The Project Gutenberg EBook of Les Cent Jours (2/2), by 
baron Pierre Alexandre douard Fleury de Chaboulon

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Title: Les Cent Jours (2/2)
       Mmoires pour servir  l'histoire de la vie prive, du
       retour et du rgne de Napolon en 1815.

Author: baron Pierre Alexandre douard Fleury de Chaboulon

Release Date: August 20, 2008 [EBook #26375]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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LES CENT JOURS.

MMOIRES
pour servir  l'histoire de
LA VIE PRIVE, DU RETOUR, ET DU RGNE DE NAPOLON EN 1815.

_Par M. le Baron FLEURY de CHABOULON_,

     Officier de la Lgion-d'Honneur, Chevalier de l'Ordre de la
     Runion, Ex-Secrtaire de l'Empereur Napolon et de son Cabinet,
     Matre des Requtes en son Conseil d'tat, etc.


     _Ingrata patria, ne ossa quidem habes_. SCIPION.

TOME II.

_ LONDRES_, DE L'IMPRIMERIE DE C. ROWORTH.

1820


L'empereur reut,  la mme poque (1er mai), une nouvelle preuve du peu
de confiance que mritent les hommes, et de l'horrible facilit avec
laquelle ils sacrifient leurs devoirs et leurs sentimens aux calculs de
leur cupidit ou de leur ambition.

De tous les ministres de Napolon, le duc d'Otrante fut celui qui, lors
de son retour, lui prodigua le plus de protestations de dvouement et de
fidlit. Et cette fidlit, s'il et pu en douter, se serait trouve
garantie par le mandat sous lequel il gmissait (M. Fouch) au moment o
le retour de Napolon vint lui rendre la libert et peut-tre la
vie[1].

Cependant, quel ne fut point l'tonnement de l'Empereur, lorsque le duc
de Vicence vint lui apprendre qu'un agent secret de M. de Metternich
tait arriv de Vienne  Paris, et paraissait avoir eu un entretien
mystrieux avec M. Fouch!

L'Empereur, sur-le-champ, ordonna  M. Ral, prfet de police, de se
mettre  la recherche de cet missaire; il fut arrt, et dclara:
qu'envoy par une maison de banque de Vienne pour rgler des comptes
d'intrts avec plusieurs banquiers de Paris, il avait t mand par M.
de Metternich, et que ce prince l'avait charg d'une lettre pour le
ministre de la police de France; qu'il ignorait le contenu de cette
lettre; qu'il savait qu'elle tait crite entre lignes avec de l'encre
sympathique, et que le prince lui avait remis une poudre pour faire
ressortir les caractres occultes; que M. le baron de Werner, agent
diplomatique, devait se trouver  Ble le 1er mai, pour recevoir la
rponse de M. le duc d'Otrante; qu'on lui avait donn un bordereau
simul qui devait servir de point de reconnaissance entre M. Werner et
l'agent que pourrait envoyer le ministre franais; enfin, qu'il avait
remis la lettre et le bordereau au duc d'Otrante, qui lui avait dit de
vaquer promptement  ses affaires, et de repartir pour Vienne le plus
tt possible.

L'Empereur manda immdiatement M. Fouch, sous le prtexte de
l'entretenir d'affaires d'tat.

M. Fouch garda le plus profond silence sur ce qui s'tait pass avec
l'envoy de M. de Metternich, et ne laissa pntrer aucun embarras,
aucune inquitude.

Le premier mouvement de Napolon fut de faire saisir les papiers de son
infidle ministre; mais il pensa qu'il tait trop adroit et trop prudent
pour conserver des traces de sa trahison; et il jugea qu'il serait
prfrable, pour apprendre la vrit, d'envoyer quelqu'un  Ble qui se
prsenterait  M. Werner de la part du duc. Napolon attachait  cette
mission la plus haute importance; il daigna jeter les yeux sur moi pour
la remplir, et aprs m'avoir rvl la _perfidie de cet infme Fouch_,
il me dit: Vous allez vous rendre  l'instant chez le duc de Vicence;
il vous remettra des passeports au nom du Roi et du mien; vous saurez 
la frontire ceux qui valent le mieux. Voici un ordre, de ma main, 
tous les gnraux, prfets et lieutenans de police, qui se trouveront
sur le Rhin, de vous faciliter les moyens de sortir de France, et d'y
rentrer, et de vous accorder, au-dedans et mme au-dehors, l'assistance
que vous rclamerez. Je leur commande de se conformer strictement  tout
ce que vous jugerez convenable de prescrire. Je crois que vous passerez.
Je n'ai jamais entendu parler de ce M. Werner; mais M. de Metternich est
un homme d'honneur; il ne voudrait pas tremper dans un complot contre ma
vie. Je ne crois pas qu'il s'agisse de renouveler les tentatives de
Georges, et les embches du trois nivose. Cependant vous sonderez M.
Werner sur ce point; je crois qu'on veut fomenter des troubles et ourdir
une conspiration, plutt contre mon trne que contre mes jours. C'est l
le point essentiel  pntrer. Je ne vous donne point d'autres
instructions; vous agirez en matre; je m'en rapporte entirement 
vous. Si la sret de l'tat tait menace, ou si vous dcouvriez
quelque chose d'important, mandez-le moi par le tlgraphe, et
envoyez-moi un courrier  toute bride. Si vous ne voyez dans tout cela
qu'un commencement d'intrigues, qu'un essai, ne perdez point de tems en
pourparlers inutiles, et profitez franchement de la circonstance pour
faire connatre  M. de Metternich ma position et mes intentions
pacifiques, et tchez d'tablir un rapprochement entre moi et
l'Autriche. Je serai bien aise de savoir ce que les allis pensent
d'Eugne, et s'ils seraient disposs  l'appeler  la tte des affaires
de la rgence, dans le cas o je laisserais ma vie sur le champ de
bataille. Allez voir le duc de Vicence; causez avec lui, et dans une
demi-heure revenez. Je verrai si je n'ai rien de plus  vous dire.

Une demi-heure aprs, je revins; l'Empereur tait dans son salon,
entour du marchal Ney, et de plusieurs personnages importans. Il me
dit, en faisant un geste de la main: Je me repose sur vous; volez.

C'tait par de semblables paroles qu'il savait flatter l'amour-propre et
exalter le dvouement; je volai  Ble: s'il m'et fallu, pour justifier
l'attente de Napolon, traverser le Rhin sous le canon ennemi, je
l'aurais fait.

Je commenai par faire usage des pouvoirs illimits que l'Empereur
m'avait donns, en prescrivant de ne laisser sortir provisoirement de
France aucune des personnes qui arriveraient de Paris. Je ne voulais
point me laisser devancer par l'agent vritable du duc d'Otrante.

Les communications avec Ble n'taient point encore interrompues; mais
il fallait une permission pour y entrer, une autre pour en sortir; et
sur le plus lger soupon, on vous conduisait au directeur de police,
qui, tout en fumant sa pipe, donnait l'ordre, selon son bon plaisir, de
vous mettre  la porte de la ville, ou de vous jeter en prison. Je me
pourvus d'une commission d'inspecteur-gnral des vivres, et je me
prsentai  Ble, sous le prtexte d'y faire de nombreux achats. On est
toujours bien reu des Suisses avec de l'argent.

Je me rendis sans obstacles  l'auberge des Trois Rois, o devait
descendre M. Werner; il tait dj arriv. Je lui annonai que j'avais
t charg par quelqu'un de Paris de causer avec lui; il me fit voir son
bordereau de ralliement; je lui montrai _de loin_ celui dont j'tais
porteur, car je savais qu'il ne valait rien. Il avait t crit de
mmoire par notre prisonnier: le vritable tait rest entre les mains
de M. Fouch.

M. Werner commena par me tmoigner, avec tout le luxe de la politesse
diplomatique, le plaisir qu'il prouvait de me voir; qu'il m'attendait
depuis le 1er mai (nous tions au 3), et qu'il commenait  craindre que
M. Fouch ne se ft point souci d'entrer en confrence avec le Prince.
Ce dbut me fit conjecturer que rien n'avait t encore propos ni
convenu. Je rpondis  M. Werner, que le duc d'Otrante avait
effectivement montr un peu d'hsitation, parce que la lettre de M. de
Metternich laissait _quelqu'incertitude;_ mais que toujours plein
d'estime et de dfrence pour le Prince, il s'empresserait de lui offrir
toutes les preuves de dvouement qui seraient en son pouvoir; qu'il
m'avait choisi pour tre son interprte, et que je serais charm de
rpondre par une confiance sans borne aux _nouvelles_ ouvertures que
lui, M. Werner, tait sans doute charg de me faire. J'ajoutai, que M.
le duc d'Otrante m'avait recommand de mettre de ct les formes
diplomatiques, et de m'expliquer avec _l'abandon_ que devait inspirer M.
de Metternich; qu'en consquence, je le priais de m'imiter, et de me
dire sans dtour _ce qu'il attendait de nous_.

Il me rpondit que M. de Metternich avait conserv la plus haute opinion
du mrite de M. Fouch; qu'il avait pens qu'un homme, tel que lui, ne
pouvait croire que Napolon se soutiendrait sur le trne; qu'il tait
persuad qu'il n'avait accept le ministre de la police, que pour
pargner aux Franais le malheur de la guerre civile et de la guerre
trangre; et que, dans cette persuasion, il esprait que M. Fouch
n'hsiterait point  seconder les efforts que les allis avaient faire,
pour se dbarrasser de Bonaparte et rtablir en France les Bourbons.

Je rpliquai que M. Fouch, dont le patriotisme tait connu, n'avait pu
envisager sans douleur les malheurs dont la France tait menace; mais
que, jusqu' prsent, il n'avait point entrevu la possibilit d'y
remdier. Souvent, dis-je, on voit mieux de loin que de prs; quelles
sont sur ce point les vues de M. de Metternich et des allis? _quels
moyens pensent-ils qu'on pourrait employer pour, se dfaire de
Napolon?_--M. de Metternich, dit-il, ne m'a point entirement
communiqu ses vues  cet gard. Je suis mme fond  croire qu'il n'y a
rien encore d'arrt; et c'est pour arriver  un rsultat certain, qu'il
a dsir se concerter avec M. Fouch qui doit mieux connatre que lui le
vritable tat des choses. Quant aux moyens de se dfaire de Bonaparte,
il en existe un dont l'issue ne peut tre douteuse: c'est la force; mais
les allis ne voudraient l'employer qu' la dernire extrmit, et ils
auraient dsir _que M. Fouch et pu trouver le moyen de dlivrer la
France de Bonaparte_, sans rpandre de nouveaux flots de sang.

Cette rponse ambigu me paraissant inquitante, je repris: Je ne
connais que deux moyens de renverser du trne Napolon: le premier,
c'est de l'assassiner! En prononant ces mots, je dtournai obliquement
les yeux pour ne point embarrasser M. Werner, et l'observer  mon aise.
L'assassiner! s'cria-t-il avec indignation: jamais un tel moyen ne
s'offrit  la pense de M. de Metternich.--Je n'en doute point; aussi
j'ai commenc par vous exprimer la haute vnration que M. de Metternich
m'inspire: le second moyen, continuai-je, c'est de se runir
secrtement, ou, pour dire le mot, de conspirer contre Napolon, et je
ne vois pas trop jusqu' prsent _sur qui nous pourrions compter_; M. de
Metternich et les allis _ont-ils dj quelques relations
d'tablies?_--Ils n'en ont aucune, me rpondit-il;  peine a-t-on eu
le tems  Vienne de s'entendre. C'est  M. Fouch  prparer,  combiner
ses plans; c'est  lui que les allis veulent confier le soin et
l'honneur de sauver la France des calamits d'une nouvelle guerre, et de
la tyrannie que lui prpare l'Empereur.

Convaincu, par la tournure qu'avait pris la conversation, qu'il
n'existait, entre le duc d'Otrante et M. de Metternich, aucune relation
antrieure; convaincu que la vie de l'Empereur et la sret de l'tat
n'taient point menaces, je changeai de langage et marchai droit au but
que je m'tais principalement propos: celui de chercher  tablir sinon
un rapprochement, du moins des pourparlers entre la France et
l'Autriche.

Les allis, repris-je, croyent donc qu'il est facile  M. Fouch de
soulever la France contre Napolon! Il fut un tems, il est vrai, o l'on
n'aimait point l'Empereur; mais les Bourbons ont si maltrait la nation,
qu'ils ont russi  le faire regretter, et que ses ennemis sont devenus
ses partisans.--Ce que vous me dites-l, rpondit M. Werner avec
tonnement, est entirement contraire aux rapports qui nous sont arrivs
de Paris.--Je puis vous assurer, poursuivis-je, qu'on vous a tromps;
les acclamations et les voeux qui ont accompagn Napolon depuis le golfe
Juan jusqu' Paris, auraient d cependant vous instruire qu'il avait
pour lui les suffrages unanimes de l'arme et de la nation.--Dites de
l'arme.--Non point; je persiste  dire de la nation et de l'arme. Du
moment o Napolon a reparu sur le sol franais, il a t accueilli avec
enthousiasme, non-seulement par ses soldats, mais aussi par les
citoyens. S'il n'avait eu pour lui que le suffrage de quelques rgimens
insubordonns, aurait-il travers la France sans obstacle? aurait-il
recueilli sur son passage le tmoignage unanime de dvouement et d'amour
que firent clater  l'envi la population entire du Dauphin, du
Lyonnais et de la Bourgogne?--Il est possible que Bonaparte ait t
bien accueilli dans quelques lieux; mais quelques acclamations isoles
n'expriment point le voeu de toute une nation; et sans l'arme, jamais il
ne serait rentr aux Tuileries.--Il est certain que si Napolon avait
eu l'arme contre lui, il n'aurait jamais pu, avec 800 hommes, dtrner
Louis XVIII; mais il ne faut pas conclure de ce que l'arme s'est
dclare pour lui, que ce soit l'arme seule qui l'ait rtabli sur le
trne. Quand il prit Lyon, il n'avait avec lui que 2,000 hommes; il n'en
avait que 8,000 lorsqu'il marcha sur Paris; que 800 quand il rentra dans
sa capitale. Si la nation n'et point partag les sentimens de l'arme,
aurait-il pu, avec des forces aussi mprisables, faire la loi  deux
millions d'individus dissmins sur la route, et aux cinquante mille
soldats, gardes nationaux et volontaires, qu'on avait runis sous les
murs de Paris? Que si la nation se ft oppose aux entreprises et aux
voeux de l'arme, et que l'arme et vaincu la nation, on pourrait
prtendre avec raison que le rtablissement de Napolon est l'ouvrage
exclusif des soldats; mais vous savez, comme moi, qu'ils n'ont point
exerc une seule violence; qu'ils n'ont pas tir un seul coup de fusil,
et qu'ils ont t fts et reus partout comme des librateurs et des
amis. Je vous le demande, maintenant, que doit-on conclure de cette
union, de cette unanimit de sentimens et d'actions?--On peut en
conclure que le peuple, naturellement timide et faible, a craint l'arme
et qu'il lui a fait un bon accueil pour ne point s'exposer  ses
violences; mais cela ne dit pas qu'au fond du coeur il partaget les
sentimens de l'arme pour Napolon.--Dieu seul sait ce qui se passe au
fond des coeurs; nous ne pouvons les juger, nous autres hommes, que par
des apparences, des paroles et des faits. Or, les paroles, les faits et
les apparences se runissent pour prouver videmment que la nation
approuvait et partageait l'enthousiasme de l'arme. Vous avez tort,
d'ailleurs, de penser que le peuple puisse avoir en France des sentimens
diffrens de ceux de l'arme. Quand, sous l'ancienne monarchie, l'arme
tait compose de dbauchs tombs dans la misre, de malfaiteurs
poursuivis par la justice, il existait et ne pouvait exister aucune
affinit entre l'arme et la nation; mais aujourd'hui que l'arme est
nationale, qu'elle se compose des fils, des frres de nos meilleurs
citoyens, et que ces fils, ces frres, quoique spars de leur famille,
sont rests unis avec elles de coeur, de penses et d'intrts, la nation
et l'arme ne font qu'un. Si les allis, lui dis-je, n'ont fond leurs
esprances que sur un dissentiment d'opinion et de volont entre la
nation et l'arme, ils ont fait un faux calcul: l'approche de leurs
troupes, loin de diviser les Franais, les runira plus troitement
encore. On ne se battra point pour Napolon: on se battra pour l'honneur
et l'indpendance nationale.--D'aprs ce que vous me dites, il
semblerait que la France est dcide  courir les chances de la guerre,
et qu'elle est prte, si Napolon l'exige,  seconder, comme autrefois,
ses projets de conqutes.--Non, Monsieur; la gloire de Napolon nous
a cot trop cher: nous ne voulons plus de lauriers  ce prix. Napolon
a pour lui les voeux de la nation, moins par amour pour sa personne, que
parce qu'il est l'homme de la rvolution, et que son gouvernement nous
assure les garanties que nous avions vainement demandes aux Bourbons;
mais si l'Empereur se laissait entraner par l'appt des conqutes, la
France l'abandonnerait, et c'est alors que vous pourriez compter que M.
Fouch et tous les vritables patriotes se runiraient pour se dfaire 
jamais de Napolon.--Vous ne pensez pas,  ce qu'il parat, que M.
Fouch soit dispos, en ce moment,  seconder les vues des souverains
allis et de M. Metternich?--Je ne le pense pas. M. Fouch est
convaincu que les Bourbons ne peuvent point rgner; que la nation a pour
eux une antipathie que rien ne pourra dtruire.--Les allis tiennent
moins  rendre la couronne  Louis XVIII, qu' l'ter  Napolon, dont
l'existence sur le trne est incompatible avec le repos et la sret de
l'Europe; je suis mme autoris  penser qu'ils laisseraient les
Franais se choisir librement le souverain et le gouvernement qu'il leur
plairait. Le duc d'Orlans, par exemple, ne conviendrait-il pas  la
nation? il a servi jadis dans les armes rpublicaines; il a t
partisan de la rvolution; son pre a vot la mort de Louis XVI.--Le
duc d'Orlans offrirait sans doute  la nation la plupart des garanties
qu'elle dsire; mais son lvation au trne, loin d'anantir les
troubles, les multiplierait: il aurait contre lui les partisans de Louis
XVIII, de Napolon et de la rgence; c'est presque dire la nation toute
entire.--Et bien alors, les allis pourraient consentir  vous donner
le jeune prince Napolon et la rgence, ou peut-tre un gouvernement
fdratif.--Lors de l'invasion de 1814, nous emes plusieurs fois
l'occasion de dbattre avec M. Fouch la question de la rgence. Il
pensait que la France verrait renatre, avec une rgence, les discordes
qu'enfantent ordinairement les minorits. Un peuple qui a t en guerre
avec lui-mme et avec ses voisins, a besoin d'tre conduit par un homme
qui sache tenir ferme les rnes du gouvernement, et se faire respecter
au-dedans et au-dehors.--Mais vous ne manquez point d'hommes forts et
capables; et l'on pourrait vous composer un conseil de rgence qui
rpondrait  l'attente des allis et de la France.--Je sais bien que
nous avons dans l'archichancelier, dans le duc de Vicence et dans
plusieurs de nos premiers fonctionnaires, des hommes d'tat pleins de
talens, de sagesse et de modration; mais la difficult serait de faire
un choix parmi les hommes de guerre. La plupart ont des droits gaux; et
leurs prtentions, leurs jalousies et leurs rivalits ne pourraient tre
que funestes  notre tranquillit.--On saurait les contenir, et je
n'en vois aucun parmi eux dont l'ambition puisse tre
redoutable.--Leur ambition ne s'est point manifeste, faute
d'occasion. Je ne connais qu'un seul homme de guerre qu'on pourrait
placer  la tte du gouvernement avec scurit; c'est Eugne, ce prince
qui a dit, en 1814, dans ses proclamations mmorables, que ceux-l
seuls sont immortels, qui savent vivre et mourir fidles  leurs
devoirs, fidles  la reconnaissance et  l'honneur: ce prince, dis-je,
loin d'aspirer au trne, en serait au contraire la gloire et l'appui:
mais les liens de famille et les devoirs qu'ils lui imposent, ne lui
permettraient peut-tre pas de quitter la Bavire. Peut-tre aussi les
allis ne voudraient-ils point que la direction des affaires de France
lui ft confie: ne le pensez-vous pas?--J'ignore entirement quelle
pourrait tre la dtermination du prince et de sa famille.--Mais
prvoyez-vous du moins quelle serait celle des
allis?--Nullement.--Voil bien, lui dis-je en plaisantant, comme
sont messieurs les diplomates; pourquoi ne pas tre aussi ouvert avec
moi que je le suis avec vous? ai-je laiss sans le satisfaire un seul de
vos dsirs? ai-je vit de rpondre  une seule de vos questions?--Je
ne cherche point, je vous assure,  dissimuler; mais la question que
vous m'avez faite n'ayant point t prvue, je ne puis ni ne dois me
permettre d'y rpondre.--Eh bien, ajournons la; quant au gouvernement
fdratif, cela ressemble beaucoup  notre rpublique; et nous avons
achet si cher l'honneur d'tre rpublicains, que nous ne nous en
soucions plus. Le gouvernement fdratif peut convenir  un tat peu
populeux, comme la Suisse, ou  une nation vierge, comme l'Amrique;
mais il serait une calamit pour notre vieille France: nous sommes trop
lgers, trop passionns; il nous faut un gouverneur, un matre qui sache
se faire craindre et se faire obir. Tenez, M. Werner, il faut que je
continue  vous parler avec franchise: le seul chef qui nous convienne
est Napolon; non plus Napolon l'ambitieux et le conqurant, mais
Napolon corrig par l'adversit. Le dsir de rgner le rendra docile
aux volonts de la France et de l'Europe. Il leur donnera mutuellement
les garanties qu'elles pourront exiger; et je crois que M. le duc
d'Otrante s'estimerait alors trs-heureux de pouvoir concourir avec M.
de Metternich  pacifier l'Europe,  rtablir la bonne harmonie entre
l'Autriche et la France, et  restreindre la puissance de l'Empereur, de
telle manire qu'il n'eut plus la possibilit de troubler une seconde
fois la tranquillit universelle. Voil, je crois, quel doit tre le but
des allis; il ne tiendra qu' eux de l'atteindre: mais s'ils comptent,
pour nous subjuguer, sur le secours de nos dissensions intestines, ils
se trompent; vous pouvez en donner l'assurance  M. de Metternich. Au
surplus, je rendrai compte  M. le duc d'Otrante des ouvertures que vous
m'avez faites, et particulirement de celles relatives  la rgence:
mais je suppose que nous consentions  accepter l'une ou l'autre de vos
propositions, que ferait-on de Napolon? car votre intention ni la ntre
n'tant point de le tuer, il faudrait qu'il vct; et o vivrait-il? les
allis doivent avoir pris sur ce point une dtermination?--Je
l'ignore; M. de Metternich ne s'est point expliqu  cet gard; je lui
soumettrai cette question. Je lui ferai connatre votre opinion sur la
situation de la France et de Napolon, et sur la possibilit d'un
arrangement gnral; mais je prvois d'avance combien les sentimens
actuels de M. Fouch lui causeront d'tonnement; il croyait qu'il
dtestait Bonaparte.--Les circonstances changent les hommes. M. Fouch
a pu dtester l'Empereur quand il tyrannisait la France, et s'tre
rconcili avec lui, depuis qu'il veut la rendre libre et heureuse.

Nous nous sparmes, aprs avoir chang quelques questions accessoires;
et nous convnmes de nous rendre en toute hte, lui  Vienne, moi 
Paris, et de nous retrouver  Ble sous huit jours.

Aussitt mon arrive  Paris, je me prsentai devant l'Empereur. Je
n'avais employ, pour aller et revenir, que quatre jours; et il crut, en
me voyant si promptement, que je n'avais pu passer. Il fut surpris et
charm d'apprendre que j'avais vu et entretenu M. Werner; il m'emmena
dans le jardin (c'tait  l'lyse), et nous y causmes, s'il m'est
permis de m'exprimer ainsi, pendant prs de deux heures. Notre entretien
fut tellement hach, qu'il s'chappa presqu'entirement de ma mmoire;
je ne pus en retenir que quelques fragmens. J'avais bien prvu, me dit
Napolon, que M. de Metternich n'avait rien projet contre ma vie; il ne
m'aime point, mais c'est un homme d'honneur. Si l'Autriche le voulait,
tout s'arrangerait; mais elle a une politique expectante, qui perd tout;
elle n'a jamais su prendre un parti  propos. L'Empereur est mal
conseill; il ne connat point Alexandre, et ne sait pas combien les
Russes sont fourbes et ambitieux; si une fois ils devenaient les
matres, toute l'Allemagne serait bouleverse. Alexandre ferait jouer
aux quatre coins[2] le bon homme Franois et tous les petits rois  qui
j'ai donn des couronnes. Les Russes, quand je n'y serai plus, finiront
par devenir les matres du monde. L'Europe ne saura ce que je vaux, que
quand on m'aura perdu. Il n'y avait que moi d'assez fort pour dompter
d'une main l'Angleterre, et contenir de l'autre la Russie. Je leur
pargnerai la peine de dlibrer o ils me mettront; s'ils l'osaient,
ils me fourraient dans une cage de fer et me feraient voir  leurs
badauds, comme une bte froce: mais ils ne m'auront pas; ils
apprendront que le lion vit encore, et qu'il ne se laisse point
enchaner. Ils ne connaissent point mes forces; _si demain je mettais le
bonnet rouge, ils seraient tous perdus_. Avez-vous demand  M. Werner
des nouvelles de l'Impratrice et de mon fils?--Oui, Sire; il m'a dit
que l'Impratrice se portait bien, et que le jeune prince tait
charmant. L'Empereur, avec feu: Vous tes-vous plaint qu'on violait 
mon gard le droit des gens et les premires lois de la nature? lui
avez-vous dit combien il est odieux d'enlever une femme  son mari, un
fils  son pre: qu'une telle action est indigne des peuples
civiliss?--Sire, je n'tais que l'ambassadeur de M. Fouch.

L'Empereur, aprs quelques momens de silence, continua: Fouch, pendant
votre absence, est venu me raconter l'affaire[3]: il m'a tout expliqu 
ma satisfaction. Son intrt n'est point de me tromper. Il a toujours
aim  intriguer, il faut le laisser faire: allez le voir, dites-lui
tout ce qui s'est pass avec M. Werner; montrez-lui de la confiance, et
s'il vous questionne sur moi, rptez-lui que je suis tranquille, et que
je ne doute point de son dvouement et de sa fidlit.

Dj l'Empereur, dans plusieurs circonstances importantes, avait eu  se
plaindre de M. Fouch; mais, subjugu par je ne sais quel charme, il lui
avait toujours rendu plus de confiance qu'il ne dsirait lui en
accorder.

Peu d'hommes, il est vrai, possdent,  un plus haut degr que le duc
d'Otrante, le don de plaire et de persuader: aussi profond que
spirituel, aussi prvoyant qu'habile, il embrasse  la fois le pass, le
prsent et l'avenir; il sduit et tonne tour--tour par la hardiesse de
ses penses, la finesse de ses aperus, la solidit de ses jugemens.

Malheureusement, son me blase par la rvolution, a contract le got
et l'habitude des motions fortes: le repos la fatigue; il lui faut de
l'agitation, des dangers, des bouleversemens: de l ce besoin de se
mouvoir, d'intriguer, j'ai presque dit de conspirer, qui a jet M.
Fouch dans des carts si dplorables et si fatals  sa rputation.

Conformment aux ordres de Napolon, je me rendis de suite chez le duc
d'Otrante, et lui dis en riant que je venais lui rendre compte de la
mission qu'il m'avait confie. Belle mission! me dit-il, voil comme
est l'Empereur; il se mfie toujours de ceux qui le servent le mieux.
Les services les plus signals, le dvouement le plus pur, ne peuvent
vous mettre  l'abri de ses soupons. Croyez-vous, par exemple, tre
bien sr de lui? Vous vous tromperiez. Si vous veniez  commettre
involontairement la plus lgre inconsquence et _qu'il le st_ (il
pronona ces mots de manire  me faire entendre que ce serait par lui
que l'Empereur pourrait l'apprendre), il n'en faudrait pas davantage
pour vous perdre. Mais laissons-l les princes avec leurs dfauts, et
causons. Il m'entrana sur son canap, et me dit: Savez-vous que vous
m'avez donn de l'inquitude? si l'on vous avait vendu, on aurait bien
pu vous envoyer dans quelques forteresses et vous y garder jusqu' la
paix.--Cela est vrai; j'avais effectivement cette chance  courir;
mais quand il s'agit d'aussi grands intrts, on ne doit point songer 
soi.

Je lui rapportai fidlement les paroles de M. Werner; mais je me gardai
bien de lui faire connatre l'poque vritable de notre seconde
entrevue: j'aurais craint qu'il ne me ft quelque mauvais tour avec les
Suisses, ou qu'il se htt de dsabuser M. de Metternich.

Lorsque mon rcit fut termin, il reprit: J'avais d'abord regard tout
cela comme une mystification, mais je vois bien que je m'tais tromp.
Votre confrence avec M. Werner peut amener un rapprochement entre nous
et l'Autriche; tout ce que vous avez dit doit faire ouvrir les yeux  M.
de Metternich. Pour achever de le convaincre, je lui crirai, et je lui
peindrai, avec tant de clart et de vrit la situation relle de la
France, qu'il sentira que le meilleur parti  prendre est d'abandonner
les Bourbons  leur malheureux sort, et de nous laisser nous arranger 
notre guise avec Bonaparte. Quand vous serez prs de partir, venez me
revoir, et je vous remettrai ma lettre.

Il me dit alors: Je n'avais point parl de suite  Napolon de la
lettre de Metternich, parce que son agent ne m'avait point remis la
poudre ncessaire pour faire reparatre l'criture; il a fallu avoir
recours  des procds chimiques qui ont demand du tems; voil cette
lettre (il m'en fit prendre lecture), vous voyez qu'elle ne dit rien;
j'aurais pu d'ailleurs la dchiffrer sur-le-champ, que Napolon n'en
aurait rien su; je l'aurais servi sans le lui dire. Dans les affaires de
cette espce, il faut du secret, et Napolon est incapable d'en garder;
il se serait tant agit, et aurait mis tant d'hommes et de plumes en
mouvement, qu'il aurait tout vent. Il doit connatre mes opinions et
mes sentimens; et il n'y a que lui au monde qui ait pu se mettre dans la
tte, un seul instant, que je pourrais le trahir pour les Bourbons; je
les mprise et je les dteste au moins autant que lui.

Les menaces indirectes de M. Fouch et l'ensemble de ses discours, me
persuadrent qu'il n'tait point de bonne foi. Je fis part de mes
prventions  l'Empereur; il ne les approuva point. Il me dit que M.
Fouch ne m'avait insinu qu'il pouvait me perdre, que pour se donner un
air d'importance; qu'au surplus, je n'avais rien  craindre ni de lui,
ni de tout autre. Je ne craignais rien non plus: quand l'Empereur aimait
quelqu'un, il le prenait sous sa garde; et il tait dfendu  qui que ce
soit d'y toucher.

Le surlendemain, je me rendis chez le duc d'Otrante pour recevoir les
lettres qu'il m'avait promises. Il parut surpris de me voir sitt; je
lui avais fait accroire en effet que je ne devais retourner  Ble que
le 1er juin. Pour colorer ce dpart prcipit, je lui annonai que M.
Werner,  qui j'avais recommand de m'crire en cas d'vnemens
imprvus, sous le couvert de M**** banquier, venait de m'inviter  me
rendre  Ble sur-le-champ; il me laissa entrevoir qu'il n'tait point
dupe de ce mensonge, et me remit nanmoins de fort bonne grce deux
lettres pour M. de Metternich. L'une publie dans les journaux anglais
tendait  tablir que le trne de Napolon, soutenu par la confiance et
l'amour des Franais, n'avait rien  redouter des attaques de la
coalition. Dans l'autre il rappelait les propositions de M. Werner; il
discutait avec une sagacit admirable les avantages et les inconvniens
qui pourraient en rsulter dans l'intrt de la France et de l'Europe:
et il finissait par dclarer, aprs avoir successivement rejet la
rpublique, la rgence et le duc d'Orlans, que Napolon, qu'il comblait
d'loges dmesurs, tait videmment le chef qui convenait le mieux aux
Franais et aux intrts bien entendus des monarques allis. Mais
nanmoins, il avait su contourner ses expressions avec tant d'art et de
finesse, qu'il tait impossible de ne point apercevoir qu'il pensait, au
fond du coeur, que le duc d'Orlans tait le seul prince capable
d'assurer le bonheur de la France et la tranquillit des trangers.

Je mis cette lettre sous les yeux de l'Empereur, et cherchai vainement 
lui en faire dmler la perfidie; il n'y vit que les loges donns  son
gnie; le reste lui chappa.

M. Werner avait t exact au rendez-vous; je m'empressai de me rendre
chez lui. Je craignais, me dit-il obligeamment, qu'on ne vous et
refus l'entre de Ble; j'en ai parl aux autorits; et si vous le
dsirez, je vous ferai dlivrer la carte ncessaire pour que vous
puissiez entrer en Suisse, en sortir et y rsider sans obstacles et sans
danger.

Je le remerciai de cette offre, qui me prouva que les Suisses taient
aussi bien disposs pour nos ennemis, qu'ils l'taient mal pour nous.
Nous entrmes ensuite en matire. J'ai rapport  M. de Metternich, me
dit-il, la conversation franche et loyale que j'ai eu l'honneur d'avoir
avec vous. Il s'est empress d'en rendre compte aux souverains allis;
et les souverains ont pens qu'elle ne devait rien changer  la
rsolution qu'ils ont prise de ne jamais reconnatre Napolon pour
souverain de la France, et de n'entrer personnellement avec lui dans
aucune ngociation; _mais en mme tems, je suis autoris  vous dclarer
formellement qu'ils renoncent  rtablir les Bourbons sur le trne, et
qu'ils consentent  vous accorder le jeune prince Napolon_. Ils savent
que la rgence tait, en 1814, l'objet des voeux de la France, et ils
s'estiment heureux de pouvoir les accomplir aujourd'hui.--Cela est
positif, lui rpondis-je; mais que ferons-nous de
l'Empereur?--Commencez par le dposer: les allis prendront, ensuite
et selon les vnemens, la dtermination convenable. Ils sont grands,
gnreux et humains; et vous pourrez compter qu'on aura pour Napolon
les gards dus  son rang,  son alliance et  son malheur.--Cette
rponse n'explique point si Napolon sera libre de se choisir une
retraite, ou s'il sera prisonnier de la France et des allis.--Je n'en
sais pas davantage.--Je vois que les allis voudraient qu'on leur
livrt Napolon pieds et mains lis: jamais les Franais ne se rendront
coupables d'une semblable lchet. Depuis notre entrevue, l'esprit
public s'est prononc pour lui avec une nouvelle force; et je puis vous
protester qu'il n'a jamais possd,  un si haut degr, l'amour des
Franais. De toutes parts, arrivent  Paris, et les lecteurs convoqus
pour le Champ de Mai, et les nouveaux reprsentans de la France[4].
Croyez-vous que ces lecteurs et ces dputs qui sont l'lite de la
nation, auraient embrass la cause prilleuse de Napolon, si cette
cause n'tait pas commune  tous les Franais? Croyez-vous, s'ils
n'taient point rsolus de la dfendre envers et contre tous, qu'ils
seraient assez stupides ou assez imprudens pour venir,  la face du
monde, jurer fidlit  l'Empereur et proscription et haine aux
Bourbons? Les allis nous ont subjugus en 1814, parce que nous tions
alors sans union, sans volont, sans moyen de rsistance. Mais on ne
subjugue pas deux annes de suite une grande nation; et tout annonce que
si la lutte s'engage, elle tournera cette fois  l'avantage des
Franais.--Si vous connaissiez les forces qui vous seront opposes,
vous tiendriez d'autres discours; vous aurez douze cents mille hommes 
combattre, douze cents mille hommes habitus  vaincre, et qui
connaissent dj le chemin de Paris.--Ils le connaissent, parce que la
trahison le leur a enseign.--Songez donc que vous n'avez plus
d'artillerie, plus d'arme, plus de cavalerie.--Les Espagnols ont
rsist  toutes les forces de Bonaparte, et ils avaient moins de
ressources que nous.--Vous n'avez point d'argent.--On s'en procurera
aux dpens des nobles et des royalistes, ou l'on s'en passera. Les
armes de la rpublique taient payes avec des feuilles de chne; en
ont-elles moins vaincu les armes de la coalition?--Vous avez tort, je
vous assure, de voir votre position sous d'aussi belles couleurs. Cette
nouvelle guerre sera plus cruelle et plus opinitre que les autres. Les
allis sont dcids  ne point dposer les armes, tant que Napolon sera
sur le trne.--Je ne vois nullement la guerre qui se prpare, avec
scurit. Je ne puis y songer sans effroi: si Napolon est victorieux,
il est possible que les succs nous montent la tte, et nous inspirent
de nouveau le dsir de retourner  Vienne et  Berlin. S'il n'est point
heureux, il est  craindre que nos revers portent la rage et le
dsespoir dans l'me du peuple, et que les nobles et les royalistes ne
soient massacrs.--Cette perspective est sans doute fort affligeante;
mais je vous l'ai dit et je vous le rpte: la dtermination des
monarques allis ne changera point; ils ont appris  connatre
l'Empereur, et ils ne veulent point lui laisser les moyens de troubler
le monde. Les souverains consentiraient  dposer les armes, que leurs
peuples s'y opposeraient: ils considrent Bonaparte comme le flau du
genre humain, et ils donneraient tout jusqu' la dernire goutte de leur
sang, pour lui arracher le sceptre et peut-tre la vie.--Je sais que
les Prussiens lui ont jur une haine implacable; mais les Russes et les
Autrichiens ne doivent point partager l'exaspration de la
Prusse.--L'Empereur Alexandre s'est au contraire prononc le premier
contre Napolon.--Soit encore; mais l'Empereur d'Autriche est trop
vertueux et trop politique, pour sacrifier une seconde fois son gendre
et son alli naturel,  de vaines considrations.--Ce ne sont point de
vaines considrations qui ont guid l'Empereur; il avait  opter entre
ses affections comme pre, et ses devoirs comme souverain; il avait 
prononcer entre le sort d'une femme et d'un enfant, et le sort de
l'Europe: son choix ne pouvait tre douteux; et la rsolution magnanime
prise par l'Empereur, est incontestablement un beau titre  la
reconnaissance de ses contemporains et  l'admiration de la
postrit.--Je sens, en effet, combien il a d lui en coter pour
renverser du trne sa fille et son petit-fils, et les condamner  vivre
douloureusement sur la terre, sans pre, sans poux, sans patrie.
Quoique Franais, je rends justice  la force d'me que l'Empereur a
montre dans cette mmorable circonstance; mais si le parti qu'il prit
alors, tait convenable, il me semble que celui qu'il parat vouloir
adopter aujourd'hui, serait aussi dangereux qu'impolitique. L'Autriche,
dans la position critique o elle se trouve place par le voisinage,
l'ambition et l'alliance de la Prusse et de la Russie, a besoin d'tre
protge et soutenue par un alli puissant; et nul prince n'est plus en
tat que Napolon de la secourir et de la dfendre.--L'Autriche n'a
rien  redouter de ses voisins; il rgne entr'eux une harmonie que rien
ne pourra troubler: leurs principes et leurs sentimens sont les mmes.
M. de Metternich m'a charg de vous dclarer positivement qu'il
n'agissait que d'un commun accord avec les allis, et qu'il n'entamerait
aucune ngociation sans leur assentiment.

Ce mot de ngociation me frappa: Puisqu'il faut ne point songer, M.
Werner, rpondis-je,  rtablir sparment, entre l'Autriche et la
France, l'union et l'amiti que commandent leurs intrts et leurs liens
de famille, ne renonons pas du moins  l'espoir d'un accommodement
gnral. Jamais peut-tre l'humanit ne fut menace d'une guerre aussi
terrible; ce sera un combat  mort, non point d'arme  arme, mais de
nation  nation: cette ide fait frmir. Le nom de M. de Metternich est
dj clbre; mais de quelle gloire ne serait-il point entour, si M. de
Metternich, en devenant le mdiateur de l'Europe, parvenait  la
pacifier? Et nous-mmes, M. Werner, croyez-vous que nous n'obtiendrions
pas aussi une part dans les bndictions des peuples? Mettons de ct
notre caractre de ngociateurs, et examinons la position des puissances
belligrantes, non plus comme leurs agens, mais en hommes dsintresss,
en amis de l'humanit! Vous avez, dites-vous, douze cent mille
combattans; mais nous en avons eu un million en 1794, et nous les aurons
encore. L'amour de l'honneur et l'indpendance n'est point teint en
France; il embrasera tous les coeurs, lorsqu'il s'agira de repousser le
joug humiliant et injuste que vous voulez nous imposer. Si le tableau
que je vous ai fait de l'tat de la France et du patriotisme dont elle
est anime vous parat infidle ou exagr, venez avec moi; je vous
offre un passe-port et toutes les garanties que vous pourrez exiger;
nous voyagerons ensemble incognito; nous irons partout o vous voudrez;
nous couterons, nous interrogerons les paysans, les bourgeois, les
soldats, les riches et les pauvres; et quand vous aurez vu, tout vu par
vous-mme, vous pourrez alors garantir  M. de Metternich qu'on l'a
tromp, et que les efforts des allis pour nous faire la loi, n'auront
d'autre rsultat que d'ensanglanter inutilement la terre.

L'motion dont je n'avais pu me dfendre, tait passe dans l'me de M.
Werner: Je voudrais, me dit-il avec attendrissement, pouvoir seconder
vos voeux et concourir avec vous  arrter l'effusion du sang humain;
mais je n'ose me livrer  cet espoir; cependant je rendrai compte  M.
de Metternich de la force avec laquelle vous avez plaid la cause de
l'humanit, et s'il peut accepter le rle de mdiateur; je connais assez
l'lvation de son me, pour vous garantir qu'il ne le refusera pas.

Jusqu'alors, j'avais vit, pour habituer M. de Metternich  traiter
directement avec moi, de mettre en scne M. Fouch. Cependant, comme il
m'avait t ordonn de faire usage de ses lettres, je fis natre
l'occasion d'en parler  M. Werner. Je lui en donnai lecture, et j'eus
soin de les commenter de manire  dtruire l'impression fcheuse que
lui fit prouver, ainsi que je l'avais prvu, la partialit des loges
prodigus  Napolon. Quand nous fmes arrivs au passage o M. Fouch
discutait les inconvniens d'une rpublique, M. Werner m'arrta, et me
dit que je l'avais sans doute mal compris; qu'il ne m'avait parl de la
rpublique que d'une manire indirecte, et qu'il n'tait jamais entr
dans la pense des monarques allis de se prter  son rtablissement;
que leurs efforts tendraient plutt  touffer les semences de l'esprit
rpublicain, qu' favoriser leur dangereux dveloppement. Je lui
rappelai la conversation que nous avions eue  ce sujet, et comme il
m'importait fort peu d'avoir raison, je passai condamnation.

Au surplus, me dit-il en prenant les lettres, le langage de M. Fouch
surprendra fortement M. de Metternich. Il me rptait encore, la veille
de mon dpart, que le duc d'Otrante lui avait tmoign, en toutes
occasions, une haine invtre contre Bonaparte; et que mme, en 1814,
il lui avait reproch de ne l'avoir point fait renfermer dans un chteau
fort, lui prdisant qu'il reviendrait de l'le d'Elbe ravager de nouveau
l'Europe. Il faut que M. Fouch, pour croire au salut de l'Empereur,
ignore totalement ce qui se passe  Vienne; ce qu'on lui a fait dire par
M. de Montron et M. Bresson, le ramnera sans doute  des ides
diffrentes, et lui fera sentir qu'il doit, pour ses intrts personnels
et pour celui de la France, seconder les efforts des allis.--Je
connais, lui rpondis-je, les liaisons de M. le duc d'Otrante avec ces
messieurs; il n'ajoutera que peu de foi aux paroles qu'ils lui
rapporteront. Je regrette que vous n'ayez point t charg de me les
confier, lors de notre premire entrevue; elles auraient sans doute
produit sur lui une toute autre impression; mais ce qui n'est pas fait
peut se faire; et, si vous le dsirez, je vous servirai trs-volontiers
d'interprte.--M. de Metternich, rpliqua M. Werner, ne m'a point
appris positivement ce qu'il avait charg ces messieurs de reporter au
duc d'Otrante; mais je prsume que ce ne peut tre que la rptition de
ce qu'il m'avait ordonn de vous dire.--En ce cas, repris-je, vous
auriez tort de vous flatter du plus lger succs. S'il ne s'agissait que
de Napolon, nous n'hsiterions point  sacrifier la cause d'un seul
homme  celle de tout un peuple: Napolon personnellement n'est rien
pour nous; mais son existence sur le trne se trouve tellement lie au
bonheur et  l'indpendance de la nation, que nous ne pourrions le
trahir sans trahir aussi la patrie; et c'est un crime dont M. Fouch et
ses amis ne se rendront jamais coupables. En rsum, M. Werner, j'espre
que vous parviendrez  convaincre nos ennemis qu'ils chercheraient en
vain  dtrner Napolon par la force des armes: et que le parti le plus
sage est de se borner  lui lier les mains de manire  l'empcher
d'opprimer de nouveau la France et l'Europe. Si M. de Metternich
approuve ce parti, il nous trouvera tous disposs  seconder secrtement
ou ouvertement ses vues salutaires, et  nous runir  lui pour mettre
Napolon dans l'impossibilit physique et morale de recommencer sa
tyrannie. Alors, je reviendrai  Ble; j'irai  Vienne, si vous le
dsirez; je ferai, en un mot, tout ce qu'il faudra faire pour arriver
promptement  un rsultat certain. Mais si M. de Metternich ne veut
point entrer franchement en pourparler, et que son unique intention soit
de provoquer des trahisons, ses efforts seront infructueux; et M. Fouch
dsire que M. de Metternich et les allis veuillent bien lui pargner la
peine de les en convaincre.

M. Werner m'assura, qu'il reporterait fidlement  M. de Metternich tout
ce qu'il avait entendu; et nous nous sparmes, aprs nous tre promis
de nous retrouver  Ble le 1er juin.

Je rendis compte  l'Empereur de cette nouvelle confrence. Il parut en
concevoir quelques esprances. Ces messieurs, dit-il, commencent 
s'adoucir, puisqu'ils m'offrent la rgence; mon attitude leur impose.
Qu'ils me laissent encore un mois, et je ne les craindrai plus.

Je n'oubliai point de lui faire remarquer que MM. de Montron et Bresson
avaient t chargs de nouvelles communications pour M. Fouch: Il ne
m'en a point ouvert la bouche, me dit Napolon. Je suis persuad
maintenant qu'il me trahit. J'ai presque la certitude qu'il a des
intrigues  Londres et  Gand; je regrette de ne l'avoir pas chass,
avant qu'il ne ft venu me dcouvrir l'intrigue de Metternich:  prsent
l'occasion est manque; il crierait partout que je suis un tyran
souponneux, et que je le sacrifie sans motifs. Allez le voir; ne lui
parlez point de Montron ni de Bresson; laissez-le bavarder  son aise,
et rapportez-moi bien tout ce qu'il vous aura dit.

L'Empereur fit part de cette seconde entrevue au duc de Vicence, et le
chargea de faire appeler M. de Montron et M. Bresson, et de tcher de
les faire causer. Le duc de Vicence n'en ayant obtenu aucun
claircissement, l'Empereur, m'a-t-on assur, voulut les voir lui-mme;
et aprs les avoir questionns, sonds pendant quatre heures, il les
renvoya l'un et l'autre, sans en avoir obtenu autre chose, que des
dtails sur les dispositions hostiles des allis, et sur les entretiens
qu'ils avaient eu  Vienne avec M. de Talleyrand et M. de Metternich;
entretiens dont le fond tait le mme que celui de mes confrences avec
M. Werner.

L'Empereur avait repouss si indiffremment mes premiers soupons, que
je fus flatt de le voir partager ma dfiance; mais cette jouissance
d'amour-propre fit place aux rflexions les plus pnibles.

J'avais conu, du caractre et du patriotisme du duc d'Otrante, la plus
haute opinion; je le regardais comme l'un des premiers hommes d'tat de
France; et je regrettai amrement que tant de qualits et de talens, au
lieu d'tre consacrs au bien de la patrie, fussent employs  favoriser
les desseins de nos ennemis, et  calculer froidement avec eux les
moyens de nous asservir.

Ces rflexions qui auraient d m'inspirer de l'horreur pour M. Fouch,
me firent prouver un effet tout oppos; je reculai devant l'normit du
crime que je lui attribuais. Non, me dis-je, M. Fouch ne peut-tre
coupable d'une si grande indignit; il a reu trop de bienfaits de
l'Empereur pour le trahir, et a donn trop de gages de dvouement et
d'affection  la patrie, pour conspirer son dshonneur et sa ruine. Son
penchant pour l'intrigue a pu l'entraner; mais ses intrigues, si elles
sont rprhensibles, ne sont pas du moins criminelles.

Je me rendis donc chez le duc d'Otrante avec la persuasion que je
l'avais jug trop svrement. Mais son air contraint et ses captieux
efforts pour pntrer ce qu'avait pu me dire M. Werner, me prouvrent
que sa conscience n'tait point en repos, et je sentis renatre et
s'accrotre mes justes prventions[5]. Le tems que je passai prs de lui
fut employ en questions et dissertations oiseuses sur les probabilits
de la paix et de la guerre. Il serait inutile et fastidieux de les
raconter ici.

La leve de bouclier du roi de Naples devint ensuite l'objet de notre
conversation. Murat est un homme perdu, me dit M. Fouch; il n'est
point de force  lutter contre l'Autriche. Je lui avais conseill (et je
l'ai crit rcemment encore  la reine) de se tenir tranquille et de se
soumettre aux vnemens; ils ne l'ont point voulu, et ils auront tort:
ils auraient pu traiter; ils ne le pourront plus maintenant; ils seront
renvoys sans gards et sans conditions.

L'Empereur, devenu inquiet, ordonna de mettre en surveillance M. de
Montron et M. Bresson. On lui apprit que ce dernier venait d'tre envoy
en Angleterre par ordre du ministre de la guerre.

Le prince d'Eckmuhl, questionn, rpondit qu'ayant su qu'un armateur
anglais avait  vendre 40,000 fusils, il avait charg M. Bresson d'aller
les visiter et traiter des conditions de la vente. Cette mission qui, au
premier aperu, n'veilla point l'attention de l'Empereur, lui revint 
l'esprit; il la trouva trange, puis suspecte. Si Davoust, me dit-il,
n'avait point eu de motifs pour me cacher cette affaire, il m'en aurait
parl, cela n'est point naturel; il s'est entendu avec Fouch.

Ce trait de lumire n'aboutit  rien. Napolon se borna  tancer
svrement le ministre de la guerre, et  lui ordonner de ne plus se
permettre d'envoyer qui que ce soit, hors de France, sans son agrment.

Un nouvel incident vint fortifier les apprhensions de l'Empereur: il
fut prvenu par le prfet de police que M. Bor..., ancien employ
suprieur de la police, et l'un des affids habituels du ministre, tait
parti pour la Suisse, avec un passeport de M. Fouch. L'ordre d'arrter
M. Bor... fut transmis tlgraphiquement au gnral Barbangre, qui
commandait  Huningue. Il arriva trop tard: M. Bor..., aussi prompt que
l'clair, avait dj franchi la frontire.

L'Empereur ne douta plus de la trahison de M. Fouch; mais il craignit,
en la rvlant, de jeter l'alarme et le dcouragement: on n'aurait point
manqu, en effet, d'en tirer la consquence qu'il fallait que la cause
impriale ft perdue, puisque ce ministre, dont la perspicacit tait
connue, l'abandonnait pour se rallier aux Bourbons.

Napolon prvoyait d'ailleurs le prochain commencement des hostilits;
et convaincu que ce ne seraient point les manoeuvres du duc d'Otrante,
qui dcideraient du sort de la France, il rsolut d'attendre, pour se
dfaire de lui, une circonstance favorable. Si la victoire de Fleurus
n'et point t suivie des dsastres de Waterloo, le premier dcret
qu'et sign l'Empereur, en arrivant  Bruxelles, et t probablement
la destitution du duc d'Otrante.

L'poque du rendez-vous que m'avait donn M. Werner, tant arrive, je
demandai  Napolon ses ordres. Fouch, me dit-il, aura sans doute fait
prvenir Metternich, et il est probable que son agent ne reparatra
plus; il serait mme possible qu'on et pris des mesures pour vous
arrter. Ainsi, j'aime tout autant que vous restiez ici.--Je ne crois
pas, Sire, que M. de Metternich soit capable d'une semblable action: le
patriotisme et la franchise que j'ai montrs dans nos entretiens avec M.
Werner, ont paru plaire au prince, et M. Werner m'a dit qu'il l'avait
charg formellement de m'exprimer la bonne opinion qu'il avait conue
(souffrez que je le dise) de mon mrite et de mon caractre. Votre
Majest aurait tort, je crois, de ne point me laisser faire cette
dernire tentative. Comme il ne s'agit point de conspiration, mais
d'entamer une ngociation, il serait possible que M. Werner
revnt.--J'y consens trs-volontiers; mais je crains qu'ils ne vous
prennent: soyez prudent.

Je le craignais aussi. Je partis.

Ce que l'Empereur avait prvu arriva; M. Werner ne reparut point.

Ainsi se termina cette ngociation qui peut-tre aurait ralis bien des
esprances, si M. Fouch ne l'et point fait chouer.

 l'poque o elle eut lieu, l'Angleterre dans son fameux _memorandum_
du 25 avril, et l'Autriche dans celui qu'elle fit paratre le 9 mai
suivant, avaient,  la suite de ma premire entrevue  Ble, dclar
authentiquement qu'elles ne s'taient point engages par le trait du 29
mars,  rtablir Louis XVIII sur le trne, et que leurs intentions
n'taient point de poursuivre la guerre dans la vue d'imposer  la
France un gouvernement quelconque.

Ces dclarations donnaient un grand poids aux propositions de M. Werner.
L'Empereur les crut sincres; et dans un de ces momens d'effusion qu'il
n'tait point toujours matre de rprimer, il dit,  son lever: Eh
bien, messieurs, on m'offre dj la rgence; il ne tiendrait qu' moi de
l'accepter. Ce mot inconsidr produisit assez de sensation; et ceux
qui l'ont retenu ont affirm depuis, que si l'Empereur n'avait point eu
la soif de rgner, il aurait pu placer son fils sur le trne, et viter
 la France la boucherie de Mont-Saint-Jean. L'Empereur, en descendant
du trne pour y faire monter son fils, et la paix, aurait sans doute
ajout une belle page  son histoire. Mais devait-il accepter les
propositions vagues de M. Werner, et se confier  la foi de ses ennemis?
Je ne le pense pas. La premire question  dcider, avant de traiter de
la rgence, tait celle-ci: _Que deviendra Napolon?_ et l'on a vu que
les allis gardaient sur ce point le plus profond silence.

Je suis loin de croire que l'Empereur, dans aucun cas, et consenti  se
dmettre de sa couronne, qu'il regardait comme le prix de vingt ans de
travaux et de victoires: je soutiens seulement qu'on ne peut lui
reprocher, dans cette circonstance, de l'avoir conserve.

La confidence faite par Napolon  ses courtisans n'est point la seule
indiscrtion dont ils se soient empars pour lui crer des torts
imaginaires. Cela n'tonnera personne. Ce qui paratra surprenant, c'est
qu'avec le caractre ngatif et dissimul qu'on lui prte, il ait pu
commettre des indiscrtions.

Napolon concevait dans le secret, et conduisait mystrieusement  leur
fin les projets qui ne mettaient point en jeu ses passions, parce
qu'alors il ne cessait point d'tre matre de lui; mais il tait
excessivement rare qu'il pt observer une dissimulation soutenue et
complte dans les affaires qui agissaient fortement sur son me. L'objet
dont il tait alors occup assaillait son esprit, chauffait son
imagination; sa tte, en travail continuel, abondait en ides qui
s'panchaient malgr lui, et qui se manifestaient au-dehors par des mots
entrecoups, des dmonstrations de joie ou de colre, qui mettaient sur
la voie de ses desseins, et dtruisaient entirement le mystre dont il
aurait voulu les envelopper.

Cette narration que je n'ai pas voulu interrompre, m'a fait perdre de
vue Napolon. Je l'ai laiss mditant la constitution qu'il avait
promise aux Franais: je reviens  lui.

Napolon avait d'abord annonc l'intention de refondre les anciennes
constitutions avec la charte, et de composer du tout une constitution
nouvelle qui serait soumise  la libre discussion des dlgus de la
nation. Mais il pensa que les circonstances et l'agitation des esprits
ne permettraient point de dbattre publiquement, sans danger, des
matires d'une aussi haute importance; et il rsolut de se borner
momentanment  consacrer, par un acte particulier et additionnel aux
constitutions de l'empire, les garanties nouvelles qu'il avait promises
 la nation.

Napolon fut encore dtermin par une autre considration: il regardait
les constitutions de l'empire comme les titres de proprit de sa
couronne; et il aurait craint, en les annulant, d'oprer une espce de
novation qui lui aurait donn l'air de recommencer un nouveau rgne. Car
Napolon,  faiblesse humaine! aprs avoir vou au ridicule les
prtentions du _roi d'Hartwell_, tait enclin lui-mme  se persuader
que son rgne n'avait point t interrompu par son sjour  l'le
d'Elbe.

L'Empereur avait confi  M. Benjamin Constant et  une commission
compose des ministres d'tat, le double soin de prparer les bases de
la nouvelle constitution. Aprs avoir vu et amalgam leur travail, il le
soumit  l'examen du conseil d'tat et du conseil des ministres. Sur la
fin de la discussion, Napolon manifesta l'ide de ne point soumettre
cette constitution  des dbats publics, et de ne la prsenter que comme
un acte additionnel aux constitutions prcdentes. Cette ide fut
unanimement combattue. M. Benjamin Constant, le duc Decrs, le duc
d'Otrante, le duc de Vicence, etc., etc., remontrrent  l'Empereur que
ce n'tait point l ce qu'il avait promis  la France; qu'on attendait
de lui une nouvelle constitution purge des actes despotiques du snat,
et qu'il fallait remplir l'attente de la nation, ou se prparer  perdre
 jamais sa confiance.

L'Empereur promit d'y rflchir; mais aprs avoir pes, dans sa sagesse,
les observations qui lui avaient t soumises, il persista dans son
projet; et le lendemain, l'acte additionnel parut dans le _Moniteur_,
tel que le voici.

ACTE ADDITIONNEL.

     Paris, le 24 avril.

Napolon, par la grce de Dieu et les constitutions, Empereur des
Franais,  tous prsens et  venir, salut:

     Depuis que nous avons t appel, il y a quinze annes, par le voeu
     de la France, au gouvernement de l'empire, nous avons cherch 
     perfectionner,  diverses poques, les formes constitutionnelles,
     suivant les besoins et les dsirs de la nation, et en profitant des
     leons de l'exprience.

     Les constitutions de l'empire se sont ainsi formes d'une srie
     d'actes qui ont t revtus de l'acceptation du peuple; nous avions
     alors pour but d'organiser un grand systme fdratif Europen, que
     nous avions adopt comme conforme  l'esprit du sicle et favorable
     aux progrs de la civilisation. Pour parvenir  le complter et 
     lui donner toute l'tendue et toute la stabilit dont il tait
     susceptible, nous avions ajourn l'tablissement de plusieurs
     institutions intrieures plus spcialement destines  protger la
     libert des citoyens. Notre but n'est plus dsormais que
     d'accrotre la prosprit de la France par l'affermissement de la
     libert publique; de l rsulte la ncessit de plusieurs
     modifications importantes dans les constitutions, snatus-consultes
     et autres actes qui rgissent cet empire.

      ces causes, voulant, d'un ct, conserver du pass ce qu'il y a
     de bon et de salutaire, et de l'autre, rendre les constitutions de
     notre empire, conformes en tout aux voeux, aux besoins nationaux,
     ainsi qu' l'tat de paix que nous dsirons maintenir avec
     l'Europe, nous avons rsolu de proposer au peuple une suite de
     dispositions tendantes  modifier et perfectionner ses actes, 
     entourer les droits des citoyens de toutes leurs garanties, 
     donner au systme reprsentatif toute son extension,  investir les
     corps intermdiaires de la considration et des pouvoirs
     dsirables; en un mot,  combiner le plus haut point de libert
     politique et de sret individuelle, avec la force et la
     centralisation ncessaires pour faire respecter par l'tranger
     l'indpendance du peuple Franais et la dignit de notre couronne.

     En consquence, les articles suivans, formant un acte
     supplmentaire aux constitutions de l'empire, seront soumis 
     l'acceptation libre et solennelle de tous les citoyens, dans toute
     l'tendue de la France[6].


     TITRE I.

     _Dispositions gnrales._

     Art. Ier. Les constitutions de l'empire, nommment l'acte
     constitutionnel du 22 frimaire an VIII, les snatus-consultes des
     14 et 16 thermidor an X, et celui du 28 floral an XII, seront
     modifis par les dispositions qui suivent. Toutes les autres
     dispositions sont maintenues et confirmes.

     Art. 2. Le pouvoir lgislatif est exerc par l'Empereur et par deux
     chambres.

     Art. 3. La premire chambre, nomme chambre des pairs, est
     hrditaire.

     Art. 4. L'Empereur en nomme les membres qui sont irrvocables, eux
     et leurs descendans mles, d'ain en ain, en ligne directe. Le
     nombre des pairs est illimit. L'adoption ne transmet point la
     dignit de pair  celui qui en est l'objet. Les pairs prennent
     sance  21 ans, mais n'ont voix dlibrative qu' 25.

     Art. 5. La chambre des pairs est prside par l'archichancelier de
     l'empire, ou, dans le cas prvu par l'article 5 du snatus-consulte
     du 28 floral an XII, par un des membres de cette chambre dsign
     par l'Empereur.

     Art. 6. Les membres de la famille impriale, dans l'ordre de
     l'hrdit, sont pairs de droit. Ils sigent aprs le prsident.
     Ils prennent sance  18 ans, mais n'ont voix dlibrative qu' 21.

     Art. 7. La seconde chambre, nomme chambre des reprsentans, est
     lue par le peuple.

     Art. 8. Les membres de cette chambre sont au nombre de six cent
     vingt-neuf; ils doivent tre gs de 25 ans au moins.

     Art. 9. Le prsident de la chambre des reprsentans est nomm par
     la chambre  l'ouverture de la premire session. Il reste en
     fonctions jusqu'au renouvellement de la chambre. Sa nomination est
     soumise  l'approbation de l'Empereur.

     Art. 10. La chambre des reprsentans vrifie les pouvoirs de ses
     membres, et prononce sur la validit des lections contestes.

     Art. 11. Les membres de la chambre des reprsentans reoivent pour
     frais de voyage et durant la session, l'indemnit dcrte par
     l'assemble constituante.

     Art. 12. Ils sont indfiniment rligibles.

     Art. 13. La chambre des reprsentans est renouvele de droit, en
     entier, tous les cinq ans.

     Art. 14. Aucun membre de l'une ou l'autre chambre ne peut tre
     arrt, sauf le cas de flagrant dlit, ni poursuivi en matire
     criminelle ou correctionnelle, pendant les sessions, qu'en vertu
     d'une rsolution de la chambre dont il fait partie.

     Art. 15. Aucun ne peut tre arrt ni dtenu pour dettes,  partir
     de la convocation, ni quarante jours aprs la session.

     Art. 16. Les pairs sont jugs par leur chambre en matire
     criminelle ou correctionnelle, dans les formes qui seront rgles
     par la loi.

     Art. 17. La qualit de pair et de reprsentant est compatible avec
     toutes les fonctions publiques, autres que celles de comptables.

     Tous les prfets et sous-prfets ne sont pas ligibles par le
     collge lectoral du dpartement ou de l'arrondissement qu'ils
     administrent.

     Art. 18. L'Empereur envoie dans les chambres des ministres d'tat
     et des conseillers d'tat, qui sigent et prennent part aux
     discussions, mais qui n'ont voix dlibrative que dans les cas o
     ils sont membres de la chambre, comme pairs ou lus du peuple.

     Art. 19. Les ministres qui sont membres de la chambre des pairs ou
     de celle des reprsentans, ou qui sigent par mission du
     gouvernement, donnent aux chambres les claircissemens qui sont
     jugs ncessaires, quand leur publicit ne compromet pas l'intrt
     de l'tat.

     Art. 20. Les sances des deux chambres sont publiques. Elles
     peuvent nanmoins se former en comit secret: la chambre des pairs,
     sur la demande de dix membres; celle des dputs, sur la demande de
     vingt-cinq. Le gouvernement peut galement requrir des comits
     secrets pour des communications  faire. Dans tous les cas, les
     dlibrations et les votes ne peuvent avoir lieu qu'en sance
     publique.

     Art. 21. L'Empereur peut proroger, ajourner et dissoudre la chambre
     des reprsentans. La proclamation qui prononce la dissolution,
     convoque les collges lectoraux pour une lection nouvelle, et
     indique la runion des reprsentans dans six mois au plus tard.

     Art. 22. Durant l'intervale des sessions de la chambre des
     reprsentans, ou en cas de dissolution de cette chambre, la chambre
     des pairs ne peut s'assembler.

     Art. 23. Le gouvernement a la proposition de la loi; les chambres
     peuvent proposer des amendemens; si ces amendemens ne sont pas
     adopts par le gouvernement, les chambres sont tenues de voter sur
     la loi telle qu'elle a t propose.

     Art. 24. Les chambres ont la facult d'inviter le gouvernement 
     proposer une loi sur un objet dtermin, et de rdiger ce qu'il
     leur parat convenable d'insrer dans la loi. Cette demande peut
     tre faite par chacune des deux chambres.

     Art. 25. Lorsqu'une rdaction est adopte dans l'une des deux
     chambres, elle est porte  l'autre; et si elle est approuve, elle
     est porte  l'Empereur.

     Art. 26. Aucun discours crit, except les rapports des
     commissions, les rapports des ministres sur les lois qui sont
     prsentes et les comptes qui sont rendus, ne peut tre lu dans
     l'une ou l'autre des chambres.


     TITRE II.

     _Des collges lectoraux et du mode d'lection._

     Art. 27. Les collges lectoraux de dpartement et d'arrondissement
     sont maintenus, conformment au snatus-consulte du 16 thermidor an
     X, sauf les modifications qui suivent.

     Art. 28. Les assembles de canton rempliront chaque anne, par des
     lections annuelles, toutes les vacances dans les collges
     lectoraux.

     Art. 29.  dater de l'an 1816, un membre de la chambre des pairs,
     dsign par l'Empereur, sera prsident  vie et inamovible de
     chaque collge lectoral de dpartement.

     Art. 30.  dater de la mme poque, le collge lectoral de chaque
     dpartement nommera, parmi les membres de chaque collge
     d'arrondissement, le prsident et deux vice-prsidens:  cet effet,
     l'assemble du collge lectoral de dpartement prcdera de 15
     jours celle du collge d'arrondissement.

     Art. 31. Les collges de dpartemens et d'arrondissemens nommeront
     le nombre de reprsentans tabli pour chacun par l'acte et le
     tableau ci-annex n. 1[7].

     Art. 32. Les reprsentans peuvent tre choisis indiffremment dans
     toute l'tendue de la France.

     Chaque collge de dpartement ou d'arrondissement qui choisira un
     reprsentant hors du dpartement ou de l'arrondissement, nommera un
     supplant, qui sera pris ncessairement dans le dpartement, ou
     l'arrondissement.

     Art. 33. L'industrie et la proprit manufacturire et commerciale
     auront une reprsentation spciale.

     L'lection des reprsentans commerciaux et manufacturiers sera
     faite par le collge lectoral de dpartement, sur une liste
     d'ligibles dresse par les chambres de commerce et les chambres
     consultatives runies, suivant l'acte et le tableau ci-annex n.
     2.

     TITRE III.

     _De la loi de l'impt._

     Art. 34. L'impt gnral direct, soit foncier, soit mobilier, n'est
     vot que pour un an; les impts indirects peuvent tre vots pour
     plusieurs annes. Dans le cas de la dissolution de la chambre des
     reprsentans, les impositions votes dans la session prcdente
     sont continues jusqu' la nouvelle runion de la chambre.

     Art. 35. Aucun impt direct ou indirect, en argent ou en nature, ne
     peut tre peru; aucun emprunt ne peut avoir lieu, aucune
     inscription de crance au grand livre de la dette publique ne peut
     tre faite; aucun domaine ne peut tre alin ni chang; aucune
     leve d'hommes pour l'arme ne peut tre ordonne; aucune portion
     du territoire ne peut tre change qu'en vertu d'une loi.

     Art. 36. Toute proposition d'impt, d'emprunt, ou de leve
     d'hommes, ne peut tre faite qu' la chambre des reprsentans.

     Art. 37. C'est aussi  la chambre des reprsentans, qu'est port,
     d'abord, 1. le budget gnral de l'tat, contenant l'aperu des
     recettes, et la proposition des fonds assigns pour l'anne 
     chaque dpartement du ministre; 2. le compte des recettes et
     dpenses de l'anne ou des annes prcdentes.

     TITRE IV.

     _Des ministres et de la responsabilit._

     Art. 38. Tous les actes du gouvernement doivent tre contresigns
     par un ministre ayant dpartement.

     Art. 39. Les ministres sont responsables des actes du gouvernement,
     signs par eux, ainsi que de l'excution des lois.

     Art. 40. Ils peuvent tre accuss par la chambre des reprsentans,
     et sont jugs par celle des pairs.

     Art. 41. Tout ministre, tout commandant d'arme de terre et de mer,
     peut tre accus par la chambre des reprsentans, et jug par la
     chambre des pairs, pour avoir compromis la sret ou l'honneur de
     la nation.

     Art. 42. La chambre des pairs, en ce cas, exerce, soit pour
     caractriser le dlit, soit pour infliger la peine, un pouvoir
     discrtionnaire.

     Art. 43. Avant de prononcer la mise en accusation d'un ministre, la
     chambre des reprsentans doit dclarer, qu'il y a lieu  examiner
     la proposition d'accusation.

     Art. 44. Cette dclaration ne peut se faire qu'aprs le rapport
     d'une commission de 60 membres tirs au sort. Cette commission ne
     fait son rapport que dix jours au plus tt aprs sa nomination.

     Art. 45. Quand la chambre a dclar qu'il y a lieu  l'examen, elle
     peut appeler le ministre dans son sein, pour lui demander des
     explications. Cet appel ne peut avoir lieu que dix jours aprs le
     rapport de la commission.

     Art. 46. Dans tout autre cas, les ministres ayant dpartement ne
     peuvent tre appels ni mands par les chambres.

     Art. 47. Lorsque la chambre des reprsentans a dclar qu'il y a
     lieu  examen contre un ministre, il est form une nouvelle
     commission de 60 membres, tirs au sort comme la premire; et il
     est fait par cette commission un nouveau rapport sur la mise en
     accusation. Cette commission ne fait son rapport que dix jours
     aprs sa nomination.

     Art. 48. La mise en accusation ne peut tre prononce que dix jours
     aprs la lecture et la distribution du rapport.

     Art. 49. L'accusation tant prononce, la chambre des reprsentans
     nomme cinq commissaires pris dans son sein, pour poursuivre
     l'accusation devant la chambre des pairs.

     Art. 50. L'article 75 du titre 8 de l'acte constitutionnel du 22
     frimaire an 8, portant que les agens du gouvernement ne peuvent
     tre poursuivis qu'en vertu d'une dcision du conseil d'tat, sera
     modifi par une loi.

     TITRE V.

     _Du pouvoir judiciaire._

     Art. 51. L'Empereur nomme tous les juges. Ils sont inamovibles et 
     vie, ds l'instant de leur nomination; sauf la nomination des juges
     de paix et de commerce, qui aura lieu comme par le pass.

     Les juges actuels, nomms par l'Empereur, aux termes du
     snatus-consulte du 13 octobre 1807, et qu'il jugera convenable de
     conserver, recevront des provisions  vie, avant le 1er janvier
     prochain.

     Art. 52. L'institution du jury est maintenue.

     Art. 53. Les dbats en matire criminelle sont publics.

     Art. 54. Les dlits militaires, seuls, sont du ressort des
     tribunaux militaires.

     Art. 55. Tous les autres dlits, mme ceux commis par les
     militaires, sont de la comptence des tribunaux civils.

     Art. 56. Tous les crimes et dlits qui taient attribus  la haute
     cour impriale, et dont le jugement n'est pas rserv par le
     prsent acte  la chambre des pairs, seront ports devant les
     tribunaux ordinaires.

     Art. 57. L'Empereur a le droit de faire grce mme en matire
     correctionnelle, et d'accorder des amnisties.

     Art. 58. Les interprtations de lois demandes par la cour de
     cassation, seront donnes dans la forme d'une loi.

     TITRE VI.

     _Droits des citoyens._

     Art. 59. Les Franais sont gaux devant la loi, soit pour les
     contributions aux impts et charges publics, soit pour l'admission
     aux emplois civils et militaires.

     Art. 60. Nul ne peut, sous aucun prtexte, tre distrait des juges
     qui lui sont assigns par la loi.

     Art. 61. Nul ne peut tre poursuivi, arrt, dtenu, ni exil, que
     dans les cas prvus par la loi, et suivant les formes prescrites.

     Art. 62. La libert des cultes est garantie  tous.

     Art. 63. Toutes les proprits possdes, ou acquises en vertu des
     lois, et toutes les crances sur l'tat, sont inviolables.

     Art. 64. Tout citoyen a le droit d'imprimer et de publier ses
     penses, en les signant, sans aucune censure pralable, sauf la
     responsabilit lgale, aprs la publication, par jugement par
     jurs, quand mme il n'y aurait lieu qu' l'application d'une peine
     correctionnelle.

     Art. 65. Le droit de ptition est assur  tous les citoyens. Toute
     ptition est individuelle. Ces ptitions peuvent tre adresses,
     soit au gouvernement, soit aux deux chambres: nanmoins ces
     dernires mmes doivent porter l'intitul:  Sa Majest l'Empereur.
     Elles seront prsentes aux chambres, sous la garantie d'un membre
     qui recommande la ptition. Elles sont lues publiquement; et si la
     chambre les prend en considration, elles sont portes  l'Empereur
     par le prsident.

     Art. 66. Aucune place, aucune partie du territoire ne peut tre
     dclare en tat de sige, que dans le cas d'invasion de la part
     d'une force trangre, ou de troubles civils.

     Dans le premier cas, la dclaration est faite par un acte du
     gouvernement.

     Dans le second cas, elle ne peut l'tre que par la loi. Toutefois,
     si, le cas arrivant, les chambres ne sont pas assembles, l'acte du
     gouvernement dclarant l'tat de sige, doit tre converti en une
     proposition de loi dans les quinze premiers jours de la runion des
     chambres.

     Art. 67. Le peuple Franais dclare en outre que, dans la
     dlgation qu'il a faite et qu'il fait de ses pouvoirs, il n'a pas
     entendu et n'entend pas donner le droit de proposer le
     rtablissement des Bourbons, ou d'aucun prince de cette famille sur
     le trne, mme en cas d'extinction de la dynastie impriale, ni le
     droit de rtablir soit l'ancienne noblesse fodale, soit les droits
     fodaux et seigneuriaux, soit les dmes, soit aucun culte
     privilgi et dominant; ni la facult de porter aucune atteinte 
     l'irrvocabilit de la vente des domaines nationaux; il interdit
     formellement au gouvernement, aux chambres, et aux citoyens, toute
     proposition  cet gard.

     Donn  Paris, le 22 avril 1815.

     _Sign:_ NAPOLON.

     Par l'Empereur,

     _Le ministre secrtaire d'tat,_

     _Sign:_ LE DUC DE BASSANO.

Cet acte additionnel ne rpondit point  l'attente gnrale.

On avait espr recevoir de Napolon une constitution neuve, affranchie
des vices et des abus des constitutions prcdentes; et l'on fut
surpris, afflig, mcontent, quand on vit, par le prambule mme de
l'acte additionnel, qu'il n'tait qu'une _modification_ des anciennes
constitutions et des snatus-consultes et autres actes qui rgissaient
l'empire.

Quelle confiance, s'criait-on, peut inspirer une semblable production?
quelle garantie peut-elle offrir  la nation? ne sait-on pas que c'est 
l'aide de ces snatus-consultes que Napolon s'est jou de nos lois les
plus saintes? et puisqu'ils sont maintenus et confirms, ne pourra-t-il
pas s'en servir, comme il le fit autrefois, pour interprter  sa guise
son acte additionnel, pour le dnaturer et le rendre illusoire?

Il et t  dsirer, sans doute, que l'acte additionnel n'et point
rappel le nom et emprunt le secours de tous les actes snatoriaux,
devenus  tant de titres l'objet de la rise et du mpris public; mais
cela n'tait point possible[8]. Ils taient la base de nos institutions,
et l'on n'aurait pu les proscrire en masse, sans arrter la marche de
l'administration et intervertir de fond en comble l'ordre tabli.

La crainte que Napolon pt les remettre en vigueur, n'tait d'ailleurs
fonde que sur de vaines suppositions. Les dispositions oppressives des
snatus-consultes se trouvaient annules, de fait et de droit, par les
principes que consacraient l'acte additionnel; et Napolon, par le
pouvoir immense dont il avait investi les chambres, par la
responsabilit  laquelle il avait dvou ses agens et ses ministres,
par les garanties inviolables qu'il avait donnes  la libert des
opinions et des individus, s'tait mis dans l'impuissance d'accrotre
son autorit ou d'en abuser. Le moindre effort aurait trahi ses
intentions secrtes, et mille voix se seraient leves pour lui dire:
_Nous qui sommes autant que vous, nous vous avons fait notre roi, 
condition que vous garderiez nos lois: sinon, non_[9].

Le rtablissement de la chambre des pairs, importe d'Angleterre par les
Bourbons, excita non moins vivement le mcontentement public.

Il tait certain, en effet, que les privilges et la jurisdiction
particulire dont jouissaient exclusivement les pairs, constituaient une
violation manifeste des lois de l'galit, et que l'hrdit de la
pairie tait une infraction formelle  l'gale admission de tous les
Franais aux charges de l'tat.

Aussi, les amis de la libert et de l'galit reprochrent-ils avec
raison  Napolon d'avoir trahi ses promesses, et de leur avoir donn,
au lieu d'une constitution base sur les principes d'galit et de
libert qu'il avait solennellement professs, un acte informe plus
favorable que la charte et que toutes les constitutions prcdentes, 
la noblesse et  ses institutions.

Mais Napolon, en promettant aux Franais une constitution qu'on
pourrait appeler _rpublicaine_, avait plutt suivi les inspirations de
la politique du moment, que consult les intrts de la France. Rendu 
lui-mme, devait-il s'attacher rigoureusement  la lettre de ses
promesses, ou les interprter seulement comme un engagement de donner 
la France une constitution librale, aussi parfaite que possible?

La rponse ne peut tre douteuse.

Or, le tmoignage des plus savans publicistes, l'exprience faite par
l'Angleterre pendant cent vingt-cinq annes, lui avait dmontr que le
gouvernement le mieux appropri aux habitudes, aux moeurs et aux rapports
sociaux d'une grande nation; celui qui offre le plus de gages de bonheur
et de stabilit; celui enfin qui sait le mieux concilier les liberts
politiques avec la force ncessaire au chef de l'tat, tait videmment
le gouvernement monarchique reprsentatif. Il tait donc du devoir de
Napolon, comme lgislateur et comme souverain paternel, de donner la
prfrence  ce mode de gouvernement.

Ce point accord (et il est incontestable), il fallait ncessairement
que Napolon tablt une chambre des pairs hrditaire et privilgie;
car il ne peut exister de monarchie reprsentative sans une chambre
haute, ou des pairs: comme il ne peut exister de chambre des pairs sans
privilge et sans hrdit.

Le reproche d'avoir introduit cette institution dans notre organisation
politique, ne pouvait donc tre adress  Napolon que par des gens de
mauvaise foi, ou par des hommes bons patriotes sans doute, mais qui, 
leur insu, mettaient leurs rpugnances ou leurs passions  la place du
bien-tre public.

Le rtablissement d'une chambre intermdiaire ne les aurait peut-tre
point blesss aussi vivement, si l'on avait eu le soin de lui donner un
nom moins entach de souvenirs fodaux, mais la rvolution avait puis
la nomenclature des magistratures publiques. L'Empereur, d'ailleurs,
trouva que ce titre tait le seul qui pt remplir sa haute destination.
Peut-tre, encore, fut-il bien aise, comme Louis XVIII avait eu ses
pairs, d'avoir aussi les siens.

Une troisime accusation pesait sur Napolon. Il nous avait promis,
disait-on, comme une consquence naturelle de cette vrit fondamentale,
_le trne est fait pour la nation, et non la nation pour le trne_, que
nos dputs runis au Champ de Mai donneraient  la France,
concurremment avec lui, une constitution conforme aux intrts et aux
volonts nationales; et par un odieux manque de foi, il nous octroie un
acte additionnel  la manire de Louis XVIII, et nous force de l'adopter
dans son ensemble, sans nous permettre d'en rejeter les parties qui
peuvent blesser nos droits les plus chers et les plus sacrs.

Napolon avait proclam, il est vrai, le 1er mars, que cette
constitution serait l'ouvrage de la nation; mais, depuis cette poque,
les circonstances taient changes. Il importait  la conservation de la
paix intrieure et aux rapports de Napolon avec les trangers, que
l'tat ft promptement constitu, et que l'Europe trouvt, dans les lois
nouvelles, les sauve-gardes qu'elle pouvait dsirer contre l'ambition et
le despotisme de l'Empereur, _et peut-tre aussi contre le
rtablissement de la rpublique_.

Pour accomplir textuellement la parole de Napolon, il aurait fallu que
les collges lectoraux donnassent des cahiers, comme en 1789,  leurs
dputs. La runion de ces collges, la rdaction raisonne de leurs
cahiers, le choix des commissaires, leur arrive  Paris, la
distribution du travail, la prparation, l'examen et la discussion des
bases de la constitution, les confrences contradictoires avec les
dlgus de l'Empereur, etc., etc., auraient absorb un tems
incalculable, et laiss la France dans un tat d'anarchie qui aurait t
les moyens et la possibilit de faire la paix ou la guerre avec les
trangers.

Ainsi donc (et loin de blmer l'Empereur d'avoir drog momentanment 
cette partie de ses promesses), on devait au contraire lui savoir gr de
s'tre dmis volontairement de la dictature dont les circonstances
l'avaient revtu, et d'avoir plac la libert publique sous la
protection des lois. S'il n'et point t _de bonne foi_, s'il n'avait
point t dispos _sincrement_  rendre au peuple ses droits et 
renfermer les siens dans de justes limites, il ne se serait point
empress de publier l'acte additionnel; il aurait gagn du tems, dans
l'espoir que la victoire ou la paix, en consolidant le sceptre dans ses
mains, lui permettrait de dicter des lois au lieu de s'y soumettre.

On reprochait enfin  l'acte additionnel d'avoir rtabli les
confiscations abolies par la Charte.

La plupart des conseillers d'tat et des ministres, et M. de Bassano
plus spcialement, s'levrent avec force contre cette disposition
renouvele de nos lois rvolutionnaires. Mais l'Empereur regardait la
confiscation des biens, comme le moyen le plus efficace de contenir les
royalistes; et il persista opinitrement  ne point s'en dessaisir, sauf
 y renoncer, lorsque les circonstances le permettraient.

En rsum, l'acte additionnel n'tait point sans taches; mais ces
taches, faciles  faire disparatre, n'altraient en rien la beaut et
la bont de ses bases. Il reconnaissait le principe de la souverainet
du peuple. Il assurait, aux trois pouvoirs de l'tat, la force et
l'indpendance ncessaires pour que leur action ft libre et efficace.
L'indpendance des reprsentans tait garantie par leur nombre et le
mode de leur lection. L'indpendance des pairs, par l'hrdit.
L'indpendance du souverain, par le _veto_ imprial, et l'heureuse
combinaison des deux autres pouvoirs qui lui servaient mutuellement de
sauve-garde. Les liberts publiques solidement fondes, taient dotes
libralement de toutes les concessions accordes par la Charte, et de
toutes celles rclames depuis. Le jugement par jurs des dlits de la
presse protgeait et assurait la libert des opinions. Il prservait les
crivains patriotes de la colre du prince et de la complaisance de ses
agens. Il leur assurait mme l'impunit, toutes les fois que leurs
crits seraient en harmonie avec les voeux ou les sentimens secrets de la
nation. La libert individuelle tait garantie non-seulement par les
anciennes lois et l'inamovibilit des juges, mais aussi par deux
dispositions nouvelles: l'une, la responsabilit des ministres; l'autre,
l'abolition prochaine de l'inviolabilit dont les fonctionnaires de
toutes classes avaient t revtus par la constitution de l'an VIII, et
aprs elle, par le gouvernement royal. Elle l'tait encore par la
barrire insurmontable oppose  l'abus du droit d'exil, par la
rduction dans ses limites naturelles de la jurisdiction des commissions
militaires, et par la restriction du pouvoir de dclarer en tat de
sige une portion quelconque du territoire: pouvoir jusqu'alors
arbitraire, et  l'aide duquel le souverain suspendait  son gr
l'empire de la constitution, et mettait, de fait, les citoyens hors la
loi. L'acte additionnel, enfin, par les obstacles qu'il apportait aux
usurpations du pouvoir suprme, et les garanties sans nombre qu'il
assurait  la nation, affermissait sur des fondemens inbranlables les
liberts politiques et particulires: et cependant, par la plus bizarre
des contradictions, il fut considr comme l'_oeuvre du despotisme_, et
fit perdre  Napolon sa popularit.

Les crivains les plus renomms par leurs lumires et leur patriotisme,
prirent la dfense de Napolon; mais ils eurent beau citer Delolme,
Blackstone, Montesquieu, et dmontrer que jamais aucun tat moderne,
aucune rpublique n'avait possd des lois aussi bienfaisantes, aussi
librales, leur loquence et leur rudition furent sans succs. Les
contempteurs de l'acte additionnel, sourds  la voix de la raison, ne
voulaient le juger que d'aprs son titre; et comme ce titre leur
dplaisait et les inquitait, ils persistrent  dnigrer l'ouvrage et 
le condamner, comme on le dit vulgairement, _sur l'tiquette du sac_.

Napolon, loin de prvoir ce funeste rsultat, s'tait persuad au
contraire qu'on lui saurait gr d'avoir accompli si promptement et si
gnreusement, les esprances de la nation; et il avait prpar de sa
main une longue proclamation aux Franais, dans laquelle il se
flicitait sincrement avec eux du bonheur dont la France allait jouir
sous l'empire de ses nouvelles lois.

Cette proclamation, on le devine facilement, n'eut point de suite[10]:
elle fut remplace par un dcret de convocation des collges lectoraux,
dans lequel Napolon, averti des rumeurs publiques, s'excusa sur la
gravit des circonstances, d'avoir abrg les formes qu'il avait promis
de suivre pour la rdaction de l'acte constitutionnel, et annona que
cet acte, contenant en lui-mme le principe de toute amlioration,
pourrait tre modifi conformment aux voeux de la nation. Aux termes de
ce dcret, les collges lectoraux taient appels  nommer les membres
de la prochaine assemble des reprsentans; et Napolon s'excusait
derechef d'tre forc, par la position de l'tat, de faire procder  la
nomination des dputs avant l'acceptation de la constitution.

C'tait au Champ de Mai que les lecteurs de tous les dpartemens
devaient se runir, pour procder au recensement des votes de rejet ou
d'adoption.

L'ide de renouveler les antiques assembles de la nation, telle que
l'Empereur l'avait d'abord conue, tait sans contredit une ide grande,
gnreuses, et singulirement propre  redonner au patriotisme de
l'clat et de l'nergie; mais, il faut l'avouer aussi, elle tait
marque au coin de l'audace et de l'imprudence, et pouvait porter 
Napolon un coup irrparable. N'tait-il pas  craindre, dans la
position quivoque o il se trouvait plac, que les lecteurs ayant tout
 redouter des Bourbons et des trangers, ne voulussent point accepter
une mission aussi prilleuse, et que l'assemble ne ft dserte?
N'tait-il point probable encore, que personne ne briguerait le
dangereux honneur de faire partie de la nouvelle reprsentation
nationale, dont le premier acte serait ncessairement de proscrire 
jamais la dynastie des Bourbons, et de reconnatre Napolon, en dpit
des trangers, seul et lgitime souverain de la France?

Cependant, tant il est vrai que l'vnement avec Napolon dmentait
toujours les plus sages conjectures, les lecteurs accoururent en foule
 Paris; et les hommes les plus recommandables par leur caractre ou
leur fortune, se mirent sur les rangs pour tre dputs, et
sollicitrent les suffrages avec autant d'ardeur que si la France et
t tranquille et heureuse[11].

Et pourquoi? c'est qu'il s'agissait moins, aux yeux des lecteurs et des
dputs, de la cause d'un homme, que du sort de la patrie: c'est que la
crise o se trouvait la France, loin d'intimider les partisans de la
rvolution, rveilla dans leurs coeurs les sentimens du plus courageux
patriotisme.

Et ce que j'appelle ici les partisans de la rvolution, n'taient point,
comme certaines personnes cherchent  le persuader, ces tres
sanguinaires fltris du titre de jacobin, mais cette masse norme de
Franais qui, depuis 1789, ont concouru plus ou moins  la destruction
du rgime fodal, de ses privilges et de ses abus; de ces Franais
enfin, qui connaissent le prix de la libert et de la dignit de
l'homme.

Mais l'assemble du Champ de Mai devait tre prive de son plus bel
ornement, de l'Impratrice et de son fils! L'Empereur n'ignorait point
que cette princesse tait soigneusement surveille, et qu'on lui avait
arrach, par surprise et par menaces, le serment de communiquer toutes
les lettres qu'elle pourrait recevoir. Il savait aussi qu'elle tait mal
entoure; mais il pensa qu'il se devait  lui-mme et  son attachement
pour l'Impratrice, d'puiser tous les moyens de faire cesser sa
captivit. Il tenta d'abord, par plusieurs lettres pleines de sentimens
et de dignit, d'mouvoir la justice et la sensibilit de l'Empereur
d'Autriche. Les rclamations, les prires tant restes sans effet, il
rsolut de charger un officier de la couronne de se rendre  Vienne,
pour ngocier ou requrir publiquement, au nom de la nature et du droit
des gens, la dlivrance de l'Impratrice et de son fils. Il confia cette
mission  M. le comte de Flahaut, l'un de ses aides-de-camp. Personne
n'tait plus en tat que cet officier, de la remplir dignement. C'tait
un vritable Franais: spirituel, aimable et brave, il tait aussi
brillant sur un champ de bataille, que dans une confrence diplomatique
ou dans un salon, et savait plaire en tous lieux par l'agrment et la
fermet de son caractre.

M. de Flahaut partit, et ne put dpasser Stuttgard. Cette disgrce
convertit en regret douloureux la joie qu'avait dj fait natre
l'esprance de revoir le jeune prince et son auguste mre.

Les peuples qui se trouvaient rpandus sur leur passage, avaient
d'avance prpar les moyens de faire clater leur amour et leur respect.

Le retour de Napolon avait t clbr par des cris d'enthousiasme qui
ressemblaient  l'ivresse de la victoire; celui de l'Impratrice n'et
inspir que de tendres motions. Les acclamations modres par de douces
larmes, les routes jonches de fleurs, les villageoises pares de leurs
atours et de leur bonheur, auraient donn  ce spectacle l'aspect d'une
fte de famille; et Marie-Louise n'et point sembl la fille des Csars
rentrant dans ses tats, mais une mre bien aime qui, aprs une longue
et douloureuse absence, est enfin rendue aux voeux de ses enfans.

Son fils, sur la tte duquel reposaient alors de si hautes destines,
aurait excit des transports non moins vifs, non moins touchans.
Arrach, ds le berceau,  son trne,  sa patrie, il n'avait point
cess de reporter ses souvenirs et ses regards vers le sol qui l'avait
vu natre; une foule de mots hardis et ingnieux avait rvl ses
regrets, ses esprances; et ces mots rpts et appris par coeur,
rendaient cet auguste enfant l'objet des penses et des affections les
plus chres.

Par une contradiction trange, les Franais avaient dplor le caractre
imprieux et l'humeur belliqueuse de Napolon; et prcisment ils
chrissaient le fils, parce qu'il promettait d'avoir l'audace et le
gnie de son pre, et qu'ils espraient qu'il rendrait un jour  la
France _le lustre des victoires et le langage du matre_[12].

L'Empereur fut profondment afflig de la dtention arbitraire de sa
femme et de son fils. Il en sentait toute l'importance; plusieurs fois
on lui offrit de les enlever; moi-mme je fus charg, par un trs-grand
personnage, de l'entretenir d'une offre de cette nature. Mais il
persista obstinment  ne vouloir accueillir aucune proposition.
Peut-tre rpugnait-il  sa tendresse ou  sa fiert, de confier, aux
hasards d'une semblable entreprise, des personnes aussi chres, et qu'il
tait assur d'obtenir plus dignement de la victoire ou de la paix.
Peut-tre craignait-il de compromettre leurs destines, s'il succombait
dans la lutte qui allait s'engager entre l'Europe et lui; car,
malheureusement, cette lutte si long-tems incertaine, n'tait plus
douteuse, mme  ses yeux.

Les ouvertures indirectes faites aux cabinets trangers, et celles
renouveles sous toutes les formes par l'Empereur, par le duc de
Vicence, avaient chou compltement.

Les efforts tents, en faveur de la France, dans le parlement
britannique, par les gnreux dfenseurs des droits et de l'indpendance
des nations, taient demeurs sans succs.

M. de Saint-L... et M. de Mont..., revenus de Vienne, avaient annonc
que les allis ne se dpartiraient jamais des principes manifests dans
leurs dclaration et trait des 13 et 25 mars.

M. de Talleyrand, sur lequel on comptait, convaincu du triomphe des
Bourbons, avait refus de les trahir ou de les abandonner.

M. de Stassard avait t arrt  Lintz et forc de revenir sur ses pas.
Ses dpches, saisies et envoyes  l'empereur d'Autriche, avaient t
mises sous les yeux des monarques trangers; et ces monarques avaient
arrt unanimement qu'elles ne seraient point prises en considration,
et qu'ils adhraient de nouveau, et plus formellement que jamais,  leur
dclaration.

La princesse Hortense avait reu, de la part de l'empereur de Russie,
cette rponse laconique: _Point de paix, point de trve avec cet homme:
tout, except lui_[13].

Les agens que l'Empereur entretenait  l'tranger l'avaient instruit que
les troupes de toutes les puissances taient sous les armes, et que l'on
n'attendait que l'arrive des Russes pour entrer en campagne[14].

Tout espoir de conciliation tait donc ananti; les amis de Napolon
commenaient  douter de son salut: lui seul contemplait, avec une
imperturbable fermet, les dangers dont il tait menac.

Les vnemens de 1814 lui avaient rvl l'importance de la capitale, et
l'on pense bien qu'il ne ngligea point les moyens de la mettre en tat
de dfense. Quand le moment fut venu d'arrter dfinitivement les
travaux de fortifications qu'il avait dj fait baucher, M. Fontaine,
son architecte favori, tait prs de lui et voulut se retirer. Non, lui
dit l'Empereur, restez-l; vous allez m'aider  fortifier Paris. Il se
fit apporter la carte des chasses, examina les sinuosits du terrain,
consulta M. Fontaine sur l'emplacement des redoutes, l'tablissement des
couronnes, triple-couronnes, lunettes, etc., etc., et en moins d'une
demi-heure, il conut et arrta, sous le bon plaisir de son architecte,
un plan dfinitif de dfense qui obtint l'assentiment des ingnieurs les
plus exercs.

Une nue d'ouvriers couvrit bientt les alentours de Paris; mais, pour
augmenter l'effet que devait produire en France et  l'tranger la
fortification de cette ville, Napolon fit insinuer  la garde nationale
d'y travailler. Aussitt, des dtachemens de lgions, accompagns d'une
foule de citoyens et de fdrs des faubourgs Saint-Antoine et
Saint-Marceau, se portrent  Montmartre,  Vincennes, et procdrent,
en chantant,  l'ouverture des tranches. Les grenadiers de la garde ne
voulurent pas rester oisifs, et vinrent, leur musique en tte, prendre
part aux travaux. L'Empereur, accompagn seulement de quelques officiers
de sa maison, allait souvent encourager le zle des travailleurs. Sa
prsence et ses paroles enflammaient leur imagination; ils croyaient
voir les Thermopyles, dans chaque passage  fortifier; et, nouveaux
Spartiates, ils juraient, avec enthousiasme, de les dfendre jusqu' la
mort.

Les fdrs ne s'en tinrent point  ces dmonstrations si souvent
striles; ils demandrent des armes, et s'offensrent du retard qu'on
apportait  leur en donner. Ils se plaignirent non moins vivement, de
n'avoir point encore t passs en revue par l'Empereur.

L'Empereur, pour les apaiser, s'empressa de leur annoncer qu'il les
admettrait avec plaisir  dfiler devant lui le premier jour de parade.

Le 24 mai, ils se prsentrent aux Tuileries: leurs bataillons se
composaient en grande partie d'anciens soldats et de laborieux ouvriers;
mais il s'tait gliss  leur suite quelques-uns de ces vagabonds qui
affluent dans les grandes villes; et ces derniers, par leurs figures
patibulaires et le dsordre de leurs vtemens, ne rappelaient que trop
les bandes homicides qui ensanglantrent autrefois la demeure de
l'infortun Louis XVI.

Lorsque Louis XIII et le superbe Richelieu invoqurent les secours des
communauts d'arts et mtiers, ils accordrent  leurs dputs une
audience solennelle, leur prirent les mains, et les embrassrent tous,
dit l'histoire, jusqu'aux savetiers. Napolon, quoique plac dans une
position minemment plus critique, ne voulut point s'humilier devant la
ncessit; il conserva sa dignit, et laissa pntrer, malgr lui,
combien il souffrait d'tre forc, par les circonstances, d'accepter de
semblables secours.

Les chefs de la confdration lui adressrent un discours, o l'on
remarqua principalement les passages suivans:

     Vous tes, Sire, l'homme de la nation, le dfenseur de la patrie;
     nous attendons de vous une glorieuse indpendance et une sage
     libert. Vous nous assurerez ces deux biens prcieux; vous
     consacrerez  jamais les droits du peuple; vous rgnerez par la
     constitution et les lois: nous venons vous offrir nos bras, notre
     courage, et notre sang pour le salut de la capitale.

     Ah! Sire, que n'avions-nous des armes au moment o les rois
     trangers, enhardis par la trahison, s'avancrent jusques sous les
     murs de Paris!... nous versions des larmes de rage en voyant nos
     bras inutiles  la cause commune;... nous sommes presque tous
     d'anciens dfenseurs de la patrie: la patrie doit remettre avec
     confiance des armes  ceux qui ont vers leur sang pour elle.
     Donnez-nous des armes en son nom... Nous ne sommes les instrumens
     d'aucun parti, les agens d'aucune faction... Citoyens, nous
     obissons  nos magistrats et aux lois; soldats, nous obissons 
     nos chefs...

     _Vive la nation! vive la libert! vive l'Empereur!_

L'Empereur leur rpondit en ces termes:

     Soldats, fdrs des faubourgs Saint-Antoine et Saint-Marceau: Je
     suis revenu seul, parce que je comptais sur le peuple des villes,
     les habitans des campagnes et les soldats de l'arme, dont je
     connaissais l'attachement  l'honneur national. Vous avez tous
     justifi ma confiance. J'accepte votre offre. Je vous donnerai des
     armes, je vous donnerai pour vous guider des officiers couverts
     d'honorables blessures, et accoutums  voir fuir l'ennemi devant
     eux. Vos bras robustes et faits aux pnibles travaux, sont plus
     propres que tous autres au maniement des armes. Quant au courage,
     vous tes Franais; vous serez les claireurs de la garde
     nationale. Je serai sans inquitude pour la capitale, lorsque la
     garde nationale et vous vous serez charg de sa dfense; et s'il
     est vrai, que les trangers persistent dans le projet impie
     d'attenter  notre indpendance et  notre honneur, je pourrai
     profiter de la victoire sans tre arrt par aucune sollicitude.

     Soldats, fdrs! s'il est des hommes dans les hautes classes de la
     socit qui ayent dshonor le nom Franais; l'amour de la patrie
     et le sentiment d'honneur national, se sont conservs tout entiers
     dans le peuple des villes, les habitans des campagnes et les
     soldats de L'arme. Je suis bien aise de vous voir. J'ai confiance
     en vous: vive la nation!

Nanmoins, malgr sa promesse, l'Empereur, sous le prtexte que le
nombre des fusils n'tait point suffisant, ne fit donner des armes
qu'aux fdrs de service; en sorte qu'elles passaient journellement de
mains en mains, et ne restaient par consquent en la possession de
personne. Plusieurs motifs lui firent prendre cette prcaution. Il
voulait conserver  la garde nationale une supriorit qu'elle aurait
perdue, si la totalit des fdrs et t arme. Il craignait ensuite
que les rpublicains qu'il regardait toujours comme ses ennemis
implacables, ne s'emparassent de l'esprit des fdrs et ne parvinssent,
au nom de la libert,  leur faire tourner contre lui les armes qu'il
leur aurait donnes. Prvention funeste! qui lui fit placer sa force
autre part que dans le peuple, et lui ravit par consquent son plus
ferme soutien.

Au moment o la population de Paris tmoignait  l'Empereur et  la
patrie le plus fidle dvouement, le tocsin de l'insurrection
retentissait dans les campagnes de la Vende.

Ds le 1er mai, quelques symptmes d'agitation avaient t remarqus
dans le Boccage[15]. Le brave et infortun Travot par fermet, par
persuasion, tait parvenu  rtablir l'ordre; et tout paraissait
tranquille, lorsque des missaires de l'Angleterre vinrent de nouveau
rallumer l'incendie.

MM. Auguste de la Roche-Jaquelin, d'Autichamp, Suzannet, Sapineau,
Daudign, et quelques autres chefs de la Vende, se runirent. La guerre
civile fut rsolue. Le 15 mai, jour convenu, le tocsin se fit entendre;
des proclamations nergiques appelrent aux armes les habitans de
l'Anjou, de la Vende, du Poitou; et l'on parvint  rassembler une masse
confuse de sept  huit mille paysans.

Les agens Anglais avaient annonc que le marquis Louis de la
Roche-Jaquelin apportait aux provinces de l'Ouest des armes, des
munitions, et de l'argent. Les insurgs se portrent aussitt 
Croix-de-Vic pour favoriser son dbarquement. Quelques douaniers runis
 la hte, s'y opposrent, mais vainement: la Roche-Jaquelin triomphant
remit, entre les mains des malheureux Vendens, les funestes prsens de
l'Angleterre[16].

La nouvelle de ce soulvement que des rapports inexacts avaient
considrablement exagr, parvint  l'Empereur dans la nuit du 17. Il
m'appela prs de son lit, me fit mettre sur la carte les positions des
Franais et des insurgs, et me dicta ses volonts.

Il prescrivit  une partie des troupes stationnes dans les divisions
limitrophes, de se porter en toute hte sur Niort et sur Poitiers, au
gnral Brayer de se rendre en poste  Angers, avec deux rgimens de la
jeune garde; au gnral Travot de rappeler ses dtachemens et de se
concentrer jusqu' nouvel ordre; des officiers d'ordonnance expriments
furent chargs d'aller reconnatre le terrain; et le gnral Corbineau
dont l'Empereur connaissait les talens, la modration et la fermet, fut
envoy sur les lieux pour apaiser la rvolte, ou prsider en cas de
besoin aux oprations militaires. Toutes ces dispositions arrtes,
l'Empereur referma tranquillement les yeux; car la facult de goter 
volont les douceurs du sommeil, tait une des prrogatives que lui
avait accord la nature.

Des dpches tlgraphiques apportrent bientt des dtails plus
circonstancis et plus rassurans. On sut que les paysans, auxquels on
avait donn l'ordre de fournir seulement quatre hommes par paroisse,
avaient montr de l'hsitation et de la mauvaise volont, et que les
chefs avaient eu beaucoup de peine  rassembler quatre  cinq mille
hommes, composs en grande partie de vagabonds et d'ouvriers sans
ouvrage. On sut enfin que le gnral Travot, ayant t instruit du
dbarquement et de la route qu'avait suivi le convoi, s'tait mis  la
poursuite des insurgs, les avait atteints en avant de St.-Gilles, leur
avait tu trois cents hommes, et s'tait empar de la majeure partie des
armes et des munitions.

L'Empereur pensa que cette meute pourrait se rsoudre autrement que par
la force; et adoptant  cet gard les vues de conciliation proposes par
le gnral Travot, il chargea le ministre de la police d'inviter MM. de
Malartic et deux autres chefs Vendens, MM. de la Beraudire et de
Flavigny,  se rendre en qualit de pacificateurs prs de leurs anciens
compagnons d'armes, et  leur remontrer que ce n'tait point dans les
plaines de l'Ouest que le sort du trne serait dcid; et que
l'expulsion dfinitive ou le rtablissement de Louis XVIII, ne dpendant
ni de leurs efforts ni de leurs revers, le sang franais qu'ils allaient
verser dans la Vende serait inutilement rpandu.

Il transmit l'ordre au gnral Lamarque qu'il venait d'investir de la
direction suprme de cette guerre[17], de favoriser de tout son pouvoir
les ngociations de M. de Malartic; il lui prescrivit en mme tems de
dclarer formellement  la Roche-Jaquelin et aux autres chefs des
insurgs, que s'ils persistaient  continuer la guerre civile, il ne
leur serait plus fait de quartier, et que leurs maisons et leurs
proprits seraient saccages et incendies[18].

Il lui recommanda aussi de presser le plus vivement possible les bandes
de la Vende, afin de ne leur laisser d'autre espoir de salut qu'une
prompte soumission. Mais cette recommandation tait superflue. Dj le
gnral Travot, par des attaques imprvues, des marches savantes, des
succs toujours croissans, tait parvenu  porter le trouble et l'effroi
dans l'me des insurgs, et ils cherchaient moins  le combattre qu'
l'viter.

En oprant le mouvement de concentration qui lui avait t prescrit, ce
gnral se rencontra la nuit et par hasard,  Aisenay, avec l'arme
royale. Les Vendens, surpris, se crurent perdus. Quelques coups de
fusils jetrent dans leurs rangs le dsordre et l'pouvante; ils se
prcipitrent les uns sur les autres, et se dbandrent si compltement
que MM. de Sapineau et Suzannet se trouvrent plusieurs jours sans
soldats. M. d'Autichamp, quoiqu'loign du lieu du combat, prouva le
mme sort. Ses troupes l'abandonnrent avec autant de facilit, qu'il
avait eu de peine  les runir.

Cette dfection n'tait point le seul effet de la terreur que l'arme
impriale devait naturellement inspirer  de malheureux paysans; elle
tenait encore  plusieurs autres circonstances. D'abord, elle rsultait
du peu de confiance des insurgs dans l'exprience et la capacit de
leur gnral en chef le marquis de la Roche-Jaquelin. Ils rendaient
justice  sa belle bravoure, mais il s'tait perdu dans leur esprit en
les compromettant sans cesse par de fausses manoeuvres, et en voulant les
assujettir  un service rgulier, incompatible avec leurs habitudes
domestiques et leur manire de faire la guerre. Elle provenait ensuite
de la division qui s'tait introduite, ds le dbut de la guerre, parmi
leurs gnraux. Le marquis de la Roche-Jaquelin, ardent et ambitieux,
s'tait arrog le commandement suprme; et les vieux fondateurs de
l'arme royale, les d'Autichamp, les Suzannet, les Sapineau,
n'obissaient qu' regret aux ordres imprieux d'un jeune officier,
jusques-l sans service et sans rputation.

Mais la cause premire, la cause fondamentale de la mollesse ou de
l'inertie des Vendens, tait plus encore le changement survenu depuis
le couronnement de Napolon dans l'tat politique et militaire de la
France: ils savaient que le tems o ils faisaient peur aux bleus et
s'emparaient  coups de bton de leur artillerie, tait pass. Ils
savaient que le tems de la terreur, de l'anarchie, tait fini pour
toujours, et qu'ils n'avaient plus  redouter ni les abus, ni les excs,
ni les crimes qui avaient provoqu et entretenu leur premire
insurrection. Quant  l'attachement qu'ils avaient hrit de leurs pres
pour la famille des Bourbons, cet attachement, sans tre banni de leurs
coeurs, tait balanc par la crainte de voir renatre les malheurs et les
dvastations de l'ancienne guerre civile, par l'inquitude que leur
inspirait la renaissance du double despotisme des prtres et des nobles,
et peut-tre encore par le souvenir des bienfaits de Napolon. C'tait
lui qui leur avait rendu leurs glises et leurs ministres, qui avait
relev les ruines de leurs habitations dsoles[19], et qui les avait
affranchis  la fois des exactions rvolutionnaires et des brigandages
de la chouannerie.

L'Empereur, ne doutant point de la fin prochaine et de l'heureuse issue
de cette guerre, l'annona hautement en audience publique. Tout,
dit-il, sera termin avant peu dans la Vende. Les Vendens ne veulent
plus se battre. Ils se retirent chez eux, un  un, et le combat finira,
faute de combattans.

Les nouvelles qu'il reut du roi de Naples furent bien loin de lui
inspirer la mme satisfaction.

Ce prince, comme je l'ai dit prcdemment, aprs avoir remport
plusieurs avantages assez brillans, s'tait avanc jusqu'aux portes de
Plaisance, et se disposait  marcher sur Milan,  travers le territoire
Pimontais, lorsque lord Bentink lui fit notifier que l'Angleterre se
dclarerait contre lui, s'il ne respectait point les tats du roi de
Sardaigne. Joachim, craignant une diversion des Anglais sur Naples,
consentit  changer de direction. Les Autrichiens eurent le tems
d'accourir, et Milan fut sauv.

Sur ces entrefaites, un corps d'arme napolitain, qui avait pntr en
Toscane et chass devant lui le gnral Nugent, fut surpris et forc de
se retirer prcipitamment sur Florence.

Ce revers inattendu, et les renforts considrables que les Autrichiens
reurent, dterminrent Joachim  rtrograder: il se retira pied  pied
sur Ancone.

Les Anglais, neutres jusqu'alors, se dclarrent contre lui, et
s'allirent  l'Autriche et aux Siciliens. Joachim, menac, press de
tous cts, concentra ses forces. Une bataille gnrale fut livre 
Tolentino. Les Napolitains, anims par la prsence et la valeur de leur
roi, attaqurent vivement le gnral Bianchi, et tout leur prsageait la
victoire, quand l'arrive du gnral Neipperg,  la tte de troupes
fraches, changea la face des affaires. L'arme napolitaine, rompue,
abandonna le champ de bataille et s'enfuit  Macerata.

Un second combat aussi malheureux eut lieu  Caprano, et la prise de
cette ville, par les Autrichiens, leur ouvrit l'entre du royaume de
Naples, tandis que le corps du gnral Nugent, qui s'tait dirig de
Florence sur Rome, pntrait par une autre route sur le territoire
napolitain.

Le bruit de la dfaite et de la mort du roi, l'approche des armes
autrichiennes et leurs proclamations[20], excitrent une sdition 
Naples. Les Lazzaronis, aprs avoir assassin quelques Franais et
massacr le ministre de la police, se portrent au Palais-Royal, dans le
dessein d'gorger la reine. Cette princesse, digne du sang qui coulait
dans ses veines, ne s'effraya point de leurs cris et de leurs menaces;
elle leur tint tte courageusement, et les fora de rentrer dans
l'obissance.

Joachim, rest debout au milieu des dbris de son arme, soutenait, avec
une constance hroque, les efforts de ses ennemis; rsolu de prir les
armes  la main, il s'lanait sur les bataillons, et portait, dans leur
sein, l'pouvante et la mort. Mais sa valeur ne pouvait qu'illustrer sa
chute. Toujours repouss, toujours invulnrable, il abandonna l'espoir
de vaincre ou de se faire tuer. Il revint  Naples, dans la nuit du 19
au 20 mars; la reine parut indigne de le voir. Madame, lui dit-il, je
n'ai pas pu mourir. Il partit aussitt, pour ne point tomber au pouvoir
des Autrichiens, et vint se rfugier en France. La reine, malgr les
dangers qui menaaient sa vie, voulut rester  Naples, jusqu' ce que le
sort de l'arme et le sien eussent t dcids. Le trait sign, elle se
retira  bord d'un btiment anglais, et se fit conduire  Trieste.

La catastrophe du roi fit sur l'esprit superstitieux de Napolon, la
plus profonde impression; mais elle n'inspira aux Franais que peu de
regrets et point de crainte. Je dis point de crainte, car la nation
s'tait familiarise avec l'ide de la guerre. Le patriotisme et
l'nergie dont elle se sentait anime, lui inspiraient une telle
confiance, qu'elle se croyait assez forte pour se passer de l'appui des
Napolitains et lutter seule contre la coalition. Elle se rappelait la
campagne de 1814; et si,  cette poque, Napolon, avec soixante mille
soldats, avait battu et tenu en chec les armes victorieuses de
l'tranger, que ne devait-elle point esprer aujourd'hui, que l'arme,
forte de trois cents mille combattans, ne serait, au besoin, que
l'avant-garde de la France? Les royalistes et leurs journaux, en
rptant les manifestes de Gand et de Vienne, en numrant les armes
trangres, en exagrant nos dangers, taient bien parvenus  amollir
quelques mes et  branler leurs opinions; mais les sentimens de la
masse nationale n'avaient rien perdu de leur vigueur et de leur nergie.
Chaque jour, de nouvelles offrandes[21] taient dposes sur l'autel de
la patrie; et chaque jour se formaient, sous le nom de lanciers, de
partisans, de fdrs, de chasseurs des montagnes, de tirailleurs, de
nouveaux corps de volontaires aussi nombreux que redoutables.

Les Parisiens, si souvent spectateurs paisibles des vnemens,
partageaient cet lan patriotique; non contens d'lever leurs
retranchemens de leurs propres mains, ils sollicitrent l'honneur de les
dfendre; et vingt mille hommes, composs de gardes nationaux, de
fdrs des faubourgs, et de citoyens de toutes les classes,
s'organisrent en bataillons de guerre, sous la dnomination de
tirailleurs de la garde nationale.

Napolon applaudissait aux nobles efforts de la grande nation; mais
malheureusement nos arsenaux avaient t spolis en 1814; et quelle que
fut l'activit de nos ateliers, il prouvait le dsespoir de ne pouvoir
armer tous les bras levs pour sa dfense; il lui aurait fallu six cents
mille fusils, et  peine pouvait-on suffire  l'armement des troupes de
ligne et des gardes nationales envoyes dans les places.

Mais pendant que Paris d'un ct contemplait ses remparts, de l'autre il
voyait s'achever les prparatifs de la fte du Champ de Mai. Partout la
foule abondait; et le Franais, toujours le mme, toujours valeureux et
frivole, parcourait avec un gal plaisir les lieux o il devait se
battre, et ceux o il esprait s'amuser.

L'assemble du Champ de Mai, que plusieurs circonstances imprvues
avaient retarde, eut enfin lieu le 1er juin. L'Empereur crut devoir y
taler tout le faste imprial, et il se trompa. Il allait se trouver en
prsence de vieux patriotes qu'il avait abuss, et il fallait viter de
rveiller leurs souvenirs et d'offusquer leurs regards.

Son costume, celui de ses frres et de sa cour, firent d'abord une
impression dsagrable; elle s'vanouit bientt, pour faire place aux
sensations qu'excitait cette grande runion nationale. Quoi, en effet,
de plus imposant que l'aspect d'un peuple menac d'une guerre
formidable, formant paisiblement un pacte solennel avec le souverain
qu'on veut lui ravir; et s'unissant avec lui,  la vie et  la mort,
pour dfendre en commun l'indpendance et l'honneur de la patrie!

Un autel s'levait au milieu de la vaste et superbe enceinte du Champ de
Mars, et l'on commena la crmonie par invoquer l'tre suprme. Les
hommages rendus  Dieu, en prsence de la nature, semblent inspirer 
l'homme plus de religion, de confiance et de respect. Au moment de
l'lvation, cette foule de citoyens, de soldats, d'officiers, de
magistrats, de princes, se prosterna dans la poussire, et implora pour
la France, avec une tendre et religieuse motion, la protection
tutlaire du Souverain Arbitre des peuples et des rois. L'Empereur
lui-mme, ordinairement si distrait, fit paratre beaucoup de
recueillement. Tous les regards taient fixs sur lui: on se rappelait
ses victoires et ses revers, sa grandeur et sa chute; on s'attendrissait
sur les nouveaux dangers accumuls sur sa tte; et l'on faisait des
voeux, des voeux bien sincres! pour qu'il pt triompher de ses
implacables ennemis.

Une dputation compose de cinq cents lecteurs s'avana au pied du
trne, et l'un d'eux, au nom du peuple Franais, lui parla en ces
termes:

     SIRE, le peuple Franais vous avait dcern la couronne; vous
     l'avez dpose sans son aveu; ses suffrages viennent de vous
     imposer le devoir de la reprendre.

     Un contrat nouveau s'est form entre la nation et votre Majest.

     Rassembls de tous les points de l'empire autour des tables de la
     loi, o nous venons inscrire le voeu du peuple, ce voeu, seule source
     lgitime du pouvoir, il nous est impossible de ne pas faire
     retentir la voix de la France dont nous sommes les organes
     immdiats, de ne pas dire, en prsence de l'Europe, au chef auguste
     de la nation, ce qu'elle attend de lui, ce qu'il doit attendre
     d'elle.

     Nos paroles sont graves comme les circonstances qui les inspirent.

     Que veut la ligue des rois allis, avec cet appareil de guerre dont
     elle pouvante l'Europe et afflige l'humanit.

     Par quel acte, par quelle violation avons-nous provoqu leur
     vengeance, motiv leur agression?

     Avons-nous, depuis la paix, essay de leur donner des lois? Nous
     voulons seulement faire et suivre celles qui s'adaptent  nos
     moeurs.

     Nous ne voulons point du chef que veulent pour nous nos ennemis, et
     nous voulons celui dont ils ne veulent pas.

     Ils osent vous proscrire personnellement, vous, Sire, qui, matre
     tant de fois de leurs capitales, les avez raffermis gnreusement
     sur leurs trnes branls! Cette haine de nos ennemis ajoute 
     notre amour pour vous; on proscrirait le moins connu de nos
     citoyens, que nous devrions le dfendre avec la mme nergie: il
     serait, comme vous, sous l'gide de la loi et de la puissance
     Franaise.

     On nous menace d'une invasion, et cependant resserrs dans des
     frontires que la nature ne nous: point imposes, que long-tems, et
     avant votre rgne, la victoire et la paix mmes avaient recules,
     nous n'avons point franchi cette troite enceinte, par respect pour
     des traits que vous n'avez point signs, et que vous avez offert
     de respecter.

     Ne demande-t-on que des garanties? elles sont toutes dans nos
     constitutions et dans la volont du peuple Franais, unie dsormais
      la vtre.

     Ne craint-on pas de nous rappeler des tems, un tat de choses,
     nagures si diffrens, et qui pourraient encore se reproduire!

     Ce ne serait pas la premire fois que nous aurions vaincu l'Europe
     arme contre nous.

     Ces droits sacrs, imprescriptibles, que la moindre peuplade n'a
     jamais rclams en vain au tribunal de la justice et de l'histoire,
     c'est  la nation Franaise qu'on ose les disputer une seconde
     fois, au 19e sicle,  la face du monde civilis!

     Parce que la France veut tre la France, faut-il qu'elle soit
     dgrade, dchire, dmembre? et nous rserve-t-on le sort de la
     Pologne? Vainement veut-on cacher de funestes desseins sous
     l'apparence du dessein unique de vous sparer de nous; pour vous
     donner  des matres avec qui nous n'avons plus rien de commun, que
     nous n'entendons plus, et qui ne peuvent plus nous entendre.

     Les trois branches de la lgislation vont se mettre en action; un
     seul sentiment les animera. Confians dans les promesses de votre
     Majest, nous lui remettons, nous remettons  nos reprsentans et 
     la chambre des pairs, le soin de recevoir, de consolider, de
     perfectionner, de concert, sans prcipitation, sans secousse, avec
     maturit, avec sagesse, notre systme constitutionnel, et les
     institutions qui doivent en tre la garantie.

     Et, cependant, si nous sommes forcs de combattre, qu'un seul cri
     retentisse dans tous les coeurs. Marchons  l'ennemi qui veut nous
     traiter comme la dernire des nations. Serrons-nous tous autour du
     trne o sige le pre et le chef du peuple et de l'arme.

     Sire, rien n'est impossible, rien ne sera pargn pour nous assurer
     l'honneur et l'indpendance, ces biens plus chers que la vie; tout
     sera tent, tout sera excut pour repousser un joug ignominieux.
     Nous le disons aux nations: Puissent leurs chefs nous entendre!
     s'ils acceptent vos offres de paix, le peuple Franais attendra de
     votre administration, forte, librale, paternelle, des motifs de se
     consoler des sacrifices que lui a cots la paix; mais si l'on ne
     lui laisse que le choix entre la guerre et la honte, la nation
     toute entire se lve pour la guerre; elle est prte  vous dgager
     des offres trop modres peut-tre, que vous avez faites pour
     pargner  l'Europe un nouveau bouleversement. Tout Franais est
     soldat: la victoire suivra vos aigles, et nos ennemis, qui
     comptaient sur une division, regretteront bientt de nous avoir
     provoqus.

Ce discours fini, on proclama le rsultat des votes[22], et
l'acceptation de l'acte constitutionnel.

L'Empereur alors, se tournant du ct des lecteurs, dit:

     Messieurs les lecteurs des collges de dpartemens et
     d'arrondissements, Messieurs les dputs des armes de terre et de
     mer au Champ de Mai,

     Empereur, Consul, Soldat, je tiens tout du peuple. Dans la
     prosprit, dans l'adversit, sur le champ de bataille, au conseil,
     sur le trne, dans l'exil, la France a t l'objet unique et
     constant de mes penses et de mes actions.

     Comme ce roi d'Athnes, je me suis sacrifi pour mon peuple, dans
     l'espoir de voir se raliser la promesse donne de conserver  la
     France son intgrit naturelle, ses honneurs et ses droits.

     L'indignation de voir ces droits sacrs, acquis par vingt annes de
     victoires, mconnus et perdus  jamais; le cri de l'honneur
     franais fltri; les voeux de la nation, m'ont ramen sur ce trne,
     qui m'est cher parce qu'il est le palladium de l'indpendance, de
     l'honneur et des droits du peuple.

     Franais, en traversant, au milieu de l'allgresse publique, les
     diverses provinces de l'empire, pour arriver dans ma capitale, j'ai
     d compter sur une longue paix; les nations sont lies par les
     traits conclus par leurs gouvernemens, quels qu'ils soient.

     Ma pense se portait alors toute entire sur les moyens de fonder
     notre libert par une constitution conforme  la volont et 
     l'intrt du peuple. J'ai convoqu le Champ de Mai.

     Je ne tardai pas  apprendre que les princes qui ont mconnu tous
     les principes, froiss l'opinion et les plus chers intrts de tant
     de peuples, veulent nous faire la guerre. Ils mditent d'accrotre
     le royaume des Pays-Bas, de lui donner pour barrires toutes nos
     places fortes du nord, et de concilier les diffrends qui les
     divisent encore, en se partageant la Loraine et l'Alsace.

     Il a fallu se prparer  la guerre.

     Cependant, devant courir personnellement les hasards des combats,
     ma premire sollicitude a d tre de consulter sans retard la
     nation. Le peuple a accept l'acte que je lui ai prsent.

     Franais! lorsque nous aurons repouss ces injustes agressions, et
     que l'Europe sera convaincue de ce qu'on doit aux droits et 
     l'indpendance de 28 millions de Franais, une loi solennelle,
     faite dans les formes voulues par l'acte constitutionnel, runira
     les diffrentes dispositions de nos constitutions, aujourd'hui
     parses.

     Franais, vous allez retourner dans vos dpartemens. Dites aux
     citoyens que les circonstances sont grandes!!! Qu'avec de l'union,
     de l'nergie et de la persvrance, nous sortirons victorieux de
     cette lutte d'un grand peuple contre ses oppresseurs; que les
     gnrations  venir scruteront svrement notre conduite; qu'une
     nation a tout perdu quand elle a perdu l'indpendance. Dites-leur
     que les rois trangers que j'ai levs sur le trne, ou qui me
     doivent la conservation de leur couronne; qui tous, au tems de ma
     prosprit, ont brigu mon alliance et la protection du peuple
     Franais, dirigent aujourd'hui tous leurs coups contre ma personne.
     Si je ne voyais que c'est  la patrie qu'ils en veulent, je
     mettrais  leur merci cette existence contre laquelle ils se
     montrent si acharns. Mais dites aussi aux citoyens, que tant que
     les Franais me conserveront les sentimens d'amour dont ils me
     donnent tant de preuves, cette rage de nos ennemis sera
     impuissante.

     Franais, ma volont est celle du peuple, mes droits sont les
     siens; mon honneur, ma gloire, mon bonheur, ne peuvent tre autres
     que l'honneur, la gloire et le bonheur de la France.

Les paroles de Napolon, prononces d'une voix forte et expressive,
produisirent la plus vive sensation. Un cri de _Vive l'Empereur!_
retentit en un instant dans l'immensit du Champ de Mars, et fut rpt
de proche en proche dans les lieux environnans.

L'Empereur, aprs avoir jur sur l'vangile d'observer et de faire
observer les constitutions de l'Empire, fit proclamer, par
l'archichancelier, le serment de fidlit du peuple Franais reprsent
par les lecteurs: ce serment fut spontanment rpt par mille et mille
voix.

Les ministres de la guerre, et de la marine, au nom des armes de terre
et de mer, et  la tte de leurs dputations; le ministre de l'intrieur
au nom des gardes nationales de France et  la tte des lecteurs; les
tats-majors de la garde impriale et de la garde nationale,
s'avancrent ensuite pour prter serment et recevoir, de la main de
l'Empereur, les aigles qui leur taient destines.

Cette crmonie termine, les troupes qui formaient environ 50,000
hommes, dfilrent devant Napolon, et la fte se termina comme elle
avait t commence, au milieu des acclamations du peuple, des soldats
et de la majorit des lecteurs; mais au mcontentement d'un certain
nombre d'entr'eux qui se plaignirent, avec raison, que l'Empereur et
substitu une strile distribution de drapeaux au grand congrs national
qu'il avait convoqu.

Les partis, qui dj commenaient  poindre, ne furent pas satisfaits
non plus de l'issue du Champ de Mai. Les vieux rvolutionnaires auraient
dsir que Napolon et aboli l'empire et rtabli la rpublique. Les
partisans de la rgence lui reprochaient de n'avoir point proclam
Napolon II. Et les libraux soutenaient qu'il aurait d se dmettre de
la couronne, et laisser  la nation souveraine le droit de la lui rendre
ou de l'offrir au plus digne.

Ces diverses prtentions taient-elles fondes? Non.

Le rtablissement de la Rpublique et perdu la France.

L'abdication en faveur de Napolon II ne l'aurait point sauve. Les
allis s'taient expliqus  Ble; ils n'auraient dpos les armes, que
si l'Empereur et consenti  leur livrer sa personne. Chose, qui tant
pour un prince le plus grand des malheurs, ne peut jamais faire une
condition de paix[23].

Quant  la dernire proposition, j'avoue que Napolon, s'il et remis
entre les mains du peuple Franais, le 21 mars ou le 12 avril[24], le
sceptre qu'il venait d'arracher aux Bourbons, aurait achev d'imprimer
un caractre hroque  la rvolution du 20 mars. Il aurait dconcert
les trangers, accru sa popularit, centupl ses forces: mais, le 1er
juin, il n'tait plus tems: l'acte additionnel avait paru.

Napolon, malheureusement pour lui, n'avait donc rien de mieux  faire
au Champ de Mai que ce qu'il y fit; c'est--dire, de chercher  cacher
le vide de la journe sous l'appareil d'une solennit religieuse et
militaire, propre  mouvoir les mes et  resserrer, par de nouveaux
liens, l'union dj subsistante entre lui, le peuple et l'arme.

L'Empereur n'avait pu remettre de sa main aux lecteurs les aigles de
leurs dpartemens; il profita de cette circonstance pour les runir de
nouveau. On ne lui avait point cach que quelques-uns d'entr'eux avaient
paru mcontens, et il voulut essayer de dissiper leur mauvaise humeur et
de rchauffer leur dvouement. Dix mille personnes furent rassembles
dans les vastes galeries du Louvre: d'un ct, on apercevait les dputs
et les lecteurs de la nation: de l'autre, ses glorieux dfenseurs.
L'aigle de chaque dpartement et de chaque dputation des corps de
l'arme, se trouvait plac en tte des groupes de citoyens ou de
guerriers, et rien n'offrait un tableau plus anim et plus imposant, que
cette runion confuse de Franais de tous les ordres de l'tat, se
pressant mutuellement autour des tendards et du hros qui devaient les
conduire  la victoire et  la paix.

L'Empereur fut poli, affectueux, aimable; il se mit, avec un art infini,
 la porte de tout le monde, et tout le monde fut,  peu prs, enchant
de lui. Il tait convaincu du tort que lui avait fait l'acte
additionnel; et pour reconqurir l'opinion, il rpta, jusqu' satit,
aux reprsentans et aux lecteurs, qu'il s'occuperait, avec le concours
des deux chambres, de runir les dispositions des lois
constitutionnelles non-abroges, et de former, du tout, une seule et
unique constitution qui deviendrait la loi fondamentale de la nation.

Ce retour sur lui-mme tait le rsultat des observations de ses
ministres, et plus particulirement de M. Carnot. Sire, lui rptait-il
sans cesse, ne luttez point, je vous en conjure, contre l'opinion. Votre
acte additionnel a dplu  la nation. Promettez-lui de le modifier, de
le rendre conforme  ses voeux. Je vous le rpte, Sire, jamais je ne
vous trompai, votre salut, le ntre, dpend de votre dfrence aux
volonts nationales. Ce n'est point tout; Sire, les Franais sont
devenus un peuple libre. Ce titre de _sujet_ que vous leur donnez sans
cesse, les blesse et les offusque. Appelez-les citoyens, ou nommez-les
vos enfans; ne souffrez pas non plus qu'on appelle _monseigneur_ vos
ministres, vos marchaux, vos grands officiers. Il n'y a pas de
seigneurs dans un pays o l'galit fait la base des lois; il n'y a que
des citoyens.

Cependant, l'Empereur ne voyait point arriver l'ouverture des chambres,
sans une certaine apprhension. Son intention tait de subir franchement
les principes et les consquences du gouvernement reprsentatif;
premirement, parce qu'il voulait rgner et qu'il tait convaincu qu'il
ne pourrait point conserver le trne, s'il ne gouvernait point dans le
sens qu'exigeait la nation; secondement, parce qu'il tait persuad que
la nation attachait ses ides de bonheur au gouvernement reprsentatif,
et que, avide de tous les genres de clbrit, il trouvait, comme il me
le dit  Lyon, qu'il y avait de la gloire  rendre un grand peuple
heureux. Mais quels que fussent les sentimens et la bonne volont de
Napolon, il n'avait point eu le tems de se dpouiller compltement de
ses vieilles ides, de ces anciennes prventions. Le souvenir de nos
assembles prcdentes l'obsdait encore malgr lui; et il paraissait
craindre que les Franais n'eussent trop de chaleur dans l'imagination,
de mobilit dans les volonts, de penchant  abuser de leurs droits,
pour jouir tout--coup, sans prparation, des bienfaits d'une libert
absolue. Il craignait aussi que l'opposition inhrente aux gouvernemens
reprsentatifs, ne ft en France mal sentie, mal comprise; qu'elle ne
dgnrt en rsistance; qu'elle ne nuist  l'action du pouvoir;
qu'elle ne lui tt son prestige, sa force morale, et n'en ft qu'un
instrument d'oppression[25].

Indpendamment de ces considrations gnrales, Napolon avait encore
d'autres motifs pour redouter la prochaine assemble des chambres. Elles
allaient se runir dans des circonstances o il tait indispensable que
le chef de l'tat pt gouverner sans contradiction; et il prvoyait que
les reprsentans, gars par leur ardent amour de la libert et par la
crainte du despotisme, chercheraient  entraver l'exercice de son
autorit, au lieu d'en seconder l'entier dveloppement.

Quand la guerre est engage, disait-il un jour, la prsence d'un corps
dlibrant est aussi embarrassante que funeste. _Il lui faut des
victoires._ Que le monarque ait des revers, la terreur s'empare des gens
timides et les rend,  leur insu, l'instrument et les complices des
hommes audacieux. La crainte du pril, l'envie de s'y soustraire,
drangent toutes les ttes. La raison n'est plus rien; _les sensations
physiques sont tout_. Les turbulens, les ambitieux, avides de bruit, de
popularit, de domination, s'rigent de leur propre autorit en avocats
du peuple, en conseillers du prince; ils veulent tout savoir, tout
rgler, tout diriger. Si on n'coute point leurs conseils, de
conseillers ils deviennent censeurs, de censeurs factieux, et de
factieux rebelles. Il faut alors, ou que le prince subisse leur joug, ou
qu'il les chasse, et dans l'un ou l'autre cas, il compromet presque
toujours sa couronne et l'tat.

Napolon, tourment par l'inquitude que lui inspiraient et
l'application subite et irrflchie du systme populaire, et les
dispositions des dputs, reportait toute sa scurit sur la chambre des
pairs. Il esprait qu'elle imposerait aux reprsentans par son exemple,
ou les contiendrait par sa fermet.

Les ministres reurent l'ordre de lui prsenter chacun une liste de
candidats.

M. de Lavalette, en qui l'Empereur avait une confiance particulire, fut
galement invit  lui fournir une liste.

M. de Lavalette, ancien aide-de-camp de Napolon et son alli[26], lui
avait vou un attachement  toute preuve. Phocion disait  Antipater:
je ne puis tre  la fois ton flatteur et ton ami; et M. de Lavalette,
pensant comme Phocion, avait abjur toute espce de flatterie pour s'en
tenir au langage svre de l'amiti. Dou d'un esprit froid, d'un
jugement sain, il apprciait les vnemens avec sagesse et habilet.
Rserv dans le monde, franc et ouvert avec Napolon, il lui confessait
son opinion avec l'abandon d'un coeur aimant, pur et droit. Aussi
Napolon attachait-il beaucoup de prix  ses conseils, et avouait-il,
avec une noble franchise, qu'il avait eu souvent  se fliciter de les
avoir suivis.

Les listes prsentes  l'Empereur offraient un assortiment complet
d'anciens nobles, de snateurs, de gnraux, de propritaires, de
ngocians[27]. L'Empereur, c'est le cas de le dire, n'avait que
l'embarras du choix, mais il tait fort grand. D'un ct, il aurait
dsir, par amour-propre et par esprit de conciliation, avoir dans la
chambre des pairs de ces grands noms historiques qui rsonnaient si
agrablement  son oreille. De l'autre, il voulait que cette chambre,
comme je l'ai dit plus haut, pt tenir en bride les dputs; et il ne se
dissimulait point que, s'il y faisait entrer d'anciens nobles, elle
n'exercerait sur celle des reprsentans aucune influence, et vivrait
probablement avec elle dans une fort mauvaise intelligence. Il se dcida
donc  faire le sacrifice de ses penchans au bien de la chose; et au
lieu d'accorder la pairie  cette foule de nobles  parchemins qui
l'avait humblement sollicite, il ne la confra qu' quelques-uns
d'entr'eux, connus par leur patriotisme et leur attachement aux
doctrines librales. Beaucoup de ces illustres solliciteurs se sont
vants, depuis, de l'avoir refuse. Cela est tout naturel; mais cela
est-il vrai? Je leur laisse le soin de rpondre en leur me et
conscience  cette interpellation.

L'Empereur, craignant des refus, avait eu la prcaution de faire sonder
d'avance les dispositions des candidats douteux. Quelques-uns montrrent
de l'hsitation, d'autres refusrent nettement. De tous ces refus
directs et indirects, dont le nombre fut de cinq  six tout au plus, nul
ne contraria plus vivement Napolon, que celui du marchal Macdonald. Il
n'avait point oubli la noble fidlit que le marchal lui avait garde,
en 1814, jusqu'au dernier moment; et il regrettait que ses scrupules
l'eussent loign d'une dignit o l'appelaient son rang, ses services
et l'estime publique.

Le 3 juin tant arriv, la chambre des reprsentans se runit  l'ancien
palais du corps lgislatif, et se constitua provisoirement sous la
prsidence du doyen d'ge.

La constitution avait laiss aux reprsentans le droit de nommer leur
prsident. L'Empereur esprait que les suffrages tomberaient sur son
frre Lucien, et dans cet espoir, il ne publia point sur-le-champ la
liste des pairs, pour se rserver la facult d'y comprendre ou d'en
retrancher le prince, s'il tait ou n'tait point appel  la
prsidence[28]. Mais la chambre, malgr l'estime et la confiance que lui
inspiraient les principes et le caractre du prince Lucien, pensa que
son lection serait regarde comme une dfrence aux volonts de
l'Empereur; elle rsolut de faire un autre choix, afin de prouver  la
France et aux trangers qu'elle tait et voulait rester libre et
indpendante. M. Lanjuinais fut nomm; et Napolon, qui savait que M.
Lanjuinais, frondeur par temprament, n'avait jamais pu s'accorder avec
aucun gouvernement[29], fut doublement irrit qu'on et repouss le
prince Lucien, et qu'on lui et donn un semblable successeur.

La sance du jour suivant fut, pour Napolon, un second sujet de
mcontentement. L'assemble avait exprim la veille le dsir de
connatre la liste des membres de la chambre des pairs; l'Empereur, par
le motif que je viens d'indiquer, fit rpondre que cette liste ne serait
arrte qu'aprs l'ouverture de la session. Cette rponse excita de
violens murmures: un membre proposa de dclarer que la chambre ne
procderait  sa constitution dfinitive, que lorsqu'on lui aurait
fourni la liste qu'elle avait demande. Ainsi, ds son entre dans la
carrire, et avant mme d'tre installe, la chambre annonait dj
l'intention de se constituer en tat d'insurrection contre le chef de
l'tat.

La troisime sance fut tmoin d'un scandale jusqu'alors inou dans nos
assembles nationales. Le mme membre [M. Dupin][30] exposa que le
serment  prter au souverain par la nation, pour tre valable et
lgitime, ne doit pas tre prt en vertu d'un dcret qui ne renferme
que la seule volont du prince, mais en vertu d'une loi qui est le voeu
de la nation, constitutionnellement exprim. Il proposa, en consquence,
de dcider qu'aucun serment ne pourrait tre exig d'elle, qu'en
excution d'une loi; et que ce serment ne prjudicierait en rien au
droit d'amliorer postrieurement la constitution.

Cette proposition, appuye par M. Roi[31], tendait  dclarer nul, de
fait et de droit, le serment que la nation et l'arme, reprsentes par
leurs lecteurs et leurs dputs, venaient de prter  l'Empereur et 
la constitution, dans la solennit du Champ-de-Mai; et, comme c'tait ce
serment qui jusqu'alors liait uniquement la nation  l'Empereur, et
Napolon  la nation, il en rsultait qu'en l'annulant, on dpouillait
l'Empereur du caractre de souverainet et de lgitimit dont il tait
revtu, et qu'on remettait ses droits en dlibration.

La motion de M. Dupin fut rejete d'un accord unanime; mais la chambre
en souffrant complaisamment qu'on ost, dans son sein, rvoquer en doute
la lgitimit de l'Empereur et de son autorit, et chercher  le rendre
tranger  la nation, fit un acte d'indiffrence et de faiblesse qui
affligea profondment Napolon.

J'aperois avec douleur, dit-il, que les dputs ne sont point disposs
 ne faire qu'un avec moi, et qu'ils ne laissent chapper aucune
occasion de me chercher querelle. De quoi ont-ils  se plaindre? Que
leur ai-je fait? je leur ai donn de la libert  pleine main, je leur
en ai peut-tre trop donn, car les rois ont aujourd'hui plus de besoin
de garantie que les nations. J'y mettrai du mien tant que je pourrai;
mais s'ils croient faire de moi un soliveau ou un second Louis XVI, ils
se trompent; je ne suis pas homme  me laisser faire la loi par des
avocats[32], ni  me laisser couper la tte par des factieux.

Les dispositions hostiles des reprsentans ne l'auraient point inquit
en tout autre tems; la constitution lui donnait le droit de dissoudre la
chambre, et il en aurait us; mais  la veille de la guerre, et dans la
situation critique o il se trouvait plac, il ne pouvait avoir recours
 un semblable expdient, sans risquer de compromettre le sort de la
France. Il prit donc le parti de dissimuler ses peines et sa mauvaise
humeur, et de souffrir ce qu'il ne pouvait empcher.

Le 7 juin, il se rendit au corps lgislatif, pour faire l'ouverture des
chambres; et aprs avoir reu le serment des pairs et des dputs, il
pronona le discours suivant:

     MM. de la chambre des pairs et MM. de la chambre des reprsentans,

     Depuis trois mois les circonstances et la confiance du peuple m'ont
     revtu d'un pouvoir illimit. Aujourd'hui s'accomplit le dsir le
     plus pressant de mon coeur: je viens commencer la monarchie
     constitutionnelle.

     Les hommes sont trop impuissans pour assurer l'avenir; les
     institutions seules fixent les destines des nations. La monarchie
     est ncessaire en France pour garantir la libert, l'indpendance
     et les droits du peuple.

     Nos constitutions sont parses: une de nos plus importantes
     occupations sera de les runir dans un seul cadre, et de les
     coordonner dans une seule pense. Ce travail recommandera l'poque
     actuelle aux gnrations futures.

     J'ambitionne de voir la France jouir de toute la libert possible;
     je dis _possible_, parce que l'anarchie ramne toujours au
     gouvernement absolu.

     Une coalition formidable de rois en veut  notre indpendance; ses
     armes arrivent sur nos frontires.

     La frgate _la Melpomne_ a t attaque et prise dans la
     Mditerrane aprs un combat sanglant, contre un vaisseau Anglais
     de 74. Le sang a coul pendant la paix![33].

     Nos ennemis comptent sur nos divisions intestines. Ils excitent et
     fomentent la guerre civile. Des rassemblemens ont lieu; on
     communique avec Gand, comme en 1792 avec Coblentz. Des mesures
     lgislatives sont indispensables: c'est  votre patriotisme,  vos
     lumires et  votre attachement  ma personne, que je me confie
     sans rserve.

     La libert de la presse est inhrente  la constitution actuelle;
     on n'y peut rien changer sans altrer tout notre systme politique;
     mais il faut des lois rpressives, surtout dans l'tat actuel de la
     nation. Je recommande  vos mditations cet objet important.

     Les ministres vous feront connatre la situation de nos affaires.

     Les finances seraient dans un tat satisfaisant, sans le surcrot
     de dpenses que les circonstances actuelles ont exig.

     Cependant on pourrait faire face  tout, si les recettes comprises
     dans le budget taient toutes ralisables dans l'anne; et c'est
     sur les moyens d'arriver  ce rsultat, que mon ministre des
     finances fixera votre attention.

     Il est possible que le premier devoir du prince m'appelle bientt 
     la tte des enfans de la nation pour combattre pour la patrie.
     L'arme et moi nous ferons notre devoir.

     Vous, pairs et reprsentans, donnez  la nation l'exemple de la
     confiance, de l'nergie et du patriotisme, et, comme le snat du
     grand peuple de l'antiquit, soyez dcids  mourir plutt que de
     survivre au dshonneur et  la dgradation de la France. La cause
     sainte de la patrie triomphera!

Ce discours, plein de mesure et de raison, fit une profonde impression
sur l'assemble. Des cris de _vive l'Empereur!_ beaucoup plus nombreux
que ceux qui avaient clat  son arrive, se firent entendre et se
prolongrent long-tems aprs son dpart.

Le lendemain, la chambre des reprsentans s'occupa de la rdaction de
son adresse.

Un indiscret admirateur de Napolon[34], aprs avoir fait observer que
la flatterie avait dcern le surnom de _Dsir_  un prince que la
nation n'avait point appel ni attendu, demanda qu'on dcernt 
Napolon, qui tait venu sauver la France de l'esclavage royal, le titre
de _Sauveur_. Cette demande ridicule, touffe par des rires ironiques,
donna naissance  une multitude de sarcasmes et de rflexions
offensantes, qui furent reports  Napolon, et qui, sans le blesser
personnellement (car il estimait trop sa gloire pour la croire ravale
par de semblables clameurs), l'affectrent dans l'intrt de la France.

Napolon, comme tous les grands hommes, aimait la louange: le blme
public, lorsqu'il le croyait injuste, ne lui faisait aucune impression.
Cette insouciance n'tait point l'effet de l'orgueil du diadme, elle
tait le rsultat du mpris que lui inspirait la plupart des jugemens
des hommes. Il s'tait accoutum  ne voir la rcompense des peines et
des travaux de la vie, que dans l'opinion de la postrit.

L'assemble rejeta la proposition adulatrice de M. Lepelletier, et elle
fit bien; mais elle eut tort de ne point colorer sa dcision, de manire
 adoucir ce qu'elle avait de dur, d'injuste et de dsagrable pour
l'Empereur qui ne l'avait point provoque.

Cette rudesse ne l'tonna point: l'exprience lui avait dj prouv que
la chambre ne laissait chapper aucune occasion de le molester.

Cette chambre, cependant, n'tait compose que de partisans du 20 mars;
mais tous les dputs, s'ils taient partisans de cette rvolution, ne
l'taient point de Napolon: les uns, par suite d'inimitis
personnelles; les autres, par le souvenir et la crainte du retour de son
despotisme.

Les ennemis de Napolon, dguisant leur haine sous les dehors de l'amour
de la libert, s'taient insinus dans l'esprit des patriotes; et,
l'acte additionnel  la main, les avaient entrans dans leurs rangs,
sous le prtexte apparent de combattre et de rfrner l'incurable
tyrannie de l'Empereur.

D'un autre ct, les amis de Napolon, tout en refusant de participer 
cette coalition, ne cherchaient point  la dissoudre, parce qu'ils
redoutaient intrieurement les envahissemens du pouvoir imprial, et
qu'ils n'taient point fchs de laisser  d'autres le soin de s'y
opposer.

Ainsi, l'assemble toute entire, quoique mue par des motifs diffrens,
s'tait runie pour s'riger en tat d'opposition hostile contre le chef
de l'tat, sans s'apercevoir que cette opposition irrflchie, injuste
et intempestive, allait jeter, dans toutes les mes, l'inquitude, la
dfiance et l'irrsolution, et dtruire cette harmonie nationale, cette
union d'intrts, de volonts et de sentimens, seule force de Napolon,
seul salut de la France.

Quoi qu'il en soit, la chambre des dputs, aprs avoir pass deux jours
 discuter les bases et les termes de son adresse, fut admise, ainsi que
la chambre des pairs,  se prsenter au pied du trne.

La chambre des pairs porta la premire la parole, et dit:

     Sire, votre empressement  soumettre aux formes et aux rgles
     constitutionnelles le pouvoir absolu que les circonstances et la
     confiance du peuple vous avaient impos, les nouvelles garanties
     donnes aux droits de la nation, le dvouement qui vous conduit au
     milieu des prils que va braver l'arme, pntrent tous les coeurs
     d'une profonde reconnaissance. Les pairs de France viennent offrir
      Votre Majest l'hommage de ce sentiment.

     Vous avez manifest, Sire, des principes qui sont ceux de la
     nation: ils doivent tre les ntres. Oui, tout pouvoir vient du
     peuple, est institu pour le peuple; la monarchie constitutionnelle
     est ncessaire au peuple Franais, comme garantie de sa libert et
     de son indpendance.

     Sire, tandis que vous serez  la frontire  la tte des enfans de
     la patrie, la chambre des pairs concourra avec zle  toutes les
     mesures lgislatives que les circonstances exigeront, pour forcer
     l'tranger  reconnatre l'indpendance nationale et faire
     triompher dans l'intrieur les principes consacrs par la volont
     du peuple.

     L'intrt de la France est insparable du vtre. Si la fortune
     trompait vos efforts, des revers, Sire, n'affaibliraient pas notre
     persvrance, et redoubleraient notre attachement pour vous.

     Si les succs rpondent  la justice de notre cause et aux
     esprances que nous sommes accoutums  concevoir de votre gnie et
     de la bravoure de nos armes, la France n'en veut d'autre fruit que
     la paix. Nos institutions garantissent  l'Europe que jamais le
     gouvernement Franais ne peut tre entran par les sductions de
     la victoire.

L'Empereur rpondit:

     La lutte dans laquelle nous sommes engags est srieuse.
     L'entranement de la prosprit n'est pas le danger qui nous menace
     aujourd'hui. C'est sous les _Fourches Caudines_ que les trangers
     veulent nous faire passer!

     La justice de notre cause, l'esprit public de la nation, et le
     courage de l'arme, sont de puissans motifs pour esprer des
     succs; mais si nous avions des revers, c'est alors surtout que
     j'aimerais  voir dployer toute l'nergie de ce grand peuple;
     c'est alors que je trouverais dans la chambre des pairs des preuves
     d'attachement  la patrie et  moi.

     C'est dans les tems difficiles que les grandes nations, comme les
     grands hommes, dploient toute l'nergie de leur caractre, et
     deviennent un objet d'admiration pour la postrit.

     Monsieur le prsident et Messieurs les dputs de la chambre des
     pairs, je vous remercie des sentimens que vous m'exprimez au nom de
     la chambre.

Le comte Lanjuinais,  la tte de la dputation de la chambre des
reprsentans, pronona ensuite le discours suivant:

     Sire, la chambre des reprsentans a recueilli avec une profonde
     motion les paroles manes du trne dans la sance solennelle o
     V. M. dposant le pouvoir extraordinaire qu'elle exerait, a
     proclam le commencement de la monarchie constitutionnelle.

     Les principales bases de cette monarchie protectrice de la libert,
     de l'galit, du bonheur du peuple, ont t reconnues par V. M.,
     qui, se portant d'elle-mme au-devant de tous les scrupules, comme
     au devant de tous les voeux, a dclar que le soin de runir nos
     constitutions parses, et de les coordonner, tait une des plus
     importantes occupations rserves  la lgislature. Fidle  sa
     mission, la chambre des reprsentans remplira la tche qui lui est
     dvolue dans ce noble travail: elle demande que, pour satisfaire 
     la volont publique, ainsi qu'aux voeux de V. M., la dlibration
     nationale rectifie le plus tt possible ce que l'urgence de notre
     situation a pu produire de dfectueux, ou laisser d'imparfait dans
     l'ensemble de nos constitutions.

     Mais en mme tems, Sire, la chambre des reprsentans ne se montrera
     pas moins empresse de proclamer ses sentimens et ses principes sur
     la lutte terrible qui menace d'ensanglanter l'Europe.  la suite
     d'vnemens dsastreux, la France envahie ne parut un moment
     coute sur l'tablissement de sa constitution que pour se voir
     presqu'aussitt soumise  une charte royale mane du pouvoir
     absolu,  une ordonnance de rformation toujours rvocable de sa
     nature, et qui, n'ayant pas l'assentiment exprim du peuple, n'a
     jamais pu tre considre comme obligatoire par la nation.

     Reprenant aujourd'hui l'exercice de ses droits, se ralliant autour
     du hros que sa confiance investit de nouveau du gouvernement de
     l'tat, la France s'tonne et s'afflige de voir des souverains en
     armes lui demander raison d'un changement intrieur qui est le
     rsultat de la volont nationale, et qui ne porte atteinte ni aux
     relations existantes avec les autres gouvernemens ni  leur
     scurit. La France ne peut admettre les distinctions  l'aide
     desquelles les puissances coalises cherchent  voiler leur
     agression. Attaquer le monarque de son choix, c'est attaquer
     l'indpendance de la nation. Elle est arme toute entire pour
     dfendre cette indpendance et pour repousser sans exception toute
     famille et tout prince qu'on oserait vouloir lui imposer. Aucun
     projet ambitieux n'entre dans la pense du peuple Franais; la
     volont mme du prince victorieux serait impuissante pour entraner
     la nation hors des limites de sa propre dfense. Mais aussi pour
     garantir son territoire, pour maintenir sa libert, son honneur, sa
     dignit, elle est prte  tous les sacrifices. Que n'est-il permis,
     Sire, d'esprer encore que cet appareil de guerre, form peut-tre
     par les irritations de l'orgueil et par des illusions que chaque
     jour doit affaiblir, s'loignera devant le besoin d'une paix
     ncessaire  tous les peuples de l'Europe, et qui rendrait  Votre
     Majest sa compagne, aux Franais l'hritier du trne? Mais dj le
     sang a coul, le signal des combats, prpars contre l'indpendance
     et la libert franaise, a t donn au nom d'un peuple qui porte
     au plus haut degr l'enthousiasme de l'indpendance et de la
     libert. Sans doute, au nombre des communications que nous promet
     Votre Majest, les chambres trouveront la preuve des efforts
     qu'elle a faits pour maintenir la paix du monde. Si tous ces
     efforts doivent rester inutiles, que les malheurs de la guerre
     retombent sur ceux qui l'auront provoque!

     La chambre des reprsentans n'attend que les documens qui lui sont
     annoncs, pour concourir de tout son pouvoir aux mesures qu'exigera
     le succs d'une guerre aussi lgitime. Il lui tarde, pour noncer
     son voeu, de connatre les besoins et les ressources de l'tat; et
     tandis que Votre Majest, opposant  la plus injuste agression la
     valeur des armes nationales et la force de son gnie, ne
     cherchera, dans la victoire, qu'un moyen d'arriver  une paix
     durable, la chambre des reprsentans croira marcher vers le mme
     but, en travaillant sans relche au pacte, dont le perfectionnement
     doit cimenter encore l'union du peuple et du trne, et fortifier
     aux yeux de l'Europe, par l'amlioration de nos institutions, la
     garantie de nos engagemens.

L'Empereur rpondit:

     Je retrouve avec satisfaction mes propres sentimens dans ceux que
     vous m'exprimez. Dans ces graves circonstances, ma pense est
     absorbe par la guerre imminente, au succs de laquelle sont
     attachs l'indpendance et l'honneur de la France.

     Je partirai cette nuit pour me rendre  la tte de mes armes, les
     mouvemens des diffrens corps ennemis y rendent ma prsence
     indispensable. Pendant mon absence, je verrais avec plaisir qu'une
     commission nomme par chaque chambre mditt sur nos constitutions.

     La constitution est notre point de ralliement; elle doit tre notre
     toile polaire dans ces momens d'orage. Toute discussion publique
     qui tendrait  diminuer, directement ou indirectement, la confiance
     qu'on doit avoir dans ses dispositions, serait un malheur pour
     l'tat; nous nous trouverions au milieu des cueils, sans boussole
     et sans direction. La crise o nous sommes engags est forte.
     N'imitons pas l'exemple du Bas-Empire, qui, press de tous cts
     par les barbares, se rendit la rise de la postrit en s'occupant
     de discussions abstraites, au moment o le blier brisait les
     portes de la ville.

     Indpendamment des mesures lgislatives qu'exigent les
     circonstances de l'intrieur, vous jugerez peut-tre utile de vous
     occuper des lois organiques destines  faire marcher la
     constitution. Elles peuvent tre l'objet de vos travaux publics
     sans avoir aucun inconvnient.

     Monsieur le prsident et Messieurs les dputs de la chambre des
     reprsentans, les sentimens exprims dans votre adresse me
     dmontrent assez l'attachement de la chambre  ma personne, et tout
     le patriotisme dont elle est anime. Dans toutes les affaires, ma
     marche sera toujours droite et ferme. Aidez-moi  sauver la patrie.
     Premier reprsentant du peuple, j'ai contract l'obligation que je
     renouvelle, d'employer dans des tems plus tranquilles toutes les
     prrogatives de la couronne et le peu d'exprience que j'ai acquis,
      vous seconder dans l'amlioration de nos institutions.

La voix, naturellement accentue, de Napolon, fit ressortir les mles
penses dont tincelaient ces deux discours; et quand il fut arriv  ce
passage, _toute discussion publique qui tendrait  diminuer la
confiance, etc. etc._ et  celui-ci, _n'imitons pas le Bas-Empire_, il
enveloppa cette exhortation salutaire, d'un regard scrutateur qui fit
baisser les yeux aux provocateurs de la discorde. La saine partie des
reprsentons approuva la rponse de l'Empereur; les autres la
regardrent comme une leon injurieuse  la dignit de la chambre. Il
est des hommes qui se croient permis de pousser les remontrances jusqu'
l'outrage, et qui ne peuvent entendre, sans s'offenser, les avis mme
les plus sages et les plus mesurs.

L'Empereur partit, ainsi qu'il l'avait annonc, dans la nuit du 12 mai.

La question de savoir s'il devait donner ou recevoir le signal des
hostilits, s'tait souvent offerte  ses mditations.

En attaquant l'ennemi, il avait l'avantage de combattre avant l'arrive
des Russes, et de transporter la guerre hors du territoire franais;
s'il tait victorieux, il pouvait faire soulever la Belgique, et
dtacher de la coalition une partie de l'ancienne confdration du Rhin,
et peut-tre l'Autriche.

En se laissant attaquer, il restait le matre de choisir son champ de
bataille, de multiplier  l'infini ses moyens de rsistance, et de
porter,  son plus haut degr d'exaltation, la force et le dvouement de
son arme. Une arme de Franais combattant sous les yeux de leurs
mres, de leurs pouses, de leurs enfans, pour la conservation de leur
bien-tre et la dfense de l'honneur et de l'indpendance de la patrie,
et t invincible. C'tait ce dernier parti que Napolon prfrait; il
s'accordait avec l'espoir qu'il nourrissait involontairement de se
rapprocher des trangers, et avec la crainte d'indisposer la chambre, en
commenant la guerre sans avoir puis pralablement tous les moyens
d'obtenir la paix.

Mais Napolon sentit que, pour rendre une guerre nationale, il faut que
tous les citoyens soient unis avec leur chef, de coeur et de volonts; et
convaincu que le mauvais esprit de la chambre ferait chaque jour de
nouveaux progrs et porterait la division et le trouble dans l'tat, il
rsolut de commencer la guerre, esprant que la fortune favoriserait ses
armes, et que la victoire le rconcilierait avec les dputs, ou lui
donnerait les moyens de les faire rentrer dans l'ordre.

L'Empereur chargea du gouvernement, pendant son absence, un conseil
compos des quatorze personnes suivantes, savoir: le prince JOSEPH,
prsident; le prince LUCIEN. _Les ministres_: le prince CAMBACRS; le
prince d'ECKMUHL; le duc de VICENCE; le duc de GATE; le duc de DECRS;
le duc d'OTRANTE; le comte MOLLIEN; le comte CARNOT. _Les ministres
d'tat_: le comte DFERMON; le comte REGNAUD (de Saint-Jean-d'Angely);
le comte BOULAY (de la Meurthe); le comte MERLIN. Il leur dit: Je pars
cette nuit: faites votre devoir; l'arme franaise et moi nous allons
faire le ntre. Je vous recommande de l'union, du zle et de l'nergie.

Il parut trange, dans une monarchie reprsentative o la responsabilit
pse sur les ministres, de voir associer, au gouvernement, des ministres
d'tat non responsables.

On le fit observer  l'Empereur; il rpondit qu'il avait adjoint des
ministres d'tat au conseil, pour qu'ils fussent, prs de la chambre des
dputs, les interprtes du gouvernement; qu'il dsirait que les
ministres  portefeuille, tant que leur ducation constitutionnelle ne
serait point termine, ne parussent,  cette chambre, que le moins
possible; qu'ils n'taient point familiers avec la tribune; qu'ils
pourraient y mettre, sans le vouloir, des opinions et des principes que
le gouvernement ne pourrait avouer; qu'il serait inconvenant et
difficile de dmentir les paroles d'un ministre, tandis que celles d'un
ministre d'tat pouvaient tre dsavoues, sans compromettre le
gouvernement et sans blesser sa dignit.

Ces motifs taient-ils les seuls? Je ne le crois pas. Il se dfiait de
la perfidie du duc d'Otrante, du laisser-aller de tel et tel ministre,
et il tait bien aise de trouver une raison ou un prtexte pour
introduire, dans le conseil du gouvernement, les quatre ministres d'tat
dont le dvouement et l'inbranlable fidlit lui paraissaient un
surcrot de garantie. Lorsqu'il manifesta la volont de commencer la
guerre, le duc de Vicence sollicita la faveur de le suivre  l'arme.
Si je ne vous laissais point  Paris, lui rpondit-il, sur qui
pourrais-je compter? Que de choses dans ce peu de mots!

Les ministres de l'intrieur et des affaires trangres se prsentrent,
le lendemain de son dpart,  la chambre des pairs. M. Carnot lui soumit
un expos de la situation de l'Empereur et de l'empire.

Sa Majest, dit-il, claire par les vnemens passs, et revenu, le
coeur plein du dsir et de l'espoir de conserver la paix au dehors, et de
pouvoir gouverner paternellement.

[...]

Si l'Empereur tait moins sr de la force de son caractre et de la
puret de ses rsolutions, il pourrait se regarder comme plac entre
deux cueils, les partisans de la dynastie dpossde, et ceux du
_systme rpublicain_. Mais les premiers, n'ayant pas su conserver ce
qu'ils tenaient, sauront bien moins encore le ressaisir; les autres,
dsabuss par une longue exprience et lis par gratitude au prince qui
les a dlivrs, en sont devenus les plus zls dfenseurs; leur
franchise aussi connue que le fut leur exaltation philantropique,
environne ce trne, occup par l'auguste fondateur d'une dynastie
nouvelle, qui se fait gloire d'tre sortie de nos rangs populaires.

Aprs cette dclaration,  laquelle les opinions rpublicaines de M.
Carnot donnaient une grande importance; ce ministre se livra  l'examen
successif des diverses branches d'administration publique.

Il rvla l'tat dans lequel se trouvaient rduits par les malheurs du
tems et la mauvaise gestion du gouvernement royal, les finances des
communes, les hospices, les cultes, les travaux publics, les mines, les
manufactures, le commerce, l'instruction publique, et fit connatre le
systme d'amlioration que l'Empereur avait conu et dj mis en oeuvre,
pour rendre aux communes et aux hospices leurs anciennes ressources, aux
travaux publics leur activit, au commerce son essor,  l'universit son
clat, aux manufactures leur prosprit, au clerg l'aisance et la
considration que lui avaient fait perdre les perscutions diriges par
lui  l'instigation des migrs, contre les prtendus spoliateurs de
leurs biens.

Arriv au dpartement de la guerre, il annona que l'Empereur avait
rtabli, sur ses anciennes bases, l'arme dont le dernier gouvernement
avait  dessein dispers les lmens; que, depuis le 20 mars, nos forces
s'taient leves, par suite des enrlemens volontaires et du rappel des
anciens militaires, de cent mille hommes  trois cent soixante-quinze
mille; que la garde impriale, le plus bel ornement de la France pendant
la paix, et son plus ferme rempart pendant la guerre, serait bientt
porte  quarante mille hommes; que l'artillerie, malgr les douze mille
six cents bouches  feu livres  l'ennemi par la fatale convention du
23 avril 1814, s'tait releve de ses ruines, et comptait maintenant
cent batteries et vingt mille chevaux; que nos arsenaux dsorganiss
avaient repris leurs travaux de construction, et rtabli le matriel de
l'arme; que nos manufactures d'armes, nagures abandonnes et dsertes,
avaient, depuis deux mois, fabriqu ou rpar quatre cents mille fusils;
que cent soixante-dix places ou forteresses, tant sur les frontires que
dans l'intrieur, avaient t approvisionnes, rpares et mises en tat
de rsister  l'ennemi; que la garde nationale, rorganise
compltement, avait dj fourni, pour la dfense des frontires, deux
cent quarante bataillons ou cent cinquante mille hommes, et que la
formation successive des autres bataillons d'lite produirait plus de
deux cents mille hommes; que les volontaires dans les villes fermes et
les lves des lyces et des coles spciales avaient t organiss en
compagnies d'artillerie, et formaient une masse de plus de vingt-cinq
mille excellens canonniers; en sorte que huit cent cinquante mille
Franais dfendraient l'indpendance, la libert, l'honneur de la
patrie, pendant que les gardes nationales sdentaires se prpareraient,
dans l'intrieur,  offrir de nouvelles ressources pour le triomphe de
la cause nationale.

Enfin, aprs avoir jet un coup d'oeil rapide sur les dispositions
hostiles de nos ennemis, sur les troubles intrieurs qu'ils avaient
suscits, et les moyens de rpression qu'avait adopts l'Empereur, M.
Carnot termina son rapport par exprimer le voeu que les deux chambres
pussent bientt donner  la France, de concert avec l'Empereur, les lois
organiques dont elle avait besoin, pour que _la licence ne prt point la
place de la libert, et l'anarchie la place de l'ordre_.

Cet expos, o M. Carnot laissa percer les craintes qu'inspirait 
l'Empereur et  la nation, les progrs de l'esprit d'insubordination et
de dmagogie manifest par certains membres de la chambre, fut
immdiatement suivi d'un rapport du duc de Vicence, sur les dispositions
menaantes des puissances trangres, et sur les efforts infructueux
qu'avait fait l'Empereur pour les ramener  des sentimens modrs et
pacifiques. Il attribua principalement leurs rsolutions hostiles aux
suggestions du cabinet de Londres. Il fit connatre ensuite les
prparatifs militaires des quatre grandes puissances, les ligues
renouveles ou formes rcemment contre nous, et conclut ainsi: Croire
 la possibilit du maintien de la paix, serait donc aujourd'hui un
dangereux aveuglement; la guerre nous entoure de toutes parts, et ce
n'est plus que sur le champ de bataille, que la France peut reconqurir
la paix. Les Anglais, les Prussiens, les Autrichiens sont en ligne; les
Russes sont en pleine marche. C'est un devoir d'acclrer l'heure du
combat, quand une hsitation trop prolonge peut compromettre les
intrts de l'tat.

Ces deux rapports furent prsents  la chambre des dputs par des
ministres d'tat, au mme moment o les ministres en donnaient
connaissance  celle des pairs. Au lieu de pntrer les reprsentans de
la ncessit de se rallier franchement  l'Empereur, et, comme le dit
l'un d'eux, de ne point rtablir de lutte avec le gouvernement, dans un
moment o le sang franais allait couler, ils ne lui suggrrent que de
striles discussions sur l'inconvenance des rapports des ministres
d'tat avec la chambre, et sur l'urgence de nommer une commission pour
s'occuper de rformer l'acte additionnel. Un dsir immodr de discourir
et de faire des lois, s'tait empar du plus grand nombre des dputs;
mais ce n'est point avec de vaines paroles et des projets de
constitution, qu'on sauve un tat. Quand la patrie tait en danger, les
Romains, au lieu de dlibrer, suspendaient l'empire des lois et se
donnaient un dictateur.

Le lendemain 17, les deux chambres reurent la communication d'un
nouveau rapport fait  l'Empereur, par le ministre de la police, sur la
situation morale de la France.

     Sire, disait ce ministre, je dois vous dire la vrit toute
     entire. Nos ennemis ont de l'audace, des instrumens au-dehors, des
     appuis au-dedans; ils n'attendent que le moment favorable pour
     raliser le plan conu depuis vingt ans, et depuis vingt ans
     djou, d'unir le camp de Jals  la Vende, et d'entraner une
     partie de la multitude dans cette confdration qui s'tend de la
     Manche  la Mditerrane.

     Dans ce systme, les campagnes de la rive gauche de la Loire, dont
     la population est plus facile  garer, sont le principal foyer de
     l'insurrection, qui doit,  l'aide des bandes errantes de la
     Bretagne, se propager jusqu'en Normandie, o le voisinage des les
     et les dispositions de la cte, rendent les communications plus
     faciles. Elle s'appuie d'un autre ct sur les Cevennes pour
     s'tendre jusqu'aux rives du Rhne, par les rvoltes qu'on peut
     exciter dans quelques parties du Languedoc et de la Provence.
     Bordeaux est depuis l'origine, le centre de direction de ces
     mouvemens.

     Ce systme n'a pas t abandonn. Il y a plus, le parti s'est
     grossi,  chaque phase de notre rvolution, de tous les mcontens
     que les vnemens produisaient, de tous les factieux encourags par
     la certitude de l'amnistie, de tous les ambitieux qui dsiraient
     acqurir quelque importance politique dans les changemens qu'on
     prsageait.

     [...]

     C'est ce parti qui trouble maintenant la tranquillit intrieure.
     C'est lui qui agite Marseille, Toulouse et Bordeaux. Marseille, o
     l'esprit de sdition anime jusqu'aux dernires classes de la
     population, o les lois ont t mconnues; Toulouse, qui semble
     encore sous l'influence de l'organisation rvolutionnaire qui lui
     en fut donne il y a quelques mois. Bordeaux, o reposent et
     fermentent avec intensit tous les germes de rvolte.

     [...]

     C'est ce parti qui, par de fausses alarmes, de fausses esprances,
     des distributions d'argent, et l'emploi des menaces, est parvenu 
     soulever de paisibles cultivateurs dans tous le territoire enclav
     entre la Loire, la Vende, l'Ocan et le Rhne. On y a dbarqu des
     armes, des munitions de guerre. L'hydre de la rbellion renat, se
     reproduit partout o il exera jadis ses ravages, et n'est point
     abattu par nos succs de Saint-Gilles et d'Aisenay. De l'autre ct
     de la Loire, des bandes dsolent le dpartement de Morbihan,
     quelques parties d'Ille-et-Vilaine, des ctes du nord, et de la
     Sarthe. Elles ont en un moment envahi les villes d'Aurai, de
     Rhedon, de Plormel, les campagnes de Mayenne jusqu'aux portes de
     Laval; elles arrtent les marins et les militaires rappels; elles
     dsarment les propritaires, se grossissent des paysans qu'elles
     font marcher de force, pillent les caisses publiques, anantissent
     les instrumens de l'administration, menacent les fonctionnaires,
     s'emparent des diligences, saisissent les courriers, et ont
     intercept un instant les communications du Mans  Angers, d'Angers
      Nantes, de Nantes  Rennes, de Rennes  Vannes.

     Sur les bords de la Manche, Dieppe, le Hvre ont t agits par
     des mouvemens sditieux. Dans toute la 15e division, les bataillons
     de la milice nationale n'ont t forms qu'avec la plus grande
     difficult. Les militaires et les marins ont refus de rpondre aux
     appels, et n'ont obi qu'aux moyens de contraintes. Caen a t
     troubl deux fois par des ractions royalistes, et dans quelques
     arrondissemens de l'Orne, des bandes se forment comme en Bretagne
     et dans la Mayenne.

     Enfin, tous les crits qui peuvent dcourager les hommes faibles,
     enhardir les factieux, branler la confiance, diviser la nation,
     jeter de la dconsidration sur le gouvernement; tous les pamphlets
     qui sortent des presses de la Belgique, ou des imprimeries
     clandestines de France; tout ce que les journaux trangers publient
     contre nous; tout ce que les crivains des partis composent, se
     distribue, se colporte se rpand impunment par dfaut de lois
     rpressives, et l'abus de la libert de la presse.

     Inbranlable dans le systme de modration qu'elle avait adopt,
     Votre Majest crut devoir attendre la convocation des chambres,
     pour n'opposer que des prcautions lgales aux manoeuvres que la
     lgislation ordinaire ne punit pas toujours, et qu'elle ne pouvait
     ni prvoir ni prvenir.

Le duc d'Otrante, entrant alors en matire, discutait les lois qui, nes
dans des circonstances analogues, auraient pu tre appliques aux
circonstances prsentes; et ces lois lui paraissant impolitiques,
dangereuses, insuffisantes, il en concluait qu'il tait indispensable
que les chambres s'occupassent sur-le-champ, des lois nouvelles
ncessaires pour rprimer la licence de la presse, et circonscrire la
libert individuelle jusqu'au retour de l'ordre et de la paix
intrieure.

Ce rapport ne fit point autant d'impression qu'on aurait d s'y
attendre. Les dputs, exactement informs de ce qui se passait dans
leurs dpartemens, reconnurent que les faits avaient t falsifis; ils
se persuadrent que le tableau lugubre que M. Fouch leur prsentait de
la situation de la France, lui avait t command par l'Empereur pour
les effrayer et les rendre plus dociles  ses volonts.

Les bureaux particuliers de la chambre retentirent des dmentis plus ou
moins formels donns par chaque reprsentant aux assertions
ministrielles. L'un des membres de la dputation du Calvados ne voulut
mme point se contenter de ces dmentis  l'amiable, et dclara
hautement  la tribune que les agens du ministre avaient abus leur
chef, en lui dpeignant une rixe individuelle, sans consquence et
sur-le-champ appaise, comme une insurrection gnrale de royalistes. On
aurait pu s'viter la peine d'apprendre  M. Fouch, que son rapport
amplifiait la vrit, et transformait des accidens particuliers en
vnemens publics; il le savait. Dj vou  la cause des Bourbons, il
avait,  dessein, dnatur les faits, dans l'intention de rendre de
l'espoir et de la consistance aux royalistes, et d'intimider, de
refroidir, de diviser les partisans de Napolon[35].

La chambre, au lieu de s'occuper des lois et des mesures de salut
public, dont l'initiative lui avait t dfre, abandonna au ministre
le soin de les lui proposer. Elle prfra reprendre ses discussions sur
son sujet favori, l'acte additionnel; et je la laisse se consumer en
dissertations abstraites, pour retourner  Napolon.

L'Empereur, parti le 12  trois heures du matin, avait visit en passant
les fortifications de Soissons et de Laon, et tait arriv le 13 
Avesnes. Ses regards inquiets se reportaient sans cesse vers Paris.
Plac, pour ainsi dire, entre deux feux, il semblait moins redouter les
ennemis qu'il avait devant lui, que ceux qu'il laissait en arrire.

La totalit de ses forces s'levait au 14 juin  trois cents mille
hommes, dont seulement cent cinquante mille hommes d'infanterie et
trente-cinq mille de cavalerie taient en tat d'entrer en campagne.

Il avait form de ces cent quatre-vingt-cinq mille hommes, quatre armes
et quatre corps d'observation.

La premire, portant le nom de _grande arme_, tait destine  agir
immdiatement sous ses ordres; elle tait subdivise en cinq corps
principaux, commands, le 1er par le comte d'ERLON; le 2e par le comte
REILLE; le 3e par le comte VANDAMME; le 4e par le comte GRARD; le 5e
(dit le 6e) par le comte LOBEAU[36]: et en un corps de cavalerie
command par le marchal GROUCHY.

Cette arme, non compris la garde impriale, forte de 4500 chevaux et
14000 fantassins, tait -peu-prs de cent mille hommes, dont seize
mille de cavalerie.

La deuxime, sous le titre d'_arme des Alpes_, tait commande par le
marchal duc d'ALBUFRA: elle devait occuper les dbouchs de l'Italie
et la lisire du pays de Gex. Sa force pouvait tre de douze mille
hommes.

La troisime, sous le titre d'_arme du Rhin_, avait  sa tte le
gnral comte RAPP, et tait charge de protger les frontires de
l'Alsace. On l'valuait  dix-huit mille hommes.

La quatrime, dite _arme de l'Ouest_, agissait dans la Vende, et
devait, aprs sa pacification, venir se confondre dans la _grande
arme_: elle tait de dix-sept mille hommes; le gnral LAMARQUE en
avait le commandement en chef.

Le 1er corps d'observation, plac  Bford, tait command par le
gnral LECOURBE. Il devait dfendre les issues de la Suisse et la
Franche-Comt, et se lier, suivant les circonstances, par sa gauche 
l'arme des Alpes, ou par sa droite  l'arme du Rhin.

Les trois autres corps ayant pour chefs le marchal BRUNE  Marseille,
le gnral CLAUSEL  Bordeaux, et le gnral DECAEN  Toulouse, devaient
maintenir la tranquillit dans le pays, et s'opposer, en cas de besoin,
aux invasions que pourraient tenter les Espagnols d'un ct, les
Pimontais et les Anglais de l'autre.

Ces quatre corps d'observation formaient ensemble vingt mille hommes.

Ils devaient tre appuys, et renforcs par dix mille soldats, et
cinquante mille gardes nationaux solds.

Les deux armes du Rhin et des Alpes, devaient l'tre galement, par
cinquante mille hommes de ligne et cent mille chasseurs et grenadiers de
la garde nationale.

Enfin, l'arme que commandait l'Empereur en personne, devait tre
augmente de cent mille gardes nationaux qui auraient t placs en
seconde ligne, et de soixante mille hommes de troupes rgles qui, ainsi
que celles dont il est parl plus haut, s'organisaient journellement
dans les dpts.

Toutes ces ressources, lorsqu'elles auraient t disponibles (et elles
pouvaient l'tre avant la fin de la campagne), auraient port la force
de l'arme active  plus de trois cents mille combattans, et celle de
l'arme de rserve, c'est--dire, des gardes nationales en deuxime
ligne ou dans les places fortes,  quatre cents mille hommes. Elles
auraient t alimentes: la premire, par les leves des conscriptions
de 1814 et de 1815; l'autre, par la mobilisation de nouveaux bataillons
d'lite.

L'arme entire tait superbe et pleine d'ardeur; mais l'Empereur,
esclave (plus qu'on ne peut le croire) de ses souvenirs et de ses
habitudes, fit la faute de la replacer sous le commandement de ses
anciens chefs. La plupart (malgr leurs adresses au Roi) n'avaient point
cess de faire des voeux pour le triomphe de la cause impriale; mais,
nanmoins, ils ne paraissaient point disposs  la servir avec l'ardeur
et le dvouement qu'exigeaient les circonstances. Ce n'tait plus ces
hommes qui, pleins de jeunesse et d'ambition, prodiguaient gnreusement
leurs vies pour acqurir des grades et de la renomme; c'taient des
hommes fatigus de la guerre, et qui, parvenus au suprme degr
d'lvation, et enrichis par les dpouilles des ennemis ou les largesses
de Napolon, n'avaient plus d'autres dsirs que de jouir paisiblement de
leur fortune  l'ombre de leurs lauriers.

Les colonels et les gnraux entrs aprs eux dans la carrire,
murmurrent de se trouver placs sous leur tutelle. Les soldats
eux-mmes furent mcontens; mais ce mcontentement n'altra point leur
confiance dans la victoire: Napolon tait  leur tte[37].

Le 14, l'Empereur fit mettre  l'ordre du jour la proclamation suivante:

     Avesnes, le 14 juin 1815.

     SOLDATS,

     C'est aujourd'hui l'anniversaire de Marengo et de Friedland, qui
     dcida deux fois du destin de l'Europe. Alors, comme aprs
     Austerlitz, comme aprs Wagram, nous fmes trop gnreux! nous
     crmes aux protestations et aux sermens des princes que nous
     laissmes sur le trne! Aujourd'hui, cependant, coaliss contre
     nous, ils en veulent  l'indpendance et aux droits les plus sacrs
     de la France. Ils ont commenc la plus injuste des agressions.
     Marchons donc  leur rencontre: eux et nous, ne sommes-nous plus
     les mmes hommes?

     Soldats!  Jena, contre ces mmes Prussiens, aujourd'hui si
     arrogans, vous tiez un contre trois, et  Montmirail, un contre
     six! Que ceux d'entre vous qui ont t prisonniers des Anglais,
     vous fassent le rcit de leurs pontons et des maux affreux qu'ils
     ont soufferts.

     Les Saxons, les Belges, les Hanovriens, les soldats de la
     confdration du Rhin, gmissent d'tre obligs de prter leurs
     bras  la cause des princes ennemis de la justice et des droits de
     tous les peuples. Ils savent que cette coalition est insatiable.
     Aprs avoir dvor douze millions de Polonais, douze millions
     d'Italiens, un million de Saxons, six millions de Belges, elle
     devra dvorer les tats du deuxime ordre de l'Allemagne.

     Les insenss! Un moment de prosprit les aveugle. L'oppression et
     l'humiliation du peuple Franais sont hors de leur pouvoir! S'ils
     entrent en France, ils y trouveront leur tombeau.

     Soldats, nous avons des marches forces  faire, des batailles 
     livrer, des prils  courir; mais avec de la constance, la victoire
     sera  nous; les droits, l'honneur et le bonheur de la patrie
     seront reconquis.

     Pour tout Franais qui a du coeur, le moment est arriv de vaincre
     ou de prir!

Le plan de campagne adopt par l'Empereur tait digne du courage des
Franais et de la haute rputation de leur chef.

Des renseignemens donns d'une main sre, et les agens que fournissait
le duc d'Otrante[38], avaient fait connatre, dans tous ses dtails, la
position des allis; Napolon savait que l'arme de Wellington se
trouvait dissmine depuis les bords de la mer jusqu' Nivelles, que les
Prussiens appuyaient leur droite  Charleroi, et que le reste de leur
arme s'chelonnait indfiniment jusqu'au Rhin. Il jugea que les lignes
ennemies taient trop tendues, et qu'il lui serait possible, en ne leur
donnant point le tems de se resserrer, de diviser les deux armes et de
tomber successivement sur leurs troupes perdues.

 cet effet, il avait runi toute la cavalerie en un seul corps de vingt
mille chevaux, qu'il se proposait de lancer, avec la rapidit de la
foudre, au milieu des cantonnemens ennemis.

Si la victoire favorisait ce coup d'audace, le centre de notre arme
devait le second jour occuper Bruxelles; et les corps de droite et de
gauche, rejeter les Anglais sur l'Escaut, et les Prussiens sur la Meuse.
La Belgique conquise, on aurait arm les mcontens et march de succs
en succs jusqu'au Rhin, o l'on aurait de nouveau sollicit la paix.

Le 14, dans la nuit, notre arme, dont l'Empereur avait eu soin de
drober la prsence, devait se mettre en marche; rien n'annonait que
l'ennemi et prvu notre irruption, et tout nous promettait de grands
rsultats; lorsque Napolon apprit que le gnral Bourmont, les colonels
Clouet et Villoutreys, et deux autres officiers, venaient de dserter 
l'ennemi.

Il avait su, par le marchal Ney, que M. de Bourmont, lors des vnemens
de Besanon, avait montr de l'hsitation; et il ne s'tait point souci
de l'employer. Mais M. de Bourmont, ayant donn sa parole d'honneur au
gnral Grard, de servir loyalement l'Empereur; et ce gnral, dont
Napolon faisait un grand cas, ayant rpondu de Bourmont, l'Empereur
consentit  lui accorder du service. Comment aurait-il pu supposer que
cet officier qui s'tait couvert de gloire en 1814, voudrait, en 1815,
passer  l'ennemi, la veille d'une bataille!!

Napolon fit sur-le-champ,  son plan d'attaque, les changemens que
cette trahison inattendue rendait ncessaires, et se porta de suite en
avant.

Le 15,  une heure du matin, il tait de sa personne  Jumiguan sur
l'Heure.

 trois heures, son arme se mit en mouvement sur trois colonnes, et
dboucha brusquement par Beaumont, Maubeuge et Philippeville.

Un corps d'infanterie du gnral Ziethen voulut disputer le passage de
la Sambre; le quatrime corps de chasseurs, soutenu par le neuvime,
l'enfona  coups de sabre, et lui fit trois cents prisonniers. Les
sapeurs et les marins de la garde, envoys  la suite de l'ennemi pour
rparer les ponts, ne lui laissrent point le tems de les dtruire. Ils
le suivirent en tirailleurs, et pntrrent avec lui dans la place. Le
valeureux Pajol arriva bientt avec sa cavalerie, et Charleroi fut 
nous. Les habitans, heureux de revoir les Franais, les salurent
unanimement par des cris prolongs de _vive l'Empereur! vive la France!_

Le gnral Pajol mit sur-le-champ les hussards du gnral Clary  la
poursuite des Prussiens; et ce brave rgiment termina sa journe en
prenant un drapeau, et en dtruisant un bataillon qui avait os
rsister.

Pendant ce tems, le deuxime corps passait la Sambre  Marchiennes, et
culbutait tout ce qui se trouvait devant lui. Les Prussiens, tant
parvenus  se rallier, voulurent lui opposer quelque rsistance; le
gnral Reille les fit enfoncer par sa cavalerie lgre, leur prit deux
cents hommes, et tua ou dispersa le reste. Battus de toutes parts, ils
se rejetrent sur les hauteurs de Fleurus, qui, vingt ans auparavant,
avaient t dj si fatales aux ennemis de la France[39].

Napolon, d'un coup d'oeil, reconnut le terrain. Nos troupes s'lancrent
sur les Prussiens au pas de course. Trois carrs d'infanterie, appuys
par plusieurs escadrons et de l'artillerie, soutinrent le choc avec
intrpidit. Fatigu de leur immobilit, l'Empereur ordonne au gnral
Letort de les charger  la tte des dragons de la garde. Au mme moment,
le gnral Excelmans dbusque sur le flanc gauche de l'ennemi; le
vingtime de dragons, command par le jeune et brave Briqueville, se
prcipite sur les Prussiens d'un ct, tandis que Letort les attaque de
l'autre. Ils furent enfoncs, anantis; mais ils nous vendirent cher la
victoire: Letort fut tu.

Cette journe, peu importante par ses rsultats, puisqu'elle ne cota 
l'ennemi que cinq pices d'artillerie et trois mille hommes tus ou
prisonniers, produisit, sur l'arme, les plus heureux effets. La
sciatique du marchal Mortier[40], la trahison du gnral Bourmont,
avaient fait natre un sentiment d'incertitude et de crainte, qui fut
entirement dissip par l'issue favorable de ce premier combat.

Jusques-l, chaque chef de corps en avait conserv le commandement
immdiat, et l'on pense quelle devait tre leur ardeur et leur
mulation: l'Empereur fit la faute de renverser les esprances de leur
courage et de leur ambition; il plaa le gnral d'Erlon et le comte
Reille sous les ordres du marchal Ney, qu'il avait fait venir aprs
coup; et le comte Grard et le comte Vandamme sous ceux du marchal
Grouchy, qu'il et t prfrable de laisser  la tte de la cavalerie.

Le 16 au matin, l'arme, ainsi partage, occupait les positions
suivantes:

Le marchal Ney, avec les premier et deuxime corps, la cavalerie du
gnral Lefvre-Desnouettes et celle du gnral Kellerman, avait son
avant-garde  Frasnes, et les autres troupes dissmines autour de
Gosselies[41].

Le marchal Grouchy, avec les 3e et 4e corps et la cavalerie des
gnraux Pajol, Excelmans et Milhaud, tait plac en avant et sur les
hauteurs de Fleurus.

Le 6e corps et la garde taient chelonns entre Fleurus et Charleroi.

Le mme jour, l'arme du marchal Blucher, forte de 90,000 hommes,
rallis avec une grande habilet, tait poste sur les hauteurs de Bry
et de Sombref, et occupait les villages de Ligny et de St.-Amand, qui
garnissaient son front. Sa cavalerie se prolongeait fort avant sur la
route de Namur[42].

L'arme du duc de Wellington, que ce gnral n'avait point encore eu le
tems de rassembler, se composait d'environ cent mille hommes, parpills
entre Ath, Nivelle, Gennappes et Bruxelles.

L'Empereur fut reconnatre, en personne, la position de Blucher; et,
pntrant les desseins de ce gnral, rsolut de lui livrer bataille,
avant que ses rserves et l'arme Anglaise qu'il cherchait  atteindre,
n'aient eu le tems de se rallier et de venir le rejoindre.

Il expdia sur-le-champ l'ordre au marchal Ney, qu'il supposait en
marche sur les Quatre-Bras, _o il n'aurait trouv que peu de monde_, de
chasser vigoureusement devant lui les Anglais, et de tomber ensuite 
bras raccourci sur les derrires de l'arme Prussienne.

En mme tems, il fit oprer un changement de front  l'arme impriale;
le gnral Grouchy avana sur Sombref, le gnral Girard sur Ligny, le
gnral Vandamme sur St.-Amand.

Le gnral Girard, avec sa division forte de 5000 hommes, fut dtach du
2e corps et plac derrire la gauche du gnral Vandamme, de manire 
le soutenir et  lier en mme temps l'arme du marchal Ney avec celle
de Napolon.

La garde et les cuirassiers Milhaud furent disposs en rserve en avant
de Fleurus.

 trois heures, le 3e corps aborda St.-Amand, et parvint  s'en emparer.
Les Prussiens, ramens par Blucher, reprirent le village; les Franais,
retranchs dans le cimetire, s'y dfendirent avec opinitret; mais,
accabls par le nombre, ils allaient succomber, lorsque le gnral
Drouot qui, plus d'une fois, dcida le sort des batailles, s'lana au
galop avec quatre batteries de la garde, prit l'ennemi  revers et le
fora de s'arrter.

Au mme moment, le marchal Grouchy se battait avec succs  Sombref, et
le gnral Girard attaquait avec imptuosit le village de Ligny. Ses
murs crnels et un long ravin en rendaient les approches aussi
difficiles que prilleuses; ces obstacles n'intimidrent point le
gnral Lefol ni les braves qu'il commandait. Ils s'avancrent la
baonnette en avant, et en peu d'instans les Prussiens, repousss et
anantis, abandonnrent le terrain.

Le marchal Blucher, sachant que la possession de Ligny nous rendait
matres du sort de la bataille, revint  la charge avec des troupes
d'lite, et l, pour me servir de ses paroles, commena un combat qui
peut tre considr comme l'un des plus acharns dont l'histoire fasse
mention. Pendant cinq heures, deux cents bouches  feu firent pleuvoir,
sur ce champ de carnage les blessures et la mort. Pendant cinq heures,
les Franais et les Prussiens, tantt vainqueurs, tantt vaincus, se
disputrent corps  corps, pied  pied, ce poste ensanglant, et sept
fois conscutives se l'arrachrent et se le reprirent tour--tour.

L'Empereur esprait,  chaque instant que le marchal Ney allait venir
prendre part  l'action. Ds le commencement de l'affaire, il lui avait
ritr l'ordre de manoeuvrer de manire  envelopper la droite des
Prussiens; et il attachait un si grand prix  cette diversion, qu'il
crivit au marchal, et lui fit dire  plusieurs reprises _que le sort
de la France tait entre ses mains_. Ney lui rpondit qu'il avait sur
les bras toute l'arme Anglaise; qu'il lui promettait de tenir toute la
journe, mais rien de plus. L'Empereur, mieux instruit, l'assura qu'il
n'avait en tte que l'avant-garde de Wellington, et lui ordonna de
nouveau d'enfoncer les Anglais, et de s'emparer (cote qui cote) des
Quatre-Bras. Le marchal persista dans sa funeste erreur. Napolon,
pntr de l'importance du mouvement que le marchal Ney refusait de
comprendre et d'excuter, envoya directement au 1er corps l'ordre de se
porter en toute hte sur la droite des Prussiens; mais aprs avoir perdu
un tems prcieux  l'attendre, il jugea que le combat ne pouvait se
prolonger davantage sans danger, et il prescrivit au gnral Girard qui
n'avait avec lui que cinq mille hommes, d'oprer le mouvement que
devaient effectuer les vingt mille hommes du comte d'Erlon,
c'est--dire, de tourner St.-Amand et de tomber sur les derrires de
l'ennemi.

Cette manoeuvre, habilement excute et seconde par une attaque de front
de la garde, et par une charge brillante des cuirassiers de la brigade
du gnral Delore et des grenadiers  cheval de la garde, dcida la
victoire. Les Prussiens, affaiblis de toutes parts, se retirrent en
dsordre, et nous abandonnrent, avec le champ de bataille, quarante
canons et plusieurs drapeaux.

 la gauche, le marchal Ney, au lieu de se porter rapidement sur les
Quatre-Bras, et d'oprer la diversion qui lui avait t recommande,
avait employ douze heures en ttonnemens inutiles, et donn le tems au
prince d'Orange de renforcer son avant-garde. Les ordres pressans de
Napolon ne lui permettant point de rester en contemplation, il se porta
en avant, et voulant sans doute rparer le tems perdu, il ne fit point
reconnatre  fond ni la position ni les forces de l'ennemi; il se jeta
sur lui tte baisse. La division du gnral Foy commena l'attaque, et
fit replier les tirailleurs et les postes avancs. La cavalerie Bachelu,
aide, protge, et soutenue par cette division, enfona et mit en
pices trois bataillons cossais; mais l'arrive de nouveaux renforts,
conduits par le duc de Wellington, et l'clatante bravoure des cossais,
des Belges et du prince d'Orange, suspendirent nos succs. Cette
rsistance, loin de dcourager le marchal Ney, lui rendit une nergie
qu'il n'avait point montre jusqu'alors. Il attaqua les Anglo-Hollandais
avec furie, et les rejeta sur les lisires du bois de Bossu. Le 1er de
chasseurs et le 6e de lanciers culbutrent les Brunswikois; le 8e de
cuirassiers passa sur le corps  deux bataillons cossais et leur prit
un drapeau; le 11e non moins intrpide, le poursuivit jusqu' l'entre
du bois. Mais ce bois qu'on n'avait point fait fouiller, tait garni
d'infanterie Anglaise. Nos cuirassiers furent assaillis par des feux
dirigs  bout portant, qui jetrent tout--coup le trouble et la
confusion dans leurs rangs. Quelques officiers, nouvellement incorpors,
au lieu d'apaiser le dsordre, l'augmentrent par des cris de _sauve qui
peut_. Ce dsordre, qui en un instant se communiqua de proche en proche
jusqu' Beaumont, aurait pu causer de grands malheurs, si l'infanterie
du gnral Foy, reste inbranlable, n'et continu  soutenir le
combat, avec autant de persvrance que d'intrpidit.

Le marchal Ney, qui n'avait avec lui que vingt mille hommes, voulut
faire avancer le premier corps qu'il avait laiss en arrire; mais
l'Empereur (comme je l'ai dit plus haut) avait ordonn directement au
comte d'Erlon, qui le commandait, de venir le rejoindre; et ce gnral
s'tait mis en marche. Ney, lorsqu'il reut cette nouvelle, tait au
milieu du feu crois des batteries ennemies. Voyez-vous ces boulets?
s'cria-t-il avec un sombre dsespoir, je voudrais qu'ils m'entrassent
tous dans le ventre. Il fit voler sur les traces du comte d'Erlon, et
lui prescrivit, quels que soient les ordres qu'il ait pu recevoir de
l'Empereur lui-mme, de rtrograder. Le comte d'Erlon eut la faiblesse
et le malheur d'obir. Il ramena ses troupes au marchal: mais il tait
neuf heures du soir; et le marchal, rebut par les entraves qu'il avait
prouves, et mcontent de lui et des autres, avait cess le combat.

Le duc de Wellington, dont les forces s'taient accrues successivement
au-del de cinquante mille hommes, se retira en bon ordre dans la nuit,
 Gennappes.

Le marchal Ney dut,  la grande bravoure de ses troupes et  la fermet
des gnraux, l'honneur de n'avoir pas t forc d'abandonner ses
positions.

L'acharnement avec lequel on se battit dans cette journe, fit frmir
les hommes les plus habitus  contempler de sang-froid les horreurs de
la guerre. Les ruines fumantes de Ligny et de Saint-Amand taient
encombres de morts et de mourans; le ravin, en avant de Ligny,
ressemblait  un fleuve de sang, sur lequel surnageaient des cadavres;
aux Quatre-Bras, mme spectacle! le chemin creux qui bordait le bois,
avait disparu sous les corps ensanglants des braves cossais et de nos
cuirassiers. La garde impriale se distingua surtout par sa rage
meurtrire: elle combattit aux cris de _vive l'Empereur! point de
quartier!_ Le corps du gnral Girard montra la mme animosit; ce fut
lui qui, ayant puis toutes ses munitions, demandait  grands cris des
cartouches et des Prussiens.

La perle des Prussiens, rendue considrable par le feu terrible de notre
artillerie, fut de vingt-cinq mille hommes. Blucher, renvers de cheval
par nos cuirassiers, ne leur chappa que par miracle.

La perte des Anglais et des Hollandais fut de quatre mille cinq cents
hommes. Trois rgimens cossais, et la lgion noire de Brunswick, furent
presqu'entirement extermins. Le prince de Brunswick lui-mme et une
foule d'autres officiers de marque, furent tus.

Nous perdmes,  l'aile gauche, prs de 5,000 hommes et plusieurs
gnraux. Le prince Jrme, dj bless au passage de la Sambre, reut
un lger coup de feu  la main; il se tint constamment  la tte de sa
division, et dploya beaucoup de valeur et de sang-froid.

Notre perte  Ligny, value  6,500 hommes, fut rendue plus douloureuse
encore par la blessure  mort du gnral Girard. Peu d'officiers taient
dous d'un caractre aussi noble et d'une intrpidit aussi journalire.
Plus avide des faveurs de la gloire que des dons de la fortune, il ne
possdait que son pe; et ses derniers momens, au lieu d'tre embellis
par le seul souvenir de ses actions hroques, furent troubls par la
douleur de laisser sa famille  la merci du besoin.

La victoire de Ligny ne remplit point entirement l'attente de
l'Empereur. Si le marchal Ney, dit-il, avait attaqu les Anglais avec
toutes ses forces, il les aurait crass, et serait venu donner le coup
de grce aux Prussiens; et si, aprs avoir fait cette premire faute, il
n'et point fait la seconde sottise, d'empcher le mouvement du comte
d'Erlon, l'intervention du premier corps aurait abrg la rsistance de
Blucher, et rendu sa dfaite irrparable: toute son arme aurait t
prise ou dtruite.

Cette victoire, quoiqu'imparfaite, n'en fut pas moins considre par les
gnraux, comme tant de la plus haute importance. Elle sparait l'arme
anglaise des Prussiens, et nous laissait l'espoir de pouvoir la vaincre
 son tour.

L'Empereur, _sans perdre de tems_, voulait, ds la pointe du jour,
attaquer d'un ct les Anglais, et de l'autre, faire poursuivre sans
relche l'arme de Blucher. On lui objecta que l'arme anglaise tait
intacte et prte  recevoir la bataille, tandis que nos troupes,
harasses par les combats et la fatigue de Ligny, ne seraient peut-tre
point en tat de se battre avec la vigueur ncessaire. On lui fit enfin
de si nombreuses objections, qu'il consentit  laisser prendre du repos
 l'arme. Le malheur rend timide. Si, comme autrefois, Napolon n'et
cout que les inspirations de son audace, il est probable, il est
certain (et je l'ai entendu dire au gnral Drouot), qu'il aurait pu,
selon son projet, conduire le 17 ses troupes  Bruxelles; _et qui peut
calculer quelles auraient t les suites de l'occupation de cette
capitale!_

L'Empereur se borna donc le 17,  former son arme en deux colonnes;
l'une de 65,000 hommes, conduite par l'Empereur, aprs avoir ralli
l'aile gauche, suivit la trace des Anglais. L'artillerie lgre, les
lanciers du gnral Alphonse Colbert et de l'intrpide colonel Sourd,
les pourchassrent jusqu' l'entre de la fort de Soignes, o le duc de
Wellington prit position. L'autre, forte de 36,000 hommes, fut dtache
sous les ordres du marchal Grouchy, pour observer et poursuivre les
Prussiens: elle ne dpassa point Gembloux.

La nuit du 17 au 18 fut affreuse, et semblait prsager les malheurs de
la journe. Une pluie violente et non interrompue ne permit point 
l'arme de goter un seul moment de repos. Pour surcrot d'infortune, le
mauvais tat des chemins retarda l'arrive des vivres; et la plupart des
soldats furent privs de nourriture; cependant, ils supportrent gament
cette double disgrce, et  la pointe du jour ils annoncrent 
Napolon, par des acclamations multiplies, qu'ils taient prts  voler
 une nouvelle victoire.

L'Empereur avait pens que lord Wellington, isol des Prussiens et
pressentant la marche du corps de Grouchy, qui pouvait, en passant la
Dyle, se porter sur son flanc ou sur ses derrires, n'oserait point
garder sa position, et se retirerait sur Bruxelles[43]. Il fut surpris,
lorsque le jour lui dcouvrit que l'arme Anglaise n'avait point quitt
ses positions et paraissait dispose  accepter la bataille. Il fit
reconnatre ces positions par plusieurs gnraux, et pour me servir des
expressions de l'un d'eux, il sut qu'elles taient dfendues _par une
arme de canons, et par des montagnes d'infanterie_.

Napolon prvint sur-le-champ le marchal Grouchy, qu'il allait
probablement livrer une grande bataille aux Anglais, et lui ordonna de
pousser vigoureusement les Prussiens, de se rapprocher de la grande
arme le plus promptement possible, et de diriger ses mouvemens de
manire  lier avec elle ses oprations[44].

Il fit appeler ensuite ses principaux officiers, pour leur donner ses
instructions.

Les uns, pleins de confiance et d'audace, prtendirent qu'il fallait
attaquer et emporter de vive force la position ennemie. D'autres, plus
prudens, non moins braves, remontrrent que la pluie avait abm les
terres; que les troupes (et particulirement la cavalerie) ne pourraient
manoeuvrer sans beaucoup de difficults et de fatigues; que l'anne
Anglaise aurait l'immense avantage de nous attendre de pied ferme dans
ses retranchemens, et qu'il tait prfrable de chercher  les tourner.
Tous rendaient hommage  la valeur de leurs troupes, et promettaient
qu'elles feraient des prodiges: mais ils diffraient d'opinion sur la
rsistance qu'opposeraient les Anglais. Leur cavalerie, disaient les
gnraux qui avaient fait la guerre en Espagne, ne vaut point la ntre;
mais leur infanterie est plus redoutable qu'on ne pense. Retranche,
elle est dangereuse par son adresse  tirer juste; en plaine, elle tient
ferme; et si on la culbute, elle se rallie cent pas plus loin, et
revient  la charge. De nouvelles discussions s'engagrent, et, chose
remarquable, _il ne vint dans l'esprit de personne_ que les Prussiens,
dont quelques partis assez nombreux avaient t aperus du ct de
Moustier, pussent tre en mesure de faire sur notre droite une diversion
srieuse.

L'Empereur, aprs avoir cout et dbattu tous les avis, se dcida, par
des considrations qui runirent tous les suffrages,  faire attaquer de
front les Anglais. Des ordres itratifs furent expdis au marchal
Grouchy, et Napolon, pour lui donner le tems d'effectuer le mouvement
qu'il lui avait prescrit employa toute la matine  dployer son arme.

L'Empereur fit en personne une nouvelle reconnaissance de l'arme
Anglaise: sa position centrale, appuye au village de Mont-St.-Jean,
tait soutenue  droite par la ferme d'Hougoumont,  gauche par celle de
la Haie Sainte. Ses deux ailes s'tendaient jusqu'au del du hameau de
Terre-la-Haie et de Merke-Braine: des haies, des bois, des ravins, une
artillerie immense, et 85  90,000 hommes, dfendaient cette formidable
position.

L'Empereur disposa son arme dans l'ordre suivant[45]: Le deuxime
corps, dont le prince Jrme faisait toujours partie, fut plac
vis--vis les bois qui entouraient Hougoumont. Le 1er corps vis--vis la
Haie-Sainte. Le 6e corps fut envoy  l'extrme droite, de manire 
pouvoir se lier avec le marchal Grouchy, lorsqu'il dboucherait; la
cavalerie lgre et les cuirassiers furent flanqus en seconde ligne,
derrire les 1er et 2e corps; la garde et sa cavalerie resta en rserve,
sur les hauteurs de Planchenois; l'ancienne division du gnral Girard
fut laisse  Fleurus; l'Empereur, avec son tat-major, se plaa sur un
petit mamelon, prs la ferme de la Belle-Alliance, d'o il dominait la
plaine et pouvait facilement diriger les mouvemens de l'arme, et
apercevoir ceux des Anglais.

 midi et demi, l'Empereur, persuad que le marchal Grouchy devait tre
en mouvement, fit donner le signal du combat.

Le prince Jrme se porta avec sa division sur Hougoumont. Les approches
en taient dfendues par des haies et un bois o l'ennemi avait plac
une nombreuse artillerie. L'attaque, rendue si difficile par les
accidens du terrain, fut opre avec une extrme imptuosit; le bois
fut pris et repris tour--tour. Nos troupes et les Anglais, spars le
plus souvent par une simple haie, se tiraient  bout portant, et
recevaient rciproquement leur feu, sans reculer d'un pas; de part et
d'autre, l'artillerie faisait des ravages pouvantables. Le succs
restait indcis, lorsque le gnral Reille fit soutenir l'attaque du
prince Jrme par la division Foy, et parvint  forcer l'ennemi de lui
abandonner le bois et les vergers qu'il avait si vaillamment dfendus et
conservs jusqu'alors.

Il tait une heure: ce fut quelques momens auparavant qu'une dpche
intercepte apprit  l'Empereur l'arrive prochaine de trente mille
Prussiens, commands par Bulow[46].

Napolon pensa que la force de ce corps, dont quelques claireurs
avaient paru sur les hauteurs de Saint-Lambert, tait exagre; et
persuad d'ailleurs que l'arme de Grouchy le suivait, et qu'il allait
se trouver entre deux feux, il ne s'en inquita que lgrement:
cependant, plutt par prvoyance que par crainte, il donna l'ordre au
gnral Domont de se porter, avec sa cavalerie et celle du gnral
Suberwick, au-devant des Prussiens, et prescrivit au comte de Lobau de
se mettre en mesure de soutenir le gnral Domont, en cas de besoin. Des
ordonnances furent expdies en mme tems au marchal Grouchy, pour
l'informer de ce qui se passait, et lui enjoindre _de nouveau_ de hter
sa marche, de poursuivre, d'attaquer et d'craser Bulow.

Notre arme se trouvait donc rduite, par la distraction des divisions
Domont et Suberwick, et par la paralysation du sixime corps,  moins de
cinquante-sept mille hommes: mais elle montrait tant de rsolution, que
l'Empereur ne douta point qu'elle ne ft suffisante pour battre les
Anglais.

Le deuxime corps (je l'ai dj dit) tait parvenu  dbusquer les
Anglais des bois d'Hougoumont; mais le premier corps, malgr le jeu
continuel de plusieurs batteries, et la rsolution de notre infanterie
et de la cavalerie lgre des gnraux Lefvre-Desnouettes et Guyot,
n'avait pu forcer ni la Haie-Sainte, ni Mont-Saint-Jean. L'Empereur
ordonna au marchal Ney d'entreprendre une nouvelle attaque, et de la
faire soutenir par quatre-vingts pices de canon. Un feu terrible de
mousqueterie et d'artillerie s'engagea ds-lors, sur toute la ligne. Les
Anglais, insensibles au danger, supportaient les charges de notre
infanterie et de notre cavalerie avec une grande fermet; plus ils
montraient de rsistance, plus nos soldais s'acharnaient au combat. Les
Anglais, enfin, repousss de position en position, vacurent la
Haie-Sainte et Mont-Saint-Jean, et nos troupes s'en emparrent aux cris
de _vive l'Empereur!_

Le comte d'Erlon envoya sur-le-champ, pour les y maintenir, la seconde
brigade du gnral Alix. Un corps de cavalerie anglaise lui coupa le
passage, la mit en dsordre, et se jetant ensuite sur nos batteries,
parvint  dsorganiser plusieurs pices. Les cuirassiers du gnral
Milhaud partirent au galop, pour repousser la cavalerie des Anglais. Une
nouvelle division des leurs vint se jeter sur nos cuirassiers. Nos
lanciers et nos chasseurs furent envoys  leur secours. Une charge
gnrale s'engagea, et les Anglais, rompus, culbuts et sabrs, furent
forcs de se replier en dsordre.

Jusqu'alors, l'arme franaise, ou pour mieux dire les quarante mille
hommes des gnraux Reille et d'Erlon, avaient obtenu et conserv une
supriorit marque. L'ennemi, rebut, paraissait incertain de ses
mouvemens. On avait remarqu des dispositions qui semblaient annoncer
une prochaine retraite. L'Empereur, satisfait, rptait avec joie: Ils
sont  nous, je les tiens; et le marchal Soult et tous les gnraux
regardaient, comme lui, la victoire assure[47].

La garde avait dj reu l'ordre de se mettre en mouvement pour occuper
le terrain que nous avions conquis, et achever l'ennemi, lorsque le
gnral Domont fit prvenir l'Empereur que le corps de Bulow venait
d'entrer en ligne et s'avanait rapidement sur les derrires de notre
droite. Cet avis changea la rsolution de Napolon; au lieu de se servir
de sa garde pour soutenir les 1er et 2e corps, il la tint en rserve, et
fit ordonner au marchal Ney, de se maintenir dans les bois
d'Hougoumont,  la Haie-Sainte et  Mont-St.-Jean, jusqu' ce que l'on
et connu l'issue du mouvement qu'allait oprer le comte de Lobau contre
les Prussiens.

Les Anglais, instruits de l'arrive de Bulow, reprirent l'offensive et
cherchrent  nous chasser des positions que nous leur avions enleves.
Nos troupes les repoussrent victorieusement. Le marchal Ney, emport
par sa bouillante ardeur, oublia les ordres de l'Empereur. Il chargea
l'ennemi  la tte des cuirassiers Milhaud et de la cavalerie lgre de
la garde, et parvint, au milieu des applaudissemens de l'arme, 
s'tablir sur les hauteurs de Mont-St.-Jean, jusqu'alors inaccessibles.

Ce mouvement intempestif et hasardeux n'chappa point au duc de
Wellington. Il fit avancer son infanterie et lana sur nous toute sa
cavalerie.

L'Empereur fit dire sur-le-champ au gnral Kellerman et  ses
cuirassiers, de courir dgager notre premire ligne. Les grenadiers 
cheval et les dragons de la garde, soit par un mal-entendu du marchal
Ney, soit spontanment, s'branlrent et suivirent les cuirassiers, sans
qu'il ft possible de les arrter. Une seconde mle, plus meurtrire
que la premire, s'engagea sur tous les points. Nos troupes, exposes au
feu non interrompu de l'infanterie et des batteries ennemies, soutinrent
et engagrent hroquement, pendant deux heures, de nombreuses et
brillantes charges, dans lesquelles nous emes la gloire de prendre six
drapeaux, de renverser plusieurs batteries et de hacher par morceaux
quatre rgimens; mais dans lesquelles aussi nous perdmes l'lite de nos
intrpides cuirassiers et de la cavalerie de la garde.

L'Empereur, que ce funeste engagement mettait au dsespoir, ne pouvait y
remdier. Grouchy n'arrivait point; et dj, pour parvenir  matriser
les Prussiens dont le nombre et les progrs allaient toujours croissans,
il avait t forc d'affaiblir ses rserves de 4000 hommes de la jeune
garde.

Cependant, notre cavalerie, puise par une perte considrable et des
combats ingaux sans cesse renouvels, commenait  se dcourager et 
flchir. L'issue de la bataille paraissait devenir douteuse. Il fallait
frapper un grand coup par une attaque dsespre.

L'Empereur n'hsita point.

L'ordre est immdiatement donn au comte Reille de rassembler toutes ses
forces et de se jeter imptueusement sur la droite de l'ennemi, tandis
que Napolon en personne va l'attaquer de front avec ses rserves.

Dj l'Empereur disposait sa garde en colonne d'attaque, lorsqu'il
apprit que notre cavalerie venait d'tre force d'vacuer en partie les
hauteurs de Mont-St.-Jean. Il ordonna sur-le-champ au marchal Ney, de
prendre avec lui quatre bataillons de moyenne garde, et de se porter en
toute hte sur le fatal plateau, pour y soutenir les cuirassiers qui
l'occupaient encore.

La bonne contenance de la garde et les harangues de Napolon
enflammrent les esprits; la cavalerie et quelques bataillons qui
avaient suivi son mouvement en arrire, firent face  l'ennemi, aux cris
de _vive l'Empereur!_

Au mme moment une fusillade se fait entendre[48]. Voil Grouchy!
s'crie l'Empereur: la victoire est  nous. Labdoyre vole annoncer 
l'arme cette heureuse nouvelle; il pntre, malgr l'ennemi,  la tte
de nos colonnes: _le marchal Grouchy arrive, la garde va donner, du
courage! du courage! les Anglais sont perdus_.

Un dernier cri d'espoir part de tous les rangs; les blesss en tat de
faire quelques pas encore, retournent au combat; et mille et mille voix
rptent  l'envi: _En avant! en avant!_

La colonne commande par le _brave des braves_, arrive en prsence de
l'ennemi, est accueillie par des dcharges d'artillerie, qui lui font
prouver une perte affreuse. Le marchal Ney, fatigu des boulets,
ordonna d'emporter les batteries  la baonnette. Les grenadiers se
prcipitent dessus avec une telle imptuosit, qu'ils mconnaissent cet
ordre admirable qui tant de fois leur valut la victoire. Leur chef, ivre
d'intrpidit, ne s'aperoit point de ce dsordre. Ses soldats et lui,
abordent tumultueusement l'ennemi. Une nue de balles, de mitraille,
crve sur leurs ttes. Le cheval de Ney est tu, les gnraux Michel et
Friant tombent morts ou blesss; une foule de braves sont renverss.
Wellington ne laisse point le tems  nos grenadiers de se reconnatre.
Il les fait attaquer en flanc par sa cavalerie, et les force de se
retirer dans le plus grand dsordre. Au mme instant, les 50,000
Prussiens de Ziethen, qu'on avait pris pour l'arme de Grouchy,
enlevrent de vive force le village de la Haie et nous repoussrent
devant eux. Notre cavalerie, notre infanterie, dj branles par la
dfaite de la garde moyenne, craignirent d'tre coupes et se retirrent
prcipitamment. La cavalerie anglaise, profitant habilement de la
confusion que cette retraite inopine avait occasionne, se fit jour 
travers nos rangs et acheva d'y semer le dsordre et le dcouragement.
Les autres troupes de la droite, qui ne rsistaient dj qu'avec une
peine infinie aux attaques des Prussiens, et qui depuis plus d'une heure
manquaient de munitions, voyant quelques escadrons ple-mle, et des
hommes de la garde  la dbandade, crurent que tout tait perdu et
quittrent leur position. Ce mouvement contagieux se communiqua en un
instant  la gauche; et toute l'arme, aprs avoir enlev si vaillamment
les meilleures positions de l'ennemi, les lui abandonna avec autant
d'empressement, qu'elle avait mis d'ardeur  les conqurir.

L'arme anglaise qui s'tait avance  mesure que nous reculions, les
Prussiens qui n'avaient point cess de nous poursuivre, fondirent  la
fois sur nos bataillons pars; la nuit augmenta le tumulte et l'effroi;
et bientt l'arme entire ne fut plus qu'une masse confuse que les
Anglais et les Prussiens renversrent sans efforts, et massacrrent sans
piti.

L'Empereur, tmoin de cette pouvantable dfection, put  peine en
croire ses yeux. Ses aides-de-camp coururent de tous cts pour rallier
les troupes. Lui-mme se jeta au milieu de la foule. Mais ses paroles,
ses ordres, ses prires, ne furent point entendus. Comment l'arme
aurait-elle pu se reformer sous le canon et au milieu des charges
continuelles des 80,000 Anglais et des 80,000 Prussiens qui avaient
envahi le champ de bataille?

Cependant, huit bataillons que l'Empereur avait runis prcdemment, se
formrent en carrs, et barrrent le chemin aux armes prussienne et
anglaise. Ces braves, quels que furent leur constance et leur courage,
ne pouvaient rsister long-tems aux efforts d'un ennemi vingt fois plus
nombreux. Environns, assaillis, foudroys de toutes parts, la plupart
finirent enfin par succomber. Les uns vendirent chrement leur vie; les
autres, extnus de fatigue, de soif et de faim, n'eurent plus la force
de combattre, et se laissrent gorger sans pouvoir se dfendre. Deux
seuls bataillons[49], que l'ennemi n'avait pu rompre, se retirrent en
disputant le terrain, jusqu' ce que, dsorganiss et entrans par le
mouvement gnral, ils furent forcs eux-mmes de suivre le torrent.

Un dernier bataillon de rserve, illustre et malheureux dbris de la
colonne de granit des champs de Marengo, tait rest inbranlable au
milieu des flots tumultueux de l'arme. L'Empereur se retire dans les
rangs de ces braves, commands encore par Cambronne! Il les fait former
en carr, et s'avance  leur tte au devant de l'ennemi; tous ses
gnraux, Ney, Soult, Bertrand, Drouot, Corbineau, de Flahaut,
Labdoyre, Gourgaud, etc., mettent l'pe  la main et deviennent
soldats. Les vieux grenadiers, incapables de trembler pour leur vie,
s'effrayent du danger qui menace celle de l'Empereur. Ils le conjurent
de s'loigner: _Retirez-vous_, lui dit l'un d'eux, _vous voyez bien que
la mort ne veut pas de vous_. L'Empereur rsiste et commande le feu. Les
officiers qui l'entourent s'emparent de son cheval et l'entranent.
Cambronne et ses braves se pressent autour de leurs aigles expirantes,
et disent  Napolon un ternel adieu. Les Anglais, touchs de leur
hroque rsistance, les conjurent de se rendre. Non, dit Cambronne, LA
GARDE MEURT MAIS NE SE REND PAS! au mme moment ils se prcipitent tous
sur l'ennemi, aux cris de _Vive l'Empereur!_ On reconnat  leurs coups
les vainqueurs d'Austerlitz, de Jna, de Wagram, de Montmirail. Les
Anglais et les Prussiens, dont ils ont suspendu les chants de victoire,
se runissent contre cette poigne de hros et les abattent. Les uns,
couverts de blessures, tombent  terre noys dans leur sang. Les autres,
plus heureux, sont tus; ceux enfin dont la mort trompe l'attente, se
fusillent entr'eux, pour ne point survivre  leurs compagnons d'armes,
ni mourir de la main de leurs ennemis.

Wellington et Blucher, devenus alors possesseurs paisibles du champ de
bataille, le parcoururent en matres. Mais par combien de sang cet
injuste triomphe ne fut-il pas achet? Jamais, non jamais, les Franais
ne portrent  leurs adversaires des coups plus formidables et plus
meurtriers. Avides de sang et de gloire, mprisant les dangers et la
mort, ils se prcipitaient audacieusement sur les batteries enflammes
de l'ennemi, et semblaient se multiplier pour aller le chercher,
l'attaquer et le poursuivre dans ses inaccessibles retranchemens. Trente
mille Anglais ou Prussiens[50] furent immols par leurs mains dans cette
fatale journe; et quand on pense que cet horrible carnage fut l'ouvrage
de cinquante mille hommes[51] mourant de fatigues et de besoins, et
luttant sur un terrain bourbeux contre une position inexpugnable et
130,000 combattans, on est saisi d'une douloureuse admiration, et l'on
dcerne aux vaincus la palme de la victoire.

Au moment o le corps de Bulow enfonait notre droite, j'tais au
quartier-gnral,  la ferme de Caillou.

Un aide-de-camp du grand marchal vint, de sa part, prvenir le duc de
Bassano que les Prussiens se dirigeaient sur ce point. Le duc, ayant
reu l'ordre de l'Empereur d'y rester, ne voulut point en sortir; et
nous nous rsignmes  attendre l'vnement. Bientt effectivement des
dragons ennemis s'emparrent du petit bois qui couvrait la ferme et
vinrent sabrer nos gens. Notre garde les repoussa  coups de fusil, mais
revenus en plus grand nombre, ils nous assaillirent de nouveau et nous
forcrent, malgr le stocisme de M. le duc de Bassano,  leur cder
trs-promptement la place. Les voitures impriales, garnies de chevaux
vigoureux, nous drobrent rapidement aux poursuites de l'ennemi. Le duc
ne fut point aussi heureux; sa voiture, mal attele, endura plusieurs
fusillades; et il finit par tre forc de se sauver  pied et de venir
se rfugier dans la mienne.

La cessation du feu, la retraite prcipite des dbris de l'arme ne
nous confirmrent que trop l'issue funeste de la bataille; nous
demandions de tous cts des nouvelles de l'Empereur, et personne ne
pouvait appaiser notre douloureuse anxit: les uns nous assuraient
qu'il avait t fait prisonnier, les autres qu'il avait t tu. Pour
mettre fin aux inquitudes qui nous oppressaient, je pris le cheval du
chef de nos quipages; et, suivi d'un premier piqueur (nomm Chauvin),
revenu avec Napolon de l'le d'Elbe, je rebroussai vers Mont-St.-Jean.
Aprs avoir vainement importun de questions une multitude d'officiers,
je rencontrai un page (le jeune Gudin) qui m'assura, que l'Empereur
devait avoir quitt le champ de bataille. Je poussai plus loin. Deux
cuirassiers, le sabre lev, m'arrtrent: O vas-tu?--Je vais  la
rencontre de l'Empereur.--Tu en as menti, tu es un royaliste, tu vas
rejoindre les Anglais! Je ne sais comment cet incident aurait fini, si
un officier suprieur de la garde, un envoy du ciel ne m'et
heureusement reconnu et tir d'embarras. Il m'assura que l'Empereur
qu'il avait long-tems escort, devait tre en avant. Je fus retrouver le
duc de Bassano. La certitude que l'Empereur tait sain et sauf, allgea
quelques momens notre douleur. Elle reprit bientt toute sa force. Il
aurait fallu n'tre point Franais, pour contempler d'un oeil sec notre
pouvantable catastrophe. L'arme elle-mme, revenue de ses premires
impressions, oubliait les prils qui la menaaient encore, pour mditer
tristement sur l'avenir; sa marche tait abattue, son regard constern;
aucune parole, aucune plainte ne venait interrompre son douloureux
recueillement; on et dit qu'elle accompagnait une pompe funbre,
qu'elle assistait aux obsques de sa gloire et de la patrie.

La prise et le pillage des bagages de l'arme avaient suspendu
instantanment la poursuite de l'ennemi. Il nous rejoignit aux
Quatre-Bras, et tomba sur nos quipages. En tte du convoi marchait le
trsor, et aprs lui notre voiture. Cinq autres voitures qui nous
suivaient immdiatement, furent attaques et sabres. La ntre, par
miracle, parvint  se sauver. Ce fut l qu'on prit les effets
d'habillement de l'Empereur, le superbe collier de diamans que lui avait
donn la princesse Borghse, et son landau chapp, en 1812, aux
dsastres de Moscow.

Les Prussiens, acharns  notre poursuite, traitaient avec une barbarie
sans exemple, les malheureux qu'ils pouvaient atteindre.  l'exception
de quelques vieux soldats imperturbables, la plupart des autres avaient
jet leurs armes et se trouvaient sans dfense; ils n'en taient pas
moins impitoyablement massacrs. Quatre Prussiens turent de sang-froid
le gnral..., aprs lui avoir arrach ses armes; un autre gnral,
dont le nom n'est pas non plus prsent  ma mmoire, se rendit  un
officier; et cet officier eut la lchet, encore plus que la cruaut, de
lui passer son sabre au travers du corps. Un colonel, pour ne point
tomber entre leurs mains, se brla la cervelle. Vingt autres officiers
de tous grades imitrent cet exemple. Un officier de cuirassiers, les
voyant arriver, dit: Ils n'auront ni mon cheval ni moi. D'un coup de
pistolet, il renverse son cheval, de l'autre, il se tue[52]. Mille actes
de dsespoir non moins hroques illustrrent cette fatale journe.

Nous continumes notre retraite sur Charleroi; plus nous avancions, plus
elle devenait difficile. Ceux qui nous prcdaient, soit pour arrter
l'ennemi, soit par trahison, obstruaient la route et,  chaque pas, nous
tions obligs de rompre des barricades. Dans un moment de halte,
j'entendis  nos cts des cris et des lamentations. Je m'approchai, et
je reconnus qu'ils partaient d'un foss de la route, o deux immenses
charretes de blesss avaient t culbutes. Ces infortuns, enfouis
ple-mle sous les voitures renverses sur eux, imploraient la
compassion des passans; et, jusqu'alors, leurs voix affaiblies et
couvertes par le bruit des caissons, n'avaient point t entendues. Nous
nous mmes tous  l'ouvrage, et nous parvnmes  les arracher de leur
tombeau. Quelques-uns respiraient encore. Le plus grand nombre taient
morts touffs. La joie de ces malheureux nous toucha jusqu'aux larmes;
mais elle fut de courte dure: il fallut les abandonner.

Toujours suivis et harcels par l'ennemi, nous arrivmes  Charleroi; il
y rgnait un tel encombrement, un tel dsordre, que nous fmes forcs
d'abandonner notre voiture et nos bagages. Le portefeuille secret du
cabinet fut enlev par le garde du portefeuille; les autres papiers
importans furent dchirs; nous ne laissmes que des rapports et des
lettres insignifiantes, qu'on a fait imprimer depuis  Bruxelles[53].
Dj nous continuions (M. le duc de Bassano et moi) notre route  pied,
lorsque j'aperus des piqueurs menant en laisse des chevaux de main de
l'Empereur; je leur ordonnai de nous les amener. Tel tait le respect du
duc pour tout ce qui touchait  Napolon, qu'il hsitait  profiter de
cette bonne fortune. Je parvins  vaincre ses scrupules, fort
heureusement pour lui, car les Prussiens nous avaient rejoints, et le
bruit des coups de fusil nous annona qu'on tait aux prises  quelques
pas derrire nous.

On fut galement forc d'abandonner le trsor; l'or qu'il renfermait fut
distribu aux gens de l'Empereur: tous le rapportrent fidlement.

L'Empereur, accompagn de ses aides-de-camp et de quelques officiers
d'ordonnance, avait suivi, en quittant le champ de bataille, la route de
Charleroi. Arriv dans cette ville, il voulut essayer d'y rallier
quelques troupes: ses efforts tant inutiles, il continua sa marche,
aprs avoir donn ses ordres  plusieurs gnraux.

Le comte de Lobau, les gnraux de la garde Petit et Pelet de Morvan, et
une foule d'autres officiers cherchrent galement  reformer l'arme.
L'pe  la main, ils arrtaient les troupes au passage et les foraient
de se ranger en bataille;  peine runies, elles se dispersaient
aussitt. L'artillerie qu'on avait pu sauver, conserva seule
inbranlablement son organisation. Les braves canonniers, attachs 
leurs pices comme des soldats  leurs drapeaux, les suivaient
paisiblement. Contraints par l'encombrement de la route de s'arrter 
chaque pas, ils voyaient sans regrets s'couler prs d'eux les flots de
l'arme: leur devoir tait de rester  leurs pices, et ils y restaient
sans calculer que leur dvouement pourrait leur coter la libert ou la
vie.

Le hasard nous fit prendre ( M. de Bassano et  moi) la route de
Philippeville. Nous apprmes, avec une joie dont nous ne nous croyions
plus susceptibles, que l'Empereur se trouvait dans cette place. Nous
courmes prs de lui. Quand il m'aperut, il daigna me tendre la main;
je la couvris de mes pleurs. L'Empereur ne put contenir lui-mme sa
propre motion; une grosse larme, chappe de ses yeux, vint trahir les
efforts de son me.

L'Empereur fit expdier l'ordre aux gnraux Rapp, Lecourbe et Lamarque,
de se rendre  marches forces sur Paris; et aux commandans des places
fortes, de se dfendre jusqu' la dernire extrmit. Il me dicta
ensuite deux lettres au prince Joseph: l'une, destine  tre
communique au conseil des ministres, ne relatait qu'imparfaitement
l'issue fatale de la bataille; l'autre, pour le prince seul, lui faisait
un rcit, malheureusement trop fidle, de la droute de l'arme.
Cependant, disait-elle en finissant: _Tout n'est point perdu_. Je
suppose qu'il me restera, en runissant mes forces, 150,000 hommes. Les
fdrs et les gardes nationaux qui ont du coeur, me fourniront 100,000
hommes. Les bataillons de dpt 50,000. J'aurai donc 300,000 soldats 
opposer de suite  l'ennemi. J'attelerai l'artillerie avec les chevaux
de luxe. Je lverai 100,000 conscrits. Je les armerai avec les fusils
des royalistes et des mauvaises gardes nationales. Je ferai lever en
masse le Dauphin, le Lyonnais, la Bourgogne, la Lorraine, la Champagne.
J'accablerai l'ennemi. Mais il faut qu'on m'aide, et qu'on ne
m'tourdisse point. Je vais  Laon. J'y trouverai sans doute du monde.
Je n'ai point entendu parler de Grouchy. S'il n'est point pris (comme je
le crains), je puis avoir dans trois jours 50,000 hommes; avec cela
j'occuperai l'ennemi, et je donnerai le tems  Paris et  la France de
faire leur devoir. Les Anglais marchent lentement. Les Prussiens
craignent les paysans, et n'oseront point trop s'avancer. Tout peut se
rparer encore; crivez-moi l'effet que cette horrible chauffoure aura
produit dans la chambre. Je crois que les dputs se pntreront que
leur devoir, dans cette grande circonstance, est de se runir  moi pour
sauver la France. Prparez-les  me seconder dignement.

L'Empereur ajouta de sa main: _Du courage et de la fermet_.

Pendant que j'expdiai ces lettres, il dicta  M. de Bassano des
instructions pour le major-gnral. Quand il eut fini, il se jeta sur un
mauvais lit, et donna l'ordre de s'occuper des prparatifs de notre
dpart.

Une chaise de poste  moiti brise, quelques charrettes et de la paille
venaient d'tre prpares (faute de mieux) pour Napolon et pour nous;
lorsque des voitures appartenant au marchal Soult entrrent dans la
place. Nous nous en emparmes. L'ennemi ayant dj des coureurs du ct
de Philippeville et de Marienbourg, on rassembla deux ou trois cents
fuyards de toutes les couleurs pour escorter l'Empereur. Il monta en
calche avec le gnral Bertrand, et partit. Ce fut ainsi que Charles
XII s'chappa devant ses vainqueurs, aprs la bataille de Pultawa.

La suite de l'Empereur fut renferme dans deux autres calches; l'une,
dans laquelle je me trouvais, contenait M. de Bassano, le gnral
Drouot, le gnral Dejean et M. de Canisy, premier cuyer; l'autre tait
occupe par MM. de Flahaut, Labdoyre, Corbineau, et de Bissi,
aides-de-camp.

L'Empereur s'arrta au del de Rocroi pour prendre quelque nourriture.
Nous tions tous dans un tat  faire piti; nos yeux gonfls par les
larmes, nos figures dcomposes, nos habits couverts de sang ou de
poussire, nous rendaient pour nous-mmes un objet de compassion et
d'horreur. Nous nous entretnmes de la crise o allait se trouver
l'Empereur et la France. Labdoyre, plein de la candeur que donne un
coeur jeune et inexpriment, se persuadait que nos dangers rallieraient
tous les partis, et que les chambres dploieraient une grande et
bienfaisante nergie. Il faut, disait-il, que l'Empereur, sans
s'arrter en route, se rende directement dans le sein de la
reprsentation nationale, qu'il avoue franchement ses malheurs, et que
(comme Philippe-Auguste) il offre de mourir en soldat et de remettre la
couronne au plus digne. Les deux chambres se rvolteront  l'ide
d'abandonner Napolon, et se runiront  lui, pour sauver la
France.--Ne croyez point, lui rpondis-je, que nous soyons encore dans
ces tems o le malheur tait sacr. La chambre, loin de plaindre
Napolon et de venir gnreusement  son secours, l'accusera d'avoir
perdu la France, et voudra la sauver en le sacrifiant.--Que Dieu nous
prserve d'un semblable malheur! s'cria Labdoyre; si les chambres
s'isolent de l'Empereur, tout est perdu. Les ennemis, sous huit jours,
seront  Paris. Le neuvime nous reverrons les Bourbons; alors que
deviendra la libert et tous ceux qui ont embrass la cause nationale?
Quant  moi, mon sort ne sera point douteux. _Je serai fusill le
premier_.--L'Empereur est un homme perdu, s'il met le pied  Paris: il
n'a qu'un seul moyen de se sauver, lui et la France, reprit M. de
Flahaut; c'est de traiter avec les allis et de cder la couronne  son
fils. Mais pour pouvoir traiter, il faut qu'il ait une arme; et
peut-tre au moment o nous parlons, la plupart des gnraux songent-ils
dj  envoyer leurs soumissions au Roi[54].--Raison de plus, dit
Labdoyre, pour se hter de faire cause commune avec les chambres et la
nation, et pour se mettre en route sans perdre de tems.--Et moi,
rpliquais-je, je soutiens, comme M. de Flahaut, que, si l'Empereur met
le pied  Paris, il est perdu. On ne lui a jamais pardonn d'avoir
abandonn son arme en gypte, en Espagne,  Moscow. On lui pardonnera
bien moins encore de l'avoir laisse l, au centre de la France.

Ces diverses opinions, approuves ou condamnes, servaient d'aliment 
nos discussions, lorsqu'on vint nous avertir que les Anglais taient 
la Capelle[55],  quatre ou cinq lieues de nous. On en prvint
sur-le-champ le gnral Bertrand. Mais l'Empereur continua de causer
avec le duc de Bassano, et nous emes mille peines  lui faire reprendre
sa route.

Nous arrivmes  Laon; l'Empereur descendit au pied de la ville. On
connaissait dj notre dfaite. Un dtachement de la garde nationale
vint au-devant de l'Empereur. Nos frres et nos enfans, lui dit
l'officier-commandant, sont dans les places fortes, mais disposez de
nous, Sire; nous sommes prts  mourir pour la patrie et pour vous.
L'Empereur le remercia vivement. Quelques paysans nous entouraient et
nous regardaient stupidement; souvent ils criaient _vive l'Empereur!_
ces cris nous faisaient mal. Ils plaisent dans la prosprit; aprs une
bataille perdue, ils dchirent le coeur.

L'Empereur fut inform qu'on apercevait au loin un corps de troupes
assez nombreux. Il envoya l'un de ses aides-de-camp le reconnatre.
C'tait environ trois mille Franais, infanterie et cavalerie, que le
prince Jrme, le marchal Soult, le gnral Morand, et les gnraux
Colbert, Petit et Pelet de Morvan, taient parvenus  rallier. En ce
cas, dit Napolon, je resterai  Laon jusqu' ce que le reste de l'arme
soit runi. J'ai donn l'ordre de diriger sur Laon et sur Reims tous les
militaires isols. La gendarmerie et la garde nationale vont battre la
campagne et ramasser les tranards; les bons soldats se rallieront
d'eux-mmes: nous aurons, dans vingt-quatre heures, un noyau de dix 
douze mille hommes. Avec cette petite arme, je contiendrai l'ennemi, et
je donnerai le tems  Grouchy d'arriver, et  la nation de se
retourner. Cette rsolution fut vivement combattue. Votre Majest, lui
dit-on, a vu, de ses propres yeux, la droute complte de l'arme; elle
sait que les rgimens taient confondus, et ce n'est point en quelques
heures qu'on pourra les reformer. En supposant mme qu'on puisse runir
un noyau de dix mille soldats, que pourra faire Votre Majest, avec
cette poigne d'hommes, dont la plupart n'auront ni armes ni munitions?
elle arrtera les ennemis sur un point, mais elle ne pourra pas les
empcher de pntrer sur un autre; toutes les routes leur sont ouvertes.
Le corps du marchal Grouchy, s'il a pass la Dyle, sera tomb dans les
mains de Blucher ou de Wellington; s'il ne l'a point passe, et qu'il
veuille oprer sa retraite sur Namur, les Prussiens arriveront
ncessairement avant lui  Gembloux ou  Temploux, et lui fermeront le
passage; tandis que les Anglais se porteront par Tilly et Sombref sur
son flanc droit, et lui enlveront tout espoir de salut. Votre Majest,
dans cet tat de choses, ne peut donc compter raisonnablement sur le
secours de son arme; elle n'en a plus. La France ne peut tre sauve
que par elle-mme. Il faut que tous les citoyens prennent les armes; et
la prsence de Votre Majest  Paris est ncessaire, pour comprimer vos
ennemis, et enflammer et diriger le dvouement des patriotes. Les
Parisiens, quand ils verront Votre Majest, n'hsiteront point  se
battre. Si Votre Majest reste loin d'eux, on fera courir mille bruits
mensongers sur son compte; tantt on dira, que vous avez t tu;
tantt, que vous avez t fait prisonnier ou que vous tes cern. La
garde nationale et les fdrs, dcourags par la crainte d'tre
abandonns ou trahis, comme ils l'ont t en 1814, se battront 
contre-coeur, ou ne se battront point du tout.

Ces considrations firent changer l'Empereur de rsolution. Eh bien!
dit-il, puisque vous le croyez ncessaire, j'irai  Paris; mais je suis
persuad que vous me faites faire une sottise. Ma vraie place est ici.
Je pourrais y diriger ce qui se passera  Paris, et mes frres feraient
le reste.

L'Empereur alors se retira dans une autre pice avec M. de Bassano et
moi; et, aprs avoir expdi de nouveaux ordres au marchal Soult sur
les mouvemens et le ralliement de l'arme, il mit la dernire main au
bulletin de Mont-Saint-Jean, dj bauch  Philippeville. Quand il fut
termin, il fit appeler le grand marchal, le gnral Drouot et les
autres aides-de-camp. Voici, leur dit-il, le bulletin de
Mont-Saint-Jean; je veux que vous en entendiez la lecture; si j'ai omis
quelques faits essentiels, vous me les rappellerez: mon intention est de
ne rien dissimuler. Il faut, comme aprs Moscow, rvler  la France la
vrit toute entire[56]! J'aurais pu, continua-t-il, rejeter, sur le
marchal Ney, une partie des malheurs de cette journe; mais le mal est
fait; il ne faut plus en parler. Je lus ce nouveau vingt-neuvime
bulletin; quelques lgers changemens, proposs par le gnral Drouot,
furent agrs par l'Empereur; mais, je ne sais par quelle bizarrerie, il
ne voulait point avouer que ses voitures taient tombes au pouvoir de
l'ennemi: Quand vous traverserez Paris, lui dit M. de Flahaut, on
s'apercevra bien que vos voitures ont t prises. Si vous le cachez, on
vous accusera de dguiser des vrits plus importantes; et il faut ne
rien dire, ou dire tout. L'Empereur, aprs quelques faons, finit par
accder  cet avis.

Je fis alors une seconde lecture du bulletin, et tout le monde tant
d'accord de son exactitude, M. de Bassano l'expdia au prince Joseph,
par un courrier extraordinaire.

Au moment o il parvint, Paris retentissait encore des transports
d'allgresse qu'avaient fait natre la victoire clatante de Ligny et
les heureuses nouvelles reues des armes de l'Ouest et des Alpes.

Le marchal Suchet, toujours heureux, toujours habile, s'tait empar de
Montmlian, et de triomphe en triomphe, tait parvenu  chasser les
Pimontais des gorges et des valles du Mont-Cnis.

Le gnral Desaix, l'un de ses lieutenans, avait repouss, du ct du
Jura, les avant-postes ennemis, pris Carrouge, pass l'Arve, et malgr
les difficults du pays, s'tait empar en un clin d'oeil de tous les
dfils.

La guerre de la Vende avait justifi les conjectures de l'Empereur.

Le marquis de La Roche-Jaquelin, honteux de la droute d'Aisenay,
attendait avec impatience le moment de la rparer. Instruit qu'une
nouvelle flotte anglaise lui apportait des armes et des munitions, il
crut que l'occasion tait arrive, et fit sur-le-champ des dispositions
pour favoriser le dbarquement annonc, et livrer, s'il le fallait,
bataille aux Impriaux.

Ses dispositions, mal conues, mal rgles, n'obtinrent point
l'assentiment unanime de l'arme. Une partie des gnraux et des
troupes, dj fatigus et rebuts par des marches et des contre-marches
sans but et sans utilit, n'excutrent qu' contre-coeur les ordres
donns. L'autre partie, rvoquant en doute la ralit du dbarquement,
montrait de l'hsitation. Le corps de M. d'Autichamp, enfin, l'un des
plus considrables, refusa nettement de prendre part  cette expdition
aventureuse; et cet exemple qu'attendaient les autres divisions, fut
bientt imit par MM. de Sapineau et Suzannet. La Roche-Jaquelin, trop
fier pour revenir sur ses pas, trop prsomptueux pour apprcier le
danger et la folie de ses rsolutions, ne vit, dans la rsistance qu'on
lui avait oppose, qu'une odieuse trahison, et dans sa colre dlirante,
pronona en matre la destitution des gnraux rebelles. Une seule
division (celle de son frre) lui tant reste fidle, il se mit  sa
tte, et s'enfona tmrairement dans le Marais[57], o l'attendaient de
nouveaux revers et la mort.

Le gnral Lamarque avait pntr d'un coup d'oeil les desseins de son
imprudent adversaire, et donn l'ordre au redoutable Travot de quitter
Nantes et de se porter en toute hte sur les derrires de l'arme
royale. Ce projet hardi fut habilement excut. L'avant-garde de Travot
renversa tout ce qui s'opposait  son passage, s'empara de St.-Gilles,
repoussa la flotte anglaise et mit obstacle au dbarquement. Travot,
avec le reste de ses troupes, passa au mme moment la rivire de Vic 
Bas-Oupton, et ferma le passage  La Roche-Jaquelin. Les Vendens,
presss de toutes parts, reculrent et prirent position 
St.-Jean-de-Mont. L'ordre fut donn au gnral Estve de les attaquer.
Ils l'attendirent de pied ferme; mais Estve connaissant l'inexprience
de leur chef, feignit de battre en retraite. Les Vendens, tromps,
abandonnrent leurs retranchemens protecteurs. Les Impriaux se
retournrent brusquement, et, la baonnette en avant, eurent bientt
dispers leurs crdules et malheureux ennemis. La Roche-Jaquelin, la
tte perdue, le coeur au dsespoir, courut de tous cts donner des
ordres qu'on n'entendit plus, qu'on ne voulut plus suivre, et finit
enfin par se faire tuer[58].

La Roche-Jaquelin avait t, par dvouement et par ambition, le
principal instigateur de cette guerre; on crut que sa mort serait suivie
de la paix; mais l'annonce du prochain commencement des hostilits,
ranima le courage des Vendens, rtablit la concorde entre leurs chefs,
et ils se prparrent  de nouveaux combats.

Le gnral Lamarque, instruit que MM. de Sapineau, de Suzannet et
d'Autichamp, s'taient runis pour favoriser un troisime dbarquement,
se mit  leur poursuite,  la tte des divisions des gnraux Brayer et
Travot. Il les atteignit  la Roche-Servire. Leur position paraissait
inexpugnable; mais les troupes impriales, animes au combat par la
nouvelle tlgraphique de la bataille de Ligny, firent des prodiges de
valeur; et sans leurs gnraux avides du sang franais, il est probable
que l'arme royale, chasse de ses retranchemens, culbute et mise en
droute, aurait t entirement anantie.

Cette victoire fratricide, la dernire que la France dt avoir 
dplorer, ne laissa plus aux Vendens d'autres ressources que la paix;
ils la demandrent, et quelques jours aprs ils l'obtinrent. Si les
talens, la vigueur des gnraux Lamarque, Travot, Brayer, etc.,
ajoutrent un nouveau lustre  leur rputation militaire, leur
modration et leur humanit leur acquirent des droits encore plus
glorieux  la reconnaissance nationale. Dans des mains moins franaises,
cette guerre et couvert d'un voile funbre les pays insurgs; dans
leurs mains tutlaires, elle ne ravit  la patrie qu'un petit nombre de
ses enfans.

Tant de succs runis, accrus encore par la renomme, avaient rpandu
dans Paris la confiance et l'ivresse; les craintes semes par la
malveillance ou conues par l'inquite sollicitude des patriotes,
s'taient affaiblies. On commenait  contempler l'avenir avec scurit;
on se livrait  l'espoir que la fortune allait redevenir propice  la
France, quand ce rve trompeur fut tout--coup interrompu par la
nouvelle des malheurs de notre arme, par l'arrive de l'Empereur.

L'Empereur, en descendant  l'lyse, fut reu par le duc de Vicence,
son censeur dans la prosprit, son ami dans l'infortune. Il paraissait
succomber  la fatigue,  la douleur; sa poitrine tait souffrante, sa
respiration oppresse. Aprs un soupir pnible, il dit au duc: L'arme
avait fait des prodiges, une terreur panique l'a saisie; tout a t
perdu... Ney s'est conduit comme un fou; il m'a fait massacrer ma
cavalerie... Je n'en puis plus... il me faut deux heures de repos pour
tre  mes affaires. En portant la main sur son coeur, J'touffe l.

Il donna l'ordre de lui prparer un bain, et aprs quelques momens de
silence, il reprit: Mon intention est de runir les deux chambres en
sance impriale. Je leur peindrai les malheurs de l'arme; je leur
demanderai les moyens de sauver la patrie: aprs cela, je
repartirai.--Sire, lui rpondit M. de Vicence, la nouvelle de vos
malheurs a dj transpir. Il rgne une grande agitation dans les
esprits; les dispositions des dputs paraissent plus hostiles que
jamais; et puisque Votre Majest daigne m'couter, je dois lui dire,
qu'il est  craindre que la chambre ne rponde point  votre attente. Je
regrette, Sire, de vous voir  Paris: il et t prfrable de ne point
vous sparer de votre arme; c'est elle qui fait votre force, votre
sret.--Je n'ai plus d'arme, reprit l'Empereur; je n'ai plus que des
fuyards. Je retrouverai des hommes, mais comment les armer? je n'ai plus
de fusils. Cependant, avec de l'union, tout pourra se rparer. J'espre
que les dputs me seconderont; qu'ils sentiront la responsabilit qui
va peser sur eux; vous avez mal jug, je crois, de leur esprit; la
majorit est bonne, est franaise. Je n'ai contre moi que Lafayette,
Lanjuinais, Flaugergues et quelques autres. Ils ne veulent pas de moi,
je le sais. Je les gne. Ils voudraient travailler pour eux... Je ne les
laisserai pas faire. Ma prsence ici les contiendra.

L'arrive successive du prince Joseph et du prince Lucien interrompit
cet entretien. Ils confirmrent l'opinion du duc de Vicence, sur les
mauvaises dispositions de la chambre, et conseillrent  l'Empereur de
diffrer la convocation de la sance impriale, et de laisser
pralablement agir ses ministres.

Pendant que l'Empereur tait au bain, les ministres et les grands de
l'tat accoururent  l'lyse, et interrogrent avec avidit les
aides-de-camp et les officiers revenus de Mont-Saint-Jean. Le spectacle
de la droute et de la destruction de l'arme tait encore prsent 
leurs yeux; ils n'pargnrent aucun dtail, et jetrent imprudemment
dans tous les coeurs la terreur et le dcouragement. On dit tout haut que
Napolon tait perdu; et tout bas qu'il n'avait plus d'autre moyen de
sauver la France que d'abdiquer.

L'Empereur, remis de ses fatigues, assembla son conseil: il fit donner
lecture, par le duc de Bassano, du bulletin de la bataille de
Mont-Saint-Jean, et dit: Nos malheurs sont grands. Je suis venu pour
les rparer, pour imprimer  la nation,  l'arme, un grand et noble
mouvement. Si la nation se lve, l'ennemi sera cras; si, au lieu de
leves, de mesures extraordinaires, on dispute, tout est perdu. L'ennemi
est en France. J'ai besoin, pour sauver la patrie, d'tre revtu d'un
grand pouvoir, _d'une dictature temporaire_. Dans l'intrt de la
patrie, je pourrais me saisir de ce pouvoir; mais il serait utile et
plus national qu'il me ft donn par les chambres. Les ministres
baissrent les yeux, et ne rpondirent pas. L'Empereur alors les
interpella d'mettre leur opinion sur les mesures de salut public
qu'exigeaient les circonstances.

M. Carnot fut d'avis qu'il fallait dclarer la patrie en danger, appeler
aux armes les fdrs et toutes les gardes nationales, mettre Paris en
tat de sige, le dfendre, se retirer  la dernire extrmit derrire
la Loire, s'y retrancher, rappeler l'arme de la Vende, les corps
d'observation du midi, et tenir l'ennemi en arrt jusqu' ce qu'on et
pu runir et organiser des forces suffisantes pour reprendre l'offensive
et le chasser hors de France.

Le duc de Vicence rappela les vnemens de 1814, et soutint que
l'occupation de la capitale par l'ennemi dciderait une seconde fois du
sort du trne; qu'il fallait que la nation ft un grand effort pour
sauver son indpendance; que le salut de l'tat ne dpendrait point de
telle ou telle mesure; que la question tait dans les chambres et dans
leur union avec l'Empereur.

Le duc d'Otrante et plusieurs autres ministres partagrent ce sentiment,
et pensrent qu'en montrant aux chambres de la confiance et de la bonne
foi, on parviendrait  leur faire sentir qu'il tait de leur devoir de
se runir  l'Empereur, pour sauver ensemble, par des mesures
nergiques, l'honneur et l'indpendance de la nation.

Le duc Decrs dclara nettement qu'on avait tort de se flatter de
pouvoir gagner les dputs, qu'ils taient mal disposs, et paraissaient
dcids  se porter aux plus violens excs.

M. le comte Regnault ajouta qu'il ne croyait point que les reprsentans
consentissent  seconder les vues de l'Empereur; qu'ils paraissaient
persuads que ce n'tait plus lui qui pouvait sauver la patrie, et qu'il
craignait qu'un grand sacrifice ne ft ncessaire.--Parlez nettement,
lui dit l'Empereur; c'est mon abdication qu'ils veulent, n'est-ce
pas?--Je le crois, Sire, reprit M. Regnault; quelque pnible que cela
soit pour moi, il est de mon devoir d'clairer Votre Majest sur sa
vritable situation. J'ajouterai mme qu'il serait possible, si Votre
Majest ne se dterminait point  offrir, de son propre mouvement, son
abdication, que la chambre ost la demander.

Le prince Lucien lui rpliqua vivement: Je me suis dj trouv dans des
circonstances difficiles, et j'ai vu que, plus les crises sont grandes,
plus on doit dployer d'nergie. Si la chambre ne veut point seconder
l'Empereur, il se passera de son assistance. Le salut de la patrie doit
tre la premire loi de l'tat; et, puisque la chambre ne parat point
dispose  se joindre  l'Empereur pour sauver la France, il faut qu'il
la sauve seul. Il faut qu'il se dclare dictateur, qu'il mette la France
en tat de sige, et qu'il appelle  sa dfense tous les patriotes et
tous les bons Franais.

M. le comte Carnot dclara qu'il lui paraissait indispensable que
l'Empereur ft revtu, pendant la dure de la crise, d'une grande et
imposante autorit.

L'Empereur alors prit la parole, et dit: La prsence de l'ennemi sur le
sol national rendra, je l'espre, aux dputs, le sentiment de leurs
devoirs. La nation ne les a point envoys pour me renverser, mais pour
me soutenir. Je ne les crains point. Quelque chose qu'ils fassent, je
serai toujours l'idole du peuple et de l'arme. Si je disais un mot, ils
seraient tous assomms. Mais, en ne craignant rien pour moi, je crains
tout pour la France. Si nous nous querellons entre nous, au lieu de nous
entendre, nous aurons le sort du Bas-Empire; tout sera perdu... Le
patriotisme de la nation, sa haine pour les Bourbons, son attachement 
ma personne, nous offrent encore d'immenses ressources; notre cause
n'est point dsespre.

L'Empereur alors, avec une habilet et une force d'expression admirable,
passa successivement en revue les moyens de rparer les revers de
Mont-Saint-Jean, et dessina,  grands traits, le tableau des malheurs
sans nombre dont menaaient la France la discorde, les trangers et les
Bourbons. Chacune de ses paroles faisait passer la conviction dans l'me
de ses ministres; les opinions, jusqu'alors divises, tendaient  se
rapprocher, lorsque le conseil fut interrompu par un message de la
chambre des reprsentans, contenant la rsolution suivante.

     La chambre des reprsentans DCLARE que l'indpendance de la nation
     est menace.

     La chambre se dclare en permanence. Toute tentative pour la
     dissoudre est un crime de haute trahison; quiconque se rendrait
     coupable de cette tentative, sera dclar tratre  la patrie, et
     sur-le-champ jug comme tel.

     L'arme de ligne et la garde nationale qui ont combattu et
     combattent encore pour dfendre la libert, l'indpendance, et le
     territoire de la France, ont bien mrit de la patrie.

     Les ministres de la guerre, des relations extrieures et de
     l'intrieur, sont invits  se rendre sur-le-champ dans le sein de
     l'assemble[59].

Cette rsolution avait t adopte, presque d'emble, sur la proposition
de M. de Lafayette. Chacun de ces articles tait un attentat  la
constitution et une usurpation de l'autorit souveraine. L'Empereur en
mesura d'un seul coup d'oeil toutes les consquences. J'avais bien
pens, dit-il avec dpit, que j'aurais d congdier ces gens-l, avant
mon dpart. C'est fini; ils vont perdre la France. Il leva la sance,
en ajoutant: Je vois que Regnault ne m'avait point tromp;
_j'abdiquerai s'il le faut_. Parole imprudente et funeste qui, reporte
sur-le-champ aux ennemis de Napolon, enhardit leurs desseins et accrut
leur audace.  peine l'Empereur l'eut-il prononce, qu'il en sentit
l'inconsquence, et revenant sur ses pas, il annona, qu'il fallait
cependant, avant de prendre un parti, savoir, _ce que tout cela
deviendrait_. Il prescrivit donc  M. Regnault de se rendre  la chambre
pour la calmer et sonder le terrain: Vous leur annoncerez que je suis
de retour; que je viens de convoquer le conseil des ministres; que
l'arme, aprs une victoire signale, a livr une grande bataille; que
tout allait bien; que les Anglais taient battus; que nous leur avions
enlev six drapeaux, lorsque des malveillans ont caus une terreur
panique; que l'arme se rallie; que j'ai donn des ordres pour arrter
les fuyards; que je suis venu pour me concerter avec mes ministres et
avec les chambres; et que je m'occupe en ce moment des mesures de salut
public qu'exigeront les circonstances.

M. Carnot, par ordre de l'Empereur, partit, au mme moment, pour faire 
la chambre des pairs une semblable communication. Elle y fut coute
avec le calme convenable; mais M. Regnault, quels que fussent ses
efforts ne put parvenir  modrer l'impatience des reprsentans; et ils
renouvelrent imprieusement aux ministres, par un second message,
l'invitation de se prsenter  la barre.

L'Empereur, choqu que la chambre s'arroget des droits sur ses
ministres, leur dfendit de bouger. Les dputs, ne les voyant pas
arriver, regardrent leur retard comme _une offense  la nation_. Les
uns, dj familiers avec le mpris de l'Empereur et des principes
constitutionnels, voulaient qu'on ordonnt aux ministres de se rendre
dans l'assemble, toutes affaires cessantes. Les autres, troubls par
leur conscience et la crainte d'un coup d'tat, se craient des
fantmes; et persuads que Napolon faisait marcher des troupes pour
mutiler et dissoudre la reprsentation nationale, ils demandaient 
grands cris que la garde nationale ft appele au secours de la chambre.
D'autres, voulaient qu'on tt  l'Empereur et au gnral Durosnel le
commandement de cette garde, pour en investir le gnral Lafayette.

L'Empereur, fatigu de tout ce bruit, autorisa les ministres  prvenir
le prsident de leur prochaine arrive; mais ne voulant pas laisser
croire qu'ils obissaient aux injonctions de la chambre, il les y dputa
comme porteurs d'un message imprial, rdig  cet effet. Le prince
Lucien fut charg de les accompagner, en qualit de commissaire gnral.
Pour que cette innovation ne blesst point les ministres, l'Empereur
leur dit que le prince Lucien, en sa qualit temporaire de commissaire
gnral, pourrait rpondre aux interpellations des reprsentans, sans
que cela tirt  consquence pour l'avenir, et sans donner  la chambre
le droit de prtendre qu'on lui avait reconnu et concd le pouvoir de
mander les ministres et de les interroger. Mais ce motif n'tait point
le vritable. L'Empereur n'avait pas t content de la tideur que la
majorit des ministres venait de laisser paratre, et il voulut remettre
en des mains plus sres le soin de dfendre sa personne et son trne. 
six heures, les ministres et le prince Lucien  leur tte furent
introduits dans la chambre.

Le prince annona que l'Empereur l'avait nomm commissaire
extraordinaire, pour concerter avec les reprsentans des mesures de
prudence; il dposa sur le bureau du prsident les pouvoirs et le
message de l'Empereur, et demanda que l'assemble voult bien se former
en comit secret.

Ce message contenait l'expos rapide des revers essuys  Mont-St.-Jean.
Il recommandait aux reprsentans de s'unir avec le chef de l'tat, pour
prserver la patrie du malheur de retourner sous le joug des Bourbons,
ou de devenir, comme les Polonais, la proie des trangers. Il annonait
enfin, qu'il paraissait ncessaire que les deux chambres nommassent
respectivement une commission de cinq membres, pour se concerter avec
les ministres, sur les mesures de salut public et sur les moyens de
traiter de la paix avec les coaliss.

 peine la lecture en fut-elle termine, que des interpellations faites
aux ministres de toutes les parties de la salle, portrent, en un
instant, la confusion dans les dlibrations de l'assemble. Tous les
dputs insurgs leur adressaient -la-fois des questions aussi absurdes
qu'arrogantes, et s'tonnaient, s'indignaient qu'ils ne satisfissent
point  leur avide et insatiable curiosit.

Le trouble tant apais, un membre (M. Henri Lacoste) parvint  se faire
entendre. Le voile est donc dchir, dit-il, nos malheurs sont connus;
quelque affreux que soient nos dsastres, peut-tre ne nous les a-t-on
point encore entirement rvls. Je ne discuterai point les
communications qui nous ont t faites: le moment n'est point venu de
demander compte au chef de l'tat du sang de nos braves et de la perte
de l'honneur national: mais je lui demanderai, au nom du salut public,
de nous dvoiler le secret de ses penses, de sa politique; de nous
apprendre le moyen de fermer l'abme ouvert sous nos pas. Vous nous
parlez d'indpendance nationale, vous nous parlez de paix, ministres de
Napolon; mais quelle nouvelle base donnerez-vous  vos ngociations?
Quel nouveau moyen de communication avez-vous en votre pouvoir? Vous le
savez, comme nous, c'est  Napolon seul que l'Europe a dclar la
guerre! Sparez-vous dsormais la nation de Napolon? Pour moi, je le
dclare, je ne vois qu'un homme entre la paix et nous. Qu'il parte, et
la patrie sera sauve!

Le prince Lucien essaya de rpondre  cette violente attaque. Eh quoi!
dit-il, aurions-nous encore la faiblesse de croire au langage de nos
ennemis? lorsque pour la premire fois, la victoire nous fut infidle,
ne nous jurrent-ils pas, en prsence de Dieu et des hommes, qu'ils
respecteraient notre indpendance et nos lois? Ne donnons point une
seconde fois dans le pige qu'ils tendent  notre confiance,  notre
crdulit. Leur but, en cherchant  isoler la nation de l'Empereur, est
de nous dsunir pour nous vaincre et nous replonger plus facilement dans
l'abaissement et l'esclavage dont son retour nous a dlivrs. Je vous en
conjure, citoyens, au nom sacr de la patrie, ralliez-vous tous autour
du chef que la nation vient de replacer si solennellement  sa tte.
Songez que notre salut dpend de notre union, et que vous ne pourriez
vous sparer de l'Empereur et l'abandonner  ses ennemis, sans perdre
l'tat, sans manquer  vos sermens, sans fltrir  jamais l'honneur
national.

Ce discours, prononc au milieu du choc des partis, fut touff,
interrompu par le bruit tumultueux de l'assemble; peu de dputs
l'coutrent, l'entendirent: cependant les esprits, tonns du coup
qu'on voulait porter  Napolon, paraissaient inquiets, irrsolus. Le
duc de Vicence, le prince d'Eckmuhl, avaient donn des explications
satisfaisantes; l'un sur les moyens de s'entendre avec les allis;
l'autre sur l'approche imaginaire des troupes destines  agir contre la
reprsentation nationale. Les amis de l'Empereur taient parvenus 
rallier  sa cause la majorit de l'assemble, et tout semblait prsager
une issue favorable, lorsqu'un des ennemis de l'Empereur (M. de
Lafayette) parvint  prendre la parole.--Vous nous accusez, dit-il, en
apostrophant le prince Lucien, de manquer  nos devoirs, envers
l'honneur et envers Napolon. Avez-vous oubli tout ce que nous avons
fait pour lui? avez-vous oubli que nous l'avons suivi dans les sables
de l'Afrique, dans les dserts de la Russie, et que les ossemens de nos
enfans, de nos frres, attestent partout notre fidlit? Nous avons
assez fait pour lui; maintenant notre devoir est de sauver la patrie.
Une foule de voix s'levrent confusment pour accuser et dfendre
Napolon. M. Manuel, M. Dupin signalrent les dangers dont la France
tait menace. Ils firent entrevoir les moyens de la prserver, mais
n'osrent point prononcer le mot d'abdication: tant est difficile 
vaincre le respect qu'inspire un grand homme!

Enfin, aprs de longs dbats, il fut convenu, conformment aux
conclusions du message, qu'une commission de cinq membres, compose du
prsident et des vice-prsidens de la chambre, M. Lanjuinais et MM. de
la Fayette, Dupont (de l'Eure), Flaugergues et Grenier, se
concerteraient avec le conseil des ministres et une commission de la
chambre des pairs, (s'il lui convenait d'en nommer une) pour recueillir
tous les renseignemens sur l'tat de la France, et proposer tout moyen
de salut public.

Le prince Lucien, en sa mme qualit de commissaire extraordinaire, se
rendit immdiatement  la chambre des pairs; et cette chambre, aprs
avoir entendu le message imprial, s'empressa de nommer galement une
commission, qui fut compose des gnraux Drouot, Dejean, Androssy, et
de MM. Boissy-d'Anglas et Thibaudeau.

De retour  l'lyse, le prince ne dissimula point  l'Empereur que la
chambre s'tait prononce trop fortement, pour pouvoir esprer de la
ramener jamais, _et qu'il fallait ou la dissoudre sur-le-champ, ou se
rsigner  abdiquer_. Deux ministres prsens (M. le duc de Vicence et le
duc de Bassano) remontrrent que la chambre avait acquis une trop grande
force dans l'opinion, pour qu'on pt tenter sur elle un coup d'autorit.
Ils insinurent respectueusement  Napolon, qu'il tait plus sage de se
soumettre; que s'il hsitait, la chambre prononcerait indubitablement sa
dchance, et qu'il n'aurait peut-tre plus la facult d'abdiquer en
faveur de son fils.

Napolon, sans promettre, sans refuser, sans manifester aucune
rsolution quelconque, se bornait  rpondre, comme le duc de Guise:
_Ils n'oseront pas_. Mais il tait facile de s'apercevoir que la chambre
lui imposait; qu'il croyait son abdication invitable; et qu'il
cherchait seulement, dans l'espoir de quelque vnement favorable, 
reculer le plus possible le terme de la catastrophe.

Les commissions des deux chambres, les ministres d'tat se runirent le
mme jour,  onze heures du soir, en prsence du prince Lucien.

Il fut dcid,  la majorit de seize voix contre cinq: 1 que le salut
de la patrie exigeait que l'Empereur consentt  ce que les deux
chambres nommassent une commission, qui serait charge de ngocier
directement avec les puissances coalises, aux conditions de respecter
l'indpendance nationale et le droit qu'a tout peuple de se donner les
constitutions qu'il juge  propos; 2 qu'il convenait d'appuyer ces
ngociations par l'entier dveloppement des forces nationales; 3 que
les ministres d'tat proposeraient les mesures propres  fournir des
hommes, des chevaux, de l'argent, ainsi que les mesures ncessaires pour
contenir et rprimer les ennemis de l'intrieur.

Cette rsolution fut combattue par M. de Lafayette. Il reprsenta
qu'elle ne rpondrait point  l'attente gnrale; que le moyen le plus
sr, le plus prompt de faire cesser l'tat de crise o se trouvait la
France, rsidait uniquement et exclusivement dans l'abdication de
Napolon; et qu'il fallait l'inviter, au nom de la patrie,  se dmettre
de la couronne.

Le prince Lucien dclara que l'Empereur tait prt  faire tous les
sacrifices que le salut de la France pourrait exiger; mais que le moment
de recourir  cette ressource dsespre n'tait point arriv, et qu'il
tait convenable d'attendre, dans l'intrt de la France elle-mme, le
rsultat des ouvertures qui seraient faites aux allis.

L'assemble partagea cette opinion, et se spara, de lassitude,  trois
heures du matin.

Le gnral Grenier fut charg, par ses collgues, de rendre compte  la
chambre du rsultat de cette confrence: mission embarrassante, puisque
l'objet principal de la confrence qui, dans l'opinion des reprsentans,
devait tre de statuer sur l'abdication de Napolon, avait t lud et
perdu de vue. M. *** que je m'abstiendrai de nommer, lui conseilla de
trancher net la question, et de dclarer que la commission, quoiqu'elle
ne se ft pas prononce formellement, avait senti la ncessit d'inviter
l'Empereur  abdiquer. Mais le rigide et vertueux Dupont (de l'Eure),
toujours ami de la droiture et de la sincrit, s'leva en homme
d'honneur contre cette honteuse suggestion, et annona qu'il monterait 
la tribune pour dclarer la vrit, si l'on osait la trahir ou
l'altrer. Le gnral Grenier se borna donc  rendre un compte fidle de
la sance de la commission; il ajouta (d'aprs l'avis que les ministres
d'tat venaient de lui en donner) que la chambre allait recevoir un
message par lequel l'Empereur dclarerait qu'il trouvait bon que
l'assemble nommt les ambassadeurs  envoyer aux allis; et que, s'il
tait un obstacle invincible  ce que la nation ft admise  traiter de
son indpendance, il serait toujours prt  faire le sacrifice qui lui
serait demand.

Cette explication rpondait  tout; mais au lieu de calmer les ttes,
elle excita l'irascibilit de tous les hommes qui, par la crainte de
l'ennemi, par ambition, ou par un patriotisme mal entendu, regardaient
comme ncessaire l'abdication immdiate de Napolon. Ils ne sentaient
point qu'il importait au contraire de laisser fictivement Napolon sur
le trne, afin de fournir aux ngociateurs le moyen d'changer avec les
trangers l'abdication contre la paix.

M. Regnault, tmoin de l'irritation des esprits, fut avertir l'Empereur
que la chambre paraissait dispose  prononcer sa dchance, s'il
n'abdiquait point  l'instant. L'Empereur, non habitu  recevoir la
loi, s'indigna de la violence qu'on voulait lui faire: Puisque c'est
ainsi, dit-il, je n'abdiquerai point. La chambre est compose de
jacobins, de cerveaux brls et d'ambitieux qui veulent des places et du
dsordre. J'aurais d les dnoncer  la nation, et les chasser; le tems
perdu peut se rparer...

L'agitation de l'Empereur tait extrme; il se promenait  grands pas
dans son cabinet, et prononait des mots entrecoups qu'il tait
impossible de comprendre. Sire, lui rpondit enfin M. Regnault, ne
cherchez point (je vous en conjure)  lutter plus long-tems contre la
force des choses. Le tems s'coule; l'ennemi s'avance. Ne laissez point
 la chambre,  la nation, le moyen de vous accuser d'avoir empch
d'obtenir la paix. En 1814, vous vous tes sacrifi au salut de tous:
renouvelez aujourd'hui ce grand, ce gnreux sacrifice.

L'Empereur rpliqua avec humeur: Je verrai; mon intention n'a jamais
t de refuser d'abdiquer. J'tais soldat; je le redeviendrai; mais je
veux qu'on me laisse y songer en paix, dans l'intrt de la France et de
mon fils: dites-leur d'attendre.

La chambre, pendant cet entretien, tait en butte  la plus extrme
agitation. Le prsident, instruit par M. Regnault des dispositions de
l'Empereur, annona qu'un message satisferait incessamment tous les
voeux. Mais, impatiente de jouir de son ouvrage, elle ne voulait mme
point laisser  Napolon le mrite de se dvouer librement au salut de
la patrie.

M. Duchne, qui, le premier, avait interrompu, par ses murmures, le
rapport du gnral Grenier, demanda que l'Empereur ft invit, au nom du
salut de l'tat,  dclarer son abdication.

Le gnral Solignac proposa de lui envoyer une dputation pour lui
exprimer l'urgence de sa dcision.

M. de Lafayette que sa destins semble appeler  tre le flau des rois,
s'cria que si Napolon ne se dcidait point, il proposerait sa
dchance.

Une foule de membres, parmi lesquels le gnral Sbastiani se fit
remarquer par son acharnement, insistrent pour que Napolon ft
contraint d'abdiquer sur-le-champ.

Enfin, on consentit, _pour mnager l'honneur du chef de l'tat_,  lui
accorder une heure de grce, et la sance fut suspendue.

De nouvelles instances furent aussitt renouveles prs de l'Empereur.
Le gnral Solignac (je crois) et d'autres dputs vinrent le sommer
d'abdiquer. Le prince Lucien, qui n'avait point cess de conjurer
l'Empereur de tenir tte  l'orage, pensa que le moment tait pass, et
qu'il fallait se soumettre; le prince Joseph se joignit  lui, et leurs
conseils runis parvinrent  faire flchir la rsistance de l'Empereur.
Il annona cette dtermination aux ministres, et dit au duc d'Otrante
avec un sourire ironique: crivez  ces messieurs de se tenir
tranquilles; ils vont tre satisfaits[60].

Le prince Lucien prit alors la plume, et crivit, sous la dicte de son
auguste frre, la dclaration suivante:

     _Dclaration au peuple Franais._

     En commenant la guerre, pour soutenir l'indpendance nationale, je
     comptais sur la runion de tous les efforts, de toutes les
     volonts, et le concours de toutes les autorits nationales.
     J'tais fond  en esprer le succs, et j'avais brav toutes les
     dclarations des puissances contre moi.

     Les circonstances me paraissent changes; je m'offre en sacrifice 
     la haine des ennemis de la France: puissent-ils tre sincres dans
     leurs dclarations, et n'en avoir voulu rellement qu' ma
     personne! Ma vie politique est termine, et je proclame mon fils
     sous le titre de NAPOLON II, Empereur des Franais.

     Les ministres actuels formeront provisoirement le conseil de
     gouvernement. L'intrt que je porte  mon fils, m'engage  inviter
     les chambres  organiser sans dlai la rgence par une loi.

     Unissez-vous tous pour le salut public, et pour rester une nation
     indpendante.

     (Sign) NAPOLON.

     Au palais de l'lyse,

     ce 22 juin 1815.

Le duc de Bassano me remit la minute du prince Lucien, pour en faire
deux expditions. Lorsqu'elles furent prsentes  l'Empereur, elles
offraient encore les traces de mon affliction: il s'en aperut, et me
jetant un regard plein d'expression, il me dit: _Ils l'ont voulu_.

Le duc de Bassano lui fit observer qu'il faisait un grand sacrifice  la
paix, mais que peut-tre les allis ne le jugeraient point assez
complet.--Que voulez-vous dire? rpondit l'Empereur.--Qu'il serait
possible qu'on exiget la renonciation des frres de Votre Majest  la
couronne.--Comment, de mes frres?... ah! Maret, vous voulez donc nous
dshonorer tous!

Le duc d'Otrante, le duc de Vicence, le duc Decrs furent immdiatement
chargs de porter la dclaration de l'Empereur  la chambre des dputs;
et le duc de Gate, le comte Mollien et M. Carnot,  celle des pairs.

Le prince d'Eckmuhl avait t envoy d'avance par l'Empereur  cette
premire chambre, pour lui donner des nouvelles de l'arme, et l'amuser
en attendant l'arrive de l'abdication.

 peine fut-elle partie, que le comte de la Borde, adjudant gnral de
la garde nationale, accourut annoncer  l'Empereur qu'il n'y avait pas
un moment  perdre, et qu'on allait mettre aux voix la dchance.
L'Empereur, en lui touchant l'paule, lui dit: Ces bonnes gens-l sont
donc bien presss; dites-leur de se tranquilliser; il y a un
quart-d'heure que je leur ai envoy mon abdication. Les ministres
s'taient croiss en route avec M. de la Borde.

Lorsqu'ils se prsentrent  la chambre, le prsident, craignant que les
ennemis de Napolon n'insultassent  son malheur par de lches
applaudissemens, leur rappela que le rglement interdisait tout signe
d'improbation ou d'approbation: il lut ensuite la dclaration.

Le duc d'Otrante, qui avait t, dans l'ombre, l'un des instigateurs du
dchanement de certains dputs, feignit de s'attendrir sur le sort de
Napolon, et le recommanda aux gards et  la protection des chambres.
Cette gnrosit simule rvolta les coeurs purs de l'assemble, et
demeura sans effet: c'tait  l'infortun Regnault qu'il tait rserv
de les mouvoir. Il leur rappela, avec tant d'me et d'loquence, les
bienfaits et les victoires de Napolon; il leur offrit un tableau si
vrai, si touchant, si pathtique, des infortunes auxquelles ce grand
homme, ce hros national, allait se dvouer, sans rserve et sans
conditions, pour racheter la patrie, que les yeux de ses ennemis les
plus endurcis se mouillrent de larmes, et que l'assemble entire resta
plonge pendant quelques momens dans un morne et douloureux silence. Ce
silence, le plus bel hommage que Napolon ait peut-tre jamais obtenu,
fut  la fin interrompu; et la chambre arrta,  l'unanimit, qu'une
dputation solennelle se rendrait prs de Napolon, pour lui exprimer,
_au nom de la nation_, le respect et la reconnaissance avec lesquels
elle acceptait le noble sacrifice qu'il avait fait  l'indpendance et
au bonheur du peuple Franais.

Napolon reut froidement les flicitations des dputs de la chambre.
Quel prix pouvait avoir  ses yeux de vaines paroles? Il leur
rpondit[61]:

     Je vous remercie des sentimens que vous m'exprimez; je dsire que
     mon abdication puisse faire le bonheur de la France; _mais je ne
     l'espre point_: elle laisse l'tat sans chef, sans existence
     politique. Le tems perdu  renverser la monarchie, aurait pu tre
     employ  mettre la France en tat d'craser l'ennemi. Je
     recommande  la chambre de renforcer promptement ses armes: qui
     veut la paix, doit se prparer  la guerre. Ne mettez pas cette
     grande nation  la merci des trangers; craignez d'tre dus dans
     vos esprances. _C'est l qu'est le danger_. Dans quelque position
     que je me trouve, je serai toujours bien, si la France est
     heureuse. Je recommande mon fils  la France. J'espre qu'elle
     n'oubliera point que je n'ai abdiqu que pour lui. Je l'ai fait
     aussi, ce grand sacrifice, pour le bien de la nation: ce n'est
     qu'avec ma dynastie, qu'elle peut esprer d'tre libre, heureuse et
     indpendante.

L'Empereur pronona cette rponse avec un accent si noble, si touchant,
que tous les assistans furent profondment mus, et que M. Lanjuinais
lui-mme ne put retenir ses larmes.

M. le comte Regnault voulut se fliciter d'avoir t le premier
l'interprte des sentimens et de la reconnaissance nationale. L'Empereur
l'interrompit: Puisque cette dlibration est votre ouvrage, lui
dit-il, vous auriez d vous ressouvenir que le titre d'Empereur ne se
perd point[62]; et il lui tourna le dos.

La chambre des pairs s'empressa d'imiter l'exemple des dputs.
L'Empereur l'accueillit avec bont, et lui recommanda de ne point
oublier qu'il n'avait abdiqu qu'en faveur de son fils.

L'abdication de Napolon laissa le champ libre aux spculations
politiques des reprsentans: chacun d'eux se crut appel  donner 
l'tat, un gouvernement et un chef.

Les rpublicains, toujours dupes de leurs vieilles illusions, se
beraient de l'espoir d'introduire, en France, un gouvernement
fdratif.

Les Bonapartistes, forts du voeu national et des promesses des trangers,
comptaient dcerner la couronne  Napolon II, et la rgence 
Marie-Louise.

Les partisans du duc d'Orlans (et dans leurs rangs se trouvaient les
personnages et les orateurs les plus marquans de l'assemble) se
flattaient intrieurement d'asseoir sur le trne le fils des rois et de
la rpublique.

Quelques dputs, sduits par la rputation brillante de l'un, par la
valeur et les liens de famille de l'autre, penchaient pour le prince de
Sude ou le prince d'Orange... En un mot, on voulait de tout le monde,
except du souverain lgitime.

Un petit nombre de dputs seulement gardaient la neutralit. Libres
d'ambition et d'intrts personnels, uniquement occups de la patrie,
ils ne songeaient qu' tirer parti des vnemens, pour les faire tourner
au profit de la nation et de la libert.

Les partis qui divisaient ainsi la chambre, ne tardrent point 
s'lancer dans la carrire.

M. Dupin, trop habile pour manifester directement l'intention de
mconnatre Napolon II, et de faire dclarer le trne vacant, prit un
dtour. Il proposa  la chambre de se former en _assemble nationale_;
d'envoyer des ambassadeurs ngocier la paix; de crer une commission
excutive, prise dans le sein des deux chambres; de charger une
commission de prparer le travail de la nouvelle constitution, et de
dterminer les conditions auxquelles le trne pourrait tre occup par
le prince que le peuple choisirait.

M. Scipion Mourgues, quoique ne sigeant point sous la mme bannire que
M. Dupin, s'empara de la proposition, et, lui donnant plus d'extension,
il demanda que la chambre se transformt en _assemble constituante_;
que le gouvernement de l'tat ft confi provisoirement aux ministres,
qui travailleraient avec une commission de cinq membres de la chambre,
prside par le prsident[63]; et que le trne ft dclar vacant,
jusqu' l'mission du voeu du peuple: en sorte que le peuple souverain
aurait t le matre de changer la forme de gouvernement tabli, et de
faire,  son gr, de la France, une rpublique ou une monarchie.

M. Regnault reprsenta que ces deux propositions tendaient  jeter
l'tat dans le ddale d'une dsorganisation complte; qu'on ne pourrait
les adopter, sans annoncer  l'tranger qu'il n'y avait rien d'tabli en
France, point de droits reconnus, point de principes poss, point de
base de gouvernement: mais, tombant bientt lui-mme dans la faute de
ses adversaires, il proposa 1. de nommer, au lieu du conseil de rgence
prescrit par les lois fondamentales qu'il venait d'indiquer, une
commission excutive de cinq membres, deux de la chambre des pairs,
trois de celle des dputs, qui exercerait provisoirement les fonctions
du gouvernement; 2. d'abandonner  cette commission, pour ne point
rompre l'unit de pouvoir, la direction et le choix des commissaires
ngociateurs  envoyer aux allis.

Les termes moyens, dans les momens de vague et de crainte, sont toujours
du got de la majorit; et la majorit de la chambre adopta l'espce de
transaction propose par M. Regnault, sans en apercevoir
l'inconsquence; car, en ludant de reconnatre Empereur Napolon II,
c'tait dclarer aux trangers, _ce qu'elle avait voulu viter_, qu'il
n'y avait point en France de droits tablis, et que le trne et mme le
gouvernement taient vacans.

Dans l'tat des choses, elle n'avait que deux partis  prendre: ou de
proclamer constitutionnellement Napolon II, comme son essence, son
devoir, son intrt le lui prescrivaient; ou, si, par l'effet d'une
lche condescendance, elle ne voulait rien dcider sans l'aveu des
allis, de runir les deux chambres en _assemble nationale_, et
d'attendre les vnemens. Alors, elle n'aurait pas remis le sort de la
rvolution du 20 mars entre les mains de cinq individus; alors, elle
aurait acquis un caractre imposant et national, qui aurait donn  ses
actes,  ses ngociations,  sa rsistance mme, une force et une
dignit que ne pouvait obtenir le gouvernement insolite qu'elle venait
d'enfanter.

La rsolution prise par les reprsentans fut porte immdiatement  la
chambre des pairs.

Le prince Lucien se leva le premier pour la combattre. Il rappela
loquemment les principes sur lesquels reposent les monarchies
hrditaires. Il invoqua la constitution, les sermens solennels prts
au Champ-de-Mai, et conjura les pairs, gardiens fidles de la foi jure
et des lois constitutives de la monarchie, de repousser cette rsolution
inconstitutionnelle, et de proclamer Napolon II Empereur des Franais.

M. de Pontcoulant s'opposa fortement  cette proposition, dclarant
qu'il ne consentirait jamais  reconnatre pour souverain un prince qui
n'est point en France, et pour rgente une captive. De quel droit
d'ailleurs, ajouta-t-il, le prince de Canino, vient-il parler dans cette
enceinte? est-il Franais?--Si je ne suis point Franais  vos yeux,
s'cria le prince Lucien, je le suis aux yeux de la nation entire.

Labdoyre s'lana rapidement  la tribune. J'ai vu, dit-il, autour du
trne du souverain heureux, les hommes qui s'en loignent aujourd'hui,
parce qu'il est dans le malheur. Ils sont dj prts  recevoir le
prince que l'tranger voudra leur imposer. Mais s'ils rejettent Napolon
II, l'Empereur doit recourir  son pe et  ces braves qui, tout
couverts de sang et de blessures, crient encore _Vive l'Empereur!_ C'est
en faveur de son fils qu'il a abdiqu; son abdication est nulle, si on
ne reconnat point Napolon II. Faudra-t-il donc que le sang franais
n'ait encore coul que pour nous faire passer une seconde fois sous le
joug tranger? que pour nous faire courber la tte sous un gouvernement
avili? que pour voir nos braves guerriers abreuvs d'humiliation et
d'amertume, et privs de la rcompense due  leurs services,  leurs
blessures et  leur gloire? Il y a peut-tre encore ici (en tournant les
yeux du ct du marchal Ney) des gnraux qui mditent de nouvelles
trahisons; mais, malheur  tout tratre! qu'il soit vou  l'infamie!
que sa maison soit rase, sa famille proscrite!  ces mots, le
mcontentement le plus vif clata dans l'assemble. On interrompit
Labdoyre qui, au milieu du tumulte, s'cria en blasphmant: Il est
donc dcid, _grand Dieu!_ qu'on n'entendra jamais, dans cette enceinte,
que des voix basses!

Cette apostrophe excita de nouveaux murmures: Nous avons dj la guerre
trangre, dit M. Boissy-d'Anglas, veut-on nous donner encore la guerre
civile? Sans doute l'Empereur a fait  la patrie le plus grand des
sacrifices; mais la proposition de proclamer Napolon II est
intempestive et impolitique. Il faut passer  l'ordre du jour.

Messieurs de Sgur, de Flahaut et Roederer, s'y opposrent et firent
valoir avec force les droits de Napolon II. Si l'Empereur et t tu,
dirent-ils, son fils lui succderait de droit. Il est mort
politiquement; pourquoi son fils ne lui succderait-il point? La
monarchie se compose de trois branches; une de ces branches est morte,
il faut la remplacer. On n'est fort que dans le cercle de ses devoirs;
ne sortons point de la constitution; ne donnons pas aux trangers le
droit de nous dire: _Vous n'tes plus rien!_ Ils ont proclam que
Napolon seul tait un obstacle  la paix; prouvons leur bonne foi. Il
est d'ailleurs aussi utile que politique et juste, de reconnatre
Napolon II et de gouverner en son nom. Voyez les soldats, voyez les
peuples de l'Alsace, de la Franche-Comt, de la Lorraine, de la
Bourgogne, de la Champagne, pour qui, au nom de qui prodiguent-ils leur
gnreux sang?  l'intrieur, la reconnaissance de Napolon II plairait
 la nation et  l'arme:  l'extrieur, elle nous rattacherait 
l'Autriche. L'Empereur pourrait-il voir en nous un ennemi quand nous
adopterions pour souverain l'enfant issu de son sang?--L'article 67 de
la constitution fait toujours la loi des deux chambres, dit M.
Thibaudeau, ni la chambre, ni la nation, ni le gouvernement provisoire
que nous formerons, ne songent  ramener le gouvernement sous lequel
nous avons gmi pendant une anne; mais la proposition de reconnatre
Napolon II ne peut tre examine en ce moment. Laissons les choses
entires, et adoptons la rsolution de la chambre des dputs, _sans
rien prjuger sur l'indivisibilit de l'abdication de Napolon_.

La chambre enchante de trouver le moyen de conserver les droits de
Napolon, sans se mettre en opposition manifeste avec les reprsentans,
adopta cet avis et procda sur-le-champ  la nomination des deux membres
de la commission de gouvernement.

M. le duc de Vicence et le baron Quinette runirent les suffrages.

M. Carnot, le duc d'Otrante, et le gnral Grenier furent au mme moment
choisis par l'autre chambre.

La commission de gouvernement se constitua aussitt sous la prsidence
du duc d'Otrante.

Quoique la question de l'indivisibilit ft reste intacte, l'Empereur
nanmoins regarda la cration d'une commission de gouvernement comme une
violation manifeste des conditions de son abdication. Il reprocha au
ministre d'tat, et particulirement  M. Regnault, de n'avoir point
soutenu les droits de son fils, et leur fit sentir qu'il tait de leur
honneur et de leur devoir de forcer les chambres  se prononcer. Je
n'ai point abdiqu, dit-il, en faveur d'un nouveau directoire; j'ai
abdiqu en faveur de mon fils. Si on ne le proclame point, mon
abdication doit tre nulle et non avenue. Les chambres savent bien que
le peuple, l'arme, l'opinion le dsirent, le veulent; mais l'tranger
les retient. Ce n'est point en se prsentant devant les allis l'oreille
basse et le genou en terre, qu'elles les forceront  reconnatre
l'indpendance nationale. Si elles avaient eu le sentiment de leur
position, elles auraient proclam spontanment Napolon II. Les
trangers auraient vu alors que vous saviez avoir une volont, un but,
un point de ralliement; ils auraient vu que le 20 mars n'tait point une
affaire de parti, un coup de factieux, mais le rsultat de l'attachement
des Franais  ma personne et  ma dynastie. L'unanimit nationale
aurait plus agi sur eux, que toutes vos basses et honteuses dfrences.

L'effet qu'avait produit la sance de la chambre des pairs, malgr les
soins pris pour la dnaturer, veilla l'attention du duc d'Otrante et de
la faction anti-napolonienne dont il tait devenu le directeur et le
chef.

D'un autre ct, l'arme du marchal Grouchy, qu'on croyait perdue,
venait de rentrer en France[64]. Le prince Jrme, le marchal Soult,
les gnraux Morand, Colbert, Poret, Petit et une foule d'autres
officiers que je regrette de ne pouvoir nommer, taient parvenus 
rallier les dbris de Mont-St.-Jean, et l'arme offrait dj une masse
de cinquante  soixante mille hommes, dont les sentimens pour l'Empereur
n'avaient prouv aucune altration.

Le duc d'Otrante et les siens sentirent donc la ncessit de mnager
Napolon; et dans une confrence secrte qui eut lieu au ministre de la
police, et o se trouvrent runis M. Manuel et les dputs les plus
influens du parti du duc d'Otrante, il fut reconnu qu'il ne paraissait
plus prudent ni possible d'empcher la reconnaissance de Napolon II, et
qu'on s'attacherait seulement  maintenir l'autorit dans les mains de
la commission.

Le lendemain, ainsi qu'on l'avait prvu, M. le comte Defermont,
profitant habilement d'une discussion tablie sur le serment  prter
par la commission, demanda  l'assemble au nom de qui agirait cette
commission, quel serait l'intitul de ses actes, et enfin, si Napolon
II tait ou n'tait pas Empereur des Franais. (_Oui, oui, oui!_)
L'abdication de Napolon I appelle  lui succder, dit-il, celui qui,
dans l'ordre constitutionnel, est dsign d'avance comme son hritier.
Il ne peut exister sur ce point fondamental la plus lgre hsitation.
S'il en existait, notre devoir serait de la faire cesser. Il ne faut pas
qu'on aille persuader  la garde nationale de Paris et aux armes, que
vous attendez Louis XVIII, et que vous n'prouvez pas tous le mme
sentiment. (_La grande majorit des membres se lvent et crient_ vive
Napolon II. _Ces cris furent rpts avec transport par les tribunes et
par les officiers de la ligne et de la garde nationale qui se trouvrent
 l'entre de la salle_). Il faut l'avouer franchement, dit un autre
membre (M. Boulay de la Meurthe), on a lev des doutes; des
journalistes ont t jusqu' crire que le trne tait vacant: si tel
tait notre malheur, l'assemble et la libert seraient perdues. En
effet, que serions-nous? par quel mandat sommes-nous ici? Nous
n'existons que par la constitution... C'est cette mme constitution qui
proclame Empereur Napolon II: son pre a abdiqu; vous avez accept
l'abdication sans restriction; le contrat est form, Napolon II est
Empereur par la force des choses. (_Oui, oui! nous ne devrions mme
point dlibrer_.) D'ailleurs l'Empereur n'a donn son abdication que
sous la condition expresse (_murmures_)... Ces murmures ne m'effraient
point; depuis long-tems j'ai fait le sacrifice de ma vie. Je dirai la
vrit toute entire, en prsence de la nation. Il existe une faction
qui voudrait nous persuader que nous avons dclar le trne vacant, dans
l'espoir de remplir aussitt cette vacance par les Bourbons. (_Non, non!
Jamais, jamais!_) Cette faction est celle du duc d'Orlans. Elle a
entran quelques patriotes peu intelligens, qui ne voient pas que le
duc d'Orlans n'accepterait le trne que pour le rsigner  Louis XVIII.
Il faut que l'assemble se prononce, et qu'elle dclare  l'instant mme
qu'elle reconnat Napolon II pour Empereur des Franais. M. le comte
Regnault s'exprima dans le mme sens; mais il refroidit la discussion,
en y mlant maladroitement les puissances trangres, et en demandant au
nom de qui l'arme se battrait. Les membres de l'opposition, qui
jusqu'alors s'taient borns  faire entendre quelques murmures, et 
rclamer l'ordre du jour, prirent la parole. M. Dupin s'attacha d'abord
 prouver que le salut de la patrie devait passer avant tout. Pourquoi,
dit-il ensuite, l'Empereur a-t-il abdiqu? parce qu'il a senti qu'il ne
pouvait plus sauver la France. Or, je vous le demande: si Napolon I n'a
pu sauver l'tat, comment Napolon II le pourra-t-il davantage!
D'ailleurs ce prince et sa mre ne sont-ils pas captifs? avez-vous
l'espoir qu'ils vous seront rendus? Quelle a t notre pense? nous
avons voulu,  la place d'un nom que les ennemis nous opposaient comme
le seul motif de la guerre, prsenter la nation franaise. Eh bien!
c'est au nom de la nation que nous combattrons et que nous traiterons.
C'est de la nation que nous attendons le choix d'un souverain. La nation
prcde tous les gouvernemens et leur survit  tous.--Pourquoi ne
proposez-vous pas une rpublique? s'cria une voix. Des murmures
nombreux et violens avaient souvent interrompu M. Dupin. M. Manuel, plus
adroit, sentit la ncessit d'tre aussi plus modr. Il parut d'abord
incertain sur la dtermination qu'il conviendrait de prendre; et aprs
avoir mis en scne tous les partis et balanc les esprances et les
craintes que chacun d'eux pouvait inspirer  la nation, il s'cria:
Mais s'agit-il donc d'un homme, d'une famille? non, il s'agit de la
patrie. Pourquoi nous terions-nous les moyens de la sauver? dj nous
avons fait un grand pas[65]; mais savons-nous, s'il sera assez grand,
assez complet, pour en obtenir les rsultats que nous dsirons. Laissons
agir le tems. En acceptant l'abdication de Napolon, vous avez accept
la condition qu'elle emporte avec elle, et nous devons reconnatre
Napolon II, puisque les formes constitutionnelles l'exigent; mais en
nous y conformant sous ce rapport, il nous est impossible de ne point
nous en carter, lorsqu'il s'agit d'assurer notre indpendance; et c'est
pour atteindre ce but, que vous avez voulu remettre l'autorit  des
hommes qui ont particulirement votre confiance; afin que tel ou tel
prince, appel par les lois  la tutelle du souverain mineur, ne puisse
rclamer ses droits et devenir l'arbitre des destines de la France. Je
demande donc l'ordre du jour motiv: 1 sur ce que Napolon II est
devenu Empereur des Franais par le fait de l'abdication de Napolon I
et par la force des constitutions de l'Empire. 2 Sur ce que les deux
chambres ont voulu et entendu, en nommant une commission de
gouvernement, assurer  la nation les garanties dont elle a besoin, dans
les circonstances extraordinaires o elle se trouve, pour conserver sa
libert et son repos.

Cette proposition captieuse sduisit l'assemble. Elle l'adopta au
milieu des plus bruyantes acclamations, et des cris mille fois rpts
de _vive Napolon II!_ sans se douter que cet ordre du jour, qui lui
paraissait si dcisif, ne signifiait rien autre chose, sinon qu'elle
proclamait Napolon II, puisque la constitution le voulait ainsi; mais
qu'elle dclarait en mme tems que ce n'tait qu'une affaire de forme,
et qu'elle l'abandonnerait quand le gouvernement provisoire le jugerait
ncessaire.

C'tait pour la seconde fois que la chambre se trouvait dupe de son
entranement. Cependant, elle comptait, dans son sein, des hommes pleins
de talens et de sagacit; mais le plus grand nombre de ses membres (et
c'est la majorit qui fait loi), n'ayant jamais sig dans nos
assembles, se laissaient subjuguer par les prestiges de l'loquence, et
avec d'autant plus de facilit, qu'il n'existait, dans la chambre,
aucune ide fixe, aucune volont dominante, qui pt leur servir de fanal
et de guide.

Le gouvernement provisoire, influenc par M. Fouch, ne tarda point 
prouver qu'il avait saisi le vritable sens de la pense de M. Manuel.
Deux jours aprs, il intitula ses actes _au nom du peuple franais_.
Cette insulte  la bonne foi de la chambre et du souverain qu'elle avait
reconnu, excita son tonnement et ses plaintes. La capitale et les
patriotes murmurrent. On somma le prsident du gouvernement
d'expliquer, de justifier cet trange procd. Il rpondit que
l'intention de la commission n'avait jamais t de mconnatre Napolon
II, mais que ce prince, n'ayant encore t reconnu souverain de la
France par aucune puissance, on ne pouvait traiter en son nom avec les
trangers, et que la commission avait cru de son devoir, d'agir
provisoirement _au nom du peuple franais_, afin d'ter aux ennemis tout
prtexte de se refuser  admettre les ngociateurs.

Cette explication, fortifie par l'appui banal des mots puissans,
_patrie_, _salut public_, _armes trangres_, parut plausible, et tout
fut dit.

L'Empereur lui-mme, tourdi par la force et la rapidit des coups que
lui portaient ses ennemis, ne songeait plus  se dfendre, et semblait
laisser  la providence le soin de veiller sur son fils et sur lui. Il
se plaignait, mais son mcontentement expirait sur ses lvres, et ne lui
inspirait aucune des rsolutions qu'on devait attendre de la fougue et
de l'nergie de son caractre.

Cependant le duc d'Otrante et les dputs, qui avaient concouru avec lui
 arracher Napolon du trne, ne le voyaient point sans effroi sjourner
 l'lyse. Ils redoutaient, qu'enhardi par les mles conseils du prince
Lucien, par le dvouement que lui conservait l'arme, par les
acclamations des fdrs et des citoyens de toutes les classes assembls
journellement sous les murs de son palais, il ne tentt de renouveler un
second dix-huit brumaire. Ils demandrent donc  la chambre, par
l'organe de M. Duchne, que _l'ex-Empereur_ ft invit, au nom de la
patrie,  s'loigner de la capitale. Cette demande n'ayant point eu de
suite, on eut recours  un autre moyen. On essaya de l'effrayer. Chaque
jour, des avis officieux le prvenaient qu'on voulait attenter  sa vie;
et, pour donner plus de vraisemblance  ces ruses grossires, on
envoyait tout--coup renforcer sa garde. Une nuit mme, on vint nous
veiller en sursaut de la part du commandant de Paris (le gnral
Hulin), pour nous inviter  nous tenir sur nos gardes, que l'lyse
allait tre attaqu, etc. Mais tel tait notre mpris pour ces
misrables impostures, que nous ne jugemes mme point ncessaire d'en
instruire Napolon, et que nous revmes le jour, sans avoir prouv un
seul moment d'insomnie. Rien n'aurait t plus facile cependant, que
d'enlever ou d'assassiner Napolon. Son palais qui, dix jours
auparavant, pouvait  peine contenir la foule empresse des ambitieux et
des courtisans, n'tait plus qu'une vaste solitude. Tous ces hommes sans
foi, sans honneur, que la puissance attire et qu'loigne l'infortune,
l'avaient abandonn. Sa garde avait t rduite  quelques vieux
grenadiers, et un seul factionnaire,  peine en uniforme, veillait  la
porte de ce Napolon, de ce roi des rois, qui nagure avait compt, sous
ses tendards, des millions de soldats.

Cependant, Napolon sentit lui-mme que sa prsence  Paris, et dans un
palais imprial, pourrait faire douter les allis de la bonne foi de son
abdication, et nuire au rtablissement de la paix. Il se dcida donc 
s'loigner.

Il se fit remettre sa correspondance personnelle avec les souverains, et
quelques lettres autographes soustraites, en 1814,  leurs recherches.
Il nous prescrivit ensuite de brler les ptitions, les lettres, les
adresses reues depuis le 20 mars. J'tais occup de ce soin, dans un
moment o Napolon vint  traverser le cabinet. Il s'approcha de moi, et
me prit une lettre que je tenais  la main; elle tait du duc de ... Il
la parcourut, et me dit en souriant: Ne brlez point celle-l,
gardez-la pour vous. Ce sera, si l'on vous tourmente, une excellente
recommandation. *** ne manquera point de jurer aux autres qu'il leur a
conserv une chaste fidlit, et quand il saura que vous avez en main la
preuve matrielle qu'il s'tait mis  mes pieds et que je n'ai voulu ni
de lui, ni de ses services, il se mettra en quatre pour vous servir,
dans la crainte que vous ne jasiez. Je crus que l'Empereur plaisantait;
il s'en aperut, et reprit: Non, vous dis-je, ne brlez point cette
lettre, ni celle de tous les gens de la mme vole; je vous les donne
pour votre sauve-garde.

Mais, Sire, ils m'accuseront de les avoir soustraites.--Vous les
menacerez, s'ils raisonnent, de les faire imprimer tout vifs, et ils se
tairont: je les connais.--Puisque V. M. le veut, je les conserverai.
Je mis en effet de ct un certain nombre de ces lettres. Aprs le
retour du Roi, j'en rendis complaisamment quelques-unes; et ce n'est
point ici une allgation gratuite.  peine leurs auteurs que je pourrais
nommer, les eurent-ils en leur possession, qu'ils levrent jusqu'aux
nues leur prtendue fidlit, et devinrent, dans leurs discours ou dans
leurs crits, les dtracteurs les plus acharns de tous ceux qui avaient
embrass ou servi la cause du 20 mars.

Le 25  midi, Napolon partit pour la Malmaison. Il y fut reu par la
princesse Hortense. Cette princesse, si odieusement calomnie et si
digne de respect, nous donna l'exemple du courage et de la rsignation.
Sa position, celle de Napolon, devaient briser son me; et cependant
elle trouvait encore assez de force pour dompter ses souffrances et
soulager les ntres. Elle s'occupait de l'Empereur, elle s'occupait de
nous, avec une sollicitude si constante, une grce si accomplie, qu'on
aurait pu croire qu'elle n'avait  songer qu'au malheur d'autrui. Si le
sort de Napolon et de la France nous arrachait des gmissemens ou des
imprcations, elle accourait; et retenant ses propres larmes, elle nous
rappelait avec la raison d'un philosophe et la douceur d'un ange, qu'il
fallait surmonter nos regrets, notre douleur, et nous soumettre avec
docilit aux dcrets de la providence.

La secousse qu'avait donne  Napolon son dpart de l'lyse, le
rveilla. Il retrouva  la Malmaison son me, son activit, son nergie.
Habitu  voir couronner tous ses voeux, toutes ses entreprises du plus
heureux succs, il n'avait point appris  lutter contre les atteintes
subites du malheur; et malgr la fermet de son caractre, elles le
jetaient parfois dans un tat d'irrsolution, pendant lequel mille
penses, mille volonts se croisaient dans son esprit, et lui taient la
possibilit de prendre un parti. Mais cette catalepsie morale n'tait
point l'effet (comme on l'a prtendu) d'un lche abattement. Sa grande
me restait debout au milieu de l'engourdissement momentan de ses
facults, et Napolon,  son rveil, n'en tait que plus terrible et
plus redoutable.

Quelques momens aprs son arrive, il voulut s'entretenir encore avec
ses anciens compagnons d'armes, et leur exprimer, pour la dernire fois,
ses regrets et ses sentimens. L'amour qu'il leur portait, le dsespoir
de ne pouvoir venger  leur tte l'affront de Mont-St.-Jean, lui firent
oublier, dans une premire proclamation, qu'il avait bris de ses
propres mains son sceptre et son pe. Il reconnut bientt que le
langage passionn qu'il tenait  l'arme, n'tait point celui que lui
imposait son abdication, et il substitua aux trop vives inspirations de
son coeur l'adresse suivante:

     _Napolon aux braves Soldats de l'Arme devant Paris._

     Malmaison, 25 juin 1815.

     SOLDATS!

     Quand je cde  la ncessit qui me force de m'loigner de la brave
     arme Franaise, j'emporte avec moi l'heureuse certitude qu'elle
     justifiera par les services minens que la patrie attend d'elle,
     les loges que nos ennemis eux-mmes ne peuvent pas lui refuser.

     Soldats, je suivrai vos pas, quoiqu'absent. Je connais tous les
     corps; et aucun d'eux ne remportera un avantage signal sur
     l'ennemi, que je ne rende justice au courage qu'il aura dploy.
     Vous et moi, nous avons t calomnis. Des hommes indignes
     d'apprcier vos travaux, ont vu, dans les marques d'attachement que
     vous m'avez donnes, un zle dont j'tais le seul objet; que vos
     succs futurs leur apprennent que c'tait la patrie par-dessus tout
     que vous serviez en m'obissant; et que si j'ai quelque part 
     votre affection, je la dois  mon ardent amour pour la France,
     notre mre commune.

     Soldats, encore quelques efforts, et la coalition est dissoute.
     Napolon vous reconnatra aux coups que vous allez porter.

     Sauvez l'honneur, l'indpendance des Franais; soyez jusqu' la
     fin, tels que je vous ai connus depuis vingt ans, et vous serez
     invincibles.

L'Empereur, qui avait eu peut-tre l'intention de reporter sur lui, par
cette proclamation, le souvenir et l'intrt de ses anciens soldats,
s'informa de l'effet qu'elle avait produit. On lui rpondit, ce qui
tait vrai, qu'elle n'avait point t publie par le _Moniteur_, et que
l'arme n'en avait pas eu connaissance. Il ne laissa paratre aucun
signe de dpit ou de mcontentement, et se mit  parler des deux
chambres.

Depuis l'abdication, les pairs et les dputs avaient rivalis de zle
et d'efforts pour mettre la France en tat d'imposer  ses ennemis
intrieurs et extrieurs. Ils avaient dclar la guerre nationale, et
appel tous les Franais  la dfense commune; Ils avaient autoris le
gouvernement  faire des rquisitions en nature, pour
l'approvisionnement de l'arme et le transport des subsistances;  lever
la conscription de 1815;  suspendre les lois sur la libert
individuelle, et  faire arrter ou placer en surveillance toutes les
personnes prvenues de provoquer des troubles, ou d'entretenir des
intelligences avec les ennemis. Ils lui avaient enfin accord un crdit
immense, pour subvenir provisoirement au paiement des fournitures et de
la solde de l'arme.

De son ct, la commission prenait, excutait, avec un soin infatigable,
toutes les mesures que commandaient les circonstances. Sa tche, il faut
l'avouer, tait aussi difficile que prilleuse. Jamais gouvernement ne
s'tait trouv dans de semblables conjonctures. Il fallait, du moins
pour la majorit de ses membres, un grand courage, un grand dvouement,
un grand patriotisme; il fallait une abngation hroque de son repos,
de sa libert, de sa vie, pour se charger envers la nation, envers le
roi, de la responsabilit du pouvoir et des vnemens.

Le premier acte de la commission fut de remettre, entre les mains du
prince d'Essling, le commandement en chef de la garde nationale, dvolu
prcdemment  l'Empereur. Le duc d'Otrante voulait ter le commandement
en second au gnral Durosnel, dont la droiture l'embarrassait, pour le
donner  M. T** qui lui paraissait sans doute plus maniable. Le duc de
Vicence et M. Carnot s'y opposrent et il fut laiss au gnral
Durosnel,  la satisfaction de la garde nationale, qui avait su
apprcier dj le beau caractre de cet officier.

Le marchal SOULT n'ayant point voulu accepter de commandement, et le
gnral RAPP ayant remis le sien, la commission nomma le marchal
GROUCHY commandant de l'arme du Nord; le gnral REILLE fut nomm
commandant des 1er 2e et 6e corps runis en un seul; le gnral DROUOT
commandant de la garde; le marchal JOURDAN commandant de l'arme du
Rhin.

Des ordres furent donns de toutes parts pour rtablir le matriel de
l'arme, remonter la cavalerie, faire marcher les dpts et forcer les
soldats isols de rentrer sous leurs drapeaux.

La commission enfin, aprs avoir employ tous les moyens possibles pour
appuyer les ngociations par le dveloppement simultan des forces
nationales, chargea MM. de la Fayette, de Pontcoulant, de la Fort,
d'Argenson, Sbastiani et Benjamin Constant (ce dernier adjoint en
qualit de secrtaire), de se rendre auprs des souverains allis et de
leurs gnraux, pour ngocier une suspension d'armes et traiter de la
paix.

Le jour o ces plnipotentiaires partirent, M. S*** vint fliciter
Napolon. Les allis, lui rpondit l'Empereur, ont trop d'intrt 
vous imposer les Bourbons pour vous donner mon fils. Mon fils rgnera
sur la France, mais son heure n'est point encore venue. Les instructions
des plnipotentiaires, m'a-t-on assur, sont dans le sens de ma
dynastie; si cela est vrai, il fallait alors choisir d'autres hommes
pour la dfendre. La Fayette, Sbastiani, Pontcoulant, Benjamin
Constant, ont conspir contre moi; ils sont mes ennemis, et les ennemis
du pre ne seront jamais les amis du fils. Les chambres d'ailleurs n'ont
point assez d'nergie, pour avoir une volont indpendante: elles
obissent  Fouch. Si elles m'eussent donn tout ce qu'elles lui
jettent  la tte, j'aurais sauv la France; ma prsence seule  la tte
de l'arme aurait plus fait que toutes vos ngociations; j'aurais obtenu
mon fils pour prix de mon abdication; vous ne l'obtiendrez pas. Fouch
n'est point de bonne foi; il est vendu au duc d'Orlans. Il jouera les
chambres, les allis le joueront, et vous aurez Louis XVIII. Il se croit
en tat de tout conduire  sa guise, il se trompe; il verra qu'il faut
une main autrement trempe que la sienne, pour tenir les rnes d'une
nation, surtout lorsque l'ennemi est chez elle... La chambre des pairs
n'a point fait son devoir; elle s'est conduite comme une poule mouille.
Elle a laiss insulter Lucien et dtrner mon fils: si elle et tenu
bon, elle aurait eu l'arme pour elle; les gnraux la lui auraient
donne[66]. Son ordre du jour a perdu la France et vous a rendu les
Bourbons. Moi seul je pourrais tout rparer, mais vos meneurs n'y
consentiront jamais; ils aimeront mieux s'engloutir dans l'abme, que de
s'unir avec moi pour le fermer.

Les plaintes, les regrets, les menaces que Napolon laissait
continuellement chapper, alarmaient de plus en plus les fauteurs de sa
chute. Dans leur premier moment de chaleur, ils avaient montr de
l'audace; mais depuis que leurs ttes s'taient refroidies, ils
paraissaient tonns eux-mmes de leur propre courage. Ils plissaient
au seul nom de Napolon, et conjuraient nuit et jour le gouvernement de
le faire embarquer le plus promptement possible.

Ds le jour mme de son abdication, l'Empereur eut la pense d'aller
chercher un asile  l'tranger. Accoutum aux motions fortes, aux
vnemens extraordinaires, il s'tait familiaris sans peine avec cette
ide, et parut se complaire pendant quelques momens  calculer les
hasards du prsent, les chances de l'avenir, et  opposer aux dangers de
la ralit les fictions de l'esprance.

L'Empereur n'avait jamais confondu la nation anglaise avec le systme
politique de son gouvernement. Il regardait le coeur d'un Breton comme le
sanctuaire inviolable de l'honneur, de la gnrosit et de toutes les
vertus civiques et prives qui impriment  l'homme de l'lvation et de
la dignit. Cette haute opinion avait prvalu dans sa pense sur les
craintes que devaient lui inspirer les principes et les sentimens connus
du cabinet de Londres; et son premier dessein fut de se retirer en
Angleterre et de s'y placer sous la sauve-garde de l'hospitalit et des
lois. Il s'en ouvrit aux ducs de Bassano et de Vicence. Le premier ne
parut point goter cette rsolution. Le second, sans la combattre ni
l'approuver, lui conseilla, s'il persistait  prendre ce parti, de se
jeter dans un bateau de smuggler, de se prsenter en mettant pied 
terre devant le magistrat du lieu, et de dclarer qu'il venait avec
confiance invoquer la protection du peuple Anglais. Napolon parut
goter cet avis; mais d'autres conseils le firent pencher pour les
tats-Unis. Il fit alors demander au ministre de la marine la note des
btimens amricains qui se trouvaient dans nos ports. Le ministre la lui
transmit sur-le-champ. Remarquez, Sire, lui crivait-il, le btiment du
Havre. Son capitaine est dans mon anti-chambre; sa chaise de poste est 
ma porte. Il va partir. Je rponds de lui; demain, si vous le voulez,
vous serez hors d'atteinte de vos ennemis.

M. de Vicence pressa l'Empereur de profiter de cette occasion. Je sais
bien, reprit l'Empereur, qu'on voudrait dj me voir parti, qu'on
voudrait se dbarrasser de moi et me faire prendre. Le duc fit un
mouvement de surprise et de reproche. Ah! Caulincourt, ce n'est point
de vous dont je veux parler. M. de Vicence lui rpondit que ce conseil
ne partait que du coeur, qu'il n'avait d'autre motif que de le voir 
l'abri des dangers dont le menaait l'approche des allis.--L'Empereur
l'arrta. Qu'ai-je  craindre? j'ai abdiqu; _c'est  la France  me
protger!_

Plusieurs Amricains qui se trouvaient  Paris, crivirent de leur
propre mouvement  Napolon pour lui offrir leurs services et l'assurer,
au nom de leurs concitoyens, qu'il serait accueilli  Washington avec
les sentimens de respect, d'admiration et de dvouement, qui lui taient
dus. Napolon refusa leurs offres. Son intention n'tait point de se
soustraire aux effets de son abdication; mais il avait chang d'opinion
et reconnu qu'il tait de son devoir de ne quitter le sol de la patrie,
 moins qu'on ne l'exiget, que lorsqu'elle ne serait plus en danger.

Cependant, le gouvernement cdant aux obsessions continuelles des
dputs et de M. Fouch, lui fit insinuer qu'il serait convenable de
prendre un parti. L'Empereur alors dclara qu'il tait prt  se rendre
avec sa famille aux tats-Unis, et qu'il s'embarquerait aussitt qu'on
aurait mis deux frgates  sa disposition. Le ministre de la marine fut
autoris sur-le-champ  faire armer ces deux frgates. M. le baron
Bignon reut l'ordre de demander  lord Wellington les passeports et les
sauf-conduits ncessaires; mais la commission, sous le prtexte de ne
point exposer les _frgates_  tomber au pouvoir de l'ennemi, arrta que
l'expdition ne mettrait en mer, que lorsque les sauf-conduits seraient
arrivs: condition singulire, que l'on ne peut expliquer honorablement
qu'en supposant que le gouvernement ne se souciait point intrieurement
de laisser partir Napolon, regardant sans doute sa prsence en France
comme un moyen de rendre les allis plus dociles et moins exigeans.

La promesse faite par l'Empereur, et les mesures prises pour assurer son
dpart, ne suffirent point pour tranquilliser ses craintifs ennemis. Ils
apprhendrent qu'il ne profitt du dlai que l'arrive des
sauf-conduits allait entraner pour s'emparer de vive force de
l'autorit. Ils revinrent donc  la charge, et le gouvernement, pour
mettre un terme  leurs frayeurs importunes et rpondre d'avance aux
objections des trangers, consentit  donner un gardien  l'ancien chef
de l'tat. Le gnral comte Beker, membre de la chambre des dputs, fut
nomm commandant de la garde de l'Empereur, et charg, sous ce prtexte,
de se rendre  la Malmaison, pour veiller  la conservation de la
personne de Napolon et au respect qui lui est d, et empcher les
malveillans de se servir de son nom pour occasionner des troubles[67].

Lorsque le gnral se prsenta  la Malmaison, on crut qu'il venait
arrter Napolon.

Un cri de douleur s'chappa de tous les coeurs. Gourgaud et quelques
autres officiers jurrent qu'on ne porterait jamais sur l'Empereur une
main sacrilge. Je courus apprendre  Napolon ce qui se passait; il
sortit de son cabinet, et parut  nos yeux:

     Avec cet air serein, ce front majestueux,
     Tel que dans les combats, matre de son courage,
     Tranquille, il arrtait ou pressait le carnage.

L'Empereur nous ordonna de respecter la personne et la mission du
gnral Beker, et de lui faire savoir qu'il pouvait se prsenter devant
lui, sans scrupule et sans crainte. Mais dj cet officier s'tait
expliqu, et l'on vint annoncer que le but de sa mission n'tait point
d'arrter l'Empereur, mais de veiller  la sret de sa personne, place
sous la sauvegarde de l'honneur national[68].

Cette dclaration ne trompa personne. Elle nous affligea profondment.
La princesse Hortense en eut l'me dchire.  mon Dieu! dit-elle en
levant tristement les yeux au ciel, devais-je voir l'Empereur  la
Malmaison prisonnier des Franais!

M. Fouch et les siens ne s'en tinrent point  cette premire
prcaution; et pour ter  l'Empereur le moyen _de former des trames_,
ils lui enlevrent successivement, sous un prtexte ou sous un autre, la
plupart des officiers sur le dvouement desquels il pouvait compter. Les
uns furent appels prs du gouvernement, les autres reurent des
missions ou des commandemens. On leur parlait  tous au nom sacr de la
patrie, et tous obissaient. Moi-mme, je ne fus point oubli; et je
reus, ainsi que mon collgue le baron Fain, l'ordre de me rendre 
Paris. J'en prvins l'Empereur. Allez, me dit-il, j'y consens. Vous
saurez ce qui s'y passe, et vous me le direz. Je regrette que nous
n'ayons point song  vous faire attacher aux plnipotentiaires; vous
auriez rappel  Metternich ce qui s'est dit  Ble; vous lui auriez
appris que Fouch travaille pour le duc d'Orlans, etc. etc. Peut-tre
sera-t-il encore tems. Voyez Caulincourt de ma part; dites-lui de vous
donner quelque mission.

Aussitt mon arrive aux Tuileries, je tmoignai au prsident de la
commission et  M. de Vicence, le dsir de faire partie de l'ambassade.
Je leur rappelai les propositions de M. Werner, etc. etc. M. de Vicence
pensa que mes services pourraient tre fort utiles. M. le duc d'Otrante
me rpondit qu'il fallait abandonner tout cela, et il n'en fut plus
question.

Napolon tait donc rest presque seul,  la Malmaison[69]; et l,
retir comme Achille dans sa tente, il maudissait son repos, lorsque le
ministre de la marine vint lui annoncer, au nom du gouvernement, que les
ennemis taient  Compigne; que la commission, craignant pour sa
sret, le dispensait d'attendre les sauf-conduits et dsirait qu'il
partt _incognito_. L'Empereur promit de partir; mais quand il entendit
au loin le premier coup de canon, tout son corps tressaillit, et il se
plaignit avec l'accent du dsespoir d'tre condamn  rester loin du
champ de bataille. Il fit appeler le gnral Beker; L'ennemi est 
Compigne,  Senlis! lui dit-il, il sera demain aux portes de Paris! Je
ne conois rien  l'aveuglement du gouvernement. Il faut tre insens ou
tratre  la patrie, pour rvoquer en doute la mauvaise foi de
l'tranger. Ces gens-l n'entendent rien  leurs affaires. Le gnral
Beker fit un mouvement de tte, que Napolon prit pour un signe
d'approbation, et il reprit: Tout est perdu, n'est-ce pas? Dans ce cas,
qu'on me fasse gnral; je commanderai l'arme; je vais en faire la
demande; (_d'un ton d'autorit_) Gnral vous porterez ma lettre; partez
de suite; une voiture vous attend. Expliquez-leur que mon intention
n'est point de ressaisir le pouvoir; que je veux battre l'ennemi,
l'craser, le forcer par la victoire  donner un cours favorable aux
ngociations; qu'ensuite, ce grand point obtenu, je poursuivrai ma
route; allez, gnral; je compte sur vous: vous ne me quitterez plus.

Le gnral Beker, vaincu par l'ascendant de son prisonnier, partit
sur-le-champ. Cette lettre dont je regrette de ne pouvoir garantir la
premire partie, contenait en substance:

     _ la Commission du Gouvernement._

     En abdiquant le pouvoir, je n'ai point renonc au plus noble droit
     du citoyen, au droit de dfendre mon pays.

     L'approche des ennemis de la capitale ne laisse plus de doutes sur
     leurs intentions, sur leur mauvaise foi.

     Dans ces graves circonstances, j'offre mes services comme gnral,
     me regardant encore comme le premier soldat de la patrie.

Le duc d'Otrante lut cette lettre  haute voix, et s'cria: Est-ce
qu'il se moque de nous?

M. Carnot parut tre d'avis de replacer l'Empereur  la tte de l'arme.

Le duc d'Otrante rpliqua que l'Empereur avait sans doute pargn ce
soin  la commission; que probablement il avait _fil_ aussitt le
dpart du gnral Beker et qu'il tait dj  haranguer les soldats, et
 les passer en revue.

Le gnral Beker se rendit garant que Napolon attendrait son retour.

Le prsident de la commission fit observer alors que le rappel de
Napolon serait  jamais destructif de tout espoir de conciliation; que
les ennemis, indigns de notre foi punique, ne voudraient plus nous
accorder ni trve, ni quartier; que le caractre de Napolon ne
promettait point d'avoir aucune confiance dans ses promesses; et que,
s'il parvenait  obtenir quelque succs, il voudrait remonter sur le
trne et s'ensevelir sous ses dbris, plutt que d'en descendre une
seconde fois, etc.

Ces observations runirent tous les suffrages, et les membres de la
commission rpondirent  l'Empereur, que leur devoir envers la patrie,
et les engagemens pris par les plnipotentiaires avec les puissances
trangres, ne permettaient point d'accepter son offre. Ils chargrent
M. Carnot de se rendre  la Malmaison pour clairer l'Empereur sur sa
position, sur celle de la France, et le conjurer d'viter les malheurs
qu'il paraissait vouloir appeler sur la France et sur lui.

La proposition de Napolon fut bientt connue de tout Paris; on commena
par publier qu'il avait voulu reprendre le commandement; on finit par
annoncer qu'il l'avait repris. Napolon en effet, aussitt le dpart du
gnral Beker, fit seller ses chevaux de bataille; et pendant trois
heures, on crut qu'il allait se rendre  l'arme. Mais il ne songea
point  profiter lchement de l'absence de son gardien pour s'vader.
Une telle pense tait au-dessous de l'homme qui venait d'attaquer et
d'envahir un royaume avec huit cents soldats.

Le gnral Beker revint  la Malmaison. L'Empereur se saisit de la
rponse de la commission, la parcourut rapidement, et s'cria: J'en
tais sr; ces gens-l n'ont point d'nergie; eh bien, gnral, puisque
c'est ainsi, partons, partons. Il fit appeler M. de Flahaut et le
chargea d'aller  Paris, sur-le-champ, concerter son dpart et son
embarquement avec les membres de la commission.

Le prince d'Eckmuhl se trouvait aux Tuileries, au moment o M. de
Flahaut s'y prsenta. Il ne vit dans la mission de ce gnral qu'un
subterfuge de l'Empereur, pour diffrer son dpart. Votre Bonaparte,
lui dit-il avec le ton de la colre et du mpris, ne veut point partir,
mais il faudra bien qu'il nous dbarrasse de lui; sa prsence nous gne,
nous importune; elle nuit aux succs de nos ngociations. S'il espre
que nous le reprendrons, il se trompe; nous ne voulons plus de lui.
Dites-lui de ma part qu'il faut qu'il s'en aille, et que s'il ne part 
l'instant, je le ferai arrter, _que je l'arrterai moi-mme_. M. de
Flahaut, enflamm d'indignation, lui rpondit: Je n'aurais jamais pu
croire, M. le Marchal, qu'un homme qui, il y a huit jours, tait aux
genoux de Napolon, pt tenir aujourd'hui un semblable langage. Je me
respecte trop, je respecte trop la personne et l'infortune de
l'Empereur, pour lui reporter vos paroles; allez-y vous-mme, M. le
Marchal; cela vous convient mieux qu' moi.--Le prince d'Eckmuhl,
irrit, lui rappela qu'il parlait au ministre de la guerre, au gnral
en chef de l'arme, et lui prescrivit de se rendre  Fontainebleau o il
recevrait ses ordres.--Non, monsieur, reprit vivement le comte de
Flahaut, je n'irai point; je n'abandonnerai pas l'Empereur; je lui
garderai jusqu'au dernier moment la fidlit que tant d'autres lui ont
jure.--Je vous ferai punir de votre dsobissance!--Vous n'en avez
plus le droit. Ds ce moment je donne ma dmission. Je ne pourrais plus
servir sous vos ordres sans dshonorer mes paulettes.

Il sortit. L'Empereur  son retour s'aperut qu'il avait l'me blesse;
il le questionna, et parvint  lui faire avouer ce qui s'tait pass.
Habitu, depuis son abdication,  ne s'tonner de rien et  tout
souffrir sans se plaindre, Napolon ne parut ni surpris ni mcontent des
insultes de son ancien ministre. Qu'il vienne, rpondit-il froidement,
_je suis prt, s'il le veut,  lui tendre la gorge_. Votre conduite, mon
cher Flahaut, ajouta-t-il, me touche; mais la patrie a besoin de vous:
restez  l'arme; et oubliez, comme moi, le prince d'Eckmuhl et ses
lches menaces.

L'histoire plus svre ne les oubliera point. Le respect pour le malheur
fut toujours plac au premier rang des vertus militaires. Si le guerrier
qui outrage son ennemi dsarm perd l'estime des braves, quel sentiment
doit-il inspirer celui qui maudit, insulte et menace son ami, son
bienfaiteur, son prince malheureux?

L'Empereur versa, dans le sein de l'amiti fidle, le chagrin que lui
causait le refus de ses services par la commission. Ces gens-l, dit-il
 M. de Bassano, sont aveugls par l'envie de jouir du pouvoir et de
continuer  faire les souverains; ils sentent que s'ils me replaaient 
la tte de l'arme, ils ne seraient plus que mon ombre; et ils me
sacrifient, moi et la patrie,  leur orgueil,  leur vanit. Ils
perdront tout. Aprs quelques momens de silence: Mais pourquoi les
laisserai-je rgner? j'ai abdiqu pour sauver la France, pour sauver le
trne de mon fils. Si ce trne doit tre perdu, j'aime mieux le perdre
sur le champ de bataille qu'ici. Je n'ai rien de mieux  faire pour vous
tous, pour mon fils et pour moi, que de me jeter dans les bras de mes
soldats. Mon apparition lectrisera l'arme, elle foudroyera les
trangers. Ils sauront que je ne suis revenu sur le terrain que pour
leur marcher sur le corps, ou me faire tuer; et ils vous accorderont,
pour se dlivrer de moi, tout ce que vous leur demanderez. Si, au
contraire, vous me laissez ici ronger mon pe, ils se moqueront de
vous, et vous serez forcs de recevoir Louis XVIII, _chapeau bas_. Il
faut en finir: si vos cinq Empereurs ne veulent pas de moi pour sauver
la France, je me passerai de leur consentement. Il me suffira de me
montrer, et Paris et l'arme me recevront une seconde fois en
librateur.--Je le crois, Sire, rpondit M. de Bassano, mais la
chambre se dclarera contre vous; peut-tre mme osera-t-elle vous
mettre hors la loi. D'un autre ct, Sire, si la fortune ne favorisait
pas vos efforts, si l'arme, aprs des prodiges de valeur, tait
accable par le nombre, que deviendrait la France? que deviendrait Votre
Majest? L'ennemi serait autoris  abuser de la victoire; et Votre
Majest aurait peut-tre  se reprocher d'avoir caus  jamais la perte
de la France.--Allons; je le vois bien, il faut toujours cder.
L'Empereur resta quelques momens sans profrer une seule parole; et
reprit: Vous avez raison; je ne dois pas prendre sur moi la
responsabilit d'un si grand vnement. Je dois attendre que la voix du
peuple, des soldats et des chambres me rappelle. Mais comment Paris ne
me demande-t-il pas? on ne s'apperoit donc point que les allis ne vous
tiennent aucun compte de mon abdication?--Sire, il rgne une telle
incertitude dans les esprits, qu'on ne peut parvenir  s'entendre. Si
l'on tait bien convaincu que l'intention des allis est de rtablir
Louis XVIII, on n'hsiterait peut-tre point  se prononcer; mais on
espre qu'ils tiendront leurs promesses.--Cet infme Fouch vous
trompe. La commission se laisse conduire par lui. Elle aura de grands
reproches  se faire. Il n'y a l que Caulincourt et Carnot qui vaillent
quelque chose; mais ils sont mal appareills. Que peuvent-ils faire avec
un tratre, deux niais[70], et deux chambres qui ne savent ce qu'elles
veulent? Vous croyez tous, comme des imbciles, aux belles promesses des
trangers. Vous croyez qu'ils vous mettront la poule au pot, et vous
donneront un prince de votre faon, n'est-ce pas? Vous vous abusez:
Alexandre, malgr ses grands sentimens, se laissera influencer par les
Anglais; il les craint; et l'Empereur d'Autriche fera, comme en 1814, ce
que les autres voudront.

Cet entretien fut interrompu par l'arrive des gnraux P. et Chartran.
On les avait conduits dj deux fois; mais celle-ci ils dclarrent
qu'ils ne s'en iraient point sans avoir parl  l'Empereur. Leur but
tait d'en exiger de l'argent. Le gnral Chartran, aussi funestement
inspir que Labdoyre, lui dit qu'il s'tait perdu pour le servir, que
les Bourbons allaient rentrer, qu'il serait fusill s'il n'avait pas
d'argent pour se sauver, et qu'il lui en fallait. Napolon leur fit
donner un millier d'cus  chacun, et ils se retirrent. La princesse
Hortense, craignant que ces illustres Cosaques ne fissent un mauvais
parti  l'Empereur, voulait gnreusement leur donner tout ce qu'ils
demanderaient. J'eus mille peines  la tranquilliser et  lui faire
comprendre qu'ils en voulaient plus  la bourse de Napolon qu' sa
personne.

Napolon, aprs leur dpart, me donna des ordres pour Paris. J'y
retournai. Au moment o j'entrais aux Tuileries, la commission venait
d'tre instruite que l'ennemi, aprs avoir battu nos troupes, s'avanait
en toute hte sur Paris. Cette nouvelle inquitait le gouvernement; et
comme il n'avait en ce moment prs de lui aucun officier d'ordonnance,
le duc de Vicence me pria de vouloir bien aller  la dcouverte. Je
partis. Arriv  l'entre du Bourget, je rencontrai le gnral Reille
avec son corps d'arme. Il m'apprit que l'ennemi le suivait, mais qu'on
n'avait rien  craindre pour la capitale. Je ne sais ce qui s'y passe,
me dit-il, mais on vient de conduire devant moi  l'instant le frre de
M. de Talleyrand. Il tait porteur d'un faux passe-port, sous le nom de
Petit. J'avais envie de le faire conduire  la commission du
gouvernement, mais il m'a dclar qu'il tait charg par elle d'une
mission aussi importante que presse; et comme  tout hasard un ennemi
de plus ne peut rien nous faire, j'ai mieux aim le laisser passer que
de risquer de faire manquer sa mission par des retardemens inutiles. Je
me htai de revenir calmer les anxits du gouvernement.

Aussitt que je pus disposer de ma libert, je volai  la Malmaison.
Napolon, qui me savait gr de ce postillonage continuel, daignait
toujours me recevoir sur-le-champ. Je lui rendis compte de tout ce qui
pouvait l'intresser. Je n'omis point de lui apprendre que l'ennemi
tait dj matre d'une partie des environs de Paris, et qu'il tait
important qu'il se tnt sur ses gardes. Je ne le craindrai point
demain, me dit-il; j'ai promis  Decrs de partir, et je partirai cette
nuit. Je m'ennuie de moi, de Paris et de la France. Faites vos
prparatifs, et ne vous loignez pas.--Sire, lui rpondis-je, quand je
promis hier  Votre Majest de la suivre, je ne consultai que mon
dvouement; mais, lorsque j'ai fait part de cette rsolution  ma mre,
elle m'a conjur, au nom de ses cheveux blancs, de ne point
l'abandonner. Sire, elle est ge de soixante-quatorze ans[71]; elle est
aveugle; mes frres ont t tus au champ d'honneur; elle n'a plus que
moi, moi seul au monde, pour la protger; et j'avouerai  Votre Majest
que je n'ai point eu la force de lui rsister.--Vous avez bien fait,
me dit Napolon; vous vous devez  votre mre; restez avec elle. Si, un
jour, vous tes libre de vos actions, venez me trouver; je vous recevrai
toujours bien.--Votre Majest, lui rpliquai-je, est donc dcide 
partir.--Que voulez-vous que je fasse ici, maintenant?--Votre
Majest a raison, mais...--Mais quoi? voudriez-vous que je
restasse?--Sire, j'avouerai  Votre Majest que je ne la vois point
partir sans effroi.--Au fait, le chemin est difficile, mais un bon
vent et la fortune...--La fortune! ah! Sire, elle n'est plus pour
nous; d'ailleurs, o Votre Majest ira-t-elle?--J'irai aux tats-Unis.
L'on me donnera des terres ou j'en acheterai, et nous les cultiverons.
Je finirai par o l'homme a commenc: je vivrai du produit de mes champs
et de mes troupeaux.--C'est trs-bien, Sire; mais croyez-vous que les
Anglais vous laisseront en paix cultiver vos champs?--Pourquoi non?
quel mal pourrai-je leur faire?--Quel mal, Sire! Votre Majest
a-t-elle donc oubli qu'elle a fait trembler l'Angleterre? Tant que vous
vivrez, Sire, ou que vous serez libre, elle redoutera les effets de
votre haine et de votre gnie. Vous tiez peut-tre moins dangereux pour
elle sur le trne dgrad de Louis XVIII, que vous ne le seriez aux
tats-Unis. Les Amricains vous aiment et vous admirent; vous exerceriez
sur eux une grande influence, et vous les porteriez peut-tre  des
entreprises fatales  l'Angleterre.--Quelles entreprises? les Anglais
savent bien que les Amricains se feraient tous tuer pour la dfense du
sol national mais qu'ils n'aiment point  faire la guerre hors de chez
eux. Ils ne sont pas encore arrivs au point d'inquiter srieusement
les Anglais; un jour, peut-tre, ils seront les vengeurs des mers; mais
cette poque, que j'aurais pu rapprocher, est maintenant loigne: les
Amricains ne grandissent que lentement.--En admettant que les
Amricains ne puissent, en ce moment, donner des inquitudes srieuses 
l'Angleterre, votre prsence aux tats-Unis lui fournirait du moins
l'occasion d'ameuter l'Europe contre eux. Les coaliss regarderont leur
ouvrage comme imparfait, tant que vous ne serez point en leur
possession, et ils forceront les Amricains, sinon  vous livrer, du
moins  vous loigner de leur territoire.--H bien! j'irai au Mexique.
J'y trouverai des patriotes, et je me mettrai  leur tte.--Votre
Majest oublie qu'ils ont dj des chefs; on fait les rvolutions pour
soi et non pour les autres; et les chefs des indpendans se dferaient
de Votre Majest ou la forceraient de chercher ailleurs...--H bien!
je les laisserai-l et j'irai  Carraccas; si je ne m'y trouve pas bien,
j'irai  Bunos-Ayres; j'irai dans la Californie; j'irai enfin de mer en
mer, jusqu' ce que je trouve un asile contre la malfaisance et la
perscution des hommes.--En supposant que Votre Majest parle
srieusement, peut-elle raisonnablement se flatter d'chapper
continuellement aux embches et aux flottes des Anglais.--Si je ne
puis leur chapper, ils me prendront: leur gouvernement ne vaut rien,
mais la nation est grande, noble et gnreuse; ils me traiteront comme
je dois l'tre. Au fond, que voudriez-vous que je fisse? voulez-vous que
je me laisse prendre ici comme un sot, par Wellington, et que je lui
donne le plaisir de me promener en triomphe comme le roi Jean dans les
rues de Londres? je n'ai qu'un parti  prendre, puisqu'on refuse mes
services, c'est de partir. Les destins feront le reste.--Il en est
encore un, Sire; et j'oserai vous le soumettre. Votre Majest n'est
point faite pour se sauver.--Qu'appelez-vous, me dit Napolon avec un
regard fier et courrouc, o voyez-vous que je me sauve?--Je supplie
Votre Majest de ne point s'arrter  cette expression.--Continuez,
continuez.--Je pense donc, Sire, que Votre Majest ne doit pas quitter
ainsi la France, d'abord pour sa sret et ensuite pour sa gloire. Les
Anglais sont instruits que vous avez le dessein de passer aux
tats-Unis, et dj sans doute leurs croiseurs fourmillent sur nos
ctes. Ce n'est point tout; Votre Majest connat la haine et la
perfidie du duc d'Otrante; et qui peut rpondre si des ordres secrets
n'ont point t donns pour entraver votre dpart, ou retarder la marche
des btimens, afin de vous faire capturer par les Anglais! Je regarde
donc comme impossible, que Votre Majest puisse leur chapper, et si
elle leur chappe, qu'elle ne finisse tt ou tard par tomber entre leurs
mains. Dans cette perplexit, il faut du moins chercher  succomber le
plus dignement possible.--O voulez-vous en venir, me dit Napolon
avec humeur, pensant que je voulais lui proposer le suicide: Je sais que
je pourrais me dire comme Annibal, dlivrons-les de la terreur que mon
nom leur inspire; mais il faut laisser le suicide aux mes mal trempes
et aux cerveaux malades. _Quelle que soit ma destine, je n'avancerai
jamais ma fin dernire d'un seul moment_.--Ce n'est point cela que je
prtends, Sire; et puisque Votre Majest daigne m'couter,  sa place je
renoncerais  l'espoir chimrique de trouver un asile  l'tranger; et
je dirais aux chambres: J'ai abdiqu pour dsarmer nos ennemis,
j'apprends qu'ils ne sont point satisfaits: s'il leur faut encore ma
libert ou ma vie, je la leur abandonne; je suis prt  me remettre
entre leurs mains, heureux  ce prix de pouvoir sauver la France et mon
fils! Qu'il serait beau, m'criai-je, de voir Napolon le Grand, aprs
avoir dpos cette couronne place sur sa tte aprs vingt annes de
victoires, venir s'offrir en sacrifice pour racheter l'indpendance de
la patrie.--Oui, oui, me dit Napolon, ce dvouement serait fort beau;
mais une nation de trente millions d'mes qui le souffrirait, serait 
jamais dshonore.  qui me rendrai-je d'ailleurs:  Blucher, 
Wellington? ils n'ont pas le pouvoir ncessaire pour traiter avec moi 
de pareilles conditions. Ils commenceraient par me prendre, et feraient
ensuite de la France et de moi, ce qui leur passerait par la tte.--Je
me rendrais, Sire,  l'Empereur Alexandre.--Alexandre!! vous ne
connaissez pas les Russes. Cela nous coterait la vie  tous les deux.
Cependant votre ide mrite d'tre mdite; j'y rflchirai. Avant de
prendre un parti sans remde, il faut y regarder  deux fois; le
sacrifice de ma personne ne serait rien pour moi; mais peut-tre
serait-il perdu pour la France. Il ne faut jamais se confier  la foi
d'un ennemi. Voyez si Maret et Lavalette sont l, et faites-les venir.

Tout ce qui porte l'empreinte de la grandeur d'me me sduit et me
transporte. J'avoue que mon imagination s'tait enflamme  l'aspect de
Napolon se dvouant gnreusement pour la France et pour son fils. Mais
cette rponse de Napolon: Une nation de trente millions d'hommes qui
souffrirait ce sacrifice, serait  jamais dshonore; cette rponse,
dis-je, que je n'avais point prvue, dissipa mon enchantement.

En sortant du cabinet, je fus arrt par le duc de Rovigo qui me dit:
Vous avez caus bien long-tems avec l'Empereur; y aurait-il quelque
chose de nouveau?--Non, lui rpondis-je, nous avons parl de son
dpart; et je lui rapportai notre conversation. Vous lui avez donn le
conseil d'un homme de coeur, me rpondit-il; mais il en est un que je lui
ai donn et que je crois meilleur encore: c'est de se faire tuer avec
nous sous les murs de Paris. Il ne le fera point, parce que Fouch ne
lui en laissera pas les moyens, et qu'ensuite une peur de tout
compromettre s'est empare de lui. Il doit partir cette nuit. Dieu sait
o nous irons; mais n'importe, je le suivrai. Avant tout je veux le
savoir hors de danger: il vaut d'ailleurs mieux courir les aventures
avec lui que de rester ici. Fouch croit qu'il s'en tirera; il se
trompe; il sera pendu comme les autres, et il l'aura mieux mrit: la
France est abme, est perdue! Je voudrais tre mort.

Pendant que je m'entretenais avec le duc de Rovigo, Napolon discutait
la proposition que j'avais os lui soumettre. Plusieurs fois il fut sur
le point de l'adopter, et toujours il en revint  son ide dominante,
qu'un tel sacrifice tait indigne d'une grande nation, et que la France
probablement n'en retirerait pas plus de fruit qu'elle n'en avait retir
de son abdication. Tout considr, Napolon rsolut donc de confier son
sort au vent et  la fortune. Mais la commission, prvenue par une
dpche de nos plnipotentiaires que je transcris plus loin, que
l'vasion de Napolon, avant l'issue des ngociations, serait regarde
par les allis comme un acte de mauvaise foi de notre part, et
compromettrait le salut de la France; la commission lui fit dclarer que
des circonstances politiques imprvues la foraient de subordonner de
nouveau son dpart  l'arrive des sauf-conduits. Napolon fut donc
oblig de rester.

Je revins  Paris; j'appris que l'ennemi avait fait d'immenses progrs;
et selon ma coutume, je voulus m'chapper pour aller en prvenir
Napolon. Les barrires taient strictement fermes; on n'en sortait
plus sans permission. Je tentai d'en obtenir une. Le duc d'Otrante me
rpondit que ma prsence tait ncessaire au cabinet, et il me fut
ordonn d'y rester. Je sus qu'un nomm Chauvin qui devait partir avec
l'Empereur, se rendait  la Malmaison. Je courus lui exprimer ce qui se
passait, et le chargeai d'en informer le comte Bertrand. Au mme moment
M. G. D.[72] apprit, je ne sais comment, que les Prussiens se
proposaient d'enlever l'Empereur; que Blucher avait dit: _si je puis
attraper Bonaparte, je le ferai pendre  la tte de mes colonnes_; et
que Wellington s'tait fortement oppos  ce lche et criminel dessein.
M. G. D. s'empressa de faire transmettre cet avis  Napolon; et bientt
aprs il trouva le moyen,  la faveur de son emploi dans la garde
nationale, de se rendre en personne  la Malmaison. Napolon lui fit
rpter avec dtail tout ce qu'il savait; quand il connut la position
des Prussiens il la mit sur sa carte[73], et dit en riant: Ah, ah, je
me suis en effet laiss tourner; il chargea un officier d'ordonnance de
s'assurer si les ponts de Bezons et du Peck avaient t coups. Il sut
que ce dernier ne l'tait point: Je l'avais cependant demand: cela ne
m'tonne point.

L'Empereur alors fit faire quelques dispositions pour se mettre  l'abri
d'une surprise; mais ces prcautions taient superflues; il avait
trouv, sans l'invoquer, dans le dvouement de ses anciens compagnons
d'armes, un rempart inviolable contre les entreprises des ennemis. Les
soldats, les officiers, les gnraux, placs dans la direction de la
Malmaison, le firent assurer qu'ils veilleraient sur lui, et qu'ils
taient prts  verser pour sa dfense jusqu' la dernire goutte de
leur sang. L'un des commandans des lanciers rouges de la garde, le jeune
de Brock, se fit remarquer particulirement par son zle infatigable.

Le projet de Blucher et la proximit de nos troupes du lieu o se
trouvait dtenu Napolon, jetrent la commission dans les plus vives
alarmes.

Elle avait  craindre  la fois, que Napolon, mu par le bruit des
armes et les acclamations de ses fidles soldats, ne pt surmonter
l'envie de venir se battre  leur tte; que l'arme, toujours idoltre
de son ancien gnral, ne ft l'arracher  son repos et le forcer de la
conduire  l'ennemi; ou, enfin, que l'ennemi lui-mme ne parvnt 
s'emparer de sa personne par surprise ou par force.

L'loignement de l'Empereur pouvait terminer d'un seul coup cet tat
d'anxit; mais la dpche des plnipotentiaires tait l; et la
commission, retenue par la crainte d'indisposer les allis, n'osait
autoriser ni contraindre Napolon  s'loigner.

Sur ces entrefaites, le duc de Wellington prvint M. Bignon, qu'il
n'avait aucune autorit de son gouvernement pour donner une rponse
quelconque sur la demande d'un passeport et sauf-conduit pour Napolon
Bonaparte.

N'ayant plus de prtexte plausible pour le retenir, et ne voulant point
prendre sur elle la honte et la responsabilit des vnemens, la
commission n'hsita plus sur le parti qui lui restait  prendre: elle
chargea le duc Decrs et le comte Boulay de se rendre immdiatement prs
de l'Empereur (il tait trois heures et demie du matin), de lui exposer
que lord Wellington avait refus les sauf-conduits, et de lui notifier
l'injonction de partir sur-le-champ.

L Empereur reut cette communication sans s'mouvoir, et promit de
s'loigner dans la journe.

L'ordre fut aussitt donn au gnral Beker de ne point permettre qu'il
revnt sur ses pas; au prfet de la Charente-infrieure, de l'empcher,
autant que possible, de sjourner  Rochefort; au commandant de la
marine de ne point lui laisser remettre le pied  terre du moment o il
serait embarqu, etc. etc. etc.

Jamais criminel ne fut entour de prcautions plus multiplies et en
mme tems plus inutiles.

Si Napolon, au lieu de cder  la crainte de compromettre
l'indpendance et l'existence de la nation, eut voulu refaire un second
20 mars, ni les instructions du gnral Beker, ni les menaces du
marchal Davoust, ni les intrigues de M. Fouch, ne l'en eussent
empch; il lui aurait suffi de paratre. Le peuple, l'arme, l'auraient
reu avec enthousiasme; et aucun de ses ennemis (le prince d'Eckmuhl le
premier) n'et os lever les yeux et contrarier son triomphe.

Les momens qui prcdrent son dpart furent on ne peut plus touchans;
il s'entretint, avec le peu d'amis qui ne l'avaient point abandonn, des
grandes vicissitudes de la fortune. Il dplora les maux que leur
dvouement  sa personne et  sa dynastie allait accumuler sur leurs
ttes, et leur recommanda d'opposer la force de leur me et la puret de
leur conscience, aux perscutions de leurs ennemis. Le sort de la France
(qui pourrait en douter!!!) fut aussi l'objet de son inquite et tendre
sollicitude; il fit des voeux ardens pour son repos, son bonheur et sa
prosprit.

Lorsqu'on vint lui annoncer que tout tait prpar, il pressa
affectueusement dans ses bras la princesse Hortense, embrassa tendrement
ses amis fondant en larmes, et leur recommanda de nouveau l'union, le
courage et la rsignation. Sa contenance tait ferme, sa voix calme, ses
traits sereins; pas une plainte, pas un reproche ne s'chapprent de son
coeur!

Le 29 juin,  cinq heures du soir, il s'lana dans une voiture prpare
pour sa suite, et fit monter, dans celle qui lui tait destine, le
gnral Gourgaud et ses officiers d'ordonnance. Ses regards se
reportrent plusieurs fois vers cette dernire demeure, si long-tems
tmoin de son bonheur et de sa puissance. Il pensait, sans doute, qu'il
ne la reverrait plus!

Il avait demand qu'on mt,  sa disposition, un aviso, et que son
convoi ft command par le contre-amiral Violette. La commission, qui,
dans tous ses rapports avec l'Empereur, ne cessa point de lui tmoigner
les gards les plus respectueux, s'empressa de dfrer  cette demande.
L'amiral Violette tant absent, il fut convenu qu'on remettrait le
commandement au plus ancien capitaine des deux frgates, et voici les
instructions qui lui furent donnes.

_Instructions pour les Capitaines Philibert, commandant la Saale, et
Ponc, commandant la Mduse._

TRS-SECRTES.

Les deux frgates sont destines  porter celui qui nagures tait notre
Empereur, aux tats-Unis d'Amrique.

Il s'embarquera sur _la Saale_, avec telles personnes de sa suite qu'il
dsignera. Les autres seront embarques sur _la Mduse_.

Les bagages seront rpartis sur les deux frgates, ainsi qu'il
l'ordonnera.

Si, soit avant le dpart, soit dans la traverse, _la Mduse_ tait
reconnue beaucoup meilleure marcheuse que _la Saale_, il s'embarquera
sur _la Mduse_, et les capitaines Philibert et Ponc changeraient de
commandement.

Le plus grand secret doit tre gard sur l'embarquement qui doit se
faire par les soins du prfet maritime, ainsi que sur la personne 
bord.

Napolon voyage _incognito_, et il fera connatre lui-mme le titre et
le nom sous lesquels il veut tre appel.

Aussitt aprs son embarquement, toute communication doit cesser avec la
terre.

Les commandans des frgates, les officiers et les quipages, trouveront
dans leurs coeurs qu'ils doivent traiter sa personne avec tous les gards
et le respect dus  sa situation et  la couronne qu'il a porte.

 bord, les plus grands honneurs lui seront rendus,  moins qu'il ne s'y
refuse. Il disposera de l'intrieur des frgates pour ses logemens,
selon sa plus grande commodit, sans nuire aux moyens de leur dfense.
Sa table et son service personnel auront lieu, comme il l'ordonnera.

On disposera, et le prfet en a reu l'ordre, tout ce qui peut
contribuer aux commodits de son voyage, sans regarder  la dpense.

Il sera envoy  bord, par le prfet, autant d'approvisionnemens pour
lui et sa suite, que le comporte le secret impntrable  observer sur
son sjour et son embarquement  bord.

Napolon tant embarqu, les frgates devront appareiller dans les
vingt-quatre heures au plus tard, si les vents le permettent, et si les
croisires ennemies ne s'opposent pas au dpart.

On ne resterait vingt-quatre heures en rade, aprs l'embarquement de
Napolon, qu'autant qu'il le dsirerait, car il est important de partir
le plus tt possible.

Les frgates se porteront le plus rapidement possible aux tats-Unis
d'Amrique, et elles dbarqueront Napolon et sa suite, soit 
Philadelphie, soit  Boston, soit dans tel autre port des tats-Unis
qu'il serait plus prompt et plus facile d'atteindre.

Il est dfendu aux commandans des deux frgates, de s'engager dans les
rades dont leur sortie deviendrait lente et difficile. Elles ne sont
autorises  le faire, que dans le cas o cela serait ncessaire pour le
salut du btiment.

On vitera tous les btimens de guerre qu'on pourrait rencontrer; si
l'on est oblig de combattre des forces suprieures, la frgate sur
laquelle ne sera pas embarqu Napolon se sacrifiera pour retenir
l'ennemi, et pour donner  celle sur laquelle il se trouvera le moyen de
s'chapper.

Je n'ai pas besoin de rappeler que les chambres et le gouvernement ont
mis la personne de Napolon sous la sauve-garde de la loyaut Franaise.

Une fois arriv aux tats-Unis, le dbarquement devra se faire avec
toute la clrit possible et sous quelque prtexte que ce soit,  moins
que les frgates n'en soient empches par des forces suprieures; elles
ne pourront y rester plus de vingt-quatre heures, et elles devront
immdiatement faire leur retour en France.

Les lois et rglemens sur la police des vaisseaux  la mer et sur la
subordination militaire des personnes embarques comme passagers 
l'gard des commandans de ces btimens, seront observes dans toute leur
rigueur.

Je recommande aux sentimens que les capitaines ont de leurs devoirs,
ainsi qu' leur dlicatesse, tous les objets qui pourraient n'tre pas
prvus par ces prsentes.

Je n'ai rien  ajouter  ce que j'ai dit prcdemment, que la personne
de Napolon est mise sous la sauve-garde de la loyaut du peuple
Franais, et ce dpt est confi spcialement, dans cette circonstance,
aux capitaines de la Saale et de la Mduse, et aux officiers et
quipages de ces deux btimens.

Tels sont les ordres que la commission du gouvernement m'a charg de
transmettre aux capitaines Philibert et Ponc. (Sign) Le duc DECRS.

La commission, par un message du 29 juin, instruisit les deux chambres
que l'approche de l'ennemi et la crainte d'un mouvement  l'intrieur,
lui avaient impos le devoir sacr de faire partir Napolon.

La manire dont ce message tait conu, donnait  entendre que
l'Empereur avait montr de la rsistance. M. de Lavalette interpella le
duc Decrs d'expliquer les faits; et l'on sut alors que l'Empereur
n'avait point hsit un seul instant  se dvouer au sort que lui
imposait son abdication, et que, s'il n'tait point parti, c'est que la
commission avait jug convenable de diffrer son dpart jusqu'
l'arrive des sauf-conduits demands.

L'Empereur avait d'abord manifest l'intention de ne point s'arrter en
route; arriv  Rambouillet, il descendit de voiture et dclara qu'il
passerait la nuit au chteau. Il fit crire, par le grand marchal, 
l'administrateur du mobilier de la couronne, pour demander qu'on
diriget sur Rochefort, o ils seraient embarqus, les meubles et
couchages ncessaires pour garnir sept  huit appartemens de matres.
Prcdemment, il avait rclam la bibliothque du Petit Trianon,
l'_Iconographie grecque_ de M. de Visconti, et un exemplaire du bel
ouvrage de l'Institut d'gypte. La facult d'associer les plus graves
penses aux ides les plus simples, les occupations les plus vastes aux
soins les plus minutieux, tait un des traits distinctifs du caractre
de Napolon.

 la pointe du jour il reut un courrier de M. de ****; il lut ses
dpches, et dit au gnral Beker, en levant au ciel des regards
contrists: C'est fini! c'en est fait de la France! partons!

Il fut accueilli, sur son passage, par les plus vifs tmoignages
d'intrt et de dvouement; mais rien ne put galer les transports que
firent clater  sa vue les troupes et les habitans de la ville de
Niort. Il recommanda au gnral Beker d'en instruire le gouvernement.
Dites-lui, gnral, qu'il connat mal l'esprit de la France, qu'il
s'est trop press de m'loigner; que s'il avait accept ma proposition,
les affaires auraient chang de face; que je pourrais encore, _au nom de
la nation_, exercer une grande influence dans la direction des affaires
politiques, en appuyant les ngociations du gouvernement, par une arme
 laquelle mon nom aurait servi de point de ralliement.

Le gnral se mit en devoir de transmettre  la commission les paroles
de l'Empereur. Au moment o il terminait sa dpche, on apprit qu'une
forte canonnade avait t entendue le 30. L'Empereur fit sur-le-champ
ajouter le _post-scriptum_ suivant, que le gnral crivit sous sa
dicte: Nous esprons que l'ennemi vous donnera le tems de couvrir
Paris et de voir l'issue des ngociations. Si, dans cette situation, la
croisire anglaise arrte le dpart de l'Empereur, vous pourrez disposer
de lui comme soldat.

L'Empereur continua sa route, et son voyage de Niort  Rochefort
n'offrant aucun incident remarquable, je me rsous, quoique  regret, 
perdre un moment de vue cette auguste victime, pour revenir au
gouvernement qui lui avait succd.

Le gouvernement, pntr de l'importance de sa mission, n'avait point
cess, depuis sa cration, d'employer tous ses efforts  justifier la
confiance des chambres. Sa politique tout  dcouvert, se renfermait
dans ce peu de mots: _Point de guerre, point de Bourbons_; et il tait
doublement rsolu  faire aux allis toutes les concessions ncessaires
pour obtenir une paix conforme au voeu national, ou  leur opposer une
rsistance inflexible, s'ils voulaient attenter  l'indpendance de la
nation et lui donner un souverain qui ne ft pas de son choix.

Le duc d'Otrante, prsident de la commission, paraissait approuver, en
conseil et en public, les principes et les rsolutions de ses collgues.
En particulier, c'tait autre chose: dvou en apparence  tous les
partis, il les flattait et les abusait tour--tour par de faux
panchemens, de chimriques esprances. Il parlait de libert aux
rpublicains, de gloire et de Napolon II aux Bonapartistes, de
lgitimit aux amis du Roi, de garanties et de paix gnrale aux
partisans du duc d'Orlans, et parvenait ainsi  se mnager de tous les
cts, en cas de besoin, des appuis et des chances favorables[74]. Les
hommes familiers avec son allure, n'taient point dupes de ses
artifices, et cherchaient  les dvoiler: mais sa conduite apparente
tait tellement inattaquable, que l'on regardait leurs avertissemens
comme le fruit de prventions personnelles ou d'injustes soupons.

On s'accordait d'ailleurs  reconnatre que le sort de la France
dpendait des ngociations avec les trangers; et l'on esprait que les
plnipotentiaires, et particulirement MM. d'Argenson et Lafayette, dont
les principes taient invariables, rendraient impossible toute espce de
surprise et de trahison.

Ces plnipotentiaires avaient quitt Paris le 25 juin. Leurs
instructions taient ainsi conues:

_Instructions pour Messieurs les Plnipotentiaires de la commission du
Gouvernement, auprs des Puissances Allies._

     Paris, le 23 juin 1815.

     L'objet de la mission de messieurs les plnipotentiaires chargs de
     se rendre auprs des souverains allis, n'a plus besoin d'tre
     dvelopp. Il est dans leurs coeurs comme dans tous les coeurs
     Franais; il s'agit de sauver la patrie.

     Le salut de la patrie est attach  deux questions essentielles:
     l'indpendance nationale et l'intgralit de notre territoire.

     L'indpendance nationale ne peut tre complte, qu'autant que les
     principes constitutifs de l'organisation actuelle de la France,
     soient  l'abri de toute atteinte trangre. L'un des principes de
     cette organisation est l'hrdit du trne dans la famille
     impriale. L'Empereur ayant abdiqu, ses droits sont dvolus  son
     fils. Les puissances ne peuvent porter la moindre atteinte  ce
     principe d'hrdit tabli par nos constitutions, sans violer notre
     indpendance.

     La dclaration du 13, et le trait du 25 mars, ont reu une
     importante modification par l'article interprtatif que le cabinet
     Britannique a joint  la ratification de ce trait; article par
     lequel ce cabinet annonce _qu'il n'entend point poursuivre la
     guerre, dans l'intention d'imposer  la France un gouvernement
     particulier_. Cette modification a t adopte par les allis; elle
     a t consacre par la lettre de lord Clancarty, du 6 mai,  la
     rdaction de laquelle tous les autres plnipotentiaires ont donn
     leur assentiment; elle a t consacre par une note du prince de
     Metternich, en date du 9, et enfin par la dclaration des
     puissances, en date du 12 du mme mois.

     C'est ce grand principe reconnu par les puissances, que messieurs
     les plnipotentiaires doivent surtout invoquer.

     On ne peut se dissimuler qu'il est fort  craindre que les
     puissances ne se croient plus lies aujourd'hui par les
     dclarations qu'elles ont faites avant le commencement des
     hostilits. Elles ne manqueront pas d'objecter, que si, avant la
     guerre, elles ont tabli une distinction entre la nation et
     l'Empereur, cette distinction n'existe plus, lorsque la nation, en
     runissant toutes ses forces dans les mains de ce prince, a uni de
     fait sa destine  la sienne; que si, avant la guerre, elles
     taient sincres dans l'intention de ne point se mler des affaires
     intrieures de la France, elles sont forces de s'en mler
     aujourd'hui, prcisment pour prvenir tout retour semblable de
     guerre et assurer le repos de l'avenir.

     Il serait superflu d'indiquer  messieurs les plnipotentiaires les
     rponses qui peuvent tre faites  ces objections; ils en puiseront
     la meilleure rfutation dans les sentimens de l'honneur national,
     qui, aprs que la nation entire s'tait rallie  l'Empereur, a d
     combattre avec lui et pour lui, et qui ne pourrait s'en sparer
     qu'autant qu'on acte tel que celui d'une abdication, viendrait
     rompre les liens de la nation et de son souverain: il leur sera
     facile de dmontrer que, si ce devoir sacr de l'honneur a forc la
     nation Franaise  la guerre pour sa propre dfense jointe  celle
     du chef qu'on voulait lui enlever, l'abdication de ce chef replace
     la nation dans l'tat de paix avec toutes les puissances, puisque
     c'tait ce chef seul qu'elles voulaient renverser; que si la
     dclaration faite par les puissances, de ne pas prtendre imposer 
     la France un gouvernement particulier, tait franche et sincre,
     cette sincrit et cette franchise devraient se manifester
     aujourd'hui par leur respect pour l'indpendance nationale lorsque
     les circonstances nouvelles ont fait disparatre le seul grief dont
     elles se crussent autorises  se plaindre.

     Il est une objection d'une nature plus grave, et que les puissances
     pourraient mettre en avant, si elles sont dtermines  profiter de
     tous les avantages que leur situation militaire semble leur offrir.
     Cette objection serait celle qui tendrait  refuser de reconnatre
     la commission du gouvernement, et les plnipotentiaires et les
     actes de la reprsentation nationale, comme tant le rsultat d'un
     ordre de choses qui ne serait pas lgal  leurs yeux, attendu
     qu'elles ont constamment refus de reconnatre le principe. Cette
     objection, si elle tait fortement articule et que les puissances
     ne voulussent point s'en dsister, laisserait peu de jour  la
     possibilit d'un accommodement. Cependant, messieurs les
     plnipotentiaires ne ngligeraient sans doute aucun effort pour
     combattre de pareilles objections, et ils ne manqueraient point de
     raisonnemens pour les combattre avec succs, surtout envers le
     gouvernement Britannique, dont la dynastie actuelle ne rgne qu'en
     vertu des principes dont nous sommes  notre tour dans le cas
     d'invoquer l'application.

     Peut-tre encore, sans mconnatre l'indpendance de la nation
     Franaise, les souverains allis s'attacheront  dclarer qu'il
     n'est pas constant pour eux que le voeu de la nation soit bien le
     voeu qui est exprim par le gouvernement et mme par les chambres;
     qu'ainsi pour connatre le vritable voeu de la nation, elles
     doivent commencer par rtablir tout ce qui existait avant le mois
     de mars 1815, sauf  la nation  dcider ensuite si elle doit
     garder son ancien gouvernement ou s'en donner un nouveau.

     La rponse  ces objections se trouverait encore dans celle que
     faisait autrefois l'Angleterre elle-mme, aux ennemis qui voulaient
     lui disputer le droit de changer de gouvernement et de dynastie.
     L'Angleterre rpondait alors: que le fait seul de la possession du
     pouvoir autorise les puissances trangres  traiter avec celui qui
     en est revtu. Ainsi, dans le cas o les autorits actuellement
     existantes en France ne seraient pas, comme elles le sont en effet,
     entoures de la lgalit la plus complte, le refus de traiter avec
     elles ne pourrait tre appuy sur aucun raisonnement solide. Ce
     serait dclarer que l'on veut essayer jusqu'o l'on pourrait porter
     les prtentions de la force, et annoncer  la France qu'il n'y a
     point de salut pour elle, que dans les ressources du dsespoir.

     Enfin, il est une chance moins fcheuse que nous devons aussi
     prvoir: c'est que les puissances, fidles du moins en partie 
     leur dclaration, n'insistent point absolument pour imposer  la
     France la famille des Bourbons; mais qu'elles exigent d'un autre
     ct l'exclusion du fils de l'Empereur Napolon, sous prtexte
     qu'une longue minorit pourrait donner lieu, ou  un dangereux
     dploiement de vues ambitieuses de la part des principaux membres
     de l'autorit en France, ou  des agitations intrieures dont le
     contre-coup se ferait sentir au-dehors. Si la question en tait
     venue  ce point-l, messieurs les plnipotentiaires trouveraient
     dans les principes de l'objection, le principe mme de la rponse,
     puisque la rpartition du pouvoir entre les mains d'un conseil rend
     ordinairement l'autorit plus faible, puisque la minorit du prince
     est toujours pour un gouvernement une poque de mollesse et de
     langueur. Ils la trouveraient surtout dans l'esprit actuel de la
     nation Franaise, dans le besoin qu'elle a d'une longue paix, dans
     l'effroi que doit lui inspirer l'ide de la continuation ou du
     renouvellement de la guerre, dans les entraves qui seront mises par
     des lois constitutionnelles aux passions des membres du
     gouvernement. Quelle que soit d'ailleurs son organisation, ils
     trouveront dans toutes ces circonstances, et dans mille autres
     encore, des raisons trs-valables  opposer  celles qu'on
     allguerait contre le maintien des principes de l'hrdit dans la
     dynastie de l'Empereur Napolon.

     Le premier, et le plus solide gage que les allis puissent donner 
     la nation Franaise de leur intention de respecter son
     indpendance, et de renoncer sans rserve  tout projet de la
     soumettre de nouveau au gouvernement de la famille des Bourbons.
     Les puissances allies doivent maintenant tre elles-mmes bien
     convaincues que le rtablissement de cette famille est incompatible
     avec le repos gnral de la France, et par consquent avec le repos
     de l'Europe. Si, c'est comme elles l'annoncent, un ordre stable
     qu'elles veulent rendre  la France et aux autres nations, le but
     serait manqu entirement. Le retour d'une famille trangre  nos
     moeurs, et toujours entoure d'hommes qui ont cess d'tre Franais,
     rallumerait une seconde fois au milieu de nous toutes les passions
     et toutes les haines; et ce serait une illusion que d'esprer faire
     sortir un ordre stable du sein de tant d'lmens de discordes et de
     troubles. L'exclusion de la famille des Bourbons est ainsi une
     condition absolue du maintien de la tranquillit gnrale; et c'est
     dans l'intrt commun de l'Europe, comme dans l'intrt particulier
     de la France, l'un des points auxquels doivent tenir le plus
     fortement messieurs les plnipotentiaires.

     La question de l'intgralit du territoire de la France, se lie
     intimement  celle de son indpendance. Si la guerre dclare par
     les puissances allies  l'Empereur Napolon, n'tait en effet
     dclare qu' lui seul, l'intgralit de notre territoire n'est
     point menace. Il importe  l'quilibre gnral que la France
     conserve au moins les limites que le trait de Paris lui a
     assignes. Ce que les cabinets trangers ont eux-mmes regard
     comme convenable et ncessaire en 1814, ils ne peuvent pas le voir
     d'un autre oeil en 1815. Quel prtexte pourrait aujourd'hui
     justifier de la part des puissances le dmembrement du territoire
     Franais? Tout est chang dans le systme de l'Europe, tout au
     profit de l'Angleterre, de la Russie, de l'Autriche et de la
     Prusse, tout au dtriment de la France. La nation Franaise n'en
     est point jalouse, mais elle ne veut tre ni assujtie ni
     dmembre.

     Deux objets principaux seront ainsi le but des efforts de messieurs
     les plnipotentiaires, le maintien de l'indpendance nationale, et
     la conservation de l'intgralit du territoire Franais.

     Ces deux questions sont enchanes l'une  l'autre et indpendantes
     entre elles; on ne saurait les diviser, et admettre des
     modifications sur l'une des deux, sans compromettre le salut de la
     patrie.

     Que s'il tait fait, par les puissances trangres, des
     propositions qui puissent se concilier avec nos plus chers
     intrts, et qui nous fussent offertes comme dernier moyen de
     salut, messieurs les plnipotentiaires, en s'abstenant d'mettre
     une opinion prmature, s'empresseront d'en _rendre compte et de
     demander les ordres du gouvernement_.

     Quelles que soient les dispositions des puissances trangres, soit
     qu'elles reconnaissent les deux principes qui sont indiqus 
     messieurs les plnipotentiaires comme base de leur mission, soit
     que les ngociations amnent d'autres explications de nature 
     entraner quelques dtails; il est trs-important, dans l'une et
     l'autre hypothse, qu'un armistice gnral soit pralablement
     tabli: le premier soin de messieurs les plnipotentiaires devra
     tre, en consquence, d'en faire la demande, et d'insister sur sa
     prompte conclusion.

     Il est un devoir sacr que ne peut pas oublier la nation Franaise;
     _c'est de stipuler la sret et l'inviolabilit de l'Empereur
     Napolon hors de son territoire_; c'est une dette d'honneur que la
     nation prouve le besoin d'acquitter envers le prince, qui
     long-tems la couvrit de gloire, et qui, dans ses malheurs, renonce
     au trne pour qu'elle puisse tre sauve sans lui, puisqu'il parat
     qu'elle ne peut plus l'tre avec lui.

     Le choix du lieu o devra se retirer l'Empereur, pourra tre un
     sujet de discussion. Messieurs les plnipotentiaires en appelleront
      la gnrosit personnelle des souverains, pour obtenir la
     fixation d'une rsidence dont l'Empereur ait lieu d'tre satisfait.

     Indpendamment des considrations gnrales que messieurs les
     plnipotentiaires auront  faire valoir envers tous les souverains
     allis indistinctement, ils jugeront d'eux-mmes la diversit des
     raisonnemens dont ils auront  faire usage sparment auprs des
     divers cabinets.

     Les intrts de l'Angleterre, de l'Autriche, de la Russie et de la
     Prusse, n'tant pas les mmes, c'est sous des points de vue
     diffrens, qu'il conviendra de faire envisager  chacun de ces
     cabinets les avantages que peut leur prsenter respectivement le
     nouvel ordre de choses qui vient de s'tablir en France. Toutes les
     puissances y trouveront la garantie de la conservation de ce
     qu'elles possdent, soit en territoire, soit en influence; avec ces
     avantages gnraux, quelques-unes doivent rencontrer encore des
     avantages particuliers.

     L'Autriche pourrait bien ne pas voir avec plaisir le rtablissement
     sur le trne de France d'une branche de la dynastie des Bourbons,
     tandis qu'une autre branche de la mme maison remonte sur le trne
     de Naples.

      cette circonstance, qui tient  la politique de cabinet, il se
     peut que l'affection de famille vienne encore donner quelque appui;
     il se peut que la tendresse de S. M. l'Empereur d'Autriche pour son
     petit-fils, le porte  ne pas l'enlever aux grandes destines qui
     lui sont offertes. Il se peut que le cabinet autrichien aperoive
     dans ce lien de parent, un moyen de fortifier sa cause de l'appui
     de la nation Franaise, et qu'effray de l'agrandissement de la
     Russie et de la Prusse, dont l'alliance lui pse sans doute, il
     saisisse l'occasion d'un rapprochement utile avec la France, pour
     avoir en elle, au besoin, un puissant auxiliaire contre ces deux
     gouvernemens.

     D'autres raisons se prsenteraient pour ramener vers nous le
     cabinet de Ptersbourg. Les ides librales que professe l'Empereur
     de Russie, autorisent auprs de son ministre et auprs de ce
     prince mme, un langage que peu d'autres souverains seraient
     capables d'entendre. Il est permis de croire aussi que ce monarque
     ne porte personnellement qu'un bien faible intrt  la famille des
     Bourbons, dont la conduite en gnral ne lui a pas t agrable. Il
     n'a pas eu beaucoup  se louer d'elle, lorsqu'il l'a vue professer
     une reconnaissance presque exclusive pour le Prince rgent
     d'Angleterre. D'ailleurs le but de la Russie est atteint; tous ses
     voeux de puissance et d'amour-propre sont galement satisfaits.
     Tranquille pour long-tems et vainqueur sans avoir combattu,
     l'Empereur Alexandre peut rentrer avec orgueil dans ses tats, et
     jouir d'un succs qui ne lui aura pas cot un seul homme. La
     continuation de la guerre avec la France serait maintenant pour lui
     une guerre sans objet. Elle serait contre tous les calculs d'une
     bonne politique, contre les intrts de ses peuples. Messieurs les
     plnipotentiaires tireront parti de ces circonstances et de
     beaucoup d'autres encore, pour tcher de neutraliser une puissance
     aussi redoutable que la Russie.

     Celle des puissances continentales dont la France peut esprer le
     moins de mnagemens, c'est la cour de Berlin; mais cette cour est
     celle dont les forces viennent de souffrir le plus violent chec;
     et pour peu que la Russie et l'Autriche se prtent  entrer en
     ngociations, la Prusse sera bien contrainte d'y accder. On ne
     manquerait pas non plus, mme avec cette cour, de raisons d'un
     grand poids pour l'amener  des dispositions plus amicales, si elle
     voulait s'couter que ses intrts vritables, et de tous les tems.

     Messieurs les plnipotentiaires trouveront auprs des souverains
     allis les plnipotentiaires britanniques; ce sera peut-tre avec
     ces plnipotentiaires, que la ngociation offrira le plus de
     difficults. La question,  l'gard des allis, n'est presque point
     une matire de discussion; avec cette puissance, tous les
     raisonnemens, tous les principes sont pour nous; tout consiste 
     savoir si la volont ne sera pas indpendante de tous les
     principes, de tous les raisonnemens.

     Les dtails auxquels on vient de se livrer n'taient pas
     ncessaires sans doute, et messieurs les plnipotentiaires auraient
     trouv eux-mmes tout ce qui leur est indiqu ici. Mais ces
     indications peuvent n'tre pas sans utilit, attendu que leur effet
     naturel sera de porter l'esprit de messieurs les plnipotentiaires
     sur des considrations plus graves et sur des motifs plus puissans
     dont ils sauront se servir  propos, dans le grand intrt de
     l'importante et difficile mission dont ils sont chargs.

     Messieurs les plnipotentiaires trouvrent dans les rapports faits
      l'Empereur par le duc de Vicence, les 12 avril et 7 juin
     derniers, ainsi que dans les pices justificatives qui accompagnent
     ces rapports, toutes les donnes dont ils peuvent avoir besoin pour
     bien apprcier notre situation  l'gard des puissances trangres,
     et pour rgler leur conduite avec les ministres de ces diverses
     puissances.

Le 26 juin, les plnipotentiaires eurent une premire entrevue avec deux
officiers prussiens, dlgus par le marchal Blucher. Ils en rendirent
compte  la commission dans la personne de M. Bignon, charg du
portefeuille des affaires trangres, par la dpche suivante:

     Laon, le 26 juin 1815,

     10 heures du soir.

     Monsieur le baron Bignon,

     Nous avons reu la lettre que vous nous avez fait l'honneur de nous
     crire hier 25, au sujet de l'intention o est l'Empereur de se
     rendre avec ses frres aux tats-Unis de l'Amrique.

     Nous venons enfin de recevoir nos passeports pour nous rendre au
     quartier gnral des souverains allis, qui doit se trouver 
     Heidelberg ou  Manheim. Le prince de Schoenburgh, aide-de-camp du
     marchal Blucher nous accompagne. La route de Metz est celle que
     nous allons suivre. Notre dpart aura lieu dans une heure.

     Le marchal Blucher nous a fait dclarer par le prince de
     Schoenburgh et le comte de Noslitz plus spcialement charg de ses
     pouvoirs, que la France ne serait en aucune manire, gne dans le
     choix de son gouvernement; mais dans l'armistice qu'il proposait,
     _il demandait, pour sret de son arme, les places de Metz, de
     Thionville, de Mezires, de Maubeuge, de Sarrelouis et autres_. Il
     part du principe qu'il doit tre nanti contre les efforts que
     pourrait tenter le parti qu'il suppose  l'Empereur. Nous avons
     combattu, par des raisons victorieuses, toute cette argumentation,
     sans pouvoir parvenir  gagner du terrain; vous sentez, Monsieur,
     qu'il nous tait impossible d'accder  de pareilles demandes.

     Nous avons fait tout ce qui dpendait de nous pour obtenir
     l'armistice  des conditions modres, et il nous a t impossible
     d'arriver  une conclusion, parce que, dit le prince, il n'est pas
     autoris  en faire une, et que d'immenses avantages peuvent seuls
     l'y dcider, aussi long-tems que le but principal n'est pas
     atteint.

     Nous avons offert une suspension d'armes au moins pour quinze
     jours; le refus a t aussi positif et par les mmes motifs. Le
     comte de Noslitz a offert, au nom du prince Blucher, de recevoir 
     son quartier gnral, _et  celui du duc de Wellington, des
     commissaires que vous leur enverrez, et qui seraient exclusivement
     occups des ngociations ncessaires pour arrter la marche des
     armes et empcher l'effusion du sang_. Il est urgent que ces
     commissaires partent demain mme, et qu'ils prennent la route de
     Noyon, o des ordres seront donns par le marchal Blucher pour les
     recevoir. Noyon va devenir son quartier gnral. Ils ne peuvent
     trop redire que l'Empereur n'a pas un grand parti en France, qu'il
     a profit des fautes des Bourbons, plutt que des dispositions
     existantes en sa faveur, et qu'il ne pourrait fixer l'attention
     nationale qu'autant que les allis manqueraient  leur dclaration.

     Nous avons l'esprance de voir prendre un cours heureux  nos
     ngociations, dont nous ne nous dissimulons point cependant les
     difficults; le seul moyen d'empcher que des vnemens de guerre
     ne les fasse chouer, est de parvenir absolument  une trve de
     quelques jours. Le choix des ngociateurs pourra y influer; et nous
     le rptons, il n'y a pas un moment  perdre pour les diriger sur
     les armes Anglaise et Prussienne.

     Les deux aides-de-camp du prince Blucher ont dclar itrativement
     que les allis ne tenaient en aucune manire au rtablissement des
     Bourbons; mais il nous est dmontr qu'ils tendent  se rapprocher
     le plus possible de Paris; et ils pourraient alors user de
     prtextes et changer de langage.

     Tout cela ne doit que presser davantage les mesures pour les
     rorganisations de l'arme, et surtout pour la dfense de Paris:
     objet qui parat les occuper essentiellement.

     Des conversations que nous avons eues avec les deux aides-de-camp,
     il rsulte en dfinitif (et nous avons le regret de le rpter),
     qu'une des grandes difficults sera la personne de l'Empereur. Ils
     pensent que les puissances exigeront des garanties et des
     prcautions, afin qu'il ne puisse jamais reparatre sur la scne du
     monde. Ils prtendent que leurs peuples mmes demandent sret
     contre ses entreprises. _Il est de notre devoir d'observer que son
     vasion, avant l'issue des ngociations, serait regarde comme une
     mauvaise foi de notre part; et pourrait compromettre
     essentiellement le salut de la France._ Nous avons d'ailleurs
     l'esprance que cette affaire pourra se terminer aussi  la
     satisfaction de l'Empereur, puisqu'ils ont fait peu d'objections 
     son sjour et  celui de ses frres en Angleterre; ce qu'ils ont
     paru prfrer au projet de retraite en Amrique.

     _Il n'a t question dans aucune conversation, du prince imprial_,
     nous ne devions pas aborder cette question,  laquelle ils ne se
     sont pas livrs.

     (Sign) H. SBASTIANI; le comte DE PONTCOULANT; LA FAYETTE;
     d'ARGENSON; le comte DE LA FORT; BENJAMIN CONSTANT.

La commission, aussitt cette dpche reue, chargea messieurs
Androssy, de Valence, Flaugergues, Boissy-d'Anglas et Labesnadire, de
se rendre, en qualit de commissaires, au quartier-gnral des armes
allies pour demander une suspension d'armes et ngocier un armistice.

Le duc d'Otrante, toujours empress de s'ouvrir des correspondances
ostensibles  la faveur desquelles il pt, au besoin, entretenir des
intelligences secrtes, persuada au gouvernement qu'il serait convenable
de prparer l'accs aux commissaires, par une dmarche pralable; et il
adressa, en consquence, au duc de Wellington, une lettre de
flicitation, dans laquelle il le supplia, avec une pompeuse bassesse,
d'accorder  la France son suffrage et sa protection.

On remit aux commissaires copies des premires instructions, et on y
ajouta celles que voici:

_Instructions pour Messieurs les Commissaires chargs de traiter d'un
armistice._

     Paris, le 27 Juin 1815.

     Les premires ouvertures faites  nos plnipotentiaires sur les
     conditions au prix desquelles le commandant en chef de l'une des
     armes ennemies consentirait  un armistice, sont de nature 
     effrayer sur celles que pourraient aussi demander les commandans
     des armes des autres puissances, et  rendre fort problmatique la
     possibilit d'un arrangement. Quelque fcheuse que soit en ce
     moment notre position militaire, il est des sacrifices auxquels
     l'intrt national ne nous permet pas de souscrire.

     Il est vident que le motif sur lequel le prince Blucher fonde la
     demande qu'il a faite de six de nos places de guerre que l'on
     nomme, et de quelques autres que l'on ne nomme pas, que ce motif,
     _la sret de son arme_, est une de ces allgations mises en avant
     par la force, pour porter aussi loin qu'il est possible le bnfice
     des succs d'un moment. Cette allgation est des plus faciles 
     rfuter, puisqu'il est pour ainsi dire drisoire de demander des
     gages pour la sret d'une arme dj matresse d'une assez grande
     partie de notre territoire, et qui marche presque seule, sans
     obstacles, au coeur de la France. Il est encore une autre
     dclaration, faite de la part du prince Blucher, et celle-ci est
     plus inquitante: c'est que pour prendre sur lui de conclure un
     armistice auquel il n'est pas autoris, il ne peut y tre dcid
     que par d'immenses avantages. Il y a, dans cette dclaration, une
     franchise d'exigence qui prsente beaucoup de difficults pour un
     accommodement. Cependant, quoique la commission du gouvernement
     soit bien loigne de vouloir favoriser les cessions qu'on exige,
     elle ne se retrancherait pas dans un refus absolu d'entrer en
     discussion sur un arrangement dont les conditions ne dpasseraient
     pas les bornes traces par le vritable intrt public.

     Si, pour arriver  un rsultat, il fallait se rsoudre  la cession
     d'une place, il est bien entendu que cette cession ne devrait avoir
     lieu, qu'autant qu'elle garantirait un armistice qui se
     prolongerait jusqu' la conclusion de la paix. On se dispense
     d'ajouter que la remise de cette place ne devrait s'effectuer
     qu'aprs la ratification de l'armistice par les gouvernemens
     respectifs.

     L'un des points qui rclame tout le zle de messieurs les
     commissaires, est la fixation de la ligne o devra s'arrter
     l'occupation du territoire Franais par les armes ennemies.

     Il serait d'une grande importance d'obtenir la ligne de la Somme;
     ce qui replacerait les troupes trangres  prs de trente lieues
     de Paris. Messieurs les commissaires devront fortement insister,
     pour les tenir au moins  cette distance.

     Si l'ennemi tait plus exigeant encore, et qu'enfin on ft condamn
      plus de condescendance, il faudrait que la ligne qui serait
     trace entre la Somme et l'Oise, ne le laisst point approcher de
     Paris  plus de vingt lieues. On pourrait prendre la ligne qui
     spare le dpartement de la Somme du dpartement de l'Oise, en
     dtachant de celui-ci la partie septentrionale du dpartement de
     l'Aisne, et de l une ligne droite  travers le dpartement des
     Ardennes, qui irait joindre la Meuse auprs de Mzires.

     Au reste, sur cette fixation de la ligne de l'armistice, on ne peut
     que s'en rapporter  l'habilet de messieurs les commissaires, pour
     tcher d'obtenir l'arrangement le plus favorable.

     Leur mission tant commune aux armes anglaises et prussiennes, il
     n'est pas besoin de les avertir qu'il est indispensable que
     l'armistice soit commun aux deux armes.

     Il serait bien important aussi de pouvoir faire entrer dans
     l'armistice, comme l'une de ses clauses, qu'il s'tendrait  toutes
     les autres armes ennemies, en prenant pour base le _statu quo_ de
     la situation des armes respectives, au moment o la nouvelle de
     l'armistice y arriverait. Si cette stipulation est rejete, sous le
     prtexte que les commandans des armes anglaises et prussiennes
     n'ont pas le droit de prendre des arrangemens au nom des commandans
     des armes des autres puissances, on pourrait du moins convenir que
     ceux-ci seront invits  y accder, d'aprs la base ci-dessus
     nonce.

     Comme les ngociations mmes de l'armistice, par la nature des
     conditions dj mises en avant et qui doivent tre le sujet de
     dbats plus srieux, entraneront invitablement quelques lenteurs,
     c'est une prcaution rigoureusement ncessaire, d'obtenir que, pour
     traiter de l'armistice, tous les mouvemens soient arrts pendant
     quelques jours, ou au moins pendant quarante-huit heures.

     Il est une disposition de prvoyance, que messieurs les
     commissaires ne doivent pas ngliger; c'est de stipuler que les
     armes ennemies ne lveraient point de contributions
     extraordinaires.

     Quoique l'objet particulier de leur mission soit la conclusion d'un
     armistice, comme il est difficile que dans leurs communications
     avec le duc de Wellington et le prince Blucher, messieurs les
     commissaires n'aient point  entendre, de la part de ces gnraux,
     ou des propositions, ou des insinuations, ou mme de simples
     conjectures sur les vues que pourraient admettre les souverains
     allis,  l'gard de la forme de gouvernement de la France,
     messieurs les commissaires ne manqueront pas sans doute de
     recueillir avec soin tout ce qui leur paratra pouvoir tre de
     quelque influence sur le parti dfinitif  prendre par le
     gouvernement.

     La copie qui leur est remise des instructions donnes  messieurs
     les plnipotentiaires chargs de se rendre auprs des souverains
     allis, leur fera connatre quelles ont t, jusqu' ce jour, les
     bases sur lesquelles le gouvernement a dsir tablir les
     ngociations. Il est possible que le cours des vnemens le force
     _ largir ces bases_; mais messieurs les commissaires jugeront que
     si une ncessit absolue oblige  donner les mains  des
     arrangemens _d'une autre nature_, de manire que nous ne puissions
     sauver, _dans toute sa plnitude, le principe de notre
     indpendance_, c'est un devoir sacr de tcher d'chapper  la plus
     grande partie des inconvniens attachs au malheur seul de sa
     modification.

     On remet aussi  messieurs les commissaires copie de la lettre que
     messieurs les plnipotentiaires ont crite de Laon, et date d'hier
     26. Les rsolutions[75] qui ont t prises aujourd'hui par le
     gouvernement, leur fournissent des moyens de rpondre  toutes les
     objections qu'on pourrait leur faire sur le danger et la
     possibilit du retour de l'Empereur Napolon.

     Pour que le langage de messieurs les commissaires soit parfaitement
     d'accord avec tout ce qui a t fait par la commission du
     gouvernement, on leur remet encore ci-jointe copie des lettres qui
     ont t crites  lord Castlereagh et au duc de Wellington,
     relativement au prochain dpart de Napolon et de ses frres.

     Sur les questions relatives  la forme du gouvernement de la
     France, provisoirement, messieurs les commissaires se borneront 
     entendre les ouvertures qui leur seront faites; et ils auront soin
     d'en rendre compte, afin que, d'aprs la nature de leurs rapports,
     le gouvernement puisse prendre la dtermination que prescrirait le
     salut de la patrie.

On voit, d'aprs ce document, que la commission, pressentant dj
l'impossibilit de conserver le trne  Napolon II, tait dispose 
entrer en pourparlers avec les allis sur le choix d'un autre souverain.
Lie par son mandat, elle n'aurait jamais consenti volontairement 
transiger avec les Bourbons, mais elle n'aurait point eu de rpugnance
(je le conjecture du moins)  laisser placer la couronne sur la tte du
roi de Saxe ou du duc d'Orlans.

Le parti de ce dernier prince, recrut par M. Fouch, s'tait renforc
d'un grand nombre de dputs et de gnraux. Les qualits du duc, les
souvenirs de Jemmappes et de quelques autres victoires sous la
rpublique, auxquelles il n'avait pas t tranger; la possibilit de
faire un trait qui concilierait tous les intrts; ce nom de Bourbon
qui aurait pu servir au-dehors, sans qu'on le pronont au-dedans: tous
ces motifs et d'autres encore, offraient, dans ce choix, une perspective
de repos et de scurit  ceux mmes qui ne pouvaient y voir le prsage
du bonheur.

Le roi de Saxe n'avait d'autre titre aux suffrages de la France, que la
fidlit hroque qu'il lui avait conserve en 1814. Mais l'empire,
aprs lui, aurait pu retourner  Napolon II; et comme avec de
l'exprience, de la sagesse et des vertus, un prince peut rgner
indistinctement sur tous les peuples et les rendre heureux, on se serait
rsign  passer sous les lois d'un monarque tranger, jusqu'au jour o
sa mort aurait replac le sceptre dans les mains de son lgitime
possesseur.

La dfrence que la commission se prparait  montrer pour la volont
des puissances allies, n'tait point l'effet de sa propre faiblesse.
Elle lui avait t commande par les rapports alarmans que le marchal
Grouchy lui adressait chaque jour sur l'abattement et la dfection de
l'arme.

Les soldats, il est vrai, dcourags par l'abdication de l'Empereur et
les bruits du retour des Bourbons, paraissaient irrsolus: Nos
blessures, disaient-ils, ne seront plus que des titres de proscription.
Les gnraux eux-mmes, rendus timides par l'incertitude de l'avenir, ne
se prononaient plus qu'avec circonspection; mais tous, gnraux et
soldats, portaient, au fond du coeur, les mmes sentimens; et leur
hsitation, leur tideur, taient l'ouvrage de leur chef, qui, manquant
en France comme sur les bords de la Dyle, de rsolution et de force
d'me, ne prenait point la peine de cacher qu'il regardait la cause
nationale comme perdue, et qu'il n'attendait qu'une occasion favorable
pour apaiser les Bourbons et leurs allis, par une prompte et entire
soumission.

La commission cependant, claire par des lettres particulires, conut
des soupons sur la vracit des rapports du marchal. Elle donna la
mission au gnral Corbineau, de lui rendre compte de l'tat de l'arme.
Instruite de la vrit, elle ne craignit plus d'tre force de recevoir
humblement la loi du vainqueur; et voulant empcher le marchal Grouchy,
dont les intentions avaient cess d'tre un mystre, de compromettre
l'indpendance nationale par une transaction irrflchie, elle lui fit
dfendre de ngocier aucun armistice, d'entamer aucune ngociation, et
lui ordonna de ramener son arme  Paris.

Le prince d'Eckmuhl, dont l'absence de fermet s'tait manifeste si
pitoyablement dans la retraite de Moscow, ne put rsister  ce nouveau
choc; l'exemple du marchal Grouchy l'entrana; et persuad, comme lui,
qu'il fallait se hter de se soumettre, il dclara au gouvernement qu'il
n'y avait pas un moment  perdre pour rappeler les Bourbons, et lui
proposa d'envoyer offrir au Roi: 1. d'entrer  Paris sans garde
trangre; 2. de prendre la cocarde tricolore; 3. de garantir les
proprits et les personnes quelles qu'aient t leurs fonctions,
places, votes et opinions; 4. de maintenir les deux chambres; 5.
d'assurer aux fonctionnaires la conservation de leurs places, et 
l'arme la conservation de ses grades, pensions, honneurs, prrogatives;
6. de maintenir la lgion d'honneur, et son institution, comme premier
ordre de l'tat.

La commission, _trop clairvoyante_ pour se laisser amorcer par cette
proposition, s'empressa de la rejeter; et, fidle au systme de ne rien
dissimuler aux deux chambres, elle en instruisit les membres principaux,
en leur rptant que quel que soit l'vnement, elle ne leur
proposerait jamais rien de pusillanime ni de contraire  ses devoirs, et
qu'elle dfendrait jusqu' la dernire extrmit l'indpendance de la
nation, l'inviolabilit des chambres et la libert et la sret des
citoyens.

Les reprsentans rpondirent  cette dclaration, en mettant Paris en
tat de sige, et en _votant une adresse  l'arme_[76].

     Braves soldats (portait cette adresse), un grand revers a d vous
     tonner, mais non vous abattre. La patrie a besoin de votre
     constance et de votre courage. Elle vous a confi le dpt de la
     gloire nationale, et vous rpondrez  son appel.

     Des plnipotentiaires ont t envoys aux puissances allies... le
     succs des ngociations dpend de vous. Serrez-vous autour du
     drapeau tricolor, consacr par la gloire et le voeu national. Vous
     nous verrez, s'il le faut, dans vos rangs, et nous prouverons au
     monde que vingt-cinq annes de sacrifices et de gloire ne seront
     jamais effaces, et qu'un peuple qui veut tre libre, ne perd
     jamais sa libert.

L'attitude de la chambre et du gouvernement ne rassura point le prince
d'Eckmuhl. Il revint  la charge, et crivit, dans la nuit du 29, au
prsident de la commission, qu'il avait vaincu ses prjugs et ses
ides, et qu'il reconnaissait qu'il n'existait plus d'autre moyen de
salut, que de conclure un armistice et de proclamer sur-le-champ Louis
XVIII.

Le prsident lui rpondit:

     Je suis persuad comme vous, M. le marchal, qu'il n'y a rien de
     mieux  faire que de traiter promptement d'un armistice; mais il
     faut savoir ce que veut l'ennemi; une conduite mal calcule
     produirait trois maux: 1. d'avoir reconnu Louis XVIII avant tout
     engagement de sa part; 2. de n'en tre pas moins forc de recevoir
     l'ennemi dans Paris; 3. de n'obtenir aucune condition de Louis
     XVIII.

     Je prends sur moi de vous autoriser  envoyer aux avant-postes de
     l'ennemi, et de conclure un armistice, en faisant tous les
     sacrifices qui seront compatibles avec nos devoirs et notre
     dignit. Il vaudrait mieux cder des places fortes que de sacrifier
     Paris.

Le duc d'Otrante ayant mis cette lettre sous les yeux de la commission,
elle pensa que la rponse de son prsident _jugeait implicitement la
question du rappel de Louis XVIII_, et laissait trop de latitude au
prince d'Eckmuhl. Elle lui fit crire sur-le-champ une lettre
supplmentaire, portant:

     Il est inutile de vous dire, M. le marchal, que votre armistice
     doit tre purement militaire, et qu'il ne doit contenir aucune
     question politique. Il serait convenable que cette demande
     d'armistice ft porte par un gnral de ligne et un marchal de
     camp de la garde nationale.

Ainsi, dans l'espace des vingt-quatre heures qui prcdrent et
suivirent le dpart de l'Empereur, la commission eut  repousser et
repoussa les instigations plus ou moins coupables du ministre de la
guerre, du gnral en chef de l'arme et du prsident du
gouvernement[77].

Cependant l'arme, de pas en pas, tait arrive aux portes de Paris.

Le marchal Grouchy, mcontent et dconcert, donna sa dmission, pour
cause de sant.

Le prince d'Eckmuhl qui, par un air de bonne foi et des protestations
multiplies de dvouement et de fidlit, avait reconquis, grce au duc
d'Otrante, la confiance de la majorit des membres de la commission, fut
investi du commandement en chef de l'arme.

Le 30 juin, un message prvint les chambres que les ennemis taient en
vue de la capitale; que l'arme, rorganise, occupait une ligne de
dfense qui protgeait Paris; qu'elle tait anime du meilleur esprit,
et que son dvouement galait sa valeur.

Des dputations des deux chambres partirent aussitt pour porter aux
dfenseurs de la patrie l'expression des principes, des sentimens et des
esprances de la reprsentation nationale. Leur langage patriotique,
leur charpe tricolore, le nom de NAPOLON II qu'ils eurent soin de
prononcer, lectrisrent le soldat et achevrent de lui rendre cette
confiance en soi-mme et cette rsolution de mourir ou de vaincre,
prsages infaillibles de la victoire.

Le moment tait propice pour marcher au combat. Le prince d'Eckmuhl
sollicita la paix.

Un armistice venait d'tre conclu entre le duc d'Albufra et le marchal
de Frimont, commandant les forces Autrichiennes. Il en instruisit le duc
de Wellington et lui demanda de faire cesser les hostilits, _jusqu' la
dcision du congrs_.

     Si je me prsente sur le champ de bataille avec l'ide de vos
     talens, ajouta-t-il, j'y porterai la conviction d'y combattre pour
     la plus sainte des causes, celle de la dfense et de l'indpendance
     de ma patrie; et quel qu'en soit le rsultat, je mriterai, milord,
     votre estime.

Que si, au lieu de parler ce langage plus digne d'un homme  moiti
vaincu que d'un gnral franais habitu  vaincre, un autre chef
autrement inspir et dclar, avec une noble fermet, qu'il tait prt,
si l'on ne cessait point d'injustes agressions,  donner  ses
quatre-vingt mille braves le signal de la mort ou de la victoire,
l'ennemi aurait indubitablement renonc  poursuivre une guerre devenue
sans objet, sans utilit et sans gloire. Mais le duc de Wellington,
instruit fidlement de l'tat vritable des choses, savait que le prince
d'Eckmuhl, satisfait d'avoir vaincu ses prjugs et ses ides,
paraissait plus dispos  neutraliser le courage de ses troupes, qu' le
mettre  l'preuve; et Wellington refusa la suspension d'armes propose.
Il entrait dans la politique des princes arms pour la lgitimit, de
nous contraindre  recevoir, _chapeau bas_, Louis XVIII; et ds lors, il
tait consquent que les gnraux allis ludassent de transiger,
puisque les sentimens du prsident de la commission et du gnral de
l'arme franaise leur garantissaient qu'ils pourraient attendre, sans
avoir de risques  courir, que les circonstances ou la trahison nous
forassent de subir la loi de la ncessit.

Wellington avait repouss la proposition du marchal Davoust, sous le
prtexte frivole que l'Empereur avait repris le commandement de l'arme.
On conoit facilement que la commission n'avait point omis d'instruire
sur-le-champ les commissaires, du dpart de Napolon et des
circonstances qui l'avaient prcd. Mais jusqu'alors, elle n'avait
reu, de leur part, aucune communication. Leur correspondance entrave 
dessein par les allis, l'avait en outre t par nos avant-postes qui,
regardant les parlementaires comme des artisans de trahison, leur
avaient ferm le passage  coups de fusil. La commission rsolut donc de
se procurer  tout prix de leurs nouvelles; et sur la prsentation du
duc d'Otrante, elle leur expdia M. de Tromeling. Elle n'ignorait point
que cet officier migr, Venden et dtenu long-tems au Temple, comme
compagnon de sir Sidney Smith et du capitaine Wright, mritait peu la
confiance des patriotes. Mais les agens  deux fins de M. Fouch
parvenaient seuls  se faire ouvrir les lignes ennemies; et il fallait,
malgr soi s'en servir.

M. Tromeling partit. Au lieu de remettre ses dpches aux commissaires,
il craignit qu'elles ne lui fussent enleves par l'ennemi, et il les
dchira. La commission pensa qu'il s'tait plutt tromp d'adresse; mais
elle excusa volontiers cette erreur, pour ne s'occuper que des nouvelles
qu'il lui avait rapportes.

Nos commissaires arrivs le 28 au quartier gnral anglais, s'taient
empresss de solliciter une suspension d'armes.

Lord Wellington leur annona qu'il dsirait se concerter  cet gard
avec le prince Blucher; et le 29 juin,  onze heures et demie du soir,
il leur transmit cette rponse.

     Au quartier gnral du prince Blucher, ce 25 juin 1815, onze heures
     et demie de la nuit.

     Messieurs,

     J'ai l'honneur de vous faire savoir qu'ayant consult le marchal
     prince Blucher sur votre proposition pour un armistice, S. A. est
     convenue avec moi que, dans les circonstances actuelles, aucun
     armistice ne peut se faire, tant que Napolon Bonaparte est  Paris
     et en _libert_; et que les oprations sont en tel tat qu'il ne
     peut pas les arrter.

     J'ai l'honneur, etc.

     WELLINGTON.

Le 1er juillet, ils eurent, dans la matine, une confrence dont ils
rendirent compte au gouvernement, par la dpche suivante, adresse  M.
le baron Bignon, secrtaire d'tat, adjoint au ministre des affaires
trangres.

     Louvre, 1 juillet 1815, avant midi.

     Monsieur le Baron,

     Les dpches, n 1, 2 et 3, que nous avons eu l'honneur de vous
     adresser, sont restes sans rponse[78]. Nous sommes absolument
     privs de connatre ce qui se passe  Paris et dans le reste de la
     France.  quelque cause que ce manque de communication puisse tre
     attribu, il rend notre situation pnible et nuit  l'activit de
     nos dmarches. Il peut les rendre inutiles; nous vous prions d'y
     remdier le plus promptement possible.

     Jusqu' prsent, nous sommes autoriss  penser qu'aussitt que
     vous nous aurez fait connatre que Napolon Bonaparte aura t
     loign, il pourra tre sign une suspension d'armes de trois jours
     pour rgler un armistice, pendant lequel on pourra traiter de la
     paix.

     Chargs par les instructions qui nous ont t donnes, d'entendre
     ce qui pourra nous tre dit et de vous en donner connaissance, nous
     devons vous informer que le duc de Wellington nous a rpt, 
     plusieurs reprises, que, ds que nous aurons un chef de
     gouvernement, la paix sera promptement conclue.

     En parlant, dit-il, seulement comme un individu, mais croyant
     cependant que son opinion pourra tre prise en considration, il
     fait plus que des objections contre le gouvernement de Napolon II,
     et il pense que sous un tel rgne, l'Europe ne pourrait jouir
     d'aucune scurit, et la France d'aucun calme.

     On dit qu'on ne prtend point s'opposer au choix d'aucun autre chef
     de gouvernement. L'on rpte,  chaque occasion, que les puissances
     de l'Europe ne prtendent point intervenir dans ce choix; mais on
     ajoute que, si le prince choisi tait dans le cas, par la nature
     mme de sa situation, d'alarmer la tranquillit de l'Europe, en
     mettant en problme celle de la France, il serait ncessaire aux
     puissances allies d'avoir des garanties; et nous sommes fonds 
     croire que ces garanties seraient des cessions de territoire.

     Un seul (Louis XVIII) leur semble runir toutes les conditions, qui
     empcheraient l'Europe de demander des garanties pour sa scurit.

     Dj, disent-ils, il rside  Cambray; le Quesnoy lui a ouvert ses
     portes. Ces places et d'autres villes sont en sa puissance, soit
     qu'elles se soient donnes, ou qu'elles lui aient t remises par
     les allis.

     Le duc de Wellington reconnat et numre une partie considrable
     des fautes de Louis XVIII, pendant son gouvernement de quelques
     mois. Il place au premier rang, d'avoir donn entre dans son
     conseil aux princes de sa famille, d'avoir eu un ministre sans
     unit et non responsable, d'avoir cr une maison militaire choisie
     autrement que dans les soldats de l'arme, de ne s'tre pas entour
     de personnes qui eussent un vritable intrt au maintien de la
     Charte.

     Il lui semble qu'en faisant connatre les griefs _sans faire de
     conditions_, il pourrait tre pris des engagemens publics qui
     rassureraient pour l'avenir, en donnant  la France les garanties
     qu'elle peut dsirer.

     Si l'on discute des conditions, d'autres que les autorits
     actuelles pourront dlibrer, reprit le duc.

     Si l'on perd du tems, des gnraux d'autres armes pourront se
     mler des ngociations, elles se compliqueraient d'autres intrts.

     Nous joignons deux proclamations de Louis XVIII, etc.

     (Sign) ANDROSSY, comte BOISSY-D'ANGLAS, FLAUGERGUES, VALENCE,
     LABESNADIRE.

La dpche de M. Bignon, annonant le dpart de Napolon, leur tant
parvenue  l'issue de ce premier entretien, ils s'empressrent de la
communiquer  lord Wellington et de rclamer une suspension d'armes,
pour conclure l'armistice auquel la prsence de Napolon avait t
jusqu'alors le seul obstacle.

Lord Wellington leur rpondit qu'il tait ncessaire qu'il en confrt
avec le prince Blucher, et qu'il leur rendrait rponse dans la journe.

Le soir, ils eurent une nouvelle confrence avec ce gnral, qui donna
lieu  la dpche ci-aprs.

     Louvre, 1er juillet,  huit heures et demie du soir.

     Lord Wellington nous a donn connaissance d'une lettre de Manheim,
     crite au nom des Empereurs de Russie et d'Autriche par MM. de
     Nesselrode et de Metternich. Cette lettre presse vivement la
     poursuite des oprations, et dclare que, s'il tait adopt quelque
     armistice par les gnraux qui dans ce moment sont prs de Paris,
     leurs majests ne le regarderaient point comme devant arrter leur
     marche, et qu'elles ordonneraient  leurs troupes de s'approcher de
     Paris.

     M. le comte d'Artois venait d'arriver au quartier gnral du duc de
     Wellington qui nous a reus seuls dans son salon. Nous n'avons pas
     apperu le prince: il tait dans un appartement spar.

     Nous avons insist pour l'excution de la promesse qui nous avait
     t faite. Le duc de Wellington nous a rpondu qu'il nous avait
     toujours annonc ne pouvoir prendre d'engagemens dfinitifs, avant
     qu'il se ft entendu avec le marchal prince Blucher; qu'il allait
     le joindre pour le porter  s'unir avec lui, pour convenir d'un
     armistice.

     Il a ajout qu'il ne nous dissimulait pas que le feld-marchal
     avait un extrme loignement pour tout ce qui arrtera ses
     oprations, qui s'tendaient dj sur la rive gauche de la Seine;
     et qu'il ne pourrait cesser d'appuyer ses mouvemens, s'il ne
     pouvait l'amener  partager son opinion.

     Il nous a communiqu une proposition d'armistice faite par le
     prince d'Eckmuhl, qu'il venait de recevoir.

     Il nous a assur qu'aussitt qu'il aurait vu le prince Blucher, il
     reviendrait nous joindre  Louvre, et nous enverrait prier de nous
     rendre  Gonesse.

     En causant des conditions possibles d'armistice, il a insinu
     qu'il demanderait que l'arme sortt de Paris, ce que nous avons
     dclin, en opposant qu'il tait au contraire convenable que ce ft
     l'arme des allis qui prt des positions loignes, pour qu'il ft
     possible de dlibrer en libert sur les grands intrts de la
     patrie, dont ils paraissaient reconnatre l'influence sur ceux de
     l'Europe.

     La confrence s'est ainsi termine; nous avons quelque raison de
     croire que lord Wellington fera connatre  M. le comte d'Artois
     qu'il doit se placer  une distance beaucoup plus considrable de
     Paris.

M. le baron Bignon leur rpondit sur-le-champ ce qui suit:

_ Messieurs les Commissaires chargs de l'Armistice._

     1er juillet.

     Vous annonciez, Messieurs, que vous tiez autoriss  croire que,
     Napolon Bonaparte loign, il pourrait tre sign une suspension
     d'armes, pendant laquelle on traiterait de la paix. La _condition
     voulue tant remplie_, il n'y a plus en ce moment aucun motif qui
     puisse s'opposer  une suspension d'armes et  un armistice. Il est
     vivement  dsirer que la suspension, d'armes, au lieu d'tre de
     trois jours seulement, soit au moins de cinq jours.

     Nous ne pensons pas que les Anglais et les Prussiens seuls
     prtendent forcer nos lignes; ce serait vouloir faire gratuitement
     des pertes inutiles; d'aprs eux-mmes, ils ne doivent tre
     rejoints par les Bavarois, que dans la premire quinzaine de ce
     mois; il peut leur convenir ainsi d'attendre ce renfort; et c'est
     une raison de plus, de ne pas se refuser  un armistice qui aura
     pour eux autant et plus d'avantages que pour nous. Enfin, si les
     allis ne veulent pas tout--fait oublier leurs dclarations
     solennelles, que prtendent-ils maintenant? Le seul obstacle qui,
     selon eux, s'opposait  la conclusion de la paix, est
     irrvocablement cart; rien ne s'oppose plus ainsi  ce
     rtablissement; et pour arriver  la paix, rien de plus pressant
     qu'un armistice.

     La commission du gouvernement a eu sous les yeux tous les dtails
     que vous avez transmis, du langage que vous tient le duc de
     Wellington. Elle dsire, messieurs, que vous vous attachiez 
     distinguer la question politique de la forme du gouvernement de la
     France, de la question actuelle de la conclusion d'un armistice.
     Sans repousser aucune des ouvertures qui vous sont faites, il est
     facile de faire comprendre au duc de Wellington, que, si dans
     l'tat actuel des choses, la question politique du gouvernement de
     la France _doit invitablement devenir le sujet d'une sorte de
     transaction entre la France et les puissances allies_, l'intrt
     gnral de la France et des puissances elles-mmes, est de ne rien
     prcipiter et de ne s'arrter  un parti dfinitif, qu'aprs avoir
     mrement pes ce qui offrira des garanties vritables pour
     l'avenir. Il est possible que les puissances elles-mmes, mieux
     claires sur les sentimens de la nation Franaise, ne persvrent
     pas dans des rsolutions qu'elles peuvent avoir prises, d'aprs
     d'autres donnes. Napolon n'est plus  Paris, depuis prs de huit
     jours; sa carrire politique est finie. S'il existait en faveur des
     Bourbons une disposition nationale, cette disposition se serait
     manifeste avec clat; et leur rappel serait dj consomm. Il est
     donc vident que ce n'est pas le rtablissement de cette famille,
     que veut la nation Franaise. Il reste  examiner aux souverains
     allis, que si, en voulant l'imposer  la nation malgr elle, ils
     n'agiraient pas eux-mmes contre leurs propres intentions,
     puisqu'au lieu d'assurer la paix intrieure de la France, ils y
     semeraient de nouveaux germes de discorde.

     On connaissait ici les proclamations de Louis XVIII; et dj la
     nature de ces proclamations dtruit toutes les esprances que
     pourrait donner le langage du duc de Wellington. On peut juger par
     l'esprit qui respire dans ces actes rcemment publis, que le
     ministre royal actuel ou n'a pas voulu, ou n'a pas pu empcher ce
     que la nation Franaise pouvait attendre de ce gouvernement.

     Au reste, messieurs, vous devez vous borner  tout entendre; vous
     devez tablir que la France elle-mme ne dsire que ce qui peut
     tre le plus utile dans l'intrt gnral, et que si elle veut tout
     autre systme que le rtablissement des Bourbons, c'est qu'il n'en
     est point qui lui prsente autant d'inconvniens et aussi peu
     d'avantages.

     Vous devez, messieurs, bien rpter au duc de Wellington et au
     prince Blucher, que si le gouvernement Franais insiste avec
     chaleur sur un armistice, c'est qu'il y voit la possibilit de
     s'entendre sur des points  l'gard desquels les opinions
     paraissent les plus divises; c'est que les communications et les
     rapports qui s'tabliront entre leurs quartiers gnraux et nous,
     les mettront en tat de bien apprcier le vritable esprit de la
     France. Nous pensons particulirement que le noble caractre du duc
     de Wellington et la sagesse des souverains allis ne pourront les
     porter  vouloir forcer la nation Franaise  se soumettre  un
     gouvernement que repousse le voeu bien rel de la grande majorit de
     la population.

Ce langage, si remarquable par sa modration, fut corrobor par la
lettre _ostensible_ ci-aprs, que le duc d'Otrante crut devoir adresser
 chacun des gnraux en chef des armes assigeantes.

     Milord (ou prince),

     Indpendamment du cours des nos ngociations, je me fais un devoir
     d'crire personnellement  votre seigneurie, au sujet d'un
     armistice dont le refus, je l'avoue, me semble inexplicable. Nos
     plnipotentiaires sont au quartier gnral depuis le 28 juin, et
     nous sommes encore sans une rponse positive.

     La paix existe dj, puisque la guerre n'a plus d'objet: nos droits
      l'indpendance, l'engagement pris par les souverains de la
     respecter, n'en subsisteraient pas moins aprs la prise de Paris.
     Il serait donc inhumain, il serait donc atroce de livrer des
     batailles sanglantes, qui ne changeraient en rien les questions qui
     sont  dcider.

     Je dois parler franchement  votre seigneurie; notre tat de
     possession, notre tat lgal _qui a la double sanction du peuple et
     des chambres, est celui d'un gouvernement, o le petit-fils de
     l'Empereur d'Autriche est le chef de l'tat. Nous ne pourrions
     songer  changer cet tat des choses, que dans le cas o la nation
     aurait acquis la certitude que les puissances rvoquent leurs
     promesses et que leurs voeux communs s'opposent  la conservation de
     notre gouvernement actuel_.

     Ainsi, quoi de plus juste, que de conclure un armistice? Y a-t-il
     un autre moyen de laisser aux puissances le tems de s'expliquer, et
      la France le tems de connatre le voeu des puissances?

     Il n'chappera point  votre seigneurie que dj une grande
     puissance trouve, dans notre tat de possession, un droit personnel
     d'intrt pour ses propres intrts dans nos affaires intrieures.
     Aussi long-tems que cet tat ne sera pas chang, il en rsulte une
     obligation de plus pour les deux chambres de ne pouvoir consentir
     aujourd'hui  aucune mesure capable d'altrer notre possession.

     La marche la plus naturelle  suivre, n'est-elle pas celle qu'on
     vient d'adopter sur nos frontires de l'Est? On ne s'est pas born
      un armistice entre le gnral Budna et le marchal Suchet; il a
     t stipul que nous rentrerions dans nos limites du trait de
     Paris, parce qu'en effet la guerre doit tre regarde comme
     termine, par le seul fait de l'abdication de Napolon.

     Le feld-marchal Frimont, de son ct, a consenti  l'armistice,
     pour venir, a-t-il dit, par des arrangemens prliminaires,
     au-devant de ceux qui pourraient avoir lieu entre les allis. Nous
     ne savons mme pas si l'Angleterre et la Prusse ont chang de
     volont au sujet de notre indpendance; car la marche des armes ne
     peut pas tre un indice certain de la volont des cabinets. La
     volont de deux puissances ne pourrait mme pas nous suffire; c'est
     leur accord que nous avons besoin de connatre. Voudriez-vous
     devancer cet accord? Voudriez-vous y mettre obstacle, et faire
     natre une nouvelle tempte politique, d'un tat de choses qui est
     si voisin de la paix?

     Je ne crains pas, moi, d'aller au-devant de toutes les objections.
     On s'imagine peut-tre que l'occupation de Paris par deux des
     armes allies, seconderait les vues que vous pouvez avoir de
     rtablir Louis XVIII sur le trne. Mais comment l'augmentation des
     maux de la guerre qu'on ne pourrait plus qu'attribuer  ce motif,
     serait-elle un moyen de rconciliation?

     Je dois dclarer  votre seigneurie que toute tentative dtourne
     pour nous imposer un gouvernement, avant que les puissances se
     soient expliques, forcerait aussitt les chambres  des mesures
     qui ne laisseraient, dans aucun cas, la possibilit d'aucun
     rapprochement. L'intrt mme du Roi est que tout reste en suspens;
     la force peut le replacer sur le trne, mais elle ne l'y
     maintiendra pas. Ce n'est ni par la force, ni par des surprises, ni
     par les voeux d'un parti, que la volont nationale pourrait tre
     ramene  changer son gouvernement. C'est mme en vain que, dans le
     moment actuel, on vous offrirait des conditions pour nous rendre un
     nouveau gouvernement plus supportable. Il n'y a point de condition
      examiner, tant que la ncessit de plier sous le joug, de
     renoncer  notre indpendance, ne nous sera pas dmontre. Or,
     milord, cette ncessit ne peut pas mme tre souponne, avant que
     les puissances soient d'accord. Aucun de leurs engagemens n'a t
     rvoqu; notre indpendance est sous leur garde; c'est nous qui
     entrons dans leurs vues et dans le sens de leurs dclarations; ce
     sont les armes assigeantes qui s'en cartent.

     D'aprs ces mmes dclarations (et il n'y en eut jamais de plus
     solennelles), tout emploi de la force, en faveur du Roi, par ces
     mmes armes, sur la partie de notre territoire o elles seules
     dominent, sera regard par la France comme l'aveu du dessein formel
     de nous imposer un gouvernement malgr notre volont. Il nous est
     permis de demander  votre seigneurie, si elle-mme a reu un tel
     pouvoir. D'ailleurs, ce n'est pas la force qui pacifie: une
     rsistance morale repousse le dernier gouvernement qu'on avait fait
     adopter au Roi; plus on userait envers la nation de violence, plus
     on rendrait cette rsistance invincible. L'intention des gnraux
     des armes assigeantes ne peut tre de compromettre leur propre
     gouvernement, et de rvoquer par le fait la loi que les puissances
     se sont imposes  elles-mmes.

     Milord, la question est toute dans ce peu de mots.

     Napolon a abdiqu comme le dsiraient les puissances, la paix est
     donc rtablie; on ne devrait pas mme mettre en question quel est
     le prince qui recueillera le fruit de cette abdication.

     Notre tat de possession serait-il chang par la force? Les
     puissances n'atteindraient plus leur but, outre qu'elles
     violeraient leurs promesses, promesses fates  la face du monde
     entier. Le changement viendrait-il de la volont nationale? Alors,
     il faudrait, pour que cette volont ft dans le cas de se
     prononcer, que les puissances eussent d'abord fait connatre leur
     refus formel de laisser subsister notre gouvernement actuel. Un
     armistice est donc indispensable.

     Voici, milord, des considrations dont il est impossible de ne pas
     sentir toute la force. Dans Paris mme, si l'issue d'une bataille
     vous en livrait les portes, je tiendrais encore  votre seigneurie
     ce mme langage; c'est celui que tient toute la France: on aurait
     fait couler sans motifs des flots de sang; les prtentions qui en
     seraient la cause, en seraient-elles plus assures ou moins
     odieuses?

     J'espre avoir bientt avec votre seigneurie des rapprochemens qui
     nous conduiront les uns et les autres  l'oeuvre de la paix, par des
     moyens plus conformes  la raison et  la justice. L'armistice nous
     permettra de traiter dans Paris; et il nous sera facile de nous
     entendre sur le grand principe que le repos de la France est une
     condition insparable du repos de l'Europe. Ce n'est qu'en voyant
     de prs la nation et l'arme, que vous pourrez juger  quoi tient
     le repos et la stabilit de notre avenir.

     Je prie, etc. etc.

Quoique le duc d'Otrante, dans cette lettre, et plaid la cause de
Napolon II et feint d'ignorer les dispositions des allis, il tait
nanmoins devenu trs-facile de s'apercevoir qu'il regardait la question
comme irrvocablement dcide en faveur des Bourbons. Leur nom, qu'il
avait long-tems vit de prononcer, se retrouvait sans cesse sur ses
lvres; mais toujours le mme, toujours enclin par caractre et par
systme  se mnager plusieurs cordes  son arc, il paraissait pencher
tour--tour pour _la branche cadette, ou pour la branche rgnante_;
tantt la premire lui semblait offrir, de prfrence et au plus haut
degr toutes les garanties que la nation pouvait dsirer; tantt il
insinuait qu'il serait possible qu'on se rapprocht du Roi, s'il
consentait  conduire quelques hommes dangereux et  faire  la France
de nouvelles concessions.

Ce changement, trop subit pour tre inaperu, appela plus que jamais sur
sa conduite les regards investigateurs et les reproches des antagonistes
des Bourbons.

On l'accusa d'encourager, par l'impunit, les crivains et les
journalistes qui prchaient ouvertement le l'appel de l'ancienne
dynastie, de protger le parti royaliste, et d'avoir rendu la libert 
l'un de ses agens les plus dvous, le baron de Vitrolles.

On lui imputa d'avoir des confrences nocturnes avec le mme M. de
Vitrolles et plusieurs royalistes minens, et d'envoyer journellement, 
l'insu de ses collgues, des missaires du Roi,  M. de Talleyrand, au
duc de Wellington.

Deux dputs (M. Durbach et le gnral Solignac) se rendirent chez lui,
et lui dclarrent qu'ils taient instruits de ses manoeuvres, que son
ambition l'aveuglait, qu'il ne pourrait jamais exister aucun pacte entre
Louis XVIII et le meurtrier de son frre, et que la France tt ou tard
serait venge de sa trahison.

Un ancien ministre d'tat (M. Defermont), lui reprocha,  bout portant,
de trafiquer tnbreusement du sang et de la libert des Franais.

D'autres inculpations non moins graves, non moins virulentes, lui furent
adresses par M. Carnot, par le gnral Grenier. S'il nous trahit, dit
ce dernier, je lui brlerai la cervelle.

Le duc d'Otrante, habitu  braver les temptes politiques, repoussait
froidement ces imputations. Il rappelait  ses accusateurs les gages
multiplis qu'il avait donns  la rvolution. Il offrait sa tte en
garantie de sa fidlit. Ses protestations, ses sermens et l'assurance
imperturbable avec laquelle il rpondait, si on le laissait faire, du
salut et de l'indpendance de la nation, parvinrent  conjurer l'orage;
mais il tait trop pntrant pour s'abuser sur sa position: il dut
sentir qu'il tait perdu s'il ne se htait point d'en finir, et tout
porte  croire qu'il ne ddaigna _aucun moyen_ pour arriver promptement
 un rsultat dcisif[79].

Cependant Blucher,  qui l'on n'opposait qu'un simulacre de dfense,
avait pass la Seine sur le pont du Pecq, conserv par les soins d'un
journaliste nomm Martainville, et paraissait vouloir se rpandre avec
ses troupes sur la partie sud-ouest de Paris[80]. Nos gnraux, tmoins
de cette marche aventureuse, jugrent unanimement que les Prussiens
s'taient compromis. Ils sommrent le prince d'Eckmuhl de les attaquer;
il fallut bien s'y rsoudre.

L'arme entire, gnraux, officiers, soldats, tait toujours anime
d'un dvouement que rien n'avait pu rebuter. Fire de la confiance que
lui avait tmoigne les reprsentans de la nation, elle avait rpondu 
leur appel par une adresse[81] pleine de feu et de patriotisme; elle
avait jur entre leurs mains de mourir pour la dfense de l'honneur et
de l'indpendance nationale: elle tait impatiente de tenir ses sermens.

Le gnral Excelmans fut dirig sur les traces des Prussiens avec six
mille hommes; un corps de quinze mille hommes d'infanterie, sous le
commandement du gnral Vichery, devait le suivre par le pont de Svres
et lier ses mouvemens avec six mille fantassins du 1er corps et dix
mille chevaux d'lite, qui devaient dboucher par le pont de Neuilly.
Mais au moment d'excuter ces dispositions dont le succs et
indubitablement entran la perte de l'arme prussienne, le prince
d'Eckmuhl, par des motifs que j'ignore, donna contre-ordre. Le gnral
Excelmans soutint seul le combat. Il attaqua l'ennemi en avant de
Versailles, le prcipita dans une embuscade, le tailla en pices et lui
enleva ses armes, ses bagages, ses chevaux. Les gnraux Strulz, Pir,
Barthe, Vincent, les colonels Briqueville, Faudoas, Saint-Amant,
Chaillou, Simonnet, Schmid, Paolini, et leurs braves rgimens, firent
des prodiges de valeur, et furent intrpidement seconds par les
citoyens des communes voisines, qui avaient devanc en tirailleurs sur
le champ de bataille l'arrive de nos troupes, et qui, pendant l'action,
se montrrent dignes de combattre  leurs cts.

Cette victoire combla d'esprance et de joie les patriotes Parisiens.
Elle leur inspira la noble envie d'imiter le bel exemple qui venait de
leur tre donn. Mais quand on sut qu'une bataille gnrale avait t
unanimement demande et convenue, et que, sans les ordres contraires,
les ennemis, surpris et coups, auraient t anantis, on passa de
l'ivresse au dcouragement, et l'on cria de toutes parts  l'infamie, 
la trahison.

Excelmans et ses braves, non soutenus, furent obligs de rtrograder.
Les Prussiens s'avancrent; les Anglais se mirent en mouvement pour les
appuyer; ils se runirent, et vinrent camper en commun sur les hauteurs
de Meudon.

La commission se hta d'informer les commissaires de la position
critique de Paris, et les invita, puisque le duc de Wellington les
renvoyait sans cesse de Caphe  Pilate, de chercher  voir le prince
Blucher. Ils rpondirent, qu'ils n'avaient jamais pu communiquer avec ce
marchal, et qu'ils ne pouvaient point, sans risquer de produire une
rupture, tablir de confrence avec lui que par l'intermdiaire de lord
Wellington.

Ils joignirent  leur dpche une nouvelle lettre par laquelle le lord
annonait que le prince Blucher continuait  lui tmoigner la plus
grande rpugnance de conclure un armistice, etc. etc.

Le gouvernement ne douta plus de la mauvaise volont du gnral Anglais.
Le comte Carnot dit qu'il fallait s'adresser dfinitivement  la brutale
franchise de Blucher, plutt que de vivre dans l'incertitude o
laissaient les politesses de Wellington.

Le duc de Vicence pensa de mme, que le seul moyen d'en finir, tait de
brusquer une proposition  l'insu des Anglais. Il fit remarquer  la
commission que le marchal Blucher ne montrait sans doute autant de
rpugnance  conclure un armistice, que parce qu'il ne voulait
probablement point ngocier sous la direction et l'influence de
Wellington, au quartier gnral duquel il paraissait viter de se
rendre; qu'il serait peut-tre plus traitable, quand on s'adresserait
directement  lui; qu'en suivant cette marche, on aurait d'ailleurs
l'avantage de dplacer les ngociations de l'endroit o se trouvaient
les Bourbons, et de pouvoir viter plus facilement la question politique
sur laquelle Wellington semblait beaucoup plus prononc que Blucher.

La commission, dfrant  ces observations, adopta l'avis de M. Carnot;
et le prince d'Eckmuhl fut charg d'adresser au marchal Blucher des
propositions directes et fondes principalement sur l'armistice conclu
avec les chefs des forces autrichiennes.

Le prince rpondit sur-le-champ:

     Si le marchal Frimont s'est cru autoris  conclure un armistice,
     ce n'est point pour nous un motif d'en faire autant. Nous
     poursuivrons notre victoire; Dieu nous en a donn les moyens et la
     volont.

     Voyez ce que vous avez  faire. Ne prcipitez pas de nouveau une
     ville dans le malheur; car vous savez ce que le soldat irrit se
     permettrait, si votre capitale tait prise d'assaut. Voudriez-vous
     attirer sur votre tte les maldictions de Paris comme celles de
     Hambourg?

     _Nous voulons pntrer  Paris, pour y mettre les honntes gens 
     l'abri du pillage qui les menace de la part de la populace_[82]. Ce
     n'est qu' Paris que l'on peut conclure un armistice assur.

Cette lettre rvolta la commission; mais quelle que ft sa juste
indignation, il n'y avait plus de milieu  garder: _on avait refus de
prendre l'ennemi en flagrant dlit; on avait laiss chapper l'occasion
de la victoire; il fallait soutenir un sige ou capituler_.

La commission, sentant toute l'importance du parti qu'elle allait
adopter, voulut s'entourer des lumires, des conseils et de la
responsabilit des hommes les plus expriments. Elle fit appeler les
immortels dfenseurs de Gnes et de Toulouse, le vainqueur de Dantzick,
les gnraux Gazan, Duverney, Evain, le marchal de camp du gnie de
Ponton, qui s'tait signal au sige de Hambourg; et enfin les prsidens
et les bureaux des deux chambres.

Le comte Carnot, qui avait t visiter, conjointement avec le gnral
Grenier, nos positions et celles de l'ennemi, fit  l'assemble un
rapport sur la situation de Paris. Il exposa que les fortifications
leves sur la rive droite de la Seine paraissaient suffisantes pour
mettre Paris de ce ct  l'abri de toute insulte; mais que la rive
gauche se trouvait entirement  dcouvert, et offrait un vaste champ
aux entreprises de l'ennemi; que les gnraux Anglais et Prussiens
avaient port _impunment_, sur ce point vulnrable, la majeure partie
de leurs armes; qu'ils paraissaient disposs  tenter une attaque de
vive force; que s'ils chouaient une premire fois, ils pourraient
revenir  la charge une seconde et renouveler leurs tentatives, jusqu'
ce qu'ils soient parvenus  se rendre matres de la capitale; qu'ils
auraient sans cesse  nous opposer des troupes fraches, tandis que les
ntres, forces d'tre constamment sur leurs gardes, seraient bientt
excdes de fatigues; que l'arrivage des subsistances devenait
difficile, et qu'un corps de soixante mille Bavarois paraissait devoir
achever, sous peu de jours, le blocus entre la Seine et la Marne; que
les ennemis, dj matres des hauteurs de Meudon et des meilleures
positions environnantes, pourraient s'y retrancher, nous fermer la
retraite, et rduire Paris et l'arme  se rendre  discrtion.

Le prsident de la commission, aprs avoir appel l'attention des
membres de l'assemble sur ces graves considrations, les invita 
mettre leur opinion.

Il lui fut observ, qu'il paraissait ncessaire de faire connatre
pralablement l'tat actuel des ngociations.

La commission ne s'y refusa point, mais cette communication ayant amen
des discussions sur les Bourbons, la commission rappela qu'on devait se
renfermer dans la question militaire, et qu'il ne s'agissait purement et
simplement que de dcider s'il tait convenable et possible de dfendre
Paris.

Le prince d'Essling, interpell, dit que cette ville serait imprenable
si les habitans voulaient en faire une seconde Sarragosse; mais qu'il
n'y avait point assez d'harmonie dans les volonts pour songer  une
rsistance soutenue, et que le parti le plus sage tait d'obtenir  tout
prix une suspension d'armes. Le duc de Dantzick dclara qu'il ne croyait
pas impossible de prolonger la dfense, en activant rapidement les
travaux commencs dans la plaine de Mont-Rouge. Le duc de Dalmatie
soutint que la rive gauche de la Seine n'tait point tenable; qu'il
tait mme trs-hasardeux, depuis l'occupation d'Aubervilliers, de tenir
sur la rive droite; que si la ligne du canal qui joint Saint-Denis  la
Villette venait  tre force, l'ennemi pourrait entrer ple-mle avec
nos troupes par la barrire Saint-Denis. Quelques membres, partageant
l'opinion du duc de Dantzick, demandrent qu'on recueillt, avant de
prononcer, des renseignemens positifs sur la possibilit de mettre la
rive gauche en tat de dfense. Enfin, aprs quelques dbats, il fut
dcid que l'assemble n'tait point comptente pour statuer sur une
semblable question, et qu'elle serait soumise  l'examen et  la
dcision d'un conseil de guerre, que le prince d'Eckmuhl convoquerait
pour la nuit suivante.

L'occupation de Paris, par les trangers, tait l'objet des voeux
impatiens des royalistes et des hommes vendus ou dvous par calcul, par
ambition ou par crainte, au parti des Bourbons. Persuads qu'elle
dciderait en 1815, comme en 1814, du sort de la France, ils n'avaient
pargn d'avance aucune dmarche, aucune promesse, aucune insinuation
menaante, pour que la reddition de cette ville mt le comble  leurs
voeux et  leur triomphe.

Le duc d'Otrante, soit qu'il ft d'accord avec les royalistes, soit
qu'il regardt comme ncessaire  sa sret personnelle la prompte
capitulation de Paris, soit enfin qu'il voult se faire, un jour, un
mrite d'avoir ramen la France, sans effusion de sang, sous l'empire de
son souverain lgitime; le duc d'Otrante, dis-je, parut attacher
particulirement un grand prix  ce que la dfense de Paris ne ft point
prolonge. Tout est sur le point de s'arranger, disait-il aux membres
les plus influens des chambres et de l'arme; gardons-nous bien de
sacrifier une existence assure  un avenir incertain. Les allis sont
d'accord: nous aurons _un_ Bourbon; mais il faudra qu'il se soumette aux
conditions que la nation lui imposera. La chambre sera conserve; les
gnraux resteront  la tte de l'arme; tout ira bien. Ne vaut-il pas
mieux se soumettre, que de s'exposer  tre partags ou livrs pieds et
mains lis aux Bourbons? Une rsistance prolonge n'aurait d'autre
rsultat que de retarder notre chute. Elle nous terait le prix d'une
soumission volontaire, et autoriserait les Bourbons  tre implacables.
Se montrait-on peu dispos  partager sa confiance et ses sentimens, il
imposait silence aux rcalcitrans avec toutes les formes du plus vif
intrt: Votre rsistance, leur rpondait-il, m'tonne et m'afflige:
voulez-vous donc passer pour un boute-feu et vous faire exiler?
laissez-nous faire, je vous en conjure; je vous garantis l'avenir... Un
pressentiment intrieur avertissait que cet avenir serait bien loign
de rpondre  l'attente de M. Fouch; mais sa vie politique, ses grands
talens, ses liaisons avec les ministres trangers, les gards que lui
avaient tmoigns, en 1814, l'Empereur Alexandre et le roi de Prusse,
donnaient  ses paroles,  ses promesses, un tel poids, un tel
ascendant, qu'on finissait par faire violence  sa raison et par
s'abandonner, en murmurant contre soi,  la confiance et  l'espoir.

Le conseil de guerre s'assembla dans la nuit du 1er au 2 juillet au
quartier gnral de la Villette, sous la prsidence du prince d'Eckmuhl.
On eut soin (il parat) d'en loigner quelques gnraux suspects, et de
ne point omettre d'y appeler les officiers dont les principes, la
modration ou la faiblesse taient connus. On y admit tous les marchaux
prsens dans la capitale; et ceux qui nagure avaient refus de
combattre, ne refusrent pas de venir capituler.

La commission, pour viter toute discussion politique, avait pos des
questions sur lesquelles les membres du conseil devaient se borner 
dlibrer; mais cette prcaution (on le sent bien) ne les empcha point
de se livrer  l'examen familier des considrations morales et
politiques qui pouvaient influer sur la dfense ou la reddition de la
place assige. Le marchal Soult plaida la cause de Louis XVIII, et fut
vivement second par d'autres marchaux et plusieurs gnraux qui,
entrs au conseil avec les couleurs nationales, en seraient volontiers
sortis avec la cocarde blanche. Il n'est point possible de rappeler les
opinions mises, tour--tour ou confusment, par les cinquante personnes
appeles  prendre part  cette grande et importante dlibration. Leurs
discours, ou plutt leurs conversations roulrent alternativement sur
Paris et sur les Bourbons. On assure, disaient les partisans de Louis
XVIII et de la capitulation, que Paris, couvert au dehors, par une
arme de quatre-vingt mille hommes, et dfendu  l'intrieur par les
fdrs, les tirailleurs, la garde nationale et une innombrable
population, pourra rsister, au moins pendant vingt jours, aux efforts
des allis; on nous assure que l'immensit de son dveloppement rendra
facile l'arrivage des subsistances. Nous admettrons que cela soit
possible; mais quel sera en dfinitif le but de cette rsistance? de
donner  l'empereur Alexandre et  l'empereur d'Autriche, le tems
d'arriver... Les allis (nous le savons parfaitement) promettent de nous
laisser la facult de choisir notre souverain; mais tiendront-ils leurs
promesses? quelles conditions y mettront-ils? Dj Wellington et Blucher
ont annonc qu'ils exigeraient des garanties, des places fortes, si l'on
rejetait Louis XVIII. N'est-ce pas dclarer formellement, que les allis
veulent conserver le trne de ce souverain? Rallions-nous donc
volontairement, puisque nous le pouvons encore, autour de sa personne;
ses ministres l'ont gar, mais ses intentions ont toujours t pures:
il connat les fautes qu'il a commises; il s'empressera de les rparer,
et de nous donner les institutions qui sont encore ncessaires pour
consolider sur des bases inbranlables les droits et les liberts
publiques.--Ces raisonnemens peuvent tre justes, rpliquaient leurs
adversaires, mais l'exprience, qui vaut mieux que des raisonnemens,
nous a prouv qu'il ne fallait point s'en rapporter  de vaines
promesses. L'espoir que vous avez conu repose sur des conjectures ou
sur les paroles des agens des Bourbons. Avant de nous remettre entre les
mains du Roi, il faut qu'il nous fasse connatre les garanties qu'il
nous assure. Si elles nous conviennent, alors nous dlibrerons; mais si
nous ouvrons nos portes sans conditions et avant l'arrive d'Alexandre,
Wellington et les Bourbons se joueront de leurs promesses et nous feront
subir impitoyablement la loi du vainqueur. Pourquoi d'ailleurs
dsesprerions-nous du salut de la France? Une bataille perdue doit-elle
donc dcider du sort d'une grande nation? n'avons nous pas encore 
opposer d'immenses ressources  l'ennemi? Les fdrs, la garde
nationale, tous les vritables Franais ont-ils refus de verser leur
sang pour sauver la gloire, l'honneur et l'indpendance de la patrie?
Tandis que nous combattrons sous les murs de la capitale, on organisera,
dans les dpartemens, la leve en masse des patriotes; et l'ennemi,
quand il verra que nous sommes dtermins  dfendre notre indpendance,
la respectera, plutt que de s'exposer, pour des intrts qui ne sont
point les siens,  une guerre patriotique et nationale. Il faut donc
refuser de nous rendre et nous mettre en mesure, par une dfense
rigoureuse, de donner la loi au lieu de la recevoir.--Vous soutenez,
leur rpondait-on, que nous pourrons faire lever en masse les fdrs et
les patriotes. Mais comment les armerez-vous? nous n'avons point de
fusils. Une leve en masse s'organise-t-elle d'ailleurs subitement?
Avant que vous puissiez disposer d'un bataillon, Paris aura, sous ses
faibles remparts, soixante mille Bavarois, et cent quarante mille
Autrichiens de plus  combattre. Que ferez-vous alors? Il faudra bien
finir par vous rendre; et le sang que vous aurez vers, sera perdu sans
retour et sans utilit. Mais celui que nous aurons fait rpandre 
l'ennemi, ne retombera-t-il pas sur nos ttes? ne voudra-t-on pas nous
faire expier, par une honteuse capitulation, notre folle et cruelle
rsistance? Si les allis dans le moment actuel se croient assez forts
pour vous refuser une suspension d'armes, que feront-ils, lorsqu'ils
auront, sur notre territoire, leurs douze cents mille soldats? Le
dmembrement de la France, le pillage et la dvastation de la capitale
seront peut-tre le fruit de la dfense tmraire que vous nous
proposez.

Ces considrations, gnralement senties, furent unanimement approuves.
On reconnut que le parti le plus convenable tait indubitablement de ne
point exposer la capitale aux consquences et aux dangers d'un sige ou
d'une prise d'assaut. On reconnut aussi, du moins implicitement, que le
retour des Bourbons tant invitable, il valait mieux les rappeler
volontairement sous de bonnes conditions, que de laisser aux allis le
soin de les rtablir. Mais on ne crut pas devoir s'expliquer sur ce
point dlicat; et l'on se renferma dans la solution laconique des
questions proposes par la commission.

_Questions poses par la commission du gouvernement au Conseil de
Guerre, assembl  la Villette le 1er juillet 1815._

     1re. Quel est l'tat des retranchemens levs pour la dfense de
     Paris?--_Rponse._ L'tat des retranchemens et de leur armement sur
     la rive droite de la Seine, quoique incomplet, est en gnral assez
     satisfaisant. Sur la rive gauche, les retranchemens peuvent tre
     considrs comme nuls.

     2e. L'arme pourrait-elle couvrir et dfendre Paris?--_Rp._ Elle
     le pourrait; mais non pas indfiniment. Elle ne doit pas s'exposer
      manquer de vivres et de retraite.

     3e. Si l'arme tait attaque sur tous les points, pourrait-elle
     empcher l'ennemi de pntrer dans Paris, d'un ct ou d'un
     autre?--_Rp._ Il est difficile que l'arme soit attaque sur tous
     les points  la fois; mais si cela arrivait, il y aurait peu
     d'espoir de rsistance.

     4e. En cas de revers, le gnral en chef pourrait-il rserver ou
     recueillir assez de moyens pour s'opposer  l'entre de vive
     force?--_Rp._ Aucun gnral ne peut rpondre des suites d'une
     bataille.

     5e. Existe-t-il des munitions suffisantes pour plusieurs
     combats?--_Rp._ Oui.

     6e. Enfin, peut-on rpondre du sort de la capitale, et pour combien
     de tems?--_Rp._ Il n'y a aucune garantie  cet gard.

     Le marchal ministre de la Guerre, (Sign) Le prince d'ECKMUHL.

     2 juillet,  3 heures du matin.

La rponse du conseil de guerre fut immdiatement transmise aux
Tuileries, et y devint l'objet d'une longue et profonde dlibration.

Enfin, aprs avoir pes les avantages et les dangers d'une dfense
prolonge, aprs avoir considr que Paris, sans espoir de secours et
envelopp de toutes parts, serait ou emport d'assaut ou forc de se
rendre  discrtion; que l'arme, sans moyen de retraite, se trouverait
peut-tre place entre le dshonneur de se rendre prisonnire ou la
ncessit de s'ensevelir sous les ruines de la capitale, la commission
dcida univoquement que Paris ne serait point dfendu, et qu'on se
soumettrait  le remettre entre les mains des allis, puisque les allis
ne voulaient suspendre les hostilits qu' ce prix.

Le gnral Ziethen, commandant de l'avant-garde du prince Blucher, fut
instruit de cette dtermination par le prince d'Eckmuhl. Il lui
rpondit:

_Au prince d'Eckmuhl._

     2 juillet.

     Monsieur le Gnral,

     Le gnral Revest m'a communiqu verbalement que vous demandiez un
     armistice pour traiter de la reddition de la ville de Paris.

     En consquence, M. le gnral, je dois vous dclarer que je ne suis
     nullement autoris d'accepter un armistice. Je n'ose mme point
     annoncer cette demande  S. A. le marchal prince Blucher; mais
     cependant, si les dputs du gouvernement dclarent  mon
     aide-de-camp, le comte Westphalen, qu'ils veulent rendre la ville
     _et que l'arme Franaise veut se rendre aussi_, j'accepterai une
     suspension d'armes.

     J'en ferai part alors  S. A. le prince Blucher, pour traiter sur
     les autres articles.

     (Sign) ZIETHEN.

Lorsque Brennus, abusant de la victoire, voulut insulter aux vaincus,
les Romains coururent aux armes. Moins sensibles et moins fiers, nous
entendmes, sans frmissement, l'insulte faite  nos quatre-vingt mille
braves et nous acceptmes, sans rougir, l'opprobre qu'elle dversait sur
eux et sur nous!

Pour toute vengeance, MM. de Tromeling et Macirone furent renvoys, le
premier au prince Blucher, le second au lord Wellington.

Le duc d'Otrante,  l'insu de la commission, remit  M. Macirone une
note confidentielle, ainsi conue:

     L'arme est mcontente, parce qu'elle est malheureuse; rassurez-la:
     elle deviendra fidle et dvoue.

     Les chambres sont indociles par la mme raison: rassurez tout le
     monde et tout le monde sera pour vous.

     Qu'on loigne l'arme; les chambres y consentiront en promettant
     d'ajouter  la charte les garanties spcifies par le Roi. Pour se
     bien entendre, il est ncessaire de s'expliquer; n'entrez donc pas
      Paris avant trois jours; dans cet intervalle tout sera d'accord.
     _On gagnera les chambres; elles se croiront indpendantes, et
     sanctionneront tout_. Ce n'est point la force qu'il faut employer
     auprs d'elles, c'est la persuasion.

J'ignore si M. de Tromeling fut galement charg de quelque note
semblable, ou si le lord Wellington interposa son autorit; mais le
prince Blucher, devenu tout--coup plus docile, consentit  traiter de
la reddition de Paris.

Le gnral Ziethen annona de sa part, le 5 juillet, au prince
d'Eckmuhl, que les dputs du gouvernement pouvaient se prsenter;
qu'ils seraient conduits  Saint-Cloud, o se trouveraient les dputs
des gnraux Anglais et Prussiens.

Le baron Bignon, le comte de Bondy, et le gnral Guilleminot, munis des
pouvoirs du prince d'Eckmuhl (Blucher ayant dclar qu'il ne voulait
avoir affaire qu'au chef de l'arme franaise), se rendirent aux
avant-postes prussiens, et furent transfrs  Saint-Cloud, _o, sans
gard pour le droit des gens, ils furent privs de tous moyens de
communiquer avec le gouvernement, et retenus en charte prive, pendant
la dure totale des ngociations_.

M. Bignon, principal ngociateur, et ses deux collgues, dfendirent les
droits politiques, les intrts privs, l'inviolabilit des personnes et
des proprits nationales et particulires, avec un zle et une fermet
inapprciables; ils taient bien loin de prvoir que la convention
suivante, qu'ils regardrent comme sacre, ouvrirait plus tard un accs
si funeste aux interprtations de la vengeance et de la mauvaise foi.

CONVENTION.

     Ce jourd'hui, 3 juillet 1815, les commissaires nomms par les
     commandans en chef des armes respectives, savoir:

     M. le baron Bignon, charg du portefeuille des affaires trangres;
     M. le comte Guilleminot, chef de l'tat-major de l'arme Franaise;
     M. le comte de Bondy, prfet du dpartement de la Seine; munis des
     pleins pouvoirs du marchal prince d'Eckmuhl, commandant en chef de
     l'arme Franaise, d'une part;

     Et M. le gnral major baron de Muffling, muni des pouvoirs de S.
     A. le marchal prince Blucher, commandant en chef l'arme
     Prussienne; M. le colonel Hervey, muni des pleins pouvoirs de S. E.
     le duc de Wellington, commandant en chef l'arme Anglaise; de
     l'autre;

     Sont convenus des articles suivans:

     Art. I. Il y aura une suspension d'armes entre les armes allies
     commandes par S. A. le prince Blucher, S. E. le duc de Wellington,
     et l'arme Franaise, sous les murs de Paris.

     Art. II. Demain l'arme franaise commencera  se mettre en marche,
     pour se porter derrire la Loire. L'vacuation totale de Paris sera
     effectue en trois jours, et son mouvement pour se porter derrire
     la Loire sera termin en huit jours.

     Art. III. L'arme franaise emmnera avec elle son matriel,
     artillerie de campagne, convois militaires, chevaux et proprits
     des rgimens, sans aucune exception. Il en sera de mme pour le
     personnel des dpts, et pour le personnel des diverses branches
     d'administration, qui appartiennent  l'arme.

     Art. IV. Les malades et les blesss, ainsi que les officiers de
     sant, qu'il serait ncessaire de laisser prs d'eux, sont sous la
     protection spciale de MM. les commissaires en chef des armes
     anglaises et prussiennes.

     Art. V. Les militaires et employs, dont il est question dans
     l'article prcdent, pourront, aussitt aprs leur rtablissement,
     rejoindre le corps auquel ils appartiennent.

     Art. VI. Les femmes et les enfans de tous les individus qui
     appartiennent  l'arme franaise, auront la facilit de rester 
     Paris.

     Ces femmes pourront sans difficult quitter Paris, pour rejoindre
     l'arme et emporter avec elles leurs proprits et celles de leurs
     maris.

     Art. VII. Les officiers de ligne employs avec les fdrs, ou avec
     les tirailleurs de la garde nationale, pourront, ou se runir 
     l'arme, ou retourner dans leur domicile, ou dans le lieu de leur
     naissance.

     Art. VIII. Demain, 4 juillet,  midi, on remettra St.-Denis,
     St.-Ouen, Clichy, et Neuilly; aprs demain, 5 juillet,  la mme
     heure, on remettra Montmartre; le 3e jour, 6 juillet, toutes les
     barrires seront remises.

     Art. IX. Le service intrieur de Paris continuera  tre fait par
     la garde nationale, et par le corps de la gendarmerie municipale.

     Art. X. Les commandans en chef des armes anglaises et prussiennes,
     _s'engagent  respecter et  faire respecter par leurs subordonns,
     les autorits actuelles tant quelles existeront_.

     Art. XI. _Les proprits publiques_,  l'exception de celles qui
     ont rapport  la guerre, soit qu'elles appartiennent au
     gouvernement, soit qu'elles dpendent de l'autorit municipale,
     _seront respectes_, et les puissances allies n'interviendront en
     aucune manire dans leur administration, ou dans leurs gestions.

     Art. XII. Seront pareillement respectes les personnes et les
     proprits particulires; les habitans, et en gnral tous les
     individus qui se trouvent dans la capitale, continueront  jouir de
     leurs droits et liberts, _sans pouvoir tre inquits, ni
     recherchs en rien relativement aux fonctions qu'ils occupent ou
     auraient occupes,  leur conduite et  leur opinion politique_.

     Art. XIII. Les troupes trangres n'apporteront aucun obstacle 
     l'approvisionnement de la capitale, et protgeront au contraire
     l'arrivage, et la libre circulation des objets qui lui sont
     destins.

     Art. XIV. La prsente convention sera observe et servira de rgle
     pour les rapports mutuels, jusqu' la conclusion de la paix.

     En cas de rupture, elle sera dnonce dans les formes usites, au
     moins dix jours  l'avance.

     Art. XV. _S'il survient des difficults_, sur l'excution de
     quelques uns des articles de la prsente convention,
     _l'interprtation en sera faite en faveur de l'arme franaise_ et
     de la ville de Paris.

     Art. XVI. La prsente convention est dclare commune  toutes les
     armes allies, sauf la ratification des puissances dont ces armes
     dpendent.

     Art. XVII. Les ratifications seront changes demain, 4 juillet, 
     six heures du matin, au pont de Neuilly.

     Art. XVIII. Il sera nomm les commissaires par les parties
     respectives, pour veiller  l'excution de la prsente convention.

     Fait et sign  St. Cloud, en triple expdition, par les
     commissaires sus-nomms, les jours et an ci-dessus.

     (Sign) Le baron BIGNON; le comte GUILLEMINOT; le comte DE BONDY;
     le baron DE MUFFLING; le baron HERVEY, colonel.

     Approuv et ratifi,

     (Sign) Le marchal PRINCE D'ECKMUHL.

On avait donn primitivement  ce trait le nom de _capitulation_. M. le
duc d'Otrante qui connat l'empire des mots et qui redoutait
l'impression que celui-ci produirait, se hta de retirer les copies dj
distribues, et d'y faire substituer le titre moins dur de _convention_.
Cette prcaution nanmoins ne fascina les yeux que de quelques dputs
bnvoles. Des groupes nombreux se formrent; on y accusa hautement le
gouvernement et le prince d'Eckmuhl, d'avoir une seconde fois livr et
vendu Paris aux allis et aux Bourbons. Les patriotes, les tirailleurs,
les fdrs qui avaient offert leur sang pour la dfense de cette ville,
s'indignrent galement qu'on l'eut rendue sans brler une amorce. Ils
rsolurent de s'emparer des hauteurs de Montmartre, de se joindre 
l'arme et de vendre chrement  l'ennemi les derniers soupirs de la
France et de la libert. Mais leurs clameurs menaantes furent entendues
du gouvernement. Il fit mettre sur pied la garde nationale; et elle
parvint  appaiser les mcontens, en leur opposant l'exemple de sa
propre rsignation.

La publicit de la convention produisit dans les camps une effervescence
non moins redoutable. Les gnraux s'assemblrent pour protester contre
cette oeuvre impie, et s'opposer  son accomplissement. Ils dclarrent
que le prince d'Eckmuhl, _chez lequel ils avaient plusieurs fois surpris
M. de Vitrolles_, avait perdu l'estime de l'arme et n'tait plus digne
de la commander. Ils se rendirent prs du gnral Vandamme, et lui
offrirent le commandement. Mais cet officier, qui avait fait partie (ce
qu'ils ignoraient) du conseil de guerre et qui en avait approuv les
sentimens, refusa de dfrer  leurs voeux. Les soldats  qui les
reprsentans du peuple avaient fait jurer de ne point souffrir que
l'ennemi pntrt dans la capitale, partagrent spontanment
l'indignation de leurs chefs, et proclamrent, comme eux, qu'ils ne
consentiraient jamais  rendre Paris. Les uns brisaient leurs armes, les
autres les brandissaient en l'air au milieu des blasphmes et des
menaces; tous juraient de mourir sur la place plutt que de
l'abandonner. Une subversion gnrale paraissait invitable et
prochaine, lorsque les gnraux, effrays des malheurs qu'elle pourrait
entraner, harangurent les soldats et parvinrent  calmer leur
irritation. La garde impriale, cdant  l'ascendant qu'exerait sur
elle le brave et loyal Drouot, donna la premire l'exemple de la
soumission; et tout rentra dans l'ordre.

Le gouvernement, pour justifier sa conduite et prvenir dans les autres
armes et dans les dpartemens de semblables soulvemens, publia la
proclamation suivante, fastueux tissu d'loquentes impostures et de
fallacieuses promesses[83].

_La Commission du Gouvernement aux Franais._

     FRANAIS,

     Dans les circonstances difficiles o les rnes de l'tat nous ont
     t confies, il n'tait pas en notre pouvoir de matriser le cours
     des vnemens et d'carter tous les dangers; mais nous devions
     dfendre les intrts du peuple et de l'arme, galement compromis
     dans la cause d'un prince abandonn par la fortune et la volont
     nationale.

     Nous devions _conserver_  la patrie les restes prcieux de ces
     braves lgions, dont le courage est suprieur aux revers, et qui
     ont t victimes d'un dvouement que la patrie rclame aujourd'hui.

     Nous devions garantir la capitale des horreurs d'un sige ou des
     chances d'un combat; maintenir la tranquillit publique, au milieu
     du tumulte et des agitations de la guerre; _soutenir les esprances
     des amis de la libert_, au milieu des craintes et des inquitudes
     d'une prvoyance souponneuse. Nous devions surtout arrter
     l'effusion inutile du sang, il fallait opter _entre une existence
     nationale assure_, ou courir le risque d'exposer la patrie et les
     citoyens  un bouleversement gnral, qui ne laisserait aprs lui
     ni esprance ni avenir.

     _Aucuns des moyens de dfense_ que le temps et nos ressources
     permettaient, rien de ce qu'exigeait le service des camps et de la
     cit, n'a t nglig.

     Tandis qu'on terminait la pacification de l'Ouest, des
     plnipotentiaires se rendaient au-devant des puissances allies, et
     toutes les pices de cette ngociation ont t mises sous les yeux
     de nos reprsentans.

     Le sort de la capitale est rgl par une convention; ses habitans,
     dont la fermet, le courage et la persvrance sont au-dessus de
     tout loge, ses habitans en conserveront la garde. _Les
     dclarations des souverains de l'Europe doivent inspirer trop de
     confiance; leurs promesses ont t trop solennelles, pour craindre
     que nos liberts et que nos plus chers intrts puissent tre
     sacrifis  la victoire._

     _Nous recevrons enfin les garanties_ qui doivent prvenir les
     triomphes alternatifs et passagers des factions qui nous agitent
     depuis vingt-cinq ans, qui doivent terminer nos rvolutions et
     _confondre sous une protection commune_, tous les partis qu'elle a
     fait natre, et tous ceux qu'elle a combattus.

     Les garanties qui jusqu'ici n'ont exist que dans nos principes et
     dans notre courage, _nous les trouverons_ dans nos lois, dans nos
     constitutions, dans notre systme reprsentatif; car, quelles que
     soient les lumires, les vertus, les qualits personnelles d'un
     monarque, elles ne suffisent jamais pour mettre le peuple  l'abri
     de l'oppression de la puissance, des prjugs de l'orgueil, de
     l'injustice des cours, et de l'ambition des courtisans.

     Franais, la paix est ncessaire  votre commerce,  vos arts, 
     l'amlioration de vos moeurs, au dveloppement des ressources qui
     vous restent: soyez unis, _et vous touchez au terme de vos maux_.
     Le repos de l'Europe est insparable du vtre. L'Europe est
     intresse  votre tranquillit et  votre bonheur.

     Donn  Paris, le 5 juillet 1816.

     (Sign) Le prsident de la commission,

     LE DUC D'OTRANTE.

Aux termes de la convention, la premire colonne franaise devait
commencer le 4  se mettre en mouvement. Les soldats, encore irrits,
dclarrent qu'ils ne partiraient point, sans tre pays de leur solde
arrire. Le trsor tait vide, le crdit teint, le gouvernement aux
abois. Le prince d'Eckmuhl proposa d'enlever les fonds de la banque; la
commission eut horreur de cet attentat. Une seule ressource, un seul
espoir lui restait: c'tait d'invoquer l'appui d'un banquier fameux
alors par ses richesses, clbre aujourd'hui par ses vertus civiques. M.
Lafitte fut appel; les chances de l'avenir ne l'pouvantrent point; il
n'couta que l'intrt de la patrie; et plusieurs millions rpandus, par
son secours, dans les rangs de l'arme, dsarmrent les mutins et
appaisrent les semences de la guerre civile.

L'arme se mit en marche: au milieu du dsespoir o l'avait plong la
capitulation, elle avait souvent appel Napolon! La commission,
craignant que l'Empereur, n'ayant plus de mnagement  garder, ne vnt
se jeter en dsespr  la tte des patriotes et des soldats, envoya par
un courrier au gnral Beker, l'ordre de faire arriver sans dlai
Napolon  Rochefort, _et d'employer, en conservant le respect qui lui
tait d tous les moyens qui seraient ncessaires pour le faire
embarquer_, attendu que son sjour en France compromettait la sret de
l'tat et nuisait aux ngociations.

La retraite de l'arme, l'occupation de Paris par les trangers et la
prsence du roi  Arnouville dvoilrent l'avenir; et les hommes que
d'incurables illusions n'aveuglaient point, se prparrent  retomber
sous la domination des Bourbons.

Leurs partisans, leurs missaires, leurs agens accrdits (M. de
Vitrolles et autres) avaient assur que le Roi, attribuant la rvolution
du 20 mars aux fautes de son ministre, fermerait les yeux sur tout ce
qui s'tait pass, et qu'une absolution gnrale serait le gage de son
retour et de sa rconciliation avec les Franais. Cette consolante
assertion avait dj vaincu bien des rpugnances, lorsque parurent les
proclamations de Cambray, des 25 et 28 juin[84]. Elles reconnaissaient
effectivement que les ministres du Roi avaient fait des fautes; mais
loin de promettre l'entier oubli de celles commises par ses sujets,
l'une d'elle (ouvrage du duc de Feltre) annonait au contraire, que le
Roi,  qui ses puissans allis avaient fray le chemin de ses tats en
dissipant _les satellites du tyran_, se htait d'y rentrer pour mettre 
excution contre les coupables les lois existantes.

Bientt on apprit, par les commissaires revenus du quartier gnral des
allis et par le rapport de MM. de Tromeling et Macirone, que Blucher et
Wellington, abusant dj de notre faiblesse, dclaraient hautement que
l'autorit des chambres et de la commission tait illgitime, et
qu'elles n'avaient plus rien de mieux  faire que de donner leurs
dmissions et de proclamer Louis XVIII.

Tout le bien qu'avaient produit les cajoleries de M. Fouch et l'espoir
d'une heureuse rconciliation, disparut. La consternation s'empara des
mes faibles, l'indignation des coeurs gnreux. La commission, frustre
de l'espoir d'obtenir Napolon II ou le duc d'Orlans, qui, selon
l'expression du duc de Wellington, n'aurait t qu'un usurpateur de
bonne famille, ne pouvait plus se dissimuler que l'intention des
trangers ne ft de replacer Louis XVIII sur le trne; mais elle avait
pens que son rtablissement serait l'objet d'une transaction entre la
nation, les monarques allis et Louis.

Quand elle connut le langage des gnraux ennemis, elle prvit que
l'indpendance des pouvoirs de l'tat, stipule par la convention, ne
serait point respecte; et elle dlibra s'il ne lui convenait point de
se retirer, avec les chambres et l'arme, derrire la Loire. Cette
mesure, digne de la fermet de M. Carnot qui l'avait propose, fut
vivement combattue par le duc d'Otrante. Il dclara que ce moyen
perdrait la France; que la plupart des gnraux ne voudraient point y
souscrire, et qu'il serait lui-mme le premier  refuser de quitter
Paris; que c'tait  Paris que tout devait se dcider; et que le devoir
de la commission tait d'y rester, pour dfendre et dbattre, jusqu' la
dernire extrmit, les grands intrts qui lui avaient t confis.

La commission abandonna cette ide, non point par dfrence pour les
observations de M. Fouch (car il avait perdu sur elle tout son empire),
mais parce qu'elle se convainquit, en y rflchissant, que les choses
taient trop avances, pour pouvoir esprer quelque bien de cette mesure
dsespre. Elle aurait probablement rallum la guerre trangre et la
guerre civile; et si l'on pouvait compter sur les soldats, il n'tait
plus permis de se reposer avec la mme scurit sur leurs chefs.
Quelques uns, tels que le gnral Snchal, avaient t arrts aux
avant-postes, au moment o ils voulaient passer aux Bourbons. D'autres
s'taient dclars ouvertement en faveur de Louis. Le plus grand nombre
paraissait inbranlable; mais cette diversit de sentimens avait amen
des mfiances, des dissensions, et dans les guerres politiques, tout est
perdu, quand il y a divergence d'opinion et de volont. Il aurait fallu
d'ailleurs, puisque la commission persistait  repousser Napolon,
placer  la tte de l'arme un autre chef dont le nom consacr par la
gloire, pt servir de point d'appui et de ralliement: et sur qui le
choix de la commission aurait-il pu tomber![85]--Le marchal Ney, le
premier, avait donn l'alarme et dsespr du salut de la
patrie[86].--Le marchal Soult avait abjur son commandement.--Le
marchal Massna, us par la victoire, n'avait plus la force de corps
qu'exigeaient les circonstances.--Le marchal Macdonald, sourd au cri de
guerre de ses anciens compagnons d'armes, avait laiss paisiblement son
pe dans le fourreau.--Le marchal Jourdan tait sur le Rhin.--Le
marchal Mortier avait t saisi de la goutte  Beaumont.--Le marchal
Suchet avait montr ds l'origine de la rpugnance et de
l'irrsolution.--Enfin, les marchaux Davoust et Grouchy ne possdaient
plus la confiance de l'arme.

La commission (il en cote  l'orgueil franais de faire cet aveu)
n'aurait donc su dans quelles mains remettre les destines de la France;
et le parti qu'elle prit d'attendre dans la capitale l'issue des
vnemens, fut, sinon le plus digne, du moins le plus prudent et le plus
sage.

Les reprsentans du peuple, de leur ct, loin de se montrer dociles aux
avis de Wellington et de Blucher, manifestrent plus nergiquement que
jamais, les principes et les sentimens dont ils taient anims. Ils se
grouprent autour du drapeau tricolor; et quoique l'arme et dpos les
armes, ils voulurent combattre encore pour la dfense de l'indpendance
nationale et de la libert.

Le jour mme o la convention de Paris leur fut notifie par le
gouvernement, ils consignrent, dans un nouveau bill des droits, les
principes fondamentaux de la constitution qui, dans leur pense, pouvait
seule satisfaire le voeu public, et dclarrent que le prince appel 
rgner ne monterait sur le trne, qu'aprs avoir sanctionn ce bill, et
prt serment de l'observer et de le faire observer.

Instruits presqu'aussitt par des rumeurs sinistres, qu'il ne leur
serait bientt plus permis de dlibrer, ils rsolurent, sur la
proposition de M. Dupont (de l'Eure), de consacrer leur dernire volont
dans une espce de testament politique conu en ces termes:

_Dclaration de la Chambre des reprsentans._

     Les troupes des puissances allies vont occuper la capitale.

     La chambre des reprsentans n'en continuera pas moins de siger au
     milieu des habitans de Paris, o la volont expresse du peuple a
     appel ses mandataires.

     Mais, dans ces graves circonstances, la chambre des reprsentans se
     doit  elle-mme, elle doit  la France,  l'Europe, une
     dclaration de ses sentimens et de ses principes.

     Elle dclare donc qu'elle fait un appel solennel  la fidlit et
     au patriotisme de la garde nationale parisienne, charge du dpt
     de la reprsentation nationale.

     Elle dclare qu'elle se repose avec la plus haute confiance sur les
     principes de morale, d'honneur, sur la magnanimit des puissances
     allies, et sur leur respect pour l'indpendance de la nation, si
     positivement exprim dans leurs manifestes.

     Elle dclare que le gouvernement de la France, quel qu'en puisse
     tre le chef, doit runir les voeux de la nation, lgalement mis,
     et se co-ordonner avec les autres gouvernemens pour devenir un lien
     commun et la garantie de la paix entre la France et l'Europe.

     Elle dclare qu'un monarque ne peut offrir de garanties relles,
     s'il ne jure d'observer une constitution dlibre par la
     reprsentation nationale, et accepte par le peuple. Ainsi, tout
     gouvernement qui n'aurait d'autre titre que des acclamations ou la
     volont d'un parti, ou qui serait impos par la force; tout
     gouvernement qui n'adopterait pas les _couleurs nationales_, et ne
     garantirait point la _libert des citoyens_; l'_galit des droits
     civils et politiques_; la _libert de la presse_; la _libert des
     cultes_; le _systme reprsentatif_; le _libre consentement des
     leves d'hommes et d'impts_; la _responsabilit des ministres_;
     l'_irrvocabilit des ventes des biens nationaux de toute origine_;
     l'_inviolabilit des proprits_; l'_abolition de la dme_, _de la
     noblesse ancienne et nouvelle, hrditaire, et de la fodalit_;
     l'_abolition de toute confiscation de biens_; l'_entier oubli des
     opinions et des votes_ mis jusqu' ce jour; l'_institution de la
     lgion d'honneur_; les _rcompenses dues aux officiers et aux
     soldats_; les _secours dus  leurs veuves et  leurs enfans_;
     l'_institution du jury_; l'_inamovibilit des juges_; le _paiement
     de la dette publique_; n'assurerait point la tranquillit de la
     France et de l'Europe.

     Que si les bases nonces dans cette dclaration pouvaient tre
     mconnues ou violes, les reprsentans du peuple franais,
     s'acquittant aujourd'hui d'un devoir sacr, protestent d'avance, 
     la face du monde entier, contre la violence et l'usurpation. Ils
     confient le maintien des dispositions qu'ils rclament  tous les
     bons Franais,  tous les coeurs gnreux,  tous les esprits
     clairs,  tous les hommes jaloux de leur libert; enfin, aux
     gnrations futures.

Cette protestation sublime fut considre, par l'assemble, comme un
monument funbre de patriotisme et de fidlit. Tous les membres se
levrent et l'adoptrent spontanment aux cris mille fois rpts de
_vive la nation; vive la libert_! Il fut rsolu qu'elle serait envoye
sur-le-champ  la chambre des pairs. Il faut qu'on sache, dit M. Dupin,
que la reprsentation nationale toute entire partage les nobles
sentimens exprims dans la dclaration. Il faut que tout ce qu'il y a
d'honntes gens, d'hommes raisonnables, d'amis d'une sage libert,
sachent que leurs voeux ont trouv ici des interprtes, et que la force
elle-mme ne pourra nous empcher de les mettre.

Au mme moment, M. Bedoch annona que nos plnipotentiaires taient de
retour, et que l'un d'eux (M. de Pontcoulant) avait affirm que les
puissances trangres avaient montr des dispositions favorables, et
particulirement l'Empereur Alexandre; qu'il avait souvent entendu dire
et rpter que l'intention des souverains allis n'tait point de gner
la France dans le choix de son gouvernement, et que l'empereur Alexandre
serait dans quelques jours  Nancy[87].

Le gnral Sbastiani confirma ces explications. La chambre, rappele 
l'esprance, ordonna sur-le-champ que sa dclaration serait porte par
une dputation aux monarques trangers. Ils entendront notre langage
avec un noble intrt, dit M. Dupont (de l'Eure): il est digne d'eux et
de la grande nation que nous reprsentons.

Ainsi, au moment mme o cette chambre allait expirer, ses regards
mourans se reportaient encore, avec une douce confiance, vers les Rois
trangers que l'inconstante fortune rendait l'arbitre des Franais. Elle
appelait surtout, de tous ses voeux, ce prince loyal et magnanime qui
dj avait prserv la France des malheurs de la conqute, et qui
paraissait destin  la prserver de maux plus dplorables encore. Son
nom, prononc avec respect, avec reconnaissance, sortait de toutes les
bouches; il suffisait pour calmer les inquitudes, appaiser les
douleurs, ranimer les esprances; il semblait tre le gage de la paix,
de l'indpendance et du bonheur de la nation. ! Alexandre! cette haute
estime, cette tendre confiance de tout un peuple qui n'tait pas le
tien, sera (n'en doute pas) place par la postrit, au premier rang de
tes titres de gloire.

La commission cependant dissuada les reprsentans de se rendre auprs
des souverains: elle leur remontra que les trangers refusaient de
reconnatre le caractre lgal des chambres, et que cette dmarche les
exposerait  des humiliations indignes de la majest nationale. Les
reprsentans dsabuss n'insistrent point; ils reprirent avec calme
leurs travaux sur la constitution[88], et continurent, sous le fer
despotique des Rois,  discuter stoquement les droits imprescriptibles
des peuples.

Le duc de Wellington, la convention signe, avait tmoign le dsir de
s'entendre avec le duc d'Otrante sur son excution. La commission ne
s'opposa point  leur entrevue. C'tait un moyen positif de savoir
dfinitivement  quoi s'en tenir sur les dispositions des allis. Il fut
convenu que le prsident de la commission reproduirait les argumens de
la lettre du 1er juillet; qu'il tcherait d'carter les Bourbons et de
faire tourner la vacance momentane du trne  l'avantage de la nation
et de la libert.

Le duc d'Otrante, de retour, dit  la commission, que Wellington s'tait
prononc formellement en faveur de Louis XVIII, et avait dclar que ce
souverain ferait son entre  Paris le 8 juillet; que le gnral Pozzo
di Borgo avait rpt la mme dclaration, au nom de l'Empereur de
Russie, et lui avait communiqu une lettre du prince de Metternich et du
comte de Nesselrode, exprimant la volont de ne reconnatre que Louis
XVIII, et de n'admettre aucune proposition contraire. Il ajouta que le
duc de Wellington l'avait conduit chez le Roi; qu'il y avait t _pour
son compte_, qu'il ne lui avait rien laiss ignorer sur la situation de
la France, sur la disposition des esprits contre le retour de sa
famille; que le Roi l'avait cout avec attention et avec approbation;
qu'il avait manifest la volont d'ajouter  la Charte de nouvelles
garanties et d'loigner toute ide de raction; _que, quant aux
expressions des proclamations, elles seraient moins des moyens de
svrit que des occasions de clmence_. Il ajouta enfin qu'il avait
parl de la cocarde tricolore, mais que toute explication avait t
rejete; que l'opposition lui avait paru moins venir du Roi que de ses
entours et de M. de Talleyrand.

Depuis cette entrevue, M. le duc d'Otrante eut l'air de faire cause 
part avec ses collgues, et ne parut plus qu'avec inexactitude  leurs
frquentes runions.

Bientt on apprit par les journaux, qu'il tait nomm ministre de la
police du Roi. Il l'avait tu  la commission. Cette faveur fut
considre comme le salaire de sa trahison. Les royalistes le
flicitrent; les patriotes l'accablrent de maldictions.

Le parti du Roi qui jusqu'alors s'tait tenu dans l'ombre, voulut
rparer, par un coup d'clat, sa longue et pusillanime inaction; il
complota de dsarmer,  la faveur de la nuit, les postes de la garde
nationale, de s'emparer des Tuileries, de dissoudre la commission et les
chambres, et de proclamer Louis XVIII.

Quelques prcautions prises par le prince d'Essling avertirent les
conjurs que leurs desseins taient connus, et prudemment ils en
dfrrent l'excution aux baonnettes trangres. Leur attente ne fut
point longue. Le 7 juillet,  cinq heures du soir, plusieurs bataillons
prussiens, au mpris de la convention, cernrent le palais o sigeait
le gouvernement. Un officier d'tat major remit  la commission la
demande faite par le prince Blucher, d'une contribution de cent millions
en argent et de cent millions en effets de troupes. La commission
dclara avec fermet que cette rquisition tait contraire  la
convention, et qu'elle ne consentirait jamais  se rendre complice de
semblables exactions. Pendant ce dbat, les Prussiens avaient forc les
portes des Tuileries et envahi les cours et les avenues du palais. La
commission n'tant plus libre et ne voulant point devenir un instrument
d'oppression, cessa ses fonctions.

Son premier besoin fut de constater, par une protestation authentique,
_qu'elle n'avait cd qu' la force, et que les droits de la nation
taient rests intacts_. M. le duc d'Otrante, rdacteur docile des actes
publics du gouvernement, prit la plume  cet effet; mais la commission
redoutant, pour la tranquillit publique, les effets de cette
protestation, crut devoir se borner  transmettre aux deux chambres le
message que voici:

     Monsieur le Prsident,

     Jusqu'ici nous avions d croire que les intentions des souverains
     allis n'taient point unanimes sur le choix du prince qui doit
     rgner en France: nos plnipotentiaires nous ont donn la mme
     assurance,  leur retour. Cependant les ministres et les gnraux
     des puissances allies ont dclar hier, dans les confrences
     qu'ils ont eues avec le prsident de la commission, que tous les
     souverains s'taient engags  replacer Louis XVIII sur le trne,
     et qu'il doit faire ce soir ou demain son entre dans la capitale.

     Les troupes trangres viennent d'occuper les Tuileries o sige le
     gouvernement. Dans cet tat de choses, nous ne pouvons plus que
     faire des voeux pour la patrie; et nos dlibrations n'tant plus
     libres, nous croyons devoir nous sparer.

Ce message, dernier tmoignage de l'audacieuse duplicit du duc
d'Otrante devenu ministre du Roi, contenait en outre ce qui suit: On
ajoutera de nouvelles garanties  la Charte; et nous n'avons point perdu
l'espoir de conserver les couleurs si chres  la nation, mais ce
paragraphe, dont je ne rapporte que la substance, fut ensuite supprim.

La chambre des pairs qui avait accueilli froidement le bill des droits
et la dclaration de la chambre des reprsentant, se spara sans
murmures[89].

La chambre des dputs reut son arrt de mort avec un calme hroque.
Lorsque M. Manuel, rappelant les mmorables paroles de Mirabeau,
s'cria: _Nous sommes ici par la volont du peuple, nous n'en sortirons
que par la puissance des baonnettes_. Il est de notre devoir de donner
 la patrie nos derniers momens; et s'il le faut, la dernire goutte de
notre sang. Tous les membres de l'assemble se levrent en signe
d'adhsion, et dclarrent qu'ils resteraient inbranlablement  leur
poste.

Mais ils ne devaient point accomplir cette glorieuse rsolution. Le
prsident (M. Lanjuinais) trahissant leur courage et mprisant leur
volont, leva la sance et se retira. M. le prsident, lui dit le
gnral Solignac, l'histoire est l, elle recueillera votre action.

Le lendemain matin, ils trouvrent les avenues de leur palais occupes
par les trangers, et les portes de l'assemble fermes. M. de Cazes, 
la tte de quelques volontaires royaux, en avait enlev les clefs. Cette
violence, contre laquelle ils protestrent, fit enfin tomber leur
bandeau; ils reconnurent la faute qu'ils avaient commise, en arrachant
trop prcipitamment du trne Napolon, et en confiant aveuglment 
d'autres mains les destines de la patrie[90].

Ainsi finit, aprs un mois d'existence, cette assemble que les Franais
avaient choisie pour affermir la dynastie impriale, pour assurer leur
repos et leurs liberts, et qui, par entranement, par imprvoyance, par
un excs de zle et de patriotisme, n'enfanta que des bouleversemens et
des calamits.

La dissolution des chambres et du gouvernement mit fin  toute illusion.

Les couleurs tricolores qu'on avait conserves disparurent.

Les cris de _vive la nation! vive la libert!_ cessrent.

M. Fouch fut annoncer  son nouveau matre que tout tait consomm.

Et le 8 juillet, Louis XVIII triomphant reprit possession de sa
capitale[91] et de son trne.

Au moment o ce prince rentrait aux Tuileries, Napolon s'occupait 
Rochefort des moyens de quitter la France. Sa prsence excitait parmi le
peuple, les marins et les soldats, un tel enthousiasme, que le rivage
retentissait sans interruption des cris de _vive l'Empereur!_ et que ces
cris, rpts de bouche en bouche, durent apprendre aux hommes qui
s'taient flatts de matriser les volonts de Napolon, combien il lui
serait facile de secouer ses chanes et de se jouer de leurs vaines
prcautions. Mais, fidle  sa dtermination, il rsistait avec fermet
aux impulsions des circonstances et aux continuelles sollicitations de
se mettre  la tte des patriotes et de l'arme. Il est trop tard,
rptait-il sans cesse; le mal est maintenant sans remde; il n'est plus
en ma puissance de sauver la patrie. Une guerre civile serait
aujourd'hui sans objet, sans utilit;  moi seul elle pourrait devenir
avantageuse, en ce qu'elle me procurerait le moyen d'obtenir
personnellement des conditions plus favorables; mais il me faudrait les
acheter par la perte invitable de ce que la France possde de plus
gnreux et de plus magnanime, et un tel rsultat me fait horreur[92].

Jusqu' l'poque du 29 juin, jour du dpart de l'Empereur de la
Malmaison, on n'avait apperu, dans les parages de Rochefort, aucun
btiment anglais; et tout porte  croire que Napolon, si les
circonstances lui eussent permis de s'embarquer aussitt son abdication,
serait parvenu sans obstacles  gagner les tats-Unis: mais quand il
arriva sur le rivage de la mer, il trouva toutes les issues occupes par
l'ennemi, et parut conserver peu d'espoir de lui chapper.

Le 8 juillet[93], il se rendit  bord de la frgate _la Saale_, prpare
pour le recevoir. Sa suite fut embarque sur _la Mduse_; et le
lendemain 9, les deux btimens abordrent  l'le d'Aix. Napolon,
toujours le mme, fit mettre la garnison sous les armes, visita dans les
plus grands dtails les fortifications, et dcerna l'loge et le blme,
comme s'il et encore t le souverain matre de l'tat.

Le 10, le vent, contraire jusqu'alors, devint favorable; mais une flotte
anglaise de onze vaisseaux croisait  la vue du port; et il ne fut point
possible d'appareiller.

Le 11, l'Empereur, fatigu de cet tat d'anxit, envoya le comte de
Lascases, devenu son secrtaire, sonder les dispositions de l'amiral
Anglais, et s'informer s'il tait autoris  lui accorder la libre
facult de se rendre en Angleterre ou aux tats-Unis.

L'amiral rpondit qu'il n'avait aucun ordre; qu'il serait toujours prt
 recevoir Napolon et  le conduire en Angleterre; mais qu'il n'tait
point en son pouvoir de lui garantir s'il y obtiendrait la permission de
s'y fixer ou de se rendre en Amrique.

Napolon, peu satisfait de cette rponse, fit acheter deux btimens
demi-ponts, dans l'intention de gagner,  la faveur de la nuit, un
snack Danois, avec lequel il s'tait cr des intelligences.

Ce moyen ayant chou, deux jeunes aspirans de la marine, pleins de
courage et de dvouement, lui proposrent de monter les deux barques, et
lui jurrent sur leur tte, qu'ils le conduiraient  New Yorck. Napolon
ne fut point effray par le pril d'une aussi longue navigation avec de
si frles embarquemens; mais il sut qu'on ne pourrait point viter de
s'arrter sur les ctes d'Espagne et de Portugal, pour y prendre des
vivres et de l'eau, et il ne voulut point exposer son quipage et
lui-mme  tomber entre les mains des Portugais et des Espagnols.

Inform qu'un navire amricain se trouvait  l'embouchure de la Gironde,
il fit partir  franc trier, le gnral Lallemand, pour s'assurer de
l'existence de ce btiment et des sentimens du capitaine. Le gnral
revint en toute hte lui annoncer que le capitaine serait heureux et
glorieux de le soustraire aux perscutions de ses ennemis; mais
Napolon, cdant, dit-on, aux conseils de quelques personnes qui
l'entouraient, abandonna l'ide de tenter le passage et se dcida  se
confier  la gnrosit anglaise.

Le 14, il fit prvenir l'amiral, qu'il se rendrait le lendemain  son
bord.

Le 15 au matin, il s'embarqua avec sa suite, sur le brick l'_pervier_,
et fut reu  bord du _Bellrophon_ avec les honneurs dus  son rang et
 son infortune. Le gnral Beker qui avait ordre de ne point le
quitter, le suivit. Au moment d'aborder, l'Empereur lui dit:
Retirez-vous, gnral; je ne veux pas qu'on puisse croire qu'un
Franais est venu me livrer  mes ennemis!

Le 16, le _Bellrophon_ mit  la voile pour l'Angleterre.

L'Empereur avait prpar une lettre au prince Rgent, que le gnral
Gourgaud fut charg de lui porter immdiatement. La voici:

     Rochefort, le 13 juillet 1815.

     Altesse Royale,

     En butte aux factions qui divisent mon pays et  l'inimiti des
     plus grandes puissances de l'Europe, j'ai termin ma carrire
     politique; et je viens, comme Thmistocle, m'asseoir aux foyers du
     peuple Britannique. Je me mets sous la protection de ses lois que
     je rclame de Votre Altesse Royale, comme le plus puissant, le plus
     constant et le plus gnreux de mes ennemis.

Le gnral Gourgaud eut l'ordre de faire connatre au prince, s'il
daignait l'admettre en sa prsence, ou  ses ministres, que l'intention
de Napolon tait de se retirer dans une province quelconque
d'Angleterre, et d'y vivre ignor et paisible, sous le nom du colonel
Duroc.

L'Empereur ne manifesta, dans la traverse, aucune apprhension, aucune
inquitude. Il se reposait avec scurit sur le noble caractre du
peuple anglais.

Arriv  Plymouth, on ne lui permit point de mettre pied  terre; et
bientt on lui apprit que les puissances allies avaient dcid qu'il
serait considr comme prisonnier de guerre et renferm  Sainte-Hlne.

Il protesta solennellement entre les mains de l'amiral Anglais, et  la
face du ciel et des hommes, contre la violation de ses droits les plus
sacrs, contre la violence exerce envers sa personne et sa libert.

Cette protestation ayant t vaine, il se soumit avec une rsignation
calme et majestueuse  l'arrt de ses ennemis. Il fut transport  bord
du _Northumberland_, qui fit voile immdiatement pour Sainte-Hlne.

En passant  la hauteur du Cap de La Hague, il reconnut les ctes de la
France; il les salua aussitt; et, tendant ses mains vers le rivage, il
s'cria, d'une voix profondment mue: Adieu, terre des braves! adieu,
chre France! quelques tratres de moins, et tu serais encore la grande
nation et la matresse du monde.

Le 17 octobre, on lui fit appercevoir les rochers arides qui allaient
devenir les murs de sa prison. Il les contempla sans plaintes, sans
agitation, sans effroi.

Le 18, il mit pied  terre; et aprs avoir protest derechef contre
l'attentat commis sur sa personne, il se rendit d'un pas ferme et assur
au lieu de sa captivit.

Ainsi s'est termine la vie politique de Napolon.

On s'est tonn qu'il ait voulu se survivre  lui-mme. Il aurait pu se
tuer; rien n'est plus facile  l'homme. Mais une fin semblable
tait-elle digne de lui? Un roi, un grand roi ne doit point mourir de la
mort dsespre d'un conspirateur, d'un chef de parti. Il faut, pour me
servir des propres expressions de l'illustre captif de Sainte-Hlne, il
faut qu'il soit au-dessus des plus rudes atteintes de l'adversit.

Non! il tait digne du grand Napolon, d'opposer l'inflexibilit de son
me  l'inconstance de la fortune; et tel que ce Romain,  qui l'on
reprochait de ne s'tre point donn la mort aprs une grande
catastrophe, il pourra rpondre aussi: J'AI PLUS FAIT, J'AI VCU!




SORT DES PERSONNES QUI FIGURENT DANS CES MMOIRES.


GOUVERNEMENT ROYAL.

MINISTRES.

Le prince de Talleyrand, disgraci, pair de France.
M. Dambray, disgraci, pair de France.
M. l'abb de Montesquiou, disgraci, pair de France.
Le gnral Dupont, disgraci, pair de France.
Le marchal Soult, disgraci, proscrit.
Le duc de Feltre, disgraci, mort.
M. le comte de Blacas, disgraci, pair de France.

MINISTRES D'TAT.

M. le comte Ferrand, disgraci, pair de France.
M. le Vicomte de Chateaubriand, disgraci, pair de France.
M. baron de Vitrolles, disgraci.

MARCHAUX.

Le marchal Marmont, major gnral de la garde royale.
Le marchal Macdonald, major gnral de la garde royale.
Le marchal Victor, major gnral de la garde royale.
Le marchal Gouvion St.-Cyr, ministre de la guerre.


GOUVERNEMENT IMPRIAL.

MINISTRES.

Le prince Cambacrs, banni, rentr.
Le prince d'Eckmuhl, pair de France.
Le duc de Vicence, retir des affaires.
Le duc de Decrs, retir des affaires.
Le duc d'Otrante, banni.
Le duc de Gate, pair de France (lettre close.)
Le comte Mollien, pair de France.
M. Carnot, proscrit.
M. le duc de Bassano, proscrit.

MINISTRES D'TAT.

M. le comte Defermont, proscrit, rappel.
M. le comte Regnault de St. Jean d'Angely, proscrit rappel, tu par
l'exil.
M. le comte Boulay (de la Meurthe), proscrit.
M le comte Merlin (de Douay), proscrit.
M. le comte Androssy, pair de France.

MARCHAUX.

Le marchal Ney, fusill;
Le marchal Brune, massacr.
Le prince d'Eckmuhl, pair de France.
Le prince Massna, disgraci, mort.
Le marchal Mortier, pair de France.
Le marchal Jourdan, pair de France.
Le marchal Soult, proscrit, rappel.
Le marchal Lefvre, pair de France.
Le marchal Suchet, pair de France.
Le marchal Grouchy, proscrit.
Le duc de Rovigo, condamn  mort, contumace.
Le comte Bertrand, condamn  mort, contumace.
Le gnral Drouot, jug, acquitt, retir du service.
Le gnral Cambronne, jug, acquitt, retir du service.

GRENOBLE.

Le gnral Marchand, jug, acquitt.
Le gnral Debelle, condamn  mort, pardonn.
Le colonel Labdoyre, fusill.

LYON.

Le gnral Brayer, condamn  mort, contumace.
Le gnral Mouton-Duvernet, fusill.
Le gnral Girard, tu  Ligny.

COMPLOT DE COMPIGNE ET LAFRE.

(Tom. I, pag. 186.)

Le gnral d'Erlon, condamn  mort, contumace.
Le gnral Lefvre-Desnouettes, condamn  mort, contumace.
Les gnraux Lallemand (frres), condamns  mort, contumaces.

BORDEAUX.

Le gnral Clausel, condamn  mort, contumace.
Les gnraux Faucher (frres), fusills.

VALENCE (Drme).

Le marchal Grouchy, proscrit.
Le gnral Chartran, fusill.

VENDE.

Le gnral Travot, condamn  mort, dtenu  perptuit.
Le gnral Lamarque, proscrit, rappel.

ARMES. CHEFS DE CORPS.

Le gnral Decaen, jug, acquitt.
Le gnral Rapp, pair de France.
Le gnral Reille, pair de France.
Le gnral de Lobau, proscrit, rappel.
Le gnral d'Erlon, condamn  mort, contumace.
Le gnral Girard, retir du service.
Le gnral Vandamme, proscrit.
Le gnral Excelmans, proscrit, rappel.
Le gnral Pajol, retir du service.
Le gnral Foi, retir du service.
Le gnral Freyssinet, proscrit.
Le gnral de Bourmont, commandant de la cavalerie de la garde.

MEMBRES DE LA CHAMBRE DES REPRSENTANS.

M. Lanjuinais, prsident, pair de France.
M. Dupont (de l'Eure), destitu de ses fonctions de prsident de la cour
de Rouen, Dput actuel. Chef de l'opposition.
M. Durbach, proscrit, rappel.
MM. Defermont, Boulay, Regnault, proscrits.
M. Lafayette, dput actuel, opposition.
M. Manuel, dput actuel, opposition.
M. Roi, ministre d'tat, dput.
M. Dupin, avocat, devenu clbre par son talent et son patriotisme.

COMMISSAIRES NGOCIATEURS.

Le gnral Sbastiani, en activit.
Le comte de Pontcoulant, pair de France.
Le comte Delaforest, pair de France.
Le comte Androssy, pair de France.
Le comte Boissy-d'Anglas, pair de France.
Le comte de Valence, exclus de la chambre des pairs.
M. de la Besnardire, retir des affaires.
M. Lafayette, dput, opposition.
M D'Argenson, dput, opposition.
M. Flaugergues, sans fonctions, opinion neutre.
M. Benjamin Constant, crivain politique et dput.
M. De Lavalette, condamn  mort, arrach  l'chafaud par la pit
conjugale et l'hrosme de trois Anglais, MM.
Robert Wilson, Bruce et Hutchinson.
M. le gnral Grenier, dput, opposition.
M. le Baron Quinette, banni, rappel.
M. Thibaudeau, proscrit.
Le gnral Beker, pair de France.
Le gnral Flahaut, naturalis anglais.
M. de Tromeling, marchal de camp en activit.
L'auteur des mmoires, indpendant.

_Fin du deuxime et dernier Volume._




NOTES

[1: Fragment d'une lettre de M. Fouch  l'Empereur, le 21 mars.]

[2: Jeu d'enfant qui consiste  changer continuellement de place et 
tcher de prendre celle de son voisin.]

[3: On m'a assur depuis, que M. Ral l'avait fait prvenir par Madame
Lacue, sa fille, que l'Empereur savait tout.]

[4: La plupart des dputs n'taient point encore nomms; mais il
m'tait bien permis d'anticiper sur les vnemens.]

[5: Lorsque le duc d'Otrante devint ministre du Roi, et fut charg de
dresser les listes de proscription, je voulus savoir  quoi m'en tenir
sur les effets de son ressentiment et je lui crivis pour sonder ses
dispositions. Il me fit appeler, m'accueillit avec beaucoup de bont, et
m'assura de sa protection et de son amiti: Vous faisiez votre devoir,
me dit-il, et je faisais aussi le mien. J'avais prvu que Bonaparte ne
pourrait point se soutenir. C'tait un grand homme, mais il tait devenu
fou. J'ai d faire ce que j'ai fait, et prfrer le bien de la France 
toute autre considration.

Le duc d'Otrante se conduisit avec la mme gnrosit vis--vis de la
plupart des personnes dont il avait eu  se plaindre; et s'il fut forc
d'en comprendre quelques-unes au nombre des proscrits, il eut du moins
le mrite de leur faciliter par des avis, par des passeports, souvent
par des prts d'argent, les moyens d'chapper  la mort ou aux fers qui
leur taient rservs.]

[6: Ce prambule, qui tua l'acte additionnel, est, je crois, l'ouvrage
de M. Benjamin Constant.]

[7: Ce tableau et celui dont il est question art. 33, n'tant d'aucune
importance, n'ont point t joints ici.]

[8: Malgr la charte et les lois rendues chaque jour, on est encore
oblig de revenir journellement aux rgles tablies par l'ancienne
lgislation du snat.]

[9: Paroles bien connues des Corts d'Aragon aux rois d'Espagne lors de
leur couronnement.]

[10: L'Empereur avait ordonn de brler cette proclamation; mais je la
trouvai si belle, que je crus devoir la conserver. Au moment du dpart
de Napolon pour l'arme, je n'tais point  Paris; un premier commis du
cabinet, M. Rathery, l'ayant trouve dans mes cartons, eut le courage de
la jeter au feu.]

[11: Je parle en gnral; je sais qu'il est des dpartemens o les
collges lectoraux, par des causes diffrentes, ne furent composs que
d'un petit nombre d'individus.]

[12: Voici sur le jeune Napolon une anecdote que je n'ai lue nulle
part. Lorsqu'il vint au monde, on le crut mort: il tait sans chaleur,
sans mouvemens, sans respiration. M. Dubois (accoucheur de
l'Impratrice) faisait des efforts multiplis pour le rappeler  la vie,
lorsque partirent successivement les 100 coups de canon destins 
clbrer sa naissance; la commotion et l'branlement qu'ils
occasionnrent, agirent si fortement sur les organes du royal enfant,
qu'il reprit ses sens.]

[13: L'Empereur Alexandre, lors de l'vnement de Fontainebleau, avait
garanti au duc de Vicence, pour Napolon, la possession de l'le d'Elbe.
M. de Talleyrand et les ministres trangers lui remontrrent vivement
les dangers de laisser l'Empereur sur un point aussi rapproch de la
France et de l'Italie, et le conjurrent de ne point s'opposer  ce
qu'on le fort de choisir une autre retraite. Alexandre, fidle  ses
engagemens ne voulut point y consentir. Lorsque l'Empereur reparut,
Alexandre se fit un point d'honneur de rparer la noble faute qu'il
avait commise, et devint plutt par devoir que par animosit, l'ennemi
le plus acharn de Napolon et de la France.]

[14: Il avait, en Allemagne et en Angleterre, des agens qui
l'instruisaient avec une exactitude parfaite de tout ce qui s'y passait;
il est vrai que ces agens lui faisaient acheter chrement leurs
services. Il avait notamment  Londres deux personnes qui lui cotaient
2000 guines par mois. Si mes Allemands, dit-il  ce sujet, taient
aussi chers, il faudrait y renoncer.]

[15: Foyer ordinaire de la rbellion.]

[16: Les secours si pompeusement annoncs par les missaires royalistes
se rduisirent  2,400 fusils et  quelques barils de poudre. Les chefs
de l'insurrection, tromps dans leur attente, reprochrent amrement 
M. de la Roche-Jaquelin de les avoir abuss et compromis par de fausses
promesses.]

[17: L'Empereur avait destin ce commandement en chef au duc de Rovigo,
ou au gnral Corbineau; mais il prvit qu'on serait peut-tre oblig
d'en venir  des mesures de rigueur; et il ne voulut point qu'elles
fussent diriges par un officier attach  sa personne.]

[18: L'Empereur considra cette mesure rigoureuse comme une juste
reprsaille des moyens employs par les chefs Vendens pour recruter
leur arme. Voici ces moyens.

Lorsque les familles qui rgnent dans la Vende, ont rsolu la guerre,
elles envoient l'ordre  leurs agens de parcourir les campagnes pour
prcher la rvolte et pour indiquer  chaque paroisse le nombre d'hommes
qu'elle doit fournir. Les chefs d'insurrection de chaque paroisse
dsignent alors les paysans qui doivent partir, et leur enjoignent de se
rendre tel jour,  telle heure, au lieu fix pour le rassemblement.
S'ils y manquent, on les envoye chercher par des bandes armes,
composes ordinairement des hommes les plus redouts dans le pays; s'ils
rsistent, on les menace de les fusiller ou d'incendier leurs maisons;
et comme cette menace n'est jamais vaine, les malheureux paysans
obissent et partent.

On a prtendu que l'Empereur avait donn l'ordre de mettre  prix la
tte des chefs des insurgs; les instructions donnes au ministre de la
guerre ont t transcrites par moi, et je ne me rappelle nullement qu'il
y ft question d'un ordre semblable.]

[19: 14,000,000 francs avaient t affects  la reconstruction des
maisons incendies.]

[20: Elles annonaient et promettaient aux Napolitains le rtablissement
sur le trne de Ferdinand leur ancien roi.]

[21: Les dpartemens du Centre et de l'Est se distingurent
particulirement. Un grand nombre de leurs habitans donnrent des sommes
considrables, et firent quiper,  leurs frais, des compagnies, des
bataillons, des rgimens entiers de partisans ou de gardes nationaux.

 Paris, un seul citoyen, M. Delorme, propritaire du beau passage du
mme nom, offrit  la patrie cent mille francs.

Un autre fit remettre  l'Empereur, le jour de la revue de la garde
nationale, un rouleau de papier attach avec un ruban de la lgion
d'honneur. On l'ouvrit; il renfermait vingt-cinq mille francs, en
billets de banque, avec ces mots: _ Napolon,  la patrie_. L'Empereur
voulut connatre l'auteur de cette mystrieuse et dlicate offrande; et
il parvint  savoir qu'elle tait due  M. Gevaudan, dont plusieurs
actions semblables lui avaient dj rvl les nobles sentimens et le
patriotisme.]

[22:

Votes.  Affirmatifs....... 1,288,357
        Ngatifs..........     4,207

Armes. Affirmatifs.......   222,000
        Ngatifs..........       320

Marine. Affirmatifs.......    22,000
        Ngatifs..........       275

31 dpartemens n'envoyrent point  tems leurs registres. Un grand
nombre de soldats, ne sachant pas signer, ne votrent point; et les
registres de 14 rgimens ne parvinrent qu'aprs le recensement des
votes.]

[23: Montesquieu. Grandeur et Dcadence des Romains.]

[24: Jour de l'apparition de l'Acte du Congrs.]

[25:  l'poque de la discussion de l'acte additionnel, M. de Bassano,
causant avec l'Empereur, de la chambre des dputs, lui dit, que le
mutisme du corps lgislatif tait une des choses qui avait le plus
contribu  dcrditer le gouvernement imprial: Mon corps lgislatif
muet lui rpondit, en riant, Napolon, n'a jamais t bien senti.
C'tait un grand jury lgislatif. Si l'on trouve bon que douze jurs
prononcent par oui, ou par non, sur la vie et l'honneur de leurs
concitoyens, pourquoi trouver trange ou tyrannique que 500 jurs,
choisis parmi l'lite de la nation, prononcent de la mme manire sur
nos simples intrts sociaux?]

[26: Il avait pous une demoiselle Beauharnais, si clbre depuis par
son gnreux dvouement.]

[27: Ce fut le duc de Vicence qui, le premier, conut l'ide de confrer
la pairie  de grands propritaires et  des ngocians renomms. Il
n'tait point d'avis que la pairie devnt hrditaire, et que le choix
des pairs ft exclusivement laiss  la couronne. Il aurait dsir que
les grands propritaires, les manufacturiers, les ngocians du premier
ordre, les hommes de lettres, les publicistes, les jurisconsultes qui se
seraient fait un grand nom, fussent admis  proposer une liste de
candidats, parmi lesquels l'Empereur aurait t libre de choisir un
certain nombre de pairs.]

[28: Lucien Bonaparte n'avait point t reconnu prince de la famille
impriale par les anciens statuts. Il pouvait en consquence tre
considr comme ne faisant pas partie de droit de la chambre des pairs.]

[29: Cette opinion n'empchait point l'Empereur de rendre justice au
courage et au patriotisme que M. Lanjuinais avait montrs dans des
circonstances difficiles.]

[30: Avocat clbre, dfenseur du marchal Ney et des trois gnreux
librateurs de M. de Lavalette, Wilson, Bruce, et Hutchinson.]

[31: Depuis ministre des finances du Roi.]

[32: MM. Dupin et Roi qui lui paraissaient les chefs du parti de
l'insurrection.]

[33: Elle fut attaque et prise, le 30 Avril, prs l'le d'Ischia.]

[34: Flix Lepelletier.]

[35: Le duc d'Otrante excellait dans l'art de contourner les faits  sa
guise. Il les aggravait, ou les attnuait, avec tant de talent, les
groupait avec tant d'adresse, en dduisait les consquences avec tant de
naturel, qu'il parvenait souvent  fasciner Napolon. Pour le tromper et
le sduire plus srement, il l'accablait, dans ses rapports, de
protestations d'attachement, de fidlit; et il avait soin de se mnager
l'occasion d'y ajouter des apostilles de sa main, dans lesquelles il
faisait valoir et briller adroitement son dvouement, son discernement
et son activit. Gnralement tous ses rapports taient marqus au mme
coin: beaucoup d'astuce, beaucoup de talent; ils offraient  l'oeil le
rare et prcieux assemblage de l'esprit et de la raison, de la
modration et de la fermet; on y reconnaissait  chaque mot
l'administrateur habile, le profond politique, l'homme d'tat consomm;
en un mot, rien n'aurait manqu  M. Fouch, pour tre plac au rang des
grands ministres, s'il et t ce que j'appelerai un ministre honnte
homme.]

[36: Le 5e corps devint l'_arme du Rhin_, et le 6e qui d'abord n'tait
qu'un corps de rserve, prit sa place sans changer de numro.]

[37: L'ascendant qu'il exerait sur l'esprit et le courage des soldats
tait vraiment incomprhensible. Un mot, un geste suffisait pour les
enthousiasmer et leur faire affronter avec une aveugle joie les plus
effroyables dangers. Ordonnait-il mal  propos de se porter sur tel
point, d'attaquer tel autre: l'inconsquence ou la tmrit de cette
manoeuvre frappait d'abord le bon sens des soldats; mais ils pensaient
ensuite que leur gnral n'aurait point donn un pareil ordre sans motif
et ne les aurait point exposs impunment. Il sait bien ce qu'il fait,
disaient ils; et ils s'lanaient  la mort aux cris de _Vive
l'Empereur!_]

[38: Ces agens soudoys par le Roi, allaient et revenaient de Gand 
Paris et de Paris  Gand. M. le duc d'Otrante qui sans doute avait de
bonnes raisons pour les connatre, offrit  l'Empereur de lui procurer
des nouvelles de ce qui se passait au-del des frontires; et ce fut par
eux que l'Empereur connut en grande partie la position des armes
ennemies. Ainsi M. le duc d'Otrante, si l'on en croit les apparences,
livrait d'une main  l'ennemi le secret de la France, et livrait de
l'autre  Napolon le secret des trangers et des Bourbons.]

[39: L'Empereur, avant de quitter Paris, avait conu le projet de rendre
les plaines de Fleurus tmoins de nouveaux combats. Il avait fait
appeler le marchal Jourdan, et en avait tir une foule de renseignemens
stratgiques trs-importans.]

[40: Le duc de Trvise,  qui Napolon avait confi le commandement de
la jeune garde, fut atteint,  Beaumont, d'une sciatique qui le fora de
se mettre au lit.]

[41: GAUCHE,

_Sous le marchal Ney._

1er Corps.

Infanterie.                        16,500
Cavalerie.                          1,500

2e Corps.

Infanterie.                        21,000
Cavalerie.                          1,500
Cavalerie Desnouettes.              2,100

Cuirassiers Kellerman.              2,600
                                   ------
                                   45,200

Artillerie  cheval et  pied.      2,400

Et 116 bouches  feu.

DROITE,

_Sous le marchal Grouchy_.

3e Corps.

Infanterie.                        13,000
Cavalerie.                          1,500

4e Corps.

Infanterie.                        12,000
Cavalerie.                          1,500
Cavalerie Pajol.                    2,500
Cavalerie Excelmans.                2,600
Cuirassiers Milhaud.                2,500
                                   ------
                                   35,600

Artillerie  pied et  cheval.      2,250

Et 112 bouches  feu.

CENTRE ET RSERVE,

_Sous l'Empereur_.

6e Corps.

Infanterie.                        11,000
Vieille garde.                      5,000
Moyenne garde.                      5,000
Jeune garde.                        4,000
Grenadiers  cheval.                1,200
Dragons.                            1,200
                                   ------
                                   27,400

Artillerie  pied et  cheval.      2,700

Et 134 bouches  feu.

_Rcapitulation._

Infanterie.                        87,500
Cavalerie.                         20,800
Artillerie  pied et  cheval.      7,350
Gnie.                              2,200
                                   ------
                            Total 117,850 hommes.

Bouches  feu, 362.

]

[42: Le gnral Blucher n'avait point eu le tems de rappeler la totalit
de ses forces.]

[43: Cette conjecture tait fonde; mais Blucher qui avait chapp 
Grouchy, s'tait mis en communication par Ohaim avec Wellington, et lui
promit de faire une diversion sur notre droite. Wellington qui avait
prpar sa retraite, resta.]

[44: J'ai entendu dire que l'officier, porteur de cet ordre, au lieu de
suivre la route directe, avait cru devoir faire un immense dtour pour
viter l'ennemi.]

[45:

2e Corps.

Infanterie       16,500 )
                        )       18,000
Cavalerie         1,500 )

1er Corps.

Infanterie       12,500 )
                        )       13,700
Cavalerie         1,200 )


6e Corps.

Infanterie.       7,000          7,000
(_4000 avaient t
runis  Grouchy_)

Division Domont et Suberwick.    2,500
Cuirassiers.                     4,800

Garde  pied.          12,500 )
Cavalerie lgre.       2,100 ) 16,600
Grenadiers et dragons.  2,000 )

Artillerie.                      4,500
                                ------
                                67,100

Division Girard.                 3,000

]

[46: Ce corps s'tait ralli  l'arme Prussienne depuis la bataille de
Ligny.]

[47: L'ennemi, lui-mme, avoue qu'il crut en ce moment la bataille
perdue. Le dsordre, dit Blucher, se mettait dans les rangs Anglais; la
perte avait t considrable; les rserves avaient t avances en
ligne; la position du duc tait des plus critiques; le feu de
mousqueterie continuait le long du front; l'artillerie avait t retire
en seconde ligne.

J'ajouterai qu'un dsordre bien plus grand encore rgnait sur les
derrires de l'arme Anglaise; les issues de la fort de Soignes taient
encombres de caissons, d'artillerie, de bagages abandonnes par leurs
guides; et de nombreuses troupes de fuyards, avaient t rpandre la
confusion et l'effroi  Bruxelles et sur les routes voisines.

Si nos succs n'eussent point t interrompus par la marche de Bulow, ou
si le marchal Grouchy (comme l'Empereur devait l'esprer) et suivi les
traces des Prussiens, jamais victoire plus glorieuse n'aurait t
remporte par les Franais. Il ne serait point chapp un seul homme de
l'arme du duc de Wellington.]

[48: On a su depuis que c'tait le gnral Ziethen qui, lors de son
arrive en ligne, avait pris les troupes commandes par le prince de
Saxe-Veimar pour des Franais, et les avait forces, aprs une fusillade
trs-vive, d'abandonner un petit village qu'elles taient charges de
dfendre.]

[49: Ils avaient  leur tte les gnraux Petit et Palet de Morvan.]

[50:

                                                         Hommes.
La perte gnrale de l'arme du duc de Wellington,
en tus ou blesss, fut d'environ                         25,000

Et celle du prince Blucher, de                            35,000
                                                          ------
                                                          60,000

Celle des Franais peut-tre value, savoir

Le 15 et le 16, tus ou blesss,                         11,000
Le 18, tus ou blesss,                                  18,000
Prisonniers                                                8,000
                                                          ------
                                                          37,000

La perte des Franais et t plus considrable sans la gnreuse
sollicitude que leur tmoignrent les habitans de la Belgique. Aprs la
victoire de Fleurus et de Ligny, ils accoururent sur le champ de
bataille, consoler les blesss et leur prodiguer des secours. Rien
n'tait plus touchant que le tableau d'une foule de femmes et de jeunes
filles, cherchant  ranimer, par des liqueurs bienfaisantes, la vie
teinte de nos malheureux soldats, tandis que leurs poux et leurs
frres soutenaient nos blesss dans leurs bras, panchaient leur sang,
et fermaient leurs blessures.

La prcipitation de notre marche ne nous avait pas permis de faire
prparer des transports et des ambulances pour recevoir nos blesss. Les
sensibles et bons habitans de la Belgique y pourvurent avec
empressement. Ils enlevrent nos pauvres Franais du champ de bataille,
et leur offrirent un asile et tous les soins qui leur taient
ncessaires.

Lors de notre retraite, ils nous prodigurent des tmoignages d'intrt
non moins attendrissans et non moins prcieux. Bravant la colre des
froces Prussiens, ils quittrent leurs foyers pour nous enseigner les
issues propices  notre fuite, pour diriger notre marche  travers les
colonnes ennemies; quand ils se sparaient de nous, ils nous suivaient
encore des yeux, et nous exprimaient au loin combien ils taient heureux
d'avoir pu nous sauver.

Lorsqu'ils surent qu'un grand nombre de Franais taient rests
prisonniers du vainqueur, ils s'empressrent de leur offrir et de leur
prodiguer des consolations et des secours.

Le prince d'Orange lui-mme, aussi redoutable au fort des combats que
magnanime aprs la victoire, devint le protecteur zl d'une foule de
braves qui, ayant appris sur le champ de bataille  l'estimer, avaient
invoqu noblement son appui.

Enfin, pour acquitter compltement la dette de la reconnaissance, 
l'poque de douloureuse mmoire o les perscutions, l'exil, la mort,
forcrent tant de Franais de fuir le sol de la patrie, les habitans de
la Belgique, toujours sensibles, toujours bienfaisans, ouvrirent leurs
portes hospitalires  nos infortuns proscrits; et plus d'un brave,
dj prserv par eux de la vengeance de l'tranger, fut une seconde
fois soustrait par leurs mains gnreuses  la fureur d'ennemis plus
implacables encore.]

[51: Je dis 50,000 hommes, car plus de 10,000 hommes de la garde ne
prirent point de part  l'action.]

[52: Ce trait m'a t racont; mais en voici un dont j'ai t tmoin. Un
cuirassier, au fort de la bataille, avait eu les bras hachs  coups de
sabre; je vais me faire panser, dit-il, en cumant de rage, si je ne
puis me servir de mes bras, je me servirai de mes dents... je les
mangerai!]

[53: Parmi ces lettres imprimes, il s'en trouve une de moi crite de
Ble  l'Empereur au sujet de M. Werner.]

[54: M. de Flahaut voyait juste, car il parat certain que le marchal
Grouchy avait eu des pourparlers avec les allis, et qu'un arrangement,
 la manire du duc de Raguse, allait tre sign, lorsque le gnral
Excelmans fit arrter le colonel Prussien envoy au marchal pour
conclure le trait dj convenu.]

[55: Cet avis tait faux.]

[56: On voit combien est injuste le reproche fait  Napolon d'avoir,
dans ce bulletin, trahi la vrit et calomni l'arme.]

[57: Nom donn  la partie des pays qui avoisinent les ctes.]

[58: Cette affaire et la mort de La Roche-Jaquelin eurent lieu le 11
juin, et ne furent connues  Paris que le 19.]

[59: Cette rsolution fut envoye galement  la chambre des pairs, mais
la chambre, reconnaissant qu'elle n'avait pas le droit de mander les
ministres, se borna, _vu les circonstances_,  donner son approbation
aux trois premiers articles.]

[60: Le duc d'Otrante en effet crivit  M. Manuel.]

[61: Cette rponse fut tronque par le prsident; la voici dans toute
son intgrit.]

[62: On ne lui avait point donn, dans cette dlibration, le titre
d'Empereur. On s'tait born  le nommer Napolon Bonaparte.]

[63: La chambre des pairs se trouvait par consquent anantie et exclue
de toute participation au gouvernement.]

[64: Conformment aux ordres qui lui avaient t donns, le marchal
Grouchy s'tait born, dans la journe du 17,  observer les Prussiens;
mais il ne l'avait point fait avec l'ardeur et la sagacit qu'on avait
lieu d'attendre d'un gnral de cavalerie aussi consomm. La timidit
avec laquelle il les poursuivit, leur inspira sans doute l'ide de se
porter impunment sur les derrires de l'Empereur.

Le 18,  neuf heures du matin seulement, il quitta ses cantonnemens pour
marcher sur Wavres; parvenu  la hauteur de Valhain, il entendit la
canonnade de Mont-Saint-Jean; sa vivacit, toujours croissante, ne
permettait pas de douter que l'affaire ne ft excessivement srieuse. Le
gnral Excelmans proposa de marcher au canon par la rive gauche de la
Dyle. Ne sentez-vous donc point, dit-il au marchal, que le canon fait
trembler la terre sous vos pas? marchons droit au lieu o l'on se bat!
Ce conseil, qui aurait sauv l'arme, s'il et t suivi, ne le fut pas.
Le marchal continua lentement ses mouvemens:  deux heures, il arriva
devant Wavres. Les corps des gnraux Vandamme et Grard cherchrent 
s'ouvrir un passage, et perdirent inutilement du monde et du tems. 
sept heures du soir, il reut, suivant sa dclaration, l'ordre du
major-gnral de marcher sur Saint-Lambert et d'attaquer Bulow; ce
qu'aurait d lui suggrer plus tt l'pouvantable canonnade de Waterloo
et l'ordre _donn par la premire dpche reue le matin_, de se
rapprocher de la grande arme, et de se mettre avec elle en rapport
d'opration. Il le fit alors. Il fut passer la Dyle au pont de Limale,
et s'empara des hauteurs sans prouver de rsistance; mais la nuit tant
survenue, il s'arrta.

 trois heures du matin, le gnral Thielman voulut essayer de faire
repasser la Dyle  nos troupes; il fut repouss victorieusement. La
division Teste, la cavalerie du gnral Pajol, le forcrent d'vacuer
Bielge et Wavres. Le corps de Vandamme tout entier passa la Dyle, enleva
Rosieren et s'tablit en matre sur la route de Wavres  Bruxelles.

Le marchal Grouchy, quoique l'Empereur lui et recommand d'entretenir
les communications et de lui donner frquemment de ses nouvelles, ne
s'tait nullement inquit de ce qui s'tait pass  Mont-Saint-Jean, et
il se disposait  continuer aveuglment ses mouvemens, lorsqu'un
aide-de-camp du gnral Gressot vint annoncer (il tait midi) les
dsastres de la veille. Le marchal sentit alors, mais trop tard,
l'horrible faute qu'il avait commise, en restant nonchalamment sur la
rive droite de la Dyle. Il opra sa retraite, sur deux colonnes, par
Temploux et Namur.

Le 20 au matin, son arrire-garde fut assaillie et entame, la division
Teste, la cavalerie d'Excelmans, rtablirent l'ordre. Le 20e de dragons
et son digne colonel le jeune Briqueville reprirent  l'ennemi deux
pices qu'ils nous avaient enleves; le gnral Clary et ses hussards
sabrrent sa cavalerie. L'arme gagna tranquillement Namur.
L'infatigable division du gnral Teste fut charge de dfendre cette
ville, et elle s'y maintint glorieusement jusqu' ce que nos bagages et
nos blesss l'eussent vacue, et que nos troupes se fussent mises en
sret, sur les hauteurs de Dinan et de Bouvine.

Le 22, toute l'arme tait runie  Rocroi. Le 24, elle fit sa jonction
avec les restes de Mont-Saint-Jean que l'Empereur avait ordonn de
diriger sur Rheims. Le 25, elle marcha sur la capitale. Pendant sa
retraite, elle fut en butte aux attaques acharnes des Prussiens. Elle
les repoussa toutes avec vigueur et fermet. Le noble dsir de rparer
le mal involontaire qu'elle nous avait fait  Mont-Saint-Jean,
enflammait les mes de la plus vive ardeur; et peut-tre cette arme de
braves aurait-elle chang sous les murs de Paris, les destines de la
France, si l'on n'et point comprim ou trahi les inspirations de son
patriotisme et de son gnreux dsespoir.]

[65: Celui de forcer Napolon  abdiquer.]

[66: La plupart des pairs avaient des commandemens dans l'arme.]

[67: Expressions littrales de la commission du gnral Beker.]

[68: Je me hte de rendre ici au gnral l'hommage qu'il mrite; il sut
parfaitement concilier son devoir avec les gards et le respect dus 
Napolon et  son malheur.]

[69: Sa cour, jadis si nombreuse, n'tait plus habituellement compose
que du duc de Bassano, du comte de Lavalette, du gnral Flahaut, et des
personnes qui devaient partir avec lui, telles que ses officiers
d'ordonnance, le gnral Gourgaud, les comtes de Montholon, de Lascases,
et le duc de Rovigo. Le dvouement qui portait ce dernier  suivre
Napolon, tait d'autant plus honorable que Napolon, lors de son retour
de l'le d'Elbe, lui reprocha fort durement de l'y avoir nglig. Il
passe cependant dans l'opinion (et c'est bien  tort) pour tre un des
artisans du 20 Mars; mais dans tous les tems, il eut  se plaindre de
l'opinion. Elle lui impute une foule d'actions mchantes auxquelles il
ne prit vritablement aucune part, et que souvent mme il s'effora
d'empcher. L'Empereur l'employait  toutes mains, parce qu'il lui
trouvait un jugement hardi et net, un esprit fin, et une grande habilet
pour apercevoir les consquences d'une chose, et prendre lestement un
parti. On a jet des soupons dfavorables sur les motifs qui
dterminrent Napolon  lui confier le ministre de la police; il ne
fut appel  ce poste important que parce que l'Empereur avait
l'exprience de l'infidlit du duc d'Otrante qui lui chappait dans
toutes les occasions difficiles, et qu'il voulut le remplacer par un
homme d'un dvouement prouv, par un homme qui, tranger  la
rvolution, et n'ayant aucun parti  mnager, pt ne servir que lui et
faire son devoir sans tergiversation.]

[70: Cette pithte n'tait point une insulte dans la bouche de
Napolon. Il s'en servait habituellement, mme avec ses ministres,
lorsqu'ils montraient de l'irrsolution.]

[71: Les inquitudes que lui ont donn la terreur de 1815, l'ont
conduite au tombeau. Qu'on me pardonne ces dtails et cette note.]

[72: Dtails communiqus.]

[73: C'est--dire, marqua avec des pingles les positions des ennemis.]

[74: L'Empereur instruit des manoeuvres de M. Fouch, dit: il est
toujours le mme, toujours prt  mettre son pied dans le soulier de
tout le monde.]

[75: Ces rsolutions consistaient dans l'envoi du gnral Beker  la
Malmaison pour y garder  vue Napolon.]

[76: La Chambre vota, le 2 juillet, une adresse aux Franais. Cette
adresse, morte en naissant, avait rapport  la situation politique de la
France vis--vis des allis. Elle m'a paru offrir peu d'intrt, et j'ai
cru devoir me dispenser d'en faire une mention spciale. Elle donna lieu
cependant  un incident remarquable. M. Manuel, rdacteur principal de
cette adresse, n'avait pas jug convenable d'y parler du successeur de
l'Empereur, et la chambre dcida qu'on ajouterait dans l'adresse, que
NAPOLON II avait t appel  l'Empire.]

[77: On sent que je raisonne ici, comme partout ailleurs, dans le sens
du mandat donn  la commission.]

[78: Ces dpches n'ayant aujourd'hui aucun intrt, je ne les
rapporterai point.]

[79: Si l'on en croit la dclaration de Macirone, confirme par le
tmoignage de deux autres agens secrets, MM. Marchal et St. Jul***, le
duc d'Otrante crivit  lord Wellington par une lettre dont M. Macirone
fut porteur, et qu'il cacha dans ses bas, que l'exaltation des fdrs
et des Bonapartistes tait au comble et qu'il ne serait plus possible de
les contenir, si le duc de Wellington ne se htait de venir mettre fin 
leurs fureurs par l'occupation de Paris.]

[80: Ce fut dans ce moment, que l'Empereur dclara au gouvernement qu'il
tait sr d'craser l'ennemi, si on voulait lui confier le commandement
de l'arme.]

[81: _Adresse de l'arme  la Chambre des Reprsentans._

     Reprsentans du peuple,

     Nous sommes en prsence de nos ennemis; nous jurons entre vos mains
     et  la face du inonde, de dfendre jusqu'au dernier soupir, la
     cause de notre indpendance et l'honneur national. On voudrait nous
     imposer les Bourbons, et ces princes sont rejets par l'immense
     majorit des Franais. Si on pouvait souscrire  leur rentre,
     rappelez-vous, Reprsentans, qu'on aurait sign le testament de
     l'arme, qui, pendant vingt annes, a t le _palladium_ de
     l'honneur franais. Il est  la guerre, surtout lorsqu'on la fait
     aussi longuement, des succs et des revers. Dans nos succs, on
     nous a vus grands et gnreux; dans nos revers, si on veut nous
     humilier, nous saurons mourir.

     Les Bourbons n'offrent aucune garantie  la nation. Nous les avions
     accueillis avec les sentimens de la plus noble confiance; nous
     avions oubli tous les maux qu'ils nous avaient causs par un
     acharnement  vouloir nous priver de nos droits les plus sacrs. Eh
     bien, comment ont-ils rpondu  cette confiance? Ils nous ont
     traits comme rebelles et vaincus.

     Reprsentans, ces rflexions sont terribles, parce qu'elles sont
     vraies. L'inexorable histoire racontera un jour ce qu'ont fait les
     Bourbons pour les remettre sur le trne de France; elle dira aussi
     la conduite de l'arme, de cette arme essentiellement nationale;
     et la postrit jugera qui mrita le mieux l'estime du monde.

     Au camp de la Villette, 30 juin 1815, 3 heures aprs midi.

     _Sign_, le marchal ministre de la guerre, prince d'ECKMUHL, le
     gnral en chef comte VANDAMME; les lieutenans gnraux comte
     PAJOL, baron FREYSSINET, comte ROGUET, BRUNET, baron LORCET,
     AMBERT; les marchaux de camp comte HARLET, PETIT, baron
     CHRISTIANI, baron HENRION, Marius CLARY, CHARTRAN, CAMBRIEL,
     JEANNET, le major GUILLEMAIN.
]

[82: On voit, d'aprs ce passage, que Wellington avait sans doute
communiqu au prince Blucher la lettre de M. Fouch.]

[83: Cette proclamation est du duc d'Otrante.]

[84: Elles furent publies par ordre de la chambre.]

[85: Les vnemens ont justifi la prudence des marchaux; mais je ne
juge pas les vnemens, je les expose.]

[86: Le 23 Juin, M. Carnot, aprs avoir dpos  la chambre des pairs
l'acte d'abdication de l'Empereur, entra dans quelques dtails sur
l'tat de l'arme. Le marchal Ney se leva et dit... Ce que vous venez
d'entendre est faux, de toute fausset. Le marchal Grouchy et le duc de
Dalmatie, ne sauraient rassembler soixante mille hommes... le marchal
Grouchy n'a pu rallier que sept  huit mille hommes; le marchal Soult
n'a pu tenir  Rocroy; vous n'avez plus _d'autre moyen_ de sauver la
patrie, que les ngociations. M. Carnot et le gnral de Flahaut
rfutrent sur-le-champ cette imprudente dngation. Le gnral Drouot
acheva de foudroyer le marchal  la sance suivante... J'ai vu avec
chagrin, dit-il ce qui a t dit pour affaiblir la gloire de nos armes,
exagrer nos dsastres ou diminuer nos ressources. Je dirai ce que je
pense, ce que je crains, ce que j'espre; vous pouvez compter sur ma
franchise. Mon attachement  l'Empereur ne peut tre douteux; mais avant
tout et par dessus tout, j'aime ma patrie. Le gnral fit alors un
rcit avr et vridique des batailles de Ligny et de Mont-St.-Jean; et
aprs avoir justifi l'Empereur des torts qu'on cherchait indirectement
 lui imputer, il reprit: tel est l'expos de cette funeste journe;
elle devait mettre le comble  la gloire de l'arme franaise, dtruire
toutes les vaines esprances de l'ennemi, et peut-tre donner
trs-prochainement la paix  la France... Mais le ciel en a dcid
autrement... Quoique nos pertes soient considrables, notre position
n'est cependant pas dsespre; les ressources qui nous restent sont
bien grandes, si nous voulons les employer avec nergie... une semblable
catastrophe ne doit pas dcourager une nation grande et noble comme la
ntre... Aprs la bataille de Cannes, le snat Romain vota des
remerciemens au gnral vaincu, parce qu'il n'avait point dsespr du
salut de la rpublique, et s'occupa sans relche de lui donner les
moyens de rparer les dsastres qu'il avait occasionns... Dans une
circonstance moins critique, les reprsentans de la nation se
laisseront-ils abattre? et oublieront-ils les dangers de la patrie pour
s'occuper de discussions intempestives au lieu de recourir  un remde
qui assure le salut de la France.]

[87: Les plnipotentiaires, partis de Laon le 26 juin, arrivrent le 1er
juillet au quartier gnral des souverains allis  Haguenau.

Les souverains ne jugrent point convenable de leur accorder d'audience,
et nommrent pour les entendre: l'Autriche, le comte de Walmoden; la
Russie, le comte de Capo d'Istria; la Prusse, le gnral Knesbeck;
l'ambassadeur d'Angleterre, lord Stewart, n'ayant point de pouvoir _ad
hoc_, fut invit simplement  assister aux confrences.

Lord Stewart ne manqua point, ainsi que les instructions donns aux
plnipotentiaires l'avaient prvu, de contester la lgitimit de
l'existence des chambres et de la commission, et demanda aux dputs
Franais, de quel droit la nation prtendait expulser son Roi et se
choisir un autre souverain?

Du droit, lui rpondit M. de La Fayette, qu'eut la Grande-Bretagne de
dposer Jacques, et de couronner Guillaume.

Cette rponse ferma la bouche au ministre anglais.

Les plnipotentiaires, avertis par cette question des dispositions des
allis, s'attachrent moins  obtenir Napolon II qu' repousser Louis
XVIII. Ils dclarrent, dit-on, que la France avait pour ce souverain et
sa famille une aversion invincible, et qu'il n'tait aucun prince
qu'elle ne consentt  adopter, plutt que de rentrer sous leur
domination. Ils insinurent enfin, que la nation pourrait agrer le duc
d'Orlans, ou le roi de Saxe, s'il ne lui tait pas possible de
conserver le trne au fils de Marie-Louise.

Les ministres trangers, aprs quelques pourparlers insignifians,
terminrent poliment la confrence; et le soir les plnipotentiaires
franais furent congdis par la note ci-aprs.

_Haguenau, 1er Juillet._

D'aprs la stipulation du trait d'alliance qui porte qu'aucune des
parties contractantes ne pourra traiter de paix ou d'armistice que d'un
commun accord, les trois cours, qui se trouvent runies, l'Autriche, la
Russie et la Prusse, dclarent ne pouvoir entrer prsentement dans
aucune ngociation; les cabinets se runiront aussitt qu'il sera
possible.

Les trois puissances regardent comme une condition essentielle de la
paix et d'une vritable tranquillit, que Napolon Bonaparte soit hors
d'tat de troubler, dans l'avenir, le repos de la France et de l'Europe;
et d'aprs les vnemens survenus au mois de mars dernier, _les
puissances doivent exiger que Napolon Bonaparte soit remis  leur
garde_.

(Sign) WALMODEN, CAPO D'ISTRIA, KNESBECK.]

[88: Cette constitution, calque sur l'acte additionnel, n'en diffrait
que par l'abolition de la noblesse hrditaire, et encore M. Manuel qui
dveloppa dans cette discussion un talent du premier ordre, tait-il
d'avis que la noblesse ne ft point supprime, comme tant
essentiellement ncessaire dans une monarchie. Si j'avais  faire
l'loge de l'acte additionnel et le procs  ses contempteurs, je me
bornerais  leur nommer cette constitution.]

[89: Cette chambre, depuis l'abdication de Napolon, ne fut plus qu'une
superftation. Le dpart des pairs qui faisaient partie de l'arme,
acheva de la plonger dans une nullit absolue. Sans patriotisme, sans
nergie, elle se bornait  sanctionner de mauvaise grce les mesures
adoptes par les reprsentans. M. Thibaudeau, M. de Sgur, M. de Bassano
et quelques autres, s'levrent seuls  la hauteur des circonstances; M.
Thibaudeau se fit particulirement remarquer, le 28 juin et le 2
juillet, par deux discours sur notre position politique, qui furent
regards alors et le seront long-tems encore, comme de beaux monumens de
courage, de patriotisme et d'loquence.]

[90: Je rappelle ici l'observation prcdente, que je me borne 
raconter les faits, sans les juger.]

[91: Le 8 juillet, M. de Vitrolles fit insrer dans le _Moniteur_
l'article officiel suivant.

     _Paris, ce 7 juillet_.--La commission de gouvernement a fait
     connatre au Roi, par l'organe de son prsident, qu'elle venait de
     se dissoudre.

     Cet article, compos dans le dessein de faire croire  la France et
      l'Europe que la commission avait dpos volontairement son
     autorit dans les mains du Roi, excita les vives rclamations du
     duc de Vicence. Incapable de transiger avec son devoir, avec la
     vrit, il se rendit sur-le-champ chez le ministre du Roi (le duc
     d'Otrante), lui reprocha durement d'avoir compromis la commission,
     et lui dclara qu'il ne sortirait point de chez lui sans avoir
     obtenu son dsaveu formel. Le ministre protesta que cet article
     n'tait point son ouvrage, et consentit  le dsavouer.

     Le comte Carnot, le Baron Quince, le gnral Grenier, s'tant
     joints au duc de Vicence, ce dernier crivit dans le cabinet du duc
     d'Otrante, la lettre ci-aprs, dont il est inutile, je pense, de
     faire remarquer la hardiesse et la fermet.

     Monsieur le duc, la commission du gouvernement n'ayant pu ni d
     charger votre Excellence d'aucune mission en se retirant, nous le
     prions de faire dsavouer l'article insr au _Moniteur_ de ce jour
     8 juillet, et d'obtenir l'insertion de notre dernier message aux
     deux chambres.

     (Sign) CAULINCOURT, CARNOT, QUINETTE GRENIER.

Le duc d'Otrante rpondit  cette lettre, par la dclaration que voici:

     Messieurs, la commission du gouvernement s'tant dissoute le 7
     juillet, tout acte man d'elle, postrieurement  son message aux
     chambres, est nul, et doit tre regard comme non avenu.

     Votre rclamation contre l'article insr dans le _Moniteur_ du 8
     juillet est juste; je le dsavoue comme nullement fond, et publi
     sans mon autorisation.

     (Sign) LE DUC D'OTRANTE.

]

[92: Paroles recueillies par M. de Lascases.]

[93: Au mme moment, Louis XVIII entra  Paris. Par une autre
singularit assez remarquable, ce fut galement le jour de la premire
entre du Roi dans la capitale que l'Empereur se rendit  bord du brick
qui le conduisit  Porto-Ferrajo.]








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baron Pierre Alexandre douard Fleury de Chaboulon

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