis tantt cinq sicles, elle contribue aujourd'hui encore au
maintien de l'unit franaise, puisque le culte de Jeanne d'Arc,
pieusement entretenu  toutes les tapes de son tragique plerinage,
est un des sentiments par o cette unit est rendue sensible et se
conserve vivante.

On peut tirer de la vie de la Pucelle, comme d'une vie de sainte,
toutes sortes de leons. En voici une que j'adresse particulirement 
ceux d'entre vous qui s'en iront d'ici sans lauriers.

Jeanne tait certes fort intelligente: il y a de la finesse, outre la
sublimit, dans ses rponses  ses juges; on a d'elle une sommation au
roi d'Angleterre, qui est loquente dans sa forme ingnue; et, d'autre
part, un officier d'artillerie dmontrait, il y a quelques annes, que
Jeanne, dans la conduite des oprations militaires, avait eu du coup
d'oeil et de la dcision. Mais, avec tout cela, il est vident que son
don propre ne fut pas le gnie des lettres ni le gnie de la guerre,
mais le gnie du coeur.

C'est par l qu'elle fut incomparable. On peut dire que cette paysanne
a autant invent et cr, dans l'ordre du sentiment, qu'un Newton dans
la science ou un Corneille dans la posie. Car elle a, en quelque
faon, rinvent la patrie, par del l'attachement au coin de terre
natal et par del le service d'un roi o d'un seigneur. Elle a t, en
son temps, un coeur plus large et plus aimant que tous les autres.
Petite fille d'un petit village de la frontire, elle a souffert de ce
que souffraient de pauvres gens  cent lieues,  deux cents lieues de
l; elle a conu, entre eux et elle, un lien d'intrts, de souvenirs,
de traditions, de fraternit, de dvouement  un mme homme, le roi,
reprsentant de tous. Ce lien, elle l'a si profondment senti, que ce
sentiment l'a faite capable d'actions hroques; que, par l, elle a
rvl ce lien  beaucoup d'hommes de son sicle et l'a rendu plus
rel qu'il n'tait auparavant. Voil l'invention de Jeanne d'Arc.
Avoir trouv cela est, certes, aussi beau et mme aussi original,
aussi surprenant, que d'avoir dcouvert la loi de la gravitation ou
d'avoir crit le _Cid_.  cause de cela, la gloire de Jeanne d'Arc est
au-dessus de toutes les gloires; et, pourtant, je le rpte, elle
n'eut aucune science et elle n'eut point une puissance intellectuelle
extraordinaire: elle n'eut que de la bont, de la piti et du courage.
Seulement, elle en eut autant qu'on en peut avoir.

Eh bien, chers lves, il ne tient pas  vous d'tre de grands
savants, de grands crivains, ni mme, pour commencer, d'emporter tous
les prix du Lyce; mais il ne tient qu' vous d'avoir du courage, de
la loyaut, de la bont. Et, par consquent, il dpend de vous de
devenir, aux yeux de Dieu et mme des hommes, des cratures d'une
qualit pour le moins gale  celle d'un grand savant, d'un grand
capitaine ou d'un grand artiste. Ne vous attristez donc pas, pourvu
que vous ayez bien travaill (car il n'est pas dans ma pense
d'absoudre les paresseux), ne vous attristez pas de n'tre point des
forts en thmes ou des forts en mathmatiques, puisque, si vous le
voulez, votre vraie valeur humaine, et celle qui compte le plus, est
absolument entre vos mains.

Je vous ai parl de votre esprit, de votre pays et de votre hrone.
Soyez fidles au premier, aimez le second, vnrez la troisime; et,
puisque les sentiments sincres ne manquent jamais de se traduire par
des actes, ce sera l, pour vous, un srieux commencement de vie
morale. Vous tes d'une si bonne province, et si franaise, que, rien
qu'en tant profondment des gens de chez vous, vous avez des chances
de valoir dj quelque chose.




DISCOURS PRONONC  LA SOCIT DES VISITEURS DES PAUVRES.


Mesdames, Messieurs,

Vous connaissez le mot d'Augier. Une dame, venant d'entendre un
prdicateur  la mode, s'crie avec admiration: Il a dit sur la
charit des choses si nouvelles!--A-t-il dit qu'il ne fallait pas la
faire? demande quelqu'un. Des choses nouvelles, je crois bien que,
sur ce sujet-l, on n'en trouve gure depuis l'vangile. Je ne vous en
dirai donc point: je ne ferai que vous rpter  ma manire ce que
j'ai lu dans le simple et loquent rapport de M. Ren Bazin, et ce qui
tait auparavant dans vos esprits et dans vos coeurs.

Ne nous flattons point. tre charitable mme au hasard et sans
discernement, cela dj veut un effort. Les pharisiens, peu estims de
Jsus, donnaient la dme. Or, c'est dj trs rare de donner le
dixime de son revenu. Il y a des gens, mme riches et assez bons,
pour qui ce serait un vritable arrachement. Mettons cependant tout au
mieux. On a, je suppose, bonne volont. On fait assez volontiers
l'aumne. On la fait sans orgueil. On la fait dans une pense de
rparation et de restitution, comme le recommandaient les Pres de
l'glise pour qui la conception romaine de la proprit--_jus utendi
et abutendi_--tait une damnable erreur, et aux yeux de qui certaines
fortunes dmesures taient par elles-mmes un scandale et un pch.

Mais, avec les meilleures intentions et le plus ferme propos de n'tre
point goste ni avare, on est souvent fort embarrass. Dans les
petits groupes ruraux, mme dans les petites villes, on sait o sont
les pauvres et qui ils sont.  Paris il en va autrement. Un des crimes
de la civilisation industrielle et scientifique, c'est, en entassant
les ttes par millions, d'isoler les mes. Dans ces agglomrations des
grandes villes o les riches et les pauvres ne se connaissent point et
sont plus spars par les moeurs qu'ils ne l'taient jadis par les
institutions, o toute communication semble coupe entre ceux qui
ptissent et ceux qui seraient disposs  les secourir, et o, par
surcrot, on a  se garder des professionnels de la mendicit, il y a
une chose aussi difficile que l'effort de donner, c'est de savoir 
qui donner; c'est d'atteindre les pauvres.

Et les atteindre n'est pas tout; on voudrait leur apporter un
soulagement efficace. Il en est parmi eux, dont la misre est
telle--quelquefois, hlas!  cause de leurs vices--qu'elle ne peut
tre, pour ainsi dire, qu'entretenue et prolonge. Ce n'est pas que
vous vous dsintressiez de ceux dont le cas parat sans remde, ni
mme des misrables qui ne sont pas vertueux. Mais vous ne pouvez tout
faire et vous tes bien obligs de vous en remettre, pour empcher
ceux-l de mourir de faim,  des oeuvres plus anciennes et plus riches
que la vtre. Ce que vous vous proposez, c'est justement d'enlever des
recrues possibles  la sombre et dolente arme du vice pauvre et de la
dtresse sans espoir. Vous recherchez ceux qui peuvent encore tre
sauvs. L'article premier de vos nouveaux statuts, fruit d'une
exprience gnreuse, dfinit ainsi votre objet: La Socit des
Visiteurs a pour but de venir en aide  des familles qui, se trouvant
dans l'impossibilit momentane de subvenir  leurs besoins, sont
reconnues susceptibles d'chapper, grce  un appui temporaire,  la
misre dfinitive.

Quand vous avez trouv _vos_ pauvres, une seconde difficult se
prsente: c'est d'tablir entre eux et vous des rapports vraiment
affectueux et qui leur semblent,  eux comme  vous, naturels. Il
n'est pas commode d'aborder les pauvres d'un air qui soit exempt
d'affectation, qui ne sente ni un effort trop grand ni, d'autre part,
le contentement de soi et le sentiment de sa supriorit. Ces gens,
que vous voulez aider sont souvent trs diffrents de vous par
l'ducation, par les manires, par tout le dtail de la vie
extrieure. Ils ne sont pas toujours agrables  voir. Il y a chez eux
des choses qui peuvent d'abord vous choquer, et l'impression que vous
en recevez risque de vous donner un air de contrainte. Par suite, il
est  craindre que le premier mouvement de vos clients ne soit la
dfiance, et que cette dfiance ne fasse bientt place  l'hypocrisie.

Surtout, il faut se garder de l'affreuse condescendance de certains
philanthropes. Il faut venir aux pauvres comme de plain-pied. Il faut
les convaincre que nous les aimons tout simplement parce qu'ils sont
des hommes comme nous; et je ne sais qu'un moyen de les en convaincre,
c'est de les aimer en effet.

Les aimer... cela ne va pas tout seul. Pour en arriver l, les
personnes pieuses trouvent une aide merveilleuse dans leur foi. Elles
croient au prix inestimable et  la sainte galit des mes rachetes
par le mme Dieu. C'est en ce Dieu qu'elles les aiment, et, en
travaillant pour les pauvres, elles travaillent pour lui. Rien,
j'imagine, n'gale en puissance ces mystrieuses raisons.

On peut nanmoins concevoir d'autres excitants d'une vraie charit,
d'un sincre amour des hommes. C'est d'abord le sentiment de la
solidarit humaine, laquelle est un fait, quoique nous ne
l'apercevions pas toujours. C'est l'ide que chacun est intress au
bien-tre et  la sant morale de tous, et inversement; et que si la
socit, dont nous ne retirons, nous autres, que bnfices, commet des
erreurs ou des oublis et fait des victimes, nous en devenons
responsables, pour notre part, ds que nous nous retranchons dans
notre gosme. C'est encore l'ide que, seul, un hasard heureux nous a
prservs des ncessits qui oppriment les pauvres et qui parfois les
rduisent  un abaissement moral que nous aurions peut-tre subi comme
eux si nous avions t  leur place, mais qui, d'autres fois,
dveloppent en eux des vertus dont nous n'aurions peut-tre pas t
capables. C'est aussi un sentiment de fraternit dans la souffrance,
la faiblesse et l'ignorance communes  tous les hommes, riches ou
pauvres. C'est enfin la proccupation de ne point laisser dcrotre,
par notre faute, la somme de vertus indispensable  la vie de
l'humanit, et de sauver de ce trsor fragile et ncessaire tout ce
qui peut encore en tre sauv; c'est le dsir de rechercher s'il ne
subsiste pas, chez ces tres accabls, humilis et ulcrs par leur
triste destine, quelques germes de noblesse et de dignit morale, de
prserver ces germes et de les faire fructifier; bref, d'lever les
malheureux par la manire dont on leur tend la main.

Ils vous accorderont peu  peu leur confiance, s'ils sentent en vous
une fraternelle pense et que vous ne vous croyez pas meilleurs qu'eux
ni d'une essence suprieure. En tant trs simples et trs francs; en
y mettant, s'il se peut, de la bonhomie; en les traitant comme des
hommes; en respectant d'avance--sans vains discours, mais par votre
faon d'tre--la dignit que vous leur supposez, vous la ferez
renatre en eux. Des conseils, des recommandations, des services
plutt que des aumnes; l'aide spirituelle, qui rend efficace le
secours matriel et l'empche d'tre humiliant, voil la vrit. Vous
l'avez parfaitement compris. La forme que vous savez donner  votre
charit implique que vous regardez le pauvre comme tant moralement
votre gal et comme n'tant pas incapable de le devenir mme
socialement. Ds lors, vous pouvez causer ensemble. Tout cela, je le
rpte, est dlicat dans la pratique, demande de la patience, de la
finesse, du tact. Mais ce tact, vous l'aurez si vous avez de la bonne
volont et un bon coeur.

Vous en serez rcompenss, soyez-en srs. L'esprit de votre socit
est excellent: il n'a rien d'troit, rien d'administratif ni de
formaliste. Il respecte votre libert et vous excite mme  en user:
il dveloppe en vous l'initiative, l'effort individuel, tout comme si
vous tiez des Anglo-Saxons. Votre oeuvre vous fait mieux connatre la
vie et les hommes. En sorte que la charit, comme vous l'entendez, non
seulement sauve et lve les autres, mais vous amliore vous-mmes et
vous fortifie; que c'est  vous-mmes aussi que vous la faites, et que
vous tes les obligs de vos obligs.

Je suis tonn des propos difiants que je vous ai tenus, et j'en
prouve quelque pudeur, car mes paroles valent videmment mieux que
moi. Mais vous ne m'accuserez pas d'avoir voulu me faire valoir en les
prononant, puisque je vous ai prvenus que ce que j'exprimerais ici,
ce seraient vos propres penses.




     Au Gymnase: _Les Transatlantiques_, comdie en quatre actes,
     de M. Abel Hermant.-- la Comdie-Franaise: _Catherine_,
     comdie en quatre actes, de M. Henri Lavedan.--Aux Varits:
     _Nouveau Jeu_, comdie en sept tableaux, de M. Henri
     Lavedan.-- la Renaissance: _L'Affranchie_, comdie en trois
     actes, de M. Maurice Donnay.


Oui, j'en serais persuad depuis quinze jours si je ne l'avais t
dj auparavant, la critique impersonnelle est le vrai; et
l'application de la doctrine volutive  l'histoire de la littrature
et de l'art est presque seule capable de communiquer au jugement
critique une valeur vraiment objective[5]. Je voudrais donc, de bon
coeur, juger d'aprs cette mthode les comdies que ce dernier mois
nous a apportes. Mais je ne vous cache pas que j'y pressens quelques
difficults. Le XVIIIe sicle a eu des douzaines d'auteurs
dramatiques, qui ont crit des centaines de pices. Or je ne pense pas
que la mthode volutive et la critique impersonnelle puissent
retenir, comme significatifs, plus de cinq ou six de ces auteurs, ni
plus d'une vingtaine de ces ouvrages.--C'est par centaines que le
XIXe sicle compte ses dramaturges, et c'est par milliers qu'il compte
leurs comdies. L'loignement permet sans doute d'en faire le triage
pour la priode antrieure  1870, de discerner tout en gros celles
par qui s'est faite l'volution du thtre, et de dessiner
sommairement la courbe de cette volution. Mais quel moyen
avons-nous de connatre la valeur historique des comdies du dernier
mois, et de savoir quelle place elles occuperont dans l'histoire
littraire, ou mme si elles y occuperont une place?

                   [Note 5: M. Brunetire.]

Si pourtant je crois entrevoir qu'aucune d'elles n'est destine 
marquer une date (et je vous ai dj dit qu'il y avait eu des
chefs-d'oeuvre dans ce cas), suis-je du moins capable de fixer la
valeur intrinsque des _Transatlantiques_, de _Catherine_, du _Nouveau
Jeu_, de _l'Affranchie_ et de _Pamla_, et d'en faire une critique qui
soit vritablement impersonnelle et objective? Ces oeuvres sont
trop prs de moi pour cela. L'esprit et la sensibilit qui s'y
rencontrent sont trop miens, j'entends qu'ils sont trop l'esprit et
la sensibilit d'aujourd'hui pour que je ne risque point soit de m'y
complaire, soit de m'en dfendre avec un zle excessif.--Et ce n'est
pas tout. Supposez qu'un critique, ayant  parler des auteurs
dramatiques du mois, se trouve avoir, avec tous, commerce d'amiti ou
de camaraderie. Sera-t-il libre, mme en s'y efforant? ou, s'il s'y
efforce, ne tombera-t-il pas d'une indulgence trop molle dans une
dfiance trop inquite et trop arme? Et le dessein d'tre stoque
contre un ami ne peut-il pas tre aussi une cause d'erreur?

Il reste que je juge, si j'ose encore m'exprimer ainsi, les cinq
dernires productions de notre art dramatique d'une manire toute
subjective et sur le plaisir qu'elles m'ont fait. Ce n'est pas
glorieux, mais c'est tout ce que je puis.

Il n'y a peut-tre de critique digne de ce nom que celle qui a pour
objet des oeuvres suffisamment loignes de nous et dont nous sommes
personnellement dtachs. Encore faut-il qu'elle porte sur d'assez
vastes ensembles pour que nous y puissions saisir les justes relations
que soutiennent entre elles les oeuvres particulires. La critique au
jour le jour, la critique des ouvrages d'hier n'est pas de la
critique: c'est de la conversation. Ce sont propos sans importance. Et
c'est trs bien ainsi.  considrer dans quel rapport numrique sont
les oeuvres significatives et durables avec celles (souvent
charmantes) que ngligeront les historiens de la littrature, on voit
que cette critique crite sur le sable ne convient pas mal  des
comdies dont si peu paratront un jour graves sur l'airain.

Aprs cela, ce n'est pas ncessairement juger de travers que de juger
d'aprs son plaisir. Car notre plaisir vaut en somme ce que nous
valons. Il n'est pas seulement un effet de notre sensibilit: il
dpend aussi un peu de notre raison, de notre got, de notre
exprience, mme des dispositions et habitudes de notre conscience
morale. Un esprit bien fait (je sais d'ailleurs ce que cette
pithte sous-entend de postulats et qu'on ne peut crire une ligne
sans affirmer quantit de choses) ne saurait prendre un plaisir
complet et sans mlange  une pice qui, par exemple, n'est pas
harmonieuse et mle deux genres distincts et contraires;-- une pice
mal compose et qui, aprs l'exposition, s'en va visiblement au
hasard;-- une pice sur la vrit et la qualit morale de laquelle
l'auteur parat s'tre mpris;-- une pice o la prtention vertueuse
du dnouement fait un contraste trop fort avec l'excitation sensuelle
qu'elle nous a auparavant donne;-- une pice encore o l'action est
rduite  un tel _minimum_ que les conditions essentielles et
naturelles de l'art dramatique y semblent presque mconnues, etc. Et
ainsi la critique impressionniste et personnelle, si humble mine
qu'elle ait au prix de l'autre, n'en est pas, du moins, l'oppos,
comme on le croit communment. Elle peut, quelquefois et de trs loin,
lui prparer sa besogne, en commenant pour elle, modestement, le
triage des oeuvres.


M. Abel Hermant tait, certes, de force  crire la comdie du grand
mariage franco-amricain. Cette comdie, il l'a commence; il a mme
fait, et trs bien fait, quelques-unes des scnes qu'elle comporte.
Le jeune duc de Tierc, ayant pous pour ses dollars la fille d'un
Yankee milliardaire, est puni, et trs logiquement, de sa
prostitution, car c'en est une. Ce pleutre ayant continu d'entretenir
sa matresse avec l'argent de sa femme et se trouvant de nouveau
cribl de dettes, le beau-pre, Jerry Shaw, vient remettre les choses
en ordre. Il tient  son gendre ce discours plein de sens: Le mari
est celui qui fait de l'argent, comme nous disons, pour subvenir aux
besoins et aux caprices de sa femme. Vous, c'est le contraire. C'est
votre femme qui fait de l'argent pour vous. Vous tes donc la femme,
la petite femme. Par suite, vous devez la fidlit  ma fille, qui est
le mari puisqu'elle a la fortune. a n'empche pas que vous ne soyez
gentil, trs gentil... Et, tout en lui parlant, il lui tapote les
joues comme  une petite femme, en effet; et il apparat ici que le
jeune duc est qualifi et trait, fort exactement, comme il le mrite.

Trs bien vue aussi, la rencontre de la race d'outre-mer avec la
ntre, et les surprises et malentendus qui en rsultent. Jerry Shaw
rduit d'un million  300.000 francs la crance des usuriers de son
gendre. Quoique ceux-ci n'y perdent rien, le duc n'accepte pas cet
arrangement, car enfin c'est pour un million qu'il a donn sa
signature. Et sans doute ce raffinement de probit est beau: mais o
taient les scrupules de notre gentilhomme quand il empruntait, pour
des plaisirs extra-conjugaux, un argent qu'il savait bien ne pouvoir
jamais rembourser lui-mme? Ainsi clate ce qu'il y a d'artifice et de
vanit dans la conception de l'honneur aristocratique quand il se
spare de la simple honntet, et ce que cette conception a
d'inintelligible pour l'esprit pratique d'un marchand amricain.

Trs vraie encore, la jeune duchesse yankee. Elle reste bien une fille
de son pays. Elle approuve son pre; et, quand le duc lui rapporte
avec indignation comment Jerry a mat le syndicat des usuriers: Vous
croyez, lui dit-elle, que je vais faire comme la marquise de Presle?
Vous attendez le coup du _Gendre de Monsieur Poirier_? Eh bien, non,
mon ami. Je ne suis pas d'ici, moi, et vous me l'avez trop laiss
comprendre. Mais tout de mme, dans le fond, elle sent ce qui lui
fait dfaut; elle a le respect et la superstition du seul luxe qui
manque aux rois de l'or du nouveau monde: l'anciennet des noms et des
souvenirs, une tradition, des meubles et des portraits de famille, et
les faons d'tre qui sont lies  cette anciennet. Et ce respect est
bien celui qu'on a pour les choses qu'on achte: il est ml de
quelque secrte msestime. On respecte ces choses-l, parce qu'on les
paye trs cher; mais, parce qu'on les paye, on les tient un peu
au-dessous de soi.

Non moins finement rendu, le sentiment complexe, fait de mpris et
d'merveillement, qu'inspire  l'Amricain Jerry ce futile Paris,
ville de joie et capitale du plaisir. Et toutefois il est une scne
o la grce de Paris, tout simplement incarne dans une fille galante
qui n'est pas bte, touche dcidment le Yankee positif et
premptoire; o il balbutie des paroles de dsir qui jamais auparavant
n'taient montes  ses lvres rases; et o il abdique et se fait
humble, ou presque, devant la volupt du vieux monde. Et cela est
exquis.

Bref, les _Transatlantiques_ sont pleins de fragments de comdie
srieuse et quelquefois profonde. Par malheur ces fragments prcieux
sont noys, emports dans un flot tumultueux d'oprette. L'entre de
la tribu des Shaw dans le salon des Tierc ressemble  une invasion de
Peaux-Rouges. Cela continue pendant trois actes; et cela, il faut le
dire, est d'un amusement extraordinaire; mme, sous l'outrance
exaspre de la bouffonnerie, un peu de vrit transparat encore 
et l; on devine que l'auteur a voulu signifier que, en dpit de M.
Demolins et de moi-mme, quelque chose d'irrductible s'oppose  ce
que nous soyons jamais des Anglo-Saxons, quelque chose d'intime et de
sculaire qui est heurt, bouscul, offens par ce qu'on sent de
brutal et d'insociable dans ces ptarades de l'individualisme et dans
ces excessives nergies transatlantiques,--et enfin par l'impudeur de
ces flirts, la pudeur tant mieux comprise, malgr tout, par le
vieux peuple corrompu que nous sommes.--Mais, tout cela, M. Hermant
le signifie avec trop de violence, et par des traits d'une convention
par trop folle. Si bien que, lorsqu'il sort de l'oprette pour rentrer
dans la comdie et redevient srieux pour rconcilier tant bien que
mal le duc et la duchesse, nous n'y sommes plus du tout. Cette pice,
o abondent l'observation la plus fine et l'imagination la plus farce,
souffre de la plus dconcertante duplicit de ton. C'est l son seul
dfaut; mais il est, j'en ai peur, rdhibitoire.


M. Henri Lavedan a fait un tour de force charmant. Il nous a donn,
dans la mme quinzaine, _Catherine_ et le _Nouveau Jeu_, c'est--dire
la comdie la plus effrontment attendrissante et vertueuse, et la
plus effronte peinture de mauvaises moeurs amusantes. Et le plus
fort, c'est que, dans l'une et l'autre entreprise (j'en suis persuad
pour ma part), il a t galement sincre; j'entends qu'il a galement
suivi son got et content son coeur et son esprit. Car il y a chez
lui un fonds de candeur intacte, une me vieille France, des restes
srieux de bons principes, d'ducation religieuse et provinciale, un
penchant aux attendrissements honntes, et qui ne craint mme pas un
rien de banalit, tant il est certain de sauver tout par la grce.
Mais en mme temps M. Lavedan est un observateur pittoresque, aigu,
hardi, et qui se grise volontiers de sa propre hardiesse; un
moraliste hant de la peur que quelque autre moraliste n'aille encore
plus loin que lui dans la peinture du vice contemporain et ne paraisse
donc encore plus moral. Et c'est l'homme sensible et bon qui a fait
_Catherine_, et, c'est le satirique un peu fivreux qui a fait le
_Nouveau Jeu_: mais les intentions de celui-ci galent en puret les
intentions de celui-l; et tous deux font bien un seul et mme homme.

Tout ce qui pouvait le mieux charmer l'me enfantine du public, et
aussi tout ce qui tait le plus propre  arracher du coeur soulag des
honntes gens le fameux: Ouf! que provoqua jadis _l'Abb
Constantin_, tout ce qu'il y a de Berquin dans Jules Sandeau, de
Bouilly dans Octave Feuillet, et de Mme de Genlis dans mile Augier,
M. Lavedan l'a rsolument fourr dans _Catherine_, en y ajoutant
encore du sien. Il n'a pas t chercher loin son sujet. Il a
simplement transport dans un dcor d' prsent le conte ternellement
aimable du roi qui pouse une bergre pour sa vertu. Le petit duc de
Coutras, jeune homme  la fois vertueux et passionn, s'est mis 
adorer la matresse de piano de sa soeur, Mlle Catherine Vallon. Il
dit  sa mre: Je veux l'pouser. La bonne duchesse fait quelques
objections, qu'elle est ravie de voir repousser par l'imptueux jeune
homme, et dit: Tu as raison, j'irai moi-mme demander la main de Mlle
Catherine.--Puis, c'est l'intrieur pauvre et dcent des Vallon: le
pre Vallon, bonhomme  longs cheveux, naf et timide, organiste 
Saint-Sverin; la petite soeur poitrinaire qui fait des abat-jour; et
la bonne Catherine qui, presque dans le mme moment, pioche son piano,
coud  la machine, rconforte son pre, aide sa petite soeur, et fait
le pensum de l'an de ses petits frres: immuablement souriante,
comme l'automate mme de la vertu. Puis, c'est l'entre de la
duchesse, l'effarement du bon organiste, la demande en mariage... et
le refus de Catherine.

Mais voil le malheur. Si Catherine refuse, ce n'est pas du tout parce
qu'elle est une fille raisonnable, je veux dire une fille  qui l'ide
ne serait jamais venue d'aimer un duc (car, outre que, dans la
ralit, l'occasion en est si rare que ce n'est pas la peine d'en
parler, ces ides-l ne viennent que quand on le veut bien). Non,
c'est que Catherine, un peu auparavant, a engag sa foi  un brave
garon, Georges Mantel, qui l'aime depuis longtemps, pour qui elle a
de l'estime et de l'amiti, et dont les six mille francs
d'appointements sauveraient la famille Vallon.

Ici apparat un des plus graves inconvnients du romanesque, qui,
tant une dformation optimiste du monde rel, ne peut absolument pas
souffrir que la vertu soit longtemps malheureuse, et qui, dans son
dsir de la rcompenser, ne s'aperoit pas toujours qu'il lui
communique trop  elle-mme ce besoin de rcompense et qu'il lui te
quelques-unes des marques auxquelles prcisment on la reconnat. Si
Catherine redemandait simplement  Mantel sa parole, elle ne serait
pas hroque, mais du moins elle serait franche. Au lieu de cela, elle
lui dit (avec des faons, je le sais, et comme si cela lui chappait):
Le duc demande ma main. Je suis force d'avouer que je l'aime, mais
j'ai refus, car vous avez ma promesse. Elle dit cela, sachant bien
ce que rpondra le pauvre garon, et elle se laisse parfaitement
dgager par lui, et elle se rsigne assez vite  crire, sous ses
yeux, le oui qui la fait duchesse et millionnaire. Bref, elle
escompte et exploite la magnanimit de son ami, tout en prtendant
garder elle-mme les apparences de la gnrosit dans le moment o
elle est le moins gnreuse... Elle est hypocrite et faible,--avec
circonstances attnuantes, je ne l'ignore pas,--mais elle l'est enfin;
et ce qui me choque, c'est que l'auteur n'a vraiment pas assez l'air
de s'en douter.

Hormis cette inadvertance, les deux premiers actes de _Catherine_
forment une moderne berquinade jolie et harmonieuse. Mais il faut
poursuivre, et il semble que l'auteur ait prouv, ici, quelque
embarras.

On a dit: Il fallait nous montrer les difficults que trouve
l'institutrice devenue duchesse  s'adapter  son nouveau milieu, les
fautes qu'elle commet contre le protocole mondain, les luttes qu'elle
a  soutenir contre les belles dames du faubourg, etc.  la bonne
heure; mais c'tait sortir du pays bleu, c'tait rentrer dans la
ralit: et quelle figure et faite alors l'innocente idylle du
commencement? Ce conte, nous n'y croyons pas: car, des msalliances de
cette force, on a pu en voir, quelquefois, qui taient l'ouvrage du
vice; de la vertu, jamais. Nous ne croyons pas, dis-je,  ce conte de
ma mre l'Oie, mais nous l'aimons.  une condition pourtant: c'est
qu'il restera bien un conte. Celui-l ne comporte d'autre suite que:
Ils furent heureux et eurent beaucoup d'enfants. L'histoire de la
bergre pouse par le roi est finie lorsque le roi a pous la
bergre.

Voici toutefois ce qu'a ajout M. Lavedan, parce qu'il se croyait
oblig d'ajouter quelque chose. Quand le rideau se relve (six mois
aprs), le jeune duc de Coutras parat dj dtach de sa femme. Il
lui reproche, notamment, de ne pas savoir monter  cheval, de ne pas
avoir assez l'air d'une duchesse, et de le tutoyer devant les
trangers; et l'on s'tonne que l'intelligente largeur de vues et,
si je puis dire, l'antisnobisme de ce gentilhomme philosophe aient si
peu survcu  son mariage. Il reproche aussi  Catherine la vulgarit
du papa Vallon et l'indiscrtion turbulente des petits frres; et l'on
s'tonne que la prudente et fine jeune fille des deux premiers actes
ait commis cette erreur, d'installer toute sa tribu au chteau. On
nous a chang notre roi et notre bergre. Horreur! ils ne sont donc
pas parfaits? Et, l-dessus, voil qu'une jeune parente du petit duc,
Hlne de Grisolles, dont il est aim depuis longtemps et qu'il n'a
pas su deviner, se dcide  lui faire sa dclaration en face, avec
l'ardente brutalit de Julia de Trcoeur ou de Gotte des Trembles;
elle tombe dans ses bras qu'il referme poliment sur elle, et Catherine
les surprend dans cette attitude... En vain son mari, soudainement
repentant, essaye de la retenir. Je m'en vais, dit-elle. Une autre
femme pourrait pardonner: moi, je ne puis pas; car on me souponnerait
toujours d'avoir voulu rester duchesse et millionnaire.  quoi il n'y
a rien  rpondre.--Ce seul trait except, l'aventure des deux
derniers actes pourrait servir de suite  n'importe quel autre mariage
aussi convenablement qu' celui du jeune duc indpendant et de la sage
institutrice.

C'est le vertueux Georges Mantel qui arrangera tout. C'est lui,
finalement, le hros du drame. Appel par Catherine, il accourt exprs
pour tre sublime et pour se sacrifier de nouveau, non sans une
emphase bien permise. D'abord bouscul par le duc, il dit  peu prs:
J'aimais Catherine, et je vous l'ai donne. Ce premier sacrifice me
donne le droit de commander ici, et de disposer d'elle par une seconde
immolation. Je lui ordonne de se rconcilier avec vous. Ah! vous
voulez de la vertu? Eh bien, en voil! Catherine obit, et le duc
serre respectueusement la main de l'indiscret et hroque Mantel. La
scne, en soi, a quelque grandeur. Pourquoi faut-il que je croie si
faiblement  l'histoire qu'elle conclut? Encore y croirais-je, si les
personnages taient habills comme dans les _Deux Billets_ ou dans le
_Bon Pre_ de Florian: mais que ces jaquettes me gnent!

Le succs de _Catherine_ a t clatant.

Encore plus clatant, le succs du _Nouveau Jeu_, qui est le contraire
de _Catherine_ et qui est pourtant,  certains gards, la mme chose.

Car, si les personnages de _Catherine_ taient un peu les fantoches
aimables de la vertu, les personnages du _Nouveau Jeu_ sont comme les
polichinelles du vice chic, du plaisir enrag, de l'irrespect et de
la blague; et, selon la fantaisie, attendrie ou ironique, de M.
Lavedan, ceux-ci et ceux-l semblent s'loigner galement, quoiqu'en
sens contraire, de l'humble vrit. Mais, je l'avoue, le _Nouveau
Jeu_ me plat davantage, et me plat mme infiniment. Ici d'abord,
l'action, trs simple, est bien ordonne et forme un tout. Puis, la
joyeuse outrance des types laisse encore voir les attaches qu'ils
gardent avec la ralit. Ce n'est, en somme, que le monde de
_Viveurs_, un peu plus agit et pileptique. M. Henri Lavedan n'a fait
qu'exagrer jusqu' la plus intense bouffonnerie la dmarche
capricante des images qui traversent ces faibles cerveaux, leur
inconscience, l'incohrence de leurs associations d'ides, l'imprvu
de leurs impulsions, rapides, irrsistibles et courtes comme celles
des singes.

Le nouveau jeu est de tous les temps. Il y avait dans presque
toutes les comdies romanesques du second Empire, un Desgenais qui le
dfinissait avec indignation: Ah! vous allez bien, vous autres!... La
vertu? Vieux mot! La famille? Prjug! La patrie? Rengaine!... Vous
reconnaissez le thme. Le nouveau jeu est simplement le nihilisme
moral. Mais il n'est pas toujours tel qu'on le doive prendre au
tragique. Il peut y avoir des ahuris, des jocrisses et des bouffons du
nihilisme, qui est,  vrai dire, un bien gros mot pour eux. L'art de
M. Lavedan, c'est d'avoir rendu leur nant prodigieusement amusant et
gai, et d'avoir, dans leur vide profond, fait craquer et ptiller de
fugitifs et fantasques feux d'artifice.

Pour cela, il leur a prt une langue qu'il a en partie invente; et
c'est peut tre l le mrite le plus rare de sa pice. L'origine de
cette langue, c'est l'argot du boulevard, des cercles et aussi de
beaucoup de salons, cet argot recueilli, il y a quinze ans, par Gyp,
l'tonnante rnovatrice du genre Vie parisienne. Mais, au lieu que,
dans la ralit, ils se contenteraient d'user docilement des quelques
locutions colores et canailles qu'ils ont apprises, les personnages
du _Nouveau Jeu_ en trouvent continuellement d'indites; et leur
langage est comme un tissu de mtaphores cocasses, de synecdoches
dbrailles, et de familires et violentes hypotyposes. Et Costard,
Labosse, Bobette et les autres nous apparaissent ainsi comme des
faons de potes burlesques.

C'est ce langage, outr, convenu, mais d'un pittoresque et d'un
mouvement extraordinaires, et ce sont les innombrables sautes de
sentiments et d'ides que ce langage exprime, qui font l'intrt de la
simple et folle aventure de Paul Costard. Joignez-y un renversement
presque continuel des rapports normaux entre les personnages,--lesquels
sont tous de joyeux hors-la-loi, et dont la psychologie fait exprs
d'tre souvent  rebours de toutes les prvisions des psychologues
asserments.--La jeune fille de bonne bourgeoisie que Paul Costard se
dcide subitement  pouser, c'est aux Folies-Bergre qu'il l'a
rencontre. Lorsqu'il en fait part  sa mre, c'est  une heure du
matin, prs de la table o tranent les restes d'un souper, et pendant
que sa matresse attend dans le cabinet de toilette. Et le projet
parat tout  fait drle  cette bonne mre aux cheveux rouges,
gobe de Bobette qui un jour, tant malade, a reu d'elle un panier
de vin.--Or, le lendemain, venu chez Labosse pour faire sa demande,
qui est instantanment accueillie, Costard reconnat dans son futur
beau-pre le vieux monsieur avec qui il a fraternis l'autre nuit,
chez Baratte,  quatre heures du matin: et de se taper sur le ventre,
et de se rouler de rire, tant elle leur semble bonne.--Peu de mois
aprs, l'ide d'tre tromp par sa femme amuse tellement Costard, que
Bobette ne peut se tenir de lui apprendre que a y est en effet.
Tiens! vous ne riez plus? dit-elle. Attends que a vienne,
rpond-il. Et a vient. Et il est vraiment trs bien dans la scne
o, son petit chien sur le bras, il fait constater le flagrant dlit
de sa femme: mais celle-ci est mieux encore lorsqu'elle te son
corsage, dont les manches la gnent, pour remettre son chapeau, et se
fourre ensuite, par pudeur, dans le lit de la chambre garnie. Joignez
que Costard ne lui cde en rien quand, surpris  son tour en compagnie
de Bobette, il offre le champagne au commissaire et dclare qu'il ne
s'est jamais tant amus. Tout cela, relev par l'imprvu bariol des
propos, est d'une dmence  quoi rien ne rsiste.

Dmence trs attentive dans le fond. La suite des mouvements d'me
de Paul Costard est extravagante, mais vraie.  un moment, il raconte
la plus forte motion de sa vie. C'tait un soir o, ayant plaqu
une petite amie, il tait venu chercher l'apaisement aux
Folies-Bergre. Il y vit sept talons de l'Ukraine prsents en
libert. Ces noirs coursiers balanaient lentement leurs ttes
surmontes de panaches noirs, ce pendant que l'orchestre jouait une
musique solennelle. Et cette musique, ces panaches de corbillard...
Paul Costard sentit quelque chose pleurer dans son coeur. De mme,
aprs la constatation parallle des deux flagrants dlits, Costard,
abandonn par Bobette, et, l-dessus, ayant lu par hasard _Paul et
Virginie_, n'est pas trs loin de croire  l'immortalit de l'me.
Pourquoi non? Que, dans un moment de dtresse sentimentale, les
chevaux noirs et les cuivres imposants des Folies-Bergre l'aient fait
songer  la mort; que, dans une autre heure mlancolique, la symtrie
des deux flagrants dlits lui ait paru vaguement providentielle et
l'ait rendu vaguement spiritualiste... c'est saugrenu, mais plausible;
nous connaissons cela; c'est, aprs tout, d'impressions analogues que
sont sorties les _Nuits_ et l'_Espoir en Dieu_; et il y a donc, dans
Paul Costard, un Musset qui s'ignore; un Musset loufoque, pour
parler sa langue.

C'est cette dmence qui sauve ce que certaines scnes du _Nouveau Jeu_
ont d'extrmement os. Lorsque dans la chambre de Bobette, au petit
jour, Costard raconte  son amie dans quelles circonstances il a
pinc sa femme, et que, durant dix minutes, charme par ce rcit,
Bobette, en chemise de nuit, fait des sauts de carpe parmi le dsordre
des draps et des couvertures, ce tableau d'extrme intimit nous
effarerait peut-tre un peu, si nous ne nous souvenions que nous
sommes  Guignol et que nous assistons aux bats de deux marionnettes.
Et puis, l'auteur de _Catherine_ s'est si bien mis en rgle avec la
vertu qu'on lui peut passer quelques licences.

D'ailleurs, fidle  son devoir, le moraliste convaincu qui cohabite,
chez M. Lavedan, avec le satirique audacieux, surgit au dnouement.
Les personnages, calms, dfilent devant le juge d'instruction, qui
paternellement les sermonne; et Bobette, avec l'autorit de
l'exprience, donne l'explication de la comdie. Le nouveau jeu,
c'est une gourme qu'on jette, et cela ne tire pas  consquence. On
s'aperoit un jour que la rgle a du bon. Costard finira dans la peau
d'un bourgeois correct, respectueux des convenances et mme des
prjugs, et Bobette, vieillie, sera une bonne dame qui invitera son
cur et rendra le pain bnit.-- vrai dire, tout cela n'est pas sr:
tmoin Labosse, demeur polichinelle jusque dans un ge avanc. Puis,
on ne voit pas assez si l'auteur est ironique dans cette conclusion
mme, et s'il se rend bien compte que Costard et Bobette, rangs de
la faon qu'il dit, vaudront moins qu'ils ne valaient, puisque passer
du nouveau jeu au vieux jeu, ce sera, pour eux, passer du cynisme
ingnu  l'hypocrisie.--Mais surtout ce dernier acte est si inutile!
Et _Catherine_ suffisait si bien  nous garantir la moralit de
l'auteur!


M. Maurice Donnay a diverses originalits, toutes rares. Il me semble
d'abord qu'il est le seul de sa bande qui crive encore plus pour son
plaisir que pour celui des autres; et que cet esprit, qui plat si
naturellement, ne sacrifie que peu, si l'on y regarde de prs, au
dsir de plaire. Ne vous y trompez pas, dans ses trois comdies
psychologiques, ce charmeur est un raliste trs ingnu: je sens en
lui un trs sincre et presque intransigeant amour de la vrit, et
une horreur des ficelles, o il y a du dfi et de la candeur. Son
dialogue est unique. Si vous lisez ses pices imprimes (j'excepte,
bien entendu, _Lysistrata_), vous verrez que ce dialogue est ce qu'on
a fait, au thtre, de plus approchant, par le mouvement et la
syntaxe, du style de la conversation. Pas une phrase crite; jamais
on n'a plus subtilement us de la syllepse, de l'ellipse, ni de
l'anacoluthe. Et cette familiarit n'est jamais plate; cela est ail,
fluide, et, d'autres fois, d'une couleur dlicieuse. Car ce raliste
est un pote. Il fait beaucoup songer, par sa grce, au Meilhac de la
_Petite Marquise_, de la _Cigale_, de _Ma Camarade_,--avec, si vous
voulez, une langueur plus chaude ou un pittoresque plus aigu: ce qui
veut peut-tre seulement dire qu'il est d'aujourd'hui.

Cette fois (dans _l'Affranchie_), il faut avouer que M. Maurice Donnay
s'est laiss un peu garer par sa chimre d'une comdie exactement
ressemblante  la vie; d'une comdie o il n'arrive, extrieurement,
presque rien et o les principaux vnements sont les sentiments des
personnages; d'une comdie absolument simple, plus simple encore,
quant  la fable, que _Brnice_ ou _Amants_ (cette _Brnicette_).
C'est un nouvel pisode de l'histoire ternelle des amants. Dans la
premire pice amoureuse de M. Donnay, les amants se quittaient sans
mensonge. Dans la _Douloureuse_, ils taient spars par un mensonge
rciproque. Dans l'_Affranchie_, l'amant souffre moins d'un mensonge
prcis de sa matresse que de la dcouverte qu'il fait de son habitude
de mentir, et il se dbat moins contre tel ou tel mensonge que contre
une menteuse.--Mais comme cette menteuse presque involontaire est une
femme qui aime, cela forme quelque chose d'extrmement complexe et
embrouill, qui demeure mal connu de celle mme qui ment et de celui 
qui elle ment; quelque chose enfin de trop fuyant et de trop
insaisissable pour tre proprement dramatique. C'est du moins mon
impression.

Voici les faits. Roger Chambrun est l'amant d'Antonia de Maldre, une
dame libre, riche, de condition sociale un peu indcise. Roger a pour
marotte la loyaut en amour. Tu es libre, dit-il  Antonia; et, le
jour o tu ne m'aimeras plus, dis-le-moi franchement; je ne te ferai
aucun reproche. Pourquoi mentir, et souffrir ou faire souffrir
inutilement? Roger est sans doute naf de croire, ou que cette
franchise est possible, ou qu'elle supprimerait la souffrance, ou que
l'on connat toujours le moment o l'on a cess d'aimer. Mais les gens
les plus spirituels peuvent avoir de ces navets.

Or, au premier acte, Antonia ment  Roger, en lui faisant un rcit
arrang de sa vie, et en lui contant qu'elle est veuve, alors qu'elle
est divorce et qu'elle a t chasse par son mari.--Au deuxime acte,
Roger dcouvre ce premier mensonge, et Antonia lui en fait un second 
propos d'une photographie d'un de leurs amis, Pierre Lestang.--Au
troisime acte, Roger dcouvre ce second mensonge et que, dans
l'entr'acte, Antonia est devenue la matresse de Pierre. Il lui dit
son fait; elle lui jure qu'elle n'a pas cess de l'aimer; elle lui
avoue, avec les apparences d'une horrible franchise, qu'elle s'est
donne  Pierre par une curiosit perverse et inepte: mais Roger ne la
croit plus; il est plus irrit encore de ce perptuel et inextricable
mensonge que de la trahison elle-mme; et, Antonia tant tombe  la
renverse sur un canap, il sonne sa gouvernante et dit: Soignez
madame; elle est _peut-tre_ vanouie.

Ce peut-tre est le mot final; et le malheur, c'est qu'il pse sur
toute la pice.--Lorsque Antonia,  Venise, au clair de lune,
improvisait une version romanesque et avantageuse de son pass, elle
ne s'apercevait peut-tre pas qu'elle mentait; ou, ce qu'elle en
faisait, c'tait pour plaire  son amant, et c'tait peut-tre moins
par vanit ou par ruse que par amour. Lorsqu'elle s'est livre 
Pierre Lestang pour savoir comment tait fait un homme  qui sa
matresse a nagure log une balle dans la tte, peut-tre se
mprisait-elle elle-mme; peut-tre aimait-elle toujours Roger, comme
elle l'assure; et les lettres si enflammes et si tendres qu'elle lui
crivait taient peut-tre sincres. Et elle sera peut-tre dsespre
si Roger l'abandonne. Le cas d'Antonia est vrai. Il est trs vrai
qu'elle ignore, sur elle-mme, la vrit. Il est trs vrai que
beaucoup de femmes, et quelques hommes pareillement, ne savent rien de
l'arrire-fond de leurs mes, ni s'ils aiment, ni qui ils aiment, ni
comment et dans quel degr, ni s'ils mentent, ni pourquoi ils mentent.
Mais le public, lui, veut savoir. Il veut voir clair, mme o la
vrit veut qu'il ne fasse pas clair. Il ne se laisse pas congdier
sur un peut-tre. C'est aussi bte que cela; et c'est pour cette
raison que _l'Affranchie_ a finalement dconcert la foule, en dpit
du talent de l'auteur, qui n'a pas diminu; en dpit du rle adorable
de Juliette, soeur de la petite Alice Dor de _Sapho_, mais moins
brebis; en dpit du _five o'clock_ de perruches du deuxime acte, et
des mots charmants, et des mots profonds, et de la psychologie
pntrante et souple, et de la grce partout rpandue.

Notez que le sens mme du titre reste incertain. Il signifie, je
crois, que l'affranchie Antonia a conserv des habitudes d'esclave.
Je ne saurais cependant l'affirmer.

Mais est-ce que par hasard M. Maurice Donnay ne pourrait pas nous
montrer un drame survenu dans un mnage rgulier?




     Au Vaudeville, _Pamla, marchande de frivolits_, comdie en
     quatre actes et sept tableaux, de M. Victorien Sardou,--Au
     Gymnase, _Mariage bourgeois_, comdie en quatre actes, de M.
     Alfred Capus.


_Pamla_ est une pice de mme genre que _Thermidor_ et _Madame
Sans-Gne_. Ce genre agrable et ml, moiti drame historique, moiti
comdie d'intrigue, _Pamla_ n'en est pas le chef-d'oeuvre; mais c'est
encore une pice singulirement ingnieuse.

Il y a dans _Pamla_ deux endroits fort attendrissants. C'est d'abord
quand Barras fait  une bande de jolies femmes la galanterie de les
mener au Temple pour leur montrer le petit Louis XVII prisonnier. On
sort l'enfant de sa chambre; les jolies dames s'apitoyent, le
questionnent d'un ton suave de perruches charmes de tenir une
motion. L'enfant, hve, chtif, les genoux enfls, tout abruti par
la souffrance, la maladie et la solitude,--trop bien peign seulement,
car nous sommes au thtre,--garde un silence farouche. Si l'auteur
s'en tait tenu l, l'effet de cette apparition muette du petit martyr
parmi ce carnaval de merveilleuses ft demeur vraiment tragique.
Mais il a craint de nous trop serrer le coeur. Il a donc voulu que
cette bonne Pamla restt seule avec l'enfant. Elle le caresse, le
dbarbouille, l'apprivoise. Le petit, encourag, demande des nouvelles
de sa mre, comprend qu'elle est morte, sanglote et se pme. Quel
mauvais coeur rsisterait  ce spectacle?

L'autre endroit, c'est quand, le soir de l'enlvement, le rpublicain
Bergerin, l'amant de Pamla, dcouvre le petit roi dans le panier de
blanchisseuse. Brutus va faire son devoir. Mais l'enfant royal,
sommeillant  demi, lui jette ses deux bras au cou; et ce geste
d'enfantine confiance dsarme Brutus et fait subitement crouler, au
choc d'un sentiment trs simple de piti humaine, toute son
intransigeance abstraite et ttue. Bah! dit-il, pour un enfant qu'on
lui vole, la Nation n'en mourra pas! Et il laisse Pamla porter le
petit Louis aux conjurs qui l'attendent  l'entre du souterrain...

Le reste est rempli par l'histoire de la conspiration. C'est d'abord
une matine de Barras, avec beaucoup, presque trop de couleur locale
et de dtails anecdotiques artificieusement enfils. Barras reoit des
policiers,--et quelques pots-de-vin,--puis Pamla, qui vient lui faire
payer une note de Josphine. Il interroge deux royalistes accuss de
prparer l'vasion du petit roi, et les fait mettre en libert: car il
a son ide.--Puis, c'est la visite des merveilleuses au petit
prisonnier.--Puis, c'est l'atelier de menuiserie o les conspirateurs,
dguiss en ouvriers, ont creus un souterrain qui aboutit  la cour
de la prison. Tout est prpar pour l'enlvement. Ils ont gagn les
gardiens et la blanchisseuse du Temple; cette femme emportera l'enfant
dans un panier de linge. Mais au dernier moment, effraye, elle se
drobe: tout est perdu! La bonne Pamla s'offre  prendre sa place:
tout est sauv!

Puis, c'est une fte chez Barras, car il faut varier et contraster les
tableaux. Barras dit  Pamla: Je sais tout... et lui donne un
laissez-passer qui lui permettra de pntrer au Temple aprs l'heure
o l'on ferme habituellement les portes.  une condition, ajoute-t-il:
c'est que l'enfant me sera remis. (Il compte s'en servir, le cas
chant, pour traiter avec le comte de Provence.)--Pamla rencontre
alors le farouche patriote Bergerin, son amant, qui a des soupons et
 qui elle finit par tout avouer. Embarras de Bergerin: s'il dnonce
le complot, il livre sa matresse; s'il se tait, il trahit son devoir.
Il s'arrte  cette solution: Je serai ce soir au Temple.--J'y serai
aussi! dit Pamla.

Ici, pour nous dlasser de ce sublime, un intermde tragi-comique.
Les conspirateurs sont occups, dans le souterrain,  donner les
derniers coups de pioche... Ils savent qu'il y a parmi eux un tratre,
mais ignorent qui c'est. L-dessus, une patrouille envahit le
souterrain et arrte tout le monde. Le faux frre se trahit lui-mme
en montrant au chef sa carte de policier. On le ficelle avec soin. La
patrouille tait une fausse patrouille. Le truc est divertissant.--Vient
alors le tableau de l'enlvement, trs adroitement amnag et qui se
termine, comme j'ai dit, par les deux bras du rejeton des tyrans
autour du cou de Brutus.

Et a finit en oprette, de faon qu'il y en ait pour tous les gots.
Des paysans de thtre, qui sont des conjurs, font la fenaison au
bord de la Seine. Le petit roi, qu'on s'est bien gard de remettre 
Barras, repose dans une maison voisine. Barras, qui s'est imprudemment
mis  sa poursuite, se voit soudainement entour par les faux
villageois arms d'engins champtres. Il ne perd pas la tte et
demande  prsenter ses hommages  Sa Majest Louis XVII. On amne
l'enfant sur un brancard orn de feuillages et de fleurs, sorte de
pavois rustique, et Barras lui baise respectueusement la main et
l'assure de son dvouement profond, quoique ventuel...

Voil bien de la varit, bien de l'agrment, bien de l'esprit, bien
de l'ingniosit, et, semble-t-il, tout ce qu'il faut pour plaire.
D'o vient donc que _Pamla_ n'ait pas obtenu le succs tourdissant
de _Madame Sans-Gne_, ni mme le succs de _Thermidor_? J'en
entrevois trois ou quatre raisons.

Il y avait dans _Thermidor_ plusieurs forts clous: le choeur des
tricoteuses, le cantique des religieuses dans la charrette, la sance
de la Convention,--sans compter, dans un ordre d'intrt plus rare,
l'admirable scne des dossiers. Les clous de _Pamla_ sont plus
modestes.--Dans _Madame Sans-Gne_ il y avait le premier Empire, et il
y avait Lui! Le dcor et les costumes de _Pamla_ sont moins nobles
et moins magnifiques; et peut-tre aussi que le Directoire est une
priode trop hybride et dont la description morale, mme
superficielle, comporte trop d'ironie pour que la foule y prenne un
plaisir simple et sans mlange.

Surtout la pice elle-mme est hybride. L'hypothse de M. Sardou
touchant l'vasion de Louis XVII fait que _Pamla_ n'est ni un drame
historique, ni une fiction.

Il est peut-tre vrai, quoique indmontrable, que l'enfant royal ait
t enlev de son cachot; mais quelques curieux seuls y croient: la
foule, prise en masse, n'y croit pas, et c'est sans doute ce qui la
gne ici. La dfiance qu'elle a l'empche de se laisser prendre aux
entrailles. Elle pourrait s'mouvoir sur la dlivrance d'un petit
martyr qui s'appellerait mile ou Victor et qui aurait t invent par
l'auteur. Mais, du moment que l'enfant dont on lui montre l'vasion
s'appelle Louis XVII, elle rsiste, parce qu'elle a ide que cette
vasion n'a jamais eu lieu, et parce que Louis XVII, pour elle, c'est,
essentiellement, l'enfant maltrait par le cordonnier Simon et mort de
rachitisme au Temple. On est intress, mais peu touch, par le
dveloppement d'une hypothse contre laquelle on tait en garde
d'avance. _Pamla_ manque  cette rgle, tant de fois promulgue et
tablie par mon bon matre Sarcey, qu'une pice historique ne doit
pas trop contrarier les notions ou les prventions du public sur les
vnements et les personnages qu'on lui met sous les yeux. Si bien que
_Pamla_, pour russir compltement, aurait d tre prcde d'une
campagne de presse et de confrences qui et persuad le public de la
vrit ou de l'extrme vraisemblance de ce que l'auteur prtendait, si
j'ose dire, lui faire avaler. Est-ce que je me trompe?...

Mais ce n'est pas tout. Ce qui, dans _Pamla_, tient la plus grande
place, ce n'est pas Louis XVII et son martyre (et j'avoue que ce
spectacle, trop prolong, de souffrances surtout physiques et t
vite intolrable), et ce ne sont pas non plus les personnes et les
sentiments des conjurs: c'est la conspiration elle-mme, vue par
l'extrieur. Et les dtails matriels, les pisodes et les pripties
de cette conspiration sont tels, qu'ils conviendraient presque tous 
n'importe quelle autre conspiration o il s'agirait d'enlever un
prisonnier politique. Toutes les scnes de l'atelier de menuiserie, de
la fte chez Barras et du souterrain pourraient servir, trs peu
modifies, pour d'autres pices. On est amus par les faits et gestes
des conjurs, indpendamment de ce qu'ils pensent et de l'objet qu'ils
poursuivent: et, ds lors, on est seulement amus, rien de plus, et
encore assez doucement. C'est comme qui dirait la conspiration en
soi, la conspiration passe-partout.

On est un peu du. Car on s'attendait  quelque drame du devoir et de
la passion; on se figurait que l'essentiel de cette histoire, ce
serait la lutte entre la sensible Pamla et son amant rpublicain.
Mais cette lutte n'est qu'indique. Deux fois, chez Barras et au
Temple, Pamla et Bergerin se trouvent en prsence et font mine de
s'expliquer. La rencontre pouvait tre belle de ces deux amants,
diviss entre eux et diviss contre eux-mmes par des sentiments trs
vrais, trs humains, trs forts et peut-tre galement gnreux.
Bergerin pouvait aller beaucoup plus loin dans ce qu'il croit son
devoir, tre dcidment romain et Cornlien. Et tous deux (mais
peut-tre n'et-il pas t mauvais de nous convaincre davantage de la
grandeur de leur amour mutuel) pouvaient avoir de beaux
dchirements--et de beaux cris. Pamla en a quelques-uns, mais surtout
des mots de thtre, comme lorsqu'elle convie les femmes au 14
juillet des mres. Et Bergerin n'est qu'un Brutus de carton. Le
mouvement du petit prince qui l'embrasse dans son demi-sommeil est une
trouvaille charmante; mais les fureurs qui cdent  ce baiser d'enfant
taient trangement ples et modres, et le petit prince avait trop
beau jeu.

Ces deux rencontres de Bergerin et de Pamla, on dirait que M. Sardou
les traite avec une sorte de ngligence et d'ennui, et qu'elles ne le
remuent lui-mme que mdiocrement. C'est comme si le grand dramaturge,
pour avoir, dans sa vie, trop imagin de ces situations violentes,
trop dvelopp de ces tragiques conflits, n'avait plus eu, cette fois,
le courage de faire l'effort qu'il faut pour se mettre  la place de
ses personnages, pour se congestionner consciencieusement sur leur
cas, pour se reprsenter leurs motions et trouver des phrases qui les
expriment avec quelque prcision et quelque force. Il y a, dans
_Pamla_, comme un dtachement fatigu  l'gard de ce qui est
pourtant la partie la moins insignifiante de l'invention dramatique:
les sentiments, les passions, les mouvements des mes.

La dextrit de M. Sardou reste d'ailleurs surprenante, et j'aime
cette dextrit pour elle-mme.--J'aurais voulu sans doute que la
politique et les intrigues de Barras fussent un peu plus pousses (je
songe  _Bertrand et Raton_ ou  _Rabagas_): tel qu'il est, nanmoins,
le Barras de M. Sardou ne me dplat point. C'est un fantoche, soit;
mais beaucoup d'hommes de la Rvolution ont peut-tre t des
fantoches, et je ne vois pas d'poque o la disproportion ait paru si
grande entre les hommes et les vnements. Et je garde un faible pour
Pamla, figure facile, mais trs bien venue, d'une gentillesse, d'une
gat, d'une bravoure et d'une sensibilit si bonnes filles.


M. Alfred Capus continue de s'affirmer comme un raliste de beaucoup
d'esprit et de beaucoup d'observation  la fois, et comme le meilleur
spcialiste que nous ayons de la comdie de l'argent. Il connat
trs bien le personnel de cette comdie-l, surtout le personnel
infrieur, qui en est aussi le plus pittoresque: coulissiers marrons,
agents de publicit, entrepreneurs d'affaires vagues, ou d'affaires
prcises, mais un peu oses. Dans _Mariage bourgeois_, Pigois,
directeur de Casino,--ou tenancier de tripot, comme il s'appelle
lui-mme,--est un type singulirement vivant de forban cordial et de
canaille bon enfant, et qui mrite de rester dans la mmoire tout
autant que le visionnaire Brignol, de _Brignol et sa fille_.

Une comdie de l'argent est, naturellement, une comdie qui en fait
voir la funeste puissance, et les lchets et les vilenies auxquelles
l'argent plie les mes. Elle est donc, d'une part, pessimiste et
satirique. Mais, naturellement aussi,--et  moins d'un parti pris
amer, comme celui de Lesage dans _Turcaret_,--l'auteur est amen 
nous montrer,  ct des esclaves de l'argent, ceux qui chappent 
son pouvoir, et par suite,  introduire dans sa comdie satirique une
certaine dose d'optimisme et, volontiers, de romanesque. Cette dose me
semble plus forte dans _Mariage bourgeois_ que dans les autres pices
de M. Capus.

Par l, il tendrait  se rapprocher, quant au fond, d'mile Augier.
Mon Dieu, oui. Mais il est moins rigoriste, moins ferme sur les
principes, mieux instruit de la diversit des morales
professionnelles ou individuelles, et de ce qu'il peut y avoir de
relatif dans la valeur de nos actes. Puis l'horreur qu'il a des
mauvaises actions conseilles par l'argent le rend infiniment
indulgent aux fautes o l'argent n'est pour rien, et, d'autres fois,
lui fait prouver une sympathie presque excessive pour les mouvements
accidentels de bont dont peut encore tre capable tel coquin qui
s'est enrichi  force de manquer de scrupules.

Il fait dire, ou  peu prs, par Pigois au jeune Henri Tasselin,
probe (quoique avide) dans les questions d'argent, mais impitoyable et
dloyal en amour: Vous, vous ne feriez tort d'un sou  personne; mais
vous avez lch, pour un beau mariage, la jeune fille  qui vous aviez
fait un enfant. Moi, j'ai roul beaucoup d'imbciles dans ma vie; mais
j'ai pous, quand elle est devenue mre, une ouvrire que j'avais
sduite. Chacun a sa morale, et nul n'est parfait. Et le bon
tenancier, la sympathique crapule ajoute plaisamment: Si les
imbciles n'taient pas rouls, ils triompheraient et le monde ne
serait plus habitable.

L'auteur, ici, ne nous cle gure sa prfrence pour Pigois.
Cependant Pigois a d, au cours de ses louches spculations, faire
parmi les imbciles qu'il a rouls des victimes aussi
intressantes--qui sait?--et aussi  plaindre qu'une fille-mre
abandonne par son amant. Mais ces victimes lui demeuraient lointaines
et inconnues, il ne les a pas _vues_ souffrir; et il est possible que
notre responsabilit ne soit pas seulement en raison du mal que nous
avons fait, mais en raison aussi de la malice rflchie et de la
duret que nous avons dployes pour le faire. Le meurtre, par le
moyen d'un bouton qu'on presse, d'un mandarin invisible, est, en
soi, un crime aussi abominable qu'un assassinat par le couteau; mais
il n'est clairement tel qu'aux yeux d'une conscience trs forme.
Donc, nous inclinons  croire finalement, avec l'auteur, que Pigois,
qui certes ne vaut pas grand'chose, vaut pourtant mieux que ce sec et
lche Henri Tasselin, qui n'a encore vol personne, mais qui est sans
entrailles.

Pareillement, les filles-mres tant presque toujours sacrifies 
l'argent, M. Alfred Capus tmoigne une tendresse et un respect
croissants aux filles-mres. Il les fait honntes, loyales,
dsintresses, hroques. Il en a encore mis une dans _Mariage
bourgeois_, qui est exquise.--Enfin, le mariage, trop souvent, se
passant d'amour et n'tant qu'un march, M. Alfred Capus confesse une
prfrence de plus en plus marque pour le concubinage, dans les cas
o le concubinage n'est pas dshonor lui-mme par la question
d'argent. Et il a soin de communiquer ce sentiment  quelques-uns de
ses personnages sympathiques. Dans _Rosine_, il faisait absoudre
l'amour libre par un pre de famille; il le fait absoudre, dans
_Mariage bourgeois_, par une jeune fille bourgeoise.

M. Alfred Capus parat donc assez hardiment rvolutionnaire. Mais je
ne fais ici que signaler ses tendances, puisqu'il n'est point un
crivain  thses et qu'il ne disserte jamais. Il a ce grand mrite,
de soulever frquemment des cas de conscience, sans s'en douter
peut-tre, et rien que par la faon dont il observe et traduit la
ralit. Ce qu'il y a de plus clair, c'est que l'esprit de son thtre
est gnreux, avec un soupon de scepticisme et de veulerie et quelque
incertitude morale. Il n'a pas la sereine et sre distinction du bien
et du mal, qui est une des marques, par exemple, de M. Eugne Brieux.
Cela veut peut-tre dire que M. Capus respecte mieux la complexit des
mobiles humains. Mais il est un point qui, au travers des questions de
casuistique poses et non rsolues, et peut-tre non aperues par
l'auteur, ressort de plus en plus (qui l'aurait cru nagure?) du
thtre de ce raliste ironique; et sur ce point nous pouvons nous
accorder avec lui: c'est que la premire et la meilleure vertu (il
dirait lui, la seule, en quoi il aurait tort), c'est la bont.

Et maintenant, il faut bien dire un mot de la fable de _Mariage
bourgeois_. Ce n'est pas trs commode; car l'parpillement de l'action
et de l'intrt est le plus grand et sans doute l'unique dfaut de
cette comdie. Essayons pourtant, en ne retenant que l'essentiel.

Henri, jeune avocat qui veut faire son chemin, fils du digne chef de
bureau Andr Tasselin et neveu du banquier Jacques Tasselin, est
fianc  Mlle Ramel qui a 200.000 francs de dot.

Ici intervient notre Pigois. Il dit au banquier Tasselin (j'abrge
ses propos et j'en intervertis l'ordre, mais cela vous est gal):
Vous tes, quoique personne ne s'en doute encore, dans de mauvaises
affaires. Je vous prte 500.000 francs, mais  une condition: ma fille
Gabrielle, qui a un million de dot et trois millions d'esprances, est
follement prise de votre neveu. Je la lui donne si vous voulez.--Mais
son mariage avec Mlle Ramel?--Vous pouvez le dfaire. Votre neveu a
secrtement,  Paris, une matresse et un enfant. Que M. Ramel en soit
averti, il retirera son consentement, et votre neveu pousera ma
fille. March conclu.

Seulement, nos gens ont compt sans la vertu de Suzanne Tillier, la
jeune fille sduite par Henri Tasselin. Cette Suzanne est une brave
crature; n'tant plus aime du pre de son enfant, elle lui a rendu
sa libert; et, quand M. Ramel vient la questionner, elle rpond
qu'elle n'est point la matresse d'Henri et qu'elle n'a aucune raison
d'empcher son mariage avec Mlle Ramel.

Mais, du moment qu'Henri ne peut plus tre son gendre, Pigois refuse
au banquier Jacques Tasselin les 500.000 francs qu'il lui avait
conditionnellement promis. Accul  la faillite, ayant mme mang la
petite fortune de son frre le chef de bureau (ce qui amne enfin la
rupture des fianailles d'Henri et de Mlle Ramel), Jacques Tasselin
songe d'abord au suicide. Puis, sur le conseil d'un vieux caissier
philosophe, il file  l'tranger,--avec la ferme rsolution,
d'ailleurs, de se refaire et de restituer un jour ou l'autre. Et les
angoisses du banquier, ses suprmes tentatives, sa scne avec Pigois,
sa scne avec son frre qui, d'abord furieux, finit par l'embrasser,
tout cela forme un drame simple et poignant, d'une rare intensit
d'motion.

Ainsi,--et l est,  mon sens, l'ide vraiment originale de M. Capus,
et, s'il l'et mieux mise en relief, le succs de sa pice n'et pas
t douteux,--c'est la gnrosit de la fille sduite, qui, sans le
savoir, punit le sducteur en lui faisant manquer un mariage d'un
million, et qui, en outre, ruine toute la famille de ce coriace jeune
homme. C'est par la dlicatesse d'une fille-mre qu'est bouleverse la
vie de tous ces bourgeois. Piquante justice immanente et moralit
ironique des choses!

M. Alfred Capus finit toutefois par consentir  un dnouement heureux,
mais il a soin que l'optimisme en soit sans fadeur. Comme les affaires
de la famille Tasselin avaient t gtes par la vertu d'une
irrgulire, c'est la bont d'me d'un irrgulier qui les rtablit.
Pigois, en effet, se ravise. Sa fille est toujours aussi follement
amoureuse du sec Henri Tasselin et dit qu'elle mourra si on ne le lui
donne. (L'auteur ne nous a pas montr cette enfant, et des critiques
s'en sont plaints; mais je m'en console, parce que je me la
reprsente trs facilement.) Donc, Pigois

  (Les coeurs de tenanciers sont les vrais coeurs de pre)

va trouver le jeune avocat: J'ai obtenu un concordat, des cranciers
de votre oncle; ils se contenteront de 250.000 francs; j'ai arrt les
poursuites, car je connais beaucoup de juges. Ma fille est  vous avec
son million, moins ces 250.000 francs, soit 750.000 francs. Henri
accepte, avec trs peu d'hsitation.

Mais, si Henri est ignoble, sa petite soeur Madeleine est exquise.
C'est une ingnue sans niaiserie ni timidit. Elle tait l'amie intime
de Suzanne Tillier, l'orpheline si vilainement sduite par Henri. (Et
je ne vous ai pas assez dit combien cette Suzanne tait charmante. Ce
n'est plus la fille-mre geignarde et un peu hypocrite du thtre
d'autrefois. Elle a, notamment, la franchise de se reconnatre
responsable de sa propre chute.) Dans un second acte,--pisodique,
oui, mais touchant et d'un esprit gnreux,--Madeleine s'en vient chez
Suzanne, l'embrasse, la console, est charme qu'elle ait un bb, ne
s'effare pas une seconde de la situation irrgulire de son amie.
Elle-mme, tandis que son frre ne cherche que l'argent dans le
mariage, n'y cherche que l'amour et profite de la dbcle de sa
famille pour pouser un bon petit garon,  peu prs sans le sou,
qu'on lui avait refus jusque-l. Marie, elle recueillera chez elle
Suzanne et son btard. Et la mre de Madeleine, brave femme, la laisse
faire. La bourgeoisie, dit Pigois attendri, sera sauve par les
femmes. Ainsi soit-il.--Remarquez ici la dcroissance, heureuse aprs
tout, du pharisasme public. Des choses que Dumas fils, il y a trente
ans, n'aurait hasardes qu'avec un luxe de prparations, et qu'il et
tour  tour insinues avec des finesses de diplomate ou imposes avec
des airs de dompteur, passent maintenant le plus aisment du monde et
sans l'ombre de scandale.

Ce que je ne puis vous dire, c'est, dans cette histoire un peu parse
et que je suis loin de vous avoir rsume tout entire, l'esprit,
l'observation pntrante, la finesse des remarques sur le train de la
socit actuelle (exemple: Il y a aujourd'hui tant de dclasss
qu'ils formeront bientt une classe), et, partout, l'admirable
naturel du dialogue.




     Au Gymnase, _l'Ane_, comdie en quatre actes, cinq tableaux.


_L'Ane_ n'est point une pice  thse et n'est qu'accessoirement une
comdie de moeurs. C'est un simple drame bourgeois et, plus
spcialement, une histoire d'me.

Cette me est celle de Lia, l'ane des six filles du pasteur
Ptermann. Lia est bonne, pieuse, dvoue; et elle a habitu les
autres  son dvouement. Ah! la brave fille! dit un voisin de
campagne, mr, curieux, et un peu philosophe, M. Dursay. C'est elle
qui a t la vraie mre de toutes ses jeunes soeurs, et qui tient le
mnage, et qui gouverne la maison, et qui dispense M. et Mme Ptermann
de surveiller leurs filles. Et tout cela avec une grce presque
silencieuse, et un oubli de soi, et une ignorance de son propre
mrite!... Elle ne s'est pas aperue, tandis qu'elle vivait pour les
autres, qu'elle atteignait ses vingt-cinq ans. Heureusement, je crois
qu'elle va pouser ce solennel pasteur Mikils, qui n'est qu'un bon
nigaud, mais qu'elle a la navet de prendre pour un grand homme, 
qui elle prtera tous les talents et toutes les vertus, et avec qui
elle sera probablement heureuse, parce que son bonheur est en elle.

Mais l'ingnu pasteur Mikils s'est laiss prendre aux coquetteries
effrontes de Norah la cadette, et il l'a choisie, justement parce
qu'il ne devait pas la choisir. Il annonce lui-mme la nouvelle  Lia,
sous couleur de la consulter. Et Lia rsigne dit  sa jeune coquine
de soeur: Ma pauvre, pauvre Norah! Sois heureuse, et surtout ne le
rends pas malheureux. Sois bonne, patiente, dvoue, fidle.

Cinq ans aprs. Le pre Ptermann a perdu sa petite fortune dans des
spculations financires faites  bonne intention. Heureusement quatre
des petites Ptermann taient maries avant le dsastre. Lia reste
seule, dans le foyer attrist et rtrci, avec sa dernire soeur,
Dorothe. Elle est institutrice dans une des coles de la ville. Elle
n'est pas malheureuse. Je vous ai, dit-elle  ses parents; j'ai deux
neveux et une nice pour qui je tricote des brassires et des petits
jupons; j'ai ma classe qui m'intresse. Toutes mes heures sont
occupes; c'est comme un rseau d'habitudes qui enveloppe et protge
ma vie intrieure... Mais elle n'a pas oubli l'avantageux pasteur
Mikils.

L-dessus tombent  la maison Mikils et sa femme, avec des figures
bizarres. Norah n'a pu, tant il tait ennuyeux, rester fidle  son
mari. Il en a eu de srieux indices, sinon la seule preuve sans
rplique, celle qui consiste  voir de ses yeux; et alors, trs
embarrass, il a trouv cela, d'amener Norah  son pre, au chef
spirituel de la famille, pour qu'il la juge et qu'il dcide d'elle.
C'est Norah elle-mme qui conte ces choses  Lia, et qui la supplie
d'obtenir de Mikils qu'il pardonne sans rien dire. Et cette confidence
et cette prire ont pour effet d'affranchir Lia de son premier et
mlancolique amour, par le sentiment de l'ironie de la situation et de
l'inutilit de son renoncement.

Elle s'indigne d'abord: Ta faute, dit-elle  Norah, n'est pas
seulement horrible en elle-mme; elle ridiculise, elle bafoue mes
scrupules et ma rsignation et rend grotesques  mes propres yeux cinq
annes de ma triste vie!... Puis, elle se calme; elle ne peut
s'empcher de trouver Mikils un peu ridicule, de le voir comme un
pauvre tre diminu qu'on plaint avec un sourire, et de le traiter
presque dans sa pense comme feraient les gens du monde et les
personnes sans religion ni bont. C'est presque avec raillerie, et
comme si elle prenait une revanche, qu'elle remontre  Mikils
l'imprudence de son mariage et qu'elle l'exhorte au pardon. Or le
malheureux aime toujours sa femme; il l'aime, comme il dit,
honteusement; il confesse  Lia sa faiblesse, et la lchet de sa
passion rveille par les images mmes de la faute, et comment,
peut-tre, le pch de Norah l'a lui-mme corrompu. Et la vierge,
reste seule: Ah! il m'a dgote! Faut-il, mon Dieu, avoir tant
rv, tant pri, tant pleur  propos de cet imbcile!

Du coup, Lia enterre, si l'on peut dire, sa vie de jeune fille. Elle a
trente ans; elle est moins nave, plus intelligente, plus avertie
qu'au premier acte. Le syndic Mller, quinquagnaire encore assez
frais, et brave homme, et qui a rendu des services aux Ptermann, a,
tout  l'heure, demand sa main et doit venir chercher la rponse. Le
coeur libre dsormais, Lia accepte sans rpugnance l'ide de ce
mariage de raison: videmment, dit-elle, il doit y avoir des motions
et des joies dont il faut bien que je fasse mon deuil... Mais elles
sont trs mles, ces joies-l, je le sais... J'aimerai M. Mller,
puisqu'il est bon. Et puis, j'aurai peut-tre des enfants...
D'ailleurs mon mariage facilitera celui de Dorothe. M. Mller lui
mme s'y emploiera. Sans compter bien des petites douceurs pour papa
et maman... Oui, oui, je suis plutt contente.

Mais il est sans doute dans la destine et dans le caractre de Lia
d'tre dupe. Lorsque M. Mller vient chercher la rponse, c'est
Dorothe qui le reoit. Sous prtexte de tendresse innocente et de
jalousie de petite fille, la jeune effronte se frotte, en pleurant,
contre le bonhomme; elle laisse chapper ce cri: Je ne veux pas que
vous pousiez Lia, parce que j'en mourrais! et s'abat, en une
demi-syncope, sur le gilet de son respectable ami... Et quand elle est
calme, Mller s'esquive en murmurant: Ma foi, je reviendrai un
autre jour.

Le lendemain, le voisin Dursay donne une _garden party_, o sont tous
les Ptermann et quelques autres invits. Pendant que la compagnie se
promne sur le lac, Lia est reste  garder les enfants. La bande
revenue, elle sent que ses soeurs et ses beaux-frres, et Mikils et
Norah rconcilis, tout le monde s'aime autour d'elle. Et Mller n'a
toujours pas parl. Lia commence  souffrir. Et voil qu'elle apprend
de son pre et de sa mre que M. le syndic s'tait tromp sur ses
sentiments, le pauvre homme! et qu'il les a pris de considrer comme
non avenue sa dmarche de la veille. Lia souffre tout de bon: Ce que
je ne lui pardonne pas, c'est cet effort que j'ai navement fait pour
l'aimer; je souffre cruellement, moi qui lui chappais par mon
indiffrence, de m'tre mise, par bont d'me, dans le cas de pouvoir
tre rejete et mprise par lui. Ce n'est pas dans mon coeur que je
suis blesse, mais dans ma fiert la plus lgitime, et trs
profondment, je l'avoue...

Mais que devient-elle, lorsqu'elle apprend que ce n'est pas tout, que
Mller a demand la main de Dorothe, et que M. et Mme Ptermann ont
consenti  une substitution si naturelle! Cette fois, c'est trop
vraiment; Lia se rvolte contre son destin d'ternelle due et
d'ternelle sacrifie; et au pasteur Ptermann qui lui dit: Tu sais
o est la consolation, tu te tourneras vers Dieu, tu prieras, elle
rpond: Non, mon pre.

 ce moment critique, se prsente un lieutenant de hussards, neveu de
Dursay, et qui n'a d'autre caractre que d'tre lieutenant de
hussards, car c'est tout ce qu'il fallait ici. Le bel officier propose
 Lia un tour de valse. Lia, nerve, et comme ivre de chagrin, se
montre d'autant plus imprudemment provocante et coquette que c'est la
premire fois et qu'elle y apporte quelque gaucherie. Il y a des mots
qu'elle veut entendre, ne les ayant jamais entendus; et le lieutenant
les lui dit sans se faire prier. Et elle s'excite, raille le monde o
elle a t leve, ne cache pas au militaire que ce qu'elle apprcie
en lui, c'est qu'il n'a pas de vie intrieure et qu'il doit tre
loyalement paen; traite de mensonge et d'hypocrisie une discipline
morale qu'elle a accepte jusque-l avec foi et avec respect; prononce
enfin, ne s'appartenant plus, des mots qu'elle rprouvera demain: et
c'est la revanche momentane de la nature contre la grce.

Le lieutenant juge cette fille singulire et amusante. Doucement, il
l'entrane dans un pavillon cart, la fait asseoir, veut la saisir et
l'treindre. Subitement dgrise, elle retrouve sa vraie me de vierge
et de puritaine. Loyale, et pour se faire pardonner sa vilaine, sa
coupable coquetterie, elle lui conte, hroquement et maladroitement,
sa triste histoire et sa dernire et grotesque dception, et comment
elle n'tait plus elle-mme quand le hussard est survenu. Vous devez
me croire, monsieur, car il faut tre trs humble et par consquent
trs sincre pour dire tout ce que je vous ai dit l et que je n'avais
dit  personne, bien sr.

Mais le lieutenant ne la croit pas. Tout ce qu'il voit en cette
affaire, c'est que cette fille de trente ans doit avoir quelque chose
dans son pass et qu'il peut donc marcher. Et il marche, et de
nouveau il veut la prendre, sincrement mu d'ailleurs par cette
confession et ces larmes, mais tout autrement que Lia ne le voudrait.
Et cependant on cherche Lia dehors et on l'appelle. Ils sont l toute
une bande, dit le lieutenant. Si vous sortez, vous tes
perdue.--Perdue aux yeux des autres, pas aux miens! dit-elle. Et elle
s'arrache des bras de l'officier et apparat aux invits du bon M.
Dursay, la robe froisse et les cheveux dnous, en disant: Me
voil!

Scandale effroyable. M. et Mme Ptermann, atterrs, ont beaucoup de
peine  pardonner  leur fille ane. Ils cdent enfin aux
vangliques objurgations de Mikils,  qui la conscience de sa lchet
charnelle a fait l'esprit misricordieux, et surtout  l'intervention
hardie de Norah, cette aimable prime-sautire n'ayant rien trouv de
mieux, pour hter le pardon, que de dclarer  ses parents qu'elle a
fait, elle, bien pis que sa grande soeur. ... Tu le sais bien, toi,
Lia; tu le sais bien, puisque c'est toi qui m'as raccommode avec
Auguste. Raccommode quand il me croyait coupable. Depuis, il me croit
innocente...

On annonce alors M. Dursay. Il vient demander la main de Lia pour son
neveu. Lia refuse: Je ne saurais, dit-elle, tre la femme d'un homme
qui m'a voulu prendre de force, dont les bras m'ont meurtrie, dont mon
visage a senti le souffle, et qui a pu croire, ft-ce par ma faute,
que j'allais tre sa matresse... Et enfin je n'aime pas votre neveu,
et cela rpond  tout. Au reste elle ne se pose point en victime.
Dursay lui ayant dit: Mais, si vous refusez cette rparation, vous
voil probablement condamne pour jamais  la solitude, elle rpond:
Ce sera donc ma punition. Et, comme elle est juste, je l'accepterai
d'un tel coeur qu'elle me deviendra lgre... Si j'ai eu jadis
quelques mrites, je les ai perdus du moment que j'ai pris des airs
vulgaires de sacrifie et que j'ai qut sottement des consolations.
Des consolations  quoi, je vous prie? On m'aimait bien, on me prenait
trs au srieux. J'avais une vie calme, rgle, harmonieuse, avec des
renoncements qui n'avaient rien d'excessif ni de tragique, et qui
pourtant me donnaient la flatteuse ide que je n'tais point inutile
aux autres... Il ne me manquait rien... que les orages et les dlices
de la passion. Je les ai entrevus, et cela m'a peu russi... Et mon
seul voeu, c'est, aprs quelques annes d'exil ncessaire, de
reprendre ici cette vie ple et douce, o j'avais la lchet de me
croire malheureuse. Bref, elle s'est ressaisie; la foi, le courage et
la paix lui sont revenus; et elle a dfinitivement compris que ce
fameux droit au bonheur, dont de bouillants Norvgiens lui ont
peut-tre parl, est un mot dpourvu de sens pour une chrtienne.

Et Dieu l'en rcompense immdiatement, parce que nous sommes au
thtre. Le philosophe Dursay, qui a t le confident de Lia tout le
long de la pice, est vivement touch de cette modeste beaut d'me.
Il fait tout  coup une dcouverte: Ma chre Lia, est-ce que vous ne
croyez pas que nous sommes,  l'heure qu'il est, encore plus amis que
nous ne nous le figurions? Et il ajoute: Une ide me vient, qui n'a
contre elle que d'tre simple  l'excs et de me venir un peu tard.
Mais quoi? Je m'tais arrang une vie goste et commode, telle que je
n'en concevais pas de meilleure... Je m'tais peut-tre tromp... Il
supplie donc Lia d'tre sa femme; et Lia le veut bien. Rien ne s'y
oppose. Dursay s'tait fait passer pour mari, afin, dit-il, d'tre
tranquille,--et aussi pour qu'on ne pt escompter le dnouement et que
Lia ne pt l'entrevoir ou le dsirer, mme dans le plus secret de sa
pense. En ralit il n'y a jamais eu de Mme Dursay.--Dursay n'a que
quarante-cinq ans. Son mariage avec Lia est un mariage d'automne, mais
qui n'a rien de dplaisant  envisager.

Voil l'histoire de Lia. Je me suis laiss entraner  la conter un
peu longuement parce qu'on n'est jamais mieux servi que par soi-mme.
Dans quelle mesure j'ai russi  donner  cette histoire la forme
dramatique; si elle est vraisemblable, si elle est cohrente, si
elle est intressante, si j'ai su y introduire, comme je l'eusse
dsir, le _maximum_ d'analyse morale que supporte le thtre, je
l'ignore et je m'en remets  quelques-uns,--pas  tous, oh! non, du
soin d'en dcider.

Un minent critique romantique,--qui semble avoir pris pour criterium
de la valeur des pices la somme de vigueur gnsique dpense par les
personnages,--souhaitait tour  tour, en rendant compte de _l'Ane_,
que Lia s'abandonnt totalement aux bras de l'officier bleu, et
qu'elle se noyt dans le lac. Je n'ai rien  rpondre, sinon que je
n'y ai pas song et que, ayant voulu trs expressment montrer une
fille chaste et croyante, il m'tait vraiment bien difficile
d'accueillir l'ide soit de cette chute, soit de ce suicide.

L'histoire de Lia est, comme j'ai dit, toute la pice. Mais  cette
histoire j'ai cherch un milieu qui lui ft appropri. Il m'a paru
qu'une me comme celle de Lia, srieuse et de forte vie intrieure,
devait plus vraisemblablement se rencontrer dans le monde protestant.
Et c'est de quoi les protestants devraient me remercier. Mon dessein
exigeait, en outre, que Lia et derrire elle toute une bande de
petites soeurs, et c'est dans un foyer vanglique qu'elles pouvaient
le plus vraisemblablement pulluler.--Mais, d'autre part, l'histoire
morale de Lia, telle que j'en avais conu le dveloppement, impliquait
un peu d'gosme et d'innocent pharisasme chez ses bons parents et,
aussi, l'infortune conjugale de son beau-frre le pasteur. Et c'est de
quoi j'ai pris mon parti, et de quoi se sont mues certaines personnes
de la religion.

Plusieurs m'ont envoy des lettres d'injures. Cela me met  l'aise
pour leur dire:

Ma comdie, je le rpte, n'est point une comdie de moeurs et est
encore moins une pice  thse. Ma peinture ou, plus exactement, mon
croquis de moeurs protestantes et pastorales est tout accessoire,
assez superficiel, et fantaisiste  demi. Donc, en disant que j'ai
voulu jeter le ridicule sur les mnages de pasteurs et crire un
plaidoyer en faveur du clibat des prtres, vous me faites un procs
de tendances. Mais, puisque vous y tenez, allons-y!

Quand j'aurais fait tout ce que vous dites, en quoi aurais-je excd
mon droit et manqu aux convenances littraires? Ces consquences du
mariage de vos ministres, ce contraste entre la mission sacre de M.
Ptermann et ses proccupations de pre de famille, les ai-je donc
invents? Ne sautent-ils pas aux yeux?  moins de supposer que les
pasteurs sont rellement de bois, comme ils paraissent quelquefois, ne
sont-ils pas sujets  aimer leurs femmes de la faon dont Mikils aime
la sienne? et cette faon-l n'a-t-elle pas un je ne sais quoi qui
s'accommode mal avec la mission publique d'un ministre de Dieu? Eh
bien, oui, je prends  mon compte les aveux de cet excellent, de ce
sympathique et sincre pasteur Mikils: Mon caractre? Ma profession?
hlas! c'est d'tre un homme, un pauvre diable d'homme. Oh! je ne me
fais plus gure d'illusions l-dessus. Comment se piquer d'tre auprs
des autres l'interprte de la parole divine, d'tre leur guide public
et reconnu, quand on est embarrass soi-mme des ncessits o se
dbat le commun des hommes? Qu'est-ce qu'un ministre de Dieu amoureux
de sa femme, troubl de dsir ou d'angoisse dans son propre foyer, ou
obsd du souci de marier ses enfants?...--Est-ce ma faute si le
prtre mari me fait sourire, du moins hors des cits antiques o il
n'tait qu'un fonctionnaire de l'tat et n'avait point charge des
mes?--Mais j'irai plus loin: pendant que j'y suis, je songe  ces
pasteurs esprits forts, qui ne croient que bien juste en Dieu; et,
comme tout  l'heure je conciliais mal le sacerdoce avec le mnage,
voil maintenant que j'ai peine  concevoir le sacerdoce lui-mme dans
une religion rationaliste (si ces mots peuvent aller ensemble) ou qui
tend au rationalisme.

Quelques-uns m'ont dj rpondu:--La fonction du ministre protestant
n'est point un sacerdoce proprement dit. Un ministre n'est qu'un pre
de famille charg de faire de la morale aux autres et de les enterrer.
Voil tout. Et il est vrai que,  voir en quoi consiste le rle de
beaucoup de pasteurs, je me suis souvent dit que je suffirais  le
remplir, et que, de prcher tous les dimanches la morale des honntes
gens et la philosophie de Jules Simon, cela n'exige assurment pas une
conscration spciale. Mais alors il s'ensuit que j'ai raill,--fort
doucement,--non point des prtres, mais une classe d'hommes pareille
aux autres, et que mon crime n'est pas plus grand que si je m'en tais
pris  la corporation des avocats, des professeurs ou des notaires.

Quant au reproche d'avoir livr  la moquerie publique de pauvres gens
odieusement calomnis et perscuts  l'heure qu'il est (m'a-t-on
assur)... non, laissez-moi rire! comme dit Mikils, dniais.

Enfin, si je ne craignais de paratre reculer et faire des excuses,
je vous prierais de remarquer que la plupart des personnages
protestants de _l'Ane_ sont de trs bonnes gens. N'taient les
petites lchets, insouponnes d'eux-mmes, o les entrane la
ncessit de marier leurs filles, M. et Mme Ptermann mritent notre
respect et sont d'un niveau moral suprieur  celui de la plupart des
misrables catholiques que nous sommes. Aprs ses pertes d'argent, le
pre Ptermann est admirable de rsignation souriante, de courageux
optimisme; et c'est trs sincrement que, aprs l'aventure de Lia, Mme
Ptermann, dcide  quitter la ville et ne pouvant plus respirer cet
air tout plein de la mauvaise renomme de son enfant, dclare que la
pauvret n'a rien qui l'effraie. Tous deux,  la fin, reconnaissent
leurs faiblesses et, ayant pardonn  Lia, lui demandent de leur
pardonner  son tour. Dorothe n'est qu'une petite bte d'instinct:
mais il y a de la bont dans cette folle de Norah... Je ne puis vous
dire quelle amiti j'ai pour Mikils, avili un moment, mais humanis en
somme, et le coeur et l'esprit largis par la souffrance qui lui vient
de sa femme. Et pour Lia, ses coreligionnaires ne devraient pas
oublier que, l'ayant voulue srieuse et exquise, je l'ai faite
protestante, afin de lui pouvoir prter une vie morale plus attentive,
plus profonde, plus consciente.

Mais j'aurai beau dire, ils ne m'absoudront point. Cela me laisse
froid. Ou du moins, je trouve cela naturel. Il y a dans la patrie
franaise, et quoique fondus en elle pour tout le principal, des
groupes qui demeurent quand mme un peu susceptibles et ombrageux. Ils
ont la chance d'tre plus vertueux et, proportionnellement  leur
nombre, beaucoup plus forts que nous: mais cet avantage les laisse
mfiants. C'est qu'ils sont arrire-petits-fils de perscuts. Leur
mauvais caractre nous punit encore des crimes de nos aeux. C'est
bien fait,--quoique nous n'ayons, personnellement, ni rvoqu l'dit
de Nantes, ni massacr Isral. Certains de nos embarras d'aujourd'hui
viennent encore de ce que nos pres furent atroces:

  _Delicta majorum immeritus lues._

Rsignons-nous; soyons indulgents  ces frres sans grce et
reconnaissons que cette attitude de perptuelle dfensive et
d'ternelle protestation sur des riens n'est pas seulement, chez eux,
un phnomne d'atavisme, mais une marque,--dplaisante, il est
vrai,--de leur noblesse morale.

C'est gal, il est curieux que ces gens-l, qui trouveraient trs bien
que je fusse dtach de ma religion natale, s'indignent que je
paraisse dtach de la leur.--Notez d'ailleurs que je me suis contenu,
justement parce que je suis n catholique. Si j'avais l'avantage (trs
apprciable aujourd'hui) d'tre n protestant, j'aurais bien autrement
pouss la satire.

Je me suis tendu sur ma pice plus longuement que la dcence ne le
permettait. C'est qu'on m'avait attaqu, et injustement, et sur autre
chose que sur son mrite dramatique ou littraire, dont je crois faire
exactement le cas que je dois.




     Au Vaudeville: _Zaza_, comdie en cinq actes, de MM. Pierre
     Berton et Charles Simon.--Au Thtre Antoine: l'_pidmie_,
     un acte de M. Octave Mirbeau.


Que tout le monde l'ait dit, cela n'est pas pour m'empcher de le
redire: _Zaza_ est une pice pour Mme Rjane, et d'ailleurs trs
adroitement approprie  son objet.

Une pice pour Mme Rjane, c'est d'abord une histoire d'amour
brutalement sensuel. Puis c'est une pice qui nous montre l'toile
dans toutes les postures o le public a coutume de l'admirer. Elle
comporte donc un certain nombre de scnes prvues. Il y a la scne o
la grande comdienne est gamine et fait rire; la scne o elle se
dshabille, largement; la scne o, les yeux chavirs, elle
s'abandonne  des treintes furibondes et colle sa bouche sur celle de
son amant; la scne attendrissante et gnreuse o elle nous dcouvre
la dlicatesse de son coeur; la scne de jalousie et la scne de
rupture, o, parmi les sanglots et les hoquets, elle crie (du nez) sa
souffrance, sa rage, son dsespoir et, par surcrot, son mpris de
l'humanit; la scne philosophique o elle se rvle femme suprieure
et experte aux ironies dsenchantes... Et enfin il y a la scne non
prvue, celle o elle fait ce qu'on ne l'avait pas encore vue faire.
Dans _le Partage_, elle sautait  la corde; ici, elle pousste les
meubles, avec ses jupes releves jusqu'au ventre. Et autour de
l'toile, rien, ou presque rien.

_Zaza_ est strictement conforme  ce sduisant programme. Zaza, fille
de fille, est chanteuse dans un beuglant de Saint-tienne. Elle se
toque d'un voyageur de commerce qui traverse la ville, un nomm
Dufresne, et l'allume de son dshabillage et de ses frlements; et
c'est le premier acte.--Au second, Zaza et Dufresne se possdent avec
frnsie. Zaza a sacqu ses anciens amants; elle est toute
change,--comme Marguerite Gautier,--car tel est l'effet des grandes
passions. Mais elle n'est pas sans inquitude: Dufresne est souvent
appel  Paris pour ses affaires, et sera prochainement oblig de
partir pour l'Amrique. L-dessus Cascart, camarade et ancien amant de
Zaza, pas jaloux, mais sens, dit  la bonne fille: Ma fille, tu
perds ton avenir. Dufresne n'est pas riche, et puis il a un mnage 
Paris. Zaza rpond: J'y vais. Et elle y va. Elle tombe chez
Dufresne et y trouve, en l'absence de madame, une petite fille de huit
ans qu'elle fait bavarder. Elle constate, avec fureur et
attendrissement  la fois, que Dufresne est bon mari et bon pre; sent
malgr elle que le vrai bonheur de son amant est l, qu'elle ne peut
pas lutter contre la Famille, et s'en va comme elle tait venue. De
retour  Saint-tienne, elle laisse chapper, dans une conversation
avec son amant, le secret de son voyage  Paris; comprend,  la colre
de Dufresne, que c'est, au fond, sa femme qu'il aime; clate en
imprcations forcenes, et le chasse.--Cinq ou six ans aprs, Zaza est
devenue une toile de caf-concert de la plus haute distinction, de
celles qui portent l'esprit franais  travers le monde, qui ont les
appointements de vingt gnraux de division, qui envoient des lettres
aux journaux et qui ont des opinions sur la littrature. Attir par la
vedette de l'affiche, Dufresne l'attend, un soir,  sa sortie des
Ambassadeurs. Il ne serait pas fch de s'offrir l'toile en
exploitant les anciens souvenirs; mais, douce et grave, un peu
solennelle et faisant paratre dans ses discours la hautaine
mlancolie d'une me suprieure, la grue arrive lui explique qu'il y
a des souvenirs si potiques, si frais, si ailes de papillon, qu'il
ne faut pas commettre ce sacrilge de les dvelouter.

Bref, _Zaza_, c'est la sempiternelle histoire de la courtisane
amoureuse, une variation de plus sur le thme de _Manon Lescaut_, de
_la Dame aux Camlias_ et de _Sapho_ (avec un dnouement
philosophique,  l'instar d'_Amants_). Mais Manon parlait une langue
dcente et jolie; Marguerite ne redoutait pas l'lgance du style, une
lgance aujourd'hui un peu suranne; et Sapho s'exprimait, en
gnral, comme une fille intelligente qui s'est frotte  des
crivains et  des artistes. Pour Zaza, ce n'est plus courtisane
amoureuse qu'il faudrait dire, mais quelque chose comme gigolette
qui a un bguin.

Ce qu'il y a de relativement nouveau dans la pice de MM. Pierre
Berton et Charles Simon, c'est que l'amour de Zaza est bien, dans son
fond, la grande passion, celle qui s'ennoblit,  ce qu'on assure,
par le dsintressement et la souffrance, mais que cette passion,
gale en dignit  celle des amoureuses tragiques de la plus haute
littrature, s'exprime ici de la faon la plus bassement vulgaire, et,
tranchons le mot, la plus canaille. Par exemple, dans l'une des scnes
o Zaza est le plus torture, Cascart lui ayant dit: Tu souffres,
hein? elle rpond  travers ses larmes: J't'coute! Et il vous est
loisible d'estimer ce mot aussi tragique qu'une rplique de Roxane ou
d'Hermione, de vous sentir aussi mus par cette exclamation
ultra-familire que par un hmistiche de Racine, et de vous en
merveiller. En ralit, c'est l un procd que nous connaissions
dj. Il est en germe dans _la Chanson des Gueux_, et notamment dans
_Larmes d'Arsouille_; et c'est lui qui fait le prix de la _Lettre de
Saint-Lazare_ et autres chansons, sentimentales dans l'ignominie, de
l'astucieux ex-directeur du Mirliton.

Ce procd me laisse assez froid pour ma part. En dpit des potes,
des romanciers et des dramaturges, je n'ai jamais clairement conu
pourquoi l'amour jouissait, entre toutes les passions humaines, d'un
privilge honorifique, ni comment il confre,  ceux qui en sont
possds, une supriorit morale, ni en quoi c'est une faon plus
releve et plus estimable que les autres d'aller fatalement  son
plaisir.  mes yeux donc, l'amour, dans le roman ou sur les planches,
ne vaut pas par lui-mme, mais par l'analyse des sentiments qu'il
engendre et par l'expression qu'il revt. Et cette expression, je
l'aime mieux subtile et belle que sommaire et ravale: voil tout.

Or  la canaillerie de la forme s'ajoute, ici, celle du milieu.
L'entourage de Zaza est digne d'elle. Laissons Dufresne, qui n'est
qu'un pleutre. Mais Malartot, tenancier de beuglant, et ses
pensionnaires; Mme Anas, mre de Zaza, une Mme Cardinal, sans aucune
tenue et adonne  la boisson; le bon Cascart, si soucieux de l'avenir
de Zaza et qui conspire si cordialement avec la mre pour sauver la
fille en la livrant au bon gteux Dubuisson; tous ces gens-l,--dont
chacun, pris  part, ne serait peut-tre que comique et pourrait mme
exciter en nous une sorte de sympathie veule et amuse,--ne laissent
pas de former, _tous ensemble_, une socit par trop uniformment
crapuleuse et autour de qui flotte pesamment une atmosphre par trop
paisse de vice tranquille. Et, sans doute, je loue en quelque manire
la vracit des auteurs, et j'accorde que, ayant voulu peindre le
monde des coulisses d'un bouiboui, ils ne pouvaient gure le peindre
autrement. Je veux simplement dire qu'il y a des peintures qui ne me
touchent plus  l'ge que j'ai, qui me paraissent inutiles ou qui mme
me dgotent... On emporte de ces cinq actes une impression de basse
humanit vraiment accablante. (Je le dis d'autant plus librement que
je suis sr, en le disant, de ne faire aucun tort  la pice, mais
plutt d'y envoyer du monde.)

Je n'ignore pas, d'autre part, qu'une des faons de renouveler, si
c'est possible, l'histoire de la courtisane amoureuse (en supposant
qu'il soit absolument ncessaire de la renouveler), c'est d'en changer
le milieu. Toutefois, je souhaiterais que les auteurs l'eussent
choisi un peu moins bas, car vous ne trouverez, au-dessous, que la
maison Tellier. Mais, au reste, je constate avec quit que, plus le
milieu est bas, et mieux Mme Rjane y dploie son immense talent.
Elle a t, dans _Zaza_ tout bonnement admirable. Le seul moyen qui
lui restt de nous paratre plus admirable encore, c'et t de nous
laisser respirer de temps en temps et de nous laisser entendre un peu
ses camarades.

Car M. Huguenet, entre autres, est vraiment bien bon  entendre et 
voir. Dans le rle de Cascart (le moins banal de la pice), avec sa
lourde face romaine de bel homme ras et son triangle de cheveux
luisants et plats entre les yeux, il est, de pied en cap, le chanteur
de caf-concert, le chanteur avantageux et gras; et, en mme temps
que l'extrieur et l'allure du personnage, il en exprime avec
plnitude l'me molle et paisible, l'exprience toute spciale et qui
ne saurait avoir d'tonnements, le doux cynisme totalement
inconscient, cordial, bonhomme, et dont la bassesse n'admet pas un
grain de mchancet. Oui, il est bien le moraliste de cette
pice-l.

Telle qu'elle est, _Zaza_ est une pice amusante, au sens un peu
humble du mot, mais enfin amusante. Elle est redevable  M. Porel
d'une mise en scne vivante et ingnieuse, et  M. Jusseaume de deux
dcors pittoresques et divertissants: le premier et le dernier.


La bile ardente et le beau style passionn de M. Octave Mirbeau
clatent dans cette pochade  la Daumier: _l'pidmie_.

Un conseil municipal apprend que la fivre typhode svit dans les
casernes de la ville. Ce ne sont que des soldats: qu'est-ce que a
nous fait? Mais on annonce qu'un bourgeois a succomb  l'pidmie.
Le conseil s'affole, entonne le pangyrique du dfunt, et vote un
emprunt de cent millions pour mesures de salubrit. La donne est donc
fort simple, mais elle est dveloppe avec une rare puissance verbale
et une outrance tonnamment soutenue.

Et ce serait une satire farouche, si ce n'tait, plutt, un truculent
exercice littraire. Cela, pour deux raisons, je crois: l'artifice
presque constant de l'excution, et une certaine difficult  saisir
nettement l'objet mme de cette charge furibonde.

L'artifice consiste d'abord  mettre dans la bouche des personnages de
hideuses paroles, conformes peut-tre  leur hideuse pense secrte,
mais que jamais, dans la ralit, ils ne prononceraient. Ainsi le
maire, excusant l'absence du conseiller Barbaroux, boucher de son
tat: Notre honorable collgue aurait t arrt pour avoir vendu 
la troupe de la viande corrompue, ou soi-disant telle. Nous n'avons
pas, je pense,  nous prononcer sur cet incident purement commercial.
Et le docteur Triceps: ... Dois-je ajouter que notre collgue
Barbaroux s'est toujours montr un boucher d'une loyaut parfaite
envers ses clients civils et que, s'il est vrai qu'il a vendu des
viandes corrompues, a n'a jamais t qu' des militaires, dont je
m'tonne que les estomacs soient devenus tout d'un coup si
intolrants, et  des pauvres, ce qui n'a pas d'importance. Ainsi
encore le maire: L'pidmie n'a pas atteint d'officiers,
heureusement! Le mal s'arrte aux adjudants. Et les conseillers: Si
les soldats n'ont pas d'eau, qu'ils boivent de la bire!--Plaignons-les,
je le veux bien, mais les soldats sont faits pour mourir!--C'est leur
mtier!--Leur devoir!--Leur honneur!--Aujourd'hui qu'il n'y a plus de
guerre, les pidmies sont des coles, de ncessaires et admirables
coles d'hrosme, etc.

Vous sentez la convention, d'autant plus dconcertante ici que ces
manifestations invraisemblables de vraisemblables penses sont mles
 et l de traits de vrit comique. En sorte qu'on ne sait plus bien
ce qu'on a devant les yeux. Si ces personnages sont des abstractions
et des symboles, au moins qu'ils le soient sans interruption! (Ajoutez
que, dans la vie relle, un conseil municipal peut bien tre
uniquement compos d'mes mdiocres et viles, mais est compos aussi
de pres de famille dont le fils est astreint au service militaire, et
qu'ainsi, la salubrit des casernes ne saurait tre tout  fait
indiffrente  leur gosme.)

L'artifice consiste encore  faire clbrer par les bourgeois
eux-mmes, en style livresque et d'une ironie norme, l'ignominie du
type dont ils s'avouent les reprsentants. ... Un bourgeois est
mort... Nous ignorons son nom, qu'importe? Nous connaissons son me!
Messieurs, c'tait un bourgeois vnrable, gras, rose, heureux!... Son
ventre faisait envie aux pauvres... Sa face rjouie, son triple
menton, ses mains poteles taient pour chacun un vivant enseignement
social... Et chaque conseiller exalte  son tour le dfunt en
strophes et antistrophes harmonieusement balances. Et le plus vieux
conseiller chante la dernire strophe: Oui, ce fut un hros! Un hros
modeste, silencieux et solitaire!... Comme il sut carter de sa maison
les amis, les pauvres et les chiens!... Comme il sut prserver son
coeur des basses corruptions de l'amour, son esprit des pestilences
de l'art!... Il dtesta, ou, mieux, il ignora les posies et les
littratures, car il avait horreur de toutes les exagrations, tant
un homme prcis et rgulier... Et si les spectacles de la misre
humaine ne lui inspirrent jamais que le dgot, en revanche, les
spectacles de la nature ne lui suggrrent jamais rien... Je cite
pour ma dmonstration, mais pour mon plaisir aussi, car toute cette
oraison funbre du bourgeois est, en soi, un bon morceau de
rhtorique.

Mais (j'arrive ainsi  mon second point) ce bourgeois que M. Mirbeau
prend pour tte de Turc, ce bourgeois qui, chose trange, se fltrit,
s'insulte, se pitine et s'tripe lui-mme avec une ironie atroce,
qu'est-ce donc au juste? Un type moral ou une classe sociale?

Les bourgeois, disait Flaubert, sont ceux qui pensent bassement. Ce
sont encore ceux qui  la fois sont peu intelligents et manquent de
gnrosit et de bont. On pourrait dire d'un seul mot, inlgant,
mais expressif et qui est  la mode aujourd'hui, que les bourgeois ce
sont les mufles. Mais, de ces gens-l, il y en a videmment dans
toutes les classes de la socit sans exception; il y en a parmi le
peuple et les ouvriers, comme parmi les gens du monde, et mme parmi
les littrateurs, les artistes, les esthtes et les socialistes. Il y
a, en ce sens, des bourgeois mme parmi ceux qui font profession de
tomber les bourgeois. Au reste, il faut ici rendre justice  M.
Octave Mirbeau. Dans sa pice, le bourgeois ce n'est pas seulement le
petit rentier pleur comme un frre par les conseillers municipaux;
ce n'est pas seulement le conservateur goste, obtus et dur.
Bourgeois aussi, le membre de l'opposition, radical avanc qui tient
un cabaret frquent de tous les souteneurs et de toutes les filles
de la ville; bourgeois, le premptoire docteur Triceps, homme de
progrs et de science, quelque chose comme le docteur Homais, et de la
race horrible des mdecins-dputs...

Si donc le bourgeois n'est, au bout du compte, qu'un type moral,
pourquoi l'a-t-on appel de ce nom de bourgeois, qui est celui d'une
classe sociale, flottante,  vrai dire, et elle-mme assez malaisment
dfinissable? C'est une petite question historique, que je n'ai pas la
prtention d'lucider.

Le romantisme de 1830, en opposant les potes et les artistes aux
bourgeois, commence de dshonorer, si je puis dire, ce dernier
vocable. Le mauvais renom s'en aggrave encore quand on s'aperoit que
c'est presque uniquement l'ancienne bourgeoisie qui a profit des
conqutes de la Rvolution, et qu'elle en abuse. Il arrive enfin
que, sous la monarchie de Juillet, et grce au rgime censitaire, le
nom de bourgeois s'applique rellement  une classe distincte du reste
de la nation; et, comme cette classe se montre en effet goste,
cupide et pusillanime, on conoit assez la dfaveur croissante du mot
dont elle est tiquete.

Cette dfaveur se conoit moins et ne parat plus gure fonde en
raison depuis le suffrage universel, et surtout aprs vingt annes de
Rpublique dmocratique. L'emploi fltrissant du mot bourgeois sera
donc, en somme, une rminiscence politique et littraire. Ou plutt,
le mot ne signifie plus,  aucun degr, une classe, mais un tat
d'esprit infrieur et ignominieux. Et quand l'amre fantaisie de M.
Mirbeau nous laisse finalement entendre que cet tat d'esprit est,
aujourd'hui encore, le propre d'une catgorie sociale, on flaire un
anachronisme gnant et qui fait un peu tort  la limpidit de sa
conception.

Cette catgorie sociale est, en ralit, infiniment diverse. Quelle
duret l'on y voit! quelle avarice! quel agenouillement devant
l'argent! quelle sottise! quelle incomprhension de la posie et de
l'art! quelle cuirasse de prjugs stupides! Mais quelle gnrosit
aussi! quelle libert d'esprit! quel sentiment de l'art! quel
hrosme! Presque tous nos grands crivains ont t bourgeois;
bourgeois, la plupart des premiers rles de la Rvolution; bourgeois,
Auguste Comte, Proudhon, Fourier, Leroux, et les vieux de 48. Le noble
dessein d'affranchir et d'lever le peuple, d'tablir le rgne de la
justice, de fonder la cit idale, et de tuer la bourgeoisie, est
presque toujours n dans des cervelles de bourgeois. Le socialisme
est lui-mme une invention bourgeoise. La bourgeoisie est une zone
sociale aux limites indfinissables et incessamment traverses par de
nouveaux venus. C'est le peuple arriv. C'est la partie de la nation
o la vie est le plus intense, o fonctionnent les plus gros apptits
et s'talent les plus durs gosmes, mais o fleurissent aussi les
aristocraties intellectuelles. Tel esthte ou tel rveur humanitaire
est fils du petit rentier de _l'pidmie_, ou neveu du boucher
radical Barbaroux. Et tous sont bourgeois.

C'est contre un mot que M. Mirbeau a l'air de se ruer. Ou plutt,
c'est contre un type littraire: M. Prudhomme, M. Homais, M. Vautour.
Cela te un peu de consistance  cette satire perdue. C'est dommage.
Car cet crivain d'une violence si folle est un crivain trs pur, et
dont l'outrance est respectueuse du gnie de la langue et des rgles
de la rhtorique. Il a l'imagination burlesque et tragique, un don
remarquable de grossissement et de dformation caricaturale et
souvent, par suite, de trs belles colres contre des fantmes. Il a
une espce de gnrosit vague, d'autant plus effrne dans son
expression que les mobiles et l'objet en demeurent un peu confus.

Mais ces fureurs laissent parfois deviner un envers de sensibilit
souffrante, inquite, et mme cette sorte d'humilit qui fait que le
pessimiste ne s'excepte point lui-mme de son dgot et de son
universelle maldiction. M. Octave Mirbeau est, dans le fond, un
impulsif sentimental, et un impulsif dont la forme est trs
volontiers celle d'un rhteur: arrangez cela! Au reste, je ne reois
de lui, je l'avoue, que des impressions incohrentes et mles, et,
quoique je l'essaie ici pour la seconde fois, je vois bien que je n'ai
pas russi  le dfinir. Je crains aussi de m'tre trop appesanti sur
une petite pice qui n'est sans doute, dans l'esprit de son auteur,
qu'une fantaisie un peu vhmente.




RPONSE  M. DUBOUT.


Dans le prambule vraiment vanglique o je cherchais  consoler
d'avance M. Dubout du mal que j'allais dire de sa pice, je lui
remontrais, entre autres choses, qu'on peut tre un mchant auteur et
un homme d'esprit.

Charit perdue, comme vous l'avez vu par le _factum_ qui encombre ce
numro, et qui est sans aucun doute ce que la _Revue_[6] a publi de
plus mauvais depuis sa fondation.

                   [Note 6: La _Revue des Deux-Mondes_.]

J'ai lu, pour ma part, ce morceau soigneusement, et il m'est encore
difficile,  l'heure qu'il est, d'en saisir le vritable dessein. M.
Dubout ne pouvait pas me reprocher d'avoir mme effleur sa personne
et sa vie prives. Il ne pouvait non plus m'accuser d'inexactitude
grave dans le compte rendu de sa pice, et en effet il ne m'en accuse
point. Qu'a-t-il donc voulu? Dmontrer que ses vers sont fort bons?
Entreprise bien chimrique, puisque la pice est l. Alors, quoi?

En tout cas, je remarque qu'il n'a pas toujours mis  citer ma prose
le scrupule d'exactitude que j'avais apport  transcrire ses vers,
et, aussi, qu'il n'a point observ envers ma personne la stricte
rserve dont j'avais us envers la sienne. De sorte que c'est moi qui
me trouve exercer lgitimement, aujourd'hui, le droit de rponse.

Je vois d'abord, en feuilletant son papier, que cet homme a form le
noir projet de me brouiller avec la Comdie-Franaise. Il assure que
j'ai rpandu des trsors d'ironie sur le Comit. Des trsors,
c'est beaucoup dire; mais enfin M. Dubout ne se mprend pas ici sur ma
pense. Seulement le dsir de me nuire auprs de ces messieurs (chose
impossible, je l'en prviens) l'entrane un peu plus loin  de
regrettables inadvertances.

M. Jules Lematre, dit-il, se borne  constater... les grces
niaises de Mlle Bertiny... le bredouillement de M. Albert Lambert
fils, etc. Or voici mon texte: M. Albert Lambert fils dploie une
belle fougue et ne bredouille que peu. Vous sentez combien cela est
diffrent. Et je n'ai point parl des grces niaises de Mlle
Bertiny, que je regarde au contraire comme une comdienne trs fte,
mais de la grce niaise de Nra, personnage de M. Dubout. Quand M.
Dubout me cite, est-ce trop de lui demander je ne dis pas plus de
bonne foi, mais un peu plus d'attention?

Autre noirceur: M. Dubout veut me brouiller avec le public, auquel il
dnonce mes irrvrences. Le public, crit-il, n'est gure mieux
trait: M. Lematre revient plusieurs fois sur sa facilit  tre
dup, sur l'tat contristant de son niveau intellectuel et sur
cette inattention voisine de la sottise qui le fait clater en
furieux applaudissements aux endroits o lui, Jules Lematre, reste
absolument froid.

Ici, je proteste trs srieusement. J'ai pu insulter le public, mais
non pas en ces termes. _L'tat d'un niveau_ intellectuel..., une
inattention voisine de la sottise, jamais je n'ai crit a, grce 
Dieu, et M. Dubout n'a donc pas le droit de mettre ce charabia entre
guillemets[7]. Qu'il me prte de mauvais sentiments, je m'en arrange
encore; mais qu'il ne me prte pas son style! Je n'ai pas mrit cela.

                   [Note 7: Voici mon texte: ... Que si, malgr tout,
                   on ne s'en est pas aperu, je n'en sais que dire,
                   sinon que cela nous donne le niveau intellectuel du
                   public, etc. Et: Cela me fche qu'on puisse dire
                   que, mme dans des pices qui passent pour
                   chefs-d'oeuvre, certains effets dramatiques ont
                   pour condition premire l'inattention du public, sa
                   facilit  tre dup, et presque sa sottise.]

M. Dubout continue: J'ai pens que la haute personnalit de M. J.
Lematre... ne me permettait pas de garder un silence qui, aux yeux de
quelques-uns, pourrait tre attribu ou  un sentiment d'extrme
ddain ou  un sentiment d'extrme prudence,--ce que je ne veux ni
pour lui ni pour moi.

Voil, monsieur, qui est noblement pens. Je frmis en songeant que
vous auriez pu vous taire; j'ose  peine concevoir la signification,
crasante pour moi, qu'on et donne  ce silence; et je vous remercie
de m'avoir pargn une si rude preuve. Peut-tre, seulement, et-il
fallu crire: un silence qui pourrait tre attribu _par_
quelques-uns... et non: qui pourrait tre attribu _aux yeux_ de
quelques-uns. Mais je ne veux plus perdre mon temps  corriger vos
fautes de grammaire, et j'arrive  un point plus intressant.

Vous assurez que vous n'avez contre moi nulle rancune. Pas un
instant, dites-vous, je n'ai suppos que M. Lematre ait voulu, comme
l'ont insinu quelques mdisants, se consoler sur l'oeuvre d'un
_jeune_ (c'est vous qui soulignez) de l'chec de _la Bonne Hlne_ et
de _l'Ane_ devant le comit de la Comdie-Franaise.

Permettez-moi une rectification, puis une rflexion.

Il est bien vrai que la _Bonne Hlne_ a t refuse par le comit,
l'un de ces Messieurs ayant dit que, si l'on recevait cet ouvrage
blasphmatoire, il n'oserait plus jouer la tragdie. Mais je ne leur
ai pas laiss le plaisir de recevoir _l'Ane_  correction. Ils
faisaient de telles ttes que je m'en suis all sans achever ma
lecture. Je pense d'ailleurs, en toute simplicit, que ni _l'Ane_ ni
_la Bonne Hlne_ n'en valent moins pour cela, de mme que, pour avoir
t reue avec acclamation, _Frdgonde_ n'en vaut pas mieux. La
lecture devant le Comit est une ncessit injurieuse que l'on subit;
mais il faudrait tre bien humble pour reconnatre la juridiction
littraire de cette assemble.

Ce n'est donc pas pour me venger du Comit que j'ai trait
_Frdgonde_ prcisment comme le public l'a fait  partir de la
seconde reprsentation, mais parce que je trouvais, comme lui, et bien
sincrement, que _Frdgonde_ ne valait pas le diable. Mon honneur
m'oblige  le dclarer: c'est bien _en soi_ que votre tragdie m'a
paru dtestable. C'est par elle-mme, c'est par la force de l'vidence
et sans le secours d'aucune considration extrinsque, que sa profonde
misre s'est rvle  moi. Si la Comdie-Franaise nous donnait une
bonne pice, je me connais, je ne pourrais pas m'empcher de le dire.

Mais, monsieur, de quel droit prjugez-vous de mes sentiments secrets
et faites-vous part au public de vos offensantes conjectures sur ce
point? Si je disais  mon tour, vous empruntant votre tournure: Pas
un instant je n'ai suppos que M. Dubout, comme l'ont insinu quelques
mdisants, ait obi  un autre sentiment qu'au zle pur de la vrit;
pas un instant je n'ai cru qu'il cdait, dans sa poursuite
grotesquement acharne,  un dpit cuisant d'auteur tomb,  une rage
de vanit due,  une dmangeaison de rclame,  une humeur
processive et hargneuse d'homme d'affaires et de chicanou provincial,
ou encore au dsir ttu de montrer aux habitants de sa petite ville,
tmoins de son retour humili, que ces gens de Paris ne lui faisaient
pas peur et qu'ils n'auraient pas avec lui le dernier mot.
Qu'auriez-vous  dire? Et n'aurais-je pas tout lieu de vous rpondre
que c'est vous qui avez commenc?

Je reprends votre papier. Vous vous donnez le plaisir facile et puril
(en soulignant navement les phrases flatteuses) de dresser une liste
des contradictions de la critique touchant _Frdgonde_. Belle
dcouverte! On n'a peut-tre jamais vu de pice sur laquelle les
critiques ne se soient contredits entre eux, mme quand d'aventure
tous en faisaient l'loge.--Vous nous appelez tous en bloc, fort
poliment, les matres de la critique. Cela en ferait beaucoup. Il
arrive d'ailleurs  ces matres d'tre inattentifs, ou bienveillants
par lassitude et ddain, ou par scrupule de conscience et pour ne pas
risquer de faire tort  une pice qu'ils ont peu coute.--Il y en a
un qui dit que votre langue est solide, et je vous avertis que ce
n'est pas vrai. Il y en a un autre qui dit que vos vers sont de
correction classique: ce n'est pas vrai non plus.

Mais MM. Sarcey et Faguet ont admir votre quatrime acte. Eh bien,
tant mieux: que vous faut-il de plus? Ce sont des hommes doux, bien
meilleurs que moi, et qui ont coutume de dcouvrir, chaque saison,
dans les pices qui leur sont soumises, une bonne douzaine de scnes
suprieures et de scnes de premier ordre. J'estime tout naturel
que vous ayez plus de confiance en eux qu'en moi et que vous mettiez
leur jugement fort au-dessus du mien; mais enfin c'est le mien, et non
le leur, que vous me demandiez, quand, avec l'espoir effrn que je
vous trouverais du gnie, vous m'avez convi  la reprsentation de
votre drame et m'en avez mme envoy la brochure.

J'ai donc beau faire, je ne puis deviner  quoi sert,  quoi tend
votre tableau synoptique des contradictions de la critique  votre
endroit. Ou plutt il est une leon, banale mais consolante, que vous
en pouviez tirer. Vous pouviez conclure, de cette plaisante confusion
et contrarit d'avis sur un si petit objet,  l'incurable vanit des
jugements humains et, par suite, ddaigner mon opinion ple-mle avec
les autres. Mais vous ne l'avez pas ddaigne; et, quoique j'eusse
prfr l'oublier moi-mme (tout cela, au fond, a si peu d'intrt!),
me voil donc oblig de la dfendre.

Le public, s'il en a le courage, lira votre belle scne et le
commentaire logieux que vous en faites. Je l'ai moi-mme relue,
hlas! et j'ai le chagrin de la juger comme au premier jour. La forme
en appartient  la plus basse rhtorique, et c'est le luxe le plus
indigent de flasques et inexpressives mtaphores. Mais le fond est
pire.

Vous dites:  quel moment Prtextat saurait-il que la confession de
Frdgonde n'est pas sacramentelle? Mais au moment o l'trange
pnitente lui annonce, avec un fracas insolent, et des bravades, et
des cris de haine, qu'elle va faire assassiner Mrove. Vous allguez
que Prtextat est trop troubl,  ce moment-l, pour dbrouiller un
problme de casuistique. Ah! il n'est pas compliqu, le problme! La
question est, exactement, de savoir si une personne est dans les
conditions requises pour la confession sacramentelle dans l'instant o
elle se vante d'avoir prpar un assassinat et o elle dclare, avec
la plus furieuse insistance, qu'elle va l'accomplir. Mais il parat
que Prtextat, vieux prtre blanchi dans le saint ministre, et plein
d'une terrible exprience,--d'ailleurs prpar au choc par les
prcdents aveux de la reine, dj si semblables  de cyniques
dfis,--_doit_ tre surpris par sa dernire rvlation, au point d'en
perdre subitement et compltement la tte. Et vous appelez a,
bravement, la vrit comme dans la vie!

Je viens, l-dessus, de relire mon article, et je ne puis, en
conscience, en retrancher un seul mot. J'crivais: ... Je veux bien
que Frdgonde, chrtienne peu claire, ait conu cette ruse
grossire et en ait espr le succs. Mais que Prtextat se range sans
hsiter  cette casuistique de sauvage, nous ne le pourrions admettre
que si ce saint vque nous avait t prsent comme un homme d'une
intelligence affaiblie par les annes et touch, comme dit l'autre, du
vent de l'imbcillit. Et je crois vraiment l'avoir dmontr; du
moins y ai-je apport tout le soin et tout le srieux dont je suis
capable. Mais vous rpondrez de nouveau: La vrit comme dans la
vie! Je rpliquerai: Vent de l'imbcillit! Et ce dialogue pourra
durer longtemps. Nous n'avons probablement pas, monsieur, le cerveau
fait de mme. Nous sommes irrductibles, impntrables l'un  l'autre,
et cela sans doute est fcheux pour moi; mais qu'y puis-je?

Voil donc  quelle constatation chtive et superflue aboutit cette
grande affaire. N'est-ce pas pitoyable?

Ce n'est pas ma faute. Vous m'avez invit  entendre votre pice en
qualit de critique; par l (soyons de bonne foi), vous avez sollicit
mon jugement sur elle et m'avez signifi implicitement que vous
m'autorisiez  le produire, quel qu'il ft,-- la seule condition
qu'il ne portt que sur votre ouvrage et qu'il demeurt purement
littraire. Ce pacte tacite, je l'avais strictement observ; mais
vous, monsieur, vous l'avez rompu. Il ne vous a pas suffi de
contester, comme vous le pouviez, dans quelque journal ou dans quelque
brochure, la justesse de mes critiques; vous avez prtendu me
confondre dans cette Revue mme, et vous avez voulu m'y discrditer
par des insinuations dsobligeantes sur des faits entirement
trangers  notre diffrend: j'entends mes relations personnelles avec
la Comdie-Franaise. Vraiment, cela n'est pas de jeu, quoi qu'il en
ait sembl  nos doux juges.

Dans le fond, il y a ceci, qui est bizarre: il vous a t absolument
impossible de supporter cette ide qu'il y et en France un homme
notoirement insensible aux beauts du 4e acte de _Frdgonde_. Et,
pour en pouvoir exprimer votre immense dpit, non seulement par un
papier public,--de quoi se ft content tout autre que vous,--mais
dans des conditions choisies par vous, sous la mme couverture o
parurent les pages honntes qui vous ont fait saigner, et  la mme
place et dans les mmes caractres typographiques, vous avez dpens
plus d'obstination et plus d'nergie qu'il n'en faut pour faire son
salut. Mais tout cela ne fera pas ni que j'aie outrepass mon droit de
critique, ni que _Frdgonde_ soit autre qu'elle n'est, ni qu'elle me
paraisse autre qu'elle ne me parat. Et ainsi la disproportion entre
votre effort et son rsultat devient un peu comique. Ou, pour mieux
dire, il y avait longtemps qu'un homme ne s'tait difi de ses
propres mains, avec cet enttement sombre, par une telle mobilisation
de magistrats, d'avocats et d'huissiers, et sur un tel amas de papier
timbr, une si haute rputation de ridicule. Et cela est beau dans son
genre, et plus tonnant encore que la confession de Frdgonde.


... Et maintenant, monsieur, je puis bien vous l'avouer: je me suis
appliqu  vous dire des choses justes sous une forme qui ft un peu
dsagrable, parce qu'il faut bien se dfendre dans la vie; mais je
ne suis point si fch que cela. Je n'ai aucune peine  entrer dans
votre tat d'esprit. Je suis comme vous: je n'ai presque jamais trouv
que la critique comprt entirement mes pices, ni mme qu'elle les
racontt comme elles taient, ni qu'elle leur ft pleinement
quitable. On s'y rsigne quand on est sage; et, quand on est fier, on
se rend justice  soi-mme silencieusement, et l'on se contente de son
propre tmoignage. On y est trs aid par la considration de ce qu'il
y a de hasard mystrieux dans les succs de thtre. Vous n'avez pas
su prendre ce parti, et combien je le regrette! Vos sentiments, tout
involontaires et fort excusables, taient d'un homme; mais votre
conduite, hlas! a t d'un gendelettre, et je suis oblig de donner
ici  cet affreux mot toute sa force.

Si vous vouliez bien le reconnatre vous-mme (et pourquoi non? votre
rcente victoire a d vous dtendre), je vous rpterais, sans ombre
d'ironie, ce que je disais il y a un an: La susceptibilit des hommes
de lettres est, quand on y rflchit, bien misrable... Pourquoi tant
souffrir d'apprciations qui ne nous atteignent ni ne nous diminuent
dans ce qui nous devrait seul importer, j'entends notre valeur
morale?... On peut avoir fait un mauvais drame, et non seulement
n'tre pas un sot, mais encore, par d'autres dons que ceux qui font le
bon dramaturge et le bon crivain, par un autre tour d'imagination,
par l'activit, l'nergie, la bont, par toute sa complexion et sa
faon de vivre, tre un individu plus intressant et de plus de mrite
que tel littrateur accompli.

Non, je ne raille point. Toute notre querelle, ce n'est que de la
littrature. La littrature, il faut l'aimer; mais le mieux est de
l'aimer sans en faire; et, quand on en fait, les bnfices que notre
vain orgueil en attend ne valent pas que l'on devienne mchant  cause
d'elle ni que, pour elle, on perde son me. Voil ce que nous sentons
clairement dans nos meilleures minutes...

J'ai laiss la question juridique  M. Brunetire, qui l'a faite
sienne, et qui continuera  la traiter avec plus de comptence, de
rigueur et de vigueur que je ne ferais. Il est bien probable que cela
finira par la rvision d'une loi mal rdige et dont l'application
littrale heurte par trop le sens commun. Vous aurez contribu,
monsieur, par votre obstination,  amener cet heureux changement, et
ainsi vous nous aurez rendu un service dont nous vous serons plus
reconnaissants que de votre tragdie.




     Bibliographie: Deux tragdies chrtiennes: _Blandine_, drame
     en cinq actes, en vers, de M. Jules Barbier; _l'Incendie de
     Rome_, drame en cinq actes et huit tableaux, de M. Armand
     phram et Jean La Rode.


_Blandine_ et _l'Incendie de Rome_ ne se distinguent gure,  premire
vue, des autres tragdies chrtiennes et romaines qu'on a crites chez
nous depuis _Caligula_. Mais, si l'on y regarde de plus prs, on finit
par voir que la pice de M. Barbier et celle de MM. phram et La Rode
ont chacune leur dessein particulier, que je vous dirai tout 
l'heure.

Une tragdie chrtienne dont l'action se passe  un moment quelconque
des trois premiers sicles de l'Empire, de Nron  Diocltien, cela
comporte un certain nombre de personnages sans doute invitables. Il y
a l'esclave chrtien; le philosophe stocien; l'picurien sceptique et
tolrant, qui ressemble plus ou moins au Svre de _Polyeucte_, et le
fonctionnaire romain, qui fait plus ou moins songer  Flix. Surtout
il y a,--forme sur le modle de l'inquite Leucono d'Horace,
laquelle interrogeait tous les dieux afin de trouver le bon,--la
patricienne de dcadence qui a du vague  l'me, et qui se fait
chrtienne par romantisme.

Ce dernier type n'est pas dans Corneille, et pour cause, non plus que
le vague christianisme lyrique, humanitaire et sourdement sensuel qui
s'exhale de l'me lettre de ces Leuconos, un peu tournes en Llias.
Le christianisme de Polyeucte et de Narque n'est ni vide ni flottant.
Il a sa thologie trs arrte. Il est solide et prcis, volontiers
disputeur, comme il apparat par les dissertations de Narque sur la
Grce. Ce n'est peut-tre pas le christianisme de l'glise primitive;
mais c'est celui du XVIIe sicle. Au moins on sait  quoi l'on a
affaire. Mais souvent, dans les tragdies chrtiennes qu'on nous fait
encore, les martyrs semblent verser leur sang pour un idal aussi
peu formul que celui des potes romantiques, ou, tout au plus, pour
la religion de Pierre Leroux et de George Sand, et quelquefois pour
celle du prince Kropotkine.

Et il y a la couleur locale, la fcheuse couleur locale romaine,
dont se sont si heureusement passs Corneille dans _Polyeucte_ et
Racine dans _Britannicus_. Il y a, mls partout au dialogue, les
dtails de cuisine, d'ameublement ou d'habillement: gauche mosaque
qui fait ressembler la conversation des personnages au texte de ces
thmes de difficults o d'ingnieux professeurs de grammaire se
sont donn pour tche de faire entrer certains mots, de gr ou de
force.--Et j'allais oublier le Gaulois notre anctre, le bon esclave
ou gladiateur gaulois que l'auteur ne manque pas de fourrer dans un
coin de son drame, et  qui il prte un rle honorable pour flatter
notre patriotisme.

Quant  l'action, elle consiste gnralement dans les amours d'une
paenne et d'un chrtien (ou inversement) et dans les efforts que fait
celui-ci pour amener l'autre  la foi. Si l'homme est esclave et la
femme patricienne (ou _vice versa_), cela, bien entendu, n'en vaut que
mieux. Au cinquime acte, la belle paenne est touche de la grce et
mle son sang  celui de son compagnon. Et c'est trs bien ainsi, et,
au surplus, il est trs difficile de sortir de l. Pour trouver autre
chose, pour concevoir avec motion et avec profondeur et pour exprimer
sans banalit une me chrtienne des premiers temps, l'me et le gnie
d'un Tolsto ne seraient sans doute pas de trop. Du moins y
faudrait-il,  dfaut de gnie, une longue mditation et plus de vie
intrieure que n'en a le commun de nos dramaturges.

Les traits que j'ai dits se retrouvent dans _Blandine_, et ce n'est
point un reproche. Voici les inquiets  la faon de notre vieille
Leucono, les romantiques chercheurs d'idal: c'est Attale et milia,

  Altrs d'inconnu, toujours inassouvis...
  Enivrs, et rvant encore quelque chose!...

Voici le stocien, et c'est pagathus; l'picurien, et c'est Lucien de
Samosate; le politique troit, pusillanime, cruel par terreur, et
c'est Septime Svre; l'esclave chrtienne, et c'est Blandine.--Et
voici la fcheuse couleur locale. milia n'hsite pas  interpeller
Blandine en ces termes:

  . . . . . . . . . . Blandine, prends _ma stole_,
  Et me l'apporte!... Eh bien,  quoi rves-tu, folle?...
  Blandine?... Va chercher _ma stole bleue!_...

Et, plus loin, ivre de Dezobry, M. Jules Barbier ne craint pas de
prter  une certaine Phydile ces propos audacieusement panachs de
latin et de franais:

                                       Devine
  Ce qui me plat,  moi, dans mes dix-huit peplum?
  Car j'en ai dix-huit!... oui!... C'est le _linteolum
  Csicium_, ainsi nomm, parce qu'il s'ouvre
  Sur la poitrine,--l; jusqu'en bas,--et dcouvre,
  En suivant les contours du sein comme cela...

Or, nous voyons que l'nigmatique et silencieuse esclave Blandine est
aime d'un jeune charpentier, nomm Ponticus. Elle lui dit: Veux-tu
de moi pour soeur? Il lui rpond: Non, pour femme! Sur quoi elle
lui donne rendez-vous, la nuit prochaine,  l'assemble des chrtiens,
dans le propre temple de Rome et d'Auguste. Le mdecin Alexandre doit
conduire  cette mme assemble Attale et milia, qui sont curieux de
savoir ce que c'est que ces chrtiens. Et nous nous disons que le
jeune Ponticus se fera sans doute prier avant de cder Blandine 
Jsus; qu'Attale et milia, passionnment amoureux l'un de l'autre, ne
semblent pas dans les meilleures conditions pour embrasser la religion
du crucifi, et qu'ils y feront quelque rsistance; ou bien qu'milia
se convertira seule, et que sa lutte contre Attale sera, du moins,
l'un des principaux pisodes de cette tragdie...

Mais rien de tout cela.

La vie et la passion de Jsus, contes  sa faon par Blandine,--en un
rcit naf, dcousu et ardent, tout  fait convenable  la simplicit
et  l'imagination passionne d'une esclave ignorante,--dcident
instantanment le jeune Ponticus, ce pendant qu'Attale et milia
cdent  la premire exhortation de l'vque Pothin.

Et nous connaissons alors que l'objet de M. Jules Barbier n'est point
une aventure particulire, mais la tragique et sanglante et
merveilleuse histoire de l'glise de Lyon dans la dix-septime anne
du rgne de Marc-Antonin; que son dessein est de nous peindre des
phnomnes moraux collectifs, de nous montrer, dans tout un groupe de
chrtiens, la contagion de la foi et de l'hrosme, la sublime
mulation et, proprement, l'ivresse du martyre; et, si vous voulez, de
donner une forme dramatique au dix-neuvime chapitre du _Marc-Aurle_
d'Ernest Renan.

Ce dessein apparat en plein dans la seconde moiti de la pice.--Ce
qui nous est montr plus spcialement au troisime acte, c'est
l'mulation pour confesser la foi et pour se faire arrter. milia et
Attale songent un instant  fuir. Ils emmneront Blandine avec eux.
Alors (et, vraiment, l'ide est belle) l'esclave demande la libert 
sa matresse. Au nom de Jsus, je t'affranchis, dit milia. Mais
pourquoi as-tu voulu tre libre?--Pour mourir, rpond Blandine.--Et
l-dessus, le gouverneur tant entr et pagathus s'tant lui-mme
dnonc comme chrtien, milia et Attale se dnoncent librement  leur
tour; et Blandine, qu'on oubliait dans son coin, vient tendre les
mains aux chanes en disant: Et moi?

Au quatrime acte et au dernier, c'est l'mulation pour souffrir;
entendez pour souffrir dans son corps, et quelles tortures! Les
tenailles, les coins, les crocs, les ongles arrachs, la chaise
ardente, la griffe et la dent des btes... Les supplices taient
publics.  une poque de civilisation avance et de littrature
savante, aprs Virgile, aprs Horace, aprs Lucrce, sous le rgne du
plus vertueux des empereurs, de celui qui nous a lgu cet admirable
brviaire de perfection morale: _Ta eis eauton_, dans la ville la plus
riche et la plus cultive de la Gaule romaine, des milliers d'hommes,
dont un bon nombre, apparemment, taient d'honorables bourgeois, se
runissaient pour le plaisir de voir torturer longuement et
horriblement d'autres hommes. Et je sais bien que, il n'y a gure plus
d'un sicle, des magistrats lettrs, et qui peut-tre composaient de
petits vers, faisaient questionner des misrables sous leurs yeux;
que l'on venait en foule voir rouer en place de Grve;
qu'aujourd'hui encore, des chevaux ventrs par un taureau, lui-mme
tout ruisselant sous les flches des banderilles, forment un spectacle
dlicieux pour des gens qui sont cependant nos frres, et qu'enfin il
se rencontre des personnes distingues pour aller voir guillotiner
sans y tre obliges professionnellement. Oui, je sais que la vieille
humanit est abominable et que, dans le fond, elle aime le sang et la
souffrance d'autrui. Toutefois, si la bte froce n'est pas morte en
elle et n'y est qu'endormie, ne peut-on pas dire que ses rveils se
sont quelque peu espacs de notre temps, et que, s'il n'y a peut-tre
pas moins de cruaut latente dans l'me des foules, il y en a moins de
dclare dans les lois et dans les moeurs? Le peuple n'a presque
assassin personne depuis vingt-sept ans. La bte humaine, si la
prvoyance des lgislations s'appliquait de plus en plus  la sevrer
de sang, finirait peut-tre par en perdre un peu le got. Et je crois,
je veux croire qu'aujourd'hui dj cette ide d'une multitude en fte
runie dans un cirque pour voir dchirer et brler, parmi d'affreux
hurlements, des chairs vivantes, serait intolrable et presque
inconcevable  une assez imposante minorit d'mes douces.

De l, pour le farouche auteur de _Blandine_, une premire difficult.
Il inscrit, en tte de son oeuvre, cette fire dclaration: La
gense de ma _Blandine_ est aussi douloureuse que celle de ma _Jeanne
d'Arc_. L'avenir me rserve les mmes revanches: j'ai foi. Allons,
tant mieux. Je crains cependant, si la pice tait joue, qu'elle ne
nous accablt par un excs d'horreur physique. Voici quelques-unes des
indications de la mise en scne: Au lever du rideau, Sextius est
occup avec les soldats  rassembler et  prparer des instruments de
torture pars sur le sol, tenailles, lames, carcans, ceps, fouets,
etc. Plus loin: Blandine, vivement claire, est attache  une
croix. Ponticus est tendu  ses pieds sur un chevalet, entour de
bourreaux arms de tenailles.  et l, dans l'arne, des cadavres. 
un endroit, le mdecin Alexandre accourt en levant des mains
sanglantes et en criant:

      Cher lgat, le plus fort n'est pas matre
  De la douleur physique; elle envahit tout l'tre.
  Alors, pour asservir ces nerfs injurieux,
  Je me suis arrach les ongles... Trouve mieux!

Et ces vers sont immdiatement suivis de cette note:

  _(Les hurlements recommencent dans la coulisse)._

Une seconds difficult, pour l'auteur, tait dans le caractre
trangement et violemment exceptionnel des sentiments et de l'hrosme
de ses personnages. Ils ont soif de souffrir (n'oubliez pas de quelles
souffrances inoues, dmesures et prolonges il s'agit ici). De
cette disposition surhumaine, Renan donne ces explications:
L'exaltation et la joie de souffrir ensemble les mettaient dans un
tat de quasi anesthsie. Ils s'imaginaient qu'une eau divine sortait
du flanc de Jsus pour les rafrachir. La publicit les soutenait.
Quelle gloire d'affirmer devant tout un peuple son dire et sa foi!
Cela devenait une gageure, et trs peu cdaient. Il est prouv que
l'amour-propre suffit souvent pour inspirer un hrosme apparent,
quand la publicit vient s'y joindre. Les acteurs paens subissaient
sans broncher d'atroces supplices (?); les gladiateurs faisaient bonne
figure devant la mort vidente, pour ne pas avouer une faiblesse sous
les yeux d'une foule assemble. Ce qui ailleurs tait vanit,
transport au sein d'un petit groupe d'hommes et de femmes incarcrs
ensemble, devenait pieuse ivresse et joie sensible. L'ide que le
Christ souffrait en eux les remplissait d'orgueil et, des plus faibles
cratures, faisait des espces d'tres surnaturels. Et encore: Ceux
qui avaient t torturs rsistaient tonnamment. Ils taient comme
des athltes mrites, endurcis  tout... Le martyre apparaissait de
plus en plus comme une espce de gymnastique, ou d'cole de
gladiature,  laquelle il fallait une longue prparation et une sorte
d'ascse prliminaire. Peu s'en faut que Renan ne dise: Le martyre
tait un sport.--Il est certain que, d'tre regard, c'est une grande
force: cela donne le courage de souffrir beaucoup, mme pour des
causes chtives et frivoles. Que sera-ce quand la cause est sublime,
et quand les tmoins sont tout un peuple en face duquel on confesse
Dieu! Peut-tre aussi y a-t-il un degr de douleur physique qui ne
peut tre dpass, au del duquel la souffrance s'anantit. Notre
systme nerveux est un indchiffrable mystre. M. Homais comparerait
les martyrs chrtiens  ces Aissaouas qui, apparemment, au bout d'une
demi-heure de hurlements rythms et de balancements de tte au-dessus
d'un brasier, ne sentent plus. M. Jules Barbier, dans son
avant-dernire scne, met bravement cette note de couleur
scientifique, un peu inattendue dans une tragdie chrtienne:
Ponticus _compltement anesthsi_. Corneille n'et pas song 
appliquer cette pithte  Polyeucte.--Enfin, ivresse de publicit,
entranement, anesthsie,--et aussi amour de Dieu et attente d'un
bonheur infini,--vous avez le choix entre ces explications, ou vous
les pouvez prendre toutes ensemble. Les croyants en proposent encore
une autre, qui est la grce divine.

Mais vous entrevoyez combien il tait malais au pote de prolonger
durant deux actes cette lutte pour le martyre, ce renchrissement
ininterrompu dans le plus surprenant hrosme, et d'en soutenir sans
dfaillance l'crasant _crescendo_. Comment faire parler ces mes,
toutes parvenues au dernier point de tension morale? Le seul tort de
M. Jules Barbier, c'est d'avoir conu un sujet o le pote tait
oblig d'tre gnial, et o, le ft-il, il risquait de l'tre avec
trop d'uniformit et d'ajouter  la monotonie de l'horreur physique la
monotonie de la sublimit spirituelle. Mais ce sujet trop beau, c'est
aussi le mrite de M. Barbier d'avoir os le tenter. Il n'a pas
d'ailleurs t partout ingal  sa tche; et voici une scne,--la
dernire,--o la maternit chaste et sanglante de Blandine, aidant le
pauvre petit Ponticus  souffrir et  mourir, est peinte de traits
assez forts et assez doux:

                    PONTICUS

    Pardonne-moi, j'ai peur!

                    BLANDINE

                            Est-ce qu'on a peur?... Pense
    Non pas  la douleur, mais  la rcompense!
    N'afflige pas Jsus par ton manque de foi!
    Car il te voit, Jsus!... sans te parler de moi.
    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
    Je te sens sur mon coeur tout gros de tes alarmes,
    Comme un fils enfant dans les cris et les larmes!...
    Songe que tout sera fini dans un moment.

                    PONTICUS

    Oui, laisse dans tes yeux parler ton coeur charmant.

                    BLANDINE, _le berant_.

    Mon Ponticus! (_Clameurs au dehors_.)

                    PONTICUS

                        Dieu!

                    BLANDINE

                                  Quoi?

                    PONTICUS

                                  Ces cris! ces cris de rage!

                    BLANDINE,
                         _lui mettant les mains sur les oreilles_.

    N'entends pas!

                    PONTICUS

                    Ah! ce sang!

                    BLANDINE, _lui mettant une main devant les yeux_.

                                Ne vois pas!... Du courage!

Et, quand le petit Ponticus est sur le chevalet:

    Non! tu ne souffres pas!... je le veux!... je l'ordonne!

                    PONTICUS

    Non... je ne... souffre... pas... (_Sa tte retombe; il meurt_.)

                    BLANDINE

                                Jsus!... Je vous le donne!

Oui, cela est beau, ne craignons pas de le dire. Mais, ailleurs, il
semble que l'auteur et pu nous montrer une Blandine plus originale et
plus saisissante. Renan crit: ... Quant  la servante Blandine, elle
montra qu'une rvolution tait accomplie. Blandine appartenait  une
dame chrtienne, qui sans doute l'avait initie  la foi du Christ. Le
sentiment de sa bassesse sociale ne faisait que l'exciter  galer ses
matres. La vraie mancipation de l'esclave, l'mancipation par
l'hrosme, fut, en grande partie, son ouvrage. L'esclave paen est
suppos par essence mchant, immoral. Quelle meilleure manire de le
rhabiliter et de l'affranchir, que de le montrer capable des mmes
vertus et des mmes sacrifices que l'homme libre! Comment traiter avec
ddain ces femmes que l'on avait vues dans l'amphithtre plus
sublimes encore que leurs matresses? La bonne servante lyonnaise
avait entendu dire que les jugements de Dieu sont le renversement des
apparences humaines, que Dieu se plat souvent  choisir ce qu'il y a
de plus humble, de plus laid et de plus mpris pour confondre ce qui
parat beau et fort. Se pntrant de son rle, elle appelait les
tortures et brlait de souffrir...

Il m'et donc plu que l'auteur cont cette tragdie chrtienne de
faon qu'elle signifit principalement le triomphe moral des esclaves,
des petites gens, des ignorants grands par le coeur. Blandine et
gard, dans le commencement du drame, l'attitude efface et muette que
lui prte habilement M. Barbier, et qui est destine  faire un
dramatique contraste avec le rle prpondrant qu'elle joue dans la
suite. Mais, en outre, les chrtiens de la bonne socit, Attale,
milia, pagathus, Alexandre mme, tout en la regardant comme leur
soeur en Dieu, n'eussent pas, d'abord, fait grande attention  elle,
lui eussent tmoign tout juste les sentiments fraternels qui sont de
commandement, et, malgr eux, se ressouvenant de leur condition
sociale, eussent considr l'humble servante comme une crature gale
sans doute  eux-mmes par sa participation au rachat divin, mais
infrieure par l'intelligence, l'ducation, la distinction morale. Il
dut y avoir ncessairement de ces nuances dans les sentiments
qu'prouvrent les premiers chrtiens patriciens pour leurs frres
esclaves. Et l'effacement de ces nuances sous la pourpre du commun
martyre et t ici presque tout le drame.

Au reste, dans ce drame que je rve, Blandine ne payerait point de
mine. Elle ne serait point la belle fille  la robe blanche et aux
longs cheveux soigns qu'on nous montrerait certainement si la pice
de M. Barbier tait reprsente. Elle serait petite, faible de corps,
plutt laide, comme il semble qu'elle ait t dans la ralit. Et ce
serait une raison de plus pour que ses frres patriciens, lettrs,
lgants, l'eussent non pas ddaigne, mais nglige un peu, et
presque ignore. Or, du jour o il s'agirait de souffrir et de verser
son sang, il apparatrait tout aussitt que l'me de la fille chtive
et disgracie est plus forte, plus douce et plus haute que celle mme
de ses plus saints compagnons. Cela se ferait sans qu'elle s'y
effort. Elle demeurerait modeste, elle ne se mettrait point en
avant; mais on irait  elle parce qu'on sentirait en elle une divine
flamme de charit et de foi. Elle serait le guide et le rconfort de
tous. Elle aurait des mots simples et profonds, que je ne me charge
point de trouver, des mots qui ressembleraient  quelques-uns de ceux
que Tolsto a su prter au vieil Akim ou  Platon Karatief. Et la
patricienne milia dcouvrirait avec tonnement et vnration la
saintet de son esclave; et, comme autrefois Blandine aidait milia 
sa toilette et lui parfumait ses cheveux, milia  son tour servirait
Blandine dans la prison, lui rendrait les offices qu'on se doit entre
martyres, laverait ses plaies avec l'eau de la cruche et essayerait de
dmler sa maigre chevelure raide de sang coagul. Et ainsi Blandine
deviendrait le centre du drame, ce qu'elle n'est pas dans la pice de
M. Barbier o l'intrt, si je ne m'abuse, se disperse un peu, et o
plusieurs des autres personnages, beaucoup moins singuliers et
significatifs que Blandine, occupent une aussi grande place que
l'humble et sublime servante.


Mais il est temps d'arriver  _l'Incendie de Rome_. L aussi nous
retrouvons d'abord les lments habituels d'une tragdie chrtienne.
Il y a une Leucono patricienne, amoureuse d'un esclave chrtien:
c'est Marcia, femme du prfet de Rome. (Oh! que voil une aventure qui
a d tre rare dans la ralit!) Il y a l'picurien sceptique, et
c'est Ptrone. Il y a le gnreux esclave notre anctre, et c'est ici
Faustus, esclave germain, etc. Une dplorable couleur locale ne
cesse d'gayer la pice. Ds la premire page, il est question de
loirs assaisonns de miel et de pavots, d'oeufs de paon de Samos, de
gelinottes de Phrygie enveloppes dans des jaunes d'oeufs poivrs,
etc. Sous prtexte qu'ils sont lointains, les personnages s'expriment
avec une noblesse soutenue. Voici la premire phrase du chef des
cuisines: Jamais festin plus somptueux n'aura t servi dans le
triclinium du prfet de Rome, Pedanius Secundus; et l'intendant
Priscus,  peine entr, interpelle les esclaves en ces termes choisis:
Approchez, gyptiens, et vous, thiopiens, plus noirs que Pluton,
dieu des enfers...  mesure que les convives apparatront dans
l'atrium, prcipitez-vous  leurs pieds; que rien ne manque  leurs
ablutions. Quant  vous, femmes, rpandez vos cheveux sur vos paules,
afin que les amis de Pedanius puissent, s'ils le dsirent, essuyer
leurs mains.--Les auteurs ont voulu nous mettre sous les yeux la vie
lgante sous Nron, et la vie nronienne elle-mme. C'tait une
entreprise difficile. Quand ils ont fait dire  Nron qui veut sduire
Marcia: Oh! veux-tu?  nous deux nous imaginerons, nous vivrons une
vie affine, grandiose, non vcue jusqu'ici... Elle ne t'attire donc
pas, cette existence surhumaine? Oh! songes-y: pouvoir tout ce que tu
veux! Et encore: J'avais fait pour toi un beau rve: j'aurais
ralis pour toi toutes les jouissances que peut imaginer un artiste
tout-puissant; j'aurais accumul les volupts, les ftes! ils sont,
si j'ose m'exprimer ainsi, au bout de leur rouleau... Je crois que
l'emploi des vers s'imposait ici. Les auteurs n'y eussent pas mis une
ide de plus que dans leur prose; mais de beaux vers (il les fallait
beaux) nous eussent peut-tre suggr, par leur musique et par leur
volupt propre, quelque chose des volupts nroniennes et de ce que
Cloptre avait appel dj la vie inimitable...

La pice elle-mme est une broderie industrieuse sur le chapitre des
_Annales_ o Tacite conte l'assassinat de Pedanius Secundus et ce qui
s'ensuivit.--Ce Secundus est un abominable homme. Il livre, par
servilit, sa femme Marcia  Nron. Il viole la jeune Grecque Hb,
puis, l'ayant donne pour femme  l'esclave germain Faustus, la lui
enlve contre la foi jure. Et c'est pourquoi Faustus gorge Secundus
dans sa chambre, avec l'assentiment de Marcia qui a surpris le
complot, et malgr l'esclave chrtien Thomne, qui se jette au-devant
du poignard pour protger son matre. Tous les esclaves de Pedanius
sont, selon l'atroce loi romaine, arrts et condamns. Mais
quelques-uns, parmi lesquels Thomne et Faustus, ont pu se rfugier
aux catacombes, o l'inquite Marcia les rejoint et, tombe amoureuse
de l'hroque Thomne, est convertie par lui  la foi du Christ...

Tout cela est habilement dvelopp. Il y a du mouvement, de la
varit, des coups de thtre qui, pour tre facilement prvus, n'en
font pas moins de plaisir, des fins d'actes qui sont toutes  effet,
des scnes tumultueuses  personnages nombreux et qui sont trs bien
rgles. MM. phram et La Rode ne s'entendent pas plus mal que
d'autres  mouvoir les masses. Si la pice tait reprsente (et je
ne vois pas pourquoi l'Odon n'en tenterait pas l'preuve), peut-tre
paratrait-elle au public intressante, colore, violemment
dramatique, qui sait?... Mais  la lecture, et jusqu' l'endroit o
j'en ai arrt le compte rendu, cette oeuvre intelligente ne semble
point particulirement neuve, et je dirais qu'elle rentre dans
l'ordinaire formule des tragdies romano-chrtiennes, si, dans sa
dernire partie, ne se marquait fort heureusement le dessein par
lequel surtout elle vaut.

'a t une opinion distingue, du moins parmi les journalistes, et
c'est devenu un lieu commun, de rapprocher nos rvolutionnaires les
plus emports, et spcialement nos anarchistes, des chrtiens de la
primitive glise, et d'affirmer qu'ils se ressemblent comme des
frres. Si l'on considre en elles-mmes ces deux espces d'hommes,
rien de plus faux qu'un tel rapprochement, puisque les chrtiens
taient chastes, doux, rsigns, qu'ils combattaient en eux la
nature  laquelle nos libertaires font profession de s'abandonner;
qu'ils pratiquaient justement les vertus qu'un bon anarchiste doit
avoir le plus en horreur; et qu'ils ne tuaient pas, mais, au
contraire, se laissaient tuer. Sans compter qu'ils taient dj par
leurs croyances (il n'y a pas  dire!) des manires de clricaux.
Mais avec tout cela, il est certain que les chrtiens devaient tre
assez exactement, aux yeux de la socit rgulire des premiers
sicles, ce que les plus violents rvolutionnaires sont pour la
ntre. L'tat et le peuple romain se trompaient en attribuant aux
chrtiens des crimes et des pratiques infmes; ils ne se trompaient
point en les considrant comme des ennemis irrductibles.

Si les communauts chrtiennes taient composes, en majorit, de trs
douces mes, il devait pourtant s'y rencontrer, surtout parmi les
catchumnes, des malheureux venus l par dsespoir, excs de
souffrance, haine de la socit tablie, instinct de rvolte,
insuffisamment instruits et non encore imprgns de l'esprit de Jsus.
Or la haine des corruptions sociales, si l'on n'y prend garde, est
toute proche de la haine des lgances, qui est toute proche de la
haine des richesses, qui est toute proche de la haine des riches, qui
implique aisment la condamnation de l'ordre social lui-mme. Elle
revt donc assez aisment un caractre rvolutionnaire. Les mes
chrtiennes les plus douces et les plus abondantes en vertus parlaient
des infamies du vieux monde dans les mmes termes que le font
aujourd'hui les anarchistes les moins vertueux. Et comme ceux-ci
croient  l'avnement de la Cit idale, les chrtiens croyaient au
_millenium_, au rgne des saints, dont une des conditions tait la
destruction de Rome et de l'Empire. Cette destruction, ils
l'appelaient de leurs voeux, et c'tait assurment un dsir permis.
Mais il n'est pas impossible qu' force de la dsirer, et comme une
chose promise par Dieu, certains nophytes grossiers et vhments
fussent tents d'y mettre la main. Comment, chauff par les pieuses
imprcations d'un saint prtre, le sympathique barbare Faustus passe
soudainement du dsir  l'acte, c'est ce que MM. phram et La Rode
nous montrent dans une scne qui est,  coup sr, la plus prcieuse de
leur drame.

Dans une salle des catacombes,  la lueur des torches, devant ses
frres qui viennent d'apprendre que les quatre cents esclaves de
Secundus ont t excuts, le prtre Timothe,--en des phrases dictes
par Dieu mme, puisqu'elles sont empruntes  l'ptre catholique de
saint Jacques et  l'Apocalypse,--maudit la ville impure et
sanguinaire et en prophtise la fin: ... Riches! pleurez et jetez des
cris,  cause des malheurs qui vont tomber sur vous!... Vos richesses
sont pourries! Le salaire dont vous avez frustr les ouvriers crie
contre vous... Vous avez condamn et mis  mort les innocents, les
justes, qui ne vous rsistaient point... Qu'elle pleure et qu'elle
gmisse, la ville d'iniquit!... Parce que, dans cette grande ville,
le sang des saints et des innocents a t rpandu... le Seigneur
enverra le feu tordre dans ses flammes, comme dans les anneaux d'un
serpent, tous ces palais superbes, tous ces repaires de volupts
infmes! Et enfin: ... Sur vous qui aimez Dieu se lvera le soleil
de la justice. Quand les cieux auront pass... quand les lments
embrass auront t dissous... vous, les pauvres... vous
ressusciterez en vos corps glorieux, et vous jouirez d'une flicit
infinie.

Alors Faustus (remarquez que ce qu'il vient d'entendre est tout ce
qu'il connat du christianisme,):--Voil ce que ton Dieu promet?...
Je crois en lui!--Mais, dit Marcia, o est-il, l'envoy de Dieu qui
allumera l'incendie? O est-il, celui que Dieu a choisi pour renverser
cet empire sanglant?--Ce sera moi! dit Faustus en arrachant une
torche fixe  la muraille; et, suivi de quelques-uns de ses frres,
il s'en va mettre le feu  la ville.

Si cela est peut-tre discutable, cela est fort dramatique; et trs
dramatique aussi, au dernier tableau, du haut de la terrasse de Nron,
le saut des martyrs dans les flammes.




LES DEUX TARTUFFE.


                                   6 Juillet 1896.

Presque tous nos meilleurs comdiens ont voulu s'essayer dans le rle
de Tartuffe, et il ne parat pas qu'aucun d'eux y ait jamais remport
un entier succs. D'o vient cela?

C'est peut-tre que ce rle n'est pas trs bon.--Que le personnage
soit antipathique, cela ne serait rien; il pourrait tre sauv soit
par beaucoup de comique, soit par un peu de terreur. Mais il est
double. Il y a dans Tartuffe, et trs distinctement, deux Tartuffe.

Tartuffe est, d'abord, une espce d'pais et hideux bedeau. Il pte de
sant; il a le visage allum et l'oreille rouge. C'est un goinfre. Il
lui arrive de roter  table. (La dlicatesse de nos Comdiens
officiels a supprim, je ne sais pourquoi, les vers o cette
incongruit est rappele.) Il est laid, d'aspect repoussant. Dorine y
insiste: elle dit qu'il est difficile d'tre fidle  de certains
maris faits d'un certain modle. Et encore: Oui, c'est un beau
museau! Elle dit ironiquement qu'il est bien fait de sa personne.
Elle dit  Marianne qu'il faut qu'une fille obisse  son pre,
voult-il lui donner un singe pour poux. Le point est donc hors de
doute.

Ce premier Tartuffe, au surplus, est une brute. Il n'a aucune finesse.
C'est par les artifices les plus grossiers, les plus faciles  percer,
les plus impudents, ou, pour mieux dire, les plus nafs, qu'il a
sduit Orgon; par des momeries de truand de la dvotion, des soupirs
et des lancements  faire retourner les gens, etc... Il a des
affectations purement imbciles, comme lorsqu'il crie  Laurent de
serrer sa haire avec sa discipline, ou lorsqu'il s'accuse d'avoir
tu une puce avec trop de colre. Il est si obtus que, voulant se
dclarer  une femme jeune, spirituelle, nullement dvote, minemment
laque, il y emploie le style des _Manuels_ de pit et ne conoit
pas ce qu'un tel langage, appliqu  une telle matire, doit avoir
ncessairement, pour cette jeune femme, de rpugnant et de
souverainement ridicule.

Bref, Tartuffe n'est qu'un pourceau de sacristie, un grotesque, un bas
cafard de fabliau, une trogne de moine moinant de moinerie,
violemment taille  coups de serpe par l'anticlricalisme (dj!) du
libertin Molire.

Mais ce gueux, ce marmiteux, ce goinfre, ce balourd, cet incongru,
comment Orgon, homme riche et notable, dont la conduite pendant la
Fronde a t signale au roi avec loge; comment ce bourgeois, qui a
srement les prjugs de sa classe et de son rang, a-t-il pu le
recueillir chez lui, l'y traiter en ami intime et en directeur de
conscience? Comment a-t-il pu subir  ce point l'ascendant de ce
goujat qui, pour tre un coquin, n'en est pas moins un simple
d'esprit? On ne voit pas non plus que les bourgeois, mme dvots,
soient dtourns par leur dvotion du soin de marier richement leurs
enfants: comment Orgon peut-il s'entter  donner sa fille  cet
ancien mendigot? Il y a l,  mon avis, une impossibilit morale.

Et c'est pourquoi, le dsaccord tant complet entre ce personnage et
la besogne que Molire a dessein de lui faire accomplir, voici surgir,
chemin faisant, un second Tartuffe, fort diffrent du premier. Plus
rien du rat d'glise. Le butor qui racontait aux gens l'histoire de
ses puces, qui rotait  table et s'empiffrait  en crever, nous
apparat maintenant comme un homme de bonne ducation, comme un
gentilhomme pauvre, et qui, mme au temps de sa dtresse, a conserv
un valet. Gentilhomme, je ne sais pas bien s'il l'est en effet; mais
il faut croire  prsent qu'il en a du moins les airs, puisque Dorine,
son ennemie, dans le couplet o elle raille Marianne, admet elle-mme
qu'il tiendrait bon rang dans sa province:

  Vous irez par le coche en sa petite ville, etc.

Et sans doute, dans son tte--tte avec Elmire, il dbute assez
lourdement par l'emploi du jargon de la dvotion; mais,
insensiblement, il sait tourner ce jargon en caresse, et le rapproche
enfin de la langue vaguement idaliste que l'amour devait parler, cent
cinquante ans aprs Molire, dans des posies et romans romanesques et
qui a plu si longtemps aux femmes... Mais, en outre, il a de la
finesse et de l'esprit, et des ironies, et des airs dtachs qui
sentent leur homme suprieur et qui sont d'un vritable artiste en
corruption. Et,  sa deuxime rencontre, quand il veut lever les
scrupules d'Elmire, la jolie leon de casuistique, leon qui semble
une drision prmdite et presque une blague de la casuistique
mme! Ce Tartuffe-l ressemble  quelque abb italien tortueux et
lgant, athe, moqueur et sensuel, et qui se complat, avec une grce
perverse,  ter  demi son masque.

 ce propos, vous savez qu'on s'est demand si Tartuffe avait la foi.
La question et sembl trange  Molire. Si Tartuffe croyait, il
serait un pharisien, il ne serait pas un imposteur, et Molire ne
lui aurait pas donn ce nom. Mais,  supposer mme que l'auteur n'et
pas assez signifi sa pense sur ce point, il faudrait ici distinguer.
Pour le premier Tartuffe, le bedeau, la brute, mchant, mais stupide,
dnu d'esprit critique et incapable de se connatre lui-mme, on peut
admettre  la rigueur qu'il ait la foi,--la foi d'un abominable
charbonnier. Mais il me parat de toute vidence que le second
Tartuffe, l'homme du monde, l'homme d'esprit, l'aventurier de haut
vol, ne croit ni  Dieu ni  diable. Ou je ne sais pas lire, ou ces
vers, par exemple:

  Le ciel dfend, de vrai, certains contentements;
  Mais on trouve avec lui des accommodements.
  Selon divers besoins, il est une science
  D'tendre les liens de notre conscience,
  Et de rectifier le mal de l'action
  Avec la puret de notre intention,

ne peuvent tre que d'un terrible pince-sans-rire et d'un railleur
raffin et hardi.

La conclusion, c'est que le comdien est fort embarrass. Il faut
choisir entre trois partis: ou reprsenter le premier Tartuffe, ou
reprsenter le second, ou essayer de raliser un Tartuffe mitoyen;
car, de fondre les deux l'un dans l'autre, il n'y faut gure songer.

Or, si le comdien joue le premier Tartuffe, il fera rire; mais
l'action de la pice deviendra totalement absurde. (Vous me direz: Qui
s'en apercevra?) S'il joue le second, la pice redeviendra
raisonnable; mais alors, on ne comprendra plus du tout le portrait qui
nous a t fait de Tartuffe avant son apparition. Le public sera
dpays, lui qui ne voit Tartuffe que sous les espces d'un bedeau
gras, rouge et libidineux; et l'acteur ne fera pas rire, et il devra,
j'en ai peur, renoncer  la douceur des applaudissements. Reste,
comme j'ai dit, qu'il prenne une moyenne entre les deux Tartuffe...
J'aime mieux qu'il s'en charge que moi...

Du temps de Molire, conformment  sa pense, Tartuffe fut jou en
comique et mme en valet comique; et cette interprtation dura
jusqu'au commencement de ce sicle. Rgnier s'en plaint dans son
_Tartuffe des comdiens_. Je lui emprunte ces lignes intressantes:
... Au sicle pass... l'emploi des _premiers comiques_ s'appelait
aussi l'emploi _des valets_, et la garde-robe des acteurs qui tenaient
ces sortes de rles se bornait presque  des habits de livre. Aussi
l'habitude de jouer chaque soir Hector ou Crispin avait rtrci le
talent des comdiens, circonscrit leur horizon; leur unique tche
tant de faire rire, Tartuffe fut jou comme _valet_, et, peu  peu,
ce grand rle ne fut plus qu'un sournois plaisant et cynique dont les
charges et les paillardises gayaient le public.

Cette grossire interprtation du rle devint la tradition, et Aug,
grand, beau, bien fait, trs ais dans son jeu, au dire d'un
contemporain, d'une gaiet un peu basse, naturel et inexact dans son
dbit, estropiant les vers, Aug s'y conforma en l'exagrant encore.
Il a laiss dans le rle un long souvenir de succs...

Avec des regards lubriques, des gestes  l'avenant, il forait
Elmire, en plein thtre,  subir des grossirets qu'il serait
rpugnant d'indiquer. Dans la scne de la dclaration du troisime
acte, il cachait ses pieds sous la jupe de Mme Prville, lui serrait
les doigts, lui pressait le genou, et cela avec des attouchements si
impudents, qu'exaspre elle lui dit un jour, de faon  tre entendue
d'une partie de l'orchestre: Si nous n'tions pas en scne, quel
soufflet je vous appliquerais!

Mais un beau jour on s'avisa que Tartuffe ne devait pas faire rire 
ce point. Tartuffe passa donc des _comiques_ aux _premiers rles_.
Vanhove, Naudet, Mol, Baptiste an, Damas jourent surtout ce que
j'ai appel le second Tartuffe.

C'est aussi celui-l qui a t traduit par M. Febvre ( la Comdie),
par Adolphe Dupuis ( l'Odon) et, l'autre jour, par M. Worms.-- vrai
dire, Adolphe Dupuis en fit un bon gros homme, presque un vieux
gnral. M. Febvre en faisait, lui, un homme du monde et un brillant
causeur. Mieux qu'aucun de ses devanciers, M. Worms a sauv Tartuffe
du ridicule. Ce qu'il a exprim peut-tre le plus fortement, c'est
l'ardente passion sensuelle dont Tartuffe est dvor. Il lui a prt
aussi une sorte d'pret triste, une allure sombre et fatale, et qui
fait songer tantt  don Salluste, tantt  Iago. Enfin il semble
qu'il ait voulu surtout nous rendre sensible cette ide, que Tartuffe
se perd parce qu'il aime. Et, en mme temps, il nous a montr un
sclrat si lgant, d'une pleur si distingue dans son costume noir,
si spcial par l'ironie sacrilge qu'il mle  ses discours, que, si
Elmire lui rsiste, ce ne peut plus tre chez elle dgot et
rpugnance, et que, vraiment, en supposant cette jeune femme un rien
curieuse, et de temprament moins paisible, on aurait presque lieu de
trembler pour elle... Oh! qu' ce moment le premier Tartuffe, le
bedeau, le truand d'glise, est loin de nos yeux et de notre souvenir!

Et pourtant, si Molire revenait au monde, c'est bien, j'en suis sr,
ce truand aux basses grimaces qu'il voudrait voir, et qu'il
conseillerait  ses interprtes de rendre uniquement. Et c'est ce
truand qui est rest, dans l'imagination populaire, le vrai Tartuffe.

Rien  faire  cela. Peu importe qu' mes yeux le vrai Tartuffe ce
soit l'autre, le second, ou mieux encore (je l'avoue franchement),
l'Onuphre de La Bruyre, si finement nuanc, si profond, si cohrent,
si harmonieux.

Il ne dit point: _Ma haire_ et _ma discipline_, au contraire; il
passerait pour ce qu'il est, pour un hypocrite, et il veut passer pour
ce qu'il n'est pas, pour un homme dvot; il est vrai qu'il fait en
sorte que l'on croie, sans qu'il le dise, qu'il porte une haire et
qu'il se donne la discipline... S'il se trouve bien d'un homme
opulent,  qui il a su imposer, dont il est le parasite... il ne
cajole point sa femme, il ne lui fait du moins ni avance, ni
dclaration; il s'enfuira, il lui laissera son manteau, _s'il n'est
aussi sr d'elle que de lui-mme_. Il est encore plus loign
d'employer, pour la flatter et la sduire, le jargon de la dvotion;
ce n'est point par habitude qu'il le parle, mais avec dessein, et
selon qu'il lui est utile, _et jamais quand il ne servirait qu' le
rendre trs ridicule_. Il sait o se trouvent des femmes plus
sociables et plus dociles que celle de son ami... Un homme dvot n'est
ni avare, ni violent, ni injuste, ni mme intress. Onuphre n'est pas
dvot, _mais il veut tre cru tel_... Aussi ne se joue-t-il pas  la
ligne directe, et il ne s'insinue jamais dans une famille o se
trouvent tout  la fois une fille  pourvoir et un fils  tablir; il
y a l des droits trop forts et trop inviolables: on ne les traverse
pas sans faire de l'clat, et il l'apprhende... Il en veut  la ligne
collatrale: on l'attaque plus impunment; il est la terreur des
cousins et des cousines, du neveu et de la nice, le flatteur et l'ami
dclar de tous les oncles qui ont fait fortune... Etc., etc...

Oh! je sais tout ce qu'on peut rpondre, et ce que dveloppent  ce
sujet, sur les indications de leurs matres, tous les candidats  la
licence s lettres (car Molire est chez nous une superstition
nationale): que La Bruyre crit en moraliste, et Molire en auteur
dramatique; qu'il faut tenir compte du grossissement ncessaire  la
scne et de l'optique du thtre; qu'Onuphre, par trop de vrit,
s'vanouirait sur les planches, etc... Je n'en suis plus du tout
convaincu; et, s'il faut tout dire, je ne gote Tartuffe que dans les
endroits prcisment o, pour le ton du moins, il se rapproche
d'Onuphre.

Encore une fois, qu'importe? C'est le premier Tartuffe seul qui vit
pour les foules, justement parce qu'il n'est qu'une trogne haute en
couleur, aux traits simplifis et excessifs, une tte de jeu de
massacre. Les figures les plus populaires du thtre ou du roman ne
sont pas ncessairement les plus profondes, les plus tudies ni
celles qui rsument le plus d'observations. (Et je pourrais ajouter
que les figures les plus populaires ont t souvent cres par des
esprits fort mdiocres: tels Robert Macaire ou Joseph Prudhomme.)--Alphonse
Daudet a conu et fait vivre vingt personnages d'une vrit plus rare
que Tartarin, d'une observation plus difficile, plus aigu, plus
curieuse; et peut-tre est-ce du seul Tartarin que les sicles se
souviendront.

C'est gal, si quelque auteur contemporain mettait au thtre un
personnage aussi incohrent, aussi visiblement double que le Tartuffe
de Molire, que diriez-vous,  mon matre Sarcey?

       *       *       *       *       *

                                   13 Juillet 1896.

Bien taill! comme disait l'autre. Et maintenant il faut recoudre.

Recousons.

C'est de Tartuffe qu'il s'agit.  en juger par les lettres que j'ai
reues, beaucoup de Franais en France dsirent que le Tartuffe de
Molire ne soit pas double. Dmontrons donc qu'il ne l'est pas, et que
les deux Tartuffe peuvent se fondre. Rien de plus facile.

Une premire remarque  faire, et trs importante, c'est que Tartuffe,
tout le temps que nous le voyons _en personne_, est,  fort peu de
chose prs, cohrent, harmonieux, d'accord avec lui-mme. Il n'est en
dsaccord qu'avec l'ide que nous ont donne de lui Dorine, puis
Orgon. En d'autres termes, il n'y a pas deux Tartuffe; mais il y a
Tartuffe, d'une part, et, d'autre part, le portrait qui nous a t
fait de Tartuffe avant son entre en scne.

Or, il faut considrer que ce portrait est moiti d'une ennemie, et
d'une ennemie qui est servante (Dorine), et moiti d'un imbcile
(Orgon); que, par consquent, nous ne le pouvons accueillir que sous
bnfice d'inventaire, que nous en devons contrler, rectifier ou,
mieux, interprter tous les traits.

Le Tartuffe de Dorine, c'est Tartuffe jug et dcrit par la cuisine et
par l'office. C'est un beau museau! Soit. Mais il y a des laideurs
expressives, originales, et qui ne dplaisent pas  toutes les femmes.
Apparemment, l'idal masculin de Dorine, c'est un beau mousquetaire
ou, comme nous disons aujourd'hui, un garon coiffeur ou un tnor.
Tartuffe peut s'loigner de ce type; il peut tre mal bti et avoir
toutefois une flamme aux yeux, une grce dans le sourire, une
animation dans la physionomie, un je ne sais quoi de persuasif ou de
dominateur, qui chappe  cette dondon de Dorine.

C'est un goinfre, dit-elle encore. Mettons qu'il a grand apptit et
ne ddaigne pas les vins loyaux. On n'ignore pas que la gourmandise
est le pch mignon de beaucoup de personnes religieuses et mme
d'ecclsiastiques excellents. Louis Veuillot ne fut point une
fourchette mdiocre. Parmi les volupts sensuelles, les plaisirs de la
table sont ceux que l'glise interdit avec le moins de rigueur. Pourvu
qu'ils n'aillent pas aux derniers excs, elle consent  y reconnatre
une sorte d'innocence. Bien manger, c'est ne point faire fi des
prsents de Dieu qui donne la pture aux petits des oiseaux; bien
manger, c'est dj presque une faon de louer la Providence. Les
dvots, dit La Bruyre, ne connaissent de crimes que l'incontinence,
parlons plus prcisment, que le bruit ou les dehors de
l'incontinence. Si Phrcide passe pour tre guri des femmes, ou
Phrnice pour tre fidle  son mari, ce leur est assez: laissez les
jouer un jeu ruineux, faire perdre leurs cranciers, se rjouir du
malheur d'autrui et en profiter, idoltrer les grands, mpriser les
petits, s'enivrer de leur propre mrite, scher d'envie, mentir,
mdire, cabaler, nuire: c'est leur tat.  plus forte raison
laissez-les manger  leur apptit et boire  leur soif, et un peu au
del. Pour nombre d'hommes d'glise et de dvots, mme sincres, les
jouissances de la gueule sont comme une revanche licite de ce qu'ils
se retranchent sur le point que vous devinez. Ces jouissances sont
beaucoup plus assures et beaucoup moins rapides que celles de
l'amour; par un bienfait de Dieu, elles sont presque aussi vives, et
tout aussi matrielles, et tout aussi grossires; et elles sont
permises! et bien plus largement que les autres, lesquelles ou ne sont
autorises que dans un seul lit ou ne le sont pas du tout! Elles sont,
elles, permises  toutes les tables o l'on peut s'asseoir! Quelle
aubaine pour les mes pieuses! Aussi en voyons-nous plus d'une
s'empiffrer thologalement.--Joignez, ici, que le grand apptit de
Tartuffe et ses connaissances de dgustateur ne sont pas pour dplaire
 un opulent bourgeois comme est Orgon, que l'on peut sans tmrit
supposer ami de la bonne chre et fier de sa cave. C'est peut-tre
tout justement en bien mangeant et buvant sec que Tartuffe a achev de
le sduire.

Tartuffe rote  table? D'abord, c'est Dorine qui le dit. Le digne
homme a pu avoir un jour un lger hoquet, que la haineuse servante a
exagr, transform en un bruit plus malsant. Et puis, n'oubliez pas
que les gens du dix-septime sicle ne mangeaient pas fort proprement:
ils prenaient la plupart des viandes avec leurs doigts, s'essuyaient
les mains  la nappe, jetaient les os par-dessus leur paule. La
Bruyre crit, par exemple, sans s'tonner: ... Si Trole dit d'un
mets qu'il est insipide,--ceux qui commenaient  le goter, _n'osant
avaler le morceau qu'ils ont  la bouche, ils le jettent  terre..._
Or, tout se tient; et j'imagine que ces gens-l taient moins exacts
que nous  se garder de certaines incongruits. Notez que Dorine n'est
pas prcisment choque des bruits vilains que fait Tartuffe, mais
qu'elle raille surtout la bienveillance avec laquelle Orgon les salue:

  Et, _s'il vient  roter_, il lui dit: Dieu vous aide!

S'il vient  roter..., entendez: si cela lui arrive, par hasard...
comme cela peut arriver  tout le monde...

Du Tartuffe violemment caricatur par Dorine, passons au Tartuffe
pieusement et batement dessin par Orgon.

Tartuffe, disais-je, n'a aucune finesse... Pour tre un goujat et un
drle, il n'en est pas moins un simple d'esprit... C'est par les
artifices les plus grossiers, les plus voyants, les plus faciles 
percer, qu'il a sduit Orgon.--Mais, au contraire, Tartuffe parat
fort intelligent en ceci, qu'il a su approprier ses moyens de
sduction  la sottise de l'homme dont il a fait sa dupe. Un de mes
correspondants me dit que Orgon peut fort bien tre un bourgeois
notable, avoir t fidle au roi pendant la Fronde, et n'tre qu'un
imbcile; et je suis tout  fait de cet avis, l'instinct conservateur
en politique n'tant pas ncessairement une preuve d'intelligence. Les
soupirs et les grands lancements  faire retourner les fidles,
la terre baise  tous moments, et la puce tue avec trop de
colre, et Laurent, serrez ma haire avec ma discipline, ce sont
donc l des traits tout  fait propres  frapper l'imagination de cet
idiot. Les finesses y eussent t fort inutiles. D'ailleurs, la foi
fait des miracles de plus d'un genre, et l'on a vu souvent des dvots
beaucoup plus intelligents qu'Orgon traiter avec la dfrence la plus
sincre et la plus aveugle et prendre pour directeur de conscience tel
petit Frre aussi grossier et trivial que celui de la _Rtisserie de
la reine Pdauque_...

Mais comment, disais-je encore, un bourgeois comme Orgon, et qui doit
avoir les prjugs de sa classe et de son rang, peut-il bien s'entter
 donner sa fille  un ancien mendigot? Car enfin on ne voit gure
qu'un effet ordinaire de la dvotion soit de dtourner les bourgeois
opulents du souci de marier richement leurs enfants. J'oubliais
(volontairement? qui sait?) ces vers d'Orgon:

  Sa misre est sans doute une honnte misre.
  Au-dessus des grandeurs elle doit l'lever,
  Puisqu'enfin de son bien il s'est laiss priver
  Par son trop peu de soin des choses temporelles,
  Et sa puissante attache aux choses ternelles.
  Mais mon secours pourra lui donner les moyens
  De sortir d'embarras et rentrer _dans ses biens_:
  Ce sont fiefs qu' bon titre au pays on renomme;
  Et, tel que l'on le voit, _il est bien gentilhomme_.

Souvenez-vous que Tartuffe, mme au temps de sa dtresse, a conserv
un valet. Nous voyons un peu aprs, par les discours de Dorine, qu'il
parle volontiers de son nom et de sa noblesse. Et cette noblesse,
Dorine elle-mme ne parat pas la mettre en doute, lorsqu'elle dit 
Marianne:

  Vous irez par le coche en sa petite ville...
  D'abord chez le beau monde on vous fera venir.
  Vous irez visiter, pour votre bienvenue,
  Madame la Baillive et Madame l'lue
  Qui d'un sige pliant vous feront honorer...

Bref, c'est du hobereau peut-tre autant que du saint homme que le
bourgeois Orgon semble s'tre entich; et cette croyance  la
qualit de Tartuffe achve d'expliquer l'ascendant que Tartuffe a
pris sur lui.

(Au surplus, des traits que nous jugeons grossiers et ridicules
pouvaient fort bien toucher un bourgeois qui, sans doute, comme
beaucoup de ses contemporains, lisait encore rgulirement la _Vie des
Saints_. La puce de Tartuffe lui rappelait celle de saint Macaire: Si
comme Machaire eut tu une puce qui le poignait, il en issit moult de
sang; il se reprit qu'il avait veng sa propre injure, et demeura six
mois tout nud au dsert, et en issit tout drompu des mouches et
d'autres btes. Traduction du frre Jehan de Vignay, 1496.)

Et, enfin, j'avais tort de traiter Tartuffe de mendigot. Tartuffe
n'a jamais mendi. Voici ce qui s'est pass, d'aprs Orgon. Orgon a,
de lui-mme, remarqu ce saint homme qui ne lui demandait rien et se
contentait de lui offrir discrtement de l'eau bnite  la sortie de
l'glise:

  _Instruit par son garon_, qui dans tout l'imitait,
  Et de son indigence, et de ce qu'il tait,
  Je lui faisais des dons; mais avec modestie
  Il me voulait toujours en rendre une partie.
  C'est trop, me disait-il, c'est trop de la moiti;
  Je ne mrite pas de vous faire piti;
  Et quand je refusais de le vouloir reprendre,
  Aux pauvres,  mes yeux, il allait le rpandre...

Mlange de fiert dcente et d'humilit chrtienne, Tartuffe a donc pu
apparatre  Orgon bien moins comme un mendiant que comme une faon de
bon Monsieur de la Socit de Saint-Vincent-de-Paul (excusez cet
anachronisme), intermdiaire de bonne volont entre les personnes
pieuses et les pauvres. Et ces mots: _ mes yeux_, il allait le
rpandre, peuvent bien nous faire sourire: l o nous voyons
l'ostentation du personnage, Orgon n'a vu que son ombrageuse
dlicatesse... Oui, je conois de plus en plus qu'il se soit laiss
prendre.

Ceci nous amne  la scne o Tartuffe fait son entre. Son second
geste, le mouchoir tendu  Dorine, me parat trs conforme au
caractre qu'il a ou qu'il se donne, et au rle qu'il joue dans la
maison. Et mme, si j'ose dire toute ma pense, lorsque Dorine rpond:

  Vous tes donc bien tendre  la tentation,
  Et la chair sur vos sens fait grande impression?

cela est sans doute fort plaisant; mais enfin pourquoi Dorine,
pourquoi les femmes montrent-elles leur sein nu, si ce n'est en effet
pour faire impression sur nos sens? Ou si ce n'est pas cela qu'elles
veulent en talant leurs charmes, que diable veulent-elles donc? Il
se pourrait, ici, que la rplique de la servante ne ft pas non plus
sans tartufferie. Car il n'est pas ncessaire d'tre dvot pour tre
hypocrite. L'argument de Dorine, c'est l'argument commode qu'on a
coutume d'opposer aux gens que scandalisent la lubricit d'un livre ou
l'immodestie d'une oeuvre d'art; l'argument dont les chroniqueurs
badins et les auteurs de revues accablent l'honorable M. Brenger:
C'est vous qui tes dgotant; et ce que vous voyez l, c'est vous
qui l'y mettez. Les bons aptres! Vrai, j'aime mieux l'impuret
franche et qui avoue.

Continuons. Tartuffe, disais-je, est si obtus que, voulant se
dclarer  une femme jeune, intelligente, nullement dvote, minemment
_laque_, il y emploie le style des manuels de pit. Mais veut-on
qu'il se dmasque tout de suite? N'est-il pas tout naturel qu'il
commence par user du langage qui lui est habituel et qu'on s'attend 
rencontrer dans sa bouche? Ce langage, d'ailleurs, c'est Elmire
elle-mme qui le lui impose et qui l'y ramne. Tartuffe vient de dire,
 propos de son mariage projet avec Marianne:

  Ce n'est pas le bonheur aprs quoi je soupire;
  Et je vois autre part les merveilleux attraits
  De la flicit qui fait tous mes souhaits.

Cela, c'est la langue ordinaire de la galanterie au dix-septime
sicle. Mais Elmire:

  C'est que vous n'aimez rien des choses de la terre.

Alors, Tartuffe:

  Mon sein n'enferme pas un coeur qui soit de pierre.

Sur quoi Elmire, trs prudente:

  Pour moi, je crois qu'au Ciel tendent tous vos soupirs,
  Et que rien ici-bas n'arrte vos dsirs.

Elle croit l'embarrasser et se sauver de lui en l'obligeant  ne
parler qu'en dvot. C'est donc en dvot qu'il parlera. Heureusement le
jargon de la dvotion a plus d'un rapport avec celui de l'amour
humain. Les locutions par lesquelles les mystiques traduisent leur
amour de Dieu, il n'aura pas  les torturer beaucoup pour leur faire
exprimer l'adoration d'une femme. Insensiblement, il tourne ce jargon
en caresse. Et, par cela seul qu'il applique  une passion profane le
vocabulaire et les images de la mystique chrtienne, il se trouve
presque composer, sans le savoir, une sorte d'lgie idaliste aux
airs dj vaguement lamartiniens:

  _Ses attraits rflchis_ brillent dans vos pareilles...
  Il a sur votre face panch des beauts
  Dont les yeux sont surpris et les coeurs transports;
  Et je n'ai pu vous voir, parfaite crature,
  Sans admirer en vous l'auteur de la nature,
  Et d'une ardente amour sentir mon coeur atteint,
  Au plus beau des _portraits_ o lui-mme il s'est peint.

Ainsi Lamartine:

  Beaut, secret d'en haut, _rayon_, divin emblme...
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  Qui sait si tu n'es pas en effet quelque _image_
  De Dieu mme, qui perce  travers ce nuage?
  Ou si cette me,  qui ce beau corps fut donn,
  Sur son type divin ne l'a pas faonn?.....

Si bien que Tartuffe apporte un secours imprvu aux thories de M.
Brunetire qui veut que la posie lyrique de notre sicle ne soit que
l'loquence de la chaire transforme... En tout cas, il y a ici dans
les discours de l'ardent gredin une grce, quivoque sans doute, mais
qui ne laisse pas d'tre enveloppante, et une flamme trouble, mais
chaude. Il n'est donc pas si bte de s'en tre tenu au jargon dvot.

Quant au petit cours de casuistique que Tartuffe fait  Elmire, dans
leur second tte--tte, pour lever les scrupules qu'elle lui laisse
voir, il n'est point si trange, ni si propre  estomaquer cette jeune
femme, qu'il semblerait au premier moment. Au temps de Molire encore
les honntes gens et les bourgeois n'taient nullement trangers aux
choses de la thologie. Il n'y avait pas tant d'annes que la question
de la grce avait t agite devant eux dans _Polyeucte_ et qu'ils
avaient lu passionnment _les Provinciales_,--tout de mme que, sous
l'Empire, on se jetait sur la _Lanterne_ de M. Rochefort (ce
rapprochement ne signifie pas que je juge les deux ouvrages
quivalents). Lors donc que Tartuffe expose  Elmire le truc de la
direction d'intention, elle a beau n'tre qu'une assez faible
chrtienne, ces discours ne sont point de l'hbreu pour elle; elle a
du moins entendu parler de ces choses, et elle peut estimer Tartuffe
cynique, mais non point extravagant ni ridicule.

(Sur cette question, d'ailleurs accessoire: Tartuffe a-t-il la foi?
j'en tiens pour ce que j'ai dit l'autre jour. L'hypocrisie dvote peut
tre de deux degrs: ou l'hypocrite a la foi et singe seulement les
vertus qui lui manquent; ou il simule en mme temps les croyances et
les vertus qu'il n'a pas. Ce deuxime cas est, selon moi, celui de
Tartuffe, et c'est sans doute parce que, dans la pense de Molire,
l'imposture du personnage est _complte_, qu'il l'a nomm
_l'Imposteur_. Voyez aussi comme, au premier acte, il dfinit, par la
bouche de Clante, l'espce  laquelle appartient Tartuffe, et ce
qu'il dit de ces francs charlatans

  De qui la _sacrilge_ et trompeuse grimace
  Abuse impunment, et _se joue_  leur gr
  De ce qu'ont les mortels de plus saint et sacr.....

Ajoutez que c'est surtout de nos jours qu'on s'est pli  concevoir le
mlange de la sincrit des croyances et de l'hypocrisie ou de la
sclratesse des actes. Le dix-huitime sicle philosophique
n'admettait mme pas la sincrit des fondateurs de religions, et les
regardait tous comme des jongleurs. Et, enfin, si Tartuffe reproduit,
en somme, les maximes du trs sincre et trs croyant Escobar, il en
change singulirement le ton, et y mle (je persiste dans mon
impression) une ironie et presque une blague de pince-sans-rire.)

J'ai fini de me rfuter. Reste le Tartuffe que j'appelais le second
Tartuffe, et qui est, en ralit, le seul. Oui, Tartuffe est un, et
il n'y a qu'un Tartuffe. Seulement l'acteur qui le jouera fera bien de
se souvenir, aprs tout, de la figure qu'a pu prendre Tartuffe dans
l'imagination de Dorine: par o il sera conduit  nous mettre sous les
yeux un personnage intermdiaire entre le Julien Sorel que nous a
montr M. Worms, et le truand de sacristie que Dorine nous dpeint;
moins proche toutefois de celui-ci que de celui-l; bref, quelque
chose d'assez ressemblant  cet tonnant prcepteur ecclsiastique que
nous rvla nagure un procs retentissant.

Et maintenant me reprochera-t-on, une fois de plus, trop de
complaisance  plaider le pour et le contre, et trop de got pour de
vains exercices de rhtorique? Celui-ci, du moins, n'aura pas t
entirement vain, puisque, ayant retourn Tartuffe dans tous les sens,
me voil, finalement, plus assur de la vrit et de l'unit secrte
de cette illustre figure. Mais, au surplus, pourquoi mes oscillations
ne seraient-elles pas la marque d'un esprit scrupuleux et modeste? Ces
incertitudes impliquent le srieux,--bien loin de l'exclure, comme
quelques-uns le disent. On peut fort bien manquer d'assurance 
dfinir un personnage de drame ou de roman,--et ne point manquer de
dcision  distinguer le bien du mal; on peut tre hsitant dans ses
investigations et jugements littraires,--et ferme sur ses principes
de conduite. Il y a des gens qui s'admirent et qui se croient l'me
belle, nergique et gnreuse parce qu'ils ont sur tout des opinions
violentes, insolentes, absolues et instantanes; comme si la manie
affirmative tait une prsomption de beaut morale! Oh! que je me
mfie! et combien j'ai peur que, tout au contraire, cette inaptitude 
considrer les aspects divers des choses n'entrane l'incapacit de
se connatre soi-mme et de voir sa pauvre vie comme elle est, et
toutes les tristes suites de l'aveuglement sur soi! Vagues, vides et
bruyants, dupes des mots, dupes des modes qu'ils se figurent crer et
qu'ils suivent avec fracas, n'hsitant jamais parce que jamais ils
n'examinent, ceux-l peuvent me traiter de faiseur de tours. Ils ne
comptent pas.




TABLE DES MATIRES.


    Marceline Desbordes-Valmore.                                1

    L'Amour selon Michelet.                                    47

    Victor Duruy.                                              67

    Les Snobs.                                                 95

    Figurines.
      Horace.                                                 103
      Alfred de Vigny, ou l'orgueil sauveur.                  108
      J. K. Huysmans.                                         116
      Henri Lavedan.                                          121
      mile Faguet.                                           126
      Paul Deschanel.                                         130
      Alphonse Daudet.                                        138
      La Rpublique franaise.                                144
      Bernadette de Lourdes.                                  147

    Philosophie du costume contemporain.                      154

    Objection d'un moraliste contre l'Exposition de 1900.     162

    Pour encourager les riches.                               168

    Malaise moral.                                            176

    Casuistique.                                              184

    Bilan des dernires divulgations littraires.             191

    Avantages attachs  la profession de rvolutionnaire.    200

    Les brimades.                                             208

    Chirurgie.                                                215

    Le patriotisme.                                           223

    La charit.                                               230

    Abel Hermant.--_Les Transatlantiques_.                    237

    Henri Lavedan
      --_Catherine_.                                          244
      --_Le nouveau Jeu_.                                     250

    Maurice Donnay.--_L'Affranchie_.                          255

    Victorien Sardou.--_Pamla_.                              260

    Alfred Capus.--_Mariage bourgeois_.                       267

    Jules Lematre.--_L'ane_.                               280

    Berton et Simon.--_Zaza_.                                 291

    Octave Mirbeau.--_L'pidmie_.                            297

    Rponse  M. Dubout.                                      305

    Deux tragdies chrtiennes.
      --_Blandine_.                                           317
      --_L'incendie de Rome_.                                 331

    Les deux Tartuffe.                                        338


Paris.--Soc. Fran. d'Imprim. et de Libr. (Lecne, Oudin et Cie)





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*** START: FULL LICENSE ***

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
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that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
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against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
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Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
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ways including checks, online payments and credit card donations.
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works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


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