Project Gutenberg's Oeuvres Completes de Rollin Tome 1, by Charles Rollin

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Title: Oeuvres Completes de Rollin Tome 1
       Histoire Ancienne Tome 1

Author: Charles Rollin

Editor: Jean-Antoine Letronne

Release Date: January 3, 2009 [EBook #27694]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES COMPLETES DE ROLLIN TOME 1 ***




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                              OEUVRES
                             COMPLTES
                             DE ROLLIN.

                         NOUVELLE DITION,
      ACCOMPAGNE D'OBSERVATIONS ET D'CLAIRCISSEMENTS HISTORIQUES,
                         PAR M. LETRONNE,
                      MEMBRE DE L'INSTITUT
          (ACADMIE ROYALE DES INSCRIPTIONS ET BELLES-LETTRES).

                            ---------

                        HISTOIRE ANCIENNE.
                              TOME I.




                              PARIS,
                DE L'IMPRIMERIE DE FIRMIN DIDOT,
        IMPRIMEUR DU ROI ET DE L'INSTITUT, RUE JACOB, No 24.

                            M DCCC XXI.
                               ----



                             OEUVRES
                            COMPLTES
                            DE ROLLIN.
                            ---------

                          TOME PREMIER.


                              PARIS,

         { FIRMIN DIDOT, PRE ET FILS, Libraires,
         { rue Jacob, no 24;
     CHEZ{ LOUIS JANET, Libraire, rue St-Jacques, no 59;
         { BOSSANGE, Libraire, rue de Tournon, no 6;
         { VERDIRE, Libraire, quai des Augustins, no 25.


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                           AVERTISSEMENT
                            DE L'AUTEUR
          DES OBSERVATIONS ET CLAIRCISSEMENTS HISTORIQUES
                     JOINTS  CETTE DITION.

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Depuis long-temps on sentait la ncessit d'une dition critique des
oeuvres historiques de Rollin. Il est en effet reconnu que Rollin n'a
point galement soign toutes les parties du grand ensemble d'histoire
dont il a fait prsent  la France. Ne pouvant examiner avec assez
d'attention le sens de certains passages difficiles qui auraient exig
un examen approfondi, il a d s'en rapporter quelquefois  des versions
inexactes. Le temps lui a manqu pour remonter toujours  la source des
faits: et souvent il a incorpor dans son ouvrage les rsultats des
travaux de ses prdcesseurs, sans les soumettre  l'preuve d'un nouvel
examen: c'est ce qu'il avoue cent fois avec une franchise et une candeur
admirables.

On ne saurait donc tre surpris de ce que ses ouvrages historiques
renferment quelques erreurs de dtail, dont une critique malveillante
s'est servie pour tcher de dcrditer ces ouvrages. Dans le sicle
dernier, Rollin a t violemment attaqu par des pdants jaloux du
succs de son Histoire ancienne, ou par des hommes qui ne lui
pardonnaient point d'avoir compos un livre d'histoire dict par l'amour
de la religion. Les critiques pointilleuses et mesquines d'un abb
Bellanger, qui voulait faire croire que Rollin ne savait pas un mot de
grec; les sarcasmes de Voltaire, rpts par mille chos, ont contribu
 rpandre l'opinion, nous dirons le prjug, que l'Histoire ancienne et
l'Histoire romaine fourmillent de contre-sens, et sont remplies
d'erreurs de tout genre, de rflexions niaises et puriles, de contes
rassembls sans critique. Ils n'ont pu russir  en faire abandonner la
lecture; mais ils en ont diminu l'autorit et le poids, en exagrant le
nombre des fautes qui peuvent s'y trouver.

Il nous a paru qu'un moyen efficace de rendre  ces ouvrages une grande
partie de l'autorit qu'on a voulu leur faire perdre; de les relever
dans l'opinion des juges clairs; de ramener les lecteurs prvenus, ou
qui manquent du loisir ncessaire pour examiner les faits par eux-mmes;
c'tait de rduire  leur juste valeur les critiques dont les crits de
Rollin ont t l'objet, en publiant pour la premire fois une dition
qui offrt, sur les endroits vraiment fautifs, les rectifications et les
claircissements ncessaires.

Le traducteur[1] italien de l'Histoire ancienne avait dj essay de
suppler  quelques dfauts qu'il avait cru remarquer dans cette
histoire; mais nous n'approuvons nullement la mthode qu'il a suivie,
d'insrer une multitude d'additions dans le texte mme:  l'inconvnient
d'tre diffuses et fort insignifiantes, ces additions joignent celui de
dnaturer l'ouvrage original.

[Note 1: _Storia Antica_ di Carlo ROLLIN, etc. Genova, MDCCXCII.]

Notre mthode est entirement diffrente. En premier lieu, nous
conservons absolument intact le texte original, pour lequel nous avons
suivi l'dition in-4, imprime sous les yeux de l'auteur; toutes les
citations, les notes, ont t textuellement reproduites; nous ne nous
sommes permis de changements que pour corriger les nombreuses
inexactitudes qui s'taient glisses dans l'orthographe de certains noms
propres, dans l'indication des auteurs cits; ou les fautes qui
dfiguraient plusieurs citations de textes grecs et latins.

Nos observations sont rejetes au bas des pages, et se trouvent ainsi
entirement spares du texte. Il y avait, dans cette mthode mme, un
cueil  redouter; c'tait de multiplier ou d'tendre les notes et les
observations, au point de faire rellement un ouvrage  ct de celui de
Rollin, et de surcharger le sien d'un appareil scientifique tout--fait
dplac, qui et bris continuellement la narration, et en et dtruit
l'intrt. Nous croyons avoir vit cet cueil, en nous renfermant dans
les limites indiques par la nature mme de l'ouvrage. Nos observations,
bornes  ce qu'il y a d'essentiel, sont de deux espces: les unes ont
pour objet de rectifier une erreur de fait, une traduction fautive; les
autres contiennent, soit l'indication d'une particularit nglige par
l'historien, mais ncessaire pour la connaissance parfaite du trait
historique qu'il rapporte; soit la discussion des motifs qu'on peut
avoir de douter des faits qu'il a prsents comme certains, ou de croire
 quelques autres qu'il a donns comme douteux. Ces notes sont en
gnral fort courtes et prcises: quelques-unes, en petit nombre, ont
plus d'tendue; mais l'importance ou l'intrt du sujet rendait
ncessaires de plus grands dveloppements.

Il est presque inutile d'avertir que nos observations ne portent que sur
des faits matriels, jamais sur des opinions: les digressions de
l'auteur, ses rflexions, sa manire de voir et de juger les choses, de
saisir les rapports de l'histoire profane avec l'histoire sacre,
constituent son caractre particulier, pour ainsi dire sa physionomie;
et nous en avons scrupuleusement respect les traits. Sans doute, il
nous et t facile de mettre quelquefois notre opinion en regard de
celle de l'auteur; mais quelle et t la plus vraie des deux?

Nous nous sommes galement interdit des discussions gnrales sur la
chronologie de l'ancienne gypte et de l'empire d'Assyrie. Rollin a
sur-tout vit toute discussion approfondie sur ce sujet; il s'est
content de suivre principalement Ussrius et Frret: il a le soin d'en
prvenir ses lecteurs. Que les systmes de ces hommes habiles prtent 
quelques difficults, c'est ce dont nous ne faisons nul doute: il
faudrait de longues discussions pour les faire ressortir, et sur-tout
pour les lever; et, quand on y parviendrait, serait-on sr de ne les
avoir point remplaces par d'autres difficults plus grandes encore? En
de telles matires, o l'on voit autant d'opinions diffrentes qu'il y a
de gens qui s'en occupent, le difficile n'est pas de faire un systme,
c'est d'en faire un plus probable de tous points que celui qu'on a la
prtention de dtruire. Nous nous sommes donc contents de donner
quelques observations de dtail.

Nous en dirons autant des notions gographiques par lesquelles Rollin a
commenc l'histoire de chaque pays: ces notions sont toujours
incompltes, mais videmment l'auteur n'a pas voulu en dire davantage;
il le pouvait sans peine. Nous nous sommes donc borns  quelques notes
sur ce qui pouvait s'y trouver d'inexact, sans insister davantage;
d'autant plus qu'il n'y a pas maintenant de petit livre de gographie
qui ne renferme plus de dtails sur ce sujet.

Un article important, et qui avait besoin de rectifications
continuelles, est celui de l'valuation des mesures et des monnaies
anciennes: les recherches qu'on a faites depuis Rollin ont modifi
sensiblement celle qu'il avait adopte. Pour les mesures itinraires,
nous nous sommes servis des travaux les plus rcents. L'valuation des
monnaies grecques et romaines a t tablie sur les bases dont nous
avons dmontr la certitude dans un ouvrage spcial[2]. A la fin de
l'histoire romaine, nous placerons un expos des principes sur lesquels
reposent ces diverses valuations, et des tableaux dresss d'aprs ces
principes.

[Note 2: _Considrations gnrales sur l'valuation des monnaies
grecques et romaines et sur la valeur de l'or et de l'argent avant la
dcouverte de l'Amrique_, chez F. Didot.]

Toutes les notes qui nous appartiennent sont suivies de la lettre--L.

Quand il nous arrive de complter une note de l'auteur, par une addition
qui nous parat ncessaire, cette addition est prcde des deux traits
==, et suivie de la mme lettre--L.

Quelquefois, nous avons jug  propos de mettre en marge une citation
qui avait chapp  l'auteur; ou l'indication du livre et de la page,
quand il ne l'a point mise: ces additions marginales sont renfermes
entre crochets [].

Nous ferons quelques modifications et additions  l'atlas de d'Anville
qu'on joint ordinairement aux oeuvres de Rollin: elles seront spcifies
dans un avertissement particulier qui sera mis en tte de cet atlas.

                                                                   L.

         Paris, 20 dcembre 1820.



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                               LOGE
                             DE ROLLIN,
                              DISCOURS
               QUI A REMPORT LE PRIX D'LOQUENCE
                DCERN PAR L'ACADMIE FRANAISE,
                 DANS SA SANCE DU 27 AOT 1818;
                    PAR SAINT-ALBIN BERVILLE,
                AVOCAT  LA COUR ROYALE DE PARIS.

                             ---------

                                 Nocturn versate manu, versate diurn.
                                                               HORAT.

La nature commence l'homme, et l'ducation l'achve. Par elle, ses
facults deviennent des talents; ses penchants, des vertus; par elle se
perptuent d'ge en ge, avec les traditions de la science, les leons
de la sagesse. Aussi, dans l'antiquit, voyons-nous l'ducation exciter
constamment la sollicitude des philosophes et des lgislateurs. Lycurgue
fonde sur son pouvoir les lois qu'il donne  son peuple; Platon, le code
qu'a rv son gnie; magistrat et pre -la-fois, Caton honore la
pourpre consulaire par les fonctions d'instituteur. Et certes, s'il est
un art digne de l'estime des sages, c'est celui qui se propose pour
objet la perfection de l'homme: art aussi grand dans son but qu'immense
dans ses dtails; d'autant plus noble, qu'il n'offre point, pour les
soins qu'il commande, pour les devoirs qu'il impose, le ddommagement
flatteur de la clbrit; d'autant plus dlicat, qu'il faut montrer la
vrit  des yeux faibles encore, clairer l'intelligence sans instruire
les passions, et prparer les triomphes de la vertu sans altrer la
scurit de l'innocence!

Rollin servit l'enseignement par ses travaux; il honora sa carrire par
des talents et des vertus. Pour le louer, il suffit de raconter ce qu'il
a fait, de montrer ce qu'il a t. Je n'offenserai point, par le faste
de mes louanges, la mmoire d'un sage: je parlerai rarement de sa
gloire; mais je parlerai souvent de sa bont, et sans doute son ombre ne
repoussera point cet loge.

PREMIRE PARTIE.

Lorsqu'aprs la chute de l'empire d'Occident cette belle partie de
l'Europe perdit la civilisation qu'elle devait aux Romains, les crits
des anciens y conservrent le germe d'une civilisation nouvelle. Mais ce
germe resta long-temps strile. Des institutions barbares opposaient une
barrire aux progrs de l'esprit humain; les peuples n'existaient que
pour la servitude, les grands n'existaient que pour les combats;
l'instruction tait renferme dans les clotres, et plusieurs sicles
drent s'couler avant qu'elle pt se rpandre dans les rangs de la
socit. Mais lorsqu'enfin le temps eut amen dans l'ordre politique une
rvolution salutaire, les tudes commencrent  refleurir: c'est alors
qu'un tablissement dont l'origine se perd dans la nuit des ges,
l'Universit, exera sur l'enseignement une utile influence.
L'ducation, auparavant livre au hasard, prit dans son sein une forme
rgulire: son indpendance jeta quelques ides de libert parmi les
gnrations naissantes; les traditions de l'antiquit htrent, en se
propageant, le retour des lumires; et la raison humaine s'affranchit
par degrs des liens qui l'avaient tenue si long-temps captive.

Nourri dans cette cole clbre, Rollin avait puis dans les leons des
Gerson, des Hersan, les saines doctrines de l'enseignement, et cet amour
de l'antiquit, qui n'est que l'amour du vrai beau en morale comme dans
les arts. Hritier de leurs fonctions, il l'avait t de leurs succs:
des rformes salutaires, de sages innovations, avaient marqu sa
carrire. Une disgrce vient arrter le cours de ses travaux: l'homme de
paix renonce sans murmure, et non sans regrets peut-tre,  l'emploi de
faire le bien; mais il sait rendre sa retraite utile encore: il lgue 
l'enseignement public les fruits de sa longue exprience; il claire
comme crivain ceux qu'il ne lui est plus permis de guider comme
instituteur.

Rollin, dans le _Trait des tudes_, n'a point prtendu, ainsi qu'un
philosophe clbre, refaire l'ducation sur de nouvelles bases; il n'a
voulu que rassembler des traditions consacres par l'usage. Toutefois,
s'il n'a point cette audacieuse indpendance de l'auteur d'_mile_, qui
remonte par la pense  la source de nos institutions pour leur
imprimer, du haut de son gnie, une direction nouvelle, il s'loigne
galement de cette superstition du pass, qui subroge l'usage aux droits
de la raison, et compte les annes au lieu de peser les avantages.
Rousseau, dans sa marche hardie, a pouss plus avant l'investigation des
principes; mais, domin par une imagination imprieuse, il a quelquefois
abus de la vrit. Rollin, plus circonspect, s'arrte avant le but
plutt que de s'exposer  le franchir; mais, s'il se borne  cultiver
des vrits connues, il sait les rendre fcondes. Il n'appelle point les
rformes, mais il les accepte des mains de l'exprience. Un autre
crivain, qui souvent a servi de guide  l'auteur du Trait des tudes;
qui, en voulant former l'orateur, s'occupe d'abord  former l'homme de
bien, et conduit son lve  l'loquence par la vertu, Quintilien,
interdit aux soins paternels l'ouvrage de l'ducation. Il veut
dvelopper par l'mulation nos facults naissantes, et parat craindre
qu'amollis par les douceurs de la vie domestique, l'ame ne perde son
ressort et le corps sa vigueur. Peut-tre, en prononant cette exclusion
rigoureuse, Quintilien n'a-t-il pas assez rendu justice  cette
ducation qui ne spare point ceux qu'unit la nature; qui permet de
chercher la convenance la plus parfaite entre les moyens de l'lve et
le caractre de l'institution, et rassemble sur une tte chrie une
vigilance et des soins qui, en se dissminant, sont quelquefois en
danger de se ralentir: peut-tre, en voulant transporter de l'ordre
politique dans l'ordre moral le mobile puissant, mais dlicat, de
l'mulation, n'a-t-il pas assez considr le danger d'veiller les
passions avant d'avoir affermi la raison qui doit les rprimer. Quoi
qu'il en soit, je sais gr  Rollin de s'tre montr moins svre;
d'avoir permis  la tendresse du pre de seconder quelquefois le zle de
l'instituteur; et sur-tout d'avoir respect ces liens d'affection
mutuelle, qui, forms au sein de la famille par l'habitude et
l'intimit, prparent  l'ordre social la garantie des vertus
domestiques.

Mais, si l'ducation peut varier dans sa forme, son objet est
invariable. clairer l'esprit par la science, la raison par la morale,
l'ame par la religion, tels sont les soins que Rollin lui impose: c'est
 la vertu de consacrer le savoir; c'est  la pit de consacrer la
vertu.

Avant que les crivains du sicle de Louis XIV eussent fix la langue
franaise, l'enseignement dut chercher dans les langues anciennes des
formes rgulires et des modles pour l'loquence. Depuis, lorsque la
France, grace au gnie des Pascal, des Fnlon, des Racine, fut devenue
 son tour une terre classique; l'usage, qui devrait tre l'expression
de la raison universelle, et qui n'est souvent que celle des erreurs
dominantes, continua de bannir de nos coles une langue que leurs crits
venaient d'illustrer. Rollin la rtablit dans ses droits: il en
dveloppe les avantages; et s'il ne l'gale point  celles de
l'antiquit pour la richesse et l'harmonie, il lui accorde une
prcision, une clart que l'antiquit n'avait point connue. Bientt il
nous transporte par l'tude loin de la terre natale; il veut agrandir
notre intelligence en nous faisant connatre d'autres hommes, d'autres
moeurs, d'autres socits. C'est alors qu'il nous conduit sur les
rivages de la Grce, et qu'il tale  nos regards les beauts de cette
langue, dpositaire des plus nobles crations de l'esprit humain, et qui
fut la langue du gnie, parce qu'elle fut celle de la libert. De l il
nous ramne vers l'ancienne Rome, et nous dcouvre la commune origine de
nos modernes idiomes dans cette autre langue, autrefois la souveraine du
monde, aujourd'hui le lien des peuples civiliss: elle ne transmet plus
les dcrets des vainqueurs de la terre, mais elle conserve du moins les
paisibles conqutes de la science, et cette gloire est assez belle
encore.

Le langage, qui ne fut d'abord qu'un moyen de communication entre les
hommes, devint un art, lorsque ces communications, en se multipliant,
eurent tendu son usage et vari ses ressources. L'loquence lui confia
les vrits de la morale, les souvenirs de l'histoire, les dcouvertes
de la science, les destines des hommes et des peuples: la posie
l'arrondit en mtres harmonieux, l'orna de brillantes images. Fille de
la religion et des passions peut-tre, la posie peut se vanter d'une
ancienne origine et nous offre les premiers monuments que le gnie de la
parole ait levs chez les nations. A travers l'immensit des ges, elle
nous apparat sous la majestueuse figure d'Homre, d'Homre qui, pareil
aux dieux qu'il a chants, semble avoir en partage une ternelle
jeunesse. A sa suite, se prsente l'antiquit tout entire, avec ce
cortge de beauts naves que faisait clore, sous un ciel riant,
l'influence d'une socit vierge encore. Combien l'on aime  retrouver,
dans ces tableaux des vieux ges, l'empreinte de la nature, presque
efface de nos socits modernes! Placs plus prs de cette nature,
principe ternel de tous les arts, les anciens purent saisir ses
premiers traits, la peindre dans sa puret native, et leur got, en la
retraant, sut l'embellir encore. C'est elle que Rollin chrit dans
leurs ouvrages; c'est elle qui en relve le prix aux yeux de l'homme
simple et sensible: s'il ne retrouve plus le modle, il est encore
touch de l'image. En vain, ds le sicle de Louis XIV, la mdiocrit,
toujours impuissante et toujours tmraire, osa secouer le joug d'une
lgitime admiration: le gnie moderne resta fidle au gnie de
l'antiquit, et les Despraux, les Racine, ne rougirent point de
s'avouer les disciples de ceux dont peut-tre ils avaient droit de se
dclarer les rivaux. De nos jours encore, de hardis rformateurs ont
voulu fonder en posie une religion nouvelle, ils ont tent de nous
blouir par le prestige de quelques beauts originales recueillies dans
la littrature informe d'une nation voisine; mais leurs efforts n'ont pu
branler les autels de l'antiquit. Ils ont indiqu  nos crivains une
source o l'imagination puisera quelquefois des couleurs; mais le got
ira toujours chercher ses modles parmi ces hommes des sicles loigns,
qui furent nos premiers matres, et qu'il faudra toujours imiter, parce
qu'ils n'ont imit que la nature.

Admirateur sincre des anciens, Rollin n'est point l'adorateur de leurs
dfauts: il sait voir des taches dans leurs crits: les anciens
n'taient-ils pas des hommes? mais ses principes, ses remarques, son
style mme, rvlent encore en lui le sentiment profond, le sr
discernement de leurs beauts. Ce mme discernement ne brille pas moins
dans les jugements qu'il porte sur ses contemporains; et ce n'est pas
son moindre titre de gloire, d'avoir averti la France de la grandeur de
Bossuet.

Le nom de Bossuet rappelle celui de l'loquence. Cette fille de la
libert fit long-temps retentir de ses mles accents la tribune de Rome
et d'Athnes. Parmi nous, lorsque la libert, encore carte du corps
politique, s'tait rfugie tout entire au pied des autels, la chaire
vanglique lui ouvrit un asyle, et l'orateur chrtien retrouva, dans le
caractre sacr que la religion imprime  ses ministres, cette
indpendance que les Cicron et les Dmosthne avaient trouve dans les
institutions de leur patrie. Mais la tribune aux harangues resta ferme
pour elle, et, dans les rgles que Rollin a traces de cet art, on
cherche en vain le nom de ce genre d'loquence o l'orateur parle de la
patrie  la patrie elle-mme, et puise dans un si noble sujet des
inspirations dignes d'un si noble thtre. Un tel oubli, qui accuse les
institutions contemporaines, ne serait plus possible aujourd'hui.
Franais, une gloire nouvelle vous attend! Dj vos Bossuet, vos
Massillon ont illustr par les triomphes du gnie leur auguste
ministre:  ct de leur loquence va s'lever une loquence rivale, et
ses accents aussi seront sacrs; car chez les peuples libres, aprs le
culte de la Divinit, il est encore une religion, celle de la Patrie.

En rvlant  ses lves les beauts de la posie et de l'loquence,
Rollin n'oublie pas des tudes plus austres, mais non moins utiles.
Puisque l'ducation ne peut embrasser le cercle entier des connaissances
humaines, forc de choisir entre elles, il donne la prfrence  celle
qui nous offre les leons les plus salutaires,  l'histoire; l'histoire,
cette perptuelle allgorie qui, sous les traits du pass, nous montre
le prsent et l'avenir. Il jette en passant un regard sur la fable, dont
les riants mensonges ont fcond les arts, sur les antiquits, dont
l'tude claire celle de l'histoire: mais il rprouve ce luxe indigent
de la mmoire, qui la surcharge sans l'enrichir; il ne veut point
fatiguer l'esprit d'une instruction strile, et c'est au profit de la
raison qu'il cultive le savoir; ou plutt, c'est l'ame qu'il veut orner
des trsors dont il enrichit l'intelligence. L'ducation vulgaire ne se
propose que la science pour objet: le sage voit plus loin. Le savoir
n'est  ses yeux qu'un progrs qui nous rapproche de la vertu, ou qu'un
instrument dont elle doit diriger l'usage dans l'intrt de la patrie et
de l'humanit. Comptables envers la socit, comme envers la nature, de
l'emploi de nos facults, c'est  l'ducation d'en rgler le cours, et
de nous faire aimer le bien en nous facilitant les moyens de
l'accomplir. Des tudes que Rollin nous prescrit, la premire est celle
de nos devoirs. En formant l'homme instruit, ses leons tendent surtout
 former l'honnte homme et le bon citoyen. Tour--tour clairant
l'exemple par le prcepte, autorisant le prcepte par l'exemple, il
appelle au secours de la morale l'exprience des sicles passs. Les
fastes de l'antiquit sont pour lui un rpertoire inpuisable de
salutaires instructions: c'est avec le nom d'Aristide, qu'il combat
l'avarice; avec le souvenir de Camille, qu'il ennoblit l'amour de la
patrie. Quelquefois, s'levant  de plus vastes considrations, il
examine la vertu dans son alliance avec le pouvoir, prparant le bonheur
des hommes et la prosprit des tats. Il ne spare point la politique
de la justice: comme l'auteur du Tlmaque, il voudrait appliquer la
morale  la science du gouvernement, et peut-tre ce voeu de la vertu
est-il aussi un conseil de la sagesse.

Si de nombreux travaux n'attendaient encore mes regards, que j'aimerais
 rappeler ces pages loquentes de raison et de bont, o le vertueux
recteur, en exposant les devoirs des hommes qui prsident 
l'instruction publique, fait, sans y songer, sa propre histoire, et se
peint lui-mme en voulant nous instruire! Est-il un plus beau trait de
morale que ces instructions o respire une si tendre sollicitude, une
onction si pntrante, une si touchante modestie, un respect si vrai
pour les moeurs, pour le bonheur mme de cet ge o le bonheur est
facile encore? Si la sagesse elle-mme voulait parler aux hommes, il me
semble que ce serait l son langage.

C'est par la religion que Rollin sanctionne ses enseignements, et c'est
par la philosophie qu'il veut nous y conduire; car la vraie religion est
soeur de la vraie philosophie. Rollin ne veut point fonder sur les
ruines de la raison le rgne de la foi; il hait et la superstition qui
l'avilit, et le fanatisme qui la dshonore. Le christianisme est  ses
yeux la perfection de la morale, et, s'il voque les vertus du
paganisme, ce n'est point pour leur insulter par un injuste ddain, mais
pour apprendre au chrtien que son devoir est de les surpasser. Bien
loign sur-tout de cette sombre austrit qui, d'une religion de
douceur et de paix, fait une religion de terreur, apprend le remords 
l'innocence mme et prcipite dans l'incrdulit par le dsespoir, il
dit ses bienfaits et non ses vengeances; il rassure l'homme et ne
l'effraie pas. J'oserais pourtant lui reprocher de s'tre montr trop
rigoureux envers la gloire. La gloire porte des fruits si semblables 
ceux de la vertu! Sans doute, il est plus pur, cet hrosme qui se
montre suprieur  l'loge mme et n'coute point le retentissement de
ses actions dans l'opinion des hommes: toutefois pardonnons d'aimer la
louange  qui la sait mriter, et si la gloire est une erreur,
respectons une erreur  qui le genre humain doit les Thmistocle et les
Dmosthne, les Dcius et les mile.

Rollin, dans son premier ouvrage, avait enseign la manire d'tudier
l'histoire: elle va maintenant devenir l'objet de ses travaux. Il
n'interroge point les annales des temps modernes, trop peu fcondes en
nobles souvenirs; il nous montre le genre humain sortant des mains de la
nature, et florissant sous l'influence d'une civilisation naissante.
Hritires d'une socit dgnre, les socits modernes n'ont pu
rpudier entirement cette funeste succession: trop long-temps leurs
fastes ne prsentent que la force rige en loi; l'erreur, en vrit; la
corruption sans politesse et la barbarie sans vertu. L'histoire de
l'antiquit, au contraire, nous offre deux grands sujets d'tude, les
institutions et les hommes. Les anciens furent nos matres dans la
libert, et cette ducation n'est pas leur moindre titre  notre
reconnaissance. C'est en ramenant sur nos propres origines la lumire
qu'ils nous avaient apporte, que nous avons retrouv le germe de cette
belle constitution, digne d'tre envie de Sparte mme, et qui,
balanant les pouvoirs les uns par les autres, leur impose  tous
l'heureuse ncessit de la modration. C'est encore chez eux que nous
admirons ces grandes proportions de la nature humaine, qui, en tonnant
l'imagination, lvent l'ame et sont pour la morale ce que sont pour les
arts les modles du beau idal. Dj Bossuet avait clair du flambeau
de la religion cet imposant tableau: mais son ouvrage est plutt fait
pour tre mdit par l'ge mr, que pour instruire la jeunesse. Dans son
vol sublime, il plane sur toute l'histoire, mais il ne s'arrte que sur
les hauteurs, pour y reconnatre l'empreinte d'une main divine. La
rapidit de sa marche exclut les dtails, et les dtails sont
l'instruction elle-mme, quand c'est le discernement qui les choisit.

Dans un cadre plus tendu, Rollin passe en revue les peuples les plus
clbres, parmi tant d'tats qui tour--tour ont fleuri sur la terre. Au
fond de ce mouvant tableau, l'gypte, qui fut aprs l'Inde le premier
berceau de la civilisation; la superstitieuse gypte se laisse entrevoir
au loin comme une statue  demi voile, et cache dans la nuit des temps
son origine inconnue, ses obscures antiquits, ses douteuses traditions,
sa religion mystrieuse. Non loin d'elle s'lve cette fire Carthage,
un instant la rivale de Rome, et dont les destines vinrent chouer
contre la puissance qui devait envahir le monde. Ni ses nombreux
vaisseaux, ni l'or que le commerce attirait dans son sein, ni ces
peuples qu'elle attelait  son char sans les unir  sa fortune, ni ces
bandes dont elle achetait le sang mercenaire, n'ont pu balancer le
double ascendant du patriotisme et du courage. Un jour, une grande
infortune viendra s'asseoir sur ses ruines et sera console. Ici,
j'entends,  travers le silence des ges, le bruit lointain des empires
qui s'croulent, et dont la chute retentit confusment sur les bords de
l'Euphrate. Cyrus parat, et sur ces vastes dbris s'lve l'empire des
Perses. Fond par la discipline et la valeur, bientt avili par le
despotisme, nerv par la mollesse,  peine laisserait-il dans
l'histoire un souvenir de son existence, si la Grce ne l'y tranait 
sa suite, comme ces vaincus qui suivaient enchans le char des
triomphateurs.

Parvenue  ces peuples dont l'existence sociale a prpar la ntre,
l'histoire acquiert un nouvel intrt. Ce sont les archives de nos
anctres, que Rollin met sous nos yeux. Originaire des contres
orientales, mais semblable pour elles  ces germes qui se dveloppent
loin de la plante qui les a produits, la civilisation va jeter ses
racines sur le sol fcond de la Grce. L, s'lvent sur un espace
troit vingt nations clbres; l, fleurissent, aux rayons de la
libert, le gnie et la vertu. Athnes nous montre cette libert, porte
trop loin peut-tre, mais sduisante dans son excs mme, souvent
orageuse, toujours brillante, et couvrant ses nombreuses erreurs du
prestige des talents et de l'hrosme. Sparte, temprant la dmocratie
par le pouvoir monarchique et la monarchie par les lois, nous offre la
premire trace de cette constitution ingnieuse, o l'alliance de la
royaut, de l'aristocratie et du gouvernement populaire produit
l'galit sans confusion, l'indpendance sans anarchie, et la
subordination sans esclavage. En vain le despotisme asiatique soulve
contre ces petits tats l'effort gigantesque de sa puissance: ce colosse
d'argile vient se briser contre le bouclier d'airain de la libert.
C'est un beau spectacle que cette lutte entre la puissance et la vertu,
o la vertu remporte la victoire!

blouis de leurs prosprits, les Grecs oublient que l'ambition produit
la servitude, et qu'aspirer  la domination, c'est courir  l'esclavage.
Deux cits rivales se disputent l'empire, et dj la Grce indigne a vu
les descendants de Miltiade et de Lonidas humilier devant un satrape
les lauriers de Marathon et les cyprs des Thermopyles. Bientt s'lve
dans son sein une puissance nouvelle qui menace de l'asservir. La Grce,
abattue par Philippe, accepte la servitude en triomphant sous Alexandre,
et ratifie aux champs d'Arbelles le trait impos par la victoire dans
les plaines de Chrone. Le Macdonien l'a venge, mais elle a pay de
sa libert le plaisir de la vengeance, et ce n'est qu'avec ses chanes
qu'elle a terrass son ennemi. Aprs la mort d'Alexandre, nous la
verrons briser ses fers, mais pour en reprendre de nouveaux. La
politique romaine ne l'affranchit un instant que pour mieux l'asservir,
et la Grce,  son tour, va se perdre dans ce torrent dont les flots
engloutiront l'univers. Mais un nouveau triomphe l'attend dans sa
dfaite. Les vainqueurs vont puiser chez les vaincus une civilisation
nouvelle, et triomphants par les armes, ils sont conquis par les moeurs.
Rome, subjugue par les arts de Corinthe et d'Athnes, met dsormais son
orgueil  devenir l'lve des peuples qu'elle a soumis, et ses orateurs
vont perfectionner sur les rivages de la Grce une loquence qui
dcidera des destines du monde.

Un peuple s'offrait encore aux pinceaux de Rollin: bien diffrent des
Grecs, mais non moins admirable, profond dans sa politique, immuable
dans ses desseins, sage dans les succs, inbranlable aux revers. La
Grce, sensible, ingnieuse, avide de gloire et fconde en vertus
hroques, a multipli ses titres d'illustration et peupl ses annales
de brillants souvenirs: Rome n'eut qu'une ambition, ce fut de rgner sur
l'univers. Dans la Grce, j'admire les hommes; chez les Romains, c'est
le peuple que j'admire. Ce peuple, calme dans la sdition mme,
respectant au sein des troubles civils les lois de l'tat et le sang des
citoyens, toujours uni contre l'ennemi du dehors, suivant,  travers les
rvolutions de son gouvernement et les vicissitudes de la fortune, un
systme invariable durant plusieurs sicles, prsente un phnomne sans
exemple dans l'histoire. L'aristocratie a remplac chez lui le pouvoir
monarchique; le gouvernement populaire a succd  l'aristocratie; mais
si la constitution change, l'esprit ne change pas. Au milieu de ces
variations, le peuple romain marche  son but, appuy sur la force de
ses moeurs et sur la sagesse de sa politique. Il grandit, il s'lance,
il renverse tout ce qui rsiste: sa force s'accrot des succs de
Pyrrhus, des triomphes d'Annibal. En vain le hros de Carthage est  ses
portes: Rome assige est encore la cit des matres de la terre; elle
n'acceptera point la paix de la main du vainqueur. Ses commencements ont
t la rapine et le pillage: son terme ne sera que l'empire du monde.

Quel peuple, si sa gloire tait pure et ses vertus sans mlange! si la
politique n'avait souvent fait taire la justice, et le patriotisme
l'humanit! Mais ces citoyens si gnreux oublirent trop qu'ils taient
des hommes. Et qu'tait-ce, aprs tout, que ce plan d'asservir le monde,
conu avec tant d'audace, suivi avec tant de constance? une brillante
erreur, une faute imposante. Combien Sparte fut plus sage! ainsi que
Rome, institue pour la guerre, elle s'interdit les conqutes, dont Rome
fit l'objet de sa politique: l'une ne pouvait prir qu'en abandonnant
son principe; l'autre devait prir par son principe mme. Quel fruit
recueillit-elle de sept cents ans de victoires? l'esclavage. En dvorant
l'univers, elle engraissait une victime pour les tyrans, et enfin une
proie pour les barbares. Chaque conqute tait un progrs vers la
dcadence, chaque triomphe un pas vers la servitude. Son abaissement fut
gal  sa grandeur, et ses maux ont veng les nations qu'elle avait
opprimes. Un rival de Tacite, Montesquieu, a, d'un pinceau nergique,
retrac cette grande expiation: Rollin a jet un voile sur cette partie
du tableau: non que les prestiges de la prosprit, les sductions mme
de l'hrosme aient pu imposer  sa sagesse; mais il crivait pour
l'adolescence, et, parmi les illusions de cet ge heureux, il en est une
sur-tout que la sagesse elle-mme doit respecter, celle de la vertu.

En appelant notre admiration sur ces grands tableaux, Rollin ne veut pas
toutefois qu'un enthousiasme lgitime pour l'antiquit nous rende
indiffrents pour nos propres annales. Peut-tre va-t-il mme trop loin,
lorsqu'il laisse entendre que les fastes du moyen ge pourraient, sous
la main du talent, balancer les brillants souvenirs de la Grce et de
l'Ausonie. Mais on doit l'applaudir du moins d'avoir revendiqu pour
l'histoire nationale le rang qui lui appartient dans le systme des
tudes. Ces anciens, que nous admirons, doivent encore tre ici nos
matres. Chez eux, le premier objet de l'ducation tait de graver dans
les coeurs l'amour de la patrie: en parlant aux enfants de la gloire de
leurs pres, elle levait leur courage, et les avertissait de ne point
dgnrer. Aux jours de la prosprit, ce noble hritage entretenait une
mulation salutaire: dans l'adversit, il conservait parmi les peuples
cette force morale qui contraint la fortune  respecter le malheur, et
l'orateur d'Athnes consolait par les trophes de Salamine les dsastres
de Chrone. Imitons cet exemple, et, dociles aux conseils de Rollin,
ramenons quelquefois nos regards sur les monuments de notre histoire.
Ils nous rvleront des destines assez brillantes. Il sied bien  une
nation d'tre orgueilleuse d'elle-mme,  un citoyen d'tre fier de sa
patrie; et cet orgueil est plus juste encore quand cette patrie est la
France.

DEUXIME PARTIE.

C'est  la jeunesse que Rollin destinait ses ouvrages: content d'tre
utile, il n'aspirait point  la renomme; et cependant la renomme a
proclam ses travaux. Des mains de l'adolescence, ses crits ont pass
dans celles de l'ge mr; du sein de la retraite, ils se sont rpandus
dans le monde. Quel charme les recommandait? la bont. C'est elle qui
fait leur loquence, et cette loquence vaut bien celle du gnie: si
elle fait goter le livre, elle fait estimer et chrir l'auteur. Et qui,
en lisant Rollin, pourrait ne pas l'aimer? Quelle sagesse dans ses
paroles! quel zle pour la vertu! quel ton de candeur et de simplicit!
Ce n'est point la navet souvent hardie de Montaigne, la bonhomie
parfois maligne de La Fontaine; la candeur, chez Rollin, tient  la
puret de l'ame,  la droiture du caractre: il a confiance en son
lecteur. Et comment en effet tre svre avec lui? Il se livre  vous
avec tant d'abandon! Il aime le bien de si bonne foi! Dcouvrez-vous en
lui quelques prtentions? Aspire-t-il  faire secte? Non: ce n'est point
pour lui qu'il sollicite nos hommages; c'est pour la vrit. Il n'impose
point par un fastueux langage; il ne cherche point  nous blouir par
l'clat d'une pompeuse loquence; sa force est dans la raison: il
n'entrane point, il persuade; il ne veut point sduire, mais clairer.
Un tel succs n'a rien de brillant, mais du moins il est pur, et
sur-tout il est durable. L'erreur peut obtenir un triomphe passager,
quand elle a le talent pour auxiliaire; mais elle ne garde point ses
conqutes. On subjugue l'imagination, on sduit mme le jugement; mais
la conscience, plus incorruptible, se rvolte contre cette conviction
trompeuse, et la vrit, exile de nos esprits, se rfugie souvent au
fond de nos coeurs.

Je n'oserais parler de l'originalit de Rollin: on me rpondrait sans
doute que ce mrite suppose la hardiesse de la pense, l'nergie et la
nouveaut de l'expression. Rarement l'homme sans passion rencontre ces
tours vifs, ces traits frappants qui donnent au style une couleur
prononce. Ce sont les secrets de l'imagination; elle ne les rvle que
lorsqu'elle est mue. Vainement chercherait-on dans les crits de Rollin
ces paroles foudroyantes de Pascal et de Bossuet, ces surprises de La
Bruyre: galement loign de la gravit sentencieuse de Salluste, de la
mle nergie de Rousseau, il se rapproche plutt de la douceur de
Fnlon et du grand sens de Plutarque. Cependant, sa manire n'est point
d'emprunt: la bont lui tient lieu d'originalit. Alors mme qu'il
ressemble, il n'imite pas. Imite-t-on la bont? Quelquefois, en lisant
ses ouvrages, je me figure entendre un de ces vieillards des premiers
ges du monde, assis au milieu de sa nombreuse postrit, raconter  sa
famille attentive les faits des temps passs, lui rvler avec une
simplicit grave et touchante les vrits de la morale, lui enseigner la
vertu, l'hospitalit, la crainte des dieux, le respect pour la
vieillesse. Le style de Rollin favorise cette illusion; il a, pour ainsi
dire, un parfum d'antiquit. Sa clart, son abondance harmonieuse et
facile, rappellent les beaux sicles de la littrature grecque et
romaine, en mme temps qu'il retrace quelques traits de la simplicit
nave de nos vieux crivains. Cette simplicit, chez Rollin, n'exclut
point cependant l'lgance; car l'lgance, qui n'est qu'un choix fait
par le got dans les formes du langage, a plus d'un caractre.
Travaille chez Flchier, riche et noble chez Massillon, attique et
prcise chez Voltaire, pompeuse chez Buffon, elle est doucement fleurie
dans les ouvrages de Rollin. Il crit dans ce style tempr, qui
peut-tre est le plus difficile, parce qu'il est le plus voisin des
brillants dfauts qui sduisent le got et corrompent le talent. Mais ce
n'est pas lui que les affectations du bel-esprit peuvent blouir: s'il a
quelquefois la richesse de Cicron et de Quintilien, jamais il n'imite
ni le faux clat de Snque, ni le luxe de Pline le Jeune. Il s'occupe
moins de parer l'expression que d'clairer la pense: d'autres cherchent
les ornements du style; Rollin se les permet.

L'lgance n'offre point le mme caractre aux diverses poques de la
littrature. D'abord fconde en tours oratoires, en riches
dveloppements, elle se resserre et s'observe davantage,  mesure que
les esprits, plus exercs, deviennent plus prompts  saisir et plus
difficiles  satisfaire. L'loquence oratoire fait place alors 
l'loquence philosophique; le langage prend des formes plus svres;
l'harmonie est souvent sacrifie  la concision, la clart  la
profondeur. Le got a chang sans dgnrer encore: seulement le style,
en voulant tre plus plein et plus fort, a perdu quelque chose de ses
graces premires: plus travaill, plus grave, il a moins de franchise et
de navet. C'est le temps des Tacite, c'est celui des Montesquieu.
Quelquefois cependant, le gnie ou les tudes d'un crivain lui font
devancer son sicle, ou le retiennent dans le sicle prcdent. Ainsi
Salluste et La Bruyre, contemporains de Cicron et de Bossuet,
appartiennent par leur manires  l'poque suivante, tandis que Rollin,
crivant dans le XVIIIe sicle, rappelle dans toute sa puret l'cole de
Fnlon. Ce caractre, il le doit  l'imitation des crivains du sicle
d'Auguste. Il avait mdit toute sa vie ces illustres modles, et l'on
reconnat aisment qu'il s'est form sur eux. C'est mme un phnomne
assez remarquable que Rollin, parvenu au dclin de son ge sans avoir
cultiv l'art d'crire dans sa langue maternelle, se soit cependant
lev dans la littrature franaise au rang des classiques. C'est qu'il
avait tudi les anciens, non pour devenir leur rival, mais pour purer
son got, et pour transporter dans une langue vivante les tours heureux,
la richesse d'expressions, qui caractrisent les idiomes de l'antiquit.
C'est qu' leur lecture, il avait joint celle des chefs-d'oeuvre du
sicle de Louis XIV. Aussi, malgr la juste estime qu'ont obtenue ses
essais dans la langue de Virgile, je les considre moins comme des
titres littraires que comme de savantes tudes. Inventer est la
premire condition de l'art d'crire: comment cet art pourrait-il
exister quand la source de l'invention est tarie, quand le langage,
frapp d'immobilit, ne peut plus seconder par les crations du style
les crations de la pense? Le gnie des langues, qui n'est que le gnie
des socits, permet-il de traduire dans l'idiome de l'antique Ausonie
les ides que la socit fait clore sous le ciel de la Gaule moderne?
Rollin imita ces anciens philosophes qui, pour instruire leur patrie,
commenaient par visiter les contres trangres, et rapportaient chez
eux les usages, les lois dont ils avaient reconnu l'utilit et la
sagesse.

Mais les anciens n'ont pu lui servir galement de modles pour la
manire d'crire l'histoire. crivant dans un autre but, son talent a d
prendre un autre caractre. L'austrit de Thucydide, l'nergique
pntration de Tacite, n'auraient pu convenir  la jeunesse: Rollin a
tempr pour elle la gravit de l'histoire. Toutefois, en se mettant 
sa porte, il ne descend point  son niveau: sous des formes agrables,
il cache une instruction solide, et s'il tend la main  ses jeunes
lecteurs, ce n'est point pour s'abaisser jusqu' eux, mais pour les
lever jusqu' lui. La critique lui a reproch une crdulit trop
facile: il aurait fallu ajouter que, si Rollin est crdule, c'est
sur-tout en faveur de la vertu. Il trouva dans son ame les raisons de
cette confiance. Et peut-on le blmer d'avoir environn de nobles
illusions les exemples qu'il offrait  l'adolescence, et qu'il proposait
 son admiration? Si, plus tard, sa vieillesse s'est laisse quelquefois
surprendre  de fabuleux rcits, s'il n'a pas toujours port le flambeau
d'une critique svre sur des erreurs qui s'offraient  lui entoures
d'autorits imposantes et revtues des graces de l'loquence, fermons
les yeux sur ce tribut pay  la faiblesse humaine, et sur-tout
n'oublions pas qu'il nous avait arms contre la sduction avant de se
laisser sduire. Jamais du moins il ne permit  la partialit d'garer
sa plume et d'altrer les rvlations de l'histoire: il juge avec une
constante quit les institutions et les hommes, et son exemple est une
leon pour quiconque entreprend d'instruire les peuples en retraant
leurs annales. Malheur  l'crivain qui suborne l'histoire au gr de ses
passions! sa gloire n'est jamais qu'une brillante ignominie, et son
talent, en immortalisant ses ouvrages, ne fait qu'terniser sa honte.

Si je louais seulement un littrateur, j'ai parl de ses crits, je
pourrais borner l son loge. Mais Rollin fut en mme temps un sage, un
bienfaiteur de l'humanit; je dois jeter un regard sur sa vie. Elle fut
plus utile que brillante; elle offre moins d'vnements que de vertus.
N dans une condition obscure, Rollin s'lve aux premires dignits de
l'enseignement public. Long-temps il se dvoue  ce noble ministre: il
consacre ses talents  former des hommes pour la socit, des citoyens
pour la patrie. Une disgrace est le prix de ses services. Combien
l'autorit doit craindre d'tre injuste, lorsque, crant des devoirs
d'aprs la voix de ses prjugs ou de ses caprices, elle punit ce que la
conscience pardonne, et n'accepte pas la vertu mme pour garant de
l'innocence! Incapable d'orgueil ainsi que de faiblesse, Rollin se
soumet sans se plaindre, mais sans se dmentir. La perscution a troubl
sa destine, sans altrer son ame. Il emporte dans sa retraite l'estime
publique, la paix du coeur et les consolations de l'tude; il y trouve
encore des devoirs  remplir et des bienfaits  rpandre. Les regards
des rois viennent l'y chercher, et, ce qu'il estimait sans doute
davantage, l'amiti vient lui offrir ses douceurs; l'amiti, que la
divinit a mise sur la terre pour tre la rcompense de la vertu. Rollin
tait fait pour la connatre; elle acheva son bonheur; elle aurait
satisfait tous ses voeux, quand la gloire n'aurait pas daign sourire 
sa vieillesse.

Rollin fut heureux! Cette vrit est douce  proclamer: elle rconcilie
avec la destine. Hlas! la vie de l'homme de lettres est si souvent
trouble par des orages! il y a si peu d'intelligence entre le talent et
le bonheur! Rollin demanda peu de chose  l'opinion, et rien  la
fortune; il trouva sa flicit dans cette vertu dont un philosophe a
fait le devoir du lgislateur, et dont la religion fait le devoir de
tous les hommes, la modration.

Essaierai-je ici d'tablir un parallle entre deux hommes chers  notre
mmoire? Je crains qu'on ne m'accuse d'appeler  mon secours les lieux
communs d'une trop facile loquence. Cependant, en faisant l'loge de
Rollin, pourrais-je tre blm de prononcer le nom de Fnlon? Ne
voyons-nous pas des deux cts mme modestie, mme douceur de sentiments
et de style, mme sagesse dans les desirs, mme charit dans le coeur?
Si nous voulons peindre un talent form  l'cole de l'antiquit, la
morale la plus pure, allie  la plus aimable indulgence, la vertu
mconnue, mais rsigne, se consolant par son propre tmoignage des
rigueurs du pouvoir, l'un et l'autre ne peuvent-ils pas nous servir de
modles? Tous deux ont dfendu la religion, et tous deux, par leur vie,
plus encore que par leurs crits, ont rendu tmoignage des vrits
qu'ils avaient enseignes. Le monde rit de ces hommes du sicle, que
l'amour des vanits trane au pied des autels, et qui, en prsence de la
divinit, n'adorent que la fortune et le pouvoir. Mais l'incrdulit
mme s'incline avec respect devant la pit se dvouant  l'instruction
de l'adolescence, ou gravant dans le coeur des rois les leons de
l'humanit. Peut-tre, entre ces deux hommes vnrables, ne peut-on
remarquer qu'une seule diffrence: l'ame de Fnlon fut plus tendre,
celle de Rollin fut plus paisible; l'imagination sensible et passionne
du premier rpandit plus d'clat sur ses ouvrages; la raison toujours
calme du second rpandit plus de bonheur sur sa vie.

Au moment o l'Europe, rgnre par les lumires, dpouille enfin les
derniers vestiges d'une longue barbarie, o l'esprit humain achve la
plus noble des conqutes, celle de la libert, o les rois et les
peuples, clairs par la philosophie, conspirent  fonder ces
institutions tutlaires dont les uns attendent leur gloire, les autres
leur bonheur, la France devait un hommage public aux sages qui, en
l'clairant, ont prpar ses nouvelles destines, et l'homme dont les
travaux eurent pour objet, pendant soixante ans, la science de
l'ducation, n'tait pas le moins digne de sa reconnaissance.
Aujourd'hui, cette science acquiert un caractre encore plus solennel:
chez les peuples libres, le ministre de l'ducation n'est plus
seulement une fonction honorable, il devient un auguste sacerdoce. C'est
elle qui affermira nos institutions naissantes; c'est par elle que la
gnration qui se prpare s'lvera pour la libert et pour la patrie.
Libert! Patrie! noms chers et sacrs, soutiens des moeurs et principes
des vertus, les sentiments dont vous remplirez tous les coeurs y
resteront gravs en traits ineffaables: vous frapperez, au sortir du
berceau, l'oreille de l'enfant; vous viendrez vous mler aux tudes, aux
plaisirs de l'adolescence; vous ferez l'orgueil de l'ge mr, et la
consolation de la vieillesse.

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                            A SON ALTESSE
                             SRNISSIME
                             MONSEIGNEUR
                               LE DUC
                             DE CHARTRES.

                             -----------

Monseigneur,

Lorsque je commenai l'Histoire Ancienne, VOTRE ALTESSE SRNISSIME
tait encore dans les premires annes de l'enfance, et ni l'ouvrage ni
l'auteur n'avaient l'avantage d'tre connus de vous. Souffrez que je
fasse maintenant ce que je n'ai pu faire alors, et qu'en finissant mon
travail, il me soit permis de le dcorer du nom de VOTRE ALTESSE.

Depuis que Monseigneur le duc d'Orlans a souhait que j'eusse l'honneur
d'assister quelquefois  vos tudes, j'ai t tmoin par moi-mme du
compte exact que vous avez rendu, presque toujours en sa prsence, de
toute la suite de cette histoire; et 'a t pour moi une grande
satisfaction de voir que mon ouvrage, destin principalement pour
l'instruction de la jeunesse, ft de quelque utilit  un Prince dont
l'ducation intresse si vivement le public. A-prsent que vous tes
entr dans l'Histoire Romaine, MONSEIGNEUR, je ne vous sers plus de
guide; et vous y marchez  pas si rapides, que je ne puis pas mme vous
suivre: mais j'ai du moins le plaisir de voir et d'admirer vos progrs.

Dans l'attention continuelle qu'on a de vous inspirer des sentiments
dignes de votre naissance, on a eu grande raison, MONSEIGNEUR, de donner
une prfrence marque  l'Histoire sur tous les autres exercices de
littrature. C'est l proprement l'tude des princes, capable plus
qu'aucune autre de leur former l'esprit et le coeur. Outre qu'elle leur
prsente d'illustres modles de toutes les vertus qui leur conviennent,
elle est en possession de leur dire la vrit dans tous les temps, et de
leur montrer jusqu' leurs fautes mmes, sans craindre de blesser la
dlicatesse de leur amour-propre. Comme la censure qu'elle fait des
vices ne leur est point personnelle, elle n'a rien pour eux d'amer ni
d'offensant. Quand elle peint dans Philippe et dans Alexandre son fils
des dfauts bas et indignes, qui ont terni l'clat de leurs belles
actions et dshonor leurs rgnes, ne sont-ce pas autant de leons pour
tous les princes qui auraient le malheur de s'abandonner aux mmes
excs?

La timide vrit, rarement admise dans les palais des grands, n'oserait
leur faire des leons  visage dcouvert; elle emprunte la voix de
l'Histoire, et, cache sous l'ombre de son nom, elle donne aux princes,
avec assurance, des avis que peut-tre ils ne recevraient jamais
d'aucune autre part, tant on craint de s'attirer leur disgrce par de
salutaires, mais dangereuses, remontrances.

Vous dtestez maintenant la flatterie, MONSEIGNEUR. Vous ne souffrez
qu'avec peine les plus justes louanges. Vous aimez sincrement la
vrit, lors mme qu'elle pourrait ne vous tre pas agrable. Je
n'oublierai jamais la sage rponse que vous me ftes dans une occasion
o j'usais de la libert que vous m'aviez donne de vous reprsenter
tout ce que je croirais pouvoir vous tre utile. Bien loin de vous en
tenir offens, vous daigntes vous rcrier qu' cette marque vous
reconnaissiez que j'tais de vos meilleurs amis. Oui, MONSEIGNEUR (qu'il
me soit permis de le rpter aprs vous), vos bons et solides amis
seront ceux qui auront le courage de vous dire la vrit, au pril mme
de vous dplaire; mais malheureusement le nombre en sera toujours fort
petit.

A leur dfaut, l'Histoire, qui aura contract de bonne heure avec vous
une espce de familiarit, vous en fournira plusieurs, et d'un grand
nom: un Aristide, un Phocion, un Dion, un Cyrus, un Tite, un Trajan, et
tant d'autres qui vous sont connus. Que de belles choses, MONSEIGNEUR,
ces grands hommes auront  vous dire sur tout ce qui peut rendre un
prince vritablement estimable et aimable? Quel facile accs ne
trouveront-ils pas dans un coeur comme le vtre, bon, compatissant,
docile, sans hauteur et sans fiert! Nos Grecs et nos Romains sont bien
propres, MONSEIGNEUR,  dtromper les grands des fausses ides que
souvent ils se forment de la gloire et de la grandeur. On la fait
consister pour l'ordinaire dans un vain clat d'actions brillantes, ou
dans le frivole appareil du faste et du luxe: au lieu que ces hros de
l'antiquit, tout paens qu'ils taient, n'avaient que du mpris pour
les plaisirs, les richesses, la pompe, la magnificence, et ne se
croyaient revtus de la puissance que pour faire du bien, et pour rendre
les peuples heureux.

Il faut pourtant l'avouer, MONSEIGNEUR, ces vertus, quelque clatantes
qu'elles fussent, manquaient de ce qui leur est le plus essentiel; et
quoique un gouvernement semblable  celui d'un Cyrus ou d'un Trajan ft
capable de faire en un sens le bonheur des peuples, les princes seraient
bien malheureux eux-mmes, s'ils se contentaient de ces fantmes de
vertus qui taient sans ame et sans vie. Or cette ame et cette vie,
MONSEIGNEUR, c'est la pit, c'est la crainte de Dieu, sans laquelle
tout ce qu'il y a de plus grand dans le monde n'est qu'un pur nant.

Ce que l'Histoire profane ne peut vous fournir, MONSEIGNEUR, vous avez
l'avantage de le trouver sous vos yeux et  chaque instant dans la
personne d'un pre en qui la pit relve toutes ses autres excellentes
qualits, et qui estime infiniment plus le bonheur d'tre chrtien, que
le haut rang de premier prince du sang de France. Puissiez-vous,
MONSEIGNEUR, imiter ses exemples, et mme (je ne crains point qu'il s'en
trouve choqu) les surpasser! Ce sont les voeux que je ne cesserai de
faire pour VOTRE ALTESSE SRNISSIME, et qu'elle agrera sans doute
beaucoup plus que tous les loges dont je la pourrais combler. Je suis
avec un profond respect et un parfait dvouement,

    MONSEIGNEUR,

            DE VOTRE ALTESSE SRNISSIME

                         Le trs-humble et trs-obissant
                           serviteur,
                                      C. ROLLIN.




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                              PRFACE.
                             ---------


PARAGRAPHE PREMIER.

_Utilit de l'Histoire profane, sur-tout par rapport  la Religion._

[Marge: Observer dans l'Histoire, outre les faits et la chronologie:]
L'tude de l'Histoire profane ne mriterait point qu'on y donnt une
attention srieuse et un temps considrable, si elle se bornait  la
strile connaissance des faits de l'antiquit, et  la sombre recherche
des dates et des annes o chaque vnement s'est pass. Il nous importe
peu de savoir qu'il y a eu dans le monde un Alexandre, un Csar, un
Aristide, un Caton, et qu'ils ont vcu en tel ou tel temps; que l'empire
des Assyriens a fait place  celui des Babyloniens, et ce dernier 
l'empire des Mdes et des Perses, qui ont t ensuite subjugus
eux-mmes par les Macdoniens, et ceux-ci par les Romains.

[Marge: 1. La cause de l'lvation et de la chute des empires.] Mais il
est d'une grande importance de connatre comment ces empires se sont
tablis, par quels degrs et par quels moyens ils sont arrivs  ce
point de grandeur que nous admirons, ce qui a fait leur solide gloire et
leur vritable bonheur, et quelles ont t les causes de leur dcadence
et de leur chute.

[Marge: 2. Le gnie et le caractre des peuples et des grands hommes:]
Il n'est pas moins important d'tudier avec soin les moeurs des peuples,
leur gnie, leurs lois, leurs usages, leurs coutumes; et sur-tout de
bien remarquer le caractre, les talents, les vertus, les vices mme de
ceux qui les ont gouverns, et qui, par leurs bonnes ou mauvaises
qualits, ont contribu  l'lvation ou  l'abaissement des tats qui
les ont eus pour conducteurs et pour matres.

Voil les grands objets que nous prsente l'Histoire Ancienne, en
faisant passer comme en revue devant nous tous les royaumes et tous les
empires de l'univers, et en mme temps tous les grands hommes qui s'y
sont distingus de quelque manire que ce soit, et en nous instruisant,
moins par des leons que par des exemples, sur tout ce qui regarde l'art
de rgner, la science de la guerre, les principes du gouvernement, les
rgles de la politique, les maximes de la socit civile et de la
conduite de la vie pour tous les ges et pour toutes les conditions.

[Marge: 3. L'origine et le progrs des arts et des sciences.]
On y apprend aussi, et ce ne doit point tre une chose indiffrente pour
quiconque a du got et de la disposition pour les belles connaissances;
on y apprend comment les sciences et les arts ont t invents,
cultivs, perfectionns; on y reconnat, et l'on y suit comme de l'oeil,
leur origine et leurs progrs; et l'on voit avec admiration que plus on
s'approche des lieux o les enfants de No ont vcu, plus on y trouve
les sciences et les arts dans leur perfection: au lieu qu'ils paraissent
oublis ou ngligs  proportion que les peuples en ont t dans un plus
grand loignement; de sorte que quand on a voulu les rtablir, il a
fallu remonter  l'origine d'o ils taient partis.

Je ne fais que montrer lgrement tous ces objets, quelque importants
qu'ils soient, parce que je les ai traits ailleurs[3] avec tendue.

[Note 3: Second volume de la _Manire d'tudier_.]

[Marge: 4. Observer principalement ce qui a rapport  la religion.] Mais
un autre objet, infiniment plus intressant, doit attirer notre
attention. Car quoique l'histoire profane ne nous parle que de peuples
abandonns  toutes les folies d'un culte superstitieux, et livrs 
tous les drglements dont la nature humaine, depuis la chute du premier
homme, est devenue capable, elle annonce par-tout la grandeur de Dieu,
sa puissance, sa justice, et sur-tout la sagesse admirable avec laquelle
sa providence conduit tout l'univers.

Si[4] l'intime conviction de cette dernire vrit levait, selon la
remarque de Cicron, le peuple romain au-dessus de tous les peuples de
la terre, on peut assurer de mme que rien ne relve plus l'Histoire
au-dessus de beaucoup d'autres connaissances, que d'y trouver empreintes
presque  chaque page des traces prcieuses et des preuves clatantes de
cette grande vrit, que Dieu dispose de tout en matre souverain; que
c'est lui qui fixe et le sort des princes, et la dure des empires;
et[5] qu'il transporte les royaumes d'un peuple  un autre pour punir
les injustices et les violences qui s'y commettent.

[Note 4: Pietate ac religione, atque hc uni sapienti qud Deorum
immortalium numine omnia regi gubernarique perspeximus, omnes gentes
nationesque superavimus. (Orat. _de Arusp. respons_. n. 19.)]

[Note 5: Regnum a gente in gentem transfertur propter injustitias,
et injurias, et contumelias, et diversos dolos. (_Eccl_. 10, 8.)]

[Marge: Dieu a pris un soin plus particulier de son peuple.] Il faut
avouer qu'en comparant la manire attentive, bienfaisante, sensible dont
il gouvernait autrefois son peuple, et celle dont il conduisit toutes
les autres nations de la terre, on dirait que celles-ci lui ont t
indiffrentes et trangres. Dieu regardait la nation sainte comme son
domaine propre, et comme son hritage. Il y demeurait comme un matre
dans sa maison, et comme un pre dans sa famille. Isral tait son fils,
et son fils premier-n. Il avait pris plaisir  le former ds son
enfance, et  l'instruire par lui-mme. Il se communiquait  lui par ses
oracles; il le gouvernait par des hommes miraculeux; il le protgeait
par les merveilles les plus tonnantes. A la vue de tant de glorieux
privilges, qui ne s'crierait avec le Prophte: Ce n'est que dans
Isral que Dieu fait clater sa grandeur et sa magnificence! [Marge:
Isa. 33, 21.] _Solummod ibi magnificus est Dominus noster._

[Marge: Mais il veille sur tous les peuples de la terre.] Cependant ce
mme Dieu, quoique oubli par les nations, et quoiqu'il part les avoir
oublies, exerait toujours sur elles un empire souverain, qui, pour
tre cach sous le voile des vnements ordinaires et d'une conduite
purement humaine, n'en tait ni moins rel, ni moins divin. [Marge: Ps.
23, 1.] Toute la terre est au Seigneur, dit le Prophte, et tous les
hommes qui la remplissent sont galement son ouvrage; et il n'a garde de
le ngliger. Ce serait une erreur bien injurieuse  Dieu, que de penser
qu'il n'est le matre que d'une seule famille, et non le matre de
toutes les nations.

[Marge: Il a prsid  la dispersion des hommes aprs le dluge.] On
reconnat cette importante vrit en remontant jusqu' l'antiquit la
plus recule, et jusqu' l'origine primitive de l'histoire profane, je
veux dire jusqu' la dispersion des descendants de No dans les
diffrentes contres de la terre o ils s'tablirent. La libert, le
hasard, les vues d'intrt, le got pour certains pays, et d'autres
motifs pareils, furent, ce semble, les seules causes des choix
diffrents que firent les hommes. Mais l'criture nous apprend qu'au
milieu de la confusion et du trouble qui suivirent le changement subit
qui se fit dans le langage des descendants de No, Dieu prsida
invisiblement  tous leurs conseils et  toutes leurs dlibrations, que
rien ne se fit que par son ordre, et que ce fut lui qui conduisit[6] et
plaa tous les hommes selon les [Marge: Genes. 11, 8 et 9.] rgles de sa
misricorde et de sa justice: _Dispersit et divisit eos Dominus in
universas terras._

[Note 6: Les Anciens mme, au rapport de Pindare (_Olymp._ Od. 7),
avaient retenu quelque ide que la dispersion des hommes ne s'tait
point faite au hasard, et qu'ils avaient t placs par les ordres de la
Providence.]

Il est vrai que ds lors Dieu eut une attention particulire sur le
peuple qu'il devait un jour s'attacher. Il marqua la place qu'il lui
destinait. Il la fit garder par un autre peuple laborieux, qui
s'appliqua  la cultiver et  l'embellir, et  faire valoir l'hritage
futur des Isralites. Il mesura le nombre des familles qu'il en mit
alors en possession, sur le nombre des familles d'Isral quand il serait
temps de le lui rendre; et il ne permit  aucune des nations qui
n'taient pas sujettes  l'anathme prononc par No contre Chanaan,
d'entrer dans un hritage qui devait tre restitu tout entier aux
Isralites. [Marge: [Deuteron. xxxii. 8.]] _Quando dividebat Altissimus
gentes, quando separabat filios Adam, constituit terminos populorum
juxta numerum filiorum Israel._[7] Mais cette attention particulire de
Dieu sur son peuple futur n'est point contraire  celle qu'il eut sur
tous les autres peuples, atteste clairement par les deux passages de
l'criture que j'ai cits, qui nous apprennent que toute la suite des
sicles lui est prsente, qu'il n'arrive rien dans le monde que par son
ordre, et que d'ge en ge il en rgle tous les vnements. [Marge:
[Eccles. 39, 19, 22, 25.]] _Tu es Deus conspector seculorum... A seculo
usque in seculum respicis._

[Note 7: Quand le Trs-Haut a fait la division des peuples, quand
il a spar les enfants d'Adam, il a marqu les limites des peuples
selon le nombre des enfants d'Isral (qu'il avait en vue). C'est un des
sens qu'on donne  ce passage, et qui parat fort naturel.]

[Marge: Dieu seul a rgl le sort de tous les empires, soit par rapport
 son peuple, soit par rapport au rgne de son Fils.] Il faut donc
regarder comme un principe incontestable, et qui doit servir de base et
de fondement  l'tude de l'histoire profane, que c'est la Providence
divine qui, de toute ternit, a rgl et ordonn l'tablissement, la
dure, la destruction des royaumes et des empires, soit par rapport au
plan gnral de tout l'univers, connu de Dieu seul, qui met un ordre et
une harmonie merveilleuse dans toutes les parties qui le composent; soit
en particulier par rapport au peuple d'Isral, et encore plus par
rapport au Messie, et  l'tablissement de l'glise, qui est sa grande
oeuvre, et le but de tous ses autres ouvrages, toujours prsent  sa
vue:[Marge: Act. 15, 18.] _Notum a seculo est Domino opus suum_.

Il a plu  Dieu de nous dcouvrir dans ses critures une partie des
liaisons que plusieurs peuples de la terre ont eues avec le sien; et le
peu qu'il nous en a dcouvert rpand une grande lumire sur l'histoire
de ces peuples, dont on ne connat que la surface et l'corce, si l'on
ne pntre plus avant par le secours de la rvlation. C'est elle qui
expose au grand jour les penses secrtes des princes, leurs projets
insenss, leur fol orgueil, leur impie et cruelle ambition; qui
manifeste les vritables causes, et les ressorts cachs des victoires et
des dfaites des armes, de l'agrandissement et de la dcadence des
peuples, de l'lvation et de la ruine des tats; et, ce qui est le
principal fruit de l'Histoire, c'est elle qui nous apprend le jugement
que Dieu porte et des Princes et des Empires, et qui fixe par consquent
l'ide que nous devons nous en former.

[Marge: Rois puissants, employs pour punir ou pour protger Isral.]
Pour ne point parler de l'gypte, qui d'abord servit comme de berceau 
la nation sainte; qui se changea ensuite pour elle[8] en une dure prison
et en une fournaise ardente, et qui devint enfin le thtre des plus
tonnantes merveilles que Dieu ait opres en faveur d'Isral: les
grands empires de Ninive et de Babylone nous fournissent mille preuves
de la vrit que j'tablis ici.

[Note 8: Educam vos de ergastulo gyptiorum (_Exod._, 6, 6). De
fornace ferrea gypti. (_Deuteronom._ 4, 20.)]

Leurs plus puissants rois, Thglathphalasar, Salmanasar, Sennachrib,
Nabuchodonosor, et plusieurs autres, taient entre les mains de Dieu
comme autant d'instruments dont il se servait pour punir les
prvarications de son peuple. [Marge: Isa. 5, 25-30, 10, 28-34, 13, 4
et 5.] Il les appelait, selon Isae, d'un coup de sifflet des extrmits
de la terre pour venir prendre ses ordres; il leur mettait lui-mme
l'pe en main; il rglait leur marche jour par jour; il remplissait
leurs soldats de courage et d'ardeur, rendait leurs troupes infatigables
et invincibles, rpandait  leur approche la terreur et l'effroi.

La rapidit de leurs conqutes aurait d leur faire entrevoir la main
invisible qui les conduisait; mais,[Marge: Sennacherib] dit l'un d'entre
eux au nom de tous les autres: C'est par la force de mon bras que j'ai
fait ces grandes choses, et c'est ma propre sagesse qui m'a clair.

J'ai enlev les anciennes bornes des peuples, j'ai pill les trsors des
princes, et, comme un conqurant, j'ai arrach les rois de leurs trnes.
Les peuples les plus redoutables ont t pour moi comme un nid de petits
oiseaux qui s'est trouv sous ma main. J'ai runi sous ma puissance tous
les peuples de la terre, comme on ramasse quelques oeufs (que la mre a
abandonns); et il ne s'est trouv personne qui ost seulement remuer
l'aile, ni ouvrir la bouche, ni faire le moindre son.

Mais ce prince si grand et si sage  ses propres yeux, qu'tait-il 
ceux de Dieu? Un ministre subalterne, un serviteur mand par son matre,
une verge et un bton dans sa main: [Marge: Isa. 10, 5.] _Virga furoris
mei et baculus ipse est._ Le dessein de Dieu tait de corriger ses
enfants, et non de les exterminer. Mais Sennachrib avait rsolu de tout
perdre et de tout dtruire: [Marge: Isa. 10, 7.] _Ipse autem non sic
arbitrabitur, sed ad conterendum erit cor ejus._ Que deviendra donc
cette espce de combat entre les desseins de Dieu et ceux de ce prince?
Lorsqu'il se croyait dj matre [Marge: Isa. 10, 12.] de Jrusalem, le
Seigneur d'un souffle seul dissipe toutes ses penses fastueuses, fait
prir en une nuit cent quatre-vingt-cinq mille hommes de son arme, _et,
lui[9] mettant un cercle au nez et un mors  la bouche_, comme  une
bte froce, le ramne dans ses tats, couvert d'opprobre,  travers ces
mmes peuples, qui l'avaient vu, un peu auparavant, plein d'orgueil et
de fiert.

[Note 9: Insanisti in me, et superbia tua ascendit in aures meas:
ponam itaque circulum in naribus tuis, et camum in labiis tuis, et
reducam te in viam per quam venisti. (_4 Reg._ 19, 28.)]

[Marge: Nabuchodonosor.] Nabuchodonosor, roi de Babylone, parat encore
plus visiblement rgi par une Providence qu'il ignore, mais qui prside
 ses dlibrations, et qui dtermine toutes ses dmarches.

[Marge: Ezech. 21. 19-23.] Arriv avec son arme  la tte de deux
chemins, dont l'un conduit  Jrusalem, l'autre  Rabbath, capitale des
Ammonites, ce prince, incertain et flottant, dlibre lequel il prendra,
et jette le sort: Dieu le fait tomber sur Jrusalem, pour accomplir les
menaces qu'il avait faites  cette ville de la dtruire, de brler le
temple, et d'emmener son peuple en captivit.

[Marge: Ezech. cap. 26, 27 et 28.] Des raisons seules de politique
semblaient dterminer ce conqurant au sige de Tyr, pour ne pas laisser
derrire soi une ville si puissante et si bien fortifie. Mais le sige
de cette place tait ordonn par une volont suprieure. Dieu voulait
d'un ct humilier l'orgueil d'Ithobal son roi, qui, se croyant plus
clair que Daniel dont la rputation tait rpandue dans tout l'Orient,
n'attribuant qu' sa rare prudence l'tendue de son domaine et la
grandeur de ses richesses, se considrait en lui-mme comme un dieu; de
l'autre, il voulait aussi punir le luxe, les dlices, l'arrogance de ces
fiers ngociants, qui se regardaient comme les princes de la mer et les
matres des rois mmes; et sur-tout cette joie inhumaine de Tyr qui lui
faisait trouver son agrandissement dans les ruines de Jrusalem sa
rivale. C'est par ces motifs que Dieu lui-mme conduisit Nabuchodonosor
 Tyr, lui faisant excuter ses ordres sans qu'il les connt: IDCIRCO
_ecce_ EGO ADDUCAM _ad Tyrum Nabuchodonosor_.

[Marge: Ezech. 29, 18-10.] Pour rcompenser ce prince, qu'il tenait  sa
solde, du service qu'il vient de lui rendre  la prise de Tyr (c'est
Dieu lui-mme qui s'exprime ainsi), et pour ddommager les troupes
babyloniennes, puises par un sige de treize ans, il leur donne toutes
les contres de l'gypte, comme des quartiers de rafrachissement, et
leur en abandonne les richesses et les dpouilles[10].

[Note 10: Ce fait est plus dtaill dans l'histoire des gyptiens
sous le rgne d'Amasis. [p. 133.]]

[Marge: Dan. c. 4, vers. 1-34.] Le mme Nabuchodonosor, plein du desir
d'immortaliser son nom par toutes sortes de voies, voulut ajouter  la
gloire des conqutes celle de la magnificence, en embellissant la
capitale de son empire par de superbes btiments, et par les ornements
les plus somptueux; mais pendant qu'une cour flatteuse, qu'il comblait
de richesses et d'honneurs, fait retentir par-tout ses louanges[11], il
se forme un snat auguste des esprits surveillants, qui pse dans la
balance de la vrit les actions des Princes, et prononce sur leur sort
des arrts sans appel. Le roi de Babylone est cit  ce tribunal, o
prside le Juge souverain, qui runit une vigilance  qui rien
n'chappe, et une saintet qui ne peut rien souffrir contre l'ordre:
_vigil et sanctus_. Toutes ses actions, qui faisaient l'objet de
l'admiration publique, y sont examines  la rigueur; et l'on fouille
jusqu'au fond de son coeur pour en dcouvrir les penses les plus
caches. O se terminera ce redoutable appareil? Dans le moment mme o
Nabuchodonosor, se promenant dans son palais, et repassant avec une
secrte complaisance ses exploits, sa grandeur, sa magnificence, se
disait  lui-mme: _N'est-ce pas l cette grande Babylone dont j'ai fait
le sige de mon royaume, que j'ai btie dans la grandeur de ma puissance
et dans l'clat de ma gloire?_ c'est dans ce moment prcis, o, se
flattant de ne tenir que de lui seul sa puissance et son royaume, il
usurpait la place de Dieu, qu'une voix du ciel lui signifie sa sentence,
et lui dclare que son royaume va lui tre enlev, qu'il sera chass de
la compagnie des hommes, et rduit  la condition des btes, jusqu' ce
qu'il reconnaisse que _le Trs-Haut a un pouvoir absolu sur les royaumes
des hommes, et qu'il les donne  qui il lui plat_.

[Note 11: In sententia vigilum decretum est, et sermo sanctorum et
petitio, etc. (DAN. 4, 14.)]

Ce tribunal, toujours subsistant quoique invisible, a prononc le mme
jugement sur ces fameux conqurants, sur ces hros du paganisme, qui se
regardaient, aussi-bien que Nabuchodonosor, comme les seuls artisans de
leur haute fortune, comme indpendants de toute autre autorit, et comme
ne relevant que d'eux-mmes.

[Marge: Cyrus.] Si Dieu faisait servir des Princes  l'excution de ses
vengeances, il en a rendu d'autres les ministres de sa bont. Il destine
Cyrus  tre le librateur de son peuple, et, pour le mettre en tat de
soutenir dignement un si noble ministre, il le remplit de toutes les
qualits qui forment les grands capitaines et les grands princes, et lui
fait donner cette excellente ducation que les paens ont tant admire,
mais dont ils ne connaissaient point l'auteur ni la vritable cause.

On voit dans les historiens profanes l'tendue et la rapidit de ses
conqutes, l'intrpidit de son courage, la sagesse de ses vues et de
ses desseins, sa grandeur d'ame, sa noble gnrosit, son affection
vritablement paternelle pour les peuples, et, du ct des peuples, un
retour d'amour et de tendresse qui le leur faisait regarder moins comme
leur matre que comme leur protecteur et leur pre. On voit tout cela
dans les historiens profanes; mais on n'y voit point le principe secret
de toutes ces grandes qualits, ni le ressort cach qui les mettait en
mouvement.

Isae nous le montre, et s'explique en des termes dignes de la grandeur
et de la majest du Dieu qui le faisait parler[12]. Il le reprsente, ce
Dieu des armes tout-puissant, qui prend Cyrus par la main, qui marche
devant lui, qui le conduit de ville en ville et de province en province,
qui lui assujettit les nations, qui humilie en sa prsence les grands de
la terre, qui brise pour lui les portes d'airain, qui fait tomber les
murs et les remparts des villes, et lui en abandonne toutes les
richesses et tous les trsors.

[Note 12: Hc dicit Dominus christo meo Cyro, cujus apprehendi
dexteram, ut subjiciam ante faciem ejus gentes, et dorsa regum vertam,
et aperiam coram eo januas, et port non claudentur. Ego ante te ibo, et
gloriosos terr humiliabo: portas reas conteram, et vectes ferreos
confringam. Et dabo tibi thesauros absconditos, et arcana secretorum; ut
scias quia ego Dominus, qui voco nomen tuum, Deus Isral. (ISA. 45,
1-3.)]

[Marge: Isa. 45, 13 et 4.] Le Prophte ne nous laisse pas mme ignorer
les motifs de toutes ces merveilles. C'est pour punir Babylone et pour
affranchir Juda que Dieu conduit Cyrus pas  pas, et qu'il fait russir
toutes ses entreprises: _Ego suscitavi eum ad justitiam, et omnes vias
ejus dirigam.......propter servum meum Jacob, et Israel electum meum_.
Mais ce prince aveugle et ingrat ne connat point son matre, et oublie
son bienfaiteur. [Marge: Isa. 45, 4, 5.] _Vocavi te nomine tuo, et non
cognovisti me: accinxi te, et non cognovisti me_.

[Marge: Belle image de la royaut.] Il est rare qu'on juge sainement de
la vraie gloire et des devoirs essentiels de la royaut. Il n'appartient
qu' l'criture de nous en donner une juste ide; et elle le fait d'une
manire admirable dans [Marge: Dan. 4, 7-9.] un arbre grand et fort,
dont la hauteur monte jusqu'au ciel, et qui parat s'tendre jusqu'aux
extrmits de la terre. Couvert de feuilles et charg de fruits, il fait
l'ornement et le bonheur de la campagne. Il fournit une ombre agrable
et une retraite assure  tous les animaux; les btes prives et les
btes sauvages demeurent dessous, les oiseaux du ciel habitent sur ses
branches, et tout ce qui a vie trouve de quoi s'y nourrir.

Est-il une ide plus juste et plus instructive de la royaut, dont la
vritable grandeur et la solide gloire ne consistent point dans cet
clat, cette pompe, cette magnificence qui l'environnent, ni dans ces
respects et ces hommages extrieurs qui lui sont rendus par les sujets,
et qui lui sont dus, mais dans les services rels et les avantages
effectifs qu'elle procure aux peuples, dont elle est, par sa nature et
par son institution, le soutien, la dfense, la sret, l'asyle; en un
mot, source fconde de toutes sortes de biens, sur-tout par rapport aux
petits et aux faibles, qui doivent trouver sous son ombre et sous sa
protection une paix et une tranquillit que rien ne puisse troubler,
pendant que le prince lui-mme sacrifie son repos et essuie seul les
orages et les temptes dont il met les autres  l'abri?

Il me semble voir,  la religion prs, la ralit de cette noble image
et l'excution de ce beau plan dans le gouvernement de Cyrus, dont
Xnophon nous trace le portrait dans sa belle prface de l'histoire de
ce prince. Il y a fait le dnombrement d'un grand nombre de peuples,
spars les uns des autres par de vastes espaces, et encore plus par la
diversit des moeurs, des coutumes, du langage, mais runis tous
ensemble par les mmes sentiments d'estime, de respect et d'amour pour
un prince[13] dont ils auraient souhait que le gouvernement et pu
durer toujours, tant ils se trouvaient heureux et tranquilles sous son
empire.

[Note 13: [Grec: Eduvth [de] epithumian embalein tosautn tou
pantas aut charizesthai, ste aei t autou gnm axioun kubernasthai.]
[Cyrop. I. 5]]

[Marge: Juste ide des anciens conqurants.] A ce gouvernement si
aimable et si salutaire opposons l'ide que la mme criture nous donne
de ces empires et de ces conqurants si vants dans l'antiquit, qui, au
lieu de ne se proposer pour fin que le bien public, n'ont suivi que les
vues particulires de leur intrt et de leur ambition. [Marge: Dan.
cap. 7.] Le Saint-Esprit les reprsente sous les symboles de monstres
ns de l'agitation de la mer, du trouble, de la confusion, du choc des
vagues; et sous l'image de btes cruelles et froces, qui rpandent
partout la terreur et la dsolation, et qui ne se nourrissent que de
meurtres et de carnage; ours, lions, tigres, lopards. Quel tableau!
Quelle peinture!

C'est nanmoins de ces modles funestes que l'on emprunte souvent les
rgles de l'ducation qu'on donne aux enfants des grands; c'est  ces
ravageurs de provinces,  ces flaux du genre humain, qu'on se propose
de les faire ressembler. En excitant en eux des sentiments d'une
ambition dmesure et l'amour d'une fausse gloire, on en forme, selon
l'expression de l'criture, de jeunes lionceaux, que l'on accoutume de
bonne heure et que l'on dresse de [Marge: Ezech. 19, 2-7.] loin 
piller,  dvorer les hommes,  faire des veuves et des malheureux, 
dpeupler les villes. MATER LENA _in medio leunculorum ENUTRIVIT
catulos suos....._ DIDICIT _prdam capere, et homines devorare...._
DIDICIT _viduas facere, et civitates in desertum adducere._ Et quand
avec l'ge ce lionceau est devenu lion, Dieu nous avertit que le bruit
de ses exploits et la renomme de ses victoires n'est qu'un affreux
rugissement qui porte partout l'effroi et la dsolation. _Et leo factus
est, et desolata est terra et plenitudo ejus a voce rugits illius._

Les exemples dont j'ai fait mention jusqu'ici, tirs de l'histoire des
gyptiens, des Assyriens, des Babyloniens, des Perses, prouvent
suffisamment le souverain domaine que Dieu exerce sur tous les empires,
et le rapport qu'il lui a plu de mettre entre les autres peuples de la
terre et celui qu'il s'est attach en particulier. La mme vrit parat
encore aussi clairement sous les rois de Syrie et d'gypte, successeurs
d'Alexandre-le-Grand, avec l'histoire desquels on sait que celle du
peuple de Dieu a une liaison particulire sous les Machabes.

A tous ces faits je ne puis m'empcher d'en ajouter encore un, connu de
tout le monde, mais qui n'en est pas moins remarquable; c'est la prise
de Jrusalem par Tite. [Marge: Joseph. I. 3, cap. 46. [Bell. Jud. vi,
cap. 9,  1.]] Quand il fut entr dans la ville, et qu'il en eut
considr les fortifications, ce prince, tout paen qu'il tait,
reconnut le bras tout-puissant du Dieu d'Isral, et plein d'admiration
il s'cria: Il parat bien que Dieu a combattu pour nous, et a chass
les Juifs de ces tours, puisqu'il n'y avait point de forces humaines ni
de machines qui fussent capables de les y forcer.

[Marge: Dieu a toujours rgl les vnements humains par rapport au
rgne du Messie.] Outre ce rapport de l'Histoire profane avec l'Histoire
sacre, qui est visible, et qui se montre sensiblement, il y en a un
autre plus secret et plus loign, qui regarde le Messie,  l'avnement
duquel Dieu, qui a toujours eu son oeuvre devant les yeux, a prpar les
hommes de loin par l'tat mme d'ignorance et de drglement o il a
permis que le genre humain demeurt pendant quatre mille ans. C'est pour
nous faire sentir la ncessit d'un Mdiateur, que Dieu a laiss si
long-temps les nations marcher dans leurs voies, sans que les lumires
de la raison, ni les instructions de la philosophie, aient pu ou
dissiper leurs tnbres, ou corriger leurs inclinations.

Quand on envisage la grandeur des empires, la majest des princes, les
belles actions des grands hommes, l'ordre des socits polices et
l'harmonie des diffrents membres qui les composent, la sagesse des
lgislateurs, les lumires des philosophes, la terre semble n'offrir
rien aux yeux des hommes que de grand et d'clatant; mais aux yeux de
Dieu elle tait strile et inculte, comme au premier instant de sa
cration, [Marge: Gen. 1, 2.] _inanis et vacua_; c'est peut dire, elle
tait tout entire souille et impure (il faut se souvenir que je parle
ici des paens), et n'tait devant [Marge: Gen. 6, 11.] lui qu'une
retraite d'hommes ingrats et perfides, comme au temps du dluge:
_Corrupta est terra coram Deo, et repleta est iniquitate_.

Cependant, l'arbitre souverain du monde, qui dispense, selon les rgles
de sa sagesse, la lumire et les tnbres, et qui sait mettre des bornes
au torrent des passions, n'a pas permis que la nature humaine, livre 
toute sa corruption, dgnrt en une barbarie absolue, et s'abrutt
entirement par l'obscurcissement des premiers principes de la loi
naturelle, comme nous le remarquons dans plusieurs nations sauvages. Cet
obstacle aurait trop retard le cours rapide qu'il avait promis aux
premiers prdicateurs de la doctrine de son Fils.

Il a jet de loin dans l'esprit des hommes des semences de plusieurs
grandes vrits, pour les disposer  en recevoir d'autres plus
importantes. Il les a prpars aux instructions de l'vangile par celles
des philosophes; et c'est dans cette vue que Dieu a permis que dans
leurs coles ils examinassent plusieurs questions, et tablissent
plusieurs principes, qui ont un grand rapport  la religion, et qu'ils y
rendissent les peuples attentifs par l'clat de leurs disputes. On sait
que les philosophes enseignent partout dans leurs livres l'existence
d'un Dieu, la ncessit d'une Providence qui prside au gouvernement du
monde, l'immortalit de l'ame, la dernire fin de l'homme, la rcompense
des bons et la punition des mchants, la nature des devoirs qui sont le
lien de la socit, le caractre des vertus qui font la base de la
morale, comme la prudence, la justice, la force, la temprance, et
d'autres pareilles vrits, qui n'taient pas capables de conduire
l'homme  la justice, mais qui servaient  carter certains nuages, et 
dissiper certaines obscurits.

C'est par un effet de la mme Providence, qui de loin prparait les
voies  l'vangile, que, lorsque le Messie vint au monde, Dieu avait
runi un grand nombre de nations par les deux langues grecque et latine,
et qu'il avait soumis  un seul matre, depuis l'Ocan jusqu'
l'Euphrate, tous les peuples que le langage n'unissait point, pour
donner un cours plus libre  la prdication des aptres. L'tude de
l'Histoire profane, quand elle est faite avec jugement et maturit, doit
nous conduire  ces rflexions, et nous montrer comment Dieu fait servir
les empires de la terre  l'tablissement du rgne de son Fils.

[Marge: Talents extrieurs accords aux paens.] Elle doit aussi nous
apprendre le cas qu'il faut faire de tout ce qu'il y a de plus brillant
dans le monde, et de ce qui est le plus capable d'blouir. Courage,
bravoure, habilet dans l'art de gouverner, profonde politique, mrite
de la magistrature, pntration pour les sciences les plus abstruses,
beaut d'esprit, dlicatesse de got en tout genre, succs parfait dans
tous les arts: voil ce que l'Histoire profane nous montre, et ce qui
fait l'objet de notre admiration, et souvent de notre envie. Mais en
mme temps cette mme histoire doit nous faire souvenir que, depuis le
commencement du monde, Dieu accorde  ses ennemis toutes ces qualits
brillantes que le sicle estime, et dont il fait beaucoup de bruit; au
lieu qu'il les refuse souvent  ses plus fidles serviteurs,  qui il
donne des choses d'une autre importance et d'un autre prix, mais que le
monde ne connat et ne dsire point. [Marge: Ps. 143, 15.] _Beatum
dixerunt populum cui hc sunt: beatus populus, cujus dominus Deus ejus_.

[Marge: tre sobre dans les louanges qu'on leur donne.] Une dernire
rflexion, qui suit naturellement de ce que j'ai dit jusqu'ici,
terminera cette premire partie de ma Prface. Puisqu'il est certain que
tous ces grands hommes, si vants dans l'Histoire profane, ont eu le
malheur d'ignorer le vrai Dieu et de lui dplaire, il faut tre sobre et
circonspect dans les louanges qu'on leur donne. S. Augustin[14], dans le
livre de ses Rtractations, se repent d'avoir trop lev et d'avoir trop
fait valoir Platon et les philosophes platoniciens, parce qu'aprs tout,
dit-il, ce n'taient que des impies, dont la doctrine tait, en
plusieurs points, contraire  celle de Jsus-Christ.

[Note 14: Laus ipsa, qu Platonem vel platonicos seu academicos
philosophos tantm extuli, quantm impios homines non oportuit, non
immerit mihi displicuit: prsertim quorum contra errores magnos
defendenda est christiana doctrina. (_Retract_, lib. I, cap. 1.)]

Il ne faut pas pourtant s'imaginer que S. Augustin ait cru qu'il ne ft
pas permis d'admirer ou de louer ce qu'il y a de beau dans les actions
et de vrai dans les maximes des paens. Il veut[15] qu'on y corrige ce
qui se trouve de dfectueux, et qu'on y approuve ce qu'elles ont de
conforme  la rgle. Il loue les Romains en plusieurs occasions, et
surtout dans ses livres de la Cit de Dieu, qui est l'un de ses derniers
et de ses plus beaux ouvrages. [Marge: Lib. 5, c. 19 et 21, etc.] Il y
fait remarquer que Dieu les a rendus vainqueurs des peuples, et matres
d'une grande partie de la terre,  cause de la modration et de l'quit
de leur gouvernement (il parle des beaux temps de la rpublique);
accordant  des vertus purement humaines des rcompenses qui l'taient
aussi, dont cette nation, aveugle en ce point, quoique fort claire sur
d'autres, avait le malheur de se contenter. Ce ne sont donc point les
louanges des paens en elles-mmes, mais l'excs de ces louanges, que
Saint Augustin condamne.

[Note 15: Id in quoque corrigendum, quod pravum est; quod autem
rectum est, approbandum. (_De Bapt. cont. Donat._ lib. 7, cap. 16.)]

Nous devons craindre, nous sur-tout qui, par l'engagement mme de notre
profession, sommes continuellement nourris de la lecture des auteurs
paens, de trop entrer dans leur esprit, d'adopter, sans presque nous en
apercevoir, leurs sentiments en louant leurs hros, et de donner dans
des excs qui ne leur paraissaient pas tels, parce qu'ils ne
connaissaient point de vertus plus pures. Des personnes, dont j'estime
l'amiti, comme je le dois, et dont je respecte les lumires, ont trouv
ce dfaut dans quelques endroits de l'ouvrage que j'ai donn au public
sur l'ducation de la jeunesse, et ont cru que j'avais pouss trop loin
la louange des grands hommes du paganisme. Je reconnais en effet qu'il
m'est chapp quelquefois des termes trop forts, et qui ne sont pas
assez mesurs. Je pensais qu'il suffisait d'avoir insr dans chacun des
deux volumes qui composent cet ouvrage plusieurs correctifs, sans qu'il
ft besoin de les rpter, et d'avoir tabli en diffrents endroits les
principes que les pres nous fournissent sur cette matire, en
dclarant, avec saint Augustin, que, sans la vritable pit,
c'est--dire, sans le culte sincre du vrai Dieu, il n'y a point de
vritable vertu, et qu'elle ne peut tre telle quand elle a pour objet
la gloire humaine; vrit, dit ce pre, qui est incontestablement reue
par tous ceux qui ont une vraie et solide pit. [Marge: De Civit. Dei,
lib. 5, cap. 19.] _Illud constat inter omnes veraciter pios, neminem
sine vera pietate, id est, veri Dei vero cultu, veram posse habere
virtutem; nec eam veram esse, quando glori servit human_.

[Marge: Tom. 2, pag. 344.] Quand j'ai dit que Perse n'avait pas eu le
courage de se donner la mort, je n'ai point prtendu justifier la
pratique des paens, qui croyaient qu'il leur tait permis de se faire
mourir eux-mmes, mais simplement rapporter un fait, et le jugement
qu'en avait port Paul mile. Un lger correctif, ajout  ce rcit,
aurait t toute quivoque et tout lieu de plainte.

L'ostracisme employ  Athnes contre les plus gens de bien, le vol
permis, ce semble, par Lycurgue  Sparte, l'galit des biens tablie
dans la mme ville par voie d'autorit, et d'autres endroits semblables,
peuvent souffrir quelques difficults. J'y ferai une attention
particulire dans le temps, lorsque la suite de l'Histoire me donnera
lieu d'en parler, et je profiterai avec joie des lumires que des
personnes claires et sans prvention voudront bien me communiquer.

Dans un ouvrage comme celui que je commence  donner au public, destin
particulirement  l'instruction des jeunes gens, il serait  souhaiter
qu'il ne s'y trouvt aucun sentiment, aucune expression qui pt porter
dans leur esprit des principes faux ou dangereux. En le composant, je me
suis propos cette maxime, dont je sens toute l'importance: mais je suis
bien loign de croire que j'y aie toujours t fidle, quoique 'ait
t mon intention; et j'aurai besoin en cela, comme en beaucoup d'autres
choses, de l'indulgence des lecteurs.

PARAGRAPHE II.

_Observations particulires sur cet ouvrage._

Le volume que je donne ici au public est le commencement d'un ouvrage o
je me propose d'exposer l'Histoire ancienne des gyptiens, des
Carthaginois, des Assyriens, tant de Ninive que de Babylone, des Mdes
et des Perses, des Macdoniens et des diffrents tats de la Grce.

Comme j'cris principalement pour les jeunes gens, et pour des personnes
qui ne songent point  faire une tude profonde de l'Histoire ancienne,
je ne chargerai point cet ouvrage d'une rudition qui pourrait
naturellement y entrer, mais qui ne convient point au but que je me
propose. Mon dessein est, en donnant une histoire suivie de l'antiquit,
de prendre dans les auteurs grecs et latins ce qui me paratra de plus
intressant pour les faits, et de plus instructif pour les rflexions.

Je souhaiterais pouvoir viter en mme temps et la strile scheresse
des abrgs, qui ne donnent aucune ide distincte, et l'ennuyeuse
exactitude des longues histoires, qui accablent un lecteur. Je sens bien
qu'il est difficile de prendre un juste milieu, qui s'carte galement
des deux extrmits; et quoique, dans les deux parties d'histoire qui
font la moiti de ce premier volume, j'aie retranch une grande partie
de ce qui se rencontre dans les Anciens, je ne sais si on ne les
trouvera pas encore trop tendues: mais j'ai craint d'trangler les
matires en cherchant trop  les abrger. Le got du public deviendra ma
rgle, et je tcherai dans la suite de m'y conformer.

J'ai eu le bonheur de ne pas lui dplaire dans le premier ouvrage que
j'ai compos. Je souhaiterais bien que celui-ci et un pareil succs,
mais je n'oserais l'esprer. La matire que je traitais dans le premier,
belles-lettres, posie, loquence, morceaux d'histoire choisis et
dtachs, m'a laiss la libert d'y faire entrer une partie de ce qu'il
y a dans les auteurs anciens et modernes de plus beau, de plus frappant,
de plus dlicat, de plus solide, tant pour les expressions que pour les
penses et les sentiments. La beaut et la solidit des choses mmes que
j'offrais au lecteur l'ont rendu plus distrait ou plus indulgent sur la
manire dont elles lui taient prsentes; et d'ailleurs, la varit des
matires a tenu lieu de l'agrment que le style et la composition
auraient d y jeter.

Ici je n'ai pas le mme avantage. Je ne suis pas tout--fait le matre
du choix. Dans une histoire suivie, on est oblig de rapporter bien des
choses qui ne sont pas toujours fort intressantes, sur-tout pour ce qui
regarde l'origine et le commencement des empires; et ces sortes
d'endroits, pour l'ordinaire, sont mls de beaucoup d'pines, et
prsentent peu de fleurs. La suite fournira des matires plus agrables,
et des vnements qui attachent davantage; et je ne manquerai pas de
faire usage des prcieuses richesses que les meilleurs auteurs nous
offriront. En attendant, je supplie le lecteur de se souvenir que dans
une grande et belle contre tout n'est pas riches moissons, beaux
vignobles, riantes prairies, fertiles vergers: il s'y rencontre
quelquefois des terrains moins cultivs et plus sauvages. Et, pour me
servir d'une autre comparaison tire de Pline, parmi les arbres[16], il
y en a qui, au printemps, talent  l'envi une quantit infinie de
fleurs, et qui, par cette riche parure, dont l'clat et les vives
couleurs flattent agrablement la vue, annoncent une heureuse abondance
pour une saison plus recule: il y en a d'autres[17] qui sont plus
tristes, et qui, bien que fertiles en bons fruits, n'ont pas l'agrment
des fleurs, et semblent ne prendre point de part  la joie de la nature
renaissante. Il est ais d'appliquer cette image  la composition de
l'Histoire.

[Note 16: Arborum flos est pleni veris indicium et anni
renascentis; flos gaudium arborum. Tunc se novas, aliasque qum sunt,
ostendunt: tunc variis colorum picturis in certamen usque luxuriant. Sed
hoc negatum plerisque. Non enim omnes florent, et sunt tristes qudam,
quque non sentiunt gaudia annorum; nec ullo flore exhilarantur,
natalesve pomorum recursus annuos versicolori nuntio promittunt. (PLIN.
_Hist. nat._ lib. XVI, cap. 25.)]

[Note 17: Comme les figuiers.]

Pour embellir et enrichir la mienne, je dclare que je ne me fais point
un scrupule ni une honte de piller par-tout, souvent mme sans citer les
auteurs que je copie, parce que quelquefois je me donne la libert d'y
faire quelques changements. Je profite, autant que je puis, des solides
rflexions que l'on trouve dans la seconde et la troisime partie de
l'Histoire universelle de M. Bossuet, qui est l'un des plus beaux et des
plus utiles ouvrages que nous ayons. Je tire aussi de grands secours de
l'Histoire des Juifs, du savant M. Prideaux, Anglais, o il a
merveilleusement approfondi et clairci ce qui regarde l'Histoire
ancienne. Il en sera ainsi de tout ce qui me tombera sous la main, dont
je ferai tout l'usage qui pourra convenir  la composition de mon livre,
et contribuer  sa perfection.

Je sens bien qu'il y a moins de gloire  profiter ainsi du travail
d'autrui, et que c'est en quelque sorte renoncer  la qualit d'auteur;
mais je n'en suis pas fort jaloux, et je serais trs-content, et me
tiendrais trs-heureux, si je pouvais tre un bon compilateur, et
fournir une histoire passable  mes lecteurs, qui ne se mettront pas
beaucoup en peine si elle vient de mon fonds ou non, pourvu qu'elle leur
plaise.

Je ne puis pas dire prcisment de combien de volumes sera compos mon
ouvrage; mais j'entrevois qu'il n'ira pas  moins de cinq ou six. Des
coliers, pour peu qu'ils soient studieux, pourront faire aisment cette
lecture en particulier dans le cours d'une anne, sans que leurs autres
tudes en souffrent. Dans mon plan, je destinerais la Seconde  cette
lecture: c'est une classe o les jeunes gens sont capables d'en
profiter, et d'y trouver quelque plaisir; et je rserverais l'Histoire
romaine pour la Rhtorique.

Il aurait t utile, et mme ncessaire, de donner  mes lecteurs
quelque ide et quelque connaissance des auteurs anciens d'o je tire
les faits que je rapporte ici. La suite mme de l'Histoire me donnera
lieu d'en parler, et m'en fournira une occasion naturelle.

[Marge: Jugement qu'il faut porter sur les augures, les prodiges, les
oracles des anciens.] En attendant, je crois devoir dire ici quelque
chose par avance sur la crdulit superstitieuse qu'on reproche  la
plupart de ces auteurs dans ce qui regarde les augures, les auspices,
les prodiges, les songes, les oracles. En effet, on est bless de voir
des crivains, d'ailleurs fort judicieux, se faire un devoir et une loi
de les rapporter avec une exactitude scrupuleuse, et d'insister
srieusement sur un dtail ennuyeux de petites et ridicules crmonies,
du vol des oiseaux  droite ou  gauche, des signes marqus dans les
entrailles fumantes des animaux, de l'avidit plus ou moins grande des
poulets en mangeant, et de mille autres absurdits pareilles.

Il faut avouer qu'un lecteur sens ne peut voir sans tonnement que les
hommes de l'antiquit les plus estims pour le savoir et pour la
prudence, les capitaines les plus levs au-dessus des opinions
populaires et les mieux instruits de la ncessit de profiter des
moments favorables, les conseils les plus sages des princes consomms
dans l'art de rgner, les plus augustes assembles de graves snateurs,
en un mot, les nations les plus puissantes et les plus claires, aient
pu, dans tous les sicles, faire dpendre de ces petites pratiques et de
ces vaines observances la dcision des plus grandes affaires, comme de
dclarer une guerre, de livrer une bataille, de poursuivre une victoire;
dlibrations qui taient de la dernire importance, et d'o souvent
dpendaient la destine et le salut des tats.

Mais il faut en mme temps avoir l'quit de reconnatre que les moeurs,
les coutumes, les lois, ne permettaient point alors de s'carter de ces
usages; que l'ducation, la tradition paternelle et immmoriale, la
persuasion et le consentement universel des nations, les prceptes et
l'exemple mme des philosophes, leur rendaient ces pratiques
respectables; et que ces crmonies, quelque absurdes qu'elles nous
paraissent et qu'elles soient en effet, faisaient chez les Anciens
partie de la religion et du culte public.

Cette religion tait fausse, et ce culte mal entendu; mais le principe
en tait louable, et fond sur la nature. C'tait un ruisseau corrompu
qui partait d'une bonne source. L'homme, par ses propres lumires, ne
connat rien au-del du prsent: l'avenir est pour lui un abyme ferm 
la sagacit la plus vive et la plus perante, qui ne lui montre rien de
certain sur quoi il puisse fixer ses vues et former ses rsolutions. Du
ct de l'excution, il n'est pas moins faible et moins impuissant. Il
sent qu'il est dans une dpendance entire d'une main souveraine, qui
dispose avec une autorit absolue de tous les vnements, et qui, malgr
tous ses efforts, malgr la sagesse des mesures le mieux concertes, le
rduit, par les moindres obstacles et par les plus lgers contre-temps,
 l'impossibilit d'excuter ses projets.

Ces tnbres, cette faiblesse, l'obligent de recourir  une lumire et 
une puissance suprieure. Il est forc par son propre besoin, et par le
vif dsir qu'il a de russir dans ce qu'il entreprend, de s'adresser 
celui qu'il sait s'tre rserv  lui seul la connaissance de l'avenir
et le pouvoir d'en disposer. Il offre des prires, il fait des voeux, il
prsente des sacrifices, pour obtenir de la Divinit qu'il lui plaise de
s'expliquer ou par des oracles, ou par des songes, ou par d'autres
signes qui manifestent sa volont, bien convaincu qu'il ne peut arriver
que ce qu'elle ordonne, et qu'il a un extrme intrt de la connatre,
afin de pouvoir s'y conformer.

Ce principe religieux de dpendance et de respect  l'gard de l'tre
suprme est naturel  l'homme; il le porte grav dans son coeur; il en
est averti par le sentiment intrieur de son indigence, et par tout ce
qui l'environne au-dehors; et l'on peut dire que ce recours continuel 
la Divinit, est un des premiers fondements de la religion, et le plus
ferme lien qui attache l'homme au Crateur.

Ceux qui ont eu le bonheur de connatre le vrai Dieu, et d'tre choisis
pour former son peuple, n'ont point manqu de s'adresser  lui, dans
leurs besoins et dans leurs doutes, pour obtenir son secours et pour
connatre ses volonts. Il a bien voulu se manifester  eux; et les
conduire par des apparitions, par des songes, par des oracles, par des
prophties, et les protger par des prodiges clatants.

Ceux qui ont t assez aveugles pour substituer le mensonge  la vrit
se sont adresss, pour obtenir le mme secours,  des divinits fausses
et trompeuses, qui n'ont pu rpondre  leur attente, et payer l'hommage
qu'on leur rendait, que par l'erreur et l'illusion, et par une
frauduleuse imitation de la conduite du vrai Dieu.

De l sont nes les vaines observations des songes, qu'une superstition
crdule leur faisait prendre pour des avertissements salutaires du ciel;
ces rponses obscures ou quivoques des oracles, sous le voile
desquelles les esprits de tnbres cachaient leur ignorance, et par une
ambiguit tudie se mnageaient une issue, quel que dt tre
l'vnement. De l sont venus ces pronostics de l'avenir, que l'on se
flattait de trouver dans les entrailles des btes, dans le vol et le
chant des oiseaux, dans l'aspect des astres, dans les rencontres
fortuites, dans les caprices du sort; ces prodiges effrayants qui
rpandaient la terreur parmi tout un peuple, et qu'on croyait ne pouvoir
expier que par des crmonies lugubres, et quelquefois mme par
l'effusion du sang humain; enfin, ces noires inventions de la magie, les
prestiges, les enchantements, les sortilges, les vocations des morts,
et beaucoup d'autres espces de divination.

Tout ce que je viens de rapporter tait un usage reu et observ
gnralement parmi tous les peuples; et cet usage tait fond sur les
principes de religion que j'ai montrs sommairement. [Marge: Xenoph. in
Cyrop. l. 1, p. 25 et 37.] On en voit une preuve clatante dans
l'endroit de la Cyropdie o Cambyse, pre de Cyrus, donne  ce jeune
prince de si belles instructions, et si propres  former un grand
capitaine et un grand roi. Il lui recommande sur-tout d'avoir un
souverain respect pour les dieux; de ne former jamais aucune entreprise,
soit petite, soit grande, sans les avoir auparavant invoqus et
consults; d'honorer les prtres et les augures, qui sont leurs
ministres et les interprtes de leurs volonts; mais de ne pas s'y fier
ni s'y livrer si aveuglment qu'il ne s'instruise par lui-mme de ce qui
regarde la science de la divination, des augures et des auspices. Et la
raison qu'il rapporte de la dpendance o doivent tre les princes 
l'gard des dieux, et de l'intrt qu'ils ont  les consulter en tout;
c'est que, quelque prudents et quelque clairvoyants que soient les
hommes dans le cours ordinaire des affaires, leurs vues sont toujours
fort courtes et fort bornes par rapport  l'avenir; au lieu que la
Divinit, d'un seul regard, embrasse tous les sicles et tous les
vnements. Comme les dieux sont ternels, dit Cambyse  son fils, ils
savent tout, et connaissent galement le pass, le prsent et l'avenir.
Entre ceux qui les consultent, ils donnent des avis salutaires  ceux
qu'ils veulent favoriser, pour leur faire connatre ce qu'il faut faire
et ce qu'il ne faut pas entreprendre. Que si l'on voit qu'ils ne donnent
pas de semblables conseils  tous les hommes, il ne faut pas s'en
tonner, puisque nulle ncessit ne les oblige de prendre soin des
personnes sur qui il ne leur plat pas de rpandre leurs grces.

Telle tait la doctrine des peuples les plus clairs, par rapport aux
diffrentes espces de divination; et il n'est pas tonnant que des
historiens qui crivaient l'histoire de ces peuples se soient crus
obligs de rapporter avec soin ce qui faisait partie de leurs religion
et de leur culte, et qui souvent tait l'ame de leurs dlibrations et
la rgle de leur conduite. J'ai cru, par cette mme raison, ne devoir
pas entirement supprimer dans l'Histoire que je donne au public ce qui
regarde cette matire, quoique pourtant j'en aie retranch une grande
partie.

Je me propose de mettre  la fin de cet ouvrage un abrg chronologique
de tous les faits, et une table exacte des matires.

Mon guide pour la chronologie est ordinairement Ussrius. Dans
l'histoire des Carthaginois, je marque le plus souvent quatre poques:
l'anne de la cration du monde, que je dsigne par ces lettres, pour
abrger, AN. m.; celles de la fondation de Carthage et de Rome; enfin,
l'anne qui prcde la naissance de Jsus-Christ, dont je compte les
annes depuis l'an du monde 4004, suivant en cela Ussrius et les
autres, qui ne laissent pas de la croire antrieure de quatre ans.

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                           AVERTISSEMENTS
                            DE L'AUTEUR,
           RPANDUS DANS L'IN-12, EN DIFFRENTS TOMES,
                 ET RUNIS ICI TOUS ENSEMBLE[18].

                      ----------------------

[Note 18: Voulant donner une dition complte des oeuvres de Rollin,
nous avons d conserver ces Avertissements, quoiqu'ils semblent
maintenant inutiles. Comme les volumes de notre dition ne peuvent
correspondre  ceux de l'dition in-12,  la tte desquels ces
avertissements se trouvaient placs, nous aurions eu quelque peine 
leur trouver une place convenable dans le corps de l'ouvrage. Il nous a
donc sembl prfrable de les mettre tous ensemble aprs la Prface,
dont ils forment en quelque sorte le complment. [_Note des diteurs._]]

AVERTISSEMENT DE L'AUTEUR
POUR LE TOME TROISIME.

Je m'tais flatt de conduire ce troisime volume jusqu' la fin de la
guerre du Ploponnse, et de le terminer par quelques rflexions sur les
moeurs, le caractre, le gouvernement des peuples de la Grce les plus
connus. Je me suis trouv hors d'tat de tenir ma parole. Les additions
que j'ai faites dans le cours de l'impression, pour tcher de ne rien
omettre d'intressant, ont fait crotre le livre plus que je ne l'avais
prvu. J'ai donc t oblig de m'arrter  la droute de l'arme des
Athniens devant Syracuse, et  la mort de Nicias, qui arrivent la
dix-neuvime anne de la guerre du Ploponnse. J'aurais mme souhait
pouvoir finir plus tt ce volume; mais c'est ce qu'il ne m'a pas t
possible de faire, quelque envie que j'en eusse. L'entreprise des
Athniens contre Syracuse tant la plus grande que cette rpublique ait
jamais faite, et tant devenue la principale cause de sa chute, je n'ai
pas cru devoir couper la narration d'un vnement si grand et si li; et
il me semble que 'aurait t tromper l'attente du lecteur, si, aprs
l'avoir introduit dans une scne pleine d'action et de mouvement, je lui
en avais drob la catastrophe.

J'ai retranch tout le reste, et l'ai renvoy au volume suivant. Malgr
tous ces retranchements, celui-ci est demeur encore trs-incommode pour
les lecteurs, qu'il charge d'un trop grand poids; pour les ouvriers, qui
ne peuvent le relier qu'avec peine; et sur-tout pour le libraire, dont
la dpense est augmente considrablement par le surcrot de cinq ou six
feuilles de plus que dans les deux premiers volumes, c'est--dire de 150
ou de 200 pages. Il m'a paru que le public, par rapport  l'impression
de ce livre, n'tait pas mcontent ni du papier, ni des caractres, ni
de l'exactitude et de la correction, et j'ai veill  ce qu'on y
apportt tous les soins possibles. Sur la reprsentation que m'a faite
la veuve du libraire (car Dieu a appel  lui depuis peu son mari), que
ce troisime volume surpassait de beaucoup les deux autres, je n'ai pu
lui refuser la grace qu'elle m'a demande, et que je regarde comme une
justice, qui est d'ajouter dix sols au prix ordinaire, mais pour ce
volume seulement. Je l'ai prie de continuer d'avoir gard aux personnes
qui s'adresseront  elle avec un tmoignage de ma part. Je prendrai de
meilleures mesures dans la suite, et ne tomberai plus dans le mme
inconvnient.

Ds que l'impression de ce troisime volume a t acheve, on a commenc
 rimprimer les deux premiers. J'y ai fait quelques corrections et
quelques lgers changements sur les avis que des amis m'ont donns. Je
les aurais marqus  la fin de ce volume, si je n'avais craint de le
trop charger: je le ferai dans les volumes suivants, afin que ceux qui
ont la premire dition puissent en faire usage. Ce petit recueil de
corrections, c'est--dire de fautes, ramasses ensemble, et mises sous
les yeux du lecteur, ne peut pas tre fort agrable  l'amour-propre;
mais il peut tre utile au public en rendant le livre moins dfectueux,
et cela doit me suffire. D'ailleurs, en matire de littrature, comme
dans la morale, les fautes reconnues et avoues sincrement sont
oublies, ou, pour mieux dire, ne subsistent plus.

Je prie les lecteurs qui auront remarqu dans ces trois volumes des
endroits qui leur paratront demander quelque changement ncessaire,
soit pour la justesse de l'expression, soit pour la vrit des faits,
soit pour l'exactitude des dates, soit mme pour quelques circonstances
essentielles que j'aurai omises, de vouloir m'en donner avis, en
adressant leurs lettres chez le libraire. On me permettra de n'y faire
d'autre rponse que celle que je fais ici par avance, en tmoignant ds
-prsent une trs-sincre et trs-vive reconnaissance  toutes les
personnes qui voudront bien m'aider de leurs lumires.

AVERTISSEMENT DE L'AUTEUR
POUR LE QUATRIME VOLUME.

Il est bien difficile, dans un ouvrage d'une aussi grande tendue qu'est
celui de l'Histoire ancienne, qu'il n'chappe bien des fautes  un
crivain, quelque attention et quelque exactitude qu'il tche d'y
apporter. J'en avais dj reconnu plusieurs par moi-mme. Les avis qu'on
m'a donns, soit dans des lettres particulires, soit dans des crits
publics, m'en ont fait encore remarquer d'autres. J'espre les corriger
toutes dans l'dition suivante de mon Histoire, que l'on doit bientt
commencer.

Quand je ne serais pas port par moi-mme  profiter des avis qu'on me
donne, il me semble que l'indulgence, je pourrais presque dire la
complaisance, que le public tmoigne pour mon ouvrage, devrait m'engager
 faire tous mes efforts pour le rendre le moins dfectueux qu'il me
serait possible. Il est bien ais de prendre son parti, lorsque la
critique tombe sur des fautes marques et sensibles: il ne s'agit alors
que de reconnatre qu'on s'est tromp, et de corriger ses fautes. Mais
il est une autre sorte de critique qui embarrasse et laisse dans
l'incertitude, parce qu'elle ne porte pas avec elle une pareille
vidence; et c'est le cas o je me trouve. J'en apporterai un exemple
entre plusieurs autres.

Quelques personnes croient que, dans mon Histoire, les rflexions sont
trop longues et trop frquentes. Je sens bien que cette critique n'est
point sans fondement, et qu'en cela je me suis un peu cart de la rgle
que les historiens ont coutume de suivre, qui est de laisser pour
l'ordinaire au lecteur le soin et, en mme temps, le plaisir de faire
lui-mme ses rflexions sur les faits qu'on lui prsente; au lieu qu'en
les lui suggrant, il parat qu'on se dfie de ses lumires et de sa
pntration. Ce qui m'a dtermin  en user ainsi, c'est que mon premier
et principal dessein, quand j'ai entrepris cet ouvrage, a t de
travailler pour les jeunes gens, et de ne rien ngliger de ce qui me
paratrait propre  leur former l'esprit et le coeur. Or c'est l'effet
que produisent naturellement les rflexions; et l'on sait que la
jeunesse en est moins capable par elle-mme qu'un ge plus avanc, et
que, pour lui faire tirer de l'tude de l'Histoire tout le fruit qu'on a
lieu d'en attendre, il n'est pas inutile, quand les faits sont
singuliers et remarquables, de lui mettre devant les yeux le jugement
qu'en ont port les auteurs de l'antiquit les plus senss et les plus
sages, afin de lui apprendre  faire par elle-mme dans la suite de
pareilles rflexions, et  juger sainement de tout.

L'usage que j'ai vu faire de mon Histoire  des enfants de neuf  dix
ans de l'un et de l'autre sexe qui la lisent avec plaisir, et le compte
exact que je leur ai entendu rendre, non-seulement des plus beaux
vnements, mais de ce qu'il y a de plus solide dans les rflexions,
m'ont confirm dans l'opinion o j'tais qu'elles pouvaient leur tre de
quelque utilit, et qu'elles n'taient point au-dessus de leur porte.
Si effectivement elles taient propres  accoutumer les jeunes gens 
saisir dans l'Histoire le vrai, le beau, le juste, l'honnte, ce qui en
est le grand fruit, il me semble que cet avantage, ou du moins
l'intention que j'ai eue de le leur procurer, pourrait faire excuser la
libert que j'ai prise de m'carter peut-tre un peu trop de la rgle
ordinaire. Cependant je ne suis point attach  mon sentiment, et si je
m'apercevais qu'il ft contraire  celui du public, j'y renoncerais sans
peine.

Je reviens encore  mes jeunes gens, et il faut qu'on me le pardonne;
car[19] j'avoue que je ne puis les perdre de vue, et que tout ce qui
peut contribuer  leur instruction me touche sensiblement. Il va
paratre un livre qui sera de ce genre; il a pour titre, _le Spectacle
de la Nature_, ou _Entretiens sur les particularits de l'Histoire
naturelle qui ont paru les plus propres  rendre les jeunes gens
curieux, et  leur former l'esprit_. On y dveloppe d'une manire
agrable et spirituelle ce qu'il y a de plus curieux dans la nature,
pour ce qui regarde les animaux terrestres, les oiseaux, les insectes,
les poissons. S'il m'tait permis de juger du succs de ce livre par le
plaisir que la lecture m'en a caus, je pourrais assurer par avance
qu'il sera grand. C'est  ma prire, et sur mes vives sollicitations,
que l'auteur a entrepris cet ouvrage, qui peut tre beaucoup augment,
s'il se trouve au got du public.

[Note 19: Neque enim me poenitet ad hoc quoque opus meum, et curam
susceptorum semel adolescentium respicere. (QUINTIL. lib. XI, c. 1.)]

_Lettre de monsieur Rousseau._

J'espre que le public ne me saura pas mauvais gr d'avoir insr ici
une lettre de M. Rousseau, dans laquelle,  l'occasion de
l'Avertissement qui prcde, il m'exhorte  ne point suivre l'avis des
personnes qui me conseilleraient de retrancher ou d'abrger les
rflexions que je rpands de temps en temps dans mon Histoire.
L'autorit d'un crivain aussi gnralement estim pour la justesse et
la dlicatesse du got que l'est celui dont je parle a t pour moi d'un
grand poids; et, m'imaginant que le public me parlait par sa bouche, je
n'ai pas cru devoir appeler de sa dcision. Je n'en dirais pas
tout--fait autant des louanges qu'il donne  mon Ouvrage, parce que
j'ai lieu de craindre que son bon coeur n'ait fait illusion  son
esprit, et ne l'ait aveugl en faveur d'un ami qu'il considre depuis
long-temps. L'erreur est pardonnable, et Horace souhaiterait que, dans
l'amiti, elle ft plus commune qu'elle n'est.

     Vellem in amicitia sic erraremus, et isti
     Errori nomen virtus posuisset honestum.

A Bruxelles, le 27 aot 1732.

J'ai bien des grces  vous rendre, monsieur, de l'agrable prsent que
vous m'avez fait du quatrime volume de votre Histoire. Je l'ai lu pour
ainsi dire tout d'une haleine, et avec une satisfaction qui n'a t
interrompue en aucun endroit. Si le sentiment peut passer pour bon juge
en ces matires, je puis dire qu'il n'y eut jamais difficult plus mal
fonde que celle que vous dites vous avoir t objecte sur la prtendue
longueur des rflexions dont votre narration est quelquefois
accompagne, ni de plus mauvais conseil que celui qu'on vous a donn de
les abrger. C'est vouloir retrancher de votre livre ce qui le distingue
le plus utilement et mme le plus agrablement de tant d'autres
histoires dont le public se trouve inond, et qui, dpouilles de
l'instruction qui doit tre le but de l'crivain et le fruit de la
lecture, mritent plutt le nom de Gazettes savantes que celui
d'Histoires. Quelque ncessaires que ces rflexions soient aux jeunes
gens, vous connaissez trop bien les hommes pour ne pas sentir combien
elles le sont aux personnes avances en ge, et qui passent mme pour
les plus raisonnables. La plupart lisent pour satisfaire leur curiosit,
et pour pouvoir dire qu'ils ont lu. Trouverez-vous mme parmi les plus
senss une demi-douzaine de lecteurs qui veuillent se donner le temps et
la peine de mditer sur leur lecture? et quand ils se la donneraient,
est-il sr qu'ils soient capables de mditer comme il faut et o il
faut? Les uns s'attacheront  un mot ou  une expression qui ne leur
aura pas plu. Les autres s'arrteront  quelque point de chronologie ou
 quelque fait contest par d'autres auteurs; et  peine dans le grand
nombre s'en trouvera-t-il quelqu'un qui se mette en peine d'y chercher
le vritable et l'unique objet de toute lecture sense, qui est
l'instruction. C'est pourtant pour le plus grand nombre que vous
travaillez. Votre but n'est pas d'instruire ceux qui sont dj
instruits; et quand ce le serait, quelle satisfaction n'est-ce pas pour
eux de se retrouver, pour ainsi dire, dans les rflexions d'un homme
comme vous, et de s'assurer par cette conformit de la vrit des leurs?
Ne faites donc point de difficult, monsieur, de continuer comme vous
avez commenc. La fonction du philosophe et celle de l'historien sont
les mmes. L'un cherche  instruire par les prceptes, l'autre par les
exemples; mais si ces exemples ne sont accompagns de prceptes 
propos, ils deviennent la plupart du temps inutiles, soit par la
paresse, soit par l'incapacit, soit par le peu de loisir des lecteurs.
C'est  vous de leur lever ces obstacles; et ils vous en seront d'autant
plus obligs, que cette partie de votre Ouvrage, qui est la plus utile,
est en mme temps la plus agrable, et celle qui satisfait plus
l'esprit, les rflexions s'y trouvant mles et comme incorpores aux
faits d'une manire si naturelle et si loigne de toute affectation,
que, si on les en dtachait, il semble qu'elles laisseraient un vide
dans votre narration. Ne croyez pas pourtant que mon intention, en vous
crivant ceci, soit de m'riger avec vous en donneur de conseils. Je
n'ai pas assez de tmrit pour m'en croire capable; mais, plein comme
je le suis de la lecture que je viens d'achever, j'aurais cru me faire
tort  moi-mme si je vous avais cach ma pense sur ce qui m'a paru de
plus important dans le plan que vous vous tes fait, et sur ce qui m'a
le plus charm dans la manire dont vous l'avez excut. Je suis avec
beaucoup de respect,

MONSIEUR,
Votre trs-humble et trs-obissant serviteur,
ROUSSEAU.


AVERTISSEMENT DE L'AUTEUR
POUR LE TOME CINQUIME.

Quoique le public n'attende pas de moi une apologie sur la promptitude
avec laquelle je le sers, je me crois nanmoins oblig de lui rendre
compte de mon travail, et de lui expliquer comment, au lieu d'un seul
volume de mon Histoire, qui est le tribut annuel que j'avais coutume de
lui payer, je me prpare cette anne  lui en fournir deux. En voici
dj un qui parat; et j'espre que, vers le mois d'aot, il sera suivi
d'un autre. Il peut y avoir quelque lieu d'en tre surpris, et de douter
si c'est assez respecter le public que de se hter ainsi de lui donner
livre sur livre, sans paratre avoir pris tout le temps ncessaire pour
les travailler et les polir comme il convient.

Je serais fch qu'on me souponnt d'une pareille ngligence, que je
regarde comme directement contraire au devoir d'un crivain. Je ne le
serais gure moins qu'on attribut cette promptitude  une heureuse
fcondit de gnie,  une grande facilit de composition,  un fonds de
connaissances amass de longue main. Je ne me reconnais point, ou peu, 
tous ces traits.

Il est vrai, et le public ne me saura pas mauvais r de cet aveu, que,
pour rpondre  son estime et  son attente, je me livre tout entier 
mon ouvrage, que j'en fais mon unique affaire, que j'y donne tout mon
temps et tous mes soins, et que j'carte svrement toute autre
occupation, parce que celle-ci me parat dans l'ordre de la Providence,
et que j'ai lieu de croire, par le succs que Dieu y a donn jusqu'ici,
que c'est  quoi il m'appelle, et le travail qu'il m'impose.

Mais ce qui a avanc cette anne mon ouvrage au-del de la mesure
ordinaire, sont les secours considrables que j'ai tirs de plusieurs
livres, sur les principales matires dont traitent les deux volumes qui
suivent le quatrime. A ce prix, il est ais de devenir auteur, et l'on
gagne bien du temps quand on trouve une partie de la besogne faite par
d'excellents ouvriers, et qu'il ne reste qu' l'adopter, et  en faire
usage comme de son bien propre. C'est la possession o je me suis mis
ds le commencement, et dont il semble que le public m'a pass titre.

Outre ces secours, j'en trouve d'autres qui ne sont pas moins
importants, dont le public souffrira que je lui rende ici compte, parce
que ma reconnaissance ne peut pas demeurer muette plus longtemps. J'ai
l'avantage de passer prs de quatre mois de suite au voisinage de Paris,
dans une agrable campagne, qui me fournit tout ce que je puis dsirer
et pour le travail, et pour le dlassement: la bonne compagnie, la
conversation, le bon air, la promenade, des prairies enchantes, un bord
de rivire toujours amusant, une vue douce et qui se prsente toujours
avec un nouveau plaisir; et, ce qui fait l'assaisonnement de tout le
reste, une pleine et entire libert.

Deux frres (M. l'abb et M. le marquis d'Asfeld), qui se sont tous deux
galement distingus, chacun dans leur profession, par un mrite rare et
solide, me sont aussi tous deux d'un secours infini pour mon ouvrage.
L'un, qui a fait et soutenu des siges, et qui s'est trouv  plusieurs
actions (le public sait avec quel succs), veut bien que je lui lise les
principales batailles dont je fais mention dans mon Histoire, et par l
m'pargne beaucoup de fautes et de bvues grossires, telles que Polybe
en relve un [Marge: Polyb. l. 12, p. 662-666.] grand nombre dans les
crits du philosophe Callisthne, qui avait accompagn
Alexandre-le-Grand dans ses glorieuses campagnes, et qui s'tait mal 
propos ingr de dcrire les expditions guerrires de ce conqurant, o
il n'entendait rien, sans avoir pris la prcaution de consulter les gens
du mtier.

L'autre frre, l'un de mes plus anciens et de mes plus intimes amis,
qui, outre la science profonde de la thologie, et la connaissance des
critures, o il excelle, possde nos historiens grecs et latins, aussi
bien qu'aucune personne que je connaisse, et qui parat n'avoir rien
oubli de tout ce qu'il a lu, a la patience de lire et de relire tous
mes Ouvrages avant qu'ils paraissent en public, et ne refuse pas de me
donner ses remarques, de me faire part de ses vues, de me communiquer
ses rflexions; et il m'en fournit d'excellentes. Je sens bien que la
tendre amiti dont il m'honore depuis long-temps entre pour beaucoup
dans toutes les peines qu'il veut bien se donner pour perfectionner mon
Ouvrage; mais je lui dois ce tmoignage, que l'amour du bien public, qui
fait l'un des principaux caractres de ces deux frres, y a encore plus
de part; et ce sentiment, loin de rien diminuer de ma reconnaissance, la
rend encore plus vive, et j'ose dire plus religieuse.

Qu'on juge, aprs cela, si Colombe ne doit pas tre pour moi un sjour
agrable et utile en mme temps. Je voudrais que ce ft encore la
coutume, comme autrefois, d'inscrire ses ouvrages du lieu o on les a
composs. Je mettrais  la tte des miens: DE MA MAISON DE COLOMBE[20];
car le matre de celle-ci veut que je la regarde comme mienne. Je lui
desire, pour rcompense, moins la graisse de la terre que la rose du
ciel; et je souhaite de tout mon coeur, trop heureux si j'y pouvais
contribuer en quelque chose, qu'il ait la consolation de voir ses
aimables enfants crotre sous ses yeux de plus en plus en sagesse et en
grce devant Dieu et devant les hommes.

[Note 20: E Columbano meo.]

AVERTISSEMENT DE L'AUTEUR
POUR LE TOME ONZIME.

Ce onzime volume, qui contient huit cents pages, s'est trouv d'une
grosseur si norme, qu'on s'est cru oblig de le diviser pour la
commodit des lecteurs, et de le couper en deux tomes, qui ne seront
vendus tout relis que trois livres dix sous.

Le trait des arts et des sciences m'a conduit bien plus loin que je ne
pensais, et il occupera encore le douzime volume tout entier au moins.
Je me suis repenti plus d'une fois de m'tre engag dans une entreprise
qui demanderait un grand nombre de connaissances, et mme portes  une
grande perfection, pour donner de chacune une ide juste, prcise,
complte. J'ai bientt senti qu'elle tait infiniment au-dessus de mes
forces; et j'ai tch de suppler  ce qui me manquait, en profitant du
travail des plus habiles en chaque art pour me conduire dans des routes,
dont les unes m'taient peu familires, et les autres entirement
inconnues.

J'envisageais avec une secrte joie la fin prochaine de mon travail, non
pour me livrer  une molle et frivole oisivet, qui ne convient point 
un honnte homme, et encore moins  un chrtien, mais pour jouir d'un
tranquille repos, qui me permettrait de ne plus employer ce qu'il peut
me rester encore de jours  vivre qu' des tudes et  des lectures
propres  me sanctifier moi-mme, et  me prparer  ce dernier moment
qui doit dcider pour toujours de notre sort. Il me semblait qu'aprs
avoir travaill pour les autres pendant plus de cinquante ans, il devait
m'tre permis de ne plus travailler que pour moi, et de renoncer
absolument  l'tude des auteurs profanes, qui peuvent plaire 
l'esprit, mais qui sont incapables de nourrir le coeur. Une forte
inclination me portait  prendre ce parti, qui me paraissait tout--fait
convenable, et presque ncessaire.

Cependant les dsirs du public, qui ne sont pas obscurs sur ce sujet,
m'ont fait natre quelque doute. Je n'ai pas voulu me dterminer
moi-mme, ni prendre pour rgle de ma conduite mon inclination seule.
J'ai consult sparment des amis sages et clairs, qui m'ont tous
condamn  entreprendre l'Histoire romaine, j'entends celle de la
rpublique. Une conformit de sentiments si peu suspecte m'a frapp; et
je n'ai plus eu de peine  me rendre  un avis que j'ai regard comme
une marque certaine de la volont de Dieu sur moi.

Je commencerai ce nouvel ouvrage aussitt que j'aurai achev l'autre, ce
que j'espre qui n'ira pas loin. Ag de soixante et seize ans accomplis,
je n'ai pas de temps  perdre. Ce n'est pas que je me flatte de pouvoir
le conduire jusqu' sa fin: je l'avancerai autant que mes forces et ma
sant me le permettront. N'ayant entrepris ma premire Histoire que pour
remplir le ministre auquel il me semblait que Dieu m'avait appel, en
commenant  former le coeur des jeunes gens,  leur donner les
premires teintures de la vertu par l'exemple des grands hommes du
paganisme, et  en jeter les premiers fondements pour les conduire  des
vertus plus solides, je me sens plus oblig que jamais  porter les
mmes vues dans celle o je suis prs d'entrer. Je tcherai de ne point
oublier que Dieu, me prenant sur mon Ouvrage (car c'est  quoi je dois
m'attendre), n'examinera pas s'il est bien ou mal crit, ni s'il aura
t reu avec applaudissement ou non, mais si je l'aurai compos
uniquement pour lui plaire, et pour rendre quelque service au public.
Cette pense ne servira qu' augmenter de plus en plus mon ardeur et mon
zle par la vue de celui pour qui je travaillerai, et m'engagera  faire
de nouveaux efforts pour rpondre  l'attente publique, en profitant de
tous les avis qu'on a bien voulu me donner sur ma premire Histoire.

Au reste, je serais bien  plaindre si je n'attendais d'autre rcompense
d'un si long et si pnible travail que des louanges humaines. Et qui
peut se flatter nanmoins d'tre assez attentif pour se dfendre de la
surprise d'une si douce illusion? Les paens ne travaillaient que dans
cette vue. Aussi est-il crit d'eux: _Receperunt mercedem suam. Vani
vanam,_ ajoute un Pre. _Ils ont reu leur rcompense, aussi vaine
qu'eux_. Je dois bien plutt me proposer pour modle ce serviteur qui
emploie toute son industrie et toute son application  faire valoir le
peu de talents que son matre lui a confis, afin d'entendre comme lui,
au dernier jour, ces consolantes paroles, bien suprieures  toutes les
louanges des hommes: [Marge: Matth. 25, 21.] _O bon et fidle serviteur,
parce que vous avez t fidle en peu de choses, je vous tablirai sur
beaucoup: entrez dans la joie de votre Seigneur._ FIAT, FIAT.

AVERTISSEMENT DE L'AUTEUR
POUR LE TREIZIME VOLUME.

Me voici enfin arriv au terme d'un Ouvrage qui m'a occup tout entier
pendant plusieurs annes. Je ne puis m'empcher, en le finissant, de
marquer au public ma reconnaissance pour l'accueil favorable qu'il lui a
fait. J'ai prouv de sa part une bont et une indulgence qui m'ont
tonn, et auxquelles certainement je ne m'attendais pas. J'ai trouv
les mmes dispositions chez les trangers que dans mes compatriotes, et
j'en ai reu des tmoignages d'approbation et de bienveillance qui me
feraient beaucoup d'honneur, s'il m'tait permis de les rendre publics.

Il faut bien, et je ne puis me le dissimuler, que l'Ouvrage ne soit pas
mauvais, puisqu'il a eu le bonheur de plaire  tant de personnes; mais
je dois aussi reconnatre que la gloire ne m'en appartient pas tout
entire. On sait que le fond de tout ce que j'ai crit est tir
d'auteurs anciens tant grecs que latins, qui ont fait l'admiration de
tous les sicles, et qui m'ont fourni les faits, les rflexions, les
penses, les tours, et souvent mme les expressions, par la beaut et
l'nergie de celles qu'ils me prsentaient. Les traductions qu'on a de
plusieurs de ces historiens m'ont t d'un grand secours, et m'ont
pargn beaucoup de peine et de temps, parce qu'en les comparant avec
les originaux j'y trouvais pour l'ordinaire peu de choses  changer. Je
me suis donn la libert, et il me semble qu'on ne m'en a pas su mauvais
gr, d'enrichir mon ouvrage d'une infinit de beaux morceaux que je
trouvais dans ceux des Modernes, et qui convenaient au mien, et j'en
userai de mme encore dans l'Histoire romaine; mais ce qui m'a le plus
aid dans mon travail, et ce qui a le plus contribu  le mettre en tat
de ne pas dplaire au public, ce sont les remarques de quelques amis
d'un got rare et exquis, qui ont eu la patience de lire et de
critiquer, presque en ennemis, mes crits avant qu'ils parussent, et qui
m'ont pargn bien des fautes. On voit donc que, tout compt et bien
examin, il y a beaucoup  rabattre pour moi des louanges que mon
Ouvrage a pu m'attirer; aussi je ne prtends en tirer d'autre avantage
que celui de m'animer de plus en plus dans la nouvelle carrire de
l'Histoire romaine, o je commence  entrer.

Quoi qu'il en soit, l'Ouvrage est enfin achev. On trouvera  la fin de
ce dernier volume deux tables, l'une chronologique, l'autre des
matires.

[Marge: En 1738.] J'espre donner au public le premier tome de
l'Histoire romaine avant le mois de septembre prochain. Pour en avancer
la composition, j'ai cru devoir me reposer entirement du soin des deux
tables qui terminent l'Histoire ancienne sur des personnes qui ont bien
voulu s'en charger. Au dfaut d'autres qualits, je me pique d'tre
prompt  servir le public, et je lui consacre de bon coeur tout mon
temps, sur lequel il a un droit justement acquis par toutes les bonts
qu'il me tmoigne.





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                              DITIONS
                    DES PRINCIPAUX AUTEURS GRECS
                               CITS
             DANS LE TEXTE DE L'HISTOIRE ANCIENNE[21].

                             ---------

[Note 21: Cette table ne s'applique point aux citations qui se
trouvent dans mes notes. Les ditions rcentes dont je me suis servi
tant presque toutes divises par chapitres, paragraphes et numros,
c'est de cette manire que j'en indique les citations. Quand il m'arrive
de me servir d'une dition qui n'est pas ainsi divise, je cite la page,
en ayant le soin de spcifier l'dition que j'ai eue sous les yeux; dans
ce cas, c'est ordinairement la mme que celle que Rollin a
consulte.--L.]

HERODOTUS. _Francof._, an. 1608.

THUCYDIDES. _Apud Henricum Stephanum_, an. 1588.

XENOPHON. _Luteti Parisiorum, apud Societatem grcarum Editionum_, an.
1625.

POLYBIUS. _Parisiis_, an. 1609.

DIODORUS SICULUS. _Hanovi, Typis Wechelianis_, an. 1684.

PLUTARCHUS. _Luteti Parisiorum, apud Societatem grcarum Editionum_,
an. 1624.

STRABO. _Luteti Parisiorum, Typis regiis_, an. 1620.

ATHENUS. _Lugduni_, an. 1612.

PAUSANIAS. _Hanovi, Typis Wechelianis_, an. 1613.

APPIANUS ALEXANDRINUS. _Apud Henric. Stephan._, an. 1592.

PLATO. _Ex nova Joannis Serrani interpretatione, apud Henricum
Stephanum_, an. 1578.

ARISTOTELES. _Luteti Parisiorum, apud Societatem grcarum Editionum_,
an. 1619.

ISOCRATES. _Apud Paulum Stephanum_, an. 1604.

DIOGENES LAERTIUS. _Apud Henricum Stephanum_, an. 1594.

DEMOSTHENES. _Francof._, an. 1604.

ARRIANUS. _Lugd. Batav._, an. 1704.





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                          HISTOIRE ANCIENNE
                            DES GYPTIENS,
          DES CARTHAGINOIS, DES ASSYRIENS, DES BABYLONIENS,
                       DES MDES ET DES PERSES,
                    DES MACDONIENS ET DES GRECS.

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AVANT-PROPOS.

ORIGINE ET PROGRS DE L'TABLISSEMENT
DES ROYAUMES.

Pour connatre comment se sont forms les tats et les royaumes qui ont
partag l'univers, par quels degrs ils sont parvenus  ce point de
grandeur que l'histoire nous montre, par quels liens les familles et les
villes se sont runies pour composer un corps de socit, et pour vivre
ensemble sous une mme autorit et sous des lois communes, il est 
propos de remonter, pour ainsi dire, jusqu' l'enfance du monde, et
jusqu'au temps o les hommes, rpandus en diffrentes contres aprs la
division des langues, commencrent  peupler la terre.

Dans ces premiers temps, chaque pre tait le chef souverain de sa
famille, l'arbitre et le juge des diffrends qui y naissaient, le
lgislateur-n de la petite socit qui lui tait soumise, le dfenseur
et le protecteur de ceux que la naissance, l'ducation et leur faiblesse
mettaient sous sa sauvegarde, et dont sa tendresse lui rendait les
intrts aussi chers que les siens propres.

Quelque indpendante que ft l'autorit de ces matres, ils n'en usaient
qu'en pres, c'est--dire, avec beaucoup de modration. Peu jaloux de
leur pouvoir, ils ne songeaient point  dominer avec hauteur, ni 
dcider avec empire. Comme ils se trouvaient ncessairement obligs
d'associer les autres  leurs travaux domestiques, ils les associaient
aussi  leurs dlibrations, et s'aidaient de leurs conseils dans les
affaires. Ainsi tout se faisait de concert, et pour le bien commun.

Les lois que la vigilance paternelle tablissait dans ce petit snat
domestique, tant dictes par le seul motif de l'utilit publique,
concertes avec les enfants les plus gs, acceptes par les infrieurs
avec un libre consentement, taient gardes avec religion, et se
conservaient dans les familles comme une police hrditaire qui en
faisait la paix et la sret.

Diffrents motifs donnrent lieu  diffrentes lois. L'un, sensible  la
joie de la naissance d'un fils qui, le premier, l'avait rendu pre,
songea  le distinguer parmi ses frres par une portion plus
considrable dans ses biens et par une autorit plus grande dans sa
famille. Un autre, plus attentif aux intrts d'une pouse qu'il
chrissait, ou d'une fille tendrement aime qu'il voulait tablir, se
crut oblig d'assurer leurs droits et d'augmenter leurs avantages. La
solitude et l'abandon d'une pouse qui pouvait devenir veuve toucha
davantage un autre, et il pourvut de loin  la subsistance et au repos
d'une personne qui faisait la douceur de sa vie. De ces diffrentes
vues, et d'autres pareilles, sont ns les diffrents usages des peuples,
et les droits des nations, qui varient  l'infini.

A mesure que chaque famille croissait par la naissance des enfants et
par la multiplicit des alliances, leur petit domaine s'tendait, et
elles vinrent peu--peu  former des bourgs et des villes.

Ces socits tant devenues fort nombreuses par la succession des temps,
et les familles s'tant partages en diverses branches, qui avaient
chacune leurs chefs, et dont les intrts et les caractres diffrents
pouvaient troubler l'ordre public, il fut ncessaire de confier le
gouvernement  un seul, pour runir tous ces chefs sous une mme
autorit, et pour maintenir le repos public par une conduite uniforme.
L'ide qu'on conservait encore du gouvernement paternel, et l'heureuse
exprience qu'on en avait faite, inspirrent la pense de choisir parmi
les plus gens de bien et les plus sages celui en qui l'on reconnaissait
davantage l'esprit et les sentiments de pre. L'ambition et la brigue
n'avaient [Marge: Justin. lib. 1, cap. 1.] point de part dans ce choix:
la probit seule et la rputation de vertu et d'quit en dcidaient, et
donnaient la prfrence aux plus dignes[22].

[Note 22: Quos ad fastigium hujus majestatis non ambitio popularis,
sed spectata inter bonos moderatio provehebat.]

Pour relever l'clat de leur nouvelle dignit, et pour les mettre plus
en tat de faire respecter les lois, de se consacrer tout entiers au
bien public, de dfendre l'tat contre les entreprises des voisins et
contre la mauvaise volont des citoyens mcontents, on leur donna le nom
de _roi_, on leur rigea un trne, on leur mit le sceptre en main, on
leur fit rendre des hommages, on leur assigna des officiers et des
gardes, on leur accorda des tributs, on leur confia un plein pouvoir
pour administrer la justice; et, dans cette vue, on les arma du glaive
pour rprimer les injustices et pour punir les crimes.

[Marge: Justin. lib. 1, cap. 1.] Chaque ville, dans les commencements,
avait son roi, qui, plus attentif  conserver son domaine qu'
l'tendre, renfermait son ambition dans les bornes du pays qui l'avait
vu natre[23]. Les dmls presque invitables entre des voisins, la
jalousie contre un prince plus puissant, un esprit remuant et inquiet,
des inclinations martiales, le dsir de s'agrandir et de faire clater
ses talents, donnrent occasion  des guerres, qui se terminaient
souvent par l'entier assujettissement des vaincus, dont les villes
passaient sous le pouvoir du conqurant, et grossissaient peu--peu son
domaine. [Marge: Justin. _ibid._] De cette sorte, une premire victoire
servant de degr et d'instrument  la seconde, et rendant le prince plus
puissant et plus hardi pour de nouvelles entreprises, plusieurs villes
et plusieurs provinces, runies sous un seul monarque, formrent des
royaumes plus ou moins tendus, selon que le vainqueur avait pouss ses
conqutes avec plus ou moins de vivacit[24].

[Note 23: Fines imperii tueri magis qum proferre mos erat. Intra
suam cuique patriam regna finiebantur.]

[Note 24: Domitis proximis, quum accessione virium fortior ad alios
transiret, et proxima quque victoria instrumentum sequentis esset,
totius Orientis populos subegit.]

Parmi ces princes, il s'en rencontra dont l'ambition, se trouvant trop
resserre dans les limites d'un simple royaume, se rpandit par-tout
comme un torrent et comme une mer, engloutit les royaumes et les
nations, et fit consister la gloire  dpouiller de leurs tats des
princes qui ne leur avaient fait aucun tort,  porter au loin les
ravages et les incendies, et  laisser par-tout des traces sanglantes de
leur passage. Telle a t l'origine de ces fameux empires qui
embrassaient une grande partie du monde.

Les princes usaient diversement de la victoire, selon la diversit de
leurs caractres ou de leurs intrts. Les uns, se regardant comme
absolument matres des vaincus, et croyant que c'tait assez faire pour
eux que de leur laisser la vie, les dpouillaient eux et leurs enfants
de leurs biens, de leur patrie, de leur libert; les rduisaient  un
dur esclavage; les occupaient aux arts ncessaires pour la vie, aux plus
vils ministres de la maison, aux pnibles travaux de la campagne; et
souvent mme les foraient, par des traitements inhumains,  creuser les
mines, et  fouiller dans les entrailles de la terre pour satisfaire
leur avarice; et de l le genre humain se trouva partag comme en deux
espces d'hommes, de libres et de serfs, de matres et d'esclaves.

D'autres introduisirent la coutume de transporter les peuples entiers,
avec toutes leurs familles, dans de nouvelles contres, o ils les
tablissaient, et leur donnaient des terres  cultiver.

D'autres, encore plus modrs, se contentaient de faire racheter aux
peuples vaincus leur libert, et l'usage de leurs lois et de leurs
privilges, par des tributs annuels qu'ils leur imposaient; et
quelquefois mme ils laissaient les rois sur leur trne, en exigeant
d'eux seulement quelques hommages.

Les plus sages et les plus habiles en matire de politique se faisaient
un honneur de mettre une espce d'galit entre les peuples nouvellement
conquis et les anciens sujets, accordant aux premiers le droit de
bourgeoisie, et presque tous les mmes droits et les mmes privilges
dont jouissaient les autres; et par-l, d'un grand nombre de nations
rpandues dans toute la terre, ils ne faisaient plus en quelque sorte
qu'une ville, ou du moins qu'un peuple.

Voil une ide gnrale et abrge de ce que l'histoire du genre humain
nous prsente, et que je vais tcher d'exposer plus en dtail en
traitant de chaque empire et de chaque nation. Je ne toucherai point 
l'histoire du peuple de Dieu, ni  celle des Romains. Les gyptiens, les
Carthaginois, les Assyriens, les Babyloniens, les Mdes et les Perses,
les Macdoniens, les Grecs feront le sujet de l'ouvrage que je donne au
public. Je commence par les gyptiens et par les Carthaginois, parce que
les premiers sont fort anciens, et que les uns et les autres sont plus
dtachs du reste de l'histoire, au lieu que les autres peuples ont plus
de liaison entre eux, et quelquefois mme se succdent.





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                            LIVRE PREMIER.

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                  HISTOIRE ANCIENNE DES GYPTIENS.

Je diviserai en trois parties ce que j'ai  dire sur les gyptiens. La
premire renfermera un plan abrg et une courte description des
diffrentes parties de l'gypte, et de ce qu'on y trouve de plus
remarquable. Dans la seconde, je parlerai des coutumes, des lois et de
la religion des gyptiens. Enfin, dans la troisime, j'exposerai
l'histoire des rois d'gypte.





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                           PREMIRE PARTIE.

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DESCRIPTION DE L'GYPTE, ET DE CE QUI S'Y TROUVE
DE PLUS REMARQUABLE.

[Marge: Herod, lib. 2 cap. 177.] L'gypte, dans une tendue assez
borne, renfermait autrefois[25] un grand nombre de villes, et une
multitude incroyable d'habitants[26].

[Note 25: On marque que, sous Amasis, il y avait en gypte vingt
mille villes habites.]

[Note 26: La population de l'ancienne gypte n'a rien d'incroyable.
Seulement il faut distinguer, dans les textes anciens qui en font
mention, ceux qui donnent un renseignement positif, de ceux qui
n'offrent que des circonstances vagues dont on croit pouvoir conclure la
population de ce pays.

Diodore de Sicile dit qu'autrefois, et de son temps, l'gypte contenait
sept millions d'habitants (I,  31).

Josphe, environ un sicle aprs, porte la population de ce pays  sept
millions cinq cent mille ames, sans compter celle d'Alexandrie (Jos.
_Bell. Jud._ II, c. 16, 4), qui tait, selon Diodore, de trois cent
mille ames.

Il rsulte de ces deux passages clairs et positifs que, depuis les temps
anciens jusqu'au rgne de Titus, la population de l'gypte tait
constamment reste au-dessous de huit millions d'habitants.

Comme la surface habitable de ce pays est d'environ deux mille deux
cents lieues carres, on voit que la population tait de trois mille
quatre cents  trois mille cinq cents habitants par lieue carre de
terre habitable; ce qui n'a rien d'extraordinaire, quand on songe  la
prosprit de l'ancienne gypte.

Quant  la population qu'on a voulu conclure du nombre d'un million de
soldats qui sortaient des cent portes de Thbes, ou bien encore des
dix-sept cents enfants mles ns, selon Diodore de Sicile, le mme jour
que Ssostris (I,  54), elle serait en effet incroyable; car elle
monterait  quarante ou cinquante millions d'individus. Mais, de ces
deux faits, le premier est fond sur une erreur de mots; le second, sur
une erreur faite par Diodore de Sicile, ou peut-tre sur une des
exagrations familires aux prtres gyptiens, qui ont dbit tant de
contes aux voyageurs grecs. C'est ce que j'tablis dans un Mmoire dont
je n'ai pu prsenter ici que le principal rsultat.--L.]

Elle est borne au levant par la mer Rouge et l'isthme de Suez, au midi
par l'thiopie, au couchant par la Libye, et au nord par la mer
Mditerrane. Le Nil parcourt du midi au nord toute la longueur du pays
dans l'espace de prs de deux cents lieues[27]. Ce pays se trouve
resserr de ct et d'autre par deux chanes de montagnes, qui souvent
ne laissent entre elles et le Nil qu'une plaine d'une demi-journe de
chemin, et quelquefois moins.

Du ct occidental, la plaine s'largit en quelques endroits[28] jusqu'
une tendue de vingt-cinq ou trente lieues. La plus grande largeur de
l'gypte se prend d'Alexandrie  Damiette, dans un espace d'environ
cinquante lieues[29].

[Note 27: La longueur de la valle de l'gypte, y compris ses
sinuosits, est de cinq cent soixante-dix milles gographiques, ou deux
cent trente-sept lieues de vingt-cinq au degr, et cent quatre-vingt-dix
lieues de vingt au degr.--L.]

[Note 28: Par exemple, dans la partie de l'gypte moyenne, qu'on
appelle le _Faoum_, ancien nome _Arsinotes_, dont le point le plus
loign du Nil en est distant de quarante milles gographiques, ou
quatorze lieues environ.--L.]

[Note 29: La plus grande largeur se prend d'Alexandrie  Pluse: la
distance est de cent quarante milles, ou quarante-six lieues.--L.]

L'ancienne gypte peut se diviser en trois principales parties: la haute
gypte, appele autrement Thbade, qui tait la partie la plus
mridionale; l'gypte du milieu, nomme Heptanome,  cause des sept
nomes ou dpartements qu'elle renfermait; la basse gypte, qui
comprenait ce que les Grecs appellent Delta, et tout ce qu'il y a de
pays jusqu' la mer Rouge, et le long de la [Marge: Strab. l. 17, pag.
787.]mer Mditerrane jusqu' Rhinocolure, ou au mont Casius. Sous
Ssostris, toute l'gypte fut runie en un [Marge: [Diod. Sic. I 
54.]]seul royaume, et divise en trente-six gouvernements ou nomes: dix
dans la Thbade, dix dans le Delta, et seize dans le pays qui est
entre-deux.

Les villes de Syne et d'lphantine sparaient l'gypte et l'thiopie;
et, du temps d'Auguste, elles servaient [Marge: Tacit. Ann. l. 2, c.
61.]de bornes  l'empire romain: _claustra olim romani imperii_.





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                          CHAPITRE PREMIER.

                              THBAIDE.

Thbes, qui donna son nom  la Thbade, le pouvait disputer aux plus
belles villes de l'univers. Ses cent portes chantes par Homre sont
connues de tout le [Marge: Hom. II. 1, vers. 381.] monde, et lui font
donner le surnom d'Hcatompyle, pour la distinguer d'une autre Thbes
situe en Botie. Elle n'tait pas moins peuple qu'elle tait vaste, et
on a dit qu'elle pouvait faire sortir ensemble deux cents chariots et
dix mille combattants par chacune de ses [Marge: Strab. l. 17, pag.
816.]portes. Les Grecs et les Romains ont clbr sa magnificence
[Marge: Tacit. Ann. l. 2, c. 60.]et sa grandeur, encore qu'ils n'en
eussent vu que les ruines, tant les restes en taient augustes.

[Marge: Voyage de Thvenot.] On a dcouvert dans la Thbade (on
l'appelle maintenant le Sayd) des temples et des palais encore presque
entiers, o les colonnes et les statues sont innombrables. On y admire
sur-tout un palais dont les restes semblent n'avoir subsist que pour
effacer la gloire des plus grands ouvrages. Quatre alles  perte de
vue, et bornes de part et d'autre par des sphinx d'une matire aussi
rare que leur grandeur est remarquable, servent d'avenues  quatre
portiques dont la hauteur tonne les yeux. Encore ceux qui nous ont
dcrit ce prodigieux difice n'ont-ils pas eu le temps d'en faire le
tour, et ne sont pas mme assurs d'en avoir vu la moiti; mais tout ce
qu'ils ont vu tait surprenant. Une salle, qui apparemment faisait le
milieu de ce superbe palais, tait soutenue de six-vingts colonnes de
six brasses de grosseur, grandes  proportion, et entremles
d'oblisques que tant de sicles n'ont pu abattre. La peinture y avait
tal tout son art et toutes ses richesses. Les couleurs mme,
c'est--dire, ce qui prouve le plus tt le pouvoir du temps, se
soutiennent encore parmi les ruines de cet admirable difice, et y
conservent leur vivacit: tant l'gypte savait imprimer un caractre
d'immortalit  tous ses ouvrages. Strabon, qui avait t sur les
[Marge: Lib. 17, pag. 805.] lieux, fait la description d'un temple qu'il
avait vu en gypte, presque entirement semblable  ce qui vient d'tre
rapport[30].

[Marge: Pag. 816.] Le mme auteur, en crivant les rarets de la
Thbade, parle d'une statue de Memnon, fort clbre, dont il avait vu
les restes[31]. On dit que cette statue, lorsqu'elle tait frappe des
premiers rayons du soleil levant, rendait un son articul. En effet
Strabon entendit ce son; mais il doute qu'il vnt de la statue.

[Note 30: Ce temple est celui d'Hliopolis. Voyez l'explication que
j'en ai donne dans la traduction franaise, tom. V, p. 386 et
suiv.--L.]

[Note 31: Germanicus aliis quoque miraculis intendit animum, quorum
prcipua fure Memnonis saxea effigies, ubi radiis solis icta est,
vocalem sonum reddens, etc. TACIT. _Annal._ lib. 2, cap. 61.

= Cette statue colossale est assise et haute de 19 mtres 55 centimtres
(environ 60 pieds), y compris le pidestal, qui a 4 mtres: si la statue
tait debout, elle aurait plus de 60 pieds. Ses jambes sont encore
toutes couvertes d'inscriptions grecques et latines, la plupart du temps
d'Adrien. Elles ont t graves par des personnes qui attestent avoir
entendu Memnon saluer l'Aurore. (Voy. Jablonski, _Syntagm._ III, _de
Memn._, pag. 57.) On a souponn que les prtres, au moyen de conduits
souterrains, pntraient dans la statue, afin que Memnon n'oublit point
de saluer sa mre. M. de Humboldt a cherch une explication physique du
bruit que l'on croyait entendre. (_Voyages_, tom. IV, p. 560.)--L.]





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                             CHAPITRE II.

                   GYPTE DU MILIEU, OU HEPTANOME.

Cette partie de l'gypte avait pour capitale Memphis. On voyait dans
cette ville plusieurs temples magnifiques, entre autres celui du dieu
Apis, qui y tait honor d'une manire particulire. Il en sera parl
dans la suite, aussi-bien que des pyramides, qui taient dans le
voisinage de Memphis, et qui ont rendu cette ville si clbre. Elle
tait situe sur le bord occidental du Nil.

[Marge: Voyage de Thvenot.] Le grand Caire, qui semble avoir succd 
Memphis, a t bti de l'autre ct du Nil. Le chteau du Caire est une
des choses les plus curieuses qui soient en gypte. Il est situ sur une
montagne hors de la ville. Il est bti sur le roc qui lui sert de
fondement, et entour de murailles fort hautes et fort paisses. On
monte  ce chteau par un escalier taill dans le roc, si ais  monter,
que les chevaux et les chameaux tout chargs y vont facilement. Ce qu'il
y a de plus beau et de plus rare  voir dans ce chteau, c'est le puits
de Joseph. On lui donne ce nom, soit parce que les gyptiens se plaisent
 attribuer  ce grand homme ce qu'ils ont chez eux de plus remarquable,
soit parce qu'en effet cette tradition s'est conserve dans le pays[32].
C'est une preuve au moins que l'ouvrage est fort ancien; et certainement
il est digne de la magnificence des plus puissants rois de l'gypte. Ce
puits est comme  double tage, taill dans le roc vif, d'une profondeur
prodigieuse. On descend jusqu'au rservoir qui est entre les deux puits
par un escalier qui a deux cent vingt marches, large d'environ sept 
huit pieds, dont la descente, douce et presque imperceptible, laisse un
accs trs-facile aux boeufs qui sont employs pour faire monter l'eau.
Elle vient d'une source qui est presque la seule qui se trouve dans le
pays. Les boeufs font tourner continuellement une roue o tient une
corde  laquelle sont attachs plusieurs seaux. L'eau tire ainsi du
premier puits, qui est le plus profond, se rend par un petit canal dans
un rservoir qui fait le fond du second puits, au haut duquel elle est
porte de la mme manire; et de l elle se distribue par des canaux en
plusieurs endroits du chteau. Comme ce puits passe dans le pays pour
tre fort ancien, et qu'effectivement il se sent bien du got antique
des gyptiens, j'ai cru qu'il pouvait ici trouver sa place parmi les
rarets de l'ancienne gypte.

[Note 32: Le nom de _puits de Joseph_ vient uniquement de ce que ce
puits a t construit vers l'an 1176 de notre re, par les ordres du
sultan Salah-Eddin ou Saladin, qui se nommait aussi _Joseph_
(Yousouf).--L.]

[Marge: Lib. 17, pag. 807.] Strabon parle d'une machine pareille, qui,
par le moyen de roues et de poulies, faisait monter de l'eau du Nil sur
une colline fort leve, avec cette diffrence qu'au lieu de boeufs
c'taient des esclaves, au nombre de cent cinquante, qui taient
employs  faire tourner ces roues.

La partie de l'gypte dont nous parlons ici est clbre par plusieurs
rarets qui mritent d'tre examines chacune en particulier. Je n'en
rapporterai que les principales: les oblisques, les pyramides, le
labyrinthe, le lac de Moeris, et ce qui regarde le Nil.

 Ier. _Oblisques._

L'gypte semblait mettre toute sa gloire  dresser des monuments pour la
postrit. Ses oblisques font encore aujourd'hui, autant par leur
beaut que par leur hauteur, le principal ornement de Rome; et la
puissance romaine, dsesprant d'galer les gyptiens, a cru faire assez
pour sa grandeur d'emprunter les monuments de leurs rois.

Un oblisque est une aiguille ou pyramide quadrangulaire, menue, haute,
et perpendiculairement leve en pointe, pour servir d'ornement 
quelque place, et qui est souvent charge d'inscriptions ou
d'hiroglyphes. On appelle hiroglyphes, des figures ou des symboles
mystrieux, dont se servaient les gyptiens pour couvrir et envelopper
les choses sacres et les mystres de leur thologie.

[Marge: Diod. lib. 1, pag. 37.] Ssostris avait fait lever dans la
ville d'Hliopolis deux oblisques d'une pierre trs-dure, tire des
carrires de la ville de Syenne,  l'extrmit de l'gypte. Ils avaient
chacun cent-vingt coudes de haut[33], c'est--dire, trente toises ou
cent quatre-vingts pieds. L'empereur Auguste, aprs avoir rduit
l'gypte en province, fit transporter  Rome ces deux oblisques, dont
l'un a t bris depuis. Il n'osa pas en faire autant  l'gard d'un
troisime, qui tait d'une grandeur norme. [Marge: Plin. lib. 36, cap.
6 et 8.] Il avait t construit sous Ramesss: on dit qu'il y avait eu
vingt mille hommes employs  le tailler. Constance, plus hardi
qu'Auguste, le fit transporter  Rome[34]. On y voit encore deux de ces
oblisques, aussi-bien qu'un autre de cent coudes ou vingt-cinq toises
de haut, et de huit coudes ou deux toises de diamtre. Caus Csar
[Marge: _Ibid._ cap. 9.] l'avait fait venir d'gypte sur un vaisseau
d'une fabrique si extraordinaire, qu'au rapport de Pline on n'en avait
jamais vu de pareil.

[Note 33: Je prends pour la coude gyptienne celle qu'on a trouve
grave dans le nilomtre d'lphantine: elle est de 0 mtre 527
millimtres. Les 120 coudes font 63 mtres 24 centim., ou 194 pieds 8
pouc.--L.]

[Note 34: Les principaux oblisques gyptiens qui existent  Rome
sont ceux de

                                 Mtr. Cen.
     St-Jean de Latran, hauteur.  33     3
     Saint-Pierre.                27     7
     Du palais Pamphili.          16    53
     De Sainte-Marie-Majeure.     14    74
     Du Quirinal.                 14    74
     De la Porte du Peuple.       24    57

                                                --L.]

Toute l'gypte tait pleine de ces sortes d'oblisques. Ils taient pour
la plupart taills dans les carrires de la haute gypte, o l'on en
trouve encore qui sont  demi taills. Mais ce qu'il y a de plus
admirable, c'est que les anciens gyptiens avaient su creuser jusque
dans la carrire un canal, o montait l'eau du Nil dans le temps de son
inondation; d'o ensuite ils enlevaient les colonnes, les oblisques, et
les statues sur des radeaux[35] proportionns  leur poids, pour les
conduire dans la basse gypte[36]. Et, comme le pays tait tout coup
d'une infinit de canaux, il n'y avait gure d'endroits o ils ne
pussent transporter facilement ces masses normes, dont le poids aurait
fait succomber toute autre sorte de machines.

[Note 35: Le radeau est un assemblage de plusieurs pices de bois
plates, qui sert  voiturer des marchandises sur une rivire.]

[Note 36: Le procd employ par les gyptiens, et dont Rollin ne
donne pas une ide assez prcise, mrite bien d'tre rapport ici.
Lorsque Ptolme Philadelphe voulut faire transporter  Alexandrie un
oblisque de 80 coudes (42 mtres 160 millim.), que le roi Nectanebis
avait fait tailler autrefois, Callisthne dit qu'on creusa d'abord un
canal qui, partant du Nil, allait passer sous l'oblisque qu'on voulait
enlever. On construisit ensuite deux barques qu'on remplit de pierres
dont la masse tait double de celle de l'oblisque. Cette pesante charge
les fit enfoncer dans l'eau assez profondment pour qu'elles pussent
tre conduites sous l'oblisque, qui se trouvait couch en travers du
canal, ayant ses extrmits appuyes sur les deux bords. Ensuite on vida
les btiments de toutes les pierres qu'ils contenaient. Dgags de ce
poids, ils soulevrent ncessairement l'oblisque, qu'il fut ais de
conduire au lieu de sa destination (lib. 36, c. 9.). Ce procd
ingnieux, analogue  celui que nous employons pour remettre  flot les
vaisseaux submergs, explique comment les gyptiens ont pu transporter
d'un bout de l'gypte  l'autre d'normes fardeaux, tels que les temples
monolithes, ou d'une seule pierre.--L.]

 II. _Pyramides._

Une pyramide est un corps solide ou creux, qui a une base large et
ordinairement carre, qui se termine en pointe.

[Marge: Herodot., lib. 2, c. 124, etc.] Il y avait en gypte trois
pyramides plus clbres que toutes les autres, qui, selon Diodore de
Sicile, ont mrit [Marge: Diod. lib. 1, p. 39-41.] [Marge: Plin. lib.
36, cap. 12.] d'tre mises au nombre des sept merveilles du monde. Elles
n'taient pas fort loignes de la ville de Memphis[37]. Je ne parlerai
ici que de la plus grande des trois. Elle tait, comme les autres, btie
sur le roc qui lui servait de fondement, de figure carre par sa base,
construite au-dehors en forme de degrs[38], et allait toujours en
diminuant jusqu'au sommet. Elle tait btie de pierres d'une grandeur
extraordinaire, dont les moindres taient de trente pieds, travailles
avec un art merveilleux, et couvertes de figures hiroglyphiques. Selon
plusieurs des anciens auteurs, chaque ct avait huit cents pieds de
largeur, et autant de hauteur[39]. Le haut de la pyramide, qui d'en bas
semblait tre une pointe, une aiguille, tait une belle plate-forme de
dix ou douze grosses pierres, et chaque ct de cette plate-forme tait
de seize  dix-sept pieds.

[Note 37: Elles en taient  120 stades (DIOD. SIC. 1,  63.).--L.]

[Note 38: Autrefois les degrs taient recouverts et cachs par un
revtement qui a tout--fait disparu: aussi tait-il fort difficile
d'arriver au sommet, comme Pline le donne  entendre (lib. 36, c. 12;
cf. Silv. de Sacy, _Trad. d'Abdallatif_, p. 216). J'ai expliqu ailleurs
ce revtement (_Recherches critiques sur Dicuil._, pag. 101 et
suiv.).--L.]

[Note 39: Les anciens ne sont point d'accord sur les dimensions de
la grande pyramide. On peut voir leurs textes dans M. Larcher
(_Traduction d'Hrodote_, tom. II, pag. 440.).--L.]

Voici la mesure qu'en a donne feu M. de Chazelles[40], de l'Acadmie
des Sciences, qui avait t exprs sur les lieux en 1693:

     Le ct de la base, qui est tout carr        110 toises.
     Ainsi la superficie de la base est de      12,100 tois. carres.
     Les faces sont des triangles quilatraux.
     La hauteur perpendiculaire.                    77 toises 3/4.
     Et la  solidit.                          313,590 toises cubes.

[Note 40: Les mesures trigonomtriques prises par M. Nouet diffrent
un peu de celles de M. de Chazelles.

                                                     Mtr. Cent.

     La base est de                                   227    25
     La hauteur perpendiculaire
       jusq' la plate-forme actuelle, de             136    95
     L'inclinaison des faces sur
       le plan, de                                   51 33' 44"

Au tmoignage de Diodore, la pyramide n'tait pas termine tout--fait
en pointe: la plate-forme suprieure avait six coudes, ou trois mtres
162 mill. de ct (DIOD. SIC. I,  63); d'une autre part, on a la preuve
que le revtement tait de 2 mtres 710 mill.: on a donc pour la base
232 mtres 67 cent., ou 119 toises; et pour la hauteur 144 mtres, 60
cent., ou 75 toises. Il s'ensuit que la solidit de la pyramide est
d'environ 2,620,000 mtres cubes.

Voici les dimensions des deux autres pyramides construites, l'une par
Mycrinus, l'autre par Chphren:

               Base.    Haut.        Solidit.

     Mycr.   103  1       53          193,000 mtres cub.
     Chph.   207  1      132        1,880,000

Ainsi la solidit des trois pyramides est gale  4,690,000 mtres
cubes. En supposant qu'avec les pierres qui entrent dans ces trois
difices on voult construire une muraille de trois mtres (environ 9
pieds) de haut, et de 1/3 de mtre (environ 1 pied d'paisseur), on
pourrait lui donner 469 myriamtres ou 1054 lieues de longueur;
c'est--dire, qu'elle serait assez longue pour traverser l'Afrique
depuis Alexandrie jusqu' la cte de Guine. Ces calculs sont propres 
donner une ide de l'immensit du travail que ces monuments ont
exig.--L.]

Cent mille ouvriers travaillaient  cet ouvrage, et de trois mois en
trois mois un pareil nombre leur succdait. Dix annes entires furent
employes  couper les pierres, soit dans l'Arabie, soit dans
l'thiopie, et  les voiturer en gypte; et vingt autres annes 
construire ce vaste difice, qui au-dedans avait une infinit de
chambres et de salles. On avait marqu sur la pyramide, en caractres
gyptiens, ce qu'il avait cot simplement pour les aulx, les poireaux,
les ognons, et autres pareils lgumes fournis aux ouvriers, et cette
somme montait  seize cents talents d'argent,[41] c'est--dire, quatre
millions cinq cent mille livres; d'o il tait facile de conjecturer
combien pour tout le reste la dpense tait norme.

[Note 41: 8,800,000 francs, s'il s'agit de talents attiques; ce qui
est douteux.--L.]

Telles taient les fameuses pyramides d'gypte, qui, par leur figure,
autant que par leur grandeur, ont triomph du temps et des barbares.
Mais, quelque effort que fassent les hommes, leur nant parat partout.
Ces pyramides taient des tombeaux, et l'on voit encore aujourd'hui, au
milieu de celle qui tait la plus grande, un spulcre[42] vide, taill
tout entier d'une seule pierre, qui a de largeur et de hauteur environ
trois pieds, sur un peu plus de six pieds de longueur. Voil  quoi se
terminaient tant de mouvements, tant de dpenses, tant de travaux
imposs  des milliers d'hommes pendant plusieurs annes,  procurer 
un prince, dans cette vaste tendue et cette masse norme de btiments,
un petit caveau de six pieds. Encore les rois qui ont bti ces pyramides
n'ont-ils pas eu le pouvoir d'y tre inhums, et ils n'ont pas joui de
leur spulcre. La haine publique qu'on leur portait,  cause des durets
inoues qu'ils avaient exerces contre leurs sujets en les accablant de
travaux, les obligea de se faire inhumer dans des lieux inconnus, afin
de drober leurs corps  la connaissance et  la vengeance des peuples.

[Note 42: Strabon parle de ce spulcre, liv. 17, p. 808.

= M. Belzoni, qui vient de pntrer dans la seconde pyramide, y a trouv
galement un tombeau.--L.]

[Marge: Diod. lib. 1, pag. 46.] Cette dernire circonstance, que les
historiens ont soigneusement remarque, nous apprend quel jugement nous
devons porter de ces ouvrages si vants dans l'antiquit. Il est
raisonnable d'y remarquer et d'y estimer le bon got des gyptiens par
rapport  l'architecture, qui les porta ds le commencement, et sans
qu'ils eussent encore de modles qu'ils pussent imiter,  viser en tout
au grand, et  s'attacher aux vraies beauts, sans s'carter jamais
d'une noble simplicit, en quoi consiste la souveraine perfection de
l'art. Mais quel cas doit-on faire de ces princes qui regardaient comme
quelque chose de grand de faire construire,  force de bras et d'argent,
de vastes btiments, dans l'unique vue d'terniser leur nom, et qui ne
craignaient point de faire prir des milliers d'hommes pour satisfaire
leur vanit? Ils taient bien loigns du got des Romains, qui
cherchaient  s'immortaliser par des ouvrages magnifiques, mais
consacrs  l'utilit publique.

[Marge: Lib. 36, cap. 12.] Pline nous donne en peu de mots une juste
ide de ces pyramides en les appelant une folle ostentation de la
richesse des rois, qui ne se termine  rien d'utile: _regum pecuni
otiosa ac stulta ostentatio_; et il ajoute que c'est par une juste
punition que leur mmoire a t ensevelie dans l'oubli, les historiens
ne convenant point entre eux du nom de ceux qui ont t les auteurs
d'ouvrages si vains: _inter eos non constat  quibus fact sint,
justissimo casu obliteratis tant vanitatis auctoribus_. En un mot,
selon la remarque judicieuse de Diodore, autant l'industrie des
architectes est louable et estimable dans ces pyramides, autant
l'entreprise des rois est-elle digne de blme et de mpris.

Mais ce que nous devons le plus admirer dans ces anciens monuments,
c'est la preuve certaine et subsistante qu'ils nous fournissent de
l'habilet des gyptiens dans l'astronomie, c'est--dire dans une
science qui semble ne pouvoir se perfectionner que par une longue suite
d'annes et par un grand nombre d'expriences. M. de Chazelles, en
mesurant la grande pyramide dont nous parlons, trouva que les quatre
cts de cette pyramide taient exposs prcisment aux quatre rgions
du monde, et par consquent marquaient la vritable mridienne de ce
lieu[43]. Or, comme cette exposition si juste doit, selon toutes les
apparences, avoir t affecte par ceux qui levaient cette grande masse
de pierres il y a plus de trois mille ans, il s'ensuit que, pendant un
si long espace de temps, rien n'a chang dans le ciel  cet gard, ou
(ce qui revient au mme) dans les ples de la terre, ni dans les
mridiens. C'est M. de Fontenelle qui fait cette remarque dans l'loge
de M. de Chazelles.

[Note 43: Les savants Franais ont trouv que l'orientement de la
pyramide n'est exact qu' environ 18' prs; ce qui est dj une
prcision tonnante: car nos astronomes reconnaissent qu'il est fort
difficile de tracer une mridienne de plus de 700 pieds de longueur, 
18' prs, quand on ne peut se guider que sur des alignements.
D'ailleurs, la difficult de tracer une parallle exacte  la base de la
pyramide, dans l'tat o se trouve ce monument, laisse encore beaucoup
d'incertitude sur l'observation de M. de Chazelles et sur celle de M.
Nouet. Toujours est-il certain que les gyptiens savaient mettre une
grande prcision dans les travaux de ce genre.]

 III. _Labyrinthe_.

[Marge: Herod. l. 2, cap. 148. Diod. lib. 1, pag. 42. Plin. l. 36, cap.
13. Strab. l. 17, pag. 811.] Ce que nous avons dit sur le jugement qu'on
doit porter des pyramides peut tre appliqu aussi au labyrinthe,
qu'Hrodote, qui l'avait vu, nous assure avoir t encore plus
surprenant que les pyramides. On l'avait bti  l'extrmit mridionale
du lac de Moeris, dont nous parlerons bientt, prs de la ville des
Crocodiles, qui est la mme qu'Arsino. Ce n'tait pas tant un seul
palais qu'un magnifique amas de douze palais disposs rgulirement, et
qui communiquaient ensemble. Quinze cents chambres entremles de
terrasses s'arrangeaient autour de douze salles, et ne laissaient point
de sortie  ceux qui s'engageaient  les visiter[44]. Il y avait autant
de btiments sous terre. Ces btiments souterrains taient destins  la
spulture des rois; et encore (qui le pourrait dire sans honte, et sans
dplorer l'aveuglement de l'esprit humain?)  nourrir les crocodiles
sacrs, dont une nation d'ailleurs si sage faisait ses dieux[45].

[Note 44: Dans une dissertation spciale, j'ai essay d'expliquer la
construction de cet difice tonnant (_trad. de Strabon_, tom. V, p.
407; et _Nouv. Annales des Voyages_, t. VI, pag. 133 et suiv.)]

[Note 45: Hrodote (II,  148) dit que les souterrains _servaient de
tombeau_ aux crocodiles sacrs, mais non pas qu'on les y nourrissait, ce
qui, du reste, ne se concevrait pas facilement (Voyez Larcher,
_traduction d'Hrodote_, tom. II, pag. 494).

L'erreur appartient  Bossuet, que Rollin copie en cet endroit: tout le
paragraphe est tir du Discours sur l'Histoire universelle.--L.]

Pour s'engager dans la visite des chambres et des salles du labyrinthe,
on juge aisment qu'il tait ncessaire de prendre la mme prcaution
qu'Ariane fit prendre  Thse, lorsqu'il fut oblig d'aller combattre
le Minotaure dans le labyrinthe de Crte. Virgile en fait ainsi la
description:

[Marge: neid. l. 5, v. 588.]

     Ut quondam Cret fertur labyrinthus in alt
     Parietibus textum ccis iter ancipitemque
     Mille viis habuisse dolum, qu signa sequendi
     Falleret indeprensus et irremeabilis error.

[Marge: Lib. 6, v. 27, etc.]

     Hc labor ille doms, et inextricabilis error.
     Ddalus ipse dolos tecti ambagesque resolvit,
     Cca regens filo vestigia.

 IV. _Lac de Moeris_.

[Marge: Herod. l. 2, cap. 149. Strab. l. 17, pag. 787. Diod. lib. 1,
pag. 47. Plin. lib. 5, cap. 9. Pomp. Mela, [1. 1.9, 64.]] Le plus grand
et le plus admirable de tous les ouvrages des rois d'gypte tait le lac
de Moeris: aussi Hrodote le met-il beaucoup au-dessus des pyramides et
du labyrinthe. Comme l'gypte tait plus ou moins fertile, selon qu'elle
tait plus ou moins inonde par le Nil, et que, dans cette inondation,
le trop et le trop peu taient galement funestes aux terres, le roi
Moeris, pour obvier  ces deux inconvnients, et pour corriger autant
qu'il se pourrait les irrgularits du Nil, songea  faire venir l'art
au secours de la nature. Il fit donc creuser le lac qui depuis a port
son nom. Ce lac, selon Hrodote et Diodore de Sicile, dont Pline ne
s'loigne pas, avait de tour trois mille six cents stades, c'est--dire
cent quatre-vingts lieues, et de profondeur trois cents pieds. Deux
pyramides, dont chacune portait une statue colossale place sur un
trne, s'levaient de trois cents pieds au milieu du lac, et occupaient
sous les eaux un pareil espace. Ainsi elles faisaient voir qu'on les
avait riges avant que le creux et t rempli, et montraient qu'un lac
de cette tendue avait t fait de main d'homme sous un seul prince.

Voil ce que plusieurs historiens ont marqu du lac de Moeris, sur la
bonne foi des gens du pays; et M. Bossuet, dans son Discours sur
l'histoire universelle, rapporte ce fait comme incontestable. Pour moi,
j'avoue que je n'y trouve aucune vraisemblance[46]. Est-il possible
qu'un lac de cent quatre-vingts lieues d'tendue ait t creus sous un
seul prince? Comment et o transporter les terres? Pourquoi perdre la
surface de tant de terrain? Comment remplir ce vaste espace du superflu
des eaux du Nil? Il y aurait bien d'autres objections  faire. Je crois
donc qu'on s'en peut tenir au sentiment de Pomponius Mela, ancien
gographe, d'autant plus qu'il est appuy par plusieurs relations
modernes. Il ne donne de circuit  ce lac que vingt mille pas, qui font
sept ou huit de nos lieues. [Marge: Mela, lib. 1. [9-64.]] _Moeris,
aliquand campus, nunc lacus, viginti millia passuum in circuitu
patens[47]._

[Note 46: Rollin a raison, d'aprs l'estimation donne par Bossuet.
La difficult diminue, si l'on fait attention aux mesures dont les
anciens se sont servis en cette occasion.

Le _Birket-el-Kroun_, lac que l'on reconnat maintenant pour tre
l'ancien _Lac de Moeris_, est un bassin naturel, encaiss par des
montagnes qui l'environnent de toutes parts: il a exist de tout temps;
et les travaux de Moeris n'ont pu avoir pour objet que de l'agrandir, ou
de le rendre plus profond en certains endroits; ils n'ont donc pas tout
le merveilleux que les anciens auteurs se sont plu  leur attribuer.

Par sa constitution physique, le Birket-el-Kroun n'a jamais pu prouver
d'autre changement dans ses dimensions que celui qui provient de
l'lvation ou de l'abaissement des eaux du Nil. Il doit tre aussi
grand de nos jours qu'il l'tait dans l'antiquit. Dans le temps de
l'inondation, ce lac n'a que 105 milles gographiques, ou 35 lieues, de
circonfrence.

Or, les 3,600 stades d'Hrodote, dans le module du stade gyptien,
valent 137 lieues(et non 180, comme le dit Rollin, d'aprs Bossuet), ce
qui est prcisment le quadruple de la grandeur vritable: et, comme
nous voyons dans Strabon qu'en gypte il y avait des schnes de 30, 60
et 120 stades (STRAB. XIV, pag. 804), c'est--dire, _doubles et
quadruples_ les uns des autres, on peut supposer qu'Hrodote a fait ici
quelque confusion de dimension, d'o il est rsult une mesure trop
forte dans le rapport de 120  30, ou de 4  1. Ce genre de mprise,
dont on pourrait rapporter ici d'autres preuves, explique naturellement
une difficult qu'on aurait beaucoup de peine  rsoudre d'une autre
manire.--L.]

[Note 47: Au lieu de _viginti millia_, Ciaconius et Isaac Vossius
lisent _quingenta_, correction  laquelle conduit la leon
_quinquaginta_ que donnent des manuscrits et les anciennes ditions.
Comme, en gypte, le mille comprenait 7 stades 1/2, on voit que les 500
milles de Pomponius Mela reprsentent 500 x 7-1/2=3750 stades, ce qui
revient -peu-prs aux 3600 stades d'Hrodote.--L.]

Ce lac communiquait au Nil par le moyen d'un grand canal, qui avait plus
de quatre lieues[48] de longueur, et cinquante pieds de largeur. De
grandes cluses ouvraient le canal et le lac, ou les fermaient selon le
besoin.

[Note 48: 85 stades.=Diodore dit 80 stades (et non 85) de long (1; 
52); ce qui vaut 16,864 mtres; et 3 plthres, ou 300 pieds gyptiens
(105 mtres) de large.--L.]

Pour les ouvrir ou les fermer il en cotait cinquante talents,
c'est--dire cinquante mille cus[49]. La pche de ce lac valait au
prince des sommes immenses; mais sa grande utilit tait par rapport au
dbordement du Nil. Quand il tait trop grand, et qu'il y avait 
craindre qu'il n'et des suites funestes, on ouvrait les cluses; et les
eaux, ayant leur retraite dans ce lac, ne sjournaient sur les terres
qu'autant qu'il fallait pour les engraisser. Au contraire, quand
l'inondation tait trop basse et menaait de strilit, on tirait de ce
mme lac, par des coupures et des saignes, une quantit d'eau
suffisante pour arroser les terres. [Marge: [lib. 17, p. 788.]] Par ce
moyen les ingalits du Nil taient corriges; et Strabon remarque que,
de son temps, sous Ptrone, gouverneur d'gypte, lorsque le dbordement
du Nil montait  douze coudes, la fertilit tait fort grande; et, lors
mme qu'il n'allait qu' huit coudes, la famine ne se faisait point
sentir dans le pays: sans doute parce que les eaux du lac supplaient 
celles de l'inondation par le moyen des coupures et des canaux[50].

[Note 49: S'il s'agit du talent attique, les 50 talents valent, non
pas 150,000 fr., mais environ 300,000 fr.--L.]

[Note 50: Sans doute aussi parce que ce gouverneur avait fait curer
les canaux (GOSSELIN, _Notes sur Strabon_, t. V, p. 316): car Strabon
dit qu'avant Ptrone la famine se faisait sentir lorsque l'lvation du
Nil n'allait qu' 8 coudes (STRAB. XVII, pag. 788). Probablement ce
gouverneur en agit ainsi par l'ordre d'Auguste; nous voyons en effet
dans Aurlius Victor que ce prince fit creuser les canaux de l'gypte,
encombrs de limon, pour assurer la fertilit de ce pays (AUREL. VICT.
C. I).--L.]

 V. _Dbordement du Nil_.

Le Nil est la plus grande merveille de l'gypte. Comme il y pleut
rarement, ce fleuve, qui l'arrose toute par ses dbordements rgls,
supple  ce qui lui manque de ce ct-l, en lui apportant, en forme de
tribut annuel, les pluies des autres pays; ce qui fait dire
ingnieusement  un pote que l'herbe chez les gyptiens, quelque grande
que soit la scheresse, n'implore point le secours de Jupiter pour
obtenir de la pluie:

     Te propter nullos tellus tua postulat imbres,
       Arida nec pluvio supplicat herba Jovi[51].

[Note 51: Snque (_Nat. Qust._ lib. 4, cap. 2) attribue ces vers 
Ovide; mais ils sont de Tibulle [I, 7, 23].]

Pour multiplier un fleuve si bienfaisant, l'gypte tait coupe de
plusieurs canaux d'une longueur et d'une largeur proportionnes aux
diffrentes situations et aux diffrents besoins des terres. Le Nil
portait partout la fcondit avec ses eaux salutaires, unissait les
villes entre elles, et la mer Mditerrane avec la mer Rouge,
entretenait le commerce au-dedans et au-dehors du royaume, et le
fortifiait contre l'ennemi: de sorte qu'il tait tout ensemble et le
nourricier et le dfenseur de l'gypte. On lui abandonnait la campagne;
mais les villes, rehausses avec des travaux immenses, et s'levant
comme des les au milieu des eaux, regardaient avec joie de cette
hauteur toute la plaine inonde et en mme temps fertilise par le Nil.

Voil une ide gnrale de la nature et des effets de ce fleuve si
renomm chez les anciens. Mais une merveille si tonnante, et qui dans
tous les sicles a fait l'objet de la curiosit et de l'admiration des
savants, semble demander que j'entre ici dans quelque dtail.
J'abrgerai le plus qu'il me sera possible.

_Sources du Nil._

Les anciens ont mis les sources du Nil dans les montagnes appeles
vulgairement les montagnes de la Lune, au dixime degr de latitude
mridionale. Mais nos voyageurs modernes ont dcouvert que ces sources
sont vers le douzime degr de latitude septentrionale[52]. Ainsi ils
retranchent environ quatre ou cinq cents lieues du cours que les anciens
lui donnaient. Il nat au pied d'une grande montagne du royaume de
Goame en Abyssinie. Ce fleuve sort de deux fontaines, ou de deux yeux,
pour parler comme ceux du pays; le mme mot en arabe signifiant _oeil_
et _fontaine_. Ces fontaines sont loignes l'une de l'autre de trente
pas, chacune de la grandeur d'un de nos puits ou d'une roue de carrosse.
Le Nil est augment de plusieurs ruisseaux qui viennent s'y joindre; et,
aprs avoir travers l'thiopie en serpentant beaucoup, il se rend enfin
en gypte.

[Note 52: Dans la ralit, nous n'en savons pas plus  ce sujet que
les anciens au temps d'ratosthnes. Il reconnaissait deux affluents du
Nil (STRAB. XVII, pag. 786), l'_Astaboras_, ou _Astosaba_ (Tacazz), et
l'_Astapus_ (Abawi): ces rivires entouraient l'le de Mro avant de se
jeter dans le Nil, qui est videmment le _Bahr-el-Abyad_, ou rivire
Blanche des modernes. Cette dernire descend des montagnes de _Dyre_ et
_Tegla_, qui paraissent faire partie des montagnes de la Lune, appeles
par les Arabes _Djebel-al-Qamar_. C'est en effet le _vrai Nil_, quoi
qu'en aient dit les jsuites portugais et Bruce. On a maintenant toute
raison de croire, d'aprs quelques rcits des Arabes, qu'il existe une
communication entre cette rivire et le Niger ou Joliba (_Annales des
Voyages_, tom. XVIII, p. 342).

La source que dcrit ici Rollin est celle de l'Abawi, que les jsuites
ont pris pour le Nil, de mme que Bruce, qui n'tait pas fch de passer
pour avoir fait le premier cette prtendue dcouverte.--L.]

_Cataractes du Nil._

On appelle ainsi quelques endroits o le Nil fait des chutes, et tombe
de dessus des rochers escarps. Ce fleuve[53], qui d'abord coulait
paisiblement dans les vastes solitudes de l'thiopie, avant que d'entrer
en gypte, passe par les cataractes. Alors devenu tout d'un coup, contre
sa nature, furieux et cumant, dans ces lieux o il est resserr et
arrt, aprs avoir enfin surmont les obstacles qu'il rencontre, il se
prcipite du haut des rochers en bas, avec un tel bruit, qu'on l'entend
 trois lieues de l.

[Note 53: Excipiunt eum (Nilum) cataract, nobilis insigni
spectaculo locus.... Illic excitatis primm aquis, quas sine tumultu
leni alveo duxerat, violentus et torrens per malignos transitus
prosilit, dissimilis sib.... tandemque eluctatus obstantia, in vastam
altitudinem subit destitutus cadit, cum ingenti circumjacentium.
regionum strepitu, quem perferre gens ibi a Persis collocata non potuit,
obtusis assiduo fragore auribus et ob hoc sedibus ad quietiora
translatis. Inter miracula fluminis incredibilem incolarum audaciam
accepi. Bini parvula navigia conscendunt, quorum alter navem regit,
alter exhaurit. Deind multm inter rapidam insaniam Nili et reciprocos
fluctus volutati, tandem tenuissimos canales tenent, per quos angusta
rupium effugiunt: et cum toto flumine effusi, navigium ruens manu
temperant, magnoque spectantium metu in caput nixi, quum jam
adploraveris, mersosque atque obrutos tant mole credideris, long ab eo
in quem ceciderant loco navigant, torrenti modo missi. Nec mergit cadens
unda, sed planis aquis tradit. SENEC. _Nat. Qust._ lib. IV, cap. 2
[4].

= Ce passage de Snque se sent de l'exagration que tous les anciens
ont mise dans la description des cataractes du Nil. Celles de la Nubie
mritent ce nom; mais les cataractes qu'on voit au-dessus d'lphantine
ne sont que des _rapides_, dont la hauteur, dans les basses eaux,
n'excde pas quatre ou cinq pieds. Au reste, ce que Snque raconte de
la hardiesse des naturels prouve assez que cette prtendue cataracte
n'est pas aussi effrayante qu'il le fait entendre. Un Anglais, qui
voulut tenter, il y a quelques annes, une pareille entreprise  la
cataracte du Rhin, n'en est point revenu. Le dernier diteur de Snque,
M. Ruhkopf, doute de la ralit du trait, parce que Snque ne le
rapporte que sur ou-dire; il ne s'est pas souvenu que Strabon, tmoin
oculaire, en parle comme d'un divertissement que les gens du pays
donnaient aux gouverneurs, quand ils poussaient leur inspection jusqu'
Syne (STRAB. XVII, p. 818).

Du reste, les expressions de Snque, _illic excitatis primm aquis,
quas sine tumultu leni alvea duxerat_, prouvent que cet auteur n'avait
point entendu parler des cataractes du Nil en Nubie: cependant Diodore
de Sicile les connaissait (DIOD. SIC. I,  32, fin.), ainsi qu'Aristide,
qui en portait le nombre  trente-six, d'aprs le tmoignage d'un
thiopien (ARISTID. _in gyptio_, tom. III, p. 581, edit. Canter.)--L.]

Des gens du pays, accoutums par un long exercice  ce petit mange,
donnent ici aux passants un spectacle plus effrayant encore que
divertissant. Ils se mettent deux dans une petite barque, l'un pour la
conduire, l'autre pour vider l'eau qui y entre. Aprs avoir longtemps
essuy la violence des flots agits, en conduisant toujours avec adresse
leur petite barque, ils se laissent entraner par l'imptuosit du
torrent, qui les pousse comme un trait. Le spectateur tremblant croit
qu'ils vont tre abyms dans le prcipice o ils se jettent. Mais le
Nil, rendu  son cours naturel, les remontre sur ses eaux tranquilles et
paisibles. C'est Snque qui fait ce rcit, et les voyageurs modernes en
parlent de mme.

_Causes du dbordement._

[Marge: Herod. l. 2, cap. 19-27. Diod. lib. 1, pag. 35-39. Senec. Nat.
Qust. l. 4, cap. 1 et 2.] Les anciens ont imagin plusieurs raisons
subtiles du grand accroissement du Nil, que l'on peut voir dans
Hrodote, Diodore de Sicile, et Snque. Ce n'est plus maintenant une
matire de problme, et l'on convient presque gnralement que le
dbordement du Nil vient des grandes pluies qui tombent dans l'thiopie,
d'o ce fleuve tire sa source. Ces pluies le font tellement grossir, que
l'thiopie, et ensuite l'gypte, en sont inondes, et que ce qui n'tait
d'abord qu'une grosse rivire devient comme une petite mer, et couvre
toutes les campagnes.

[Marge: Lib. 17, pag. 789.] Strabon remarque que les anciens[54] avaient
seulement conjectur que le dbordement du Nil tait caus par les
pluies qui tombent abondamment dans l'thiopie; et il ajoute que
plusieurs voyageurs s'en sont assurs depuis par leurs propres yeux,
Ptolme Philadelphe, qui tait fort curieux pour tout ce qui regarde
les arts et les sciences, ayant envoy exprs sur les lieux d'habiles
gens pour examiner ce qui en tait, et pour constater la cause d'un fait
si singulier et si considrable.

[Note 54: Par ces anciens, Strabon parat entendre Eudoxe, Aristote
(EUSTATH _ad Odyss._, p. 1505, l. 18) et Callisthne (STRAB. XVII, p.
790).--L.]

_Temps et dure du dbordement._

[Marge: Herod. l. 2, cap. 19. Diod. lib. 1 pag. 32.] Hrodote, et aprs
lui Diodore de Sicile, et plusieurs autres, marquent que le Nil commence
 crotre en gypte au solstice d't, c'est--dire vers la fin de juin,
et continue d'augmenter jusqu' la fin de septembre, vers lequel temps
environ il s'arrte, et va toujours depuis en diminuant pendant les mois
d'octobre et de novembre, aprs quoi il rentre dans son lit, et reprend
son cours ordinaire. Ce calcul,  peu de chose prs, est conforme  ce
qu'on lit sur ce sujet dans toutes les relations des modernes, et il est
fond en effet sur la cause naturelle du dbordement, savoir les pluies
qui tombent dans l'thiopie. Or, selon le tmoignage constant de ceux
qui ont t sur les lieux, ces pluies commencent  y tomber au mois
d'avril, et continuent pendant cinq mois jusqu' la fin d'aot et au
commencement de septembre. La crue du Nil en gypte doit donc
naturellement commencer trois semaines ou un mois aprs que les pluies
ont commenc en Abyssinie; et aussi les relations des voyageurs
marquent-elles que le Nil commence  crotre dans le mois de mai, mais
d'une manire peu sensible d'abord, en sorte apparemment qu'il ne sort
point encore de son lit. L'inondation marque n'arrive que vers la fin
de juin, et dure les trois mois suivants, comme Hrodote le dit.

Je dois avertir ceux qui consultent les originaux, d'une contradiction
qui se rencontre ici entre Hrodote et Diodore d'un ct, et de l'autre,
Strabon, Pline et Solin. Ces derniers abrgent de beaucoup la dure de
l'inondation, et supposent que le Nil laisse les terres libres aprs
l'espace de trois mois ou de cent jours. Et ce qui augmente la
difficult, c'est que Pline semble appuyer son sentiment sur l'autorit
d'Hrodote: _in totum autem revocatur (Nilus) intra ripas in Libr, ut
tradit Herodotus, centesimo die_. Je laisse aux savants le soin de
concilier cette contradiction[55].

[Note 55: Je ne vois nulle contradiction entre ces auteurs: il me
parat que Rollin ne s'est point assez pntr du sens de leurs textes.
Strabon n'a parl que du temps employ par le Nil  rentrer dans son
lit.

Hrodote dit: Le Nil commence  grossir  partir du solstice d't, et
continue ainsi durant cent jours. C'est -peu-prs ce qu'on lit dans
Diodore de Sicile: Le Nil commence  crotre au solstice d't, et
s'arrte  l'quinoxe d'automne (I,  36). Snque dit la mme chose,
except que, selon lui, l'inondation se prolonge au-del de l'quinoxe:
At Nilus ante ortum Canicul augetur mediis stibus, ultra quinoctium
(_Qust. Natur._ IV, II, I). Cela est plus conforme  ce que dit
Hrodote, et  ce que les voyageurs ont observ: car la crue s'tend
assez ordinairement jusqu'au 30 septembre, et mme jusqu'au 3 ou 4
octobre.

Voil pour la crue du Nil. Quant  sa dcroissance, Hrodote ajoute: Il
rtrograde et rentre tout--fait dans son lit, aprs le mme nombre de
jours. [Grec: Pelasas d' es ton arithmon touten tn hmeren, opis
aperchetai apoleipn to rheethron.] Car c'est l le vrai sens de ce
passage entrevu par Laurent Valla et Wesseling, et que M. Larcher n'a
point saisi, s'tant tromp sur le sens de [Grec: pelasas] (SCHWEIGH.
_ad h. loc. Herod._). Hrodote veut dire que le Nil _ayant mis cent
jours  crotre, met cent autres jours  rentrer tout--fait dans son
lit_. Nous lisons la mme chose dans Strabon: Le Nil (parvenu  sa plus
grande hauteur) reste stationnaire pendant plus de 40 jours de l't;
puis il baisse peu--peu, comme il s'tait lev; et 60 jours aprs, le
sol est entirement dcouvert, et mme sch (lib. XVII, pag. 789). Il
s'coule donc _cent_ jours, comme dit Hrodote, entre le point de la
plus grande hauteur et celui o le fleuve rentre dans son lit. Diodore
de Sicile (I,  36), et Aristide (tom. II, pag. 338), mettent la mme
galit dans la dure de la crue et de la dcroissance. Enfin Pline
lui-mme, au milieu de quelques erreurs lgres, finit par dire, d'aprs
Hrodote, qu'_au bout du centime jour, le Nil est rentr dans son lit_;
c'est le sens du passage cit par Rollin: la seule difficult est dans
les mots _in Libra_, qui ne sont point dans Hrodote, et qui d'ailleurs
sont une grave erreur: car, le Nil croissant jusqu'aprs l'quinoxe,
c'est--dire, jusqu'au temps o le soleil entre dans la Balance;
lorsqu'il est rentr dans son lit, _cent jours aprs_, le soleil doit se
trouver dans le signe du Capricorne. L'erreur de Pline consiste donc en
ce que, citant le tmoignage d'Hrodote, il a ajout mal--propos _in
Libr_: puisque ce signe correspond _au commencement_, et non  la _fin_
de la _dcroissance_ des eaux du Nil. Ou l'auteur lui-mme a fait la
faute par prcipitation, ce qui lui arrive souvent; ou les mots _in
Libr_ sont une note marginale qui a pass dans le texte. La premire
supposition est plus probable, attendu que ces mots se trouvent dans
tous les manuscrits de Pline, dans Solin, qui a copi cet auteur, et
dans un passage de l'Irlandais Dicuil, qui crivait au neuvime sicle.

A cette difficult prs, qui me parat nulle au fond, les textes anciens
d'Hrodote, de Strabon, de Diodore, d'Aristide, de Pline, s'accordent,
sans exception, sur la dure de l'inondation du Nil.

Je remarquerai, dans tous les cas, que les crues prsentent de grandes
diffrences entre elles. Ainsi, par exemple, celle de 1799 s'leva  la
plus grande hauteur le 23 septembre; et celle de 1800 n'y parvint que le
4 oct. (GIRARD, _sur l'exhaussement de la valle du Nil_, p. 10.)--L.]

_Mesure du dbordement._

La juste grandeur[56] du dbordement, selon Pline, est de seize coudes.
Quand il n'y en a que douze ou treize, on est menac de famine; et quand
l'inondation passe les seize, elle devient dangereuse. Il faut se
souvenir [Marge: Juli. ep. 50.] qu'une coude est un pied et demi.
L'empereur Julien marque, dans une lettre  Ecdice, prfet d'gypte, que
la hauteur du dbordement du Nil s'tait trouve de quinze coudes le 20
septembre (en 362). Les anciens ne conviennent point entirement sur la
mesure du dbordement, ni entre eux, ni avec les modernes: mais la
diffrence n'est pas fort considrable, et elle peut venir 1 de celle
des mesures anciennes et modernes, qu'il est difficile d'valuer sur un
pied fixe et certain; 2 du peu d'exactitude des observateurs et des
historiens; 3 de la diffrence relle de la crue du Nil, qui tait
moins grande lorsqu'on approchait de la mer[57].

[Note 56: Justum incrementum est cubitorum XVI. Minores aqu non
omnia rigant: ampliores detinent tardis recedendo. H serendi tempora
absumunt solo madente: ill non dant sitiente. Utrumque reputat
provincia. In duodecim cubitis famem sentit, in tredecim etiamnum
esurit: quatuordecim cubita hilaritatem afferunt, quindecim securitatem,
sexdecim delicias. (Lib. v, c. 9.)

= Ce passage (de mme que celui d'Hrodote) s'applique sans doute 
l'gypte moyenne. Les 16 coudes, d'aprs le module du nilomtre
d'lphantine,

     valent                   8 met.  432
     15 coudes               7       905
     14                       7       378
     13                       6       851
     12                       6       324

En 1779, la crue fut au

     Caire, de                7       961
     En 1800, seulement de    6       857
     Donc le terme moyen est  7       419.

Il est digne de remarque que cette quantit est gale  celle de 14
coudes, que Pline semble donner comme la crue moyenne. Ce fait, et
d'autres qu'on pourrait citer, prouvent que rien n'est chang en gypte
relativement aux inondations du Nil, depuis les plus anciens temps. Le
sol de l'gypte s'est lev graduellement; mais, comme le lit du fleuve
s'est lev dans la mme proportion, le rapport entre le niveau des
basses eaux et celui des hautes est rest -peu-prs le mme.--L.]

[Note 57: Nous lisons dans Plutarque (_de Isid. et Osirid._, pag.
368, B), et dans Aristide (tom. II, pag. 361, d. Gebb.), que
l'inondation tait de 28 coudes (grecques)  lphantine, de 21 
Coptos, de 14  Memphis, de 7  Mends.--L.]

[Marge: Diod. lib. 1, pag. 35.] Comme la richesse de l'gypte dpendait
des dbordements du Nil, on en avait tudi avec soin toutes les
circonstances et les diffrents degrs de ses accroissements; et par une
longue suite d'observations rgulires qu'on avait faites pendant
plusieurs annes, l'inondation mme faisait connatre quelle devait tre
la rcolte de l'anne suivante. Les rois avaient fait placer  Memphis
une mesure o ces diffrents accroissements taient marqus; [Marge:
Lib. 17, pag. 817.] et de l on en donnait avis  tout le reste de
l'gypte, qui par ce moyen tait avertie de ce qu'elle avait  craindre
ou  esprer pour la moisson. Strabon parle d'un puits bti sur le bord
du Nil, prs de la ville de Syne, pour le mme usage[58].

[Note 58: Ce nilomtre est plac par Strabon dans l'le
d'lphantine. Il subsiste encore. On a trouv sur les parois l'chelle
mtrique qui indiquait en coudes la hauteur des eaux. C'est le module
de cette coude dont je me sers pour l'valuation des mesures
gyptiennes.--L.]

Encore aujourd'hui au grand Caire la mme coutume s'observe. Il y a dans
la cour d'une mosque une colonne o l'on marque les degrs de
l'accroissement du Nil, et chaque jour des crieurs publics annoncent
dans tous les quartiers de la ville de combien il est cru[59]. Le tribut
que l'on paie au grand-seigneur pour les terres est rgl sur
l'inondation. Le jour qu'elle est parvenue  un certain degr, il se
fait dans la ville une fte extraordinaire, accompagne de festins, de
feux d'artifice, et de toutes les marques publiques de rjouissance; et,
dans les temps les plus reculs, l'inondation du Nil a toujours caus
une joie universelle dans toute l'gypte, dont elle faisait le bonheur.

[Note 59: Il s'agit ici du _Mkyaz_, situ  l'extrmit mridionale
de l'le de Roudah, vis--vis le Caire. Ce nilomtre fut construit, vers
847 de notre re, par le calife El-Mozouatel. La pice principale
consiste en une colonne de marbre blanc, rige au milieu d'un rservoir
quadrangulaire qui communique par un canal avec le Nil. Cette colonne
est divise, depuis sa base jusqu' son chapiteau, en seize coudes de
24 doigts, ayant chacune 0 mtre 541 millimt. de longueur.--L.]

[Marge: Socrat. l. 1, cap. 18. Sozam. l. 5, cap. 3.] Les paens
attribuaient  leur dieu Srapis l'inondation du Nil; et la colonne qui
servait  en marquer l'accroissement tait garde religieusement dans le
temple de cette idole. L'empereur Constantin l'ayant fait transporter
dans l'glise d'Alexandrie, ils publirent que le Nil ne monterait plus,
 cause de la colre de Srapis; mais il dborda et s'accrut 
l'ordinaire les annes suivantes. Julien-l'Apostat, protecteur zl de
l'idoltrie, fit remettre cette colonne dans le mme temple, d'o elle
fut encore retire par l'ordre de Thodose.

_Canaux du Nil. Pompes._

La providence divine, en donnant un fleuve si bienfaisant  l'gypte,
n'a pas prtendu que ses habitants demeurassent oisifs, ni qu'ils
profitassent d'une si grande faveur sans se donner aucune peine. On
comprend sans peine que, le Nil ne pouvant pas de lui-mme couvrir
toutes les campagnes, il a fallu faire de grands travaux pour faciliter
l'inondation des terres, et pratiquer une infinit de canaux pour porter
les eaux de tous cts. Les villages, qui sont en fort grand nombre sur
les bords du Nil, dans des lieux levs, ont chacun des canaux qu'on
ouvre  propos pour faire couler l'eau dans la campagne. Les villages
plus loigns en ont mnag d'autres jusqu'aux extrmits de ce royaume.
Ainsi les eaux sont conduites successivement dans les lieux les plus
reculs. Il n'est pas permis de couper les tranches pour y recevoir les
eaux, jusqu' ce que le fleuve soit  une certaine hauteur, ni de les
ouvrir toutes ensemble, parce qu'il y aurait en ce cas-l des terres qui
seraient trop inondes, et d'autres qui ne le seraient pas assez. On
commence par les ouvrir dans la haute gypte, ensuite dans la basse, et
cela suivant un tarif dont on observe exactement toutes les mesures. Par
ce moyen, on mnage l'eau avec tant de prcaution, qu'elle se rpand
dans toutes les terres. Les pays que le Nil inonde sont si vastes et si
profonds, et le nombre des canaux si grand, que de toutes les eaux qui
entrent en gypte aux mois de juin, de juillet et d'aot, on croit qu'il
n'en arrive pas la dixime partie dans la mer[60].

[Note 60: Pour bien entendre le systme d'irrigation de l'gypte, il
faut remarquer que ces canaux sont drivs de diffrents points du Nil,
sur l'une et l'autre de ses rives, et qu'ils en portent les eaux
jusqu'au pied des collines qui sparent la valle de l'gypte, du
dsert: de distance en distance,  partir de cette limite, chaque canal
d'irrigation est barr par des digues transversales qui coupent
obliquement la valle, en s'appuyant sur le fleuve. Les eaux que le
canal conduit contre l'une de ces digues s'lvent jusqu' ce qu'elles
aient atteint le niveau du Nil, au point d'o elles ont t tires.
Ainsi tout l'espace compris, dans la valle, entre la prise d'eau et la
digue transversale, forme, pendant l'inondation, un tang plus ou moins
tendu. Lorsque cet espace est suffisamment submerg, on ouvre la digue
contre laquelle l'inondation s'appuie: les eaux se dversent alors dans
le prolongement du canal au-dessous de cette digue; et elles sont
arrtes  quelque distance par un second barrage, contre lequel elles
sont obliges de s'lever de nouveau pour inonder l'espace renferm
entre cette digue et la premire.

La valle de l'gypte prsente donc, lors de l'inondation, une suite de
petits lacs disposs par chelons les uns au-dessous des autres, de
manire que la pente du fleuve, entre deux points donns, se trouve, sur
les deux rives, distribue par gradins. (GIRARD, _sur l'exhaussement du
sol de l'gypte_, pag. 10.)]

[Marge: Lib. i, p. 30, et lib. 5. pag. 313. [cf. Vitruv., x. 11; Philon.
_Jud._ p. 325; D. Strab. 17, p. 807-819.]] Mais comme, malgr tous ces
canaux, il reste encore bien des terres dans des lieux levs, qui ne
peuvent point avoir part  l'inondation du Nil, on y a pourvu par le
moyen des pompes en forme de vis, qu'on fait tourner par des boeufs pour
faire entrer l'eau dans des tuyaux qui la conduisent dans ces terres.
Diodore parle d'une pareille machine, invente par Archimde dans le
voyage qu'il fit en gypte, et qu'on appelle _cochlia gyptia_.

_Fcondit cause par le Nil._

Il n'y a point de pays dans le monde o la terre soit plus fconde qu'en
gypte; et c'est au Nil qu'elle doit sa fcondit[61]. Car, au lieu que
les autres fleuves emportent le suc des terres et les puisent en les
inondant, celui-ci, au contraire, par un heureux limon qu'il trane avec
lui, les engraisse et les fertilise de telle sorte, qu'il suffit pour
rparer les forces que la moisson prcdente leur a fait perdre. Le
laboureur, dans ce pays-l, ne se fatigue point  tracer avec le soc de
la charrue de pnibles sillons, ni  rompre les mottes de terre. Ds que
le Nil est retir, il n'a qu' retourner la terre, en y mlant un peu de
sable pour en diminuer la force; aprs quoi il la sme sans peine, et
presque sans frais. Deux mois aprs, elle est couverte de toutes sortes
de grains et de lgumes. On sme ordinairement dans les mois d'octobre
et de novembre,  mesure que les eaux se sont coules, et on fait la
moisson dans les mois de mars et d'avril.

[Note 61: Quum cteri amnes abluant terras et eviscerent, Nilus
ade nihil exedit, nec abradit, ut contr adjiciat vires.... Ita juvat
agros duabus ex causis, et qud inundat, et qud oblimat. SENEC. _Nat.
Qust._, l. 4, c. 2 [ 10].]

Une mme terre porte dans une mme anne trois ou quatre sortes de
fruits diffrents. On y sme des laitues et des concombres, ensuite du
bl; et, aprs la moisson, diffrents lgumes qui sont particuliers 
l'gypte. Comme la chaleur du soleil y est extrme, et la pluie
trs-rare, on conoit aisment que l'humidit de la terre serait bientt
dessche, les grains et les lgumes brls par une ardeur si vive, sans
le secours des canaux et des rservoirs dont l'gypte est toute remplie,
et qui, par les saignes et les coupures que l'on a eu soin d'y faire,
fournissent abondamment de quoi humecter et rafrachir les campagnes et
les jardins.

Le Nil ne contribue pas moins  la nourriture des bestiaux, qui sont une
autre source de richesses pour l'gypte. On commence  les mettre au
vert au mois de novembre, ce qui dure jusqu' la fin de mars. On ne peut
exprimer combien les pturages sont abondants, et combien les troupeaux,
 qui la douceur de l'air permet d'y demeurer nuit et jour,
s'engraissent en peu de temps. Pendant l'inondation du Nil, on leur
donne du foin, de la paille hache, de l'orge, des fves: c'est l leur
nourriture ordinaire.

[Marge: Tome 2.] On ne peut s'empcher, dit Corneille Le Bruyn dans ses
Voyages, de remarquer ici l'admirable conduite de Dieu, qui envoie dans
un temps prcis des pluies dans l'thiopie, afin d'humecter l'gypte, o
il ne pleut presque point, et qui, par ce moyen, du terrain le plus sec
et le plus sablonneux, en fait le pays le plus gras et le plus fertile
qu'il y ait dans l'univers.

Une autre chose qu'on doit encore ici remarquer, c'est que, selon le
tmoignage des habitants, au commencement de juin et les quatre mois
suivants, les vents du nord-est soufflent rgulirement[62], afin de
repousser l'eau, qui s'coulerait trop tt, et pour l'empcher de se
dcharger dans la mer, dont ils lui ferment pour ainsi dire l'entre.
Les anciens n'ont pas omis cette circonstance.

[Note 62: C'est ce que les anciens appelaient les vents _tsiens_
ou _annuels_. Thals croyait mme que ces vents, qui soufflaient en sens
inverse du courant du Nil, taient la seule cause de l'inondation.
(DIOD. SIC. I,  38; DIOGEN. LAERT. I,  37; SENEC., _Qust. Nat._ IV,
2,  21.)--L.]

[Marge: Multiformis sapientia. Eph. 3, 10.] La mme Providence, riche et
inpuisable en ressources et en merveilles, qu'elle sait varier 
l'infini, clatait d'une manire toute diffrente dans la Palestine, en
la rendant extrmement fertile, non par les pluies qui tombent pendant
le cours de l'anne, comme cela est ordinaire ailleurs; non par une
inondation particulire, comme celle du Nil en gypte; mais par des
pluies fixes, qu'elle envoyait rgulirement aux deux saisons quand son
peuple lui tait fidle, afin de lui faire mieux sentir la dpendance
continuelle o il tait de son matre. C'est Dieu lui-mme qui lui
commande[Marge: Deuter. 11, 10-13.] par la bouche de Mose de faire
cette rflexion: La terre dont vous allez prendre possession n'est pas
comme la terre d'gypte d'o vous tes sortis, o, aprs que l'on a jet
la semence, on fait venir l'eau par des canaux pour l'arroser, comme on
fait dans les jardins: mais c'est une terre de montagnes et de plaines,
qui attend les pluies du ciel, que le Seigneur votre Dieu regarde
toujours, et sur laquelle il tient ses yeux arrts depuis le
commencement de l'anne jusqu' la fin. Aprs cela Dieu s'engage de
donner  ce peuple, tant qu'il lui sera fidle, la pluie des deux
saisons, _temporaneam et serotinam_: la premire dans l'automne,
ncessaire pour faire lever les bls; la seconde dans le printemps et
l't, ncessaire pour les faire crotre et mrir.

_Double spectacle caus par le Nil._

Rien n'est si beau  voir que l'gypte dans deux saisons de l'anne[63];
car, si l'on monte sur quelque montagne, ou sur les grandes pyramides du
Caire, vers les mois de juillet et d'aot, on voit une vaste mer, sur
laquelle il s'lve une infinit de villes et de villages, avec
plusieurs chausses qui conduisent d'un lieu  un autre; le tout
entre-ml de bosquets et d'arbres fruitiers dont on ne voit que les
ttes, ce qui fait un coup-d'oeil charmant. Cette perspective est borne
par des montagnes et des bois qui, dans l'loignement, terminent le plus
agrable horizon qu'on puisse voir. En hiver, au contraire, c'est--dire
vers les mois de janvier et de fvrier, toute la campagne ressemble 
une belle prairie, dont la verdure maille de fleurs charme les yeux.
On voit de tous cts des troupeaux rpandus dans la plaine, avec une
infinit de laboureurs et de jardiniers. L'air est alors embaum par la
grande quantit de fleurs que fournissent les orangers, les citronniers,
et les autres arbres; et il est si pur, qu'on n'en saurait respirer ni
de plus sain, ni de plus agrable: en sorte que la nature, qui est alors
comme morte dans un grand nombre de climats, semble presque n'avoir de
vie que pour un sjour si charmant.

[Note 63: Illa facis pulcherrima est, quum jam se in agros Nilus
ingessit. Latent campi, opertque sunt valles: oppida insularum modo
exstant. Nullum in mediterraneis, nisi per navigia, commercium est:
majorque est ltitia in gentibus, qu minus terrarum suarum vident.
(SENEC., _Natur. Qustion._, lit. 4, cap. 2  11).]

_Canal de communication entre les deux mers par le Nil._

[Marge: Herod. l. 2, cap. 158. Strab. l. 17, pag. 804. Plin. lib. 16,
cap. 29. Diod. lib. 1, pag. 29.] Le canal qui faisait la communication
des deux mers, savoir de la mer Rouge et de la Mditerrane, doit
trouver ici sa place, et n'est pas un des moindres avantages que le Nil
procurait  l'gypte. Ssostris, ou, selon d'autres, Psammitichus, fut
le premier qui en forma le dessein, et qui commena l'ouvrage[64].
Nchao, successeur du dernier, y employa des sommes immenses et un grand
nombre de troupes. On dit que plus de six-vingt mille gyptiens prirent
dans cette entreprise. Il l'abandonna, effray par un oracle qui lui
avait rpondu que c'tait ouvrir aux trangers un chemin dans l'gypte.
L'entreprise fut recommence par Darius, premier de ce nom; mais il la
quitta aussi, parce qu'on lui dit que la mer Rouge, tant plus haute que
l'gypte, inonderait tout le pays[65]. Enfin elle fut acheve sous les
Ptolmes, qui, par le moyen des cluses, tenaient le canal ouvert ou
ferm selon leurs besoins. Il commenait assez prs du Delta[66], vers
la ville de Bubaste. Il avait de largeur cent coudes[67], c'est--dire
vingt-cinq toises, de sorte que deux btiments pouvaient y passer 
l'aise; de profondeur, autant qu'il en faut pour porter les plus grands
vaisseaux[68]; et de longueur, plus de mille stades, c'est--dire plus
de cinquante lieues[69]. Ce canal tait d'une grande utilit pour le
commerce. Aujourd'hui il est presque entirement combl, et  peine en
reste-t-il quelque vestige[70].

[Note 64: Je ne crois pas qu'aucun auteur dise que Psammitichus ait
commenc ce canal. Cette erreur lgre de Rollin me parat tenir  une
fausse traduction de ce passage de Strabon: [Grec: oi de hypo tou
Psammitichou paidos] que les versions latines rendent par _a Psammiticho
filio_, tandis que le sens est _a Psammitichi filio_ (par le fils de
Psammitique), ce qui dsigne _Ncheo_, fils et successeur de
_Psammitichus_.

Quant  Ssostris, Strabon dit en effet que ce prince eut la premire
ide du canal; mais c'est dans un endroit diffrent de celui que Rollin
a cit: c'est au livre premier (pag. 38), et Strabon n'a fait que copier
Aristote (_Meteorol._ I, c. 14.)--L.]

[Note 65: Les travaux des modernes prouvent que cette opinion des
anciens tait bien fonde. Il rsulte des oprations de nivellement
faites par les ingnieurs franais entre le fond de la mer Rouge et la
Mditerrane,  Pluse, que la diffrence de niveau des deux mers peut
aller  30 pieds 6 pouces (9 mtres 907). Le niveau des hautes eaux du
Nil, au Caire, surpasse celui des hautes eaux de la mer Rouge, de 9
pieds 1 pouce; et celui des basses eaux, de 14 pieds 7 pouces: mais le
niveau des basses eaux du Nil est surpass de 8 pieds 6 pouces par les
basses eaux de la mer Rouge, et de 14 pieds 2 pouces par les hautes eaux
de cette mer.

C'est cette diffrence de niveau qui rendit ncessaire l'tablissement
d'une espce de sas ferm par des cluses,  l'embouchure du canal dans
la mer Rouge.--L.]

[Note 66: Il commenait au Delta mme; puisque Bubaste, dont les
ruines subsistent encore  Tell-Bastah, tait situe sur la branche
Plusiaque,  environ 50,000 mtres au-dessous du sommet du Delta.

Ce canal suivait la valle de l'Ouadi, et allait aboutir  un bassin,
appel parles anciens _lacs amers_ (VI, 29; STRAB. XVII, p. 804); de ce
bassin, il se prolongeait jusqu' _Clysma_ ou _Clisma_, lieu situ sur
la mer Rouge, prs d'Hroopolis, et dont le nom me semble venir du mot
[Grec: Kleisma], qui a pu dsigner le barrage fermant le canal  son
extrmit.--L.]

[Note 67: 52 mtres 70 centimtres.--L.]

[Note 68: L'expression est un peu forte. Il y a dans Strabon [Grec:
muriophoros naus], ce qui signifie un _vaisseau de charge_ et rien de
plus.--L.]

[Note 69: La longueur totale du canal, depuis Bubaste jusqu' la mer
Rouge, tait d'environ 80 milles gographiques, ou 27 lieues.

La longueur de _mille stades_, donne par Rollin, est une erreur fonde
sur ce qu'il applique au canal la mesure de l'intervalle qui spare les
deux mers entre Pluse et Hroopolis; cet intervalle est en effet de
1000 stades, selon Hrodote (II,  158--IV,  41), Strabon (I, p. 35,
D), et Pline (V, c. 11.)--L.]

[Note 70: L'utilit de ce canal fixa l'attention des Romains; il fut
rpar par Adrien: j'ai prouv ailleurs (_Rech. sur Dicuil_, pag. 12),
qu'il tait encore navigable vers l'an 500 de notre re. Les Arabes,
sous le calife Omar, le rparrent en 640; il servit  la navigation
jusqu'en 767, poque  laquelle le calife Abou-Giafar-Almanzor le fit
dfinitivement combler, pour qu'on ne pt porter de secours aux rvolts
de la Mecque et de Mdine.--L.]





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                            CHAPITRE III.

                            BASSE GYPTE.

Il me reste  parler de la basse gypte. Sa figure, qui ressemble  un
triangle ou  un ([Grec: D]) _delta_, lui a fait donner ce dernier nom,
qui est celui d'une lettre grecque. La basse gypte forme une espce
d'le. Elle commence  l'endroit o le Nil se divise en deux grands
canaux, par lesquels il va se jeter dans la mer Mditerrane.
L'embouchure qui est  droite s'appelle _Plusienne_, l'autre
_Canopique_, du nom des deux villes dont elles sont voisines, _Pelusium_
et _Canopus_, appeles maintenant Damiette et Rosette[71]. Entre ces
deux grandes branches il y en a cinq autres moins clbres. Cette le
est la partie de l'gypte la plus cultive, la plus fertile et la plus
riche. Ses principales villes furent, dans les temps les plus reculs,
Hliopolis[72], Hraclopolis, Naucratis, Sas, Tanis, Canope, Pluse;
et, dans les temps postrieurs, Alexandrie, Nicopolis, etc. Ce fut dans
le pays de Tanis que les Isralites habitrent[73].

[Note 71: Rosette et Damiette ne rpondent point  _Canopus_ et 
_Pelusium_. _Canopus_ tait situ  environ 3 lieues d'Alexandrie, et 
6 lieues de Rosette; _Pelusium_ tait  plus de 16 lieues de Damiette.

La branche Plusiaque est comble; la Canopique l'est aussi dans la
partie septentrionale. La branche actuelle de Rosette rpond  la
Bolbitine; la branche de Damiette,  la _Phatmitique_.

Les sept branches taient,  partir, de l'Ouest, la _Canopique_, la
_Bolbitine_, la _Sbennytique_, la _Phatmitique_, la _Mendsienne_, la
_Tanitique_, la _Plusiaque_.--L.]

[Note 72: Elle tait situe  la pointe, mais hors du Delta.--L.]

[Note 73: Il est au contraire  peu prs reconnu que les Isralites
habitrent dans les valles de l'Ouadi et de Sabah-Byar, vers l'isthme
de Suez.--L.]

[Marge: Plut. de Isid. pag. 354. [cf. Procl. in Tim. p. 30.]] Il y avait
dans Sas un temple ddi  Minerve, qu'on croit tre la mme qu'Isis,
avec cette inscription: Je suis tout ce qui a t, ce qui est, et ce
qui sera; et personne n'a encore perc le voile qui me couvre.

[Marge: Strab. l. 7, pag. 805.] Hliopolis, c'est--dire ville du
soleil, fut ainsi appele  cause d'un temple magnifique qui y tait
ddi au soleil. [Marge: Herod. l. 2, cap. 73. Plin. l. 10, cap. 2.
Tacit. Ann. lib. 6, cap. 28.] Hrodote, et aprs lui d'autres auteurs,
racontent une chose qui se passait dans ce temple, et qui serait bien
merveilleuse si elle tait vraie: c'est au sujet du _phnix_[74]. Cet
oiseau, si l'on en croit les anciens, est unique dans son espce. Il
nat dans l'Arabie, et vit cinq ou six cents ans. Il est de la grandeur
d'un aigle. Il a la tte orne et brillante d'un plumage exquis, les
plumes du cou dores, les autres pourpres, la queue blanche, mle de
plumes incarnates, des yeux tincelants comme des toiles. Lorsque,
charg d'annes, il voit sa fin approcher, il forme un nid de bois et de
gommes aromatiques, aprs quoi il meurt. De ses os et de sa moelle il
nat un ver, d'o il se forme un autre phnix. Son premier soin est de
rendre  son pre les honneurs de la spulture: pour cela il compose
comme une boule ou un oeuf de quantit de parfums de myrrhe, du poids
qu'il se sent capable de porter, et il en fait souvent l'preuve; puis
il le vide en partie, y dpose le corps de son pre, et en ferme avec
soin l'entre, qu'il enduit de myrrhe et d'autres parfums. Alors il
charge ses paules de ce prcieux fardeau, et va le brler sur l'autel
du soleil dans la ville d'Hliopolis.

[Note 74: On peut voir tout ce que les anciens ont rapport sur cet
oiseau fabuleux, dans un mmoire de M. Larcher (_Mmoires de l'Institut,
classe d'histoire_, tom. 1, pag. 166 et suiv.).--L.]

Hrodote et Tacite rvoquent en doute quelques circonstances de ce fait,
mais semblent supposer que le fond en est vrai. Pline, au contraire, ds
le commencement du rcit qu'il en fait, insinue assez clairement que le
tout lui parat fabuleux; et c'est le sentiment de tous les modernes.

Cette vieille tradition, fonde sur une fausset vidente, a pourtant
tabli un usage commun dans presque toutes les langues, de donner le nom
de phnix  tout ce qui est singulier et rare dans son espce: _rara
avis in terris_, dit Juvnal[75], en parlant de la difficult de trouver
une femme accomplie en tout point. Et Snque en dit autant d'un homme
de bien[76].

[Note 75: Juvnal dit (Satyr. VI, 165): Rara avis in terris,
nigroque simillima cycno! sorte de proverbe qui n'a point de rapport
avec le Phnix.--L.]

[Note 76: Vir bonus tam cit nec fieri potest, nec intelligi...
tanquam phoenix semel anno quingentesimo nascitur. (Epist. 42.)]

Ce que l'on dit des cygnes, qu'ils ne chantent que quand ils sont prs
de mourir, et qu'alors ils chantent fort mlodieusement, n'est fond de
mme que sur une erreur populaire[77], et cependant est employ
non-seulement, [Marge: Od. 3, l. 4. [ibi not. Mitscherlich.]] par les
potes, mais par les orateurs et mme par les philosophes. _O mutis
quoque piscibus donatura cycni, si libeat, sonum_, dit Horace en
s'adressant  [Marge: Lib. 5, de Orat. n. 6.] Melpomne. Cicron compare
l'admirable discours que fit Crassus dans le snat, peu de jours avant
sa mort,  la voix mlodieuse d'un cygne mourant: [Marge: Lib. 1, Tusc.
Qust. n. 73.] _illa tanquam cycnea fuit divini hominis vox et oratio_.
Et Socrate disait que les gens de bien devaient imiter les cygnes, qui,
sentant, par un instinct secret et une sorte de divination, l'avantage
qui se trouve dans la mort, meurent avec joie et en chantant:
_providentes quid in morte boni sit, cum cantu et voluptate moriuntur_.
J'ai cru que cette petite digression ne serait pas inutile pour les
jeunes gens. Je reviens  mon sujet.

[Note 77: Cette opinion est cependant fonde sur quelque chose de
rel. Les observations des modernes, et particulirement de M. Mongez,
ont constat que les Cygnes sauvages sont dous d'une espce de chant;
ainsi les anciens ne se sont pas tromps en leur attribuant cette
facult; ils ont err seulement en l'attribuant  tous les cygnes sans
distinction, tandis qu'elle est particulire aux cygnes sauvages. (Voyez
Mongez, _Dictionnaire des Antiquits_, _art._ CYGNES, tom. 11, pag.
281.)--L.]

[Marge: Strab. l. 17, pag. 805.] C'est dans Hliopolis qu'un boeuf, sous
le nom de Mnvis, tait honor comme un dieu. Cambyse, roi des Perses,
exera sur cette ville sa fureur sacrilge, brlant les temples,
renversant les palais, et dtruisant les plus rares monuments de
l'antiquit. On y voit encore quelques oblisques qui chapprent  sa
fureur; et quelques autres en ont t transports  Rome, dont ils font
encore l'ornement.

Alexandrie, btie par Alexandre-le-Grand, qui lui donna son nom, gala
presque la magnificence des anciennes villes d'gypte. Elle est  quatre
journes du Caire. [Marge: Strab. l. 16, pag. 781.] C'est l
principalement que se faisait le commerce de l'Orient. On dchargeait
les marchandises dans une ville sur la cte occidentale de la mer Rouge,
nomme _Portus Muris_[78]; on les conduisait ensuite sur des chameaux 
une ville de la Thbade appele _Coptos_; et on les voiturait enfin par
le Nil jusqu' Alexandrie, o les marchands abordaient de toutes parts.

[Note 78: [Grec: Myos Ormos]. C'est le _Vieux-Cosseir_. La route de
Myos-Hormos  Coptos n'tait que de 6  7 journes de chemin. Elle fit
ngliger une route plus ancienne, trace par Ptolme Philadelphe, entre
Coptos et Brnice (STRAB. XVII, p. 815), et qui tait de 12 journes,
et de 258 milles ou environ 70 lieues. (VI, 23. Itiner. Anton, p. 173,
etc.)

_Coptos_ est  prsent _Keft_.--L.]

On sait que le commerce de l'Orient a toujours enrichi ceux qui l'ont
exerc. Ce fut l la principale source des trsors incroyables que
Salomon amassa, et qui servirent  construire le magnifique temple de
Jrusalem. [Marge:2. Reg. 8, 14.] David, en subjuguant l'Idume, tait
devenu matre d'Elath et d'Asiongaber, deux villes situes sur le bord
oriental de la mer Rouge. [Marge: 3. Reg. 9, 26-28.] C'est de l que
Salomon envoya ses flottes vers Ophir et Tarsis, d'o elles revenaient
toujours charges de richesses immenses. Ce commerce, aprs avoir t
quelque temps entre les mains des rois de Syrie, qui reconquirent
l'Idume, passa en celles des Tyriens. [Marge: Strab. 1. 16, pag. 781.]
Ils faisaient venir par Rhinocolure, ville maritime situe entre
l'gypte et la Palestine, leurs marchandises  Tyr, d'o ils les
distribuaient dans tout l'Occident. Ce ngoce enrichit extrmement les
Tyriens sous les Perses, par la faveur et la protection desquels ils en
furent pleinement en possession. Mais, lorsque les Ptolmes se furent
rendus matres de l'gypte, ils attirrent bientt ce trafic dans leur
royaume, en btissant Brnice et d'autres ports sur la cte occidentale
de la mer Rouge qui appartenait  l'gypte. Ils tablirent leur
principale foire  Alexandrie, qui par l devint la ville la plus
marchande de l'univers. C'est par cette voie, savoir par la mer Rouge et
l'embouchure du Nil, que s'est fait pendant plusieurs sicles le
commerce des pays occidentaux avec la Perse, les Indes, l'Arabie et les
ctes orientales d'Afrique. Depuis environ deux cents ans qu'on a
dcouvert une route pour aller aux Indes en doublant le cap de
Bonne-Esprance, les Portugais sont devenus les matres de ce commerce,
qui maintenant est tomb presque entier entre les mains des Anglais et
des Hollandais. [Marge: I. Part. l. 1, Pag. 9.] C'est de M. Prideaux que
j'ai tir cette histoire abrge du commerce des Indes orientales depuis
Salomon jusqu' notre temps.

[Marge: Strab. l. 17, pag. 791. Plin. l. 36, cap. 12.] Ce fut pour la
commodit du commerce que l'on btit, tout prs d'Alexandrie, dans une
le appele Pharos[79], une tour qui en porta aussi le nom. Au haut de
cette tour il y avait un fanal pour clairer de nuit les vaisseaux qui
naviguaient sur les ctes, pleines d'cueils et de bancs de sable; et
elle a communiqu son nom  toutes les autres destines au mme usage:
Phare de Messine, etc. Le clbre architecte Sostrate l'avait btie par
ordre de Ptolme Philadelphe[80], qui y employa huit cents talents[81].
Elle tait compte au nombre des sept merveilles du monde. Par une[82]
erreur de fait, on a lou ce prince d'avoir permis qu'au lieu de son nom
l'architecte mt le sien dans l'inscription de cette tour. Elle est fort
courte et fort simple, selon le got des anciens: _Sostratus Cnidius
Dexiphanis F. diis servatoribus, pro navigantibus_; c'est--dire:
_Sostrate le Cnidien, fils de Dexiphanes, aux dieux sauveurs, pour le
bien de ceux qui vont sur mer_. Il faudrait en effet que Ptolme et
fait bien peu de cas de cette sorte d'immortalit, dont ordinairement
les princes sont si avides, pour consentir que son nom n'entrt pas mme
dans l'inscription d'un ouvrage si capable de l'immortaliser[83].
[Marge: De scrib. hist. p. 706.] Mais ce qu'on lit dans Lucien sur ce
sujet te  Ptolme le mrite d'une modestie qui paratrait assez mal
place. Cet auteur nous apprend que Sostrate, pour avoir seul chez la
postrit tout l'honneur de cet ouvrage, aprs avoir fait graver sur le
marbre mme l'inscription sous son nom, la mit sous le nom du roi sur de
la chaux dont il enduisit le marbre. La suite des annes fit bientt
tomber la chaux, et, au lieu de procurer  l'architecte la gloire qu'il
s'tait promise, ne servit qu' manifester aux sicles futurs sa
criminelle supercherie et sa ridicule vanit.

[Note 79: Elle tait jointe  la ville par une chausse de 7 stades
de longueur, appele _Heptastade_.--L.]

[Note 80: Cette tour, qu'Eusbe (_Chron. ad Olymp._ CXXIV, an. 1) et
le Syncelle (_Chronograph._, pag. 272 fin.) attribuent  Ptolme
Philadelphe, fut btie, selon Suidas, lorsque Pyrrhus monta sur le trne
d'Epire (Voce [Grec: pharos]), ce qui rpond  la 23e anne de Ptolme
Soter: il est vraisemblable en effet qu'elle fut construite par ce
prince.--L.]

[Note 81: Huit cent mille cus. = Si ce sont des talents attiques,
800 talents reprsentent 4,440,000 francs.--L.

J'ai montr ailleurs, par plusieurs rapprochements et plusieurs calculs,
que cette tour devait avoir de 150  160 pieds de haut. (_Trad. de_
STRABON, pag. 332, 334.)--L.]

[Note 82: Magno animo Ptolemi regis, qud in e permiserit
Sostrati Cnidii architecti structur nomen inscribi. [XXXVI. 12. p.
739.]]

[Note 83: La manire dont l'inscription a t explique par
d'habiles critiques sert  rendre compte du fait, sans qu'on ait besoin
de recourir  l'historiette de Lucien. L'inscription portait en grec:
[Grec: Ssratos Knidios Dexipsanous Theois Strsin, hyper tn
plizomenn]. D'aprs la remarque de Spanheim, appuye sur les monuments
(_Proest. Numism._, pag. 415, tom. 1), Ptolme Soter et sa femme
Brnice taient appels _les Dieux Sauveurs_, [Grec: Theoi Stres].
Il est donc probable que ce sont eux que l'inscription a dsigns par
leur titre, plutt que par leur nom. M. Visconti croit mme que le datif
[Grec: theois strsin] ne doit pas s'entendre d'une ddicace, mais se
rapporte  l'ordre de construire le monument: dans cette ide, la
tournure de l'inscription serait tout elliptique; et l'on devrait
suppler -peu-prs ainsi les ellipses: [Grec: Ssratos Knidios
Dexipsanous [touton ton pyrgon] Theois Strsin [cateskeuasen] hyper tn
plizomenn], c'est--dire: Sostrate de Cnide, fils de Dexiphanes, a
construit cette tour, par l'ordre des Dieux Sauveurs, pour le bien des
navigateurs. D'aprs cette interprtation, il ne serait plus douteux
que le phare et t construit par Ptolme Soter.--L.]

Les richesses ne manqurent pas, comme c'est l'ordinaire, d'introduire
dans cette ville le luxe et la licence; [Marge: Quint.] et les dlices
d'Alexandrie passrent en proverbe[84]. On y cultiva aussi beaucoup les
arts et les sciences: tmoin ce superbe btiment surnomm Muse, o les
savants tenaient leurs assembles, et o ils taient entretenus aux
dpens du public; et cette fameuse bibliothque que Ptolme Philadelphe
augmenta considrablement, et que les princes ses successeurs firent
enfin monter au nombre de sept cent mille volumes. [Marge: Plut. In Cs.
pag. 731. Senec. de tranq. anim. cap 9. [Dion. Cassius. XLII.  38.]]
Dans la guerre qu'eut Csar avec ceux d'Alexandrie, un incendie consuma
une partie de cette bibliothque, qui tait place dans le[85] Bruchium,
et qui contenait quatre cent mille volumes.

[Note 84: Ne alexandrinis quidem permittenda deliciis.

= Ce passage de Quintilien (_Institut. Orat._ I, 2) n'a pas tout--fait
le sens que lui donne Rollin: le mot _delici_ ne signifie point
_dlices_; il doit s'entendre des _pueri delicati quales domi habere
solebant divites Romani, gyptios maxime et Alexandrinos, qui jocis suis
heros demereri deberent_. V. la note de Burman et de Spalding sur
Quintilien. L'expression proverbiale,  laquelle Rollin fait allusion,
se retrouve plutt dans le _Alexandrina vita atque licentia_ de Jules
Csar (_Bell. civ._ III,  110).--L.]

[Note 85: C'tait un quartier de la ville d'Alexandrie.]





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                           SECONDE PARTIE.

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              DES MOEURS ET COUTUMES DES GYPTIENS.


L'gypte a toujours t regarde parmi les anciens comme l'cole la plus
renomme en matire de politique et de sagesse, et comme l'origine de la
plupart des arts et des sciences. Ses plus nobles travaux et son plus
bel art consistaient  former les hommes. La Grce en tait si
persuade, que ses plus grands hommes, un Homre, un Pythagore, un
Platon, Lycurgue mme et Solon, ces deux grands lgislateurs, et
beaucoup d'autres qu'il est inutile de nommer, allrent exprs en gypte
pour s'y perfectionner, et pour y puiser en tout genre d'rudition
[Marge: Act. 7, 22.] les plus rares connaissances. Dieu mme lui a rendu
un glorieux tmoignage, en louant Mose d'avoir t instruit dans toute
la sagesse des gyptiens.

Pour donner quelque ide des moeurs et des coutumes de l'gypte, je
m'arrterai principalement  ce qui regarde les rois et le gouvernement;
les prtres et la religion; les soldats et la guerre; les sciences, les
arts et les mtiers.

Je dois avertir le lecteur de n'tre pas surpris s'il rencontre
quelquefois parmi les coutumes que je rapporte une espce de
contradiction. Elle vient, ou de la diffrence des pays et des peuples,
qui ne suivaient pas toujours les mmes usages, ou de la diversit des
sentiments de la part des historiens qui me servent de guides.





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                          CHAPITRE PREMIER.

            DE CE QUI REGARDE LES ROIS ET LE GOUVERNEMENT.

Les gyptiens sont les premiers qui aient bien connu les rgles du
gouvernement. Cette nation grave et srieuse comprit d'abord que la
vraie fin de la politique est de rendre la vie commode et les peuples
heureux.

Le royaume tait hrditaire; mais, selon Diodore, les rois ne se
conduisaient pas en gypte comme il est [Marge: Diod. lib. 1 p. 63,
etc.] assez ordinaire dans les autres monarchies, o le prince ne
reconnat d'autres rgles de ses actions que sa volont et son bon
plaisir. Ils taient obligs plus que les autres  vivre selon les lois.
Ils en avaient de particulires qu'un roi avait digres et qui
faisaient une partie de ce que les gyptiens appelaient les livres
sacrs. Ainsi, une coutume ancienne ayant tout rgl, ils ne s'avisaient
pas de vivre autrement que leurs anctres.

Nul esclave[86], nul tranger n'tait admis auprs du prince pour le
servir: cet important emploi n'tait confi qu'aux personnes les plus
distingues par leur naissance, et qu' celles qui avaient reu la plus
excellente ducation[87]; afin qu'ayant le privilge d'approcher jour et
nuit de sa personne, elles ne lui apprissent jamais rien d'indigne de la
majest royale, et ne lui inspirassent que des sentiments nobles et
gnreux; car, ajoute Diodore, il est rare que les rois se portent  des
excs vicieux, s'ils ne trouvent dans ceux qui les approchent des
approbateurs de leur drglement, et des ministres de leurs passions.

[Note 86: Le texte dit: _nul esclave achet, ou n  la
maison_.--L.]

[Note 87: Le texte dit: _aux fils des prtres les plus distingus:
ils devaient avoir dpass 20 ans, et tre les mieux levs de tous ceux
de leur caste._--L.]

Les rois d'gypte souffraient sans peine, non-seulement que la qualit
des viandes et la mesure du boire et du manger leur fussent marques
(car c'tait une chose ordinaire en gypte, o tout le monde tait
sobre, et o l'air du pays inspirait la frugalit), mais encore que
toutes leurs heures et presque toutes leurs actions fussent rgles par
la loi.

Ds le matin et au point du jour, lorsque l'esprit est le plus net, et
les penses le plus pures, ils lisaient leurs lettres, pour prendre une
ide plus juste et plus vritable des affaires qu'ils avaient  dcider.

Sitt qu'ils taient habills, ils allaient sacrifier au temple. L,
environns de toute leur cour, et les victimes tant  l'autel, ils
assistaient  la prire que le pontife prononait  haute voix, et dans
laquelle il demandait aux dieux, pour le roi, la sant et toutes sortes
de biens et de prosprits, parce qu'il gouvernait ses peuples avec
bont et avec justice, et suivait exactement les lois du royaume. Le
pontife entrait dans un grand dtail de ses vertus royales, marquant
qu'il tait religieux envers les dieux, doux envers les hommes, modr,
juste, magnanime, sincre et loign du mensonge, libral, matre de
lui-mme, punissant au-dessous du mrite, et rcompensant au-dessus. Il
parlait ensuite des fautes que les rois pouvaient commettre; mais il
supposait toujours qu'ils n'y tombaient que par surprise et par
ignorance, chargeant d'imprcations les ministres qui leur donnaient de
mauvais conseils et leur dguisaient la vrit. Telle tait la manire
d'instruire les rois. On croyait que les reproches ne faisaient
qu'aigrir leurs esprits; et que le moyen le plus efficace de leur
inspirer de la vertu tait de leur marquer leurs devoirs dans des
louanges conformes aux lois, et prononces gravement devant les dieux.
Aprs la prire et le sacrifice, on lisait au roi, dans les saints
livres, les conseils et les actions des grands hommes, afin qu'il
gouvernt son tat par leurs maximes, et maintnt les lois qui avaient
rendu ses prdcesseurs heureux aussi-bien que leurs sujets.

J'ai dj remarqu que le boire et le manger des rois taient rgls par
les lois, tant pour la quantit que pour la qualit. On ne servait sur
leur table que des mets fort communs, parce que le but de leurs repas
tait, non de flatter le got, mais de satisfaire aux besoins de la
nature. On aurait dit, remarque l'historien, que ces rgles avaient t
dictes non pas tant par un lgislateur que par un habile mdecin,
uniquement attentif  la sant du prince. [Marge: De Isid. et Osir. p.
354.] Le mme got de simplicit rgnait dans tout le reste; et on lit
dans Plutarque qu'il y avait dans un temple de Thbes une colonne sur
laquelle on avait grav des imprcations contre un roi qui, le premier,
avait introduit la dpense et le luxe parmi les gyptiens.

Le principal devoir des rois, et leur fonction la plus essentielle, est
de rendre la justice aux peuples. Aussi c'tait  quoi les rois d'gypte
donnaient le plus d'attention, persuads que de ce soin dpendait
non-seulement le repos des particuliers, mais le bonheur de l'tat, qui
serait moins un royaume qu'un brigandage, si les faibles demeuraient
sans protection, et si les puissants trouvaient dans leurs richesses et
dans leur crdit l'impunit de leurs crimes et de leurs violences.

Trente juges taient tirs des principales villes[88] pour composer la
compagnie qui jugeait tout le royaume. Le prince, pour remplir ces
places, choisissait les plus honntes gens du pays, et mettait  leur
tte[89] celui qui se distinguait le plus par la connaissance et l'amour
des lois, et qui tait le plus gnralement estim. Il leur assignait
certains revenus, afin qu'affranchis des embarras domestiques, ils
pussent donner tout leur temps  faire observer les lois. Ainsi,
entretenus honntement par la libralit du prince, ils rendaient
gratuitement au peuple une justice qui lui est due de droit, et qui doit
tre galement ouverte  tous les sujets, et encore plus, en un certain
sens, aux pauvres qu'aux riches, parce que ceux-ci, par eux-mmes,
trouvent assez d'appui, au lieu que les autres, par leur tat mme, sont
plus exposs  l'injure et ont plus besoin de la protection des lois.
Pour viter les surprises, les affaires taient traites par crit dans
cette assemble. On y craignait la fausse loquence, qui blouit les
esprits et meut les passions. La vrit ne pouvait tre explique d'une
manire trop sche, et l'on voulait qu'elle seule domint dans les
jugements, parce qu'elle seule devait tre la ressource du riche et du
pauvre, du puissant et du faible, du savant et de l'ignorant. Le
prsident du snat portait un collier d'or et de pierres prcieuses,
d'o pendait une figure sans yeux, qu'on appelait la _Vrit_. Quand il
la prenait, c'tait le signal pour commencer la sance. Il l'appliquait
 la partie qui devait gagner sa cause, et c'tait la forme de prononcer
les sentences.

[Note 88: Diodore dit que Thbes, Memphis et Hliopolis
fournissaient chacune dix de ces juges.--L.]

[Note 89: Le mme auteur dit au contraire que les 30 juges lisaient
un prsident parmi eux; et que la ville  laquelle appartenait l'lu,
envoyait un autre juge  sa place: de sorte qu'il y avait 30 juges, sans
compter le prsident.--L.]

[Marge: Plat. in Tim. pag. 656.] Ce qu'il y avait de meilleur parmi les
lois des gyptiens, c'est que tout le monde tait nourri dans l'esprit
de les observer. Une coutume nouvelle tait un prodige en gypte: tout
s'y faisait toujours de mme; et l'exactitude qu'on y avait  garder les
petites choses maintenait les grandes. Aussi n'y eut-il jamais de peuple
qui ait conserv plus long-temps ses usages et ses lois.

[Marge: Diod. lib. I, pag. 70.] Le meurtre volontaire tait puni de
mort, de quelque condition que ft celui qui avait t tu, libre ou
non: en quoi les gyptiens montraient plus d'humanit et d'quit que
les Romains, qui donnaient aux matres droit absolu de vie et de mort
sur leurs esclaves. L'empereur Adrien le leur ta dans la suite, et crut
devoir corriger cet abus, quelque ancien et quelque autoris qu'il ft
par les lois romaines.

[Marge: Pag. 69.] Le parjure tait aussi puni de mort: parce que ce
crime attaque en mme temps et les dieux, dont on mprise la majest en
attestant leur nom par un faux serment; et les hommes, en rompant le
lien le plus ferme de la socit humaine, qui est la sincrit et la
bonne foi.

[Marge: _Ibid._] Le calomniateur tait impitoyablement condamn au mme
supplice qu'aurait subi l'accus, si le crime s'tait trouv vritable.

[Marge: _Ibid._] Celui qui, pouvant sauver un homme attaqu, ne le
faisait pas, tait puni de mort aussi rigoureusement que l'assassin. Que
si l'on ne pouvait secourir le malheureux, il fallait du moins dnoncer
l'auteur de la violence; et il y avait des peines tablies contre ceux
qui manquaient  ce devoir. Ainsi les citoyens taient  la garde les
uns des autres, et tout le corps de l'tat tait uni contre les
mchants.

[Marge: Diod. lib. 1 pag. 69.] Il n'tait pas permis d'tre inutile 
l'tat[90]: chaque particulier tait tenu d'inscrire son nom et sa
demeure sur un registre public qui demeurait entre les mains du
magistrat, d'y marquer sa profession, et de dclarer d'o il tirait de
quoi vivre. Si l'on nonait faux, la peine de mort s'ensuivait.

[Note 90: Cette loi fut faite par Amasis, et Solon la transporta 
Athnes (Hrodote II,  177).--L.]

[Marge: Herod. l. 2, cap. 136.] Pour empcher les emprunts, d'o
naissent la fainantise, les fraudes, et la chicane, le roi Asychis
avait fait une ordonnance fort sense. Les tats les plus sages et les
mieux polics, comme Athnes et Rome, ont toujours t embarrasss pour
trouver un juste temprament pour rprimer la duret du crancier dans
l'exaction de son prt, et la mauvaise foi du dbiteur qui refuse ou
nglige de payer ses dettes. L'gypte prit un sage milieu, qui, sans
toucher  la libert personnelle des citoyens, et sans ruiner les
familles, pressait continuellement le dbiteur par la crainte de passer
pour infame, s'il manquait d'tre fidle. Il n'tait permis d'emprunter
qu' condition d'engager au crancier le corps de son pre, que chacun
dans l'gypte faisait embaumer avec soin, et conservait avec honneur
dans sa maison, comme il sera dit dans la suite, et qui pouvait, par
cette raison, tre aisment transport. Or c'tait une impit et une
infamie tout ensemble de ne pas retirer assez promptement un gage si
prcieux; et celui qui mourait sans s'tre acquitt de ce devoir tait
priv des honneurs qu'on avait coutume de rendre aux morts.

[Marge: Diod. lib. I, pag. 71.] Diodore remarque une faute qu'avaient
commise quelques lgislateurs de la Grce. Ils dfendaient qu'on pt,
par exemple, enlever pour dettes,  des laboureurs, leurs chevaux, leurs
charrues, et les autres instruments dont ils se servaient pour cultiver
la terre, parce qu'ils trouvaient de l'inhumanit  rduire par l ces
pauvres gens  l'impossibilit et de payer leurs dettes et de gagner
leur vie: mais en mme temps ils permettaient d'emprisonner les
laboureurs mmes, qui seuls peuvent faire usage de ces instruments; ce
qui les exposait aux mmes inconvnients, et d'ailleurs enlevait 
l'tat des citoyens qui lui appartiennent, qui lui sont ncessaires, qui
travaillent pour l'utilit publique, et sur la personne desquels le
particulier n'a aucun droit.

[Marge: Pag. 72.] La polygamie tait permise en gypte[91], except aux
prtres, qui ne pouvaient pouser qu'une femme. De quelque condition que
ft la femme, libre ou esclave, les enfants taient censs libres et
lgitimes.

[Note 91: Hrodote dit au contraire que les gyptiens n'avaient
qu'une femme chacun (II,  92).--L.]

[Marge: Pag. 22.] Ce qui marque le plus les profondes tnbres o
taient plonges les nations qui passaient pour les plus claires, est
de voir qu'en gypte le mariage des frres avec les soeurs tait
non-seulement autoris par les lois, mais fond en quelque sorte sur
leur religion mme, et sur l'exemple des dieux le plus anciennement et
le plus gnralement honors dans le pays, savoir Osiris et Isis.

[Marge: Herod. l, 2, cap. 80.] Les vieillards taient fort respects en
gypte. Les jeunes gens taient obligs de se lever devant eux, et de
leur cder partout la place d'honneur. C'est de l que cette loi a pass
 Sparte.

La principale vertu des gyptiens tait la reconnaissance. La gloire
qu'on leur a donne d'tre les plus reconnaissants de tous les hommes
fait voir qu'ils taient aussi les plus sociables. Les bienfaits sont le
lien de la concorde publique et particulire. Qui reconnat les graces
aime  en faire; et, en bannissant l'ingratitude, le plaisir de faire du
bien demeure si pur, qu'il n'y a plus moyen de n'y tre pas sensible.
C'tait surtout  l'gard de leurs rois que les gyptiens se piquaient
de reconnaissance. Ils les honoraient pendant leur vie comme des images
vivantes de la Divinit, et ils les pleuraient aprs leur mort comme les
pres communs des peuples. Ce sentiment de respect et de tendresse
venait de la forte persuasion o ils taient que c'tait la Divinit
mme qui avait plac les rois sur le trne, en les distinguant si fort
du reste des mortels; et qu'ils en portaient le plus noble caractre, en
runissant en eux le pouvoir et la volont de faire du bien aux autres.





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                             CHAPITRE II.

            DES PRTRES ET DE LA RELIGION DES GYPTIENS.

Les prtres, en gypte, tenaient le premier rang aprs les rois. Ils
avaient de grands privilges et de grands revenus; leurs terres taient
exemptes de toute imposition.

[Marge: Genes. 47.] On voit ici des traces, de ce qui est dit dans la
Gense, que, du temps de Joseph, les terres des prtres ne furent point
charges d'une redevance perptuelle au prince comme celles de tous les
autres gyptiens.

Le prince, pour l'ordinaire, leur donnait beaucoup de part dans sa
confiance et dans le gouvernement, parce que, de tous les sujets de
l'empire, c'taient eux qui avaient t le mieux levs, qui avaient le
plus de lumires, et qui taient le plus dvous  la personne du roi et
au bien public. Ils taient en mme temps les dpositaires de la
religion et des sciences; et c'est ce qui leur attirait un si grand
respect de la part des habitants du pays et des trangers, qui
s'adressaient galement  eux pour les consulter sur ce qu'il y avait de
plus sacr dans les mystres et de plus profond dans les sciences.

[Marge: Herod. l. 2, cap. 60.] Les gyptiens prtendent tre les
premiers qui ont tabli des ftes et des processions pour honorer les
dieux. Il s'en faisait une dans la ville de Bubaste o l'on se rendait
de toute l'gypte, et o il se trouvait plus de soixante et dix mille
personnes[92], sans compter les enfants. Il y avait une autre fte,
surnomme _des lumires_[93], qui se clbrait  Sas. Ceux qui ne s'y
trouvaient pas taient obligs, dans toute l'tendue de l'gypte, de
tenir des lampes allumes aux fentres de leurs maisons.

[Note 92: Il y a dans Hrodote 700,000 personnes, [Grec:
ebdomkonta myriadas]. Cette faute de Rollin, copie par Dupuis, a t
releve par Larcher (tom. II, pag. 296).--L.]

[Note 93: Dans le grec, [Grec: dychnokai qui signifie (fte) _des
lampes allumes_.--L.]

[Marge: Cap. 39.] On immolait diffrents animaux, selon les diffrents
pays; mais c'tait une crmonie commune, et gnralement observe dans
tous les sacrifices, d'imposer les mains sur la tte de la victime, de
la charger d'imprcations, et de prier les dieux de dtourner sur elle
tous les malheurs dont les gyptiens pouvaient tre menacs.

[Marge: Diod. lib. 1, pag. 88.] C'est de l'gypte que Pythagore avait
emprunt son dogme favori de la mtempsycose. Les gyptiens croyaient
qu' la mort des hommes leurs ames passaient dans d'autres corps
humains, et que, si elles avaient t vicieuses, elles taient enfermes
dans des corps de btes immondes ou malheureuses pour y expier leurs
crimes, et qu'aprs quelques sicles elles venaient de nouveau animer
d'autres corps humains.

Les prtres avaient entre les mains les livres sacrs, qui renfermaient
dans un grand dtail et les principes du gouvernement et les mystres du
culte divin. [Marge: Plut. de Is. et Osir. pag. 354.] Les uns et les
autres taient ordinairement envelopps de symboles et d'nigmes, qui,
en voilant la vrit, la rendaient plus respectable, et piquaient plus
vivement la curiosit. La figure d'Harpocrate, qu'on voyait dans les
sanctuaires gyptiens avec le doigt sur la bouche, semblait avertir
qu'on y renfermait des mystres qu'il n'tait pas permis  tout le monde
de pntrer. Les sphinx, qui taient toujours  l'entre des temples,
donnaient le mme avertissement. Tout le monde sait que les pyramides,
les oblisques, les colonnes, les statues, en un mot tous les monuments
publics, taient pour l'ordinaire orns d'hiroglyphes, c'est--dire
d'critures symboliques, soit que ce fussent des caractres inconnus au
vulgaire, soit que ce fussent des figures d'animaux, qui avaient un sens
cach et parabolique. [Marge: Plut. Sympos. lib. 4, p. 670.] Ainsi le
livre signifiait une attention vive et pntrante, parce que cet animal
a le sens de l'oue fort dlicat. Une statue de [Marge: Plut. de Isid.
pag. 355.] juge sans mains, et les yeux baisss en terre, marquait les
devoirs de ceux qui exeraient la judicature.

Il y aurait beaucoup de choses  dire si l'on voulait traiter  fond ce
qui regarde la religion des gyptiens; mais je me borne  deux articles
qui en font la principale partie: le culte de diffrentes divinits, et
les crmonies des funrailles.

 I. _Culte de diffrentes divinits._

Jamais nation ne fut plus superstitieuse que celle des gyptiens. Elle
avait un grand nombre de dieux de diffrents ordres et de diffrents
tages, dont je ne parle point ici, parce que cette matire appartient
plus  la fable qu' l'histoire. Entre les autres, il y en avait deux
qui taient gnralement honors dans l'gypte, Osiris et Isis, qu'on a
prtendu tre le soleil et la lune: en effet, c'est par le culte de ces
astres qu'a commenc l'idoltrie.

Outre ces dieux, l'gypte adorait un grand nombre de btes, le boeuf, le
chien, le loup, l'pervier, le crocodile, l'ibis, le chat, etc.
Plusieurs de ces btes n'taient l'objet de la superstition que de
quelques villes particulires; et, pendant qu'un peuple levait une
espce d'animaux sur ses autels, ses voisins les avaient en abomination.
De l les guerres continuelles d'une ville contre une autre, effet de la
fausse politique d'un de leurs rois qui chercha  les amuser par des
guerres de religion, pour leur ter le temps et les moyens de conspirer
contre l'tat. J'appelle cette politique fausse et mal entendue, parce
qu'elle est directement contraire au vritable esprit du gouvernement,
qui tend  unir tous les membres de l'tat par les liens les plus
troits, et qui fait consister sa force dans la parfaite harmonie de
toutes ses parties.

[Marge: Lib. 1, de Nat. deor. n. 82. Lib. 5, Tuscul. Qust. n. 78.
Herod. l. 2, cap. 65. Diod. Lib. 1, p. 74 et 75.] Chaque peuple avait un
grand zle pour ses dieux. Parmi nous, dit Cicron, il n'est pas rare de
voir des temples dpouills et des statues enleves; mais, chez les
gyptiens, il est inou qu'aucun ait jamais maltrait un crocodile, un
ibis, un chat; et ils auraient souffert les derniers tourments, plutt
que de commettre un tel sacrilge. Il y avait peine de mort contre
quiconque aurait tu volontairement aucun de ces animaux, et mme peine
contre celui qui aurait tu un ibis ou un chat, de quelque manire que
ce ft, volontairement ou non. Diodore rapporte un fait dont il avait
t tmoin pendant son sjour en gypte. Un Romain ayant tu un chat par
mgarde et sans dessein, la populace en fureur courut  sa maison; et ni
l'autorit du roi, qui sur-le-champ envoya ses gardes, ni la crainte du
nom romain, ne purent le sauver. Leur respect pour ces animaux les
porta, dans le temps d'une famine extrme,  aimer mieux se manger les
uns les autres que de toucher  leurs prtendues divinits.

[Marge: Herod. l. 3, cap. 27, etc. Diod. lib. 1, pag. 76. Plin. lib. 8,
cap, 46.] De tous ces animaux, le boeuf Apis, nomm par les Grecs
_Epaphus_, tait le plus clbre. On lui avait bti des temples
magnifiques. On lui rendait des honneurs extraordinaires pendant sa vie,
et de plus grands encore aprs sa mort. L'gypte alors entrait dans un
deuil gnral. On clbrait ses funrailles avec une magnificence qu'on
a de la peine  croire. Sous Ptolme Lagus, le boeuf Apis tant mort de
vieillesse, la dpense de son convoi, outre les frais ordinaires, monta
 plus de cinquante mille cus. Aprs qu'on avait rendu les derniers
honneurs au mort, il s'agissait de lui trouver un successeur, et on le
cherchait dans toute l'gypte. On le reconnaissait  certains signes qui
le distinguaient de tout autre: sur le front, une tache blanche en forme
de croissant; sur le dos, la figure d'un aigle; sur la langue, celle
d'un escarbot. Quand on l'avait trouv, le deuil faisait place  la
joie, et ce n'tait plus dans toute l'gypte que festins et
rjouissances. On amenait le nouveau dieu  Memphis pour y prendre
possession de sa nouvelle qualit, et il y tait install avec beaucoup
de crmonies. On verra dans la suite que Cambyse, au retour de sa
malheureuse expdition contre l'thiopie, trouvant toute l'gypte en
joie  cause qu'on avait trouv le dieu Apis, et croyant qu'on insultait
 son malheur, tua, dans les transports de sa colre, ce jeune boeuf,
qui ne jouit pas long-temps de sa divinit.

On voit aisment que le veau d'or rig prs de la montagne de Sina par
les Isralites tait un fruit de leur sjour dans l'gypte, et une
imitation du dieu Apis, aussi-bien que ceux qui dans la suite furent
rigs aux deux extrmits du royaume d'Isral par le roi Jroboam, qui
lui-mme avait fait un assez long sjour en gypte.

Les gyptiens ne se contentaient pas d'offrir de l'encens aux animaux:
ils portaient la folie jusqu' attribuer la divinit aux lgumes de
leurs jardins[94]. C'est ce que leur reproche si ingnieusement le pote
satirique.

[Note 94: Il y a sur cette superstition, une dissertation curieuse
de Schmidt (_de cepis et alliis apud gyptios cultis_), dans ses
_Opuscula_, p, 71-122.--L.]

[Marge: Juv. satir. 15. [init.]]

     Qui nescit, Volusi Bithynice, qualia demens
     gyptus portenta colat? Crocodilon adorat
     Pars hc: illa pavet saturam serpentibus ibiu.
     Effigies sacri nitet aurea cercopitheci,
     Dimidio magic resonant ubi Memnone chord,
     Atque vetus Thebe centum jacet obruta portis.
     Illic cruleos, hc piscem fluminis, illic
     Oppida tota canem venerantur, nemo Dianam.
     Porrum et cepe nefas violare ac frangere morsu.
     O sanctas gentes quibus hc nascuntur in hortis
     Numina!

On doit tre bien tonn de voir la nation du monde qui se piquait le
plus de sagesse et de lumires s'abandonner si follement aux
superstitions les plus grossires et les plus ridicules. En effet,
rendre  des animaux et  de vils insectes un culte religieux, les
placer au milieu des temples, les nourrir avec soin et  grands [Marge:
Lib. 1, p. 76.] frais,[95] punir de mort ceux qui leur taient la vie,
les embaumer et leur destiner des tombeaux publics, aller jusqu'
reconnatre pour dieux des poireaux et des ognons, invoquer de pareilles
divinits dans ses besoins, en attendre du secours et de la protection,
ce sont des excs qui nous paraissent  peine croyables; et qui sont
nanmoins attests par toute l'antiquit. [Marge: Lucian. Imag. [11.]]
On entre dans un temple magnifique, dit Lucien, o brillent de toutes
parts l'or et l'argent. Les yeux avides y cherchent un dieu, et n'y
trouvent qu'une cicogne, un singe, un chat [et un bouc]: belle image,
ajoute-t-il, de beaucoup de palais, dont les matres ne sont pas le plus
bel ornement.

[Note 95: Diodore assure que de son temps mme ces dpenses
n'allaient pas  moins de cent mille cus. = Dans le texte, 100 talents,
ou 550,000 fr. Cette somme est donne par Diodore comme le montant des
frais d'embaumement et de spulture des animaux sacrs (I.  84.)--L.]

[Marge: Diod. lib. 1, p. 77, etc.] On rapporte diffrentes raisons du
culte que les gyptiens rendaient aux animaux.

La premire se tire de la fable. On prtend que les dieux, dans une
conspiration que firent contre eux les hommes, se rfugirent en gypte,
et s'y cachrent [Marge: Cf. Ovid. Metamorph. v. 527; Hyg. astron. II,
28; Porphyr. abstin. III, 16.] sous diffrentes formes d'animaux; et de
l le culte divin qui depuis leur a t rendu.

La seconde est tire[96] de l'utilit que chacun de ces animaux
procurait aux hommes: les boeufs, pour le labourage; les brebis, par
leur laine et leur lait; les chiens, pour la chasse et pour la garde des
maisons, d'o vient que le dieu Anubis est reprsent avec une tte de
chien; l'ibis, qui est une espce de cicogne, parce qu'il donne la
chasse  des serpents ails, qui sans cela infesteraient l'gypte;
[Marge: Herod. l. 2, cap. 68.] le crocodile, qui est un animal amphibie,
c'est--dire qui vit galement dans l'eau et sur la terre, d'une
grandeur[97] et d'une force surprenantes, parce qu'il dfend le pays
contre l'incursion des voleurs arabes[98]; et l'ichneumon, parce qu'il
empche la race des crocodiles de se trop multiplier, ce qui deviendrait
funeste  l'gypte. Or cette petite bte rend ce service au pays en deux
manires: premirement elle observe le temps que le crocodile est
absent, et elle brise ses oeufs sans les manger; en second lieu, lorsque
le crocodile dort sur le rivage du Nil, et il dort toujours la gueule
ouverte, ce petit animal, qui s'tait tenu cach dans le limon, saute
tout d'un coup dans sa gueule, pntre jusque dans ses entrailles, qu'il
ronge, puis se fait une ouverture en lui perant le ventre, dont la peau
est fort tendre, et sort impunment vainqueur, par sa finesse, de la
force d'un si terrible animal.

[Note 96: _Ipsi, qui irridentur, gyptii nullam belluam, nisi ob
aliquam utilitatem quam ex e caperent, consecraverunt_. (Cic. lib. 1 de
Nat. deor. n. 101).]

[Note 97: Cette grandeur va jusqu' plus de 17 coudes.

= 17 Coudes valent 8 mtres, 953. Selon lien (_Hist. Anim._ XVII, c.
6), on en avait vu un de 25 coudes (13 mtres 175), au temps de
Psammitichus; et un autre de 26 coudes, 4 palmes (14 mtres 053), sous
Amasis. Norden en a vu de 50 pieds (16 mtres).--L.]

[Note 98: Cela est fort douteux. Cicron dit: _Possem, de ichneumone
utilitate, de crocodilorum, de felium dicere_ (_de Nat. Deor._ 1,  36);
mais il aurait t vraisemblablement assez embarrass pour dire quelle
pouvait tre l'utilit des crocodiles. On a prtendu que les hommages
des gyptiens s'adressaient particulirement  une espce de crocodiles
d'un naturel fort doux: malheureusement pour cette explication, on lit
dans lien (_Hist. Anim._ X, c. 21), et dans Maxime de Tyr (_Dissert._
XXXVIII), que les crocodiles sacrs dvoraient les enfants de leurs
adorateurs.--L.]

Les philosophes, peu contents de raisons si faibles pour couvrir de si
tranges absurdits qui dshonoraient le paganisme, et dont ils
rougissaient en secret, ont imagin, surtout depuis l'tablissement du
christianisme, une troisime raison du culte que les gyptiens rendaient
aux animaux, et on dit que ce n'tait pas  ces animaux, mais aux dieux,
dont ils taient les symboles, que se terminait ce culte. [Marge: Pag.
382.] Les philosophes, dit Plutarque dans le trait mme o il examine
ce qui regarde les deux divinits les plus clbres de l'gypte, Isis et
Osiris, les philosophes honorent l'image de Dieu, quelque part qu'elle
se montre, mme dans les tres qui sont sans vie, bien plus encore par
consquent dans ceux qui sont anims. On doit donc approuver, non ceux
qui adorent ces cratures, mais ceux qui, par elles, remontent jusqu'
la Divinit. On les doit regarder comme autant de miroirs que nous
fournit la nature, dans lesquels la Divinit se peint d'une manire
clatante; ou comme autant d'instruments dont elle se sert pour faire
clore au-dehors son incomprhensible sagesse. Quand donc, pour embellir
des statues, on entasserait dans un mme endroit tout l'or et toutes les
pierreries du monde, ce n'est point  ces statues qu'il faudrait
rapporter son culte; car la Divinit n'existe point dans des couleurs
artistement dispenses, ni dans une matire fragile, destitue [Marge:
Pag. 377 et 378.] de mouvement et de sentiment. Plutarque dit, dans le
mme trait, que comme le soleil, la lune, le ciel, la terre, la mer,
sont communs  tous les hommes, mais ont des noms diffrents, selon la
diffrence des nations et des langages, ainsi, quoiqu'il n'y ait qu'une
divinit unique et une providence unique qui gouverne l'univers, et qui
a sous elle diffrents ministres subalternes, on donne  cette divinit,
qui est la mme, diffrents noms, et on lui rend diffrents honneurs,
selon les lois et les coutumes de chaque pays.

Ces rflexions, qui prsentent ce qu'on peut dire de plus raisonnable
pour justifier le culte idoltre, taient-elles bien propres  en
couvrir le ridicule? tait-ce relever dignement les attributs divins,
que de les vouloir faire admirer et d'en chercher l'image dans les btes
les plus viles et les plus mprisables, dans un crocodile, dans un
serpent, dans un chat? N'tait-ce pas plutt dgrader et avilir la
Divinit, dont les plus stupides ont ordinairement une ide tout
autrement grande et auguste?

Encore ces philosophes n'taient-ils pas toujours si fidles  remonter
des tres sensibles  leur auteur invisible. [Marge: Rom. cap. 1, v.
21-25.] L'criture nous apprend que ces prtendus sages ont mrit, par
leur orgueil et par leur ingratitude, d'tre livrs  un sens rprouv,
et de devenir _plus_ fous _que le peuple_, pour avoir chang la gloire
du Dieu incorruptible en l'image de btes  quatre pieds, d'oiseaux et
de reptiles, et pour avoir ador la crature  la place du Crateur.

Pour faire voir ce qu'tait l'homme par lui-mme, Dieu a permis que le
pays de toute la terre, o la sagesse humaine avait t porte au plus
haut degr, ft aussi le thtre de l'idoltrie la plus grossire et la
plus ridicule; et, d'un autre ct, pour faire voir ce que peut la force
toute-puissante de sa grce, il a converti les affreux dserts d'gypte
en un paradis terrestre, en les peuplant, dans le temps marqu par sa
providence, d'une troupe innombrable d'illustres solitaires, qui, par la
ferveur de leur pit et l'austrit de leur pnitence, ont fait tant
d'honneur au christianisme. Je ne puis m'empcher d'en rapporter un
clbre exemple, et j'espre que le lecteur me pardonnera cette espce
de digression.

[Marge: Tom. 5, p. 23 et 26.] La grande merveille de la basse Thbade,
dit M. l'abb Fleury dans son Histoire ecclsiastique, tait la ville
d'Oxirinque[99]. Elle tait peuple de moines dedans et dehors, en sorte
qu'il y en avait plus que d'autres habitants. Les btiments publics et
les temples d'idoles avaient t convertis en monastres; et on en
voyait par toute la ville plus que de maisons particulires. Les moines
logeaient jusque sur les portes et dans les tours. Il y avait douze
glises pour les assembles du peuple, sans compter les oratoires des
monastres. Cette ville avait vingt mille vierges et dix mille moines:
on y entendait jour et nuit retentir de tous cts les louanges de Dieu.
Il y avait, par ordre des magistrats, des sentinelles aux portes pour
dcouvrir les trangers et les pauvres; et c'tait  qui les retiendrait
le premier pour exercer envers eux l'hospitalit.

[Note 99: -prsent Behnc.--L.]

 II. _Crmonies des funrailles._

Il me reste  rapporter en abrg les crmonies des funrailles.

Le respect que tous les peuples ont eu dans tous les temps pour les
corps morts, et les soins religieux qu'ils ont toujours pris des
tombeaux, semblent insinuer la persuasion o l'on tait que ces corps
n'y taient mis qu'en dpt.

Nous avons dj observ, en parlant des pyramides, avec quelle
magnificence taient construits les spulcres de l'gypte. C'est
qu'outre qu'on les rigeait comme des monuments sacrs, pour porter aux
sicles futurs la mmoire des grands princes, on les regardait encore
comme des demeures o les corps devaient sjourner pendant le cours
d'une longue suite de sicles; au lieu que les maisons taient appeles
des [Marge: Diod. lib. 1, pag. 47.] _htelleries_, o l'on n'tait qu'en
passant, et pendant une vie trop courte pour s'y attacher.

Quand quelqu'un tait mort dans une famille, tous les parents et tous
les amis quittaient leurs habits ordinaires pour en prendre de lugubres,
et s'abstenaient du bain, du vin, et de tout mets exquis. Le deuil
durait quarante ou soixante et dix jours, apparemment selon la qualit
des personnes.

[Marge: Herod. l. 2, cap. 85, etc. Diod. lib. 1, pag. 81.] Il y avait
trois manires d'embaumer les corps. La plus magnifique tait pour les
personnes les plus considrables; et la dpense montait  un talent
d'argent, c'est--dire  trois mille cus.[A] [Marge A: 5500 f.--L.]

Plusieurs ministres taient employs  cette crmonie. Les uns vidaient
la cervelle par les narines, avec un ferrement fait exprs pour cela;
d'autres vidaient les entrailles et les intestins, en faisant au ct
une ouverture avec une pierre d'thiopie tranchante comme un rasoir;
puis ils remplissaient ces vides de parfums et de diverses drogues
odorifrantes. Comme cette vacuation, accompagne ncessairement de
quelques dissections, semblait avoir quelque chose de violent et
d'inhumain, ceux qui y avaient travaill prenaient la fuite quand
l'opration tait acheve, et taient poursuivis  coups de pierres par
les assistants. On traitait fort honorablement ceux qui taient chargs
d'embaumer le corps. Ils le remplissaient de myrrhe, de cannelle, et de
toutes sortes d'aromates. Aprs un certain temps ils l'enveloppaient de
bandelettes de lin trs-fines[100], qu'ils collaient ensemble avec une
espce de gomme fort dlie, et qu'ils enduisaient encore des parfums
les plus exquis. Par ce moyen on prtend que la figure entire du corps,
les traits mme du visage, et jusqu'aux poils des paupires et des
sourcils, se conservaient parfaitement. Quand le corps avait t ainsi
embaum, on le rendait aux parents, qui l'enfermaient dans une espce
d'armoire ouverte, faite sur la mesure du mort; puis ils le plaaient
debout et droit contre la muraille, soit dans leurs tombeaux, s'ils en
avaient, soit dans leurs maisons. C'est ce qu'on appelle _momies_. Il en
vient encore tous les jours d'gypte, et plusieurs curieux en conservent
dans leurs cabinets. On voit par l quel soin les gyptiens prenaient
des corps morts. Leur reconnaissance envers leurs parents tait
immortelle. Les enfants, en voyant les corps de leurs anctres, se
souvenaient de leurs vertus, que le public avait reconnues, et
s'excitaient  aimer les lois qu'ils leur avaient laisses. On reconnat
dans les funrailles de Joseph en gypte une partie des crmonies dont
je viens de parler.

[Note 100: Ou plutt de coton, qui est le _byssus_ dont parle
Hrodote (LARCHER, tom. II, pag. 357).--L.]

J'ai dit que le public avait reconnu les vertus des morts, parce
qu'avant que d'tre admis dans l'asyle sacr des tombeaux, il fallait
qu'ils subissent un jugement solennel. Et cette circonstance des
funrailles chez les gyptiens est une des choses les plus remarquables
qui se trouvent dans l'histoire ancienne.

C'tait, chez les paens, une consolation en mourant de laisser son nom
en estime parmi les hommes; et ils croyaient que de tous les biens
humains c'est le seul que la mort ne peut nous ravir. Mais il n'tait
pas permis en gypte de louer indiffremment tous les morts; il fallait
avoir cet honneur par un jugement public. L'assemble des juges se
tenait au-del d'un lac, qu'ils passaient dans une barque. Celui qui la
conduisait s'appelait en langue gyptienne _Charon_; et c'est sur cela
que les Grecs, instruits par Orphe, qui avait t en gypte, ont
invent leur fable de la barque de Charon. Aussitt qu'un homme tait
mort, on l'amenait en jugement. L'accusateur public tait cout[101].
S'il prouvait que la conduite du mort et t mauvaise, on en condamnait
la mmoire, et il tait priv de la spulture. Le peuple admirait le
pouvoir des lois, qui s'tendait jusqu'aprs la mort; et chacun, touch
de l'exemple, craignait de dshonorer sa mmoire et sa famille. Que si
le mort n'tait convaincu d'aucune faute, on l'ensevelissait
honorablement.

[Note 101: Diodore de Sicile (I,  92), d'o ceci est tir, ne parle
point d'_accusateur public_; il dit: _La loi permettait  qui le voulait
de venir l'accuser_.--L.]

Ce qu'il y avait de plus tonnant dans cette enqute publique tablie
contre les morts, c'est que le trne mme n'en mettait pas  couvert.
Les rois taient pargns pendant leur vie, le repos public le voulait
ainsi; mais ils n'taient pas exempts du jugement qu'il fallait subir
aprs la mort, et quelques-uns ont t privs de la spulture. Il se
passait quelque chose de semblable chez les Isralites. Nous voyons dans
l'criture que les mchants rois n'taient point ensevelis dans les
tombeaux de leurs anctres. Par l ils apprenaient que, si leur majest
les met pendant leur vie au-dessus des jugements humains, ils y
reviennent enfin quand la mort les a gals aux autres hommes.

Lors donc que le jugement qui avait t prononc se trouvait favorable
au mort, on procdait aux crmonies de l'inhumation. On faisait son
pangyrique, mais sans y rien mler de sa naissance; toute l'gypte
tait cense noble. On ne comptait pour louanges solides et vritables,
que celles qui taient rendues au mrite personnel du mort. On le louait
de ce que, dans sa jeunesse, il avait eu une excellente ducation, et de
ce que, dans un ge plus avanc, il avait cultiv la pit  l'gard des
dieux, la justice envers les hommes, la douceur, la modestie, la
retenue, et toutes les autres vertus qui font l'homme de bien. Alors
tout le peuple applaudissait, et donnait aussi des louanges magnifiques
au mort, comme devant tre associ pour toujours  la compagnie des
hommes vertueux dans le royaume de Pluton.

En finissant l'article qui regarde les crmonies des funrailles, il
n'est pas hors de propos de faire remarquer aux jeunes gens les manires
diffrentes dont en usaient les anciens  l'gard des corps morts. Les
uns, comme nous l'avons dj dit des gyptiens, aprs les avoir
embaums, les exposaient en vue, et en conservaient le spectacle.
D'autres les brlaient sur un bcher; et cette coutume tait en usage
chez les Romains. D'autres enfin les dposaient dans la terre.

Le soin de conserver les corps sans les cacher dans les tombeaux parat
injurieux  l'humanit en gnral, et aux personnes en particulier que
l'on prtend ainsi respecter; parce qu'il rend leur humiliation et leur
difformit visibles, et, quelque soin qu'on en puisse prendre, n'offre
aux spectateurs que de tristes et d'affreux restes de leurs visages. La
coutume de brler les morts a quelque chose de cruel et de barbare, en
se htant de dtruire ce qui reste des personnes les plus chres. Celle
d'enterrer les morts est certainement la plus ancienne et la plus
religieuse. Elle remet  la terre ce qui en a t tir, et nous prpare
 croire que le corps, qui en a t form une premire fois, pourra bien
en tre tir une seconde.





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                            CHAPITRE III.

                   DES SOLDATS ET DE LA GUERRE.

[Marge: [Herod. 2, c. 168.]] La profession militaire tait en grand
honneur dans l'gypte. Aprs les familles sacerdotales, celles qu'on
estimait les plus illustres taient, comme parmi nous, les familles
destines aux armes. On ne se contentait pas de les honorer, on les
rcompensait libralement. Les soldats avaient douze _aroures_, exemptes
de tout tribut et de toute imposition[102]. L'_aroure_ tait une portion
de terre labourable, qui rpondait  peu prs  la moiti d'un de nos
arpents. Outre ce privilge, on fournissait par jour  chacun d'eux[103]
cinq livres de pain, deux livres de viande, et une pinte de vin[104].
C'tait de quoi nourrir une partie de leur famille. Par l on les
rendait plus affectionns et plus courageux; et l'on trouvait, remarque
Diodore, que c'et t manquer contre les rgles, [Marge: Lib. 1, p.
67.] non-seulement de la saine politique, mais du bon sens, que de
confier la dfense et la sret de l'tat  des gens qui n'auraient eu
aucun intrt  sa conservation.

[Marge: Herod. l. 2, c. 164-168.] Quatre cent mille soldats[105] que
l'gypte entretenait continuellement taient ceux de ses citoyens
qu'elle exerait avec le plus de soin. On les prparait aux fatigues de
la guerre par une ducation mle et robuste. Il y a un art de former les
corps aussi-bien que les esprits. Cet art, que notre nonchalance nous a
fait perdre, tait bien connu des anciens, et l'gypte l'avait trouv.
La course  pied, la course  cheval, la course dans les chariots, se
faisaient en gypte avec une adresse admirable; et il n'y avait point
dans tout l'univers de [Marge: Cant. 1, 8, Isai. 36, 9.] meilleurs
hommes de cheval que les gyptiens. L'criture vante en plusieurs
endroits leur cavalerie.

[Note 102: L'aroure, selon Hrodote (II, 168), et Philon (_Opp._, p.
224, 225), tait un carr de 100 coudes (52 mtres 7) de ct,
consquemment de 10,000 coudes de surface, c'est--dire de 27 ares 77
centiares (ou 54 perches de l'arpent de Paris).--L.]

[Note 103: Ceci n'est point exact. Ces fournitures, selon Hrodote
(II,  168), n'avaient lieu que pour les 2,000 soldats auxquels tous les
ans on confiait la garde du roi: elles ne leur taient faites que
pendant leur service.--L.]

[Note 104: Le texte porte: _quatre arustres de vin_. L'arustre,
selon Hsychius, est gale au cotyle; et le cotyle, selon Paucton, vaut
0,24 de la pinte de Paris: les 4 arustres reviennent donc  0,96 d'une
pinte.--L.]

[Note 105: Hrodote dit 410,000 (II, 165, 166).--L.]

Les lois de la milice se conservaient aisment parmi eux, parce que les
pres les apprenaient  leurs enfants; car la profession de la guerre
passait de pre en fils [Marge: [Herod. 2,  166.]] comme les autres. On
attachait seulement une note d'infamie  ceux qui prenaient la fuite
dans le combat, [Marge: Diod. p. 70.] ou qui faisaient paratre de la
lchet, parce qu'on aimait mieux les retenir par un motif d'honneur que
par la crainte du chtiment.

Je ne veux pas dire pourtant que l'gypte ait t guerrire. On a beau
avoir des troupes rgles et entretenues, on a beau les exercer 
l'ombre dans les travaux militaires et parmi les images des combats, il
n'y a jamais que la guerre et les combats effectifs qui fassent les
hommes guerriers. L'gypte aimait la paix parce qu'elle aimait la
justice, et n'avait de soldats que pour sa dfense. Contente de son
pays, o tout abondait, elle ne songeait point  faire des conqutes.
Elle s'tendait d'une autre sorte, en envoyant ses colonies par toute la
terre, et avec elles la politesse et les lois. Elle rgnait par la
sagesse de ses conseils et par la supriorit de ses connaissances; et
cet empire d'esprit lui parut plus noble et plus glorieux que celui
qu'on tablit par les armes. Elle a cependant form d'illustres
conqurants; et nous en parlerons dans la suite, quand nous traiterons
de l'histoire de ses rois.





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                             CHAPITRE IV.

             DE CE QUI REGARDE LES SCIENCES ET LES ARTS.

Les gyptiens avaient l'esprit inventif, mais ils le tournaient aux
choses utiles. Leurs Mercures ont rempli l'gypte d'inventions
merveilleuses, et ne lui avaient presque rien laiss ignorer de ce qui
pouvait contribuer  perfectionner l'esprit et  rendre la vie commode
et heureuse. Les inventeurs de choses utiles recevaient, et de leur
vivant, et aprs leur mort, de dignes rcompenses de leurs travaux.
C'est ce qui a consacr les livres de leurs deux Mercures, et les a fait
regarder comme des livres divins. Le premier de tous les peuples o l'on
voie des bibliothques est celui d'gypte. Le titre qu'on leur donnait
inspirait l'envie d'y entrer et d'en pntrer les secrets: [Marge:
[Grec: Psychs iatreion.]] on les appelait le _trsor des remdes de
l'ame_. Elle s'y gurissait de l'ignorance, la plus dangereuse de ses
maladies, et la source de toutes les autres.

Comme leur pays tait uni, et leur ciel toujours pur et sans nuages, ils
ont t des premiers  observer le cours des astres. Ces observations
les ont conduits  rgler le cours[106] de l'anne sur celui du soleil;
car chez eux, comme le remarque Diodore, dans les temps les plus
reculs, l'anne tait compose de trois cent soixante-cinq jours et six
heures.

[Note 106: On ne sera pas surpris que les gyptiens, les plus
anciens observateurs du monde, soient parvenus  cette connaissance, si
l'on fait rflexion que l'anne lunaire, dont se servaient les Grecs et
les Romains, tout incommode et tout informe qu'elle parat, supposait
nanmoins la connaissance de l'anne solaire, telle que Diodore de
Sicile l'attribue aux gyptiens. On verra du premier coup-d'oeil, en
calculant leurs intercalations, que ceux qui avaient t les auteurs de
cette forme d'anne avaient su qu'aux trois cent soixante-cinq jours il
fallait ajouter quelques heures pour se retrouver avec le soleil. Ils se
trompaient seulement en ce qu'ils croyaient que c'tait six heures
juste, au lieu qu'il s'en faut prs de onze minutes.

= On doit observer que les gyptiens, dans l'usage ordinaire, ne se
servaient que de l'anne _vague_ de 365 jours: elle tait trop courte de
6 heures (d'aprs la dure qu'ils supposaient  l'anne). Le
commencement de l'anne rtrogradait donc tous les ans de 6 heures, ou
de 1/4 de jour, et aprs une priode de 4 fois 365 ans, ou de 1461
annes vagues, qui ne faisaient que 1460 annes juliennes de 365 jours 6
heures, l'anne recommenait -peu-prs au mme point; c'est ce qu'on
appelle la _priode caniculaire_. L'usage de cette anne _vague_
subsista en gypte bien long-temps aprs l'introduction de l'anne
julienne dans l'usage civil.

Il parat certain, quoi qu'on en ait dit, que les prtres de Thbes et
d'Hliopolis, connaissaient et pratiquaient, avant l'arrive des
Romains, l'anne bissextile de 365 jours 6 heures, avec l'intercalation
d'un jour tous les 4 ans; il l'est galement que Jules Csar en fit
l'anne commune chez les Alexandrins. Cette anne commenait le 1er
thot, qui rpond au 29 aot.--L.]

Pour reconnatre leurs terres, couvertes tous les ans par le dbordement
du Nil, les gyptiens ont t obligs de recourir  l'arpentage, qui
leur a bientt appris la gomtrie[107]. Ils taient grands observateurs
de la nature, qui, dans un pays si serein, et sous un soleil si ardent,
tait forte et fconde. C'est aussi ce qui leur a fait inventer ou
perfectionner la mdecine.

[Note 107: On a la preuve que les gyptiens,  force de recommencer
la mesure des terres, taient parvenus  connatre les dimensions de
leur pays avec une singulire exactitude; et mme qu'ils avaient acquis
une connaissance assez prcise de la grandeur d'un degr terrestre. Il y
a lieu de croire que les cartes gographiques ne leur taient point
inconnues; on a vu plus haut (pag. 20, n. 1), qu'ils savaient tracer une
ligne mridienne avec une exactitude surprenante.--L.]

On n'abandonnait point au caprice des mdecins la manire de traiter les
malades. Ils avaient des rgles fixes, qu'ils taient obligs de suivre;
et ces rgles taient les observations anciennes des habiles matres,
qui taient consignes dans les livres sacrs. En les suivant, ils ne
rpondaient point du succs: autrement, on les en rendait responsables,
et il y avait contre eux peine de mort. Cette loi tait utile pour
rprimer la tmrit des charlatans, mais pouvait tre un obstacle aux
nouvelles dcouvertes et  la perfection de l'art. [Marge: Lib. 2, c.
84.] Chaque mdecin, si l'on en croit Hrodote, se renfermait dans la
cure d'une seule espce de maladie: les uns pour les yeux, d'autres pour
les dents, et ainsi du reste.

Ce que nous avons dit des pyramides, du labyrinthe, de ce nombre infini
d'oblisques, de temples, de palais, dont on admire encore les prcieux
restes dans toute l'gypte, et dans lesquels brillaient  l'envi la
magnificence des princes qui les avaient construits, l'habilet des
ouvriers qui y avaient t employs, la richesse des ornements qui y
taient rpandus, la justesse des proportions et des symtries qui en
faisaient la plus grande beaut; ouvrages dans plusieurs desquels s'est
conserve jusqu' nous la vivacit mme des couleurs malgr l'injure du
temps, qui amortit et consume tout  la longue: tout cela, dis-je,
montre  quel point de perfection [Marge: Diod. l. 1, pag. 73.] l'gypte
avait port l'architecture, la peinture, la sculpture, et tous les
autres arts[108].

[Note 108: Voici le rsum de ce que les nouvelles dcouvertes en
gypte ont fait connatre sur l'tat de l'industrie et des arts chez les
anciens gyptiens.

Ils fabriquaient des toiles de lin aussi belles et aussi fines que les
ntres: on trouve, dans les enveloppes des momies, des toiles de coton
d'une finesse gale  celle de notre mousseline, et d'un tissu
trs-fort; et l'on voit par quelques-unes de leurs peintures qu'ils
savaient faire des tissus aussi transparents que nos gazes, nos linons,
ou mme que nos tulles.

L'art de tanner le cuir leur tait parfaitement connu; de mme que celui
de le teindre en diverses couleurs, comme nos maroquins; et d'y imprimer
des figures.

Ils savaient fabriquer aussi une sorte de verre grossier, avec lequel
ils faisaient des colliers et autres ornements.

L'art d'mailler, et celui de la dorure, taient ports chez eux  un
haut degr de perfection: ils savaient rduire l'or en feuilles aussi
minces que les ntres; et possdaient une composition mtallique
semblable  notre plomb, mais un peu plus molle.

Ils avaient port fort loin l'art de vernir: la beaut de la couverte de
leurs poteries, n'a point t surpasse, peut-tre mme gale par les
modernes.

La peinture n'a jamais t trs-perfectionne par eux; ils paraissent
avoir toujours ignor l'art de donner du relief aux figures par le
mlange des clairs et de l'ombre: mais ils disposaient les couleurs avec
intelligence; et le trait, dans leurs beaux ouvrages, est d'une
hardiesse et d'une puret extraordinaires. Du reste, ils n'entendaient
rien  la perspective: et presque tous leurs dessins ne prsentent les
objets que de profil: l'uniformit des attitudes et des poses montre
assez qu'en peinture comme en sculpture les artistes gyptiens taient
forcs de ne point s'carter d'un certain style de convention, qui s'est
conserv jusques sous les derniers empereurs romains.

Il en tait de mme de l'architecture; trs-remarquable par la grandeur
des masses, par la majest de l'ensemble, par le grandiose qui en
caractrise tous les dtails, elle tait lourde, sans got dans la
disposition des parties, dans le choix des ornements: il parat que ds
les plus anciens temps, ils l'ont porte au plus haut degr qu'il leur
tait donn d'atteindre; et qu'elle n'a prouv presque aucun
perfectionnement sensible, dans les sicles postrieurs.--L.]

Ils ne faisaient pas grand cas ni de cette partie de la gymnastique ou
palestre, qui ne tendait point  procurer au corps une force solide et
une sant robuste[109]; ni de la musique, qu'ils regardaient comme une
occupation non-seulement inutile, mais dangereuse, et propre seulement 
amollir les esprits[110].

[Note 109: [Grec: Tn de mousikn nomizousin ou monon achrson
uparchein, alla kai blaberan, s an ekthlynousan tas tn andrn
psychas]. [Diod. 1,  81.]]

[Note 110: Il faut entendre de mme ce que cet auteur (Diodore de
Sicile), dit touchant la musique. Celle qu'il fait mpriser aux
gyptiens, comme capable de ramollir les courages, tait sans doute
cette musique molle et effmine qui n'inspire que les plaisirs et une
fausse tendresse; car, pour cette musique gnreuse dont les nobles
accords lvent l'esprit et le coeur, les gyptiens n'avaient garde de
la mpriser, puisque, selon Diodore mme, leur Mercure l'avait invente,
et avait aussi invent le plus grave des instruments de musique. Dans la
procession solennelle des gyptiens, o l'on portait en crmonie le
livre de Trismgiste, on voit marcher  la tte le chantre tenant en
main un symbole de la musique (je ne sais pas ce que c'est), et le livre
des hymnes sacrs. Cette excellente observation de Bossuet modifie
suffisamment ce que l'assertion de Rollin pouvait prsenter de
fautif.--L.]





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                              CHAPITRE V

             DES LABOUREURS, DES PASTEURS, DES ARTISANS.

[Marge: Diod. l. 1, pag. 67, 68.] Les laboureurs, les pasteurs, les
artisans, qui formaient les trois conditions du bas tage en gypte, ne
laissaient pas d'y tre fort estims, surtout les laboureurs et les
pasteurs. Il fallait qu'il y et des emplois et des personnes plus
considrables, comme il faut qu'il y ait des yeux dans le corps; mais
leur clat ne fait pas mpriser les bras, les mains, les jambes, ni les
parties les plus basses. Ainsi, parmi les gyptiens, les prtres, les
soldats, les savants, avaient des marques d'honneur particulires; mais
tous les mtiers, jusqu'aux moindres, taient en estime, parce qu'on ne
croyait pas pouvoir sans crime mpriser des citoyens dont les travaux,
quels qu'ils fussent, contribuaient au bien public.

Une autre raison suprieure leur avait pu d'abord inspirer ces
sentiments d'quit et de modration, qu'ils conservrent long-temps.
Comme ils descendaient tous d'un mme pre, qui tait Cham, le souvenir
de cette origine commune, encore rcente, tant prsent  l'esprit de
tous dans les premiers sicles, tablit parmi eux une espce d'galit
qui leur faisait dire que toute l'gypte tait noble. En effet la
diffrence des conditions, et le mpris qu'on fait de celles qui
paraissent les plus basses, ne vient que de l'loignement de la tige
commune, qui fait oublier que le dernier des roturiers, si l'on veut
remonter  la source, descend d'une famille aussi noble que les plus
grands seigneurs.

Quoi qu'il en soit, en gypte nulle profession n'tait regarde comme
basse et sordide. Par ce moyen tous les arts venaient  leur perfection.
L'honneur, qui les nourrit, se mlait partout. La loi assignait  chacun
son emploi, qui se perptuait de pre en fils. On ne pouvait ni en avoir
deux, ni changer de profession. On faisait mieux ce qu'on avait toujours
vu faire, et  quoi on s'tait uniquement exerc ds son enfance; et
chacun, ajoutant sa propre exprience  celle de ses anctres, avait
bien plus de facilit  exceller dans son art. D'ailleurs cette coutume
salutaire, tablie anciennement dans la nation et dans le pays,
teignait toute ambition mal entendue, et faisait que chacun demeurait
content dans son tat, sans aspirer, par des vues d'intrt, de vanit
ou de lgret,  un plus haut rang.

C'tait l la source d'une infinit d'inventions singulires que chacun
imaginait dans son art pour le conduire  sa perfection, et pour
contribuer ainsi aux commodits de la vie et  la facilit du commerce.
[Marge: Diod. l. 1, pag. 67.] J'avais d'abord regard comme une fable ce
que Diodore rapporte de l'industrie des gyptiens, qui savaient, par une
fcondit artificielle, faire clore des poulets sans faire couver les
oeufs par des poules[111]; mais tous les voyageurs modernes attestent la
vrit de ce fait, qui mrite certainement d'tre observ, et que l'on
dit aussi n'tre pas inconnu en Europe. Selon leurs relations, les
gyptiens mettent les oeufs dans des fours auxquels ils savent donner un
degr de chaleur si tempr, et qui se rapporte si bien  la chaleur
naturelle des poules, que les poulets qui en viennent sont aussi forts
que ceux qui sont couvs  l'ordinaire. Le temps propre  cette
opration est depuis la fin de dcembre jusqu' la fin d'avril, la
chaleur tant excessive en gypte tout le reste de l'anne. Pendant ces
quatre mois ils font couver plus de trois cent mille oeufs, qui ne
russissent pas tous,  la vrit, mais qui ne laissent pas de fournir 
peu de frais une quantit prodigieuse de volailles. L'habilet consiste
 donner aux fours un degr de chaleur convenable, et qui ne passe pas
une certaine mesure. On emploie environ dix jours pour chauffer ces
fours, et autant  peu prs pour faire clore les oeufs. C'est une chose
divertissante, disent les relations, que de voir clore ces poulets,
dont les uns ne montrent que la tte, les autres sortent de la moiti du
corps, et les autres tout--fait; et, ds qu'ils sont sortis, ils
courent au travers de ces oeufs; [Marge: Tom. 2, pag. 64. Lib. 10, c.
54.] ce qui fait un vrai plaisir. On peut voir, dans les Voyages de
Corneille LeBruyn, ce que les diffrents voyageurs ont crit sur ce
sujet. Pline en fait aussi mention; mais il parat qu'au lieu de fours
les gyptiens anciennement [Marge: [V. pl. haut, p. 80.]] faisaient
clore les oeufs dans du fumier.

[Note 111: Le premier auteur qui en fait mention est Aristote
(_Hist. Anim._ VI, c. 2). Antigone de Caryste (_Hist. Mirab._, c. 104),
Pline (x, c. 54), s'accordent  dire, d'aprs lui, que ces oeufs taient
mis dans du fumier. Le procd actuellement en usage parat avoir t
inconnu des anciens gyptiens, au moins jusqu' l'an 133 de J.C.
(Vopisc. _in Saturn._) Pline, il est vrai, parle, comme nouvellement
invent, d'un procd analogue  celui des gyptiens modernes (X, c.
55); mais il ne dit point que cette invention et t faite en
gypte.--L.]

J'ai dit que les laboureurs sur-tout, et ceux qui prenaient soin des
troupeaux, taient fort considrs en gypte,  l'exception de quelques
contres, o les derniers n'taient point soufferts. En effet c'est 
ces deux professions qu'elle devait ses richesses et son opulence. C'est
une chose tonnante de voir ce que le travail et l'adresse des gyptiens
tiraient d'un pays dont l'tendue n'tait pas fort considrable, mais
dont le fonds tait devenu, par le bienfait du Nil et par l'industrie
laborieuse des habitants, d'une merveilleuse fcondit.

Il en sera toujours ainsi de tout royaume o l'attention de ceux qui
gouvernent sera tourne vers le bien public. La culture des terres et la
nourriture des animaux seront une source inpuisable de biens et
d'avantages par-tout o, comme en gypte, on se fera un devoir de les
soutenir et de les protger par principe d'tat et de politique: et
c'est un grand malheur qu'elles soient tombes maintenant dans un mpris
gnral, quoique ce soient elles qui fournissent les besoins et mme les
dlices de la vie  toutes les conditions que nous regardons comme
releves. Car, dit M. l'abb Fleury dans son admirable livre des
Moeurs des Isralites, o il examine  fond la matire que je traite,
c'est le paysan qui nourrit les bourgeois, les officiers de justice et
de finance, les gentilshommes, les ecclsiastiques; et, de quelque
dtour que l'on se serve pour convertir l'argent en denres, ou les
denres en argent, il faut toujours que tout revienne aux fruits de la
terre et aux animaux qu'elle nourrit. Cependant, quand nous comparons
ensemble tous ces diffrents degrs d conditions, nous mettons au
dernier rang ceux qui travaillent  la campagne; et plusieurs estiment
plus de gros bourgeois inutiles, sans force de corps, sans industrie,
sans aucun mrite, parce qu'ayant plus d'argent ils mnent une vie plus
commode et plus dlicieuse.

Mais, si nous imaginions un pays o la diffrence des conditions ne ft
pas si grande; o vivre noblement ne ft pas vivre sans rien faire, mais
conserver soigneusement sa libert, c'est--dire n'tre sujet qu'aux
lois et  la puissance publique, subsister de son fonds sans dpendre de
personne, et se contenter de peu plutt que de faire quelque bassesse
pour s'enrichir; un pays o l'on mprist l'oisivet, la mollesse et
l'ignorance des choses ncessaires pour la vie, et o l'on ft moins de
cas du plaisir que de la sant et de la force du corps, en ce pays-l il
serait bien plus honnte de labourer ou de garder un troupeau que de
jouer ou se promener toute la vie. Or il ne faut point recourir  la
rpublique de Platon pour trouver des hommes en cet tat. C'est ainsi
qu'a vcu la plus grande partie du monde pendant prs de quatre mille
ans, non-seulement les Isralites, mais les gyptiens, les Grecs, les
Romains, c'est--dire les nations les plus polices, les plus sages, les
plus guerrires, les plus claires en tout genre. Elles nous apprennent
toutes le cas que nous devrions faire de la culture des terres et du
soin des troupeaux: dont l'une, sans parler du chanvre et du lin d'o
l'on tire les toiles, nous fournit, par les grains, les fruits, les
lgumes, une nourriture non-seulement abondante, mais dlicieuse; et
l'autre, outre les viandes exquises dont il couvre nos tables, met
presque seul en mouvement les manufactures et le commerce par le moyen
des cuirs et des toffes.

L'intention des princes, pour l'ordinaire, et leur intrt certainement,
est qu'on mnage et qu'on favorise les gens de la campagne, qui
soutiennent  la lettre le poids du jour et de la chaleur, et qui
supportent une grande partie des charges du royaume; mais les bonnes
intentions des princes sont souvent frustres par l'insatiable et
impitoyable avidit de ceux qui sont chargs du recouvrement de leurs
deniers. L'histoire nous a conserv une belle parole de Tibre  ce
sujet: Un gouverneur du pays mme dont nous parlons ici, c'est--dire
[Marge: Diodor. [lis. Dio. Cassius] l. 57, p. 608.] de l'gypte, ayant
augment l'imposition annuelle que payait la province, sans doute pour
faire sa cour  l'empereur, et lui ayant envoy une somme plus
considrable qu' l'ordinaire, Tibre, qui, dans ses premires annes,
pensait ou du moins parlait bien, lui rpondit que[112] _son intention
tait qu'on tondt ses brebis, et non pas qu'on les corcht_.

[Note 112: [Grec: Keiresthai mou ta probata, all' ouk apoxyresthai
boulomai.]]

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                             CHAPITRE VI.

                    DE LA FCONDIT DE L'GYPTE.

Je ne parlerai ici que de quelques plantes particulires  l'gypte, et
de l'abondance du bl qui y croissait.

_Papyrus_[113]. C'est une plante qui pousse quantit de tiges
triangulaires, hautes de six ou sept coudes. [Marge: Plin. l. 13, c.
11.] Les anciens ont crit d'abord sur des feuilles de palmier, puis sur
des corces d'arbre, d'o est venu le mot _liber_: aprs cela sur des
tablettes enduites de cire, o l'on imprimait les caractres avec un
poinon qui avait un bout aigu pour crire, et l'autre plat pour
effacer: ce qui a donn lieu  cette expression d'Horace, [Marge: Satir.
10, lib. 1 [v. 72.]]

     Sp stylum vertas, iterm qu digna legi sint
     Scripturus.

qui signifie que, pour faire un bon ouvrage, il faut beaucoup effacer,
beaucoup corriger. Enfin on introduisit l'usage du papier. C'tait des
feuilles propres  crire, faites de l'corce de la plante dont nous
parlons, _papyrus_, appele autrement _byblus_: [Marge: Lucan. [Pharsal.
III, v. 222.]]

     Nondum flumineas Memphis contexere byblos
     Nuverat.

[Note 113: Pour les diffrents usages du papyrus, voyez une
dissertation de M. de Caylus (_Acadm. Insc._ tom. XXVI, pag. 267).--L.]

Merveilleuse invention[114], dit Pline, qui est d'un si grand usage dans
la vie, qui fixe la mmoire des faits, et qui immortalise les hommes!
Varron l'attribue  Alexandre-le-Grand, lorsqu'il btit Alexandrie: mais
elle est bien plus ancienne que lui; il ne fit que la rendre plus
commune. Le mme Pline ajoute qu'Eumne, roi de Pergame, substitua le
parchemin au papier, par jalousie contre Ptolme, roi d'gypte, se
piquant de l'emporter par ce moyen sur sa bibliothque, dont les livres
n'taient que de papier. Le parchemin est une peau de mouton ou de
blier prpare pour crire; on l'appelle _pergamenum_,  cause qu'il a
t invent par les rois de Pergame. Tous les anciens manuscrits sont
sur du parchemin, ou sur du vlin, qui est une peau de veau plus
dlicate que le parchemin ordinaire. C'est une chose curieuse de voir
comment notre papier, qui est si blanc et si fin, se fait de vieux
haillons et de sales chiffons qu'on ramasse dans les rues. La plante
nomme _papyrus_ servait aussi  faire des voiles de vaisseau, des
cordages, des habits, des couvertures, etc.

[Note 114: Postea promiscu patuit usus rei, qu constat
immortalitas hominum... Chart usu maxim humanitas constat in
memoria.]

[Marge: Plin. l. 19, cap. 1.] _Linum._ Le lin est une plante dont
l'corce est pleine de filets qui servent  faire de la toile dlie. On
avait en gypte une adresse merveilleuse pour le prparer et le
travailler, les fils qu'on en tirait tant d'une si grande finesse,
qu'ils chappaient presque  la vue. Les prtres n'y taient vtus que
de lin, et jamais de laine, et c'tait aussi l'habillement ordinaire des
personnes considrables. On en faisait un grand commerce, et il s'en
transportait beaucoup dans les pays trangers. Ce travail occupait un
grand nombre de personnes en gypte, sur-tout parmi les femmes, comme on
le voit dans l'endroit d'Isae o ce prophte menace l'gypte d'une
affreuse scheresse qui en fera cesser tous les travaux: [Marge: Is. 19,
9. Exod. 9, 31.] _Confundentur qui operabantur linum, pectentes et
texentes subtilia_. On voit aussi dans l'criture que l'un des effets de
la grle que Mose fit tomber en gypte fut de ruiner tout le lin qui
commenait dj  monter en graine: c'tait au mois de mars.

[Marge: Plin. _Ibid._] _Byssus._ C'tait une autre espce de lin[115],
extrmement fin et dli, qui tait souvent teint en pourpre. Il tait
fort cher, et il n'y avait que les gens riches et aiss qui s'en
vtissent. Pline, qui donne la premire place au lin incombustible, met
celui-ci aprs, et[116] dit qu'il servait  la parure et  l'ornement
des dames. Il parat, par l'criture sainte, que c'tait de l'gypte
[Marge: Ezech. 27] sur-tout qu'on tirait les toiles composes de cette
espce de lin: _byssus varia de gypto texta est tibi_.

[Note 115: Forster (_de bysso_) et Larcher ont prouv que le byssus
tait le coton. (Voyez plus haut, p. 69.)--L.]

[Note 116: Pioximus byssino, mulierum maxime deliciis... genito.]

Je ne parle point du _lotus_, plante fort commune et fort estime en
gypte, dont la graine servait autrefois  faire du pain[117]. Il y
avait un autre _lotus_ en Afrique, qui a donn son nom aux _lotophages_,
parce qu'ils [Marge: Odys. l. 9 v. 84-102.] vivaient du fruit de cet
arbre[118], fruit d'un got si dlicieux, s'il en faut croire Homre,
qu'il faisait oublier  ceux qui en mangeaient toutes les douceurs de la
patrie, comme Ulysse l'prouva  son retour de Troie.

En gnral les lgumes et les fruits taient excellents en gypte, et
auraient pu[119], comme Pline le remarque, suffire seuls pour la
nourriture, tant la bont et l'abondance en taient grandes; et en effet
les ouvriers ne vivaient presque d'autre chose, comme on le voit dans
ceux qui travaillaient aux pyramides.

[Note 117: Et dont on mangeait la racine. Le _lotus_ est une plante
aquatique, espce de _nympha_.--L.]

[Note 118: Ce lotus est une espce de jujubier, selon M.
Desfontaines.--L.]

[Note 119: gyptus frugum quidem fertilissima, sed ut prop sola
iis carere possit, tanta est ciborum ex herbis abundantia. (Plin., lib.
21, cap. 15.)]

Outre ces richesses champtres, le Nil, par la pche et par la
nourriture des troupeaux, fournissait la table des gyptiens de poissons
exquis de toute espce, et de viandes trs-succulentes. C'est ce qui fit
regretter si fort l'gypte aux Isralites, quand ils se trouvrent dans
le dsert. [Marge: Num. 11, 4, 5.] _Qui nous donnera de la chair 
manger?_ disaient-ils d'un ton plaintif et sditieux. _Nous nous
souvenons des poissons que nous mangions en gypte_ presque _pour rien.
Les concombres, les melons, les poireaux, les ognons et l'ail nous
reviennent dans l'esprit.... [Marge: Exod. 16, 5.] Nous tions assis
prs des marmites pleines de viandes, et nous mangions du pain tant que
nous voulions_.

Mais la grande et l'incomparable richesse de l'gypte tait le bl, qui
la mettait en tat, mme dans des temps de famine presque universelle,
de nourrir tous les peuples voisins, comme cela arriva sous Joseph. Dans
les temps postrieurs elle fut toujours la ressource et le grenier le
plus assur de Rome et de Constantinople. On sait que la calomnie
invente contre saint Athanase,  qui l'on imputait d'avoir menac
d'empcher  l'avenir que l'on ne transportt du bl d'Alexandrie 
Constantinople, fit entrer en fureur contre ce saint vque l'empereur
Constantin, parce qu'il savait que cette ville ne pouvait subsister sans
les convois d'gypte. C'est la mme raison qui porta toujours les
empereurs romains  prendre un si grand soin de l'gypte, qu'ils
regardaient comme la mre nourricire de Rome.

Cependant le mme fleuve qui a mis cette province en tat de nourrir et
de faire subsister les deux villes du monde les plus peuples, la
rduisait quelquefois elle-mme  une affreuse famine; et il est
tonnant que la sage prvoyance de Joseph, qui, dans des temps
d'abondance, avait mis en rserve des bls pour des annes de strilit,
n'ait point appris  ces politiques si vants  se prcautionner par une
pareille industrie contre les varits et les incertitudes du Nil[120].
Pline le jeune, dans le pangyrique de Trajan, nous fait une peinture
admirable de l'extrmit o la famine rduisit cette province sous cet
empereur, et de la gnreuse libralit qu'il fit paratre pour la
soulager. On ne sera pas fch d'en voir ici un extrait, qui rendra
moins les expressions que les penses.

[Note 120: Snque nous apprend que, pendant deux annes
conscutives, dans la dixime et la onzime annes du rgne de
Clopatre, l'inondation du Nil trompa l'esprance des laboureurs; et que
ce malheur arriva pendant neuf annes, au tmoignage de Callimaque.
(Senec., _Qust. Natur._ IV, 2,  15.) Le passage de Callimaque, dont
Snque rappelle le sens, a t conserv par le grand tymologiste. On
le trouve dans l'dit. d'Ernesti (t. 1, p. 357).--L.]

L'gypte, dit Pline, qui se glorifiait de n'avoir besoin, pour nourrir
et faire crotre ses grains, ni des pluies, ni du ciel, et qui se
croyait assure pour toujours de le disputer aux terres les plus
fertiles, fut condamne  une scheresse inopine, et  une funeste
strilit, parce que l'inondation du Nil, source et mesure certaine de
l'abondance, beaucoup moins tendue qu' l'ordinaire, avait laiss  sec
la plupart des terres[121]. Pour-lors elle implora le secours du prince,
comme elle avait coutume d'attendre celui du fleuve. Le dlai ne dura
que ce qu'il fallut de temps au courrier pour porter  Rome cette triste
nouvelle; et il semblait que ce malheur n'tait arriv que pour faire
paratre avec plus d'clat la bont de Csar[122]. C'tait une ancienne
et commune opinion, que notre ville ne pouvait subsister que par les
vivres qu'elle tirait d'gypte. Cette nation vaine et fastueuse se
vantait de nourrir, toute vaincue qu'elle tait, ses vainqueurs, d'avoir
leur sort entre ses mains, et de rgler par son fleuve leur bonne ou
mauvaise destine. Nous avons rendu au Nil ses moissons, et lui avons
renvoy ses convois: que l'gypte apprenne donc, par son exprience,
qu'elle ne nous est point ncessaire, mais qu'elle est notre esclave:
qu'elle sache que ce n'est pas tant des vivres qu'elle nous envoie qu'un
tribut qu'elle nous paie; et qu'elle n'oublie jamais que nous pouvons
bien nous passer de l'gypte, mais que l'gypte ne peut point se passer
de nous. C'en tait fait de cette province si fertile, si elle et
encore t libre. Elle a trouv un sauveur et un pre dans son matre.
tonne de voir ses greniers remplis sans le travail de ses laboureurs,
elle n'a su d'o lui pouvaient venir ces richesses trangres et
gratuites. La disette de peuples si loigns de nous, et secourus si
promptement, n'a servi qu' faire mieux sentir quel avantage c'est que
d'tre sous notre empire[123]. Le Nil a pu, dans d'autres temps, couvrir
d'une plus grande inondation les campagnes d'gypte, mais il n'a jamais
coul plus abondamment pour la gloire des Romains. Puisse le ciel,
content d'avoir mis  une telle preuve et la patience des peuples, et
la bont du prince, rendre pour toujours  l'gypte son ancienne
fcondit!

[Note 121: Inundatione; id est ubertate regio fraudata, sic opem
Csaris invocavit, ut solet amnem suum.]

[Note 122: Pererebuerat antiquitas, urbem nostram nisi opibus
gypti ali sustentarique non posse. Superbiebat ventosa et insolens
natio, qud victorem quidcm populum pasceret tamen, qudque in suo
flumine, in suis manibus, vel abundantia nostra vel fames esset.
Refudimus Nilo suas copias. Recepit frumenta qu miserat, deportatasque
messes revexit.]

[Note 123: Nilus gypto quidem sp, sed glori nostr nunquam
largior fluxit.]

Le reproche que Pline fait ici aux gyptiens, d'avoir une vaine et folle
complaisance dans les inondations de leur Nil, marque un de leurs
caractres les plus particuliers, et me fait souvenir d'un bel endroit
d'zchiel, o Dieu parle ainsi  Pharaon, l'un de leurs rois: [Marge:
Ezech. 29, v. 3 et 9.] Je viens  toi, grand dragon, qui te couches au
milieu de tes fleuves, et qui dis: Le fleuve est  moi, c'est moi qui
l'ai fait, c'est moi-mme qui me suis cr. _Ecce ego ad te, Pharao,
rex gypti, draco magne, qui cubas in medio fluminum tuorum, et dicis:
Meus est fluvius, et ego feci eum, et ego feci memetipsum._

Dieu voyait dans le coeur de ce prince un orgueil insupportable, un
sentiment de scurit, de confiance dans les inondations du Nil, d'une
entire indpendance des influences du ciel, comme s'il n'et d les
heureux effets de cette inondation qu' ses soins et  ses travaux, ou 
ceux de ses prdcesseurs: _Meus est fluvius, et ego feci eum._

Avant que de terminer cette seconde partie, qui regarde les moeurs des
gyptiens, je crois devoir avertir les lecteurs de se rendre attentifs 
diffrents traits rpandus dans l'histoire d'Abraham, de Jacob, de
Joseph, de Mose, qui confirment et claircissent une partie de ce que
nous trouvons dans les auteurs profanes sur ce sujet. Ils y remarqueront
la police parfaite qui rgnait en gypte, soit  la cour, soit dans le
reste du royaume; la vigilance du prince, qui tait averti de tout, qui
avait un conseil rgl, des ministres choisis, des troupes toujours bien
entretenues, et de toute sorte, infanterie, cavalerie, chariots arms en
guerre; des intendants dans toutes les provinces; des gardes des
greniers publics, des dispensateurs exacts du bl, qui le distribuaient
avec grand ordre; une cour forme avec tous les officiers de la
couronne, capitaine des gardes, grand chanson, grand panetier, en un
mot tout ce qui compose la maison d'un prince et qui fait l'clat d'une
cour brillante. [Marge: Gen. 12, 10-20.] Ils y admireront plus que tout
cela encore la crainte des menaces de Dieu, inspecteur de toutes les
actions, et juge des rois mmes; et l'horreur de l'adultre, reconnu
comme un crime capable de faire prir un royaume.





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                           TROISIME PARTIE.

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                     HISTOIRE DES ROIS D'GYPTE.

Il n'y a point dans toute l'antiquit d'histoire plus obscure ni plus
incertaine que celle des premiers rois d'gypte. Cette nation fastueuse,
et follement entte de son antiquit et de sa noblesse, trouvait qu'il
tait beau de se perdre dans un abyme infini de sicles, qui [Marge:
Diod. l. 1, p. 41.] semblait l'approcher de l'ternit. Si on l'en
croit, les dieux d'abord, ensuite les demi-dieux ou hros, la
gouvernrent successivement pendant l'espace de plus de vingt mille
ans[124]. On sent assez combien cette prtention est vaine et fabuleuse.

[Note 124: Diodore, cit par Rollin, dit: _un peu moins de dix-huit
mille ans_. (1,  44.) Frret a montr que cette antiquit si recule
provient de l'quivoque cause par le mot _anne_, qui a dsign
originairement des saisons de trois ou de quatre mois. En rduisant les
dates gyptiennes, d'aprs cette hypothse, on reconnat qu'elles se
renferment dans les limites de la chronologie de l'criture Sainte.--L.]

Aprs les dieux et demi-dieux rgnrent des hommes gyptiens, dont
Manthon nous a laiss trente dynasties ou principauts. Ce Manthon
tait gyptien, grand-prtre et garde des archives sacres de l'gypte;
il avait t instruit dans les lettres grecques. Il a crit l'histoire
des gyptiens, et l'a tire,  ce qu'il dit, des crits de Mercure, et
des autres anciens mmoires conservs dans les archives des temples. Il
avait compos cet ouvrage sous le rgne et par l'ordre de Ptolme
Philadelphe.

Si l'on suppose les trente dynasties de Manthon successives, elles
composent plus de cinq mille trois cents ans jusqu'au rgne d'Alexandre,
ce qui est manifestement convaincu de fausset. D'ailleurs on voit dans
ratosthne[125], appel  Alexandrie par Ptolme Evergte, une liste
de trente-huit rois thbains, tous diffrents [Marge: Eratosthen. ap.
Syncell. p. 91. c. 147 D.] de ceux de Manthon. Le soin d'claircir ces
difficults a beaucoup exerc les savants. La voie la plus sre de
concilier ces contradictions est de supposer, comme le font maintenant
presque tous ceux qui traitent cette matire, que les rois dont il est
parl dans les diffrentes dynasties ne se sont pas tous succd les uns
aux autres, mais que plusieurs ont rgn en mme temps dans des contres
diffrentes. Il y a eu en gypte quatre dynasties principales: celle de
Thbes, celle de Thin, celle de Memphis, et celle de Tanis. Je ne ferai
point ici le dnombrement des rois qui y ont rgn: l'histoire ne nous
en a presque conserv que les noms. Je ne rapporterai que ce qui me
paratra propre  clairer et  instruire les jeunes gens, pour qui
principalement j'cris; et je m'arrterai sur-tout  ce qu'Hrodote et
Diodore de Sicile nous apprennent des rois d'gypte, sans mme y garder
une suite fort exacte, du moins dans les commencements de cette
histoire, qui sont fort obscurs, et sans me mettre en devoir de
concilier ces deux historiens. Leur dessein, surtout d'Hrodote, a t,
non de donner une suite exacte des rois d'gypte, mais seulement
d'indiquer ceux dont l'histoire leur a paru plus intressante et plus
instructive. Je suivrai le mme plan; et j'espre qu'on ne me saura pas
mauvais gr de n'tre point entr moi-mme, et de n'avoir point engag
avec moi les jeunes gens, dans un labyrinthe de difficults qui est
presque sans issue, et d'o les plus habiles ont bien de la peine  se
tirer quand ils veulent suivre le fil de l'histoire et fixer des dates
assures. Les curieux pourront consulter les savants[126] ouvrages o
cette matire est traite  fond.

[Note 125: Il tait de Cyrne.]

[Note 126: La chronique du chevalier Marsham; les ouvrages du P.
Pezron; les dissertations du P. Tournemine, et celles de M. l'abb
Sevin.]

Je dois avertir ds le commencement qu'Hrodote, sur la foi des prtres
gyptiens qu'il avait consults, rapporte beaucoup d'oracles et de faits
singuliers qu'un lecteur clair ne prendra que pour ce qu'ils sont,
c'est--dire pour des fables.

L'histoire ancienne d'gypte contient 2158 ans, et elle se divise
naturellement en trois parties.

La premire commence  l'tablissement de la monarchie gyptienne,
fonde par Mns ou Mesram, fils de Cham, l'anne du monde 1816, et
finit  la destruction de cette mme monarchie par Cambyse, roi de
Perse, l'an 3479; et cette premire partie comprend 1663 ans.

La seconde partie est mle avec l'histoire des Perses et des Grecs, et
s'tend jusqu' la mort d'Alexandre-le-Grand, arrive en 3681, et
renferme par consquent 202 ans.

La troisime est celle o s'est leve en gypte une nouvelle monarchie
sous les Lagides, c'est--dire sous les Ptolmes, descendants de Lagus,
jusqu' la mort de Clopatre, dernire reine d'Egypte, en 3974; et ce
dernier espace renferme 293 ans.

Je ne traiterai ici que la premire partie, rservant les deux autres
pour les temps qui leur sont propres.

ROIS D'GYPTE.

[Marge: AN. M. 1816 AV. J.C. 2188] MNS. Tous les historiens
conviennent que Mns est le premier roi d'gypte. On prtend, et ce
n'est point sans fondement, qu'il est le mme que Mesram, fils de Cham.

Cham tait le second fils de No. Lorsque la famille de ce dernier,
aprs la folle entreprise de la tour de Babel, se dispersa en
diffrentes contres, Cham tourna du ct de l'Afrique: et c'est lui
sans doute qui dans la suite y fut honor comme dieu sous le nom de
Jupiter Ammon. Il avait quatre enfants: Chus, Mesram, Phuth [Marge:
Gen. 10, 6.] et Canaan. Chus s'tablit en Ethiopie; Mesram dans
l'gypte, qui, dans l'criture, est le plus souvent appele de son nom
et de celui de Cham son pre; Phuth, dans la partie de l'Afrique qui est
 l'occident de l'gypte; et Canaan, dans le pays qui depuis a port son
nom. Les Cananens sont certainement le mme peuple que les Grecs
nomment presque toujours Phniciens, sans qu'on puisse rendre raison ni
de ce nom tranger, ni de l'oubli du vritable.

[Marge: Herod. l. 1, cap. 99. Diod. lib. 1, pag. 42.] Je reviens 
Mesram. On convient que c'est le mme que Mns, que tous les
historiens donnent pour le premier roi d'gypte. Ils disent que c'est
lui qui y tablit le premier le culte des dieux et les crmonies des
sacrifices.

BUSIRIS, assez long-temps aprs, btit la fameuse ville de Thbes, et y
tablit le sige de l'empire[127]. Nous avons parl ailleurs de la
magnificence et des richesses de cette ville. Ce n'est pas le Busiris
connu par sa cruaut[128].

[Note 127: Diodore de Sicile compte deux rois de ce nom: le premier
a rgn 1400 ans aprs Mns; et l'autre est le huitime successeur du
premier: c'est  celui-ci qu'il attribue la fondation de Thbes. (I, 
45.)--L.]

[Note 128: Strabon (XVII, pag. 802), et Diodore de Sicile ( 45 et
88), nient l'existence de ce Busiris, et traitent de fables tout ce que
les Grecs en ont dit. Marsham et Newton sont de l'avis de ces deux
auteurs.--L.]

[Marge: Diod. lib. 2, pag. 44, 45.] OSYMANDYAS. Diodore dcrit fort au
long plusieurs difices magnifiques que ce prince avait fait
construire[129], dont l'un entre autres[130] tait orn de scupltures et
de peintures d'une beaut parfaite, qui reprsentaient son expdition
contre les Bactriens, peuple de l'Asie, qu'il avait attaqus avec une
arme de quatre cent mille hommes de pied, et de vingt mille chevaux. On
y voyait, dans un autre endroit, une assemble de juges, dont le
prsident portait au cou une image de la Vrit, qui avait les yeux
ferms, et avait autour de lui un grand nombre de livres; symbole
nergique, qui marquait que les juges devaient tre instruits des lois,
et juger sans acception de personnes.

On y avait peint aussi le roi, qui offrait aux dieux l'or et l'argent
qu'il tirait chaque anne des mines d'gypte, qui montaient  la somme
de seize millions[131].

[Note 129: A Thbes.--L.]

[Note 130: C'tait son tombeau.--L.]

[Note 131: Trois mille deux cents myriades de mines. = Rollin a
voulu dire _seize cent millions_; car les trois mille deux cents
myriades ou 32,000,000 de mines d'argent, 533,000 talents, valent
1,599,000,000 fr., d'aprs l'valuation du talent, suivie par Rollin, ou
les talents dont il est question ici sont de fort peu de valeur, ou les
prtres en ont impos  Diodore de Sicile.--L.]

Non loin de l paraissait une magnifique bibliothque, la plus ancienne
dont il soit parl dans l'histoire; elle avait pour titre: _le trsor
des remdes de l'ame_. Prs de cette bibliothque on avait plac des
statues de tous les dieux d'gypte,  chacun desquels le roi offrait des
prsents convenables; par o il semblait vouloir annoncer  la postrit
que pendant sa vie il avait eu le bonheur de montrer toujours beaucoup
de pit envers les dieux et de justice envers les hommes.

Son tombeau tait d'une magnificence extraordinaire. Il tait environn
d'un cercle d'or qui avait une coude de largeur, et trois cent
soixante-cinq coudes de circuit[132], sur chacune desquelles taient
marqus le lever et le coucher du soleil, de la lune et des autres
constellations; car ds-lors les gyptiens divisaient l'anne en douze
mois, chacun de trente jours, et aprs le douzime mois ils ajoutaient
chaque anne cinq jours [Marge: [plus haut, p. 76.]] et six heures. On
ne savait ce qu'on devait le plus admirer dans ce superbe monument, ou
la richesse de la matire, ou l'art et l'industrie des ouvriers.

[Marge: Diod. p. 46.] UCHORUS, l'un des successeurs d'Osymandyas, btit
la ville de Memphis[133]. Elle avait cent cinquante stades de
circuit[134], c'est--dire plus de sept lieues. Il la plaa  la pointe
du Delta,  l'endroit o le Nil se partage en plusieurs branches. Du
ct du midi, il fit une leve fort haute. A droite et  gauche, il
creusa des fosss trs-profonds[135] pour y recevoir le fleuve. Ils
taient revtus de pierres, et, du ct de la ville, rehausss par de
fortes chausses: le tout pour mettre la ville en sret et contre les
inondations du Nil, et contre les attaques des ennemis. Une ville si
avantageusement situe, et si bien fortifie, qui tait comme la clef du
Nil, et qui par l dominait sur tout le pays, devint bientt la demeure
ordinaire des rois. Elle demeura en possession de cet honneur jusqu'au
temps o Alexandre-le-Grand fit btir Alexandrie.

[Note 132: Il est permis de douter de l'existence de ce merveilleux
cercle d'or, qui avait 192 mtres (590 pieds) de circonfrence; car
Diodore n'a pu le dcrire que d'aprs le rcit des prtres, attendu
qu'il avait t dtruit cinq sicles auparavant par Cambyse. (I, 
49.)--L.]

[Note 133: Btie par Mns, selon Hrodote.--L.]

[Note 134: Environ 31,620 mtres, environ 6 lieues; mais peut-tre
s'agit-il du petit stade (V. plus bas, p. 101): dans ce cas, la mesure
se rduit  3 lieues.--L.]

[Note 135: Diodore dit un _lac_.--L.]

[Marge: plus haut, p. 22, n. 1.] MOERIS. C'est lui qui construisit ce
lac si fameux qui porta son nom. Nous en avons parl ci-devant.

[Marge: AN. M. 1920 AV. J.C. 2084.] L'gypte avait t long-temps
gouverne par des princes ns dans le pays mme, lorsque des trangers,
qu'on nomma rois-pasteurs, en langue gyptienne _hycsos_, Arabes ou
Phniciens, s'emparrent d'une grande partie de la basse gypte et de
Memphis: mais ils ne furent point matres de la haute gypte, et le
royaume de Thbes subsista toujours jusqu'au temps de Ssostris. La
domination de ces rois trangers dura environ 260 ans.

[Marge: Gen. 12, 20-20. AN. M. 2084 AV. J.C. 1920.] C'est sous l'un
d'eux, appel dans l'criture Pharaon, nom commun  tous les rois
d'gypte, qu'Abraham passa dans ce pays avec Sara sa femme, qui y courut
un grand risque, parce que le prince, inform de sa rare beaut, et ne
la croyant que soeur et non pouse d'Abraham, l'avait fait enlever.

[Marge: AN. M. 2179 AV. J.C. 1825 AN. M. 2276 AV. J.C. 1728.] TETHMOSIS,
ou Amosis, ayant chass les rois-pasteurs, rgna dans la basse gypte.

Long-temps aprs, Joseph fut men en gypte par des marchands
ismalites, vendu  Putiphar, et, par une suite d'vnements
merveilleux, conduit  une suprme autorit, et lev  la premire
place du royaume. Je ne dis rien ici de son histoire, qui est connue de
tout le monde. [Marge: Justin. l. 36, cap. 2.] J'avertis seulement que
Justin, qui n'a fait qu'abrger Trogue Pompe, historien excellent du
temps d'Auguste, remarque que Joseph, le dernier des enfants de Jacob,
que ses frres, par envie, avaient vendu  des marchands trangers,
ayant reu du ciel l'intelligence des songes et la connaissance de
l'avenir, sauva, par sa rare prudence, l'gypte de la famine dont elle
tait menace, et fut extrmement considr du roi.

[Marge: AN. M. 2298 AV. J.C. 1706.] Jacob y passa aussi avec toute sa
famille, qui fut toujours bien traite par les gyptiens pendant qu'ils
conservrent le souvenir des services importants que Joseph leur avait
rendus. Mais, dit l'criture, aprs la [Marge: Exod. 1-8.] mort de
Joseph il s'leva un nouveau roi,  qui Joseph tait inconnu.

RAMESSS-MIAMUN tait, selon Ussrius, le nom de ce nouveau roi connu
dans l'criture sous celui de [Marge: AN. M. 2427 AV. J.C. 1577.]
Pharaon. Il rgna pendant soixante-six ans, et fit souffrir aux
Isralites des maux infinis. Il tablit, _dit l'criture_, des
intendants des ouvrages, afin qu'ils accablassent les Hbreux de
fardeaux _insupportables_. [Marge: Exod. 1-11-13-14.] Et ils btirent 
Pharaon des villes pour servir de[136] magasins, savoir: Phithom et
Ramesss... Les gyptiens hassaient les enfants d'Isral: ils les
affligeaient en leur insultant; et ils leur rendaient la vie ennuyeuse
en les employant  des travaux pnibles de boue, de mortier et de
brique, et  toutes sortes d'ouvrages de terre dont ils taient
accabls. Ce roi avait deux fils, Amnophis et Busiris.

[Note 136: Heb. _urbes thesaurorum_; Sept. _urbes munitas_. Ces
villes taient destines pour y mettre en rserve le bl, l'huile et les
autres richesses de l'gypte. _Vatab._ = Dans la Vulgate, _urbes
tabernaculorum_.--L.]

[Marge: AN. M. 2494 AV. J.C. 1510. AN. M. 2513 AV. J.C. 1491,]
AMNOPHIS, qui tait l'an, lui succda. C'est ce Pharaon sous qui les
Isralites sortirent d'gypte, et qui fut submerg au passage de la mer
Rouge.

Selon le P. Tournemine, Ssostris, dont nous parlerons bientt, est
celui des rois d'gypte qui commena la perscution contre les
Isralites, et qui les accabla de travaux pnibles; ce qui est
trs-conforme  ce que Diodore remarque de ce prince, qu'il n'employa
dans les ouvrages qu'il fit en gypte que des trangers. Ainsi l'on peut
mettre le grand vnement du passage de la mer Rouge sous[137] Phron
son fils; et le caractre d'impit que lui donne Hrodote rend cette
conjecture trs-vraisemblable. Le plan que je me suis propos me
dispense d'entrer dans ces discussions de chronologie.

[Note 137: Ce nom ressemble fort  celui de Pharaon, qui tait
commun aux rois d'gypte.]

[Marge: Lib. 3, p. 74] Diodore, en parlant de la mer Rouge, dit une
chose bien digne de remarque. Il y avait, observe cet historien, dans
tout le pays, une ancienne tradition, transmise des pres aux enfants
depuis plusieurs sicles, qu'autrefois, par un reflux extraordinaire, la
mer avait t entirement dessche, en sorte qu'on en voyait le fond,
et que bientt aprs, les eaux, par un flux violent, avaient repris leur
premire place. Il est vident que c'est le passage miraculeux de la mer
Rouge sous Mose qui est ici dsign; et j'en fais la remarque exprs
pour avertir les jeunes gens de ne pas laisser chapper, dans la lecture
des auteurs, ces traces prcieuses d'antiquit, sur-tout quand elles
ont, comme celle-ci, quelque rapport  la religion.

Ussrius dit qu'Amnophis laissa deux fils, l'un nomm Sthosis ou
Ssostris, l'autre Armas. Les Grecs l'ont appel Blus, et ses deux
enfants, gyptus et Danas.

[Marge: Herod. l. 2, c. 102-110.] Ssostris a t non-seulement l'un des
plus puissants [Marge: Diod. l. 1, p. 48-54.] rois qu'ait eus l'gypte,
mais l'un des plus grands conqurants que vante l'antiquit.

Son pre, ou par instinct, ou par humeur, ou, comme le disent les
gyptiens, par l'autorit d'un oracle, conut le dessein de faire de son
fils un conqurant. Il s'y prit  la manire des gyptiens, c'est--dire
avec grandeur et noblesse. Tous les enfants qui naquirent le mme jour
que Ssostris furent amens  la cour par ordre du roi. Il les fit
lever comme ses enfants, et avec les mmes soins que Ssostris, prs
duquel ils taient nourris. Il ne pouvait lui donner de plus fidles
ministres, ni des officiers plus zls pour le succs de ses armes. On
les accoutuma sur-tout, ds l'ge le plus tendre,  une vie dure et
laborieuse, pour les mettre en tat de soutenir un jour avec facilit
les fatigues de la guerre. On ne leur donnait pas  manger qu'auparavant
ils n'eussent fait  pied ou  cheval une course considrable[138]. La
chasse tait leur exercice le plus ordinaire.

[Note 138: Diodore dit 180 stades, mesure qui a paru si longue 
Rollin, qu'il n'a pas os l'exprimer; et pour sauver l'invraisemblance,
il laisse croire que ces jeunes gens faisaient cette route _ou  pied ou
 cheval_, quoique Diodore parle seulement d'une course  pied; il faut
voir comme Voltaire se moque de l'extravagance de Diodore (_Philosoph.
de l'hist._),  l'occasion de ces 180 stades, qu'il value  8 lieues.
Diodore se sert ici, comme plus bas (pag. 106, note 2), du petit stade
gyptien (= 105, 4 mtres), et les 180 stades valent 18,970 mtres, ou
seulement 3 lieues 1/2; or, il n'y a rien d'invraisemblable  ce qu'on
exige de jeunes gens, habitus  de rudes exercices, qu'ils fassent tous
les matins 3 lieues 1/2 avant de prendre de la nourriture.--L.]

[Marge: Lib. 12, c. 4.] lien[139] remarque que Ssostris fut instruit
par Mercure, et qu'il apprit de lui la politique et l'art de rgner. Ce
Mercure est celui que les Grecs ont appel _Trismgiste_, c'est--dire
_trois fois grand_[140]. L'gypte, o il tait n, lui doit l'invention
de presque tous les arts. Les deux ouvrages que nous avons sous son nom
portent des marques si certaines de nouveaut, qu'il n'y a personne qui
doute maintenant de leur supposition. Il y a encore eu un autre Mercure,
fort clbre chez les gyptiens par ses rares connaissances, et beaucoup
plus ancien que celui-ci. Jamblique, prtre de l'gypte, nous assure que
l'usage de ce pays tait de mettre sous le nom d'Herms ou Mercure les
ouvrages et les inventions que l'on donnait au public.

[Note 139: [Grec: Ta nomata ekmousthnai]]

[Note 140: _Trois fois trs-grand._--L.]

Quand Ssostris fut plus g, son pre lui fit faire son apprentissage
par une guerre contre les Arabes. Ce jeune prince y apprit  supporter
la faim et la soif, et soumit cette nation, jusqu'alors indomptable. La
jeunesse leve avec lui le suivit toujours dans toutes ses campagnes.

Accoutum aux travaux guerriers par cette conqute, son pre le fit
tourner vers l'occident de l'gypte. Il attaqua la Libye, et la plus
grande partie de cette vaste rgion fut subjugue.

[Marge: AN. M. 2513 AV. J. C. 1491.] SSOSTRIS. En ce temps son pre
mourut, et le laissa en tat de tout entreprendre. Il ne conut pas un
moindre dessein que celui de la conqute du monde; mais, avant que de
sortir de son royaume, il avait pourvu  la sret du dedans, en gagnant
le coeur de tous ses peuples par la libralit, par la justice, et par
des manires douces et populaires. Il n'eut pas moins de soin de mnager
les officiers et les soldats, qui devaient toujours tre prts 
rpandre leur sang pour lui, persuad qu'il ne pourrait russir dans ses
entreprises s'ils n'taient fortement attachs  sa personne par les
liens de l'estime, de l'affection, et mme de l'intrt. Il divisa tout
le pays en trente-six gouvernements (on les appelait des _nomes_), et il
les donna  des personnes du mrite et de la fidlit desquelles il
tait assur.

Cependant il faisait ses prparatifs. Il levait des troupes, et leur
donnait pour capitaines les officiers les plus braves et les plus
estims, et sur-tout les jeunes gens que son pre avait fait nourrir
avec lui. Il y en avait dix-sept cents[141], capables d'inspirer aux
troupes le courage, l'amour de la discipline, et le zle pour le service
du prince. Son arme montait  six cent mille hommes de pied, et
vingt-quatre mille chevaux, sans compter vingt-sept mille chars arms en
guerre.

[Note 141: Ce nombre est beaucoup trop fort; il est impossible que
l'on vt natre en Egypte 1700 mles en un jour. En adoptant la
condition la plus favorable pour les naissances, il en rsulte une
population d'environ 29,000,000 d'habitants. Or, on a tout lieu de
croire que celle de l'gypte n'a jamais excd 7,500,000 ames. Ce
passage de Diodore a beaucoup exerc les savants; j'ai fait voir, dans
un Mmoire particulier, que Diodore a mal compris le renseignement que
lui ont donn les prtres gyptiens.--L.]

Il commena son expdition par l'thiopie, situe au midi de l'gypte.
Il la rendit tributaire, et obligea les peuples de lui payer tous les
ans une certaine quantit d'bne, d'ivoire et d'or.

Il avait quip une flotte de quatre cents voiles. L'ayant fait avancer
sur la mer Rouge, il se rendit matre des les, et de toutes les villes
places sur le bord de la mer. Pour lui, il marcha  la tte de son
arme de terre. Il parcourut et soumit l'Asie avec une rapidit
tonnante, et pntra dans les Indes plus loin qu'Hercule et que
Bacchus, et plus loin que ne fit depuis Alexandre, puisqu'il soumit le
pays au-del du Gange, et s'avana jusqu' l'Ocan[142]. On peut juger
par l si les pays voisins lui rsistrent. Les Scythes, jusqu'au Tanas
lui furent assujettis, aussi-bien que l'Armnie et la Cappadoce. Il
laissa une colonie dans l'ancien royaume de Colchos, situ vers la
partie orientale de la mer Noire, o les moeurs d'gypte sont toujours
demeures depuis. Hrodote a vu dans l'Asie mineure, d'une mer 
l'autre, les monuments de ses victoires. On lisait en plusieurs pays
cette inscription grave sur des colonnes: _Ssostris, le roi des rois
et le seigneur des seigneurs, a conquis ce pays par ses armes._ Il y en
avait jusque dans la Thrace, et il tendit son empire depuis le Gange
jusqu'au Danube. Il y eut des peuples qui dfendirent courageusement
leur libert: d'autres cdrent sans rsistance. Ssostris eut soin de
marquer dans ses monuments cette diffrence en figures hiroglyphiques,
 la manire des gyptiens.

[Note 142: Les prtres gyptiens, en dcrivant les conqutes de
Ssostris, paraissent avoir pris  tche de faire croire qu'il avait t
aussi loin que le Bacchus, l'Hercule et l'Alexandre des Grecs.--L.]

La difficult des vivres l'arrta dans la Thrace, et l'empcha d'entrer
plus avant dans l'Europe. On remarque un caractre singulier dans ce
conqurant, qui ne songea pas, comme les autres,  maintenir sa
domination sur les nations vaincues, mais qui, se bornant  la gloire de
les avoir assujetties et dpouilles, aprs avoir couru le monde pendant
neuf ans, se renferma presque dans les anciennes bornes de l'gypte, 
l'exception de quelques provinces voisines: car on ne voit par aucun
vestige que ce nouvel empire ait subsist, ni sous lui, ni sous ses
successeurs.

Il revint donc charg des dpouilles de tous les peuples vaincus,
tranant aprs lui une multitude infinie de captifs, et couvert de
gloire plus que ne l'avait jamais t aucun de ses prdcesseurs;
j'entends de cette gloire qui consiste  faire beaucoup parler de soi, 
envahir par les armes et par la violence un grand nombre de provinces,
et souvent  faire bien des malheureux. Il rcompensa les officiers et
les soldats avec une magnificence vraiment royale, traitant chacun selon
sa qualit et son mrite. Il se faisait un plaisir, et regardait comme
un devoir, de mettre les compagnons de ses victoires en tat de jouir
paisiblement le reste de leur vie d'un doux loisir, juste fruit de leurs
travaux.

Pour lui, toujours occup du soin de sa rputation, et encore plus du
dsir de rendre sa puissance utile et salutaire  ses peuples, il
employa le repos que la paix lui laissait,  construire des ouvrages
plus propres encore  enrichir l'gypte qu' immortaliser son nom, et o
l'art et l'industrie des ouvriers se faisaient plus admirer que
l'immense grandeur des dpenses qu'on y avait faites.

Cent temples fameux, rigs en actions de graces aux dieux tutlaires de
toutes les villes, furent les premiers aussi-bien que les plus illustres
tmoignages de ses victoires; et il eut soin de publier par des
inscriptions que ces grands ouvrages avaient t achevs sans fatiguer
aucun de ses sujets. Il mettait sa gloire  les mnager, et  ne faire
travailler que les captifs aux monuments de ses victoires.
L'criture[143] remarque quelque chose de pareil en parlant des
btiments de Salomon.

[Note 143: Porr de filiis Israel non posuit ut servirent operibus
regis. (2 Paral. 8, 9.)]

Il se piqua sur-tout d'orner et d'enrichir le temple de Vulcain 
Pluse, en reconnaissance de la protection qu'il croyait en avoir
prouve lorsqu'au retour de ses expditions, son frre lui dressa des
embches dans cette ville, et voulut le faire prir avec sa femme et ses
enfants en mettant le feu  l'appartement o il tait couch.

Son grand travail fut de faire construire dans toute l'tendue de
l'gypte un nombre considrable de hautes leves[144], sur lesquelles il
btit de nouvelles villes, afin que les hommes et les bestiaux y pussent
tre en sret pendant les dbordements du Nil.

Depuis Memphis jusqu' la mer, il fit creuser des deux cts du fleuve
un grand nombre de canaux pour faciliter le commerce et le transport des
vivres, et pour tablir une communication aise entre les villes les
plus loignes les unes des autres; outre que par l il rendit l'gypte
inaccessible  la cavalerie des ennemis, qui avait coutume auparavant de
l'infester par de frquentes irruptions.

Il fit plus: pour mettre le pays  l'abri des incursions des Syriens et
des Arabes, qui en sont fort voisins, il fortifia tout le ct de
l'gypte qui est tourn vers l'orient, depuis Pluse jusqu' Hliopolis,
c'est--dire plus de sept lieues en longueur[145].

[Note 144: Les collines factices dont Rollin a parl plus haut (p.
25.)--L.]

[Note 145: 1500 stades.

= Cette distance tait, selon Strabon, de 750 stades (XVII, pag. 1156
Almel.); selon Diodore, elle tait de 1500 stades, ce qui est
prcisment le double. Il s'ensuit que Diodore se sert ici, comme plus
haut (p. 101, n. 1), du petit stade gyptien, qui tait la moiti du
grand, gal  210,8 mtres. Ainsi les 750 grands stades, ou 1500 petits,
reprsentent une distance de 158,300 mtres, ou environ 28 lieues. C'est
prcisment la distance qui existe entre Pluse et Hliopolis, en ligne
droite.--L.]

On pourrait regarder Ssostris comme un des hros les plus illustres et
les plus vants de l'antiquit, s'il n'avait lui-mme terni l'clat de
ses exploits guerriers et de ses vertus pacifiques par une soif de
gloire et par une aveugle complaisance dans sa grandeur, qui lui firent
oublier qu'il tait homme. Les rois et les chefs des nations subjugues
venaient, dans de certains temps marqus, rendre hommage  leur
vainqueur, et lui payer les tributs qu'on leur avait imposs. En toute
autre occasion, il les traitait avec assez de douceur et de bont; mais,
quand il allait au temple ou qu'il entrait dans la ville, il faisait
atteler  son char ces rois et ces princes quatre  quatre, au lieu de
chevaux, et se croyait bien grand de se faire ainsi traner par les
matres et les seigneurs des autres nations. Ce qui m'tonne le plus,
c'est que l'historien Diodore mette cette folle et inhumaine vanit au
nombre de ses plus clatantes actions.

Devenu aveugle dans sa vieillesse, il se donna la mort  lui-mme, aprs
avoir rgn trente-trois ans, et laissa l'gypte extrmement riche. Son
empire pourtant ne passa point la quatrime gnration; mais il [Marge:
Tacit. Annal. lib. 2, cap. 60.] restait encore du temps de Tibre des
monuments magnifiques qui marquaient l'tendue qu'il avait eue du vivant
de Ssostris, aussi-bien que la quantit des tributs qu'on lui payait.

Je reprends quelques faits particuliers arrivs dans le temps dont je
viens de parler, que j'ai omis pour ne point interrompre le fil de
l'histoire, et que je me contenterai d'indiquer ici simplement.

[Marge: AN. M. 2448.] Vers le temps dont nous parlons, les peuples
d'gypte s'tablirent dans divers endroits de la terre. La colonie que
Ccrops amena d'gypte fonda douze villes, ou plutt douze bourgs, dont
il composa le royaume d'Athnes.

Nous avons remarqu que le frre de Ssostris, appel par les Grecs
Danas[146], lui avait dress des embches et avait voulu le faire prir
lorsque aprs ses conqutes il revint en gypte. Son dessein n'ayant
[Marge: 2530.] pas russi, il fut oblig de prendre la fuite. Il se
retira dans le Ploponnse, o il s'empara du royaume d'Argos, fond
prs de quatre cents ans auparavant par Inachus.

[Note 146: C'est Manthon qui donne Ssostris comme frre de Danas.
Son tmoignage  cet gard est vivement attaqu par plusieurs
chronologistes, tels que Prizonius et Larcher. (_Chronol. d'Hrodote_,
tom. VII, pag. 323.)--L.]

[Marge: 2533.] Busiris, frre d'Amnophis, si clbre chez les anciens
pour sa cruaut, exerait alors sa tyrannie en[Marge: [V. plus haut p.
96, n. 1.]] gypte sur les bords du Nil, et gorgeait impitoyablement
tous les trangers qui abordaient dans le pays: ce fut apparemment
pendant l'absence de Ssostris.

[Marge: 2549.] Vers le mme temps Cadmus porta de Syrie en Grce
l'invention des lettres. Quelques-uns prtendent que ces lettres taient
les gyptiennes, et que Cadmus lui-mme tait d'gypte, et non de
Phnicie; et les gyptiens, qui se disent inventeurs de tout, et qui
vantent leur antiquit par-dessus celle de tous les autres peuples,
n'ont pas manqu d'attribuer  leur Mercure l'invention des
lettres[147]. La plupart des savants conviennent que Cadmus porta en
Grce les lettres syriennes ou phniciennes, et que ces lettres sont les
mmes que les hbraques, les Hbreux, qui ne faisaient qu'un petit
peuple, tant compris sous le nom gnral de _Syriens_. Joseph Scaliger,
dans ses notes sur la Chronique d'Eusbe, prouve que les lettres
grecques, et celles de l'alphabet latin qui en ont t formes, tirent
leur origine des anciennes lettres phniciennes, qui sont les mmes que
les samaritaines, dont les Juifs se sont servis avant la captivit de
Babylone. Cadmus ne porta que seize lettres[148] en Grce, auxquelles on
en ajouta huit autres dans la suite.

[Note 147: On peut voir sur cette matire deux savantes
dissertations de M. l'abb Renaudot, insres dans le second volume de
_l'Histoire de l'Acadmie des Inscriptions_.]

[Note 148: Les seize lettres que Cadmus porta en Grce sont: [Grec:
alpha, beta, gamma, delta, epsilon, iota, kappa, lambda, mu, nu,
omicron, pi rho, sigma, tau, upsilon]. Palamde,  l'poque de la guerre
de Troie, c'est--dire plus de 250 ans aprs Cadmus, ajouta les quatre
suivantes: [Grec: xi, theta, chi, phi]; et Simonide, long-temps aprs,
inventa les quatre autres, qui sont: [Grec: eta, omega, zeta, psi].

VIII, cap. 57.

= Quelques savants, et entre autres M. Larcher, croient que les Grecs
avaient une criture alphabtique avant l'arrive de Cadmus, et que ce
prince apporta seulement quelques lettres nouvelles. (LARCHER, _sur
Hrodote_, tom. IV, pag. 258.)--L.]

Je reviens  l'histoire des rois d'gypte, et je les rangerai dsormais
dans l'ordre qu'Hrodote leur a donn[149].

[Note 149: Je ne crois pas devoir entrer dans la discussion d'une
difficult qui serait fort embarrassante s'il fallait concilier ici la
suite des rois d'Hrodote avec le sentiment d'Ussrius. Celui-ci
suppose, avec plusieurs savants, que Ssostris est le fils du roi
d'gypte qui fut submerg dans la mer Rouge, dont le rgne, par
consquent, a commenc l'anne du monde 1513, et a dur jusqu' l'anne
1547, puisque son rgne est de 33 ans. Quand on donnerait 50 ans au
rgne de Phron, son fils, il resterait encore plus de 200 ans entre
Phron et Prote, qu'Hrodote dit avoir succd immdiatement au
premier, puisque Prote tait du temps du sige de Troie, dont Ussrius
met la prise en 2820. Je ne sais pas si c'est parce qu'il a senti cette
difficult que, depuis Ssostris, il ne parle presque plus des rois
d'gypte. Je suppose qu'entre Phron et Prote il y a eu un grand vide
et un long intervalle. En effet Diodore (lib. 1, pag. 54) y place
plusieurs rois, et il en faut dire autant de quelques-uns des rois
suivants.]

[Marge: AN. M. 2547 AV. J.C. 1457] PHRON succda aux tats de
Ssostris, mais non  sa gloire. Hrodote ne rapporte de lui qu'une
action, qui marque combien il avait dgnr des sentiments religieux de
son pre. Dans un dbordement du Nil,[Marge: Herod. l. 2, c. III. Diod.
lib. 1, pag. 54.] qui fut extraordinaire, et qui passa dix-huit coudes,
indign du dgt qu'il causerait dans le pays, il lana un javelot
contre le fleuve, comme pour le chtier; et, s'il en faut croire
l'historien, il fut puni lui-mme sur-le-champ de son impit par la
perte de la vue.

[Marge: AN. M. 2800 AV. J.C. 1204. Herod. lib. 2, c. 112-120.] PROTE.
Il tait de Memphis, o, du temps d'Hrodote, on voyait encore son
temple, dans lequel il y avait une chapelle ddie  Vnus l'trangre:
on conjecture que c'tait Hlne. Du temps de ce roi, Pris le Troyen,
retournant chez lui avec Hlne, qu'il avait ravie, fut pouss par la
tempte  une des embouchures du Nil appele Canopique. De l il fut
conduit  Memphis devant Prote, qui lui reprocha fortement le crime et
la lche perfidie dont il s'tait rendu coupable en enlevant la femme de
son hte et avec elle tous les biens qu'il avait trouvs dans sa maison.
Il ajouta qu'il ne s'abstenait de le faire mourir, comme son crime le
mritait, que parce que les gyptiens vitaient de souiller leurs mains
dans le sang des trangers; qu'il retiendrait Hlne avec toutes ses
richesses, pour les restituer  leur lgitime possesseur; que, pour lui,
il et  sortir de ses tats dans l'espace de trois jours, faute de quoi
il serait trait comme ennemi. La chose fut ainsi excute. Pris
continua sa route, et arriva  Troie. L'arme des Grecs l'y suivit de
prs. Elle commena par sommer les Troyens de leur rendre Hlne et
toutes les richesses qu'on avait emportes avec elle. Ils rpondirent
que ni cette princesse ni ses biens n'taient point dans leur ville.
Quelle apparence en effet, remarque Hrodote, que Priam, ce vieillard si
sage, et mieux aim voir prir sous ses yeux ses enfants et sa patrie
que de donner aux Grecs une satisfaction aussi juste que celle qu'ils
lui demandaient? Mais ils eurent beau affirmer avec serment qu'Hlne
n'tait point dans leur ville, les Grecs, persuads qu'on se moquait
d'eux, persistrent opinitrment  ne les point croire: la Divinit,
ajoute encore le mme historien, voulant que les Troyens, par la
destruction entire de leur ville et de leur empire, apprissent 
l'univers effray[150], _que les dieux vengent les grands crimes d'une
manire clatante_. Mnlas,  son retour, passa en gypte chez le roi
Prote, qui lui rendit Hlne avec toutes ses richesses. Hrodote
prouve, par quelques passages d'Homre, que le voyage de Pris en gypte
n'tait point inconnu  ce pote.

[Note 150: [Grec: s tn megaln adikmatn megalai eisi kai ai
timriai para tn then] II.  120 fin.]

[Marge: Lib. 2, c. 121-123.] RHAMPSINIT. Ce qu'Hrodote raconte du
trsor que Rhampsinit, le plus riche des rois d'gypte, fit btir, et de
sa descente dans les enfers, sent trop la fiction et le roman pour tre
rapport ici.

Jusqu' ce dernier roi, il y avait eu dans le gouvernement de l'gypte
quelque ombre de justice et de modration; mais, sous les deux rgnes
suivants, la violence et la duret en prirent la place.

[Marge: Herod. l. 2, c. 124-128. Diod. lib. 1, pag. 57.] CHOPS et
CHPHREN [151]. Ces deux princes, vritablement frres par la
ressemblance de leurs moeurs, semblaient avoir pris  tche de se
signaler  l'envi l'un de l'autre par une impit ouverte  l'gard des
dieux, et par une barbare inhumanit  l'gard des hommes. Le premier
rgna cinquante ans, et l'autre aprs lui cinquante-six. Ils tinrent les
temples ferms pendant tout le temps de leur rgne, et dfendirent aux
gyptiens, sous de grosses peines, d'offrir des sacrifices. D'un autre
ct, ils accablrent leurs sujets par de durs et d'inutiles travaux, et
ils firent prir un nombre infini d'hommes pour satisfaire la folle
ambition qu'ils avaient d'immortaliser leur nom par des btiments d'une
grandeur norme et d'une dpense sans bornes. Il est remarquable que ces
superbes pyramides[152], qui ont fait l'admiration de l'univers, taient
le fruit de l'irrligion et de l'impitoyable duret de ces princes.

[Note 151: Son frre.--L.]

[Note 152: Ce sont les deux plus grandes (supr, pag. 17), que les
voyageurs sont convenus d'appeler _Chops_ et _Chphren_, du nom des
rois qui les ont fait btir.--L.]

[Marge: Herod. l. 2, p. 139-140. Diod. p. 58.] MYCRINUS. Il tait le
fils de Chops, mais d'un caractre bien diffrent. Loin de marcher sur
les traces de son pre, il dtesta sa conduite, et suivit une route tout
oppose. Il rouvrit les temples des dieux, rtablit les sacrifices,
s'appliqua  soulager les peuples et  leur faire oublier leurs maux
passs, et il ne se crut roi que pour rendre la justice  ses sujets et
pour leur faire goter la douceur d'un rgne quitable et paisible. Il
coutait leurs plaintes, essuyait leurs larmes, soulageait leur misre,
et se regardait moins comme le matre que comme le pre des peuples:
aussi en tait-il infiniment chri. Toute l'gypte retentissait de ses
louanges, et son nom tait par-tout en vnration.

Il semble qu'une conduite si douce et si sage aurait d lui attirer la
protection des dieux. Il en fut tout autrement. Ses malheurs
commencrent par la mort d'une fille unique qu'il aimait tendrement, et
qui faisait toute sa consolation. Il lui fit rendre des honneurs
extraordinaires, qui subsistaient encore du temps d'Hrodote. Il dit que
dans la ville de Sas on brlait pendant tout le jour des parfums exquis
auprs du tombeau de cette princesse, et que pendant la nuit on y
conservait toujours une lampe allume.

Il apprit par un oracle qu'il ne rgnerait que sept ans; et, comme il en
fit ses plaintes aux dieux en demandant pourquoi le rgne de son pre et
de son oncle, tous deux galement impies et cruels, avait t si heureux
et si long; et pourquoi le sien, qu'il avait tch de rendre le plus
quitable et le plus doux qu'il lui avait t possible, devait tre si
court et si malheureux, il lui fut rpondu que cela mme en tait la
cause, parce que la volont des dieux avait t que le peuple d'gypte,
en punition de ses crimes, ft maltrait et accabl de maux pendant
l'espace de cent cinquante ans; et que son rgne, qui aurait d tre de
cinquante ans comme les prcdents, avait t abrg parce qu'il avait
t trop doux. Il btit aussi une pyramide, mais bien moindre que celle
de son pre.

[Marge: Herod. l. 2, cap. 136.] ASYCIUS. Ce fut lui qui tablit la loi
sur les emprunts, par laquelle il n'est permis  un fils d'emprunter
qu'en mettant en gage le corps mort de son pre. Cette loi ajoute que,
s'il n'a soin de le retirer en rendant la somme emprunte, il sera priv
pour toujours, lui et ses enfants, du droit de spulture.

Il se piqua de surpasser tous ses prdcesseurs par la construction
d'une pyramide de brique, plus magnifique, si l'on en croit, que toutes
celles qu'on avait vues jusque-l. Il y fit graver cette inscription:
DONNEZ-VOUS BIEN DE GARDE DE ME MPRISER EN ME COMPARANT AUX AUTRES
PYRAMIDES FAIRES DE PIERRE. JE LEUR SUIS AUTANT SUPRIEURE QUE JUPITER
L'EST AUX AUTRES DIEUX.

En supposant que les six rgnes prcdents, parmi lesquels il y en a
plusieurs dont Hrodote ne fixe point la dure, aient t de cent
soixante et dix ans, il reste un intervalle de prs de trois cents ans
jusqu'au rgne de Sabacus l'thiopien. Je place dans cet intervalle deux
ou trois faits que l'criture sainte nous fournit.

[Marge: 3 Reg. 3, 1. AN. M. 2991 AV. J.C. 1013.] PHARAON, roi d'gypte,
donna sa fille en mariage  Salomon, roi d'Isral, qui la fit venir dans
cette partie de Jrusalem appele la _ville de David_, jusqu' ce qu'il
lui et bti un palais.

SSAC. Il est appel autrement _Ssonchis_.

[Marge: AN. M. 3026 AV. J.C. 978. 3, Reg. c. 11, 40, etc. 12.] C'est
vers lui que se rfugia Jroboam pour viter la colre de Salomon, qui
voulait le faire mourir. Jroboam demeura en gypte jusqu' la mort de
Salomon, aprs laquelle il retourna  Jrusalem; et, s'tant mis  la
tte des rvolts, il enleva  Roboam, fils de Salomon, dix tribus, dont
il se fit dclarer roi.

[Marge: 2 Paral. 12, 1, 9. AN. M. 3033 AV. J.C. 971.] Le mme Ssac, la
cinquime anne du rgne de Roboam, marcha contre Jrusalem, parce que
les Juifs avaient pch contre le Seigneur. Il avait avec lui douze
cents chariots de guerre, et soixante mille hommes de cavalerie. Le
peuple qui tait venu avec lui ne pouvait se compter; il taient tous
Libyens, Troglodytes et thiopiens. Ssac se rendit matre des plus
fortes places du royaume de Juda, et avana jusque devant Jrusalem.
Alors le roi et les premiers de la cour ayant implor la misricorde du
Dieu d'Isral, Dieu leur dclara par son prophte Smias que, parce
qu'ils s'taient humilis, il ne les exterminerait point entirement
comme ils l'avaient mrit, mais qu'ils seraient assujettis  Ssac;
afin, leur dit-il, qu'ils apprennent quelle diffrence il y a entre me
servir et servir les rois de la terre: _ut sciant distantiam servitutis
me et servitutis regni terrarum_. Ssac se retira donc de Jrusalem
aprs avoir enlev les trsors de la maison du Seigneur et ceux du
palais du roi. Il emporta tout avec lui, et mme les trois cents
boucliers d'or que Salomon avait fait faire.

[Marge: 2. Paral. 14, 9-13. AN. M. 3063 AV. J.C. 941.] ZARA, roi
d'thiopie, et sans, doute roi d'gypte en mme temps, fit la guerre 
Asa, roi de Juda. Son arme tait compose d'un million d'hommes et de
trois cents chariots de guerre. Asa marcha au-devant de lui, rangea son
arme en bataille, et, plein de confiance dans le Dieu qu'il servait:
Seigneur, lui dit-il, c'est une mme chose,  votre gard, de nous
secourir avec un petit nombre ou avec un grand. C'est par ce que nous
nous confions en vous et en votre nom que nous sommes venus contre cette
multitude. Seigneur, vous tes notre Dieu: ne permettez pas que l'homme
l'emporte sur vous. Une prire si pleine de foi fut exauce. Dieu jeta
l'pouvante parmi les thiopiens. Ils prirent la fuite, et furent
dfaits sans qu'il en restt un seul; parce que c'tait le Seigneur, dit
l'criture, qui les taillait en pices pendant que son arme combattait:
_ruerunt usque ad internecionem, quia Domino cdente contriti sunt, et
exercitu illius prliante_.

[Marge: Herod. l. 2, c. 137-140. Diod. lib. 1, pag. 59.] ANYSIS. Il
tait aveugle. Sous son rgne, SABACUS, roi d'thiopie, excit par un
oracle, entra avec une nombreuse arme en gypte, et s'en rendit matre.
Il rgna avec beaucoup de douceur et de justice. Au lieu de faire mourir
les coupables condamns  mort par les juges, il les faisait travailler,
chacun dans leurs villes, aux rparations des leves sur lesquelles
elles taient situes. Il btit plusieurs temples magnifiques; un entre
autres dans la ville de Bubaste, dont Hrodote fait une longue et belle
description. Aprs avoir rgn cinquante ans, qui tait le terme que lui
avait marqu l'oracle, il se retira volontairement en thiopie, et
laissa le trne  Anysis, qui s'tait tenu [Marge: 4. Reg. 17, 4. AN. M.
3279. AV. J.C. 723.] cach pendant tout ce temps dans les marais. On
croit que ce Sabacus est le mme que SUA, dont Ose, roi d'Isral,
implora le secours contre Salmanasar, roi des Assyriens.

[Marge: AN. M. 3285. AV. J.C. 719.] STHON. Il rgna quatorze ans. C'est
le mme[153] que _Svchus_, fils de _Sabacon_ ou _Sual_, thiopien, qui
avait rgn si long-temps en gypte. Ce prince, au lieu de s'acquitter
des fonctions d'un roi, affectait celles d'un prtre, s'tant fait
consacrer lui-mme souverain-pontife de Vulcain. Livr entirement  la
superstition, loin de s'appliquer  dfendre ses tats par les armes, il
fit peu de cas des gens de guerre; et, persuad qu'il n'aurait jamais
besoin de leur secours, il ne se mit point en peine de les mnager, leur
ta leurs privilges, et alla jusqu' les dpouiller des fonds de terre
que les rois ses prdcesseurs leur avaient assigns.

Il prouva bientt leur ressentiment dans une guerre qui lui survint
tout--coup, et dont il ne se tira que par une protection miraculeuse,
si l'on s'en rapporte au rcit qu'en fait Hrodote, qui est ml de
beaucoup de fables. Sannacharib[154], roi des Arabes et des Assyriens,
tant entr avec une arme nombreuse en gypte, les officiers et les
soldats gyptiens refusrent de marcher contre lui. Le prtre de
Vulcain, rduit  une telle extrmit, eut recours  son dieu, qui lui
dit de ne point perdre courage et de marcher hardiment contre les
ennemis avec le peu de gens qu'il pourrait ramasser. Il le fit. Un petit
nombre de marchands, d'ouvriers, et de gens de la lie du peuple, se
joignit  lui. Avec cette poigne de soldats, il s'avana jusqu'
Pluse, o Sannacharib avait tabli son camp. La nuit suivante une
multitude effroyable de rats se rpandit dans le camp des Assyriens, et,
y ayant rong toutes les cordes de leurs arcs et toutes les courroies de
leurs boucliers, les mit hors d'tat de se dfendre. Ainsi dsarms, ils
furent obligs de prendre la fuite; et ils se retirrent aprs avoir
perdu une grande partie de leurs troupes. Sthon, de retour chez lui, se
fit riger une statue dans le temple de Vulcain, o, tenant  sa main
droite un rat, il disait, dans une inscription: QU'EN ME VOYANT, ON
APPRENNE  RESPECTER LES DIEUX [155].

[Note 153: Rien n'est plus douteux.--L.]

[Note 154: Hrodote appelle ainsi ce prince. [II, c. 141.]]

[Note 155: [Grec: Es eme tis oren euseds est].]

Il est visible que cette histoire, telle que je la viens de raconter et
qu'on la lit dans Hrodote, est une altration de celle qui est
rapporte dans le quatrime livre des Rois. On y voit que Sannacharib,
roi des Assyriens, [Marge: Cap. 17, etc.] aprs avoir subjugu toutes
les nations voisines et s'tre rendu matre de toutes les autres villes
du royaume de Juda, prit la rsolution d'assiger zchias dans
Jrusalem, qui en tait la capitale. Les ministres de ce saint roi,
malgr son opposition et les remontrances du prophte Isae qui
promettait une protection assure de la part de Dieu si l'on ne mettait
sa confiance qu'en lui seul, mendirent secrtement le secours des
gyptiens et des thiopiens. Leurs armes, unies ensemble, s'avancrent,
dans le temps marqu, vers Jrusalem. L'Assyrien marcha  leur
rencontre, les dfit en bataille range, poursuivit les vaincus jusque
dans l'gypte et la ravagea entirement. A son retour, la nuit mme qui
prcda le jour o l'on devait donner l'assaut  la ville de Jrusalem
et o tout paraissait dsespr, l'ange exterminateur ravagea le camp
des Assyriens, y fit prir par l'pe et par le feu cent
quatre-vingt-cinq mille hommes, et montra qu'on avait raison de se fier,
comme avait fait zchias,  la parole et aux promesses du Dieu
d'Isral.

Voil la vrit du fait; mais, comme elle tait peu honorable pour les
gyptiens, ils ont tch de la tourner  leur avantage en la dguisant
et la corrompant. Cependant les traces de cette histoire, quoique
dfigures, doivent paratre prcieuses dans un historien d'une aussi
haute antiquit et d'un aussi grand poids qu'est Hrodote.

Le prophte Isae avait prdit  plusieurs reprises que cette expdition
des gyptiens, concerte, ce semble, avec tant de prudence, conduite
avec tant d'habilet, et o les forces de deux puissants empires
s'taient runies pour secourir les Juifs; Isae, dis-je, avait prdit
que cette expdition, non-seulement serait inutile  Jrusalem, mais
tournerait  la ruine de l'gypte mme, dont les plus fortes villes
seraient prises, les terres ravages, les habitants de tout sexe et de
tout ge emmens captifs. On peut consulter les chapitres 18, 19, 20,
30, 31, etc.

Ussrius et M. Prideaux croient que c'est dans ce temps qu'arriva la
ruine de[156] _No-Amon_, cette fameuse [Marge: Nahum. 3 8-10.] ville
dont parle le prophte Nahum, et dont il dit que les habitants avaient
t trans en captivit, que les jeunes enfants avaient t crass
dans les carrefours de ses rues, et que ses plus grands seigneurs,
chargs de chanes, avaient t partags par sort entre les vainqueurs.
Il marque que tous ces malheurs tombrent sur elle lorsque _l'gypte et
l'thiopie taient sa force_; ce qui semble dsigner assez clairement le
temps dont nous parlons, o Tharaca et Sthon taient unis ensemble. Ce
sentiment n'est point sans difficult, et est contredit par d'habiles
gens. Il me suffit d'en avertir le lecteur.

[Note 156: La vulgate nomme _Alexandrie_ la ville qui est appele
dans l'hbreu _No-Amon_, parce qu'Alexandrie fut depuis btie  la place
de cette dernire. M. Prideaux, aprs Bochard, croit que c'est _Thbes_,
surnomme _Diospolis_. En effet, Amon chez les gyptiens est le mme que
Jupiter; mais _Thbes_ n'est point l'endroit o fut btie depuis
Alexandrie. Il se peut faire qu'il y et l une autre ville appele
aussi _No-Amon_.]

[Marge: Herod. l, 2, cap. 142.] Jusqu'au rgne de Sthon, les prtres
gyptiens comptaient trois cent quarante et une gnrations d'hommes, ce
qui fait onze mille trois cent quarante annes, en mettant trois
gnrations d'hommes pour cent ans. Ils comptaient pareil nombre de
prtres et de rois. Ces derniers, soit dieux, soit hommes, s'taient
succd sans interruption sous le nom de _piromis_, mot gyptien qui
signifie _bon et honnte_. Les prtres gyptiens montrrent  Hrodote
trois cent quarante et un colosses de bois de ces _piromis_, rangs tous
en ordre dans une grande salle. C'tait la folie des gyptiens de se
perdre dans une antiquit dont aucun autre peuple n'approcht.

[Marge: AN. M. 3299 AV. J.C. 705. Afric. apud Syncel. p. 74.] THARACA.
C'est celui-l mme qui tait venu avec une arme d'thiopiens au
secours de Jrusalem avec Sthon. Quand celui-ci fut mort, aprs avoir
occup le trne pendant quatorze ans, Tharaca y monta  sa place, et le
tint pendant dix-huit. Ce fut le dernier des rois thiopiens qui
rgnrent dans l'gypte.

Aprs sa mort, les gyptiens, ne pouvant s'accorder sur la succession,
furent deux ans dans un tat d'anarchie accompagn de grands dsordres.

DOUZE ROIS[157].

[Note 157: Jusqu'ici la chronologie gyptienne, incertaine et
interrompue par des lacunes, commence  prendre de la suite et de la
certitude. D'aprs Hrodote, le rgne des douze rois est de l'an 673:
ils rgnrent 15 ans; ainsi Psammitique rgna seul,  partir de l'an
656, et non pas en 670: ce prince mourut, aprs un rgne de 39 ans;
consquemment son fils Nchao lui succda vers 617, comme l'a marqu
Rollin (616), p. 124. Les deux dates de 685 et de 670 sont donc
fautives.--L.]

[Marge: AN. M. 3319 AV. J.C. 685. Herod. l. 2, cap. 147-152. Diod. lib.
1, pag. 59.] Enfin douze des principaux seigneurs, s'tant ligus
ensemble, se saisirent du royaume, et le partagrent entre eux en douze
parties. Ils convinrent de gouverner chacun leur district avec un
pouvoir et une autorit gale, sans que jamais l'un songet  rien
entreprendre contre l'autre ni  s'emparer de son gouvernement. Ils
crurent devoir faire ensemble cet accord, et le cimenter par les plus
terribles serments, pour viter l'effet d'un oracle qui avait prdit que
celui d'entre eux qui aurait fait des libations  Vulcain dans un vase
d'airain deviendrait le matre de l'gypte. Ils rgnrent ensemble
pendant quinze ans dans une grande union; et, pour en laisser  la
postrit un clbre monument, ils btirent de concert et  frais
communs le fameux labyrinthe, qui tait un amas de douze grands
palais,[Marge: [Pag. 20.]] et qui avait autant de btiments sous terre
qu'il en paraissait au-dehors. J'en ai fait mention prcdemment.

Un jour que les douze rois assistaient ensemble dans le temple de
Vulcain  un sacrifice solennel qui s'y faisait rgulirement dans un
certain temps marqu, les prtres ayant prsent  chacun d'eux une
coupe d'or pour faire les libations, il s'en trouva une de manque, et
Psammitique, l'un des douze, sans aucun dessein prmdit, au lieu de
coupe prit son casque d'airain, car ils en portaient tous, et s'en
servit pour faire les libations. Cette circonstance frappa les autres,
et leur rappela dans l'esprit le souvenir de l'oracle dont j'ai parl.
Ils crurent donc se devoir mettre en sret contre ses entreprises, et
le relgurent dans les pays marcageux de l'gypte[158].

[Note 158: Dans la partie septentrionale du Delta, entre les bouches
Phatmitique et Sbennytique--L.]

Aprs que Psammitique y eut pass quelques annes, attendant une
occasion favorable pour se venger de l'affront qu'il avait reu, un
courrier vint lui dire qu'il tait arriv en gypte des hommes d'airain:
c'taient des soldats de Grce, Cariens et Ioniens, que la tempte avait
jets sur les ctes d'gypte, et qui taient tout couverts de casques,
de cuirasses et d'autres armes d'airain. Psammitique se souvint aussitt
d'un oracle qui lui avait rpondu que des hommes d'airain viendraient du
ct de la mer  son secours. Il ne douta point que ce n'en ft ici
l'accomplissement. Il fit donc amiti avec ces trangers, les engagea
par de grandes promesses  demeurer avec lui, leva sous main d'autres
troupes, mit  leur tte ces Grecs, et, ayant attaqu les onze rois, il
les dfit, et demeura seul matre de l'gypte.

[Marge: AN. M. 3334 AV. J.C. 670. Herod. l. 2, c. 153, 154.]
PSAMMITIQUE. Ce prince, qui devait son salut aux Ioniens et aux Cariens,
les tablit dans l'gypte, ferme jusqu'alors aux trangers, et leur y
assigna des bons fonds de terre et des revenus assurs, qui leur firent
oublier leur patrie. Il leur donna de jeunes enfants gyptiens  lever,
 qui ils apprirent leur langue. A cette occasion et par ce moyen, les
gyptiens entrrent en commerce avec les Grecs; et depuis ce temps aussi
l'histoire d'gypte, jusque-l mle de fables pompeuses par l'artifice
des prtres, commence, selon Hrodote,  avoir plus de certitude.

Ds que Psammitique fut affermi sur le trne, il entra en guerre avec le
roi d'Assyrie au sujet des limites des deux empires. Cette guerre dura
long-temps. Depuis que les Assyriens eurent conquis la Syrie, la
Palestine, tant le seul pays qui spart les deux royaumes, devint
entre eux un sujet continuel de discorde, comme elle le fut ensuite
entre les Ptolmes et les Sleucides. Ce fut  qui des deux l'aurait,
et cette province devint tour  tour le partage du plus fort.
Psammitique, se voyant matre paisible de toute l'gypte et ayant remis
toutes choses sur[159] l'ancien pied, crut qu'il tait temps de penser
aux frontires de son royaume, et de les mettre en sret contre
l'Assyrien son voisin, dont la puissance augmentait de jour en jour. Il
entra pour cet effet  la tte d'une arme dans la Palestine.

[Note 159: Cette rvolution arriva environ sept ans aprs la
captivit de Manass, roi de Juda.]

[Marge: Lib. 1, p. 61.] Peut-tre faut-il placer au commencement de
cette guerre ce qu'on lit dans Diodore, que les gyptiens, indigns de
ce que le roi avait plac les Grecs  l'aile droite, par prfrence 
eux, quittrent le service au nombre de plus de deux cent mille, et se
retirrent en thiopie, o on leur donna un tablissement avantageux.

[Marge: Herod. [l. 2,] cap. 157.] Quoi qu'il en soit, Psammitique entra
en Palestine. Mais il s'y trouva d'abord arrt  Azot, une des
principales villes du pays, qui lui donna tant de peine, que ce ne fut
qu'aprs un sige de vingt-neuf ans qu'il s'en rendit matre. C'est le
plus long sige dont il soit parl dans l'histoire ancienne.

Cette place tait anciennement une des cinq villes capitales des
Philistins. Les gyptiens, quelque temps auparavant, s'en tant empars,
la fortifirent si bien, qu'elle devint la plus forte barrire de leur
pays de ce ct-l; en sorte que Sennachrib ne put entrer en gypte
qu'il n'et premirement emport cette place. C'est ce qu'il fit par
Tarthan, l'un de ses gnraux. Les Assyriens l'avaient conserve jusqu'
ce temps-ci, et ce ne fut qu'aprs le long sige dont je viens de parler
qu'elle revint aux gyptiens.

[Marge: Isai. 20, 1. Herod. l. 1, cap. 105.] En ce temps-l les Scythes,
sortis des environs des Palus-Motides, s'tant jets dans la Mdie,
dfirent Cyaxare, qui en tait roi, et le dpouillrent de toute la
haute Asie, dont ils demeurrent matres pendant vingt-huit ans. Ils
poussrent leurs conqutes dans la Syrie jusqu'aux frontires d'gypte.
Mais Psammitique alla au-devant d'eux, et fit si bien par ses prsents
et par ses prires, qu'ils ne passrent pas plus avant, et dlivra ainsi
son royaume de ces dangereux ennemis.

[Marge: Herod. l. 2, cap. 2, 3.] Jusqu' son rgne les gyptiens
s'taient toujours crus le plus ancien peuple de la terre. Il voulut
s'en assurer par lui-mme, et pour cela il employa une exprience fort
extraordinaire, si pourtant ce fait doit paratre digne de foi. Il fit
lever  la campagne, dans une cabane ferme, deux enfants ns tout
rcemment de pauvres parents, et il chargea un berger de les faire
nourrir par des chvres (d'autres disent que ce furent des nourrices 
qui l'on avait coup la langue), avec dfense de laisser entrer aucune
personne dans cette cabane, ni de prononcer jamais lui-mme devant eux
aucune parole. Quand ces enfants furent parvenus  l'ge de deux ans, un
jour que le berger entra pour leur donner ce qui leur tait ncessaire,
ils s'crirent tous deux, en tendant les mains vers leur pre
nourricier, _beccos, beccos_. Le berger, surpris de ce langage, nouveau
pour lui, et qu'ils rptrent dans la suite plusieurs fois, en donna
avis au roi, qui se les fit apporter pour tre tmoin lui-mme de la
vrit du fait; et ils recommencrent tous deux en sa prsence  bgayer
leur petit jargon. Il ne s'agissait plus que de vrifier chez quel
peuple ce mot tait usit; et il se trouva que c'tait chez les
Phrygiens, qui appellent ainsi du pain. Ils eurent depuis ce temps-l
parmi tous les peuples l'honneur de l'antiquit, ou plutt de la
primaut, que l'gypte elle-mme, quelque jalouse qu'elle en et
toujours t, fut oblige de leur cder, malgr sa longue possession.
Comme on amenait  ces enfants des chvres pour les nourrir, et qu'il
n'est point marqu qu'ils fussent[Marge: [Schol. Apollon. Rhod. 4.
262.]] sourds, quelques-uns croient qu'ils avaient pu, d'aprs le cri de
ces animaux, former ce mot _bec_ ou _beccos_[160].

[Note 160: Il est indubitable que telle est l'origine de ce mot, si
cette histoire est vraie.--L.]

Psammitique mourut l'an vingt-quatrime de Josias, roi de Juda. Il eut
pour successeur son fils Nchao.

[Marge: AN. M. 3388 AV. J.C. 616.] NCHAO. L'criture fait souvent
mention de ce prince sous le nom de _Pharaon Nchao_.

[Marge: Herod. l. 1, cap. 158.] Il entreprit de joindre le Nil  la mer
Rouge, en tirant un canal de l'un  l'autre. L'espace qui les spare est
au moins de mille stades, c'est--dire de cinquante lieues. Aprs avoir
fait prir six vingt mille hommes[Marge: [V. plus haut p. 40, n. 5.]]
dans ce travail, il fut oblig de l'abandonner. L'oracle, qu'il avait
envoy consulter, lui rpondit que, par ce nouveau canal, il ouvrait une
entre aux barbares: c'est ainsi que les gyptiens appelaient tous les
autres peuples.

Nchao russit mieux dans une autre entreprise. D'habiles mariniers de
Phnicie, qu'il avait pris  son [Marge: Herod. l. 4, cap. 42.] service,
tant partis de la mer Rouge, avec ordre de dcouvrir les ctes
d'Afrique, en firent heureusement le tour, et retournrent, la troisime
anne de leur navigation, en gypte par le dtroit de Gibraltar; voyage
fort extraordinaire pour un temps o l'on n'avait pas encore l'usage de
la boussole[161]. Ce voyage fut fait vingt et un sicles avant que
Vasquez de Gama, Portugais, et trouv, par la dcouverte du cap de
Bonne-Esprance, l'an de notre Seigneur 1497, le mme chemin pour aller
aux Indes, par lequel ces Phniciens taient venus des Indes dans la mer
Mditerrane.

[Marge: Joseph. Antiq. lib. 10, cap. 6. 4 Reg. 23, 29, 30. 2. Paral. 35,
20-25.] Les Babyloniens et les Mdes, ayant dtruit Ninive et avec elle
l'empire des Assyriens, devinrent si redoutables, qu'ils s'attirrent la
jalousie de tous leurs voisins. Nchao en fut si alarm, qu'il s'avana
vers l'Euphrate  la tte d'une puissante arme pour arrter leurs
progrs. Josias, ce roi de Juda si recommandable par sa rare pit,
voyant qu'il prenait son chemin au travers de la Jude, rsolut de
s'opposer  son passage. Il amassa dans ce dessein toutes les forces de
son royaume, et se posta dans la valle de Mageddo. (Cette ville tait
dans la tribu de Manass, en-de du Jourdain; Hrodote l'appelle
_Magdole_[162].) Nchao lui manda par un hraut que ce n'tait pas  lui
qu'il en voulait; qu'il avait d'autres ennemis en vue; qu'il
entreprenait cette guerre de la part de Dieu, qui tait avec lui; et
qu'il lui conseillait de n'y prendre aucune part, de peur qu'elle ne
tournt  son dsavantage. Josias ne fut point touch de ces raisons. Il
voyait qu'une si puissante arme ne manquerait pas de ruiner entirement
son pays par ses seules marches; et d'ailleurs il craignait qu'aprs la
dfaite des Babyloniens le vainqueur ne retombt sur lui, et ne lui
enlevt une partie de ses tats. Il marcha donc  sa rencontre. La
bataille se donna; et Josias, non-seulement fut vaincu, mais reut
encore malheureusement une blessure dont il mourut  Jrusalem, o il
s'tait fait transporter.

[Note 161: On a ni la possibilit et le fait de ce voyage. Le rcit
d'Hrodote contient des circonstances qui portent le caractre de la
vrit. Les opinions des savants sont encore partages  cet gard.--L.]

[Note 162: La ville appele _Magdole_ par Hrodote tait situe dans
la Basse gypte; elle est consquemment fort diffrente de _Mageddo_,
ville de Palestine. On croit qu'Hrodote a t tromp par la
ressemblance des noms. (LARCHER, _Chron. d'Hrod._ t. VII, p. 114,
115.)--L.]

Nchao, encourag par cette victoire, continua sa marche et s'avana
vers l'Euphrate. Il battit les Babyloniens; prit Charcamis, grande ville
dans ces quartiers-l; et, s'en tant assur la possession par une bonne
garnison qu'il y laissa, il reprit au bout de trois mois le chemin de
son royaume.

[Marge: 4. Reg. 23, 33-35. 2. Paral. 36, 1-4.] Comme il apprit en chemin
que Joachas s'tait fait dclarer roi  Jrusalem sans lui demander son
consentement, il lui ordonna de le venir trouver  Rbla en Syrie. Ce
prince n'y fut pas plus tt arriv, que Nchao le fit mettre aux fers et
l'envoya prisonnier en gypte, o il mourut. De l, poursuivant son
chemin, il arriva  Jrusalem, o il tablit roi Joakim, un des autres
fils de Josias,  la place de son frre, et imposa sur le pays un tribut
annuel de cent talents d'argent et un talent d'or[163]. Aprs quoi il
retourna triomphant dans son royaume.

[Note 163: Cette somme montait  330,000 liv.

= 610,000 f.--L.]

[Marge: Lib. 2, cap. 159.] Hrodote, faisant mention de l'expdition de
ce roi d'gypte et de la bataille qu'il gagna  Mageddo,  qui il donne
le nom de _Magdole_, dit qu'aprs la victoire il prit la ville de
Cadytis, qu'il reprsente comme situe dans les montagnes de la
Palestine, et de la grandeur de Sardes, qui tait en ce temps-l, la
capitale, non-seulement de la Lydie, mais encore de toute l'Asie
mineure. Cette description ne peut convenir qu' Jrusalem, qui tait
ainsi situe, et qui alors tait la seule ville de ces quartiers-l qui
pt tre compare  Sardes. Il parat d'ailleurs par l'criture que
Nchao, aprs sa victoire, se rendit matre de cette capitale de Jude;
car il y tait en personne lorsqu'il donna la couronne  Joakim. Le nom
mme de _Cadytis_, qui en hbreu signifie la _sainte_[164], dsigne
clairement la ville de Jrusalem, comme le prouve le savant M. Prideaux.

[Note 164: Les Arabes appellent encore aujourd'hui la ville de
Jrusalem _el-Qods_, la Sainte.--L.]

[Marge: L. 1. Part. I. 1, p. 106, etc.] [Marge: AN. M. 3397 AV. J.C.
607.] Nabopolassar, roi de Babylone, voyant que, depuis la prise de
Charcamis par Nchao, toute la Syrie et la Palestine s'taient dtaches
de son obissance, son ge d'ailleurs et ses infirmits ne lui
permettant pas d'aller en personne rduire ces rebelles, s'associa 
l'empire son fils Nabuchodonosor, et l'envoya  la tte d'une arme dans
ces quartiers-l. Ce jeune prince battit celle [Marge: Jerem. 46. 2,
etc.] de Nchao vers l'Euphrate, reprit Charcamis, et fit rentrer dans
son obissance les provinces souleves, comme Jrmie l'avait prdit.
Ainsi il enleva aux gyptiens [Marge: 4. Reg. 24, 7.] tout ce qu'ils
possdaient depuis ce qu'on appelait [Marge: A rivo gypti.] le
_ruisseau d'gypte_[165] jusqu' l'Euphrate, ce qui comprend toute la
Syrie et toute la Palestine.

[Note 165: Ce ruisseau d'gypte, dont il est si souvent parl dans
l'criture, comme servant de borne  la terre promise du ct d'gypte,
n'tait pas le Nil, mais une petite rivire qui, coulant au travers du
dsert qui est entre ces deux pays, passait anciennement pour leur borne
commune. C'est jusque-l que s'tendait le pays qui fut promis  la
postrit d'Abraham, et qui lui fut ensuite divis par sort.]

Nchao, tant mort aprs avoir rgn seize ans, laissa son royaume  son
fils.

[Marge: AN. M. 3404 AV. J.C. 600. Herod. l. 2, cap. 160.] PSAMMIS. Son
rgne fut fort court, et ne dura que six ans. L'histoire ne nous en
apprend rien de particulier, sinon que ce prince fit une expdition en
thiopie.

[Marge: _Ibid._] Ce fut vers lui que ceux d'lide, aprs avoir tabli
les jeux olympiques[166], dont ils avaient concert toutes les rgles et
toutes les circonstances avec tant d'attention, qu'ils ne croyaient pas
qu'on y pt rien ajouter ni y trouver rien  redire, envoyrent une
clbre ambassade pour savoir ce que penseraient de cet tablissement
les gyptiens, qui passaient pour les hommes les plus sages et les plus
senss de tout l'univers. C'tait plutt une approbation qu'un conseil
qu'ils venaient chercher. Le roi assembla les anciens du pays. Aprs
qu'ils eurent entendu tout ce qu'on avait  leur dire sur l'institution
de ces jeux, ils demandrent aux lens s'ils y admettaient
indiffremment citoyens et trangers: et comme on leur eut rpondu que
l'entre en tait galement ouverte  tous, ils ajoutrent que les
rgles de la justice auraient t mieux observes si l'on n'avait admis
 ces combats que les trangers, parce qu'il tait fort difficile que
les juges, en adjugeant la victoire et le prix, ne fissent pencher la
balance du ct de leurs concitoyens.

[Note 166: Hrodote dit: _Les lens qui se vantaient d'avoir
tabli, pour la clbration des jeux olympiques, les rglements les plus
justes, etc._, et non pas _aprs avoir tabli les jeux olympiques_.--L.]

[Marge: AN. M. 3410 AV. J.C. 594. Jerem. 44, 30.] APRIS. Il est appel
dans l'criture _Pharaon phre_, ou _Ophra_. Il succda  son pre
Psammis, et rgna vingt-cinq ans.

[Marge: Herod. l. 2, cap. 161. Diod. lib. 1, pag. 62.] Pendant les
premires annes de son rgne, il fut aussi heureux qu'aucun de ses
prdcesseurs. Il porta ses armes contre l'le de Cypre. Il attaqua par
terre et par mer la ville de Sidon, la prit, et se rendit matre de
toute la Phnicie et de toute la Palestine.

De si prompts succs lui enflrent extrmement le coeur. Hrodote
rapporte de lui qu'il tait devenu si orgueilleux, et tellement infatu
de sa grandeur, qu'il se vantait qu'il n'tait pas au pouvoir des dieux
mmes de le dtrner, tant il s'imaginait avoir tabli solidement sa
puissance. C'est par rapport  de tels sentiments qu'zchiel lui met 
la bouche ces paroles pleines d'une vanit folle et impie: _La rivire
est  moi, c'est [Marge: Ezech. 29, 3.] moi qui l'ai faite_. Le vrai
Dieu lui fit bien sentir dans la suite qu'il avait un matre, et qu'il
n'tait qu'un homme; et il fit prdire par ses prophtes, long-temps
auparavant, tous les maux dont il avait rsolu de punir son orgueil.

[Marge: Ezech. 17, 15.] Peu de temps aprs qu'Ophra fut mont sur le
trne, Sdcias, roi de Juda, lui envoya des ambassadeurs, fit alliance
avec lui; et l'anne d'aprs, rompant le serment de fidlit qu'il avait
fait au roi de Babylone, il se rvolta ouvertement contre lui.

Quelques dfenses que Dieu et faites  son peuple d'avoir recours aux
gyptiens et de mettre en eux sa confiance, et quelque malheureux succs
qu'eussent eu les diffrentes tentatives que les Isralites avaient
faites de ce ct-l, l'gypte leur paraissait toujours une ressource
assure dans leurs dangers, et ils ne pouvaient s'empcher d'y recourir.
C'est ce qui tait dj arriv sous le saint roi zchias. Isae leur
disait de la part de Dieu: [Marge: Is. cap. 31, v. 1 et 3.] Malheur 
ceux qui vont en gypte chercher du secours, qui mettent leur confiance
dans sa cavalerie et dans ses chariots, et qui ne s'appuient point sur
le Saint d'Isral, et ne cherchent point l'assistance du Seigneur!...
L'gyptien est un homme et non pas un Dieu: ses chevaux ne sont que
chair, et non pas esprit. Le Seigneur tendra sa main, et celui qui
donnait secours sera renvers par terre; celui qui esprait d'tre
secouru tombera avec lui, et une mme ruine les enveloppera tous. Ils
n'coutrent ni le prophte ni le roi, et ne reconnurent la vrit des
paroles de Dieu que par une funeste exprience.

Il en fut de mme en cette occasion. Sdcias, malgr les remontrances
de Jrmie, voulut faire alliance avec l'gyptien. Celui-ci, fier de
l'heureux succs de ses armes, et ne croyant pas que rien pt rsister 
sa puissance, se dclara le protecteur d'Isral, et lui promit de le
dlivrer des mains de Nabuchodonosor. Dieu, irrit qu'un mortel et os
prendre sa place, s'en expliqua ainsi  un autre prophte: [Marge:
Ezech. 24, 1-12.] Fils de l'homme, tournez le visage contre Pharaon,
roi d'gypte, et prophtisez tout ce qui lui doit arriver,  lui et 
l'gypte. Parlez-lui, et dites-lui: Voici ce que dit le Seigneur notre
Dieu: Je viens  vous, Pharaon, roi d'gypte, grand dragon, qui vous
couchez au milieu de vos fleuves, et qui dites: Le fleuve est  moi, et
c'est moi-mme qui me suis cr. Je mettrai un frein  vos mchoires,
etc. Aprs l'avoir compar  un roseau qui se brise sous celui qui s'y
appuie, et qui lui perce la main, Dieu ajoute: Je vais faire tomber la
guerre sur vous, et je tuerai parmi vous les hommes avec les btes. Le
pays d'gypte sera rduit en un dsert et en une solitude; et ils
sauront que c'est moi qui suis le Seigneur, parce que vous avez dit: Le
fleuve est  moi, et c'est moi qui l'ai fait. Le mme prophte
continue, dans plusieurs [Marge: Cap. 29, 30, 31, 32.] chapitres de
suite,  prdire les maux dont l'gypte allait tre accable.

Sdcias tait bien loign d'ajouter foi  ces prdictions. Quand il
apprit que l'arme des gyptiens approchait, et qu'il vit Nabuchodonosor
lever le sige de Jrusalem, il se crut dlivr, et triomphait dj. Sa
joie fut courte. Les gyptiens, voyant approcher les Chaldens,
n'osrent en venir aux mains avec une arme si nombreuse et si aguerrie.
Ils reprirent le[Marge: AN. M. 3416 AV. J.C. 588. Jerem. 37, 6, 7.]
chemin de leur pays, et abandonnrent Sdcias  tous les prils de la
guerre o ils l'avaient eux-mmes engag. Nabuchodonosor revint devant
Jrusalem, y remit le sige, la prit et la brla, comme Jrmie l'avait
prdit.

[Marge: AN. M. 3430 AV. J.C. 574. Herod. l. 2, cap. 161, etc. Diod. lib.
1, pag. 62.] Plusieurs annes aprs, les chtiments dont Dieu avait
menac Apris, roi d'gypte, commencrent  tomber sur lui; car les
Cyrnens, colonie des Grecs qui s'tait tablie en Afrique, entre la
Libye et l'gypte, ayant pris et partag entre eux une grande partie du
pays des Libyens, forcrent ces peuples dpouills  se jeter entre les
bras de ce prince et  implorer sa protection. Aussitt Apris envoya
une grande arme dans la Libye pour faire la guerre aux Cyrnens; mais,
cette arme ayant t dfaite et presque toute taille en pices, les
gyptiens s'imaginrent qu'il ne l'avait envoye dans la Libye que pour
l'y faire prir, afin que, quand il en serait dfait, il pt rgner plus
despotiquement sur ses sujets. Dans cette pense, ils crurent devoir
secouer le joug d'un prince qu'ils regardaient comme leur ennemi.
Apris, ayant appris cette rvolte, leur envoya Amasis, un de ses
officiers, pour les apaiser et pour les faire rentrer dans leur devoir.
Mais, lorsque Amasis eut commenc  parler, ils lui mirent sur la tte
un casque pour marque de la royaut, et le proclamrent roi. Amasis,
ayant accept la couronne qu'ils lui offrirent, demeura avec eux, et les
confirma dans leur rvolte.

Apris,  cette nouvelle, encore plus enflamm de colre, envoya
Patarbmis, un autre de ses officiers et l'un des principaux seigneurs
de sa cour, pour arrter Amasis et le lui amener. Mais Patarbmis, ne
s'tant pas trouv en tat d'enlever Amasis au milieu de cette arme de
rvolts dont il tait entour, fut trait  son retour, par Apris, de
la manire la plus indigne et la plus cruelle; car ce prince, sans
considrer que ce n'tait que faute de pouvoir qu'il n'avait pas excut
sa commission, lui fit couper le nez et les oreilles. Un outrage si
sanglant fait  un homme de ce rang irrita si fort les gyptiens, que la
plupart allrent se joindre aux mcontents et que la rvolte devint
gnrale. Ce soulvement de ses sujets obligea Apris de se sauver dans
la haute gypte, o il se maintint pendant quelques annes, tandis
qu'Amasis occupa tout le reste de ses tats.

Les troubles qui agitaient l'gypte furent une occasion favorable 
Nabuchodonosor pour l'attaquer, et ce fut Dieu lui-mme qui lui en
inspira le dessein. Ce prince, qui, sans le savoir, tait l'instrument
de la colre de Dieu contre les peuples qu'il voulait chtier, venait de
prendre la ville de Tyr, o lui et son arme avaient essuy des fatigues
incroyables. Pour les en rcompenser, Dieu leur abandonna l'gypte. Il
est beau de l'entendre lui-mme s'expliquer sur ce sujet: il y a peu
d'endroits dans l'criture plus remarquables que celui-ci, et qui
fassent mieux comprendre la souveraine autorit de Dieu sur tous les
princes et sur tous les royaumes de la terre. Fils de l'homme (c'est
ainsi [Marge: Ezech. 29, 20.] qu'il parle au prophte zchiel),
Nabuchodonosor, roi de Babylone, m'a rendu, avec son arme, un grand
service au sige de Tyr. Toutes les ttes de ses gens en ont perdu les
cheveux, et toutes les paules en sont corches; et nanmoins ni lui ni
son arme[167] n'ont point reu de rcompense pour le service qu'ils
m'ont rendu  la prise de Tyr. C'est pourquoi (continue Dieu) je vais
donner  Nabuchodonosor, roi de Babylone, le pays d'gypte. Il en
prendra tout le peuple, il en fera son butin, et il en partagera les
dpouilles. Son arme recevra ainsi sa rcompense, et il sera pay du
service qu'il m'a rendu dans le sige de cette ville. Je lui ai
abandonn l'gypte, parce qu'il a travaill pour moi, dit le Seigneur
notre Dieu. Il enlvera tout, dit-il par un autre prophte, avec la
mme facilit qu'un berger se couvre de son manteau. Il se chargera
ainsi de tout le butin: il mettra ainsi sur ses paules, et sur celles
de ses soldats, toute la dpouille de l'gypte. [Marge: Jerem. 43, 12.]
_Amicietur terra gypti, sicut amicitur pastor pallio suo; et egredietur
ind in pace_: nobles expressions, qui montrent avec quelle facilit
toute la puissance et toutes les richesses d'un tat sont enleves,
quand Dieu le veut, et passent comme un manteau  un nouveau matre, qui
n'a qu' le prendre et  s'en couvrir.

[Note 167: Pour bien entendre ce qui est dit ici, il faut savoir que
Nabuchodonosor essuya des fatigues incroyables dans le sige de Tyr, et
que, lorsque les Tyriens se virent presss, les plus nobles de la ville
montrent sur des vaisseaux avec tout ce qu'ils avaient de plus
prcieux, et se retirrent en d'autres les. Ainsi Nabuchodonosor, ayant
pris la ville, n'y trouva rien qui ft digne de rcompenser les grands
travaux qu'il avait soufferts dans ce sige. (S. HIERON.)]

Le roi de Babylone, profitant donc des divisions intestines o la
rvolte d'Amasis avait jet ce royaume, marcha de ce ct-l  la tte
de son arme. Il subjugua l'gypte depuis Migdol ou Magdole, qui est 
l'entre du royaume, jusqu' Syne, qui est  l'autre extrmit, vers
les frontires d'thiopie. Il y fit par-tout d'horribles ravages, tua un
grand nombre d'habitants, et rduisit le pays dans une si grande
dsolation, qu'il ne put se rtablir de quarante ans. Nabuchodonosor,
ayant charg son arme de dpouilles et soumis tout le royaume, en vint
 un accommodement avec Amasis; et, l'ayant confirm dans la possession
du royaume comme son vice-roi, il reprit le chemin de Babylone.

[Marge: Herod. l. 2, c. 163 et 169. Diod. lib. 1, pag. 62.] Alors
Apris, sortant du lieu de sa retraite, s'avana vers les ctes de la
mer, apparemment du ct de la Libye; et, y ayant pris  sa solde une
arme de Cariens, d'Ioniens et d'autres trangers, il marcha contre
Amasis, et lui livra bataille prs de la ville de Memphis[168]. Mais,
ayant t battu et fait prisonnier, il fut men  la ville de Sas, et y
fut trangl dans son propre palais[169].

[Note 168: Lisez: _prs de la ville de Momemphis_; elle tait situe
 plus de 12 lieues au N. de Memphis, sur la branche Canopique, comme je
l'ai fait voir ailleurs. (_Trad. de Strabon_, t. V, p. 372.)--L.]

[Note 169: Amasis voulait lui conserver la vie; mais les gyptiens
forcrent ce prince de leur livrer Apris, qu'ils tranglrent.--L.]

Dieu avait annonc par ses prophtes, dans un dtail tonnant, toutes
les circonstances de ce grand vnement. C'tait lui qui avait bris la
puissance d'Apris, d'abord si formidable, et qui avait mis l'pe  la
main de Nabuchodonosor pour aller punir et humilier cet orgueilleux. Je
viens  Pharaon, roi d'gypte, dit-il, [Marge: Ezech. 30, 22-25.] et
j'achverai de briser son bras, qui a t fort, mais qui est rompu, et
je lui ferai tomber l'pe de la main.... Je fortifierai en mme temps
le bras du roi de Babylone, et je mettrai mon pe entre ses mains....
Et ils sauront que c'est moi qui suis le Seigneur.

[Marge: Id. v. 14-17.] Il fait le dnombrement de toutes les villes qui
doivent tre la proie du vainqueur: Taphnis, Pluse, No, appele dans la
Vulgate Alexandrie, Memphis, Hliopolis, Bubaste, etc.

[Marge: Jerem. 44, 30.] Il marque en particulier la fin malheureuse du
roi, qui doit tre livr  ses ennemis. Je vais livrer, dit-il, Pharaon
phre, roi d'gypte, entre les mains de ses ennemis, entre les mains de
ceux qui cherchent  lui ter la vie.

En fin il dclare que pendant quarante ans les gyptiens seront accabls
de toutes sortes de maux, et rduits  un tat si dplorable, qu'ils
n'auront plus  l'avenir aucun prince de leur nation: [Marge: Ezech. 30,
13.] _et dux de terr gypti non erit amplis_. L'vnement a justifi
cette prdiction, qui a t accomplie par degrs et en diffrents temps.
Peu de temps aprs l'expiration de ces quarante annes, ils devinrent
une province des Perses, auxquels leurs rois, quoique originaires du
pays, taient soumis; et la prdiction commena ainsi  s'accomplir.
Elle eut son entire excution  la mort [Marge: AN. M. 3654.] de
Nectanbus, dernier roi de race gyptienne. Depuis ce temps-l, les
gyptiens ont toujours t gouverns par des trangers: car, aprs
l'extinction du royaume des Perses, ils ont t successivement
assujettis aux Macdoniens, aux Romains, aux Sarrasins, aux Mamelucs, et
enfin aux Turcs; qui en sont aujourd'hui les matres.

[Marge: Jerem. c. 43 et 44.] Dieu ne fut pas moins fidle  accomplir
ses prdictions  l'gard de ceux de son peuple qui, aprs la prise de
Jrusalem, s'taient retirs en gypte contre sa dfense, et qui y
avaient entran Jrmie malgr lui. Ds qu'ils y furent entrs, et
qu'ils furent arrivs  Taphnis (c'est la mme que Tanis), le prophte,
aprs avoir cach en leur prsence, par l'ordre de Dieu, des pierres
dans une grotte qui tait prs du palais du roi, leur dclara que
Nabuchodonosor entrerait bientt en gypte, et que Dieu tablirait son
trne dans cet endroit-l mme; que ce prince ravagerait tout le pays,
et porterait par-tout le fer et le feu; qu'eux-mmes tomberaient entre
les mains de ces cruels ennemis, qui en massacreraient une partie, et
traneraient le reste captif  Babylone; qu'un trs-petit nombre
seulement chapperait  la dsolation commune, et serait enfin rtabli
dans sa patrie. Toutes ces prdictions eurent leur accomplissement dans
les temps marqus.

[Marge: AN M. 3435 AV. J.C. 569.] AMASIS. Aprs la mort d'Apris, Amasis
devint possesseur paisible de toute l'gypte, dont il occupa le trne
pendant quarante ans. Il tait, selon Platon, de[Marge: In Timo. [p.
21, E.]] la ville de Sas[170].

[Note 170: Selon Hrodote, de la ville de Siouph, qui tait
probablement voisine de Sas.--L.]

[Marge: Herod. l. 2, cap. 172.] Comme il tait de basse naissance, les
peuples, dans le commencement de son rgne, en faisaient peu de cas, et
n'avaient que du mpris pour lui. Il n'y fut pas insensible; mais il
crut devoir mnager les esprits avec adresse, et les rappeler  leur
devoir par la douceur et par la raison. Il avait une cuvette d'or, o
lui et tous ceux qui mangeaient  sa table se lavaient les pieds. Il la
fit fondre, et en fit faire une statue, qu'il exposa  la vnration
publique. Les peuples accoururent en foule, et rendirent  la nouvelle
statue toutes sortes d'hommages. Le roi, les ayant assembls, leur
exposa  quel vil usage cette statue avait d'abord servi; ce qui ne les
empchait pas de se prosterner devant elle par un culte religieux.
L'application de cette parabole tait aise  faire: elle eut tout le
succs qu'il en pouvait attendre; et les peuples, depuis ce jour, eurent
pour lui tout le respect qui est d  la majest royale.

[Marge: _Ibid._ c. 173.] Il donnait rgulirement tout le matin aux
affaires, pour recevoir les placets, donner ses audiences, prononcer des
jugements, et tenir ses conseils: le reste du temps tait accord au
plaisir; et comme, dans les repas et dans les conversations, il tait
d'une humeur extrmement enjoue, et qu'il poussait, ce semble, la gat
au-del des justes bornes, les courtisans ayant pris la libert de le
lui reprsenter, il leur rpondit que l'esprit ne pouvait pas tre
toujours srieux et appliqu aux affaires, non plus qu'un arc demeurer
toujours tendu.

Ce fut lui qui obligea les particuliers, dans chaque ville, d'inscrire
leur nom chez le magistrat, et de marquer de quelle profession ou de
quel mtier ils vivaient. Solon insra cette loi dans les siennes.

Il btit plusieurs temples magnifiques, principalement  Sas, qui tait
le lieu de sa naissance. Hrodote y admirait sur-tout une chapelle faite
d'une seule pierre, qui avait au dehors vingt et une coudes de longueur
sur quatorze de largeur et huit de hauteur, et un peu moins en dedans.
On l'avait apporte d'lphantine; et deux mille hommes avaient t
occups pendant trois ans  la voiturer sur le Nil[171].

[Note 171: Ce temple _monolithe_ (HEROD. II. c. 175) avait en dehors
21 coudes de long (11 met. 87 mill.), 14 de large (7 met. 378 mill.) et
8 de haut (4 met. 216 mill.): ainsi sa solidit tait de 344 mtres
cubes (9990 pieds cubes) environ, dont le poids (en supposant  la
matire la pesanteur spcifique du marbre) tait de 965,720 kilogrammes
(1,972,000 livres): Hrodote en ayant donn les dimensions intrieures,
savoir 18 coudes 20 doigts de long, 12 de large et 5 de haut, on voit,
par le calcul, que la partie vide tait gale  165 mtres cubes,
pesant 463,092 kilogrammes; ainsi le poids du temple monolithe,
probablement travaill dans la carrire mme, tait gal  502,600
kilogrammes ou plus d'un million de livres. Voyez ce que j'ai dit plus
haut, p. 15, n. 2, des moyens de transport.--L.]

Amasis considrait fort les Grecs. Il leur accorda de grands privilges,
et permit  ceux qui voudraient s'tablir en gypte d'habiter dans la
ville de Naucratis, trs-renomme pour son port[172]. Lorsqu'il s'agit
de rebtir le fameux temple de Delphes qui avait t brl, rparation
qui devait monter  trois cents talents, c'est--dire  trois cent mille
cus[173], il fournit  ceux de Delphes une somme fort considrable pour
les aider  payer leur quote-part, qui tait le quart de toute la
dpense.

[Note 172: Ville sur la branche Canopique,  environ 16 lieues dans
les terres un peu au S. de Damanhour.--L.]

[Note 173: 1,650,000 f.--L.]

Il fit alliance avec les Cyrnens, et prit chez eux une femme.

Il est le seul des rois gyptiens qui ait conquis l'le de Cypre, et qui
l'ait rendue tributaire.

Ce fut sous son rgne que Pythagore vint en gypte: il lui tait
recommand par le clbre Polycrate, tyran de Samos, dont il sera parl
ailleurs, et qui tait li d'amiti avec Amasis. Dans le sjour que ce
philosophe fit en gypte, il fut initi dans tous les mystres du pays,
et apprit des prtres tout ce qu'il y avait de plus secret et de plus
important dans leur religion. C'est l qu'il puisa sa doctrine de la
mtempsycose.

Dans l'expdition o Cyrus s'tait rendu matre d'une grande partie de
la terre, l'gypte sans doute avait subi le joug comme toutes les autres
provinces, et Xnophon le dit formellement au commencement de la
Cyropdie. Apparemment qu'aprs que les quarante annes de dsolation
prdites par le prophte furent expires, l'gypte commenant un peu 
se rtablir, Amasis secoua le joug et se remit en libert.

Aussi voyons-nous qu'un des premiers soins de Cambyse, fils de Cyrus,
ds qu'il fut mont sur le trne, fut de porter la guerre contre
l'gypte. Quand il y arriva, Amasis venait de mourir, et avait eu pour
successeur son fils Psammnit.

[Marge: AN. M. 3479 AV. J.C. 525.] PSAMMNIT. Cambyse, aprs le gain
d'une bataille, poursuivit les vaincus jusque dans Memphis, assigea la
place, et la prit en fort peu de temps. Il traita le roi avec douceur,
lui laissa la vie, et lui assigna un entretien honorable; mais, ayant
appris qu'il prenait des mesures secrtes pour remonter sur le trne, il
le fit mourir. Le rgne de Psammnit ne fut que de six mois. Alors toute
l'gypte se soumit au vainqueur. Je rapporterai plus en dtail cette
histoire lorsque j'exposerai celle de Cambyse.

Ici finit la suite des rois d'gypte. L'histoire de ce pays, comme je
l'ai dj remarqu, sera confondue avec celle des Perses et des Grecs
jusqu' la mort d'Alexandre. Alors s'lvera une nouvelle monarchie
d'gypte, fonde par Ptolme, fils de Lagus, qui sera continue jusqu'
Clopatre; et ce dernier espace sera environ de 300 ans. Je traiterai
chacune de ces matires dans son temps.





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                            LIVRE SECOND.

                            -------------

                 HISTOIRE ANCIENNE DES CARTHAGINOIS.

Je diviserai en deux parties ce que j'ai  dire sur les Carthaginois.
Dans la premire, je donnerai une ide gnrale des moeurs de ce peuple,
de son caractre, de son gouvernement, de sa religion, de sa puissance
et de ses richesses. Dans la seconde, aprs avoir indiqu en peu de mots
la manire dont Carthage s'tablit et s'accrut, je rapporterai les
guerres qui l'ont rendue si clbre.





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                            PREMIRE PARTIE.

                               ---------

CARACTRE, MOEURS, RELIGION ET GOUVERNEMENT
DES CARTHAGINOIS.

 Ier. _Carthage forme sur le modle de Tyr, dont elle tait une
colonie._

Les Carthaginois ont reu des Tyriens, non-seulement leur origine, mais
leurs moeurs, leur langage, leurs usages, leurs lois, leur religion,
leur got et leur industrie pour le commerce, comme toute la suite le
fera connatre. Ils parlaient le mme langage que les [Marge: Bochard,
Part. 2, l. 2, cap. 16.] Tyriens, et ceux-ci le mme que les Cananens
et les Isralites, c'est--dire la langue hbraque, ou du moins une
langue qui en tait entirement drive. Leurs noms avaient pour
l'ordinaire une signification particulire. Hannon signifie _gracieux_,
_bienfaisant_; Didon, _aimable_ ou _bien-aime_; Sophonisbe, _elle
gardera bien le secret de son mari_. Ils se plaisaient aussi, par esprit
de religion,  faire entrer le nom de Dieu dans les noms qu'ils
portaient, selon le gnie des Hbreux. Annibal, qui rpond  Ananias,
signifie: _Baal_ (ou _le Seigneur_) _m'a fait grace_; Asdrubal, qui
rpond  Azarias, signifie: _le Seigneur sera notre secours_. Il en est
ainsi des autres noms, Adherbal, Maharbal, Mastanabal, etc. Le mot
_Poeni_, d'o vient _punique_, est le mme que _Phoeni_ ou _Phniciens_,
parce qu'ils tiraient leur origine de la Phnicie[174]. On a dans le
_Poenulus_ de Plaute une scne en langue punique qui a fort exerc les
savants.

[Note 174: Dans beaucoup de mots, les Latins ont chang la
diphthongue _oe_ en _u_. Ils disaient originairement _poenire_ pour
_punire_, ce qui s'est conserv dans _poena_; _moerus_ pour _murus_
comme on le voit par le mot _pomoerium_; _moenire_ pour _munire_, ce qui
s'est conserv dans _moenia_. Sur les anciennes inscriptions, on lit
_oeti_, _loedos_, _coeira_, pour _uti_, _ludos_, _cura_, etc.: de mme,
ils ont dit _Puni_ au lieu de _Poeni_.--L.]

Mais ce qu'il y a de plus remarquable ici, c'est l'union troite qui a
toujours subsist entr les Phniciens et [Marge: Herod. l. 3, c. 17 et
19.] les Carthaginois[175]. Lorsque Cambyse voulut porter la guerre
contre ces derniers, les Phniciens, qui faisaient la principale force
de son arme navale, lui dclarrent nettement qu'ils ne pouvaient pas
le servir contre leurs compatriotes; et ce prince fut oblig de renoncer
 son dessein. Les Carthaginois, de leur ct, n'oublirent jamais d'o
ils taient sortis et  qui ils devaient leur origine. Ils envoyaient
rgulirement  Tyr, tous les [Marge: Polyb. pag. 944. Q. Curt. l. 4, c.
2 et 3.] ans, un vaisseau charg de prsents, qui taient comme un cens
et une redevance qu'ils payaient  leur ancienne patrie; et ils
faisaient offrir un sacrifice annuel aux dieux tutlaires du pays,
qu'ils regardaient aussi comme leurs protecteurs. Ils ne manquaient
jamais  y envoyer les prmices de leurs revenus, aussi-bien que la dme
des dpouilles et du butin qu'ils faisaient sur les ennemis, pour les
offrir  Hercule, une des principales divinits de Tyr et de Carthage.
Lorsque Tyr fut assige par Alexandre, les Tyriens, pour mettre en
sret ce qu'ils avaient de plus cher, envoyrent  Carthage leurs
femmes et leurs enfants, qui y furent reus et entretenus, quoique dans
le temps d'une guerre fort pressante; avec une bont et une gnrosit
telles qu'on aurait pu les attendre des pres et des mres les plus
tendres et les plus opulents. Ces marques constantes d'une vive et
sincre reconnaissance font plus d'honneur  une nation que les plus
grandes conqutes et les plus glorieuses victoires.

[Note 175: L'histoire offre beaucoup d'autres exemples de ce genre.
Ils tiennent au droit des mtropoles sur les colonies. (V. Heyn. _Opusc.
Academic._ t. I, p. 312, seq.)--L.]

 II. _Religion des Carthaginois._

Il parat, par plusieurs traits de l'histoire de Carthage, que ses
gnraux regardaient comme un devoir essentiel de commencer et de finir
leurs entreprises[Marge: Liv. lib. 21, n. 1. _Ibid._ n. 21.] par le
culte des dieux. Amilcar, pre du grand Annibal, avant que d'entrer en
Espagne pour y faire la guerre, eut soin d'offrir des sacrifices aux
dieux. Son fils, marchant sur ses traces, avant que de partir de
l'Espagne et de marcher contre les Romains, se transporte jusqu' Cadix
pour s'acquitter des voeux qu'il avait faits  Hercule, et il lui en
fait de nouveaux si ce dieu favorise son entreprise. Aprs la bataille
de [Marge: Lib. 23, n. 11.] Cannes, lorsqu'il fit savoir cette heureuse
nouvelle  Carthage, il recommanda sur-tout qu'on et soin de rendre aux
dieux immortels de solennelles actions de graces pour toutes les
victoires qu'il avait remportes: _pro his tantis totque victoriis verum
esse grates diis immortalibus agi haberique_.

Ce n'taient pas seulement les particuliers qui se piquaient ainsi de
faire paratre en toute occasion un soin religieux d'honorer la
Divinit; on voit que c'tait le gnie et le got de la nation entire.

[Marge: Lib. 7, pag. 502.] Polybe nous a conserv un trait de paix
entre Philippe, fils de Dmtrius, roi de Macdoine, et les
Carthaginois, o l'on voit d'une manire bien sensible le respect de
ceux-ci pour la Divinit, et leur intime persuasion que les dieux
assistaient et prsidaient aux actions humaines, et sur-tout aux traits
solennels qui se faisaient en leur nom, sous leurs yeux et en leur
prsence. Il y est fait mention de cinq ou six ordres diffrents de
divinits; et ce dnombrement parat bien extraordinaire dans un acte
public comme est un trait de paix entre deux empires. J'en rapporterai
les termes mmes, qui peuvent servir  nous donner quelque ide de la
thologie des Carthaginois: _Ce trait a t conclu en prsence de
Jupiter, de Junon et d'Apollon; en prsence du dmon ou du gnie des
Carthaginois ([Grec: daimonos]), d'Hercule et d'Iolas; en prsence de
Mars, de Neptune, de Triton; en prsence des dieux qui_ _accompagnent
l'arme des Carthaginois, et du Soleil, de la Lune et de la Terre; en
prsence des rivires, des prairies et des eaux; en prsence de tous les
dieux qui possdent Carthage_. Que dirions-nous maintenant d'un pareil
acte, o l'on ferait intervenir les anges et les saints, protecteurs
d'un royaume?

Il y avait chez les Carthaginois deux divinits qui y taient
particulirement adores, et dont il est  propos de dire ici un mot.

La premire tait la desse _Cleste_, appele aussi _Uranie_, qui est
la lune, dont on implorait le secours dans les grandes calamits,
sur-tout dans les scheresses, pour obtenir de la pluie _ista ipsa virgo
coelestis_, dit Tertullien, [Marge: Tertul. Apolog. cap. 23.] _pluviarum
polliciatrix_. C'est en parlant de cette desse et d'Esculape que
Tertullien fait aux paens de son temps un dfi bien hardi, mais bien
glorieux au christianisme, en dclarant que le premier venu des
chrtiens obligera ces faux dieux d'avouer hautement qu'ils ne sont que
des dmons; et en consentant qu'on fasse mourir sur-le-champ ce
chrtien, s'il ne vient  bout de tirer cet aveu de la bouche mme de
leurs dieux: _nisi se dmones confessi fuerint christiano mentiri non
audentes, ibidem illius christiani procacissimi sanguinem fundite_.
Saint Augustin parle souvent aussi de cette divinit. Cleste, dit-il,
autrefois rgnait souverainement  Carthage. Qu'est devenu son rgne
depuis Jsus-Christ? [Marge: S. August. in psalm. 98.]_Regnum Coelestis
quale erat Carthagini! ubi nunc est regnum Coelestis?_ C'est sans doute
la mme divinit que Jrmie appelle [Marge: Jerem. c. 7, v. 18; etc. 44
v. 17-25.]_la reine du ciel_,  laquelle les femmes juives avaient
grande dvotion, lui adressant des voeux, lui faisant des libations, lui
offrant des sacrifices, et lui prparant de leurs propres mains des
gteaux, _ut faciant placentas regin coeli_, et dont elles se vantaient
d'avoir reu toutes sortes de biens, pendant qu'elles taient exactes 
lui rendre ce culte; au lieu que, depuis qu'il avait cess, elles
s'taient vues accables de toutes sortes de malheurs.

La seconde divinit honore particulirement chez les Carthaginois, et 
qui l'on offrait des victimes humaines, c'est _Saturne_, connu sous le
nom de _Moloch_ dans l'criture; et ce culte avait pass de Tyr 
Carthage. Philon cite un passage de Sanchoniaton, o l'on voit que
c'tait une coutume  Tyr que, dans les grandes calamits, les rois
immolassent leurs fils pour apaiser la colre des dieux, et que l'un
d'eux, qui l'avait fait, fut depuis honor comme un dieu sous le nom de
la constellation appele _Saturne_: ce qui a sans doute donn occasion 
la fable qui dit que Saturne avait dvor ses enfants. Les particuliers,
quand ils voulaient dtourner quelque grand malheur, en usaient de mme,
et n'taient pas moins superstitieux que leurs princes; en sorte que
ceux qui n'avaient point d'enfants en achetaient des pauvres, pour
n'tre pas privs du mrite d'un tel sacrifice. Cette coutume se
conserva long-temps chez les Phniciens et les Cananens, de qui les
Isralites l'empruntrent, quoique Dieu le leur et dfendu bien
expressment. On brlait d'abord inhumainement ces enfants, soit en les
jetant au milieu d'un brasier ardent, tel qu'taient ceux de la valle
d'Ennon, dont il est si souvent parl dans l'criture; soit en les
enfermant dans une statue de Saturne, qui tait tout enflamme. [Marge:
Plut. de superst. p. 171.] Pour touffer les cris que poussaient ces
malheureuses victimes, on faisait retentir pendant cette barbare
crmonie le bruit des tambours et des trompettes. Les mres se
faisaient un honneur et un point de religion d'assister  ce cruel
spectacle, l'oeil sec et sans pousser aucun gmissement; et, s'il leur
chappait quelque larme ou quelque soupir, le sacrifice en tait moins
agrable  la divinit, et elles en perdaient le fruit. [Marge: Tertul.
in Apolog.] Elles portaient la fermet d'ame, ou plutt la duret et
l'inhumanit, jusqu' caresser elles-mmes et baiser leurs enfants pour
apaiser leurs cris, de peur qu'une victime offerte de mauvaise grce et
au milieu des pleurs ne dplt  Saturne: [Marge: Minuc. Fel.]
_Blanditiis et osculis comprimebant vagitum, ne flebilis hostia
immolaretur_. Dans la suite, on se contenta de faire passer les enfants
 travers le feu, comme cela parat par plusieurs endroits de
l'criture, et trs-souvent ils y prissaient.

[Marge: Q. Curt. lib. 4, cap. 3.]

Les Carthaginois retinrent jusqu' la ruine de leur ville cette coutume
barbare d'offrir  leurs dieux des victimes humaines; action qui
mritait bien plus le nom de _sacrilge_ que de sacrifice: _sacrilegium
veris qum sacrum_. Ils la suspendirent seulement pendant quelques
annes, pour ne pas s'attirer la colre et les armes de Darius Ier, roi
de Perse, qui leur fit dfendre d'immoler des victimes humaines, et de
manger de la chair de chien. [Marge: Plut. de ser vindicatione deor.
pag. 552. [_Id._ Apopht. p. 174-175.]] Mais ils revinrent bientt  leur
gnie, puisque, du temps de Xerxs, qui succda  Darius, Glon, tyran
de Syracuse, ayant remport en Sicile une victoire considrable sur les
Carthaginois, parmi les conditions de paix qu'il leur prescrivit, y
insra celle-ci, qu'ils n'immoleraient plus de victimes humaines 
Saturne; et sans doute que ce qui l'obligea  prendre[Marge: Herod. l.
7, cap. 167.] cette prcaution fut ce qui avait t mis en pratique dans
cette occasion-l mme par les Carthaginois; car pendant tout le combat,
qui dura depuis le matin jusqu'au soir, Amilcar, fils d'Hannon leur
gnral, ne cessa point de sacrifier aux dieux des hommes tout vivants,
et en grand nombre, en les faisant jeter dans un bcher ardent[176]; et,
voyant que ses troupes taient mises en fuite et en droute, il s'y
prcipita lui-mme pour ne pas survivre  sa honte, et, comme le dit
saint Ambroise en rapportant cette action, pour teindre par son propre
sang ce feu sacrilge qu'il voyait ne lui avoir servi de rien.

Dans des temps de peste[177] ils sacrifiaient  leurs dieux un grand
nombre d'enfants, sans piti pour un ge qui excite la compassion des
ennemis les plus cruels, cherchant un remde  leurs maux dans le crime,
et usant de barbarie pour attendrir les dieux.

[Marge: Lib. 20, pag. 756. [Lactant. Institut. 1, 21.]] Diodore rapporte
un exemple de cette cruaut, qui fait frmir. Dans le temps qu'Agathocle
tait prs de mettre le sige devant Carthage, les habitants de cette
ville, se voyant rduits  la dernire extrmit, imputrent leur
malheur  la juste colre de Saturne contre eux, parce qu'au lieu des
enfants de la premire qualit qu'on avait coutume de lui sacrifier, on
avait mis frauduleusement  leur place des enfants d'esclaves et
d'trangers. Pour rparer cette faute, ils immolrent  Saturne deux
cents enfants des meilleures maisons de Carthage; et, outre cela, plus
de trois cents citoyens, qui se sentaient coupables de ce prtendu
crime, s'offrirent volontairement en sacrifice. Diodore ajoute qu'il y
avait une statue d'airain de Saturne, dont les mains taient penches
vers la terre, de telle sorte que l'enfant qu'on posait sur ces mains
tombait aussitt dans une ouverture et une fournaise pleine de feu.

[Note 176: In ipsos, quos adolebat, sese prcipitavit ignes, ut eos
vel cruore suo extingueret, quos sibi nihil profuisse cognoverat. (S.
AMBROS.)]

[Note 177: Quum peste laborarent, cruent sacrorum religione et
scelere pro remedio usi sunt. Quippe homines ut victimas immolabant, et
impuberes (qu tas etiam hostium misericordiam provocat) aris
admovebant, pacem deorum sanguine eorum exposcentes, pro quorum vit dii
maxim rogari solent. (JUSTIN. lib. 18, cap. 6.)]

[Marge: Plut. de superst. pag. 169-171.] Est-ce l, dit Plutarque,
adorer les dieux? Est-ce avoir d'eux une ide qui leur fasse beaucoup
d'honneur, que de les supposer avides de carnage, altrs du sang
humain, et capables d'exiger et d'agrer de telles victimes?[Marge: Id.
in Camil. pag. 132.] La religion, dit cet auteur sens, est environne
de deux cueils galement dangereux  l'homme, galement injurieux  la
Divinit: savoir, de l'impit et de la superstition. L'une, par
affectation d'esprit fort, ne croit rien; l'autre, par une aveugle
faiblesse, croit tout. L'impit, pour secouer un joug et une crainte
qui la gne, nie qu'il y ait des dieux; la superstition, pour calmer
aussi ses frayeurs, se forge des dieux selon son caprice, non-seulement
amis, mais protecteurs et modles du crime. Ne valait-il pas mieux,
dit-il encore,[Marge: De superstit. [pag. 171.]] que Carthage, ds le
commencement, prt pour lgislateurs un Critias, un Diagoras, athes
reconnus et se donnant pour tels, que d'adopter une si trange et si
perverse religion? Les Typhons, les gants, ennemis dclars des dieux,
s'ils avaient triomph du ciel, auraient-ils pu tablir sur la terre des
sacrifices plus abominables?

Voil ce que pensait un paen, du culte carthaginois tel que nous
l'avons rapport. En effet on ne croirait pas le genre humain
susceptible d'un tel excs de fureur et de frnsie. Les hommes ne
portent point communment dans leur propre fonds un renversement si
universel de tout ce que la nature a de plus sacr. Immoler, gorger
soi-mme ses propres enfants, et les jeter de sang-froid dans un brasier
ardent! Des sentiments si dnaturs, si barbares, adopts cependant par
des nations entires, et des nations trs-polices, par les Phniciens,
les Carthaginois, les Gaulois, les Scythes, les Grecs mme et les
Romains, et consacrs par une pratique constante de plusieurs sicles,
ne peuvent avoir t inspirs que par celui qui a t homicide ds le
commencement, et qui ne prend plaisir qu' la dgradation,  la misre
et  la perte de l'homme.

 III. _Forme du Gouvernement de Carthage._

Le gouvernement de Carthage tait fond sur des principes d'une profonde
sagesse; et ce n'est point sans [Marge: Arist. lib. 2, de Rep. c. 11.]
raison qu'Aristote met cette rpublique au nombre de celles qui taient
les plus estimes dans l'antiquit, et qui pouvaient servir de modles
aux autres. Il appuie d'abord ce sentiment sur une rflexion qui fait
beaucoup d'honneur  Carthage, en marquant que, jusqu' son temps,
c'est--dire depuis plus de cinq cents ans, il n'y avait eu ni aucune
sdition considrable qui en et troubl le repos, ni aucun tyran qui en
et opprim la libert. En effet c'est un double inconvnient des
gouvernements mixtes, tels qu'tait celui de Carthage, o le pouvoir est
partag entre le peuple et les grands, de dgnrer ou en abus de la
libert par les sditions du ct du peuple, comme cela tait ordinaire
 Athnes et dans toutes les rpubliques grecques; ou en oppression de
la libert publique du ct des grands, par la tyrannie, comme cela
arriva  Athnes,  Syracuse,  Corinthe,  Thbes,  Rome mme du temps
de Sylla et de Csar. C'est donc un grand loge pour Carthage d'avoir
su, par la sagesse de ses lois, et par l'heureux concert des diffrentes
parties qui composaient son gouvernement, viter pendant un si long
espace d'annes deux cueils si dangereux et si communs.

Il serait  souhaiter que quelque auteur ancien nous et laiss une
description exacte et suivie des coutumes et des lois de cette fameuse
rpublique. Faute de ce secours, on n'en peut avoir qu'une ide assez
confuse et imparfaite, en ramassant diffrents traits qu'on trouve pars
dans les auteurs. C'est un service qu'a rendu  la rpublique des
lettres Christophe Hendreich[178]. Son ouvrage m'a t d'un grand
secours.

[Marge: Polyb. lib. 6, pag. 493.] Le gouvernement de Carthage
runissait, comme celui de Sparte et de Rome, trois autorits
diffrentes qui se balanaient l'une l'autre et se prtaient un mutuel
secours: celle des deux magistrats suprmes, appels _sufftes_[179];
celle du snat, et celle du peuple. On y ajouta ensuite le tribunal des
cent, qui eurent beaucoup de crdit dans la rpublique.

[Note 178: _Carthago, sive Carthaginiensium respublica, etc._
Francofurti ad Oderam. An 1664.]

[Note 179: Ce nom est driv d'un mot qui, chez les Hbreux et les
Phniciens, signifie juges: _shophetim_.

= C'est l'opinion de Bochart (_Chanan I. 24_) et de Selden (_de Diis
Syriis. Proleg. c. 2_); bien plus naturelle que celle de Scaliger, qui
faisait venir ce nom de _Tzazaph_, il _regarde d'en haut_, dans le mme
sens que [Grec: ephoros, episkopos, epopts]. (SCALIGER, _in Fest._
voce _Suffet_.)--L.]

_Sufftes._

Le pouvoir des sufftes ne durait qu'un an[180], et ils taient 
Carthage ce que les consuls taient  Rome[181].

[Note 180: Ut Rom consules, sic Carthagine quotannis annui bini
reges creabantur. (CORN. NEP. _in Annib._ cap. 7.)]

[Note 181: Ou les deux rois  Lacdmone; avec cette diffrence que
leurs fonctions ne duraient qu'un an, et qu'ils taient pris
indiffremment dans les plus nobles familles.--L.]

Souvent mme les auteurs leur donnent les noms de _rois_, de
_dictateurs_, de _consuls_, parce qu'ils en remplissaient l'emploi.
L'histoire ne nous apprend point par qui ils taient choisis. Ils
avaient droit et taient chargs du soin d'assembler le snat[182]: ils
en taient les prsidents et les chefs: ils y proposaient les affaires
et recueillaient les suffrages. Ils prsidaient[183] aussi aux jugements
qui se rendaient sur les affaires importantes. Leur autorit n'tait pas
renferme dans la ville, ni borne aux affaires civiles; on leur
confiait quelquefois le commandement des armes. Il parat qu'au sortir
de la dignit de _sufftes_ on les nommait _prteurs_, qui tait une
charge considrable, puisque, outre le droit de prsidence dans certains
jugements, elle leur donnait celui de proposer et de porter de nouvelles
lois, et de faire rendre compte  ceux qui taient chargs du
recouvrement [Marge: Liv. lib. 33, n. 46 et 47.] des deniers publics,
comme on le voit dans ce que Tite-Live nous raconte d'Annibal  ce
sujet, et que je rapporterai dans la suite[184].

[Note 182: Senatum itaque suffetes, quod velut consulare imperium
apud eos erat, vocaverunt. (LIV. lib. 30, n. 7.)]

[Note 183: Quum suffetes ad jus dicendum consedissent. (LIV. lib.
34, n. 62.)]

[Note 184: Un autre magistrat parat avoir eu les mmes fonctions
que le Censeur  Rome. (NEPOS, _in Hamilcare_,  3.)--L.]

_Le snat._

Le snat, compos de personnes que leur ge, leur exprience, leur
naissance, leurs richesses, et sur-tout leur mrite, rendaient
respectables, formait le conseil de l'tat, et tait comme l'ame de
toutes les dlibrations publiques. On ne sait point prcisment quel
tait le nombre des snateurs; il devait tre fort grand, puisqu'on voit
qu'on en tira cent pour former une compagnie particulire, dont j'aurai
bientt lieu de parler. C'tait dans le snat que se traitaient les
grandes affaires, qu'on lisait les lettres des gnraux, qu'on recevait
les plaintes des provinces, qu'on donnait audience aux ambassadeurs,
qu'on dcidait de la paix ou de la guerre, comme on le voit en plusieurs
occasions.

[Marge: Arist. loc. cit.] Quand les sentiments taient uniformes et que
tous les suffrages se runissaient, alors le snat dcidait
souverainement et en dernier ressort. Lorsqu'il y avait partage et qu'on
ne convenait point, les affaires taient portes devant le peuple, et
dans ce cas le pouvoir de dcider lui tait dvolu[185]. Il est ais de
comprendre quelle sagesse il y avait dans ce rglement, et combien il
tait propre  arrter les cabales,  concilier les esprits,  appuyer
et  faire dominer les bons conseils, une compagnie comme celle-l tant
extrmement jalouse de son autorit, et ne consentant pas aisment  la
faire passer  une autre. On en voit un exemple mmorable dans Polybe.
Lorsque, aprs la perte de la [Marge: Polyb. l. 15, p. 706 et 707]
bataille donne en Afrique  la fin de la seconde guerre punique, on fit
dans le snat la lecture des conditions de paix qu'offrait le vainqueur,
Annibal, voyant qu'un des snateurs s'y opposait, reprsenta vivement
que, s'agissant du salut de la rpublique, il tait de la dernire
importance de se runir, et de ne point renvoyer une telle dlibration
 l'assemble du peuple; et il en vint  bout. Voil sans doute ce qui,
dans les commencements de la rpublique, rendit le snat si puissant, et
ce qui porta son autorit  un si haut point; [Marge: Polyb. l. 6, pag.
494.] et le mme auteur remarque, dans un autre endroit, que, tant que
le snat fut le matre des affaires, l'tat fut gouvern avec beaucoup
de sagesse, et que toutes les entreprises eurent un grand succs.

[Note 185: Aristote est plus prcis: Les rois avec les snateurs
sont matres de porter une affaire au peuple, ou de ne la point porter,
s'ils sont _tous_ d'accord [sur cette affaire]; sinon, le peuple est
aussi appel  en dcider. [Grec: Tou men gar to men prosagein, to de
m prosagein pros ton dmon oi basileis kyrioi META tn gerontn, an
omognmonsi PANTES ei de m, kai toutn o Dmos.] (_Polit._ II, 8,  3,
d. Schn.)--L.]

_Le peuple._

Il parat, par tout ce que nous avons dit jusqu'ici, que jusqu'au temps
d'Aristote, qui fait une si belle peinture et un si magnifique loge du
gouvernement de Carthage, le peuple se reposait volontiers sur le snat
du soin des affaires publiques, et lui en laissait la principale
administration: et c'est par l que la rpublique devint si puissante.
Il n'en fut pas ainsi dans la suite. Le peuple, devenu insolent par ses
richesses et par ses conqutes, et ne faisant pas rflexion qu'il en
tait redevable  la prudente conduite du snat, voulut se mler aussi
du gouvernement, et s'arrogea presque tout le pouvoir. Tout se conduisit
alors par cabales et par factions; ce qui fut, selon Polybe, une des
principales causes de la ruine de l'tat.

_Le tribunal des cent._

C'tait une compagnie compose de cent quatre personnes, quoique
souvent, pour abrger, il ne soit fait mention que de cent. Elle tenait
lieu  Carthage, selon Aristote, de ce qu'taient les phores  Sparte;
par o il parat qu'elle fut tablie pour balancer le pouvoir des grands
et du snat; mais avec cette diffrence, que les phores n'taient qu'au
nombre de cinq et qu'ils ne demeuraient qu'un an en charge, au lieu que
ceux-ci taient perptuels et passaient le nombre de cent. On croit que
ces centumvirs sont les mmes que les cent juges dont parle Justin, qui
furent tirs du snat,[Marge: Lib. 19, c. 2.] et tablis pour faire
rendre compte aux gnraux de leur conduite. Le pouvoir exorbitant de
ceux de la famille de Magon, [Marge: An. M. 3609. De Carthage, 487.]
qui, occupant les premires places et se trouvant  la tte des armes,
s'taient rendus matres de toutes les affaires, donna lieu  cet
tablissement. On voulut par l mettre un frein  l'autorit des
gnraux, laquelle, pendant qu'ils commandaient les troupes, tait
presque sans bornes et souveraine; et on la rendit soumise aux lois par
la ncessit qu'on leur imposa de rendre compte de leur administration 
ces juges, au retour de leurs campagnes: [Marge: Justin. _Ibid._] _ut
hoc metu ita in bello imperia cogitarent, ut domi judicia legesque
respicerent_. Parmi ces cent quatre juges, il y en avait cinq qui
avaient une juridiction particulire et suprieure  celle des autres:
on ne sait pas combien elle durait de temps. Ce conseil des cinq tait
comme le conseil des dix dans le snat de Venise. Quand il y vaquait
quelque place, c'taient eux seuls qui avaient le droit de la remplir.
Ils avaient droit aussi de choisir ceux qui entraient dans le conseil
des cent. Leur autorit tait fort grande; et c'est pour cela qu'on
avait soin de ne mettre dans cette place que des hommes d'un rare
mrite; et l'on ne crut point devoir attacher  leur emploi aucune
rtribution ni aucune rcompense, le motif seul du bien public devant
tre assez fort dans l'esprit des gens de bien pour les engager 
remplir leurs devoirs avec zle et fidlit. Polybe, en rapportant
[Marge: Lib. 10, pag. 592.] la prise de Carthagne par Scipion,
distingue nettement deux compagnies de magistrats tablies  Carthage.
Il dit que, parmi les prisonniers qu'on fit dans Carthagne, il se
trouva deux magistrats du corps des vieillards, [Grec: ek ts
gerousias] (on appelait ainsi la compagnie des cent), et quinze du
snat, [Grec: ek ts synkltou].[Marge: Lib. 26, n. 15. Lib. 30, n.
16.] Tite-Live ne fait mention que de ces quinze derniers snateurs.
Mais dans un autre endroit il nomme les vieillards, et marque qu'ils
composaient le conseil le plus respectable de l'tat, et qu'ils avaient
une grande autorit dans le snat: _Carthaginienses... oratores ad pacem
petendam mittunt triginta seniorum principes. Id erat sanctius apud
illos concilium, maximaque ad ipsum senatum regendum vis_.

Les tablissements les plus sages et les mieux concerts dgnrent
peu--peu, et font place enfin au dsordre et  la licence, qui percent
et pntrent partout. Ces juges, qui devaient tre la terreur du crime
et le soutien de la justice, abusant de leur pouvoir, qui tait presque
sans bornes, devinrent autant de petits tyrans, comme nous le verrons
dans l'histoire du grand Annibal, qui, pendant sa prture, lorsqu'il fut
retourn[Marge: AN. M. 3802. DE CARTHAGE 682.] en Afrique, employa tout
son crdit pour rformer un abus si criant; et de perptuelle qu'tait
l'autorit de ces juges, la rendit annuelle, environ deux cents ans
depuis que la compagnie des cent avait t forme.

_Dfauts du gouvernement de Carthage._

Aristote, entre quelques autres observations qu'il fait sur le
gouvernement de Carthage, y remarque deux grands dfauts, fort
contraires, selon lui, aux vues d'un sage lgislateur et aux rgles
d'une bonne et saine politique.

Le premier de ces dfauts consiste en ce qu'on mettait sur la tte d'un
mme homme plusieurs charges; ce qui tait considr  Carthage comme la
preuve d'un mrite non commun. Aristote regarde cette coutume comme
trs-prjudiciable au bien public. En effet, dit-il, lorsqu'un homme
n'est charg que d'un seul emploi, il est beaucoup plus en tat de s'en
bien acquitter, les affaires pour-lors tant examines avec plus de soin
et expdies avec plus de promptitude. On ne voit pas, ajoute-t-il, que,
ni dans les troupes, ni dans la marine, on en use de la sorte: un mme
officier ne commande pas deux corps diffrents; un mme pilote ne
conduit pas deux vaisseaux. D'ailleurs le bien de l'tat demande que,
pour exciter de l'mulation parmi les gens de mrite, les charges et les
faveurs soient partages; au lieu que, lorsqu'on les accumule sur un
mme sujet, souvent elles produisent en lui une sorte d'blouissement
par une distinction si marque, et excitent toujours dans les autres la
jalousie, les mcontentements, les murmures.

Le second dfaut qu'Aristote trouve dans le gouvernement de Carthage,
c'est que, pour parvenir aux premiers postes, il fallait, avec du mrite
et de la naissance, avoir encore un certain revenu; et qu'ainsi la
pauvret pouvait en exclure les plus gens de bien, ce qu'il regarde
comme un grand mal dans un tat: car alors, dit-il, la vertu n'tant
compte pour rien, et l'argent pour tout, parce qu'il conduit  tout,
l'admiration et la soif des richesses saisit toute une ville et la
corrompt; outre que les magistrats et les juges, qui ne le deviennent
qu' grands frais, semblent tre en droit de s'en ddommager ensuite par
leurs propres mains.

On ne voit, je crois, dans l'antiquit aucune trace qui marque que les
dignits, soit de l'tat, soit de la judicature, y aient jamais t
vnales; et ce que dit ici Aristote des dpenses qui se faisaient 
Carthage pour y parvenir tombe sans doute sur les prsents par lesquels
on achetait les suffrages de ceux qui confraient les charges[186]; ce
qui, comme le remarque aussi Polybe, tait fort ordinaire parmi les
Carthaginois[187], chez qui nul gain n'tait honteux. Il n'est donc pas
tonnant qu'Aristote condamne un usage dont il est ais de voir combien
les suites peuvent tre funestes.

Mais, s'il prtendait qu'on dt mettre galement dans les premires
dignits les riches et les pauvres, comme il semble l'insinuer[188], son
sentiment serait rfut par la pratique gnrale des rpubliques les
plus sages, qui, sans avilir ni dshonorer la pauvret, ont cru devoir
sur ce point donner la prfrence aux richesses, parce qu'on a lieu de
prsumer que ceux qui ont du bien ont reu une meilleure ducation,
pensent plus noblement, sont moins exposs  se laisser corrompre et 
faire des bassesses; et que la situation mme de leurs affaires les rend
plus affectionns  l'tat, plus disposs  y maintenir la paix et le
bon ordre, plus intresss  en carter toute sdition et toute rvolte.

[Note 186: Le texte d'Aristote me parat se prter difficilement 
cette ingnieuse interprtation. Cet auteur parle formellement de la
vnalit des charges. (_Polit._ II, 8, 7, _ed. Schneid._)--L.]

[Note 187: [Grec: Para Karchdoniois ouden aischron tn ankontn
pros kerdos]. (POLYB. lib. 6, pag. 497.)]

[Note 188: Aristote semble avoir prvu l'objection: S'il est
ncessaire, dit-il, de considrer la fortune [en nommant aux places], 
cause du loisir qu'elle procure, il est mal que les plus grandes charges
de l'tat soient  vendre.--L.]

Aristote, en finissant ses rflexions sur la rpublique de Carthage,
approuve fort la coutume[189] qui y rgnait d'envoyer de temps en temps
des colonies en diffrents endroits, et de procurer ainsi aux citoyens
des tablissements honntes. Par l on avait soin de pourvoir aux
ncessits des pauvres, qui sont, aussi-bien que les riches, membres de
l'tat; on dchargeait la capitale d'une multitude de gens oisifs et
fainants, qui la dshonorent et souvent lui deviennent dangereux; on
prvenait les mouvements et les troubles en loignant ceux qui y donnent
lieu pour l'ordinaire, parce que, mcontents de leur fortune prsente,
ils sont toujours prts  remuer et  innover.

[Note 189: Cette coutume existait galement dans la plupart des
rpubliques grecques.--L.]

 IV. _Commerce de Carthage, premire source de ses richesses et de sa
puissance._

Le commerce tait,  proprement parler, l'occupation de Carthage,
l'objet particulier de son industrie, son caractre propre et dominant;
c'en tait la plus grande force et le principal soutien: en un mot, le
commerce peut tre regard comme la source de la puissance, des
conqutes, du crdit et de la gloire des Carthaginois. Situs au centre
de la Mditerrane, et prtant une main  l'orient et l'autre 
l'occident, ils embrassaient, par l'tendue de leur commerce, toutes les
rgions connues, et le portaient sur les ctes d'Espagne, de la
Mauritanie, des Gaules, au-del du dtroit et des colonnes d'Hercule.
Ils allaient par-tout acheter  bon march le superflu de chaque nation,
pour le convertir  l'gard des autres en un ncessaire qu'ils leur
vendaient fort chrement. Ils tiraient de l'gypte le fin lin, le
papier, le bl, les voiles et les cbles pour les vaisseaux; des ctes
de la mer Rouge, les piceries, l'encens, les aromates, les parfums,
l'or, les perles et les pierres prcieuses; de Tyr et de la Phnicie, la
pourpre et l'carlate, les riches toffes, les meubles somptueux, les
tapisseries, et les diffrents ouvrages curieux et d'un travail
recherch: en un mot, ils allaient chercher en diverses contres tout ce
qui peut fournir aux ncessits, et contribuer aux commodits, au luxe,
aux dlices de la vie. A leur retour ils rapportaient en change le fer,
l'tain, le plomb, et le cuivre des ctes occidentales; et par la vente
de toutes ces marchandises ils s'enrichissaient aux dpens de toutes les
nations, et les mettaient  une espce de contribution d'autant plus
sre, qu'elle tait plus volontaire.

En se rendant ainsi les facteurs et les ngociants de tous les peuples,
ils taient devenus les princes de la mer, le lien de l'orient, de
l'occident et du midi, et le canal ncessaire de leur communication; et
avaient rendu Carthage la ville commune de toutes les nations que la mer
avait spares, et le centre de leur commerce.

Les plus considrables de la ville ne ddaignaient pas de faire le
ngoce; ils s'y appliquaient avec le mme soin que les moindres
citoyens; et leurs grandes richesses ne les dgotaient jamais de
l'assiduit, de la patience et du travail ncessaires pour les
augmenter. C'est ce qui leur a donn l'empire de la mer, ce qui a fait
fleurir leur rpublique, ce qui l'a mise en tat de le disputer  Rome
mme, et qui l'a porte  un si haut degr de puissance, qu'il fallut
aux Romains plus de quarante annes d'une guerre cruelle et douteuse
pour dompter cette fire rivale. Enfin, Rome triomphante ne crut pouvoir
l'assujettir et la subjuguer entirement qu'en lui tant les ressources
qu'elle et encore pu trouver dans le ngoce, qui, pendant un si long
temps, l'avait soutenue contre toutes les forces de la rpublique.

Au reste, il n'est pas tonnant que Carthage, sortie de la premire
cole du monde pour le commerce, je veux dire de Tyr, y ait eu un succs
si prompt et si constant. Les mmes vaisseaux qui conduisirent ses
fondateurs en Afrique, aprs le transport, leur servirent pour le
ngoce. Ils commencrent  s'tablir sur les ctes d'Espagne, dans
quelques ports qui leur furent ouverts pour y dbarquer leurs
marchandises. Les commodits et les facilits qu'ils y trouvrent leur
firent natre la pense de conqurir ces vastes rgions; et dans la
suite Carthage la Neuve, ou Carthagne, donna aux Carthaginois en ce
pays-l un empire presque gal  celui que l'ancienne possdait en
Afrique.

 V. _Mines d'Espagne, seconde source des richesses et de la puissance
de Carthage._

[Marge: Lib. 4, pag. 312, etc.] Diodore remarque avec raison que les
mines d'or et d'argent que les Carthaginois trouvrent en Espagne furent
pour eux une source inpuisable de richesses qui les mirent en tat de
soutenir de si longues guerres contre les Romains. Les naturels du pays
avaient longtemps ignor ces trsors cachs dans le sein de la terre, ou
du moins ils en connaissaient peu l'usage et le prix. Les Phniciens,
par l'change qu'ils faisaient de marchandises de peu de valeur avec ces
prcieux mtaux, profitrent de l'ignorance de ces peuples, et
amassrent des richesses immenses. Quand les Carthaginois se furent
rendus matres du pays, ils creusrent la terre plus avant que n'avaient
fait les anciens Espagnols, qui d'abord apparemment s'taient contents
de ce qu'ils trouvaient sur la superficie; et les Romains, quand ils
eurent enlev l'Espagne aux Carthaginois, ne manqurent pas de profiter
de leur exemple, et tirrent de ces mines d'or et d'argent de fort
grands revenus.

[Marge: Diod. lib. 4, p. 312, etc.] Le travail pour parvenir  ces mines
et pour en tirer l'or et l'argent tait incroyable; car les veines de
ces mtaux paraissent rarement sur la superficie: il fallait les
chercher et les suivre dans des profondeurs affreuses, o souvent l'on
trouvait de l'eau en quantit, qui arrtait tout court les ouvriers, et
semblait devoir les rebuter pour toujours. Mais la cupidit n'est pas
moins patiente pour soutenir les fatigues qu'ingnieuse pour trouver des
ressources. Dans la suite, par le moyen des [Marge: [plus haut, p. 35.]]
pompes qu'Archimde avait inventes dans son voyage en gypte, les
Romains venaient  bout d'lever en haut toute l'eau de ces espces de
puits, et de les mettre  sec. Pour enrichir les matres de ces mines,
il en cota la vie  une infinit d'esclaves, qui taient traits avec
la dernire duret, que l'on faisait travailler malgr eux  coups de
bton, et  qui on ne donnait de repos ni [Marge: Strab. l. 3, pag.
147.] jour ni nuit. Polybe, cit par Strabon, dit que de son temps il y
avait quarante mille hommes occups aux mines qui taient dans le
voisinage de Carthagne, et qu'ils fournissaient chaque jour au peuple
romain vingt-cinq mille drachmes[190], c'est--dire douze mille cinq
cents livres.

On ne doit pas tre surpris de voir les Carthaginois, aprs les plus
grandes dfaites, mettre en peu de temps sur pied de nombreuses armes,
quiper de grosses flottes, et soutenir pendant plusieurs annes des
dpenses considrables pour les guerres qu'ils faisaient au loin. Mais
il doit paratre bien surprenant que les Romains fissent la mme chose,
eux dont les revenus taient fort modiques avant ces grandes conqutes
qui leur assujettirent les peuples les plus puissants, et qui n'avaient
aucune ressource ni du ct du trafic, absolument inconnu  Rome, ni du
ct des mines d'or et d'argent, fort rares en Italie[191], suppos
qu'il y en et, et dont les frais, par cette raison, auraient absorb
tout le profit. Ils trouvaient dans leur vie simple et frugale, dans
leur zle pour le bien public, et dans l'amour du peuple pour la patrie,
des fonds non moins prompts ni moins assurs que ceux de Carthage, mais
plus honorables  la nation.

[Note 190: Les drachmes dont parle Polybe sont des deniers romains:
c'est 20,460 francs par jour, et par an 6,138,000 f., en ne comptant que
300 jours de travail; ce qui donne pour le produit du travail de chaque
esclave 153 f. environ.--L.]

[Note 191: Selon Pline, aucun pays ne l'emporte sur l'Italie par
l'abondance des mines de tous mtaux (III, 20, p. 177). Mais son
assertion parat hasarde: il faut se souvenir, comme d'un fait capital,
que Rome n'a eu que de la monnaie de cuivre, jusqu'en l'anne 247 avant
J.C. (Voyez mes _Considrations gnrales sur l'valuation des monnaies
grecques et romaines_, pag. 108.)--L.]

 VI. _La guerre._

Carthage doit tre considre comme une rpublique marchande tout
ensemble et guerrire. Elle tait marchande par inclination et par tat;
elle devint guerrire, d'abord par la ncessit de se dfendre contre
les peuples voisins, et ensuite par le dsir d'tendre son commerce et
d'agrandir son empire. Cette double ide nous donne, ce me semble, le
vrai plan et le vrai caractre de la rpublique carthaginoise. Nous
avons parl du commerce.

La puissance militaire de Carthage consistait en rois allis, en peuples
tributaires dont elle tirait des milices et de l'argent, en quelques
troupes composes de ses propres citoyens, et en soldats mercenaires
qu'elle achetait dans les tats voisins, sans tre oblige ni de les
lever, ni de les exercer, parce qu'elle les trouvait tout forms et tout
aguerris, choisissant dans chaque pays les troupes qui avaient le plus
de mrite et de rputation. Elle tirait de la Numidie une cavalerie
lgre, hardie, imptueuse, infatigable, qui faisait la principale force
de ses armes; des les Balares, les plus adroits frondeurs de
l'univers; de l'Espagne, une infanterie ferme et invincible; des ctes
de Gnes et des Gaules, des troupes d'une valeur reconnue; et de la
Grce mme, des soldats galement bons pour toutes les oprations de la
guerre, propres  servir en campagne ou dans les villes,  faire des
siges ou  les soutenir.

Elle mettait ainsi tout d'un coup sur pied une puissante arme, compose
de tout ce qu'il y avait de troupes d'lite dans l'univers, sans
dpeupler ses campagnes ni ses villes par de nouvelles leves, sans
suspendre les manufactures ni troubler les travaux paisibles des
artisans, sans interrompre son commerce, sans affaiblir sa marine. Par
un sang vnal elle s'acqurait la possession des provinces et des
royaumes, et convertissait les autres nations en instruments de sa
grandeur et de sa gloire, sans y rien mettre du sien que de l'argent,
que mme les peuples trangers lui fournissaient par son ngoce.

Si dans le cours d'une guerre elle recevait quelque chec, ces pertes
taient comme des accidents trangers qui ne faisaient qu'effleurer
extrieurement le corps de l'tat sans porter de plaies profondes dans
les entrailles mmes ni dans le coeur de la rpublique. Ces pertes
taient promptement rpares par les sommes qu'un commerce florissant
fournissait comme un nerf perptuel de la guerre, et comme un restaurant
de l'tat toujours nouveau pour acheter des troupes toujours prtes  se
vendre; et, par l'tendue immense des ctes dont ils taient les
matres, il leur tait ais de lever en peu de temps tous les matelots
et les rameurs dont ils avaient besoin pour les manoeuvres et le service
de la flotte, et de trouver d'habiles pilotes et des capitaines
expriments pour la conduire.

Mais toutes ces parties fortuitement assorties ne tenaient ensemble par
aucun lien naturel, intime, ncessaire; aucun intrt commun et
rciproque ne les unissait pour en former un corps solide et
inaltrable; aucune ne s'affectionnait sincrement au succs des
affaires et  la prosprit de l'tat. On n'agissait pas avec le mme
zle et on ne s'exposait pas aux dangers avec le mme courage pour une
rpublique qu'on regardait comme trangre, et par l comme
indiffrente, que l'on aurait fait pour sa propre patrie, dont le
bonheur fait celui des citoyens qui la composent.

Dans les grands revers, les rois allis[192] pouvaient tre aisment
dtachs de Carthage, ou par la jalousie que cause naturellement la
grandeur d'un voisin plus puissant que soi, ou par l'esprance de tirer
des avantages plus considrables d'un nouvel ami, ou par la crainte
d'tre envelopps dans le malheur d'un ancien alli.

[Note 192: Comme Syphax et Masinissa.]

Les peuples tributaires, dgots par le poids et la honte d'un joug
qu'ils portaient impatiemment, se flattaient pour l'ordinaire d'en
trouver un plus doux en changeant de matre: ou, si la servitude tait
invitable, ils taient fort indiffrents pour le choix, comme on le
verra par plusieurs exemples que cette histoire nous fournira.

Les troupes mercenaires, accoutumes  mesurer leur fidlit sur la
grandeur ou sur la dure du salaire, taient toujours prtes, au moindre
mcontentement ou sur les plus lgres promesses d'une plus grosse
solde,  passer du ct de l'ennemi qu'elles venaient de combattre, et 
tourner leurs armes contre ceux qui les avaient appeles  leur secours.

Ainsi la grandeur de Carthage, qui ne se soutenait que par ces appuis
extrieurs, se voyait branle jusque dans ses fondements aussitt
qu'ils lui taient ts; et, si par-dessus cela son commerce, qui
faisait son unique ressource, venait  tre interrompu par la perte de
quelque bataille navale, elle croyait toucher  sa ruine et se livrait
au dcouragement et au dsespoir, comme il parut clairement  la fin de
la premire guerre punique.

Aristote, dans le livre o il marque les avantages et les inconvnients
du gouvernement de Carthage, ne la reprend point de n'avoir que des
milices trangres; et il est  croire qu'elle n'est tombe que
long-temps aprs dans ce dfaut. Les rvoltes arrives dans les derniers
temps drent lui apprendre qu'il n'y a rien de plus malheureux qu'un
tat qui ne se soutient que par les trangers, o il ne trouve ni zle,
ni sret, ni obissance.

Il n'en tait pas ainsi dans la rpublique romaine. Comme elle tait
sans commerce et sans argent, elle ne pouvait acheter des secours
capables de l'aider  pousser ses conqutes aussi rapidement que
Carthage; mais aussi, comme elle tirait tout d'elle-mme et que toutes
les parties de l'tat taient intimement unies ensemble, elle avait des
ressources plus sres dans ses grands malheurs que n'en avait Carthage
dans les siens: et de l vient qu'elle ne songea point du tout 
demander la paix aprs la bataille de Cannes, comme celle-ci l'avait
demande dans un danger moins pressant.

Carthage avait de plus un corps de troupes compos seulement de ses
propres citoyens, mais peu nombreux. C'tait l'cole o la principale
noblesse et ceux qui se sentaient plus d'lvation, de talents et
d'ambition pour aspirer aux premires dignits, faisaient
l'apprentissage de la profession des armes. C'tait de leur sein qu'on
tirait tous les officiers-gnraux qui commandaient les diffrents corps
de troupes, et qui avaient la principale autorit dans les armes. Cette
nation tait trop jalouse et trop souponneuse pour en confier le
commandement  des capitaines trangers. Mais elle ne portait pas si
loin que Rome et Athnes sa dfiance contre ses citoyens,  qui elle
donnait un grand pouvoir, ni ses prcautions contre l'abus qu'ils en
pouvaient faire pour opprimer leur patrie. Le commandement des armes
n'y tait point annuel ni fix  un temps limit comme dans ces deux
autres rpubliques. Plusieurs gnraux l'ont conserv pendant un long
cours d'annes, et jusqu' la fin de la guerre ou de leur vie,
quoiqu'ils demeurassent toujours comptables de leurs actions  la
rpublique, et sujets  tre rvoqus quand, ou une vritable faute, ou
un malheur, ou le crdit d'une cabale oppose, y donnait occasion.

 VII. _Les sciences et les arts._

On ne peut pas dire que Carthage et entirement renonc  la gloire de
l'tude et du savoir. Masinissa, fils d'un roi[193] puissant, qui y fut
envoy pour y tre instruit et lev, fait croire qu'il y avait dans
cette ville quelque cole propre  donner une bonne ducation. [Marge:
Corn. Nep. in vit. Annib. cap. 13.] [Marge: Cic. lib. 1 de Orat. n. 249.
Plin. lib. 18, cap. 3.] Le grand Annibal, qui en a fait l'honneur en
tout genre, n'tait pas ignorant dans les belles-lettres, comme on le
verra dans la suite. Magon, autre gnral fort clbre, n'a pas moins
illustr Carthage par ses ouvrages que par ses victoires. Il avait crit
vingt-huit volumes sur l'agriculture; et le snat romain en fit tant de
cas, qu'aprs la prise de Carthage, lorsqu'il distribuait aux princes
d'Afrique les bibliothques qui s'y trouvrent (nouvelle preuve que
l'rudition n'en tait pas absolument bannie), il donna ordre qu'on
traduist en latin ces livres sur l'agriculture, quoique l'on et dj
ceux que Caton avait composs sur la mme matire. [Marge: Voss. de
hist. grc. lib. 4. [p. 513.]] Nous avons encore une version grecque
d'un trait compos en langue punique[194], par Hannon, sur le voyage
qu'il avait fait par ordre du snat, avec une flotte considrable,
autour de l'Afrique, pour y tablir diffrentes colonies. On croit cet
Hannon plus ancien que celui dont il est parl du temps d'Agathocle.

[Note 193: Roi des Massyliens en Afrique.]

[Note 194: Ce qui nous reste d'Hannon est moins un _trait_ qu'une
espce d'inscription (traduite du punique par un auteur inconnu),
contenant les principaux faits du voyage, et qu'Hannon aura fait dposer
dans un temple  son retour.

Les savants s'accordent assez gnralement  placer l'poque du Priple
d'Hannon, vers le temps d'Hrodote.--L.]

[Marge: Plut. de fortun. Alex. pag. 328. Diog. Laert. in Clitom. [IV,
67.]] [Marge: Tuscul. Qust. l. 3, n. 54.] Clitomaque, appel en langue
punique _Asdrubal_, tient un rang considrable parmi les philosophes. Il
succda au fameux Carnade, qui avait t son matre, et soutint 
Athnes l'honneur de la secte acadmique. Cicron[195] lui trouve assez
d'esprit pour un Carthaginois, et beaucoup d'ardeur pour l'tude. Il
composa plusieurs livres, dans l'un desquels il consolait les malheureux
citoyens de Carthage, qui, aprs la ruine de cette ville, se trouvaient
rduits au triste tat de captivit.

[Note 195: Clitomachus, homo et acutus ut Poenus, et vald
studiosus ac diligens. (_Academ. qust._ lib. II, n. 98.)]

Je pourrais mettre au nombre, ou plutt  la tte des crivains qui ont
illustr l'Afrique, le clbre Trence, capable de lui faire seul un
honneur infini par l'clat de sa rputation, s'il n'tait vident que,
par rapport  ses crits, Carthage, o il naquit, doit moins tre
regarde comme sa patrie que Rome, o il fut lev, et o il puisa cette
puret de style, cette dlicatesse, cette lgance, qui l'ont rendu
l'admiration de tous les sicles. On conjecture qu'il fut enlev encore
enfant, ou du moins fort jeune, par les Numides, dans [Marge: Suet. in
vit. Terent.] les courses qu'ils faisaient sur les terres des
Carthaginois, pendant la guerre qu'eurent ensemble ces deux peuples
depuis la fin de la seconde guerre punique jusqu'au commencement de la
troisime. On le vendit comme esclave  Trentius Lucanus, snateur
romain, qui, aprs l'avoir fait lever avec beaucoup de soin,
l'affranchit, et lui fit porter son nom comme c'tait alors la coutume.
Il fut uni d'une amiti trs-troite avec Scipion l'Africain le second,
et avec Llius; et c'tait un bruit public  Rome, que ces deux grands
hommes lui aidaient  composer ses pices. Le pote, loin de se dfendre
d'un bruit qui lui tait si avantageux, s'en fit honneur. Il ne nous
reste de lui que six comdies. Quelques auteurs, au rapport de Sutone,
qui a crit sa vie, disent qu' son retour de Grce, o il avait fait un
voyage, il perdit cent huit pices qu'il avait traduites de Mnandre, et
qu'il ne put survivre  un accident qui devait lui causer une douleur
trs-sensible. Mais on ne trouve pas que cette particularit de la vie
de Trence ait un fondement fort solide. Quoi qu'il en soit, il mourut
l'an de Rome 594, sous le consulat de Cn. Cornelius Dolabella et de M.
Fulvius,  l'ge de trente-cinq ans; et par consquent il tait n l'an
560.

Il faut pourtant avouer, malgr tout ce que je viens de dire, que la
disette d'hommes savants a toujours t grande  Carthage, puisque dans
le cours de plus de sept sicles cette puissante rpublique fournit 
peine trois ou quatre auteurs connus. Quoiqu'elle et des liaisons avec
la Grce et avec les nations les plus polices, elle ne s'tait pas mise
en peine d'en emprunter les belles connaissances, dont l'acquisition
n'entrait point dans les vues de son commerce. L'loquence, la posie,
l'histoire, semblent y avoir t peu connues. Un philosophe
carthaginois, parmi les savants, passe presque pour un prodige. Que
croirait-on d'un gomtre ou d'un astronome? Je ne sais s'ils faisaient
quelque cas de la mdecine, si utile  la vie; et de la jurisprudence,
si ncessaire  la socit.

Au milieu d'une indiffrence si marque pour tous les ouvrages de
l'esprit, l'ducation de la jeunesse ne pouvait tre que fort imparfaite
et fort grossire. A Carthage toute l'tude, toute la science des jeunes
gens se bornait, pour le grand nombre,  crire et chiffrer,  dresser
un registre,  tenir un comptoir, en un mot  ce qui regarde le trafic.
Belles-lettres, histoire, philosophie, c'taient toutes choses peu
estimes  Carthage. Elles furent mme, dans la suite des temps,
interdites par les lois[196], qui dfendaient expressment  tout
Carthaginois d'apprendre la langue grecque, de peur que par l il ne se
mt en tat d'entretenir commerce, ou par lettres, ou de vive voix, avec
les ennemis.

[Note 196: Factum senatusconsultum ne quis postea Carthaginiensis,
aut litteris grcis, aut sermoni studeret; ne aut loqui cum hoste, aut
scribere sine interprete posset. (JUST. lib. 2, cap. 5.)]

Que pouvait-on attendre d'une telle disposition? Aussi ne vit-on jamais
parmi eux cette douceur dans la conduite, cette facilit de moeurs, ces
sentiments de vertu, que l'ducation a coutume d'inspirer aux nations o
elle est cultive. Il faut que le petit nombre des grands hommes que
celle-ci a ports n'aient d leur mrite qu' un heureux naturel, qu'
des talents singuliers et  une longue exprience, sans que la culture
et l'instruction y aient beaucoup contribu. De l vient que chez ce
peuple le mrite des plus grands hommes est terni par de grands dfauts,
par des vices bas, par des passions cruelles; et il est rare d'y voir
briller une vertu sans tache et sans reproche, noble, gnreuse,
aimable, et soutenue par des principes constants et clairs, telle
qu'on en voit en foule parmi les Grecs et les Romains. On sent bien que
je ne parle ici que des vertus paennes, et selon l'ide qu'en avaient
les paens. Je ne trouve pas plus de monuments de leur habilet dans les
arts moins levs et moins ncessaires, comme sont la peinture et la
sculpture. Je lis qu'ils avaient beaucoup pill de ces sortes d'ouvrages
sur les nations vaincues: mais je n'apprends nulle part qu'ils en
eussent beaucoup fait eux-mmes.

De tout ce que je viens de dire on ne peut s'empcher de conclure, que
le commerce tait le got dominant et le caractre propre de la nation;
qu'il faisait comme le fonds de l'tat; qu'il tait l'ame de la
rpublique, et le grand mobile de toutes ses entreprises. Les
Carthaginois taient la plupart de bons ngociants, uniquement occups
de leur trafic, pousss par le dsir du gain, n'estimant que les
richesses, et mettant tous leurs talents aussi-bien que leur principale
gloire  en amasser beaucoup, sans en connatre trop la vritable
destination, et sans savoir en faire un noble et digne usage.

 VIII. _Caractres, moeurs, qualits des Carthaginois._

Dans le dnombrement[197] des diffrentes qualits que Cicron attribue
aux diffrentes nations, et par lesquelles il les caractrise, il donne
aux Carthaginois, pour caractre dominant, la finesse, l'habilet,
l'adresse, l'industrie, la ruse, _calliditas_, qui avait lieu sans doute
dans la guerre, mais qui paraissait encore davantage dans tout le reste
de leur conduite, et qui tait jointe  une autre qualit fort voisine,
qui leur tait encore moins honorable. La ruse et la finesse conduisent
naturellement au mensonge,  la duplicit,  la mauvaise foi; et en
accoutumant insensiblement l'esprit  devenir moins dlicat sur le choix
des moyens pour parvenir  ses fins, elles le prparent  la fourberie
et  la perfidie. C'tait[198] encore un des caractres des
Carthaginois, et il tait si marqu et si connu, qu'il avait pass en
proverbe, et que, pour dsigner une mauvaise foi, on disait une foi
carthaginoise, _fides punica_; et que, pour marquer un esprit fourbe, on
n'avait point d'expression ni plus propre ni plus nergique que de
l'appeler un esprit carthaginois, _punicum ingenium_.

[Note 197: Quam volumus licet ipsi nos amemus; tamen nec numero
Hispanos, nec robore Gallos, nec calliditate Poenos, nec artibus Grcos,
nec denique hoc ipso hujus gentis ac terr domestico nativoque sensu
Italos ipsos ac Latinos, sed pietate ac religione, atque hc un
sapienti qud deorum immortalium numine omnia regi gubernarique
perspeximus, omnes gentes nationesque superavimus. (_De Arusp. resp._
n. 19.)]

[Note 198: Carthaginienses fraudulenti et mendaces... multis et
variis mercatorum advenarumque sermonibus ad studium fallendi qusts
cupiditate vocabantur. (Cic. _orat. 2 in Rull._ n. 94.)]

Le dsir excessif d'amasser et l'amour dsordonn du gain taient parmi
eux une source ordinaire d'injustices et de mauvais procds. Un seul
exemple en sera la preuve[199]. Pendant une trve que Scipion avait
accorde  leurs instantes prires, des vaisseaux romains battus par la
tempte, tant arrivs  la vue de Carthage, furent arrts et saisis
par ordre du snat et du peuple, qui ne purent laisser chapper une si
belle proie. Ils voulaient gagner  quelque prix que ce ft[200]. Les
habitants de Carthage reconnurent, au rapport de saint Augustin, dans
une occasion assez particulire, qu'ils conservaient encore quelque
chose de ce caractre.

[Note 199: Magistratus senatum vocare, populus in curi vestibulo
fremere, ne tanta ex oculis manibusque amitteretur prda. Consensum est
ut, etc. (LIV. lib. 30, n. 24.)]

[Note 200: Un charlatan avait promis aux habitants de Carthage de
leur dcouvrir  tous leurs plus secrtes penses, s'ils venaient un
certain jour l'couter. Lorqu'ils furent tous assembls, il leur dit
qu'ils pensaient tous, quand ils vendaient,  vendre cher; et, quand ils
achetaient,  le faire  bon march. Ils convinrent tous en riant que
cela tait vrai; et par consquent ils reconnurent, dit saint Augustin,
qu'ils taient injustes. _Vili vultis emere et car vendere. In quo
dicto levissimi scenici omnes tamen conscientias invenerunt suas, eique
vera et tamen improvisa dicenti admirabili favore plauserunt._ (S.
AUGUST. lib. 13, _de Trinit._ cap. 3.)]

[Marge: Plut. deger. rep. p. 799.] Ce n'taient pas l les seuls dfauts
des Carthaginois. Ils avaient dans l'humeur et dans le gnie quelque
chose d'austre et de sauvage, un air hautain et imprieux, une sorte de
frocit qui, dans le premier feu de la colre, n'coutant ni raison, ni
remontrance, se portait brutalement aux derniers excs et aux dernires
violences. Le peuple, timide et rampant dans la crainte, fier et cruel
dans ses emportements, en mme temps qu'il tremblait sous ses
magistrats, faisait trembler  son tour tous ceux qui taient dans sa
dpendance. On voit ici quelle diffrence l'ducation met entre une
nation et une nation. Le peuple d'Athnes, ville qui a toujours t
regarde comme le centre de l'rudition, tait naturellement jaloux de
son autorit et difficile  manier, mais cependant avait un fonds de
bont et d'humanit qui le rendait compatissant au malheur des autres,
et lui faisait souffrir avec douceur et patience les fautes de ses
conducteurs. Clon demanda un jour qu'on rompt l'assemble o il
prsidait, parce qu'il avait un sacrifice  offrir et des amis 
traiter. Le peuple ne fit que rire, et se leva. A Carthage, dit
Plutarque, une telle libert aurait cot la vie.

[Marge: Lib. 22, n. 61.] Tite-Live fait une pareille rflexion au sujet
de Terentius Varro, lorsque, revenant  Rome aprs la bataille de
Cannes, qui avait t perdue par sa faute, il fut reu par tous les
ordres de l'tat, qui allrent au-devant de lui et le remercirent de ce
qu'il n'avait pas dsespr de la rpublique, lui, dit l'historien, qui
aurait d s'attendre aux derniers supplices s'il avait t gnral 
Carthage, _cui, si Carthaginiensium ductor fuisset, nihil recusandum
supplicii foret_. En effet, chez eux il y avait un tribunal tabli
exprs pour faire rendre compte aux gnraux de leur conduite, et on les
rendait responsables des vnements de la guerre. A Carthage, un mauvais
succs tait puni comme un crime d'tat, et un commandant qui avait
perdu une bataille tait presque sr  son retour de perdre la vie  une
potence: tant ses habitants taient d'un caractre dur, violent, cruel,
barbare, et toujours prts  rpandre le sang des citoyens, comme celui
des trangers. Les supplices inous qu'ils firent souffrir  Rgulus en
sont une bonne preuve, et leur histoire nous en fournira des exemples
qui font frmir.





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                            SECONDE PARTIE.

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                      HISTOIRE DES CARTHAGINOIS.

Tout le temps qui s'est coul depuis la fondation de Carthage jusqu'
sa ruine est de sept cents ans, et peut se diviser en deux parties. La
premire, beaucoup plus longue et beaucoup moins connue, comme cela est
ordinaire pour le commencement de tous les tats, s'tend jusqu' la
premire guerre punique, et renferme cinq cent quatre-vingt-deux ans. La
seconde, qui se termine  la destruction de Carthage, n'est que de cent
dix-huit ans.





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                          CHAPITRE PREMIER.

          FONDATION DE CARTHAGE, ET SES ACCROISSEMENTS
               JUSQU'A LA PREMIRE GUERRE PUNIQUE.

Carthage d'Afrique tait une colonie de Tyr, la ville du monde la plus
renomme pour le commerce[201]. Long-temps auparavant, Tyr avait dj
fait passer dans le mme pays une autre colonie, qui y btit la ville
d'Utique, clbre par la mort du second Caton, qu'on appelle
ordinairement, pour cette raison, _Caton d'Utique_.

[Note 201: Utica et Carthago, amb inclyt, amb  Phoenicibus
condit: illa fato Catonis insignis, hc suo. (POMPON. MEL. lib. 1,
cap. 7.)]

Les auteurs varient beaucoup sur l'poque de l'tablissement de
Carthage. Il est difficile et peu important d'entreprendre de les
concilier: du moins, pour suivre le plan que je me suis propos dans cet
ouvrage, il suffit de savoir,  peu d'annes prs, le temps o cette
ville a t btie.

[Marge: Liv. Epitome, lib. 51.] Carthage a dur un peu plus de sept
cents ans. Elle a t dtruite sous le consulat de Cn. Lentulus et de L.
Mummius, l'anne 603 de Rome, 3859 du monde, 145 ans avant Jsus-Christ.
Ainsi sa fondation peut tre place l'an du monde 3158, pendant que Joas
rgnait sur Juda, 98 ans avant que Rome ft btie, 846 ans avant
Jsus-Christ[202].

[Note 202: Appien place cette fondation 50 ans avant la guerre de
Troie; ce serait 1150 ans av. J.-C. selon le calcul de la chronique de
Paros, et mme 1320, suivant le calcul d'Hrodote. Eusbe, d'aprs
Philistus, met la fondation de Carthage  l'an 804 depuis la vocation
d'Abraham (1211 av. J. C.); le Syncelle en 1037; d'autres auteurs, selon
Eusbe, en 1014 et 1044.

D'un autre ct Time, place cet vnement en 814; Velleius Paterculus
en 818; Justin en 825; Tite-Live en 845; Mnandre d'phse, en 867;
Solin en 884.

On peut diviser ces opinions en deux principales: celle qui reporte la
fondation de Carthage au-dessus de l'an 1000; et celle qui la fait
descendre au-dessous de l'an 900, Il est vraisemblable que des
diffrences si grandes viennent de ce qu'on a confondu l'poque de
plusieurs fondations successives.--L.]

[Marge: Justin, lib. 18, c. 4, 5, 6. App. de bel. pun. pag. 1. Strab. l.
17, pag. 832. Paterc. l. 1, cap. 6.] L'tablissement de Carthage est
attribu  lissa, princesse tyrienne, plus connue sous le nom de Didon.
Ithobal, roi de Tyr, et pre de la fameuse Jzabel, nomm dans
l'criture _Ethbaal_, tait son bisaeul. Elle avait pous Acerbas, son
proche parent, appel autrement Sicharbas et Siche, prince extrmement
riche, et avait pour frre Pygmalion, qui rgnait  Tyr. Celui-ci ayant
fait mourir Siche, dans le dessein de s'emparer de ses grands biens,
Didon trompa la cruelle avarice de son frre, s'tant retire
secrtement avec tous les trsors de Siche. Aprs plusieurs courses,
elle aborda enfin sur les ctes de la mer Mditerrane, au golfe o
tait Utique, dans le pays appel l'_Afrique_ [Marge: Strab. l. 17, pag.
832.] proprement dite,  six lieues de Tunis[203], ville aujourd'hui
fort connue par ses corsaires, et s'y tablit[204] avec sa petite
troupe, ayant achet un terrain des habitants du pays.

Plusieurs de ceux qui demeuraient dans le voisinage, invits par
l'attrait du gain, s'y rendirent en foule pour vendre  ces
nouveaux-venus les choses ncessaires  la vie, et s'y tablirent
eux-mmes peu de temps aprs. De ces habitants ramasss de diffrents
endroits se forma une multitude fort nombreuse. Ceux d'Utique, qui les
regardaient comme leurs compatriotes et comme des gens qui avaient avec
eux une origine commune, leur envoyrent des dputs avec de grands
prsents, et les exhortrent  construire une ville dans l'endroit mme
o ils s'taient d'abord tablis. Les naturels du pays, par un sentiment
d'estime et de considration assez ordinaire pour les trangers, en
firent autant de leur ct. Ainsi, tout concourant aux vues de Didon,
elle btit sa ville, qui fut charge de payer aux Africains un tribut
annuel pour le terrain qu'on avait achet d'eux, et qui fut appele
_Carthada_[205], Carthage, nom qui, dans la langue phnicienne et dans
la langue hbraque, qui sont fort semblables, signifie _la ville
neuve_. On dit que, lorsqu'on en creusait les fondements, il s'y trouva
une tte de cheval; ce qui fut pris pour un bon augure, et comme une
marque qu'un jour cette ville serait fort belliqueuse[206].

[Note 203: 120 stades.]

[Note 204: Quelques-uns disent que Didon usa d'adresse avec les
habitants du pays, et demanda qu'on voult bien lui vendre, pour
l'tablissement qu'elle mditait, autant de terrain qu'en pourrait
renfermer une peau de boeuf. On ne crut pas devoir lui refuser une grce
si petite en apparence. Elle divisa cette peau en lanires fort
troites, et entoura par ce moyen un circuit fort tendu, o elle btit
une citadelle, qui de l fut appele _Byrsa_. Mais ce petit conte du
cuir de boeuf divis en lanires est gnralement dcri parmi les
savants, qui font remarquer que le mot hbreu _bosra_, qui signifie
_fortification_, a donn lieu au mot grec _byrsa_, qui est le nom de la
citadelle de Carthage.]

[Note 205: Kartha hadath, _ou_ hadtha.]

[Note 206:

     Effodre loco signum, quod regia Juno
     Monstrrat, caput acris equi: sic nam fore bello
     Egregiam, et facilem victu per scula gentem.

                          VIRG. _n._ lib. I, v. 447.]

Cette princesse, dans la suite, fut recherche en mariage par Iarbas,
roi de Gtulie, qui menaait de lui faire la guerre si elle ne
consentait  sa proposition. Didon, qui s'tait engage par serment  ne
passer jamais  de secondes noces, ne pouvant se rsoudre  violer la
foi qu'elle avait jure  Siche, demanda du temps comme pour dlibrer
et pour apaiser les mnes de son premier mari par des sacrifices qu'elle
lui offrirait. Ayant donc fait prparer un bcher, elle monta dessus,
et, tirant un poignard qu'elle avait cach sous sa robe, elle se donna
la mort.

Virgile a chang beaucoup de choses dans cette histoire, en supposant
qu'ne, son hros, tait contemporain de Didon, quoiqu'il se soit
coul prs de trois sicles entre l'un et l'autre, Carthage ayant t
btie prs de trois cents ans aprs la prise de Troie. On lui pardonne
aisment cette licence[207], excusable dans un pote, qui n'est point
astreint  l'exactitude scrupuleuse d'un historien; et l'on admire avec
raison le dessein spirituel de Virgile, qui, voulant intresser  sa
posie les Romains, pour qui il crivait, trouve le moyen d'y faire
entrer la haine implacable de Carthage et de Rome, et en va chercher
ingnieusement les semences dans l'origine la plus recule de ces deux
villes rivales.

Carthage, qui avait eu de trs-faibles commencements, comme nous l'avons
dit, s'accrut d'abord peu--peu dans le pays mme; mais sa domination ne
demeura pas long-temps renferme dans l'Afrique. Cette ville ambitieuse
porta ses conqutes au-dehors, envahit la Sardaigne, s'empara d'une
grande partie de la Sicile, soumit presque toute l'Espagne; et, ayant
envoy de tous cts de puissantes colonies, elle demeura matresse de
la mer pendant plus de six cents ans, et se fit un tat qui le pouvait
disputer aux plus grands empires du monde par son opulence, par son
commerce, par ses nombreuses armes, par ses flottes redoutables, et
surtout par le courage et le mrite de ses capitaines. La date et les
circonstances de plusieurs de ces conqutes sont peu connues[208]. Je
n'en dirai qu'un mot, pour mettre le lecteur au fait, et pour lui donner
quelque ide des pays dont il sera souvent parl dans la suite.

[Note 207: D'aprs la diversit des opinions sur l'poque de la
fondation de Carthage, on voit que Virgile a pu se croire le matre de
choisir, entre toutes les dates, celle qui s'accommodait le mieux avec
l'conomie de son ouvrage: cette date n'est pas aussi dnue de
fondement qu'on se l'imagine, puisque d'habiles critiques donnent la
prfrence  la date 1255 avant J.-C., qui est  peu-prs celle de la
guerre de Troie. (GOSSELLIN, _Gogr. systm._ 2, 1, p. 138.) Ainsi le
_choix_ de Virgile n'est pas une _licence_.--L.]

[Note 208: Il existe une lacune de prs de 300 ans, dans l'histoire
de Carthage, aprs la mort de Didon.--L.]

_Conqutes des Carthaginois en Afrique._

[Marge: Justin. l. 29. cap. 1.] Les premires guerres de Carthage furent
pour se dlivrer du tribut qu'elle s'tait engage  payer tous les ans
aux Africains pour le terrain qui lui avait t cd. Une telle dmarche
ne lui fait gure d'honneur. Ce tribut tait le titre primordial de son
tablissement. Il semble qu'elle en voulait couvrir l'obscurit en
abolissant ce qui en tait la preuve; mais elle n'y russit pas
pour-lors. Le bon droit tait entirement du ct des Africains: le
succs rpondit  la justice de leur cause, et la guerre se termina par
le paiement du tribut.

[Marge: Id. cap. 2.] Elle porta ensuite ses armes contre les Maures et
les Numides, sur qui elle fit plusieurs conqutes; et, devenue plus
hardie par ces heureux succs, elle secoua entirement le joug du tribut
qu'elle payait avec peine, et se rendit matresse d'une grande partie de
l'Afrique.

[Marge: Sallust. de bell. Jugurt. [c. 78.] Val. Max. lib. 5, cap. 6.] Il
y eut vers ce temps-l une grande dispute entre Carthage et Cyrne au
sujet des limites. Cyrne tait une ville fort puissante, situe sur le
bord de la mer Mditerrane, vers la grande Syrte, qui avait t btie
par Battus, Lacdmonien.

On convint de part et d'autre que deux jeunes gens partiraient en mme
temps de chacune des deux villes, et que le lieu o ils se
rencontreraient servirait de limite aux deux tats. Les Carthaginois
(c'taient deux frres nomms Philnes) firent plus de diligence: les
autres, prtendant qu'il y avait de la mauvaise foi, et qu'ils taient
partis avant l'heure marque, refusrent de s'en tenir  l'accord, 
moins que les deux frres, pour carter tout soupon de supercherie, ne
consentissent  tre ensevelis tout vivants dans l'endroit mme o
s'tait faite la rencontre. Ils y consentirent. Les Carthaginois y
levrent en leur nom deux autels, leur rendirent chez eux les honneurs
divins; et depuis ce temps-l ce lieu a t appel les _Autels des
Philnes_, _Ar Philnorum_, et a servi de borne  l'empire des
Carthaginois, qui s'tendait depuis cet endroit jusqu'aux colonnes
d'Hercule.

_Conqutes des Carthaginois en Sardaigne, etc._

[Marge: Strab. lib. 5, pag. 224. Diod. lib. 5, pag. 296.] L'histoire ne
nous apprend rien de prcis, ni du temps o les Carthaginois entrrent
en Sardaigne, ni de la manire dont ils s'en rendirent les matres. Elle
fut pour eux d'un grand secours, et, pendant toutes leurs guerres, elle
leur fournit toujours des vivres en abondance: elle n'est spare de
l'le de Corse que par un dtroit d'environ trois lieues. La partie
mridionale, qui tait la plus fertile, avait pour capitale _Caralis_ ou
_Calaris_ (maintenant _Cagliari_). A l'arrive des Carthaginois, les
naturels du pays se retirrent sur les montagnes situes vers le nord,
qui sont presque inaccessibles, et d'o on ne put les faire sortir.

Les Carthaginois s'emparrent aussi des les Balares, appeles
maintenant _Majorque_ et _Minorque_. Le Port-Magon (_Portus Magonis_),
qui est dans la dernire, fut ainsi appel du nom d'un gnral
carthaginois qui, [Marge: Liv. lib. 28, n. 37.] le premier, en fit usage
et le fortifia. On ne sait point quel tait ce Magon. Il y a assez
d'apparence que c'tait le frre d'Annibal. Encore aujourd'hui ce port
est un des plus considrables de la mer Mditerrane.

[Marge: Diod. lib. 5, pag. 298; et lib. 19, pag. 742.] Ces les
fournissaient aux Carthaginois les plus habiles frondeurs de l'univers,
qui leur rendaient de grands services, et dans les batailles et dans les
siges de villes.

[Marge: Liv. lib. 28, n. 37.] Ils lanaient de grosses pierres du poids
de plus d'une livre, et quelquefois mme des balles de plomb[209], avec
une telle force et une telle roideur, qu'ils peraient les casques, les
boucliers, les cuirasses les plus fortes; et de plus, avec tant
d'adresse, que presque jamais ils ne manquaient l'endroit qu'ils avaient
dessein de frapper. On accoutumait ds l'enfance les habitants des les
Balares  manier la fronde; et pour cela les mres plaaient sur une
branche d'arbre leve le morceau de pain destin au djeuner des
enfants, qui demeuraient  jeun jusqu' ce qu'ils l'eussent abattu.
C'est ce qui a fait appeler ces les par les Grecs, [Marge: Strab. lib.
3, pag. 167; [et 14. p. 654.]] _Baleares_ et _Gymnasi_, parce que leurs
habitants s'exeraient de bonne heure  lancer des pierres avec leurs
frondes.

[Note 209: Liquescit excussa glans fund, et attritu aeris, velut
igne, distillat. (SENEC. _nat. Qust._ lib. 2, c. 57.)

= On trouvera plus bas (liv. IX, ch. 11,  v.) une note dtaille sur
les balles de plomb que lanaient les frondeurs des les Balares.--L.]

_Conqutes des Carthaginois en Espagne._

Avant que de parler de ces conqutes, je crois devoir donner une lgre
ide de l'Espagne.

[Marge: Cluver. lib. 2, cap. 2.] L'Espagne se divise en trois parties:
la Boetique, la Lusitanie, la Tarragonaise.

La BOETIQUE [210], ainsi appele du fleuve Boetis (le Guadalquivir),
tait au midi, et contenait ce qu'on appelle maintenant le royaume de
Grenade, l'Andalousie, une partie de la nouvelle Castille, et
l'Estramadoure. Cadix, appele par les anciens _Gades_ et _Gadira_, est
une ville situe dans une petite le du mme nom, sur la cte
occidentale de l'Andalousie,  neuf lieues environ de[Marge: Strab. lib.
3, pag. 171.] Gibraltar. On sait qu'Hercule, ayant pouss jusque-l ses
conqutes, s'y arrta, comme tant parvenu au bout du monde. Il y rigea
deux colonnes pour servir de monuments  ses victoires, selon la coutume
de ces temps-l. Le lieu en a toujours conserv le nom, quoique les
colonnes aient t ruines par l'injure des temps. Les sentiments des
auteurs sont fort partags sur l'endroit o l'on doit placer ces
colonnes. La Boetique tait [Marge: Strab. l. 3, p. 139-142.] la partie
de l'Espagne la plus fertile, la plus riche et la plus peuple. On y
comptait jusqu' deux cents villes. C'tait l qu'habitaient les peuples
appels _Turdetani_, ou _Turduli_. Sur le Boetis taient situes trois
grandes villes: vers la source, _Castulo_; plus bas, _Corduba_
(Cordoue), la patrie de Lucain et des deux Snques; enfin _Hispalis_
(Sville).

[Note 210: Il faut lire par-tout BTIQUE et BTIS; c'est la
vritable orthographe.--L.]

La LUSITANIE est termine au couchant par l'Ocan, au nord par le fleuve
_Durius_ (le Duero), et au midi par le fleuve _Anas_ (la Guadiana).
Entre ces deux fleuves est le Tage. C'est aujourd'hui le Portugal, avec
une partie de la nouvelle Castille.

La TARRAGONAISE renfermait le reste de l'Espagne, c'est--dire, les
royaumes de Murcie et de Valence, la Catalogne, l'Aragon, la Navarre, la
Biscaye, les Asturies, la Galice, le royaume de Lon, et la plus grande
partie des deux Castilles. _Tarraco_ (Tarragone), ville
trs-considrable, a donn son nom  cette partie de l'Espagne. Assez
prs de cette ville est _Barcino_ (Barcelone). Son nom fait conjecturer
qu'elle a t btie par Amilcar, surnomm _Barca_, pre du grand
Annibal. Les peuples les plus clbres de la Tarragonaise taient:
[Marge: Iberus.] _Celtiberi_, placs au-del de l'bre; _Cantabri_,
maintenant la Biscaye; Carpetani, dont la capitale tait Tolde;
_Oretani_, etc.

L'Espagne, abondante en mines d'or et d'argent, et peuple d'habitants
belliqueux, avait de quoi piquer en mme temps et l'avarice et
l'ambition des Carthaginois, plus marchands encore que conqurants par
la constitution mme de leur rpublique. Ils savaient sans doute ce que
Diodore rapporte des Phniciens, leurs anctres, [Marge: Diod. lib. 5,
pag. 312.] lesquels, profitant de l'heureuse ignorance o taient encore
les Espagnols des richesses immenses caches dans les entrailles de
leurs terres, leur enlevrent les premiers ces prcieux trsors pour des
marchandises de nul prix, qu'ils leur donnaient en change. Ils
prvoyaient aussi que, si ce pays pouvait passer sous leurs lois, il
leur fournirait en abondance de bonnes troupes, qui leur serviraient 
conqurir les autres nations, comme cela arriva en effet.

[Marge: Justin. lib. 44, c. 5. Diod. lib. 5, pag. 300.] Ce qui donna
d'abord occasion aux Carthaginois de passer en Espagne, fut le secours
qu'ils envoyrent  ceux de Cadix, qui taient attaqus par les
Espagnols. Cette ville tait une colonie de Tyr, aussi-bien qu'Utique et
que Carthage, et mme plus ancienne que l'une et que l'autre. Les
Tyriens, l'ayant btie, y tablirent le culte d'Hercule, et y
construisirent en son honneur un temple magnifique, qui depuis a
toujours t fort clbre. L'heureux succs de cette premire expdition
des Carthaginois leur fit natre l'envie de porter leurs armes en
Espagne.

On ne sait point prcisment dans quel temps les Carthaginois entrrent
en Espagne, ni jusqu'o d'abord ils poussrent leurs conqutes. Il y a
de l'apparence que, dans ces premiers commencements, elles furent fort
lentes, parce qu'ils avaient affaire  des peuples trs-belliqueux et
qui se dfendaient avec beaucoup de [Marge: Strab. lib. 3, pag. 158.]
courage. Ils n'en seraient mme jamais venus  bout, comme l'observe
Strabon, si les Espagnols, runis tous ensemble, avaient form un corps
d'tat, et s'taient prt un mutuel secours; mais chaque canton, chaque
peuple tant entirement spar de ses voisins, sans avoir avec eux ni
commerce ni liaison, il fallait les dompter les uns aprs les autres: ce
qui, d'un ct, fut la cause de leur perte, mais, de l'autre, faisait
traner les guerres en longueur, et rendait la conqute du pays beaucoup
plus difficile[211]. Aussi a-t-on remarqu que, quoique l'Espagne ait
t la premire province de celles qui sont dans le continent que les
Romains aient attaque, elle est la dernire qu'ils aient dompte; et
elle ne passa entirement sous leur joug qu'aprs plus de deux cents ans
d'une vigoureuse rsistance.

[Note 211: Hispania, prima Romanis inita provinciarum qu quidem
continentis sint, postrema omnium perdomita est. (LIV. lib. 28, n.
12.)]

Il parat, par ce que Polybe et Tite-Live nous disent des guerres
d'Amilcar, d'Asdrubal et d'Annibal en Espagne, dont nous parlerons
bientt, qu'avant ce temps les Carthaginois n'y avaient pas fait de
grandes conqutes, et qu'il leur restait encore beaucoup de pays 
subjuguer; mais dans l'espace de vingt ans ils achevrent de s'en rendre
presque entirement matres.

[Marge: Polyb. l. 3, pag. 192; et lib. 1, pag. 9.] Dans le temps
qu'Annibal partit pour l'Italie, toute la cte d'Afrique, depuis les
Autels des Philnes (_Philnorum Ar_), qui sont le long de la grande
Syrte, jusque vis--vis des colonnes d'Hercule, tait soumise aux
Carthaginois. En passant le dtroit, ils avaient subjugu toute la cte
occidentale de l'Espagne, le long de l'Ocan jusqu'aux Pyrnes. La cte
de l'Espagne qui est sur la mer Mditerrane avait t aussi presque
entirement subjugue par les Carthaginois: c'est l qu'ils avaient bti
Carthagne; et ils taient matres de tout ce pays jusqu' l'bre, qui
bornait leur domaine. Voil quelle tait pour-lors l'tendue de leur
empire. Il tait rest dans le coeur du pays quelques peuples qu'ils
n'avaient pu soumettre.

_Conqutes des Carthaginois en Sicile._

Les guerres des Carthaginois en Sicile sont plus connues. Je rapporterai
ici celles qui se sont faites depuis le rgne de Xerxs, qui engagea les
Carthaginois  porter leurs armes en Sicile, jusqu' la premire guerre
punique. Cet espace renferme prs de deux cent vingt ans, depuis l'an du
monde 3520 jusqu' 3738. Dans le commencement de ces guerres, Syracuse,
qui tait la plus considrable et la plus puissante ville de Sicile,
avait mis l'autorit souveraine entre les mains de Glon, d'Hiron, de
Thrasybule, trois frres qui se succdrent l'un  l'autre. Aprs eux,
le gouvernement dmocratique, c'est--dire populaire, y fut tabli, et
subsista plus de soixante ans. Depuis ce temps-l, ceux qui dominrent 
Syracuse furent les deux Denys, Timolon et Agathocle. Pyrrhus ensuite
fut appel en Sicile, et n'en demeura matre que pendant fort peu
d'annes. Tel fut le gouvernement de la Sicile pendant le temps des
guerres dont je vais parler. Elles ne contribueront pas peu  faire
connatre quelle tait la puissance des Carthaginois quand ils
commencrent  entrer en guerre avec les Romains.

La Sicile est la plus grande et la plus considrable de toutes les les
de la mer Mditerrane. Elle est de figure triangulaire, et c'est pour
cela qu'elle est appele _Trinacria_ et _Triquetra_. Le ct oriental,
qui rpond  la mer Ionienne[212] ou de Grce, s'tend depuis le
promontoire ou cap _Pachynum_ (Passaro) jusqu' _Pelorum_ (le cap de
Pharo). Les villes les plus clbres sur cette cte sont, _Syracus_,
_Tauromenium_, _Messana_[213]. Le ct septentrional, qui regarde
l'Italie, s'tend depuis le cap de Plore jusqu'au cap _Lilybe_ (le cap
Boo). Les villes les plus clbres sont, _Myl_, _Hymera_, _Panormus_,
_Eryx_, _Motya_, _Lilybum_. Le ct mridional, qui regarde l'Afrique,
s'tend depuis le cap Lilybe jusqu' Pachynum. Les villes les plus
clbres sont, _Selinus_, _Agrigentum_, _Gela_, _Camarina_. Cette le
est spare de l'Italie par un dtroit de quinze cents pas seulement,
qu'on appelle le [Marge: Strab. lib. 6, pag. 267.] _phare de Messine_,
parce qu'il est proche de cette ville. Le trajet de Lilybe en Afrique
n'est que de 1500 stades, c'est--dire soixante et quinze lieues.
Strabon le marque ainsi: mais il faut qu'il y ait erreur dans le
chiffre; et ce qu'il ajoute immdiatement aprs en est une preuve. Il
dit qu'un homme qui avait la vue excellente pouvait, du bord de la
Sicile, compter les vaisseaux qui sortaient du port de Carthage. Est-il
possible que la vue porte jusqu' 60 ou 75 lieues? Il faut donc corriger
ainsi cet endroit: Le trajet de Lilybe en Afrique n'est que de 25
lieues[214].

[Note 212: Mer de Sicile: c'est le nom de la portion de mer qui
spare la Sicile de la Grce. La mer _Ionienne_ tait plus haut, entre
la Grce et l'Italie.--L.]

[Note 213: Ajoutez: _Catana_, _Megara_, _Naxos_.--L.]

[Note 214: Il ne faut rien changer au texte de Strabon, parce que ce
texte est confirm par deux autres passages du mme auteur, dans
lesquels la distance de Lilybe  Carthage est galement donne comme
tant de 1500 stades (II, p. 122; XVII, p. 834). La correction que
propose Rollin est donc inadmissible. D'ailleurs, le trajet de Carthage
 Lilybe, d'aprs les observations rcentes du capitaine Gauthier, que
m'a communiques M. Buache, de l'Institut, est de 1 55' 30" de
l'chelle des latitudes, ou de 38 lieues 1/2 de 20 au degr; et non 25
lieues, comme le dit Rollin: cet intervalle, converti en stades, est
gal  1602 stades de 833-1/3 au degr: ainsi la mesure de Strabon pche
plutt en dfaut qu'en excs.

Quant  l'impossibilit du fait rapport par Strabon et par d'autres
auteurs, elle est certaine,  ne considrer que la distance des deux
points. Dans un mmoire lu  l'Institut, M. Mongez cherche 
l'expliquer, en supposant, ce qui est possible, que les Carthaginois, au
moment o ils envoyaient du secours  Lilybe, allumaient de grands feux
sur les hauteurs voisines de Carthage pour avertir la garnison de
Lilybe; or, on a des exemples que la diffusion de la lumire dans
l'atmosphre rend visibles de tels signaux  des distances
considrables. Dans cette hypothse, on conoit qu'un homme plac sur
une vigie leve, instruit par ces feux du dpart des vaisseaux, ait
voulu faire croire qu'il les voyait rellement sortir du port de
Carthage.--L.]

On ne sait point non plus prcisment dans quel temps les Carthaginois
commencrent  porter leurs armes en Sicile[215]. Il est certain
seulement qu'ils en possdaient [Marge: AN. M. 3501 CARTH. 343. ROME
245. AV. J.C. 503.] dj quelque partie lorsqu'ils firent avec les
Romains un trait, l'anne mme o les rois furent chasss de Rome et
les consuls substitus en leur place, vingt-huit ans avant que Xerxs
attaqut la Grce. Ce trait, qui est le premier dont il soit fait
mention entre ces [Marge: Polyb. lib. 3, pag. 176.] deux peuples, parle
de l'Afrique et de la Sardaigne comme appartenant aux Carthaginois, au
lieu que, pour la Sicile, les conventions ne tombent que sur les parties
de cette le qui leur obissaient. Par ce trait, il est marqu
expressment que les Romains ni leurs allis ne pourront naviguer
au-del du _Beau-Promontoire_, qui tait tout prs de Carthage, et que
les marchands qui aborderont dans cette ville pour le commerce ne
paieront que certains droits qui y sont fixs.

[Note 215: Les auteurs de l'Histoire universelle (T. XII, p. 17, d.
in 4o) trouvent ici une contradiction manifeste avec ce que Rollin a dit
un peu plus haut: _ce fut Xerxs qui engagea les Carthaginois  porter
leurs armes en Sicile_. La contradiction existerait en effet si Rollin
avait dit: _ porter pour la premire fois leurs armes en Sicile_.--L.]

Par ce mme trait l'on voit que les Carthaginois taient attentifs  ne
donner aux Romains aucune entre dans les pays de leur obissance, ni
aucune connaissance de ce qui s'y passait; comme si ds-lors les
Carthaginois eussent pris ombrage de la puissance naissante des Romains,
et qu'ils eussent dj couv dans leur sein des semences secrtes de la
jalousie et de la dfiance qui devaient un jour clater par des guerres
aussi longues que cruelles, et par une animosit et une haine de part et
d'autre que la ruine seule de l'un des deux empires pouvait teindre.

[Sidenote: Diod. l. II, p. 1 et 16-22. AN. M. 3520 AV. J.C. 484.]
Quelques annes aprs ce premier trait, les Carthaginois firent
alliance avec Xerxs, roi des Perses. Ce prince, qui ne se proposait
rien moins que d'exterminer entirement les Grecs, qu'il regardait comme
des ennemis irrconciliables, ne crut pas pouvoir russir dans son
dessein s'il n'engageait dans son parti les Carthaginois, dont la
puissance ds-lors tait formidable. Ceux-ci, qui ne perdaient point de
vue le dessein qu'ils avaient conu de s'emparer du reste de la Sicile,
saisirent avidement l'occasion favorable qui se prsentait d'en achever
la conqute. Le trait fut donc conclu. On convint que les Carthaginois
attaqueraient avec toutes leurs forces les Grecs tablis dans la Sicile
et dans l'Italie, pendant que Xerxs en personne marcherait contre la
Grce mme.

Les prparatifs de cette guerre durrent trois ans. L'arme de terre ne
montait pas  moins de trois cent mille hommes. La flotte tait compose
de deux mille vaisseaux[216], et de plus de trois mille petits btiments
de charge. Amilcar, qui tait le capitaine de son temps le plus estim,
partit de Carthage avec ce formidable appareil. Il aborda 
Palerme[217], et, aprs y avoir fait prendre quelque repos  ses
troupes, il marcha contre la ville d'Hymre, qui n'en est pas fort
loigne, et en forma le sige. Thron, gouverneur de la place[218], se
voyant fort serr, dputa  Syracuse vers Glon, qui s'en tait rendu
matre. Il accourut aussitt  son secours avec une arme de cinquante
mille hommes de pied, et cinq mille chevaux. Son arrive rendit le
courage et l'esprance aux assigs, qui, depuis ce temps-l, se
dfendirent trs-vigoureusement.

[Note 216: J'ai peine  croire que cette arme ft aussi nombreuse
que le disent Hrodote et Diodore de Sicile. On ne voit pas qu'en aucune
autre circonstance les Carthaginois aient mis sur pied une arme de
150,000 hommes,  plus forte raison de 300,000: et, quant au nombre de
2000 vaisseaux de guerre, on peut en douter, quand on songe que la
flotte de Xerxs n'tait que de 1200 vaisseaux.

Hrodote ne parat pas du reste garantir la certitude de ces
renseignements; il les rapporte sur la foi des Siciliens eux-mmes:
[Grec: legetai de kai tade ypo tn en Sikeli oixmenn] (HRODOTE,
VII,  165); et l'on peut croire que les Siciliens ont grossi le nombre
de leurs ennemis pour augmenter la gloire de leur triomphe.--L.]

[Note 217: Cette ville est appele en latin _Panormus_.]

[Note 218: Il tait tyran d'Agrigente.--L.]

Glon tait fort habile dans le mtier de la guerre, sur-tout pour les
ruses. On lui amena un courrier charg d'une lettre des habitants de
Slinonte, ville de Sicile, pour Amilcar, par laquelle ils lui donnaient
avis que la troupe de cavaliers qu'il leur avait demande arriverait un
certain jour. Glon en choisit dans ses troupes un pareil nombre, qu'il
fit partir vers le temps dont on tait convenu. Ayant t reus dans le
camp des ennemis comme venant de Slinonte, ils se jetrent sur Amilcar,
qu'ils turent, et mirent le feu aux vaisseaux. Dans le moment mme de
leur arrive, Glon attaqua avec toutes ses troupes les Carthaginois,
qui se dfendirent d'abord fort vaillamment; mais, quand ils apprirent
la mort de leur gnral, et qu'ils virent leur flotte en feu, le courage
et les forces leur manquant, ils prirent la fuite. Le carnage fut
horrible, et il y en eut plus de cent cinquante mille de tus. Les
autres, s'tant retirs dans un endroit o ils manquaient de tout, ne
purent pas s'y dfendre long-temps, et se rendirent  discrtion. Ce
combat se donna le jour mme de la clbre action des Thermopyles, o
trois cents Spartiates disputrent, au prix de leur sang,  Xerxs le
passage dans la Grce[219]. [Marge: Lib. 7, cap. 167.] Hrodote raconte
autrement la mort d'Amilcar. Il dit que le bruit commun parmi les
Carthaginois tait que ce gnral, voyant la dfaite entire de ses
troupes, pour ne point survivre  sa honte, se prcipita lui-mme dans
le bcher o il avait immol plusieurs victimes humaines.

Quand on apprit  Carthage la triste nouvelle de la dfaite entire de
l'arme, la surprise, la douleur, le dsespoir, y causrent un trouble
et une alarme qui ne peuvent s'exprimer. Ils croyaient dj voir
l'ennemi  leurs portes. C'tait le caractre des Carthaginois, de
perdre d'abord courage dans les grands revers. Ils dputrent aussitt
vers Glon pour lui demander la paix,  quelque condition que ce ft: il
les couta avec bont. La victoire si complte qu'il venait de
remporter, loin de le rendre fier et intraitable, n'avait fait
qu'augmenter sa modestie et sa douceur, mme  l'gard des ennemis. Il
leur accorda la paix, exigeant seulement d'eux qu'ils payassent pour
frais de la guerre deux mille talents; ce qui revient  six millions de
notre monnaie[220]. Il demanda aussi qu'ils btissent deux temples o
l'on expost en public et o l'on gardt comme en dpt les conditions
du trait. Les Carthaginois crurent que ce n'tait point acheter trop
cher une paix qui leur tait si ncessaire, et qu'ils n'avaient presque
pas os esprer. Giscon, fils d'Amilcar, selon la coutume injuste qu'ils
avaient d'imputer aux gnraux les mauvais succs de la guerre, et de
leur en faire porter la peine, fut puni du malheur de son pre, et
envoy en exil. Il passa le reste de sa vie  Slinonte, ville de
Sicile.

[Note 219: Hrodote (II,  166) et Aristote (_Poetic._  23) disent
au contraire que ce fut le jour mme de la bataille de Salamine. Leur
tmoignage mrite sans doute la prfrence.--L.]

[Note 220: 11,000,000 francs.--L.]

Glon, de retour  Syracuse, convoqua le peuple, et invita tous les
citoyens  venir  l'assemble avec leurs armes. Pour lui, il entra sans
armes et sans gardes, et rendit compte de toute la conduite de sa vie.
Son discours ne fut interrompu que par des tmoignages publics de
reconnaissance et d'admiration. Loin d'tre trait comme un tyran qui
et opprim la libert de sa patrie, il en fut regard comme le
bienfaiteur et le librateur. Tous, d'un consentement unanime, le
proclamrent roi; et cette dignit, aprs lui, fut confre  deux de
ses frres.

[Marge: Diod. l. 13, p. 169-171, et 179-186. AN. M. 3592 CARTH. 434.
ROM. 336. AV. J.C. 412.] Aprs la clbre dfaite des Athniens devant
Syracuse, o Nicias prit avec toute sa flotte, les Sgestains, qui
s'taient dclars pour eux contre les Syracusains, craignant le
ressentiment de leurs ennemis, et se voyant dj attaqus par ceux de
Slinonte, implorrent le secours des Carthaginois, et se mirent, eux et
leur ville, sous leur protection. On dlibra quelque temps  Carthage
sur le parti qu'il fallait prendre, l'affaire souffrant de grandes
difficults. D'un ct les Carthaginois dsiraient fort se rendre
matres d'une ville qui tait tout--fait  leur biensance; de l'autre
ils craignaient la puissance et les forces des Syracusains, qui venaient
d'exterminer l'arme nombreuse des Athniens, et qu'une si grande
victoire rendait plus formidables que jamais. La passion de s'agrandir
l'emporta, et l'on promit du secours aux Sgestains.

On confia le soin de cette guerre  Annibal, lequel avait pour-lors la
premire dignit de l'tat, c'est--dire celle de suffte. Il tait
petit-fils d'Amilcar, qui avait t dfait par Glon, et tu devant
Hymre, et fils de Giscon, qui avait t condamn  l'exil. Il partit,
anim d'un vif dsir de venger sa famille et sa patrie, et d'effacer la
honte de la dernire dfaite. Son arme et sa flotte taient
trs-nombreuses[221]. Il aborda  un lieu appel le _Puits de
Lilybe_[222], qui a donn son nom  la ville btie depuis dans le mme
endroit. Sa premire entreprise fut le sige de Slinonte. L'attaque fut
trs-vive, et la dfense ne le fut pas moins, les femmes mme montrant
un courage beaucoup au-dessus de leur sexe. Aprs une longue rsistance,
la ville fut prise d'assaut et abandonne au pillage. Le vainqueur
exera les dernires cruauts, sans avoir gard ni au sexe ni  l'ge.
Il permit aux habitants qui s'taient sauvs par la fuite de demeurer
dans la ville, aprs l'avoir dmantele, et de cultiver les terres, 
condition de payer un tribut aux Carthaginois. Cette ville subsistait
depuis 242 ans.

[Note 221: Suivant phore, il avait 200,000 hommes de pied, 4000
cavaliers (ap. Diod. XIII,  54): selon Time, seulement 100,000 en tout
(ap. eumd. l. 1.); et ce dernier s'accorde avec Xnophon (_Hellen._ I,
c. 1,  27).--L.]

[Note 222: Il aborda au cap Lilybe, et campa prs du puits de ce
nom.--L.]

Hymre, qu'il assigea ensuite, et qu'il prit aussi d'assaut, aprs
avoir t traite avec encore plus de cruaut, fut entirement rase 240
ans aprs sa fondation. Il fit souffrir toutes sortes d'ignominie et de
supplices  trois mille prisonniers, et les fit gorger tous dans
l'endroit mme o son grand-pre avait t tu par les cavaliers de
Glon, pour apaiser et satisfaire ses mnes par le sang de ces
malheureuses victimes.

Aprs ces expditions, Annibal retourna  Carthage. Toute la ville
sortit au-devant de lui, et le reut au milieu des cris de joie et des
applaudissements.

[Marge: Diod. l. 13, p. 201-203, 206-211, 226-231.] Ces heureux succs
renouvelrent le dsir et le dessein qu'avaient toujours eus les
Carthaginois de se rendre matres de la Sicile entire. Trois ans aprs,
ils nommrent encore pour gnral Annibal; et, comme il s'excusait sur
son grand ge, et refusait de se charger de cette guerre, on lui donna
pour lieutenant Imilcon, fils d'Hannon, qui tait de la mme famille.
Les prparatifs de la guerre furent proportionns au grand dessein que
les Carthaginois avaient conu. La flotte et l'arme se trouvrent
bientt prtes, et l'on partit pour la Sicile. Le nombre des troupes
montait, selon Time,  plus de six-vingt mille hommes, et, selon
phore,  trois cent mille[223]. Les ennemis, de leur ct, s'taient
mis en tat de les bien recevoir; et les Syracusains avaient envoy chez
tous leurs allis pour y lever des troupes, et dans toutes les villes de
la Sicile pour les exhorter  dfendre courageusement leur libert.

[Note 223: Time, presque toujours en opposition avec phore, mrite
beaucoup plus de confiance. L'antiquit reprochait  ce dernier peu de
vracit: et ce reproche parat assez confirm par les passages que
Diodore cite de lui.--L.]

Agrigente s'attendait  essuyer les premires attaques. C'tait une
ville puissamment riche, et environne de bonnes fortifications. Elle
tait situe, aussi-bien que Slinonte, sur la cte de Sicile qui
regarde l'Afrique. En effet, Annibal commena la campagne par le sige
de cette ville. Ne la jugeant prenable que par un endroit, il tourna
tous ses efforts de ce ct-l, fit faire des leves et des terrasses
qui allaient jusqu' la hauteur des murs, et employa  ces ouvrages les
dcombres et les dmolitions des tombeaux qui taient autour de la
ville, et qu'il avait fait abattre pour cet effet. La peste se mit
bientt aprs dans l'arme, et fit prir un grand nombre de soldats, et
le gnral mme. Les Carthaginois crurent que c'tait une punition des
dieux, qui vengeaient ainsi l'injure faite aux morts, dont plusieurs
mme s'imaginrent avoir vu les spectres pendant la nuit. On cessa donc
de toucher aux tombeaux, on ordonna des prires selon le rit observ 
Carthage, on immola un enfant  Saturne par une superstition inhumaine,
et l'on jeta plusieurs victimes dans la mer en l'honneur de Neptune.

Les assigs, qui d'abord avaient remport plusieurs avantages, se
trouvrent tellement presss par la famine, que, se voyant sans
esprance et sans ressource, ils prirent le parti d'abandonner la ville:
on marqua la nuit suivante pour le dpart. On juge aisment quelle fut
la douleur de ces pauvres habitants, obligs d'abandonner leurs maisons,
leurs richesses, leur patrie; mais la vie leur tait plus chre que tout
le reste. Jamais spectacle ne fut plus triste. Sans parler des autres,
on voyait une troupe de femmes plores traner aprs elles leurs
enfants pour les drober  la cruaut du vainqueur; mais ce qu'il y eut
de plus douloureux fut la ncessit o l'on se trouva de laisser dans la
ville les vieillards et les malades,  qui leur tat ne permettait ni de
fuir ni de se dfendre. Ces malheureux exils arrivrent  Gela, qui
tait la ville la plus prochaine, et ils y reurent tous les
soulagements qu'ils pouvaient attendre dans un tat si dplorable.

Cependant Imilcon entra dans la ville, et fit gorger tous ceux qui y
taient rests. Le butin fut immense, et tel qu'on peut s'imaginer dans
une ville des plus opulentes de la Sicile, qui avait deux cent mille
habitants, et qui n'avait jamais souffert de sige, ni par consquent de
pillage. On y trouva un nombre infini de tableaux, de vases, de statues
de toutes sortes (car cette ville avait un got exquis pour ces
rarets), et entre autres le fameux taureau de Phalaris, qui fut envoy
 Carthage.

Le sige d'Agrigente avait dur huit mois. Imilcon y fit passer le
quartier d'hiver  ses troupes, pour leur donner quelque repos, et au
commencement du printemps il en sortit, aprs avoir ruin entirement la
ville. Il assigea ensuite Gela, et la prit malgr le secours qu'y mena
Denys le Tyran, qui s'tait empar de l'autorit  Syracuse. Imilcon
termina la guerre par un trait qu'il fit avec Denys, dont les
conditions furent que les Carthaginois, outre leurs anciennes conqutes
dans la Sicile, demeureraient matres du pays des Sicaniens[224], de
Slinonte, d'Agrigente, d'Hymre, comme aussi de celui de Gla et de
Camarine, dont les habitants pourraient demeurer dans leurs villes
dmanteles, en payant tribut aux Carthaginois; que les Lontins, les
Messniens, et tous les Siciliens vivraient selon leurs lois, et
conserveraient leur libert et leur indpendance; qu'enfin les
Syracusains demeureraient soumis  Denys. Imilcon, aprs la conclusion
de ce trait, retourna  Carthage, o la peste fit prir un grand nombre
de citoyens.

[Note 224: Les Sicaniens et les Siciliens anciennement taient deux
peuples distingus.]

[Marge: Diod. l. 14, p. 268-278. AN. M. 3600 CARTH. 442. ROM. 344. AV.
J.C. 404.] Denys n'avait conclu la paix avec les Carthaginois que pour
se donner le temps d'affermir son autorit naissante, et de travailler
aux prparatifs de la guerre qu'il mditait contre eux. Comme il savait
combien la puissance de ce peuple tait formidable, il n'oublia rien
pour se mettre en tat de l'attaquer avec succs; et il fut
merveilleusement second dans son dessein par le zle de ses peuples. La
rputation de ce prince, le dsir de s'en faire connatre, l'attrait du
gain, et la vue des rcompenses qu'il promettait  ceux dont l'industrie
se ferait distinguer, attirrent de toutes parts en Sicile ce qu'il y
avait pour-lors de plus habiles ouvriers en tout genre. Syracuse entire
tait devenue comme un grand atelier, o de tous cts on tait occup 
faire des pes, des casques, des boucliers, des machines de guerre, et
 prparer tout ce qui est ncessaire pour la construction et pour
l'quipement des vaisseaux. L'invention de ceux  cinq rangs de rames
tait toute rcente: jusque-l on n'avait vu que des vaisseaux  trois
rangs de rames, _triremes_. Denys animait le travail par sa prsence,
par des libralits et des louanges qu'il savait dispenser  propos, et
sur-tout par des manires populaires et engageantes, moyens encore plus
efficaces que tout le reste pour rveiller l'industrie et l'ardeur des
ouvriers, et il faisait souvent manger avec lui ceux qui excellaient
dans leur genre[225].

[Note 225: Honos alit artes.]

Quand tout fut prt, et qu'il eut lev en diffrents pays un grand
nombre de troupes, il convoqua l'assemble des Syracusains, leur exposa
son dessein, et leur reprsenta que les Carthaginois taient les ennemis
dclars des Grecs; qu'ils ne se proposaient rien moins que d'envahir
toute la Sicile; qu'ils voulaient mettre sous le joug toutes les villes
grecques, et que, si l'on n'arrtait leurs progrs, Syracuse se verrait
bientt elle-mme attaque; que, s'ils ne faisaient point actuellement
d'entreprise, on devait leur inaction aux ravages que la peste avait
causs parmi eux; que c'tait une conjoncture favorable dont il fallait
profiter. Quoique la tyrannie et le tyran fussent trs-odieux aux
Syracusains, la haine contre les Carthaginois l'emporta; et tout le
monde, plus touch des motifs d'une politique intresse que de la
justice, applaudit au discours de Denys. Sans aucun sujet de plaintes,
sans dclaration de guerre, il abandonna au pillage et  la fureur du
peuple les biens et la personne des Carthaginois. Il y en avait un assez
grand nombre  Syracuse, qui, sur la foi des traits, y exeraient le
commerce. On courut de tous cts dans leurs maisons; on pilla leurs
effets; on prtendit tre suffisamment autoris pour leur faire souffrir
 eux-mmes toutes sortes d'ignominies et de supplices, en reprsailles
des cruauts qu'ils avaient exerces contre les habitants du pays; et ce
pernicieux exemple de perfidie et d'inhumanit fut suivi dans toute
l'tendue de la Sicile. Ce fut l comme le signal sanglant de la guerre
qu'on leur dclarait. Denys, aprs avoir ainsi commenc par se faire
justice  lui-mme, envoya des dputs  Carthage, pour demander qu'ils
rendissent la libert  toutes les villes de la Sicile; qu'autrement ils
y seraient traits comme ennemis. Cette nouvelle y rpandit une grande
alarme, sur-tout  cause du pitoyable tat o ils se trouvaient.

Denys ouvrit la campagne par le sige de Motya, qui tait la place
d'armes des Carthaginois en Sicile, et il poussa vivement ce sige, sans
qu'Imilcon, qui commandait la flotte ennemie, pt la secourir. Il fit
avancer ses machines, battit la place  coups de bliers, approcha des
murs les tours  six tages qui taient portes sur des roues, et qui
galaient la hauteur des maisons, et de l il incommodait fort les
assigs par ses catapultes, machines nouvellement inventes, qui
lanaient en grand nombre et avec grande force des traits et des pierres
contre les ennemis. La ville enfin, aprs une longue et vigoureuse
rsistance, fut prise d'assaut, et tous les habitants passs au fil de
l'pe, except ceux qui se rfugirent dans les temples. On abandonna
le pillage au soldat. Denys, y ayant laiss une bonne garnison et un
gouvernement sr, retourna  Syracuse.

[Marge: Diod. l. 14, p. 279-295. Justin. l. 19, c. 2 et 3.] L'anne
suivante, Imilcon, que les Carthaginois avaient nomm suffte, revint en
Sicile avec une arme beaucoup plus nombreuse qu'auparavant[226]. Il
aborda  Palerme, recouvra Motya par force, et prit plusieurs autres
villes[227]. Anim par ces heureux succs, il marcha vers Syracuse pour
en former le sige, menant ses troupes de pied par terre, pendant que sa
flotte, sous la conduite de Magon, ctoyait les bords.

[Note 226: De 300,000 hommes de pied, de 4000 chevaux, et de 400
chariots, selon phore; et seulement de 100,000 hommes, selon Time.
(Diod. Sic. XIV,  54).--L.]

[Note 227: Entre autres, Messane qu'il rasa, et Catane.--L.]

L'arrive d'Imilcon jeta un grand trouble dans la ville. Plus de deux
cents vaisseaux, orns des dpouilles des ennemis, et s'avanant en bon
ordre, entrrent comme en triomphe dans le grand port, suivis de cinq
cents barques[228]. On vit en mme temps arriver d'un autre ct l'arme
de terre, compose, selon quelques auteurs, de trois cent mille hommes
de pied et de trois mille chevaux. Imilcon fit dresser sa tente dans le
temple mme de Jupiter: le reste de l'arme campa  douze stades,
c'est--dire  un peu plus d'une demi-lieue de la ville. S'en tant
approch, il prsenta la bataille aux habitants, qui se donnrent bien
de garde de l'accepter. Content d'avoir tir des Syracusains l'aveu de
leur faiblesse et de sa supriorit, il retourna dans son camp, ne
doutant point que bientt il ne dt se rendre matre de la ville, et la
regardant dj comme une proie assure et qui ne pouvait lui chapper.
Pendant trente jours il fit le dgt des terres voisines, et ruina tout
le pays. Il se rendit matre du faubourg d'Acradine, et pilla les
temples de Crs et de Proserpine. Pour fortifier son camp, il abattit
tous les tombeaux qui taient autour de la ville, et entre autres celui
de Glon et de Dmarte sa femme, qui tait d'une magnificence
extraordinaire.

[Note 228: Le texte de Diodore est ici corrompu.--L.]

Ces heureux succs ne furent pas d'une longue dure. Tout l'clat de ce
triomphe anticip s'vanouit en un moment, et montra  tous les mortels,
dit l'historien, que quiconque s'lve insolemment par l'orgueil, tt ou
tard abattu par une force suprieure, sera forc de reconnatre sa
faiblesse. Lorsque Imilcon, matre de presque toutes les villes de
Sicile, s'attendait  mettre le comble  ses victoires par la prise de
Syracuse, la maladie contagieuse se mit dans son arme, et y fit des
ravages incroyables. On tait dans le fort de l't; et la chaleur,
cette anne, tait trs-grande. La contagion commena par les Africains,
qui mouraient  tas, sans qu'on pt les secourir. D'abord on enterrait
les morts; mais le nombre en augmentant tous les jours, et le mal se
communiquant promptement, les cadavres demeurrent sans spulture, et
les malades sans secours. Cette peste tait accompagne de symptmes
extraordinaires, de cruelles dyssenteries, de fivres violentes, de
dchirements d'entrailles, de douleurs aigus par tout le corps, de
frnsie mme et de fureur, en sorte qu'ils se jetaient sur quiconque
venait  leur rencontre, et le mettaient en pices.

Denys ne laissa pas chapper une occasion si favorable d'attaquer les
ennemis. Plus qu' demi vaincus par la peste, ils ne firent pas grande
rsistance. Les vaisseaux furent, pour la plupart, ou pris par l'ennemi,
ou consums par le feu. Tous les habitants de Syracuse, vieillards,
femmes, enfants, sortirent en foule de la ville pour tre tmoins d'un
vnement qui leur paraissait tenir du miracle. Ils levaient les mains
au ciel pour remercier les dieux protecteurs de leur ville, et vengeurs
de la saintet des temples et des tombeaux viols indignement par ces
barbares. La nuit tant survenue, chacun se retira de son ct. Imilcon
profita de ce moment de relche, et envoya vers Denys pour lui demander
la permission d'emmener avec lui  Carthage le peu qui lui restait de
troupes, en lui offrant trois cents talents[229], qui taient tout
l'argent qu'il avait de reste. Il ne put obtenir cette permission que
pour les seuls Carthaginois, avec lesquels il se sauva de nuit, laissant
tous les autres soldats  la discrtion de l'ennemi.

[Note 229: Trois cent mille cus. = 1,650,000 francs.--L.]

Voil l'tat dans lequel ce chef des Carthaginois, si fier quelques
moments auparavant, se retira de Syracuse. Plaignant amrement son sort,
et encore plus celui de la rpublique, il accusait avec insulte et
emportement les dieux, seuls auteurs de son infortune; car l'ennemi,
disait-il, peut bien se rjouir de nos maux, mais non s'en glorifier.
Vainqueurs des Syracusains, la peste seule a pu nous vaincre. Sa grande
douleur, et qui le touchait le plus vivement, tait d'avoir survcu 
tant de braves guerriers qui taient morts les armes  la main; mais,
ajoutait-il, la suite fera connatre si c'est la crainte de la mort, ou
le dsir de ramener dans leur patrie les restes malheureux de mes
citoyens, qui m'a fait survivre  la perte de tant de gnreux soldats.
En effet, ds qu'il fut arriv  Carthage, qu'il trouva dans une
dsolation qui ne se peut exprimer, il entra dans sa maison, en ferma
les portes sur lui sans vouloir y admettre personne, pas mme ses
enfants; et se donna la mort par un prtendu courage que les paens
admiraient, mais qui n'en avait que le nom, et qui cachait dans le fond
un vritable dsespoir.

Un nouveau surcrot de malheurs accabla cette ville infortune. Les
Africains, de tout temps pleins de haine contre Carthage, mais irrits
alors jusqu' la fureur de ce qu'on avait laiss leurs compatriotes 
Syracuse, en les livrant  la boucherie, s'assemblent comme des
forcens, sonnent l'alarme, prennent les armes, et, aprs s'tre saisis
de Tunis, marchent contre Carthage au nombre de plus de deux cent mille
hommes. La ville se crut perdue. On regarda ce nouvel incident comme un
effet et comme une suite de la colre des dieux, qui poursuivait les
coupables jusque dans Carthage mme. Comme ses habitants portaient la
superstition  l'excs, sur-tout dans les calamits publiques, on songea
avant tout  apaiser les dieux. Crs et Proserpine taient des
divinits inconnues jusque-l dans le pays. Pour rparer l'outrage qui
leur avait t fait par le pillage de leurs temples, on leur rigea de
magnifiques statues, on leur donna pour prtres les personnes les plus
qualifies de la ville, on leur offrit des sacrifices et des victimes
selon le rit grec, et l'on n'omit rien de ce qu'ils croyaient pouvoir
leur rendre ces desses propices. Aprs ce premier soin, on songea  la
dfense de la ville. Heureusement pour les Carthaginois cette arme
nombreuse tait sans chef, c'est--dire, comme un corps sans ame: nulles
provisions, nulles machines de guerre; point de discipline ni de
subordination: chacun voulait commander ou se conduire  son gr. La
division s'tant donc mise parmi ces troupes, et la famine augmentant
tous les jours de plus en plus, ils se retirrent chacun dans son pays,
et dlivrrent Carthage d'une grande alarme.

Rien ne rebutait les Carthaginois, et ils faisaient toujours de
nouvelles tentatives sur la Sicile. Magon, leur gnral, qui tait un
des deux sufftes, perdit une grande bataille, o il fut tu[230]. Les
chefs des Carthaginois demandrent la paix, qui leur fut accorde  ces
conditions, qu'ils sortiraient de toutes les villes de la Sicile, et
qu'ils paieraient tous les frais de cette guerre. Ils parurent les
accepter; mais, ayant reprsent qu'ils ne pouvaient livrer les villes
sans l'ordre de leur ville, ils obtinrent une trve assez longue pour
envoyer  Carthage. On y profita de cet intervalle pour lever et exercer
de nouvelles troupes,  qui l'on donna pour chef Magon, fils de celui
qui venait d'tre tu. Il tait tout jeune, mais il avait beaucoup de
mrite et de rputation. Ds qu'il fut arriv en Sicile, et que le temps
de la trve fut expir, il donna une bataille contre Denys, o Leptine,
l'un de ses gnraux, fut tu, et o il demeura sur la place, du ct
des Syracusains, plus de quatorze mille hommes. Le fruit de cette
victoire fut une paix honorable, qui laissait les Carthaginois en
possession de tout ce qu'ils avaient dans la Sicile, en y ajoutant mme
quelques places, et qui leur assignait mille talents pour les frais de
la guerre, c'est--dire trois millions de livres[231].

[Note 230: Son arme tait de 80,000 hommes.--L.]

[Note 231: 5,500,000 francs.--L.]

[Marge: Justin. lib. 2, cap. 5.] Ce fut -peu-prs vers ce temps-l qu'
l'occasion d'un citoyen de Carthage qui avait crit en grec  Denys pour
lui donner avis du dpart de l'arme carthaginoise, il fut dfendu, par
arrt du snat, aux Carthaginois d'apprendre  crire ou  parler la
langue grecque, pour les mettre hors d'tat d'avoir aucun commerce avec
les ennemis, soit par lettre, soit de vive voix.

[Marge: Diod. l. 15, pag. 344.] Carthage eut bientt aprs une nouvelle
secousse  essuyer. La peste se rpandit dans la ville, et y fit de
grands ravages. Des terreurs paniques et de violents transports de
frnsie saisissaient tout--coup les malades. Ils sortaient brusquement
de leurs maisons les armes  la main, comme si l'ennemi se ft empar de
la ville, et tuaient ou blessaient tous ceux qu'ils trouvaient  leur
rencontre. Les Africains et ceux de Sardaigne voulurent profiter de
l'occasion pour secouer un joug qu'ils portaient avec peine; mais les
uns et les autres furent dompts, et rentrrent dans l'obissance. Une
entreprise que Denys forma en Sicile, dans le mme temps et par les
mmes vues, ne lui russit pas mieux. Il mourut quelque temps aprs, et
eut pour successeur son fils, qui porta le mme nom.

[Marge: Polyb. l. 3, pag. 178.] Nous avons dj rapport un premier
trait conclu entre les Romains et les Carthaginois. Il y en eut un
second, qu'Orose dit avoir t conclu la 402e anne de la fondation de
Rome, et par consquent vers le temps dont nous parlons. Ce second
trait contenait -peu-prs les mmes conditions que le premier, except
que ceux de Tyr et d'Utique y taient nommment compris, et joints aux
Carthaginois.

[Marge: Diod. l. 16, p. 459-572. Plut. in Timol. AN. M. 3656 CARTH. 498.
ROM. 400. AV. J.C. 348.] Aprs la mort du premier Denys, il y eut de
grands troubles  Syracuse. Denys le Jeune, qui en avait t chass, s'y
rtablit  main arme, et y exera de grandes cruauts. Une partie des
citoyens implora le secours d'Icts, tyran des Lontins, qui tait
originaire de Syracuse. La conjoncture de ces troubles parut
trs-favorable aux Carthaginois pour s'emparer de la Sicile, et ils y
envoyrent une grosse flotte. Dans cette extrmit, ceux d'entre les
Syracusains qui taient les mieux intentionns eurent recours aux
Corinthiens, qui les avaient dj souvent aids dans leurs prils, et
qui d'ailleurs taient les peuples de la Grce les plus dclars contre
la tyrannie, et les plus vifs dfenseurs de la libert. Les Corinthiens
leur envoyrent Timolon. C'tait un homme d'un rare mrite, et qui
avait signal son zle pour le bien public, en affranchissant sa patrie
du joug de la tyrannie aux dpens de sa propre famille. Il partit avec
dix vaisseaux seulement, et, tant arriv  Rhge, il luda par un
heureux stratagme la vigilance des Carthaginois, qui, ayant t avertis
de son dpart et de son dessein par Icts, voulaient l'empcher de
passer en Sicile.

Timolon n'avait gure plus de mille soldats avec lui. Avec cette
poigne de gens, il marche hardiment au secours de Syracuse. Sa petite
troupe se grossit  mesure qu'il avance. Les Syracusains se trouvaient
dans un trange tat, et avaient perdu toute esprance. Ils voyaient les
Carthaginois matres du port; Icts, de la ville; Denys, de la
citadelle. Heureusement, ds que Timolon fut arriv, Denys, qui tait
sans ressource, lui remit entre les mains la citadelle avec toutes les
troupes, les armes et les vivres qui y taient, et il se sauva par son
moyen  Corinthe. Timolon avait fait reprsenter adroitement aux
soldats trangers, qui, selon le dfaut que nous avons remarqu dans le
gouvernement de Carthage, faisaient la principale force de l'arme de
Magon, et qui mme pour la plupart taient de Grce, qu'il tait bien
trange que des Grecs travaillassent  rendre les barbares matres de la
Sicile, d'o ils passeraient bientt dans la Grce; car enfin pouvait-on
s'imaginer que les Carthaginois fussent venus de si loin uniquement pour
tablir Icts tyran  Syracuse? Ces discours s'tant rpandus dans le
camp, Magon fut saisi de frayeur; et, comme il ne cherchait qu'un
prtexte pour se retirer, supposant que les troupes taient prtes  le
trahir et  l'abandonner, il fit sortir sa flotte du port, et cingla
vers Carthage. Icts, aprs son dpart, ne put pas tenir long-temps
contre les Corinthiens: ainsi, ils demeurrent seuls matres de toute la
ville.

Ds que Magon fut arriv  Carthage, on lui fit son procs. Il prvint
le supplice par une mort volontaire. Son corps fut attach  une
potence, et expos en spectacle au peuple. [Marge: Plut. in Timoleone,
p. 248-250.] On leva de nouvelles troupes, et l'on fit partir pour la
Sicile une flotte plus nombreuse encore que la prcdente. Elle tait
compose de deux cents vaisseaux, sans compter mille barques de
transport; et l'arme, montait  plus de soixante et dix mille hommes.
Ils abordrent  Lilybe, sous la conduite d'Amilcar et d'Annibal, et
rsolurent d'aller d'abord attaquer les Corinthiens. Timolon ne les
attendit pas, et marcha  leur rencontre. Mais la consternation tait si
grande  Syracuse, que, de toutes les troupes qui y taient, il n'y eut
que trois mille Syracusains qui le suivirent, et quatre mille trangers;
encore de ces derniers il y en eut mille qui, par crainte,
l'abandonnrent dans le chemin. Il ne perdit point courage, et, ayant
exhort le reste de ses troupes  combattre vaillamment pour le salut et
la libert de leurs allis, il les mena contre l'ennemi, dont il savait
que le rendez-vous tait prs d'une petite rivire appele Crimise. Il
paraissait de la folie  aller attaquer une arme si nombreuse avec
quatre ou cinq mille hommes d'infanterie seulement, et mille chevaux;
mais Timolon, qui savait que la bravoure conduite par la prudence
l'emporte sur le nombre, comptait sur le courage de ses soldats, qui
paraissaient dtermins  prir plutt que de cder, et qui demandaient
avec ardeur qu'on les ment contre l'ennemi. L'vnement justifia ses
vues et son esprance. La bataille se donna: les Carthaginois furent mis
en droute. Il y eut de leur ct plus de dix mille hommes de tus,
parmi lesquels il se trouva trois mille citoyens de Carthage, ce qui
causa dans cette ville un grand deuil et une grande consternation. Leur
camp fut pris, et l'on y trouva des richesses immenses: on fit aussi un
grand nombre de prisonniers.

[Marge: Plut. pag. 248-250.] Timolon, avec les nouvelles de sa
victoire, envoya  Corinthe les plus belles armes qui se trouvrent
parmi le butin; car il voulait que sa ville ft loue et admire de tous
les hommes, lorsqu'ils verraient que c'tait la seule de toutes les
villes de Grce o les plus beaux temples taient orns, non de
dpouilles grecques, ni d'offrandes teintes encore du sang de la nation,
et dont la vue ne pouvait que renouveler un souvenir funeste, mais de
dpouilles barbares, qui, par de belles inscriptions, faisaient
connatre en mme temps et le courage et la reconnaissance religieuse de
ceux qui les avaient remportes: car elles disaient _que les
Corinthiens, et Timolon leur gnral, aprs avoir affranchi du joug des
Carthaginois les Grecs tablis dans la Sicile, avaient appendu ces armes
dans les temples pour en rendre aux dieux des actions de graces
immortelles_.

Aprs cela, Timolon, laissant dans le pays ennemi les troupes
trangres pour achever de piller et de ravager toutes les terres des
Carthaginois, s'en retourna  Syracuse. En arrivant, il bannit de la
Sicile les mille soldats qui l'avaient abandonn en chemin, et il les
fit sortir de Syracuse avant le coucher du soleil, sans en tirer d'autre
vengeance.

Cette victoire des Corinthiens fut suivie de la prise de plusieurs
villes, ce qui obligea les Carthaginois  demander la paix.

Autant que les apparences du succs les rendaient prompts  faire de
grands efforts et  mettre sur pied de puissantes armes de terre et de
mer, et que la prosprit leur faisait user de la victoire avec
insolence et avec cruaut, autant une adversit imprvue les jetait dans
le dcouragement, leur faisait perdre tout d'un coup de vue toutes leurs
ressources, et leur inspirait la bassesse d'aller demander quartier 
des ennemis peu considrables, et d'en accepter sans honte les
conditions les plus dures et les plus humiliantes. Celles qu'on leur
imposa ici, en leur accordant la paix, furent: qu'ils ne tiendraient que
les terres qui taient au-del du fleuve Halycus[232]; qu'ils
laisseraient la libert  tous ceux du pays d'aller s'tablir  Syracuse
avec leurs familles et leurs biens; et qu'il ne conserveraient avec les
tyrans ni alliance ni intelligence.

[Note 232: Cette rivire n'est pas loin d'Agrigente; elle est nomme
_Lycus_ dans Diodore [XVI,  82] et dans Plutarque [in _Timol._, p. 252
D.]; mais on croit que c'est une faute.

= Cela est certain. Diodore donne ailleurs le vrai nom de cette rivire
(XV,  17, XXIII, eclog. 9; XXIV,  1).--L.]

[Marge: Justin. lib. 21, c. 4.] Il parat que c'est  peu prs dans le
temps dont nous venons de parler qu'arriva  Carthage ce qu'on lit dans
Justin. Hannon, l'un de ses citoyens les plus puissants, forma le
dessein de se rendre matre de la rpublique, en faisant prir tout le
snat. Il choisit pour cette cruelle excution le jour mme des noces de
sa fille, o il devait donner chez lui un repas aux snateurs, et les
faire tous empoisonner. La chose fut dcouverte. On n'osa pas punir un
crime si horrible, tant tait grand le crdit du coupable; on se
contenta de le prvenir et de le dtourner par un dcret qui dfendait
en gnral la trop grande magnificence des noces, et mettait certaines
bornes aux dpenses qu'on y pourrait faire. Voyant que la ruse lui avait
mal russi, il songea  employer la force ouverte en armant tous les
esclaves. Il fut encore decouvert; et, pour viter la punition, il se
retira avec vingt mille esclaves arms dans un chteau extrmement
fortifi, et de l il tcha d'engager dans sa rvolte les Africains et
le roi des Maures, mais en vain. Il fut pris et conduit  Carthage.
Aprs qu'on l'eut battu de verges, on lui arracha les yeux, on lui brisa
les bras et les cuisses, on le fit mourir  la vue du peuple, et l'on
attacha  la potence son corps tout dchir de coups. Ses enfants et
tous ses parents, quoiqu'ils n'eussent pris aucune part  sa
conspiration, en eurent  son supplice. On les condamna tous  la mort,
afin de ne laisser personne dans sa famille en tat ou d'imiter son
crime, ou de venger sa mort. Tel tait le gnie de Carthage: toujours
svre et excessive dans ses punitions, elle les portait aux dernires
rigueurs, et les tendait jusque sur les innocents, sans consulter ni
l'quit, ni la modration, ni la reconnaissance.

[Marge: Diod. l. 19, p. 651-656, 710-712-737 743-760. Justin. l. 2, cap.
116. AN. M. 3685 CARTH. 527. ROM. 429. AV. J.C. 319.] J'ai maintenant 
parler des guerres que soutinrent les Carthaginois, tant dans la Sicile
que dans l'Afrique mme, contre Agathocle qui, pendant plusieurs annes,
leur donna beaucoup d'exercice.

Cet Agathocle tait Sicilien, d'une naissance obscure et d'une condition
trs-basse. Soutenu d'abord par les forces des Carthaginois, il avait
envahi la souveraine autorit dans Syracuse, et en tait devenu le
tyran. Dans les commencements ils rprimrent ses entreprises, et
Amilcar leur chef le fit consentir  un trait qui mettait la paix dans
la Sicile. Mais il n'en garda pas long-temps les conditions et il se
dclara bientt contre les Carthaginois mmes, qui, sous la conduite
d'Amilcar, remportrent sur lui une victoire[233] considrable, aprs
laquelle il fut oblig de se renfermer dans Syracuse. Les Carthaginois
l'y poursuivirent, et formrent le sige de cette importante place, dont
la prise devait les rendre matres de toute la Sicile.

[Note 233: C'tait proche du fleuve et de la ville d'Hymre.]

Agathocle, qui leur tait beaucoup infrieur en force, et qui d'ailleurs
se voyait abandonn par tous les allis  cause de sa cruaut inoue,
conut un dessein si hardi et si impraticable selon toutes les
apparences, que, mme aprs l'excution et le succs, il parat encore
presque incroyable: c'tait de porter la guerre en Afrique, et d'aller
assiger Carthage, lui qui ne pouvait ni se dfendre en Sicile, ni
soutenir le sige de Syracuse. Le profond secret qu'il garda n'est pas
moins tonnant que l'entreprise mme. Il ne s'ouvrit  personne sur son
dessein, et se contenta de dclarer au peuple qu'il avait imagin un
moyen sr de le tirer du pril o il tait; qu'il ne s'agissait que de
supporter avec patience, pendant un court intervalle, les incommodits
du sige; qu'au reste il laissait  ceux qui ne pourraient se rsoudre 
prendre ce parti la libert de sortir de la ville. Il n'en sortit que
seize cents personnes. Il y laissa son frre Antandre, avec assez de
troupes et de vivres pour faire une bonne dfense. Il accorda la libert
 tous les esclaves qui taient en ge de porter les armes, et, aprs
leur avoir fait prter serment, il les joignit  ses troupes. Il
n'emporta que cinquante talents[234] pour les besoins prsents, bien
assur de trouver dans le pays ennemi tout ce qui lui serait ncessaire.
Il partit donc avec deux de ses fils, Archagathe et Hraclide, sans
qu'aucun st o la flotte devait faire voile. Ils croyaient tous qu'on
les mnerait dans l'Italie ou dans la Sardaigne pour y faire du butin,
ou vers les ctes de la Sicile qui appartenaient  l'ennemi, pour en
faire le dgt. Les Carthaginois, surpris d'un dpart si inopin, se
mirent en tat de l'empcher; mais Agathocle se droba  leur poursuite,
et prit le large.

[Note 234: Cinquante mille cus. = 257,000 francs.--L.]

Il ne dcouvrit son dessein que lorsqu'on fut abord en Afrique. L,
ayant assembl ses troupes, il leur exposa ses raisons en peu de mots.
Il leur reprsenta que l'unique moyen de dlivrer leur patrie tait de
porter la guerre dans le pays ennemi; qu'il les menait, eux qui taient
aguerris et intrpides, contre des citoyens amollis et nervs par les
dlices d'une vie oisive et voluptueuse; que les habitants du pays,
accabls du joug d'une servitude galement dure et honteuse, au premier
bruit de leur arrive, viendraient en foule se joindre  eux; que la
hardiesse seule de leur projet dconcerterait les Carthaginois, qui ne
s'attendaient  rien moins qu' voir l'ennemi  leurs portes; qu'enfin
jamais entreprise ne procurerait plus d'avantages et ne ferait plus
d'honneur que celle-ci, puisque toutes les richesses de Carthage
seraient la rcompense des vainqueurs, et que tous les sicles
parleraient avec loge et avec admiration de leur courage. Tous les
soldats, se croyant dj matres de Carthage, applaudirent  son
discours. Une seule chose les inquitait, c'tait l'clipse de soleil
qui tait arrive prcisment  leur dpart. Les peuples alors, mme les
plus polics, connaissaient peu la cause de ces phnomnes
extraordinaires de la nature, et taient accoutums par leurs devins 
en tirer, des conjectures superstitieuses et arbitraires, qui servaient
souvent  rgler les plus grandes entreprises. Agathocle rassura ses
soldats en leur faisant entendre que ces sortes de defaillances des
astres marquaient toujours un changement dans l'tat prsent; qu'ainsi
le bonheur des Carthaginois allait prendre fin, et qu'il passerait de
leur ct.

Voyant les soldats bien disposs, il excuta presque dans le mme temps
une seconde entreprise encore plus hardie et plus hasardeuse que n'avait
t la premire, par laquelle il les avait transports en Afrique; ce
fut de brler entirement la flotte qui les y avait amenes. Plusieurs
raisons le dterminrent  prendre un parti si extrme. Il n'avait aucun
bon port en Afrique o il pt mettre ses vaisseaux en sret. Les
Carthaginois, tant matres de la mer, n'auraient pas manque de venir
bientt s'emparer sans rsistance de sa flotte: s'il avait laiss tout
ce qu'il fallait de troupes pour la defendre, il aurait trop affaibli
son arme, d'ailleurs assez mediocre, et il se serait mis hors d'tat de
tirer aucun avantage de cette diversion inopine, qui dpendait
uniquement d'un succs prompt et clatant; enfin, il voulait mettre ses
soldats dans la ncessit de vaincre, en ne leur laissant d'autre
ressource que la victoire. Il fallait bien du courage pour prendre une
telle rsolution. Il y avait prpar les officiers, qui lui taient tous
dvous, et suivaient en tout ses impressions. On le vit donc paratre
tout d'un coup dans l'assemble avec une couronne sur la tte et un
habit clatant, dans l'quipage d'un homme qui se prpare  une
crmonie de religion. Alors prenant la parole: Lorsque nous partmes
de Syracuse, dit-il, et que l'ennemi nous poursuivait vivement, dans
cette funeste extrmit, j'eus recours  Proserpine et  Crs,
divinits protectrices de la Sicile, et je leur promis, si elles nous
dlivraient d'un danger si pressant, de brler en leur honneur tous nos
vaisseaux ds que nous serions arrivs ici. Aidez-moi, soldats, 
m'acquitter de mon voeu: les desses sauront bien nous ddommager de ce
sacrifice. En mme temps, le flambeau  la main, il s'avance  grands
pas vers le vaisseau qu'il montait, et y met lui-mme le feu. Tous les
officiers en font autant chacun de leur ct, et sont suivis du soldat.
Les trompettes sonnaient de toutes parts, et toute l'arme retentissait
de cris de joie et d'applaudissements. En un moment la flotte fut
brle. On n'avait pas laiss aux soldats le temps de rflchir sur la
proposition qu'on leur faisait; une ardeur aveugle et imptueuse les
avait tous entrans. Mais, lorsqu'ils furent un peu revenus 
eux-mmes, et que, mesurant dans leur esprit cette vaste tendue de mer
qui les sparait de leur patrie, ils se virent dans un pays ennemi, sans
ressource et sans aucun moyen d'en sortir, une noire tristesse et un
morne silence succdrent  ces marques de joie et  ces acclamations
qui avaient t gnrales dans toute l'arme.

Agathocle ne laissa pas non plus ici le temps aux rflexions. Il
conduisit sur-le-champ son arme vers une place qu'on appelait _la
Grande-Ville_[235], qui tait du domaine de Carthage. Le pays qui y
conduisait tait le lieu du monde le plus dlicieux et le plus agrable
 la vue. On voyait de tous cts de grandes prairies entrecoupes de
ruisseaux agrables, et couvertes de toutes sortes de troupeaux; des
maisons de campagne bties avec une magnificence extraordinaire; de
belles avenues plantes d'oliviers et d'autres arbres fruitiers de toute
espce; des jardins d'une vaste tendue, et entretenus avec un soin et
une propret qui faisait plaisir  l'oeil. Cette vue ranima les soldats:
ils arrivrent pleins de courage  la Grande-Ville, qu'ils emportrent
d'emble, et s'y enrichirent du butin qui leur fut abandonn. Tunis ne
fit pas plus de rsistance: cette place n'tait pas fort loigne de
Carthage.

[Note 235: _Mgalopolis_: Rollin aurait d conserver ce nom, comme
ceux de _Napolis_, _Tripolis_, etc.--L.]

L'alarme y fut grande quand on apprit que l'ennemi tait dans le pays,
et avanait  grandes journes vers la ville. L'arrive d'Agathocle fit
conclure que les armes des Carthaginois avaient t dfaites devant
Syracuse, et leur flotte entirement dissipe. Le peuple court en
desordre dans la place publique: le snat s'assemble  la hte et
tumultuairement. On dlibre sur les moyens de sauver la ville. Il n'y
avait point de troupes sur pied qu'on pt opposer  l'ennemi, et le
danger prsent ne permettait pas d'attendre celles qu'on pourrait lever
 la campagne et chez les allis. Il fut donc rsolu, aprs bien des
avis, d'armer les citoyens. Le nombre de troupes monta  quarante mille
hommes d'infanterie, mille chevaux et deux mille chariots arms en
guerre. On en donna le commandement  Hannon et  Bomilcar, quoique, par
des intrts de famille, ils fussent diviss entre eux. Ils marchrent
aussitt  l'ennemi, et, l'ayant atteint, rangrent leur arme en
bataille. Les troupes d'Agathocle ne montaient qu' treize ou quatorze
mille hommes. On donna le signal, le combat fut trs-rude. Hannon, avec
sa cohorte sacre (c'tait l'lite des troupes carthaginoises), soutint
long-temps les Grecs, et les enfona mme quelquefois; mais enfui,
accabl d'une grle de pierres, et perc de coups, il tomba mort.
Bomilcar aurait pu rtablir le combat; mais il avait des raisons
secrtes et personnelles de ne pas procurer la victoire  sa patrie.
Ainsi il jugea  propos de se retirer avec ses troupes, et il fut suivi
du reste de l'arme, qui se vit oblige malgr elle de cder  l'ennemi.
Agathocle, aprs l'avoir poursuivie pendant quelque temps, revint sur
ses pas, et pilla le camp des Carthaginois. On y trouva vingt mille
paires de menottes, dont ils s'taient fournis, comptant srement qu'ils
feraient beaucoup de prisonniers. Le fruit de la victoire fut la prise
d'un grand nombre de places, et la rvolte de plusieurs habitants du
pays qui se joignirent au vainqueur.

[Marge: Liv. lib. 28, n. 43.] Cette descente d'Agathocle en Afrique fit
natre sans doute dans l'esprit de Scipion l'ide de tenter contre la
mme rpublique, et en partant du mme lieu, une semblable entreprise.
Aussi, en rpondant  Fabius, qui taxait de tmrit le dessein qu'il
avait de porter la guerre de Sicile en Afrique, il ne manqua pas de
citer l'exemple d'Agathocle, pour montrer que souvent l'unique moyen de
se dbarrasser d'un ennemi trop pressant, c'est de passer dans son pays,
et qu'on se sent un tout autre courage en attaquant qu'en se defendant.

[Marge: Diod. l. 17, p.519 Quint. Curt. lib. 4, cap. 3.] Pendant que les
Carthaginois taient ainsi presss par leurs ennemis, ils reurent une
ambassade de Tyr. Elle venait implorer leur secours contre
Alexandre-le-Grand, qui tait tout prs d'emporter cette ville, qu'il
assigeait depuis long-temps[236]. L'extrmit o taient rduits leurs
compatriotes (car ils les appelaient ainsi) les toucha aussi vivement
que leur propre danger. tant hors d'tat de les secourir, ils se
crurent au moins obligs de les consoler, et dputrent vers eux trente
de leurs principaux citoyens, pour leur tmoigner la douleur o ils
taient de ne pouvoir leur envoyer de troupes dans un besoin si
pressant. Les Tyriens, dchus de l'unique esprance qui leur restait, ne
perdirent pourtant point courage. Ils remirent entre les mains de ces
dputs leurs femmes, leurs enfants et tous les vieillards de la ville;
et, dlivrs d'inquitude pour ce qu'ils avaient de plus cher au monde,
ils ne songrent plus qu' se dfendre avec courage, prpars  tout
vnement. Carthage reut cette troupe dsole avec toutes les marques
possibles d'amiti, et rendit  des htes si chers et si dignes de
compassion tous les services qu'ils auraient pu attendre des pres les
plus affectionns et des mres les plus tendres.

[Note 236: Le fait peut tre vrai; mais le synchronisme est faux. La
prise de Tyr par Alexandre est de l'an 330 avant J.C. et le sige de
Carthage par Agathocle est de l'an 308. Alexandre tait mort depuis 16
ans. Quinte-Curce a fait un anachronisme d'environ 22 ans.--L.]

Quinte-Curce place l'ambassade de Tyr vers les Carthaginois pendant que
les Syracusains ravageaient l'Afrique, et lorsqu'ils s'taient avancs
jusqu'aux portes de Carthage; mais l'expdition d'Agathocle contre
l'Afrique ne peut pas se concilier avec le sige de Tyr, qui lui est
antrieur de plus de vingt ans.

Elle songea en mme temps  chercher un remde aux maux dont elle tait
elle-mme accable. On regarda l'tat prsent de la rpublique comme un
effet de la colre des dieux; et on reconnut l'avoir justement mrite,
sur-tout par rapport  deux divinits  l'gard desquelles on avait
manqu aux devoirs prescrits par la religion, et observs autrefois avec
beaucoup d'exactitude. C'tait une coutume  Carthage, aussi ancienne
que la ville mme, d'envoyer tous les ans  Tyr, d'o elle tirait son
origine, la dme de tous les revenus de la rpublique, et d'en faire une
offrande  Hercule, le patron et le protecteur des deux villes. Le
domaine, et par consquent le revenu de Carthage, s'tant augment
considrablement depuis un certain temps, on avait diminu la portion du
dieu, et il s'en fallait bien qu'on lui envoyt la dme en entier. Le
scrupule les saisit: ils reconnurent et avourent publiquement leur
mauvaise foi et leur sacrilge avarice; et, pour expier leur faute, ils
envoyrent  Tyr un grand nombre de prsents et de petites chapelles des
dieux, toutes d'or, dont le prix montait  une grande somme.

Un autre violement de la religion, qui ne parut pas moins considrable 
leur superstition inhumaine que le premier, causa aussi de grands
scrupules. Anciennement on immolait  Saturne les enfants des meilleures
maisons de Carthage. Ils se reprochrent d'avoir manqu de rendre 
cette divinit tous les honneurs qu'ils lui croyaient dus, et d'avoir
us de fraude et de mauvaise foi  son gard en offrant  la place des
enfants de qualit, d'autres enfants de pauvres ou d'esclaves, qu'on
achetait dans cette vue. Pour expier une si trange impit, on immola 
ce dieu sanguinaire deux cents enfants tirs des plus nobles maisons de
la ville; et plus de trois cents personnes, qui se sentaient coupables
d'un crime si affreux, s'offrirent elles-mmes en sacrifice pour
teindre par leur sang la colre des dieux.

Aprs ces expiations, on dpcha vers Amilcar en Sicile pour lui porter
les nouvelles de ce qui tait arriv en Afrique, et le presser d'envoyer
du secours. Il donna ordre aux dputs de garder un profond silence sur
la victoire d'Agathocle, et rpandit un bruit tout contraire, assurant
que ce gnral avait t entirement dfait avec toutes ses troupes, et
que sa flotte avait t prise par les Carthaginois; et, pour confirmer
ce bruit, il montrait les ferrements des vaisseaux, qu'on avait eu soin
de lui envoyer. On ne douta point dans la ville que cette nouvelle ne
ft vraie: le grand nombre songeait dj  se rendre et  capituler,
lorsqu'une galre  trente rames, qu'Agathocle avait fait construire 
la hte, arriva dans le port, et parvint, non sans peine et sans danger,
jusqu'aux assigs. La nouvelle de la victoire d'Agathocle se rpandit
bientt dans toute la ville, et rendit la joie et le courage  tous les
habitants. Amilcar fit un dernier effort pour emporter la ville [Marge:
Diod. pag. 767-769.] d'assaut, et fut repouss avec perte. Il leva le
sige, et envoya cinq mille hommes de secours  sa patrie. Quelque temps
aprs, ayant repris le sige, et croyant surprendre les Syracusains en
les attaquant de nuit, son dessein fut dcouvert, et il tomba vif entre
les mains des ennemis, qui lui firent souffrir les derniers supplices.
La tte d'Amilcar fut envoye sur-le-champ  Agathocle. Il s'approcha
aussitt du camp des ennemis, et y rpandit une consternation gnrale
en leur montrant la tte de ce commandant, qui leur marquait en quel
tat taient leurs affaires de Sicile.

[Marge: Diod. p. 779-781. Justin. lib. 22, c. 7.] Aux ennemis trangers
s'en joignit un domestique, plus dangereux et plus  craindre que les
autres: c'tait Bomilcar leur gnral, et qui actuellement exerait la
premire magistrature. Il songeait depuis long-temps  se faire tyran
dans Carthage, et  s'y procurer une autorit souveraine. Il crut que
les troubles prsents lui en offriraient une occasion favorable. Il
entre donc dans la ville, et, soutenu par un petit nombre de citoyens
complices de sa rvolte, et par une troupe de soldats trangers, il se
fait dclarer tyran, et commence en effet  montrer qu'il l'tait
vritablement, en gorgeant sans piti tout ce qu'il rencontre de
citoyens dans les rues. Un grand tumulte s'tant lev dans la ville, on
crut d'abord que c'tait l'ennemi qui y tait entr par trahison: mais,
lorsqu'on eut reconnu que c'tait Bomilcar, la jeunesse s'arma pour
repousser le tyran, et du haut des toits on accabla ses gens de traits
et de pierres. Quand il vit une arme en forme marcher contre lui, il se
retira avec sa troupe sur un lieu lev, dans le dessein de s'y bien
dfendre, et de vendre chrement sa vie. Pour pargner le sang des
citoyens, on leur fit promettre  tous, sans exception, une amnistie
gnrale, s'ils quittaient leurs armes. Il se rendirent  cette
condition, et on leur tint parole, except  Bomilcar leur chef. Les
Carthaginois, sans avoir gard  leur serment, le condamnrent  mort,
et l'attachrent  une croix, o ils lui firent souffrir les plus cruels
supplices. Du haut de sa potence, comme d'un tribunal, il harangua le
peuple, et se crut en droit de lui reprocher avec force son injustice,
son ingratitude et sa perfidie, en faisant le dnombrement de beaucoup
d'illustres gnraux dont il avait pay les services par une mort
infme. Il expira sur la croix en leur faisant ces reproches.

[Marge: Diod. pag. 777-779, et 791-802. Justin. l. 22, c. 7 et 8.]
Agathocle avait engag dans son parti un puissant roi de Cyrne, nomm
Ophellas, dont il avait flatt l'ambition par de magnifiques esprances,
en lui faisant entendre que, content pour lui-mme de la Sicile, il lui
laisserait l'empire de l'Afrique. Comme les plus grands crimes ne lui
cotaient rien lorsqu'il esprait en pouvoir tirer quelque utilit, ds
que ce prince lui eut amen son arme, il le fit prir par une perfidie
sans exemple, afin de se rendre matre de ses troupes. Plusieurs peuples
taient entrs dans son alliance. Il avait sous son pouvoir un grand
nombre de places fortes. Voyant les affaires d'Afrique en bon tat, il
crut devoir songer  celles de Sicile, et il y passa, ayant laiss le
commandement des troupes  son fils Archagathe. Sa renomme et le bruit
de ses conqutes l'y avaient prcd. Quand on sut qu'il y tait arriv,
plusieurs villes se rendirent  lui; mais les mauvaises nouvelles qu'il
reut d'Afrique l'obligrent bientt d'y retourner. Son absence avait
tout chang; et, quelque effort qu'il fit, il ne put y rtablir ses
affaires. Toutes ses places s'taient rendues  l'ennemi; les Africains
avaient quitt son parti; il avait perdu une partie de ses troupes; ce
qui lui en restait n'tait pas en tat de tenir tte aux Carthaginois,
et il ne pouvait les transporter en Sicile, parce qu'il manquait de
vaisseaux, et que les ennemis taient matres de la mer; il ne pouvait
esprer ni paix, ni trait de la part des barbares, qu'il avait insults
d'une manire si outrageante, tant le premier qui et os faire une
descente dans leur pays. Dans cette extrmit, il ne songea plus qu'
sauver sa vie. Aprs plusieurs aventures, lche dserteur de son arme,
et cruel tratre de ses enfants, qu'il abandonnait  la boucherie, il se
droba par la fuite aux maux qui le menaaient, et arriva avec un petit
nombre de personnes  Syracuse. Ses soldats, se voyant ainsi trahis,
gorgrent ses enfants et se rendirent  l'ennemi. Lui-mme fit bientt
aprs une fin misrable, et termina par une mort cruelle une vie remplie
de crimes[237].

[Note 237: Il mourut empoisonn par Mganon qui fit aussi massacrer
Archagathe, fils d'Agathocle, et voulut ensuite usurper l'autorit 
Syracuse.--L.]

[Marge: Justin l. 21, cap. 6.] On peut aussi placer ici un autre fait
rapport par Justin. Le bruit des conqutes d'Alexandre-le-Grand fit
craindre aux Carthaginois qu'il ne songet  tourner ses armes du ct
de l'Afrique. Le malheur de Tyr, d'o ils tiraient leur origine, et
qu'il venait de dtruire; l'tablissement d'Alexandrie, qu'il avait
btie sur les confins de l'Afrique et de l'gypte, comme pour opposer 
Carthage une ville rivale; les prosprits non interrompues de ce
prince, qui ne mettait point de bornes ni  son ambition, ni  son
bonheur, tout cela leur donnait de justes alarmes. Pour dcouvrir ses
sentiments et sonder ses penses, Amilcar, surnomm Rhodanus, feignant
d'avoir t chass de sa patrie par les cabales de ses ennemis, passa
dans le camp d'Alexandre,  qui il fut prsent, par le moyen de
Parmnion, et lui offrit ses services. Le roi le reut fort bien, et eut
plusieurs entretiens avec lui. Amilcar ne manqua pas de mander  ses
compatriotes tout ce qu'il avait pu dcouvrir. Cependant, quand il fut
revenu  Carthage, aprs la mort d'Alexandre, il fut trait comme un
tratre qui avait vendu sa patrie au roi, et mis  mort par une sentence
qui prouvait galement l'ingratitude et la cruaut des Carthaginois.

[Marge: Polyb. l. 3, pag. 180. AN. M. 3727 CARTH. 569. ROM. 471. AV.
J.C. 277.] Il me reste  parler des guerres que les Carthaginois
soutinrent en Sicile du temps de Pyrrhus, roi d'pire. Les Romains, 
qui les desseins de ce prince ambitieux n'taient pas inconnus, pour se
fortifier contre les entreprises qu'il pourrait faire en Italie, avaient
renouvel leurs traits avec les Carthaginois, qui, de leur ct, ne
craignaient pas moins qu'il ne passt en Sicile. On ajouta aux
conditions des traits prcdents qu'en cas de guerre de la part de
Pyrrhus les deux peuples se prteraient mutuellement du secours.

[Marge: Justin. l. 18, cap. 2.] La prvoyance des Romains n'avait pas
t vaine. Pyrrhus tourna ses armes contre l'Italie, et y remporta
plusieurs victoires. Les Carthaginois, en consquence du dernier trait,
se crurent obligs de secourir les Romains, et leur envoyrent une
flotte de six-vingts vaisseaux, commande par Magon. Ce gnral, ayant
t admis  l'audience du snat, lui marqua la part que ses matres
prenaient  la guerre qu'ils avaient appris qu'on leur suscitait, et il
leur offrit ses services. Le snat tmoigna sa reconnaissance pour la
bonne volont des Carthaginois, mais, pour le prsent, n'accepta point
leur secours.

[Marge: Ibid.] Magon, quelques jours aprs, se transporta prs de
Pyrrhus, sous prtexte de pacifier ses diffrends au nom des
Carthaginois, mais en effet pour le sonder et pour pressentir ses
desseins au sujet de la Sicile, o le bruit commun tait qu'il avait
rsolu de passer. Ils craignaient galement que Pyrrhus ou les Romains
ne prissent connaissance des affaires de cette le, et n'y fissent
passer des troupes.

En effet les Syracusains, assigs depuis quelque temps par les
Carthaginois, avaient envoy dputs sur dputs vers Pyrrhus pour le
presser de venir  leur secours. Ce prince avait une raison particulire
de prendre les intrts de Syracuse, ayant pous Lanassa, fille
d'Agathocle, dont il avait eu un fils nomm Alexandre. Il partit enfin
de Tarente, passa le dtroit, et entra en Sicile. Ses conqutes d'abord
y furent si rapides, qu'il ne resta dans toute l'le, aux Carthaginois,
qu'une seule ville, qui tait Lilybe. Il en forma le sige; mais il fut
bientt oblig de le lever, tant il y trouva de rsistance; et
d'ailleurs on le pressait de retourner en Italie, o sa prsence tait
absolument ncessaire. Elle ne l'tait pas moins en Sicile; et, ds
qu'il en fut sorti, elle retourna  ses anciens matres. Ainsi il perdit
cette le avec autant de rapidit qu'il l'avait conquise. [Marge: Plut.
in Pyrrh. pag. 398.] Quand il se fut embarqu, tournant les yeux vers la
Sicile:[238] _Oh! le beau champ de bataille_, dit-il  ceux qui taient
autour de lui, _que nous laissons l aux Carthaginois et aux Romains_!
Et sa prdiction se vrifia bientt.

[Note 238: [Grec: Oian apoleipomen,  philoi, Karchdoniois kai
Rmaiois palaisran.] Le mot grec est beau. En effet, la Sicile fut comme
_une palestre_ o les Carthaginois et les Romains s'exercrent dans le
mtier de la guerre, et semblrent, pendant plusieurs annes, _lutter_
les uns contre les autres.]

Aprs son dpart, la premire magistrature de Syracuse fut dfre 
Hiron; et dans la suite on lui accorda d'un commun consentement le nom
et l'autorit de roi, tant on se trouvait bien sous son gouvernement. Il
fut charg de la guerre contre les Carthaginois, et remporta sur eux
plusieurs avantages; mais des intrts communs runirent les
Carthaginois et les Syracusains contre un nouvel ennemi qui commenait 
paratre en Sicile et qui leur donnait aux uns et aux autres de vives et
de justes alarmes: c'taient les Romains, qui, dbarrasss de tous les
ennemis qu'ils avaient eu  combattre jusque-l dans l'Italie mme, se
virent enfin en tat de porter leurs armes au-dehors, et d'y jeter les
fondements de cette vaste domination, dont il est vraisemblable que
ds-lors ils avaient conu l'ide et form le projet. La Sicile tait
trop  leur biensance pour ne pas songer  s'y tablir. Ils saisirent
avidement une occasion favorable d'y passer, qui se prsenta pour-lors 
eux, et qui causa leur rupture avec les Carthaginois, et donna lieu  la
premire guerre punique. C'est ce que nous exposerons plus au long, en
rapportant les causes de cette guerre.





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                             CHAPITRE II.

            HISTOIRE DE CARTHAGE, DEPUIS LA PREMIRE GUERRE
                   PUNIQUE JUSQU' SA DESTRUCTION.

Le plan que je me suis propos ne me permet pas d'entrer dans un dtail
exact des guerres entre Rome et Carthage, ce qui appartient plutt 
l'histoire romaine,  laquelle je n'ai point dessein de toucher, si ce
n'est en passant et par occasion. Je n'en rapporterai donc que ce qui me
paratra le plus propre  donner une juste ide de la rpublique dont
j'entreprends de parler, en m'arrtant principalement sur ce qui regarde
les Carthaginois mmes, et sur ce qui s'est pass de plus important en
Sicile, en Espagne et en Afrique; ce qui ne laisse pas d'avoir une assez
grande tendue.

J'ai dj remarqu que, depuis la premire guerre punique jusqu' la
destruction de Carthage, il s'tait coul cent dix-huit ans. Tout ce
temps peut se diviser en cinq parties, ou cinq intervalles.

     I. La premire guerre punique dure vingt-quatre
     ans.                                                  24

     II. L'intervalle entre la premire et la seconde
     guerre punique est aussi de vingt-quatre ans.         24

     III.  La seconde guerre punique dure dix-sept
     ans.                                                  17

     IV.  L'intervalle entre la seconde et la troisime
     est de quarante-neuf ans.                             49

     V.  La troisime guerre punique, termine par
     la destruction de Carthage, ne dure que quatre
     ans et quelques mois.                                  4
                                                          ----
                                                          118

ARTICLE PREMIER.

_Premire guerre punique._

Voici quelle fut l'occasion de la premire guerre punique. Des soldats
campaniens, qui taient  la solde [Marge: Polyb. lib. 1 pag. 5.]
d'Agathocle, tyran de Sicile, tant entrs comme amis dans la ville de
Messine, gorgrent bientt aprs une partie des citoyens, chassrent
les autres, pousrent leurs femmes, envahirent tous leurs biens, et
demeurrent seuls matres de cette place, qui tait fort importante. Ils
prirent le nom de _Mamertins_[239]. [Marge: AN. M. 3724 ROM. 468. AV.
J.C. 280.] A leur exemple, et par leur secours, une lgion romaine[240]
traita de la mme sorte la ville de Rhge, situe vis--vis de Messine,
 l'autre ct du dtroit; et ces deux villes perfides, se soutenant
mutuellement dans la suite, se rendirent formidables  leurs voisins,
sur-tout celle de Messine, qui devint fort puissante, et causa beaucoup
d'inquitude, tant aux Syracusains qu'aux Carthaginois, qui taient
matres d'une partie de la Sicile. Ds que les Romains se virent
dlivrs des ennemis qu'ils avaient eus jusque-l sur les bras, et
surtout de Pyrrhus, ils songrent  punir le crime de leurs citoyens,
qui s'taient tablis  Rhge d'une manire si injuste et si cruelle
depuis prs de dix ans. Ils prirent la ville, et turent pendant
l'attaque la plus grande partie des habitants, que le dsespoir avait
fait combattre jusqu' la mort. Il n'en resta que trois cents, qui
furent conduits  Rome, et qui, aprs avoir t battus de verges dans la
place publique, furent tous dcapits. La vue des Romains, dans cette
excution sanglante, tait de justifier auprs des allis leur bonne foi
et leur innocence. Rhge, sur-le-champ, fut restitue  ses vritables
matres. Les Mamertins, considrablement affaiblis, tant par la chte de
leurs allis que par les checs qu'ils avaient soufferts de la part des
Syracusains, qui venaient de choisir Hiron pour leur roi, crurent
devoir songer  leur sret; mais la division se mit parmi les
habitants. Les uns livrrent la citadelle aux Carthaginois, les autres
appelrent  leur secours les Romains, rsolus de leur livrer la ville.

[Note 239: Selon Festus, ce nom venait du mot _Mamers_ qui, dans la
langue campanienne, signifie _Mars_.--L.]

[Note 240: Cette lgion tait compose de _Campaniens_, commands
par Dcius Jubellus _Campanien_. Ce fait n'est pas indiffrent. Il
explique la rvolte de la lgion, de concert avec les Mamertins de
Messine.--L.]

[Marge: Polyb. l. 1, pag. 9-11.] L'affaire fut mise en dlibration dans
le snat romain, qui, en l'envisageant par ses diffrentes faces, y
trouva de la difficult. D'un ct, il paraissait honteux et indigne de
la vertu romaine de prendre ouvertement la dfense de tratres et de
perfides, qui taient prcisment dans le mme cas que ceux de Rhge,
qu'on venait de punir si svrement. D'un autre ct, il tait de la
dernire importance d'arrter les progrs des Carthaginois, qui, non
contents des conqutes qu'ils avaient faites en Afrique et en Espagne,
s'taient encore rendus matres de presque toutes les les de la mer de
Sardaigne et d'trurie, et le deviendraient bientt certainement de la
Sicile entire, si on leur abandonnait Messine: or, de l en Italie la
distance n'tait pas grande; et c'tait en quelque sorte inviter un
ennemi si puissant  y passer, que de lui en ouvrir ainsi l'entre. Ces
raisons, quelque fortes qu'elles fussent, ne purent dterminer le snat
 se dclarer pour les Mamertins, et les motifs d'honneur et de justice
l'emportrent ici sur ceux de l'intrt et de la politique. [Marge: AN.
M. 3741 CARTH. 583. ROM. 485. AV. J.C. 263. Front. [Strateg. I. 4. 11.]]
Mais le peuple ne fut pas si dlicat; dans l'assemble qui se tint  ce
sujet, il fut rsolu qu'on secourrait les Mamertins. Le consul Appius
Claudius partit sur-le-champ avec son arme, et traversa hardiment le
dtroit, aprs avoir tromp par une ingnieuse ruse la vigilance du
gnral des Carthaginois. Ceux-ci, moiti par ruse, moiti par force,
furent chasss de la citadelle, et la ville aussitt fut remise entre
les mains du consul. Les Carthaginois firent pendre leur chef pour avoir
livr si facilement la citadelle, et ils se prparrent  assiger la
ville avec toutes leurs troupes. Hiron y joignit les siennes; mais le
consul, les ayant battus sparment, fit lever le sige et ravagea
impunment tout le pays voisin, les ennemis n'osant plus paratre devant
lui. Ce fut l la premire expdition des Romains hors de l'Italie.

On doute[241] si les motifs qui portrent les Romains  passer en Sicile
taient bien purs et bien conformes  la justice. Quoi qu'il en soit,
leur passage en Sicile, et le secours donn  ceux de Messine, est comme
le premier pas qui devait les conduire un jour  ce haut point de gloire
et de grandeur o ils parvinrent dans la suite.

[Note 241: M. le chevalier Folard examine cette question dans ses
Remarques sur Polybe. (Liv. I, pag. 16.)

= Quel doute peut-il y avoir sur les motifs de la conduite des Romains
en cette occasion? videmment c'est l'ambition qui l'a emport sur la
justice. Polybe convient lui-mme de tous les reproches qu'on peut leur
faire (III, c. 26, 6).--L.]

[Marge: Polyb. l. 1, pag. 15-19.] Hiron s'tant accommod avec les
Romains, et ayant fait alliance avec eux, les Carthaginois tournrent
tous leurs soins sur la Sicile, et y envoyrent de nombreuses armes.
Ils choisirent pour place d'armes Agrigente. [Marge: AN. M. 3743. ROM.
487.] Les Romains les y attaqurent, et, aprs un sige de sept mois et
le gain d'une bataille, ils se rendirent matres de la ville.

[Marge: Pag. 20.] Quelque avantageuses que fussent cette victoire et la
conqute d'une place si importante, ils sentirent bien que, tant que les
Carthaginois demeureraient matres de la mer, les villes maritimes de
l'le se dclareraient toujours pour eux, et que jamais ils ne
pourraient venir  bout de les en chasser. D'ailleurs, ils souffraient
avec peine que l'Afrique demeurt paisible et tranquille pendant que
l'Italie tait infeste par les frquentes incursions de l'ennemi. Ils
songrent donc pour la premire fois  btir une flotte et  disputer
l'empire de la mer aux Carthaginois. L'entreprise tait hardie, et
pouvait sembler tmraire; mais elle montre quel tait le courage et la
grandeur d'ame des Romains. Ils n'avaient pas alors une seule felouque
en propre; et, pour passer d'Italie en Sicile, ils avaient t obligs
d'emprunter des vaisseaux de leurs voisins. Ils n'avaient aucun usage de
la marine; ils n'avaient point d'ouvriers qui sussent construire des
btiments; ils ne connaissaient pas mme la forme des quinqurmes,
c'est--dire des galres  cinq rangs de rames, qui faisaient alors la
force principale des flottes. Mais heureusement, l'anne prcdente, ils
en avaient pris une, qui leur servit de modle. Ils se mirent donc, avec
une ardeur et une industrie incroyables,  en btir de pareilles; et,
pendant qu'ils taient occups  ce travail, d'un autre ct on amassait
des rameurs, on les formait  une manoeuvre qui jusque-l leur avait t
absolument inconnue; et, assis sur des bancs au bord de la mer, dans le
mme ordre qu'on l'est dans les vaisseaux, on les accoutumait, comme
s'ils eussent t actuellement  la chiourme, et qu'ils eussent eu en
main des rames,  s'lancer en arrire en retirant leurs bras, puis 
les repousser en avant pour recommencer le mme mouvement, et cela tous
ensemble, de concert, et dans le mme instant, ds qu'on leur en donnait
le signal. On construisit, dans l'espace de deux mois, cent galres 
cinq rangs de rames, et vingt  trois rangs. Aprs qu'on eut exerc
pendant quelque temps les rameurs dans les vaisseaux mmes, la flotte se
mit en mer, et alla chercher l'ennemi. Elle tait commande par le
consul Duilius.

[Marge: Polyb. l. 1, pag. 22. AN. M. 3745 ROM. 489.] Quand on fut  la
vue des Carthaginois, prs des ctes de Myle, on se prpara au combat.
Comme les galres des Romains, construites grossirement et  la hte,
n'taient pas fort agiles, ni faciles  manier, ils supplrent  cet
inconvnient par une machine[242] qui fut invente sur-le-champ, et que
depuis on a appele _corbeau_, par le moyen de laquelle ils accrochaient
les vaisseaux des ennemis, passaient dedans malgr eux, et en venaient
aussitt aux mains. On donna le signal du combat. La flotte des
Carthaginois tait compose de cent trente vaisseaux, et commande par
Annibal[243]. Il montait une galre  sept rangs de rames, qui avait
appartenu  Pyrrhus. Les Carthaginois, pleins de mpris pour des ennemis
 qui la marine tait absolument inconnue, et qui n'oseraient pas sans
doute les attendre, s'avancent firement, moins pour combattre que pour
recueillir les dpouilles dont ils se croyaient dj matres. Ils furent
pourtant un peu tonns de ces machines qu'ils voyaient leves sur la
proue de chaque vaisseau, et qui taient nouvelles pour eux; mais ils le
furent bien plus quand ces mmes machines, abaisses tout d'un coup, et
lances avec force contre leurs vaisseaux, les accrochrent malgr eux,
et, changeant la forme du combat, les obligrent  en venir aux mains,
comme si on et t sur terre. Ils ne purent soutenir l'attaque des
Romains. Le carnage fut horrible. Les Carthaginois perdirent
quatre-vingts vaisseaux, parmi lesquels tait celui du gnral, qui se
sauva avec peine dans une chaloupe.

[Note 242: Polybe fait une description fort dtaille de cette
machine. Il y a plusieurs sortes de corbeaux. On peut voir la
dissertation de M. Folard (POLYB. liv. 1, pag. 83, etc.).]

[Note 243: Ce n'est pas le grand Annibal.]

Une victoire si considrable et si inespre enfla extrmement le
courage des Romains, et semblait avoir doubl leurs forces pour
continuer cette guerre. Ils rendirent des honneurs extraordinaires au
consul Duilius. Il fut le premier de tous les Romains  qui le triomphe
naval fut accord. On lui rigea une colonne rostrale[244] avec une
belle inscription: cette colonne subsiste encore  Rome.

[Note 244: On appelait ces colonnes _rostrat_,  cause des becs,
des perons des vaisseaux dont elles taient ornes, _rostra_.]

[Marge: Polyb. l. 1, pag. 24.] Pendant les deux annes qui suivirent,
les Romains se fortifirent toujours de plus en plus sur mer par
plusieurs combats qu'ils y donnrent, et par les heureux succs qu'ils y
eurent. Ils ne les regardaient que comme des essais et des prparatifs
pour une entreprise qu'ils avaient dans l'esprit, qui tait de porter la
guerre en Afrique, et d'aller attaquer les Carthaginois dans leur propre
pays. Il n'y avait rien que ceux-ci craignissent davantage; et, pour
dtourner un coup si dangereux, ils rsolurent de donner bataille 
quelque prix que ce ft.

[Marge: Pag. 25. AN. M. 3749 ROM. 493.] Les Romains avaient nomm pour
consuls M. Atilius Rgulus et L. Manlius. Leur flotte tait de trois
cent trente vaisseaux, et portait cent quarante mille hommes, chaque
vaisseau ayant trois cents rameurs, et six-vingts combattants. Celle des
Carthaginois, commande par Hannon et Amilcar, avait vingt vaisseaux de
plus, et plus de monde aussi  proportion. Les deux flottes se
trouvrent en prsence prs d'Ecnome en Sicile. On ne pouvait envisager
deux flottes et deux armes si nombreuses, ni tre tmoin des mouvements
extraordinaires qui se faisaient pour se prparer au combat, sans tre
saisi de quelque frayeur, dans la vue du danger qu'allaient courir deux
des plus puissants peuples de la terre. Comme le courage, aussi-bien que
les forces, tait gal des deux cts, le combat fut opinitre, et le
succs long-temps douteux; mais enfin les Carthaginois furent vaincus.
Plus de soixante de leurs vaisseaux furent pris, et trente couls 
fond. Les Romains en perdirent vingt-quatre, dont aucun ne tomba entre
les mains des ennemis.

[Marge: Polyb. lib. 1, pag. 30.] Le fruit de cette victoire fut, comme
l'avaient projet les Romains, de faire voile en Afrique, aprs avoir
radoub les vaisseaux, et les avoir remplis de tous les prparatifs
ncessaires pour soutenir une longue guerre dans un pays tranger. Ils
abordrent heureusement en Afrique, et commencrent par se rendre
matres d'une ville nomme _Clypea_, qui avait un bon port. De l, aprs
avoir dpch des courriers  Rome pour donner avis de leur dbarquement
et pour recevoir les ordres du snat, ils se rpandirent dans le plat
pays, y firent un dgt pouvantable, emmenrent un grand nombre de
troupeaux et vingt mille captifs.

[Marge: AN. M. 3750. ROM. 494.] Le courrier cependant, tant revenu de
Rome, apporta les ordres du snat, qui avait jug  propos de continuer
 Rgulus, sous la qualit de _proconsul_, le commandement des armes
d'Afrique, et de rappeler son collgue avec une grande partie de la
flotte et des troupes, ne laissant  Rgulus que quarante vaisseaux,
quinze mille hommes de pied, et cinq cents chevaux. C'tait renoncer
visiblement au fruit que l'on pouvait attendre de la descente en
Afrique, que de rduire les forces du consul  un si petit nombre de
vaisseaux et de troupes.

[Marge: Val. Max. lib. 4, c. 4.] On comptait beaucoup  Rome sur
l'habilet et le courage de Rgulus. La joie y fut universelle quand on
sut que le commandement dans l'Afrique lui avait t continu. Lui seul
en fut afflig lorsqu'il reut cette nouvelle. Il crivit  Rome pour
demander avec instance qu'on lui envoyt un successeur. Sa principale
raison tait que, la mort de son fermier ayant donn lieu  un de ses
mercenaires d'enlever tous les instruments de labour, sa prsence tait
ncessaire pour faire valoir ce petit fonds de terre, qui seul faisait
subsister sa famille. Il n'tait que de sept arpens. Le snat se chargea
de faire cultiver ses terres aux dpens du public, de fournir  la
subsistance de sa femme et de ses enfants, de le dedommager des pertes
qu'il avait faites par le vol du mercenaire. Heureux sicle, o la
pauvret tait ainsi en honneur, et se trouvait jointe au plus rare
mrite et aux premires dignits de l'tat! Rgulus, dcharg des soins
domestiques, ne songea plus qu' bien remplir ceux d'un gnral.

[Marge: Polyb. l. 1, p. 31-36.] Aprs avoir enlev plusieurs chteaux,
il entreprit le sige d'Adis, une des plus fortes places du pays. Les
Carthaginois, ne pouvant plus souffrir qu'on ravaget ainsi impunment
leurs terres, se mirent enfin en campagne, et marchrent vers l'ennemi
pour lui faire lever le sige. Dans ce dessein, ils se postrent sur une
colline qui commandait le camp des Romains, et d'o ils pouvaient fort
les incommoder, mais dont la situation rendait inutile une partie de
leurs troupes; car la principale force des Carthaginois consistait dans
la cavalerie et les lphants, qui ne sont d'usage que dans les plaines.
Rgulus ne leur laissa pas le temps d'y descendre; et, pour profiter de
la faute essentielle qu'avaient faite les gnraux carthaginois, les
attaqua dans ce poste, et, aprs une faible rsistance de leur part, les
mit en droute, pilla le camp, ravagea tous les lieux circonvoisins:
puis, ayant pris Tunis, place importante et qui l'approchait de
Carthage, il y fit camper son arme.

L'alarme fut extrme parmi les ennemis; tout leur avait mal russi
jusque-l. Ils avaient t battus par terre et par mer; plus de deux
cents places s'taient rendues au vainqueur. Les Numides faisaient
encore plus de ravage dans la campagne, que les Romains. Ils
s'attendaient  chaque moment  se voir assigs dans la capitale. Les
paysans, s'y rfugiant de tous cts avec leurs femmes et leurs enfants
pour y chercher leur sret, augmentrent le trouble, et firent craindre
la famine en cas de sige. Rgulus, dans la crainte qu'un successeur ne
vnt lui enlever la gloire de ses heureux succs, fit faire quelques
propositions de paix aux vaincus; mais elles leur parurent si dures,
qu'ils ne purent y prter l'oreille. Comme il ne doutait point que
bientt il ne ft matre de Carthage, il n'en rabattit rien; et, par un
blouissement que causent presque toujours les succs grands et
inopins, il les traita avec hauteur, prtendant qu'ils devaient
regarder comme une grce tout ce qu'il leur laissait, en ajoutant avec
une sorte d'insulte:[245] _qu'il faut, ou savoir vaincre, ou savoir se
soumettre au vainqueur_. Un traitement si dur et si fier les rvolta, et
ils prirent la rsolution de prir plutt les armes  la main que de
rien faire qui ft indigne de la grandeur de Carthage.

Rduits  cette fatale extrmit, il leur arriva fort  propos de Grce
un renfort de troupes auxiliaires[246], qui avaient  leur tte
Xanthippe, Lacdmonien, lev dans la discipline de Sparte, et qui
avait appris l'art militaire dans cette excellente cole. Quand il se
fut fait raconter toutes les circonstances de la dernire bataille,
qu'il eut vu clairement pourquoi on l'avait perdue, qu'il eut connu par
lui-mme en quoi consistaient les principales forces de Carthage, il dit
hautement, et le rpta souvent dans les conversations qu'il eut avec
les autres officiers, que, si les Carthaginois avaient t vaincus, ils
ne devaient s'en prendre qu' l'incapacit de leurs chefs. Ces discours
furent rapports au conseil public; on en fut frapp: on le pria de
vouloir bien s'y rendre. Il appuya son sentiment de raisons si fortes et
si convaincantes, qu'il rendit palpables  tout le monde les fautes
qu'avaient commises les gnraux; et il fit voir aussi clairement qu'en
gardant une conduite oppose, on pouvait non-seulement mettre le pays en
sret, mais en chasser l'ennemi. Un tel discours fit renatre dans les
esprits le courage et l'esprance. On le pria, et on le fora en quelque
sorte d'accepter le commandement de l'arme. Quand on vit, dans les
exercices qu'il fit faire aux troupes tout prs de la ville, la manire
dont il s'y prenait pour les ranger en bataille, pour les faire avancer
ou reculer au premier signal, pour les faire dfiler avec ordre et
promptitude, en un mot, pour leur faire faire toutes les volutions et
tous les mouvements que demande l'art militaire, on fut tout tonn, et
l'on avoua que tout ce que Carthage jusque-l avait eu de plus habiles
chefs n'taient que des ignorants en comparaison de celui-ci.

[Note 245: [Grec: Dei tous agathous  nikan,  eikein tois
yperechousin]. [DIODOR. _Eclog._ lib. 23, cap. 3.]]

[Note 246: Troupes qu'ils avaient charg un officier carthaginois de
lever en Grce. (POLYB. I, 32.)--L.]

Officiers et soldats, tout tait dans l'admiration; et, ce qui est bien
rare, la jalousie n'en empcha point l'effet, la crainte du danger
prsent et l'amour de la patrie touffant sans doute dans les esprits
tout autre sentiment. A la morne consternation qui s'tait rpandue dans
les troupes, succdrent tout d'un coup la joie et l'allgresse. Elles
demandaient  grands cris et avec empressement qu'on les ment droit 
l'ennemi, assures, disaient-elles, de vaincre sous leur nouveau chef,
et d'effacer la honte des dfaites passes. Xanthippe ne laissa pas
refroidir leur ardeur. La vue de l'ennemi ne fit que l'augmenter.
Lorsqu'il n'en fut plus loign que de douze cents pas, il crut devoir
tenir conseil de guerre, pour faire honneur aux officiers carthaginois
en les consultant. Tous, d'un consentement unanime, s'en rapportrent
uniquement  son avis: la bataille fut donc rsolue pour le lendemain.

L'arme des Carthaginois tait compose de douze mille hommes de pied,
de quatre mille chevaux, et d'environ cent lphants. Celle des Romains,
autant qu'on le peut conjecturer par ce qui prcde (car Polybe ne le
marque point ici), avait quinze mille fantassins, et trois cents
chevaux.

Il est beau de voir aux prises deux armes peu nombreuses comme
celles-ci, mais composes de braves soldats, et commandes par des
gnraux trs-habiles. Dans ces actions tumultueuses o de part et
d'autre on compte des deux, ou trois cent mille combattants, il ne se
peut qu'il n'y ait beaucoup de confusion; et il est difficile,  travers
mille vnements, o le hasard, pour l'ordinaire, semble avoir plus de
part que le conseil, de dmler le vrai mrite des commandants et les
vritables causes de la victoire. Ici rien n'chappe  la curiosit du
lecteur, qui envisage clairement l'ordonnance des deux armes; qui croit
presque entendre les ordres que donnent les chefs; qui suit tous les
mouvements et toutes les dmarches des troupes; qui touche, pour ainsi
dire, au doigt et  l'oeil toutes les fautes qui se font de part et
d'autre, et qui par l est en tat de juger certainement  quoi l'on
doit attribuer le gain et la perte de la bataille. Le succs de
celle-ci, quoiqu'elle paraisse peu considrable par le petit nombre des
combattants, devait dcider du sort de Carthage.

Voici quelle tait la disposition des deux armes: Xanthippe mit  la
tte ses lphants sur une mme ligne; derrire,  quelque distance, il
rangea en phalange, qui ne faisait qu'un mme corps, l'infanterie
compose de Carthaginois: pour les troupes trangres qui taient  leur
solde, une partie fut mise  la droite, entre la phalange et la
cavalerie; et l'autre, compose de soldats arms  la lgre, fut range
par pelotons  la tte des deux ailes de cavalerie.

Du ct des Romains, comme ce qui les pouvantait le plus tait les
lphants, Rgulus, pour remdier  cet inconvnient, distribua les
troupes armes  la lgre sur une ligne,  la tte des lgions; aprs
elles il plaa les cohortes les unes derrire les autres, et mit sa
cavalerie sur les deux ailes. En donnant ainsi au corps de bataille
moins de front et plus de profondeur, il prenait,  la vrit, de justes
mesures contre les lphants (dit Polybe); mais il ne remdiait point 
l'ingalit de la cavalerie, qui, du ct des ennemis, tait beaucoup
suprieure  la sienne.

Les deux armes, ainsi ranges, n'attendaient que le signal. Xanthippe
ordonne de faire avancer les lphants, pour enfoncer les rangs des
ennemis, et commande aux deux ailes de la cavalerie de prendre en flanc
les Romains. Ceux-ci, en mme temps, aprs avoir jet de grands cris
selon leur coutume, et fait grand bruit avec leurs armes, marchent
contre l'ennemi. Leur cavalerie ne tint pas long-temps, elle tait trop
infrieure  celle des Carthaginois. L'infanterie de la gauche, pour
viter le choc des lphants, et faire voir combien elle craignait peu
les soldats trangers qui faisaient la droite dans l'infanterie ennemie,
l'attaque, la renverse, et la poursuit jusqu'au camp. De ceux qui
taient opposs aux lphants, les premiers furent fouls aux pieds et
crass en se dfendant vaillamment; le reste du corps de bataille fit
ferme quelque temps  cause de sa profondeur. Mais, lorsque les derniers
rangs, envelopps par la cavalerie, furent contraints de tourner face
pour faire tte aux ennemis, et que ceux qui avaient forc le passage au
travers des lphants rencontrrent la phalange des Carthaginois, qui
n'avait point encore charg et qui tait en bon ordre, les Romains
furent mis en droute de tous cts, et entirement dfaits. La plupart
furent crass sous le poids norme des lphants; le reste, sans sortir
de son rang, fut cribl des traits de la cavalerie. Il n'y en eut qu'un
petit nombre qui prirent la fuite: mais, comme c'tait dans un pays
plat, les lphants et la cavalerie en turent une grande partie. Cinq
cents ou environ, qui fuyaient avec Rgulus, furent faits prisonniers.
Les Carthaginois perdirent en cette occasion huit cents soldats
trangers, qui taient opposs  l'aile gauche des Romains; et, de
ceux-ci, il ne se sauva que les deux mille qui, en poursuivant l'aile
droite des ennemis, s'taient tirs de la mle: tout le reste demeura
sur la place,  l'exception de Rgulus et de ceux qui furent pris avec
lui. Les deux mille qui avaient chapp au carnage se retirrent 
Clypea, et furent sauvs comme par miracle.

Les Carthaginois, aprs avoir dpouill les morts, rentrrent
triomphants dans Carthage, tranant aprs eux le gnral des Romains et
cinq cents prisonniers. Leur joie fut d'autant plus grande, que quelques
jours auparavant ils s'taient vus  deux doigts de leur perte. Hommes
et femmes, jeunes gens et vieillards, tous se rpandirent dans les
temples pour rendre aux dieux d'immortelles actions de graces; et ce ne
furent, pendant plusieurs jours, que festins et rjouissances.

Xanthippe, qui avait eu tant de part  cet heureux changement, prit le
sage parti de se retirer bientt aprs, et de disparatre, de peur que
sa gloire, jusque-l pure et entire, aprs ce premier clat blouissant
qu'elle avait jet, ne s'amortt peu--peu, et ne le mt en butte aux
traits de l'envie et de la calomnie, toujours dangereux, mais encore
plus dans un pays tranger, o l'on se trouve seul, sans parents, sans
amis, et destitu de tout secours.

[Marge: De bel. pun. pag. 30.] Polybe dit qu'on racontait autrement le
dpart de Xanthippe, et promet de l'exposer ailleurs; mais cet endroit
n'est pas parvenu jusqu' nous. On lit dans Appien que les Carthaginois,
piqus d'une basse et noire jalousie de la gloire de Xanthippe, et ne
pouvant soutenir cette pense, qu'ils taient redevables  Sparte de
leur salut, sous prtexte de le reconduire par honneur dans sa patrie
avec une nombreuse escorte de vaisseaux, donnrent ordre sous main 
ceux qui les conduisaient de faire prir en chemin le gnral
lacdmonien et tous ceux qui l'accompagnaient; comme s'ils avaient pu
ensevelir avec lui dans les eaux, et le souvenir du service qu'il leur
avait rendu, et la noirceur du crime qu'ils commettaient  son
gard[247].

[Note 247: Ni Polybe, ni Tite Live, ni Florus, ni Eutrope, ne font
mention de ce trait d'ingratitude, rapport seulement par Appien et par
Zonaras qui l'a copi; certes, les historiens latins, s'ils l'avaient
connu, n'auraient pas laiss chapper une aussi belle occasion de
couvrir d'un opprobre ternel ces ennemis du nom romain, envers lesquels
ils montrent d'ailleurs une haine si violente et presque toujours si
injuste.--L.]

[Marge: Lib. 1, p. 36 et 37.] Cette bataille, dit Polybe, quoique moins
considrable que beaucoup d'autres, peut nous donner de salutaires
instructions; et c'est l, ajoute-t-il, le solide fruit de l'histoire.

Premirement, doit-on beaucoup compter sur son bonheur aprs ce qui
arrive ici  Rgulus? Fier de sa victoire, et inexorable  l'gard des
vaincus,  peine daigne-t-il les couter; et lui-mme bientt aprs il
tombe entre leurs mains. Annibal fit faire la mme rflexion  Scipion,
lorsqu'il l'exhortait  ne se pas laisser blouir par l'heureux succs
de ses armes[248]. Rgulus, lui disait-il, aurait t un des plus rares
modles de courage et de bonheur qu'il y ait jamais eu, si, aprs la
victoire qu'il remporta dans le mme pays o nous sommes, il avait voulu
accorder  nos pres la paix qu'ils lui demandaient; mais, pour n'avoir
pas su mettre un frein  son ambition, et ne s'tre pas contenu dans de
justes bornes, plus son lvation tait grande, plus sa chute fut
honteuse.

[Note 248: Inter pauca felicitatis virtutisque exempla M. Atilius
quondam in hc edem terr fuisset, si victor pacem petentibus dedisset
patribus nostris. Sed non statuendo tandem felicitati modum, nec
cohibendo efferentem se fortunam, quant altis datus erat, e foedis
corruit. (LIV. lib. 30.)]

En second lieu, on reconnat bien ici la vrit de ce que dit Euripide;
_qu'un sage conseil vaut mieux que mille bras_[249]. Un seul homme, dans
cette occasion, change toute la face des affaires. D'un ct, il met en
fuite des troupes qui paraissaient invincibles; de l'autre, il rend le
courage  une ville et  une arme qu'il avait trouves dans la
consternation et dans le dsespoir.

[Note 249: [Grec: s en sophon bouleuma tas pollas cheiras nikan.]

= C'est ainsi que Polybe a cit. Mais le passage de la tragdie
d'Antiope (maintenant perdu), cit par Stobe (_Serm._ LII), et par
Plutarque (_An seni gerenda sit Resp._ p. 790), est conu de cette
manire:

     [Grec: Sophon gar en bouleuma tas pollas cheras
     Nika sun ochl d'amathia pleon kakon.]

                                                  --L.]

Voil, remarque Polybe, l'usage qu'il faut faire de ses lectures; car, y
ayant deux voies de profiter et d'apprendre, l'une par sa propre
exprience, et l'autre par celle d'autrui, il est bien plus sage et plus
utile de s'instruire par les fautes des autres que par les siennes.

[Marge: App. de bel. punic. p. 2 et 3. Cic. lib. 3, de Off. num. 99 et
100; [Orat. in Pison. c. 19.] Aul. Gel. lib. 6, cap. 4. Senec. ep. 98.
AN. M. 3755 ROM. 499.] Je reviens  Rgulus, pour achever ce qui le
regarde, dont il est fcheux que nous ne trouvions plus rien dans
Polybe[250]. Aprs avoir t retenu quelques annes en prison, il fut
envoy  Rome pour y proposer l'change des prisonniers. On lui avait
fait prter serment de revenir en cas qu'il ne russt point. Il exposa
au snat le sujet de son voyage. Invit par la compagnie  dire son
avis, il rpondit qu'il ne pouvait le faire comme snateur, ayant perdu
cette qualit, aussi-bien que celle de citoyen romain, depuis qu'il
tait tomb entre les mains des ennemis: mais il ne refusa pas de dire,
comme particulier, ce qu'il pensait. La conjoncture tait dlicate. Tout
le monde tait touch du malheur d'un si grand homme. Il n'avait, dit
Cicron, qu' prononcer un mot pour recouvrer, avec sa libert, ses
biens, ses dignits, sa femme, ses enfants, sa patrie; mais ce mot lui
paraissait contraire  l'honneur et au bien de l'tat. Il dclara donc
nettement qu'on ne devait point songer  faire l'change des
prisonniers: qu'un tel exemple aurait des suites funestes  la
rpublique: que des citoyens qui avaient eu la lchet de livrer leurs
armes  l'ennemi taient indignes de compassion, et incapables de servir
leur patrie: que, pour lui,  l'ge o il tait, on ne devait compter sa
perte pour rien; au lieu qu'ils avaient entre leurs mains plusieurs
gnraux carthaginois dans la vigueur de l'ge, et capables de rendre
encore  leur patrie de grands services pendant plusieurs annes.
[Marge: Horat. l. 3, od. 5. [v. 13, seq.]] Ce ne fut point sans peine
que le snat se rendit  un avis si gnreux, et qui tait sans exemple.
Cet illustre exil partit donc de Rome pour retourner  Carthage, sans
tre touch, ni de la vive douleur de ses amis, ni des larmes de sa
femme et de ses enfants; et cependant il n'ignorait pas  quels
supplices il tait rserv. En effet, ds que les ennemis le virent de
retour sans avoir obtenu l'change, il n'y eut point de tourments que
leur barbare cruaut ne lui ft souffrir. Ils le tenaient long-temps
resserr dans un noir cachot, d'o, aprs lui avoir coup les paupires,
ils le faisaient sortir tout--coup pour l'exposer au soleil le plus vif
et le plus ardent. Ils l'enfermrent ensuite dans une espce de coffre
tout hriss de pointes, qui ne lui laissaient aucun moment de repos ni
jour ni nuit. Enfin, aprs l'avoir ainsi long-temps tourment par une
cruelle insomnie, ils l'attachrent  une croix, qui tait un supplice
ordinaire chez les Carthaginois, et l'y firent prir. Telle fut la fin
de ce grand homme: en lui drobant quelques jours ou quelques annes de
vie, elle couvrit ses ennemis d'une honte ternelle.

[Note 250: Ce silence de Polybe est regard de plusieurs savants
comme un prjug contre une grande partie de ce qu'on rapporte de
Rgulus, depuis sa prise.

= Voyez  ce sujet une excellente note de Paulmier de Grentesmenil
(_Exercit. in auct. Grc._ p. 151, sq.); il montre assez clairement que
le supplice de Rgulus est un conte.--L.]

[Marge: Polyb. l. 1 pag. 37.] L'chec reu en Afrique ne dcouragea
point les Romains. Ils firent de plus grands prparatifs que jamais pour
rparer cette perte, et mirent en mer, la campagne suivante, trois cent
soixante vaisseaux. Les Carthaginois allrent  leur rencontre avec une
flotte de deux cents vaisseaux. Ils furent battus dans le combat qui se
donna  la vue de la Sicile, et perdirent cent quatorze vaisseaux, qui
furent pris par les Romains. Ceux-ci passrent en Afrique pour y
recueillir le peu de soldats qui avaient chapp  la poursuite des
ennemis aprs la dfaite de Rgulus, et qui s'taient dfendus avec
beaucoup de courage dans Clypea, o on les avait assigs inutilement.

On est encore ici tonn que les Romains, aprs une victoire si
considrable, et avec une flotte si nombreuse, viennent en Afrique
uniquement pour en tirer une petite garnison, au lieu qu'ils auraient pu
en tenter la conqute, que Rgulus, avec beaucoup moins de troupes,
avait presque entirement acheve.

[Marge: Polyb. l. 1, pag. 38-40.] Les Romains,  leur retour, furent
accueillis d'une horrible tempte, qui fit prir presque toute leur
flotte. Le mme malheur leur arriva encore l'anne suivante. Ils se
consolrent de cette double perte par le gain d'une bataille contre
Asdrubal, o ils prirent prs de cent[Marge: Pag. 41 et 42.] quarante
lphants[251]. Quand cette nouvelle fut porte  Rome, elle y rpandit
une grande joie, non-seulement parce que la perte des lphants avait
extrmement diminu les forces de l'ennemi, mais sur-tout parce qu'elle
avait rendu le courage aux troupes de terre, qui, depuis la dfaite de
Rgulus, n'avaient os tenter aucun combat, tant la crainte de ces
redoutables animaux avait saisi gnralement tous les esprits. On crut
donc qu'il fallait faire de plus grands efforts que jamais pour mettre
fin, s'il se pouvait,  une guerre qui durait depuis quatorze ans. Les
deux consuls partirent avec une flotte de deux cents vaisseaux, et,
tant arrivs en Sicile, ils formrent le hardi dessein d'attaquer
Lilybe. C'tait la plus forte place qu'eussent les Carthaginois, dont
la perte devait entraner aprs elle celle de tout ce qui leur restait
dans l'le, et laisser aux Romains un libre passage en Afrique.

[Note 251: Polybe ne parle que de dix lphants pris avec leurs
conducteurs. Diodore de Sicile en porte le nombre  60 (lib. XXIII,
_eclog._ xiv.)--L.]

[Marge: Pag. 44-50.] On conoit aisment quelle fut l'ardeur de part et
d'autre, soit pour l'attaque, soit pour la dfense. Imilcon commandait
dans la place: il avait dix mille hommes de troupes, sans compter les
habitants; et Annibal, fils d'Amilcar, lui en amena bientt autant de
Carthage, ayant pass avec un courage intrpide au travers de la flotte
ennemie, et tant entr heureusement dans le port. Les Romains n'avaient
point perdu de temps. Ayant fait avancer leurs machines, ils abattirent
plusieurs tours  coups de blier; et, gagnant tous les jours un nouveau
terrain, ils allaient toujours en avant, en sorte que les assigs, se
trouvant fort serrs, commencrent  craindre. Le commandant sentit bien
que l'unique moyen de sauver la ville tait de mettre le feu aux
machines des assigeants. Ayant donc dispos ses troupes pour cette
entreprise, il les fit sortir ds la pointe du jour, portant des
flambeaux  la main, avec des toupes et toutes sortes de matires
combustibles, et attaqua en mme temps toutes les machines. Les Romains
firent des efforts extraordinaires pour les repousser: le combat fut des
plus sanglants. Chacun, de part et d'autre, tenait ferme dans son poste,
et mourait plutt que de le quitter. Enfin, aprs une longue rsistance
et un furieux carnage, les assigs sonnrent la retraite, et laissrent
les Romains matres de leurs ouvrages. Cette affaire finie, Annibal se
mit en mer pendant la nuit, et, drobant sa marche, prit la route de
Drpane, o tait Adherbal, chef des Carthaginois. Drpane est une place
avantageusement situe, avec un beau port,  six-vingts stades[252] de
Lilybe, et que les Carthaginois eurent toujours fort  coeur de
conserver.

[Note 252: Six lieues. = Quatre lieues de 20 au degr.--L.]

Les Romains, anims par cet heureux succs, recommencrent l'attaque
avec encore plus d'ardeur qu'auparavant, sans que les assigs osassent
penser  faire une seconde tentative pour brler les machines, tant la
premire les avait rebuts par la perte qu'ils y avaient faite; mais, un
vent trs-violent s'tant lev tout--coup, quelques soldats mercenaires
en donnrent avis au commandant, lui reprsentant que c'tait une
occasion tout--fait favorable pour mettre le feu aux machines des
assigeants, d'autant plus que le vent donnait de leur ct, et ils
s'offrirent pour cette expdition: leur offre fut accepte; on leur
fournit tout ce qui tait ncessaire pour cette entreprise. En un moment
le feu prit  toutes les machines, sans qu'il ft possible aux Romains
d'y remdier, parce que, dans cet incendie qui tait devenu presque
gnral en fort peu de temps, le vent portait dans leurs yeux les
tincelles et la fume, et les empchait de discerner o il fallait
appliquer le secours; au lieu que les autres voyaient clairement o ils
devaient porter leurs coups et jeter le feu. Cet accident fit perdre aux
Romains l'esprance de pouvoir emporter la place de vive force. Ils
changrent donc le sige en blocus, entourrent la ville par une bonne
contrevallation, et rpandirent leur arme dans tous les environs,
rsolus d'attendre du temps ce qu'ils se voyaient hors d'tat d'excuter
par une voie plus courte.

[Marge: Polyb. l. 1, pag. 50.] Quand on apprit  Rome ce qui se passait
au sige de Lilybe, et qu'une partie des troupes y avait pri, cette
fcheuse nouvelle, loin d'abattre les esprits, sembla renouveler
l'ardeur et le courage des citoyens. Chacun se htait de porter son nom
pour se faire enrler. On leva en peu de temps une arme de dix mille
hommes, qui, ayant pass le dtroit, alla par terre se joindre aux
assigeants.

[Marge: Pag. 51. AN. M. 3756 ROM. 500.] En mme temps le consul P.
Claudius Pulcher forma le dessein d'aller attaquer Adherbal dans
Drpane. Il se tenait comme sr de le surprendre, parce qu'aprs la
perte que les Romains venaient de faire  Lilybe, l'ennemi ne pourrait
plus s'imaginer qu'ils songeassent  se mettre en mer. Sur cette
esprance il fait partir de nuit la flotte pour mieux couvrir son
dessein; mais il avait affaire  un chef actif et appliqu, dont il ne
put tromper la vigilance, et qui ne lui laissa pas  lui-mme le temps
de ranger ses vaisseaux en bataille, mais l'attaqua vivement pendant que
la flotte tait encore en dsordre et en confusion. La victoire fut
complte du ct des Carthaginois; il ne s'chappa de la flotte romaine
que trente vaisseaux, qui, tant auprs du consul, prirent la fuite avec
lui, en se dgageant le mieux qu'ils purent le long du rivage: tout le
reste, au nombre de quatre-vingt-treize, tomba avec l'quipage en la
puissance des Carthaginois,  l'exception de quelques soldats qui
s'taient sauvs du dbris de leurs vaisseaux. Cette victoire fit chez
les Carthaginois autant d'honneur  la prudence et  la valeur
d'Adherbal, qu'elle couvrit de honte et d'ignominie le consul romain.

[Marge: Pag. 54-59.] Son collgue Junius ne fut ni plus prudent, ni plus
heureux que lui, et perdit par sa faute toute sa flotte. Cherchant 
couvrir son malheur par quelque exploit considrable, il mnagea des
intelligences secrtes dans ryx[253], et se fit livrer la ville. Sur le
sommet de la montagne tait le temple de Vnus rycine, le plus beau
sans contredit et le plus riche de tous les temples de la Sicile. La
ville tait situe un peu au-dessous de ce sommet, et l'on n'y pouvait
monter que par un chemin trs-long et trs-escarp. Junius plaa une
partie de ses troupes sur le sommet, et le reste au pied de la montagne,
et crut, aprs ces prcautions, n'avoir rien  craindre; mais Amilcar,
surnomm _Barca_, pre du fameux Annibal, trouva le moyen d'entrer dans
la ville, qui tait entre les deux camps des ennemis, et de s'y tablir.
De ce poste si avantageux il ne cessait de harceler les Romains, ce qui
dura pendant deux ans. On a peine  concevoir comment les Carthaginois
purent se dfendre, attaqus comme ils taient et d'en haut et d'en bas,
et ne pouvant recevoir de convois que par un seul endroit de mer dont
ils taient matres. C'est par de tels coups, autant et peut-tre plus
que par le gain d'une bataille, qu'on connat l'habilet et la sage
hardiesse d'un commandant.

[Note 253: Ville et montagne de Sicile.]

[Marge: Polyb. l. 1, pag. 59-62.] Cinq annes se passrent sans que, de
part et d'autre, il se fit rien de considrable. Les Romains avaient cru
qu'avec leurs seules troupes de terre ils pourraient terminer le sige
de Lilybe; mais, voyant qu'il tranait en longueur, ils revinrent 
leur premier plan, et firent des efforts extraordinaires pour armer une
nouvelle flotte. L'argent manquait au trsor public; le zle des
particuliers y suppla, tant l'amour de la patrie dominait dans les
esprits: chacun, selon ses forces, contribua  la dpense commune, et,
sur la foi publique, n'hsita point  faire les avances pour une
expdition d'o dpendaient la gloire et la sret de l'tat. L'un
quipait seul un vaisseau  ses frais; d'autres se joignaient deux ou
trois ensemble pour en faire autant: en fort peu de temps il y en eut
deux cents de prts. On en donna le commandement au [Marge: AN. M. 3763
ROM. 507.] consul Lutatius, qui, sans perdre de temps, se mit en mer. La
flotte ennemie s'tait retire en Afrique. Il s'empara donc sans peine
de tous les postes avantageux qui taient aux environs de Lilybe; et,
comme il prvoyait qu'il en faudrait bientt venir  un combat, il
n'oublia rien de tout ce qui pouvait en assurer le succs, et employa
tout le temps qui lui restait  exercer sur mer les soldats et les
matelots.

En effet, il apprit bientt que la flotte ennemie approchait. Elle tait
commande par Hannon, qui aborda  une petite le nomme _Hiera_, qui
tait vis--vis de Drpane. Son dessein tait d'approcher d'ryx avant
que d'tre aperu des Romains, pour y dcharger ses vivres, y prendre un
renfort de troupes, et faire monter Barca sur sa flotte, afin que
celui-ci le secondt dans la bataille qui allait se donner. Mais le
consul, qui se douta bien de ce qu'il voulait faire, le prvint, et,
ayant ramass tout ce qu'il avait de meilleures troupes, il s'avana
vers une petite le, voisine de l'autre, qu'on appelait _guse_[254]. Il
indiqua le combat pour le lendemain. Ds la pointe du jour il s'y
prpara. Malheureusement le vent tait favorable aux ennemis. Il hsita
quelque temps s'il hasarderait la bataille; mais, voyant que la flotte
carthaginoise, quand on aurait dcharg les vivres, deviendrait plus
lgre et plus propre pour l'action, et que d'ailleurs elle serait
considrablement fortifie par les troupes et par la prsence de Barca,
il prit son parti sur-le-champ, et, malgr le mauvais temps, il alla
attaquer l'ennemi. Le consul avait des troupes d'lite, de bons matelots
qui avaient t fort exercs, d'excellents vaisseaux construits sur le
modle d'une galre qu'on avait prise quelque temps auparavant sur les
ennemis, et qui tait la plus accomplie qu'on et jamais vue en ce
genre. C'tait tout le contraire du ct des Carthaginois. Comme, depuis
quelques annes ils s'taient vus seuls matres de la mer, et que les
Romains n'osaient paratre devant eux, ils les comptaient pour rien, et
se regardaient eux-mmes comme invincibles. Au premier bruit du
mouvement que ceux-ci se donnrent, Carthage avait mis en mer une flotte
quipe  la hte, et o tout sentait la prcipitation: soldats et
matelots, tous mercenaires, de nouvelle leve, sans exprience, sans
courage, sans zle pour la patrie, comme sans intrt pour la cause
commune. Il y parut bien dans le combat: ils ne purent pas soutenir la
premire attaque. Cinquante de leurs vaisseaux furent couls  fond, et
soixante-dix furent pris avec tout l'quipage. Le reste,  la faveur
d'un vent qui se leva fort  propos pour eux, se retira vers la petite
le d'o ils taient partis. Le nombre des prisonniers passa dix mille.
Le consul s'avana aussitt vers Lilybe, et joignit ses troupes 
celles des assigeants.

[Note 254: On appelle aussi ces les _gates_.]

[Marge: Polyb. l. 1, pag. 63.] Quand cette nouvelle fut porte 
Carthage, elle y causa d'autant plus de surprise et d'effroi, qu'on s'y
tait moins attendu. Le snat ne perdit point courage, mais il se voyait
absolument hors d'tat de continuer la guerre. Les Romains tenant la
mer, il n'tait plus possible d'envoyer ni vivres ni secours aux armes
de Sicile. Ils dpchrent donc au plus tt vers Barca, qui y
commandait, et laissrent  sa prudence de prendre tel parti qu'il
jugerait  propos. Tant qu'il avait vu quelque rayon d'esprance, il
avait fait tout ce qu'on pouvait attendre du courage le plus intrpide
et de la sagesse la plus consomme; mais, ne lui restant plus de
ressource, il dputa vers le consul pour traiter de la paix: la
prudence, dit Polybe, consistant  savoir et rsister et cder  propos.
Lutatius savait combien le peuple romain tait las de cette guerre, qui
avait puis ses forces et ses finances, et il n'avait pas oubli les
malheureuses suites de la hauteur inexorable et imprudente de Rgulus;
il ne se rendit donc point difficile, et dicta le trait suivant: _Il y
aura, si le peuple romain l'approuve, amiti entre Rome et Carthage, aux
conditions qui suivent: Les Carthaginois vacueront la Sicile; ils ne
feront point la guerre  Hiron, et ne porteront point les armes contre
les_ _Syracusains ni contre leurs allis; ils rendront aux Romains, sans
ranon, tous les prisonniers qu'ils ont faits sur eux; ils leur
paieront, dans l'espace de vingt ans, deux mille deux cents talents
euboques d'argent_[255]. Il est bon de remarquer en passant la
simplicit, la prcision, la clart de ce trait, qui dit tant de choses
en si peu de mots, et qui rgle en peu de lignes tous les intrts de
deux puissants peuples et de leurs allis sur terre et sur mer.

[Note 255: Cette somme monte  peu prs  celle de six millions cent
quatre-vingt mille livres.

= Le talent euboque, comme on le pense, est le mme que le talent
attique; les 2200 talents euboques valent environ 11,000,000 fr.--L.]

Quand on eut port ces conditions  Rome, le peuple, ne les approuvant
point, envoya dix dputs sur les lieux pour terminer l'affaire en
dernier ressort. Ils ne changrent rien dans le fond du trait. [Marge:
Polyb. l. 3, pag. 182.] Ils abrgrent seulement les termes du paiement,
en les rduisant  dix annes, ajoutrent mille talents  la somme qui
avait t marque, qui seraient pays sur-le-champ, et exigrent des
Carthaginois qu'ils sortiraient de toutes les les qui sont entre
l'Italie et la Sicile. La Sardaigne n'y tait pas comprise; mais elle
leur fut aussi enleve par un autre trait qui se fit quelques annes
aprs.

[Marge: AN. M. 3763 CARTH. 605. ROME. 507. AV. J.C. 241.] Ainsi fut
termine une des plus longues guerres dont il soit parl dans
l'histoire, puisqu'elle dura vingt-quatre ans entiers, sans
interruption. L'ardeur opinitre  disputer de l'empire fut gale de
part et d'autre: mme fermet, mme grandeur d'ame, et dans les projets,
et dans l'excution. Les Carthaginois l'emportaient par la science de la
marine, par l'habilet dans la construction des vaisseaux, par l'adresse
et la facilit avec laquelle ils faisaient les manoeuvres, par
l'exprience des pilotes; par la connaissance des ctes, des plages, des
rades, des vents; par l'abondance des richesses capables de fournir 
toutes les dpenses d'une rude et longue guerre. Les Romains n'avaient
aucun de ces avantages; mais le courage, le zle pour le bien public,
l'amour de la patrie, une noble mulation pour la gloire, leur tenaient
lieu de tout ce qui leur manquait d'ailleurs. On est tonn de les voir,
tout neufs et inexpriments qu'ils sont dans la marine, non-seulement
tenir tte  la nation du monde la plus habile et la plus puissante sur
mer, mais gagner contre elle plusieurs batailles navales. Nulles
difficults, nuls malheurs, n'taient capables de les dcourager. Ils
n'auraient pas fait certainement la paix dans les mmes circonstances o
nous venons de voir que les Carthaginois la demandrent. Une seule
campagne malheureuse les abat; plusieurs n'branlrent point les
Romains.

Pour les soldats, nulle comparaison entre ceux de Rome et ceux de
Carthage, les premiers l'emportant infiniment pour le courage. Parmi les
chefs, Amilcar, surnomm Barca, fut sans contredit celui de tous qui se
distingua le plus et par sa bravoure et par sa prudence.

GUERRE DE LIBYE, OU CONTRE LES MERCENAIRES.

[Marge: Polyb. l. 1, pag. 65-89.] A la guerre que les Carthaginois
soutinrent contre les Romains, en succda[256] immdiatement une autre
bien moins longue, mais infiniment plus dangereuse, qui se fit dans le
coeur mme de l'tat, et qui fut accompagne d'une cruaut et d'une
barbarie dont on a vu peu d'exemples: c'est celle que les Carthaginois
eurent  soutenir contre les soldats mercenaires qui avaient servi sous
eux en Sicile, et qu'on appelle ordinairement la guerre d'Afrique ou de
Libye. Elle ne dura que trois ans et demi, mais elle fut bien sanglante.
Voici quelle en fut l'occasion.

[Note 256: La mme anne que finit la premire guerre punique.]

[Marge: Polyb. l. 1, pag. 66.] Aussitt aprs que le trait avec les
Romains eut t conclu, Amilcar, ayant conduit dans Lilybe les troupes
qui taient  ryx, dposa le commandement, et laissa  Giscon,
gouverneur de la place, le soin de faire passer les troupes en Afrique.
Celui-ci, comme s'il et prvu ce qui devait arriver, ne les fit pas
partir toutes ensemble, mais les envoya par petits corps et par bandes,
afin que, les premiers venus tant pays de ce qui leur tait d pour
leur solde, on pt les renvoyer chez eux avant l'arrive des autres.
Cette conduite marquait beaucoup de sagesse: mais  Carthage on n'en fit
pas tant paratre. Comme l'tat tait puis par les dpenses d'une
longue guerre et par la somme de prs de trois millions qu'il avait
fallu payer comptant aux Romains en signant le trait de paix, on ne se
pressa pas de payer les troupes  mesure qu'elles arrivaient; mais on
crut devoir attendre les autres, dans l'esprance d'obtenir d'elles,
lorsqu'elles seraient toutes ensemble, une remise d'une partie de la
paie qui leur tait due: et ce fut l une premire faute.

On voit ici le gnie d'un tat compos de ngociants, qui connaissent
tout le prix de l'argent, mais qui connaissent peu le mrite des
services de gens de guerre, qui marchandent le sang des troupes comme
tout le reste, et qui vont toujours au bon march. Dans une telle
rpublique, le besoin pass, nulle reconnaissance pour les secours qu'on
a reus.

Ces soldats, qui entrrent la plupart dans Carthage, tant accoutums 
une grande licence, causrent beaucoup de dsordre dans la ville: de
sorte que, pour y remdier, on proposa  leurs chefs de les conduire
tous dans une petite ville voisine nomme Sicca, en leur fournissant de
quoi y subsister, jusqu' ce que, le reste de leurs compagnons tant
arriv, on payt toutes les troupes, et qu'on les renvoyt: seconde
faute.

Une troisime fut de ne pas vouloir leur permettre de laisser  Carthage
leurs bagages, leurs femmes et leurs enfants, comme ils le demandaient,
et qui auraient t de leur part comme autant d'tages, mais de les
forcer malgr eux de les emmener  Sicca.

Quand ils y furent tous assembls, comme ils avaient beaucoup de loisir,
ils commencrent  compter les paies qu'on leur devait, les faisant
monter beaucoup plus haut qu'elles ne devaient aller. Ils y ajoutaient
aussi les promesses magnifiques qu'on leur avait faites en diffrentes
occasions, quand on les exhortait  faire leur devoir; et ils
prtendaient les faire entrer en ligne de compte. Hannon, qui tait
alors gouverneur de l'Afrique, et qu'on leur avait envoy, leur proposa,
vu le mauvais tat de la rpublique et l'puisement o elle se trouvait,
de faire quelque remise sur ce qui leur tait d, et de se contenter
qu'on leur en payt seulement une partie. Il est ais de juger comment
cette proposition fut reue. Ce ne furent que plaintes, que murmures,
que cris insolents et sditieux. Ces troupes taient composes de
diffrentes nations, qui ne s'entendaient point les unes les autres, et
 qui il n'tait pas possible de faire entendre raison quand une fois
elles taient mutines. Il y avait des Espagnols, des Gaulois, des
Liguriens, des habitants des les Balares, des Grecs, la plupart
transfuges ou esclaves, et sur-tout un fort grand nombre d'Africains.
Transports de colre, ils partent sur-le-champ, marchent vers Carthage,
au nombre de plus de vingt mille, et vont camper  Tunis, qui n'tait
pas fort loin de la ville.

Les Carthaginois reconnurent alors, mais trop tard, la faute qu'ils
avaient faite. Il n'y eut point de bassesse o ils ne descendissent pour
tcher d'adoucir ces furieux, et point de perfidie que ceux-ci
n'employassent pour tirer d'eux de l'argent. Quand on leur avait accord
un point, ils faisaient une nouvelle chicane et une nouvelle demande. La
paie tait-elle rgle, quoiqu'on l'et porte au-del des conventions,
il fallait encore les ddommager des pertes qu'ils disaient avoir
faites, soit par la mort de leurs chevaux, soit par le prix excessif du
bl, qui leur avait cot fort cher en certains temps, et leur donner
les rcompenses qu'on leur avait promises. Comme rien ne finissait, les
Carthaginois les engagrent avec assez de peine  s'en rapporter 
l'avis de quelqu'un des gnraux qui avaient command en Sicile. Ils
choisirent Giscon, qui leur tait fort agrable, et dont ils avaient
toujours t contents. Il leur parla d'une manire douce et insinuante,
les fit souvenir du longtemps qu'ils avaient servi sous les
Carthaginois, des sommes considrables qu'ils en avaient reues, et leur
accorda presque toutes leurs demandes.

On tait prs de conclure le trait, lorsque deux sditieux remplirent
de tumulte tout le camp. L'un tait Spendius, de Capoue[257], qui avait
t esclave  Rome, et tait pass chez les ennemis. Il tait d'une
grande taille, et d'une hardiesse encore plus grande. La crainte qu'il
avait de retomber entre les mains de son matre, qui n'aurait pas manqu
de le faire pendre, comme c'tait la coutume, le porta  rompre
l'accord. Il tait soutenu d'un second, nomm Mathos[258], qui avait
beaucoup contribu d'abord  faire soulever les troupes. Ils
reprsentrent aux Africains que, ds que leurs compagnons seraient
retourns chez eux, se trouvant seuls dans leur pays, ils deviendraient
les victimes de la colre des Carthaginois, qui se vengeraient sur eux
de la rvolte commune. Il n'en fallut pas davantage pour les faire
entrer en fureur: ils choisirent pour chefs Spendius et Mathos.
Quiconque entreprenait de leur faire des remontrances tait mis  mort.
Ils courent  la tente de Giscon, pillent l'argent destin pour le
paiement des troupes, l'entranent lui-mme en prison avec tous ceux de
sa suite, aprs les avoir traits avec la dernire indignit. Toutes les
villes d'Afrique,  qui ils avaient envoy des dputs pour les exhorter
 se mettre en libert, se rangrent de leur parti, except deux
seulement, Utique et Hippacra[259], dont sur-le-champ ils formrent le
sige.

[Note 257: Polybe dit simplement qu'il tait Campanien, [Grec:
Kampanos]. Rollin a-t-il confondu ce mot avec [Grec: Kapyanos], qui
signifie _de Capoue_?--L.]

[Note 258: Africain, n libre (Polyb.)--L.]

[Note 259: Le nom de _Hippacra_, [Grec: Ippakra], est form par
lision de [Grec: Ippou achra], _cap du cheval_. C'est le nom ancien de
_Hippo-Diarrhytos_ ou _Zarytos_, appele aussi _Hippne_, ville au N.O.
de Carthage, sur l'emplacement actuel de _Bona_ (SCHWEIGH. _ad Appian._
t. III, p. 480).--L.]

Jamais Carthage ne s'tait vue dans un si grand danger. Les Carthaginois
tiraient leur subsistance chacun en particulier du revenu de leurs
terres, et les dpenses publiques des tributs que payait l'Afrique. Or
tout cela leur manquait en mme temps, et se tournait mme contre eux.
Ils se trouvaient sans armes, sans troupes ni de terre ni de mer, sans
aucun des prparatifs ncessaires, soit pour soutenir un sige, soit
pour quiper une flotte, et, ce qui mettait le comble  leur malheur,
sans aucune esprance de secours tranger de la part de leurs amis ou de
leurs allis.

Ils pouvaient en un certain sens s'imputer  eux-mmes l'abandonnement
o ils se voyaient rduits. Pendant la guerre prcdente, ils avaient
trait avec une extrme duret les peuples d'Afrique, exigeant d'eux des
tributs excessifs, ne faisant aucun quartier aux plus pauvres et aux
plus misrables, tmoignant beaucoup d'estime, non pour ceux des
gouverneurs qui traitaient avec le plus de douceur les peuples, mais
pour ceux qui en tiraient de plus grosses sommes; et tel avait t
Hannon. Aussi ne fallut-il pas beaucoup d'efforts pour porter les
Africains  la rvolte. Au premier signal elle clata, et en un moment
devint gnrale. Les femmes, qui souvent avaient eu la douleur de voir
emmener en prison leurs maris et leurs pres faute de paiement, taient
les plus animes, et elles se dpouillrent avec joie de tous leurs
ornements pour fournir aux frais de la guerre; de sorte que les chefs de
la sdition, aprs avoir pay aux soldats tout ce qu'ils leur avaient
promis, se trouvrent encore dans l'abondance: grand exemple, dit
Polybe, de la manire dont il faut traiter les peuples, en ne songeant
pas seulement au prsent, mais en prvoyant l'avenir.

Dans quelque dtresse que fussent alors les Carthaginois, ils ne
perdirent pas courage, et firent des efforts extraordinaires. Le
commandement de l'arme fut donn  Hannon.

On leva des troupes de terre et de mer, de pied et de cheval; on fit
prendre les armes  tous les citoyens capables de les porter; on fit
venir de tous cts des mercenaires; on quipa tout ce qui restait de
vaisseaux  la rpublique.

Les sditieux, de leur ct, ne montraient pas moins d'ardeur. Nous
avons dj dit qu'ils avaient form le sige des deux seules places qui
avaient refus de se joindre  eux. Leur arme s'tait grossie jusqu'au
nombre de soixante-dix mille hommes. Aprs en avoir fait des
dtachements pour ces deux siges, ils tablirent leur camp  Tunis, et
jetaient la terreur, approchant frquemment de ses murs, soit le jour,
soit la nuit.

Hannon s'tait avanc au secours d'Utique, et y avait remport un
avantage considrable, qui aurait pu tre dcisif, s'il en avait su
profiter; mais, tant entr dans la ville, et ne songeant qu' s'y
divertir, les mercenaires, qui s'taient retirs sur une hauteur voisine
couverte de bois, ayant appris ce qui se passait, survinrent tout d'un
coup, trouvrent les soldats dbands de ct et d'autre, prirent et
pillrent le camp, et profitrent de tout ce qu'on avait apport de
Carthage pour le secours des assigs. Ce ne fut pas la seule faute
qu'il commit: et, dans de telles conjonctures, les choses sont bien plus
funestes. On mit donc  sa place Amilcar, surnomm _Barca_. Il rpondit
 l'ide qu'on avait conue de lui, et commena par faire lever aux
sditieux le sige d'Utique; puis il s'avana contre l'arme qui tait
prs de Carthage, en dfit une partie, et s'empara de presque tous les
postes avantageux qu'elle occupait. Ces heureux succs ranimrent le
courage des Carthaginois.

L'arrive d'un jeune seigneur numide, nomm Naravase, qui, par estime
pour la personne et le mrite de Barca, vint se joindre  lui avec deux
mille Numides, lui fut d'un grand secours. Encourag par ce renfort, il
attaqua les sditieux, qui le tenaient resserr dans un vallon, en tua
dix mille, et en fit quatre mille prisonniers. Le jeune Numide se
distingua fort dans ce combat. Barca reut dans ses troupes ceux des
prisonniers qui voulurent s'y enrler, et laissa aux autres la libert
d'aller o ils voudraient,  condition qu'ils ne porteraient jamais les
armes contre les Carthaginois, faute de quoi, s'ils taient jamais pris,
ils seraient punis du dernier supplice. Cette conduite fait voir la
sagesse de ce gnral: il jugea que cet expdient tait plus utile
qu'une svrit outre. En effet, lorsqu'il s'agit d'une multitude
mutine, dont la plupart ont t entrans par les plus chauffs, ou
arrts par la crainte des plus furieux, la clmence russit presque
toujours.

Spendius, le chef des rvolts, craignit que cette douceur affecte de
Barca ne lui ft perdre beaucoup de ses gens; il crut donc devoir, par
quelque coup clatant, leur ter toute pense et toute esprance de
rentrer en grce avec l'ennemi. Dans cette vue, aprs leur avoir lu des
lettres supposes, o on lui donnait avis d'une trahison secrte
concerte entre quelques-uns de leurs camarades et Giscon, pour le
sauver de la prison o il tait retenu depuis assez de temps, il leur
fit prendre la barbare rsolution de le massacrer lui et tous les autres
prisonniers; et quiconque osait proposer seulement un parti plus doux
tait sur-le-champ immol  leur fureur. On tire donc de la prison ce
chef infortun, avec sept cents prisonniers qui y taient enferms avec
lui, et on les fait venir  la tte du camp. Giscon est excut le
premier, et tous les autres de suite. On leur coupe les mains, on leur
brise les cuisses, on les enfouit tout vivants dans une fosse. Les
Carthaginois envoyrent demander leurs corps pour leur rendre les
derniers devoirs: on les leur refusa, et on leur dclara que, si
dsormais, on envoyait encore quelque hraut ou quelque dput, il
souffrirait le mme supplice. En effet, sur-le-champ il fut arrt, par
un consentement gnral, que tout Carthaginois qui tomberait entre leurs
mains serait trait de la sorte; et, pour les allis, qu'ils seraient
renvoys aprs qu'on leur aurait coup les mains: et cela fut
ponctuellement excut dans la suite.

Dans le temps que les Carthaginois commenaient, ce semble,  respirer,
plusieurs accidents fcheux les replongrent dans un nouveau danger. La
division se mit parmi leurs chefs; une tempte fit prir les vivres
qu'on leur apportait par mer, et dont ils avaient un extrme besoin.
Mais ce qui leur fut le plus sensible, fut la dfection subite des deux
seules villes qui leur taient demeures fidles, et qui, dans tous les
temps, avaient eu un attachement inviolable  la rpublique: c'taient
Utique et Hippacra. Ces villes tout d'un coup, sans aucune raison, sans
mme aucun prtexte, passrent du ct des rvolts, et, transportes
comme eux de fureur et de rage, commencrent par gorger le commandant
et la garnison qui taient venus  leur secours, et portrent
l'inhumanit jusqu' refuser leurs corps morts aux Carthaginois qui les
redemandaient.

Les sditieux, anims par ces heureux succs, allrent mettre le sige
devant Carthage; mais ils furent bientt obligs de le lever: ils ne
laissrent pas de continuer la guerre. Ayant ramass toutes leurs
troupes et celles de leurs allis, au nombre de plus de cinquante mille
hommes, ils ctoyaient l'arme d'Amilcar, observant de se tenir toujours
sur les hauteurs et d'viter les plaines, o l'ennemi avait trop
d'avantage  cause de sa cavalerie et des lphants. Amilcar, plus
habile qu'eux dans le mtier de la guerre, ne leur donnait aucune prise
sur lui, profitait de toutes leurs fautes, leur enlevait souvent des
quartiers, pour peu que leurs gens s'cartassent, et les harcelait en
mille manires; et tous ceux qui tombaient entre ses mains taient
exposs aux btes. Enfin il les surprit lorsqu'ils s'y attendaient le
moins, et les enferma dans un poste d'o il leur fut impossible de se
retirer. N'osant hasarder le combat, et ne pouvant pas prendre la fuite,
ils se mirent  fortifier leur camp, et  l'environner de fosss et de
retranchements. Mais un ennemi intrieur et bien plus formidable les
pressait vivement: c'tait la faim, qui fut telle, qu'ils en vinrent 
se manger les uns les autres; la divine providence, dit Polybe, vengeant
ainsi la barbare inhumanit dont ils avaient us  l'gard des autres.
Aucune ressource ne leur restait. Ils savaient  quels supplices ils
taient destins, s'ils tombaient vifs entre les mains de l'ennemi.
Aprs les cruauts qu'ils avaient commises, il ne leur venait pas mme
dans l'esprit de parler de paix et d'accommodement. Ils avaient envoy
vers leurs troupes qui taient restes  Tunis, pour demander du
secours, mais inutilement. La famine cependant augmentait tous les
jours: ils avaient commenc par manger les prisonniers, puis les
esclaves; enfin, il ne leur restait plus que leurs concitoyens. Alors
les chefs, ne pouvant plus soutenir les plaintes et les cris de la
multitude qui menaait de les gorger, s'ils ne se rendaient, allrent
eux-mmes trouver Amilcar, dont ils avaient obtenu un sauf-conduit. Les
conditions du trait furent que les Carthaginois prendraient  leur
choix dix personnes parmi les rvolts, pour les traiter comme il leur
plairait, et que les autres seraient renvoys chacun avec un seul habit.
Quand le trait fut sign, ces chefs eux-mmes furent arrts, et
demeurrent entre les mains des Carthaginois, qui montrrent clairement
dans cette occasion qu'ils ne se piquaient pas beaucoup de bonne foi.
Les rvolts, ayant appris qu'on avait arrt leurs chefs, ne sachant
rien de la convention qu'on avait faite, et souponnant qu'on les avait
trahis, prirent les armes: mais Amilcar les ayant envelopps de toutes
parts, et ayant fait avancer contre eux les lphants, ils furent tous
crass ou gorgs au nombre de plus de quarante mille.

L'effet de cette victoire fut la rduction de presque toutes les villes
d'Afrique, qui rentrrent aussitt dans leur devoir. Amilcar, sans
perdre de temps, marcha contre Tunis, qui, depuis le commencement de la
guerre, avait servi de retraite aux rvolts, et avait t leur place
d'armes. Il l'environna d'un ct, pendant qu'Annibal, qui commandait
avec lui, l'assigeait de l'autre: puis, s'approchant des murs, et
faisant lever des potences, il y attacha et fit mourir Spendius, chef
des rvolts, et ceux qu'on avait arrts avec lui. Mathos, l'autre
chef, qui commandait dans la place, vit par l ce qui lui tait prpar,
et il en devint encore plus attentif  se bien dfendre. S'apercevant
qu'Annibal, comme sr de la victoire, agissait en tout fort
ngligemment, il fait une sortie, attaque ses retranchements, tue un
grand nombre de Carthaginois, en fait plusieurs prisonniers, et entre
autres Annibal leur chef, et se rend matre de tout le bagage: puis,
dtachant de la potence Spendius, il fait mettre  sa place Annibal,
aprs lui avoir fait souffrir des tourments inous, et immole autour du
corps de l'autre trente des plus considrables citoyens de Carthage,
comme autant de victimes de sa vengeance. Il semble qu'entre les deux
partis il y avait une espce de dfi  qui ferait paratre plus de
cruaut.

Barca, qui pour-lors tait loign de son camp, n'avait appris que fort
tard le danger de son collgue; et d'ailleurs il tait hors d'tat de
courir promptement  son secours, parce que le chemin qui sparait les
deux camps tait impraticable. Ce fcheux accident causa une grande
consternation dans Carthage. On a pu remarquer, dans tout le cours de
cette guerre, une alternative continuelle de prosprits et
d'adversits, de confiance et d'alarme, de joie et de douleur: tant les
vnements, de part et d'autre, ont t varis et peu constants.

On crut dans Carthage devoir faire un dernier effort; on arma tout ce
qui restait de jeunesse capable de servir. On envoya Hannon pour
collgue  Amilcar, et on dputa en mme temps trente snateurs pour
conjurer, au nom de la rpublique, ces deux chefs, qui jusque-l avaient
t brouills ensemble, d'oublier les querelles passes, et de sacrifier
leurs ressentiments au bien de l'tat. Ils le firent sur-le-champ,
s'embrassrent mutuellement, et se rconcilirent sincrement et de
bonne foi.

Depuis ce temps-l tout russit du ct des Carthaginois; et Mathos,
qui, dans toutes les entreprises qu'il avait tentes, avait toujours eu
du dessous, crut enfin devoir hasarder une bataille: c'est ce qu'on
souhaitait le plus. De part et d'autre chacun exhorta ses troupes comme
pour une action qui allait dcider pour toujours de leur sort: on en
vint aux mains. La victoire ne fut pas long-temps dispute; les rvolts
cdrent bientt. Presque tous les Africains furent tus: le reste se
rendit. Mathos fut pris en vie et conduit  Carthage. Toute l'Afrique
aussitt rentra dans l'obissance, except les deux villes perfides qui
s'taient rvoltes en dernier lieu; mais elles furent bientt obliges
de se rendre  discrtion.

Alors l'arme victorieuse revint  Carthage, et y fut reue avec les
cris de joie et les applaudissements de toute la ville. Mathos et les
siens, aprs avoir servi d'ornement au triomphe, furent mens au
supplice, et terminrent, par une mort galement honteuse et
douloureuse, une vie souille par les trahisons les plus noires et par
les cruauts les plus barbares. Ainsi finit la guerre contre les
mercenaires, aprs avoir dur trois ans et quatre mois. Elle fournit,
dit Polybe, une grande instruction  tous les peuples, et leur apprend 
ne pas employer dans les armes un plus grand nombre d'trangers que de
citoyens, et  ne pas se reposer de la dfense de l'tat sur des troupes
qui n'y sont attaches ni par l'affection ni par l'intrt.

J'ai diffr exprs jusqu'ici  parler de ce qui se passa en Sardaigne
dans le mme temps, et qui fut comme une dpendance et une suite de la
guerre que les Carthaginois soutinrent en Afrique contre les
mercenaires. On y vit les mmes secousses de rvolte et les mmes excs
de cruaut, comme si un vent de discorde et de fureur et souffl
d'Afrique en Sardaigne.

Ds qu'on y apprit ce qu'avaient fait Spendius et Mathos, les
mercenaires qui taient dans cette le secourent,  leur exemple, le
joug de l'obissance. Ils commencrent par gorger Bostar, leur
commandant, et tout ce qu'il y avait de Carthaginois avec lui. On avait
envoy  sa place un autre gnral: toutes les troupes qu'il avait
amenes se rangrent du ct des sditieux, le mirent lui-mme en croix;
et dans toute l'tendue de l'le on fit main-basse sur les Carthaginois,
en leur faisant souffrir des tourments inous. Ayant attaqu toutes les
places l'une aprs l'autre, ils se rendirent en peu de temps matres de
tout le pays: mais, la division s'tant mise entre eux et les habitants
de l'le, les mercenaires en furent entirement chasss, et se
rfugirent en Italie. C'est ainsi que les Carthaginois perdirent la
Sardaigne, le d'une grande importance par son tendue, par sa
fertilit, et par le grand nombre de ses habitants.

Les Romains, depuis leur trait avec les Carthaginois, s'taient
toujours conduits  leur gard avec beaucoup de justice et de
modration. Une querelle passagre au sujet de quelques marchands
romains qu'on avait arrts  Carthage, parce qu'ils portaient des
vivres aux ennemis, les avait brouills; mais les Carthaginois,  la
premire demande, leur ayant renvoy leurs citoyens, les Romains, qui se
piquaient en tout de gnrosit et de justice, leur avaient rendu leur
premire amiti, les avaient servis en tout ce qui dpendait d'eux,
avaient dfendu  leurs marchands de porter des vivres ailleurs que chez
les Carthaginois, et avaient mme refus pour-lors de prter l'oreille
aux propositions que leur faisaient les rvolts de Sardaigne, qui les
invitaient  venir s'emparer de l'le.

Mais dans la suite ils ne furent pas si dlicats; et il serait difficile
d'appliquer ici le tmoignage avantageux que Csar rend  leur bonne foi
dans Salluste. [260]Quoique dans toutes les guerres d'Afrique, dit-il,
les Carthaginois eussent fait quantit d'actions de mauvaise foi pendant
la paix et pendant la trve, les Romains n'en usrent jamais de la sorte
 leur gard, plus attentifs  ce qu'exigeait d'eux leur gloire qu' ce
que la justice leur permettait contre leurs ennemis.

[Note 260: Bellis punicis omnibus, quum sp Carthaginienses et in
pace et per inducias multa nefanda facinora fecissent, nunquam ipsi per
occasionem talia fecre: magis quod se dignum foret, quam quod in illos
jure fieri posset, qurebant. (SALLUST, _in bello Catilin_.)]

[Marge: AN. M. 3767 CARTH. 609. ROM. 511. AV. J.C. 237.] Les
mercenaires, qui s'taient retirs, comme nous l'avons dit, en Italie,
dterminrent enfin les Romains  passer dans la Sardaigne pour s'en
rendre matres. Les Carthaginois l'apprirent avec douleur, prtendant
que la Sardaigne leur appartenait  bien plus juste titre qu'aux
Romains. Ils se mirent donc en tat de tirer une prompte et juste
vengeance de ceux qui avaient fait soulever l'le contre eux: mais les
Romains, sous prtexte que ces prparatifs se faisaient contre eux, et
non contre les peuples de Sardaigne, leur dclarrent la guerre. Les
Carthaginois, puiss en toutes manires, et qui,  peine, commenaient
 respirer, n'taient point en tat de la soutenir. Il fallut donc
s'accommoder au temps, et cder au plus fort. On fit un nouveau trait,
par lequel ils abandonnaient la [Marge: Polyb. l. III, cap. 1, 27,  7.]
Sardaigne aux Romains, et s'obligeaient  leur payer de nouveau douze
cents talents[261], pour se rdimer de la guerre qu'on voulait leur
faire; et c'est cette injustice de la part des Romains qui fut la
vritable cause de la seconde guerre punique, comme nous le dirons dans
la suite.

[Note 261: Douze cent mille cus. = 6,600,000 francs.--L.]

SECONDE GUERRE PUNIQUE.

La seconde guerre punique que j'entreprends de traiter est une des plus
mmorables dont il soit parl dans l'histoire, et des plus dignes de
l'attention d'un lecteur curieux, soit par la hardiesse des entreprises,
[Marge: Liv lib. 21 n. 1.] et par la sagesse des mesures dans
l'excution; soit par l'opinitret des efforts des deux peuples rivaux,
et par la promptitude des ressources dans leurs plus grands revers; soit
par la varit des vnements inopins, et par l'incertitude de l'issue
d'une longue et cruelle guerre; soit enfin par la runion des plus beaux
modles en tout genre de mrite, et des leons les plus instructives que
puisse donner l'histoire, tant pour la guerre que pour la politique et
l'art de gouverner. Jamais villes ou nations plus puissantes, ou du
moins plus belliqueuses, ne combattirent ensemble; et jamais celles dont
il s'agit ici ne s'taient vues dans un plus haut degr de puissance et
de gloire. Rome et Carthage taient alors, sans contredit, les deux
premires villes du monde. Ayant dj mesur leurs forces dans la
premire guerre punique, et fait essai de leur habilet dans l'art de
combattre, elles se connaissaient parfaitement de part et d'autre. Dans
cette seconde guerre, le sort des armes fut tellement balanc, et les
succs si mls de vicissitudes et de varits, que le parti qui
triompha fut celui qui s'tait trouv le plus prs du danger de prir.
Quelque grandes que fussent les forces des deux peuples, on peut presque
dire que leur haine mutuelle l'tait encore plus: les Romains, d'un
ct, ne pouvant voir sans indignation que les vaincus osassent les
attaquer; et les Carthaginois, de l'autre, tant irrits  l'excs de la
manire galement dure et avare dont ils prtendaient que le vainqueur
en avait us  leur gard.

Le plan que je me suis propos ne me permet pas d'entrer dans un dtail
exact de cette guerre, qui eut pour thtre l'Italie, la Sicile,
l'Espagne, l'Afrique, et qui a plus de rapport encore  l'histoire
romaine qu' celle que je traite ici. Je m'arrterai donc principalement
 ce qui regarde les Carthaginois, et je m'appliquerai sur-tout  faire
connatre, autant qu'il me sera possible, le gnie et le caractre
d'Annibal, le plus grand homme de guerre qui ait peut-tre jamais t
chez les anciens.

_Causes loignes et prochaines de la seconde guerre punique._

Avant que de parler de la dclaration de la guerre entre les Romains et
les Carthaginois, je crois devoir en exposer les vritables causes, et
marquer comment cette rupture entre les deux peuples se prpara de loin.

[Marge: Lib. 3, p. 162-168.] Ce serait se tromper grossirement, dit
Polybe, que de regarder la prise de Sagonte par Annibal comme la
vritable cause de la seconde guerre punique. Le regret qu'eurent les
Carthaginois d'avoir cd trop facilement la Sicile par le trait qui
termina la premire guerre punique; l'injustice et la violence des
Romains, qui profitrent des troubles excits dans l'Afrique pour
enlever encore la Sardaigne aux Carthaginois, et pour leur imposer un
nouveau tribut; les heureux succs et les conqutes de ces derniers dans
l'Espagne: voil qu'elles furent les vritables causes de la rupture du
trait[262], comme Tite-Live, suivant en cela le plan de Polybe,
l'insinue en peu de mots ds le commencement de son histoire de la
seconde guerre punique.

[Note 262: Angebant ingentis spirits virum Sicilia Sardiniaque
amiss: nam et Siciliam nimis celeri desperatione rerum concessam; et
Sardiniam inter motum Afric fraude Romanorum, stipendio etiam
superimposito, interceptam. (LIV. lib. 21, n. 1.)]

En effet Amilcar, surnomm _Barca_, souffrait avec peine le dernier
trait que le malheur des temps avait oblig les Carthaginois
d'accepter; et il songea  prendre de loin de justes mesures pour se
mettre en tat de le rompre  la premire occasion favorable.

[Marge 1: Polyb. l. 2, pag. 90.] Ds que les troubles d'Afrique furent
apaiss, il fut charg d'une expdition contre les Numides; et, aprs y
avoir donn de nouvelles preuves de son habilet et de son courage, il
mrita qu'on lui confit le commandement de l'arme qui devait agir en
Espagne. Annibal, son fils, qui n'avait alors que neuf ans, demanda avec
empressement de l'y suivre, et employa pour cela les caresses ordinaires
 cet ge, langage puissant sur l'esprit d'un pre qui aimait tendrement
son fils. [Marge 2: Id. lib. 3. pag. 167. Liv. lib. 21, n. 1.] Amilcar
ne put donc lui refuser cette grce; et, aprs lui avoir fait prter
serment sur les autels qu'il se dclarerait l'ennemi des Romains ds
qu'il le pourrait, il l'emmena avec lui.

Amilcar avait toutes les qualits d'un grand gnral, joignant des
manires douces et insinuantes  un courage invincible et  une prudence
consomme. Il soumit en peu de temps la plupart des peuples d'Espagne,
soit par la force des armes, soit par les charmes de sa douceur; et,
aprs y avoir command pendant neuf ans, il fit une fin digne de lui, en
mourant glorieusement dans une bataille[263] pour le service de sa
patrie.

[Note 263: Contre les Vectons, peuple d'Espagne (NEPOS, _in Hamilc._
c. IV,  2).--L.]

[Marge: Polyb. l. 2, pag. 101. AN. M. 3776 ROM. 520.] Les Carthaginois
nommrent  sa place Adrusbal, son gendre. Celui-ci, pour s'assurer du
pays, btit une ville, que l'avantage de sa situation, la commodit de
ses ports, ses fortifications, l'abondance de ses richesses procure par
la facilit du commerce, rendirent une des plus considrables villes du
monde: il l'appela Carthage-la-Neuve, et nous l'appelons aujourd'hui
Carthagne.

A toutes les dmarches de ces deux grands gnraux, il tait ais de
voir qu'ils avaient en tte un grand dessein qu'ils ne perdaient point
de vue, et pour l'excution duquel ils prparaient tout de loin. Les
Romains s'en aperurent bien, et ils se reprochrent  eux-mmes la
lenteur et l'engourdissement qui les avaient tenus comme endormis
pendant que l'ennemi faisait en Espagne de rapides progrs, qui
pourraient un jour tourner contre eux. L'attaquer de force, et lui
arracher ses conqutes, aurait bien t de leur got; mais la crainte
d'un autre ennemi non moins formidable, qu'ils apprhendaient de voir au
premier jour  leurs portes (c'taient les Gaulois), ne leur permettait
pas d'clater. Ils employrent donc la voie des ngociations, et
conclurent un trait avec Asdrubal, dans lequel, sans s'expliquer sur le
reste de l'Espagne, on se contentait de marquer que les Carthaginois ne
pourraient point s'avancer au-del de l'bre.

[Marge: Polyb. l. 2, pag. 123. Liv. lib. 21, n. 2.] Asdrubal cependant
poussait toujours ses conqutes, mais en se tenant dans les bornes dont
on tait convenu; et, s'attachant  gagner les principaux du pays par
ses manires honntes et engageantes, il avanait encore plus les
affaires de Carthage par la voie de la persuasion que par celle de la
force ouverte. Mais malheureusement, aprs avoir gouvern l'Espagne
pendant huit ans, il fut tu en trahison par un Gaulois, qui se vengea
ainsi de quelque mcontentement particulier qu'il en avait reu.

[Marge: Liv. lib. 21, n. 3 et 4. AN. M. 3783 ROM. 530.] Trois ans avant
sa mort, il avait crit  Carthage pour demander qu'on lui envoyt
Annibal, qui tait alors g de vingt-deux ans. La chose souffrit
quelque difficult. Le snat tait partag par deux puissantes factions,
qui, ds le temps d'Amilcar, avaient dj commenc  suivre des vues
opposes dans la conduite des affaires de l'tat. L'une avait pour chef
Hannon,  qui sa naissance, son mrite et son zle pour le bien de
l'tat, donnaient une grande autorit dans les dlibrations publiques;
et elle tait d'avis en toute occasion de prfrer une paix sre, et qui
conservait toutes les conqutes d'Espagne, aux vnements incertains
d'une guerre onreuse, qu'elle prvoyait devoir un jour se terminer par
la ruine de la patrie. L'autre faction, qu'on appelait la faction
_Barcine_, parce qu'elle soutenait les intrts de Barca et de ceux de
sa famille, avait ajout  l'ancien crdit qu'elle avait dans la ville
la rputation que les exploits signals d'Amilcar et d'Asdrubal lui
avaient donne, et elle tait ouvertement dclare pour la guerre. Quand
il s'agit donc de dlibrer dans le snat sur la demande d'Asdrubal,
Hannon reprsenta qu'il tait dangereux d'envoyer de si bonne heure 
l'arme un jeune homme qui avait dj toute la fiert et le caractre
imprieux de son pre, et qui, par cette raison, avait un besoin
particulier d'tre retenu longtemps sous les yeux des magistrats et sous
le pouvoir des lois, pour apprendre  obir, et  ne pas se croire
suprieur  tous les autres. Il finit en disant qu'il craignait que
cette tincelle, qui commenait  s'allumer, n'excitt un jour un grand
incendie. Ses remontrances furent vaines; la faction Barcine l'emporta,
et Annibal partit pour l'Espagne.

Ds qu'il y fut arriv, il attira sur lui les regards de toute l'arme,
et l'on crut voir revivre en lui Amilcar son pre. C'tait le mme feu
dans les yeux, la mme vigueur martiale dans l'air du visage, les mmes
traits et les mmes manires; mais ses qualits personnelles le firent
encore plus estimer. Il ne lui manquait presque rien de ce qui forme les
grands hommes: patience invincible dans le travail, sobrit tonnante
dans le vivre, courage intrpide dans les plus grands dangers, prsence
d'esprit admirable dans le feu mme de l'action, et, ce qui est
surprenant, un gnie souple, galement propre  obir et  commander; en
sorte qu'on ne pouvait dire de qui il tait plus aim, des troupes ou du
gnral: il servit trois campagnes sous Asdrubal.

[Sidenote: Polyb. l. 3, p. 168-169.] Quand celui-ci fut mort, les
suffrages de l'arme et [Marge: Liv. lib. 21, n. 3-5. AN. M. 3784 CARTH.
626. ROM. 528.] ceux du peuple se runirent pour mettre Annibal  sa
place. Je ne sais mme si pour-lors, ou environ dans ce temps, la
rpublique, pour lui donner plus de crdit et d'autorit, ne le nomma
pas suffte, qui tait la premire dignit de l'tat, et que l'on
confrait quelquefois aux gnraux. C'est Cornlius Npos qui nous
apprend[Marge: In vita Annib. c. 7.] cette particularit, lorsque,
parlant de la prture qui fut donne au mme Annibal aprs son retour 
Carthage, et la conclusion de la paix, il dit que ce fut vingt-deux ans
depuis qu'il avait t nomm roi: _Hic, ut rediit, prtor factus est,
postqum rex fuerat anno secundo et vigesimo._

Ds le moment qu'il eut t nomm gnral, comme si l'Italie lui ft
chue en partage, et qu'il ft dj charg de porter la guerre contre
Rome, il tourna secrtement toutes ses vues de ce ct-l, et ne perdit
point de temps, pour n'tre point prvenu par la mort comme l'avaient
t son pre et son beau-frre. Il prit en Espagne plusieurs villes de
force, et subjugua plusieurs peuples; et, quoique l'arme ennemie,
compose de plus de cent mille hommes, passt de beaucoup la sienne, il
sut choisir si bien son temps et ses postes, qu'il la dfit et la mit en
droute. Aprs cette victoire, rien ne lui rsista. Cependant il ne
toucha point encore  Sagonte[264], vitant avec soin de donner aux
Romains aucune occasion de lui dclarer la guerre avant qu'il et pris
toutes les mesures qu'il jugeait ncessaires pour une si grande
entreprise: et en cela il suivait le conseil que lui avait donn son
pre. Il s'appliqua sur-tout[265]  gagner le coeur des citoyens et
[Marge: Polyb. l. 3, p. 170-173. Liv. lib. 21, n. 6-15.] des allis, et
 s'attirer leur confiance en leur faisant part avec largesse du butin
qu'il prenait sur l'ennemi, en leur payant exactement tout ce qui leur
tait d de leur solde pour le pass: prcaution sage, et qui ne manque
jamais de produire son effet dans le temps.

[Note 264: Cette ville tait situe en-de de l'bre, par rapport
aux Carthaginois, assez prs de l'embouchure de cette rivire, dans le
pays o il tait permis aux Carthaginois de porter leurs armes; mais
Sagonte, comme allie des Romains, tait, en vertu de ce titre, excepte
par le trait.

= La ville de Sagonte,  25 lieues au S. de l'embouchure de l'bre, est
appele en latin _Saguntum_, en grec [Grec: Zakantha], nom dans lequel
se conserve presque intact celui de [Grec: Zakynthos], _Zacynthe_, dont
cette ville tait une colonie.--L.]

[Note 265: Ibi larg partiendo prdam, stipendia prterita cum fide
exsolvendo, cunctos civium sociorumque animos in se firmavit. (LIV.
lib. 21, n. 5.)]

Les Sagontins, de leur ct, sentant bien le danger dont ils taient
menacs, firent savoir aux Romains combien Annibal avanait ses
conqutes. Ceux-ci nommrent des dputs pour aller s'informer par
eux-mmes, sur les lieux, de l'tat prsent des affaires, avec ordre de
porter leurs plaintes  Annibal, en cas qu'ils le jugeassent  propos,
et, suppos qu'il ne leur donnt point satisfaction, d'aller  Carthage
pour le mme sujet.

Cependant Annibal forma le sige de Sagonte, prvoyant de grands
avantages dans la prise de cette ville. Il comptait que par l il
terait toute esprance aux Romains de faire la guerre dans l'Espagne;
que cette nouvelle conqute assurerait toutes celles qu'il y avait dj
faites; que, ne laissant point d'ennemis derrire lui, sa marche en
serait plus sre et plus tranquille; qu'il amasserait l de l'argent
pour l'excution de ses desseins; que le butin que les soldats en
remporteraient les rendrait plus vifs et plus ardents  le suivre;
qu'enfin, avec les dpouilles qu'il enverrait  Carthage, il se
gagnerait la bienveillance des citoyens. Anim par ces grands motifs, il
n'pargnait rien pour presser le sige; il donnait lui-mme l'exemple
aux troupes, se trouvant  tous les travaux, et s'exposant aux plus
grands dangers.

On apprit bientt  Rome que Sagonte tait assige. Au lieu de voler 
son secours, on perdit encore le temps en vaines dlibrations, et en
dputations qui ne le furent pas moins. Annibal fit savoir  ceux qui le
venaient trouver de la part des Romains qu'il n'avait pas le temps de
les entendre. Les dputs se rendirent donc  Carthage, o ils ne furent
pas mieux reus, la faction Barcine l'ayant emport sur les plaintes des
Romains et sur les remontrances d'Hannon.

[Marge: [Polyb. III, c. 17,  10. Diod. sic. XXV, ecl. v. Appian bell.
Hispan. c. 12.]] Pendant tous ces voyages et toutes ces dlibrations,
le sige continuait avec beaucoup d'ardeur. Les Sagontins taient
rduits  la dernire extrmit, et manquaient de tout. On parla
d'accommodement; mais les conditions qu'on leur proposait leur parurent
si dures, qu'ils ne purent se rsoudre  les accepter. Avant que de
rendre une dernire rponse, les principaux des snateurs, ayant port
dans la place publique tout leur or et leur argent, et celui qui
appartenait en commun  l'tat, le jetrent dans le feu qu'ils avaient
fait allumer pour cet effet, et s'y prcipitrent eux-mmes. Dans le
mme temps, une tour que les bliers frappaient depuis long-temps tant
tombe tout--coup avec un bruit pouvantable, les Carthaginois
entrrent dans la ville par la brche, s'en rendirent matres en peu de
temps, et gorgrent tous ceux qui taient en ge de porter les armes.
Malgr l'incendie, le butin fut fort grand. Annibal ne se rservait rien
des richesses que lui procuraient ses victoires, mais les appliquait
uniquement au succs de ses entreprises. Aussi Polybe remarque-t-il que
la prise de Sagonte lui servit  rveiller l'ardeur du soldat par la vue
du riche butin qu'il venait de faire, et par l'esprance de celui qu'il
se promettait pour l'avenir; et  achever de gagner les principaux de
Carthage, par les prsents qu'il leur fit des dpouilles.

[Marge: Polyb. p. 174-175. Liv. lib. 21, n. 16 et 17.] Il est difficile
d'exprimer quelle fut  Rome la douleur et la consternation, quand on y
apprit la triste nouvelle de la prise et du cruel sort de Sagonte. La
compassion que l'on eut pour cette ville infortune; la honte d'avoir
manqu  secourir de si fidles allis; une juste indignation contre les
Carthaginois, auteurs de tous ces maux; de vives alarmes sur les
conqutes d'Annibal, que les Romains croyaient dj voir  leurs portes;
tous ces sentiments causrent un si grand trouble, qu'il ne fut pas
possible, dans les premiers moments, de prendre aucune rsolution, ni de
faire autre chose que de s'affliger et de rpandre des larmes sur la
ruine d'une ville[266] qui avait t la malheureuse victime de son
inviolable attachement pour les Romains, et de l'imprudente lenteur dont
ceux-ci avaient us  son gard. Quand les esprits furent un peu revenus
 eux, on convoqua l'assemble du peuple; et la guerre contre les
Carthaginois y fut rsolue.

[Note 266: Sanctitate disciplin, qu fidem socialem usque ad
perniciem suam coluerunt. (LIV. lib. 21, n. 7.)]

_Dclaration de la guerre._

[Marge: Polyb. pag 187. Liv. lib. 21, n. 18-19.] Pour ne manquer 
aucune formalit, on envoya des dputs  Carthage pour savoir si
c'tait par ordre de la rpublique que Sagonte avait t assige, et,
en ce cas, pour lui dclarer la guerre; ou pour demander qu'on leur
livrt Annibal, s'il avait entrepris ce sige de son autorit. Comme ils
virent que dans le snat on ne rpondait point prcisment  leur
demande, l'un d'eux, montrant un pan de sa robe qui tait pli: _Je
porte ici_, dit-il d'un ton fier, _la paix et la guerre; c'est  vous de
choisir l'une des deux_. Sur la rponse qu'on lui fit qu'il pouvait
lui-mme choisir: _Je vous donne donc la guerre_, dit-il, en dployant
le pli de sa robe. _Nous l'acceptons de bon coeur, et la ferons de
mme_, rpliqurent les Carthaginois avec la mme fiert: ainsi commena
la seconde guerre punique.

[Marge: Polyb. l. 3, p. 184 et 185.] Si l'on en impute la cause  la
prise de Sagonte, tout le tort, dit Polybe, tait du ct des
Carthaginois, qui ne pouvaient, sous aucun prtexte raisonnable,
assiger une ville comprise certainement, comme allie de Rome, dans le
trait qui dfendait aux deux peuples d'attaquer rciproquement leurs
allis. Mais, si l'on remonte plus haut, et qu'on aille jusqu'au temps
o la Sardaigne fut enleve par force aux Carthaginois, et o, sans
aucune raison, on leur imposa un nouveau tribut, il faut avouer,
remarque le mme Polybe, que sur ces deux points la conduite des Romains
est tout--fait inexcusable, comme fonde uniquement sur l'injustice et
sur la violence; et que, si les Carthaginois, sans chercher de vains
circuits et de frivoles prtextes, avaient demand nettement
satisfaction sur ces deux griefs, et, en cas de refus, dclar la guerre
 Rome, toute la raison et toute la justice auraient t de leur ct.

L'espace, entre la fin de la premire guerre punique et le commencement
de la seconde, fut de vingt-quatre ans.

_Commencement de la seconde guerre punique._

[Marge: Polyb. l. 3, pag. 187. Liv. lib. 21, n. 20 et 22. AN. M. 3787
CARTH. 629. ROM. 531. Av. J.C. 217.] Quand la guerre fut rsolue et
dclare de part et d'autre, Annibal, qui pour-lors tait g de
vingt-six ou vingt-sept ans, avant que de faire clater son grand
dessein, songea  pourvoir  la sret de l'Espagne et de l'Afrique; et,
dans cette vue, il fit passer les troupes de l'une dans l'autre, en
sorte que les Africains servaient en Espagne, et les Espagnols en
Afrique. Il en usa ainsi, persuad que ces soldats, loigns chacun de
leur patrie, seraient plus propres au service, et d'ailleurs lui
demeureraient plus fidlement attachs, se servant comme d'otages les
uns aux autres. Les troupes qu'il laissa en Afrique montaient environ 
quarante mille hommes, dont il y en avait douze cents de cavalerie;
celles d'Espagne  un peu plus de quinze mille, parmi lesquels il y
avait deux mille cinq cent cinquante chevaux. Il laissa  son frre
Asdrubal le commandement des troupes d'Espagne, avec une flotte de prs
de soixante vaisseaux pour garder les ctes, et lui donna de sages
conseils sur la manire dont il devait se conduire, soit par rapport aux
Espagnols, soit par rapport aux Romains, s'ils venaient l'attaquer.

Avant qu'Annibal partt pour son expdition, Tite-Live remarque qu'il
alla  Cadix pour s'acquitter des voeux qu'il avait faits  Hercule, et
qu'il lui en ft de nouveaux pour obtenir un heureux succs dans la
[Marge: Lib. 3, p. 192 et 193.] guerre o il allait s'engager. Polybe
nous donne en peu de mots une ide fort nette de l'espace des lieux que
devait traverser Annibal pour arriver en Italie. On compte depuis
Carthagne, d'o il partit, jusqu' l'bre, deux mille deux cents stades
(110 lieues)[267]; depuis l'bre jusqu' Emporium, petite ville maritime
qui spare l'Espagne des Gaules, selon Strabon, seize cents [Marge: Lib.
3, pag 199.] stades (80 lieues); depuis Emporium jusqu'au passage du
Rhne, pareil espace de seize cents stades (80 lieues); depuis le
passage du Rhne jusqu'aux Alpes, quatorze cents stades (70 lieues);
depuis les Alpes jusque dans les plaines de l'Italie, douze cents stades
(60 lieues): ainsi, depuis Carthagne jusqu'en Italie, l'espace est de
huit mille stades, c'est--dire, de quatre cents lieues.

[Note 267: Polybe dit 2600 stades, [Grec: exakosioi stadioi pros
dischilious], c'est--dire 260 milles gographiques, ou 86 lieues 2/3.

     Ci     2600 stades, ou 86 lieues 2/3.
     Plus   1600            53        1/3.
     Plus   1600            53        1/3.
     Plus   1400            46        2/3.
     Plus   1200            40        "

     Total. 8400 stades, ou 280 lieues.

Polybe donne, en nombre rond, _environ 9000 stades_. Comme cet auteur a
le soin de dire que la route tait marque de 8 en 8 stades par des
bornes milliaires, on voit que les stades dont il est question sont des
stades grecs, dits olympiques, dont 8 taient compris dans un mille
romain, et 600 dans un degr; consquemment il en faut 10 pour un mille
gographique, et 30 pour une lieue de 20 au degr.--L.]

[Marge: Polyb. l. 3, p. 188 et 189.] Annibal avait long-temps auparavant
pris de sages prcautions pour connatre la nature et la situation des
lieux par o il devait passer; pour pressentir la disposition des
Gaulois  l'gard des Romains[268]; pour gagner, par des prsents, leurs
chefs, qu'il savait tre fort intresss; et pour s'assurer de
l'affection et de la fidlit d'une partie des peuples. Il n'ignorait
pas que le passage des Alpes lui coterait beaucoup de peine; mais il
savait qu'il n'tait pas impraticable, et cela lui suffisait.

[Note 268: Audierunt proccupatos jam ab Annibale Gallorum animos
esse: sed ne illi quidem ipsi salis mitem gentem fore, ni subind auro,
cujus avidissima gens est, principum animi concilieritur. (LIV. lib.
21, n. 20.)]

[Marge: Polyb. p. 189 et 190. Liv. lib. 21, n. 22-24.] Ds que le
printemps fut venu, Annibal se mit en marche, et partit de Carthagne,
o il avait pass le quartier d'hiver. Son arme, pour-lors, tait
compose de plus de cent mille hommes, dont il y en avait douze mille de
cavalerie: il menait prs de quarante lphants. Ayant pass l'bre, il
subjugua en peu de temps les peuples qui se rencontrrent sur sa marche,
et perdit assez de monde dans cette expdition. Il laissa Hannon pour
commander dans tout le pays entre l'bre et les Pyrnes, avec onze
mille hommes, et leur confia les bagages de ceux qui devaient le suivre.
Il en renvoya autant, chacun dans son pays, s'assurant par l de leur
bonne volont quand il aurait besoin de recrues, et montrant aux autres
une esprance certaine de retour quand ils le voudraient. Il passe donc
les Pyrnes, et s'avance jusqu'au bord du Rhne avec cinquante mille
hommes de pied et neuf mille chevaux: arme formidable, moins par le
nombre que par la valeur des troupes, qui avaient servi plusieurs annes
en Espagne, et qui y avaient appris le mtier de la guerre sous les plus
habiles capitaines qu'et jamais eus Carthage.

_Passage du Rhne._

[Marge: Polyb. l. 3, p. 195-200. Liv. lib. 21, n. 26-28.] Annibal,
arriv[269] environ  quatre journes de l'embouchure du Rhne,
entreprit de le passer, parce qu'en cet endroit le fleuve n'avait que la
simple largeur de son lit. Il acheta des habitants du pays tous les
canots et toutes les petites barques, qu'ils avaient en assez grand
nombre  cause de leur commerce; il fit construire aussi  la hte une
quantit extraordinaire de bateaux, de nacelles, de radeaux. A son
arrive il avait trouv les Gaulois posts sur l'autre bord, et bien
disposs a lui disputer le passage. Il n'tait pas possible de les
attaquer de front. Il commanda un dtachement considrable de ses
troupes sous la conduite d'Hannon, fils de Bomilcar, pour aller passer
le fleuve plus haut; et, afin de drober sa marche et son dessein  la
connaissance des ennemis, il le fit partir de nuit. La chose russit
comme il l'avait projete[270]: ils passrent le fleuve le lendemain,
sans trouver aucune rsistance.

[Note 269: Un peu au-dessus d'Avignon.]

[Note 270: On croit que ce fut entre Roquemaure et le
Pont-Saint-Esprit.

= Un peu au-dessus de Roquemaure,  9 ou 10,000 toises au N. d'Avignon.
La date de ce passage est du 28 au 30 Septembre.--L.]

Us se reposrent le reste du jour, et pendant la nuit ils s'avancrent 
petit bruit vers l'ennemi. Le matin, quand ils eurent donn les signaux
dont on tait convenu, Annibal se mit en tat de tenter le passage. Une
partie des chevaux, tout quips, tait dans les bateaux, afin que les
cavaliers pussent,  la descente, attaquer sur-le-champ les ennemis: les
autres passaient  la nage aux deux cts des bateaux, du haut desquels
un homme seul tenait les brides de trois ou quatre chevaux. Les
fantassins taient ou sur des radeaux, ou dans de petites barques, et
dans des espces de petites gondoles, qui n'taient autre chose que des
troncs d'arbres qu'ils avaient eux-mmes creuss. On avait rang les
grands bateaux sur une mme ligne, au haut du courant, pour rompre la
rapidit des flots, et rendre le passage plus ais au reste de la petite
flotte. Quand les Gaulois la virent s'avancer sur le fleuve, ils
poussrent, selon leur coutume, des cris et des hurlements
pouvantables, heurtrent leurs boucliers les uns contre les autres, en
les levant au-dessus de leurs ttes, et lancrent force traits; mais
ils furent bien tonns quand ils entendirent derrire eux un grand
bruit, qu'ils aperurent le feu qu'on avait mis  leurs tentes, et
qu'ils se sentirent attaqus vivement en tte et en queue. Ils ne
trouvrent de sret que dans la fuite, et se retirrent dans leurs
villages. Le reste des troupes passa ensuite fort tranquillement.

Il n'y eut que les lphants qui causrent beaucoup d'embarras. Voici
comme on s'y prit pour les faire passer; ce ne fut que le jour suivant.
On avana du bord du rivage dans le fleuve un radeau long de deux cents
pieds, et large de cinquante, qui tait fortement attach au rivage par
de gros cbles, et tout couvert de terre, en sorte que ces animaux, en y
entrant, s'imaginaient marcher  l'ordinaire sur la terre. De ce premier
radeau ils passaient dans un second, construit de la mme sorte, mais
qui n'avait que cent pieds de longueur, et qui tenait au premier par des
liens faciles  dlier. On faisait marcher  la tte les femelles: les
autres lphants les suivaient; et, quand ils taient passs dans le
second radeau, on le dtachait du premier, et on le conduisait  l'autre
bord en le remorquant par le secours des petites barques; puis il venait
reprendre ceux qui taient rests. Quelques-uns tombrent dans l'eau,
mais ils arrivrent comme les autres sur le rivage, sans qu'il s'en
noyt un seul.

_Marche qui suivit le passage du Rhne._

[Marge: Polyb. l. 3, p. 200-202. Liv. lib. 21, n. 31, 32.] Les deux
consuls romains taient partis ds le commencement du printemps, chacun
pour sa province: P. Scipion pour l'Espagne, avec soixante vaisseaux,
deux lgions romaines, quatorze mille fantassins, et douze cents chevaux
des allis; Tib. Sempronius pour la Sicile, avec cent soixante
vaisseaux, deux lgions, seize mille hommes d'infanterie et dix-huit
cents chevaux des allis. La lgion pour-lors, chez les Romains, tait
de quatre mille hommes de pied et de trois cents chevaux. Sempronius
avait fait des prparatifs extraordinaires  Lilybe, ville et port de
Sicile, dans le dessein de passer tout d'un coup en Afrique. Scipion,
pareillement, avait compt de trouver encore Annibal en Espagne, et d'y
tablir le thtre de la guerre. Il fut bien tonn, quand, arrivant 
Marseille, il apprit qu'Annibal tait au bord du Rhne, et songeait  le
passer. Il dtacha trois cents cavaliers pour aller reconnatre
l'ennemi; et Annibal, de son ct, ds qu'il eut appris que Scipion
tait  l'embouchure du Rhne, envoya, pour le mme effet, cinq cents
Numides, pendant qu'on tait occup  faire passer les lphants.

Dans le mme temps, ayant fait assembler l'arme, il donna une audience
publique, par le moyen d'un truchement,  un des princes de la Gaule
situe vers le P, qui venait l'assurer, au nom de la nation, qu'on
l'attendait avec impatience; que les Gaulois taient prts  se joindre
 lui pour marcher contre les Romains: et il s'offrait  conduire
l'arme par des endroits o elle trouverait des vivres en abondance.
Quand le prince se fut retir, Annibal parla aux troupes, fit valoir
extrmement cette dputation d'une nation gauloise, releva par de justes
louanges la bravoure qu'elles avaient montre jusque-l, et les exhorta
 soutenir dans la suite leur rputation et leur gloire. Les soldats,
pleins d'ardeur et de courage, levrent tous ensemble les mains, et
tmoignrent qu'ils taient prts  le suivre par-tout o il les
mnerait. Il marqua le dpart pour le lendemain; et, aprs avoir fait
des voeux et des supplications aux dieux pour le salut de tous les
soldats, il les renvoya, en leur recommandant de prendre de la
nourriture, et du repos.

Les Numides revinrent dans ce moment: ils avaient rencontr le
dtachement des Romains, et l'avaient attaqu. Le choc fut trs-rude, et
le carnage fort grand, eu gard au nombre. Il resta sur la place, du
ct des Romains, cent soixante hommes, et de l'autre plus de deux
cents; mais l'honneur de cette action demeura aux premiers, les Numides
ayant cd le champ de bataille, et s'tant retirs[271]. Cette premire
action fut prise comme un prsage du sort de cette guerre, et elle
sembla promettre aux Romains un heureux succs, mais qui leur coterait
bien cher, et qui leur serait bien disput. De part et d'autre, ceux qui
taient rests du combat, et qui avaient t  la dcouverte,
retournrent vers leurs chefs pour leur en porter des nouvelles.

[Note 271: Hoc principium simulque omen belli, ut summ rerum
prosperum eventum, ita haud san incruentam ancipitisque certaminis
victorium Romanis portendit. (LIV. lib. 21, n. 29.)]

Annibal partit le lendemain, comme il l'avait dclar, et traversa la
Gaule par le milieu des terres, en s'avanant vers le septentrion; non
que ce chemin ft le plus court pour arriver aux Alpes, mais parce qu'en
l'loignant de la mer il lui faisait viter la rencontre de Scipion, et
favorisait le dessein qu'il avait d'entrer en Italie avec toutes ses
forces, sans les avoir affaiblies par aucun combat.

Quelque diligence que ft Scipion, il n'arriva  l'endroit o Annibal
avait pass le Rhne que trois jours aprs qu'il en tait parti.
Dsesprant de pouvoir l'atteindre, il retourna  sa flotte, et se
rembarqua, rsolu de l'aller attendre  la descente des Alpes; mais,
afin de ne pas laisser l'Espagne sans dfense, il y envoya son frre
Cnius avec la plus grande partie de ses troupes, pour faire tte 
Asdrubal, et partit aussitt pour Gnes, destinant l'arme qui tait
dans la Gaule vers le P, pour l'opposer  celle d'Annibal.

Celui-ci, aprs une marche de quatre jours, arriva  une espce d'le
forme par le confluent[272] de deux rivires qui se joignent en cet
endroit[273]. L il fut pris pour arbitre entre deux frres qui se
disputaient le royaume. Celui  qui il l'adjugea fournit  toute l'arme
des vivres, des habits et des armes. C'tait le pays des Allobroges: on
appelait ainsi les peuples qui occupent maintenant les diocses de
Genve, de Vienne et de Grenoble. Sa marche fut assez tranquille jusqu'
ce qu'il fut arriv  la Durance; et il s'avana de l au pied des Alpes
sans trouver d'obstacle.

[Note 272: Le texte de Polybe, tel que nous l'avons, et celui de
Tite-Live, mettent cette le au confluent de la Sane et du Rhne,
c'est--dire  l'endroit o Lyon a t bti. C'est une faute visible. Il
y avait dans le grec [Grec: Skras], et l'on a substitu  ce mot
[Grec: o Araros]. Jacq. Gronove dit avoir vu dans un manuscrit de
Tite-Live, _Bisarar_, ce qui montre qu'il faut lire, _Isara Rhodanusque
amnes_, au lieu de _Arar Rhodanusque_, et que l'le en question est
forme par le confluent de l'Isre et du Rhne. La situation des
Allobroges, dont il est parl ici, en est une preuve vidente.

= Les variantes de Polybe sur cet important passage donnent [Grec: t
de SKRAS, SKORAS], et dans quatre manuscrits [Grec: t de SKARAS].
Lucas Holstenius a dit ingnieusement que [Grec: SKARAS] ou [Grec:
CKARAC] est un mot mal lu, pour [Grec: OICARAC], les copistes ayant
confondu le [Grec: C] avec [Grec: O], ce qui leur arrive souvent, et
li ensemble les deux [Grec: IC], pour en former la lettre [Grec: K]:
cette correction est d'autant plus certaine que l'article [Grec: HO]
manquait devant le mot [Grec: SKARAS]; car on lisait: [Grec: t men
gar o Rodanos, t de SKARAC]; il est clair qu'il aurait fallu au moins
[Grec: t de o SKARAC]: or, la correction donne [Grec: OICARAC] ou
[Grec:  Isaras]: M. Schweighuser a insr cette correction dans le
texte de Polybe.

Quant aux variantes de Tite-Live, elles donnent _pervernit ibi Ara_ ou
_Ibique Arar ou ibi Arar_, ou _Pervenit Bisarar_: de la comparaison de
ces variantes il rsulte videmment _pervenit: ibi Isarar ou Isara_, qui
est la vraie leon.--L.]

[Note 273: Sorte de triangle, dit Polybe, born d'un ct par le
Rhne, de l'autre par l'Isre, assez semblable au Delta d'gypte. Ce
pays est maintenant occup en trs-grande partie par le dpartement de
l'Isre; le reste par celui de la Drme, et une portion de la
Savoie.--L.]

_Passage des Alpes._

[Marge: Polyb. l. 3, p. 203-208. Liv. lib. 21, n. 32-37.] La vue de ces
montagnes, qui semblaient toucher au ciel, qui taient couvertes
par-tout de neige; o l'on ne dcouvrait que quelques cabanes informes,
disperses a-et-l, et situes sur des pointes de rochers
inaccessibles; que des troupeaux maigres et transis de froid; que des
hommes chevelus, d'un aspect sauvage et froce: cette vue, dis-je,
renouvela la frayeur qu'on en avait dj conue de loin, et glaa de
crainte tous les soldats. Quand on commena  y monter, on aperut les
montagnards, qui s'taient empars des hauteurs, et qui se prparaient 
disputer le passage: il fallut s'arrter. S'ils s'taient cachs dans
une embuscade, dit Polybe, et qu'aprs avoir laiss aux troupes le temps
de s'engager dans quelque mauvais pas, ils fussent venus tout d'un coup
fondre sur elles, l'arme tait perdue sans ressource. Annibal apprit
qu'ils ne gardaient ces hauteurs que de jour, aprs quoi ils se
retiraient: il s'en empara de nuit. Quand les Gaulois revinrent de grand
matin, ils furent fort surpris de voir leurs postes occups par
l'ennemi; mais ils ne perdirent pas courage. Accoutum  grimper sur ces
roches, ils attaquent les Carthaginois qui s'taient mis en marche, et
les harclent de tous cts. Ceux-ci avaient en mme temps  combattre
contre l'ennemi, et  lutter contre la difficult des lieux, o ils
avaient peine  se soutenir; mais le grand dsordre fut caus par les
chevaux, et les btes de somme charges du bagage, qui, effrayes des
cris et des hurlements des Gaulois, que les montagnes faisaient retentir
d'une manire horrible, et blesses quelquefois par les montagnards, se
renversaient sur les soldats, et les entranaient avec elles dans les
prcipices qui bordaient le chemin. Annibal, sentant bien que la perte
seule de ses bagages pouvait faire prir son arme, vint au secours des
troupes en cet endroit, et, ayant mis en fuite les ennemis, continua sa
marche sans trouble et sans danger, et arriva  un chteau qui tait la
place la plus importante du pays. Il s'en rendit matre, aussi-bien que
de tous les bourgs voisins, o il trouva de grands amas de bl et
beaucoup de bestiaux, qui servirent  nourrir son arme pendant trois
jours[274].

[Note 274: Annibal ctoya la rive gauche de l'Isre, puis la rive
gauche du Drac, jusqu' S. Bonnet,  l'entre du dpartement des
Hautes-Alpes; de l il gagna la Durance, qu'il remonta tantt sur la
rive droite, tantt sur la rive gauche, jusqu'au-dessus de Brianon; et
il atteignit le col du mont Genvre, entre le 26 et le 30 octobre. On
peut voir la discussion de cette route dans deux dissertations que j'ai
insres au journal des savants (anne 1819, _Janvier_, p. 22-36; et
_Dcembre_, p. 733-762).--L.]

Aprs une marche assez paisible, on eut un nouveau danger  essuyer. Les
Gaulois, feignant de vouloir profiter du malheur de leurs voisins, qui
s'taient mal trouvs d'avoir entrepris de s'opposer au passage des
troupes, vinrent saluer Annibal, lui apportrent des vivres, s'offrirent
 lui servir de guides, et lui laissrent des tages pour assurance de
leur fidlit. Annibal ne s'y fia que mdiocrement. Les lphants et les
chevaux marchaient  la tte: il suivait avec le gros de son infanterie,
attentif et prenant garde  tout. On arriva dans un dfil fort troit
et roide, command par une hauteur o les Gaulois avaient cach une
embuscade. Elle en sortit tout--coup, attaqua les Carthaginois de tous
cts, roulant contre eux des pierres d'une grandeur norme. Ils
auraient mis l'arme entirement en droute, si Annibal n'et fait des
efforts extraordinaires pour la tirer de ce mauvais pas.

Enfin, le neuvime jour, il arriva sur le sommet des Alpes. L'arme y
passa deux jours  se reposer et  se refaire de ses fatigues, aprs
quoi elle se remit en marche. Comme on tait dj en automne, il tait
tomb rcemment beaucoup de neige, qui couvrait tous les chemins, ce qui
jeta le trouble et le dcouragement parmi les troupes. Annibal s'en
aperut; et, s'tant arrt sur une hauteur d'o l'on dcouvrait toute
l'Italie, il leur montra les campagnes fertiles[275] arroses par le P,
auxquelles il touchait presque, ajoutant qu'il ne fallait plus qu'un
lger effort pour y arriver. Il leur reprsenta qu'une ou deux batailles
allaient finir glorieusement leurs travaux, et les enrichir pour
toujours en les rendant matres de la capitale de l'empire romain. Ce
discours, plein d'une si flatteuse esprance, et soutenu de la vue de
l'Italie, rendit l'allgresse et la vigueur aux troupes abattues. On
continua donc de marcher; mais la route n'en tait pas devenue plus
aise: au contraire, comme c'tait en descendant, la difficult et le
danger augmentaient; car les chemins taient presque par-tout escarps,
troits, glissants, en sorte que les soldats ne pouvaient se soutenir en
marchant, ni s'arrter lorsqu'ils avaient fait un mauvais pas, mais
tombaient les uns sur les autres, et se renversaient mutuellement.

[Note 275: Du Pimont.]

On arriva en un endroit plus difficile que tout ce qu'on avait rencontr
jusque-l: c'tait un sentier dj fort roide par lui-mme, et qui,
l'tant encore devenu davantage par un nouvel boulement des terres,
montrait un abyme qui avait plus de mille pieds de profondeur. La
cavalerie s'y arrta tout court. Annibal, tonn de ce retardement, y
accourut, et vit qu'en effet il tait impossible de passer outre. Il
songea  prendre un long dtour et  faire un grand circuit; mais la
chose ne se trouva pas moins impossible. Comme, sur l'ancienne neige qui
tait durcie par le temps, il en tait tomb depuis quelques jours une
nouvelle qui n'avait pas beaucoup de profondeur, les pieds d'abord, y
entrant facilement, s'y soutenaient; mais, quand celle-ci, par le
passage des premires troupes et des btes de somme, fut fondue, on ne
marchait que sur la glace, o tout tait glissant, o les pieds ne
trouvaient point de prise, et o, pour peu qu'on ft un faux pas et
qu'on voult s'aider des genoux ou des mains pour se retenir, on ne
rencontrait plus ni branches ni racines pour s'y attacher. Outre cet
inconvnient, les chevaux, frappant avec effort la glace pour se
retenir, et y enfonant leurs pieds, ne pouvaient plus les en retirer,
et y demeuraient pris comme dans un pige. Il fallut donc chercher un
autre expdient.

Annibal prit le parti de faire camper et reposer son arme pendant
quelque temps sur le sommet de cette colline, qui avait assez de
largeur, aprs en avoir fait nettoyer le terrain, et ter toute la neige
qui le couvrait, tant la nouvelle que l'ancienne, ce qui cota des
peines infinies. On creusa ensuite, par son ordre, un chemin dans le
rocher mme, et ce travail fut pouss avec une ardeur et une constance
tonnantes. Pour ouvrir et largir cette route, on abattit tous les
arbres des environs; et,  mesure qu'on les coupait, le bois tait rang
autour du roc, aprs quoi on y mettait le feu. Heureusement il faisait
un grand vent, qui alluma bientt une flamme ardente: de sorte que la
pierre devint aussi rouge que le brasier mme qui l'environnait. Alors
Annibal, si l'on en croit Tite-Live (car Polybe n'en dit rien), fit
verser dessus une grande quantit de vinaigre[276], qui, s'insinuant
dans les veines du rocher entr'ouvert par la force du feu, le calcina et
l'amollit. De cette sorte, en prenant un long circuit, afin que la pente
ft plus douce, on pratiqua le long du rocher un chemin qui donna un
libre passage aux troupes, aux bagages, et mme aux lphants. On
employa quatre jours  cette opration. Les btes de somme mouraient de
faim, car on ne trouvait rien pour elles dans ces montagnes toutes
couvertes de neige. On arriva enfin dans des endroits cultivs et
fertiles, qui fournirent abondamment du fourrage aux chevaux, et toutes
sortes de nourritures aux soldats.

[Note 276: Plusieurs rejettent ce fait comme suppos. Pline ne
manque pas d'observer la force du vinaigre, pour rompre des pierres et
des rochers. _Saxa rumpit infusum, qu non ruperit ignis antecedens_
(lib. 23, c. 1). C'est pourquoi il appelle le vinaigre _succus rerum
domitor_ (lib. 33, cap. 2). Dion, en parlant du sige de la ville
d'leuthre, dit qu'on en fit tomber les murailles par la force du
vinaigre (lib. 36, pag. 8). Apparemment ce qui arrte ici est la
difficult, o Annibal dut tre, de trouver dans ces montagnes la
quantit de vinaigre ncessaire pour cette opration.

=videmment c'est en cela que consiste la difficult: car on ne nie pas
que le vinaigre ne dcompose la pierre calcaire lorsqu'elle est calcine
par le feu: mais cette difficult est insoluble. On a cru que cette
fable est de l'invention de Tite-Live; je ne le pense pas. C'est
probablement une de ces traditions populaires qui durent leur origine 
l'tonnement dont la marche merveilleuse d'Annibal avait frapp tous les
esprits. Polybe en effet reproche aux historiens d'Annibal, d'accueillir
de ces traditions mensongres pour rendre leur narration plus attachante
et plus dramatique (POLYB. III, c. 47,  6). Appien lui-mme ne ddaigne
pas de rapporter cette fable (_Bell. Annib._  4). Il n'est donc pas
surprenant que Tite-Live l'ait insre dans son histoire.--L.]

_Entre dans l'Italie._

[Marge: Polyb. l. 3, pag. 209 et 212-214. Liv. lib. 21, n. 39.] L'arme
d'Annibal, lorsqu'elle entra en Italie, tait beaucoup infrieure en
nombre  ce qu'elle tait quand il partit de l'Espagne, o nous avons vu
qu'elle montait  prs de soixante mille hommes. Sur la route elle avait
fait de grandes pertes, soit dans les combats qu'il fallut soutenir,
soit au passage des rivires. En quittant le Rhne, elle tait encore de
trente-huit mille hommes de pied et de plus de huit mille chevaux: le
passage des Alpes la diminua de prs de la moiti. Il ne restait plus 
Annibal que douze mille Africains, huit mille Espagnols d'infanterie, et
six mille chevaux: c'est lui-mme qui l'avait marqu sur une colonne
prs du promontoire Lacinien. Il y avait cinq mois et demi qu'il tait
parti de la Nouvelle-Carthage, en comptant les quinze jours que lui
avait cot le passage des Alpes, lorsqu'il planta ses tendards dans
les plaines du P ( l'entre du Pimont): on pouvait tre alors dans le
mois de septembre.

Son premier soin fut de donner quelque repos  ses troupes, qui en
avaient un extrme besoin. Lorsqu'il les vit en bon tat, les peuples du
territoire de Turin[277] ayant refus de faire alliance avec lui, il
alla camper devant la principale de leurs villes, l'emporta en trois
jours, et fit passer au fil de l'pe tous ceux qui lui avaient t
opposs. Cette expdition jeta une si grande terreur parmi les barbares,
qu'ils vinrent tous d'eux-mmes se rendre  discrtion. Le reste des
Gaulois en aurait fait autant, si la crainte de l'arme romaine qui
approchait ne les et retenus. Annibal alors jugea qu'il n'y avait point
de temps  perdre, qu'il fallait avancer dans le pays, et hasarder
quelque exploit qui pt tablir la confiance parmi les peuples qui
auraient envie de se dclarer pour lui.

[Note 277: Les Taurins, qui habitaient au pied du Mont Genvre,
jusqu'aux bords du P.--L.]

Cette rapidit extraordinaire d'Annibal tonna Rome, et y jeta une
grande alarme. Sempronius reut ordre de quitter la Sicile pour venir au
secours de sa patrie; et P. Scipion, l'autre consul, s'avana  grandes
journes vers l'ennemi, passa le P, et alla camper prs du Tsin[278].

[Note 278: C'est une petite rivire de l'Italie, dans la Lombardie.

= C'est une grande rivire qui sort du lac Majeur, et se jette dans le
P.--L.]

_Combat de cavalerie prs du Tsin._

[Marge: Polyb. l. 3, p. 214-218. Liv. lib. 21, n. 39-47.] Les armes
tant en prsence, les chefs de part et d'autre haranguent leurs soldats
avant que d'en venir aux mains. Scipion[279], aprs avoir reprsent 
ses troupes la gloire de leur patrie et les exploits de leurs anctres,
les avertit que la victoire est entre leurs mains, puisqu'ils n'auront
affaire qu' des Carthaginois, si souvent vaincus, rduits  tre leurs
tributaires pendant vingt ans, et accoutums depuis long-temps  tre
presque leurs esclaves; que l'avantage qu'ils ont remport contre
l'lite de la cavalerie carthaginoise[280] est un gage assur du succs
du reste de toute la guerre; qu'Annibal, au passage des Alpes, vient de
perdre la meilleure partie de son arme; que ce qui lui en reste est
puis par la faim, le froid, les fatigues et la misre; qu'il leur
suffira de se montrer pour mettre en fuite des troupes qui ressemblent
plus  des spectres qu' des hommes; qu'enfin la victoire est devenue
ncessaire, non-seulement pour couvrir l'Italie, mais pour sauver Rome
mme, du sort de laquelle le combat va dcider, et qui n'a point d'autre
arme  opposer aux ennemis.

[Note 279: Il avait dbarqu  Pise, en trurie, ramenant ses
troupes de Marseille (v. plus haut, p. 287).]

[Note 280: Scipion veut parler du succs des 300 cavaliers romains
contre les 500 cavaliers numides, envoys par Annibal en reconnaissance,
lors du passage du Rhne (v. plus haut, p. 285).--L.]

Annibal, pour se mieux faire entendre  des soldats d'un esprit
grossier, parle  leurs yeux avant que de parler  leurs oreilles, et ne
songe  les persuader par des raisons qu'aprs les avoir remus par le
spectacle. Il offre des armes  plusieurs des prisonniers montagnards,
les fait combattre deux  deux  la vue de son arme, promettant la
libert et des prsents magnifiques  ceux qui sortiraient vainqueurs.
La joie avec laquelle ces barbares courent au combat sur de pareils
motifs donne occasion  Annibal de tracer plus vivement  ses gens, par
ce qui vient de se passer  leurs yeux, une image sensible de leur
situation prsente, qui, en leur tant tous les moyens de reculer en
arrire, leur impose une ncessit absolue de vaincre ou de mourir, pour
viter les maux infinis prpars  ceux qui seront assez lches pour
cder aux Romains. Il tale  leurs yeux la grandeur des rcompenses, la
conqute de toute l'Italie, le pillage de Rome, cette ville si riche et
si opulente, une victoire illustre, une gloire immortelle. Il rabaisse
la puissance romaine, dont le vain clat ne doit point blouir des
guerriers comme eux, qui sont venus des colonnes d'Hercule jusque dans
le coeur de l'Italie, au travers des nations les plus froces. Pour ce
qui le regarde personnellement, il ne daigne pas se comparer avec un
Scipion, gnral de six mois, lui, presque n, du moins nourri, dans la
tente d'Amilcar son pre; vainqueur de l'Espagne, de la Gaule, des
habitants des Alpes, et, ce qui est beaucoup plus, vainqueur des Alpes
mmes. Il excite leur indignation contre l'insolence des Romains, qui
ont os demander qu'on le leur livrt avec les soldats qui avaient pris
Sagonte; et il pique leur jalousie contre l'orgueil insupportable de ces
matres imprieux, qui croient que tout leur doit obir, et qu'ils ont
droit d'imposer des lois  toute la terre.

Aprs ces discours de part et d'autre, on se prpare au combat. Scipion,
ayant jet un pont sur le Tsin, fit passer ses troupes. Deux mauvais
prsages avaient jet le trouble et l'alarme dans son arme. Les
Carthaginois taient pleins d'ardeur: Annibal leur fait de nouvelles
promesses; et, ayant fendu avec une pierre la tte de l'agneau qu'il
immolait, il prie Jupiter de l'craser de mme, s'il ne donnait  ses
soldats les rcompenses qu'il venait de leur promettre.

Scipion fait marcher  la premire ligne les gens de trait avec la
cavalerie gauloise, forme la seconde ligne de l'lite de la cavalerie
des allis, et avance au petit pas. Annibal marche au-devant de lui avec
toute sa cavalerie, plaant au centre la cavalerie  frein, et la
numide[281] sur les ailes, pour envelopper l'ennemi. Les chefs et la
cavalerie ne demandant qu' combattre, on commence  charger. Au premier
choc, les soldats de Scipion, arms  la lgre, eurent  peine lanc
leurs premiers traits, qu'pouvants par la cavalerie carthaginoise, qui
venait sur eux, et craignant d'tre fouls aux pieds par les chevaux,
ils plirent, et s'enfuirent par les intervalles qui sparaient les
escadrons. Le combat se soutint long-temps  forces gales: de part et
d'autre beaucoup de cavaliers mirent pied  terre, de sorte que l'action
devint d'infanterie comme de cavalerie. Pendant ce temps-l les Numides
enveloppent l'ennemi, et fondent par les derrires sur ces gens de trait
qui d'abord avaient chapp  la cavalerie, et les crasent sous les
pieds de leurs chevaux. Les troupes qui taient au centre des Romains
avaient combattu jusque-l avec beaucoup de valeur: de part et d'autre
il tait rest sur la place bien du monde, et plus mme du ct des
Carthaginois; mais les troupes romaines furent mises en dsordre par
l'attaque des Numides, qui les prirent en queue, et sur-tout par la
blessure du consul, qui le mit hors d'tat de combattre: ce gnral fut
tir des mains des ennemis par le courage de son fils, qui n'avait
pour-lors que dix-sept ans, et qui mrita ensuite le surnom
d'_Africain_, pour avoir termin glorieusement cette guerre.

[Note 281: Les Numides ne mettaient  leurs chevaux ni frein, ni
bride, ni selle.

= Il parat que leurs chevaux n'avaient qu'une muserolle,  laquelle
tait attache une bride. C'est l ce que Virgile a entendu par _Numid
infreni_ (_neid._ IV, 41).--L.]

Le consul, bless dangereusement, se retira en bon ordre, et fut conduit
dans son camp par un gros de cavaliers qui le couvraient de leurs armes
et de leurs corps: le reste des troupes l'y suivit. Il se hta d'arriver
au P, le fit passer  son arme, et rompit le pont: ce qui empcha
Annibal de l'atteindre.

On convient qu'Annibal dut cette premire victoire  sa cavalerie, et on
jugea ds-lors qu'elle faisait la principale force de son arme, et que
pour cette raison les Romains devaient viter les plaines larges et
dcouvertes, telles que sont celles qui se trouvent entre le P et les
Alpes.

Aussitt aprs la journe du Tsin, tous les Gaulois du voisinage
s'empressrent  l'envi de venir se rendre  Annibal, de le fournir de
munitions, et de prendre parti dans ses troupes; et ce fut l, comme
Polybe l'a dj fait remarquer, la principale raison qui obligea ce sage
et habile gnral, malgr le petit nombre et la faiblesse de ses
troupes, de hasarder une bataille, qui tait devenue pour lui d'une
absolue ncessit, dans l'impuissance o il tait de retourner en
arrire quand il l'aurait voulu, parce qu'il n'y avait qu'une bataille
qui pt faire dclarer en sa faveur les Gaulois, dont le secours tait
l'unique ressource qui lui restt dans la conjoncture prsente.

_Bataille de la Trbie._

[Marge: Polyb. l. 3, p. 220-227. Liv. lib. 21, n. 51-56.] Le consul
Sempronius, sur les ordres du snat, tait revenu de Sicile 
Rimini[282]. De l il marcha vers la Trbie, petite rivire de la
Lombardie, qui se jette dans le P un peu au-dessus de Plaisance, o il
joignit ses troupes avec celles de Scipion. Annibal s'approcha du camp
des Romains, dont il n'tait plus spar que par la petite rivire. La
proximit des armes donnait lieu  de frquentes escarmouches, dans
l'une desquelles Sempronius,  la tte d'un corps de cavalerie, remporta
contre un parti de Carthaginois un avantage assez peu considrable, mais
qui augmenta beaucoup la bonne opinion que ce gnral avait
naturellement de son mrite.

[Note 282: Appele alors _Ariminium_.--L.]

Ce lger succs lui paraissait une victoire complte. Il se vantait
d'avoir vaincu l'ennemi dans un genre de combat o son collgue avait
t dfait, et d'avoir par l relev le courage abattu des Romains.
Dtermin  en venir au plus tt  une action dcisive, il crut, pour la
biensance, devoir consulter Scipion, qu'il trouva d'un avis entirement
contraire au sien. Celui-ci reprsentait que, si l'on donnait aux
nouvelles leves le temps de s'exercer pendant l'hiver, on en tirerait
plus de service la campagne suivante; que les Gaulois, naturellement
lgers et inconstants, se dtacheraient peu  peu d'Annibal; que, sa
blessure tant gurie, sa prsence pourrait tre de quelque utilit dans
une affaire gnrale: enfin il le priait instamment de ne point passer
outre.

Quelque solides que fussent ces raisons, Sempronius ne put les goter:
il voyait sous ses ordres seize mille Romains et vingt mille allis,
sans compter la cavalerie; c'tait le nombre o montait en ce temps-l
une arme complte, lorsque les deux consuls se trouvaient joints
ensemble: l'arme ennemie tait  peu prs de pareil nombre. La
conjoncture lui paraissait tout--fait favorable. Il disait hautement
que tous demandaient la bataille, except son collgue, qui, devenu par
sa blessure plus malade de l'esprit que du corps, ne pouvait souffrir
qu'on parlt de combat. Mais enfin, tait-il juste de laisser languir
tout le monde avec lui? Qu'attendait-il davantage? Esprait-il qu'un
troisime consul et qu'une nouvelle arme viendraient  son secours? Il
tenait de pareils discours, et parmi les soldats, et jusque dans la
tente de Scipion. Le temps de l'lection des nouveaux gnraux, qui
approchait, lui faisait craindre qu'on ne lui envoyt un successeur
avant qu'il et pu terminer la guerre, et il croyait devoir profiter de
la maladie de son collgue pour s'assurer  lui seul tout l'honneur de
la victoire. Comme il ne cherchait pas le temps des affaires, dit
Polybe, mais le sien, il ne pouvait manquer de prendre de mauvaises
mesures. Il donna donc ordre aux soldats de se tenir prts  combattre.

C'tait tout ce que desirait Annibal, qui avait pour maxime qu'un
gnral qui s'est avanc dans un pays ennemi ou tranger, et qui a form
une entreprise extraordinaire, n'a de ressource qu'en soutenant toujours
les esprances des allis par quelque nouvel exploit: d'ailleurs,
sachant qu'il n'aurait affaire qu' des troupes de nouvelle leve, qui
taient sans exprience, il desirait profiter de l'ardeur des Gaulois,
qui demandaient le combat, et de l'absence de Scipion,  qui sa blessure
ne permettait pas d'y assister. Il ordonna donc  Magon de se mettre en
embuscade avec deux mille hommes, tant cavalerie qu'infanterie, sur les
bords escarps du petit ruisseau[283] qui sparait les deux camps, et de
se tenir cach parmi les arbrisseaux, qui y taient en grande quantit.
Souvent une embuscade est plus sre dans un terrain plat et uni, mais
fourr comme tait celui-l, que dans des bois, parce qu'on s'en dfie
moins. Il fit ensuite passer la Trbie aux cavaliers numides, avec ordre
de s'avancer ds le point du jour jusqu'aux portes du camp des ennemis
pour les attirer au combat, et de repasser la rivire en se retirant,
pour engager les Romains  la passer aussi. Ce qu'il avait prvu ne
manqua pas d'arriver. Le bouillant Sempronius envoya d'abord contre les
Numides toute sa cavalerie, puis six mille hommes de trait, qui furent
bientt suivis de tout le reste de l'arme. Les Numides lchrent le
pied  dessein: les Romains les poursuivirent avec chaleur, et passrent
la Trbie sans rsistance, mais non sans beaucoup souffrir, ayant de
l'eau jusque sous les aisselles, parce qu'ils trouvrent le
ruisseau[284] enfl par les torrents qui y taient tombs des montagnes
voisines pendant la nuit. On tait pour-lors vers le solstice d'hiver,
c'est--dire en dcembre; il neigeait ce jour-l mme, et faisait un
froid glaant. Les Romains taient sortis  jeun, et sans avoir pris
aucune prcaution; au lieu que les Carthaginois, par l'ordre d'Annibal,
avaient bu et mang sous leurs tentes, avaient mis leurs chevaux en
tat, s'taient frotts d'huile, et revtus de leurs armes auprs du
feu.

[Note 283: Il parat que par le mot [Grec: Reithron], Polybe entend
un _ravin_; c'est dans le lit de ce ravin, dont les bords taient
levs, qu'Annibal plaa son embuscade.--L.]

[Note 284: Il s'agit de la Trbie, et non du _ruisseau_. Il semble
que Rollin n'a pas bien entendu Polybe en cet endroit.--L.]

On en vint aux mains en cet tat. Les Romains se dfendirent assez
long-temps et avec assez de courage; mais la faim, le froid, la fatigue,
leur avaient t la moiti de leurs forces. La cavalerie carthaginoise,
qui surpassait de beaucoup la romaine en nombre et en vigueur, l'enfona
et la mit en fuite. Le dsordre se mit bientt aussi dans l'infanterie.
L'embuscade, tant sortie  propos, vint fondre tout--coup sur elle par
les derrires, et acheva la droute. Un gros de troupes, au nombre de
plus de dix mille hommes, eut le courage de se faire jour  travers les
Gaulois et les Africains, dont ils firent un grand carnage; et, ne
pouvant ni secourir les leurs, ni retourner au camp, dont la cavalerie
numide, la rivire et la pluie ne leur permettaient pas de reprendre le
chemin, ils se retirrent en bon ordre  Plaisance: la plupart des
autres qui restrent prirent sur les bords de la rivire, crass par
les lphants et par la cavalerie. Ceux qui purent chapper allrent
joindre le gros dont nous avons parl. Scipion se rendit aussi 
Plaisance la nuit suivante. La victoire fut complte du ct des
Carthaginois, et la perte peu considrable, si ce n'est que le froid, la
pluie, la neige, leur firent prir beaucoup de chevaux, et de tous les
lphants on n'en put sauver qu'un seul.

[Marge: Polyb. l. 5, p. 228-229. Liv. lib. 21, n. 60-61.] Cette campagne
et la suivante furent plus heureuses pour les Romains en Espagne. Cn.
Scipion la subjugua jusqu' l'bre, dfit Hannon, et le fit prisonnier.

[Marge: Polyb. pag. 229.] Annibal profita des quartiers d'hiver pour
faire reposer ses troupes, et pour gagner les habitants du pays. Dans
cette vue, aprs avoir dclar aux prisonniers qu'il avait faits sur les
allis des Romains qu'il n'tait pas venu pour leur faire la guerre,
mais pour remettre les Italiens en libert, et pour les dfendre contre
les Romains, il les renvoya tous sans ranon dans leur patrie.

[Marge: Liv. lib. 21, n. 58.] A peine l'hiver tait-il fini, qu'il prit
le chemin de la Toscane, o il se htait de passer pour deux grandes
raisons; la premire tait pour viter les effets de la mauvaise volont
des Gaulois, qui se lassaient du long sjour de l'arme carthaginoise
sur leurs terres, et qui souffraient avec impatience de porter tout le
poids d'une guerre dans laquelle ils n'taient entrs que pour la faire
chez leurs ennemis communs; la seconde, pour augmenter, par une dmarche
hardie, la rputation de ses armes parmi tous les peuples d'Italie, en
portant la guerre jusque dans le voisinage de Rome, et pour ranimer
l'ardeur de ses troupes et des Gaulois ses allis par le pillage des
terres ennemies. Mais il fut attaqu au passage de l'Apennin d'une
horrible tempte, qui lui fit perdre beaucoup de monde. Le froid, la
pluie, les vents, la grle, semblaient avoir conjur sa ruine, en sorte
que ce que les Carthaginois avaient souffert au passage des Alpes leur
paraissait moins affreux. De l il retourna  Plaisance, o il donna
contre Sempronius, qui tait aussi revenu de Rome, un second combat: la
perte fut  peu prs gale de part et d'autre.

[Marge: Polyb. _Ibid._

Liv. lib. 22, n. 1. Appian. in bell. Annib. pag. 316.] Ce fut dans ce
mme quartier d'hiver qu'il s'avisa d'un stratagme vraiment
carthaginois. Il tait environn de peuples lgers et inconstants; la
liaison qu'il avait contracte avec eux tait encore toute rcente; il
avait  craindre que, changeant  son gard de dispositions, ils ne lui
dressassent des piges, et n'attentassent sur sa vie. Pour la mettre en
sret, il fit faire des perruques et des habits pour toutes les
diffrentes sortes d'ge: il prenait tantt l'un, tantt l'autre, et se
dguisait si souvent, que non-seulement ceux qui ne le voyaient qu'en
passant, mais ses amis mme, avaient peine  le reconnatre.

[Marge: Polyb. l. 3, p. 230-231. Liv. lib. 22, n. 2.] On avait nomm 
Rome pour consuls Cn. Servilius et C. Flaminius. Annibal ayant appris
que celui-ci tait dj arriv  Arretium, Ville de la Toscane, crut
devoir [Marge: AN. M. 3788 ROM. 552.] hter sa marche pour l'atteindre
au plus tt. De deux chemins qu'on lui indiqua, il prit le plus court,
quoiqu'il ft trs-difficile et presque impraticable, parce qu'il
fallait passer  travers un marais. L'arme y souffrit des fatigues
incroyables. Pendant quatre jours et trois nuits, elle eut le pied dans
l'eau, sans pouvoir prendre un moment de sommeil. Annibal lui-mme,
mont sur le seul lphant qui lui restait, eut bien de la peine  en
sortir. Les veilles continuelles, jointes aux vapeurs grossires qui
s'exhalaient de ce lieu marcageux, et  l'intemprie de la saison, lui
firent perdre un oeil.[285]

[Note 285: Cette partie de la marche d'Annibal a offert aux
critiques de grandes difficults: ils ont fait errer ce gnral dans les
Apennins, depuis Bologne jusqu' _Fesul_, de la manire la plus
invraisemblable. Je pense qu'Annibal se rendit directement de Plaisance,
 travers l'Apennin, par Pontremoli, Sarzani, Lucques; et que les marais
dans lesquels il fut forc de s'engager, sont ceux que l'Arno formait
dans toute la partie infrieure de son cours. Ceux qui se sont autoriss
des ossements d'lphants fossiles qu'on a trouvs dans certains lieux
des Apennins, pour tablir qu'Annibal y avait pass, n'ont pas song
que, selon Polybe, un _seul_ de ses lphants put chapper au froid,
lors de la bataille de la Trbie.--L.]

_Bataille de Trasimne._

[Marge: Polyb. l. 3, p. 231-238. Liv. lib. 22. n. 3-8.] Annibal, aprs
tre sorti, presque contre toute esprance, de ce pas dangereux, et
avoir fait prendre quelque repos  ses troupes, alla camper entre
Arretium et Fsule, dans le territoire le plus riche et le plus fertile
de la Toscane. Il s'attacha d'abord  connatre le caractre de
Flaminius, pour tirer avantage de son faible; ce qui, selon Polybe, doit
faire la principale tude d'un gnral d'arme. Il apprit que c'tait un
homme entt de son mrite, entreprenant, hardi, imptueux, avide de
gloire. Pour[286] le prcipiter de plus en plus dans ces vices, qui lui
taient naturels, il commena  irriter sa tmrit par le dgt et les
incendies qu'il fit faire  sa vue dans toute la campagne.

[Note 286: Apparebat ferociter omnia ac prproper acturum. Quque
pronior esset in sua vitia, agitare eum atque irritare Poenus parat.
(LIV. lib. 22, n. 3.)]

Flaminius n'tait pas d'humeur  rester tranquille dans son camp, quand
mme Annibal serait demeur en repos; mais, quand il vit qu'on ravageait
 ses yeux les terres des allis, il crut que c'tait une honte pour lui
qu'Annibal pillt impunment l'Italie, et s'avant sans trouver de
rsistance vers les murailles mmes de Rome. Il rejeta avec mpris les
sages avis de ceux qui lui conseillaient d'attendre son collgue, et de
se contenter pour le prsent d'arrter les ravages de l'ennemi.

Cependant Annibal avanait toujours vers Rome, ayant Cortone  sa
gauche, et le lac de Trasimne  sa droite. Quand il vit que le consul
le suivait de prs, dans le dessein de le combattre, pour l'arrter dans
sa marche, ayant reconnu que le terrain tait propre  donner bataille,
il ne songea aussi, de son ct, qu'aux moyens de la donner. Le lac de
Trasimne et les montagnes de Cortone forment un dfil fort serr,
au-del duquel on entre dans un vallon assez spacieux, bord des deux
cts, dans sa longueur, par des hauteurs assez grandes, et ferm dans
le dbouch, qui est  l'autre extrmit, par une colline escarpe, et
de difficile accs. C'est sur cette colline qu'Annibal alla camper avec
le gros de son arme, aprs avoir travers tout le vallon, et avoir
post l'infanterie lgre en embuscade sur les collines  droite, et
fait couler une partie de sa cavalerie derrire les minences, jusque
vers l'entre du dfil par o Flaminius devait ncessairement passer.
En effet, ce gnral, qui suivait l'ennemi avec chaleur pour le
combattre, tant arriv  la vue du dfil prs du lac, fut oblig de
s'y arrter, parce que la nuit approchait; mais il y entra le lendemain
ds la pointe du jour.

Annibal l'ayant laiss avancer avec toutes ses troupes plus de la moiti
du vallon, et voyant l'avant-garde des Romains assez prs de lui, donna
le signal du combat, et envoya ordre  ses troupes de sortir de leur
embuscade pour fondre en mme temps sur l'ennemi de tous cts. On peut
juger du trouble des Romains.

Ils n'taient pas encore rangs en bataille, et n'avaient pas prpar
leurs armes, lorsqu'ils se virent presss par-devant, par-derrire, et
par les flancs. Le dsordre se met en un moment dans tous les rangs.
Flaminius, seul intrpide dans une consternation si universelle, ranime
ses soldats de la main et de la voix, et les exhorte  se faire un
passage par le fer  travers les ennemis; mais le tumulte qui rgne
par-tout, les cris affreux des ennemis, et le brouillard qui s'tait
lev, empchent qu'on ne puisse ni le voir ni l'entendre. Cependant,
lorsqu'ils aperurent qu'ils taient enferms de tous cts, ou par les
ennemis, ou par le lac, l'impossibilit de se sauver par la fuite
rappela leur courage, et l'on commena  combattre de tous cts avec
une animosit tonnante. L'acharnement fut si grand dans les deux
armes, que personne ne sentit un tremblement de terre qui arriva dans
cette contre, et qui renversa des villes entires. Dans cette
confusion, Flaminius ayant t tu par un Gaulois insubrien, les Romains
commencrent  plier, et prirent ensuite ouvertement la fuite. Un grand
nombre, cherchant  se sauver, se prcipita dans le lac: d'autres, ayant
pris le chemin des montagnes, se jetrent eux-mmes au milieu des
ennemis qu'ils voulaient viter. Six mille seulement s'ouvrirent un
passage  travers les vainqueurs, et se retirrent en un lieu de sret;
mais ils furent arrts et faits prisonniers le lendemain. Il y eut
quinze mille Romains de tus dans cette bataille. Environ dix mille se
rendirent  Rome par diffrents chemins. Annibal renvoya les Latins,
allis des Romains, sans ranon. Il fit chercher inutilement le corps de
Flaminius pour lui donner la spulture. Il mit ensuite ses troupes en
quartier de rafrachissement, et rendit les derniers devoirs aux
principaux de son arme qui taient rests sur le champ de bataille au
nombre de trente. De son ct, la perte ne fut en tout que de quinze
cents hommes, la plupart Gaulois.

Annibal dpcha alors un courrier  Carthage, pour y porter la nouvelle
des heureux succs qu'il avait eus jusque-l en Italie. Elle y causa une
joie infinie pour le prsent, fit concevoir de merveilleuses esprances
pour l'avenir, et ranima le courage de tous les citoyens. Ils
s'appliqurent avec une ardeur incroyable  prendre des mesures pour
envoyer en Italie et en Espagne tous les secours capables d'y soutenir
les affaires.

A Rome, au contraire, la douleur et l'alarme furent universelles, quand
le prteur, du haut de la tribune aux harangues, eut prononc ces mots
en prsence du peuple: _Nous avons perdu une grande bataille_. Le snat,
uniquement occup du bien public, crut que, dans un si grand malheur et
dans un danger si pressant, il fallait avoir recours  des remdes
extraordinaires. On nomma pour dictateur Quintus Fabius, personnage
aussi distingu par sa sagesse que par sa naissance. A Rome, ds qu'on
avait nomm un dictateur, toute autorit cessait, except celle des
tribuns du peuple. On lui donna pour gnral de la cavalerie Marcus
Minucius. C'tait la seconde anne de la guerre.

_Conduite d'Annibal par rapport  Fabius._

[Marge: Polyb. l. 3, p. 239-255. Liv. lib. 22, n. 9-30.] Annibal, aprs
la bataille de Trasimne, ne jugeant pas encore  propos de s'approcher
de Rome, se contenta de battre la campagne et de ravager le pays. Il
traversa l'Ombrie et le Picnum, et arriva dans le territoire
d'Adria[287], aprs dix jours de marche. Il fit dans cette route un
riche butin. Ennemi implacable des Romains, il avait ordonn que l'on
fit main-basse sur tout ce qui s'en rencontrerait en ge de porter les
armes; et, ne trouvant d'obstacle nulle part, il s'avana jusque dans la
Pouille, en abandonnant au pillage les pays qui se trouvaient sur sa
route, et faisant par-tout le dgt, pour forcer les peuples  quitter
l'alliance des Romains, et pour apprendre  toute l'Italie que Rome
dcourage lui cdait la victoire.

[Note 287: Petite ville qui a donn son nom  la mer Adriatique.]

Fabius, suivi de Minucius et de quatre lgions, tait parti de Rome pour
aller chercher l'ennemi, mais dans la ferme rsolution de ne lui donner
aucune prise sur lui, de ne pas faire un seul mouvement sans avoir bien
reconnu les lieux, et de ne point hasarder de bataille qu'il ne ft
assur du succs.

Ds que les deux armes furent en prsence, Annibal, pour jeter
l'pouvante dans les troupes romaines, ne manqua pas de leur prsenter
la bataille en s'avanant jusque auprs des retranchements de leur camp;
mais, quand il vit que tout y tait calme, il se retira, blmant en
apparence la lchet de ses ennemis,  qui il reprochait d'avoir enfin
perdu cette valeur martiale si naturelle  leurs pres, mais outr au
fond de voir qu'il avait affaire  un gnral si diffrent de Sempronius
et de Flaminius, et que les Romains, instruits par leur dfaite, avaient
enfin trouv un chef capable de tenir tte  Annibal.

Ds ce moment il comprit qu'il n'aurait point  craindre d'attaques
vives et hardies de la part du dictateur, mais une conduite prudente et
mesure, qui pourrait le jeter dans de trs-grands embarras. Restait 
savoir si le nouveau gnral aurait assez de fermet pour suivre
constamment le plan qu'il paraissait s'tre trac. Il essaya donc de
l'branler par les divers mouvements qu'il faisait, par le ravage des
terres, par le pillage des villes, par l'incendie des bourgs et des
villages. Tantt il dcampait avec prcipitation, tantt il s'arrtait
tout d'un coup dans quelque vallon dtourn pour voir s'il ne pourrait
point le surprendre en rase campagne: mais Fabius conduisait ses troupes
par des hauteurs, sans perdre de vue Annibal; ne s'approchant jamais
assez de l'ennemi pour en venir aux mains, mais ne s'en loignant pas
non plus tellement, qu'il pt lui chapper. Il tenait exactement ses
soldats dans son camp, ne les laissant jamais sortir que pour les
fourrages, o il ne les envoyait qu'avec de fortes escortes. Il
n'engageait que de lgres escarmouches, et avec tant de prcaution, que
ses troupes y avaient toujours l'avantage. Par ce moyen il rendait
insensiblement au soldat la confiance que la perte de trois batailles
lui avait te, et il le mettait en tat de compter comme autrefois sur
son courage et sur son bonheur.

Annibal, aprs avoir fait un butin immense dans la Campanie, o il tait
demeur assez long-temps, dcampa pour ne point consumer les provisions
qu'il avait amasses, et dont il se rservait l'usage pour la saison o
la terre n'en fournit plus. D'ailleurs, il ne pouvait plus demeurer dans
un pays de vignobles et de vergers, plus agrable pour le spectacle
qu'utile pour la subsistance d'une arme, o il se serait vu rduit 
passer ses quartiers d'hiver entre des marais, des rochers et des
sables, pendant que les Romains auraient tir abondamment leurs convois
de Capoue et des plus riches contres de l'Italie: il prit donc le parti
d'aller s'tablir ailleurs.

Fabius jugea bien qu'Annibal serait oblig de prendre pour son retour le
mme chemin par lequel il tait venu, et qu'il serait facile de
l'inquiter dans sa marche. Il commence par s'assurer de Casilin, petite
ville situe sur le Vulturne, qui sparait les terres de Falerne de
celles de Capoue, en y jetant un corps de troupes assez considrable: il
dtache quatre milles hommes pour s'emparer du seul dfil par lequel
Annibal pouvait sortir; puis, selon sa coutume ordinaire, il va se
poster avec le reste de l'arme sur les hauteurs qui bordaient le
chemin.

Les Carthaginois arrivent, et campent dans la plaine au pied des
montagnes. Pour ce coup, le rus Carthaginois tomba dans le mme pige
qu'il avait tendu  Flaminius au dfil de Trasimne; et il semblait ne
pouvoir jamais se tirer de ce mauvais pas, n'y ayant qu'une seule issue,
dont les Romains taient les matres. Fabius, comptant que sa proie ne
pouvait point lui chapper, ne dlibrait plus que sur la manire de
s'en saisir. Il se flattait, avec assez d'apparence, de terminer la
guerre par cette seule action; cependant il jugea  propos de remettre
l'attaque au lendemain.

Annibal reconnut qu'on employait contre lui ses propres artifices[288].
C'est dans de pareilles conjonctures qu'un commandant a besoin d'une
prsence d'esprit et d'une fermet d'ame non communes pour envisager le
pril dans toute son tendue sans s'effrayer, et pour imaginer de sres
et de promptes ressources sans dlibrer. Le gnral carthaginois
sur-le-champ fait assembler une grande quantit de boeufs, jusqu'au
nombre de deux mille, et commande qu'on attache  leurs cornes de petits
faisceaux de sarment. Vers le milieu de la nuit, y ayant fait mettre le
feu, il fait pousser ces animaux  grands coups vers le sommet des
montagnes sur lesquelles taient camps les Romains. Lorsque la flamme
eut pntr jusqu'au vif, ces animaux, que la douleur rendait furieux,
se dispersrent de tous cts, communiquant le feu aux buissons et aux
arbrisseaux qu'ils rencontraient. Cet escadron d'une nouvelle espce
tait soutenu par un bon nombre de soldats arms  la lgre, qui
avaient ordre de s'emparer du sommet de la montagne, et de charger les
ennemis en cas qu'ils les y rencontrassent. Tout russit comme Annibal
l'avait prvu. Les Romains qui gardaient le dfil, voyant que les feux
gagnaient les collines qui les commandaient, et croyant que c'tait
Annibal qui marchait de ce ct-l  la faveur des flambeaux pour se
sauver, quittent leur poste, et accourent vers les hauteurs pour lui en
disputer le passage. Le gros de l'arme, qui ne savait que penser de
tout ce tumulte, et Fabius lui-mme, n'osant faire aucun mouvement dans
les tnbres de la nuit de peur de surprise, attendent le retour du
jour. Annibal saisit ce moment, fait traverser  ses troupes et au butin
le dfil qui tait sans garde, et sauve son arme d'un pige o un peu
plus de vivacit de la part de Fabius aurait pu le faire prir, ou du
moins l'affaiblir considrablement. Il est beau de savoir tirer avantage
de ses fautes mmes, et de les faire servir  sa propre gloire.

[Note 288: Nec Annibalem fefellit suis se artibus peti. (LIV.)]

L'arme carthaginoise reprit le chemin de la Pouille, toujours
poursuivie et harcele par celle des Romains. Le dictateur, oblig de
faire un voyage  Rome pour quelque crmonie de religion, conjura,
avant que de partir, le gnral de la cavalerie de ne faire aucune
entreprise pendant son absence. Minucius ne fit aucun cas ni de ses avis
ni de ses prires, et,  la premire occasion qui se prsenta, pendant
qu'une partie des troupes d'Annibal tait alle au fourrage, il attaqua
le reste, et remporta quelque avantage. Il en crivit aussitt  Rome
comme d'une victoire considrable. Cette nouvelle, jointe  ce qui tait
arriv tout rcemment au passage des dfils, excita des plaintes et des
murmures contre la lente et timide circonspection de Fabius. Enfin la
chose en vint  ce point, que le peuple lui gala en pouvoir son gnral
de cavalerie; ce qui tait sans exemple. Il apprit cette nouvelle en
chemin; car il tait parti de Rome, pour ne point tre tmoin oculaire
de ce qui se tramait contre lui: sa constance n'en fut point
branle[289]. Il savait bien qu'en partageant l'autorit dans le
commandement on n'avait pas partag l'habilet dans le mtier de la
guerre: cela parut bientt.

[Note 289: Satis fidens haudquaqum cum imperii jure artem
imperandi quatam. (LIV. lib. 22, n. 26.)]

Minucius, tout fier de l'avantage qu'il venait de remporter sur son
collgue, proposa qu'ils commandassent chacun leur jour, ou mme un plus
long espace de temps. Fabius rejeta ce parti, qui aurait expos toute
l'arme au danger pendant le temps qu'elle aurait t commande par
Minucius; il aima mieux partager les troupes, pour tre en tat de
conserver au moins la partie qui lui serait chue.

Annibal, parfaitement instruit de tout ce qui se passait dans le camp
romain, eut une grande joie d'apprendre la division des deux chefs. Il
eut soin de prsenter un appt et de tendre un pige  la tmrit de
Minucius; celui-ci ne manqua pas d'y donner tte baisse, et engagea la
bataille sur une colline o l'on avait cach une embuscade. Ses troupes
furent mises en dsordre, et allaient tre tailles en pices, lorsque
Fabius, averti par les premiers cris des blesss: Courons, dit-il  ses
soldats, au secours de Minucius; allons arracher aux ennemis la
victoire, et  nos citoyens l'aveu de leur faute. Il arriva fort 
propos, et obligea Annibal de sonner la retraite. Ce dernier, en se
retirant, disait que cette nue qui depuis longtemps paraissait sur le
haut des montagnes avait enfin crev avec un grand fracas, et caus un
grand orage. Un service si important, et plac dans une telle
conjoncture, ouvrit les yeux  Minucius; il reconnut son tort, rentra
sur-le-champ dans le devoir et l'obissance, et montra qu'il est
quelquefois plus glorieux de savoir rparer ses fautes que de n'en point
commettre.

_tat des affaires en Espagne._

[Marge: Polyb. l. 3, p. 245-250. Liv. lib. 22, n. 19-22.] Au
commencement de cette mme campagne, Cn. Scipion, tant venu fondre tout
d'un coup sur la flotte des Carthaginois, commande, par Amilcar, la
dfit, prit vingt-cinq vaisseaux, et remporta un grand butin. Cette
victoire fit comprendre aux Romains qu'ils devaient donner une attention
particulire aux affaires d'Espagne, d'o Annibal pouvait tirer des
secours considrables et d'argent et de troupes. Ils y envoyrent une
flotte, et en donnrent le commandement  P. Scipion, qui, s'tant joint
 son frre aprs son arrive en Espagne, rendit de trs-grands services
 la rpublique. Jusqu'alors les Romains n'avaient os passer l'bre:
ils avaient cru assez faire de gagner l'amiti des peuples d'en-de, et
de la fortifier par des alliances. Mais sous Publius ils traversrent ce
fleuve, et portrent leurs armes bien au-del.

Ce qui contribua le plus  avancer leurs affaires, fut la trahison d'un
Espagnol qui tait  Sagonte. Annibal y avait laiss en dpt les otages
des peuples de l'Espagne: c'taient les enfants des familles les plus
distingues du pays. Ablox, c'tait le nom de cet Espagnol, persuada 
Bostar, qui commandait dans la place, de renvoyer ces jeunes gens dans
leur patrie, pour attacher par l plus fortement les peuples au parti
des Carthaginois: il fut charg lui-mme de cette commission. Il les
conduisit aux Romains, qui les remirent ensuite entre les mains de leurs
parents, et gagnrent leur amiti par un prsent si agrable.

_Bataille de Cannes._

[Marge: Polyb. l. 3, p. 255-268. Liv. lib. 22, n. 34-54. AN. M. 3789
ROM. 533.] Au printemps suivant on lut  Rome pour consuls C. Trentius
Varron et L. milius Paulus. On fit dans cette campagne (c'tait la
troisime de la seconde guerre punique) ce qui ne s'tait jamais
pratiqu jusqu'alors, qui fut de composer l'arme de huit lgions,
chacune de cinq mille hommes, sans les allis; car, comme nous l'avons
dj dit, les Romains ne levaient jamais que quatre lgions, dont
chacune tait environ de quatre mille hommes et de trois cents[290]
chevaux: ce n'tait que dans les conjonctures les plus importantes
qu'ils y mettaient cinq mille des uns et quatre cents des autres. Pour
les troupes des allis, leur infanterie tait gale  celle des lgions,
mais il y avait trois fois plus de cavalerie. On donnait ordinairement 
chaque consul la moiti des troupes des allis, et deux lgions, pour
agir sparment; et il tait rare que l'on se servt de toutes ces
forces en mme temps pour la mme expdition. Ici les Romains emploient
non-seulement quatre, mais huit lgions; tant l'affaire leur parat
importante. Le snat voulut mme que les deux consuls de l'anne
prcdente, Servilius et Atilius, servissent dans l'arme en qualit de
proconsuls; mais le dernier ne le put faire  cause de son grand ge.

[Note 290: Polybe ne met que deux cents chevaux dans chaque lgion;
mais Juste-Lipse croit que c'est ou une erreur de l'historien, ou une
faute du copiste.]

Varron, en partant de Rome, avait dclar hautement que, ds le premier
jour qu'il rencontrerait l'ennemi, il donnerait le combat, et
terminerait la guerre, ajoutant qu'elle ne finirait point tant qu'on
mettrait des Fabius  la tte des armes. Un avantage assez considrable
qu'il remporta sur les Carthaginois, dont prs de dix-sept cents
demeurrent sur la place, augmenta encore sa fiert et sa hardiesse.
Annibal regarda cette perte comme un vritable gain pour lui, persuad
qu'elle servirait d'appt pour amorcer la tmrit du consul, et pour
l'engager dans une action: il en avait un besoin extrme. On sut depuis
qu'il tait rduit  une telle disette de vivres, qu'il ne lui tait pas
possible de subsister encore dix jours. Les Espagnols songeaient dj 
l'abandonner. C'en tait fait de lui et de son arme, si sa bonne
fortune ne lui et envoy Varron.

Les armes, aprs plusieurs mouvements, se trouvrent en prsence prs
de Cannes, petite ville situe dans l'Apulie, sur le fleuve Aufide.
Comme Annibal tait camp dans une plaine fort unie et toute dcouverte,
et que sa cavalerie tait de beaucoup suprieure  celle des Romains,
milius ne jugea pas  propos d'engager le combat dans cet endroit: il
voulait qu'on attirt l'ennemi dans un terrain o l'infanterie pt avoir
le plus de part  l'action. Son collgue, gnral sans exprience, fut
d'un avis contraire; et c'est le grand inconvnient d'un commandement
partag par deux gnraux, entre lesquels la jalousie, ou l'antipathie
d'humeur, ou la diversit de vues, ne manquent gure de mettre la
division.

Les troupes, de part et d'autre, s'taient contentes pendant quelque
temps de faire de lgres escarmouches. Enfin, un jour que Varron
commandait, car le commandement roulait de jour  autre entre les deux
consuls, tout se prpara au combat des deux cts. milius n'avait point
t consult; mais, quoiqu'il dsapprouvt extrmement la conduite de
son collgue, comme il ne pouvait l'empcher, il le seconda du mieux
qu'il lui fut possible.

Annibal, aprs avoir fait convenir ses troupes que, quand on leur aurait
donn le choix d'un terrain propre pour combattre, suprieures comme
elles taient en cavalerie, elles n'en pouvaient pas choisir de plus
favorable: Rendez donc grces aux dieux, leur dit-il, d'avoir amen ici
les ennemis pour vous en faire triompher; et sachez-moi gr aussi
d'avoir rduit les Romains  la ncessit de combattre. Aprs trois
grandes victoires conscutives, que faut-il pour vous inspirer de la
confiance, que le souvenir de vos propres exploits? Les combats
prcdents vous ont rendus matres du plat pays: par celui-ci, vous le
deviendrez de toutes les villes, et, j'ose le dire, de toutes les
richesses et de la puissance des Romains. Il n'est plus question de
parler, il faut agir. J'espre de la protection des dieux que vous
verrez dans peu l'effet de mes promesses.

Les deux armes taient bien ingales en nombre. Il y avait dans celle
des Romains, en comptant les allis, quatre-vingt mille hommes de pied,
et un peu plus de six mille chevaux; et dans celle des Carthaginois
quarante mille hommes de pied, tous fort aguerris, et dix mille chevaux.
milius commandait  la droite des Romains, Varron  la gauche;
Servilius, l'un des deux consuls de l'anne prcdente, tait au centre.
Annibal, qui savait profiter de tout, s'tait post de manire que le
vent vulturne, qui se lve dans un certain temps rgl, devait souffler
directement contre le visage des Romains pendant le combat, et les
couvrir de poussire; et, ayant appuy sa gauche sur la rivire d'Aufide
et distribu sa cavalerie sur les ailes, il forma son corps de bataille,
en plaant l'infanterie espagnole et gauloise au centre, et l'infanterie
africaine, pesamment arme, moiti  leur droite et moiti  leur
gauche, sur une mme ligne avec la cavalerie. Aprs cette disposition,
il se mit  la tte de ce corps d'infanterie espagnole et gauloise, et,
l'ayant tir de la ligne, il marcha en avant pour commencer le combat,
en arrondissant son front  mesure qu'il approchait de l'ennemi, et en
allongeant ses flancs en espce de demi-cercle, afin de ne point laisser
d'intervalle entre son corps et le reste de la ligne compose de
l'infanterie pesante, qui ne s'tait point branle.

On en vint bientt aux mains; et les lgions romaines qui taient aux
deux ailes, voyant leur centre vivement attaqu, s'avancrent pour
prendre l'ennemi en flanc. Le corps d'Annibal, aprs une vigoureuse
rsistance, se voyant press de toutes parts, cda au nombre, et se
retira par l'intervalle qu'il avait laiss dans le centre de la ligne.
Les Romains l'y ayant suivi ple-mle avec chaleur, les deux ailes de
l'infanterie africaine, qui tait frache, bien arme et en bon ordre,
s'tant tout d'un coup, par une demi-conversion, tournes vers ce vide
dans lequel les Romains, dj fatigus, s'taient jets en dsordre et
en confusion, les chargrent des deux cts avec vigueur, sans leur
donner le temps de se reconnatre ni leur laisser de terrain pour se
former. Cependant les deux ailes de la cavalerie venaient de battre
celles des Romains, qui leur taient fort infrieures; et, n'ayant
laiss  la poursuite des escadrons rompus et dfaits que ce qu'il
fallait pour en empcher le ralliement, elles vinrent fondre
par-derrire sur l'infanterie romaine, qui, tant en mme temps
enveloppe de toutes parts par la cavalerie et l'infanterie des ennemis,
fut toute taille en pices, aprs avoir fait des prodiges de valeur.
milius, qui avait t couvert de blessures dans le combat, fut tu
ensuite par un gros d'ennemis qui ne le reconnurent point, et avec lui
deux questeurs, vingt-un tribuns militaires, plusieurs hommes
consulaires ou qui avaient t prteurs, Servilius, consul de l'anne
prcdente, et Minucius, qui avait t matre de la cavalerie sous
Fabius, et quatre-vingts snateurs. Il demeura sur la place plus de
soixante-dix mille hommes[291]; et les Carthaginois, acharns contre
l'ennemi, ne cessrent de tuer, jusqu' ce qu'Annibal, dans la plus
grande ardeur du carnage, se fut cri plusieurs fois: _Arrte, soldat;
pargne le vaincu_[292]. Dix mille hommes, qui avaient t laisss  la
garde du camp, se rendirent prisonniers de guerre aprs la bataille. Le
consul Varron se retira  Venouse, accompagn seulement de soixante-dix
cavaliers; et quatre mille hommes[293] environ se sauvrent dans les
villes voisines. Du ct d'Annibal, la victoire fut complte; et il la
dut principalement, aussi-bien que les prcdentes,  la supriorit de
sa cavalerie.

[Note 291: Tite-Live diminue beaucoup le nombre des morts, qu'il ne
fait monter qu' quarante-trois mille environ; mais Polybe est plus
digne de foi.]

[Note 292: Duo maximi exercitus csi ad hostium satietatem, donec
Annibal diceret militi suo: Parce ferro. (FLOR. lib. 1, cap. 6.)]

[Note 293: Le texte de Polybe porte 3000.--L.]

Il y perdit quatre mille Gaulois, quinze cents tant Espagnols
qu'Africains, et deux cents chevaux.

Maharbal, l'un des gnraux carthaginois, voulait que, sans perdre de
temps, l'on marcht droit  Rome, promettant  Annibal de le faire
souper,  cinq jours de l, dans le Capitale. Et sur ce que celui-ci
rpliqua qu'il fallait prendre du temps pour dlibrer sur cette
proposition[294], Je vois bien, dit Maharbal, que les dieux n'ont pas
donn au mme homme tous les talents -la-fois. Vous savez vaincre,
Annibal; mais vous ne savez pas profiter de la victoire.

[Note 294: Tum Maharbal: Non omnia nimirum eidem dii dedre.
Vincere scis, Annibal; victori uti nescis. (LIV. lib. 22, n. 51.)]

On prtend que ce dlai sauva Rome et l'empire. Plusieurs, et Tite-Live
entre autres, le reprochent  Annibal comme une faute capitale.
Quelques-uns sont plus rservs, et ne peuvent se rsoudre  condamner,
sans des preuves bien claires, un si grand capitaine, qui, dans tout le
reste, n'a jamais manqu ni de prudence pour prendre le bon parti, ni de
vivacit et de promptitude pour excuter. Ils sont encore retenus par
l'autorit, ou du moins par le silence de Polybe, qui, en parlant des
grandes suites qu'eut cette mmorable journe, convient que, parmi les
Carthaginois, on conut de grandes esprances d'emporter Rome d'emble;
mais, pour lui, il ne s'explique point sur ce qu'il et fallu faire 
l'gard d'une ville fort peuple, extrmement aguerrie, bien fortifie,
et dfendue par une garnison de deux lgions; et il ne laisse nulle part
entrevoir qu'un tel projet ft praticable, ni qu'Annibal et tort de ne
l'avoir point tent.

En effet, en examinant les choses de plus prs, on ne voit pas que les
rgles communes de la guerre permissent de l'entreprendre. Il est
constant que toute l'infanterie d'Annibal avant la bataille ne montait
qu' quarante mille hommes; qu'tant diminue de six mille hommes qui
avaient t tus dans l'action, et d'un plus grand nombre sans doute qui
avait t bless et mis hors de combat, il ne lui restait que vingt-six
ou vingt-sept mille hommes de pied en tat d'agir, et que ce nombre ne
pouvait suffire pour faire la circonvallation d'une ville aussi tendue
que Rome, et coupe par une rivire, ni pour l'attaquer dans les formes,
n'ayant ni machines, ni munitions, ni aucune des choses ncessaires pour
un sige. Par la mme raison, Annibal, [Marge: Liv. lib. 22, n. 9. Liv.
lib. 23, n. 18.] aprs le succs de Trasimne, tout victorieux qu'il
tait, avait attaqu inutilement Spolette: et, un peu aprs la bataille
de Cannes, il avait t contraint de lever le sige d'une petite ville
sans nom et sans force. On ne peut disconvenir que, si, dans l'occasion
dont il s'agit, il avait chou, comme il devait s'y attendre, il aurait
ruin sans ressource toutes ses affaires[295]. Mais il faudrait tre du
mtier, et peut-tre du temps mme de l'action, pour juger sainement de
ce fait. C'est un ancien procs sur lequel il ne sied bien qu'aux
connaisseurs de prononcer.

[Note 295: Ces rflexions, pleines de justesse, rappellent le
jugement de Montesquieu, qui justifie galement Annibal des reproches
qu'on avait faits  sa conduite. (_Grand. et dcad. des Romains_, ch.
IV.)--L.]

[Marge: Liv. 23, n. 11-14.] Annibal, aussitt aprs la bataille de
Cannes, avait dpch son frre Magon pour porter  Carthage la nouvelle
de sa victoire, et pour demander du secours afin de terminer la guerre.
Lorsque Magon fut arriv, il fit en plein snat un discours magnifique
sur les exploits de son frre et sur les grands avantages qu'il avait
remports contre les Romains; et, pour faire juger de la grandeur de la
victoire par quelque chose de sensible, en parlant en quelque sorte aux
yeux, il fit rpandre au milieu du snat un boisseau d'anneaux d'or
qu'on avait tirs des doigts des nobles romains qui avaient t tus 
la bataille de Cannes. Il termina sa harangue par demander de l'argent,
des vivres et de nouvelles troupes. Tous les assistants ressentirent une
joie extraordinaire; et Imilcon, partisan d'Annibal, croyant que c'tait
l une belle occasion d'insulter Hannon, chef de la faction contraire,
lui demanda s'il tait encore mcontent de la guerre qu'on avait
entreprise contre les Romains, et s'il croyait qu'on leur dt livrer
Annibal. Hannon, sans s'mouvoir, lui rpondit qu'il tait toujours dans
les mmes sentiments, et que les victoires dont on parlait, suppos
qu'elles fussent vritables, ne lui pouvaient donner de joie qu'autant
qu'on s'en servirait pour faire une paix avantageuse: puis il entreprit
de prouver que ces grands exploits que l'on faisait sonner si haut
n'taient que chimriques et imaginaires. J'ai taill en pices,
disait-il, en reprenant le discours de Magon, les armes romaines:
envoyez-moi des soldats. Que demanderiez-vous autre chose si vous aviez
t vaincu? Je me suis deux fois rendu matre du camp ennemi, plein
apparemment de toutes sortes de provisions: envoyez-moi des vivres et de
l'argent. Tiendriez-vous un autre langage, si vous-mme aviez perdu
votre camp? Ensuite il demanda  Magon si quelqu'un des peuples latins
s'tait venu rendre  Annibal, si les Romains lui avaient fait quelques
propositions de paix. Magon ayant t forc d'avouer qu'il n'en tait
rien: Nous avons donc, reprit Hannon, la guerre dans l'Italie aussi
forte que jamais. Sa conclusion fut qu'il ne fallait leur envoyer ni
hommes ni argent. Comme la faction d'Annibal tait la plus puissante, on
n'eut aucun gard aux remontrances d'Hannon, qui furent regardes comme
l'effet de sa jalousie et de sa prvention: il fut ordonn qu'on ferait
incessamment des leves d'hommes et d'argent pour envoyer  Annibal les
secours qu'il demandait. Magon partit sur-le-champ pour lever en Espagne
vingt-quatre mille hommes d'infanterie et quatre mille chevaux; mais ce
secours fut arrt dans la suite, et envoy d'un autre ct: tant la
faction contraire tait applique  traverser les desseins d'un gnral
qu'elle ne pouvait souffrir[296]. Pendant qu' Rome on remerciait un
consul qui avait fui de n'avoir pas dsespr de la rpublique, 
Carthage on savait presque mauvais gr  Annibal de la victoire qu'il
venait de remporter. Hannon ne lui pouvait pardonner les avantages d'une
guerre entreprise contre son avis. Plus jaloux de l'honneur de ses
sentiments que du bien de l'tat, plus ennemi du gnral des
Carthaginois que des Romains, il n'oubliait rien pour empcher les
succs qu'on pouvait avoir, ou pour ruiner ceux qu'on avait eus.

[Note 296: De Saint-vremond.]

_Quartier d'hiver pass  Capoue par Annibal._

[Marge: Liv. lib. 23, n. 4 et 18.] La journe de Cannes soumit  Annibal
les plus puissants peuples d'Italie, attira dans son parti ceux de la
grande Grce avec la ville de Tarente, et dtacha des Romains leurs plus
anciens allis, entre lesquels Capoue tenait le premier rang. C'tait
une ville que la bont de son terroir, sa situation avantageuse et la
longue paix dont elle jouissait, avaient rendue fort riche et fort
puissante. Le luxe et les dlices, qui sont une suite ordinaire de
l'opulence, avaient corrompu l'esprit de tous ses citoyens, dj ports
par leur inclination naturelle au plaisir et  la dbauche.

[297]Annibal choisit cette ville pour y passer son quartier d'hiver. Ce
fut l que cette arme, qui avait essuy les plus grands travaux et
brav les prils les plus affreux sans y succomber, fut vaincue par
l'abondance et les dlices, dans lesquelles elle se plongea avec
d'autant plus d'avidit, qu'elle n'y tait point accoutume. Leurs
courages s'amollirent si fort pendant ce sjour, que, s'ils se
soutinrent encore quelque temps, ce fut plutt par l'clat de leurs
victoires passes que par leurs forces prsentes. Quand Annibal tira ses
soldats de cette ville, on et dit que c'taient d'autres hommes, tout
diffrents de ce qu'ils avaient t jusque-l. Accoutums  demeurer
dans des maisons commodes,  vivre dans l'abondance et dans l'oisivet,
ils ne pouvaient plus souffrir la faim, la soif, les longues marches,
les veilles, ni les autres travaux de la guerre: outre qu'ils ne
savaient plus ce que c'tait que d'obir aux officiers, ni de garder
aucune discipline.

[Note 297: Ibi partem majorem hiemis exercitum in tectis habuit,
adverss omnia humana mala, sp ae di durantem, bonis inexpertum atque
insuetum. Itaque quos nulla mali vicerat vis, perdidre nimia bona ac
voluptates immodic: et e impensis, qu avidis ex insolenti in eas
se merserant. (LIV. lib. 23, n. 18.)]

Je ne fais ici que copier Tite-Live. Si on l'en croit, le sjour de
Capoue est, dans la vie d'Annibal, une grande tache, et il prtend que
ce gnral fit en cela une faute incomparablement plus grande que quand,
aprs le gain de la bataille, il manqua d'aller  Rome[298]; car ce
dlai, dit Tite-Live, pouvait paratre avoir seulement diffr sa
victoire, au lieu que cette dernire faute le mit absolument hors d'tat
de vaincre. En un mot, comme Marcellus sut bien le dire dans la
suite[299], ce que Cannes avait t aux Romains, Capoue le fut aux
Carthaginois et  leur gnral. L se perdit leur vertu guerrire et
leur attachement  la discipline; l disparut et leur gloire passe, et
l'esprance presque sre que leur montrait l'avenir. En effet, depuis ce
jour, les affaires d'Annibal allrent toujours en dcadence, la fortune
se rangea du ct de la prudence, et la victoire sembla s'tre
rconcilie avec les Romains.

[Note 298: Illa enim cunctatio distulisse mod victoriam videri
potuit, hic error vires ademisse ad vincendum. (LIV. lib. 23, n. 18.)]

[Note 299: Capuam Annibali Cannas fuisse. Ibi virtutem bellicam,
ibi militarem disciplinam, ibi prteriti temporis famam, ibi spem futuri
extinctam. (LIV. lib. 23, n. 45.)]

Je ne sais si tout ce que dit ici Tite-Live des suites funestes
qu'eurent les quartiers d'hiver passs par l'arme carthaginoise dans
cette ville dlicieuse est bien juste et bien fond. Quand on examine
avec soin toutes les circonstances de cette histoire, on a de la peine 
se persuader qu'il faille attribuer le peu de progrs qu'eurent les
armes d'Annibal dans la suite au sjour de Capoue: c'en est bien une
cause, mais la moins considrable; et la bravoure avec laquelle ses
troupes battirent depuis ce temps-l des consuls et des prteurs,
prirent des villes  la vue des Romains, maintinrent leurs conqutes et
restrent encore quatorze ans en Italie sans en pouvoir tre chasses,
tout cela porte assez  croire que Tite-Live exagre les pernicieux
effets des dlices de Capoue.

[Marge: Liv. lib. 23, n. 23.] La vritable cause de la chute des
affaires d'Annibal, c'est le dfaut de recrues et de secours de la part
de sa patrie. Aprs l'expos de Magon, le snat de Carthage avait jug
ncessaire, pour pousser les conqutes d'Italie, d'y envoyer d'Afrique
un renfort considrable de cavalerie numide, quarante lphants, mille
talents[300], qui font trois millions, et d'acheter en Espagne vingt
mille hommes de pied et quatre mille chevaux pour en [Marge: _Ibid._ n.
32.] renforcer leurs armes d'Espagne et d'Italie; nanmoins Magon n'en
put obtenir que douze mille fantassins, avec deux mille cinq cents
chevaux; et mme, quand il fut prs de partir pour l'Italie avec cette
troupe, si fort au-dessous de celle qu'on lui avait promise, il fut
contre-mand pour passer en Espagne. Annibal, aprs de si grandes
promesses, ne reut donc ni infanterie, ni cavalerie, ni lphants, ni
argent, et il fut absolument abandonn  ses ressources personnelles:
son arme se trouvait rduite  vingt-six mille hommes de pied et  neuf
mille chevaux. Comment, avec une arme si affaiblie, pouvoir occuper
dans un pays tranger tous les postes ncessaires, contenir les nouveaux
allis, maintenir les conqutes, en faire de nouvelles, et tenir la
campagne avec avantage contre deux armes des Romains qui se
renouvelaient tous les ans? Voil la vritable cause de la dcadence des
affaires d'Annibal et de la ruine de celles de Carthage. Si nous avions
l'endroit o Polybe avait parl sur cette matire, nous verrions sans
doute qu'il avait plus insist sur cette cause que sur les dlices de
Capoue.

[Note 300: 5,500,000 francs.--L.]

_Affaires d'Espagne et de Sardaigne._

[Marge: Liv. lib. 23, n. 26-30 et n. 32-40, 41. AN. M. 3790 ROM. 534.]
Les deux Scipions avaient toujours le commandement de l'Espagne, et y
faisaient d'assez grands progrs, lorsque Asdrubal, qui seul paraissait
capable de leur rsister, reut ordre de Carthage de passer en Italie au
secours de son frre. Avant que de quitter la province, il crivit au
snat pour lui faire connatre la ncessit qu'il y avait d'envoyer en
sa place un gnral qui pt tenir tte aux Romains. On y envoya Imilcon
avec une arme, et Asdrubal se mit en chemin avec la sienne pour aller
joindre son frre. La premire nouvelle de son dpart avait rang la
plus grande partie des Espagnols sous le pouvoir des Scipions. Ces deux
gnraux, anims par un si grand succs, se mirent en devoir de lui
fermer la sortie de la province. Ils considraient le danger auquel
seraient exposs les Romains, si, ayant dj bien de la peine  rsister
au seul Annibal, les deux frres venaient  leur tomber sur les bras
avec deux puissantes armes: ils le poursuivirent donc dans sa marche,
et l'obligrent, malgr lui,  combattre. Asdrubal fut vaincu; et, loin
de pouvoir passer dans l'Italie, il ne se vit pas mme en tat de
demeurer en sret dans l'Espagne.

Les Carthaginois ne russirent pas mieux dans la Sardaigne. Prtendant
profiter de quelques rvoltes qu'ils y avaient excites, il y perdirent
douze mille hommes dans une bataille contre les Romains, qui firent
encore un grand nombre de prisonniers, parmi lesquels furent Asdrubal,
surnomm _Calvus_; Hannon et Magon[301], distingus par leur naissance
et par leurs emplois militaires.

[Note 301: Ce n'tait pas le frre d'Annibal.]

_Mauvais succs d'Annibal. Siges de Capoue et de Rome[302]._

[Note 302: Rollin passe sous silence plusieurs faits qu'il raconte
avec dtail dans une autre partie de son histoire ancienne, et dans
l'histoire Romaine (livre quinzime).--L.]

[Marge: AN. M. 3791 ROM. 535. Liv. lib. 23, n. 41-46; lib. 25, n. 22;
lib. 26, n. 5-16.] Depuis le sjour d'Annibal  Capoue, les affaires des
Carthaginois en Italie ne se soutinrent plus avec le mme clat. M.
Marcellus, d'abord comme prteur, ensuite comme consul, eut beaucoup de
part  ce changement. Il harcelait Annibal en toute occasion, il lui
enlevait des quartiers, il lui faisait lever des siges; il le battit
mme en plusieurs rencontres, en sorte qu'il fut appel _l'pe de
Rome_, comme Fabius en avait t nomm _le bouclier_.

[Marge: AN. M. 3793 ROM. 537.] Ce qui fut le plus sensible au gnral
carthaginois, fut de voir Capoue assige par les Romains. Pour ne point
perdre son crdit parmi ses allis, en ngligeant de soutenir ceux qui y
tenaient le premier rang, il vola au secours de cette ville, en fit
approcher ses troupes, [Marge: AN. M. 3794 ROM. 538.] attaqua les
Romains, leur donna plusieurs combats pour leur faire lever le sige.
Enfin, voyant que toutes ses tentatives taient inutiles, pour faire une
puissante diversion il marcha brusquement vers Rome. Il ne dsesprait
pas que, s'il pouvait, dans la premire surprise, s'emparer de quelque
quartier de la ville, le danger o serait la capitale n'obliget les
gnraux romains de lever le sige de Capoue pour accourir avec toutes
leurs troupes au secours de leur patrie: du moins il se flattait que,
si, pour continuer le sige, ils partageaient leurs forces, leur
affaiblissement pourrait faire natre aux assigs ou  lui quelque
occasion de les battre. Rome fut tonne, mais non dconcerte. Sur ce
que l'un des snateurs proposa de rappeler toutes les armes au secours
de Rome, Fabius[303] remontra qu'il serait honteux de se laisser
effrayer et de changer de dessein aux moindres mouvements d'Annibal. On
se contenta de faire revenir, avec une partie de l'arme, l'un des deux
commandants qui taient au sige: ce fut Q. Fulvius, proconsul. Annibal,
aprs avoir fait quelques ravages, rangea son arme en bataille devant
la ville, et les consuls en firent autant. Chacun se disposait  bien
faire son devoir dans un combat dont Rome devait tre le prix,
lorsqu'une tempte violente obligea les deux partis de se retirer. Ils
ne furent pas plutt rentrs dans leur camp, que le temps devint calme
et serein. La mme chose arriva plusieurs fois de suite; en sorte
qu'Annibal, croyant qu'il y avait dans cet vnement quelque chose de
surnaturel[304], dit, au rapport de Tite-Live, que tantt la fortune, et
tantt la volont lui manquait pour se rendre matre de Rome.

[Note 303: Flagitiosum esse terreri ac circumagi ad omnes Annibalis
comminationes. (LIV. lib. 26, n. 8.)]

[Note 304: Audita vox Annibalis fertur, Potiund sibi urbis Rom,
mod mentem non dari, mod fortunam. (LIV. lib. 26, n. 11.)]

Mais ce qui le surprit trangement et l'effraya le plus, c'est qu'il
apprit que, pendant qu'il tait camp  une des portes de Rome, les
Romains avaient fait sortir par une autre des recrues pour l'arme
d'Espagne, et que le champ dans lequel il s'tait camp avait t vendu
dans le mme temps, sans que cette circonstance et rien diminu de son
prix. Un mpris si marqu le piqua vivement: il fit mettre aussi 
l'encan les boutiques d'orfvres qui taient autour de la place publique
 Rome. Aprs cette bravade, il se retira, et pilla en passant le riche
temple de la desse Fronie.

Capoue, ainsi abandonne  elle-mme, ne tint pas long-temps. Aprs que
ceux de ses snateurs qui avaient eu le plus de part  la rvolte, et
qui, par cette raison, n'attendaient aucun quartier de la part des
Romains, se furent donn  eux-mmes la mort d'une manire tout--fait
tragique, la ville se rendit  discrtion[305]. Le succs de ce sige,
qui fut dcisif par les suites heureuses qu'il eut, et qui rendit
pleinement aux Romains la supriorit sur les Carthaginois, montra en
mme temps combien la puissance romaine tait formidable quand elle
entreprenait de punir des allis infidles, et combien peu il fallait
compter sur Annibal pour la dfense de ceux qu'il avait reus sous sa
protection.

[Note 305: Confessio expressa hosti, quanta vis in Romanis ad
expetendas poenas ab infidelibus sociis, et qum nihil in Annibale
auxilii ad receptos in fidem tuendos esset. (LIV. lib. 26, n. 16.)]

_Dfaite et mort des deux Scipions en Espagne._

[Marge: Liv. lib 23, n. 32-39. AN. M. 3793 ROM. 537.] La face des
affaires tait bien change en Espagne. Les Carthaginois y avaient trois
armes: l'une tait commande par Asdrubal, fils de Giscon; l'autre par
Asdrubal, fils d'Amilcar; la troisime, sous la conduite de Magon,
s'tait jointe au premier Asdrubal. Les deux Scipions, Cnus et Publius,
crurent devoir diviser leurs troupes pour attaquer les ennemis
sparment; et c'est ce qui fut la cause de leur perte. Ils convinrent
que Cnus, avec un petit nombre de Romains et trente mille Celtibriens,
irait contre Asdrubal, fils d'Amilcar, pendant que Publius, avec le
reste des troupes, composes de Romains et d'allis d'Italie, marcherait
contre les deux autres gnraux.

Publius fut accabl le premier. Aux deux chefs qu'il avait en tte
s'tait joint Masinissa, fier des victoires qu'il venait de remporter
contre Syphax, et il devait bientt tre suivi par Indibilis, prince
puissant en Espagne. On en vint aux mains. Les Romains, attaqus en mme
temps de tous cts, se dfendirent courageusement, tant qu'ils eurent
leur gnral  leur tte: mais, lorsqu'il eut t tu, le peu qui avait
chapp au carnage prit la fuite.

Les trois armes victorieuses partirent aussitt pour aller contre
Cnus, et pour terminer la guerre par sa dfaite. Il tait dj plus
qu' demi vaincu par la dsertion de ses allis, qui avaient tous
abandonn son parti[306], et qui laissrent aux chefs romains cette
importante instruction, de ne souffrir jamais que dans leur arme le
nombre de leurs propres troupes ft infrieur  celui des troupes
trangres. Il eut quelque pressentiment de la mort et de la dfaite de
son frre en voyant les ennemis arriver en si grand nombre. Il ne lui
survcut pas long-temps, et fut tu dans le combat. Ces deux grands
hommes furent galement pleurs par leurs citoyens et par leurs allis,
et les Espagnes les regrettrent  cause de leur justice et de leur
modration.

[Note 306: Id quidem cavendum semper romanis ducibus erit,
exemplaque hc ver pro documentis habenda: ne it externis credant
auxiliis, ut non plus sui roboris suarumque propri virium in castris
habeant. (LIV. n. 33.)]

La perte de ces vastes pays paraissait invitable pour les Romains; mais
la valeur d'un simple officier, nomm _L. Marcius_, chevalier romain,
les leur conserva. Bientt aprs on y envoya le jeune Scipion, qui
vengea bien la mort de son pre et de son oncle, et y rtablit
entirement les affaires des Romains.

_Dfaite et mort d'Asdrubal._

[Marge: Polyb. l. 11, p. 622-625. Liv. lib. 27, n. 35-39-51. AN. M. 3798
ROM. 542.] Un chec inopin acheva de ruiner en Italie toutes les
mesures et toutes les esprances d'Annibal. Les consuls de cette anne,
la onzime de la seconde guerre punique (car je passe beaucoup
d'vnements pour abrger), taient C. Claudius Nron et M. Livius.
Celui-ci avait pour dpartement la Gaule cisalpine, o il devait
s'opposer  Asdrubal, qu'on disait tre prs de passer les Alpes:
l'autre commandait dans le pays des Brutiens et dans la Lucanie,
c'est--dire dans l'extrmit oppose de l'Italie, et l il tenait tte
 Annibal.

Le passage des Alpes ne cota presque point de peine  Asdrubal, parce
qu'il trouva le chemin fray par son frre, et tous les peuples disposs
 le recevoir. Quelque temps aprs il dpcha des courriers vers
Annibal: ils furent arrts. Nron apprit par les lettres dont ils
taient chargs qu'Asdrubal devait se joindre  son frre dans l'Ombrie:
il jugea que, dans une conjoncture aussi importante qu'tait celle-l,
d'o dpendait le salut de l'tat, il tait permis de se mettre
au-dessus[307] des rgles ordinaires pour le service et le bien mme de
la rpublique; et il crut devoir faire un coup hardi et imprvu, capable
de jeter la terreur dans l'esprit des ennemis, en se htant d'aller
joindre son collgue pour attaquer brusquement Asdrubal avec leurs
forces runies. Ce dessein,  bien examiner toutes les circonstances, ne
doit pas tre facilement tax d'imprudence: c'tait sauver l'tat que
d'empcher la jonction des deux frres. On ne hasardait pas beaucoup, en
supposant mme qu'Annibal dt tre inform de l'absence du consul. Sur
son arme de quarante-deux mille hommes, il n'en avait pris que sept
mille pour son dtachement, qui taient  l vrit l'lite des troupes,
mais qui n'en faisaient qu'une trs-petite partie; le reste tait
demeur dans le camp bien fortifi et bien retranch: tait-il 
craindre qu'Annibal attaqut et fort un bon camp dfendu par
trente-cinq mille hommes?

[Note 307: Il tait dfendu  un gnral de sortir de la province
qui lui tait assigne, et de passer dans celle d'un autre.]

Nron partit sans avertir ses soldats de son dessein. Lorsqu'il eut fait
assez de chemin pour le leur dcouvrir sans danger, il leur dit qu'il
les menait  une victoire certaine: que dans la guerre tout dpendait de
la renomme: que le bruit seul de leur arrive dconcerterait les
Carthaginois: qu'au reste ils auraient tout l'honneur de cette action.

Ils marchrent avec une diligence extraordinaire. La jonction se fit de
nuit et sans multiplier les camps, pour mieux tromper l'ennemi. Les
troupes nouvellement arrives se joignirent  celles de Livius. L'arme
du prteur Porcius tait campe tout prs de celle du consul. Ds le
matin du lendemain on tint conseil. Livius tait d'avis de donner
quelques jours de repos aux troupes; Nron le pria de ne point rendre
tmraire par le dlai une entreprise que la promptitude seule pouvait
faire russir, et de profiter de l'erreur de leurs ennemis, tant absents
que prsents: on donna donc le signal pour la bataille. Asdrubal,
s'tant avanc aux premiers rangs, reconnut  plusieurs marques qu'il
tait arriv de nouvelles troupes, et il ne douta point que ce ne
fussent celles de l'autre consul: d'o il conjectura qu'il fallait que
son frre et reu quelque perte considrable, et craignit fort d'tre
venu trop tard  son secours.

Aprs ces rflexions il fit sonner la retraite. Son arme se mit en
marche avec assez de dsordre. La nuit survint; et, ses guides l'ayant
abandonn, il ne sut quelle route tenir. Il suivait au hasard les bords
du fleuve Mtaure, et il se mettait en devoir de le passer, lorsqu'il
fut joint par les trois armes ennemies: il jugea, dans cette extrmit,
qu'il lui tait impossible d'viter le combat, et il fit tout ce qu'on
pouvait attendre de la prsence d'esprit et du courage d'un grand
capitaine. Il prit tout d'un coup un poste avantageux, et rangea ses
troupes dans un terrain troit, qui lui donnait lieu de placer sa
gauche, compose des troupes les plus faibles, de manire qu'elle ne
pouvait tre ni attaque de front, ni prise en flanc, et de donner  son
corps de bataille et  sa droite plus de profondeur que de front. Aprs
cette disposition faite  la hte, il se mit au centre, et marcha le
premier pour attaquer la gauche des ennemis, bien convaincu qu'il
s'agissait de tout, et qu'il fallait ou vaincre, ou mourir. L'action
dura long-temps, et on combattit de part et d'autre avec beaucoup
d'opinitret. Asdrubal sur-tout mit dans cette journe le comble  la
gloire qu'il s'tait dj acquise par un grand nombre de belles actions.
Il mena ses soldats pouvants et tremblants au combat, contre un ennemi
qui les surpassait en nombre et en confiance; il les anima par ses
paroles, il les soutint par son exemple, il employa les prires et les
menaces pour ramener les fuyards, jusqu' ce qu'enfin, voyant que la
victoire se dclarait pour les Romains, et ne pouvant survivre  tant de
milliers d'hommes qui avaient quitt leur patrie pour le suivre, il se
jeta au milieu d'une cohorte romaine, o il prit en digne fils
d'Amilcar, et en digne frre d'Annibal.

Ce combat fut pour les Carthaginois le plus sanglant de toute cette
guerre; et, soit par la mort du chef, soit par le carnage qui fut fait
des troupes carthaginoises, il servit comme de reprsailles pour la
journe de Cannes. Il fut tu du ct des Carthaginois cinquante-cinq
mille hommes[308], et il y en eut six mille de pris. Les Romains
perdirent huit mille hommes. Ils taient si las de tuer, que, quelqu'un
tant venu avertir Livius qu'il tait ais de tailler en pices un gros
d'ennemis qui s'enfuyait Il est bon, dit-il, qu'il en reste
quelques-uns pour porter aux Carthaginois la nouvelle de leur dfaite.

[Note 308: La perte, selon Polybe, fut beaucoup moindre, et ne monta
qu' dix mille hommes.

= Il ajoute que la perte des Romains fut de 2000 hommes (XI, c. 3,
3).--L.]

Nron se mit en marche ds la nuit mme qui suivit le combat. Par-tout
o il passait, les cris de joie et les applaudissements prirent la place
de l'inquitude et de la frayeur qu'il y avait laisses en venant. Il
arriva  son camp le sixime jour. La tte d'Asdrubal jete dans le camp
des Carthaginois apprit  leur chef le funeste sort de son frre.
Annibal reconnut  ce cruel coup la fortune de Carthage. C'en est fait,
dit-il[309], je ne lui enverrai plus de superbes courriers. En perdant
Asdrubal, je perds toute mon esprance et tout mon bonheur. Il se
retira ensuite dans l'extrmit du pays des Brutiens, o il ramassa
toutes ses troupes, qui eurent beaucoup de peine  y subsister, parce
qu'il ne ne recevait aucun convoi de Carthage.

[Note 309: Horace le fait parler ainsi dans la belle ode o il
dcrit cette dfaite:

     Carthagini jam non ego nuncios
     Mittam superbos. Occidit, occidit
     Spes omnis et fortuna nostri
     Nominis, Asdrubale interempto.

     (HOR. lib. 4. Od. 4.) [V. 69.]]

_Scipion se rend matre de toute l'Espagne. Il est nomm consul, et
passe en Afrique. Annibal y est rappel._

[Marge: Polyb. l. 11, p. 650; et l. 14, p. 677-687; et l. 15, p.
689-694. Liv. lib. 28, n. 1-4, 16, 38, 40-46; l. 29, n. 24-36; l. 30, n.
20-28. AN. M. 3799 ROM. 543.] Le sort des armes ne fut pas plus heureux
pour les Carthaginois en Espagne. La sage vivacit du jeune Scipion y
avait rtabli entirement les affaires des Romains, comme la courageuse
lenteur de Fabius l'avait fait auparavant en Italie. Les trois chefs des
Carthaginois, qui y commandaient de nombreuses armes, savoir Asdrubal,
fils de Giscon, Hannon et Magon, ayant t dfaits en plusieurs
rencontres par les troupes romaines, Scipion enfin se rendit matre de
l'Espagne, et la soumit tout entire aux Romains. Ce fut pour-lors que
Masinissa, prince trs-puissant en Afrique, se rangea de leur ct:
Syphax, au contraire, embrassa le parti des Carthaginois.

[Marge: AN. M. 3800 ROM. 544.] Scipion, tant retourn  Rome, y fut
nomm consul; il avait pour-lors trente ans. On lui donna pour collgue
P. Licinius Crassus. Le dpartement du premier fut la Sicile, avec
permission de passer en Afrique, s'il le jugeait  propos: il partit le
plus promptement qu'il put pour sa province. L'autre devait commander
dans le pays o Annibal s'tait retir.

La prise de Carthagne, o Scipion avait fait paratre toute la
prudence, tout le courage, toute l'habilet qu'on peut attendre des plus
grands capitaines, et la conqute de l'Espagne entire, taient plus que
suffisantes pour immortaliser son nom: mais il ne les avait regardes
que comme des degrs et des prparatifs qui devaient le conduire  une
plus grande entreprise; c'tait la conqute de l'Afrique. Il y passa en
effet, et y tablit le thtre de la guerre.

Le ravage des terres, le sige d'Utique, une des plus fortes places de
l'Afrique, la dfaite entire des deux armes de Syphax et d'Asdrubal,
dont Scipion brla le camp, et ensuite la prise de Syphax mme, qui
tait la plus puissante ressource des Carthaginois, tout cela les
obligea  songer enfin  la paix. Ils dputrent pour cet effet trente
des principaux snateurs, choisis dans cette compagnie qui tait si
puissante  Carthage, et qu'on nommait le _conseil des cent_. Ds qu'ils
furent admis dans la tente du gnral romain, ils se prosternrent tous
par terre (c'tait la coutume du pays), lui parlrent avec beaucoup de
soumission, rejetant la cause de tous leurs malheurs sur Annibal, et
promirent de la part du snat une aveugle obissance  tout ce
qu'ordonnerait le peuple romain. Scipion leur rpondit que, quoiqu'il
ft venu dans l'Afrique pour vaincre et non pour faire la paix, il la
leur accorderait cependant,  condition qu'ils rendraient aux Romains
leurs prisonniers et leurs transfuges; qu'ils feraient sortir leurs
armes de l'Italie et des Gaules; qu'ils n'entreraient plus en Espagne;
qu'ils se retireraient de toutes les les qui sont entre l'Italie et
l'Afrique; qu'ils livreraient aux vainqueurs tous leurs vaisseaux,
except vingt; qu'ils donneraient cinq cent mille boisseaux[310] de
froment, et trois cent mille boisseaux d'orge; et qu'ils paieraient la
somme de cinq mille talents[311], c'est--dire quinze millions. Que, si
ces conditions les accommodaient, ils pourraient envoyer des
ambassadeurs au snat. Ils feignirent d'y donner les mains; mais en
effet ils ne cherchaient qu' gagner du temps jusqu'au retour d'Annibal.
On accorda une trve aux Carthaginois, qui firent partir sur-le-champ
leurs dputs pour Rome, et qui envoyrent en mme temps vers Annibal
pour lui ordonner de revenir en Afrique.

[Note 310: Boisseaux romains, c. . d. _modius_. Le modius vaut le
quinzime de notre setier (v. mes _Considrations sur les Monnaies_, p.
118): il s'agit donc ici de 33,333 setiers (52,000 hectolitres) de
froment; et de 20,000 setiers (31,200 hectolitres) d'orge.--L.]

[Note 311: Environ 27,500,000 francs: selon d'autres, dit Tite-Live,
on leur imposa 5,000 livres d'argent, et non 5,000 talents. La somme est
bien diffrente car la livre romaine tait la 80e partie du talent: il
ne s'agirait donc que de 331,250 francs. Cette somme parat trop
faible.--L.]

[Marge: AN. M. 3802 ROM. 546.] Il tait pour lors retir dans les
extrmits de l'Italie, comme nous l'avons dj dit. C'est l que lui
furent ports les ordres de Carthage, qu'il ne put entendre sans pousser
des soupirs, et sans presque verser des larmes, frmissant de colre de
se voir ainsi forc d'abandonner sa proie. Jamais exil ne tmoigna plus
de regret en quittant son pays natal, qu'Annibal en sortant d'une terre
ennemie. Il tourna souvent les yeux vers les ctes de l'Italie, accusant
les dieux et les hommes de son malheur, en prononant contre lui-mme,
dit Tite-Live[312], mille excrations de ce qu'au sortir de la bataille
de Cannes, il n'avait pas conduit  Rome ses soldats encore tout fumants
du sang des Romains.

[Note 312: Tite-Live suppose toujours que ce dlai tait une faute
essentielle pour Annibal, dont lui-mme se repentit dans la suite.]

A Rome, le snat, fort mcontent des mauvaises excuses qu'employaient
les dputs de Carthage pour justifier leur rpublique, et de l'offre
absurde qu'ils faisaient en son nom de s'en tenir au trait de Lutatius,
crut devoir renvoyer la dcision du tout  Scipion, qui, tant sur les
lieux, pouvait mieux juger de ce que demandait le bien de l'tat.

Vers ce mme temps, le prteur Octavius, passant de Sicile en Afrique
avec deux cents vaisseaux de charge, fut attaqu prs de Carthage par
une furieuse tempte qui dissipa toute sa flotte. Le peuple de la ville,
ne pouvant se rsoudre  laisser chapper de ses mains une si riche
proie, demande  grands cris qu'on fasse sortir la flotte carthaginoise
pour s'en emparer. Le snat, aprs une faible rsistance, y consent.
Asdrubal, tant sorti du port, se saisit de la plupart des vaisseaux
romains, et les amena  Carthage, malgr la trve qui subsistait encore.

Scipion envoya des dputs au snat de Carthage pour en faire ses
plaintes: on y eut peu d'gard. L'approche d'Annibal leur avait rendu le
courage, et leur avait fait concevoir de grandes esprances; il s'en
fallut peu mme que le peuple ne maltraitt les dputs. Ils demandrent
une escorte pour s'en retourner en sret; elle leur fut accorde, et
deux vaisseaux de la rpublique les accompagnrent. Mais les magistrats,
qui ne voulaient point de paix, et qui taient dtermins  recommencer
la guerre, firent dire sous main  Asdrubal, qui tait avec sa flotte
prs d'Utique, de faire attaquer la galre romaine lorsqu'elle serait
arrive au fleuve Bagrada, tout prs du camp des Romains, o l'escorte
avait ordre de les laisser. Il le fit, et dtacha contre les
ambassadeurs deux galres. Ils se sauvrent pourtant, non sans peine ni
sans danger.

Ce fut un nouveau sujet de guerre entre les deux peuples, plus anims,
ou plutt plus acharns que jamais l'un contre l'autre: les Romains, par
le dsir de venger une si noire perfidie; les Carthaginois, par la
persuasion o ils taient qu'il n'y avait plus de paix  attendre pour
eux.

Dans ce temps-l mme, Llius et Fulvius, chargs des pleins pouvoirs
que le snat et le peuple romain envoyaient  Scipion, arrivent au camp,
et avec eux les dputs carthaginois. Carthage ayant non-seulement rompu
la trve, mais viol le droit des gens dans la personne des ambassadeurs
romains, il tait naturel d'user de reprsailles contre les dputs
carthaginois. Mais Scipion[313], considrant plus ce que demandait la
gnrosit romaine que ce que mritait la perfidie carthaginoise, pour
ne point s'loigner des principes de sa nation ni de son propre
caractre, renvoya les dputs sans leur faire aucun mal. Une modration
si tonnante dans de telles conjonctures effraya et fit rougir Carthage
mme, et donna  Annibal une nouvelle estime pour un chef qui n'opposait
 la mauvaise foi de ses ennemis qu'une droiture et une noblesse d'ame
encore plus dignes d'admiration que toutes ses vertus guerrires.

[Note 313: [Grec: Eskopeito par' aut syllogizomenos, ouch out ti
deon pathein Karchdonious, s ti deon n praxai Rmaious.] (POLYB. lib.
15, p. 693.)

Dixit Scipio se nihil nec institutis populi romani nec suis moribus
indignum in iis facturum. (LIV. lib. 30, n. 25.)]

Cependant Annibal, press par ses citoyens, avanait dans le pays. Il
arriva  Zama, qui est  cinq journes de Carthage, et il y fit camper
ses troupes: il envoya de l des espions pour observer la contenance des
Romains. Scipion, les ayant surpris, loin de les punir, les fit promener
par tout son camp; et, aprs leur en avoir fait remarquer soigneusement
toute la disposition, il les renvoya  Annibal. Celui-ci sentait bien
d'o partait une si noble assurance; aprs tout ce qui lui tait arriv,
il ne comptait plus sur le retour de sa fortune. Pendant que tout, le
monde l'exhortait  donner la bataille, il tait le seul qui songet 
la paix; il esprait la faire  des conditions plus raisonnables, se
trouvant  la tte d'une arme, et le sort des armes pouvant encore
paratre incertain. Il envoya donc demander une entrevue  Scipion: on
convint du temps et du lieu.

_Entrevue d'Annibal et de Scipion en Afrique, suivie du combat._

[Marge: Polyb. l. 15, p. 694-703. Liv. lib. 30, p. 29-35. AN. M. 3803
ROM. 547.] Ces deux capitaines, non-seulement les plus illustres de leur
temps, mais dignes d'tre mis en parallle avec ce qu'il y avait jamais
eu de plus grands princes et de plus fameux gnraux, s'tant rendus au
lieu marqu, demeurrent quelque temps en silence, comme tonns  la
vue l'un de l'autre, et comme saisis d'une mutuelle admiration. Enfin
Annibal prit le premier la parole, et, aprs avoir lou Scipion d'une
manire fine et dlicate, il lui fit une vive peinture des dsordres de
la guerre, et des maux qu'elle avait causs tant aux victorieux qu'aux
vaincus: il l'exhorta  ne pas se laisser blouir par l'clat de ses
victoires. Il lui reprsenta que, quelque heureux qu'il et t
jusque-l, il devait apprhender l'inconstance de la fortune; que, sans
en chercher bien loin des exemples, il en tait lui-mme, qui lui
parlait, une preuve clatante; que Scipion tait alors ce qu'Annibal
avait t  Trasimne et  Cannes; qu'il profitt de l'occasion mieux
qu'il n'avait fait lui-mme, en faisant la paix dans un temps o il
tait matre des conditions. Il finit en dclarant que les Carthaginois
voulaient bien cder aux Romains la Sicile, la Sardaigne, l'Espagne, et
toutes les les qui sont entre l'Afrique et l'Italie; qu'il fallait bien
se rsoudre, puisque les dieux en ordonnaient ainsi,  se renfermer dans
les bords de l'Afrique, tandis qu'ils verraient les Romains faire
respecter leurs lois jusque dans les rgions les plus loignes.

Scipion rpondit en moins de paroles, mais avec non moins de dignit. Il
reprocha aux Carthaginois la perfidie avec laquelle ils venaient de
piller quelques galres romaines avant que la trve ft expire: il
rejeta sur eux seuls et sur leur injustice tous les maux qu'avaient
entrans les deux guerres. Aprs avoir remerci Annibal des conseils
qu'il lui donnait sur l'incertitude des vnements humains, il finit en
l'avertissant de se prparer au combat, s'il n'aimait mieux accepter les
conditions qu'il avait dj proposes, auxquelles nanmoins on en
ajouterait encore quelques-unes pour punir les Carthaginois d'avoir
rompu la trve.

Annibal ne put se rsoudre  accepter ces conditions, et on se spara
dans le dessein de dcider du sort de Carthage par une action gnrale.
Chacun des gnraux exhorta donc ses troupes  combattre vaillamment.
Annibal faisait le dnombrement des victoires qu'il avait remportes sur
les Romains, des chefs qu'il avait tus, des armes qu'il avait tailles
en pices. Scipion reprsentait aux siens la conqute des Espagnes, les
succs qu'il avait eus en Afrique, et l'aveu que les ennemis faisaient
de leur faiblesse en venant demander la paix;[314] et il disait tout
cela d'un air et d'un ton de vainqueur. Jamais motifs ne furent plus
puissants pour porter des troupes  bien combattre. Ce jour allait
mettre le comble  la gloire de l'un ou de l'autre des chefs, et dcider
qui de Rome ou de Carthage donnerait la loi aux nations.

[Note 314: Celsus hc corpore, vultuque ita lto, ut vicisse jam
crederes, dicebat. (LIV. lib. 30, n. 32.)]

Je n'entreprends point de dcrire l'ordre de la bataille ni la valeur
des deux armes. Il est ais d'imaginer que deux capitaines si
expriments n'oublirent rien de ce qui pouvait contribuer  la
victoire. Les Carthaginois, aprs un combat fort opinitre, furent enfin
obligs de prendre la fuite, laissant vingt mille des leurs sur le champ
de bataille; et les Romains firent un pareil nombre de prisonniers.
Annibal se sauva pendant le tumulte; et, tant entr dans Carthage, il
avoua qu'il tait vaincu sans ressource, et que la ville n'avait plus
d'autre parti  prendre que de demander la paix,  quelques conditions
que ce ft. Scipion lui donna de grands loges, principalement sur son
habilet  prendre les avantages,  disposer son arme,  donner ses
ordres dans le combat; et il assura qu'Annibal s'tait surpass lui-mme
dans cette journe, quoique le succs n'et pas rpondu  son courage ni
 sa prudence.

Pour lui, il sut bien profiter de sa victoire et de la consternation des
ennemis. Il ordonna  un de ses lieutenants de mener son arme de terre
 Carthage, pendant que lui-mme allait y conduire la flotte.

Il n'en tait pas loign, lorsqu'il rencontra un vaisseau couvert de
banderoles et de branches d'olivier, qui portait dix ambassadeurs,
choisis d'entre les plus considrables de la ville, et chargs d'aller
implorer sa clmence. Il les renvoya sans rponse, avec ordre de le
venir trouver  Tunis, o il devait s'arrter. Les dputs de Carthage
vinrent au nombre de trente trouver Scipion au lieu marqu, et lui
demandrent la paix en des termes trs-soumis. Il assembla son conseil:
la plupart taient assez d'avis qu'il prt et rast Carthage, et qu'il
en traitt les habitants avec la dernire svrit; mais la vue du temps
que durerait le sige d'une ville si bien fortifie, et la crainte
qu'avait Scipion qu'on ne lui envoyt un successeur pendant qu'il serait
occup  ce sige, le firent pencher vers la douceur.

_Paix conclue entre les Carthaginois et les Romains. Fin de la seconde
guerre punique._

[Marge: Polyb. l. 15, p. 704-707. Liv. lib. 30, n. 36-44.] Les
conditions de paix qu'il leur dicta furent, que les Carthaginois
vivraient libres en conservant leurs lois, aussi-bien que les villes et
les terres qu'ils possdaient en Afrique avant cette guerre; qu'ils
rendraient aux Romains tous les transfuges, les esclaves et les
prisonniers qu'ils avaient  eux; qu'ils leur livreraient tous leurs
vaisseaux,  l'exception de dix  trois rangs de rames; qu'ils
livreraient aussi tous les lphants qu'ils avaient alors, et qu'ils
n'en dresseraient plus dornavant pour la guerre; que toute guerre hors
de l'Afrique leur serait absolument interdite, et que, dans l'Afrique
mme, ils ne pourraient la faire sans la permission du peuple romain;
qu'ils restitueraient  Masinissa tout ce qu'ils avaient pris sur lui ou
sur ses anctres; qu'ils fourniraient des vivres et paieraient la solde
aux troupes auxiliaires des Romains, jusqu' ce que leurs dputs
fussent de retour de Rome; qu'ils paieraient aux Romains dix mille
talents euboques[315] d'argent, en cinquante paiements d'anne en
anne; qu'ils donneraient cent tages[316] au choix de Scipion. Pour
leur donner le temps d'envoyer  Rome, il convint de leur accorder une
trve,  condition qu'ils rendraient les vaisseaux qu'ils avaient pris 
l'occasion de la premire, sans quoi ils ne devaient esprer ni trve ni
paix.

[Note 315: Dix mille talents attiques feraient trente millions. Dix
mille talents euboques font un peu plus de vingt-huit millions
trente-trois mille livres; parce que, selon Bude, le talent euboque ne
vaut que cinquante-six mines, et quelque chose de plus; au lieu que le
talent attique vaut soixante mines.

= 10,000 talents euboques valent 55,000,000 francs. Le cinquantime,
que les Carthaginois s'engageaient  payer annuellement, est de
1,100,000 francs.--L.]

[Note 316: Ils ne devaient pas avoir moins de 14 ans, ni plus de 30:
on trouve une circonstance analogue dans le trait des Romains avec les
toliens. (POLYB. XXII, 15, 10.)--L.]

Quand les dputs furent de retour  Carthage, ils exposrent au snat
les conditions que Scipion leur avait dictes. Alors Giscon, qui les
trouvait insupportables, se leva, et fit un discours pour dtourner ses
citoyens d'une paix si honteuse. Annibal, indign qu'on coutt
tranquillement un tel harangueur, prit Giscon par le bras, et le jeta en
bas de son sige. Une dmarche si violente, et bien loigne du got
d'une ville libre comme tait Carthage, excita un murmure universel.
Annibal en fut troubl, et sur-le-champ s'excusa. Sorti de cette ville
 l'ge de neuf ans, leur dit-il, et n'y tant revenu qu'aprs
trente-six ans d'absence, j'ai eu tout le temps de m'instruire dans
l'art militaire, et je me flatte d'y avoir assez bien russi. Pour vos
lois et vos coutumes, on ne doit pas tre surpris que je les ignore; et
c'est de vous que je veux les apprendre. Il s'tendit ensuite sur la
ncessit indispensable o ils taient de faire la paix. Il ajouta qu'on
devait remercier les dieux de ce que les Romains voulaient bien
l'accorder, mme  ces conditions; et il leur montra de quelle
importance il tait de se runir dans le snat, et de ne point donner
lieu, par le partage des sentiments,  porter devant le peuple une
affaire de cette nature. Tout le monde revint  son avis, et la paix fut
accepte. Le snat satisfit Scipion sur les vaisseaux qu'il avait
redemands; et, aprs avoir obtenu de lui une trve de trois mois, il
fit partir des ambassadeurs pour Rome.

Quand ils y furent arrivs, le snat leur donna audience; ils taient
tous recommandables par leur ge et leur dignit. Asdrubal, surnomm
_Hoedus_, toujours ennemi d'Annibal et de sa faction, parla le premier;
et, aprs avoir excus autant qu'il put le peuple de Carthage, en
rejetant la rupture du trait sur l'ambition de quelques particuliers,
il ajouta, que si les Carthaginois eussent voulu suivre ses conseils et
ceux d'Hannon, ils auraient donn aux Romains la paix qu'ils taient
obligs de leur demander. Mais, ajouta-t-il, il est bien rare que la
prosprit et la modration se rencontrent ensemble, et qu'il soit donn
aux hommes d'tre en mme temps heureux et sages. Le peuple romain est
invincible, parce qu'il ne se laisse point aveugler par la bonne
fortune; et il faudrait s'tonner s'il agissait autrement: car la
prosprit ne transporte de joie et n'blouit que ceux pour qui elle est
nouvelle; au lieu que les Romains sont si accoutums  vaincre, qu'ils
ne sont presque plus sensibles au plaisir que cause la victoire, et
qu'on peut dire,  leur honneur, qu'ils ont en un sens plus augment
leur empire en traitant les vaincus avec bont qu'en remportant des
victoires[317]. Les autres dputs parlrent d'un ton plus plaintif, en
reprsentant le triste tat o Carthage allait tre rduite, aprs
s'tre vue au comble de la grandeur et de la puissance.

[Note 317: Rar simul hominibus bonam fortunam bonamque mentem
dari. Populum romanum eo invictum esse, qud in secundis rebus sapere et
consulere menunerit. Et hercul mirandum fuisse, si aliter facerent. Ex
insolenti, quibus nova bona fortuna sit, impotentes ltili insanire:
populo romano usitata ac prop obsoleta ex victoria gaudia esse; ac plus
pen parcendo victis, qum vincendo, imperium auxisse. (LIV. lib. 30,
n. 42.)]

Le snat et le peuple, qui taient galement ports  la paix, donnrent
un plein pouvoir  Scipion pour en traiter, le laissrent matre des
conditions, et lui permirent de ramener son arme aprs la conclusion du
trait.

Les ambassadeurs demandrent la permission d'entrer dans la ville, et de
racheter quelques-uns de leurs prisonniers. Il s'en trouva environ deux
cents qu'ils souhaitaient recouvrer: le snat les envoya  Scipion pour
les rendre sans ranon, en cas que la paix se conclt. Les Carthaginois,
aprs le retour de leurs ambassadeurs, firent la paix avec Scipion aux
conditions qu'il leur avait imposes. Ils lui remirent plus de cinq
cents vaisseaux, qu'il fit brler  la vue de Carthage: spectacle bien
triste pour les habitants de cette malheureuse ville! Il fit trancher la
tte aux allis du nom latin, et pendre[318] les citoyens romains, qui
lui furent rendus comme transfuges.

[Note 318: _Mettre en croix._--L.]

Quand on procda au premier paiement de la taxe impose par le trait,
comme les fonds de l'tat taient puiss par les dpenses d'une si
longue guerre, la difficult de ramasser cette somme causa une grande
tristesse dans le snat, et plusieurs ne purent retenir leurs larmes: on
dit qu'Annibal alors se mit  rire. Asdrubal Hoedus lui faisant de vifs
reproches de ce qu'il insultait ainsi  l'affliction publique, dont il
tait la cause: Si l'on pouvait, dit-il, pntrer dans le fond de mon
coeur et en dmler les dispositions comme on voit ce qui se passe sur
mon visage, on reconnatrait bientt que ce ris qu'on me reproche n'est
pas un ris de joie, mais l'effet du trouble et du transport que me
causent les maux publics; et ce ris, aprs tout, est-il plus hors de
saison que ces larmes que je vous vois rpandre? C'tait lorsqu'on nous
a t nos armes, qu'on a brl nos vaisseaux, qu'on nous a interdit
toute guerre contre les trangers; c'tait alors qu'il fallait pleurer,
car voil le coup et la plaie mortelle qui nous a abattus: mais nous ne
sentons les maux publics qu'autant qu'ils nous intressent
personnellement; et ce qu'ils ont pour nous de plus affligeant et de
plus douloureux, est la perte de notre argent. C'est pourquoi, lorsqu'on
enlevait  Carthage vaincue ses dpouilles, lorsqu'on la laissait sans
armes et sans dfense au milieu de tant de peuples d'Afrique puissants
et arms, personne de vous n'a pouss un soupir; et maintenant, parce
qu'il faut contribuer par tte  la taxe publique, vous vous dsolez
comme si tout tait perdu. Ah! que j'ai lieu de craindre que ce qui vous
arrache aujourd'hui tant de larmes ne vous paraisse bientt le moindre
de vos malheurs!

Scipion, aprs que tout fut termin, s'embarqua pour repasser en Italie.
Il arriva  Rome  travers une multitude infinie de peuples que la
curiosit attirait sur son passage. On lui dcerna le triomphe le plus
magnifique [Marge: AN. M. 3804 CARTH. 646. ROM. 548. AV. J.-C. 200.]
qu'on et encore vu, et on lui donna le surnom d'_Africain_, honneur
inou jusque-l, personne avant lui n'ayant pris le nom d'une nation
vaincue. Ainsi fut termine la seconde guerre punique, aprs avoir dur
dix-sept ans.

_Courte rflexion sur le gouvernement de Carthage au temps de la seconde
guerre punique._

[Marge: Lib. 6, p. 493, 494.] Je finirai ce qui regarde la seconde
guerre punique par une rflexion de Polybe, qui peut beaucoup servir 
faire connatre la diffrence des deux rpubliques dont nous parlons. Au
commencement de la seconde guerre punique, et du temps d'Annibal, on
peut dire en quelque sorte que Carthage tait sur le retour: sa
jeunesse, sa fleur, sa vigueur, taient dj fltries: elle avait
commenc  dchoir de sa premire lvation; et elle penchait vers sa
ruine; au lieu que Rome alors tait, [Marge: Liv. lib. 24, n. 8 et 9.]
pour ainsi dire, dans la force et la vigueur de l'ge, et s'avanait 
grands pas vers la conqute de l'univers. La raison que Polybe rend de
la dcadence de l'une et de l'accroissement de l'autre est tire de la
diffrente manire dont taient gouvernes ces deux rpubliques dans le
temps dont nous parlons. Chez les Carthaginois, le peuple s'tait empar
de la principale autorit dans les affaires publiques; on n'coutait
plus les avis des vieillards et des magistrats; tout se conduisait par
cabales et par intrigues. Sans parler de ce que la faction contraire 
Annibal fit contre lui pendant tout le temps de son commandement, le
seul fait des vaisseaux romains pills pendant un temps de trve,
perfidie  laquelle le peuple fora le snat de prendre part et de
prter son nom, est une preuve bien claire de ce que dit ici Polybe. Au
contraire,  Rome c'tait le temps o le snat, c'est--dire cette
compagnie compose d'hommes si sages, avait plus de crdit que jamais,
et o les anciens taient couts et respects comme des oracles. On
sait combien le peuple romain tait jaloux de son autorit, sur-tout
dans ce qui regarde l'lection [Marge: Liv. lib. 24, n. 8 et 9.] des
magistrats. Une centurie, compose des jeunes,  qui il tait chu par
le sort de donner la premire son suffrage, qui entranait ordinairement
celui de toutes les autres, avait nomm deux consuls: sur la simple
remontrance de Fabius[319], qui reprsenta au peuple que, dans un temps
de tempte et d'orage comme tait celui o l'on se trouvait pour lors,
on ne pouvait choisir de trop habiles pilotes pour conduire le vaisseau
de la rpublique, la centurie retourna aux suffrages, et nomma d'autres
consuls. De cette diffrence de gouvernement, Polybe conclut qu'il tait
ncessaire qu'un peuple conduit par la prudence des anciens l'emportt
sur un tat gouvern par les avis tmraires de la multitude. Rome en
effet, guide par les sages conseils du snat, eut enfin le dessus dans
le gros de la guerre, quoi qu'en dtail elle et eu du dsavantage dans
plusieurs combats; et elle tablit sa puissance et sa grandeur sur les
ruines de sa rivale.

[Note 319: Quilibet nautarum rectorumque tranquillo mari gubernare
potest: ubi sva orta tempestas est, ac turbato mari rapitur vento
navis, tum viro et gubernatore opus est. Non tranquillo navigamus, sed
jam aliquot procellis submersi pen sumus. Itaque quis ad gubernacula
sedeat, summ cur providendum ac prcavendum nobis est.]

_Intervalle entre la seconde et la troisime guerre punique._

Cet intervalle, quoique assez considrable pour la dure, puisqu'il est
de plus de cinquante ans, l'est fort peu par rapport aux vnements qui
regardent Carthage. On peut les rduire  deux chefs, dont l'un concerne
la personne d'Annibal, l'autre regarde quelques diffrents particuliers
entre les Carthaginois et Masinissa, roi des Numides. Nous les
traiterons sparment, mais sans leur donner beaucoup d'tendue.

 I. _Suite de l'histoire d'Annibal._

Lorsque la seconde guerre punique fut termine par le trait de paix
conclu avec Scipion, Annibal avait quarante-cinq ans, comme il le dit
lui-mme en plein snat. Ce qui nous reste  dire de ce grand homme
comprend un espace de vingt-cinq ans.

_Annibal entreprend et vient  bout de rformer  Carthage la justice et
les finances._

Depuis la conclusion de la paix, Annibal fut fort considr  Carthage,
du moins dans le commencement, et il y exera les premiers emplois de la
rpublique avec honneur et avec clat. Il fut charg du commandement
[Marge: Corn. Nep. in Annib. c. 7.] des troupes dans quelques guerres
que les Carthaginois eurent  soutenir en Afrique; mais les Romains, 
qui le nom seul d'Annibal faisait ombrage, ne pouvant voir
tranquillement qu'on lui laisst encore les armes  la main, en firent
des plaintes, et il fut rappel  Carthage.

A son retour, on le nomma prteur. Il parat que cette charge tait
trs-considrable, et donnait beaucoup d'autorit. Carthage va donc tre
pour lui un nouveau thtre, o il fera paratre des vertus et des
qualits d'un genre tout diffrent de celles qui nous l'ont fait admirer
jusqu'ici et qui achveront de nous donner de ce grand homme une juste
et parfaite ide.

Tout occup du dsir de rtablir les affaires de sa patrie dsole, il
comprit que les deux plus puissants moyens pour faire fleurir un tat,
sont une grande exactitude  rendre la justice  tous les sujets, et une
grande fidlit dans le maniement des finances: l'une, en maintenant
l'galit entre les citoyens, et en les faisant jouir d'une libert
tranquille sous la protection des lois qui mettent en sret leurs
biens, leur honneur et leur vie, lie plus troitement les particuliers
entre eux, et les attache plus fortement  l'tat,  qui ils doivent la
conservation de ce qu'ils ont de plus cher et de plus prcieux; l'autre,
en mnageant avec fidlit les fonds publics, fournit ponctuellement 
toutes les dpenses de l'tat, tient en rserve des ressources toujours
prtes pour ses besoins imprvus, et pargne aux peuples l'imposition de
nouvelles charges, que la dissipation rend ncessaires, et qui
contribuent le plus  indisposer les esprits contre le gouvernement.

Annibal vit avec douleur le dsordre qui rgnait galement dans
l'administration de la justice et dans le maniement des finances. Quand
on l'eut nomm prteur, comme son amour pour l'ordre lui faisait
regarder avec peine tout ce qui s'en cartait, et le portait  tout
tenter pour le rtablir, il eut le courage d'entreprendre la rforme de
ce double abus, qui en entranait une infinit d'autres; sans craindre
l'animosit de l'ancienne faction qui lui tait oppose, ni les
nouvelles inimitis que son zle pour la rpublique ne manquerait pas de
lui attirer.

[Marge: Liv. lib. 33, n. 46] L'ordre des juges exerait impunment les
concussions les plus criantes. C'taient autant de petits tyrans, qui
disposaient  leur gr des biens et de la vie des citoyens, sans qu'il
ft possible de se mettre  l'abri de leurs violences, parce que leurs
charges taient  vie, et qu'ils se soutenaient mutuellement. Annibal,
en qualit de prteur, manda chez lui un officier de cette compagnie,
qui abusait apparemment de son pouvoir: Tite-Live dit qu'il tait
questeur. Cet officier, qui tait de la faction oppose  Annibal, et
qui avait dj tout l'orgueil et toute la fiert des juges, dans l'ordre
desquels il devait passer en sortant de la questure, refusa insolemment
d'obir. Annibal n'tait pas d'un caractre  souffrir tranquillement
une telle injure. Il le fit saisir par un licteur, et le traduisit
devant le peuple. L, non content de s'en prendre  cet officier
particulier, il accusa l'ordre entier des juges, dont l'orgueil
insupportable et tyrannique n'tait arrt ni par la crainte des lois,
ni par le respect des magistrats; et, comme il s'aperut qu'on
l'coutait favorablement, et que les plus faibles d'entre le peuple
tmoignaient ne pouvoir plus souffrir l'insolente fiert de ces juges,
qui semblait en vouloir  leur libert, il proposa et fit passer une loi
qui ordonnait qu'on choisirait tous les ans de nouveaux juges sans
qu'aucun pt tre continu au-del de ce terme. Autant que par cette loi
il gagna l'amiti du peuple, autant s'attira-t-il la haine du plus grand
nombre des puissants et des nobles.

[Marge: Liv. lib. 33 n. 46 et 47.] Il entreprit une autre rforme qui ne
lui fit pas moins d'ennemis ni moins d'honneur. Les deniers publics, ou
taient dissips par la ngligence de ceux qui les maniaient, ou
devenaient la proie et le butin des principaux de la ville et des
magistrats; en sorte que, ne se trouvant plus d'argent pour fournir
chaque anne au paiement du tribut que l'on devait aux Romains, on tait
prs d'imposer une taxe sur les particuliers. Annibal, entrant dans un
fort grand dtail, se fit rendre un compte exact des revenus de la
rpublique, de l'usage que l'on en faisait, des charges et des dpenses
ordinaires de l'tat; et, ayant reconnu par cet examen qu'une grande
partie des fonds publics tait dtourne par la mauvaise foi des gens
d'affaires, il dclara et promit en pleine assemble du peuple que, sans
imposer de nouvelles taxes aux particuliers, la rpublique serait
dsormais en tat de payer le tribut aux Romains: et il accomplit sa
promesse.[320] Les fermiers-gnraux, dont il avait dvoil au peuple
les vols et les rapines, accoutums jusque-l  s'engraisser des deniers
publics, jetrent alors les hauts cris, comme si c'et t leur ravir
leur bien, et non arracher de leurs mains avares celui qu'ils avaient
vol  l'tat.

[Note 320: Tum ver isti, quos paverat per aliquot annos publions
peculatus, velut bonis ereptis, non furto eorum manibus extorto, infensi
et irati Romanos in Annibalem instigabant. (LIV.)]

_Retraite et mort d'Annibal._

[Marge: Liv. lib. 33, n. 45-46.] Cette double rforme fit beaucoup crier
contre Annibal. Ses ennemis ne cessaient d'crire  Rome, aux premiers
de la ville et  leurs amis, qu'il avait de secrtes intelligences avec
Antiochus, roi de Syrie; qu'il recevait souvent des courriers, et que ce
prince lui avait envoy sous main des dputs pour prendre avec lui de
justes mesures sur la guerre qu'il mditait; que, comme il y a des
animaux si froces, qu'ils ne s'apprivoisent jamais, ainsi cet homme,
d'un esprit inquiet et implacable, ne pouvait souffrir le repos, et que
tt ou tard il claterait. Ces discours taient couts  Rome; et ce
qui s'tait pass dans la guerre prcdente, dont il avait t presque
seul l'auteur et le promoteur, y donnait une grande vraisemblance.
Scipion s'opposa toujours fortement aux violentes rsolutions qu'on
voulait prendre sur ce sujet, en reprsentant qu'il n'tait point de la
dignit du peuple romain de prter son nom  la haine et aux accusations
des ennemis d'Annibal, d'appuyer de son autorit leurs injustes
passions, et de s'acharner  le poursuivre jusque dans le sein de sa
patrie, comme si c'et t trop peu pour les Romains de l'avoir vaincu
dans la guerre les armes  la main.

Malgr de si sages remontrances, le snat nomma trois commissaires, et
les chargea de porter leurs plaintes  Carthage, et de demander qu'on
leur livrt Annibal. Quand ils y furent arrivs, quoiqu'ils couvrissent
leur voyage d'un autre prtexte, Annibal sentit bien que c'tait  lui
seul qu'on en voulait. Il se sauva vers le soir sur un vaisseau qu'il
avait fait prparer secrtement, dplorant le sort de sa patrie encore
plus que le sien: _spius patri qum suorum[321] eventus miseratus_.
C'tait la huitime anne depuis la conclusion de la paix. La premire
ville o il aborda fut Tyr. Il y fut reu comme dans une seconde patrie,
et on lui rendit tous les honneurs dus  un homme de sa rputation.
[Marge: AN. M. 3809 ROM. 556.] Aprs s'y tre arrt quelques jours, il
partit pour Antioche, d'o le roi venait de sortir: il alla le trouver 
phse. L'arrive d'un capitaine de ce mrite lui fit grand plaisir, et
ne contribua pas peu  le dterminer  la guerre contre les Romains; car
jusque-l il avait toujours paru incertain et flottant sur le parti
qu'il devait prendre. [Marge: Cic. lib. 2, de Orat. n. 75 et 76.] C'est
dans cette ville qu'un philosophe, qui passait pour le plus beau
discoureur de l'Asie, eut l'imprudence de parler fort long-temps en
prsence d'Annibal sur les devoirs d'un gnral d'arme, et sur les
rgles de l'art militaire. Tout l'auditoire fut charm de son loquence.
Comme on demanda au Carthaginois ce qu'il en pensait: J'ai bien vu des
vieillards, dit-il, qui manquaient de sens et de jugement; mais je n'en
ai point vu de moins sens et de moins judicieux que celui-ci.

[Note 321: Il parat qu'il faut lire _suos_.]

Les Carthaginois, qui craignaient avec raison de s'attirer les armes
romaines, ne manqurent pas de faire savoir  Rome qu'Annibal s'tait
retir prs d'Antiochus. Ce fut un grand sujet d'inquitude pour les
Romains; et ce pouvait tre une grande ressource pour ce roi, s'il en
et su profiter.

[Marge: Liv. lib. 34, n. 60.] Le premier conseil qu'Annibal lui donna
pour-lors, et qu'il ne cessa de lui donner dans la suite, fut de porter
la guerre dans l'Italie, qui ne pouvait tre vaincue que dans l'Italie
mme. Il demandait cent vaisseaux, avec onze ou douze mille hommes de
dbarquement, et s'offrait de commander la flotte, de passer en Afrique
pour engager les Carthaginois  entrer dans cette guerre, et d'aller
ensuite faire une descente en Italie pendant que le roi demeurerait en
Grce avec son arme, se tenant toujours prt  passer en Italie
lorsqu'il en serait temps. C'tait l'unique parti qu'il y et  prendre,
et le roi d'abord gota fort cet avis.

[Marge: _Ibid._ n. 61.] Annibal crut devoir prvenir et prparer les
amis qu'il avait  Carthage pour les mieux faire entrer dans ses
desseins. Outre que des lettres sont peu sres, elles ne peuvent
s'expliquer suffisamment, ni entrer dans un assez grand dtail. Il
envoie donc un homme de confiance, et lui donne ses instructions. A
peine est-il arriv  Carthage, qu'on se doute du sujet qui l'y amne.
On l'pie, on le fait suivre, et enfin on donne des ordres pour
l'arrter; mais il les prvient, et se sauve de nuit, aprs avoir fait
afficher en plusieurs endroits des placards o il dclarait nettement le
sujet de son voyage. Le snat, sur-le-champ, donna avis aux Romains de
ce qui s'tait pass.

[Marge: Liv. lib. 35, n. 14.] Villius, l'un des dputs qui avaient t
envoys [Marge: Polyb. l. 3, p. 166 et 167. AN. M. 3813 ROM. 557.] en
Asie pour s'informer sur les lieux de l'tat des affaires, et pour
dcouvrir, s'ils pouvaient, quels taient les desseins d'Antiochus,
rencontra Annibal  Ephse. Il eut avec lui plusieurs entretiens, lui
rendit plusieurs visites, et affecta de lui tmoigner par-tout une
considration particulire. Sa principale vue tait de diminuer son
crdit auprs du roi en le lui rendant suspect: et en effet il y
russit.

[Marge: Liv. lib. 35, n. 14. Plut. in vit. Flamin. etc.] Il y a quelques
auteurs qui assurent que Scipion tait de cette ambassade, et qui
rapportent mme l'entretien qu'il eut avec Annibal. Ils disent que, le
Romain lui ayant demand qui il croyait avoir t le plus grand de tous
les capitaines, il rpondit que c'tait Alexandre-le-Grand, parce
qu'avec une poigne de Macdoniens il avait dfait des armes
innombrables, et port ses conqutes dans des pays si loigns, qu'
peine paraissait-il possible d'y aller mme en voyageant. Interrog
ensuite  qui il donnait le second rang, il dit que c'tait  Pyrrhus;
que ce prince avait t le premier qui avait, enseign  camper
avantageusement; que personne n'avait jamais mieux su choisir ses postes
ni ranger, ses troupes; qu'il avait eu une dextrit merveilleuse pour
se concilier l'amiti des peuples, jusque-l que ceux d'Italie auraient
mieux aim l'avoir pour matre, tout tranger qu'il tait, que les
Romains, tablis depuis si long-temps dans le pays. Scipion continuant 
l'interroger pour savoir qui il mettait le troisime, il ne fit point de
difficult de se donner cette place  lui-mme. Scipion ne put
s'empcher de rire: Et que feriez-vous donc, lui dit-il, si vous
m'aviez vaincu? Je me mettrais, reprit Annibal, au-dessus d'Alexandre,
de Pyrrhus, et de tous les gnraux qui ont jamais t.

Scipion ne fut pas insensible  une flatterie si dlicate et si fine, 
laquelle il ne s'attendait pas, et qui, le mettant hors de pair,
semblait insinuer que nul capitaine ne mritait d'entrer en parallle
avec lui. [Marge: Plut. in Pyrrho, pag. 687.] La rponse dans Plutarque
est moins spirituelle et moins vraisemblable. Annibal met au premier
rang Pyrrhus, au second Scipion, et ne se donne  lui-mme que la
troisime place.

[Marge: Liv. lib. 35, n. 19.] Annibal, s'tant aperu du refroidissement
d'Antiochus pour lui, depuis les entretiens qu'il avait eus avec
Villius, ou avec Scipion, dissimula quelque temps, et ferma les yeux;
mais enfin il jugea plus  propos d'avoir un claircissement avec le
roi, et de s'expliquer nettement avec lui. Ma haine contre les Romains,
lui dit-il, est connue de tout le monde. Je m'y suis engag par serment
ds ma plus tendre enfance. C'est cette haine qui a arm mes mains
contre eux pendant trente-six ans. C'est elle qui, pendant la paix, m'a
fait chasser de ma patrie, et qui m'a oblig de venir chercher un asyle
dans vos tats. Toujours conduit et anim par cette haine, si je vois
ici mes esprances frustres, j'irai par toute la terre chercher et
susciter des ennemis aux Romains. Je les hais, et je les harai toujours
mortellement: ils me hassent de mme. Tant que vous serez dtermin 
leur faire la guerre, vous pouvez mettre Annibal au nombre de vos
meilleurs amis. Si d'autres raisons vous font penser  la paix, je vous
le dclare une fois pour toutes, cherchez d'autres conseils que les
miens. Un tel discours, qui partait du coeur, et dont la sincrit se
faisait sentir, toucha le roi, et parut dissiper tous ses soupons. Il
rsolut de lui donner le commandement d'une partie de sa flotte.

[Marge: Liv. lib. 35, n. 32 et 43.] Mais quels ravages ne fait point la
flatterie dans la cour et dans l'esprit des princes! On reprsenta 
celui-ci qu'il n'tait pas de sa prudence de se fier  Annibal; que
c'tait un exil et un Carthaginois,  qui sa fortune ou son gnie
pouvaient suggrer dans un mme jour mille projets diffrents; que
d'ailleurs cette rputation mme qu'il avait acquise dans la guerre, et
qui faisait comme son apanage, tait trop grande pour un simple
lieutenant; que le roi devait tre seul chef, seul gnral; qu'il devait
seul attirer sur lui les yeux et l'attention; au lieu que, si Annibal
tait employ, cet tranger aurait seul la gloire de tous les heureux
succs. [322]Il n'y a point, dit Tite-Live, d'esprits plus susceptibles
de jalousie que ceux qui n'ont point un mrite gal  leur naissance et
 leur rang; parce qu'alors tout mrite leur devient odieux, par cette
raison seule qu'il leur est tranger. Cela parut bien clairement dans
cette occasion. On avait su prendre Antiochus par son faible. Un
sentiment de basse jalousie, qui est la marque et le dfaut des petits
esprits, touffa en lui toute autre pense et toute autre rflexion. Il
ne fit plus aucun cas ni aucun usage d'Annibal. Le succs vengea bien
celui-ci, et montra quel malheur c'est pour un prince d'ouvrir son coeur
 l'envie, et ses oreilles aux discours empoisonns des flatteurs.

[Note 322: Nulla ingenia tam prona ad invidiam sunt, qum eorum qui
genus ac fortunam suam animis non quant: quia virtutem et bonum alienum
oderunt. Il semble qu'on pourrait lire, _ut bonum alienum_.]

[Marge: Liv. lib. 36, n. 7.] Dans un conseil qui se tint quelque temps
aprs, o Annibal avait t appel pour la forme, lorsque son rang de
parler fut venu, il s'appliqua sur-tout  prouver qu'il fallait, 
quelque prix que ce ft, engager dans l'alliance d'Antiochus Philippe et
la Macdoine, ce qui n'tait pas si difficile qu'on se l'imaginait.
Pour la manire de faire la guerre, dit-il, je m'en tiens toujours 
mon premier sentiment; et, si l'on m'avait cru d'abord, on entendrait
dire maintenant que la Toscane et la Ligurie sont en feu, et, ce qui
fait la terreur des Romains, qu'Annibal est en Italie. Quand je ne
serais pas fort habile pour le reste, j'ai d certainement apprendre par
mes bons et mes mauvais succs comment il leur faut faire la guerre. Je
ne puis que vous donner mes conseils et vous offrir mes services.
Puissent les dieux faire russir le parti que vous prendrez, quel qu'il
soit! On applaudit  Annibal, mais on n'excuta rien de ce qu'il avait
propos.

[Marge: Liv. lib. 36. n. 41.] Antiochus, tromp et endormi par ses
flatteurs, demeurait tranquille  phse aprs avoir t chass de la
Grce par les Romains, ne pouvant s'imaginer que ceux-ci songeassent 
le venir attaquer dans son propre pays. Annibal, qui pour-lors tait
rentr en faveur, lui rptait sans cesse qu'au premier jour il verrait
la guerre en Asie et l'ennemi  ses portes; qu'il fallait qu'il se
rsolt ou  renoncer  son empire, ou  tenir tte  un peuple qui
voulait se rendre matre de toute la terre. Ces discours rveillrent un
peu le roi de son assoupissement. Il fit quelques lgers efforts; mais,
comme dans sa conduite il n'y avait rien de suivi, aprs plusieurs
pertes considrables, la guerre se termina par une paix honteuse, dont
une des conditions fut qu'il livrerait Annibal aux Romains. Celui-ci ne
lui en laissa pas le temps, et se retira d'abord dans l'le de Crte
pour y dlibrer sur le parti qu'il aurait  prendre.

[Marge: Corn. Nep. in Annib., c. 9 et 10. Justin. l. 32, cap. 4.] Les
richesses qu'il avait emportes avec lui, et dont on eut quelque
connaissance dans l'le, pensrent l'y faire prir. Les ruses ne
manquaient pas  Annibal. Il en fit usage ici pour sauver ses trsors et
pour se sauver lui-mme. Il remplit plusieurs vases de plomb fondu,
couvrant seulement la surface d'or et d'argent, et il les mit en dpt
dans le temple de Diane en prsence des Crtois,  la bonne foi desquels
il confiait toutes ses richesses. On fit bonne garde depuis ce temps-l
autour du temple, et on laissa une entire libert  Annibal, de qui
l'on croyait tenir les trsors. [Marge: AN. M. 3820 ROM. 564.] Il les
avait cachs dans des statues d'airain creuses qu'il portait toujours
avec lui. Ayant trouv un moment favorable, il partit, et alla chercher
un asyle chez Prusias, roi de Bithynie.

[Marge: Corn. Nep. ibid. cap. 10 et 11. Justin. l. 33, cap. 4.] Il
parat qu'il fit quelque sjour dans la cour de ce prince, qui entra
bientt en guerre contre Eumne, roi de Pergame, ami dclar des
Romains. Annibal fit remporter aux troupes de Prusias plusieurs
victoires, tant sur terre que sur mer.

[Marge: Justin. l. 32, cap. 4. Corn. Nep. in vit. Annib.] Il employa un
stratagme assez extraordinaire dans un combat naval. La flotte des
ennemis tant plus nombreuse que la sienne, il appela  son secours la
ruse. Il fit enfermer dans des pots de terre toutes sortes de serpents,
et donna ordre de jeter ces pots dans les vaisseaux des ennemis. Son
principal dessein tait de faire prir Eumne. Il fallait s'assurer du
vaisseau qu'il montait. Annibal le dcouvrit en dpchant une chaloupe
sous prtexte de lui porter une lettre. Aprs cela il commanda aux
officiers de ses vaisseaux de s'attacher principalement  celui
d'Eumne. Ils le firent, et ils l'auraient pris, s'il ne s'tait retir
 force de voiles. Les autres vaisseaux de Pergame se battirent
vigoureusement jusqu' ce qu'on y eut jet les pots de terre. D'abord
ils n'avaient fait qu'en rire, surpris qu'on employt contre eux de
telles armes; mais, quand ils se virent environns des serpents qui
sortaient de ces pots casss, la frayeur les saisit, ils se retirrent
en dsordre, et cdrent la victoire  l'ennemi.

[Marge: Liv. lib. 39 n. 51. AN. M. 3822 ROM. 566.] Des services si
importants semblaient assurer pour toujours  Annibal un asyle chez ce
roi. Mais les Romains ne l'y laissrent pas en repos, et dputrent
Quintius Flaminius[323] vers ce roi, pour se plaindre de ce qu'il lui
donnait une retraite. Il ne fut pas difficile  Annibal de deviner le
sujet de cette ambassade, et il n'attendit pas qu'on le livrt  ses
ennemis. D'abord il essaya de se sauver par la fuite; mais il s'aperut
que les sept issues caches qu'il avait fait faire  son palais taient
occupes par les soldats de Prusias, qui voulait faire sa cour aux
Romains, en trahissant son hte. Il se fit donc apporter le poison qu'il
gardait depuis longtemps pour s'en servir dans l'occasion, et le tenant
entre ses mains: Dlivrons, dit-il, le peuple romain d'une inquitude
qui le tourmente depuis long-temps, puisqu'il n'a pas la patience
d'attendre la mort d'un vieillard. La victoire que remporte Flaminius
sur un homme dsarm et trahi ne lui fera pas beaucoup d'honneur. Ce
jour seul fait voir combien les Romains ont dgnr. Leurs pres
avertirent Pyrrhus de se garder d'un tratre qui voulait l'empoisonner,
et cela dans le temps que ce prince leur faisait la guerre dans le coeur
de l'Italie: et ceux-ci ont envoy un homme consulaire pour engager
Prusias  faire mourir par un crime abominable son ami et son hte.
Aprs avoir fait des imprcations contre Prusias, et invoqu contre lui
les dieux protecteurs et vengeurs des droits sacrs de l'hospitalit, il
avala le poison, et mourut g de soixante-dix ans.

[Note 323: Son vrai nom est _Flamininus_; ce point sera discut dans
les notes sur l'Histoire Romaine.--L.]

Cette anne fut clbre par la mort de trois grands hommes, Annibal,
Philopmen et Scipion, qui eurent cela de commun, qu'ils terminrent
tous trois leur vie hors de leur patrie, par un genre de mort qui
rpondait peu  la gloire de leurs actions. Les deux premiers prirent
par le poison, Annibal ayant t trahi par son hte, et Philopmen fait
prisonnier dans un combat par les Messniens, et ensuite jet dans un
cachot, o on le fora de prendre du poison. Pour Scipion, il se
condamna lui-mme  un exil volontaire, pour viter une accusation
injuste qu'on lui intentait  Rome; et il y mourut dans une sorte
d'obscurit.

_loge et caractre d'Annibal._

Ce serait ici le lieu de reprsenter les excellentes qualits d'Annibal,
qui a fait tant d'honneur  Carthage; [Marge: 2e vol. de la man.
d'tud.] mais, comme j'ai tch ailleurs d'en marquer le caractre et
d'en donner une juste ide en le comparant avec Scipion, je ne crois pas
devoir beaucoup m'tendre sur son loge.

Les personnes destines  la profession des armes ne peuvent trop
tudier ce grand homme, que les connaisseurs regardent comme le
capitaine le plus accompli presque en tout genre, qui ait jamais t.

Dans l'espace de dix-sept ans que dura la guerre, on ne lui reproche que
deux fautes[324]: la premire, de n'avoir pas, aussitt aprs la
bataille de Cannes, men ses troupes victorieuses vers Rome pour en
former le sige; la seconde, d'avoir laiss amollir leur courage dans
les quartiers d'hiver qu'il leur fit prendre  Capoue: fautes qui
montrent seulement que, les grands hommes ne le sont pas en tout:
[Marge: Quintil.] _summi enim sunt, homines tamen_; et qui peut-tre
mme peuvent tre excuses en partie.

[Note 324: Ici Rollin contredit ce qu'il avait avanc plus haut (p.
121) pour justifier Annibal de ces deux prtendues fautes.--L.]

Mais, pour ce peu de fautes, que d'minentes qualits dans Annibal!
quelle tendue de vues et de desseins, mme ds sa plus tendre jeunesse!
quelle grandeur d'ame! quelle intrpidit! quelle prsence d'esprit dans
le feu mme de l'action, pour savoir profiter de tout! quelle dextrit
 manier les esprits, en sorte que parmi tant de nations diffrentes,
qui manquaient souvent de vivres et d'argent, il n'y eut jamais aucune
sdition dans son camp, ni contre lui, ni contre aucun de ses gnraux!
quelle quit, quelle modration dut-il faire paratre  l'gard des
nouveaux allis, pour tre venu  bout de les tenir inviolablement
attachs  son service, quoiqu'il ft oblig de leur faire porter
presque tout le poids de la guerre par les sjours de son arme, et par
les contributions qu'il en tirait! Enfin quelle fcondit de ressources
pour soutenir si long-temps la guerre dans un pays loign, malgr une
puissante faction domestique, qui lui refusait tout et le traversait en
tout! On peut dire que, pendant le cours d'une si longue guerre, Annibal
parut seul le soutien de l'tat, et l'ame de tout l'empire des
Carthaginois, qui ne purent jamais croire qu'ils taient vaincus,
jusqu' ce qu'Annibal leur et avou lui-mme qu'il l'tait.

Ce ne serait pas bien connatre Annibal, que de ne le considrer qu' la
tte des armes. Ce que l'histoire nous apprend des intelligences
secrtes qu'il entretenait avec Philippe, roi de Macdoine; des sages
conseils qu'il donna  Antiochus, roi de Syrie; de la double rforme
qu'il mit  Carthage dans l'administration des finances et dans celle de
la justice, montre qu'il tait un grand homme d'tat en toutes manires.
Son gnie suprieur et universel lui faisait embrasser toutes les
parties du gouvernement, et ses talents naturels le rendaient capable
d'en remplir avec gloire toutes les fonctions. Il tait aussi grand
politique que grand guerrier, aussi propre aux emplois civils qu'aux
militaires; en un mot, il runissait les diffrents mrites de toutes
les professions, de l'pe, de la robe, et des finances.

Il n'tait pas mme sans rudition[325]; et, tout occup qu'il fut des
travaux militaires et d'une infinit de guerres, qu'il eut  soutenir,
il trouva des moments pour cultiver les lettres. Plusieurs reparties
spirituelles d'Annibal, que l'histoire nous a conserves, marquent qu'il
avait un fonds d'esprit excellent; et il le perfectionna par la
meilleure ducation qu'on pouvait recevoir dans ce temps, et dans une
rpublique telle qu'tait celle de Carthage. Il parlait passablement le
grec, et avait mme crit quelques livres en cette langue. Il avait eu
pour matre un Lacdmonien nomm _Sosile_, qui l'accompagna toujours
dans ses expditions guerrires, aussi-bien que Philnius, autre
Lacdmonien[326]: ils travaillaient tous deux  l'histoire de ce grand
capitaine.

[Note 325: Atque hic tantus vir, tantisque bellis districtus,
nonnihil temporis tribuit litteris, etc. (CORN. NEP. _in vit. Annib._
cap. 13.)]

[Note 326: _Philnius_, dans Cornlius Npos et Cicron (_Divin._ I,
c. 49); _Philinus_, dans Polybe et Diodore. Il tait d'Agrigente
(DIODOR. SIC. XXIII, _eclog._ VIII) et non de Lacdmone, comme le dit
Rollin; tromp peut-tre par ces mots de Cornlius Npos,... _Philnius
et Sosilus Lacedmonius_, o il aura lu, par mgarde, _Lacedmonii_ (_in
Annib._ c. 13,  3). Le jugement de Polybe n'est pas trs-favorable  ce
Philinus (III, c. 14).--L.]

Pour ce qui regarde la religion et les moeurs, il n'tait point
tout--fait tel que Tite-Live nous le [Marge: Lib. 21, n. 4.]
reprsente, d'une cruaut inhumaine, d'une perfidie plus que
carthaginoise; sans respect pour la vrit, pour la probit, pour la
saintet du serment; sans crainte des dieux, sans religion. _Inhumana
crudelitas, perfidia plus qum punica: nihil veri, nihil sancti, nullus
dem metus, nullum jusjurandum, nulla religio[327]._ [Marge: Excerpt. 
Polyb. p. 33.] Polybe dit qu'il rejeta avec horreur une proposition
cruelle qu'on lui fit avant son entre en Italie, qui tait de manger de
la chair humaine, parce que les vivres lui manquaient. [Marge: Excerpt.
 Diod. p. 282. Liv. lib. 15, n. 17.] Quelques annes aprs, loin de
svir, comme on l'y exhortait, contre le cadavre de Sempronius Gracchus,
que Magon lui avait envoy, il lui fit rendre les derniers honneurs  la
vue de toute son arme. [Marge: Lib. 32. c. 4.] Nous l'avons vu en
plusieurs occasions marquer un grand respect pour les dieux, et Justin,
qui crivait d'aprs un auteur[328] bien digne de foi, remarque qu'il
fit toujours paratre beaucoup de sagesse et de modration parmi le
grand nombre de femmes qu'il fit prisonnires pendant le cours d'une si
longue guerre; en sorte qu'on n'aurait pas cru qu'il ft n en Afrique,
o l'incontinence tait le vice du pays et de la nation: _pudicitiamque
eum tantam inter tot captivas habuisse, ut in Afric natum quivis
negaret_.

[Note 327: La passion perce dans tout ce que Tite-Live a crit
d'Annibal et des Carthaginois.--L.]

[Note 328: Trogue Pompe.]

Son dsintressement, au milieu de tant d'occasions de s'enrichir par
les dpouilles des villes qu'il prenait et des peuples qu'il domptait,
nous marque qu'il savait le vritable usage qu'un gnral doit faire des
richesses, qui est de gagner le coeur des soldats, et de s'attacher les
allis en faisant  propos des largesses, et n'pargnant point les
rcompenses: qualit bien importante pour un commandant, et qui n'est
pas commune. Annibal ne se servait de l'argent que pour acheter les
succs, bien persuad qu'un homme qui est  la tte des affaires trouve
tout le reste dans la gloire de russir.

[329]Il mena toujours une vie dure et sobre, mme en temps de paix, et
au milieu de Carthage, lorsqu'il y occupait la premire dignit, o
l'histoire remarque qu'il ne mangeait jamais couch sur un lit, comme
c'tait la coutume, et qu'il ne buvait que fort peu de vin. Une vie si
rgle et si uniforme est un grand exemple pour nos guerriers, qui
mettent souvent parmi les privilges de la guerre, et parmi les devoirs
des officiers, de faire bonne chre et de vivre dans les dlices.

[Note 329: Cibi potionisque desiderio naturali, non voluptate,
modus finitus. (LIV. lib. 21, n. 4.)

Constat Annibalem, nec tm quum romano tonantem bello Italia
contremuit, nec quum reversus Carthaginem summum imperium tenuit, aut
cubantem coenasse, aut plus qum sextario vini induisisse. (JUSTIN.
lib. 32, cap. 4.)]

Je ne prtends pas cependant justifier pleinement Annibal de tous les
reproches qu'on lui a faits. Au milieu de ces grandes qualits que nous
avons rapportes, on ne peut dissimuler qu'il lui restait quelque chose
du caractre et des vices de sa nation, et qu'il y a dans sa vie des
actions et des circonstances qu'il serait difficile d'excuser. Polybe
remarque qu'il tait [Marge: Excerpt.  Polyb. p. 34 et 37.] accus
d'avarice  Carthage, et de cruaut  Rome: il ajoute en mme temps que
les sentiments taient partags sur son sujet; et il ne serait pas
tonnant que les ennemis qu'il s'tait faits dans l'une et dans l'autre
de ces villes eussent rpandu des bruits contraires  sa rputation. En
supposant mme que les faits qu'on lui impute fussent vrais, Polybe est
port  croire qu'ils venaient moins de son naturel et de son fonds que
de la difficult des temps et des affaires pendant une longue et pnible
guerre, et de la complaisance qu'il tait forc d'avoir pour des
officiers-gnraux, qui taient absolument ncessaires  l'excution de
ses entreprises, et qu'il ne pouvait pas toujours contenir, non plus que
les soldats qui servaient sous eux.

 II. _Diffrends entre les Carthaginois et Masinissa, roi de Numidie._

Entre les conditions de la paix accorde aux Carthaginois, il y en avait
une qui portait qu'ils rendraient  Masinissa toutes les terres et les
villes qui lui avaient appartenu avant la guerre; et d'ailleurs Scipion,
pour rcompenser le zle et la fidlit qu'il avait fait paratre 
l'gard du peuple romain, avait ajout  son domaine tout ce qui tait
de celui de Syphax. Ce prsent fut dans la suite une source de disputes
et de divisions entre les Carthaginois et les Numides.

Ces deux princes, Syphax et Masinissa, rgnaient tous deux en Numidie,
mais sur diffrents peuples. Ceux qui obissaient au premier
s'appelaient _Masssyli_, et avaient pour capitale Cirta; les autres se
nommaient _Massyli_; les uns et les autres sont plus connus sous le nom
de _Numides_, qui leur est commun. [Marge: neid. lib. 4, v. 41. [V. pl.
haut, p. 296.]] Leur principale force tait la cavalerie. Ils se
tenaient  cru sur les chevaux; plusieurs mme les conduisaient sans
bride, d'o vient que Virgile les appelle _Numid infreni_.

[Marge: Liv. lib. 24, n. 48 et 49.] Au commencement de la seconde guerre
punique, Syphax s'tait rang du ct des Romains. Gala, pre de
Masinissa, pour prvenir les progrs d'un voisin si puissant, crut
devoir embrasser le parti des Carthaginois, et envoya contre lui une
arme nombreuse sous la conduite de son fils, g seulement alors de
dix-sept ans. Syphax, vaincu dans une bataille o l'on dit qu'il y eut
trente mille hommes de tus, se sauva en Mauritanie; mais dans la suite
les choses changrent bien de face.

[Marge: Liv. lib. 29, n. 29-34.] Masinissa, ayant perdu son pre, se
trouva plusieurs fois rduit  la dernire extrmit, chass de son
royaume par un usurpateur, poursuivi vivement par Syphax, prs  chaque
moment de tomber entre les mains de ses ennemis, sans troupes, sans
argent, sans ressources. Il tait alors alli des Romains et ami de
Scipion, avec qui il avait eu une entrevue en Espagne. Ses malheurs ne
lui laissrent pas le moyen d'amener de grands secours  ce gnral.
Quand Llius arriva en Afrique, Masinissa alla le joindre avec une
petite troupe de cavaliers, et depuis ce temps-l il demeura toujours
inviolablement attach au parti des Romains. Syphax, au contraire, ayant
pous la fameuse Sophonisbe, [Marge: Liv. lib. 29, n. 23.] fille
d'Asdrubal, passa dans celui des Carthaginois.

[Marge: Lib. 30, n. 11 et 12.] Le sort des deux princes changea encore
une fois, mais sans retour. Syphax perd une grande bataille, et tombe
vivant entre les mains de l'ennemi. Masinissa, vainqueur, attaque Cirta,
capitale de son royaume, et s'en rend matre; mais il y trouve un danger
plus grand que dans le combat, Sophonisbe, aux attraits et aux caresses
de laquelle il ne peut rsister. Pour la mettre en sret, il l'pouse;
mais il est bientt oblig, pour prsent nuptial, de lui envoyer du
poison, n'imaginant point d'autre voie de lui tenir sa parole et de la
soustraire au pouvoir des Romains[330].

[Note 330: On trouve beaucoup plus de dtails sur ces vnements,
dans l'histoire romaine de Rollin.--L.]

[Marge: Lib. 30, n. 44.] C'tait une faute considrable en elle-mme, et
qui d'ailleurs ne pouvait pas manquer de dplaire extrmement  une
nation fort jalouse de son autorit. Ce jeune prince la rpara
avantageusement par les services signals qu'il rendit depuis  Scipion.
Nous avons dit qu'aprs la dfaite et la prise de Syphax il fut mis en
possession du royaume de ce prince, et que les Carthaginois furent
obligs de lui restituer tout ce qui lui appartenait. C'est ce qui donna
lieu aux contestations dont il nous reste  parler.

[Marge: Liv. lib. 34, n. 62.] Un territoire situ vers le bord de la
mer, prs de la petite Syrte, en fut le sujet: c'tait un pays
trs-fertile et trs-riche; la preuve en est, que la seule ville de
Leptis, qui y tait situe, payait chaque jour aux Carthaginois pour
tribut un talent[331], c'est--dire mille cus. Masinissa s'tait empar
d'une partie de ce territoire. De part et d'autre on envoya des dputs
 Rome, qui plaidrent chacun leur cause dans le snat. On jugea 
propos d'envoyer sur les lieux Scipion l'Africain et deux autres
commissaires pour examiner l'affaire; ils revinrent sans avoir prononc
de jugement, et laissrent tout en suspens. Peut-tre agirent-ils ainsi
par ordre du snat; et c'tait secrtement favoriser Masinissa, qui
tait en possession du territoire.

[Note 331: C'est par an 1,980,000 francs.--L.]

[Marge: Liv. lib. 40, n. 17. AN. M. 3823 ROM. 567.] Dix ans aprs, de
nouveaux commissaires, nomms pour examiner la mme affaire, en usrent
comme les premiers, et ne dcidrent rien.

[Marge: Liv. lib. 42, n. 23 et 24. AN. M. 3833 ROM. 577.] Aprs un
pareil espace de temps, les Carthaginois portrent encore leurs plaintes
devant le snat, mais avec beaucoup plus de force qu'auparavant. Ils
reprsentrent qu'outre les terres dont il s'tait agi d'abord,
Masinissa, dans les deux annes prcdentes, avait usurp sur eux plus
de soixante-dix places ou chteaux; qu'ils avaient les mains lies par
l'article du dernier trait, qui leur dfendait de faire la guerre 
aucun des allis du peuple romain; qu'ils ne pouvaient plus soutenir la
fiert, l'avarice, la cruaut de ce prince; qu'ils taient envoys pour
demander au peuple romain qu'il lui plt d'ordonner de trois choses
l'une: ou que l'affaire serait examine et juge dans le snat; ou qu'il
leur serait permis de repousser la force par la force, et de se dfendre
par la voie des armes; ou que, si la faveur l'emportait sur la justice,
il plt au peuple romain de marquer une fois pour toutes ce qu'il
voulait qui ft donn  Masinissa des terres qui appartenaient aux
Carthaginois; qu'au moins ils sauraient dsormais  quoi s'en tenir, et
que le peuple romain garderait quelque mesure  leur gard, au lieu que
ce prince ne mettrait d'autres bornes  ses prtentions que son
insatiable avidit. Les dputs finirent par demander que si, depuis la
conclusion de la paix, les Romains avaient quelque faute  leur
reprocher, ils la punissent par eux-mmes plutt que de les abandonner 
la discrtion d'un prince qui leur rendait et la libert et la vie
insupportables. Aprs ce discours, pntrs de douleur, et versant des
larmes en abondance, ils se prosternrent par terre; spectacle qui
toucha de compassion tous les assistants, et rendit Masinissa
extrmement odieux. On demanda  Gulussa son fils, qui tait prsent, ce
qu'il avait  rpliquer. Il rpondit que le roi son pre ne lui avait
donn aucune instruction, ne sachant pas qu'on dt l'accuser; qu'il
priait les Romains de faire rflexion que ce qui lui attirait la haine
de Carthage, tait l'inviolable fidlit qu'il avait toujours garde 
leur gard. Le snat, aprs les avoir entendus, rpondit qu'il tait
dispos  rendre  chacun d'eux la justice qui leur tait due; que
Gulussa et  partir sur-le-champ pour avertir Masinissa d'envoyer au
plus tt des dputs avec ceux de Carthage; que les Romains feraient
pour lui tout ce qui dpendrait d'eux, mais sans faire tort aux autres;
qu'il tait juste de s'en tenir aux anciennes bornes, et que l'intention
du peuple romain n'tait pas que pendant la paix on enlevt par violence
aux Carthaginois les terres et les villes qui leur avaient t laisses
par le trait. On les renvoya ainsi de part et d'autre, aprs leur avoir
fait les prsents ordinaires.

[Marge: Polyb. Pag. 951.] Tout cela n'tait que des paroles. Il est
visible qu' Rome on ne se mettait point du tout en peine de satisfaire
les Carthaginois ni de leur rendre justice, et qu'on y tranait exprs
cette affaire en longueur, pour laisser  Masinissa le temps de
s'affermir dans ses usurpations et d'affaiblir ses ennemis.

[Marge: App. de bel. pun. p. 37. AN M. 3848 ROM. 592.] On ordonna une
nouvelle dputation pour aller sur les lieux faire de nouvelles
enqutes. Caton tait du nombre des commissaires. Quand ils furent
arrivs, ils demandrent aux parties si elles voulaient s'en rapporter 
leur arbitrage. Masinissa y consentit volontiers. Les Carthaginois
rpondirent qu'ils avaient une rgle fixe  laquelle ils s'en tenaient,
qui tait le trait conclu par Scipion, et demandrent  tre jugs en
rigueur: on ne put donc rien dcider. Les dputs visitrent tout le
pays, qu'ils trouvrent en fort bon tat, sur-tout la ville de Carthage;
et ils furent tonns de la voir, si peu de temps aprs le malheur qui
lui tait arriv, rtablie au point de grandeur et de puissance o elle
tait. A leur retour, ils ne manqurent pas d'en rendre compte au snat,
dclarant que Rome ne serait jamais en sret tant que Carthage
subsisterait; et depuis ce temps-l, sur quelque affaire qu'on dlibrt
dans le snat, Caton ajoutait dans son avis, _et je conclus de plus
qu'il faut dtruire Carthage_; sans que ce grave snateur se mt en
peine de prouver que les seuls ombrages de la puissance d'un voisin
soient des titres suffisants pour dtruire une ville contre la foi des
traits. Scipion Nasica pensait, au contraire, que la ruine de cette
ville entranerait celle de la rpublique, parce que Rome, n'ayant plus
de rivale  craindre, quitterait ses anciennes moeurs, et
s'abandonnerait absolument au luxe et aux dlices, qui sont la peste
certaine des tats les plus florissants.

[Marge: App. de bel. pun. p. 38.] Cependant la division se mit dans
Carthage. La faction populaire, tant devenue suprieure  celle des
grands et des snateurs, exila quarante citoyens, et fit prter serment
au peuple que jamais il ne souffrirait qu'on parlt de rappeler les
exils. Ceux-ci se retirrent chez Masinissa, qui envoya  Carthage deux
de ses fils, Gulussa et Micipsa, pour solliciter leur rtablissement. On
leur ferma les portes de la ville; et l'un d'eux mme fut vivement
poursuivi par Amilcar, l'un des gnraux de la rpublique. Nouveau sujet
de guerre: on lve une arme de part et d'autre. La bataille se donne.
Scipion le jeune, qui depuis ruina Carthage, en fut spectateur. Il tait
venu vers Masinissa de la part de Lucullus, qui faisait la guerre en
Espagne, et sous qui il servait, pour lui demander des lphants.
Pendant tout le combat il se tint sur le haut d'une colline qui tait
tout prs du lieu o il se donnait. Il fut tonn de voir Masinissa, g
pour lors de plus de quatre-vingts ans, mont  cru sur un cheval, selon
la coutume du pays, donner partout des ordres comme un jeune officier,
et soutenir les fatigues les plus dures. Le combat fut trs-opinitre,
et dura depuis le matin jusqu' la nuit: mais enfin les Carthaginois
plirent. Scipion disait dans la suite qu'il avait assist  bien des
batailles, mais que nulle ne lui avait fait tant de plaisir que
celle-ci, o, tranquille et de sang-froid, il avait vu plus de cent
mille hommes en venir ensemble aux mains, et se disputer long-temps la
victoire. Et, comme il tait fort vers dans la lecture d'Homre, il
ajoutait que jusqu' son temps il n'avait t donn qu' Jupiter et 
Neptune de jouir d'un pareil spectacle, lorsque l'un du haut du mont
Ida, l'autre du haut de la Samothrace, avaient eu le plaisir de voir
[Marge: [Hom. Iliad. XIII, V. 12.]] un combat entre les Grecs et les
Troyens. Je ne sais si la vue de cent mille hommes qui s'entre-coupent
la gorge cause une joie bien pure, ni si cette joie peut subsister avec
le sentiment d'humanit qui nous est naturel.

[Marge: App. de bell. pun. p. 40.] Les Carthaginois, aprs le combat,
prirent Scipion de vouloir bien terminer leurs disputes avec Masinissa.
Il couta les deux parties. Les premiers consentaient  cder le
territoire d'Emporium[332], qui avait fait le premier sujet du procs; 
payer actuellement  Masinissa deux cents talents d'argent, et  y en
ajouter dans la suite huit cents[333], en diffrents termes dont on
conviendrait: mais, comme Masinissa demandait le rtablissement des
exils, les Carthaginois n'ayant point voulu couter cette proposition,
on se spara sans rien conclure. Scipion, aprs avoir fait ses
compliments et ses remercments  Masinissa, partit avec les lphants
qu'il y tait venu chercher.

[Note 332: D'aprs la manire dont Rollin s'exprime ici, il
semblerait qu'_Emporium_ tait une ville. On appelait _Emporium_ ou
plutt _Emporia_ ([Grec: Ta Emporia]) une rgion d'Afrique, situe le
long de la petite Syrte, et d'une extrme fertilit, dont _Leptis_ tait
la ville la plus considrable. (V. POLYB. I, c. 82, III, c. 23; LIV.
XXXIV, c. 62, XXIX, c. 25; APPIAN. _Bell. Pun._ c. 72.) V. plus haut ce
qui a t dit de _Leptis_, p. 371, 372.--L.]

[Note 333: C'est--dire 1,100,000 francs, et 4,400,000 francs.--L.]

[Marge: App. de bell. pun. p. 40.] Le roi, depuis le combat, tenait le
camp des ennemis enferm sur une colline, o il ne pouvait leur arriver
ni vivres ni troupes. Sur ces entrefaites arrivent des dputs de Rome.
Ils avaient ordre, en cas que Masinissa et eu du dessous, de terminer
l'affaire; autrement, de ne rien dcider, et de donner de bonnes
esprances au roi: et c'est ce dernier parti qu'ils suivirent. Cependant
la famine augmentait tous les jours dans le camp des ennemis; et, pour
surcrot de malheur, la peste s'y joignit et fit un horrible ravage.
Rduits  la dernire extrmit, ils se rendirent, avec promesse de
livrer  Masinissa les transfuges, de lui payer cinq mille talents
d'argent[334] dans l'espace de cinquante annes, et de rtablir les
exils malgr le serment qu'ils avaient fait au contraire. Les soldats
furent tous passs sous le joug, et renvoys chacun avec un habit
seulement. Gulussa, pour se venger du mauvais traitement que nous avons
dit auparavant qu'il avait reu, envoya contre eux un corps de
cavalerie, dont ils ne purent ni viter l'attaque, ni soutenir le choc,
dans l'tat de faiblesse o ils taient. Ainsi de cinquante-huit mille
hommes il en retourna fort peu  Carthage.

[Note 334: C'est--dire 27,500,000 francs.--L.]

TROISIME GUERRE PUNIQUE.

[Marge: AN. M. 3855 CARTH. 697. ROM. 599. AV. J.C. 149.] La troisime
guerre punique, moins considrable que les deux premires par le nombre
et la grandeur des combats, et par la dure, qui ne fut gure que de
quatre ans, le fut beaucoup plus par le succs et l'vnement,
puisqu'elle se termina par la ruine et la destruction de Carthage.

[Marge: App. p. 41, 42.] Cette ville sentit bien, depuis sa dernire
dfaite, ce qu'elle avait  craindre des Romains, en qui elle avait
toujours remarqu beaucoup de mauvaise volont toutes les fois qu'elle
s'tait adresse  eux dans ses dmls avec Masinissa. Pour en prvenir
l'effet, les Carthaginois dclarrent, par un dcret du snat, Asdrubal
et Carthalon, qui avaient t, l'un gnral de l'arme, l'autre[335]
commandant des troupes auxiliaires, coupables de crime d'tat, comme
tant les auteurs de la guerre contre le roi de Numidie; puis ils
dputrent  Rome pour savoir ce qu'on pensait et ce qu'on souhaitait
d'eux. On leur rpondit froidement que c'tait au snat et au peuple de
Carthage  voir quelle satisfaction ils devaient aux Romains.

[Note 335: Les troupes trangres avaient chacune des chefs de leur
nation, qui, tous ensemble, taient commands par un officier
carthaginois qu'Appien appelle [Grec: botharchos.]]

N'ayant pu tirer d'autre rponse ni d'autre claircissement par une
seconde dputation, ils entrrent dans une grande inquitude; et, saisis
d'une vive crainte par le souvenir des maux passs, ils croyaient dj
voir l'ennemi  leurs portes, et se reprsentaient toutes les suites
funestes d'un long sige et d'une ville prise d'assaut.

[Marge: Plut. in vit. Cat. p. 352.] Cependant  Rome on dlibrait dans
le snat sur le parti que devait prendre la rpublique; et les disputes
entre Caton l'ancien et Scipion Nasica, qui pensaient tout diffremment
sur ce sujet, se renouvelrent. Le premier,  son retour d'Afrique,
avait dj reprsent vivement qu'il avait trouv Carthage, non dans
l'tat o les Romains la croyaient, puise d'hommes et de biens,
affaiblie et humilie; mais au contraire remplie d'une florissante
jeunesse, d'une quantit immense d'or et d'argent, d'un prodigieux amas
de toutes sortes d'armes, et d'un riche appareil de guerre; et si fire
et si pleine de confiance dans tous ces grands prparatifs, qu'il n'y
avait rien de si haut  quoi elle ne portt son ambition et ses
esprances. On dit mme qu'aprs avoir tenu ce discours il jeta au
milieu du snat des figues d'Afrique qu'il avait dans le pan de sa robe;
et que, comme les [Marge: Plin. lib. 15, cap. 18.] snateurs en
admiraient la beaut et la grosseur, il leur dit: _Sachez qu'il n'y a
que trois jours que ces fruits ont t cueillis. Telle est la distance
qui nous spare de l'ennemi_.

[Marge: Plut. in vit. Caton. p. 352] Caton et Nasica avaient tous deux
leurs raisons pour opiner comme ils faisaient. Nasica, voyant que le
peuple tait d'une insolence qui lui faisait commettre toutes sortes
d'excs; qu'enfl d'orgueil par ses prosprits, il ne pouvait plus tre
retenu par le snat mme, et que sa puissance tait parvenue  un point,
qu'il tait en tat d'entraner par force la ville dans tous les partis
qu'il voudrait embrasser; Nasica, dis-je, dans cette vue, voulait lui
laisser la crainte de Carthage comme un frein, pour modrer et rprimer
son audace; car il pensait que les Carthaginois taient trop faibles
pour subjuguer les Romains, et qu'ils taient aussi trop forts pour en
tre mpriss. Caton, de son ct, trouvait que, par rapport  un peuple
devenu fier et insolent par ses victoires, et qu'une licence sans bornes
prcipitait dans toutes sortes d'garements, il n'y avait rien de plus
dangereux que de lui laisser pour rivale et pour ennemie une ville
jusque-l toujours puissante, mais devenue par ses malheurs mmes plus
sage et plus prcautionne que jamais, et de ne pas lui ter entirement
toute crainte du dehors lorsqu'il avait au-dedans tous les moyens de se
porter aux derniers excs.

Mettant  part pour un moment les lois de l'quit, je laisse au lecteur
 dcider qui de ces deux grands hommes pensait plus juste selon les
rgles d'une politique claire, et par rapport aux vritables intrts
de l'tat. Ce qui est certain, c'est que tous les[336] historiens ont
remarqu que, depuis la destruction de Carthage, le changement de
conduite et de gouvernement fut sensible  Rome; que ce ne fut plus
timidement et comme  la drobe que le vice s'y glissa, mais qu'il leva
la tte, et saisit avec une rapidit tonnante tous les ordres de la
rpublique, et qu'on se livra sans rserve, et sans plus garder de
mesures, au luxe et aux dlices, qui ne manqurent pas, comme cela est
invitable, d'entraner la ruine de l'tat. [337]Le premier Scipion,
dit Paterculus en parlant des Romains, avait jet les fondements de leur
grandeur future; le dernier, par ses conqutes, ouvrit la porte  toutes
sortes de drglements et de dissolutions. Depuis que Carthage, qui
tenait Rome en haleine en lui disputant l'empire, eut t entirement
dtruite, la dcadence des moeurs n'alla plus lentement, ni par degrs,
mais fut prompte et prcipite.

[Note 336: Ubi Carthago, et mula imperii romani, ab stirpe
interiit.... fortuna svire ac miscere omnia coepit. (SALLUST. _in
bell. Catil._) [c. 10.]]

[Note 337: Potenti Romanorum prior Scipio viam aperuerat; luxuri
posterior aperuit. Quipp remoto Carthaginis metu, sublatque imperii
mul; non gradu, sed prcipiti cursu a virtute descitum, ad vitia
transcursum. (VELL. PATERC. lib. 2, cap. 1.)]

[Marge: App. p. 42.] Quoi qu'il en soit, il fut rsolu dans le snat
qu'on dclarerait la guerre aux Carthaginois: et les raisons ou les
prtextes qu'on en apporta furent que, contre la teneur du trait, ils
avaient conserv des vaisseaux, conduit une arme hors de leurs terres
contre un prince alli de Rome, dont ils avaient maltrait le fils dans
le temps mme qu'il avait avec lui un ambassadeur romain.

Ante Carthaginem deletam, populus et senatus romanus placide modestque
inter se rempublicam tractabant... metus hostilis in bonis artibus
civitatem retinebat; sed ubi formido illa mentibus decessit, ilicet ea,
qu secund res amant, lascivia atque superbia incessre. (Id. _in
bell. Jugurth._) [c. 41.]

[Marge: App. bell. pun. pag. 42. AN. M. 3856 ROM. 600.] Un vnement,
que le hasard fit tomber heureusement dans le temps qu'on dlibrait sur
l'affaire de Carthage, contribua sans doute beaucoup  faire prendre
cette rsolution. Ce fut l'arrive des dputs d'Utique, qui venaient se
mettre, eux, leurs biens, leurs terres et leur ville, entre les mains
des Romains. Rien ne pouvait arriver plus  propos. Utique tait la
seconde place d'Afrique, fort riche et fort opulente, qui avait un port
galement spacieux et commode, qui n'tait loigne de Carthage que de
soixante stades[338], et qui pouvait servir de place d'armes pour
l'attaquer. On n'hsita plus pour-lors, et la guerre fut dclare dans
les formes. On pressa les deux consuls de partir le plus promptement
qu'il serait possible: c'taient M. Manilius et L. Marcius Censorinus.
Ils reurent du snat un ordre secret de ne terminer la guerre que par
la destruction de Carthage. Ils partirent aussitt, et s'arrtrent 
Lilybe en Sicile. La flotte tait considrable; elle portait
quatre-vingt mille hommes d'infanterie, et environ quatre mille de
cavalerie.

[Note 338: Trois lieues. = Deux lieues.--L.]

[Marge: Polyb. excerpt. lgat. pag. 972.] Carthage ne savait point
encore ce qui avait t rsolu  Rome. La rponse que les dputs en
avaient rapporte n'avait servi qu' y augmenter le trouble et
l'inquitude. C'tait aux Carthaginois, leur avait-on dit,  voir par o
ils pouvaient satisfaire les Romains. Il ne savaient quel parti prendre.
Enfin ils envoient encore de nouveaux dputs, mais avec plein pouvoir
de faire tout ce qu'ils jugeront  propos, et mme ( quoi ils n'avaient
jamais pu se rsoudre dans les guerres prcdentes) de dclarer que les
Carthaginois s'abandonnaient, eux et tout ce qui leur appartenait,  la
discrtion des Romains. C'tait, selon la force de cette formule, _se
suaque eorum arbitrio permittere_, les rendre matres absolus de leur
sort, et se reconnatre pour leurs vassaux. Ils n'attendaient point
cependant un grand succs de cette dmarche, quelque humiliante qu'elle
ft pour eux, parce que ceux d'Utique, les ayant prvenus, leur avaient
enlev le mrite d'une prompte et volontaire soumission.

En arrivant  Rome, les dputs apprirent que la guerre tait dclare,
et que l'arme tait partie. Rome avait dpch un courrier  Carthage,
qui y porta le dcret du snat, et dclara en mme temps que la flotte
tait en mer. Ils n'eurent donc pas  dlibrer, et se remirent, eux et
tout ce qui leur appartenait, entre les mains des Romains. En
consquence de cette dmarche, il leur fut rpondu que, parce qu'enfin
ils avaient pris le bon parti, le snat leur accordait la libert,
l'usage de leurs lois, toutes leurs terres, et tous les autres biens que
possdaient, soit les particuliers, soit la rpublique,  condition que,
dans l'espace de trente jours, ils enverraient en tage  Lilybe trois
cents des jeunes gens les plus qualifis de la ville, et qu'ils feraient
ce que leur ordonneraient les consuls. Ce dernier mot les jeta dans une
trange inquitude: mais le trouble o ils taient ne leur permit pas de
rien rpliquer, ni de demander aucune explication; et 'aurait t bien
inutilement. Ils partirent donc pour Carthage, et y rendirent compte de
leur dputation.

[Marge: Polyb. excerp. legat. pag. 972.] Tous les articles du trait
taient affligeants: mais le silence gard sur les villes, dont il
n'tait point fait mention dans le dnombrement, de ce que Rome voulait
bien leur laisser, les inquita extrmement. Cependant il ne leur
restait autre chose  faire que d'obir: aprs les pertes anciennes et
rcentes qu'ils avaient faites, ils n'taient pas en tat de tenir tte
 un tel ennemi, eux qui n'avaient pu rsister  Masinissa; troupes,
vivres, vaisseaux, allis, tout leur manquait, l'esprance et le courage
encore plus que tout le reste.

Ils ne crurent pas devoir attendre l'expiration du terme de trente jours
qui leur avait t accord: mais, pour tcher de flchir l'ennemi par la
promptitude de leur obissance, quoique pourtant ils n'osassent pas s'en
flatter, ils firent partir sur-le-champ les tages; c'tait l'lite et
toute l'esprance des plus nobles familles de Carthage. Jamais spectacle
ne fut plus touchant: on n'entendait que cris, on ne voyait que pleurs.
Tout retentissait de gmissements et de lamentations; sur-tout les mres
plores, toutes baignes de larmes, s'arrachaient les cheveux, se
frappaient la poitrine, et, comme forcenes par la douleur et le
dsespoir, jetaient des hurlements capables de toucher les coeurs les
plus durs. Ce fut encore tout autre chose dans le moment fatal de la
sparation, lorsque, aprs les avoir conduits jusqu'au bord du vaisseau,
elles leur faisaient les derniers adieux, ne comptant plus les revoir
jamais, les baignaient de leurs larmes, ne se lassaient point de les
embrasser, les tenaient troitement serrs entre leurs bras sans pouvoir
consentir  leur dpart, en sorte qu'il fallut les leur arracher par
force, ce qui tait plus dur pour elles que si on leur et arrach leurs
propres entrailles. Quand ils furent arrivs en Sicile, on fit passer
les tages  Rome; et les consuls dirent aux dputs que, quand il
seraient  Utique, ils leur feraient savoir les ordres de la rpublique.

[Marge: Polyb. pag. 975. App. pag. 44-46.] Dans de pareilles
conjonctures il n'y a rien de plus cruel qu'une affreuse incertitude,
qui, sans rien montrer en dtail, laisse envisager tous les maux. Ds
qu'on sut que la flotte tait arrive  Utique, les dputs se rendirent
au camp des Romains, marquant qu'ils venaient au nom de l'tat pour
recevoir leurs ordres, auxquels on tait prt  obir en tout. Le
consul, aprs avoir lou leur bonne disposition et leur obissance, leur
ordonna de lui livrer sans fraude et sans dlai gnralement toutes
leurs armes. Ils y consentirent; mais ils le prirent de faire rflexion
 quel tat il les rduisait, dans un temps o Asdrubal, qui n'tait
devenu leur ennemi qu' cause de leur parfaite soumission aux ordres des
Romains, tait presque  leurs portes avec une arme de vingt mille
hommes: on leur rpondit que Rome y pourvoirait.

[Marge: App. p. 46.] Cet ordre fut excut sur-le-champ. On vit arriver
dans le camp une longue file de chariots chargs de tous les prparatifs
de guerre qui taient dans Carthage: deux cent mille armures compltes,
un nombre infini de traits et de javelots, deux mille machines propres 
lancer des pierres et des dards. Suivaient les dputs de Carthage,
accompagns de ce que le snat avait de plus respectables vieillards, et
la religion de prtres plus vnrables, pour tcher d'exciter  la
compassion les Romains dans ce moment critique o l'on allait prononcer
leur sentence et dcider en dernier lieu de leur sort. Le consul
Censorinus, car ce fut toujours lui qui porta la parole, se leva un
moment  leur arrive avec quelques tmoignages de bont et de douceur;
puis, reprenant tout--coup un air grave et svre: Je ne puis pas,
leur dit-il, ne point louer votre promptitude  excuter les ordres du
snat. Il m'ordonne de vous dclarer que sa dernire volont est que
vous sortiez de Carthage, qu'il a rsolu de dtruire, et que vous
transportiez votre demeure dans quel endroit il vous plaira de votre
domaine, pourvu que ce soit  quatre-vingts stades[339] de la mer!

[Note 339: Quatre lieues. = 2 lieues 2/3.--L.]

[Marge: App. pag. 46-53.] Quand le consul eut prononc cet arrt
foudroyant, ce ne fut qu'un cri lamentable parmi les Carthaginois.
Frapps comme d'un coup de tonnerre qui les tourdit sur-le-champ, ils
ne savaient ni o ils taient, ni ce qu'ils faisaient. Ils se roulaient
dans la poussire, dchirant leurs habits, et ne s'expliquant que par
des gmissements et des sanglots entrecoups. Puis, revenus un peu 
eux, ils tendaient leurs mains suppliantes, tantt vers les dieux,
tantt vers les Romains, et imploraient leur misricorde et leur justice
pour un peuple qui allait tre rduit au dsespoir. Mais, comme tout
tait sourd  leurs prires, ils les convertirent bientt en reproches
et en imprcations, les faisant ressouvenir qu'il y avait des dieux
vengeurs aussi-bien que tmoins des crimes et de la perfidie. Les
Romains ne purent refuser des larmes  un spectacle si touchant; mais
leur parti tait pris: les dputs ne purent mme obtenir qu'on surst
l'excution de l'ordre jusqu' ce qu'ils se fussent encore prsents au
snat pour tcher d'en obtenir la rvocation. Il fallut partir, et
porter la rponse  Carthage.

[Marge: App. pag. 53-54.] On les y attendait avec une impatience et un
tremblement qui ne se peuvent exprimer. Ils eurent bien de la peine 
percer la foule qui s'empressait autour d'eux pour savoir la rponse,
qu'il n'tait que trop ais de lire sur leurs visages. Quand ils furent
arrivs dans le snat, et qu'ils eurent expos l'ordre cruel qu'ils
avaient reu, un cri gnral apprit au peuple quel tait son sort; et
ds ce moment ce ne fut plus dans toute la ville que hurlements, que
dsespoir, que rage et que fureur.

Qu'il me soit permis de m'arrter ici un moment pour faire quelque
attention sur la conduite des Romains. Je ne puis assez regretter que le
fragment de Polybe o cette dputation est rapporte finisse prcisment
dans l'endroit le plus intressant de cette histoire; et j'estimerais
beaucoup plus une courte rflexion d'un auteur si judicieux, que les
longues harangues qu'Appien met dans la bouche des dputs et dans celle
du consul. Or, je ne puis croire que Polybe, plein de bon sens, de
raison et d'quit comme il tait, et pu approuver, dans l'occasion
dont il s'agit, le procd des Romains[340]. On n'y reconnat point, ce
me semble, leur ancien caractre; cette grandeur d'ame, cette noblesse,
cette droiture; cet loignement dclar des petites ruses, des
dguisements, des fourberies, qui ne sont point, comme il est dit
quelque part, du gnie romain: _minime romanis artibus_. Pourquoi ne
point attaquer les Carthaginois  force ouverte? Pourquoi leur dclarer
nettement par un trait, qui est une chose sacre, qu'on leur accorde la
libert et l'usage de leurs lois, en sous-entendant des conditions qui
en sont la ruine entire? Pourquoi cacher, sous la honteuse rticence du
mot de _ville_, dans ce trait, le perfide dessein de dtruire Carthage;
comme si,  l'ombre de cette quivoque, ils le pouvaient faire avec
justice? Pourquoi enfin ne leur faire la dernire dclaration qu'aprs
avoir tir d'eux,  diffrentes reprises, leurs tages et leurs armes,
c'est--dire aprs les avoir mis absolument hors d'tat de leur rien
refuser? N'est-il pas visible que Carthage, aprs tant de pertes, tant
de dfaites, tout affaiblie et puise qu'elle est, fait encore trembler
les Romains, et qu'ils ne croient pas la pouvoir dompter par la voie des
armes? Il est bien dangereux d'tre assez puissant pour commettre
impunment l'injustice, et pour en esprer mme de grands avantages.
L'exprience de tous les empires nous apprend qu'on ne manque gure de
la commettre quand on la croit utile.

[Note 340: Rollin me parat s'exprimer ici avec trop de rserve: il
n'a pas dpeint sous des couleurs assez noires l'infame conduite des
Romains.--L.]

[Marge: Polyb. l. 13, p. 671, 672.] L'loge magnifique que Polybe fait
des Achens est bien loign de ce que nous voyons ici. Ces peuples,
dit-il, loin d'employer des ruses et des tromperies  l'gard de leurs
allis pour augmenter leur puissance, ne croyaient pas mme qu'il leur
ft permis d'en user contre leurs ennemis, et ne comptaient pour solide
et glorieuse victoire que celle qui se remporte les armes  la main par
le courage et la bravoure. Il avoue, dans le mme endroit, qu'il ne
reste plus chez les Romains que de lgres traces de l'ancienne
gnrosit de leurs pres; et il se croit oblig, dit-il, de faire cette
remarque contre un principe devenu fort commun de son temps parmi ceux
qui taient chargs du gouvernement, qui croyaient que la bonne foi
n'est point compatible avec la bonne politique, et qu'il est impossible
de russir dans l'administration des affaires publiques, soit en guerre,
soit en paix, sans employer quelquefois la fraude et la tromperie.

[Marge: App. p. 55. Strab. l. 17, pag. 833.] Je reviens  mon sujet. Les
consuls ne se htrent pas de marcher contre Carthage, ne s'imaginant
pas qu'ils eussent rien  craindre d'une ville dsarme. On y profita de
ce dlai pour se mettre en tat de dfense; car il fut rsolu d'un
commun accord de ne point abandonner la ville. On nomma pour gnral,
au-dehors, Asdrubal, qui tait  la tte de vingt mille hommes, vers qui
l'on dputa pour le prier d'oublier en faveur de la patrie l'injustice
qu'on lui avait faite par la crainte des Romains: on donna le
commandement des troupes, dans la ville,  un autre Asdrubal, petit-fils
de Masinissa: puis on fabriqua des armes avec une promptitude
incroyable. Les temples, les palais, les places publiques, furent
changs en autant d'ateliers: hommes et femmes y travaillaient jour et
nuit. On faisait chaque jour cent quarante boucliers, trois cents pes,
cinq cents piques ou javelots, mille traits, et un grand nombre de
machines propres  les lancer; et, parce qu'on manquait de matires pour
faire les cordes, les femmes couprent leurs cheveux, et en fournirent
abondamment.

[Marge: App. p. 55.] Masinissa tait mcontent de ce qu'aprs qu'il
avait extrmement affaibli les forces des Carthaginois, les Romains
venaient profiter de sa victoire, sans mme qu'ils lui eussent fait part
en aucune sorte de leur dessein; ce qui causa entre eux quelque
refroidissement.

[Marge: Pag. 55-58.] Cependant les consuls s'avancent vers la ville pour
en former le sige. Ils ne s'taient attendus  rien moins qu' y
trouver une vigoureuse rsistance; et la hardiesse incroyable des
assigs les jeta dans un grand tonnement. Ce n'taient que sorties
frquentes et vives pour repousser les assigeants, pour brler les
machines, pour harceler les fourrageurs. Censorinus attaquait la ville
d'un ct, et Manilius de l'autre. Scipion, surnomm depuis
l'_Africain_, servait alors en qualit de tribun, et se distinguait
parmi tous les officiers autant par sa prudence que par sa bravoure. Le
consul sous qui il commandait fit plusieurs fautes pour n'avoir pas
voulu suivre ses avis. Ce jeune officier tira les troupes de plusieurs
mauvais pas o l'imprudence des chefs les avait engages. Un clbre
Phamas, chef de la cavalerie ennemie, qui harcelait sans cesse et
incommodait beaucoup les fourrageurs, n'osait paratre en campagne quand
le tour de Scipion tait venu pour les soutenir; tant il savait contenir
ses troupes dans l'ordre, et se poster avantageusement. Une si grande et
si gnrale rputation lui attira de l'envie; mais, comme il se
conduisait en tout avec beaucoup de modestie et de retenue, elle se
changea bientt en admiration; de sorte que, quand le snat envoya des
dputs dans le camp pour s'informer de l'tat du sige, toute l'arme
se runit pour lui rendre un tmoignage favorable, soldats, officiers,
gnraux mme, et ce ne fut qu'une voix pour relever le mrite du jeune
Scipion: tant il est important d'amortir, pour parler ainsi, l'clat
d'une gloire naissante par des manires douces et modestes, et de ne pas
irriter la jalousie par des airs de hauteur et de suffisance, dont
l'effet naturel est de rveiller dans les autres l'amour-propre, et de
rendre la vertu mme odieuse.

[Marge: App. p. 63. AN. M. 3857 ROM. 601.] Dans le mme temps Masinissa,
se voyant prs de mourir, pria Scipion de vouloir bien venir lui rendre
une visite, afin qu'il pt lui mettre en main un plein pouvoir de
disposer comme il le jugerait  propos de son royaume et de ses biens en
faveur des enfants qu'il laissait. Il le trouva mort en arrivant. Ce
prince leur avait command en mourant de s'en rapporter pour toutes
choses  ce que rglerait Scipion, qu'il leur laissait pour pre et pour
tuteur. Je diffre  parler ailleurs avec plus d'tendue de la famille
et de la postrit de Masinissa, pour ne point interrompre trop
long-temps l'histoire de Carthage.

[Marge: Pag. 65.] L'estime que Phamas avait conue pour Scipion
l'engagea  quitter le parti des Carthaginois pour embrasser celui des
Romains. Il vint se rendre  lui avec plus de deux mille cavaliers, et
il fut dans la suite d'un grand secours aux assigeants.

[Marge: Pag. 66.] Calpurnius Pison, consul, et L. Mancinus son
lieutenant, arrivrent en Afrique au commencement du printemps. La
campagne se passa sans qu'ils fissent rien de considrable; ils eurent
mme du dessous en plusieurs occasions, et ils ne poussrent que
lentement le sige de Carthage. Les assigs, au contraire, avaient
repris courage; leurs troupes augmentaient considrablement; ils
faisaient tous les jours de nouveaux allis. Ils envoyrent jusque dans
la Macdoine vers le faux Philippe[341], qui se faisait passer pour le
fils de Perse, et qui faisait pour lors la guerre aux Romains,
l'exhortant de la presser vivement, et lui promettant de lui fournir de
l'argent et des vaisseaux.

[Note 341: Andriscus.]

[Marge: App. p. 68.] Ces nouvelles causrent de l'inquitude  Rome. On
commena  craindre le succs d'une guerre qui devenait de jour en jour
plus douteuse et plus importante qu'on ne se l'tait d'abord imagin.
Autant qu'on tait mcontent de la lenteur des gnraux, et qu'on
parlait mal d'eux, autant chacun s'empressait  dire du bien du jeune
Scipion, et  vanter ses rares vertus. Il tait venu  Rome pour
demander l'dilit. Ds qu'il parut dans l'assemble, son nom, son
visage, sa rputation, la croyance commune que les dieux le destinaient
pour terminer la troisime guerre punique, comme le premier Scipion, son
grand-pre adoptif, avait termin la seconde, tout cela frappa
extrmement le peuple; et, quoique la chose ft contre les lois, et que
par cette raison les anciens s'y opposassent, au lieu de l'dilit qu'il
demandait, le peuple lui donna le consulat, laissant [Marge: AN. M. 3858
ROM. 602.] dormir les lois pour cette anne, et voulut qu'il et
l'Afrique pour dpartement, sans tirer les provinces au sort comme
c'tait la coutume, et comme Drusus son collgue demandait qu'on le ft.

[Marge: App. p. 69.] Ds que Scipion eut achev ses recrues, il partit
pour la Sicile, et arriva bientt aprs  Utique. Ce fut fort  propos
pour Mancinus, lieutenant de Pison, qui s'tait engag tmrairement
dans un poste o les ennemis le tenaient enferm, et o ils allaient le
tailler en pices le matin mme, si le nouveau consul, qui apprit en
arrivant le danger o il tait, n'et fait remonter de nuit ses troupes
dans ses vaisseaux, et n'et vol  son secours.

[Marge: Pag. 70.] Le premier soin de Scipion,  son arrive, fut de
rtablir parmi les troupes la discipline, qu'il y trouva entirement
ruine: nul ordre, nulle subordination, nulle obissance; on ne songeait
qu' piller, qu' faire bonne chre, et qu' se divertir. Il chassa du
camp toutes les bouches inutiles, rgla la qualit des viandes que les
vivandiers pourraient apporter, et n'en voulut point d'autres que de
simples et de militaires, cartant avec soin tout ce qui sentait le luxe
et les dlices.

Quand il eut bien tabli cette rforme, qui ne lui cota pas beaucoup de
temps ni de peine, parce qu'il donnait l'exemple aux autres, il compta
pour lors avoir des soldats, et songea srieusement  pousser le sige.
Ayant fait prendre  ses troupes des haches, des leviers et des
chelles, il les conduisit de nuit, en grand silence, vers une partie de
la ville appele _Mgare_; et, ayant fait jeter tout d'un coup de grands
cris, il l'attaqua fort vivement. Les ennemis, qui ne s'attendaient pas
 tre attaqus de nuit, furent d'abord fort effrays; mais ils se
dfendirent avec beaucoup de courage, et Scipion ne put point escalader
les murs. Mais, ayant aperu une tour qu'on avait abandonne, qui tait
hors de la ville, fort prs des murs, il y envoya un nombre de soldats
hardis et dtermins, qui, par le moyen des pontons, passrent de la
tour sur les murs, entrrent dans Mgare, et en brisrent les portes.
Scipion y entra dans le moment, chassa de ce poste les ennemis, qui,
troubls par cette attaque imprvue, et croyant que toute la ville avait
t prise, s'enfuirent dans la citadelle, et y furent suivis par ces
troupes mmes qui campaient hors de la ville, qui abandonnrent leur
camp aux Romains, et crurent devoir aussi se mettre en sret.

Avant que de passer outre, je dois donner ici quelque ide de la
situation et de la grandeur de Carthage, [Marge: App. p. 56 et 57.
Strab. l. 17, pag. 832.] qui contenait, au commencement de la guerre
contre les Romains, sept cent mille habitants. Elle tait situe dans le
fond d'un golfe, environne de mer en forme d'une presqu'le, dont le
col, c'est--dire l'isthme qui la joignait au continent, tait large
d'une lieue et un quart (vingt-cinq stades)[342]. La presqu'le avait de
circuit dix-huit lieues (trois cent soixante stades). Du ct de
l'occident il en sortait une longue pointe de terre, large  peu prs de
douze toises (un demi stade[343]), qui, s'avanant dans la mer, la
sparait d'avec le marais, et tait ferme de tous cts de rochers et
d'une simple muraille[344]. Du ct du midi et du continent, o tait la
citadelle, appele _Byrsa_, la ville tait close d'une triple muraille
haute de trente coudes[345], sans les parapets et les tours qui la
flanquaient tout  l'entour par gales distances, loignes l'une de
l'autre de quatre-vingts toises. Chaque tour avait quatre tages: les
murailles n'en avaient que deux; elles taient votes, et dans le bas
il y avait des tables pour mettre trois cents lphants, avec les
choses ncessaires pour leur subsistance, et des curies au-dessus pour
quatre mille chevaux, et les greniers pour leur nourriture. Il s'y
trouvait aussi de quoi y loger vingt mille fantassins et quatre mille
cavaliers. Enfin tout cet appareil de guerre tait renferm dans les
seules murailles[346]. Il n'y avait qu'un seul endroit de la ville dont
les murs fussent faibles et bas; c'tait un angle nglig, qui
commenait  la pointe de terre dont nous avons parl, et continuait
jusqu'aux ports, qui taient du ct du couchant. Il y en avait deux qui
se communiquaient l'un  l'autre, mais qui n'avaient qu'une seule
entre, large de soixante-dix pieds[347], et ferme avec des chanes. Le
premier tait pour les marchands, o l'on trouvait plusieurs et diverses
demeures pour les matelots; l'autre tait le port intrieur pour les
navires de guerre, au milieu duquel on voyait une le, nomme
_Cothon_[348], borde, aussi-bien que le port, de grands quais, mais o
il y avait des loges spares pour mettre  couvert deux cent vingt
navires, et des magasins au-dessus, o l'on gardait tout ce qui est
ncessaire  l'armement et  l'quipement des vaisseaux. L'entre de
chacune de ces loges, destines  retirer les vaisseaux, tait orne de
deux colonnes de marbre d'ouvrage ionique: de sorte que tant le port que
l'le reprsentaient des deux cts deux magnifiques galeries. Dans
cette le tait le palais de l'amiral; et, comme elle tait vis--vis de
l'entre du port, il pouvait de l dcouvrir tout ce qui se passait dans
la mer, sans que de la mer on pt rien voir de ce qui se faisait dans
l'intrieur du port. Les marchands de mme n'avaient aucune vue sur les
vaisseaux de guerre, les deux ports tant spars par une double
muraille; et il y avait dans chacun une porte particulire pour entrer
dans la ville, sans passer par l'autre port. On peut donc distinguer
trois parties dans [Marge: Boch. in Phal. p. 512.] Carthage: le port,
qui tait double, appel quelquefois _Cothon_,  cause de la petite le
de ce nom; la citadelle, appele _Byrsa_; la ville proprement dite, o
demeuraient les habitants, qui environnait la citadelle, et tait nomme
_Mgara_.

[Note 342: 25 stades, selon Appien (_Bell. pun._  95) et Polybe (I,
c. 73,  5); mais Strabon dit 60 stades (XVII, p. 832). Au lieu de 360
stades, mesure que cet auteur donne  la circonfrence de la presqu'le,
Tite-Live ne lui donne que 23 milles, qui font 184 stades (TIT.-LIV.
_pit. lib._ LI), ou la moiti environ: comme les mesures de Strabon
sont ici le double environ de celles des autres auteurs, il est
vraisemblable que cette diffrence provient de ce qu'elles sont
exprimes dans un stade dont le module tait de moiti plus court.
D'aprs cette hypothse, prenant les mesures de Tite-Live, de Polybe et
d'Appien pour base, on trouve que Carthage avait 6 lieues 4/10 de tour;
et que la largeur de l'isthme tait de 5/6 de lieue.--L.]

[Note 343: Un demi-stade quivaut  92 mtres ou 47 toises; et non
pas  _douze_ toises.--L.]

[Note 344: Le texte que Rollin avait sous les yeux est altr; il y
existe une lacune que M. Schweighuser a trs-bien remplie: [Grec:
tainia sten kai epimks, mistadiou malista to platos, epi dusmas
echrei, mes limns te kai ts Thalasss....... hapl teichei
perikrmna onta] (_Bell. pun._  95). Cet habile diteur propose de
lire: [Grec: kai periteteichisto ts poles ta men pros Thalasss hapl
teichei perikrmna onta], c. . d. la partie qui regarde la mer tait
entoure d'un mur simple, parce que des escarpements la bordaient de
toutes parts.--L.]

[Note 345: C. . d. 13 mtres 83 centim.--L.]

[Note 346: Le texte dit  2 plthres de distance les unes des
autres, ou un tiers de stade, c'est 61 mtr. 7, ou un peu plus de 32
toises.--L.]

[Note 347: 21 mtr. 56.--L.]

[Note 348: J'ai dress un plan de ce port _Cothon_, pour la
traduction de Strabon (T. V, p. 473). J'y renvoie.--L.]

[Marge: App. p. 72.] Asdrubal[349], au point du jour, voyant la honteuse
droute de ses troupes, pour se venger des Romains, et en mme temps
pour ter aux habitants toute esprance d'accommodement et de pardon,
fit avancer sur le mur tout ce qu'il avait de prisonniers romains, en
sorte qu'ils fussent  porte d'tre vus de toute l'arme. L, il n'y
eut point de supplices qu'il ne leur ft souffrir: on leur crevait les
yeux; on leur coupait le nez, les oreilles, les doigts; on leur
arrachait toute la peau de dessus le corps avec des peignes de fer; et,
aprs les avoir ainsi tourments, on les prcipitait du haut des murs en
bas. Un traitement si cruel fit horreur aux Carthaginois; mais il ne les
pargnait pas eux-mmes, et il fit gorger plusieurs des snateurs qui
osrent s'opposer  sa tyrannie.

[Note 349: C'est celui qui commandait hors de la ville, et qui,
ayant fait prir un autre Asdrubal, petit-fils de Masinissa, s'tait
fait donner le commandement dans la ville mme.--L.]

[Marge: Pag. 73.] Scipion, se voyant matre absolu de l'isthme, brla le
camp que les ennemis avaient abandonn, et en construisit un nouveau
pour ses troupes. Il tait de forme carre, environn de grands et de
profonds retranchements arms de bonnes palissades. Du ct des
Carthaginois il leva un mur haut de douze pieds, flanqu, d'espace en
espace, de tours et de redoutes; et sur la tour qui tait au milieu s'en
levait une autre de bois fort haute, d'o l'on dcouvrait tout ce qui
se passait dans la ville. Ce mur occupait toute la largeur de l'isthme,
c'est--dire vingt-cinq stades[350]. Les ennemis, qui taient  porte
du trait, firent tous leurs efforts pour empcher cet ouvrage; mais,
comme toute l'arme y travaillait sans relche jour et nuit, il fut
achev en vingt-quatre jours. Scipion en tira un double avantage:
premirement, parce que ses troupes taient loges plus srement et plus
commodment; en second lieu, parce qu'il coupa par ce moyen les vivres
aux assigs,  qui l'on n'en pouvait plus porter que par mer, ce qui
souffrait de trs-grandes difficults, tant  cause que la mer de ce
ct-l est souvent orageuse, que par la garde exacte que faisait la
flotte romaine. Et ce fut l une des principales causes de la famine qui
se fit bientt sentir dans la ville. D'ailleurs Asdrubal ne distribuait
le bl qui lui arrivait qu'aux trente mille hommes de troupes qui
servaient sous lui, se mettant peu en peine du reste de la multitude.

[Note 350: Une lieue et un quart. = Voyez la note, p. 393.--L.]

[Marge: App. p. 74.] Pour leur couper encore davantage les vivres,
Scipion entreprit de fermer l'entre du port par une leve qui
commenait  cette langue de terre dont nous avons parl, laquelle tait
assez prs du port. L'entreprise d'abord parut folle aux assigs, et
ils insultaient aux travailleurs; mais, quand ils virent que l'ouvrage
avanait extraordinairement chaque jour, ils commencrent vritablement
 craindre, et songrent  prendre des mesures pour le rendre inutile:
femmes et enfants, tout le monde se mit  travailler; mais avec un tel
secret, que Scipion ne put jamais rien apprendre par les prisonniers de
guerre, qui rapportaient seulement qu'on entendait beaucoup de bruit
dans le port, mais sans qu'on st pourquoi. Enfin, tout tant prt, les
Carthaginois ouvrirent tout d'un coup une nouvelle entre d'un autre
ct du port, et parurent en mer [Marge: [Strab. XVII, p. 833.]] avec
une flotte assez nombreuse, qu'ils venaient tout rcemment de construire
des vieux matriaux qui se trouvrent dans les magasins. On convient
que, s'ils avaient t sur-le-champ attaquer la flotte romaine, ils s'en
seraient infailliblement rendus matres, parce que, comme on ne
s'attendait  rien de tel, et que tout le monde tait occup ailleurs,
ils l'auraient trouve sans rameurs, sans soldats, sans officiers; mais,
dit l'historien, il tait arrt que Carthage serait dtruite: ils se
contentrent donc de faire comme une insulte et une bravade aux Romains,
et rentrrent dans le port.

[Marge: App. p. 75.] Deux jours aprs ils firent avancer leurs vaisseaux
pour se battre tout de bon, et ils trouvrent l'ennemi bien dispos.
Cette bataille devait dcider du sort des deux partis; elle fut longue
et opinitre, les troupes de ct et d'autre faisant des efforts
extraordinaires, celles-l pour sauver leur patrie rduite aux abois,
celles-ci pour achever leur victoire. Dans le combat, les brigantins des
Carthaginois, se coulant par-dessous le bord des grands vaisseaux des
Romains, leur rompaient tantt la poupe, tantt le gouvernail, et tantt
les rames; et, s'ils se trouvaient presss, ils se retiraient avec une
promptitude merveilleuse pour revenir incontinent  la charge. Enfin,
les deux armes ayant combattu avec gal avantage jusqu'au soleil
couchant, les Carthaginois jugrent  propos de se retirer, non qu'ils
se comptassent vaincus, mais pour recommencer le lendemain. Une partie
de leurs vaisseaux, ne pouvant entrer assez promptement dans le port,
parce que l'entre en tait trop troite, se retira, devant une terrasse
fort spacieuse qu'on avait faite contre les murailles pour y descendre
les marchandises, sur le bord de laquelle on avait lev un petit
rempart durant cette guerre, de peur que les ennemis ne s'en saisissent.
L le combat recommena encore plus vivement que jamais, et dura bien
avant dans la nuit: les Carthaginois y souffrirent beaucoup, et ce qui
leur resta de vaisseaux se rfugia dans la ville. Le matin tant venu,
Scipion attaqua la terrasse; et, s'en tant rendu matre avec beaucoup
de peine, il s'y logea, s'y fortifia, et y fit faire une muraille de
brique du ct de la ville, fort proche des murs, et de pareille
hauteur. Quand elle fut acheve, il y fit monter quatre mille hommes,
avec ordre de lancer sans cesse des traits et des dards sur les ennemis,
qui en taient fort incommods,  cause que, les deux murs tant d'une
hauteur gale, ils ne jetaient presque aucun trait inutilement. Ainsi
fut termine cette campagne.

[Marge: Pag. 78.] Pendant les quartiers d'hiver, Scipion s'appliqua  se
dbarrasser des troupes de dehors, qui incommodaient fort ses convois,
et facilitaient ceux qu'on envoyait aux assigs. Pour cela il attaqua
une place voisine, nomme _Nphris_, qui leur servait de retraite. Dans
une dernire action, il prit du ct des ennemis plus de soixante-dix
mille hommes, tant soldats que paysans ramasss; et la place fut
emporte avec beaucoup de peine, aprs vingt-deux jours de sige. Cette
prise fut suivie de la reddition de presque toutes les places d'Afrique,
et contribua beaucoup  la prise mme de Carthage, o depuis ce temps-l
il n'tait presque plus possible de faire entrer des vivres.

[Marge: App. p. 79. AN. M. 3859. ROM. 603.] Au commencement du
printemps, Scipion attaqua en mme temps le port appel _Cothon_ et la
citadelle. S'tant rendu matre de la muraille qui environnait ce port,
il se jeta dans la grande place de la ville, qui en tait proche, d'o
l'on montait  la citadelle par trois rues en pente, bordes de ct et
d'autre d'un grand nombre de maisons, du haut desquelles on lanait une
grle de dards sur les Romains, qui furent contraints, avant que de
passer outre, de forcer les premires maisons, et de s'y poster, pour
pouvoir de l chasser ceux qui combattaient des maisons voisines. Le
combat au haut et au bas des maisons dura pendant six jours, et le
carnage fut horrible. Pour nettoyer les rues et en faciliter le passage
aux troupes, on tirait avec des crocs les corps des habitants qu'on
avait tus ou prcipits du haut des maisons, et on les jetait dans des
fosses, la plupart encore vivants et palpitants. Dans ce travail, qui
dura six jours et six nuits, les soldats taient relevs de temps en
temps par d'autres tout frais, sans quoi ils auraient succomb  la
fatigue: il n'y eut que Scipion qui pendant tout ce temps-l ne dormit
point, donnant partout les ordres, et s'accordant  peine le temps de
prendre quelque nourriture.

[Marge: Pag. 81.] Il y avait tout lieu de croire que ce sige durerait
encore long-temps et coterait beaucoup de sang. Mais le septime jour
on vit paratre des hommes en habits de suppliants, qui demandaient pour
toute composition qu'il plt aux Romains de donner la vie  tous ceux
qui voudraient sortir de la citadelle: ce qui leur fut accord,  la
rserve seulement des transfuges. Il sortit cinquante mille tant hommes
que femmes, qu'on fit passer vers les champs avec bonne garde. Les
transfuges, qui taient environ neuf cents, voyant qu'il n'y avait point
de quartier  esprer pour eux, se retranchrent dans le temple
d'Esculape avec Asdrubal, sa femme et ses deux enfants, o, quoiqu'ils
fussent en petit nombre, ils pouvaient se dfendre long-temps, parce que
le lieu tait fort lev, assis sur des rochers, et qu'on y montait par
soixante degrs: mais enfin, presss de la faim, des veilles et de la
crainte, et voyant leur perte prochaine, l'impatience les saisit, et,
abandonnant le bas du temple, ils se retirrent au dernier tage,
rsolus de ne le quitter qu'avec la vie.

Cependant Asdrubal, songeant  sauver la sienne, descendit secrtement
vers Scipion, portant en main une branche d'olivier, et se jeta  ses
pieds. Scipion le fit voir aussitt aux transfuges, qui, transports de
fureur et de rage, vomirent contre lui mille injures, et mirent le feu
au temple. Pendant qu'on l'allumait, on dit que la femme d'Asdrubal se
para le mieux qu'elle put, et, se mettant  la vue de Scipion avec ses
deux enfants, lui parla  haute voix en cette sorte: Je ne fais point
d'imprcations contre toi,  Romain, car tu ne fais qu'user des droits
de la guerre; mais puissent les dieux de Carthage, et toi de concert
avec eux, punir comme il le mrite ce perfide qui a trahi sa patrie, ses
dieux, sa femme et ses enfants! Puis, adressant la parole  Asdrubal:
Sclrat, dit-elle, perfide, le plus lche de tous les hommes, ce feu
va nous ensevelir moi et mes enfants; pour toi, indigne capitaine de
Carthage, va orner le triomphe de ton vainqueur, et subir  la vue de
Rome la peine que tu mrites. Aprs ces reproches elle gorgea ses
enfants, les jeta dans le feu, puis s'y prcipita elle-mme: tous les
transfuges en firent autant.

[Marge: App. p. 82.] Pour Scipion, voyant cette ville, qui avait t si
florissante pendant sept cents ans, comparable aux plus grands empires
par l'tendue de sa domination sur mer et sur terre, par ses armes
nombreuses, par ses flottes, par ses lphants, par ses richesses;
suprieure mme aux autres nations par le courage et la grandeur d'ame;
qui, toute dpouille qu'elle tait d'armes et de vaisseaux, lui avait
fait soutenir pendant trois annes entires toutes les misres d'un long
sige: voyant, dis-je, alors cette ville absolument ruine, on dit qu'il
ne put refuser des larmes  la malheureuse destine de Carthage. Il
considrait que les villes, les peuples, les empires, sont sujets aux
rvolutions aussi-bien que les hommes en particulier; que la mme
disgrce tait arrive  Troie, jadis si puissante, et depuis aux
Assyriens, aux Mdes, aux Perses, dont la domination s'tendait si loin;
et tout rcemment encore aux Macdoniens, dont l'empire avait jet un si
grand clat. Plein de ces lugubres penses, il pronona deux vers
d'Homre, dont le sens est:[351] _Il viendra un temps o la ville sacre
de Troie et le belliqueux Priam et son peuple priront_; dsignant par
ces vers le sort futur de Rome, comme il l'avoua  Polybe, qui lui en
demanda l'explication.

S'il avait t clair des lumires de la vrit, il [Marge: Eccl. 10,
8.] aurait su ce que nous apprend l'criture: qu'un royaume est
transfr d'un peuple  un autre  cause des injustices, des violences,
des outrages qui s'y commettent, et de la mauvaise foi qui y rgne en
diffrentes manires. Carthage est dtruite parce que l'avarice, la
perfidie, la cruaut, y taient montes  leur comble. Rome aura le mme
sort, lorsque son luxe, son ambition, son orgueil, ses injustes
usurpations, pallies sous le faux dehors de vertu et de justice, auront
forc le souverain matre et distributeur des empires  donner par sa
chute une grande leon  l'univers.

[Note 351:

     [Grec: Essetai mar otan pot' oll Ilios ir,
     Kai Priamos, kai laos eummeli Priamoio.]

                                  _Iliad_, lib. VI [v. 448].]

[Marge: App. p. 83. AN. M. 3859. CARTH. 701. ROM. 603. AV. J.C. 145.]
Carthage ayant t prise de la sorte, Scipion en abandonna le pillage
aux soldats pendant quelques jours,  la rserve de l'or, de l'argent,
des statues, et des autres offrandes qui se trouveraient dans les
temples. Ensuite il leur distribua plusieurs rcompenses militaires,
aussi-bien qu'aux officiers, parmi lesquels deux s'taient sur-tout
distingus, Tib. Gracchus, et C. Fannius, qui les premiers avaient
escalad le mur. Il fit parer des dpouilles des ennemis un navire fort
lger, et l'envoya  Rome porter la nouvelle de la victoire.

[Marge: App. p. 83.] En mme temps, il fit savoir aux habitants de la
Sicile qu'ils eussent chacun  venir reconnatre et reprendre les
tableaux et les statues que les Carthaginois leur avaient enlevs dans
les guerres prcdentes; et, en rendant  ceux d'Agrigente[352] le
fameux taureau de Phalaris, il leur dit que ce taureau, qui tait en
mme temps un monument de la cruaut de leurs anciens rois et de la
bont de leurs nouveaux matres, devait leur apprendre s'il leur serait
plus avantageux d'tre sous le joug des Siciliens que sous le
gouvernement du peuple romain.

[Note 352: Quem taurum Scipio quum redderet Agrigentinis, dixisse
dicitur, quum esse illos cogitare utrm esset Siculis utilius, suisne
servire, an populo romano obtemperare, quum idem monumentum et domestic
crudelitatis, et nostr mansuetudinis haberent. (CIC. VERR. 6, p. 73.)]

Ayant mis en vente une partie des dpouilles qu'on avait trouves 
Carthage, il fit de svres dfenses  ses gens de rien prendre, ni mme
de rien acheter de ces dpouilles, tant il tait attentif  carter de
sa personne et de sa maison jusqu'au plus lger soupon d'intrt.

[Marge: App. p. 83.] Quand la nouvelle de la prise de Carthage fut
arrive  Rome, on s'y livra sans mesure au sentiment de la joie la plus
vive, comme si ce n'et t que de ce moment que le repos public ft
assur. On repassait dans son esprit tous les maux qu'on avait soufferts
de la part des Carthaginois en Sicile, en Espagne, et mme en Italie
pendant seize ans conscutifs, durant lesquels Annibal avait saccag
quatre cents villes, fait prir en diverses rencontres trois cent mille
hommes, et rduit Rome mme  la dernire extrmit. Dans le souvenir de
ces maux, on se demandait l'un  l'autre s'il tait donc bien vrai que
Carthage ft ruine. Tous les ordres tmoignrent  l'envi leur
reconnaissance envers les dieux, et la ville, pendant plusieurs jours,
ne fut occupe que de sacrifices solennels, de prires publiques, de
jeux et de spectacles.

[Marge: App. p. 84.] Aprs qu'on eut satisfait aux devoirs de la
religion, le snat envoya dix commissaires en Afrique pour en rgler
l'tat et le sort  l'avenir, conjointement avec Scipion. Le premier de
leurs soins fut de faire dmolir tout ce qui restait de Carthage.
Rome[353], dj matresse du monde presque entier, ne crut pas pouvoir
tre en sret tandis que le nom de Carthage subsisterait: tant une
haine invtre, et nourrie par de longues et de cruelles guerres, dure
au-del mme du temps o l'on a  craindre, et ne cesse de subsister que
lorsque l'objet qui l'excite a cess d'tre. Dfenses furent faites au
nom du peuple romain d'y habiter dsormais, avec d'horribles
imprcations contre ceux qui, au prjudice de cet interdit,
entreprendraient d'y rebtir quelque chose, et principalement le lieu
nomm _Byrsa_, et la place appele _Mgare_[354]. Au reste on n'en
dfendait l'entre  personne, Scipion[355] n'tant pas fch qu'on vt
les tristes dbris d'une ville qui avait os disputer de l'empire avec
Rome. Ils arrtrent encore que les villes qui, dans cette guerre,
avaient tenu le parti des ennemis seraient toutes rases, et donnrent
leur territoire aux allis du peuple romain; et ils gratifirent en
particulier ceux d'Utique de tout le pays qui est entre Carthage et
Hippone. Ils rendirent tout le reste tributaire, et en firent une
province de l'empire romain o l'on enverrait tous les ans un prteur.

[Note 353: Neque se Roma, jam terrarum orbe superato, securam
speravit fore, si nomen usqum maneret Carthaginis, ade odium
certaminibus ortum ultra metum durat, et ne in victis quidem deponitur,
neque ante invisum esse desinit, qum esse desiit. (VELL. PATERC. lib.
1, c. 12.)]

[Note 354: Il semble que par le mot _Megara_ on entendait la _cit_
proprement dite, _le lieu o taient les maisons_, selon le sens qu'a ce
mot en phnicien. (BOCHART. _de Phoenic. colon_, cap. 24.)--L.]

[Note 355: Ut ipse locus eorum, qui cum hac urbe de imperio
certrunt, vestigia calamitatis ostenderet. (CIC. _Agrar._ 2, n. 50.)]

[Marge: App. p. 84.] Quand tout fut rgl, Scipion retourna  Rome, o
il entra en triomphe. On n'en avait jamais vu de si clatant; car ce
n'taient que statues, que rarets, que pices curieuses et d'un prix
inestimable, que les Carthaginois, pendant le cours d'un grand nombre
d'annes, avaient apportes en Afrique, sans compter l'argent qui fut
port dans le trsor public, et qui montait  de trs-grandes sommes.

[Marge: App. p. 85. Plut. in vit. Gracch. p. 839.] Quelques prcautions
qu'on et prises pour empcher que jamais on ne pt songer  rtablir
Carthage, moins de trente ans aprs, et du vivant mme de Scipion, l'un
des Gracques, pour faire sa cour au peuple, entreprit de la repeupler,
et y conduisit une colonie compose de six mille citoyens. Le snat,
ayant appris que plusieurs signes funestes avaient rpandu la terreur
parmi les ouvriers lorsqu'on dsignait l'enceinte et qu'on jetait les
fondements de la nouvelle ville, voulut en surseoir l'excution; mais le
tribun, peu dlicat sur la religion et peu scrupuleux, pressa l'ouvrage
malgr tous ces prsages sinistres, et le finit en peu de jours. Ce fut
l la premire colonie romaine envoye hors de l'Italie.

On n'y btit apparemment que des espces de cabanes, puisque,
[356]lorsque Marius dans sa fuite en Afrique s'y retira, il est dit
qu'il menait une vie pauvre sur les ruines et les dbris de Carthage, se
consolant par la vue d'un spectacle si tonnant, et pouvant aussi, en
quelque sorte, par son tat, servir de consolation  cette ville
infortune.

[Note 356: Marius cursum in Africam direxit, inopemque vitam in
tugurio ruinarum carthaginensium toleravit: quum Marius aspiciens
Carthaginem, illa intuens Marium, alter alteri possent esse solatio.
(VELL. PATERC. lib. 2, cap. 19.)]

[Marge: App. p. 85.]

Appien rapporte que Jules Csar, aprs la mort de Pompe, tant pass en
Afrique, vit en songe une grande arme qui l'appelait en versant des
larmes; et que, touch de ce songe, il crivit dans ses tablettes le
dessein qu'il avait form  cette occasion de rtablir Carthage et
Corinthe: mais qu'ayant t tu bientt aprs par les conjurs, Csar
Auguste, son fils adoptif, qui trouva ce mmoire parmi ses papiers, fit
rtablir la ville de Carthage prs du lieu o tait l'ancienne, pour ne
pas encourir les excrations qu'on avait fulmines, lorsqu'elle fut
dmolie, contre quiconque oserait la rebtir.

Je ne sais pas sur quoi est fond ce que rapporte Appien; mais nous
voyons dans Strabon que Carthage [Marge: App. l. 17, pag. 833.] fut
rtablie en mme temps que Corinthe par Csar[357],  qui il donne le
nom de dieu, par o, un peu auparavant, [Marge: App. p. 83.] il avait
clairement dsign Jules Csar[358]; et Plutarque, [Marge: Pag. 733.]
dans sa vie, lui attribue en termes formels l'tablissement de ces deux
colonies, et remarque que ce qu'il y a de singulier sur ces deux villes,
c'est que, comme il leur tait arriv auparavant d'tre prises et
dtruites toutes deux en mme temps, il leur arriva aussi  toutes deux
d'tre en mme temps rebties et repeuples. Quoi qu'il en soit, Strabon
assure que de son temps Carthage tait aussi peuple qu'aucune autre
ville d'Afrique; et elle fut toujours, sous les empereurs suivants, la
capitale de toute l'Afrique. Elle a encore subsist avec clat pendant
environ sept cents ans; mais elle a t enfin entirement dtruite par
les Sarrasins, au commencement du septime sicle, sans que dans le pays
mme on en connaisse le nom ni les vestiges.

[Note 357: Outre l'autorit de Strabon qui est formelle, et celle de
Plutarque qui ne l'est pas moins, on peut citer le tmoignage de Dion
Cassius (lib. XLIII,  50) pour prouver la ralit du rtablissement de
Carthage par Jules Csar. Ce qui parat avoir tromp Appien, c'est qu'en
effet Auguste y envoya galement une colonie en 725 de Rome, au
tmoignage de Dion Cassius (lib. LII,  43), confirm d'ailleurs par les
mdailles de ce prince. (HARDUIN. _Num. urb. illustr._ p. 117.).--L.]

[Note 358: Strabon, par les mots [Grec: Theos Kaisar], ne peut en
effet dsigner que Jules Csar.--L.]

_Digression sur les moeurs et le caractre du second Scipion
l'Africain._

Scipion, le destructeur de Carthage, tait propre fils du fameux Paul
mile qui vainquit Perse, dernier roi de Macdoine, et par consquent
petit-fils de cet autre Paul mile qui fut tu  la bataille de Cannes.
Il fut adopt par le fils du grand Scipion l'Africain, et nomm _Scipio
milianus_; ce qui, selon la loi des adoptions, runissait les noms des
deux familles. Il en soutint galement l'honneur par toutes les grandes
qualits qui peuvent illustrer la robe et l'pe. Pendant tout le cours
de sa vie, dit un historien, on ne vit rien en lui que de louable:
actions, discours, sentiments[359]. Il se distingua particulirement
(loge bien rare maintenant dans les gens de guerre!) par un got exquis
pour les belles-lettres et pour toutes sortes de sciences, et par
l'estime singulire qu'il faisait des personnes lettres et savantes.
Tout le monde sait qu'on lui attribuait les comdies de Trence, ouvrage
le plus achev que Rome ait jamais produit pour l'lgance et la
finesse[360]. On dit  sa louange que personne ne savait mieux que lui
entremler le repos et l'action, ni mettre  profit avec plus de
dlicatesse et de got les vides que lui laissaient les affaires.
Partag entre les armes et les livres, entre les travaux militaires du
camp et les occupations paisibles du cabinet, ou il exerait son corps
par les fatigues de la guerre, ou il cultivait son esprit par l'tude
des sciences. Il montra par l que rien n'est plus capable de faire
honneur  un homme de qualit, dans quelque profession qu'il se trouve,
que les belles connaissances. Cicron[361] dit de lui qu'il avait
toujours entre les mains les ouvrages de Xnophon, si pleins
d'instructions solides, soit pour la guerre, soit pour la politique.

[Note 359: P. Scipio milianus, vir avitis P. Africani paternisque
L. Pauli virtutibus simillimus, omnibus belli ac tog dotibus,
ingeniique ac studiorum eminentissimus seculi sui, qui nihil in vita
nisi laudandum aut fecit, aut dixit, ac sensit. (VELL. PATERC. lib. 1,
cap. 12.)]

[Note 360: Neque enim quisquam hoc Scipione elegantis intervalla
negotiorum otio dispunxit; semperque aut belli aut pacis serviit
artibus, semper inter arma ac studia versatus, aut corpus periculis, aut
animum disciplinis exercuit. (Ibid. cap. 13.)]

[Note 361: Africanus semper socraticum Xenophontem in manibus
habebat. (TUSC. _Qust._ lib. 2, n. 62.)]

[Marge: Plut. invit. mil. Paul.] Ce got exquis pour les belles-lettres
et pour les sciences tait le fruit de l'excellente ducation que Paul
mile avait donne  ses enfants. Il les avait fait instruire par les
plus habiles matres en tout genre, n'pargnant pour cela aucune
dpense, quoiqu'il n'et qu'un bien trs-mdiocre; et il assistait 
tous leurs exercices autant que les affaires publiques le lui
permettaient, voulant par l devenir lui-mme leur premier matre.

[Marge: Excerpt. e Polyb. p. 147-163.] L'union intime de notre Scipion
avec Polybe acheva de perfectionner en lui les rares qualits qu'un
heureux naturel et une excellente ducation y faisaient dj admirer.
Polybe, avec un grand nombre d'Achens qui taient devenus suspects aux
Romains pendant la guerre de Perse, tait retenu  Rome, o son mrite
le fit bientt connatre et rechercher par les personnes de la ville les
plus distingues. Scipion, g  peine de dix-huit ans, se livra tout
entier  lui, et regarda comme le plus grand bonheur de sa vie de
pouvoir tre form par un tel matre, dont il prfrait l'entretien 
tous les vains amusements qui ont ordinairement tant d'attrait pour les
jeunes gens.

Polybe commena par lui inspirer une aversion extrme pour ces plaisirs
galement dangereux et honteux auxquels s'abandonnait la jeunesse
romaine, dj presque gnralement drgle et corrompue par le luxe et
la licence que les richesses et les nouvelles conqutes avaient
introduits  Rome. Scipion, pendant les cinq premires annes qu'il fut
 une si excellente cole, sut bien profiter des leons qu'il y
recevait; et, se mettant au-dessus des railleries et du mauvais exemple
des jeunes gens de son ge, il fut regard ds-lors dans toute la ville
comme un modle de retenue et de sagesse.

De l il fut ais de le faire passer  la gnrosit, au noble
dsintressement, au bel usage des richesses, vertus si ncessaires aux
personnes d'une grande naissance, et que Scipion porta  un suprme
degr, comme on le peut voir par quelques faits que Polybe en rapporte,
qui sont bien dignes d'admiration.

[Marge: Polyb. 32, c. xii, seq.] [362]milie, femme du premier Scipion
l'Africain, et mre de celui qui avait adopt le Scipion dont parle ici
Polybe, avait laiss  ce dernier, en mourant, une riche succession.
Cette dame, outre les diamants, les pierreries, et les autres bijoux qui
composent la parure des personnes de son rang, avait une grande quantit
de vases d'or et d'argent destins pour les sacrifices, un train
magnifique, des chars, des quipages, un nombre considrable d'esclaves
de l'un et de l'autre sexe; le tout proportionn  l'opulence de la
maison o elle tait entre. Quand elle fut morte, Scipion abandonna
tout ce riche appareil  sa mre Papiria, qui, ayant t rpudie, il y
avait dj quelque temps, par Paul mile, et n'ayant pas de quoi
soutenir la splendeur de sa naissance, menait une vie obscure, et ne
paraissait plus dans les assembles ni dans les crmonies publiques.
Quand on l'y vit reparatre avec cet clat, une si magnifique libralit
fit beaucoup d'honneur  Scipion, surtout parmi les dames, qui ne s'en
turent pas, et dans une ville o, dit Polybe, on ne se dpouillait pas
volontiers de son bien.

[Note 362: Elle tait soeur de Paul mile, pre du second Scipion
l'Africain.]

Il ne se fit pas moins admirer dans une autre occasion. Il tait oblig,
en consquence de la succession qui lui tait chue par la mort de sa
grand'mre, de payer, en trois termes diffrents, aux deux filles de
Scipion son grand-pre adoptif, la moiti de leur dot, qui montait 
cinquante mille cus[363]. A l'chance du premier terme, Scipion fit
remettre entre les mains du banquier la somme entire. Tibrius Gracchus
et Scipion Nasica, qui avaient pous ces deux soeurs, croyant que
Scipion s'tait tromp, allrent le trouver, et lui reprsentrent que
les lois lui laissaient l'espace de trois ans pour fournir cette somme
en trois diffrents paiements. Le jeune Scipion rpondit qu'il
n'ignorait pas la disposition des lois, qu'on en pouvait suivre la
rigueur avec des trangers, mais qu'avec des proches et des amis il
convenait d'en user avec plus de simplicit et de noblesse; et il les
pria d'agrer que la somme entire leur ft paye. Ils s'en retournrent
pleins d'admiration pour la gnrosit de leur parent, et[364] se
reprochant  eux-mmes la bassesse de leurs sentiments par rapport 
l'intrt, quoiqu'ils fussent les premiers de la ville et les plus
estims. Cette libralit leur paraissait d'autant plus admirable, dit
Polybe, qu' Rome, loin de vouloir payer cinquante mille cus avant
l'chance du terme, personne n'aurait voulu en payer mille avant le
jour prfix.

[Note 363: Il y a dans Polybe (XXXII, c. 13,  10) 50 talents; ce
qui doit s'entendre en cet endroit de 50 fois 6000 deniers romains, ou
de 300,000 deniers, valant alors 245,500 francs.--L.]

[Note 364: [Grec: Kategnkotes ts autv] [forte Grec: hautn]
mikrologias]. [POLYB. XXXII, c. 13, 16.]]

Ce fut par le mme esprit que, deux ans aprs, Paul mile son beau-pre
tant mort, il cda  son frre Fabius, qui tait moins riche que lui,
la part qu'il avait dans la succession de leur pre, laquelle montait 
plus de soixante mille cus[365], afin de corriger ainsi l'ingalit de
biens qui se trouvait entre les deux frres.

Ce mme frre ayant dessein de donner un spectacle de gladiateurs aprs
la mort de son pre, pour honorer sa mmoire, comme c'tait alors la
coutume, et ne pouvant pas facilement soutenir cette dpense, qui allait
fort loin, Scipion donna quinze mille cus[366] pour en supporter du
moins la moiti.

[Note 365: Dans Polybe, 60 talents ou 360,000 deniers ou 294,000
francs.--L.]

[Note 366: 15 talents ou 73,500 francs.--L.]

Les prsents magnifiques, que Scipion avait faits  sa mre Papiria, lui
revenaient de plein droit aprs sa mort; et ses soeurs, selon l'usage de
ce temps, n'y pouvaient rien prtendre; mais il aurait cru se dshonorer
et rtracter ses dons, s'il les avait repris. Il laissa donc  ses
soeurs tout ce qu'il avait donn  leur mre, ce qui montait  une somme
fort considrable, et il s'attira de nouveaux applaudissements par cette
nouvelle preuve qu'il donna de sa grandeur d'ame et de sa tendre amiti
pour sa famille.

Ces diffrentes largesses, qui, runies ensemble, montaient  de
trs-grandes sommes, tiraient, ce semble, un nouveau prix de l'ge o il
les faisait, car il tait trs-jeune, et encore plus des circonstances
du temps o il plaait ses dons, et des manires gracieuses et
obligeantes dont il savait les assaisonner.

Les faits que je viens de citer sont si loigns de nos moeurs, qu'il y
aurait lieu de craindre qu'on ne les regardt comme une exagration
outre d'un historien prvenu en faveur de son hros, si l'on ne savait
que le caractre dominant de Polybe, qui les rapporte, tait un grand
amour de la vrit et un extrme loignement de toute flatterie. Dans
l'endroit mme d'o j'ai tir ce rcit, il a cru devoir prendre quelques
prcautions par rapport  ce qu'il dit des actions vertueuses et des
rares qualits de Scipion: il fait observer que, ses crits devant tre
lus par les Romains, qui taient parfaitement instruits de tout ce qui
regarde ce grand homme, il ne manquerait pas d'tre dmenti par eux s'il
osait avancer quelque chose qui ft contraire  la vrit; affront
auquel il n'est pas vraisemblable qu'un auteur qui a quelque soin de sa
rputation voult s'exposer gratuitement.

Nous avons dj remarqu que Scipion n'avait pris aucune part aux
drglements et aux dbauches qui rgnaient alors presque gnralement
parmi la jeunesse romaine. Il fut avantageusement ddommag et
rcompens de cette privation volontaire des plaisirs, par la sant
ferme et vigoureuse qu'elle lui procura pour tout le reste de sa vie,
qui le mit en tat de goter des plaisirs bien plus purs, et de faire
ces grandes actions qui lui acquirent tant de gloire.

Les exercices de la chasse, auxquels il se plaisait extrmement,
contriburent aussi beaucoup  rendre son corps robuste, et capable de
soutenir les plus rudes fatigues. La Macdoine, o il suivit son pre,
lui fournit abondamment de quoi satisfaire son inclination, parce que la
chasse, qui y faisait le divertissement ordinaire des rois, ayant t
suspendue depuis quelques annes  cause de la guerre, il y trouva une
quantit incroyable de gibier de toute espce. Paul mile, attentif 
procurer  son fils d'honntes plaisirs, pour le dgoter et le
dtourner de ceux que la raison lui interdisait, lui laissa goter avec
une pleine libert celui de la chasse pendant tout le temps que les
troupes romaines demeurrent dans le pays, depuis la victoire qu'il
avait remporte sur Perse. Le jeune homme employa son loisir  cet
exercice si convenable  son ge et  son inclination, et il n'eut pas
moins de succs dans cette guerre innocente qu'il dclara aux btes de
Macdoine, que son pre en avait eu dans celle qu'il avait faite contre
les habitants de ce pays.

C'est au retour de ce voyage que Scipion trouva Polybe  Rome, et lia
avec lui cette troite amiti qui devint si utile  ce jeune Romain, et
qui ne lui a gure moins fait d'honneur dans la postrit que toutes ses
conqutes. Il parat que Polybe demeurait et mangeait avec les deux
frres. Un jour que Scipion se trouva seul avec lui, il lui ouvrit son
coeur avec une pleine effusion, et se plaignit, mais d'une manire douce
et tendre[367], de ce que Polybe, dans les conversations qu'on avait 
table, adressait toujours la parole  son frre Fabius et jamais  lui.
Je sens bien, lui dit-il, que cette indiffrence vient de la pense o
vous tes, comme tous nos citoyens, que je suis un jeune homme
inappliqu, et qui n'ai rien du got qui rgne aujourd'hui dans Rome,
parce qu'on ne voit pas que je m'attache aux exercices du barreau, et
que je m'applique au talent de la parole. Mais comment le ferais-je? On
me dit perptuellement que ce n'est point un orateur que l'on attend de
la maison des Scipions, mais un gnral d'arme. Je vous avoue,
pardonnez-moi la franchise avec laquelle je vous parle, que votre
indiffrence pour moi me touche et m'afflige sensiblement. Polybe,
surpris de ce discours, auquel il ne s'attendait point, le consola du
mieux qu'il put, et l'assura que, s'il adressait ordinairement la parole
 son frre, ce n'tait point du tout faute d'estime pour lui, mais
uniquement parce que Fabius tait l'an, et que d'ailleurs, sachant que
les deux frres pensaient de mme, il avait cru que parler  l'un,
c'tait parler  l'autre; qu'au reste, il s'offrait de tout son coeur 
son service, et qu'il pouvait disposer absolument de sa personne: que,
par rapport aux sciences, pour lesquelles il lui voyait beaucoup de
got, il trouverait des secours suffisants dans ce grand nombre de
savants qui venaient tous les jours de Grce  Rome; mais que, pour le
mtier de la guerre, qui tait proprement sa profession aussi-bien que
sa passion, il pourrait lui tre de quelque utilit. Alors Scipion, lui
prenant les mains et les serrant avec les siennes: Oh, dit-il, quand
verrai-je cet heureux jour o, libre de tout autre engagement et vivant
avec moi, vous voudrez bien vous appliquer  me former l'esprit et le
coeur! C'est alors que je me croirai digne de mes anctres. Depuis ce
temps-l, Polybe, charm et attendri de voir dans un jeune homme[368] de
si nobles sentiments, s'attacha particulirement au jeune Scipion, qui
le respecta toujours dans la suite comme son propre pre.

[Note 367: Polybe ajoute ce trait charmant, et en rougissant un peu:
[Grec: kai t chrmati genomenos enereuths.] (POLYB. XXXII, c. 9, 
8.)--L.]

[Note 368: Il n'avait pas plus de 18 ans, dit Polybe (XXXII, c. 10,
 1).--L.]

La qualit d'historien n'tait pas la seule que Scipion estimt dans
Polybe; il faisait bien plus de cas et d'usage de celles de grand
capitaine et de grand politique. Aussi il le consultait en tout, et ne
se conduisait que par ses avis, lors mme qu'il fut  la tte des
troupes, concertant en secret avec lui toutes les oprations de la
campagne, tous les mouvements de l'arme, toutes les entreprises contre
l'ennemi, et toutes les [Marge: Pausan. in Arcad. l. 8 [c. 30] pag.
505.] mesures propres  les faire russir. En un mot, l'opinion
constante tait que ce Romain n'avait rien fait de bon dont il n'et
l'obligation  Polybe, et qu'il ne faisait de fautes que lorsqu'il
agissait sans le consulter.

Je prie le lecteur de me pardonner cette longue digression, qui peut
paratre trangre  mon sujet puisque je ne traite point de l'histoire
romaine, mais qui m'a paru si propre au dessein que je me propose en
gnral dans cet ouvrage, de former la jeunesse, que je n'ai pu
m'empcher de l'insrer ici, quoique je sentisse bien que ce n'tait pas
tout--fait sa place. En effet, on y voit de quelle importance est la
bonne ducation, et combien il est avantageux aux jeunes gens de se lier
de bonne heure avec des personnes de mrite; car ce furent l les
fondements de cette gloire et de cette rputation qui ont rendu le nom
de Scipion si illustre. Mais sur-tout quel exemple pour notre sicle, o
souvent les plus lgers intrts divisent les frres et les soeurs, et
troublent la paix des familles, que ce gnreux dsintressement de
Scipion,  qui les sommes les plus considrables ne cotaient rien quand
il s'agissait d'obliger ses proches! Ce bel endroit de Polybe m'avait
chapp, parce qu'il ne se trouve point dans l'dition _in-folio_ que
nous en avons. Sa place naturelle tait le lieu o, traitant du got de
la solide gloire, j'ai parl du mpris et du noble usage que les anciens
faisaient de l'argent. J'ai cru ne pouvoir me dispenser de rendre ici
aux jeunes gens ce que j'avais lieu de me reprocher de leur avoir, en
quelque sorte, alors drob.

_Histoire de la famille et de la postrit de Masinissa._

J'ai promis, aprs que j'aurais achev ce qui regarde la rpublique de
Carthage, de revenir  la famille et  la postrit de Masinissa. Ce
point d'histoire fait une partie considrable de celle d'Afrique, et,
par cette raison, n'est pas tout--fait tranger  mon sujet.

[Marge: App. [Bell. pun.] p. 63. [c. 105.] Val. Max. lib. 5, cap. 2. AN.
M. 3857 ROM. 601.] Depuis que Masinissa, sous le premier Scipion, eut
embrass le parti des Romains, il tait toujours demeur dans cette
honorable alliance avec un zle et une fidlit qui ont peu d'exemples.
Se voyant prs de mourir, il crivit au proconsul d'Afrique, sous qui
servait alors le jeune Scipion, pour le prier de vouloir bien le lui
envoyer, ajoutant qu'il mourrait content s'il pouvait expirer entre ses
bras, aprs l'avoir rendu le dpositaire de ses dernires volonts.
Mais, sentant que sa fin approchait avant qu'il pt avoir cette
consolation, il fit venir sa femme et ses enfants, et leur dit qu'il ne
connaissait dans toute la terre que le seul peuple romain, et parmi ce
peuple, que la seule famille des Scipions; qu'il laissait en mourant un
pouvoir suprme  Scipion milien de disposer de ses biens et de
partager son royaume entre ses enfants; qu'il voulait que tout ce qu'il
aurait dcid ft excut ponctuellement, comme si lui-mme l'avait
arrt par son testament. Aprs leur avoir ainsi parl, il mourut g de
plus de quatre-vingt-dix ans.

Ce prince, qui pendant sa jeunesse avait essuy d'tranges malheurs,
s'tant vu dpouill de son royaume, oblig de fuir de province en
province, et prs mille fois de perdre la vie, soutenu, dit l'historien,
par la protection divine, n'eut plus jusqu' sa mort qu'une [Marge: App.
p. 63.] suite continuelle de prosprits, qui ne fut interrompue par
aucun accident fcheux. Non-seulement il recouvra son royaume, mais il y
ajouta celui de Syphax son ennemi; et, matre de tout le pays depuis la
Mauritanie jusqu' Cyrne, il devint le prince le plus puissant de toute
l'Afrique. Il conserva jusqu' la fin de sa vie une sant trs-robuste,
qu'il dut sans doute et  l'extrme sobrit dont il usa toujours pour
le boire et le manger, et au soin qu'il eut de s'endurcir sans relche
au travail et  la fatigue. Ag de quatre-vingt-dix ans, il faisait
encore tous les exercices d'un jeune homme, et se tenait  cheval sans
selle; et Polybe fait remarquer [Marge: An seni gerenda sit Resp. pag.
791.] (c'est Plutarque qui nous a conserv cette remarque) que, le
lendemain d'une grande victoire remporte contre les Carthaginois, on
l'avait trouv devant sa tente faisant son repas d'un morceau de pain
bis.

Il laissa en mourant cinquante-quatre fils, dont trois seulement taient
d'un mariage lgitime; savoir, Micipsa, [Marge: App. p. 63. Val. Max.
lib. 5, cap. 2.] Gulussa et Mastanabal. Scipion partagea le royaume
entre ces trois derniers, et donna aux autres des revenus considrables;
mais bientt aprs Micipsa demeura seul possesseur de ces vastes tats
par la mort de ses deux frres. Il eut deux fils, Adherbal et Hiempsal;
et il fit lever avec eux dans son palais Jugurtha[369] son neveu, fils
de Mastanabal, et en prit autant de soin que de ses propres enfants. Ce
dernier avait des qualits excellentes, qui lui attirrent une estime
gnrale. Bien fait de sa personne, beau de visage, plein d'esprit et de
sens, il ne donna point, comme c'est l'ordinaire des jeunes gens, dans
le luxe et le plaisir. Il s'exerait avec ceux de son ge  la course, 
lancer le javelot,  monter  cheval; et, suprieur  tous, il savait
pourtant s'en faire aimer. La chasse tait son unique plaisir, mais la
chasse contre les lions et d'autres btes froces. Pour achever son
loge, il excellait en tout, et parlait peu de lui-mme: _plurimm
facere, et minimm ipse de se loqui_.

[Note 369: Toute l'histoire de Jugurtha est tire de Salluste.]

Un mrite si clatant et si gnralement approuv commena  donner de
l'inquitude  Micipsa. Il se voyait g, et ses enfants fort jeunes.
[370]Il savait de quoi l'ambition est capable quand il s'agit d'un
trne; et qu'avec beaucoup moins de talents que n'en avait Jugurtha, il
est ais de se laisser entraner  une tentation si dlicate, sur-tout
quand elle est aide de circonstances si favorables. Afin d'loigner un
comptiteur si dangereux pour ses enfants, il lui donna le commandement
des troupes qu'il envoyait au secours des Romains, occups alors au
sige de Numance, sous la conduite de Scipion. Il se flattait que
Jugurtha, brave comme il tait, pourrait bien s'engager mal  propos
dans quelque action prilleuse, et y laisser la vie; mais il se trompa.
[371]Ce jeune prince  un courage intrpide joignait un grand
sang-froid; et, ce qui est fort rare  cet ge, il tait galement
loign et d'une prvoyance timide et d'une hardiesse tmraire. Il
gagna dans cette campagne l'estime et l'amiti de toute l'arme. Scipion
le renvoya avec des lettres de recommandation pour son oncle, et des
tmoignages fort avantageux, aprs lui avoir donn pourtant de sages
avis sur la conduite qu'il devait tenir; car, habile comme il tait 
connatre les hommes, il avait apparemment entrevu dans ce jeune prince
une ambition dont il craignait les suites.

[Note 370: Terrebat eum natura mortalium avida imperii, et prceps
ad explendum animi cupidinem: prtere opportunitas su liberorumque
tatis, qu etiam mediocres viros spe prd transversos agit. SALLUST.
[c. 6.]]

[Note 371: Ac san, quod difficillimum imprimis est, et prlio
strenuus erat, et bonus consilio: quorum alterum ex providentia timorem,
alterum ex audacia temeritatem adferre plerumque solet. [c. 7.]]

Micipsa, touch de tout le bien qu'on lui mandait de son neveu, changea
de disposition  son gard, et ne songea plus qu' le gagner  force de
bienfaits. Il l'adopta, et par son testament le fit son hritier comme
ses deux autres enfants. Se voyant prs de mourir, il les manda tous
trois ensemble, et les fit approcher de son lit. L, en prsence de
toute la cour, il fit souvenir Jugurtha de tout ce qu'il avait fait en
sa faveur, le conjurant au nom des dieux de dfendre et de protger
toujours ses enfants, qui, de proches qu'ils lui taient par le sang,
taient devenus ses frres par son bienfait. [372]Il lui reprsenta que
ce n'taient point les armes ni les trsors qui faisaient la force d'un
royaume, mais les amis, qui ne s'acquirent ni par les armes, ni par
l'or, mais par des services rels, et par une fidlit inviolable. Or
peut-on trouver de meilleurs amis que des frres? et quel fond peut
faire sur des trangers quiconque devient ennemi de ses proches? Il
exhorta ses enfants  mnager avec grand soin et  respecter Jugurtha,
et  n'avoir d'autre dispute avec lui que pour tcher de l'atteindre, et
mme, s'il se pouvait, de le surpasser en mrite. Il finit en leur
recommandant  tous de demeurer fidlement attachs au peuple romain, et
de le regarder toujours comme leur bienfaiteur, leur patron, leur
matre. Micipsa mourut peu de jours aprs.

[Note 372: Non exercitus, neque thesauri, prsidia regni sunt,
verm amici: quos neque armis cogere, neque auro parare queas; officio
et fide pariuntur. Quis autem amicior qum frater fratri? aut quem
alienum fidum invenies, si tuis hostis fueris? [c. 9.]]

[Marge: AN. M. 3887 ROM. 631.] Jugurtha ne se contraignit pas
long-temps. Il commena par se dlivrer d'Hiempsal, qui lui avait parl
avec beaucoup de libert, et le fit gorger. Adherbal vit par-l ce
qu'il avait  craindre pour lui-mme. [Marge: AN. M. 3888 ROM. 632.] La
Numidie se divise et prend parti entre les deux frres. On lve de part
et d'autre de nombreuses troupes. Adherbal, aprs avoir perdu la plupart
de ses places, est vaincu dans un combat, et oblig de se rfugier 
Rome. Jugurtha n'en est pas fort effray; il savait que presque tout y
tait vnal. Il y envoie donc des dputs, avec ordre de corrompre 
force de prsents les principaux des snateurs. Dans la premire
audience qu'on leur donna, Adherbal exposa le malheureux tat o il se
trouvait rduit, les injustices et les violences de Jugurtha, le meurtre
de son frre, la perte de presque toutes ses places, et il insista
principalement sur les derniers ordres que son pre, en mourant, lui
avait donns, de mettre uniquement sa confiance dans le peuple romain,
dont l'amiti serait pour lui et pour son royaume un appui plus ferme et
plus sr que toutes les troupes et tous les trsors du monde. Son
discours fut long et pathtique. Les dputs de Jugurtha rpondirent en
peu de mots qu'Hiempsal avait t tu par les Numides  cause de sa
cruaut, qu'Adherbal avait t l'agresseur, et qu'aprs avoir t vaincu
il venait se plaindre de n'avoir pas fait tout le mal qu'il aurait
souhait; que leur matre priait le snat de juger de sa conduite en
Afrique par celle qu'il avait garde  Numance, et de compter plus sur
ses actions que sur les accusations de ses ennemis. Ils avaient employ
en secret une loquence plus efficace que celle des paroles; et elle eut
tout son effet. A l'exception d'un petit nombre de snateurs qui
conservaient encore quelques sentiments d'honneur, et n'taient pas
vendus  l'injustice, tout le reste pencha du ct de Jugurtha. Il fut
rsolu qu'on enverrait sur les lieux des commissaires pour partager
galement les provinces entre les deux frres. On peut bien juger que
Jugurtha n'pargna pas l'argent. Le partage fut fait entirement  son
avantage, en gardant nanmoins quelque apparence d'quit.

Ce premier succs enfla son courage et augmenta sa hardiesse. Il attaque
son frre  force ouverte; et, pendant que celui-ci s'amuse  envoyer
vers les Romains, il enlve plusieurs de ses places, pousse toujours ses
conqutes, et, aprs le gain d'une bataille, l'assige lui-mme dans
Cirta, capitale de son royaume. Cependant surviennent des dputs de
Rome, avec ordre de dclarer aux deux princes, de la part du snat et du
peuple, qu'ils aient  mettre bas les armes et  faire cesser toute
hostilit. Jugurtha, aprs avoir protest de son profond respect et de
sa parfaite soumission pour les ordres du peuple romain, ajouta qu'il ne
croyait pas que son intention ft de l'empcher de dfendre sa propre
vie contre les embches de son frre: qu'au reste, il enverrait au plus
tt  Rome pour informer le snat de sa conduite. Par cette rponse
vague, il luda les ordres du snat, et ne laissa pas mme aux dputs
la libert d'aller trouver Adherbal.

Quelque serr qu'il ft dans la place, il trouva le moyen d'crire 
Rome pour implorer le secours du peuple romain contre un frre qui le
tenait assig depuis cinq mois, et qui en voulait  sa vie. Quelques
snateurs taient d'avis que, sans perdre de temps, on dclart la
guerre  Jugurtha; mais son crdit l'emporta encore, et l'on se contenta
d'ordonner une dputation compose de snateurs de grand poids, du
nombre desquels tait milius Scaurus, homme puissant dans la noblesse,
factieux, et qui cachait de grands vices sous une apparence de probit.
Jugurtha fut d'abord effray, mais il sut luder aussi leur demande, et
les renvoya sans rien conclure. Alors Adherbal, n'ayant plus aucune
ressource, se rendit,  condition qu'il aurait la vie sauve; mais il fut
gorg sur-le-champ, et un grand nombre de Numides avec lui.

Malgr l'horreur que cette nouvelle excita  Rome, l'argent de Jugurtha
lui fit encore trouver des dfenseurs dans le snat. Mais C. Memmius,
tribun du peuple, homme vif et ennemi de la noblesse, engagea le peuple
 ne pas souffrir qu'un crime si horrible demeurt impuni. La guerre fut
donc dclare  Jugurtha. [Marge: AN. M. 3894 ROM. 638. AV. J. C. 110.]
Le consul Calpurnius Bestia en fut charg.[373] Il avait d'excellentes
qualits; mais elles taient gtes et rendues inutiles par son avarice.
Scaurus partit avec lui. Ils emportrent d'abord plusieurs places; mais
l'argent de Jugurtha arrta ces conqutes[374]; Scaurus mme, qui
jusque-l avait paru fort vif contre ce prince, ne put rsister  une
attaque si violente. On fit un trait. Jugurtha parut se rendre au
peuple romain. Trente lphants, quelques chevaux, et une somme d'argent
fort mdiocre, furent remis entre les mains du questeur.

[Note 373: Mult bonque artes animi et corporis erant, quas omnes
avaritia prpediebat. [c. 28.]]

[Note 374: Magnitudine pecuni a bono honestoque in pravum
abstractus est.]

L'indignation publique clata pour-lors  Rome. Le tribun Memmius
chauffa les esprits par ses discours. Il fit nommer Cassius, qui tait
prteur, pour aller trouver Jugurtha, et l'engager  venir  Rome sous
la garantie du peuple romain, afin qu'en sa prsence on examint qui
taient ceux qui avaient reu de l'argent. Il ne put se dispenser de s'y
rendre. Sa vue ranima la colre du peuple; mais un tribun, corrompu 
force de prsents, trana l'assemble en longueur, et enfin la dissipa.
Un prince numide, petit-fils de Masinissa, qui se nommait Massiva, et
tait pour-lors  Rome, fut conseill de demander le royaume de
Jugurtha. Celui-ci le sut, et le fit gorger au milieu de Rome. Le
meurtrier fut arrt, et mis entre les mains de la justice; et Jugurtha
eut ordre de se retirer de l'Italie. Ce fut pour-lors que, sortant de la
ville, et tournant plusieurs fois ses regards de ce ct-l, il dit
"[375]que Rome n'attendait pour se vendre qu'un acheteur, et qu'elle
prirait s'il s'en trouvait un."

[Note 375: Postquam Rom egressus est, fertur sp tacitus e
respiciens, postrem dixisse, _Urbem venalem et matur perituram, si
emptorem invenerit_. [c. 35.]]

La guerre recommence donc de nouveau. Elle russit fort mal, d'abord par
la nonchalance, et peut-tre par la connivence du consul Albinus; puis,
lorsqu'il fut retourn  Rome pour y tenir les assembles, par
l'ignorance de son frre Aulus, qui, ayant engag l'arme dans un dfil
d'o elle ne pouvait sortir, se rendit honteusement  l'ennemi, qui fit
passer les Romains sous le joug, et leur fit promettre qu'ils
sortiraient de Numidie dans l'espace de dix jours.

Il est ais de juger comment une paix si ignominieuse, conclue sans
l'autorit du peuple, fut regarde  Rome. On n'y conut de bonnes
esprances pour le succs de cette guerre, que lorsque le soin en fut
confi au consul L. Mtellus.[376] A toutes les autres vertus d'un
excellent gnral il joignait un parfait dsintressement, qualit la
plus essentielle alors contre un ennemi tel que Jugurtha, qui jusque-l,
pour vaincre, avait moins employ l'pe que l'argent. Il trouva
Mtellus invincible de ce ct-l comme de tout autre: il fallut donc
payer de sa personne et de son courage, au dfaut de cette ressource qui
commena  lui manquer. Aussi fit-il des efforts extraordinaires; et
tout ce qu'on peut attendre de la bravoure, de l'habilet, de
l'attention d'un grand capitaine,  qui le dsespoir fournit de
nouvelles forces et de nouvelles lumires, il l'employa dans cette
campagne, mais toujours sans succs, parce qu'il avait affaire  un
consul  qui il n'chappait aucune faute, et qui ne manquait aucune
occasion de prendre avantage sur son ennemi.

[Note 376: In Numidiam proficiscitur, magn spe civium, quum
propter artes bonas, tm maxim qud adversm divitias invictum animum
gerebat. [c. 43.]]

La grande peine de Jugurtha fut de se mettre  couvert du ct des
tratres: Depuis qu'il eut su que Bomilcar, en qui il avait une entire
confiance, avait song  attenter sur sa vie, il n'eut plus un moment de
repos. Il ne trouvait nulle part de sret; le jour, la nuit, le
citoyen, l'tranger, tout lui tait suspect, tout le faisait trembler;
il ne prenait le sommeil qu' la drobe, changeant mme souvent de lit
sans garder les biensances de son rang: quelquefois, s'veillant en
sursaut, il prenait des armes et jetait de grands cris, tant la crainte
le troublait et l'agitait comme un forcen.

Marius servait en qualit de lieutenant sous Mtellus. Dvor
d'ambition, il travailla d'abord secrtement  le dcrier dans l'esprit
des soldats: et, devenu bientt l'ennemi dclar et le calomniateur de
son gnral, il vint  bout, par ces voies indignes, de le supplanter et
de se faire nommer en sa place pour terminer la guerre contre
Jugurtha.[377] Quelque force d'ame qu'et d'ailleurs Mtellus, il fut
abattu par ce coup imprvu, qui lui arracha des larmes et des discours
peu dignes d'un grand homme comme lui. Il y avait en effet dans le
procd de Marius une noirceur affreuse, qui montre clairement ce que
c'est que l'ambition, et comment elle est capable d'touffer dans
quiconque s'y livre tout sentiment d'honneur et de probit. Mtellus,
ayant pris soin d'viter la rencontre d'un successeur dont la seule vue
aurait t pour lui un cruel tourment, arriva  Rome, o il fut reu
avec un applaudissement gnral.[Marge: AN. M. 3898 ROM. 642.] L'honneur
du triomphe lui fut accord, et il prit le surnom de _Numidicus_.

[Note 377: Quibus rebus supra bonum atque honestum perculsus, neque
lacrymas tenere, neque moderari linguam: vir egregius in aliis artibus,
nimis molliter gritudinem pati. [c. 81.]]

J'ai cru devoir rserver pour l'histoire romaine le dtail des actions
particulires qui se sont passes en Afrique sous Mtellus et sous
Marius, dont Salluste nous a laiss un rcit fort circonstanci dans son
admirable histoire de Jugurtha. Je me hte de venir  la fin de cette
guerre.

Jugurtha, dans la droute de ses affaires, avait eu recours  Bocchus,
roi des Maures, dont il avait pous la fille. La Mauritanie est un pays
qui s'tend depuis la Numidie jusque par-del les bords de la mer qui
rpondent  l'Espagne. A peine le nom du peuple romain y tait-il connu;
et cette nation, de son ct, tait absolument inconnue aussi aux
Romains. Jugurtha fit entendre  son beau-pre que, s'il laissait
subjuguer la Numidie, son pays aurait sans doute le mme sort, d'autant
plus que les Romains, ennemis dclars de la royaut, semblaient avoir
jur la ruine de tous les trnes. Il engagea donc Bocchus  entrer en
ligue avec lui contre eux, et il en reut  diffrentes reprises des
secours fort considrables.

Cette liaison qui, de part et d'autre, n'tait fonde que sur l'intrt,
n'avait jamais t bien ferme entre eux. Une dernire dfaite de
Jugurtha acheva d'en rompre tous les noeuds. Bocchus conut le noir
dessein de livrer son gendre aux Romains. Dans cette vue, il avait crit
 Marius de lui envoyer un homme de confiance. Sylla lui parut fort
propre pour cette ngociation. C'tait un jeune officier d'un rare
mrite, qui servait sous lui en qualit de questeur. Il ne craignit
point de se mettre  la discrtion du barbare, et il y alla. Quand il
fut arriv, Bocchus, qui, selon le gnie de la nation, ne se piquait pas
beaucoup de fidlit, et qui de moment  autre changeait de dessein,
dlibre s'il ne le livrerait pas lui-mme  Jugurtha. Il demeura
long-temps dans cette incertitude, combattu en lui-mme par des penses
toutes contraires; et le changement subit qu'on voyait sur son visage,
dans son air, dans tout son maintien, marquait assez ce qui se passait
dans son esprit. Enfin, revenant  son premier dessein, il fit ses
conditions avec Sylla, et lui remit entre les mains Jugurtha, qui fut
conduit aussitt  Marius.

[Marge: Plut. in vit. Marii. [c. 10]] [378]Sylla, dit Plutarque, se
conduisit dans cette occasion en jeune homme avide et altr de gloire,
dont il commenait tout rcemment  goter la douceur. Au lieu
d'attribuer  son gnral l'honneur de cet vnement, comme son devoir
l'y obligeait, et comme ce doit tre une rgle inviolable, il s'en
rserva la plus grande partie, et fit faire un anneau qu'il portait
toujours, o il tait reprsent recevant Jugurtha des mains de Bocchus,
et il affecta dans la suite de s'en servir toujours pour son cachet.
Marius, piqu jusqu'au vif de cette espce d'insulte, ne la lui pardonna
jamais. Et ce fut l l'origine et la semence de cette haine implacable
qui clata depuis entre ces deux Romains, et qui cota tant de sang  la
rpublique.

[Note 378: [Grec: Oia neos philotimos, arti doxs gegeumenos, ouk
venke metris to eutuchma.] (PLUT. Prcept. reip. ger. p. 806.)]

[Marge: Plut. ibid. AN. M. 3901 ROM. 645. AV. J. C. 103.] Marius entra
en triomphe dans Rome, faisant voir aux Romains un spectacle qu'ils
avaient de la peine  croire, mme en le voyant, Jugurtha captif: cet
ennemi redoutable, pendant la vie duquel on n'avait os esprer de voir
la fin de cette guerre, tant son courage tait ml de ruses et de
finesses, et son gnie fertile en nouvelles ressources au milieu des
malheurs les plus dsesprs. On dit que dans la marche du triomphe il
perdit l'esprit, qu'aprs la crmonie il fut men en prison, et que les
sergents, se htant d'avoir sa dpouille, lui dchirrent toute sa robe,
et lui arrachrent les deux bouts des oreilles pour avoir les pendants
qu'il y portait. En cet tat, il fut jet tout nu et plein d'effroi dans
une fosse profonde, o il passa six jours entiers  lutter contre la
faim et contre la crainte de la mort, ayant toujours conserv jusqu'au
dernier soupir un dsir ardent de la vie: digne fin, ajoute Plutarque,
digne rcompense de ses forfaits, s'tant toujours cru tout permis pour
assouvir son ambition, ingratitude, perfidie, noires trahisons, cruauts
sanglantes et barbares.

Juba, roi de Mauritanie, a fait trop d'honneur aux lettres et aux
sciences pour tre entirement omis dans l'histoire de la famille de
Masinissa, dont son pre, nomm aussi Juba, tait arrire-petit-fils, et
petit-fils de Gulussa. Juba le pre se signala dans la guerre, entre
Csar et Pompe par son attachement inviolable au parti du dernier. Il
se donna la mort aprs la bataille [Marge: AN. M. 3959 ROM. 703.] de
Thapse, o ses troupes et celles de Scipion furent entirement dfaites.
Juba son fils, encore enfant, fut livr au vainqueur, qui en fit un des
principaux ornements de son triomphe. Il parat qu'on prit grand soin de
son ducation  Rome, o il acquit des lumires qui dans la suite
l'galrent aux plus savants hommes qu'ait jamais eus la Grce. Il ne
quitta le sjour de cette ville que pour aller prendre possession des
tats de son pre. Auguste les lui rendit lorsque, par la mort [Marge:
AN. M. 3974 ROM. 719. AV. J. C. 30.] d'Antoine, il se vit le matre
absolu de disposer des provinces de l'empire. Juba, par la douceur de
son rgne, gagna le coeur de tous ses sujets. Sensibles  ses bienfaits,
ils le mirent au nombre de leurs dieux. Pausanias [Marge: [Pausan.
Attic. c. 17.]] parle d'une statue que les Athniens lui avaient rige.
Il tait bien juste qu'une ville de tout temps consacre aux Muses
donnt des marques publiques de son estime  un roi qui tenait un rang
illustre parmi les savants. Suidas[379] attribue  ce prince plusieurs
ouvrages, dont aujourd'hui il ne nous reste que des fragments. Il avait
crit[380] de l'histoire d'Arabie, des antiquits d'Assyrie, des
antiquits romaines, de l'histoire des thtres, de celle de la peinture
et des peintres, de la nature et des proprits de diffrents animaux,
de la grammaire, et d'autres matires semblables[381], dont on peut voir
le dnombrement dans la petite dissertation de M. l'abb Sevin sur la
vie et sur les ouvrages de Juba le jeune, d'o j'ai tir le peu que j'en
ai dit ici.

[Note 379: In voce [Grec: Iobas].]

[Note 380: Tom. IV des Mmoires de l'Acadmie des Belles-Lettres, p.
457.]

[Note 381: Il ne faut pas oublier ses Commentaires sur l'Afrique,
tirs principalement des livres carthaginois. (AMM. MARCELL. XII, c.
15.)

Ajoutons, comme un fait important, que ce prince, s'occupant avec ardeur
des progrs de la gographie, avait fait reconnatre par ses vaisseaux
les les _Fortunes_, actuellement les les _Canaries_.--L.]


                FIN DU TOME PREMIER DE L'HISTOIRE ANCIENNE.





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                          TABLE DES MATIRES
                              CONTENUES
                         DANS LE TOME PREMIER.

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                                                                 Pages.
     Avertissement de l'auteur des observations et
     claircissements historiques joints  cette dition.             V
     loge de Rollin, par M. Saint-Albin Berville.                 XIII
     pitre ddicatoire.                                         XXXVII

     PRFACE.

      I. Utilit de l'Histoire profane, sur-tout par rapport 
     la religion.                                                 XLIII
      II. Observations particulires sur cet ouvrage.             LXVI
     Avertissements de l'auteur rpandus dans l'in-12, en
     diffrents tomes, et runis ici tous ensemble.              LXXVII
     dition des principaux auteurs grecs cits dans l'Hist.
     ancienne.                                                    XCVII

     AVANT-PROPOS.

     Origine et progrs de l'tablissement des royaumes.              1

     LIVRE PREMIER.

     HISTOIRE ANCIENNE DES GYPTIENS.

     PREMIRE PARTIE.

     Description de l'gypte, et de ce qui s'y trouve de plus
     remarquable.                                                     7

     CHAPITRE PREMIER.

     Thbade.                                                        9

     CHAPITRE II.

     gypte du milieu ou Heptanome.                                  11
          I. Oblisques.                                            13
          II. Pyramides.                                            15
          III. Labyrinthe.                                          20
          IV. Lac de Moeris.                                        21
          V. Dbordement du Nil.                                    24

     1. Sources du Nil.                                              25
     2. Cataractes du Nil.                                           26
     3. Causes du dbordement.                                       28
     4. Temps et dure du dbordement.                               29
     5. Mesure du dbordement.                                       31
     6. Canaux du Nil. Pompes. P.                                    33
     7. Fcondit cause par le Nil.                                 35
     8. Double spectacle caus par le Nil.                           38
     9. Canal de communication entre les deux mers par le Nil.       39

     CHAPITRE III.

     Basse gypte.                                                   41

     SECONDE PARTIE.

     Des moeurs et coutumes des gyptiens.                           49

     CHAPITRE PREMIER.

     De ce qui regarde les rois et le gouvernement.                  50

     CHAPITRE II.

     Des prtres et de la religion des gyptiens.                    57
      I. Culte de diffrentes divinits.                            60
      II. Crmonies des funrailles.                               68

     CHAPITRE III.

     Des soldats et de la guerre.                                    72

     CHAPITRE IV.

     De ce qui regarde les sciences et les arts.                     75

     CHAPITRE V.

     Des laboureurs, des pasteurs, des artisans.                     79

     CHAPITRE VI.

     De la fcondit de l'gypte.                                    84

     TROISIME PARTIE.

     Histoire des rois d'gypte.                                     92
     Rois d'gypte.                                                  95

     LIVRE SECOND.

     HISTOIRE DES CARTHAGINOIS.

     PREMIRE PARTIE.

     Caractre, moeurs, religion et gouvernement des
     Carthaginois.                                                  141

      I. Carthage forme sur le modle de Tyr, dont elle tait
     une colonie.                                                   141
      II. Religion des Carthaginois.                               143
      III. Forme du gouvernement de Carthage.                      150

     Sufftes.                                                      151
     Le snat.                                                      152
     Le peuple.                                                     154
     Le tribunal des cent.                                          154
     Dfauts du gouvernement de Carthage.                           156

      IV. Commerce de Carthage. Premire source de ses richesses
     et de sa puissance.                                            159
      V. Mines d'Espagne. Seconde source des richesses et de la
     puissance de Carthage.                                         161
      VI. La guerre.                                               163
      VII. Les sciences et les arts.                               168
      VIII. Caractre, moeurs, qualits des Carthaginois.          172

     SECONDE PARTIE.

     Histoire des Carthaginois.                                     176

     CHAPITRE PREMIER.

     Fondation de Carthage et ses accroissements jusqu' la
     premire guerre punique.                                       176
     Conqutes des Carthaginois en Afrique.                         181
     Conqutes des Carthaginois en Sardaigne, etc.                  182
     Conqutes des Carthaginois en Espagne.                         183
     Conqutes des Carthaginois en Sicile.                          187

     CHAPITRE II.

     Histoire de Carthage, depuis la premire guerre punique
     jusqu' sa destruction.                                        226
     Article I. Premire guerre punique.                            227
     Art. II. Guerre de Libye, ou contre les mercenaires.           254
     Art. III. Seconde guerre punique.                              269
     Causes loignes et prochaines de la seconde guerre punique.   270
     Dclaration de la guerre.                                      278
     Commencement de la seconde guerre punique.                     280
     Passage du Rhne.                                              282
     Marche qui suivit le passage du Rhne.                         284
     Passage des Alpes.                                             288
     Entre dans l'Italie.                                          293
     Combat de cavalerie prs du Tsin.                             294
     Bataille de la Trbie.                                         298
     Bataille de Trasimne.                                         304
     Conduite d'Annibal par rapport  Fabius.                       308
     tat des affaires en Espagne.                                  314
     Bataille de Cannes.                                            315
     Quartier d'hiver pass  Capoue par Annibal.                   323
     Affaires d'Espagne et de Sardaigne.                            327
     Mauvais succs d'Annibal. Siges de Capoue et de Rome.         328
     Dfaite et mort des deux Scipions en Espagne.                  330
     Dfaite et mort d'Asdrubal.                                    332
     Scipion se rend matre de toute l'Espagne. Il est nomm
     consul, et passe en Afrique. Annibal y est rappel.            336
     Entrevue d'Annibal et de Scipion en Afrique suivie du combat.  341
     Paix conclue entre les Carthaginois et les Romains. Fin de la
     seconde guerre punique.                                        344
     Courte rflexion sur le gouvernement de Carthage au temps de
     la seconde guerre punique.                                     349
     Intervalle entre la seconde et la troisime guerre punique.    351
      I. Suite de l'histoire d'Annibal.                            351
     Annibal entreprend et vient  bout de rformer  Carthage la
     justice et les finances.                                       352
     Retraite et mort d'Annibal.                                    355
     loge et caractre d'Annibal.                                  364
      II. Diffrends entre les Carthaginois et Masinissa, roi
     de Numidie.                                                    369

     Art. IV. Troisime guerre punique.                             377
     Digression sur les moeurs et le caractre du second Scipion
     l'Africain.                                                    407
     Histoire de la famille et de la postrit de Masinissa.        416

FIN DE LA TABLE DU TOME PREMIER.





End of the Project Gutenberg EBook of Oeuvres Completes de Rollin Tome 1, by 
Charles Rollin

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES COMPLETES DE ROLLIN TOME 1 ***

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Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
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Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
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remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
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and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

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increasing the number of public domain and licensed works that can be
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While we cannot and do not solicit contributions from states where we
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