The Project Gutenberg EBook of Le Tour du Monde; Dauphin, by Various

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Title: Le Tour du Monde; Dauphin
       Journal des voyages et des voyageurs; 2. sem. 1860

Author: Various

Editor: douard Charton

Release Date: May 11, 2008 [EBook #25435]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE TOUR DU MONDE; DAUPHIN ***




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                    LE TOUR DU MONDE




            IMPRIMERIE GNRALE DE CH. LAHURE
               Rue de Fleurus, 9,  Paris




                    LE TOUR DU MONDE

               NOUVEAU JOURNAL DES VOYAGES

                PUBLI SOUS LA DIRECTION

                 DE M. DOUARD CHARTON

        ET ILLUSTR PAR NOS PLUS CLBRES ARTISTES




                         1860
                   DEUXIME SEMESTRE

            LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET Cie
         PARIS, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, No 77
          LONDRES, KING WILLIAM STREET, STRAND
              LEIPZIG, 15, POST-STRASSE

                         1860




TABLE DES MATIRES.


UN MOIS EN SICILE (1843.--Indit.), par M. Flix BOURQUELOT.

  Arrive en Sicile. -- Palerme et ses habitants. -- Les monuments
    de Palerme. -- La cathdrale de Monreale. -- De Palerme 
    Trapani. -- Partenico. -- Alcamo. -- Calatafimi. -- Ruines de
    Sgeste. -- Trapani. -- La spulture du couvent des capucins. --
    Le mont ryx. -- De Trapani  Girgenti. -- La Lettica. --
    Castelvetrano. -- Ruines de Slinonte. -- Sciacca. -- Girgenti
    (Agrigente). -- De Girgenti  Castrogiovanni. -- Caltanizzetta.
    -- Castrogiovanni. -- Le lac Pergusa et l'enlvement de
    Proserpine. -- De Castrogiovanni  Syracuse. -- Calatagirone. --
    Vezzini. -- Syracuse. -- De Syracuse  Catane. -- Lentini. --
    Catane. -- Ascension de l'Etna. -- Taormine. -- Messine. --
    Retour  Naples.                                                 1


VOYAGE EN PERSE, fragments par M. le comte A. de GOBINEAU (1855-1858),
dessins indits de M. Jules LAURENS.

  Arrive  Ispahan. -- Le gouverneur. -- Aspect de la ville. -- Le
    Tchhar-Bgh. -- Le collge de la Mre du roi. -- La mosque du
    roi. -- Les quarante colonnes. -- Prsentations. -- Le pont du
    Zend--Roub. -- Un dner  Ispahan. -- La danse et la comdie. --
    Les habitants d'Ispahan. -- D'Ispahan  Kaschan. -- Kaschan. --
    Ses fabriques. -- Son imprimerie lithographique. -- Ses
    scorpions. -- Une lgende. -- Les bazars. -- Le collge. -- De
    Kaschan  la plaine de Thran. -- Koum. -- Feux d'artifice. --
    Le pont du Barbier. -- Le dsert de Khavr. -- Houz-Sultan. --
    La plaine de Thran. -- Thran. -- Notre entre dans la ville.
    -- Notre habitation.                                            16

  Une audience du roi de Perse. -- Nouvelles constructions 
    Thran. -- Temprature. -- Longvit. -- Les nomades. -- Deux
    plerins. -- Le culte du feu. -- La police. -- Les ponts. -- Le
    laisser aller administratif. -- Les amusements d'un bazar persan.
    -- Les fianailles. -- Le divorce. -- La journe d'une Persane.
    -- La journe d'un Persan. -- Les visites. -- Formules de
    politesses. -- La peinture et la calligraphie persanes. -- Les
    chansons royales. -- Les conteurs d'histoires. -- Les spectacles:
    drames historiques. -- pilogue. -- Le Dmavend. -- L'enfant qui
    cherche un trsor.                                              34


VOYAGES AUX INDES OCCIDENTALES, par M. Anthony TROLLOPE
(1858-1859); dessins indits de M. A. de BRARD.

  L'le Saint-Thomas. -- La Jamaque: Kingston; Spanish-Town; les
    _rserves_; la vgtation. -- Les planteurs et les ngres. --
    Plaintes d'une Ariane noire. -- La toilette des ngresses. --
    Avenir des multres. -- Les petites Antilles. -- La Martinique.
    -- La Guadeloupe. -- Grenada. -- La Guyane anglaise. -- Une
    sucrerie. -- Barbados. -- La Trinidad. -- La Nouvelle-Grenade. --
    Sainte-Marthe. -- Carthagne. -- Le chemin de fer de Panama. --
    Costa Rica: San Jos; le Mont-Blanco. -- Le Serapiqui. --
    Greytown.                                                       49


VOYAGE DANS LES TATS SCANDINAVES, par M. Paul RIANT. (Le
Tlmark et l'vch de Bergen.) (1858.--Indit.)

  LE TLMARK. -- Christiania. -- Dpart pour le Tlmark. -- Mode
    de voyager. -- Paysage. -- La valle et la ville de Drammen. --
    De Drammen  Kongsberg. -- Le cheval norvgien. -- Kongsberg et
    ses gisements mtallifres. -- Les montagnes du Tlmark. --
    Leurs habitants. -- Hospitalit des _gaards_ et des _sters_. --
    Une sorcire. -- Les lacs Tinn et Mjs. -- Le Westfjord. -- La
    chute du Rjukan. -- Lgende de la belle Marie. -- Dal. -- Le
    livre des trangers. -- L'glise d'Hitterdal. -- L'ivresse en
    Norvge. -- Le chtelain aubergiste. -- Les lacs Sillegjord et
    Bandak. -- Le ravin des Corbeaux.                               65

  --_Le Saint-Olaf_ et ses pareils. -- Navigation intrieure. --
    Retour  Christiania par Skien.                                 82

  L'VCH DE BERGEN. -- La presqu'le de Bergen. -- Lrdal. -- Le
    Sognefjord. -- Vosse-Vangen. -- Le Vringfoss. -- Le
    Hardangerfjord. -- De Vikor  Sammanger et  Bergen.           85


VOYAGE DE M. GUILLAUME LEJEAN DANS L'AFRIQUE ORIENTALE
(1860.--Texte et dessins indits.)--Lettre au Directeur du _Tour
du monde_ (Khartoum, 10 mai 1860).

  D'ALEXANDRIE  SOUAKIN. -- L'gypte. -- Le dsert. -- Le simoun.
    -- Suez. -- Un danger. -- Le mirage. -- Tor. -- Qossir. --
    Djambo. -- Djeddah.                                             97


VOYAGE AU MONT ATHOS, par M. A. PROUST (1858.--Indit.)

  Salonique. -- Juifs, Grecs et Bulgares. -- Les mosques. --
    L'Albanais Rabottas. -- Prparatifs de dpart. -- Vasilika. --
    Galatz. -- Nedgesalar. -- L'Athos. -- Saint-Nicolas. -- Le P.
    Gdon. -- Le couvent russe. -- La messe chez les Grecs. --
    Karis et la rpublique de l'Athos. -- Le vovode turc. -- Le
    peintre Anthims et le pappas Manuel. -- M. de Svastiannoff.  103

  Ermites indpendants. -- Le monastre de Koutloumousis. -- Les
    bibliothques. -- La peinture. -- Manuel Panselinos et les
    peintres modernes. -- Le monastre d'Iveron. -- Les carmes. --
    Peintres et peintures. -- Stavronikitas. -- Miracles. -- Un
    Vroukolakas. -- Les bibliothques. -- Les mulets. -- Philotheos.
    -- Les moines et la guerre de l'Indpendance. -- Karacallos. --
    L'union des deux glises. -- Les pnitences et les fautes.     114

  La lgende d'Arcadius. -- Le pappas de Smyrne. -- Esphigmenou. --
    Thodose le Jeune. -- L'ex-patriarche Anthymos et l'glise
    grecque. -- L'isthme de l'Athos et Xerxs. -- Les monastres
    bulgares: Kiliandari et Zographos. -- La lgende du peintre. --
    Beaut du paysage. -- Castamoniti. -- Une femme au mont Athos. --
    Dokiarios. -- La secte des Palamites. -- Saint-Xnophon. -- La
    pche aux ponges. -- Retour  Karis. -- Xiropotamos, le couvent
    du Fleuve Sec. -- Dpart de Daphn. -- Marino le chanteur.     130


VOYAGE D'UN NATURALISTE (Charles DARWIN).--L'archipel Galapagos
et les attoles ou les de coraux.--(1838).

  L'ARCHIPEL GALAPAGOS. -- Groupe volcanique. -- Innombrables
    cratres. -- Aspect bizarre de la vgtation. -- L'le Chatam. --
    Colonie de l'le Charles. -- L'le James. -- Lac sal dans un
    cratre. -- Histoire naturelle de ce groupe d'les. --
    Mammifres; souris indigne. -- Ornithologie; familiarit des
    oiseaux; terreur de l'homme; instinct acquis. -- Reptiles;
    tortues de terre; leurs habitudes.                             139

  Encore les tortues de terre; lzard aquatique se nourrissant de
    plantes marines; lzard terrestre herbivore, se creusant un
    terrier. -- Importance des reptiles dans cet archipel o ils
    remplacent les mammifres. -- Diffrences entre les espces qui
    habitent les diverses les. -- Aspect gnral amricain.       146

  LES ATTOLES OU LES DE CORAUX. -- le Keeling. -- Aspect
    merveilleux. -- Flore exigu. -- Voyage des graines. -- Oiseaux.
    -- Insectes. -- Sources  flux et reflux. -- Chasse aux tortues.
    -- Champs de coraux morts. -- Pierres transportes par les
    racines des arbres. -- Grand crabe. -- Corail piquant. --
    Poissons se nourrissant de coraux. -- Formation des attoles. --
    Profondeur  laquelle le corail peut vivre. -- Vastes espaces
    parsems d'les de corail. -- Abaissement de leurs fondations. --
    Barrires. -- Franges de rcifs. -- Changement des franges en
    barrires et des barrires en attoles.                         151


BIOGRAPHIE.--Brun-Rollet.                                          159


VOYAGE AU PAYS DES YAKOUTES (Russie asiatique), par OUVAROVSKI
(1830-1839).

  Djigansk. -- Mes premiers souvenirs. -- Brigandages. -- Le
    paysage de Djigansk. -- Les habitants. -- La pche. -- Si les
    poissons morts sont bons  manger. -- La sorcire Agrippine. --
    Mon premier voyage. -- Killm et ses environs. -- Malheurs. --
    Les Yakoutes. -- La chasse et la pche. -- Yakoutsk. -- Mon
    premier emploi. -- J'avance. -- Dernires recommandations de ma
    mre. -- Irkoutsk. -- Voyage. -- Oudsko. -- Mes bagages. --
    Campement. -- Le froid. -- La rivire Outchour. -- L'Aldan. --
    Voyage dans la neige et dans la glace. -- L'gn. -- Un Tongouse
    qui pleure son chien. -- Obstacles et fatigues. -- Les guides. --
    Ascension du Diougdjour. -- Stratagme pour prendre un oiseau. --
    La ville d'Oudsko. -- La pche  l'embouchure du fleuve Ut. --
    Navigation pnible. -- Boroukan. -- Une halte dans la neige. --
    Les rennes. -- Le mont Byraya. -- Retour  Oudsko et 
    Yakoutsk.                                                      161

  Viliouisk. -- Sel tricolore. -- Bois ptrifi. -- Le Sountar. --
    Nouveau voyage. -- Description du pays des Yakoutes. -- Climat.
    -- Population. -- Caractres. -- Aptitudes. -- Les femmes
    yakoutes.                                                      177


DE SYDNEY  ADLADE (Australie du Sud), notes extraites d'une
correspondance particulire (1860).

  Les Alpes australiennes. -- Le bassin du Murray. -- Ce qui reste
    des anciens matres du sol. -- Navigation sur le Murray. --
    Frontires de l'Australie du Sud. -- Le lac Alexandrina. -- Le
    Kanguroo rouge. -- La colonie de l'Australie du Sud. -- Adlade.
    -- Culture et mines.                                           182


VOYAGES ET DCOUVERTES AU CENTRE DE L'AFRIQUE, journal du docteur
BARTH (1849-1855).

  Henry Barth. -- But de l'expdition de Richardson. -- Dpart. --
    Le Fezzan. -- Mourzouk. -- Le dsert. -- Le palais des dmons. --
    Barth s'gare; torture et agonie. -- Oasis. -- Les Touaregs. --
    Dunes. -- Afalesselez. -- Bubales et moufflons. -- Ouragan. --
    Frontires de l'Asben. -- Extorsions. -- Dluge  une latitude o
    il ne doit pas pleuvoir. -- La Suisse du dsert. -- Sombre valle
    de Taghist. -- Riante valle d'Auderas. -- Agadez. -- Sa
    dcadence. -- Entrevue de Barth et du sultan. -- Pouvoir
    despotique. -- Coup d'oeil sur les moeurs. -- Habitat de la
    girafe. -- Le Soudan; le Damergou. -- Architecture. -- Katchna;
    Barth est prisonnier. -- Pnurie d'argent. -- Kano. -- Son
    aspect, son industrie, sa population. -- De Kano  Kouka. -- Mort
    de Richardson. -- Arrive  Kouka. -- Difficults croissantes. --
    L'nergie du voyageur en triomphe. -- Ses visiteurs. -- Un vieux
    courtisan. -- Le vizir et ses quatre cents femmes. -- Description
    de la ville, son march, ses habitants. -- Le Dendal. --
    Excursion. -- Angornou. -- Le lac Tchad.                       193

  Dpart. -- Aspect dsol du pays. -- Les Ghouas. -- Mabani. -- Le
    mont Dlabda. -- Forgeron en plein vent. -- Dvastation. --
    Orage. -- Baobab. -- Le Mendif. -- Les Marghis. -- L'Adamaoua. --
    Mboutoudi. -- Proposition de mariage. -- Installation de vive
    force chez le fils du gouverneur de Soulleri. -- Le Bnou. --
    Yola. -- Mauvais accueil. -- Renvoi subit. -- Les Oulad-Sliman.
    -- Situation politique du Bornou. -- La ville de Yo. -- Nggimi
    ou Inggimi. -- Chute dans un bourbier. -- Territoire ennemi. --
    Razzia. -- Nouvelle expdition. -- Troisime dpart de Kouka. --
    Le chef de la police. -- Aspect de l'arme. -- Dikoua. -- Marche
    de l'arme. -- Le Mosgou. -- Adishen et son escorte. -- Beaut du
    pays. -- Chasse  l'homme. -- Erreur des Europens sur le centre
    de l'Afrique. -- Incendies. -- Baga. -- Partage du butin. --
    Entre dans le Baghirmi. -- Refus de passage. -- Traverse du
    Chari. --  travers champs. -- Dfense d'aller plus loin. --
    Hospitalit de Bou-Bakr-Sadik. -- Barth est arrt. -- On lui met
    les fers aux pieds. -- Dlivr par Sadik. -- Masna. -- Un
    savant. -- Les femmes de Baghirmi. -- Combat avec des fourmis. --
    Cortge du sultan. -- Dpches de Londres.                     209

  De Katchna au Niger. -- Le district de Mouniyo. -- Lacs
    remarquables. -- Aspect curieux de Zinder. -- Route prilleuse.
    -- Activit des fourmis. -- Le Ghaladina de Sokoto. -- Marche
    force de trente heures. -- L'mir Aliyou. -- Vourno. --
    Situation du pays. -- Cortge nuptial. -- Sokoto. -- Caprice
    d'une bote  musique. -- Gando. -- Khalilou. -- Un chevalier
    d'industrie. -- Exactions. -- Pluie. -- Dsolation et fcondit.
    -- Zogirma. -- La valle de Foga. -- Le Niger. -- La ville de
    Say. -- Rgion mystrieuse. -- Orage. -- Passage de la Sirba. --
    Fin du rhamadan  Sebba. -- Bijoux en cuivre. -- De l'eau
    partout. -- Barth dguis en schrif. -- Horreur des chiens. --
    Montagnes du Hombori. -- Protection des Touaregs. -- Bambara. --
    Prires pour la pluie. -- Sur l'eau. -- Kabara. -- Visites
    importunes. -- Dangereux passage. -- Tinboctoue, Tomboctou ou
    Tembouctou. -- El Bakay. -- Menaces. -- Le camp du cheik. --
    Irritation croissante. -- Sus au chrtien! -- Les Foullanes
    veulent assiger la ville. -- Dpart. -- Un preux chez les
    Touaregs. -- Zone rocheuse. -- Lenteurs dsesprantes. -- Gogo.
    -- Gando. -- Kano. -- Retour.                                  226


VOYAGES ET AVENTURES DU BARON DE WOGAN EN CALIFORNIE
(1850-1852.--Indit).

  Arrive  San-Francisco. -- Description de cette ville. -- Dpart
    pour les placers. -- Le claim. -- Premire dception. -- La
    solitude. -- Mineur et chasseur. -- Dpart pour l'intrieur. --
    L'ours gris. -- Reconnaissance des sauvages. -- Captivit. --
    Jugement. -- Le poteau de la guerre. -- L'Anglais chef de tribu.
    -- Dlivrance.                                                 242


VOYAGE DANS LE ROYAUME D'AVA (empire des Birmans), par le
capitaine Henri YULE, du corps du gnie bengalais (1855).

  Dpart de Rangoun. -- Frontires anglaises et birmanes. -- Aspect
    du fleuve et de ses bords. -- La ville de Magw. -- Musique,
    concert et drames birmans. -- Sources de naphte; leur
    exploitation. -- Un monastre et ses habitants. -- La ville de
    Pagn. -- Myeen-Kyan. -- Amarapoura. -- Paysage. -- Arrive 
    Amarapoura.                                                    258

  Amarapoura; ses palais, ses temples. -- L'lphant blanc. --
    Population de la ville. -- Recensement suspect. -- Audience du
    roi. -- Prsents offerts et reus. -- Le prince hritier
    prsomptif et la princesse royale. -- Incident diplomatique. --
    Religion bouddhique. -- Visites aux grands fonctionnaires. -- Les
    dames birmanes.                                                273

  Comment on dompte les lphants en Birmanie. -- Excursions autour
    d'Amarapoura. -- Gologie de la valle de l'Irawady. -- Les
    poissons familiers. -- Le serpent hamadryade. -- Les Shans et
    autres peuples indignes du royaume d'Ava. -- Les femmes chez les
    Birmans et chez les Karens. -- Ftes birmanes. -- Audience de
    cong. -- Refus de signer un trait. -- Lettre royale. -- Dpart
    d'Amarapoura et retour  Rangoun. -- Coup d'oeil rtrospectif sur
    la Birmanie.                                                   280


VOYAGE AUX GRANDS LACS DE L'AFRIQUE ORIENTALE, par le capitaine
BURTON (1857-1859).

  But de l'expdition. -- Le capitaine Burton. -- Zanzibar. --
    Aspect de la cte. -- Un village. -- Les Bloutchis. -- Ouamrima.
    -- Fertilit du sol. -- Dgot inspir par le pantalon. -- Valle
    de la mort. -- Supplice de M. Maizan. -- Hallucination de
    l'assassin. -- Horreur du paysage. -- Humidit. -- Zoungomro. --
    Effets de la traite. -- Personnel de la caravane. -- Mtis
    arabes, Hindous, jeunes gens mis en gage par leurs familles. --
    nes de selle et de bt. -- Chane de l'Ousagara. --
    Transformation du climat. -- Nouvelles plaines insalubres. --
    Contraste. -- Ruine d'un village. -- Fourmis noires. -- Troisime
    rampe de l'Ousagara. -- La Passe terrible. -- L'Ougogo. --
    L'Ougogi. -- pines. -- Le Zihoua. -- Caravanes. -- Curiosit des
    indignes. -- Faune. -- Un despote. -- La plaine embrase. --
    Coup d'oeil sur la valle d'Ougogo. -- Aridit. -- Kraals. --
    Absence de combustible. -- Gologie. -- Climat. -- Printemps. --
    Indignes. -- District de Toula. -- Le chef Maoula. -- Fort
    dangereuse.                                                    305

  Arrive  Kazeh. -- Accueil hospitalier. -- Snay ben Amir. --
    tablissements des Arabes. -- Leur manire de vivre. -- Le Temb.
    -- Chemins de l'Afrique orientale. -- Caravanes. -- Porteurs. --
    Une journe de marche. -- Costume du guide. -- Le Mganga. --
    Coiffures. -- Halte. -- Danse. -- Sjour  Kazeh. -- Avidit des
    Bloutchis. -- Saison pluvieuse. -- Yombo. -- Coucher du soleil.
    -- Jolies fumeuses. -- Le Msn. -- Orgies. -- Kajjanjri. --
    Maladie. -- Passage du Malagarazi. -- Tradition. -- Beaut de la
    Terre de la Lune. -- Soire de printemps. -- Orage. -- Faune. --
    Cynocphales, chiens sauvages, oiseaux d'eau. -- Ouakimbou. --
    Ouanyamouzi. -- Toilette. -- Naissances. -- ducation. --
    Funrailles. -- Mobilier. -- Lieu public. -- Gouvernement. --
    Ordalie. -- Rgion insalubre et fconde. -- Aspect du Tanganyika.
    -- Ravissements. -- Kaoul.                                   321

    Tatouage. -- Cosmtiques. -- Manire originale de priser. --
    Caractre des Ouajiji; leur crmonial. -- Autres riverains du
    lac. -- Ouatata, vie nomade, conqutes, manire de se battre,
    hospitalit. -- Installation  Kaoul. -- Visite de Kannna. --
    Tribulations. -- Maladies. -- Sur le lac. -- Bourgades de
    pcheurs. -- Ouafanya. -- Le chef Kanoni. -- Cte inhospitalire.
    -- L'le d'Oubouari. -- Anthropophages. -- Accueil flatteur des
    Ouavira. -- Pas d'issue au Tanganyika. -- Tempte. -- Retour.  337


FRAGMENT D'UN VOYAGE AU SAUBAT (affluent du Nil Blanc), par M.
Andrea DEBONO (1855)                                               348


VOYAGE  L'LE DE CUBA, par M. Richard DANA (1859).

  Dpart de New-York. -- Une nuit en mer. -- Premire vue de Cuba.
    -- Le Morro. -- Aspect de la Havane. -- Les rues. -- La volante.
    -- La place d'Armes. -- La promenade d'Isabelle II. -- L'htel Le
    Grand. -- Bains dans les rochers. -- Coolies chinois. -- Quartier
    pauvre  la Havane. -- La promenade de Tacon. -- Les surnoms  la
    Havane. -- Matanzas. -- La Plaza. -- Limossar. -- L'intrieur de
    l'le. -- La vgtation. -- Les champs de canne  sucre. -- Une
    plantation. -- Le caf. -- La vie dans une plantation de sucre.
    -- Le Cumbre. -- Le passage. -- Retour  la Havane. -- La
    population de Cuba. -- Les noirs libres. -- Les mystres de
    l'esclavage. -- Les productions naturelles. -- Le climat.      353


EXCURSIONS DANS LE DAUPHIN, par M. Adolphe JOANNE (1850-1860).

  Le pic de Belledon. -- Le Dauphin. -- Les Goulets.              369

  Les gorges d'Omblze. -- Die. -- La valle de Roumeyer. -- La
    fort de Saou. -- Le col de la Cochette.                       385


EXCURSIONS DANS LE DAUPHIN, par M. lise RECLUS (1850-1860).

  La Grave. -- L'Aiguille du midi. -- Le clapier de
    Saint-Christophe. -- Le pont du Diable. -- La Brarde. -- Le col
    de la Tempe. -- La Vallouise. -- Le Pertuis-Rostan. -- Le village
    des Claux. -- Le mont Pelvoux. -- La Balme-Chapelu. -- Moeurs des
    habitants.                                                     402


LISTE DES GRAVURES.                                                417

LISTE DES CARTES.                                                  422

ERRATA.                                                            427




[Illustration: Grenoble et les Alpes dauphinoises.--Dessin de Karl
Girardet d'aprs une photographie de MM. Muzet et Bajat.]




EXCURSIONS DANS LE DAUPHIN,

PAR M. ADOLPHE JOANNE.

1860-1860


     I

     Le pic de Belledonne.

Avant d'entrer  Grenoble, la route de Paris gravit un petit
escarpement au pied duquel coule l'Isre et que domine le village de
Saint-Martin-le-Vinoux. Du sommet de cette cte on dcouvre un des
plus beaux paysages de la France. Jamais je n'ai pu me lasser de
l'admirer. Les vastes plaines du Drac et de l'Isre, bien que trop
souvent ravages par ces rivires qui les fcondent, sont couvertes
d'une vgtation si luxuriante et si varie; les hautes montagnes,
entre lesquelles elles s'tendent ou se resserrent tour  tour,
prsentent des aspects si divers, des formes si diffrentes, des
teintes si opposes et si harmonieusement fondues ensemble, que la
critique la plus difficile ne trouverait aucun trait, aucune couleur 
modifier dans ce merveilleux tableau. Rien n'y manque de ce qui peut
charmer les yeux: eaux abondantes et rapides, vertes prairies, vergers
touffus, immenses forts o toutes les essences prosprent galement,
rochers bizarres souvent visits par les nuages, neiges et glaces que
ne parviennent point  fondre les plus fortes chaleurs de l't, et
dont la blancheur fait paratre plus bleu l'azur d'un ciel dj
mridional.... Heureux ceux qui savent apprcier ces chefs-d'oeuvre de
la cration! Quant  moi, je retournerais chaque anne  Grenoble, si
je le pouvais, ne ft-ce que pour contempler, n'importe  quelle heure
du jour, le panorama qu'offre aux touristes qui ont le bonheur de la
gravir, la petite cte de Saint-Martin-le-Vinoux.

Quelques minutes aprs avoir dpass ce village si bien situ, en
contourne le dernier escarpement du mont Radiais, pour entrer 
Grenoble par la porte de France. Le paysage change tout  coup; il est
moins vari, mais plus grandiose. La gravure place en tte de cet
article me dispense de le dcrire. Au-dessus du groupe pittoresque des
maisons et des monuments publics de Grenoble se dresse la grande
chane des Alpes dauphinoises, tincelante de neiges et de glaces
ternelles, et dont les crtes denteles atteignent la hauteur de deux
mille cinq cents  trois mille mtres.

Tout enfant, je m'tais senti attir par ces montagnes. Mon instinct
ne me trompait pas: je pressentais, en les admirant pour la premire
fois, que je passerais sur leurs sommets quelques-unes des plus belles
heures de ma vie. Bien des annes cependant devaient s'couler avant
que je pusse satisfaire ces dsirs de ma jeunesse. Devenu homme, je
les avais vus s'accrotre au lieu de diminuer. Ce n'tait pas un
caprice, c'tait une passion; plus je m'y abandonnais, plus elle me
possdait. J'en avais fait l'exprience dans les Alpes de la Suisse et
du Tyrol; toutefois, par suite de circonstances inutiles  rappeler
ici, je n'avais pas encore escalad les Alpes du Dauphin. Stupide
vanit! diront les promeneurs des plaines. On n'entreprend de
pareilles courses que pour s'en vanter au retour. Erreur profonde!
Loin de moi la prtention d'excuser ni d'encourager des expditions
dangereuses o l'on compromet par orgueil, non-seulement sa vie, mais
l'existence des guides que l'appt du gain dtermine  vous
accompagner. On n'est absous de pareilles tentatives que si elles ont
pour but une observation ou une dcouverte scientifique. Elles
mritent un blme svre toutes les fois que l'amour-propre est leur
seul mobile. Mais, quand on aime vraiment la nature, quand on sait en
comprendre les charmes, les splendeurs, les harmonies, les
enseignements, on prouve des jouissances infinies  s'lever sur les
hautes montagnes. La sant de l'me y gagne autant que celle du corps.
On y prend, en fatiguant ses membres pour les fortifier, ces bains
d'air vivifiant que recommandait avec tant d'loquence Jean-Jacques
Rousseau; les sentiments s'y purent comme l'atmosphre; les ides y
grandissent; on y dcouvre,  mesure qu'on monte, des beauts
inconnues de ceux qui se contentent de les contempler des valles ou
des plaines; tout change, en effet, formes, couleurs, aspects,
horizons; on prouve enfin un plaisir indfinissable  dominer, 
perdre de vue, en paraissant se rapprocher du ciel, ces bas-fonds de
la terre, o la triste humanit se livre  son travail forc, plus
occupe malheureusement  satisfaire de mauvaises et honteuses
passions qu' dvelopper les facults intellectuelles et morales qui
devraient tre la source unique de ses plaisirs et de son bonheur!

Le 11 septembre 1852, le temps paraissant assur pour le lendemain, je
rsolus de tenter l'escalade de la plus haute sommit de la chane des
Alpes dauphinoises qui dominent la rive gauche de l'Isre. Cette
sommit,--on ne la voit pas de Grenoble,--se nomme le pic de
Belledonne. La carte du dpt de la guerre, dont j'avais eu la
prcaution de me munir, lui donne une lvation totale de deux mille
neuf cent quatre-vingt-un mtres. C'tait tout ce que je savais.
Vainement j'avais feuillet et refeuillet le petit nombre d'ouvrages
publis soit  Paris, soit  Grenoble, sur le Dauphin. Aucun d'eux ne
consacrait une seule ligne  cette montagne. Seulement, un botaniste
qui ne l'avait pas gravie, mais qui s'tait aventur jusqu' sa base,
m'avait appris que l'ascension de Belledonne tait possible. Je devais
aller coucher au village de Revel, o je trouverais un guide nomm
Marquet.

Vers quatre heures de l'aprs-midi je partis donc pour Revel avec un
jeune compagnon qui dsirait tenter aussi l'aventure. Nous remontmes
jusqu' Domne la rive gauche de l'Isre, dans la clbre valle du
Graisivaudan, si belle  cette poque de l'anne, mais trop infecte
par les mares pestilentielles o rouit le chanvre. Aussi htions-nous
le pas pour fuir l'odeur dsagrable et malsaine qui nous poursuivait
depuis notre dpart de Grenoble, et, malgr les admirables paysages
que nous offraient incessamment les deux versants de la grande valle,
nous vmes s'ouvrir avec plaisir,  Domne, le vallon latral que nous
devions remonter.

De ce vallon sort un torrent qui descend du lac Robert et d'autres
petits lacs suprieurs. L'entre en est troite et boise. Au lieu de
s'engager dans cette gorge pittoresque, le chemin s'lve en zigzags
au-dessus de la rive droite.  chaque contour on dcouvre de plus
beaux points de vue sur la valle du Graisivaudan. Quand on a gravi ce
premier escarpement, on se trouve dans une grande valle aux pentes
fortement inclines, parseme de bois et de cultures varies, domine
par un cirque immense de montagnes denteles qui relie Chanrousse 
Belledonne. Le premier plan est charmant. Sur un promontoire de
rochers,  la base duquel le torrent creuse incessamment son lit
encaiss, apparaissent au milieu d'un bouquet d'arbres les ruines d'un
vieux chteau. Mais nous tions trop presss d'arriver au village que
nous voyions  une petite distance pour aller explorer le manoir de
Revel.

Le guide qui nous avait t indiqu, M. Marquet, tait heureusement
chez lui, lorsque nous nous prsentmes  son dbit de tabac. Je le
trouvai, au premier abord, intelligent, complaisant et grand amateur
de courses alpestres. Il paraissait aimer avec passion ses montagnes;
plusieurs fois dj il tait mont au sommet du Belledonne. Le temps,
compltement au beau, ne devait nous inspirer aucune inquitude pour
le lendemain. En consquence, nos petites conventions furent bientt
rgles,  notre satisfaction commune. Nous partirions  trois heures
du matin, afin d'arriver  la cime avant dix heures. Restait cependant
une question importante  rsoudre: o pourrions-nous trouver  dner,
un gte pour la nuit et des provisions pour notre expdition.

[Illustration: CARTE du DAUPHIN PARTIE OCCIDENTALE (Isre et Drme).
Dresse par A. Vuillemin Grav par Erhard R. Bonaparte 42.]

Le village de Revel, situ  quinze kilomtres seulement de Grenoble
et peupl de plus de neuf cents habitants, ne possde aucune auberge.
Quand on veut y coucher, il faut demander l'hospitalit au boulanger,
M. Belot, qui l'accorde avec un empressement et une amabilit dont
on doit lui garder une reconnaissance ternelle, mais qui
malheureusement manque de tout ce qui lui serait ncessaire pour
quilibrer le rsultat avec sa bonne volont. La maison de M. Belot
mrite une courte description. Le rez-de-chausse consistait en une
pice, tout  la fois ou tour  tour boutique, cuisine, salle 
manger, cabaret et four. Au fond, un escalier de bois, noirci par la
fume comme les murs et le plafond, donnait accs  une grande salle
d'un aspect non moins sombre, mal claire d'ailleurs par une fentre
dont les vitres taient en partie brises. De longs bancs de bois et
des tables de bois, qui portaient les traces trop videntes de
trs-nombreuses libations, en formaient tout le mobilier. Une chambre,
ouvrant sur cette salle, servait de logement  toute la famille
compose alors du pre, de la mre et de deux enfants.

[Illustration: Les Grands Goulets.--Dessin de Karl Girardet d'aprs M.
A. Muston.]

Mme Belot tait une petite femme active, intelligente et complaisante
jusqu'au dvouement. Soit qu'elle se ft prive des deux paillasses
sur lesquelles elle couchait, soit qu'elle en et emprunt d'autres 
quelque voisine, en moins d'une demi-heure elle nous eut install 
chacun un lit aux extrmits suprieures des deux tables, et mis un
double couvert au milieu de l'une d'elles. En attendant le dner,
qu'elle nous promettait toutefois le plus tt possible, nous
descendmes dans la rue pour respirer  notre aise l'air extrieur,
car l'atmosphre de cette pice avait t tellement vicie, pendant je
ne sais combien d'annes, par une si grande varit d'odeurs et
d'manations ftides, et se renouvelait en outre si difficilement,
qu'on s'y sentait prt  suffoquer. Mais le rez-de-chausse nous
prsenta un spectacle qui devait nous y retenir assez longtemps.

C'tait le samedi, jour important pour le boulanger et la population
de Revel. Ce jour-l, en effet, M. Belot cuit son pain et celui de ses
pratiques. Or, les paysannes les plus riches du village profitent de
cette circonstance pour faire cuire, les unes, un morceau de viande,
les autres, des lgumes, toutes des _pognes_. La pogne (le paysan
prononce gnralement _pougne_, cependant la prononciation varie selon
les villages) est en automne le rgal favori des Dauphinois ou plutt
des Dauphinoises, car le sexe masculin prfre  tout le jeu de
boules. Je comprends cette passion, mais je ne la partage pas. Malgr
les divers efforts que j'ai faits pour l'adorer, la pogne m'est reste
 peu prs indiffrente. C'est une sorte de galette dont les bords
sont assez relevs pour pouvoir contenir une bouillie jauntre,
fabrique avec un peu de lait, un peu de sucre, et beaucoup de
potiron. L'ensemble manque de got; cependant,  part sa fadeur, il
n'a rien de particulirement dsagrable.

[Illustration: Pont-en-Royans.--Dessin de Dor d'aprs une
photographie de Baldus.]

Sept ou huit villageoises, l'aristocratie financire du village,
taient groupes devant la gueule du four de M. Belot. Le boulanger,
pour le moment l'arbitre de leur destine, semblait comprendre la
hauteur de la mission qu'il tait appel  remplir. Le monde entier
avait cess d'exister pour elles; elles n'avaient plus qu'une seule
pense: leur pogne serait-elle cuite  point, de manire  satisfaire
tout  la fois les yeux, l'odorat et le got. En vrit, leur
physionomie rvlait une si poignante inquitude et un mlange si
expressif d'esprance et de crainte, qu'elles se transfiguraient  mes
propres yeux. Ce n'taient plus de grosses, laides et malpropres
paysannes avides d'un gteau prfr, je voyais en elles de vritables
artistes tremblant pour la ralisation de leur rve favori, pour la
russite d'une oeuvre dont dpendait leur fortune ou leur rputation.
M. Belot s'levait presque au sublime quand il tait  demi la plaque
qui fermait la gueule du four afin de s'assurer si son exprience ne
le trompait point. Sa pose, ses gestes, ses regards semblaient leur
dire: C'est pour calmer votre impatience que je consens  jeter un
coup d'oeil furtif sur vos pognes, car je suis certain du succs de
l'opration. Malgr son sang-froid et son assurance, elles se
dressaient toutes sur la pointe des pieds pour tcher d'apercevoir au
fond du four entr'ouvert l'tat inquitant ou consolant de la pte
qu'elles avaient ptrie avec tant d'amour.

L'heure si vivement attendue arriva enfin. Tous les yeux se fixrent
sur le mme point; les poitrines taient haletantes; l'anxit
atteignait son paroxysme. M. Belot, compltement matre de lui, enleva
la cendre brlante qui fermait hermtiquement la porte mobile du four,
retira cette porte qu'il dposa  terre, et, saisissant avec vivacit
sa meilleure pelle, il la plongea d'un air triomphant jusqu'au fond de
l'antre brlant. L'habile boulanger de Revel avait eu raison de
ddaigner les apprhensions de ses pratiques. Jamais pogne mieux
russie n'avait rjoui leurs yeux charms. videmment il tenait  se
distinguer devant les trangers auxquels il avait accord
l'hospitalit. Un cri d'enthousiasme et de joie s'chappa de toutes
les bouches, et nous mlmes d'instinct nos applaudissements  ceux de
la foule, srs que, cette fois du moins, on pouvait se fier  son
approbation.

Cette fourne,  jamais mmorable dans l'histoire de Revel, ne pouvait
videmment pas se passer d'une clbration solennelle.  la demande de
son mari, Mme Belot apporta sur la table une bouteille de liqueur et
douze petits verres. Il nous fallut trinquer avec les paysannes  la
sant du boulanger, qui buvait  la ntre, en nous remerciant de nos
loges, dont il paraissait vraiment heureux et fier. Ce tableau
villageois avait, dans sa vulgarit, un caractre primitif que le
souvenir a revtu d'une certaine posie.

Cependant les paysannes emportrent leurs pognes, et nous remontmes
dans notre galetas. Le dner fut excellent, grce  un norme gigot
cuit  point, dont nous devions emporter le lendemain les restes dans
notre expdition, et  une grosse pogne qui nous parut un peu fade. La
nuit, au contraire, devait tre terrible. La salle o nous tions
couchs sur deux tables ressemblait  une arche de No: non-seulement
elle servait d'asile  la volaille de la maison, mais un grand nombre
d'animaux nuisibles, quoique domestiques, y venaient prendre leurs
bats. Il y avait des souris, il y avait des rats, il y avait des
araignes, des papillons de nuit, peut-tre des chauves-souris,  coup
sr des myriades de ces jolis, mais excrables, petits insectes que
Tpffer a surnomms kangurous.  peine notre chandelle fut-elle
teinte que le sabbat commena. Les rats se distingurent par leurs
volutions fantastiques, auxquelles je m'efforais vainement de donner
un sens. Ils couraient  droite, ils couraient  gauche comme des
insenss, ils dansaient sur les bancs et sur les tables, ils
grimpaient le long des murs, ils se promenaient, je crois, au plafond.
Pour comble de malheur, deux ivrognes s'taient attabls dans la
boutique, et, comme tous les ivrognes, se rptaient incessamment les
mmes banalits sans se comprendre; plus ils buvaient, plus ils
criaient, moins ils s'entendaient. Mme Belot n'osa pas les mettre  la
porte avant que l'horloge du village et sonn minuit, puis la pauvre
femme, qui devait se lever avec le jour, lava et rangea un peu trop
bruyamment sa vaisselle, et elle monta enfin, vers une heure du matin,
dans la petite chambre spare de notre salle par une mince cloison,
que faisaient vibrer les ronflements de son mari. Ses deux enfants,
affligs pour le moment de la coqueluche, pleuraient ou criaient en
fausset; elle dut les apaiser et les endormir. Enfin je l'entendis
tomber puise sur je ne sais quel grabat. Bien que les rats et les
souris, un moment troubls par son passage, se fussent empresss de
rparer le temps perdu, vaincu par la fatigue,  demi-asphyxi
d'ailleurs, je fermai les yeux et m'assoupis dans cet tat de veille
qui n'est ni la vie ni la mort, o l'on conserve le sentiment de
l'existence, mais o l'on perd la force de manifester sa volont. Tous
les bruits se confondirent en une vague rumeur qui devint une note
monotone. Je regardais, sans la voir, la fentre par laquelle glissait
un faible rayon lumineux, je devins mme insensible aux caresses sans
cesse rptes des kangurous, et, quand un rat, plus hardi que ses
compagnons, se permit de venir chanter je ne sais quelle romance tout
prs de mon oreille, je voulus en vain le prier poliment de
s'loigner....

Je ne dormais pas cependant, car, ds que le pas de Marquet retentit
dans la rue, je l'entendis. Dix minutes aprs, nous tions, mon
compagnon et moi, aux deux cts de notre guide. La lune s'tait
couche, si mes souvenirs ne me trompent pas, et, bien que le ciel ft
sans nuages, l'obscurit tait profonde, surtout au sortir du village,
le chemin que nous suivions serpentant sous de grands arbres. Nous
marchions dj depuis assez longtemps lorsque quatre heures sonnrent
 l'horloge de Revel. Bientt l'aurore aux doigts de rose--jamais elle
n'avait mieux mrit cette qualification--nous apparut  l'horizon, et
peu  peu tous les objets dont nous tions entours sortirent des
tnbres pour s'clairer de cette lumire vague et terne qui prcde
le vritable jour.

Nous gravissions des pentes douces couvertes de cultures varies.
Chaque champ est entour d'une haie et souvent spar du champ voisin
par une ligne de grands arbres. De distance en distance, en nous
retournant, nous apercevions,  travers les brumes du matin, qui en
cette saison s'lvent de tous les bas-fonds, la grande valle o
l'Isre, libre encore de toutes digues, droulait ses longs et
gracieux rubans d'argent.... Cependant,  mesure que nous nous
levions, les cultures devenaient plus rares et plus maigres. Nous
entrmes dans une fort compose en grande partie de sapins, puis les
arbres eux-mmes disparurent peu  peu, et deux heures environ aprs
notre dpart de Revel, nous atteignmes la rgion des pturages.

L'arte gazonne sur laquelle monte le sentier s'appelle les _prs
Raymond_ (un chemin partant de Lancey vient y aboutir par la Combe qui
porte le nom de ce dernier village). On y dcouvre dj, quand on se
retourne, une vue admirable, mais il faut savoir se mnager le plaisir
de la surprise. En face de nous, en continuant  monter, nous
remarquions alors deux montagnes dpourvues de vgtation, souvent
laboures par la foudre, et paraissant tour  tour grises, jaunes,
rouges, noires, selon qu'elles taient claires ou dans l'ombre. On
les dsigne sous les noms de la _Petite_ et de la _Grande Lance_. 
gauche s'enfonce une gorge troite, pittoresque, noire de sapins, la
_Grande Combe_. Bientt nous dpassmes les derniers arbres rabougris
qui vgtent  cette hauteur, et  la rgion des pturages succda la
rgion des roches o la vie vgtale et animale continue toutefois 
se manifester. Les plantes y sont nombreuses, fortes et belles; de
charmants oiseaux, moins farouches que ceux qui habitent les valles
ou les plaines, y chantent en sautillant de bloc en bloc; des
papillons y voltigent de fleur en fleur avec une scurit vraiment
superbe. L'homme seul y est rare, mais on s'en console aisment; on en
rencontre cependant de distance en distance: ici, un berger provenal
qui veille de loin et de haut sur les moutons confis  sa garde; l,
un chasseur de chamois tout occup  contempler les pointes les plus
ardues pour y dcouvrir le gibier qu'il n'atteindra que dans quatre ou
cinq heures; ailleurs, un robuste et brave montagnard,  l'oeil vif,
au teint basan, au jarret de fer, qui cherche des pierres prcieuses
ou des herbes mdicinales, car la montagne, si pauvre qu'elle
paraisse, a ses richesses. Ces dserts de pierres sont possds par
des propritaires qui en retirent des loyers assez considrables. Au
mois d'aot 1860, je gravissais, avec un berger provenal, les
sentiers ardus et rocheux qui conduisent aux Sept-Laux. Quand nous
arrivmes au premier des lacs, j'aperus des moutons parqus dans une
petite presqu'le. Au signal qu'il donna, les bergers, chargs sous
ses ordres de la garde des troupeaux, laissrent libre l'isthme troit
qu'ils occupaient avec leurs chiens. Les moutons, impatients de
libert, avides surtout de nourriture, se prcipitrent aussitt sur
les rochers o croissaient quelques touffes d'herbes, et se
dispersrent dans toutes les directions. On les comptait au passage
pour constater leur nombre, car plus d'un par semaine tombe dans un
prcipice, o il se tue. De quelque ct que se portassent mes
regards, je ne voyais que des pierres, de l'eau, de la neige et des
glaces ternelles. Pourtant ce dsert nourrissait pendant trois mois
de l't deux mille moutons de la Crau, et il tait afferm par bail
authentique deux mille cinq cents francs par an, pour une priode de
six annes.

Cependant Marquet s'tait baiss, et, ramassant une pierre, il la
lana sur un tas dj considrable d'autres pierres qui s'levait au
fond d'un petit ravin entirement aride et nu.  la gravit de son
maintien,  la solennit de son geste, je compris qu'il venait
d'accomplir une sorte d'acte religieux.

Que faites-vous? lui demandai-je.

--Prenez cette pierre, me rpondit-il, en m'en offrant une autre qu'il
venait de ramasser, et jetez-la sur ce tas o je viens d'en jeter une;
c'est la _pierre du Mercier_.

Plus d'une fois dans les Alpes de la Suisse, de la Savoie ou du Tyrol,
j'avais t sollicit par mes guides de rendre ainsi les derniers
devoirs  quelque victime de la fureur des lments ou de la
perversit des hommes. Cette pratique, aussi touchante dans
l'intention qu'absurde dans la forme, ne m'tonna donc pas; je
m'empressai de m'y soumettre, et, quand ma pierre se fut arrte sur
le tas ainsi form par tous les voyageurs qui avaient avant moi
travers ce passage, je demandai  Marquet quel tait le mercier mort
au fond de ce ravin solitaire, et comment il avait pri.

Nul ne le sait, me rpondit-il; chacun raconte  ce sujet une
histoire diffrente. Selon les uns, il a t assassin par des voleurs
qui s'emparrent du petit pcule qu'il rapportait de ses voyages.  en
croire les autres, il est mort dans une tourmente de neige.

Au del de la pierre du Mercier, le dsert devient de plus en plus
sauvage. Continuant  monter, on traverse le torrent qui descend du
pic de Belledonne, et bientt, trois heures aprs avoir quitt Revel,
on atteint le _lac du Crozet_, situ  une hauteur de dix-neuf cent
trente-six mtres. Pour ceux qui ne connaissent pas les Alpes de la
Suisse, l'aspect de ce lac est saisissant. Ses eaux, qui changent de
couleur plusieurs fois par jour ou mme par heure, selon l'tat du
ciel, sont gnralement d'un vert noir. Il est encaiss entre des
rochers aux teintes sombres que dominent:  gauche en montant, la
Grande Lance;  droite, le Colon, dont le sommet a deux mille trois
cent quatre-vingt-treize mtres; en face, les rochers de la Praz, qui
ressemblent  d'normes tours. Aucun arbre ne crot dans ce bassin
dsol, o l'on trouve souvent de la neige au milieu de l't.
Toutefois les botanistes rcoltent des plantes rares entre les blocs
de pierre que les avalanches, les pluies et la foudre ont fait rouler
des sommits ou des pentes voisines. Au moment o nous longemes la
rive droite du lac, longue d'environ quatre cents mtres, aucune brise
n'agitait la surface de l'eau, calme et sombre comme celle de la mer
Morte; mais, quand la tourmente descend de la montagne, elle y soulve
des vagues normes qui si brisent avec une fureur inutile contre leurs
digues infranchissables. Heureusement, il ne nous fut pas permis
d'assister  ce grand et imposant spectacle, car le beau temps nous
tait ncessaire pour jouir du splendide panorama que nous promettait
le sommet de Belledonne.

 l'extrmit suprieure du lac du Crozet, le sentier que nous avions
suivi cesse d'tre praticable aux chevaux; il disparat mme
entirement. On passe o l'on veut, c'est--dire o l'on peut, en
remontant la gorge sauvage au fond de laquelle les eaux des lacs
Domeynon se frayent un passage  travers les rochers jusqu'au lac du
Crozet. Aprs trente minutes de marche environ, on dcouvre sur la
droite un vallon lev (les pturages de la Praz), souvent visit par
les botanistes, qui sont certains d'y trouver un grand nombre de
plantes rares. Mais, quand on veut faire l'ascension de Belledonne, il
ne faut pas se laisser sduire par les gazons et les fleurs de ces
prairies alpestres. On doit, inclinant sur la gauche, s'lever, de
rochers en rochers, au haut de la pente escarpe d'o le torrent se
prcipite en formant une cascade. Cette chute mrite,  un double
titre, d'attirer l'attention. Quand il a plu abondamment sur la
montagne ou quand le soleil a fait fondre les neiges, elle offre
vraiment un bel aspect; en outre ses eaux se divisent: une partie va
se jeter dans l'Isre par la Combe de Lancey; l'autre arrose au
contraire la valle de Domne, aprs avoir form cette magnifique
cascade de l'Oursires que ne manquent pas d'aller admirer tous les
baigneurs d'Uriage.

[Illustration: Sainte-Croix et les ruines du Chteau de Quint.--Dessin
de Karl Girardet d'aprs M. A. Muston.]

L'escarpement gravi, on se trouve dans un vallon suprieur haut de
deux mille deux cent cinquante-trois mtres, et dont le fond est
occup par deux petits lacs, le _Petit_ et le _Grand Domeynon_. Ces
lacs sont souvent gels, mme au milieu de l't. Des plaques de neige
plus ou moins paisses s'tendent a et l sur leurs bords, et entre
les blocs de roches noirtres que portent les pentes suprieures. Au
nord la _Grande Lance_ drobe aux Grenoblois la vue de Belledonne;
au sud se dresse la _Grande Voudne_, qui atteint deux mille sept cent
quatre-vingt-neuf mtres; au nord-est se montrent, au-dessus d'une
muraille presque  pic, couverte de neige et de glace, les trois pics
de _Belledonne_, dont le plus lev, haut de deux mille neuf cent
quatre-vingt-un mtres, est  sept cent vingt-huit mtres au-dessus du
grand lac Domeynon. Ds lors on se plat  contempler cette pointe,
longtemps cache, qu'il faut atteindre;  peine si le sifflement d'une
marmotte ou l'apparition soudaine d'un chamois (on en rencontre
souvent dans ces parages) parviennent  dtourner l'attention: c'est
l qu'est le terme de tous les efforts, la rcompense de toutes les
fatigues, la ralisation de toutes les esprances. Quelques pas encore
et nous admirerons le panorama que nous sommes venus chercher si haut,
car aucune vapeur ne trouble la srnit du ciel.

[Illustration: Pic de Saint-Gniz. Pic de Chamaloc. Valle de
Roumeyer. La Dent de Die. Rochers de Glandaz. Plateau de Glandaz.
DIE ET LA VALLE DE LA ROUMEYER, vue prise des hauteurs de
Saint-Justin.--Dessin de Franais d'aprs M. A. Muston.]

Mais ces derniers pas sont plus nombreux qu'on ne le croirait d'abord;
ils sont plus pnibles, surtout si l'on suit le chemin que je me suis
trac. Ds que nous emes atteint l'extrmit suprieure du vallon de
Domeynon, je demandai  Marquet quelle direction il se proposait de
prendre. Il me montra de la main les montagnes qui s'levaient  notre
droite et qui paraissaient en effet d'un abord relativement facile.

Combien de temps nous faudra-t-il, lui dis-je alors, pour arriver au
sommet de Belledonne en faisant ce long dtour que vous m'indiquez?

--Une heure et demie, me rpondit-il.

--C'est bien long. Pourquoi ne monterions-nous pas en suivant la ligne
droite?

--La pente est trop roide.

Il s'agissait en effet de gravir une pente de quarante-cinq degrs
environ, recouverte d'une couche paisse de cette neige grenue et
durcie qui n'est plus de la neige  proprement parler, mais qui n'est
pas encore de la glace et qu'on appelle dans les Alpes le nev.

Essayons.

--Je n'oserais pas y conduire des voyageurs. Ce serait une trop grande
responsabilit.

--Si les voyageurs vous y conduisent, les suivrez-vous?

--Peut-tre.

J'avais explor assez de glaciers dans les Alpes de la Suisse, de la
Savoie et du Tyrol pour savoir que je ne courais aucun danger en
tentant de gravir cette pente de neige un peu trop roide. Puisque ce
n'tait pas un glacier, il n'y avait aucune crevasse  redouter.
D'ailleurs, avec une pareille inclinaison, les crevasses, tant
toujours visibles, sont faciles  viter. Le seul risque auquel on
s'exposait tait une chute. Or on peut tomber partout si l'on manque
de prudence ou de solidit. Mon parti fut bientt pris. J'en avertis
mon compagnon qui n'hsita pas  me suivre. En me voyant si rsolu,
Marquet hocha la tte et s'assit sur un bloc de rocher.

Le nev se trouvait dans d'excellentes conditions; il n'tait ni trop
dur ni trop ramolli. En y enfonant quatre ou cinq fois de suite avec
vigueur l'extrmit de mon gros soulier ferr, je formais facilement
un degr qui offrait toute la solidit dsirable. Mon compagnon
n'avait qu' monter cet escalier improvis que je traais parfois en
zigzag pour diminuer la roideur de la pente. Nous nous levions
rapidement, et dj nous avions atteint la moiti environ de la rampe,
lorsque Marquet se dcida  profiter de mon chemin. Il fut bientt
auprs de nous, c'est--dire derrire nous. Nous arrivmes ainsi  la
file, non sans fatigue mais sans accident, sur un vaste plateau de
nev en pente douce, d'o une demi-heure nous suffit pour nous lever
jusqu' celui des pics de Belledonne que couronne une croix de bois.
Le grand pic, haut de quelques mtres seulement au-dessus du point o
nous tions parvenus, est si escarp qu'aucun tre humain n'a pu le
gravir.

Quelques nuages avaient malheureusement, pendant la dernire partie de
notre ascension, mont du fond des valles sur un certain nombre de
sommits qu'ils nous cachaient. Toutefois le panorama que nous
dcouvrions encore rpondait entirement  nos esprances. J'en
connais peu de plus grand, de plus vari, de plus beau. Un pareil
tableau ne saurait ni se peindre ni se dcrire. Je ne ferai donc pas
ici une tentative inutile. J'indiquerai seulement en quelques lignes
les points les plus importants ou les plus loigns qu'embrassaient
nos regards.

Au-dessous de nous, dans la direction du nord-ouest, s'enfonait un
vritable glacier, aux pentes escarpes, sillonn de crevasses, et
descendant jusqu' un petit lac--_le lac blanc_--dont les eaux
arrosent le sauvage et pittoresque vallon de Mury; puis, au-dessus de
la grande valle du Graisivaudan se redressait avec un lan superbe le
curieux massif auquel la Grande Chartreuse a donn son nom. Nous en
reconnaissions aisment tous les pics principaux; le Casque de Nron,
la Pina, Chamechaude, le Grand Som, la Dent de Crolles, le Granier.
Entre ces deux dernires montagnes, apparaissait le lac du Bourget,
domin  gauche par la chane du Mont-du-Chat,  droite par la Dent de
Nivolet et le massif des Beauges. Des brumes nous drobaient la vue du
Jura, de la valle du Rhne et de Lyon. Mais,  la droite des Beauges
le Mont-Blanc, qui nous montrait sa plus haute cime et les Aiguilles
Verte et du Dru, cachait dans les nuages ses autres Aiguilles. Les
montagnes de la Suisse, du Pimont et de la Savoie comprises entre le
Mont-Blanc et les Grandes Rousses taient trop enveloppes de nuages
pour que nous pussions bien distinguer leurs profils, et parvenir 
les reconnatre. M. Antonin Mac, qui a t plus heureux que nous[1],
croit avoir vu le Mont-Rose et le Saint-Gothard, le Grand
Saint-Bernard, le Mont-Iseran, le Petit Saint-Bernard, le Mont-Thabor
et le Mont-Cenis. Je serais dsol de le contredire, car il fait
autorit. Cependant il m'est difficile d'admettre que, du sommet de
Belledonne, on aperoive le massif du Saint-Gothard.  l'est, au
contraire, le ciel tait encore libre de nuages. Nous dominions la
valle de l'Eau-d'Olle au fond de laquelle se tapissaient quelques
hameaux, et la valle de l'Oisans; mais, ce que j'admirais surtout,
parce que ce grand et magnifique spectacle tait compltement
inattendu, c'taient les glaciers des Grandes Rousses qui nous
faisaient face quand nous nous retournions du ct de l'est ou du
sud-est. Leur tendue m'tonnait; rarement, mme en Suisse, j'avais eu
sous les yeux une masse aussi imposante de glaciers. Plus au sud, le
massif du Pelvoux, non moins richement couvert de neiges et de glaces
ternelles, attirait et retenait galement notre attention. Enfin, en
continuant  nous tourner du sud  l'ouest, nous cherchions et nous
parvenions  distinguer, au milieu d'un monde de montagnes inconnues,
Taillefer, le Mont-Aurousse, l'Obiou, le Mont-Aiguille  la forme si
caractristique (voir la gravure de la page 380), le Grand Veymont, la
Moucherolle, le massif de Saint-Nizier, les chanes de l'Ardche, du
Vivarais, du Forez....

  Oui, l'homme est trop petit, ce spectacle l'crase;
  Il sent, dans les transports de sa premire extase,
       Sa raison s'garer.
  En vain il veut parler, sa voix tremblante expire;
  bloui, haletant, il regarde, il admire,
       Et se prend  pleurer.

         [Note 1: _Le pic de Belledonne_. Grenoble, Maisonville.
         1858.]


     II

     Le Dauphin.

L'ascension de Belledonne est donc, comme le rcit qui prcde essaye
de le prouver, l'une des courses les plus intressantes que les
touristes puissent entreprendre dans toute la chane des Alpes. Sans
aucun danger, facile mme, elle montre les hautes montagnes sous tous
leurs aspects, depuis la rgion des vignes jusqu' celle des neiges
ternelles, avec leurs climats de la Provence et de la Sibrie, leurs
cultures aussi varies que leurs climats, leurs forts d'essences
diverses, leurs pturages d't, leurs rochers sillonns par la
foudre, leurs torrents imptueux, leurs lacs suspendus au-dessus des
abmes, leurs solitudes glaces. C'est l un tableau complet, d'autant
plus admirable qu'un trs-petit nombre de pics offrent un panorama
aussi tendu et aussi beau. Cependant l'ascension de Belledonne tait
bien rarement faite  l'poque o je rsolus de la tenter; aucun
ouvrage publi, soit  Paris, soit dans le Dauphin, ne la
recommandait ou ne l'indiquait, et les voyageurs qui allaient de
Grenoble  Chambry, ignoraient mme, en traversant la valle du
Graisivaudan, le nom de cette remarquable montagne; ils couraient o
court toujours la foule, qui n'aime pas les aventures nouvelles, aux
pics de la Savoie ou de la Suisse, dont la rputation tait dj plus
qu'europenne. Depuis 1853, il est vrai, grce surtout  MM.
Maisonville, l'intelligent diteur de la _Revue des Alpes_, et Antonin
Mac, professeur d'histoire  la facult des lettres de Grenoble[2],
Belledonne, enfin mieux connue, est plus souvent visite; mais sa
renomme n'a gure dpass les limites de la province dont elle sera
toujours l'une des principales merveilles. Le Righi, ou telle autre
montagne de la Suisse, est au contraire aussi clbre sur les bords du
Mississippi, de l'Amazone, du Gange ou du Volga, que sur les rives de
la Tamise ou de la Seine.

Je visitais un jour l'tablissement thermal de la Motte sous la
conduite d'un vieux mdecin qui se montrait fort peu satisfait des
impressions que trahissaient ma physionomie et mon langage. Son
mcontentement tait tel qu'il tait prt  dpasser les bornes de la
politesse.

Mais enfin, monsieur, me criait-il aux oreilles d'un ton aigre et
ironique dont le sens cach ne m'chappait pas, comment voulez-vous
juger notre valle en vous bornant  la traverser? Il faudrait pour la
connatre y passer au moins huit jours.... Ce pays-ci, monsieur,
ajouta-t-il (en donnant  sa voix un accent qui signifiait, je le
compris fort bien: Vous tes un sot, en trois lettres, mon fils), ce
pays-ci est bien plus beau que la Suisse.

--Connaissez-vous la Suisse? lui rpondis-je avec le plus grand calme.

--Non, monsieur, mais....

Il allait continuer, je l'interrompis.

Il n'y a pas de mais, toute discussion serait inutile entre nous.
J'ai fait, moi, de nombreux voyages en Suisse et j'ai sur vous
l'immense avantage de juger par comparaison. La Suisse, croyez-moi,
est plus belle que votre beau pays.

Il n'en crut rien; mais, le saluant le plus poliment que je pus, je
l'abandonnai  ses folles illusions.

Non, le Dauphin n'est pas aussi beau que la Suisse, car aucune rgion
du globe ne peut rivaliser avec ce petit coin de terre o la nature
semble avoir pris plaisir  runir toutes ses plus surprenantes
beauts, mais le Dauphin est la plus belle partie de la France; il
l'emporte de beaucoup sur le Jura et sur les Pyrnes, il l'emporte
mme sur l'Auvergne et le Velay qui ont cependant un caractre plus
accentu, plus original, plus saisissant. Il possde une grande valle
et des gorges que la Suisse elle-mme pourrait lui envier;
quelques-uns de ses glaciers tonnent par leur magnificence et par
leur tendue les touristes qui reviennent de l'Oberland bernois ou de
Chamonix. Si les versants de ses montagnes sont parfois trop arides,
trop dpouills, les forts qu'ils ont heureusement conserves peuvent
encore montrer des arbres merveilleux de force, d'lvation, de
couleur; il donne naissance  de grandes rivires dont les affluents
forment dans leurs valles d'admirables cascades; ses eaux minrales
gurissent ou soulagent un nombre considrable de maladies; le poisson
et le gibier y abondent; son sol recle des mines qui enrichiront un
jour une population plus industrieuse et plus claire; ses
principales sommits prsentent  ceux qui les gravissent d'immenses
et splendides panoramas; son ciel a parfois dj les teintes chaudes
de latitudes plus mridionales; enfin sa plus haute cime, voisine du
Pelvoux, le point culminant de la France entire, atteint quatre mille
cent mtres au-dessus du niveau de la mer.

         [Note 2: _Excursion dans les environs de Grenoble: le pic de
         Belledonne._ Grenoble, 1858. 1 vol. in-18 de 100 pages. 1 fr.
         25 c.]

[Illustration: Le Mont-Aiguille vu de Clelles.--Dessin de Daubigny
d'aprs M. A. Muston.]

Si cette grande et belle province de l'ancienne France, presque rivale
de la Suisse et de la Savoie, suprieure  tous gards aux Pyrnes,
est beaucoup moins connue et surtout plus rarement visite, c'est, il
faut le dire, la faute de ses habitants. Non-seulement les Dauphinois
n'avaient jamais rien su faire, ni livres, ni chemins, pas mme des
auberges, pour attirer et retenir les trangers dans leur pays (c'est
 peine s'ils ont le sentiment de sa beaut), mais ils ne font mme
rien pour s'y plaire eux-mmes. La plupart des familles nobles et
riches y habitent des masures  demi ruines, dont les prtendus parcs
ressemblent  des vergers de fermes mal entretenus. Cet abandon, dans
lequel on laisse les maisons dcores du nom de chteaux, frappent au
premier aspect les observateurs les plus superficiels. O la propret
la plus vulgaire manque compltement, il serait insens de chercher le
confortable. Les cours, les corridors, les escaliers de la moiti au
moins des maisons de Grenoble taient encore en 1860 des dpts
publics d'immondices. Cet tat de choses qui indigne les trangers, la
population ne le voit pas, ne le sent pas; elle s'y est accoutume.
Les habitants des villes,  plus forte raison les paysans, n'ont gure
plus de soin de leur personne que de leurs demeures. Il y a sans doute
des exceptions, et de nombreuses, mais ces trop justes reproches
s'adressent  l'immense majorit. Entrez-vous dans une auberge? vous
avez peine, si affam que vous soyez,  vaincre la rpugnance que vous
inspirent l'aspect et l'odeur de la salle o l'on vous introduit.
Avant la dcouverte de la poudre insecticide, dont l'inventeur est un
Dauphinois, et dont l'usage n'est pas encore assez rpandu, tous les
lits taient de vritables mnageries. Montez-vous dans une voiture?
les coussins sont dchirs, les vitres casses, les portires brises;
heureux surtout si vous n'avez pas pris une place de coup, car trois
rustres, puants et grossiers, viennent s'asseoir devant les ouvertures
par lesquelles vous espriez admirer le paysage, et, non contents de
vous priver d'air et de lumire, vous envoient au visage.... la fume
de leur mauvais tabac. L'incurie des administrations est encore plus
inconcevable que l'apathie des habitants; je n'en citerai qu'un
exemple; il suffira.  six kilomtres de Grenoble, se trouve, sur la
rive gauche de l'Isre, un village qui doit sa rputation aux fromages
qu'il ne fabrique pas, et aux curiosits naturelles qu'il a le bonheur
de possder sur son territoire. C'est Sassenage. Ces curiosits
vraiment belles,--des _Cuves_, c'est--dire des grottes d'o sort un
torrent, des cascades et de beaux points de vue,--y attirent chaque
anne un grand nombre de Dauphinois et d'trangers, qui enrichissent,
ou du moins qui aident  vivre par leurs dpenses, une partie de la
population. Eh bien! le croirait-on? la commune de Sassenage n'a
jamais eu l'ide de faire quoi que ce soit dans son intrt pour
faciliter aux visiteurs l'accs des Cuves. Le sentier de la rive
droite du Furon est d'une roideur dsesprante; celui de la rive
gauche devient tellement impraticable que les chvres hsiteraient 
y passer. D'ailleurs, aucun pont ne runit les deux rives du Furon et
du torrent qui sort des Cuves. Des enfants vous apportent, il est
vrai, des planches qu'ils jettent devant vous sur les cours d'eau,
mais ces planches sont troites, mal consolides, humides, glissantes;
il est presque dangereux de s'y aventurer. La belle cascade du Furon
reste invisible pour ceux qui ne risquent pas leur vie sur le sentier
de la rive gauche. Personne  Sassenage n'a eu l'esprit et la
prvoyance de couper les branches des arbustes qui la drobent aux
regards. Nulle part, en Europe, on ne trouverait, en vrit, des
populations et des administrations plus insouciantes. J'ai racont,
peut-tre un peu trop longuement, mon ascension de Belledonne, mais
les dtails dans lesquels je suis entr avaient pour but de montrer
combien il est pnible, impossible mme de voyager actuellement encore
dans le Dauphin. En effet, on y manque de livres, de moyens de
transport, de guides, d'auberges, de mulets, de provisions, de
propret, en un mot, de tout ce que l'on trouve surabondamment en
Suisse, et mme dans certaines parties de la Savoie et des Pyrnes.

[Illustration: Pontaix.--Dessin de Karl Girardet d'aprs M. A.
Muston.]

Les livres ne tarderont pas  venir. Ils sont dj venus, grce aux
chemins de fer. Les publications  l'usage des voyageurs, si rares
autrefois, abondent dj aujourd'hui. La _Revue des Alpes_, fonde par
M. Maisonville, imprimeur libraire, l'_cho du Dauphin et du
Vivarais_, publi par M. Merle, et qui se dcidera bientt  s'occuper
des deux belles provinces dont il a pris les noms pour se faire un
titre, les excellents itinraires de M. Antonin Mac[3], les guides
aux Sept-Laux et  la Grande Chartreuse de M. Jules Taulier, les
travaux gologiques de M. Lory, les remarquables monographies de MM.
Aristide Albert et Roussillon sur l'Oisans, ont dj appel
l'attention publique sur les principales curiosits du Dauphin. Les
belles photographies de M. Baldus, de Paris, et de MM. Muzet et Bajat,
de Grenoble, ont produit des rsultats aussi heureux pour les contres
qu'elles reproduisent que pour leurs habiles et consciencieux
diteurs. Enfin, en attendant la publication de l'_Itinraire du
Dauphin et des Alpes maritimes_, pour lequel je me suis assur la
collaboration de MM. lise Reclus et A. Muston, j'ai obtenu de MM. le
directeur et les diteurs du _Tour du Monde_ trois livraisons de cette
belle et intressante publication afin de faire connatre  leurs
nombreux abonns ou souscripteurs les rgions les plus rarement
explores ou les moins souvent dcrites des dpartements de l'Isre et
de la Drme.

         [Note 3: _Le Pic de Belledonne, les Montagnes de
         Saint-Nizier, le Dauphin et la Maurienne, les Chemins de fer
         du Dauphin._ In-18. Chez M. Maisonville.]

Toutefois la publicit ne suffira pas pour attirer dans ce beau pays
les armes de touristes qui partent chaque anne de toutes les
capitales du monde civilis et vont envahir la Savoie, la Suisse, les
Pyrnes. Il faut absolument que la population se dcide  tenter
quelques efforts d'amabilit, de politesse et surtout de propret en
faveur des trangers. Les dpenses matrielles resteront peut-tre
improductives pendant une assez longue priode, mais peu  peu, les
pertes seront couvertes et les bnfices augmenteront chaque anne.
Toute la question est l. Les voyageurs s'empresseront d'accourir dans
le Dauphin ds qu'ils seront certains d'y trouver ce qu'ils vont
chercher ailleurs: bon souper et bon gte. Si j'avais eu l'honneur
d'tre directeur de la compagnie des chemins de fer du Dauphin,
j'aurais immdiatement convoqu tous mes actionnaires et je leur
aurais tenu  peu prs ce langage: Messieurs, autorisez-moi 
construire  vos frais vingt htels modestes, confortables, propres,
aux prix modrs, dans vingt localits dsignes par une commission
spciale, puis, les constructions acheves, les cuisiniers  leurs
fourneaux, les sommeliers  leur poste,--sans habit noir et sans
cravate blanche,--j'annoncerai au monde entier cette grande nouvelle
par toutes les voies de la publicit, et je vous promets que vos
recettes ne tarderont pas  s'augmenter dans une proportion qui vous
tonnera. Et si, au lieu d'tre directeur, j'avais eu la chance
d'tre simplement actionnaire, j'aurais battu des mains  une
semblable proposition et vot avec enthousiasme des remercments au
directeur qui aurait eu l'heureuse ide de me la soumettre.

Aujourd'hui rien n'est encore fait, sauf, je le rpte, quelques bons
livres de MM. Antonin Mac, Lory, Taulier, A. Albert, Roussillon, etc.
Les auberges manquent presque partout; les guides sont rares, les
voitures publiques impossibles, les chemins souvent impraticables, les
habitants peu empresss. Qu'importent cependant toutes ces petites
misres de la vie humaine aux touristes qui aiment la grande et belle
nature des Alpes, si leur ge et leur sant leur permettent de braver
tous les ennuis, de surmonter toutes les difficults: qu'ils aillent
donc visiter le Dauphin; ils y seront amplement rcompenss de leurs
privations et de leurs fatigues; ils auront en outre la satisfaction
d'y faire de vritables dcouvertes. Certaines rgions de notre belle
France n'ont encore t explores par aucun voyageur, dcrites dans
aucun livre. Le massif de la Grande Chartreuse lui-mme, si rapproch
de Grenoble, n'est frquent que sur deux ou trois points. Les massifs
du Villard-de-Lans, de Belledonne, des Grandes Rousses, du Pelvoux, du
Dvoluy, et tant d'autres dont l'numration serait trop longue,
attendent encore leur de Saussure. Je n'ai pas la prtention
d'indiquer ici aux voyageurs futurs toutes les valles, toutes les
montagnes, tous les passages du Dauphin qui me semblent vraiment
dignes d'une exploration; je veux seulement, pour piquer leur
curiosit, dans leur intrt, leur montrer, avec l'aide du crayon de
M. A. Muston et de nos plus habiles artistes, Franais, Karl Girardet,
Daubigny, etc., quelques-unes de ses curiosits naturelles les plus
pittoresques et les moins connues.


     III

     Les Goulets.

Du sommet de Belledonne transportons-nous  Pont-en-Royans,  l'entre
des Goulets. La course est un peu longue, mais rien de plus charmant,
rien de plus beau mme que le pays que l'on parcourt de Grenoble 
Pont-en-Royans. Ce pays en effet est la valle du Graisivaudan. Le
chemin de fer vous conduit d'abord  Moirans, o vous prenez une
diligence qui, en, quelques heures, vous mne  Saint-Marcelin en
suivant, sans la ctoyer toutefois, la rive droite de l'Isre. On peut
du reste prendre aussi la route de la rive gauche, non moins
pittoresque, non moins intressante. C'est un enchantement continuel,
une succession ininterrompue de paysages toujours divers, le paradis
des artistes dauphinois. Plus on descend la valle de l'Isre, plus la
nature change d'aspect et de couleur; il semble que l'on ait franchi
les Alpes et que l'on soit dj parvenu sur le versant italien; on se
rapproche sensiblement du Midi. Les montagnes se sont abaisses, il
est vrai, mais toutes les teintes de la terre et du ciel sont plus
vives, les contrastes entre les rochers et la verdure plus
saisissants; si la vgtation n'a pas plus de force, elle a videmment
plus d'clat. Paysagiste, je prfrerais le Royannais  la valle du
Graisivaudan. En quelque lieu que l'on se place, on a sous les yeux un
tableau trop complet et trop parfait pour qu'on ait besoin d'y
modifier un ton ou une ligne.

Pont-en-Royans est un chef-lieu de canton de mille quatre-vingt-douze
habitants, situ  trois cents mtres au-dessus de la mer, sur un
torrent appel la Bourne qui descend du Villard-de-Lans par la valle
de la Choranche. Quand je dis sur, c'est pour parler la langue des
gographes; cette expression, qui doit se traduire par au bord de,
manque ici compltement de vrit. Jetez, en effet, les yeux sur le
dessin de M. Dor qui reproduit une belle photographie de Baldus (page
373), et vous conviendrez sans peine que _au-dessus_ donnerait une
ide plus juste de la position extraordinaire qu'occupe l'ancienne
capitale du Royannais. La plupart de ses maisons, soutenues par des
chafaudages aussi pittoresques que les constructions, dominent,  une
grande lvation, les belles eaux de la Bourne dont les excellentes
truites servent trop souvent de rgal aux aigles pcheurs domicilis
dans les rochers voisins. Autrefois l'unique rue de Pont-en-Royans
tait borde d'un ct par les habitations ainsi suspendues au-dessus
de l'abme, et de l'autre par le rocher. Peu  peu on a enlev une
partie du rocher, et des maisons se sont bties sur l'emplacement
ainsi conquis  l'aide du pic et de la poudre; d'autres, plus presses
ou plus hardies, ont grimp sur les terrasses suprieures, s'tageant
en amphithtre partout o il y avait une place assez large pour les
supporter. Bref, il serait difficile de trouver, non-seulement dans le
Dauphin, mais dans toute la France, un lieu plus incommode  habiter.
Pourquoi l'a-t-on donc choisi? me demanderez-vous. La solution de ce
problme n'est, hlas! que trop facile  trouver: c'est que l'espce
humaine a autant de vices que de vertus. Elle s'est installe,
fortifie dans ce dfil pour se dfendre plus facilement contre des
attaques injustes ou mrites. Les anciens souverains du Royannais
taient probablement, comme tant d'autres, des brigands de grand
chemin qui de temps en temps s'lanaient de leur repaire, aujourd'hui
ruin et presque aussi inaccessible que les aires des aigles, leurs
voisins, leurs matres ou leurs mules, pour aller piller dans les
plaines du Rhne les voyageurs obligs de traverser leur territoire.
Au dix-huitime sicle, quand la royaut eut interdit toute
dprdation  la noblesse fodale, l'industrie drapire, libre de se
dvelopper sans crainte, prit un grand dveloppement  Pont-en-Royans.
Toutes les fabriques qui ont fait jadis la prosprit et la gloire de
ce bourg ont cess d'exister; les habitants que n'occupe pas la
culture des terres tissent de la soie ou tournent des boules et
d'autres objets de bois. La civilisation moderne a pntr toutefois
dans cette gorge sauvage et pittoresque; une partie de la rue est
garnie de trottoirs; bientt mme on plantera sur les promenades
publiques,  l'instar de Paris, des arbres tout venus, emmaillotts,
avec des cuvettes, et qui, aprs avoir vgt deux annes, rendront
leur dernire sve dans les derniers mois de la troisime anne,
toujours comme  Paris.

La Bourne, qui passe sous le pont auquel l'ancienne capitale du
Royannais a d la premire partie de son nom, descend d'une valle
troite, rocheuse, pittoresque, bien digne d'une exploration complte;
toutefois nous n'y jetterons qu'un coup d'oeil en passant; notre but
c'est la valle de la Vernaison, surtout la partie de cette valle qui
se trouve comprise entre les Grands et les Petits Goulets.

La Vernaison prend sa source au sud-est du village du Rousset prs du
col, haut de huit cent quatre-vingt-onze mtres, auquel ce village a
donn son nom, coule du sud au nord, arrose une valle suprieure
longue de seize kilomtres environ, large  peine d'un kilomtre,
reoit au-dessous du village de Tourtres les eaux d'un petit affluent
descendu par Saint-Martin de Saint-Julien, et, inclinant au sud-ouest,
pntre dans une montagne calcaire par une fissure troite et profonde
qu'elle a eu la patience de creuser, et o, jusqu' ces dernires
annes, elle s'tait promis de passer toujours seule. Ce dfil
franchi, elle bondit capricieusement dans une petite valle appele la
valle des chevis, et ferme  son extrmit infrieure comme  son
extrmit suprieure. Elle a triomph de ce nouvel obstacle en
employant le procd qui lui avait dj si bien russi; elle l'a sci,
qu'on me permette cette expression.  peu de distance de ce second
dfil, elle se jette dans la Bourne, au-dessus de Pont-en-Royans. Ces
deux passages curieux, dont l'entre tait jadis interdite  l'homme,
s'appellent les _Grands_ et les _Petits Goulets_ (de goulots). Les
deux valles suprieures de la Vernaison, ainsi que les montagnes qui
les dominent, forment la rgion dsigne par les gographes sous le
nom de _Vercors_.

                                   Adolphe JOANNE.

(_La suite  la prochaine livraison._)

[Illustration: Roumeyer et le mont Glandaz.--Dessin de Franais
d'aprs M. A. Muston.]




[Illustration: Entre de la valle de Roumeyer.--Dessin de Karl
Girardet d'aprs M. A. Muston.]




EXCURSIONS DANS LE DAUPHIN,

PAR M. ADOLPHE JOANNE[4].

1850-1880

         [Note 4: Suite.--Voy. page 369.]


Le Vercors et le Royannais, distants de dix ou douze kilomtres 
peine, ne pouvaient communiquer ensemble que par les montagnes qui les
sparaient. Il fallait, parvenu  l'entre des Grands ou des
Petits-Goulets, escalader la montagne de l'Allier, s'lever jusqu'
plus de mille deux cents mtres et redescendre. Le sentier tait
escarp, difficile, dangereux mme, surtout du ct de Pont-en-Royans,
au-dessous du col de Chatelus. On avait d tailler  et l des degrs
dans les rochers, tant la pente tait roide. Chaque anne, malgr
cette prcaution, des mulets tombaient avec leur chargement dans les
prcipices. L'hiver, les communications devenaient souvent
impossibles. Elles taient en toute saison si lentes, si pnibles, si
coteuses, que le Vercors se dpeuplait; les habitants ne pouvant
tirer parti, faute de voies de communication, des richesses naturelles
de leur territoire qui se trouvait enferm de tous cts entre des
montagnes trop difficiles  franchir.

Ds l'anne 1829, des ingnieurs avaient conu le hardi projet
d'ouvrir une route de voitures dans ces deux massifs de rochers 
travers lesquels la Vernaison avait su se creuser patiemment un
passage, dont elle s'tait, avec un gosme bien digne d'un chtiment
exemplaire, rserv la jouissance exclusive. Ces projets, plusieurs
fois abandonns et repris, furent enfin approuvs par l'administration
dpartementale. L'adjudication des travaux eut lieu le 9 septembre
1843, et, en 1851, la Vernaison, justement humilie, vaincue, punie,
vit enfin passer avec elle et au-dessus d'elle, non-seulement des
pitons et des mulets, mais des voitures, dans ces deux dfils o
elle se riait si orgueilleusement depuis tant de sicles des fatigues
et des dpenses qu'occasionnait  la population du Vercors et des
chevis le voyage de Pont-en-Royans. Cette route serait  elle seule
une des merveilles du Dauphin, quand bien mme les gorges qu'elle
traverse ne mriteraient pas une gale admiration.

Le pont de Pont-en-Royans franchi, on gravit une rue troite,
pittoresque,  l'extrmit suprieure de laquelle on dcouvre, en se
retournant, l'ancienne capitale du Royannais domine par les ruines de
son vieux chteau. La route redescend alors dans une petite valle que
la Vernaison ravage trop souvent, comme pour donner une dernire
preuve de sa force avant de mler ses eaux  celles de la Bourne.
Cette valle traverse, on en remonte la rive gauche  travers
d'agrables vergers, et bientt on aperoit en face de soi, au-dessous
d'un vaste cirque de montagnes chenues, l'ouverture ou plutt la
sortie des Petits-Goulets qu'on ne tarde pas  atteindre. Le torrent
s'lance, en formant une petite cascade, d'une fente troite entre
deux parois de roches calcaires presque perpendiculaires, dont
quelques maigres bouquets d'arbustes, venus on ne sait comment sur la
pierre, font ressortir les teintes gristres. Pour faire passer des
voitures dans ce dfil o l'homme n'avait jamais mis le pied, les
ingnieurs ont d employer le pic et la mine, et percer la montagne.
Cinq tunnels, longs de soixante-dix mtres, soixante-quinze mtres,
vingt-cinq mtres, soixante-quinze mtres et quarante-cinq mtres
environ, s'y succdent  des distances ingales. Dans les intervalles
la route est en certains endroits protge contre les boulements des
parois suprieures par le rocher qui surplombe, taill en forme de
berceau. De ces galeries, on voit,  cent cinquante mtres au-dessous
de soi, la Vernaison dont les eaux rapides et cumeuses continuent 
creuser leur lit profondment encaiss. Sur la rive oppose se dresse
une montagne calcaire, non moins curieuse par ses formes que par sa
couleur, et dans laquelle s'ouvre une sorte de grotte naturelle d'une
configuration singulire. Au del du quatrime tunnel on est sorti de
la gorge des Petits-Goulets pour entrer dans cette valle d'chevis
qui, avant le percement de la route actuelle, ne pouvait communiquer
que par les montagnes avec les valles voisines. Ce n'est pas un
paradis terrestre assurment; elle est mme un peu trop nue; mais, au
dbouch de ce dfil rocheux, et toujours un peu sombre bien qu'il
soit assez large, on revoit dj avec plaisir le ciel et la verdure.
Les premires pentes de la valle sont couvertes de champs et de
vignes, parsemes de mriers, de chtaigniers et de noyers. On y
dsirerait plus de gazon et plus d'arbres. Au-dessus des terrains
cultivs s'tendent de vastes forts domines par des rochers  pic,
que couronnent a et l des bouquets de sapins. L'ensemble est
gracieux mais un peu froid.

Aprs tre descendue par une pente douce au bord de la Vernaison, la
route traverse ce torrent sur un pont de pierre d'une seule arche,
puis monte aux Grands-Goulets le long et au-dessus de la rive droite.
La longueur de cette rampe est de cinq mille cinq cents mtres; sa
pente moyenne de cinq centimtres par mtre.  quinze minutes du pont
se trouvent le presbytre et l'glise, entours de quelques maisons.
Les autres habitations de le commune, assez loignes l'une de
l'autre, se cachent sous les arbres  fruits qui les protgent pendant
l't des rayons trop ardents du soleil. Les figues y mrissent en
plein vent et la vigne expose au midi y produit un vin estim. En
gravissant cette longue rampe, presque toujours trace en zigzag, on
dcouvre sous tous ses aspects la valle d'chevis, dont le calme
profond, et l'isolement complet, maintenant plus apparent que rel,
font rver une longue retraite dans ses solitudes les plus boises
avec un petit nombre d'amis prfrs.

Quand on a atteint le dernier lacet,  une hauteur de six cents mtres
environ au-dessus de la mer, de trois cents mtres au-dessus de la
sortie des Petits-Goulets, on commence seulement  apercevoir l'entre
des Grands-Goulets, car la valle, dans sa partie suprieure, incline
lgrement  l'est. Le paysage prend alors un caractre plus grand et
plus alpestre. Toute culture a disparu. D'immenses parois de rochers,
ici grises, l jauntres, dominent la route d'o l'on dcouvre comme
d'une terrasse la Vernaison qui se brise en cume  une grande
profondeur contre les blocs de pierre qui interceptent son cours. Sur
la rive gauche, de beaux massifs de pierre, aux formes et aux
accidents bizarres, se dressent presque  pic au-dessus de bois
escarps. Avant de pntrer dans la gorge mystrieuse dont on ne voit
encore que l'ouverture, il faut traverser un premier tunnel de
soixante mtres environ de longueur. Ce souterrain est prcd et
suivi de remarquables travaux d'art. Sur ce point, en effet, le rocher
surplombait tellement que toute base manquait aux ingnieurs; ils
durent donc creuser dans cette paroi,--plus loigne  son extrmit
infrieure qu' son extrmit suprieure de la paroi qui lui fait
face,--des trous profonds destins  recevoir les barres de fer qui
supportent le tablier de la route; espce de pont latral ainsi
suspendu sur l'abme. Tout en admirant l'oeuvre de la nature, on ne
peut s'empcher de songer avec motion  l'audace et  l'adresse
qu'ont dployes dans ce curieux passage les ouvriers mineurs pour
accomplir la tche difficile et prilleuse dont ils s'taient chargs.
On les descendait du haut de la montagne au fond, ou plutt au milieu,
du prcipice, avec des cordes auxquelles taient attachs deux btons
en croix qui leur servaient de sige. Sur ce frle support, ils
flottaient en l'air comme des moucherons suspendus  un fil, et se
balanaient au-dessus du torrent, essayant d'atteindre, dans un de
leurs lans, sous l'espce de grotte que formait le rocher, une
asprit assez saillante pour qu'ils pussent s'y cramponner. Aprs
avoir ainsi conquis, au risque de leur vie, une base solide
d'oprations, ils y plantaient un crochet de fer auquel ils
s'amarraient, et commenaient aussitt  creuser des trous de mines.
Les mineurs qui prparaient ainsi les chantiers avaient acquis une
telle habitude de ce genre de travail, a dit un des ingnieurs, que,
vers la fin de l'entreprise, ils ne prenaient mme plus la peine,
quand ils avaient mis le feu  une mche, de faire remonter la corde 
laquelle ils taient attachs; ils se contentaient de frapper le
rocher du pied avec assez de force pour aller presque toucher la paroi
oppose, et, pendant cette mouvante excursion dans le vide, la mine
avait le temps de produire son effet;  leur retour, tout danger avait
disparu. Une fois, cependant, une pierre coupa, comme l'et fait un
couteau, la corde de l'un de ces imprudents travailleurs qui tomba
dans l'abme, d'o ses camarades ne retirrent quelques heures aprs
qu'un cadavre dfigur.

 partir de ce point, les travaux d'art se multiplient tellement, que
leur simple numration deviendrait fastidieuse. Ce ne sont plus que
tunnels, galeries, encorbellements, pour me servir de l'expression
technique. La gorge se rtrcit. De distance en distance on aperoit
au fond de l'abme,  cent cinquante mtres au-dessous de soi, dans
une sinistre obscurit, l'cume blanche de la Vernaison qui continue
sans repos son oeuvre de percement; d'autres fois on entend mugir le
laborieux torrent sans le voir, tant les tnbres o il se cache sont
profondes. Des deux cts de la route, entre les tunnels, se dressent,
 une grande hauteur, de magnifiques rochers aux superbes teintes d'un
gris bleutre, compltement dpourvus de vgtation, et dont les chos
rptent incessamment les plaintes lamentables des eaux. Ici, une
petite cascade tombe en se jouant capricieusement dans le gouffre qui
drobe ses derniers bats aux regards du voyageur attrist de sa fin
prcoce; l, des tapis de mousse et des bouquets d'arbustes voilent
avec un art charmant la nudit trop crue de la pierre; ailleurs, dans
un dtour, on embrasse d'un coup d'oeil la gorge que l'on a dj
parcourue et celle o l'on va s'engager. Le passage le plus saisissant
est celui que reprsente notre dessin (voir la page 372). On s'est
rapproch du torrent qui se calme ou plutt qui n'est pas encore
devenu furieux; mais les deux parois se resserrant encore plus, on
pourrait craindre qu'elles ne finissent par se toucher. Il a fallu
faire passer la route de la rive droite sur la rive gauche. Au del du
pont, les tunnels, devenus plus nombreux, se succdent  de plus
courts intervalles. Mme dans le milieu du jour, quand le ciel est
sans nuages, une faible lumire se glisse  peine  travers les
branches des arbustes qui sont parvenus  crotre sur les escarpements
des rochers que l'homme a su percer aussi pour s'ouvrir un passage. Si
le soleil a disparu derrire un pais rideau de vapeurs, une nuit
presque complte rgne au fond de cette solitude o la voix gmissante
du torrent couvre tous les autres bruits de la terre. On ne peut se
dfendre d'une motion indfinissable.... Malgr les beauts
merveilleuses de ce paysage, peut-tre unique, on se sent presque
fatigu d'admirer; on prouve le besoin de respirer un air plus libre,
de revoir le soleil, des arbres, de la verdure, des tres anims; on
se trouve heureux enfin quand, au sortir d'un dernier souterrain, on
dbouche dans une valle suprieure brillamment claire, dont les
versants boiss sont loigns l'un de l'autre de plus d'un kilomtre,
et dont les terres cultives tmoignent de la prsence de l'homme....
 deux cents mtres plus loin, en se retournant, on aperoit  peine
dans la montagne l'ouverture des Grands-Goulets,  demi cache par des
guirlandes de broussailles....


     IV

     Les gorges d'Omblze.

Des Grands-Goulets, on peut aller  Die par la Chapelle-en-Vercors, le
col de Rousset et Chamaloc; mais la route de voitures n'est pas encore
termine, car on doit percer un tunnel de quatre cents mtres dans la
montagne de Rousset. Si intressante d'ailleurs que soit cette route,
il me faut suivre mon habile dessinateur, M. A. Muston, par un autre
chemin plus curieux pour les artistes. Cette fois nous partirons, non
de Pont-en-Royans, mais de Saint-Jean-en-Royans, chef-lieu de canton
de deux mille sept cent trente et un habitants, qui n'est loign de
Pont que de deux heures  pied, et qui appartient dj au dpartement
de la Drme.

_Saint-Jean-en-Royans_ n'a de remarquable que sa situation sur la
Lyonne, les trois arbres de libert--des peupliers--qui ombragent
l'abondante fontaine de sa place principale, et ses magnifiques noyers
dont les produits s'exportent  l'tranger, surtout dans le nord de
l'Europe.

 une heure environ de Saint-Jean, quand on a dpass Oriol et
Saint-Martin-le-Colonel, la valle de la Lyonne, moins riante et plus
resserre entre des montagnes plus hautes, devient plus pittoresque et
plus sauvage. Bientt elle se bifurque. Du sud descend la Lyonne de
Bouvante: notre route remonte, en se dirigeant au sud-ouest, la Lyonne
de Loncel, qui roule ses belles eaux dans une longue gorge droite,
presque partout strile et nue. Jadis d'admirables forts couvraient
entirement ces pentes aujourd'hui dpouilles de vgtation; mais ils
sont depuis longtemps tombs sous la hache du bcheron, tous les
arbres qui, abattus et transports dans la plaine, pouvaient produire
le plus faible bnfice. L'exploitation de ceux qui restent debout sur
des hauteurs d'un accs difficile serait trop coteuse, aussi les
respecte-t-on encore.

Cette gorge un peu triste aboutit  un vallon galement nu, mais
tapiss en partie de belles prairies, au milieu desquelles s'panouit
 l'aise le petit village de _Loncel_, peupl seulement de quatre
cent quarante-cinq habitants (voy. la gravure, p. 388). Une abbaye de
l'ordre de Citeaux avait t fonde au douzime sicle dans ce vallon
alors entirement bois. Il n'en reste aujourd'hui que des ruines,
assez belles toutefois pour avoir mrit d'tre classes parmi les
monuments historiques de la France. Les derniers dbris de l'glise,
entretenus avec soin, servent de succursale. Un autre village, situ
sur notre route,  deux kilomtres de Loncel, tmoigne encore par son
nom de l'importance qu'eut cette antique abbaye: il s'appelle la
_Vacherie_. Les moines avaient en effet tabli sur ce point une grande
ferme dont le nom seul a subsist.

 cent mtres environ de la Vacherie, on voit se dvelopper sur la
droite une route de voitures qui dcrit de longs lacets. C'est la
route de Chabeuil par Peyrus. Bien que nous allions  Die,
c'est--dire dans une direction oppose, nous descendrons pendant
quelques instants cette route pour contempler l'admirable vue que l'on
dcouvre du haut des pentes abruptes qui dominent la grotte ou balme
du Pialoux (voy. p. 389).

Des rochers aux formes tranges, tapisss de plantes rares, ombrags
a et l de pins sylvestres ou de pins maritimes, composent le premier
plan du tableau; sur le second, des collines de sable et de gravier,
entirement nues, ondulent comme les vagues d'une mer furieuse. Au
del de cette ligne jauntre, la Voure droule ses rubans argents 
travers une plaine accidente et couverte d'une luxuriante vgtation,
o tous les tons du vert, habilement fondus, forment un harmonieux
ensemble.  l'extrmit de cette mer de verdure, le Rhne,  demi
perdu dans les vapeurs de l'horizon, apparat a et l au pied de la
chane des montagnes du Forez et de l'Ardche, que l'on dcouvre
depuis les vignobles de Saint-Pray jusqu'aux cimes du Mezenc et du
Gerbier-de-Joncs. Parmi les innombrables maisons blanches qui
surgissent comme des lots du sein des flots d'arbres, on distingue
surtout les groupes plus importants qui portent les noms de Romans,
Chabeuil et Valence.

[Illustration: La valle de Loncel.--Dessin de Karl Girardet d'aprs
M. A. Muston.]

Remontons maintenant  la Vacherie pour gagner, par un chemin qui
n'est pas encore praticable aux voitures, le vallon des Pcheurs, d'o
nous irons explorer les gorges d'Omblze. D'abord le vallon est trop
cultiv ou trop aride; mais bientt le sentier, pittoresquement taill
en escalier dans les corniches brches des rochers, descend le long
du ruisseau qui, transform en torrent imptueux, bondit en cume de
gradin en gradin, jusqu' ce qu'il forme une jolie cascade, la Grande
pissoire, plus importante mais moins gracieuse que la Petite
pissoire. Ces cascades ne sont pas visibles tous les jours, je dois
en avertir les touristes; mme quand les eaux sont abondantes, elles
disparaissent compltement, car elles servent  l'irrigation des
prairies suprieures. Il serait donc inutile de les chercher sur ma
recommandation; on ne les trouverait pas aux heures o elles sont
condamnes, pour remplir leur fonction fcondante,  se montrer plus
utiles qu'agrables. Lorsqu'elles ont la libert de se faire admirer,
elles se jettent dans la Gervanne, qui arrose les clbres _gorges
d'Omblze_.

Ces gorges, o nous sommes parvenus, ont environ quatre kilomtres de
longueur; mais on passerait, sans en regretter une seule minute, une
journe entire  les parcourir. Elles sont, en effet, tellement
varies de formes et d'aspects qu' chaque pas que l'on y fait elles
offrent un paysage nouveau. Leur largeur moyenne est de cent vingt et
cent cinquante mtres; et parfois le torrent y dispute  la route
l'espace dont il a besoin. Ces jeux, ces caprices de la nature, sont
aussi charmants qu'extraordinaires. Ce qui donne aux parois de cette
gorge un aspect tout particulier, ce sont les gracieux bouquets de
verdure qui les dcorent; de toutes les fentes, de toutes les
corniches, pendent de vigoureux arbustes ou des fleurs odorantes. Le
cri du pluvier domine par moments les murmures des eaux et les
bruissements du feuillage. Tous les sens sont ravis  la fois. Comme
le moine de la lgende dont le sommeil dura mille ans, on oublierait
aisment les heures dans cette gorge solitaire,  contempler les
tableaux qui s'y droulent incessamment aux regards,  respirer les
senteurs embaumes des plantes,  couter les chants des oiseaux.

Le charme cesse toutefois si l'on continue trop longtemps sa
promenade; la gorge s'largissant prend une direction droite, les
rochers qui s'abaissent perdent leurs formes pittoresques, la culture
reparat. Dans le fond de ce bassin vulgaire se dresse la _montagne
d'Ambel_ aux pentes rapides, aux flancs dchirs,  la base de
laquelle se tapit le village d'_Omblze_ qui a donn son nom  la
valle. Mais, si au lieu de continuer  remonter le ruisseau, nous le
descendons, d'autres curiosits nous attendent.

[Illustration: La valle de la Voure et la plaine du Rhne vues des
hauteurs de la Vacherie.--Dessin de Karl Girardet d'aprs M. A.
Muston.]

Peu de temps, en effet, aprs tre sortie des gorges d'Omblze, la
Gervanne, parvenue sur le bord d'un escarpement de quarante mtres de
hauteur environ, s'lance d'un bond dans l'abme o ses eaux, tout 
l'heure si calmes sous un pais berceau de saules, se brisent en cume
avec le bruit de la foudre. Cette belle cascade se nomme la _Druse_.
Quelle description pourrait valoir la gravure qu'en ont faite, d'aprs
un dessin de M. A. Muston, MM. Franais et Lavieille (voir page 393)?

Au-dessous de la Druse, la valle de la Gervanne, plus large, devient
par consquent moins intressante; mais, en revanche, deux curieuses
montagnes en forment les deux versants: l'une, celle de la rive
gauche, domine le village d'_Ansage_ qui lui a pris son nom; l'autre,
celle de la rive droite, s'appelle le _Velan_ et porte sur ses flancs
herbeux et boiss le village de _Plan-de-Baix_. Ces deux montagnes se
distinguent de toutes celles que nous avons vues jusqu'ici par les
crtes abruptes, les artes vives des grands et beaux rochers arides
de leur sommet; quand le soleil les dore de ses plus chauds rayons,
leur couleur clatante fait un contraste saisissant avec les teintes,
plus fonces et plus ples tout  la fois, des tapis de gazon ou des
bois qui s'tendent en pente douce de leur base jusqu'au fond de la
valle.

Le Velan ne doit pas seulement nous attirer par lui-mme de son ct,
bien qu'il ne soit pas sur notre route. Au-dessus et au-dessous de
Plan-de-Baix, nous avons, comme en tmoigne la gravure de la page 394,
deux excursions  faire: l'une au chteau de Montrond, l'autre aux
sources du Rudoux. Le chteau de _Montrond_, dont l'histoire m'est
reste inconnue, malgr mes recherches, n'est plus qu'une ruine
entoure de vieux arbres. On y arrive par un plateau d'un accs
facile, d'un aspect riant, mais, des fentres de la faade oppose 
celle de la porte d'entre, on domine les rochers abrupts et sauvages
au pied desquels coule la Gervanne. Le _Rudoux_ est un ruisseau qui
sort d'une grotte  la base d'un escarpement aride, et qui coule dans
une gorge profonde que ctoie la route de Beaufort. Ce chef-lieu de
canton (voir la gravure de la page 392) est trop loign de
Plan-de-Baix pour que nous allions le visiter. D'ailleurs, la route
n'est pas seulement longue, elle manque d'intrt; et Beaufort, qui
n'a conserv que des dbris insignifiants de son ancien chteau fort
et de ses vieilles fortifications, n'aurait rien  nous montrer que sa
belle situation au-dessus de l'troite valle de la Gervanne.
Retournons donc  la Druse et franchissons la Gervanne, prs des
moulins, pour monter, par une pente assez roide et rocailleuse, au
hameau d'Ansage, puis, au del d'un petit plateau, sur la _montagne de
Birchos_, que la carte du Dpt de la guerre appelle les Berches.

Aprs avoir dpass plusieurs petits vallons gazonns, on contourne
l'extrmit suprieure d'un bassin plus considrable et plus profond, la
valle d'Eyglui ou du Cheylard, et, laissant cette valle  sa droite,
on monte par des terrains rocailleux jusqu' un petit col d'o l'on
aperoit tout  coup sous ses pieds une autre valle, celle dans
laquelle nous allons descendre par le hameau des Petites-Vachres. Cette
valle, c'est la _valle de Quint_. La Suze, qui l'arrose et qui se
jette dans la Drme  Sainte-Croix, prend sa source au _Pas de
l'Infernay_ dont le signal atteint dix-sept cent trois mtres.
L'attention est surtout attire par les montagnes, trs-extraordinaires
de formes et de couleurs, au-dessus desquelles se dressent dans le
lointain le mont Glandaz et le grand pic de Saint-Gniz. C'est, en
effet, selon l'expression pittoresque de M. A. Muston, qui les a aussi
bien dcrites que dessines, une vritable bataille de montagnes, saisie
dans son tumulte et immobilise dans son mouvement le plus imptueux.
(Voir la gravure de la page 377.)

 l'entre de la valle de Quint o nous nous dirigeons, s'lve une
colline isole qui semble la barrer, et dont la Suze est oblige de
contourner la base avant de pouvoir se jeter dans la Drme. Cette
colline, qui porte le village de Sainte-Croix, a jou un rle
important dans l'histoire militaire du Diois. Le chteau fort en
ruines que l'on aperoit  son sommet (voir la gravure de la page 376)
avait t bti par les Romains pour protger leurs communications sur
la route de Vienne  Milan, qui traversait le mont Genvre, et mettre
en mme temps Die, la capitale des Voconces (dea Vocontia),  l'abri
d'une attaque des peuplades voisines. Il appartint longtemps aux
empereurs d'Occident. En 1215, l'empereur Frdric II le donna aux
vques de Saint-Paul-Trois-Chteaux; mais, vers la fin du treizime
sicle, la maison de Poitiers le possdait. Pendant les guerres de
religion, les catholiques et les protestants l'occuprent tour  tour.
Ces derniers le gardrent jusqu' la prise de la Rochelle. Richelieu,
les en ayant expulss, le fit dmolir. Sa forte position tmoigne
seule maintenant de son importance passe, car les ruines ne se
composent que de quelques fragments de murailles. Le vaste btiment
qui attire les regards au milieu du village de Sainte-Croix n'est
point un chteau moderne, construit dans une situation plus facilement
abordable aprs la destruction de la vieille forteresse romaine et
fodale; c'est un couvent d'Antonins, supprim avant la Rvolution, et
dont les biens avaient t donns  l'ordre de Malte. Des belles
terrasses de ce monastre, transform en ferme, on dcouvre une jolie
vue sur la valle de la Drme, qui dcrit une courbe elliptique de
Sainte-Croix jusqu' Pontaix.

Pour aller visiter _Pontaix_ (voir la gravure page 380), situ  deux
kilomtres en aval de Sainte-Croix, il nous faudrait descendre la
valle de la Drme en suivant la rive gauche de la rivire. Nous
allons au contraire la remonter jusqu' Die. D'ailleurs Pontaix est
aussi mal bti et aussi malpropre que pittoresquement situ.

Le petit bassin qui commandait la forteresse de Sainte-Croix aboutit,
en amont de l'embouchure de la Suze,  un dfil au sortir duquel on
dcouvre devant soi le vaste et beau bassin de Die (voir la gravure de
la page 377). Nous revoyons de plus prs et mieux dgages
quelques-unes des montagnes que nous avons dj remarques au col des
Vachres. Le mont Glandaz se distingue entre toutes ces montagnes par
son tendue, sa forme et sa couleur. On chercherait en vain dans toute
la chane des Alpes une masse de rochers aussi trangement singulire.
Elle ressemble en effet  une immense forteresse flanque de tours et
de bastions.  la gauche de ces hautes parois verticales qui dominent
le Val Croissant, cach derrire un chanon de collines, se dressent
les deux pointes de la Dent de Die, au pied de laquelle passe la route
du Montier de Clermont; le Grand-Weymont se montre quand le temps est
clair au-dessus du pic de Chamaloc. Enfin, au del du plateau
suprieur du Vercors, le pic de Saint-Gnix, dont le signal atteint
quatorze cent soixante-six mtres, domine la valle de Quint.


     V

     Die. -- La valle de Roumeyer. -- La fort de Saou.

_Die_ est,  certains gards, une ville heureuse entre toutes les
villes: elle occupe une agrable situation, sous un climat tempr,
dans une valle aussi riante que fertile; elle contemple  son aise de
belles montagnes assez loignes de son territoire pour qu'elle n'ait
jamais  souffrir de leur ombre; une rivire suffisamment abondante
l'arrose; ses vignes produisent un petit vin blanc, une _clairette_
justement clbre, qui, au charme piquant du Champagne mousseux, unit
un caractre plus inoffensif. Elle possde un assez grand nombre
d'antiquits pour se distraire  perptuit par l'tude de ces
respectables dbris du pass, quand elle sera rassasie de tous les
bienfaits dont la nature s'est plu  la combler; et cependant cette
cit, trop favorise du ciel, n'a jamais joui d'un bonheur complet. Au
lieu de se laisser vivre au jour le jour, en admirant les dlicieux et
beaux paysages qui les entouraient de toutes parts, en dgustant, dans
un doux _far niente_, sous leurs fraches tonnelles, l'excellent vin
qu'ils avaient l'inapprciable chance de pouvoir rcolter sans trop de
fatigue, en se livrant mme, si l'envie les en et pris,  des
discussions historiques et archologiques, ses habitants n'ont jamais
laiss chapper une occasion de se quereller, de se battre, de
s'gorger; que dis-je? ds qu'elle leur manquait, ils s'empressaient
de la faire natre. L'homme est trop souvent inquiet, maladroit, pour
ne pas dire sot, envieux, entt, vindicatif, dominateur. L'histoire
de Die servira-t-elle de leon  d'autres villes? J'en doute; mais,
pour justifier mes reproches, je vais essayer de la raconter le plus
brivement que je pourrai.

Ce n'est pas l'tymologie du nom de la ville qui a divis la population
en deux ou plusieurs camps rivaux. Cette tymologie, malgr les savants,
parat  peu prs certaine. Die vient de _dia_, c'est--dire de _dea_,
en franais desse. Sous les Romains, pour ne pas remonter plus haut,
cette ville tait consacre  Cyble, la desse ou la bonne desse, 
laquelle elle rendait un culte particulier. Les Voconces ou
Vocontiens,--on appelait ainsi les habitants de la valle de la Drme et
d'autres valles voisines,--avaient alors la passion des _tauroboles_,
sacrifices des taureaux. C'tait une distraction assez sauvage, comme
vous allez en juger. Il fallait tre singulirement Voconce pour se
complaire  de pareils divertissements. Ne dsirant nullement me faire
un mauvais parti dans la _Dea Vocontiorum_, j'emprunte les
renseignements suivants  Millin, et je dclare solennellement que je
lui en laisse toute la responsabilit:

On creusait une grande fosse o descendait le prtre qui devait faire
l'expiation; il avait une robe de soie, une couronne sur la tte et
des bandelettes. Le plancher de la fosse tait perc de plusieurs
trous. Le sang de la victime arrosait le prtre qui devait se
retourner pour le recevoir partout; alors chacun se prosternait devant
lui, comme s'il reprsentait la divinit. Ses habits ensanglants
taient conservs avec un respect religieux. Le taurobole tait donc
une expiation, un baptme de sang: on le renouvelait tous les vingt
ans. Les femmes recevaient cette rgnration comme les hommes.

Aujourd'hui encore, on trouve  Die cinq autels tauroboliques bien
conservs; d'autres, dont les inscriptions sont parvenues jusqu'
nous, ont t dtruits; mais ces inscriptions et les autels qui
restent suffisent pour tmoigner de la sottise et de la brutalit de
ses anciens habitants. Du reste, les tauroboles ne sont pas les seules
antiquits de Die. Il est peu de villes, dit le savant auteur de la
_Statistique de la Drme_, M. Delacroix, o l'on remarque un aussi
grand nombre de monuments anciens, d'inscriptions, de colonnes et de
bas-reliefs. Beaucoup de ces fragments sont employs dans des bancs et
des chambranles de portes et fentres. La porte de Saint-Pierre, par
laquelle on arrive  Die, en venant de Saillans, est un reste de
construction romaine. On y voyait autrefois une inscription portant
que Sextus Vencius Juventianus, prtre augustat, agrg au corps des
citoyens et lev  la dignit de snateur de Lyon, etc., avait obtenu
des Vocontiens les honneurs d'une statue,  cause de sa grande
libralit pour les spectacles et les jeux publics.  gauche, hors de
la mme porte, est un lieu vulgairement appel _palat_: on croit que
c'est l'emplacement de l'ancien palais. Un peu plus loin, et tout prs
des remparts, on remarque des restes de murailles en forme
d'hmicycle, qui font conjecturer que ce sont les ruines d'un thtre.
 quelque distance de l, on reconnat les vestiges des aqueducs qui
amenaient  Die les eaux de la valle de Roumeyer et du Val Croissant.
La porte Saint-Marcel, avec ses deux tours, est un arc de triomphe
auquel furent ajoutes, dans le moyen ge, des constructions qui
contrastent avec ce qui reste de cet ancien difice.... Les belles
colonnes de granit qui forment le pristyle de l'glise cathdrale et
celles qui supportent les votes suprieures des divers tages du
clocher ont videmment appartenu  des monuments antiques.... De tous
cts, on a dcouvert des bas-reliefs, des mosaques, des
inscriptions....

Die, s'tant convertie au christianisme ds le troisime sicle,
renona sans doute  ses pratiques paennes, mais elle s'tait trop
habitue aux sacrifices des taureaux pour se priver du plaisir de
verser ou de voir couler le sang.  dfaut de taureaux, elle immola
des hommes. Ses vques et ses comtes s'en disputant incessamment la
possession, elle prit parti tantt pour les vques, tantt pour les
comtes, afin de satisfaire  discrtion ses apptits de bte fauve.
Aussi grand fut son mcontentement lorsque, en 1201, l'intervention du
dauphin du Viennois, Guignes Andr, vint mettre un terme  une lutte
civile qui durait depuis des sicles. Sous le prtexte assez spcieux,
je l'avoue, de revendiquer les droits naturels ou les privilges dont
l'avaient dpouille ses seigneurs ecclsiastiques, la population se
souleva, et, ce qui est beaucoup moins excusable, se permit, sans
doute pour s'entretenir la main, de massacrer son vque, Humbert,
devant l'une des portes de la cathdrale, appele depuis cette poque
la _porte rouge_. Ce sacrifice d'un prlat, substitu, malgr le
progrs gnral de l'humanit,  celui d'un taureau, eut lieu le 3
novembre 1222. Il devait tre et il fut inutile. Humbert mort, Amde
lui succda, et le comte de Valentinois, investi du fief des anciens
comtes, lui dclara la guerre. Toutes ces querelles impatientrent 
la fin le pape Grgoire X, qui, pour en finir, employa un moyen moins
violent, mais plus sr que celui dont s'tait servi jadis la populace:
au lieu de supprimer l'vque (Amde venait de mourir), il supprima
l'vch qu'il runit  celui de Valence (1275). Le remde fut, hlas!
pire que le mal. Les chanoines et les habitants, ligus ensemble,
s'insurgrent aussitt contre le titulaire des deux vchs, et le
contraignirent  confirmer leurs privilges. Les chanoines avaient
leur petite arme de mercenaires qui se battaient contre leurs
adversaires, quels qu'ils fussent; quand ils se sentaient assez riches
pour augmenter le nombre de leurs soldats, ils essayaient  leur tour
de se rendre indpendants et d'asservir les bourgeois. C'tait un
tohu-bohu souvent impossible  comprendre. Cependant, aprs s'tre
tour  tour administr de svres leons, le chapitre et le peuple
firent dfinitivement cause commune, et, n'tant pas assez forts pour
triompher seuls de leur vque, se donnrent d'abord au pape, puis,
cet appui leur ayant manqu lorsque le pape dut quitter Avignon, au
dauphin, roi de France, Charles VI. Ainsi, ds les premires annes du
quinzime sicle (1404), le Diois fut runi au Dauphin.

[Illustration: Beaufort.--Dessin de Franais d'aprs M. A. Muston.]

Les querelles politiques apaises, Die resta quelque temps tranquille;
mais les passions religieuses ne tardrent pas  lui procurer les
motions fortes dont elle s'tait montre si avide pendant tant de
sicles. Les catholiques et les protestants s'en emparrent  tour de
rle, et y commirent d'odieux excs. Toutefois, la population plus
claire commenait  se lasser de tous ces plaisirs sanglants. Quand
l'dit de Nantes lui rendit la paix et lui garantit la libert de
conscience, elle employa toutes ses facults  son dveloppement
physique, intellectuel et moral. Elle s'accrut en s'enrichissant par
l'industrie et le commerce, et en s'efforant d'augmenter le petit
trsor de ses connaissances. Ses fabriques taient renommes au loin;
on enseignait mme les langues orientales dans son acadmie
protestante. Malheureusement la rvocation de l'dit de Nantes vint
l'arrter dans son essor. La moiti de ses habitants migrrent, et
c'taient, comme partout, les plus intelligents, les plus instruits,
les plus industrieux. Elle ne s'est jamais releve de ce coup fatal.
Bien que Louis XIV lui et rendu un vch spar que la Rvolution a
supprim, aujourd'hui elle ne compte que trois mille neuf cent douze
habitants. Elle est plus commerante qu'industrielle, et on lui
reproche de falsifier trop souvent, par amour du lucre, cette
_clairette_ qui lui a valu jadis une certaine rputation. Malgr ces
petites tricheries sur la nature et la qualit des produits qu'elle
livre  la consommation, elle s'est videmment amliore; elle donne
compltement raison aux dfenseurs de la doctrine incontestable du
progrs.

[Illustration: Cascade de la Druse.--Dessin de Karl Girardet d'aprs
M. A. Muston.]

Die a conserv une partie de ses anciennes murailles, flanques de
tours, mais son glise cathdrale, saccage par les protestants, a t
reconstruite au dix-septime sicle, telle qu'elle est aujourd'hui;
aussi offre-t-elle peu d'intrt. Les antiquaires y sont gnralement
plus heureux que les archologues, car ils y trouvent un grand nombre
de fragments de colonnes, de pierres sculptes, de mosaques, et ils
peuvent en outre s'y procurer la satisfaction de dchiffrer, de
copier, de traduire, de commenter cinquante-six inscriptions, sans
compter celles qui sont encore enfouies dans les murailles ou sous le
sol actuel, et qu'ils pourraient parvenir  dterrer s'ils les
cherchaient bien. Parmi les touristes affligs de douleurs
rhumatismales, plus d'un se flicitera d'tre venu  Die et d'y avoir
pass quelques jours, soit dans l'tablissement du docteur Chevandier,
soit dans celui du docteur Benot, au Martouret. Les bains de vapeur
rsineuse, invents par les paysans des environs et perfectionns par
ces habiles praticiens, ont, en effet, pour rsultat presque
infaillible de soulager et mme de gurir les diverses varits de ces
maladies, aussi cruelles qu'inconnues, que la mdecine dsigne sous le
nom gnral de rhumatisme.

[Illustration: Le Velan et le Plan-de-Baix vus des sources du
Rudoux.--Dessin de Karl Girardet d'aprs M. A. Muston.]

Les environs de Die sont agrables  visiter. L'une des valles les
plus intressantes est celle de _Roumeyer_, qui s'ouvre au nord et 
peu de distance de la ville. L'entre en est trangement pittoresque
(voir la gravure de la page 385). Si les rochers qui la forment
s'avanaient encore un peu l'un vers l'autre, ils se toucheraient dans
leur partie suprieure, en laissant au-dessous de ce pont naturel un
passage suffisant pour la rivire et la route. Ce curieux dfil
franchi, on voit s'tendre devant soi une jolie valle, riche en
prairies, borde de collines boises, que dominent les crtes
bizarres, majestueuses et nues du mont Glandaz (voir la gravure de la
page 333). Si, aprs avoir travers le village, on continue  suivre
le ruisseau en le remontant, on ne tarde pas  atteindre la source ou
plutt les sources de ce cours d'eau. Au pied d'un grand rocher de
poudingues, dont une verdure varie dcore toutes les fentes,
jaillissent, entre les pierres, la mousse et le gazon, quatre sources
limpides qui ne tarissent jamais....

Descend-on au contraire la valle de la Drme de Die  Valence, on
traverse, avant d'atteindre la petite ville de Crest, le bourg
d'_Aouste_ (on prononce Oste), ancienne colonie romaine, connue jadis
sous le nom d'_Augusta_. Les habitants de ce bourg, dont le nombre
dpassera bientt deux mille, ont assez d'esprit pour vivre en bonne
intelligence, bien que la moiti de la population professe la religion
catholique et l'autre moiti la religion protestante. Une route
nouvelle, encore inacheve, et qui partira d'Aouste, doit relier dans
une dizaine d'annes la valle de la Drme  celle de l'Aygues par la
fort de Saou et Bourdeaux. Cette route s'appelle la route du _Pas de
Lauzun_. Elle doit ce nom  un dfil assez semblable  ceux que nous
avons dj admirs dans les Goulets, dans les gorges d'Omblze et 
l'entre de la valle de Roumeyer. Le passage est troit: les rochers
semblent vouloir se rejoindre au-dessus de la route, taille au ciseau
en encorbellement ou en corniche. Le ruisseau fait une jolie chute au
fond de la gorge. Ce chemin, attribu  tort ou  raison aux Romains,
n'a jamais t honor, que je sache, de la visite de ce favori de
Louis XIV qui pousa en secret la petite-fille de Henri IV. S'il porte
ce nom fameux, c'est qu'on exploite dans le voisinage une carrire de
grandes pierres plates que les paysans appellent des _lauzes_.

 peine a-t-on dpass le seuil de cette singulire porte naturelle,
que l'on entre dans une petite valle troite mais verdoyante, o le
ruisseau qui l'arrose, et qui descend des hauteurs de Roche-Colombe,
parat se plaire  foltrer. On serait volontiers tent de l'imiter.
De jeunes bois taillis couvrent les deux versants qu'ombrageaient
jadis des forts sculaires. Le calme est profond, l'air embaum: le
thym, la lavande, le serpolet abondent sur les rochers o un charmant
oiseau, le grimpereau des murailles, aime  faire son nid. Que de
lieux obscurs et solitaires ravissent ainsi le voyageur qui voudrait
s'y fixer pour longtemps, quelquefois mme pour toujours, s'il lui
tait permis d'y vivre entour de ceux qu'il aime, mais qui passe,
comme le torrent ou le nuage, sans pouvoir s'arrter au gr de son
caprice, emportant avec ses souvenirs la triste certitude de ne jamais
les revoir! Heureusement pour lui les tableaux nouveaux que la nature
lui offre incessamment adoucissent l'amertume de ses regrets en lui
inspirant d'autres dsirs non moins vifs et aussi vite oublis!

[Illustration: Bourdeaux.--Dessin de Karl Girardet d'aprs M. A.
Muston.]

Lorsqu'on est parvenu au sommet de la colline que gravit la route, on
traverse un petit plateau cultiv, au del duquel on voit s'ouvrir
devant soi le bassin extraordinaire qui porte le nom de _fort de
Saou_ (on prononce Sou). Ce bassin prsente en effet, sur une longueur
de douze  treize kilomtres, et une largeur moyenne de cinq  six
(j'emprunte ces chiffres  M. Delacroix), la forme d'un immense
vaisseau;  l'extrieur, des rochers  pic en forment la carne; 
l'intrieur, il offre des pentes inclines, autrefois couvertes
d'arbres magnifiques qui lui ont fait donner le nom de fort. Cette
colossale corbeille contient aujourd'hui des habitations, des terres
labourables, des prs, d'abondants pturages et quelques bouquets de
bois en dcorent l'extrmit expose au nord ou les hauteurs. Une mine
de charbon y a t exploite sans succs. On n'y pntre que par deux
grands portails naturels qui s'ouvrent, l'un, au nord, du ct
d'Aouste, l'autre, au sud, vers le village de Saou; ces deux portails
pourraient se fermer comme les portes d'une ville. Les eaux qui y
tombent ou qui y jaillissent y forment le ruisseau de Vbre, qui en
sort par le portail du dfil mridional. De tous les rochers dont
elle est entoure, le plus haut, le plus abrupt, le plus dchir est
celui qu'on appelle _Roche-Courbe_ ou des _Trois-Becs_. De ce rocher
on dcouvre un vaste et curieux panorama.

La fort de Saou, la plus belle fort de la Drme, appartenait
autrefois  une abbaye, dont il ne reste actuellement que des ruines
insignifiantes. Elle est aujourd'hui possde presque entirement par
M. Crmieux, avocat au barreau de Paris (voir la gravure de la page
397).  l'poque o les moines l'habitaient, ils y jouissaient de la
socit des lynx et des aigles qui y prospraient galement. Le
dernier lynx a t tu en 1820, mais les aigles y sont encore
nombreux. Ces oiseaux de proie y dploient une habilet qui dnote une
certaine intelligence. Comme ils ne se sentent pas assez forts pour
enlever des moutons vivants, ils se prcipitent sur ceux qui paissent
au bord d'un rocher, les frappent  coups d'ailes, les effrayent de
leurs cris et les font tomber dans les prcipices o ils peuvent
dpecer en paix leurs cadavres sanglants. Quant aux renards, qui sont
moins faciles  surprendre et  pouvanter, ils les saisissent avec
leurs serres, les emportent  une grande hauteur, elles laissent
tomber sur le rocher le plus escarp et le plus aigu de la fort. Si
leur victime ne meurt pas de la premire chute, ils recommencent
l'opration et la continuent ainsi jusqu' ce qu'elle russisse, car
ils ont grand'peur de la morsure des renards blesss.

[Illustration: Pot-Cellard.--Dessin de Karl Girardet d'aprs M. A.
Muston.]

Ds qu'on a atteint  peu prs le milieu de cet trange bassin, on
voit s'entr'ouvrir  droite les rochers qui le forment, sur l'un des
points o ils sont le plus levs. La route s'engage avec le ruisseau
dans cette profonde fissure appele le _Pas de Saou_. En en sortant on
se trouve dans une petite valle, couverte de prairies o ne crot
aucun arbre, o nulle habitation ne s'est construite, tant les vents
qui s'y engouffrent dans les jours de tempte y soufflent avec
violence. Ce dsert a environ deux kilomtres de longueur.  son
extrmit infrieure se montre le petit village de Saou, qui avec les
hameaux voisins compte environ mille habitants. Un piton isol le
domine. Un chteau du seizime sicle, flanqu de tourelles, a t,
comme l'abbaye, transform en ferme....

Au del de Saou, je pourrais aller visiter le Pas de Lestang, le vieux
chteau de _Pot-Cellar_, _Bourdeaux_, dont notre dessinateur, M. A.
Muston, l'auteur de l'_Histoire des Vaudois_, est l'un des ministres
protestants (voir la gravure de la page 395); enfin la _Gorge de
Trente-Pas_ (voir la gravure de la page 400), etc. Mais il me faut
retourner  Grenoble pour monter  la Grande Chartreuse.

Durant ce petit voyage  travers le dpartement de la Drme, je ne me
suis occup que de la nature; jamais je n'ai parl des habitants. La
raison de mon silence est bien simple: il n'y a rien  en dire. Les
paysans drmois ressemblent aux paysans de tous nos dpartements,
beaucoup trop nombreux, dont la population a perdu son originalit
primitive. Ils n'ont aucun caractre physique qui leur soit propre;
leurs qualits ou leurs dfauts, leurs vertus ou leurs vices ne se
distinguent plus par aucun trait saillant; leur costume est aussi
vulgaire de forme et de couleurs que leur habitation. Enfin s'ils
emploient encore entre eux un patois imag et sonore:

  Vci lou djoli m di mai
  Qui lous galans plantan lou mai,
  N-en plantar iun  ma mo,
  Saro plus iaut qui sa tiolino,

ils parlent le franais avec les trangers, et ils le comprennent
tous. On ne court mme plus la chance d'prouver, en visitant leur
curieux pays, des impressions de voyage semblables  celle que
racontait Racine  son ami la Fontaine en 1661, dans son voyage de
Paris  Uzs.

J'avais, dit-il, commenc ds Lyon  ne plus gure entendre le
langage du pays, et  n'tre plus intelligible moi-mme. Ce malheur
s'accrut  Valence, et Dieu voulut qu'ayant demand  une servante un
pot de chambre, elle mit un rchaud sous mon lit. Vous pouvez vous
imaginer les suites de cette maudite aventure, et ce qui peut arriver
 un homme endormi, qui se sert d'un rchaud dans ses ncessits de
nuit....

[Illustration: La fort de Saou.--Dessin de Sabatier d'aprs M. A.
Muston.]


     VI

     Le col de la Cochette.

Une nuit du mois dernier,  mon retour de Grenoble, je fis un rve
singulier. Un Gnie venait de me donner un talisman qui me permettait
de ressusciter un mort pendant vingt-quatre heures. Mon choix avait
t bientt fait. J'tais all, sans perdre une minute, rveiller le
grand saint Bruno au fond de sa tombe, et je l'avais pri de
m'accompagner incognito  la Grande-Chartreuse. Je me promettais une
joie enfantine de jouir de ses surprises; tout ce qu'il verrait, tout
ce qu'il entendrait, seulement le long du chemin, lui causerait, me
disais-je, un tel tonnement qu'il refuserait d'en croire ses yeux et
ses oreilles. Nous emes ensemble la conversation suivante, ds que
nous approchmes de Fourvoirie:

SAINT BRUNO. Dites-moi, je vous prie, mon cher guide, quel est ce
grand btiment qui s'lve sur la droite de notre route?

MOI. C'est un entrept de liqueur.

SAINT BRUNO. O donc est la fabrique?

MOI.  la Grande-Chartreuse.

SAINT BRUNO. Vous voulez plaisanter.

MOI. Nullement, mon rvrend pre. Les Chartreux, vos descendants,
fabriquent actuellement des liqueurs, et de fort bonnes, je vous
assure. La recette est leur proprit. J'ignore  quelle poque et par
qui ces liqueurs, dont la rputation, trs-justement mrite, est
rpandue dans le monde entier, ont t inventes; mais je sais qu'il
entre dans leur composition de petits oeillets rouges, de la mlisse,
de l'absinthe, et aussi de jeunes bourgeons de sapin. Il y en a de
trois espces: la _verte_, la _jaune_ et la _blanche_. La verte est la
plus forte, la blanche la plus faible; gnralement on prfre la
jaune. La consommation s'accrot chaque anne, et les Chartreux
retirent maintenant de cette fabrication des bnfices considrables.

SAINT BRUNO. Cela n'est pas possible....

MOI. Permettez-moi de vous interrompre. Tout est possible  notre
poque. Ne jugez pas les Chartreux de 1860 avec vos ides, vos
sentiments et vos habitudes du onzime sicle. Les temps sont bien
changs. D'ailleurs cette industrie tait devenue, depuis la
Rvolution, une ncessit pour le couvent, car les moines furent alors
dpouills de toutes leurs proprits. Ils ne possdent plus
aujourd'hui que de vastes btiments d'un entretien fort coteux et
d'un rapport compltement nul. Pour subvenir  toutes leurs dpenses,
et plus encore pour secourir les malheureux qui ne sollicitent jamais
en vain leur piti, ils ont d se crer des ressources: ils se sont
faits liquoristes. Qui pourrait les en blmer? Ne croyez pas
d'ailleurs qu'ils s'occupent eux-mmes de la fabrication, de la vente
et de l'expdition de leurs liqueurs. Ce sont des domestiques salaris
qui sous la direction d'un frre, s'acquittent de tous ces soins
matriels.

SAINT BRUNO. Tout ce que vous m'apprenez me semble trop
extraordinaire. Mais, o va cette voiture remplie de jeunes gens et de
jeunes femmes et qui parat suivre le mme chemin que nous?

MOI.  la Chartreuse.

SAINT BRUNO.  la Chartreuse!

MOI. Cela vous tonne. coutez-moi. Le dsert n'est plus le dsert. De
votre temps, le Guiers passait seul dans cette gorge troite qu'il
avait creuse entre ces deux murailles de rochers. Un jour les
Chartreux se lassrent de suivre les mauvais chemins que vous aviez
dcouverts en cherchant la solitude o vous vous tiez tabli pour la
vie. Nombreux d'ailleurs, il leur fallait absolument,  moins de se
laisser mourir de faim, s'ouvrir des voies de communication plus
faciles avec le reste du monde. Au commencement du seizime sicle, le
trente-troisime gnral de l'ordre, dom Le Roux, se dcida  profiter
de l'exemple que lui avait donn le torrent; il fit tailler,  l'aide
de la pioche et de la mine, dans l'un des rochers qui se dressaient 
pic au-dessus du Guiers, un chemin praticable aux btes de somme; mais
il eut le soin de se rserver l'usage exclusif de ce chemin. Le dsert
tait tout  la fois ouvert et ferm  la volont des Chartreux. Une
double porte fortifie, garde par un portier fidle, en interdisait
l'entre aux indiscrets et aux malfaiteurs. Si ce premier passage
avait t forc, il y en avait un autre d'un accs encore plus
difficile et mieux dfendu--la porte de l'OEillette--qui mettait, de
ce ct du moins, le couvent  l'abri de toute attaque ennemie ou de
toute invasion curieuse. D'ailleurs, ce chemin tait rude, escarp,
souvent impraticable par le mauvais temps et depuis longtemps ouvert 
tout venant. Il y a quelques annes, l'tat, devenu en 1789
propritaire de la majeure partie des forts qui couvrent encore les
montagnes voisines de la Grande-Chartreuse, l'tat, dis-je, rsolut de
rendre ce mauvais chemin praticable aux voitures. Un de mes bons amis,
un homme de talent et de coeur, alors inspecteur des forts,
aujourd'hui bndictin  Solesmes, M. Eugne Viaud, fut charg de
cette tche difficile dont il s'acquitta avec autant d'habilet que de
got, avant d'embrasser la vie monastique. Cette voie nouvelle, encore
plus pittoresque que l'ancienne, ne devait dans le principe servir
qu'au transport des bois exploits. Mais  peine fut-elle ouverte que
des voitures publiques et prives s'y aventurrent; aujourd'hui des
espces d'omnibus font un service rgulier entre Saint-Laurent-du-Pont
et la Grande-Chartreuse. C'est une promenade dangereuse, parce que la
route, trop roide encore  certains tournants, n'est pas borde de
garde-fous. De temps en temps une voiture roule dans l'abme avec le
cheval, le cocher et les voyageurs. N'importe, le lendemain la
procession recommence de plus belle; on est curieux de voir, outre le
dsert et le couvent, l'endroit o l'_vnement_ a eu lieu. Chaque
jour, pendant la belle saison, des centaines de personnes des deux
sexes montent  la Grande-Chartreuse  pied,  mulet ou en voiture.
Les uns en redescendent le mme jour, les autres y passent la nuit.

SAINT BRUNO. O donc, monsieur?

MOI. Dans le couvent, mon rvrend pre. Vos descendants se sont
toujours distingus par leur hospitalit. En tout temps ils ont bien
accueilli les fidles ou les simples curieux qui venaient leur rendre
visite. Depuis que le _tourisme_ (excusez-moi, c'est un mot moderne
que vous ne devez pas comprendre) est devenu  la mode, le nombre de
leurs htes s'est accru dans une telle proportion que souvent ils sont
fort embarrasss pour les loger. Une nuit de cette anne, ils ont pu
donner des lits  deux cent cinquante individus. L'entre du couvent
reste interdite aux femmes; elles dnent et couchent dans un btiment
spar habit par des religieuses. L'inconvnient grave de cette
situation, c'est la ncessit o se voient aujourd'hui les Chartreux
de recevoir indistinctement toutes les personnes qui se prsentent 
la porte du monastre. Or, parmi leurs innombrables visiteurs, se
trouvent des individus indignes d'un tel honneur et qui en abusent! En
outre, quand les Chartreux, privs dsormais de toutes leurs
proprits productives, ont, pour ne pas droger  leurs nobles
habitudes, rsolu d'accorder l'hospitalit  tous les trangers,
quelles que fussent leur nationalit, leur condition, leur religion,
leur profession, leur moralit, ils ont d forcment leur demander au
dpart une certaine rtribution. Cette rtribution est assurment
toujours trop faible, mais les voyageurs mal levs qui la payent sans
rflexion, ceux surtout qui n'auraient jamais d entrer dans ce saint
lieu, s'imaginent trop souvent tre par cela seul autoriss  faire
entendre, comme dans une auberge, des rclamations exagres ou des
plaintes ridicules....

SAINT BRUNO. Aucun tranger ne devrait pntrer dans le couvent, ni le
jour ni la nuit.

MOI. Y pensez-vous, mon rvrend pre? Vous seriez actuellement  la
tte de l'ordre que vous ne pourriez mettre ce principe en pratique.
Vous refuseriez de recevoir, je le veux bien, les simples touristes qui
viendraient seulement admirer les svres beauts de la solitude o
jadis vous avez dit au monde un adieu ternel; mais repousseriez-vous
les fidles dont les mes souffrantes ou troubles auraient besoin de
vos consolations et de vos conseils pour reprendre confiance en la
bont du Tout-Puissant et se raffermir dans la voie du devoir?
videmment non. Comment choisir, d'aprs leur apparence extrieure, 
moins d'tre dou d'une intuition divine, entre tous ceux qui se
prsenteraient sous un prtexte ou sous un autre? Laisseriez-vous mourir
de fatigue, de froid, de soif et de faim, sous les murs du monastre, le
voyageur que la tempte, si frquente dans vos montagnes, aurait surpris
au milieu des forts voisines, et qui, aprs avoir longtemps err 
travers les sapins, arriverait mouill jusqu'aux os, puis d'motions
et d'efforts, mourant d'inanition,  l'asile o l'aurait guid une
lumire libratrice?... Je comprends et je respecte votre silence. Si
vous n'osez pas me rpondre, c'est que dans ces diverses circonstances,
vous ouvririez votre demeure et votre coeur  tous ceux qui
solliciteraient de votre bont, de votre dvouement, un secours physique
et moral. coutez le court rcit que je vais vous faire et vous
reconnatrez avec moi que vos successeurs sont vraiment dignes de vous.

Il y a quelques annes, la cohue de badauds que l'on rencontrait dj
sur cette route, alors ouverte seulement aux pitons et aux btes de
somme, avait fini par m'impatienter. Cette foule vulgaire, qui ne sait
ni regarder ni comprendre la nature, ou qui n'a aucun sentiment
religieux, et qui monte  la Grande-Chartreuse comme elle irait au
parc d'Asnires, uniquement parce que c'est la mode d'y monter, me
donnait des crispations de nerfs dont je souffrais trop pour pouvoir
admirer les magnifiques tableaux que formaient, sous mes yeux ravis,
les arbres, les rochers, la route et le torrent. Je rsolus de
chercher, pour mon plerinage annuel, un chemin moins frquent,
ft-il moins beau. Un de mes bons amis du Dauphin, le docteur E...,
m'offrit de me conduire par les cols de la Charmette et de la
Cochette. Nous tions srs, me dit-il, de jouir, dans une solitude
complte, des innombrables beauts de ce passage; car ce chemin,
presque inconnu, est peu frquent, et le col escarp de la Cochette
ne peut tre escalad que par des pitons exercs aux courses de
montagnes; les mulets ne sauraient y passer. Je m'empressai
d'accepter. Nous partmes donc, accompagns de sa femme et de ses deux
filles. Malheureusement le docteur, qui est la personnification du
dvouement, avait cru devoir sacrifier une partie de sa matine  une
pauvre femme malade. Il tait neuf heures quand nous quittmes le
village de Saint-Robert, situ sur la route de Lyon,  six kilomtres
de Grenoble, pour monter  Proveysieux. Plus malheureusement encore,
nous rencontrmes le cur de ce dernier village, et, malgr les
protestations du docteur, qui avait dj fait plusieurs fois cette
belle course, il persuada  Mme E.... que trois heures devaient nous
suffire pour aller  la Grande-Chartreuse; or, il nous en fallait au
moins encore sept. On se reposa trop souvent pour jouir des paysages
charmants et varis que nous offrit le chemin: l, un ruisseau qui
bondissait de roche en roche, sous des arbres touffus, ou qui
serpentait mlancoliquement  travers une jolie prairie; ici, des
grottes nombreuses, perces dans les flancs arides d'une montagne
chenue; derrire nous, au del de la longue et gracieuse valle de
Proveysieux, entre le casque de Nron et Rochepleine, tout un monde de
cimes lointaines; plus loin, au-dessous du col de la Charmette, un
hardi promontoire de rochers tout couvert de sapins sculaires, comme
l'abme imposant qu'il domine; plus loin encore, un petit vallon
solitaire, dont les herbes et les fleurs s'levaient jusqu' la
ceinture. La monte du col de la Cochette fut un peu pnible. On se
reposa; puis il fallut gravir une aiguille voisine pour dcouvrir un
splendide point de vue. Au sortir des forts, o le sentier est fort
roide, on rencontre une si ravissante prairie qu'on est toujours tent
de faire une courte halte sur ses pais tapis de gazon. D'ailleurs
n'est-il pas ncessaire d'achever ses provisions?  quoi bon se
fatiguer plus longtemps  les porter? N'aperoit-on pas les clochers
du monastre? Le jour commence  baisser! Qu'importe? le couvent est
en vue! pourquoi se presser? Nous ne htmes donc point le pas, et,
quand nous atteignmes les prairies de Vallombre, la nuit y tait
aussi arrive. Nous avions  traverser, pour descendre au Guiers, une
paisse fort de sapins.  peine nous fmes-nous engags sous cette
vote sombre que le sentier nous manqua. Nous nous jetmes sur la
gauche, afin de ne pas prendre  droite un chemin qui devait nous
conduire  la porte du dsert. Le lit alors dessch d'un torrent nous
parut tre le sentier que nous cherchions. Nous le descendmes, mais
nous ne tardmes pas  reconnatre notre erreur; car nous tions
obligs de nous laisser glisser de bloc en bloc, et nous entendions
dj,  l'extrmit infrieure de ce couloir escarp form par les
eaux, le Guiers se briser avec un fracas tourdissant contre les
rochers qu'il roule depuis des sicles. L'obscurit tait profonde; le
froid devenait trs-vif. Notre inquitude croissait de minute en
minute. Que faire? Continuer  descendre, c'tait se vouer  une mort
presque certaine; remonter jusqu' la prairie, il n'y fallait pas
songer. Nous emes un moment l'ide de bivaquer, mais nous n'avions ni
vivres pour ranimer nos forces puises, ni vtements pour nous
garantir de l'humidit glaciale de la nuit, et nous tions dj
affams et tout mouills de sueur. Une simple halte et t surtout
pour les deux jeunes filles un vritable danger.

En vain j'appelai du secours de toutes mes forces; en vain je fis
retentir tous les chos de la fort d'un cri prolong bien connu des
montagnards. Le torrent qui menaait de nous engloutir rpondit seul 
mon appel. Je tentai un dernier effort; abandonnant un moment mes
compagnons, je me lanai rsolument  travers les tnbres dans la
direction o j'esprais retrouver le sentier perdu. Cette fois j'eus
le bonheur de russir, et bientt nous fmes tous cinq runis dans la
bonne voie. Mais le plus difficile restait encore  faire. Il fallait
dans cette fort mme franchir le Guiers sur un vieux pont de pierre,
construit en dos d'ne  une assez grande lvation au-dessus du
torrent, et fort insuffisamment garni de parapets. Or, ce pont nous ne
pouvions pas le trouver. Toutes les allumettes dont nous tions
porteurs avaient t inutilement brles. Nous sondions le terrain 
droite et  gauche pour ne pas nous prcipiter dans les Guiers, et nos
btons ferrs s'enfonaient d'un ct dans le vide. Nous ignorions
alors que le pont ft en biais. Jamais, je crois, voyageurs attards
n'ont t gars, dans une obscurit plus profonde. Enfin  une
nouvelle tentative mon bton alla chercher si bas un point d'appui
qu'il n'en rencontra plus. Je tombai avec lui dans l'abme. Mes amis
me crurent perdu. Par bonheur un bloc de rocher m'arrta; mais, comme
je ne voyais pas le danger que je courais (j'en frmis plus tard quand
je vins au grand jour explorer ce terrible passage), je n'eus aucune
frayeur, et, en me relevant, j'aperus l'arche du pont qui se dressait
 sept ou huit mtres au-dessus de ma tte. Le torrent franchi, nous
tions sauvs. Toutefois il y avait encore un long trajet  parcourir
avant d'atteindre le couvent. Les motions que nous avions prouves,
plus pour les autres que pour nous-mmes, avaient doubl notre
fatigue. Onze heures sonnaient quand nous frappmes  la porte du
monastre. Nous avions, tous cinq, grand besoin d'un bon souper, d'un
grand feu, de quelques verres de liqueur et d'un lit.... et pourtant
le temps tait beau. Si vous nous aviez entendus, mon rvrend pre,
ne seriez-vous pas venu nous ouvrir, et, si vous tiez venu nous
ouvrir, auriez-vous refus de nous recevoir malgr le rglement qui
fixe  huit heures, je crois, la fermeture dfinitive des portes? Non
certainement. On nous entendit, on nous ouvrit, on s'empressa de nous
offrir tout ce dont nous avions besoin, et nous en conserverons une
reconnaissance ternelle. Cependant, je l'avoue entre nous, chaque
fois que j'entre dans la salle des voyageurs, que je vois l'excellent
frre Grasime vendre des caisses de liqueurs, faire faire
_l'addition_ des voyageurs qui fument leur cigare en soldant leur
compte,  ct d'une affiche jaune indiquant le service des omnibus de
Saint-Laurent-du-Pont  la Grande-Chartreuse et la marche des trains
du chemin de fer de Paris-Lyon  la Mditerrane, j'prouve
quelques-unes des motions qui ne manqueront pas de vous troubler
lorsque nous arriverons tout  l'heure au couvent....

[Illustration: La gorge de Trente-Pas.--Dessin de Karl Girardet
d'aprs M. A. Muston.]

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Notre conversation dura encore longtemps, mais il faut que je cde la
place  mon collaborateur et ami, M. lise Reclus, qui va conduire
mes lecteurs dans d'autres rgions du Dauphin, qu'il connat et qu'il
dcrira mieux que moi.

                                   Adolphe JOANNE.




[Illustration: Le Mont Viso.--Dessin de Sabatier d'aprs nature.]




EXCURSIONS DANS LE DAUPHIN,

PAR M. LISE RECLUS[5].

1850-1860.

         [Note 5: Suite et fin.--Voy. pages 369 et 385.]


     I

     La Grave. -- L'Aiguille du Midi. -- Le Clapier de
     Saint-Christophe. -- Le pont du Diable. -- La Brarde. -- Le col
     de la Tempe.

Dans les deux numros prcdents du _Tour du monde_, M. Adolphe Joanne
a dcrit quelques-uns des sites les plus pittoresques du Dauphin: le
pic de Belledonne, le Graisivaudan, le Royannais, le Vercors. Il
faudrait crire des volumes pour les faire connatre comme ils le
mritent, ainsi que tant d'autres parties de cette belle province: le
Champsaur, le Val-Godemar, le Val-Queyras et cette tonnante chane de
montagnes  laquelle les formes tranges et hrisses de ses pics, ses
oblisques, ses pyramides et ses aiguilles, les blocs amoncels dans
ses vallons, les ravages de ses torrents ont fait donner le nom de
Dvoluy (_devolutum_), synonyme d'croulement. Ce groupe de montagnes,
ancienne et formidable citadelle des Sarrasins, se termine de tous les
cts par des roches abruptes dont les deux Buech, le Drac et l'un de
ses affluents rongent les bases; le Mont-Aurouze, grand pic qui se
dresse  son extrmit mridionale, est entour de talus de pierres et
de dbris tincelants au soleil comme des contre-forts de marbre
blanc; tous les sommets qui partent de ce colosse  l'apparence
volcanique semblent des entassements de montagnes en dsordre; on ne
voit de toutes parts que des ruines et des avalanches de rochers avec
lesquelles la charmante valle de Saint-tienne, situe au centre du
groupe, comme au fond d'un cratre, et les vastes forts de la
Chartreuse de Durbon, produisent un dlicieux contraste. Mais quel que
soit l'intrt offert par cette chane trange du Dvoluy, elle le
cde sous tous les rapports au massif du Pelvoux ou de l'Oisans, le
plus remarquable de la France avant l'annexion de la Savoie.

Ce massif de terrains granitiques situ dans les deux dpartements de
l'Isre et des Hautes-Alpes, est de forme presque circulaire. Du ct
du nord, il prsente un front de montagnes  pic spares des
Grandes-Rousses et de la chane mridionale de la Savoie par la
dpression du Lautaret et l'troite combe de Malaval; au sud, il
dresse comme un promontoire la montagne escarpe de Chaillol-le-Vieil
dominant la haute valle du Drac;  l'est et  l'ouest, il est limit
par une srie de cols gazonns et de sommets calcaires; de profondes
valles, que parcourent de furieux torrents, la Guisane, la Gironde,
le Fournel, le Vnon, la Sveraisse, entaillent ce massif et
prsentent les seules voies qui donnent accs aux hautes sommits
pendant les plus beaux jours de la belle saison; encore ces valles
aboutissent-elles sans exception  quelque muraille croulante et
souvent inabordable du glacier qui remplit uniformment les cirques et
recouvre les sommets, vaste tendue blanche que percent a et l de
noires aiguilles mouchetes de neige. Le soulvement du Pelvoux, d'une
hauteur moyenne de deux mille cinq cents  quatre mille mtres, n'a
gure que quarante kilomtres de long sur trente kilomtres de large;
cependant, il offre dans ce petit espace un vrai ddale de neiges, de
glaces, de moraines, de fissures troites, de rochers et de pics: on
pourrait cheminer pendant des annes dans ce labyrinthe de montagnes
sans le parcourir en entier.

Ce massif si remarquable par ses beauts naturelles et ses phnomnes
grandioses est encore  peu prs inconnu, si ce n'est aux botanistes
et aux gologues. Un grand nombre de rocs et de glaciers n'ont encore
t visits que par les chamois et les chasseurs; plusieurs pics
levs attendent encore leur nom; tel col, qui fait communiquer les
valles les plus importantes des deux versants, n'a encore t franchi
que par une trentaine de personnes, et la Vallouise, charmante valle
ouverte au pied mme de la montagne qui a donn son nom au massif
entier, ne reoit peut-tre pas dix voyageurs par an. Sans aucun
doute, les habitants des villes voisines, Grenoble, Gap, Brianon,
connaissent bien mieux _de visu_ ou par ou-dire les beauts de la
Suisse et de la Savoie que celles des montagnes qui bornent leur
horizon. Heureusement qu'un cossais, M. Forbes, a visit les hautes
valles du Pelvoux et racont son voyage  ses compatriotes[6].
Esprons qu'une pacifique invasion d'Anglais nous apprendra que cette
rgion de notre patrie n'est pas moins belle que bien des pays
trangers fourmillant chaque anne de touristes innombrables. Il est
temps que les Franais apprennent  connatre la France.

         [Note 6: _Norway and its glaciers visited in 1851; followed
         by a Journal of excursions in the High Alps of Dauphin_,
         Berne and Savoy, by James D. Forbes, Edinburgh, Adam and
         Charles Black. 1853.]

Le panorama le plus grandiose offert par le massif du Pelvoux est sans
contredit celui que l'on contemple du haut de l'arte mridionale de
la Maurienne; de ce ct la citadelle de montagnes se prsente dans
toute sa largeur comme une muraille  pic, depuis les glaciers de
Montier et l'hospice de la Madeleine jusqu'aux pturages du
Mont-de-Lans: on n'en est spar que par une combe noire semblable 
une fissure et que l'on croirait  peine loigne d'un jet de pierre.
Un jour, accompagn de quelques amis, j'eus le bonheur de voir ce beau
panorama du haut du col de l'Infernet, situ en face mme des plus
hauts sommets de l'Oisans. Derrire nous ce n'tait qu'une mer de
brouillards et de pluie roulant ses flots gris sur les plateaux, les
valles et les montagnes;  nos pieds, une lumire blouissante
clairait de rares champs de neige crouls dans un cirque, dorait une
colline herbeuse qui jaillit du fond de l'abme comme un cne
volcanique, et lanait mme quelques rayons incertains dans le gouffre
noir de la combe de Malaval; au del, les brouillards cachaient le
ciel jusque prs du znith et reposaient encore sur toutes les cimes
du Pelvoux: on ne voyait que des champs de glace aux reflets de plomb,
semblables  des pans de nuages, et les bases noirtres des montagnes
o croissent  grand'peine quelques sapins rabougris. Mais, par
degrs, le vaste rideau de vapeurs remonta; a et l de larges troues
s'ouvrirent dans sa surface amincie; le vent le dchira lambeau par
lambeau et en parpilla les dbris dans l'air bleu o ils disparurent
lentement; puis les nuages s'amoindrissant toujours et rampant en
longues tranes sur les artes vives des contre-forts, battirent en
retraite devant l'implacable soleil, s'enroulrent autour des hautes
cimes, ou bien s'tendirent comme de l'argent mat sur le mtal
blouissant des nvs. Toutes les glaces se montraient dans leur
splendeur: au centre brillaient les trois glaciers de la Grave,
blanches cataractes aux vagues souleves par de longues artes et des
rochers aigus; a et l, sur les escarpements, on voyait les tranches
bleutres de la glace d'o se dtachent parfois des pans normes,
cristaux de cinquante mtres qui tombent d'un jet du sommet des rocs,
roulent avec un bruit tonnant plus fort que celui de l'artillerie, et
s'crasent au milieu des pturages en longues coules d'une blancheur
clatante. Au del des dmes arrondis qui limitent les champs de glace
apparaissaient au loin quelques cimes du Pelvoux, tandis qu'au-dessus
des neiges, des roches et des cimes, trnait ternelle et splendide la
pyramide de l'Aiguille du Midi, ceinte d'un lger brouillard qui lui
faisait une aurole lumineuse et fondait ainsi ses lignes superbes
avec l'azur trop cru du ciel.

Les voyageurs qui dsirent se rendre directement de la Grave dans la
valle du Vnon, ouverte au centre mme du massif du Pelvoux,
peuvent, s'ils ont le pied montagnard, gravir les escarpements que
couronne l'Aiguille du Midi, et traverser le vaste glacier du Lac,
semblable  un amphithtre romain aux gradins concentriques. Du haut
d'un dme de glace, qui s'arrondit  trois mille six cent
soixante-treize mtres au-dessus du niveau de la mer, ils verront d'un
regard tout le massif des monts d'Oisans, vaste champ de neige trou
de pics et domin par la Barre des Escrins, point culminant des Alpes
dauphinoises; en se retournant vers le nord, ils verront aussi, par
del les deux chanes de Maurienne, le Mont-Blanc qui se dresse avec
ses aiguilles et ses glaciers comme une le escarpe au milieu d'une
mer de vapeurs. Le spectacle de ces deux gants des Alpes est vraiment
grandiose; mais les dangers de l'excursion ne doivent pas tre bravs
de gaiet de coeur, et le touriste prudent se gardera de tenter les
crevasses du glacier du Lac, les ardoisires de Saint-Christophe, les
moraines de la Selle et les dfils du Diable, qui mnent dans la
valle du Vnon. Il vaut mieux, comme les montagnards eux-mmes,
suivre la grande route qui passe au fond de la combe de Malaval, le
long du cours de la Romanche, gravir la colline escarpe du
Mont-de-Lans, et redescendre au charmant village de Vnosc par l'alpe
du Mont-de-Lans, pturage dont le clbre Linn connaissait dj les
plantes rares; c'est  la beaut de ce pturage que les habitants de
Vnosc doivent indirectement leur prosprit. Souvent visits par des
botanistes, ils sont devenus botanistes eux-mmes, et chaque anne,
dans leurs migrations priodiques, ils vont exercer le commerce des
plantes alpines dans toutes les parties de la France, en Italie, en
Angleterre, et mme jusqu'en Russie et en Amrique; de retour dans
leurs montagnes, ils apportent avec eux l'aisance ou mme la fortune.

Vnosc parpille ses maisons blanches et roses sur des croupes
mollement arrondies, qui s'abaissent d'tage en tage jusqu'aux bords
du Vnon. L'ensemble de la valle offre un charmant tableau: les
habitations sont  demi caches sous le branchage des grands noyers;
le Vnon, aux eaux d'un bleu ple comme les glaciers qui les ont
produites, bondit de pierre en pierre entre deux berges fleuries; le
ruisseau de la Muzelle descend en cascade d'un charmant vallon de
prairies et plonge dans une fort de sapins: au loin on aperoit des
neiges et le cirque de pturages au fond duquel se cache le lac de
Lauvitel. Mais  peine a-t-on march pendant quelques minutes en
remontant le cours du Vnon que le paysage change tout  coup de
caractre: on vient d'entrer dans le _clapier_ de Saint-Christophe.
Toute trace de vgtation a disparu; on ne voit plus que blocs
entasss en dsordre, semblables  des tours,  des pans de murailles,
aux ruines d'une Babel gigantesque; les sommets des montagnes
disparaissent eux-mmes derrire l'accumulation de ces dbris normes;
on entend mugir le Vnon  une grande profondeur sous l'amas des
rochers crouls; a et l brille  travers une ouverture troite
l'cume blanchissante du torrent. Les blocs semblent se tenir debout
en vertu d'un quilibre impossible; on se croirait au milieu du chaos
d'une nature insurge contre ses propres lois et l'on tremble presque
en suivant l'humble sentier qui serpente  la base des rochers, se
glisse dans leurs interstices, s'attache  leurs anfractuosits, et
passe sous leurs votes hardies.

[Illustration: CARTE du DAUPHIN PARTIE ORIENTALE (Isre et H{tes}
Alpes). Dresse par A. Vuillemin Grav chez Erhard R. Bonaparte 42.]

Pour saisir d'un coup d'oeil l'ensemble du chaos et se faire une ide
du gigantesque croulement, le voyageur qui peut disposer de quelques
heures de loisir fera bien de gravir  la suite des chvres les
escarpements du Diable qui dresse en face ses assises d'ardoise rayes
de noir et de gris. En s'aidant des pieds et des mains pour monter les
degrs ingaux du roc, puis en suivant les _passerelles_ vertigineuses
suspendues au flanc de la montagne, et en pntrant dans les couloirs
troits d'o s'croulent au printemps des avalanches de neiges et de
pierres, on finit par atteindre une terrasse de pturages d'o la vue
s'tend librement sur la valle du Vnon.  plus de mille mtres de
profondeur, immdiatement au-dessous du rebord de la terrasse,
apparat le torrent bleutre serpentant au milieu d'un champ de
pierres, alluvions de l'ancien lac que retenait l'effroyable digue du
clapier. En face l'immense croulement se montre dans toute sa
hauteur. Ce n'est rien moins qu'une moiti de montagne formant, avec
ses fragments de toutes les dimensions, un demi-cne de dbris aussi
lev que le Vsuve, et barrant compltement la valle de son norme
talus. Sur la face du mont rest debout, on voit en partie l'escarre
blanche de laquelle s'est dtach ce chaos formidable de pierres. Un
lger brouillard de vapeurs et les couches d'air vaguement azures
jettent un voile transparent sur les rochers pars de la base; 
droite et  gauche du clapier, des ruisseaux descendus des neiges
suprieures bondissent dans la valle du Vnon et secouent au vent
leurs ondoyantes cascades: on n'aurait soi-mme qu' faire un pas pour
tomber de chute en chute dans l'abme effrayant, si profond qu'il
semble appartenir  un autre monde.

[Illustration: Le pont du Diable, prs du village de
Saint-Christophe.--Dessin de Sabatier d'aprs nature.]

Cette troite valle, plus nue et plus sombre en certains endroits que
la combe de Malaval, ne mrite pas d'tre clbre uniquement  cause
de son clapier. Quelques minutes avant d'arriver au village de
Saint-Christophe, on franchit un ressaut de rochers et l'on atteint un
petit pont d'une arche bord de garde-fous peints en rouge: c'est le
pont du Diable. Il n'est gure de valle des Pyrnes et des Alpes qui
ne se vante d'avoir un pont construit par l'architecte des enfers,
mais ces travaux mritent rarement le nom que les montagnards leur ont
orgueilleusement donn. Le pont de Saint-Christophe, lui-mme, n'offre
rien de bien diabolique; en revanche, la gorge d'o sort le torrent du
Diable, et plus bas, l'abme o il se perd, offrent un spectacle
vraiment infernal. En amont, du ct des glaciers de la Selle, l'eau
jaillit d'une troite fissure entre deux rochers perpendiculaires
stris de couches noires comme des bancs de houille. Blanc d'cume, le
ruisseau descend en cascades qui se sparent, se rejoignent,
s'entre-croisent, se sparent de nouveau, puis se runissent en une
seule masse pour tomber sur des blocs bouls, qui les font rejaillir
en fuses de perles sur des buissons ondoyants penchs au-dessus de la
chute. Un moment calme, l'eau du torrent s'tale en tournoyant, puis,
glissant au-dessous du pont par un troit canal, s'abme une seconde
fois dans un gouffre: on voit encore une masse d'cume blanchissant 
peine au fond de l'obscurit; plus bas, on entrevoit les spirales d'un
tourbillon, puis la fissure se referme, le torrent reste cach par les
lvres de l'abme et les branchages des frnes qui croissent dans les
fentes des rocs; la terre semble avoir englouti son fils mugissant.
Les glantiers en fleurs, des touffes de fougres et de scolopendres
se font jour  travers les pierres descelles du pont et recourbent
leur feuillage sur l'eau tournoyante; de vertes capillaires, toujours
humides de rose, tapissent a et l les parois du gouffre. Un bruit
tourdissant rsonne sans cesse dans la gorge et se rpercute de roche
en roche.

Le petit hameau de la Brarde est situ  l'extrmit de la valle du
Vnon dans un site qu'on pouvait  bon droit, il y a encore une
vingtaine d'annes, appeler le Bout du Monde.  cette poque, aucun
montagnard, pas mme un chasseur de chamois, n'avait depuis longtemps
franchi les glaciers qui remplissent les gorges environnantes, et les
quelques habitants de la Brarde, agglomrs dans leurs petites
cabanes  demi enterres dans le sol, ne communiquaient avec le reste
du monde que par la valle de Saint-Christophe. Maintenant il n'en est
plus ainsi, grce au courage et  l'adresse des deux chasseurs Roudier
pre et fils. Ils ont dcouvert au milieu des glaces trois cols de
plus de dix mille pieds de hauteur qui permettent de passer de la
valle de la Brarde soit dans celle de la Romanche, soit dans la
Vallouise, soit dans le Val-Godemar. Ils ont dj guid par ces
passages difficiles plus de cinquante touristes: il va sans dire que
c'est  des Anglais que revient l'honneur d'avoir inaugur la
traverse des Alpes du Pelvoux: en 1841, MM. Forbes et Heath, ont
pntr de la valle de la Brarde dans le Val-Godemar par le col de
Sas, quelques jours aprs que ce passage et t fray par Roudier
pre. Depuis cette poque, il ne s'coule gure d'anne sans qu'un ou
plusieurs touristes franais, anglais ou mme amricains viennent
rclamer les services des intrpides chasseurs de la Brarde; mais la
plupart se contentent d'aller visiter la base des hauts glaciers et
redoutent avec raison la traverse des cols.

En compagnie d'un ami qui dsirait passer avec moi dans la Vallouise,
je quittai la Brarde par une froide matine de juillet, une heure
environ avant le lever du soleil. Le brouillard recouvrait
uniformment toutes les montagnes de son voile gris et nous permettait
 peine de voir  quelques pas devant nous les pierres parses dans
les pturages; la voix mme du torrent tait assourdie par les couches
de vapeurs; mais le guide, que rassuraient divers signes
mtorologiques  nous inconnus, nous promettait une belle journe et
nous le suivmes avec confiance. En effet, ds que nous emes commenc
 gravir les roches arides ou parsemes de genvriers rabougris qui
hrissent les flancs de la montagne de la Tempe, le dme de brouillard
qui recouvrait la valle s'amincit peu  peu et prit la teinte
jauntre de l'air clair par les premiers rayons du soleil. Enfin,
arrivs sur une pente de neige, nous mergeons de la couche la plus
leve des vapeurs et nous voyons se drouler autour de nous tout
l'amphithtre des glaciers, le Chardon, le Baverjat, la Pilatte, la
Combe-Faviel, la Tempe, le Vallon, les uns encore ensevelis dans
l'ombre, les autres rflchissant timidement la lumire discrte du
matin. L'arche d'o jaillit le Vnon apparat comme une petite cavit
noire  la base des glaces de la Pilatte; quelques nuages remontent
lentement vers le col de Sas; en bas, sur la mer de vapeurs qui
tourbillonne comme la fume d'un grand incendie, nos ombres se
dessinent vaguement environnes d'un double arc-en-ciel qui se dplace
 chacun de nos pas; l'ombre de la montagne elle-mme, avec toutes les
aiguilles de sa crte, repose sur les ondes mouvantes des brouillards.
La magnificence du spectacle augmente  mesure que nous montons: le
soleil fait resplendir d'un clat plus intense la blancheur immacule
des cirques; les vapeurs se cachent dans les ravins et disparaissent
comme une arme en droute; par del les crevasses et le champ de
neige qui nous sparent encore de l'arte du col, nous voyons grandir
incessamment les pics les plus levs du Pelvoux, l'Ailefroide, les
deux Olan, la Barre des Escrins ou pointe des Arcines. Enfin, nous
atteignons le col, haut de trois mille sept cent cinquante-six mtres
au-dessus du niveau de la mer, et nous contemplons  nos pieds un
cirque de glaces large de deux  trois kilomtres, sillonn dans toute
sa longueur de fentes troites et de moraines parallles semblables
aux stries des fucus au milieu de l'Ocan. Une paix merveilleuse rgne
sur l'immense horizon de montagnes et de neiges: aucun bruit des
valles ne s'lve jusqu' ces hauteurs, la voix du torrent lui-mme a
cess de retentir. Parfois une masse de neige s'croule d'une terrasse
de rochers et s'abat dans le cirque, accompagne d'un nuage de
poussire et suivie d'un long roulement d'chos, comme celui de la
foudre. Rien ne rappelle la vie animale dans ce dsert, si ce n'est la
trace d'un chamois ou quelque papillon gris voltigeant au hasard. Sur
la surface du champ de neige ride par le vent comme les rivages de la
mer sont rids par les flots, les pierres parses sont bordes de
cristaux de glace que le brouillard vient de dposer; a et l des
touffes d'herbes dont chaque feuille est recouverte d'une gane de
givre, des penses, de petites gentianes, des myosotis, des oeillets
roses aux racines enfonces dans un coussin de mousse verte,
jaillissent  travers la couche de neige: souvent ces plantes sont
couvertes de quelques flocons frachement tombs; on dirait que la
neige est veine de sang. Quelle charmante lgie un pote de l'cole
mlancolique pourrait faire sur ces penses et ces myosotis, les
dernires fleurs qui accompagnent l'homme dans les rgions de
l'ternel hiver!

Le glacier qui s'tendait  nos pieds, offre le seul chemin par lequel
on pntre de la valle de la Brarde dans la Vallouise: il est connu
sous le nom du glacier Noir. Il reoit presque toutes les neiges du
Mont-Pelvoux et de la Barre des Escrins, aussi bien que les rochers
crouls des flancs presque perpendiculaires de ces montagnes; au
sortir de son vaste cirque, il comprime ses glaces et ses moraines
dans un dfil large d'un demi-kilomtre au plus, et vient,  la base
septentrionale du Pelvoux, s'unir en partie  l'extrmit infrieure
du glacier Blanc, galement trangle entre deux parois de rochers
verticaux.  l'endroit o ils s'effleurent par leurs moraines
latrales, ces deux glaciers offrent un contraste absolu, et
peut-tre que nulle part dans les Alpes, on ne pourrait mieux tudier
tous les phnomnes que prsentent ces tranges fleuves de glace sur
lesquels les savants discutent depuis si longtemps sans pouvoir
s'entendre. Vu de la plaine de dbris qui s'ouvre entre les deux
moraines et que parcourt le ruisseau du Banc, le glacier Noir est
tellement charg de dtritus de toute espce qu'il semble une immense
coule de boue, pareille  celle que vomissent les volcans de Java: on
ne reconnat la nature de sa masse que par les crevasses bantes dans
lesquelles s'engouffrent incessamment avec un bruit sourd des blocs de
pierre et des tranes de cailloux.  la base du glacier s'appuie une
effroyable moraine de plusieurs centaines de mtres de haut, compose
de fragments de roches arrachs  toutes les montagnes avoisinantes;
des ruisseaux boueux s'chappent de cet amas de blocs et se tranent
lentement  travers les dbris de la plaine. De l'autre ct, le
glacier Blanc, presque entirement libre de rochers, se termine par de
gigantesques degrs et appuie sur le sol des contre-forts verticaux
qui le font ressembler  une patte de lion. Ses assises sont d'un
blanc pur, a et l ray de rouge et de jaune d'or; de son arche
mdiane admirablement cintre s'chappe l'affluent principal du Banc,
aux eaux d'un blanc laiteux comme celles du Vnon. En face du
confluent des deux glaciers, le Mont-Pelvoux se dresse comme une
flche gothique, hrisse de clochetons et portant dans ses
anfractuosits des champs de glace trs-courts, mais trs-pais,
ressemblant  des marches massives de marbre blanc.  sa base,
croissent quelques mlzes rabougris.

Les crevasses de ces divers glaciers sont assez dangereuses et il
s'coule peu d'annes qui ne comptent leur moisson de victimes.
Quelques jours avant notre passage une petite fille de dix ans qui
gardait ses brebis dans un maigre pturage situ sur le bord d'un
glacier, avait gliss sur une pente de mousse et disparu dans une
crevasse: on n'avait pu dcouvrir son corps mutil qu'aprs deux jours
de recherche. Un mois auparavant, un autre accident, qui heureusement
ne se termina pas d'une manire fatale, avait eu lieu prs du mme
endroit. Un ptre, arrt sur la surface du glacier, sondait avec son
bton une couche de neige qui recouvrait l'ouverture d'une crevasse.
Soudain la neige s'affaisse et l'entrane; avant qu'il ait song  se
jeter en travers de la fente, il se trouve  vingt-cinq mtres de
profondeur entre deux murailles de glace bleue et sur un sol jonch de
pierres. Sa position tait tout  fait dsespre:  sa place, aucun
autre n'et song  sortir de cette fissure troite qui laissait 
peine un rayon de lumire descendre jusqu' lui. Les cris taient
inutiles; car personne ne l'avait accompagn sur le glacier; autour de
lui, il ne touchait que la glace dure, de ses pieds il ne frappait que
le roc de granit; il se sentait gel par le souffle aigre et froid qui
glissait dans la crevasse; ses vtements mouills se glaaient sur son
corps. N'importe: au lieu d'attendre avec frayeur cette mort qui
devait lui sembler invitable, il se met hardiment  l'ouvrage; avec
la petite hache qui termine son bton, il taille  intervalles gaux,
dans les deux parois de la crevasse, des trous profonds qui lui
servent d'chelons pour remonter peu  peu; il arrive ainsi jusqu'
une dizaine de mtres au-dessous de la surface du glacier; mais  cet
endroit, une des parois surplombe tellement qu'il ne peut y tailler de
marches, et qu'il est oblig de s'arrter dans son ascension. Son
courage ne l'abandonne pas: il creuse dans une des parois une espce
de niche, et vis--vis, deux entailles rapproches; ensuite il
redescend et va chercher au fond de la crevasse trois pierres, une
assez large qu'il pose dans la niche, deux autres plus petites qu'il
place dans les marches de la paroi oppose; puis il s'assied sur la
grosse pierre, afin d'viter  son corps le contact de la glace
humide, pose ses pieds sur les petites pierres de la paroi oppose, et
ne cesse de _battre la semelle_ pour maintenir la chaleur vitale. Il
resta ainsi plus de vingt-quatre heures suspendu  mi-hauteur de la
crevasse; le lendemain matin, les bergers envoys  sa recherche
entendirent ses cris et le retirrent encore vivant hors de la fente
du glacier. Ce hros, qui dploya tant de courage et de prsence
d'esprit, est un crtin  l'oeil terne,  la parole embarrasse, au
long gotre pendant;  sa place, tout homme de sens se serait
abandonn au dsespoir, ou bien aurait crois ses bras en invoquant la
mort; mais le pauvre d'esprit ne sut pas comprendre son horrible
situation et c'est pour cela qu'il russit  sauver sa vie.


     II

     La Vallouise. -- Le plateau de Puy-Prs. -- Le Pertuis-Rostan. --
     Le village des Claux. -- Le Mont-Pelvoux. -- La Balme-Chapelu. --
     Moeurs des habitants.

La Vallouise, jadis appele Valpute, est une valle tortueuse, longue
d'environ vingt kilomtres, depuis les moraines du glacier Noir et
l'arche du glacier Blanc jusqu' son confluent avec la valle de la
Durance. Elle offre incontestablement les paysages les plus charmants
des Alpes dauphinoises: il faudrait mme aller jusqu'en Pimont pour
trouver des sites aussi gracieux, des forts aussi vastes, des
plateaux plus riants et mieux cultivs. C'est  la rencontre des
terrains gologiques qui composent cette partie des Alpes que la
Vallouise doit la richesse de sa vgtation et la diversit de ses
aspects. Les gorges suprieures appartiennent encore au Pelvoux et
traversent les formations primitives: l, ce ne sont que glaces,
rochers crouls, murailles de rochers  pic, cascades mugissantes; au
point de contact des terrains primitifs et des grs  anthracite, des
bouquets de sapins sont pars sur les pentes et sur le bord des
torrents; puis vient la formation du lias avec ses massifs de
trembles, de htres, de mlzes, ses larges croupes herbeuses, ses
buissons fleuris, ses eaux ruisselantes et ses plateaux boiss,
domins par d'pres crtes calcaires semblables aux ruines de
gigantesques murailles.

Le chef-lieu de la valle, dcor par les habitants du nom de
Ville-Vallouise, ou plus brivement de Ville, ne mrite gure son nom
ambitieux: c'est un misrable village, aux ruelles tortueuses, aux
chalets enfums qui semblent porter la trace de rcents incendies. En
outre, les maisons situes sur le bord du torrent ont t en partie
dtruites par l'inondation de 1856: depuis cette poque, on n'a rien
fait pour rparer le dsastre; les chambres et les greniers dlabrs
sont encore ouverts  tous les vents, et ces pauvres dbris de
constructions ruines sont  la merci de la premire crue. Les
habitants de Ville-Vallouise n'oseraient gure s'enorgueillir de leur
patrie s'ils n'avaient les fresques de l'glise reprsentant saint
Christophe et l'enfant Jsus. Cette ignoble peinture, qui occupe
presque toute la hauteur du clocher, leur semble une merveilleuse
oeuvre d'art; ils l'admirent consciencieusement et montrent avec
satisfaction aux trangers les longues jambes rouges du gant, son
pourpoint bleu, sa face paterne et dbonnaire. Que dites-vous de
notre saint Christophe? me demandait un Vallouisais. A-t-on d'aussi
belles peintures  Paris?

[Illustration: Le lac de l'chauda.--Dessin de Sabatier d'aprs
nature.]

Si le village lui-mme n'est remarquable que par le dlabrement et la
salet de ses constructions, en revanche sa position est vraiment
belle. Il est situ au confluent de deux valles, au pied d'un
promontoire crnel de rochers et portant sur son plateau presque uni
de vastes pturages sems de chalets et de bois. D'un ct le Gir, qui
reoit toutes les eaux du Pelvoux et de l'chauda; de l'autre ct,
l'Onde alimente par les neiges de l'Alp-Martin, de Bonvoisin, du
Clard, environnent le village et se runissent pour former la
Gironde, torrent presque aussi fort que la Durance dans laquelle il va
se jeter  un kilomtre au nord de l'Argentire. Des talus de sable et
de pierres rouges, tombs des cimes du Sablier et du Montbrison,
cachent en partie les pentes qui dominent la rive septentrionale du
Gir; par un heureux contraste, les vastes forts de la Ville
recouvrent les montagnes de la valle de l'Onde; mais quel que soit le
charme dont ces forts revtent le paysage, elles le cdent en beaut
au plateau riant de Puy-Prs qui s'tend au sud-est de Ville-Vallouise
sur une longueur de cinq kilomtres et une largeur de prs de trois
kilomtres. Ce plateau est la gloire de la Vallouise: des prs,
arross par de petits ruisseaux gazouilleurs qui ne dbordent jamais,
occupent les vallons en forme de conques qui frangent le plateau; des
bouquets d'aunes et de frnes croissant au bord des ruisseaux gayent
les premires pentes et laissent entrevoir a et l les villages et
les hameaux parpills  mi-cte; plus haut, viennent les champs
d'orge et d'avoine  l'abri dans une large dpression qui occupe
presque tout le sommet du plateau; plus haut encore, ce sont des bois
de mlzes d'abord clairsems, puis runis en une vaste fort qui
tapisse tout le versant; enfin deux escarpements calcaires jaillissent
de la verdure, spars par le col bois de la Pousterle. De ce col, on
jouit d'une vue vraiment ravissante sur la fort de mlzes et les
cultures du plateau: au del du promontoire de Ville-Vallouise se
dresse le Mont-Pelvoux sur un entassement de montagnes neigeuses; 
leurs bases se contournent la valle du Gir, et, plus loin, celle
d'Ailefroide jusqu'aux glaciers Blanc et de l'Encula, dont la surface
semble hrisse de vagues comme une mer agite par l'orage.

[Illustration: Le Pelvoux.--Dessin de Sabatier d'aprs nature.]

La Vallouise forme un monde  part, et rien ne serait plus facile que
d'en faire une vritable forteresse de montagnes. Inaccessible pour
ainsi dire du ct de la barrire de glaciers qui la spare  l'ouest
de la Brarde et du Val-Godemar, elle ne pourrait tre envahie au nord
que par le col de l'chauda et le sentier scabreux de Presles, au sud
par le col de la Pousterle et les passages souvent encombrs de neige
de l'Alp-Martin et de la Cavale.  l'est, le promontoire qui se
prolonge entre la Vallouise et la Durance tait jadis fortifi au
moyen de retranchements et de tours, aujourd'hui en ruines.

Quel fut le constructeur de cette muraille btie entre la Durance et
la Gironde,  plus d'un kilomtre en amont du confluent? C'est l une
question souvent dbattue, mais non rsolue par les archologues du
Dauphin. Peu nous importe d'ailleurs, car en cet endroit mme un fait
gologique des plus intressants jette singulirement dans l'ombre
tous les travaux attribus aux archevques d'Embrun, aux seigneurs de
Brianon ou mme aux mirs sarrasins. Immdiatement en amont de la
muraille ruine qui dfendait l'entre de la Vallouise, la Durance
coule entre deux parois de rochers compltement  pic, taills sans
aucun doute par l'action incessante des eaux lors du soulvement de
cette partie des Alpes.  une cinquantaine de mtres au-dessus du lit
actuel de la rivire, ces parois se terminent soudain, et des deux
cts s'tend une surface relativement unie, mais assez troite,
semblable  la marche d'un degr gigantesque; chacun de ces plateaux
qui surplombe le lit de la Durance, est  son tour domin par une
paroi trs-abrupte qui escarpe le flanc de la montagne. L'ancien
chemin de Brianon passait sur le plateau oriental, et peut-tre que
a et l ses lacets avaient t taills dans le roc: il n'en fallait
pas davantage aux savants du Dauphin pour leur faire supposer que la
gorge elle-mme avait t ouverte de main d'homme; d'aprs les uns,
les rochers qui obstruaient le passage auraient t dissous par le
vinaigre d'Annibal, d'aprs les autres, ce percement grandiose serait
l'oeuvre de Cottius, d'aprs d'autres encore, le chef sarrasin Rostan
aurait fendu la montagne pour faire passer dans la valle de Brianon
ses bandes envahissantes: de l viendrait  la gorge son nom de
Pertuis-Rostan. Cependant il suffit de regarder pour comprendre que
les deux plateaux des versants opposs sont le reste d'un ancien lit
de la Durance, lit que le torrent a sci lui-mme par le milieu dans
toute sa longueur, afin d'y creuser l'espce de _caon_[7] dans lequel
ses eaux coulent aujourd'hui.

         [Note 7: Voir la 23e livraison du _Tour du monde_.]

Si l'on monte sur l'un des mamelons pierreux qui sparent le confluent
de la Durance et de la Gironde, on verra parfaitement que ce dernier
torrent a lui-mme chang d'allure depuis les ges gologiques. De nos
jours, il coule directement de la Vallouise vers la Durance jusqu'
cinq cents mtres environ de Pertuis-Rostan; l, il se recourbe tout 
coup vers le sud, et, passant dans une gorge troite, court
paralllement  la Durance pendant plus d'un kilomtre. Autrefois ses
eaux se dversaient directement dans le torrent principal par la
dpression du col de la Bathie, situ  ct de Pertuis-Rostan et 
peu prs  la mme hauteur, en amont de l'ancien mur qui fermait la
Vallouise. Ainsi le soulvement des Alpes a forc les deux torrents 
se frayer un nouveau lit: la Durance l'a excav dans la gorge o elle
passait dj, tandis que la Gironde, changeant de cours et abandonnant
la dpression de la Bathie, obliquait  droite et se frayait une issue
 travers le flanc de la montagne de Pousterle.

Mais parmi les voyageurs qui suivent la grande route de Brianon  Gap
serpentant sur le flanc de la montagne de la Besse, il en est peu qui
remarquent la gorge de Pertuis-Rostan et le col de la Bathie; la vue
est invinciblement attire vers le Pelvoux, qui dresse  l'horizon ses
deux cornes de rochers spars par un long couloir de glaces: c'est le
roi de la Vallouise, et les rares touristes qui pntrent dans cette
valle ne peuvent se dispenser d'aller visiter au moins la base du
gant.

Si l'on veut tenter l'ascension de cette montagne, ou seulement
parcourir les valles qui s'ouvrent alentour, il faut choisir pour
quartier gnral le village des Claux, situ  cinq kilomtres en
amont de Ville-Vallouise, au confluent des deux torrents d'Ailefroide
et de l'chauda, dont les eaux runies forment le Gir. Les Claux, en
patois _Claou_, c'est--dire _Clef_, sont en effet la clef des valles
suprieures, car les chalets de ce village sont btis au point de
contact des terrains granitiques et des formations calcaires; l, le
sol presque uni de la valle est domin de tous cts par des
ressauts levs, d'o les torrents descendent en rapides et en
cascades; les voyageurs qui redoutent la fatigue des ascensions sont
dans une vritable impasse. Les constructions de ce village sont
encore plus misrables que celles de Ville-Vallouise; mais, en
revanche, le paysage est peut-tre plus beau dans son cadre resserr:
les diverses essences d'arbres s'y mlent en groupes plus pittoresques
et les eaux y ruissellent en plus grande abondance; au milieu des
prairies ombrages gazouillent de toutes parts les canaux
d'irrigation, empruntant leur eau transparente  l'chauda ou leur
onde laiteuse au torrent d'Ailefroide. C'est le versant mridional
surtout qui fait la beaut de ce coin de la Vallouise: il est
recouvert, jusqu' la hauteur de deux cents mtres, de frnes et de
trembles,  travers lesquels on voit briller les innombrables
cascatelles de la Pisse jaillissant en nappes, bondissant en chutes
successives ou glissant discrtement sous le feuillage.  quelques
mtres au-dessus de la plus haute cascade, l o commence  se faire
sentir l'pre souffle des glaciers, l'herbe courte remplace tout 
coup les grands arbres; la limite entre la vgtation et l'aridit est
marque par une ligne inflexible, droite comme si elle et t tire
au cordeau. L'eau qui alimente toutes ces cascades provient en grande
partie du petit lac de l'chauda, bassin ovale qui engouffre dans son
sein les blocs tombs des roches surplombantes, et laisse flotter  sa
surface les glaons translucides, petits _icebergs_ dtachs de la
base du glacier de Sguret-Foran.

Vu du bassin des Claux, le Mont-Pelvoux apparat dans toute sa
majest. Sa double pyramide appuye sur des contre-forts galement
pyramidaux, ses glaciers troits qui semblent taills  pic, ses
terrasses herbeuses environnes de prcipices, les neiges saupoudrant
ses rochers abrupts, son isolement surtout, lui donnent un caractre
grandiose; par son norme masse, il cache compltement la Barre des
Escrins et les autres cimes qui lui sont gales ou suprieures en
lvation; il semble le monarque incontest de la chane; aussi a-t-il
donn son nom au massif entier. Sa forme offre une certaine analogie
avec celle du Viso, autre monarque, rgnant sur toute la chane des
Alpes mridionales, depuis la dpression du Mont-Genvre jusqu'au col
de Tende. Le Bric du Mont-Viso, encore plus auguste que le Pelvoux, se
termine aussi par deux cimes distinctes; autour de lui tous les
sommets s'abaissent et lui font une ceinture de neiges et de glaces;
mais il a de plus que le Pelvoux le privilge de n'avoir jamais t
visit. Il est vierge de pas humains et restera probablement inviol
jusqu' ce que l'aronaute puisse diriger son ballon et dbarquer du
haut du ciel sur toutes les cimes inaccessibles aujourd'hui.

D'aprs le tmoignage des guides et des rares touristes qui ont foul
la cime du Pelvoux, cette montagne est trs-facile  gravir pendant
deux ou trois semaines de l't, alors que les pentes suprieures sont
presque dgages de neiges;  cette poque de l'anne, les bergers
provenaux, suivis de leurs brebis, montent souvent dans les cirques
ouverts  quelques centaines de mtres du sommet. Lorsque les neiges
d'hiver ont t peu abondantes, les glaciers sont d'un accs difficile
parce que les crevasses non remplies par les nvs restent bantes
dans toute leur largeur; les montagnes, en revanche, sont facilement
accessibles, parce que le rocher reste  nu et qu'il ne se forme pas
de couloirs d'avalanches. Le contraire a lieu lorsque l'hiver a
rpandu sur toutes les montagnes des couches paisses de neige: alors
les glaciers offrent moins de dangers, et les pics deviennent
inabordables. Les mmes circonstances qui m'avaient permis de
traverser le col de la Tempe m'empchrent d'escalader le Pelvoux, et
je dus me contenter d'errer dans les valles qui entourent la base de
cette montagne.

Au sortir des Claux, on gravit une assise de rochers que le torrent
traverse par une profonde coupure, et l'on se trouve sur une terrasse
herbeuse, vrai paysage de Calame transport de la Suisse en Dauphin.
Des rocs bouls reposent a et l au milieu des prairies; des sapins
se groupent en massifs pittoresques et laissent entrevoir les neiges
et les monts  travers leur large branchage; des troncs tombs de
vieillesse, mais retenus dans leur chute par une saillie du roc, se
tiennent en quilibre au-dessus du gouffre au fond duquel mugit le
torrent d'Ailefroide. Au del d'une ancienne leve de moraines,
aujourd'hui revtue de mousse et ombrage par un rideau de mlzes, on
entre dans le bassin triangulaire de Planche-Vallire, talant ses
maigres champs d'orge et ses prairies marcageuses au pied mme des
escarpements en tages du Pelvoux. L sont pars les chalets
misrables d'Ailefroide, situs au confluent du Banc ou ruisseau de
Saint-Pierre, issu du glacier Blanc, et du torrent de Celce-Nire,
Capescure ou Soleillan, provenant du vaste glacier du Cl. C'est la
gorge de ce dernier torrent qu'il faut suivre quand on veut tenter
l'ascension du Pelvoux. On peut galement pntrer par les glaciers de
cette gorge dans le Val-Godemar, et l'examen de la carte nous fait
supposer qu'on pourrait aussi choisir cette voie pour se rendre dans
la valle de la Brarde; la distance serait un peu plus longue que par
le col de la Tempe, mais le col qu'on aurait  franchir est moins
lev de prs de huit cents mtres.

Aprs avoir march pendant deux heures dans la gorge de Capescure
jusqu' la base du glacier du Cl, le voyageur qui se dirige vers le
Pelvoux gravit  droite une pente escarpe aboutissant  une terrasse
o se trouve le gte des bergers de Provence, form par la cavit d'un
grand rocher tomb du haut de la montagne: c'est l que le touriste et
son guide passent la nuit, tendus  ct d'un grand feu de racines et
de branches sches. Le lendemain matin, on atteint, comme on peut, le
sommet d'un boulis de pierres, puis on escalade, en s'aidant des
mains, les saillies d'une espce d'escalier de roches o coulent
d'innombrables ruisseaux descendus des neiges du sommet, o bondissent
aussi des blocs de granit dtachs du flanc de la montagne.
L'astronome M. Puiseux, qui a fait en 1848 l'ascension du Pelvoux,
venait de s'installer pour le djeuner sur l'un de ces gradins,
lorsque tout  coup un bloc d'un mtre cube environ vint tomber comme
une bombe  ct de lui, lanant dans toutes les directions une
mitraille d'clats; heureusement que ni lui ni son guide ne furent
atteints, et le repas, commenc sous de si fcheux auspices, ne fut
pas autrement troubl. Arriv au sommet de l'escarpement, on se trouve
sur un vaste plateau de neige d'un parcours facile, au milieu duquel
s'lvent les deux plus hautes sommits du Pelvoux. De ces deux cimes,
galement accessibles, on jouit d'une vue magnifique. On voit s'ouvrir
 ses pieds la verdoyante Vallouise, et, plus loin, l'aride valle de
la Durance;  l'ouest, la Barre des Escrins lve sa tte noire
au-dessus des glaciers de l'Encula, de la Tempe et du Vallon; au del
de ce premier cercle de glaces et de neiges, toutes les Alpes du
Dauphin forment  l'horizon des cercles concentriques de pics et de
dmes; au nord, le mont Blanc crase toutes les autres cimes de sa
masse norme;  l'est, le mont Viso se fait remarquer par sa double
pyramide lance. M. Durand, le premier touriste qui ait escalad le
mont Pelvoux, croit avoir aussi aperu la Mditerrane; mais M.
Puiseux n'a pu la distinguer, et les guides des Claux disent n'avoir
jamais vu du ct du sud d'autre mer que celle des brouillards ou des
brumes reposant sur les plaines de Provence.

[Illustration: Le mont Aurouze, vu du col de Barbey-Loubet.--Dessin de
Franais d'aprs M. A. Muston.]

Depuis 1828, anne de la premire ascension, jusqu' nos jours, le
mont Pelvoux n'a encore t gravi que par ces touristes franais;
presque tous les Anglais qui ont pntr dans la Vallouise, avaient
pour unique but de faire un plerinage  la Balme-Chapelu, grotte
situe au pied du mont, dans la combe de Capensure. Cette excavation,
dont la vote de granit, en partie effondre, peut encore abriter deux
cents personnes, a longtemps servi de forteresse aux Vaudois
perscuts. Inaccessible de toutes parts, si ce n'est du ct du
torrent dont la spare une pente escarpe, elle offrait une retraite
sre, et des tas de pierres que l'on voit prs de l'entre prouvent
que les Vaudois taient disposs  se dfendre. Les pauvres gens
rfugis dans cette grotte consentaient  vivre comme des ours dans la
rgion des orages; loigns de leur patrie, privs de tout commerce
avec leurs semblables, ils n'avaient d'autres ressources que les
maigres rcoltes pargnes par le terrible hiver de la Combe; mais au
moins pouvaient-ils lire en paix leur Bible et prier leur Dieu dans
leur propre langue, sans crainte d'tre dcapits ou corchs vifs.
Mais en une fatale nuit d'orage, ils furent tout  coup surpris par
une force considrable de soldats. Un petit nombre d'entre eux
seulement put chapper au massacre et s'enfuir  travers les glaciers,
dans le Val-Godemar, et de l dans la valle de Freyssinires. Les
montagnards de la Vallouise se racontent encore l'un  l'autre
l'histoire de ces malheureux trangers, peu  peu transforme en
lgende; mais ils ne comprennent point le mobile qui les poussait;
d'aprs eux, les Vaudois n'auraient jamais os braver les terreurs
d'un hiver pass au milieu des glaces, des brouillards et des
temptes, s'ils n'avaient pratiqu de noirs malfices et connu l'art
de transformer les pierres en lingots d'or. En l'an de grce 1859, il
s'est encore trouv des gens assez superstitieux pour creuser 
l'heure de minuit le sol de la Balme, dans l'espoir d'y dcouvrir des
trsors cachs. Quelques annes auparavant, un prtre accompagn de
deux sacristains avait russi  dtacher de la vote enchante une
pierre, qui, grce  des incantations magiques, devait se transformer
en un bloc d'argent; mais, le lendemain matin, la pierre remonta,
dit-on, par une impulsion soudaine et se replaa d'elle-mme dans la
vote de la grotte. Heureux celui qui saura dcouvrir les trsors
cachs sous la pierre par les Vaudois fugitifs, de leur vivant noirs
magiciens et suppts du dmon!

[Illustration: Mont Ferrand. Mont Charnier. Mont Chamouset. Mont
Aurouze. LES MONTAGNES DU DVELUY.--Dessin de Karl Girardet d'aprs M. A.
Muston.]

On le voit: les habitants de la Vallouise ne peuvent se vanter d'avoir
l'esprit dgag des antiques superstitions, et la plupart d'entre eux
mriteraient de vivre en plein moyen ge. Il n'est pas un rcit de
miracle qui ne trouve crdit chez eux, tout prodige est accept comme
vrai sans examen. Un jour qu'un de mes amis, un peu ironique de sa
nature, racontait  une socit de Vallouisais les merveilles les plus
tranges, les aventures les plus miraculeuses de la mythologie indoue,
il s'aperut avec stupeur qu'on acceptait tous ses rcits sans
arrire-pense; les exploits divins de Krichna et de Kali trouvaient
dans ces mes simples une croyance absolue. Spars du reste du monde
par un cercle de glaces et de rochers, initis depuis quelques annes
seulement  la jouissance d'un chemin carrossable, les habitants de la
Vallouise sont rests  peu prs en dehors de tout progrs. Ils sont
incontestablement bons, doux et nafs, mais on ne leur ferait aucun
tort si on les comparait  tel peuple barbare du nouveau monde ou de
la mer du Sud.

Pour apprendre  connatre les moeurs des indignes de la Vallouise,
qu'on entre dans une de leurs cabanes, et l'on verra que les huttes
des Esquimaux[8] ne sont gure infrieures aux habitations de nos
compatriotes des Alpes. Je ne parle pas ici seulement de ces gtes
improviss entre deux rochers surplombants, et dont les murailles sont
construites au hasard en pierres de toute provenance, ardoise, granit,
marbre ou porphyre; les plus superbes constructions, celles qui de
loin offrent le plus de ressemblance avec les chalets suisses, et dont
le toit bruni recouvre un vaste grenier  gerbes, sont en ralit des
bouges inhabitables pour tout homme dou du moindre instinct de
propret. En entrant par la porte basse qui est la seule ouverture du
taudis, on ne peut d'abord rien distinguer dans l'obscurit gnrale,
mais, en revanche, l'odorat est dsagrablement affect. Lorsque enfin
les yeux se sont habitus  ces demi-tnbres, on ne peut reconnatre
les objets, tant ils sont confondus en dsordre et recouverts
uniformment d'une paisse couche de suie. Aux noires poutres du
plafond sont suspendus des barattes, des marmites, des paniers, des
branches jadis vertes de sapin bnit, de ftides articles de vtement,
sale dfroque transmise de gnration en gnration; des dbris de
toute espce sont pars sur le sol presque visqueux; une table, un
lit, un ptrin, et deux ou trois siges en bois qu' leur couleur on
ne saurait distinguer du sol ou du foyer, occupent plus de la moiti
de la chambre; une acre fume se mle  l'air dj si corrompu. Prs
du feu gt une bote de sapin noirci, hermtiquement ferme par des
pices de toile ou de laine jadis vertes; cette bote, d'o
s'chappent des gmissements lamentables, ressemble  un cercueil,
c'est le berceau d'un nouveau-n. Si le pauvre tre a eu le malheur de
venir au monde vers le commencement de l'hiver, il est condamn 
vivre pendant huit mois de la ftide atmosphre qu'il a respire au
jour de sa naissance; pendant cette premire priode de sa vie, de
beaucoup la plus importante en rsultats pour sa sant future, ses
poumons ne s'empliront pas une seule fois de l'air pur qui descend des
montagnes; dans leur sollicitude, ses parents lui ont cr une
atmosphre artificielle de la plus funeste insalubrit. Qu'on s'tonne
ensuite de la mortalit des enfants dans les Alpes dauphinoises, qu'on
s'tonne de compter parmi les survivants un si grand nombre de
crtins!

         [Note 8: Voir la 2e livraison du _Tour du monde_.]

Dans quelques villages, ces tres dgrads forment le tiers ou la
moiti de la population. Abondamment pourvus d'un gotre majestueux
qui ne fait que s'allonger et grossir avec l'ge, ils atteignent ds
leur enfance le plus complet dveloppement possible de leur
intelligence, semblables sous ce rapport aux orangs-outangs qui n'ont
plus rien  acqurir ds qu'ils sont arrivs  l'ge de trois ans. 
cinq ans les petits crtins ont dj l'air placide et mr qu'ils
doivent garder toute leur vie; leurs membres sont ramasss et trapus
comme ceux des hommes faits; ils remplissent leurs fonctions de
bergers ou de manoeuvres aussi bien qu'ils le feront dans la force de
l'ge, et comme des adultes, ils portent culottes, habit  queue et
large chapeau noir. Ils ont mme avant l'ge un certain gros bon sens,
et s'ils appartiennent  une famille de notables, rien n'empche qu'on
ne les choisisse pour en faire les sacristains et les marguilliers de
la paroisse: une seule chose leur manque, la force d'impulsion
ncessaire pour devenir des hommes. Leurs yeux, aussi brillants qu'ils
soient, se ternissent peu  peu, leur bouche commence  baver, leurs
jambes hsitent et se tranent. pais, lourds, hideux, ils ne
demandent qu' satisfaire leur faim, et la vue d'une cuelle de lait,
d'un morceau de pain les satisfait compltement. Pour comprendre leur
misrable tat, est-il besoin d'analyser savamment l'eau qu'ils
boivent et de doser l'air qu'ils absorbent? Il suffit de pntrer dans
les tanires impures o ils ont pass leur enfance.

La nourriture des montagnards du Pelvoux ne vaut gure mieux que leur
logement; elle est simple, puisqu'elle se compose presque uniquement
de pain, de laitage et de racines; mais le pain qui forme la base de
l'alimentation est toujours de mauvaise qualit. Un usage antique et
solennel veut que chaque famille ait sa provision de pain pour une
anne entire; ainsi l'on montre aux envieux que la farine ne manque
pas. Le pauvre seul mange parfois du pain frais, parce qu'il n'a pas
une rcolte suffisante pour cuire en une fois la provision de toute
l'anne; mais il a honte de sa pauvret, et quand il s'agit de mettre
de nouveau la main  la pte, il se cache afin d'chapper aux regards
des voisins. Le pain de la Vallouise, fait de seigle et de froment, ou
bien de seigle et d'avoine, a toujours got de poussire ou de moisi.
Il va sans dire que pour couper ce pain il faut recourir  des moyens
hroques. Sur la table est plac un gros billot de chne auquel est
attach un coutelas tranchant; on introduit le pain sous l'instrument,
et en appuyant de tout le poids de son corps sur le manche qui termine
le coutelas, on parvient  dtacher un morceau du bloc de pain soumis
 la pression. Pour ramollir ce morceau, dur comme un clat de marbre,
il faut le faire tremper pendant quelques minutes; les pauvres se
contentent d'eau pure, les riches se servent de vin blanc pour cette
opration.

Semblables sous ce rapport  toutes les peuplades isoles, les gens de
la Vallouise n'ont point d'habitudes commerciales; ils tchent de
vivre comme si le reste du genre humain n'existait pas, et chacun
d'eux tche de produire dans ses champs et dans son chalet tout ce
qu'il croit tre ncessaire  ses besoins ou  son agrment. Il se
contente de vendre sur les marchs de Brianon et de la Besse les
denres qu'il lui est absolument impossible de consommer lui-mme, et
jamais il n'achte qu' la dernire extrmit les objets les plus
indispensables. Il est son propre journalier, son charpentier, son
maon, son boulanger, son tailleur, son cordonnier; mme lorsqu'il est
oblig d'accepter l'intermdiaire du fabricant, il se croit tenu de
fournir la matire premire. Quand il a besoin d'un vtement de drap,
il tond ses brebis, en fait carder et filer la laine dans sa maison,
la porte au fabricant qui la transforme en drap, puis au teinturier
qui la teint en gros bleu, et enfin rapporte le drap  sa femme qui
taille la culotte ou l'habit sur un patron laiss par la grand'mre.
De mme, les chemises du Vallouisais doivent tre faites du chanvre
qui crot autour de son chalet; en outre, le nombre des _stres_ de
chanvre qu'il cultive doit augmenter avec sa fortune. Un oeil exerc
peut toujours reconnatre  l'tendue des chnevires situes dans une
proprit, combien le matre a de chemises dans son armoire. Il est
bon d'ajouter que la plupart de ces chemises ne sont autre chose qu'un
symbole de richesse et restent invioles sur les planches de sapin
jusqu'au jour o l'heureux possesseur les transmet solennellement 
son fils ou  son gendre.

Ayant ainsi l'ambition de tout produire par eux-mmes, leur foin,
leurs crales, leurs chanvres, leurs laines, leurs fromages, leur
vin, les habitants de la Vallouise sont obligs d'avoir des parcelles
de terrain  plusieurs lieues de distance, les unes  l'origine, les
autres  l'issue de la valle, car les produits divers qu'ils
demandent ne peuvent tre obtenus qu' diffrentes altitudes. Les
habitants des Claux, non contents d'avoir autour de leurs chalets des
champs de crales, des prairies, des chnevires, quelques arbres
fruitiers, ont aussi des chalets d't  l'Ailefroide,  la Sapenire,
 l'chauda, dans tous les pturages communaux o ils peuvent envoyer
leurs moutons ou leur gros btail; d'un hameau, ils tirent leur
seigle, leurs choux et leurs navets; prs d'un autre hameau, situ 
deux ou trois lieues plus loin, ils traient leurs vaches, font leur
beurre et leurs fromages. Quant aux vignobles, ils sont situs  seize
kilomtres des Claux, prs de l'issue de la valle,  la base d'un
rocher expos au soleil du midi; mais leur altitude dpassant mille
mtres, ils ne peuvent produire qu'un abominable verjus dont les
propritaires sont pourtant singulirement fiers. Au milieu du
vignoble se trouve la cave o l'on emmagasine les deux ou trois
barriques de liquide rcolt, et lorsque le vin manque chez les
habitants des Claux, ils sont obligs de seller leur monture et
d'employer toute une journe de travail pour aller remplir deux outres
goudronnes. En revenant, ils ne manquent pas d'inviter tous les amis
qu'ils rencontrent sur la route, la procession grossit  mesure qu'ils
se rapprochent du village;  peine arrivs, tous s'attablent pour
fter le bon vin; une grande partie de l'outre entame se vide en
l'honneur de l'amphitryon, et celui-ci passe le reste de la journe 
cuver sa liqueur. Tel est l'un des moindres inconvnients du systme
que pratique l'indigne de la Vallouise en produisant sur sa proprit
tous les objets ncessaires  sa consommation. Protectionniste fidle
aux saines traditions de l'conomie politique, il mange son bl, boit
son vin, s'habille de sa laine et de son chanvre, btit son chalet
avec son propre bois, sculpte lui-mme le berceau de son enfant et
rabote le cercueil de son pre; il ne paye aucun tribut aux habitants
des autres valles; mais il mange du pain moisi, boit du vinaigre,
s'habille de vtements mal faits, se construit des cabanes insalubres,
fait de ses enfants autant de petits crtins, et de plus il perd son
temps qu'il pourrait employer d'une manire utile.

Lorsque vient l'hiver, l'interminable hiver, lorsqu'une paisse neige
remplit la valle et que les branches d'arbres portent chacune leur
poids de glace, ceux qui n'abandonnent pas le pays se rfugient, pour
chapper au froid, dans les curies creuses au-dessous des maisons:
les exhalaisons du fumier entass depuis plusieurs mois, la
respiration des chevaux et des mulets, l'absence de courant d'air,
l'paisseur des murailles, mme la couche de neige qui obstrue toutes
les issues, maintiennent une temprature confortable dans ces
souterrains nausabonds. On y transporte les instruments culinaires,
les rouets, les fuseaux, les branches bnites, l'antique pendule qui
mesure les heures de son tictac monotone. Une rigole pave emporte les
eaux mnagres et le purin des animaux dans le tas de fumier qui
occupe l'extrmit oppose  celle o sigent les dieux lares de la
famille. Toutes les dispositions sont prises dans le but de rendre
supportable le sjour des curies. Le temps se passe assez
agrablement pour les femmes qui ont toujours  vaquer aux soins du
mnage, soigner les enfants, les vieillards et les malades,  filer la
laine et le chanvre; quant aux hommes, ils n'ont qu' se jeter sur la
paille  ct des animaux, et sauf les heures pendant lesquelles ils
soignent leurs btes, ils emploient leur temps  dormir d'un long
sommeil semblable  celui des marmottes; parfois, dans leurs moments
d'insomnie, ils tricotent des bas et vont tenir compagnie aux dames.

[Illustration: Ruines de la Chartreuse de Durbon.--Dessin de Karl
Girardet d'aprs M. A. Muston.]

C'est l un genre de vie inacceptable pour des hommes habitus au
grand air,  la libert du chasseur ou du ptre; aussi la plupart
d'entre eux quittent la prison dans laquelle l'hiver renferme leur
famille, et suivant l'exemple que leur donnent les troupeaux de
Provence, quittent leurs pres montagnes pour aller sjourner jusqu'au
printemps dans les rgions plus fortunes du Midi. Vrais nomades, ils
habitent pendant la saison des chaleurs les fraches valles des
Alpes, puis au commencement de l'automne descendent dans les valles
infrieures et enfin, lors de la chute des neiges, vont jouir du doux
climat des plages maritimes. Il serait  dsirer qu'en hiver les
hommes n'eussent pas seuls le privilge d'migrer dans les plaines
tempres de la Provence. Pendant la saison des neiges, le climat des
Alpes devient celui du Spitzberg; alors les femmes et les enfants,
confins sous terre dans les curies infectes, n'osent plus sortir de
peur de respirer l'air glac du dehors. Le jour ne viendra-t-il pas o
ils pourront migrer en masse vers les chaudes plaines du Midi,
laissant les villages en garde  quelques chasseurs? Le bien-tre des
montagnards, leur sant l'exigent imprieusement, et si l'on dsire
l'extinction graduelle du crtinisme, on ne peut recourir  un moyen
plus naturel et plus efficace. Autant les montagnes sont belles quand
les valles qui en ceignent la base leur font une ceinture de
feuillage, autant elles sont effrayantes  voir lorsqu'elles reposent
sur un monde de frimas. Alors un silence terrible repose sur la vaste
tendue des valles et des montagnes uniformment blanches; le ciel
gris se confond avec l'horizon dentel des cimes; souvent les neiges
tourbillonnent fouettes par la tourmente, et les avalanches
s'croulent en grondant du haut des rochers. Au milieu de cette nature
inhospitalire, l'homme, blotti dans un souterrain, se sent  peine le
droit d'exister.

                                   lise RECLUS


FIN DU DEUXIME VOLUME.




GRAVURES.

                                                      Dessinateurs.
  Chapelle de Sainte-Rosalie (prs Palerme)              Rouargue      1
  Types et costumes siciliens                            Rouargue      4
  Ruines  Girgenti (Agrigente)                          Rouargue      5
  Vue de Syracuse                                        Rouargue      8
  Taormine et l'Etna                                     Rouargue      9
  La Marine  Messine                                    Rouargue     12
  Rocher de Scylla                                       Rouargue     13
  Stromboli                                              Rouargue     16
  Pigeonnier prs d'Ispahan                         Jules Laurens     17
  Pont d'Allah-Verdi-Khan sur le Zend--Roud,
     Ispahan                                       Jules Laurens     21
  Collge de la Mre du roi,  Ispahan              Jules Laurens     24
  Une peinture indienne dans le palais des
    Quarante-Colonnes,  Ispahan                    Jules Laurens     25
  Entre de Kaschan                                 Jules Laurens     28
  Une caravane persane au repos                     Jules Laurens     29
  Types persans                                     Jules Laurens     32
  Faubourg de Thran                               Jules Laurens     33
  La porte de Schah-Abdoulazim                      Jules Laurens     36
  Dans une cour,  Thran                          Jules Laurens     37
  Types et portraits persans                        Jules Laurens     40
  Groupe de Persans                                 Jules Laurens     41
  Dans l'Enderoun (appartement intrieur
    -- Costumes d'intrieur et de sortie)           Jules Laurens     44
  Choix d'armes, d'instruments et objets divers
    persans                                         Jules Laurens     45
  Le Dmavend                                       Jules Laurens     48
  Vue de l'le Saint-Thomas                             de Brard     49
  Saint-Pierre,  la Martinique                         de Brard     52
  Cataracte de Weinachts (Guyane anglaise)              de Brard     53
  Une sucrerie  la Guadeloupe                          de Brard     56
  La Pointe--Ptre,  la Guadeloupe                    de Brard     57
  Le port d'Espagne,  la Trinidad                      de Brard     60
  La baie de Panama                                     de Brard     61
  Vue des Bermudes                                      de Brard     64
  Costumes norvgiens d'Hitterdal                          Pelcoq     65
  La valle de Bolkesj                                      Dor     68
  Costumes du Tlmark                                     Pelcoq     69
  La valle de Vestfjordal                                   Dor     72
  Intrieur d'auberge  Bolkesj                         Lancelot     73
  glise d'Hitterdal                                      Wormser     75
  Le Rjukandfoss                                             Dor     76
  Un chalet  Bamble                                     Lancelot     77
  Vue du lac Bandak                                          Dor     80
  Le lac Flatdal                                             Dor     81
  Fjord de Gudvangen                                         Dor     84
  glise de Bakke                                            Dor     85
  Route de Stalheim                                          Dor     88
  Le Vringfoss                                              Dor     89
  Valle de l'Heimdal                                        Dor     92
  Femme du Sogn                                            Pelcoq     93
  Une noce en Norvge                                      Pelcoq     96
  Le march aux grains (Suez)                       Karl Girardet     97
  Port de Suez                                      Karl Girardet    100
  Cimetire europen  Suez                         Karl Girardet    100
  Qossir                                           Karl Girardet    101
  Djeddah                                           Karl Girardet    101
  Port de Souakin                                   Karl Girardet    101
  Mosque de Salonique                              Karl Girardet    104
  Femmes albanaises, prs d'un arabas,
     Vasilika                                       Villevieille    105
  Un Juif de Salonique                                       Bida    108
  Une Juive de Salonique                                     Bida    109
  Sceau du monastre de Karis                                       111
  Vue gnrale de mont Athos                         Villevieille    112
  Le Conseil des pistates au mont Athos                Boulanger    113
  Saint Georges (fresque de Panselinos dans le
    Catholicon de Karis)                                  Pelcoq    116
  Monastre d'Iveron                                Karl Girardet    117
  L'higoumne d'Iveron                                     Pelcoq    120
  La Phiale ou le Baptistre du couvent de Lavra         Lancelot    121
  Croix sculpte en bois dans le trsor de Karis         Thrond    124
  Coffret dans le trsor de Karis                        Thrond    125
  Peinture de la trapeza de Lavra: les trois patriarches  Thrond    128
  La confession                                              Bida    129
  Bas-relief du couvent de Vatopdi                     A. Proust    130
  Albanais, soldat de la garde des pistates         Villevieille    132
  Vue du couvent d'Esphigmenou                      Karl Girardet    133
  Intrieur de la cour principale du couvent slave
    de Kiliandari                                        Lancelot    136
  La rcolte des noisettes au mont Athos             Villevieille    137
  L'le Chatam, dans l'archipel Galapagos            E. de Brard    140
  Baie de la Poste, dans l'le Floriana
    (archipel Galapagos)                             E. de Brard    140
  L'le Charles, dans l'archipel Galapagos           E. de Brard    141
  Aiguade de l'le Charles (archipel Galapagos)      E. de Brard    144
  Oiseaux et reptile (archipel Galapagos)                  Rouyer    145
  Ctes de l'le Albermale, dans l'archipel
    Galapagos                                        E. de Brard    148
  Oeno, dans l'archipel Pomotou (les  coraux)      E. de Brard    149
  Village de Vanou, dans l'le de Vanikoro
    (les  coraux)                                  E. de Brard    149
  Baie de Manevai, dans l'le de Vanikoro
    (les  coraux)                                  E. de Brard    152
  Rcifs et piton de l'le de Borabora
    (les  coraux)                                  E. de Brard    153
  Rade et pic de l'le de Borabora (les  coraux)   E. de Brard    156
  le de Whitsunday, dans l'archipel Pomotou
    (les  coraux)                                  E. de Brard    157
  Brun-Rollet                                                Fath    160
  Traneau yakoute                                    Victor Adam    161
  Une sorcire tongouse                               Victor Adam    164
  Port d'Okhotsk                                      Victor Adam    165
  Bazar de Nertchinsk                                 Victor Adam    168
  Colonie ou village yakoute                          Victor Adam    169
  Voyageur russe en Sibrie                           Victor Adam    172
  Argali (mouton sauvage)                             Victor Adam    173
  Campement de Tongouses                              Victor Adam    176
  Chamans yakoutes                                    Victor Adam    177
  Femme yakoute                                       Victor Adam    180
  Poteaux des frontires du pays des Yakoutes et
    de la Chine                                       Victor Adam    181
  Types indignes (Australie du Sud)                      G. Fath    184
  Spultures australiennes dans les bois                 Lancelot    185
  Spulture australienne au dsert                           Dor    189
  Restes d'un voyageur retrouvs par ses compagnons
    dans les dserts du lac Torrens                          Dor    192
  Oasis d'deri (Fezzan)                                 Rouargue    193
  Mourzouk (capitale du Fezzan)                          Rouargue    196
  Gorge d'Agueri                                         Lancelot    197
  Valle d'Auderaz                                       Rouargue    200
  Vue d'Agadez                                           Lancelot    201
  Vue de Kano (entrept du Soudan central)               Lancelot    204
  Dendal ou boulevard de Kouka (capitale du Bornou)      Lancelot    205
  Vue du lac Tchad                                       Rouargue    208
  Village marghi                                         Rouargue    209
  Halte dans une fort du Marghi                         Rouargue    212
  Village mosgou                                         Rouargue    213
  Chef mosgovien                                         Rouargue    216
  Intrieur d'une habitation mosgovienne                 Rouargue    217
  Chef kanembou                                          Rouargue    220
  Entre du sultan de Baghirmi dans Masna
    (sa capitale)                                        Rouargue    221
  Une razzia  Barea (Mosgou)                            Rouargue    224
  Vue du march de Sokoto                                Hadamard    225
  Bac sur le Niger,  Say                                Rouargue    228
  Vue des monts Homboris                                 Lancelot    229
  Village sonray                                         Lancelot    232
  Vue de Kabra (port de Tembouctou)                      Rouargue    233
  Camp touareg                                           Lancelot    236
  Arrive  Tembouctou                                   Lancelot    237
  Vue gnrale de Tembouctou                             Lancelot    240
  Portrait en pied du baron de Wogan en costume
    de voyage                                           J. Pelcoq    241
  Grass-Valley                                          J. Pelcoq    244
  Un claim ou atelier de mineur                         J. Pelcoq    245
  Fort de _taxodium giganteum_ ou pins gants           Lancelot    248
  Un caon ou passage de la Sierra-Wah                   Lancelot    249
  La case du jugement                                   J. Pelcoq    252
  Le poteau de la guerre                                J. Pelcoq    253
  Types d'Indiennes du Rio-Colorado                     J. Pelcoq    256
  Grande pagode de Rangoun                               Franais    257
  Bateau  voile sur l'Irawady                     Clich anglais    258
  Canot de parade                                  Clich anglais    259
  Bateau de commerce                               Clich anglais    259
  Birmans dans une fort                                J. Pelcoq    261
  Pattshaing ou tambour-harmonica                  Clich anglais    262
  Pattshaing  baguettes                           Clich anglais    262
  Harpe birmane                                    Clich anglais    263
  Harmonica birman                                 Clich anglais    263
  Pagode  Pagn                                   Clich anglais    264
  Reprsentation thtrale dans le royaume d'Ava         Hadamard    265
  Dagobah ou pagode en forme de cloche             Clich anglais    266
  Intrieur d'une pagode                           Clich anglais    267
  Maison de l'ambassade  Amarapoura               Clich anglais    268
  Valle des puits de bitume                        Karl Girardet    269
  Types de grands seigneurs et hauts fonctionnaires
    birmans                                                 Morin    272
  Le palais du roi et l'lphant blanc                     Navlet    273
  Sculptures comiques dans le monastre royal 
    Amarapoura                                           Lancelot    276
  Vue du Maha-Toolut-Boungyo (monastre royal 
    Amarapoura)                                          Lancelot    277
  Dtails intrieurs du Maha-comiye-peima  Amarapoura     Navlet    281
  Une porte  Amarapoura                           Clich anglais    284
  Canon birman                                     Clich anglais    284
  Danse des lphants                              Clich anglais    284
  Canal d'irrigation dans le royaume d'Ava         Clich anglais    285
  Jeunes dames birmanes                                     Morin    288
  Le temple du Dragon                                    Lancelot    289
  Rives de l'Irawady (prs des mines de rubis)     Clich anglais    292
  Petite pagode  Mengoun                          Clich anglais    292
  Grand temple de Mengoun (depuis le tremblement
    de terre de 1839)                               Karl Girardet    293
  Valle de l'Irawady au confluent du Myit-Nge          Paul Huet    297
  Temple ruin  Pagn                                   Lancelot    300
  Salces ou volcans de boue  Membo                Clich anglais    301
  Cnes volcaniques dans la plaine de Membo        Clich anglais    301
  Paysans birmans en voyage                        Clich anglais    302
  Statue gigantesque de Bouddha  Amarapoura             Lancelot    304
  Zanzibar vue de la mer                             E. de Brard    305
  Portrait de feu l'iman de Zanzibar                 E. de Brard    308
  Pont de la ville de Zanzibar                       E. de Brard    309
  Un village de la Mrima                                Lavieille    312
  Jihou la Mkoa ou la roche ronde                 Clich anglais    313
  La fontaine qui bout (source thermale dans le
    Khoutou)                                       Clich anglais    313
  Sycomore africain                                Clich anglais    314
  L'Ougogo                                         Clich anglais    315
  Burton et ses compagnons en marche                    Lavieille    316
  Chane ctire de l'Afrique occidentale               Lavieille    317
  Passe dans l'Ousagara                                 Lavieille    320
  Paysage dans l'Ounyamouzi                            Lavieille    321
  Noirs de l'Ousumboua                               G. Boulanger    324
  Huttes  Msn                                        Lavieille    325
  Ngres porteurs                                    G. Boulanger    328
  Noir de l'Ouganda                                  G. Boulanger    329
  Habitation de Snay ben Amir  Kazeh                   Lavieille    332
  Jeunes dames  Kazeh                               G. Boulanger    333
  Coiffures des indignes de l'Ounyanyemb         Clich anglais    334
  Coiffures des indignes de l'Oujiji              Clich anglais    335
  Maison des trangers  Kaoul                        Lavieille    336
  Navigation sur le lac Tanganyika                      Lavieille    337
  Le capitaine Burton sur le lac Tanganyika             Lavieille    339
  Habitation au bord du lac Tanganyika                  Lavieille    340
  Le bassin du Maroro                                   Lavieille    341
  Instruments et ustensiles des Ouajiji            Clich anglais    342
  Riverains du Tanganyika (ct ouest)             Clich anglais    343
  Riverains du Tanganyika (ct sud)               Clich anglais    343
  Le bassin du Kisanga                                  Lavieille    344
  Vgtation de l'Ougogi                                Lavieille    345
  Passe de l'Ouzagara                              Clich anglais    346
  Rocher de l'lphant prs du cap Gardafui        Clich anglais    347
  Dernier tablissement gyptien dans le Fazogl          Lancelot    348
  Contre des Shelouks sur le Saubat                     Lancelot    349
  Blnia (village bari sur le fleuve Blanc)             Lancelot    352
  Habitants de la Havane                                    Potin    353
  Coolies chinois  Cuba                                   Pelcoq    356
  Vue gnrale de la Havane (capitale de Cuba)           Lancelot    357
  Avenue de palmiers devant une habitation de Cuba   E. de Brard    360
  Cathdrale de la Havane                                  Navlet    361
  La volante (voiture de la Havane)                   Victor Adam    363
  Vue de Matanzas                                        Lancelot    364
  Paysage dans l'le de Cuba: Loma (coteau)
    de Candela                                          Paul Huet    365
  Paysage dans l'le de Cuba (Loma de la Givora)        Paul Huet    368
  Grenoble et les Alpes dauphinoises                Karl Girardet    369
  Les Grands Goulets                                Karl Girardet    372
  Pont-en-Royans                                             Dor    373
  Sainte-Croix et les ruines du chteau de Quint    Karl Girardet    376
  Die et la valle de Roumeyer (vue prise des
    hauteurs de Saint-Justin)                            Franais    377
  Le Mont-Aiguille (vu de Clelles)                       Daubigny    380
  Pontaix                                           Karl Girardet    381
  Roumeyer et le mont Glandaz                            Franais    384
  Entre de la valle de Roumeyer                   Karl Girardet    385
  La valle de Loncel                              Karl Girardet    388
  La valle de la Voure et de la plaine du Rhne
    (vue prise des hauteurs de la Vacherie)         Karl Girardet    389
  Beaufort                                               Franais    392
  La fort de Saou                                       Sabatier    394
  Pot-Cellard                                      Karl Girardet    395
  Bourdeaux                                         Karl Girardet    396
  Le Velan et Plan-de-Baix (vue des sources
    du Rudoux)                                     Karl Girardet    397
  Cascade de la Druse                              Karl Girardet    398
  La gorge de Trente-Pas                            Karl Girardet    400
  Le mont Viso                                           Sabatier    401
  Le pont du Diable                                      Sabatier    405
  Le lac de l'chauda                                    Sabatier    408
  Le Pelvoux                                             Sabatier    409
  Le mont Aurouze                                        Franais    412
  Les montagnes du Devoluy                          Karl Girardet    413
  Ruines de la Chartreuse de Durbon                 Karl Girardet    416




CARTES ET PLANS.


  Carte de la Sicile, par M. A. Vuillemin.                             3
  Carte de la Perse, par M. A. Vuillemin.                             19
  Carte des grandes et petites Antilles, par M. A. Vuillemin.         51
  Carte du haut Tlmark (Norvge mridionale), d'aprs
    M. Paul Riant.                                                    67
  Carte de la presqu'le de Bergen, d'aprs M. Paul Riant.            83
  Carte de la Chalcidique, par M. A. Vuillemin.                      115
  Partie du gouvernement d'Yakoutsk, par Piadischeff.                167
  Carte de l'Australie, par M. A. Vuillemin.                         187
  Carte des voyages du docteur Henri Barth en Afrique (partie
    orientale) d'aprs M. de Lanoye.                                 195
  Voyage du docteur Barth (Itinraire de Sokoto  Tembouctou),
    par M. A. Vuillemin.                                             234
  Carte du cours infrieur de l'Irawady comprenant les possessions
    britanniques et la partie sud du royaume d'Ava, d'aprs le
    capitaine H. Yule.                                               260
  Plan d'Amarapoura et de sa banlieue, d'aprs les relevs du
    major Grant Allan.                                               280
  Carte du cours suprieur de l'Irawady et partie nord du royaume
    d'Ava, d'aprs le cap. Yule.                                     296
  Carte du voyage de Burton et Speke aux grands lacs de l'Afrique
    orientale (Itinraire de Zanzibar  Kazeh).                      307
  Carte du voyage de Burton et Speke aux grands lacs de l'Afrique
    orientale (2e partie).                                           338
  Carte de l'le de Cuba, par M. A. Vuillemin.                       355
  Carte du Dauphin (partie occidentale: Isre et Drme),
    par M. A. Vuillemin.                                             371
  Carte du Dauphin (partie orientale: Isre et Hautes-Alpes),
    par M. A. Vuillemin.                                             404




ERRATA.


I. Sous le titre _Voyage d'un naturaliste_, pages 139 et 146, on
a imprim: (1858.--INDIT).--Cette date et cette qualification ne
peuvent s'appliquer qu' la traduction.

La note qui commence la page 139 donne la date du voyage (1838)
et avertit les lecteurs que le texte a t publi en anglais.


II. Dans un certain nombre d'exemplaires, le voyage du capitaine
Burton AUX GRANDS LACS DE L'AFRIQUE ORIENTALE, 1re partie,
46e livraison, le mot ORIENTALE se trouve remplac par celui
d'OCCIDENTALE.


III. On a omis, sous les titres de _Juif_ et _Juive de
Salonique_, dessins de Bida, pages 108 et 109, la mention
suivante: d'aprs M. A. Proust.


IV. On a galement omis de donner,  la page 146, la description
des oiseaux et du reptile de l'archipel des Galapagos reprsents
sur la page 145. Nous rparons cette omission:

1 _Tanagra Darwinii_, varit du genre des
_Tanagras_ trs-nombreux en Amrique. Ces oiseaux ne diffrent de
nos moineaux, dont ils ont  peu prs les habitudes, que par la
brillante diversit des couleurs et par les chancrures de la
mandibule suprieure de leur bec.

2 _Cactornis assimilis:_ Darwin le nomme _Tisseim des
Galapagos_, o l'on peut le voir souvent grimper autour des
fleurs du grand cactus. Il appartient particulirement  l'le
Saint-Charles. Des treize espces du genre _pinson_, que le
naturaliste trouva dans cet archipel, chacune semble affecte 
une le en particulier.

3 _Pyrocephalus nanus_, trs-joli petit oiseau du
sous-genre _muscicapa_, gobe-mouches, tyrans ou moucherolles. Le
mle de cette varit a une tte de feu. Il hante  la fois les
bois humides des plus hautes parties des les _Galapagos_ et les
districts arides et rocailleux.

4 _Sylvicola aureola._ Ce charmant oiseau, d'un jaune
d'or, appartient aux les Galapagos.

5 Le _Leiocephalus grayii_ est l'une des nombreuses
nouveauts rapportes par les navigateurs du _Beagle_. Dans le
pays on le nomme _holotropis_, et moins curieux peut-tre que
l'_amblyrhinchus_, il est cependant remarquable en ce que c'est
un des plus beaux sauriens, sinon le plus beau saurien qui
existe.

Le saurien _amblyrhinchus cristatus_, que nous reproduisons ici,
est dcrit dans le texte, page 147.

[Illustration: _Amblyrhinchus cristatus_, iguane des les Galapagos.]

       *       *       *       *       *

IMPRIMERIE GNRALE DE CH. LAHURE
Rue de Fleurus, 9,  Paris.

       *       *       *       *       *





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*** START: FULL LICENSE ***

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
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or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
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International donations are gratefully accepted, but we cannot make
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Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
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Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


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editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
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