The Project Gutenberg EBook of Les crimes de l'amour, by 
Donatien Alphonse Franois de Sade

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Title: Les crimes de l'amour
       Prcd d'un avant-propos, suivi des ides sur les romans,
       de l'auteur des crimes de l'amour  Villeterque, d'une
       notice bio-bibliographique du marquis de Sade: l'homme et
       ses crits et du discours prononc par le marquis de Sade
        la section des piques

Author: Donatien Alphonse Franois de Sade

Release Date: May 8, 2009 [EBook #28718]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES CRIMES DE L'AMOUR ***




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           _MARQUIS DE SADE_

                  LES

          =Crimes de l'amour=

Prcd d'un AVANT-PROPOS, suivi des IDES SUR
     LES ROMANS, de L'AUTEUR DES CRIMES DE
      L'AMOUR  VILLETERQUE, d'une NOTICE
       BIO-BIBLIOGRAPHIQUE DU MARQUIS DE
      SADE: L'HOMME ET SES CRITS et du
       DISCOURS PRONONC PAR LE MARQUIS
       DE SADE  LA SECTION DES PIQUES.

               _BRUXELLES_

               GAY ET DOUC

                  1881.




                   LE

            MARQUIS DE SADE

_dition imprime en tout  500 exemplaires_

                 N 376




AVIS DES DITEURS


_Le trop clbre de Sade, premier marquis de France et issu d'une des
plus anciennes maisons nobles de l'Europe, est universellement connu
pour ses dbauches. Tout le monde lettr a entendu parler plus ou moins
de ses crits, mais peu de personnes les connaissent._

_Cette grande clbrit le fait rechercher dans les bibliothques, o il
a sa place marque comme originalit; mais ses crits le rendent presque
impossible, car le triste sire n'avait gure d'autre esprit que la
monomanie rotico-criminelle._

__Justine et Juliette_, la _Philosophie dans le boudoir_, _Aline et
Valcourt_, sont des oeuvres souilles d'images obscnes et meurtrires,
qui rpugnent tellement  la lecture que, peut-tre, personne ne les a
lues en entier._

_Le style en est dtestable, car si l'auteur tait fou, il n'tait pas
littraire._

__Zolo_, _l'Auteur des Crimes de l'Amour  Villeterque_, _les Crimes de
l'Amour_, et autres productions analogues ne sont que de plates satires,
ou de mauvaises nouvelles, sans intrt._

_En publiant ici une Nouvelle tire des _Crimes de l'Amour_, le pamphlet
contre _Villeterque_, _l'tude sur les romans_, et la _Notice sur Sade et
ses crits_, les bibliophiles ont l'avantage d'avoir un spcimen des
ouvrages de cet rotomane, et ils peuvent ainsi se dispenser d'acqurir
ses autres oeuvres._

                                                     G. D.




JULIETTE ET RAUNAI

OU

LA CONSPIRATION D'AMBOISE

NOUVELLE HISTORIQUE


La paix de Cateau-Cambresis n'eut pas plutt rendu  la France, en 1559,
tranquillit dont une multitude innombrable d'ennemis la privait depuis
prs de trente ans, que des dissensions intestines plus dangereuses que
la guerre, vinrent achever de troubler son sein.

La diversit des cultes qui y rgnait, la jalousie, l'ambition de la
trop grande quantit de hros qui y florissait, la faiblesse du
gouvernement, la mort de Henri II, la dbilit de Franois II, toutes
ces causes enfin n'taient que trop capables de faire prsumer, que si
les ennemis laissaient respirer la France, elle allumerait bientt
elle-mme un incendie intrieur, aussi fatal que les troubles qui
venaient de la dchirer au dehors.

Philippe II, roi d'Espagne, avait envie de la paix; ne se souciant point
de traiter avec les Guise, il se prta aux arrangements relatifs  la
ranon du conntable de Montmorency, qu'il avait fait prisonnier  la
journe de Saint-Quentin, afin que ce premier officier de la couronne
pt travailler avec Henri II  une paix dsire de toutes les
puissances.

Le duc de Guise et le Conntable se trouvant donc prts  lutter de
crdit et de considration, dsirrent avant que d'employer leurs
forces, de les tayer par des alliances qui les consolidassent.

Du fond de sa prison, le Conntable agissant dans ces vues, avait mari
Damville, son second fils, avec Antoinette de la Mark, petite fille de
la clbre Diane de Poitiers, pour lors duchesse de Valentinois,
dirigeant tout  la cour de Henri son amant.

De leur ct, les Guise conclurent dans le mme dessein le mariage de
Charles III, duc de Lorraine, et chef de leur maison, avec madame
Claude, seconde fille du roi[1].

Henri II dsirait la paix pour le moins avec autant d'ardeur que le roi
d'Espagne. Prince somptueux et galant, ennuy de guerres, craignant les
Guise, voulant ravoir le Conntable qu'il chrissait, et changer enfin
les lauriers incertains de Mars, contre les guirlandes de myrthes et de
roses dont il aimait  couronner Diane, il mit tout en oeuvre pour
presser les ngociations: elles se conclurent.

Antoine de Bourbon, roi de Navarre, n'avait pu obtenir d'envoyer, en son
nom, des ministres au congrs; ceux qu'il avait dputs avaient t
obligs, pour tre entendus, de prendre des commissions du roi de
France; Antoine ne se consolait pas de cet affront: c'tait le
Conntable qui avait fait la paix, il arrivait triomphant  la cour, il
y venait avec l'intention de se ressaisir des rnes du gouvernement; les
Guise l'accusaient d'avoir press des ngociations qui brisaient,  la
vrit, ses fers, mais dont il s'en fallait bien que la France et  se
louer.

Tels taient les principaux personnages de la scne, tels taient les
motifs secrets qui les animant les uns et les autres, allumaient
sourdement les tincelles de haines qui allaient produire les affreuses
catastrophes d'Amboise.

On le voit, l'envie, l'ambition, voil les causes relles des troubles
dont l'intrt de Dieu ne fut que le prtexte.

 religion!  quelque point que les hommes te respectent, lorsque tant
d'horreurs manent de toi, ne peut-on pas un moment souponner que tu
n'es parmi nous que le manteau sous lequel s'enveloppe la discorde,
quand elle veut distiller ses venins sur la terre. Eh! s'il existe un
Dieu, qu'importe la faon dont les hommes l'adorent! sont-ce des vertus
ou des crmonies qu'il exige? S'il ne veut de nous que des coeurs purs,
peut-il tre honor plutt par un culte que par l'autre, quand
l'adoption du premier au lieu du second doit coter tant de crimes aux
hommes?

Rien n'galait pour lors l'tonnant progrs des rformes de Luther et de
Calvin: les dsordres de la cour de Rome, son intemprance, son
ambition, son avarice avaient contraint ces deux illustres sectaires 
montrer  l'Europe surprise, combien de fourberies, d'artifices, et
d'indignes fraudes se trouvaient au sein d'une religion que l'on
supposait venir du Ciel. Tout le monde ouvrait les yeux, et la moiti de
la France avait dj secou le joug romain pour adorer l'tre Suprme,
non comme osaient le dire des hommes pervers et corrompus, mais comme
paraissait l'enseigner la nature.

La paix conclue, et les puissants rivaux dont on vient de parler n'ayant
plus d'autre soins que de s'envier et de se dtruire, on ne manqua pas
d'appeler le culte au secours de la vengeance, et d'armer les mains
dangereuses de la haine, du glaive sacr de la religion.

Le prince de Cond soutenait le parti des rforms dans le coeur de la
France; Antoine de Bourbon, son frre, le protgeait dans le Midi; le
Conntable dj vieux s'expliquait faiblement, mais les Chtillon ses
neveux, agissaient avec moins de contrainte. Trs-bien avec Catherine de
Mdicis, on eut mme lieu de croire dans la suite qu'ils l'avaient fort
adoucie sur les opinions des rforms, et qu'il s'en fallait peu que
cette reine ne les adoptt au fond de son me.

Quant aux Guise, tenant  la cour, ils en favorisaient la croyance, et
le cardinal de Lorraine, frre du duc pouvait-il, li au saint-sige,
n'en pas tayer les droits?

Dans cet tat de chose n'osant encore se dchirer soi-mme, on se
prenait aux branches, on attaquait mutuellement les cratures du parti
oppos, et pour satisfaire ses passions particulires on immolait
toujours quelques victimes.

Henri II vivait encore: on lui fit voir qu'il s'en fallait bien que le
parlement ft en tat de juger les affaires des rforms condamns 
mort par l'dit d'Ecouen, puisque la plupart des membres de cette
compagnie taient du parti qui dplaisait  la cour.

Le roi se transporte au palais, il voit qu'on ne lui en impose point;
les conseillers Dufaur, Dubourg, Fume, Laporte, et de Foix sont
arrts, le reste s'vade. Rome aigrit au lieu d'apaiser; la France est
pleine d'inquisiteurs; le cardinal de Lorraine organe du Pape, hte la
condamnation des coupables; Dubourg perd la tte sur un chafaud; de ce
moment tout s'meut, tout s'enflamme.

Henri meurt; la France n'est plus conduite que par une italienne peu
aime, par des trangers qu'on dteste, et par un monarque infirme, 
peine g de seize ans: les ennemis des Guise croyent toucher 
l'instant du triomphe; la haine, l'ambition et l'envie toujours 
l'ombre des autels, se flattent d'agir en assurance. Le Conntable, la
duchesse de Valentinois sont bientt loigns de la cour; le duc, le
cardinal sont mis  la tte de tout; et les furies viennent secouer
leurs couleuvres sur ce malheureux pays  peine relev d'une guerre
opinitre, o ses armes et ses finances avaient t presque entirement
puises.

Tel affreux que soit ce tableau, il tait ncessaire  tracer avant que
d'offrir le trait dont il s'agit. Avant que de dresser les potences
d'Amboise, il fallait montrer les causes qui les levaient... il fallait
faire voir quelles mains les arrosaient de sang, de quels prtextes
osaient se couvrir enfin les instigateurs de ces troubles.

Tout tait encore  Blois dans la plus parfaite scurit, lorsqu'une
multitude d'avis diffrents vint rveiller l'attention des Guise.

Un courrier charg de dpches secrtes et relatives aux circonstances,
est assassin prs des portes de Blois; un autre venant de
l'inquisition, adress au cardinal de Lorraine, prouve  peu prs le
mme sort; l'Espagne, les Pays-Bas, plusieurs cours d'Allemagne
avertissent la France qu'il se trame une conspiration dans son sein; le
duc de Savoie prvient que les rfugis de ses tats font de frquentes
assembles, qu'il se munissent d'armes, de chevaux, et publient
hautement qu'avant peu et leurs personnes et leur culte seront rtablis
en France.

En effet, la Renaudie, l'un des chefs protestants le plus brave et le
plus anim, se donnait alors un mouvement qui devait faire ouvrir les
yeux: il parcourait l'Europe entire, prenant des avis, en donnant,
enflammant les ttes et se disant certain d'une rvolution prochaine. De
retour  Lyon, il rendit compte aux autres chefs des succs de son
voyage, et ce fut l que se prirent les dernires mesures, l que l'on
convint de tout mettre en ordre pour commencer les oprations au
printemps.

On choisit Nantes pour ville d'assemble, et sitt que tout le monde y
fut rendu, la Renaudie, dans la maison de la Garai, gentilhomme Breton,
harangua ses frres et reut d'eux les protestations authentiques de
tout entreprendre pour obtenir du roi le libre exercice de leur
religion, ou d'exterminer ceux qui s'y opposeraient,  commencer par les
Guise.

On rgla dans cette mme assemble, que la Renaudie lverait au nom du
chef qui ne se nommait point, un corps de troupes compos de cinq cents
gentilshommes  cheval et de douze cents hommes d'infanterie pris dans
toutes les provinces de France, non pour attaquer, mais pour se
dfendre. Trente capitaines furent attachs  ce corps, dont les ordres
taient de se trouver aux environs de Blois, le 10 de mars prochain
1560; les provinces se dpartirent ensuite.

Le baron de Castelnau, l'un des plus illustres de la faction et dont
nous allons raconter les aventures, eut pour son dpartement la
Gascogne; Mazres, le Barn; Mesmi, le Prigord et le Limousin;
Maille-Brz, le Poitou; Mirebeau, la Saintonge; Coqueville, la
Picardie; Ferriere-Maligni, la Champagne, la Brie et l'Ile-de-France;
Mouvans la Provence et le Dauphin, et Chteau-Neuf, le Languedoc.

Nous citons ces noms, pour faire voir quels taient les chefs de cette
entreprise, et les rapides progrs de cette rforme qu'on avait l'inepte
barbarie de croire digne des mmes supplices que le meurtre ou le
parricide, tant l'intolrance tait  la mode pour lors.

Quoi qu'il en ft, tout se tramait avec tant de mystre, ou les Guise
taient si mal informs, que malgr les avis qu'ils recevaient de toutes
parts ils taient au moment d'tre surpris dans Blois, et ils allaient
l'tre assurment, sans une trahison.

Pierre des Avenelles, avocat, chez qui la Renaudie tait venu se loger 
Paris quoique protestant lui-mme, dvoila tout au duc de Guise. On
frmit.

Le chancelier Olivier reprocha aux deux frres une scurit dans
laquelle ils n'eussent pas t, si l'on avait cout ses conseils.
Catherine trembla, et ds l'instant on quitta Blois, dont la position ne
paraissait pas assez sre, pour se rendre au chteau d'Amboise, qui,
jadis une place du premier ordre, parut suffisant pour mettre la cour 
l'abri d'un coup de main.

Une fois l, l'on tint conseil; l'on fit ce que Charles XII de Sude
disait d'Auguste, roi de Pologne, qui, pouvant le prendre, l'avait
manqu et avait aussitt assembl son conseil. _Il dlibre
aujourd'hui_, disait Charles, _sur ce qu'il aurait d faire hier._

Il en fut de mme  Amboise. Le cardinal, en zl papiste, prtendait
tout exterminer. C'tait le seul argument de Rome.

Le duc, plus politique, crut qu'on perdrait beaucoup de monde en suivant
l'avis de son frre et qu'on ne dcouvrirait rien. Il valait mieux,
selon lui, faire arrter le plus de chefs qu'on pourrait, et obtenir
d'eux, par l'aspect des tourments, l'aveu de tant de manoeuvres sourdes
et mystrieuses, dont il tait plus essentiel de dvoiler les causes et
les auteurs, que d'gorger sans les entendre, ceux qui soutenaient les
unes et qui servaient les autres.

Cet avis prvalut. Catherine cra sur-le-champ le duc de Guise
lieutenant-gnral de France, malgr l'opposition du chancelier, qui,
trop sage pour ne pas entrevoir le danger d'une autorit si tendue, ne
voulut sceller les patentes, qu'aux conditions qu'elles seraient
circonscrites au seul instant des troubles.

Le duc de Guise redoutait les Chatillon; il y avait tout  craindre pour
le parti du roi, s'ils taient malheureusement  la tte des
protestants. Sachant ces neveux du conntable bien avec la reine, il
engagea Catherine  les sonder. L'amiral de Coligni ne dguisa point les
risques qu'il y avait, si l'on continuait d'employer avec les
religionnaires la rigueur dont faisaient usage les Guise; il dit que
l'on devait savoir que les supplices et la voie des contraintes taient
plus propres  rvolter les esprits, qu' les ramener dans le droit
chemin; que l'on pouvait, au surplus, compter assurment sur ses frres,
et qu'il rpondait  la reine, qu'eux et lui, seraient, dans tous les
temps, prts  donner au souverain les plus grandes preuves de leur
zle.

 ces tmoignages satisfaisants, il joignit le conseil d'un dit qui
tolrerait la libert de conscience; il assura que ce serait le seul
moyen de tout calmer. Cet avis passa: l'dit fut publi; il accordait
une amnistie gnrale  tous les rforms, except  ceux qui, sous le
prtexte de religion, conspireraient contre le gouvernement.

Mais tout cela venait trop tard. Ds le 11 de mars, les religionnaires
s'taient assembls  trs peu de distance de Blois. Ne trouvant plus la
cour o ils la croyaient, ils comprirent aisment qu'ils taient
trahis; cependant les prparatifs taient faits; les diffrents corps
attendus ne jugeant pas  propos de reculer, ils ne voulurent mme
admettre d'autres dlais  l'entreprise, que le peu de jours qu'il
fallait pour s'approcher d'Amboise et pour en reconnatre les environs.

Cond venait d'arriver dans cette ville; il lui avait t facile de
voir, en y entrant, qu'il tait vivement souponn; il crut se dguiser
par des propos dont on ne fut pas dupe. Il affecta de paratre plus
empress que qui que ce ft,  l'extinction des protestants, et par
cette ruse peu naturelle, il ne satisfit nullement le parti du roi, et
se fit souponner par le sien.

Cependant les dispositions du parti oppos continuaient de se faire avec
vigueur. Le baron de Castelnau-Chalosse s'approchant du cot de Tours
avec les troupes de la province qui lui taient dpartie, avait prs de
lui deux personnages, dont il est temps de donner l'ide.

L'un tait Raunai, jeune hros, d'une figure charmante, plein d'esprit,
d'ardeur et de zle; il commandait sous le baron; l'autre tait la
fille de ce premier chef, dont Raunai, depuis l'enfance, tait
perdument amoureux.

Juliette de Castelnau, ge de vingt ans, tait l'image de Bellone;
grande, faite comme les Grces, les traits nobles, les plus beaux
cheveux bruns, de grands yeux noirs pleins d'loquence et de vivacit,
la dmarche fire, rompant une lance au besoin comme le plus brave
guerrier de la nation, se servant de toutes les armes en usage alors
avec autant de dextrit que de souplesse; bravant les saisons,
affrontant les dangers, courageuse, spirituelle, entreprenante, d'un
caractre altier, ferme mais franc, incapable de fraude, et d'un zle
au-dessus de tout pour la religion protestante, c'est--dire, pour celle
de son pre et de son amant.

Cette hrone n'avait jamais voulu se sparer de deux objets si chers;
et le baron, lui connaissant de l'adresse, une intelligence infinie,
persuad qu'elle pourrait devenir utile aux oprations, avait consenti 
lui en voir partager les risques. Ne devait-il pas, d'ailleurs tre bien
plus sr de Raunai, quand ce jeune guerrier, combattant aux yeux de sa
matresse, aurait pour rcompense les lauriers que cette belle fille lui
prparerait chaque jour?

Dans le dessein de reconnatre les environs, Castelnau, Juliette et
Raunai s'taient avancs un matin, suivis de trs peu de gens de guerre,
jusque dans l'un des faubourgs de la ville de Tours.

Le comte de Sancerre, dtach d'Amboise, venait de battre ces quartiers,
lorsqu'on lui dit que quelques protestants se trouvent prs de l.

Il vole au faubourg indiqu, et pntrant  la hte dans l'appartement
du baron, il lui demande ce qu'il vient faire dans cette ville... la
raison qui l'y amne avec des soldats, et s'il ignore que le port
d'armes est dfendu?

Castelnau rpond qu'il va  la cour pour des affaires dont il n'a nul
compte  rendre, et que s'il tait vrai que quelques motifs de rbellion
l'y conduisissent, il n'aurait pas sa fille avec lui.

Sancerre, peu satisfait de cette rponse, est oblig d'excuter ses
ordres. Il commande  ses soldats d'arrter le baron; mais celui-ci
sautant sur ses armes, seulement aid de Juliette et de Raunai, a
bientt cart le peu de monde que lui oppose le comte. Tous trois
s'vadent; et Sancerre ayant, dans ce cas-ci, prfr la sagesse et la
prudence  la valeur qui le distinguait ordinairement, Sancerre, qui
sait que dans des troubles intrieurs, la victoire appartient plutt 
celui qui pargne le sang qu' l'imprudent qui le prodigue, revient sans
honte dans Amboise, rendre compte aux Guise de son peu de succs.

Sancerre, vieil officier, plein de mrite, ami des Guise, mais franc,
loyal, ce qu'on appelle un vritable Franais, n'avait pourtant pas t
assez occup de son expdition, qu'il n'et eu le temps d'apercevoir les
attraits de Juliette; il en fit les plus grands loges au duc.

Aprs avoir peint la noblesse de sa taille et les agrments de sa
figure, il la loua sur son courage; il l'avait vue au milieu du feu se
dfendre, attaquer, n'vitant les dangers qui la menacent que pour en
rpandre autour d'elle, et cette vaillance peu commune, rendait
assurment du plus grand intrt celle qui joignait  toutes les grces
de son sexe, des vertus qui s'y alliaient aussi rarement.

Monsieur de Guise, curieux de voir cette femme tonnante, conut
aussitt deux projets pour l'attirer  Amboise: la faire prisonnire, ou
profiter de l'ouverture du baron de Castelnau, et lui faire dire que
puisqu'il avait assur Sancerre qu'il n'avait d'autre intention que de
parler au roi, il pouvait venir en toute sret.

Ce dernier parti s'adopte de prfrence.

Le duc crit. Un homme adroit est charg de la dpche; prcd d'un
trompette, il s'avance avec les formalits ordinaires, et remet sa
missive au baron, dans le chteau de Noisai o il tait log avec les
troupes de Gascogne et de Barn, mandes pour l'expdition d'Amboise.

Quelques prcautions qu'on et prises avec l'missaire du duc, il fut
facile  celui-ci de s'apercevoir qu'il y avait beaucoup de monde 
Noisai; il en rendit compte  son retour, et nous verrons bientt ce qui
en rsulta.

Le baron de Castelnau rsolu de profiter de la proposition du duc, tant
pour dguiser ses projets que pour se mnager en agissant comme il
allait le faire, une correspondance sre dans Amboise, rpondit
trs-honntement que la plus grande preuve qu'il pt donner de son
obissance et de sa soumission, tait d'envoyer ce qu'il avait de plus
cher au monde; qu'tant, lui personnellement, dans l'impossibilit de se
rendre  Amboise,  cause d'une blessure qu'il avait reue 
l'escarmouche de Tours, il envoyait  la reine, Juliette sa fille,
charge par lui d'un mmoire dans lequel il rclamait l'dit de
tolrance qui venait d'tre publi, et la permission, pour ses confrres
et lui, de professer leur culte en paix.

Juliette partit, munie d'instructions secrtes et de lettres
particulires pour le prince de Cond; ce n'tait pas sans peine qu'elle
avait adopt ce projet: ce qui la sparait de son pre et de son amant
tait toujours si douloureux pour elle que, quelque courageuse qu'elle
ft, elle ne s'y rsolvait jamais sans des larmes.

Le baron promit  sa fille d'attaquer quatre jours aprs la ville
d'Amboise, si les ngociations qu'elle allait entreprendre taient
infructueuses; et Raunai, aux genoux de sa matresse, lui jura de verser
tout son sang pour elle, si on lui manquait de respect ou de fidlit.

Mademoiselle de Castelnau arrive  Amboise; elle y est reue
convenablement, et descendue chez Sancerre, ainsi qu'il avait t
convenu, elle se fait aussitt conduire chez le duc de Guise, le supplie
de tenir sa parole, et de lui fournir sur-le-champ l'occasion de se
jeter aux pieds de Catherine de Mdicis, pour lui prsenter les
supplications de son pre.

Mais Juliette ne pensait pas qu'elle possdait des charmes qui pouvaient
faire ngliger bien des engagements.

Le premier que monsieur de Guise oublia en la voyant, fut la promesse
contenue dans ses dpches au baron; sduit par tant de grces, son coeur
s'ouvrit aux piges de l'amour, et le duc, auprs de Juliette, ne pensa
plus qu' l'adorer.

Il lui reprocha d'abord avec douceur de s'tre dfendue contre les
troupes du roi, et lui dit agrablement que quand on tait aussi sre
de vaincre, on tait doublement punissable du projet de rbellion.

Juliette rougit; elle assura le duc qu'il s'en fallait bien que son pre
et elle eussent jamais pris les armes les premiers; mais qu'elle croyait
qu'il tait permis  tout le monde de se dfendre quand on tait
injustement attaqu. Elle renouvela ses plus vives instances pour
obtenir la permission d'tre prsente  la reine.

Le duc qui voulait conserver  Amboise le plus longtemps possible,
l'objet touchant de sa nouvelle flamme, lui dit que cela serait
difficile de quelques jours.

Juliette qui prvoyait ce qu'allait entreprendre son pre, si elle ne
russissait point, insista. Le duc tint ferme et la renvoya chez le
comte de Sancerre, en l'assurant qu'il la ferait avertir ds qu'elle
pourrait parler  Mdicis.

Notre hrone profita de ces dlais pour examiner sourdement la place et
pour remettre ses lettres au prince de Cond qui, toujours plus
circonspect que jamais dans Amboise, et ne cherchant qu' s'y dguiser,
recommanda  Juliette, pour l'intrt commun, de l'viter le plus
possible et de cacher surtout avec le plus grand soin, qu'elle et
jamais t charge d'aucunes ngociations vis--vis de lui.

Juliette comptant sur la parole du duc, fit dire  son pre de
temporiser. Le baron la crut, et eut tort.

Pendant ce temps, la Renaudie, dont on a vu prcdemment le zle et
l'activit, perdit malheureusement la vie dans la fort de
Chteau-Renaud[2]. Tout fut trouv dans les papiers de la Bigne, son
secrtaire; et le duc, plus clair ds lors sur la ralit des projets
du baron de Castelnau, bien convaincu que les dmarches de Juliette
n'taient plus qu'un jeu, ayant plus que jamais le dessein de la
conserver prs de lui, se rsolut enfin  la faire expliquer et 
n'agir pour ou contre le pre, qu'en raison de ce que rpondrait la
fille. Il l'envoie prendre.

--Juliette, lui dit-il d'un air sombre, tout ce qui vient de se passer,
me convainc suffisamment que les dispositions de votre pre sont bien
loignes d'tre telles qu'il vous a plu de me le persuader; les papiers
de la Renaudie nous instruisent.  quoi me servirait-il de vous
prsenter  la reine, et qu'oseriez-vous dire  cette princesse?

--Monsieur le duc, rpond Juliette, je n'imaginais pas que la fidlit
d'un homme qui a si bien servi sous vos ordres, qui s'est trouv dans
plusieurs combats  vos cts, et duquel vous devez connatre les
sentiments et le courage, pt jamais vous devenir suspecte.

--Les nouvelles opinions ont corrompu les mes; je ne reconnais plus le
coeur des Franais; tous ont chang de caractre, en adoptant ces
coupables erreurs.

--N'imaginez jamais que pour avoir dgag votre culte de toutes les
inepties dont de vils imposteurs osrent le souiller, nous en devenions
moins susceptibles des vertus qui nous viennent de la nature; la
premire de toutes dans le coeur d'un Franais, est l'amour de son pays.
On ne la perd pas, monsieur, cette sublime vertu, pour avoir ramen 
plus de candeur et de simplicit, la manire de servir l'Eternel.

--Je connais vos sophismes  tous, Juliette; c'est sous ces fausses
apparences de vertu que vous dguisez tous les vices les plus  redouter
dans un tat; et dans ce moment-ci, nous le savons, vous ne prtendez 
rien moins qu' culbuter l'administration actuelle, qu' couronner l'un
de vos chefs, et qu' bouleverser tout en France.

--Je pardonnerais ces prjugs  votre frre, monsieur; nourri dans le
sein d'une religion qui nous dteste, tenant une partie de ses honneurs
du chef de cette religion qui nous proscrit, il doit nous juger d'aprs
son coeur..... Mais vous, monsieur le duc, vous qui connaissez les
Franais, vous qui les avez commands dans les champs de la gloire,
pouvez-vous imaginer que le refus d'admettre telle ou telle opinion,
puisse jamais teindre en eux l'amour de la patrie? Voulez-vous les
ramener, ces braves gens, le voulez-vous sincrement? Montrez-vous plus
humain et plus juste; usez de votre autorit pour faire des heureux, et
non pour verser le sang de ceux dont tout le tort est de penser
diffremment que vous. _Convainquez-nous_, monsieur; _mais ne nous
assassinez pas_: que nos ministres puissent raisonner avec vos pasteurs;
et le peuple, clair par ces discussions, se rendra sans contrainte aux
meilleurs arguments. Le plus mauvais de tous est un chafaud; le glaive
est l'arme de celui qui a tort, il est la commune ressource de
l'ignorance et de la stupidit; il fait des proslytes, il enflamme le
zle et ne ramne jamais. Sans les dits des Nron, des Diocltien, la
religion chrtienne serait encore ignore sur la terre; encore une fois,
monsieur le duc, nous sommes prts  quitter les signes de ce que vous
appelez la rbellion; mais si c'est avec des bourreaux qu'on veut nous
inspirer des opinions absurdes et qui rvoltent le bon sens, nous ne
nous laisserons pas gorger comme des animaux lancs dans l'arne; nous
nous dfendrons contre nos perscuteurs; tout en respectant la patrie,
nous plaindrons ses chefs de leur aveuglement; et toujours prts 
verser notre sang pour elle, quand elle ne verra plus dans nous que des
frres, nous n'offrirons plus  ses yeux que des enfants et des
soldats[3].

Ce discours, prononc d'une voix ferme et d'un maintien assur, soutenu
des grces nobles de cette fille intressante, acheva d'enflammer le
duc; mais cherchant  dguiser son trouble sous les apparences d'une
rigidit feinte:

--Savez-vous, dit-il  Juliette, que vos discours, votre conduite... mon
devoir en un mot, me contraindraient de vous envoyer  la mort?
Oubliez-vous, imprieuse crature, qu'il ne tient qu' moi de svir?

--Avec la mme facilit, monsieur le duc, qu'il ne tient qu' moi de
vous mpriser, si vous abusez de la confiance que vous m'avez inspire
par votre lettre  mon pre.

--Il n'y a point de serment sacr avec ceux que l'glise rprouve.

--Et vous voulez que nous embrassions les sentiments d'une glise dont
une des premires lois, selon vous, est d'autoriser tous les crimes, en
lgitimant le parjure?

--Juliette, vous oubliez  qui vous parlez.

-- un tranger, je le sais. Un Franais ne m'obligerait pas aux
rponses o vous me contraignez.

--Cet tranger est l'oncle de votre roi; il en est le ministre, et vous
lui devez tout  ces titres.

--Qu'il en acquiert  mon estime, il ne me reprochera pas de lui
manquer.

--J'en dsirerais sur votre coeur, dit le duc, en se troublant encore
davantage, et russissant moins  se cacher; il ne tiendrait qu' vous
de me les accorder. Cessez d'envisager dans le duc de Guise, un juge
aussi svre que vous le supposez, Juliette, voyez-y plutt un amant
dvor du dsir de vous plaire et du besoin de vous servir.

--Vous....... m'aimer...... juste ciel! et quelles prtentions
pouvez-vous former sur moi, monsieur? Vous tes enchan par les noeuds
de l'hymen, et je le suis par les lois de l'amour.

--La seconde difficult est plus affreuse que l'autre; peut-tre vous
ferais-je bien des sacrifices.... mais vous seriez loin de vouloir
m'imiter.

--Monsieur le duc oublie-t-il que je l'ai suppli de me faire parler 
la reine, et que ce n'est que dans cette intention que mon pre a permis
que je vinsse  Amboise?

--Juliette oublie-t-elle que son pre est coupable, et que je n'ai qu'un
ordre  donner pour qu'il soit aujourd'hui dans les fers?

--Je me retirerai donc, si vous le permettez, monsieur; car je ne
suppose pas que vous abusiez du droit des gens, au point de me retenir
ici malgr moi, quand je ne m'y suis rendue que sous votre sauf-conduit?

--Non, Juliette, vous tes libre; il n'y a que moi qui ne le suis pas
devant vous... vous tes libre, Juliette; mais je vous le redis pour la
dernire fois..... je vous adore.... je puis tout pour vous.... il ne
sera rien que je n'entreprenne.... ou mon amour, ou ma vengeance....
Choisissez.... Je vous laisse  vos rflexions.

Juliette rentra chez le comte de Sancerre; le connaissant pour un brave
militaire, incapable d'une lchet ou d'une trahison, elle ne lui cacha
pas ce qui venait de se passer. Elle surprit infiniment ce gnral; il
devint prt  se repentir de s'tre ml de la ngociation.

Juliette demanda au comte, si dans une aussi affreuse circonstance, il
ne serait pas mieux qu'elle retournt prs du baron de Castelnau.

Monsieur de Sancerre n'osa lui rien conseiller, de peur d'aigrir le duc
de Guise; mais il lui dit qu'elle ferait bien d'en demander la
permission expresse, soit au duc, soit au cardinal.

Mademoiselle de Castelnau, trs-fche d'tre venue se prendre dans un
tel pige, s'adressa au prince de Cond qui, rvolt des procds du
duc, lui promit de faire avertir sur-le-champ le baron de tout ce qui se
passait.

Mais pendant ce temps, le duc de Guise voyant bien qu'il ne russirait 
vaincre la rsistance de Juliette qu'en prenant sur elle un empire assez
grand pour lui ter possibilit des refus, profitant des lumires qu'il
acqurait chaque jour sur la force et sur la conduite des rforms, prit
la rsolution de faire attaquer le baron de Castelnau dans son quartier
de Noisai. Il ne doutait pas que s'il parvenait  s'emparer de ce chef,
sa fille ne se rendt ds le mme instant.

Jacques de Savoie, duc de Nemours, l'un des plus lestes et des meilleurs
capitaines du parti des Guise, est aussitt charg de l'expdition, et
le duc lui recommande, sur toutes choses, de ne blesser ni tuer
Castelnau, mais de l'amener vivant dans Amboise, parce qu'tant un des
principaux chefs du parti oppos, on attendait de lui les plus srieux
claircissements.

Nemours part, il environne Noisai, il se montre de telles forces que
Castelnau conoit l'impossibilit de se dfendre; l'oserait-il
d'ailleurs dans la sorte de ngociation qu'il a eu l'air d'entamer, et
sachant encore aux mains des Guise, sa chre Juliette, qui chaque jour
lui fait dire de temporiser.

Castelnau propose une confrence, Nemours l'accorde, et demande au baron
sitt qu'il le voit, quel est l'objet de ces dispositions militaires;
comment il a pu natre dans l'esprit d'un brave homme comme lui, de
n'aborder la cour que les armes  la main, et de renoncer par cette
imprudente dmarche,  la gloire dont avait toujours joui la nation
franaise d'tre, de toutes celles de l'Europe, la plus fidle  la
patrie.

Castelnau rpond que loin de renoncer  cette gloire, il travaille  la
mriter, que la plus grande preuve de sa soumission est la dmarche
qu'il a faite en envoyant sa fille unique aux genoux de la reine, qu'un
sujet qui se rvolte agit rarement de cette manire.

--Mais pourquoi des armes, dit Nemours.

--Ces armes rpliqua le baron, n'ont t destines qu' nous ouvrir un
chemin jusqu'au trne; elles sont faites pour nous venger de ceux qui
veulent nous en interdire les abords; qu'on ne nous les ferme plus et
nous y arriverons l'olivier  la main.

--Si c'est tout ce que vous dsirez, dit Nemours, remettez-moi ces
inutiles pes, et je m'offre  vous satisfaire... je me charge de vous
conduire au roi.

Le baron accepte, tout se rend, on part pour le quartier royal; et
malgr les reprsentations de Nemours qui rclame hautement devant les
Guise la parole qu'il a donne  ces braves gens, c'est au fond des
cachots d'Amboise qu'on a l'infamie de les recevoir.

Heureusement, Raunai, dtach pour lors, n'tait pas au chteau de son
gnral lorsque tout ceci s'tait pass.

Trouvant inutile d'y rentrer seul, il fut se joindre  Champs, 
Coqueville,  Lamotte,  Bertrand-Chaudieu, qui conduisaient les milices
de l'Ile-de-France, et concevant le danger que le baron et Juliette
couraient vraisemblablement dans Amboise, il anima ces capitaines  la
vengeance et les dcida  une tentative dont nous apprendrons bientt le
succs.

Juliette ne tarda pas  savoir le malheureux sort de son pre: elle ne
douta plus qu'elle ne ft la cause des indignes procds du duc de
Guise.

--Le barbare, s'cria-t-elle, au comte de Sancerre assez gnreux pour
recevoir ses larmes et pour les partager, croit-il en m'enlevant ce que
j'ai de plus prcieux me contraindre  l'ignominie qu'il exige?... Ah!
je lui prouverai quelle est Juliette; je lui ferai voir qu'elle sait
mourir ou se venger, mais qu'elle est incapable de se souiller
d'opprobres.

Furieuse, elle vole chez le duc de Guise.

--Monsieur, lui dit-elle firement, j'imaginais que la grandeur et la
noblesse de l'me devaient guider dans toutes les actions, ceux sur qui
l'tat se repose du soin de le conduire, et que les ressorts d'un
gouvernement, en un mot, ne se confiaient qu'aux mains de la vertu. Mon
pre m'envoie vers vous pour ngocier sa justification; non-seulement
vous me fermez les avenues du trne, non-seulement vous empchez que je
ne puisse me faire entendre, mais vous profitez mme de cet instant pour
plonger mon malheureux pre dans une affreuse prison.

Ah! monsieur le duc, ceux qui, comme lui, ont vers prs de vous leur
sang pour la patrie, me paraissaient mriter plus d'gards; ainsi donc
pour luder ma premire demande, vous me contraignez d'en faire une
seconde, et vous me prcipitez dans de nouveaux malheurs, pour teindre
en moi le souvenir des premiers?... Ah! monsieur, la rigueur, toujours
voisine de l'injustice et de la cruaut, nerve les mes, leur enlve
l'nergie qu'elles ont reue de la nature, par consquent le got des
vertus; et l'tat alors, au lieu de la gloire de commander  des hommes
libres, entrans vers lui par le coeur, n'a plus sous sa verge de fer
que des esclaves qui l'abhorrent.

--Votre pre est coupable, Juliette, il est maintenant impossible de se
faire illusion sur sa conduite; le chteau dans lequel il tait s'est
trouv rempli d'armes et de munitions; on le croit, en un mot, le second
chef de l'entreprise.

--Jamais mon pre n'a chang de langage, monsieur: il a dit  Nemours,
il a dit  Sancerre: Qu'on me conduise aux pieds du trne, je ne
demande qu' tre entendu. Les armes que vous me voyez, ne sont
destines que contre ceux qui veulent nous empcher de l'tre, et qui
abusent d'un crdit usurp, pour tablir leur puissance sur la faiblesse
et le malheur des peuples.....

Voil ce que mon pre  dit; voil ce qu'il vous crie encore du fond de
sa prison. Serais-je, en un mot, prs de vous, monsieur, si mon pre se
croyait coupable? Sa fille viendrait-elle dresser l'chafaud qu'il
aurait cru mriter?

--Un mot, un seul mot peut finir vos malheurs, Juliette.... Dites que
vous ne me hassez pas; ne dtruisez point l'espoir au fond d'un coeur
qui vous adore, et je serai le premier  persuader de mon mieux  la
cour, l'innocence et la fidlit de votre pre.

--Ainsi donc vous serez juste, si je consens  tre criminelle, et je
n'aurai droit aux vertus o je dois prtendre, qu'en foulant aux pieds
celles qui m'enchanent! ces procds sont-ils quitables, monsieur? Ne
rougissez-vous pas de les afficher, et voudriez-vous que je les
publiasse?

--Vous comprenez mal ce que je vous offre, Juliette; je ne suppose pas
votre pre coupable, il l'est; tel est le point dont il faut partir.
Castelnau est coupable, il mrite la mort; je lui sauve la vie si vous
vous rendez  moi; je ne controuve point des crimes au baron pour avoir
droit  votre reconnaissance. Ces torts existent, ils lui mritent
l'chafaud, je les anantis si vous devenez sensible  ma flamme; votre
supposition me prterait une manire de penser qui ne s'allierait pas 
ma franchise: celle qui me dirige s'accorde avec l'honneur; elle prouve,
au plus, un peu de faiblesse.... Mais j'ai vos attraits pour excuse.

--S'il est possible, monsieur, que mon pre soit libre, tel coupable que
vous le supposiez, n'est-il pas plus noble  vous de le sauver sans
conditions, que de m'en imposer qu'il m'est impossible d'accepter? Ds
que vous pouvez me le rendre, le croyant coupable, pourquoi ne le
pouvez-vous de mme, son innocence tant assure?

--Elle ne l'est point: je veux bien passer pour indulgent, mais je ne
veux pas que l'on me croie injuste.

--Vous l'tes en n'absolvant pas un homme auquel il vous est impossible
de trouver un seul tort.

--Terminons ces dbats, Juliette, votre pre professe le culte prescrit
par le gouvernement, il est de la religion qui a mrit la mort 
Dubourg; il a de plus, t trouv en armes aux environs du quartier
royal. Nous faisons mourir tous les jours des gens dont les dpositions
le condamnent; le baron prira comme eux, si des rflexions plus sages
de votre part ne vous dterminent promptement  ce qui peut seul le
sauver.

--Oh, monsieur, daignez rflchir au sang qui m'a donn la vie, suis-je
faite pour tre votre matresse, et tant qu'Anne d'Est existera,
puis-je tre votre femme?

--Ah! Juliette, assurez-moi qu'il n'est que cet obstacle  vaincre, et
vous comblerez tous mes voeux.

--Oh ciel! cet obstacle n'est-il donc pas insurmontable?
Envelopperez-vous votre illustre pouse dans la proscription gnrale?
lui composerez-vous comme  mon pre, des torts, pour avoir droit de
l'immoler? et sera-ce au moyen de cette foule de crimes que vous croirez
obtenir ma main!

--Fille adore, dites un mot.... un seul mot; assurez-moi que je peux
mriter votre coeur, et je me charge des moyens de l'acqurir. Ces
chanes indissolubles pour les mortels ordinaires, se brisent facilement
chez ceux que la fortune et la naissance lvent.... il est, sans
explication, mille moyens de m'appartenir, Juliette, et c'est  vous de
prononcer.

--Je vous l'ai dit, monsieur, je ne suis pas matresse de mon coeur.

--Et quel est donc celui que vous me prfrez?

--Vous le nommer!...... Vous offrir une victime de plus!...... Ne
l'imaginez pas.

--Allez, mademoiselle, allez, dit le duc irrit, je saurai punir vos
refus: le spectacle de votre pre aux pieds de l'chafaud, flchira
peut-tre vos injustes rigueurs.

--Ah! souffrez du moins que j'aille embrasser ses genoux, ne m'empchez
pas, monsieur, d'aller arroser son sein de mes larmes; je lui ferai part
de vos projets; s'il prfre la vie  l'honneur de sa fille... peut-tre
immolerai-je mon amour. Mon pre est tout ce que j'ai de plus sacr: il
n'en est aucun dans le monde dont j'aimasse mieux tre la fille......
Mais, monsieur le duc, quelle action! n'aurez-vous nul remords d'une
victoire acquise au prix de tant de crimes... d'un triomphe dont vous ne
jouirez qu'en nous couvrant de larmes... qu'en plongeant trois mortels
au sein de l'infortune? quelle diffrente opinion j'avais de votre
me...... je la supposais l'asile des vertus, et je n'y vois rgner que
des passions.

Le duc promit  Juliette qu'il lui serait permis de voir son pre, et
elle se retira dans le plus grand accablement.

Cependant, disent nos historiens, tout prenait dans Amboise le train
de la plus excessive rigueur; les capitaines envoys par le duc de
Guise, ne furent pas moins heureux que Nemours; cachs dans des ravines
ou dans des broussailles, aux endroits o les conjurs devaient passer,
ils les enlevaient sans rsistance, et les amenaient par bandes dans la
ville d'Amboise; on mettait en prison les plus apparents; les autres
taient jugs prvtalement, et pendus tout botts et peronns, aux
crneaux du chteau ou  de longues perches scelles dans les
murailles.

Ces rigueurs rvoltrent.

Le chancelier Olivier, qui, dans le fond de l'me, penchait pour le
nouveau culte, fit entrevoir que des malheurs sans nombre pouvaient
devenir la suite de ces cruauts. Il proposa d'accorder des lettres de
rmission  tous ceux qui se retireraient paisiblement.

Le duc de Guise n'osait trop combattre cet avis: peu sr des
dispositions de la reine toujours livre aux Chatillon qu'il souponnait
les secrets moteurs des troubles, craignant l'inquitude du roi qui,
malgr les chanes dont on l'entourait, ne pouvait s'empcher de
tmoigner que tant d'horreurs ne lui plaisaient pas; le duc accepta
tout, bien sr que Castelnau pris en armes, ne pourrait pas lui
chapper, et qu'il serait toujours le matre de Juliette, en tenant dans
ses mains la destine du baron. L'dit se publia: on se crut tranquille
 Amboise; les troupes se dispersrent dans les environs, et cette
scurit pensa coter bien cher.

Tel fut l'instant que Raunai crut propice pour se rapprocher de
Juliette. Il enflamme ses camarades; il leur fait voir qu'Amboise,
dgarnie, n'est plus en tat de tenir contre eux; qu'il est temps
d'aller dlivrer la cour de l'indigne esclavage o la tiennent les
Guise, et d'obtenir d'elle, non de vaines lettres de rmission, sur
lesquelles il est impossible de compter, et qui ne servent qu' prouver
et la faiblesse du gouvernement et l'excessive crainte qu'on a d'eux,
mais l'exercice assur de leur religion, et la pleine libert de leurs
prches.

Raunai, bien plus excit par l'amour que par quelque autre cause que ce
pt tre, empruntant l'loquence de ce dieu pour convaincre ses amis,
trouva bientt dans leur me la mme vigueur dont il leur parut
embrs; tous jurent de le suivre, et ds la mme nuit, ce brave
lieutenant de Castelnau les mne sous les remparts d'Amboise.

-- murs, qui renfermez ce que j'ai de plus cher, s'crie Raunai en les
apercevant, je fais serment au ciel, ou de vous abattre ou de vous
franchir; et, quels que soient les obstacles qui puissent m'tre
opposs, l'astre du jour n'clairera plus l'univers sans me revoir aux
pieds de Juliette.

On se dispose  la plus vigoureuse attaque: un malentendu fait tout
perdre. Les diffrents corps des conjurs n'arrivent pas ensemble aux
rendez-vous qui leur sont indiqus; les coups ne peuvent se porter  la
fois; on est averti dans Amboise; on se tient sur la dfensive, et tout
manque. Le seul Raunai, avec sa troupe, pntre jusque dans les
faubourgs; il arrive  l'une des portes; il la trouve ferme et bien
dfendue. Pas assez fort pour entreprendre de l'enfoncer, expos au feu
du chteau qui lui tue beaucoup de monde, il ordonne une dcharge
d'arquebuserie sur ceux qui gardent les murailles, laisse fuir sa
troupe, et lui seul, se dbarrassant de ses armes, se jette dans un
foss, franchit les murs et tombe dans la ville.

Connaissant les rues, les souponnant dsertes  cause de la nuit et
d'une attaque qui doit avoir appel tout le monde au rempart, il vole
chez le comte de Sancerre, o il sait bien qu'est loge celle qu'il
aime.

Il ose,  tout vnement, se fier  la noblesse,  la candeur de ce
brave militaire. Il arrive chez lui.... Juste ciel!.... on rapportait le
comte bless des coups de celui qui venait l'implorer.......

--! monsieur, s'crie Raunai, en mouillant de ses pleurs la blessure du
comte, vengez-vous, voil votre ennemi, voil celui qui vient de verser
votre sang.... ce sang prcieux que je voudrais racheter au prix du
mien...... Grand dieu! c'est donc ainsi que ma main barbare a trait le
bienfaiteur de celle qui m'est chre!

Je viens me rendre  vous, monsieur, je suis votre prisonnier. La
malheureuse fille de Castelnau,  laquelle votre gnrosit donne asile,
vous a dit ses malheurs et les miens; je l'adore depuis mon enfance;
elle daigne m'estimer un peu... je venais la trouver... recevoir ses
ordres... mourir aprs, s'il l'et fallu. Vous voyez, aux prils que
j'ai franchis, qu'il n'est rien qui puisse m'tre plus cher qu'elle....
Je sais ce qui m'attend.... ce que je mrite.

Chef de l'attaque qui vient de se faire, je sais que des chanes et la
mort vont devenir mon partage; mais j'aurai vu ma Juliette, je serai
consol par elle, et les supplices ne m'effrayent plus si je les subis
sous ses yeux.

Ne trahissez point votre devoir, monsieur; voil mes mains;
enchanez-les.... vous le devez; votre sang coule, et c'est moi qui l'ai
rpandu!

--Infortun jeune homme, dit le brave Sancerre, console-toi; ma blessure
n'est rien; ce sont des prils que tu as courus comme moi; nous avons
tous deux fait notre devoir. Quant  ton imprudence, Raunai, n'imagine
pas que j'en abuse; apprends que je ne compte au rang de mes
prisonniers, que ceux que ma valeur enchane sur le champ de bataille.
Tu verras celle que tu adores; ne crains point que je manque aux devoirs
de l'hospitalit; tu les rclames chez moi, tu y seras libre comme dans
ta propre maison; trouve bon, seulement, que pour ton repos, comme pour
le mien, je t'indique un logement plus sr.

Raunai se prcipite aux genoux du comte; les termes manquent  sa
reconnaissance...  ses regrets; et Sancerre le prenant aussitt par la
main, tout affaibli qu'il est de sa blessure, le relve et le conduit
dans l'appartement de sa femme que Juliette partageait depuis qu'elle
tait dans Amboise.

Il faudrait d'autres pinceaux que les miens pour rendre la joie de ces
deux fidles amants quand ils se revirent. Mais ce langage de l'amour,
ces instants qui ne sont connus que des coeurs sensibles.... ces moments
dlicieux, o l'ame se runit  celle de l'objet qu'on adore, o l'on se
tait, parce qu'on sent bien qu'aucun mot ne rendrait ce qu'on prouve,
o l'on laisse au sentiment le soin de se peindre lui-mme, ce silence,
dis-je, n'est-il pas au-dessus de toutes les phrases? Et ceux qui se
sont enivrs de ces situations clestes, oseraient-ils dire qu'il puisse
en exister de plus divines au monde.... de plus impossibles  tracer?

Cependant Juliette fit bientt taire les accents de l'amour pour se
livrer  ceux de la reconnaissance.

Inquite de l'tat de monsieur de Sancerre, elle voulut partager avec la
comtesse et les gens de l'art, le soin de veiller  sa sret.

La blessure se trouvant sans aucune sorte de consquence, le comte
exigea alors de Juliette d'aller employer prs de son amant des instants
aussi prcieux.

Mademoiselle de Castelnau obit, et ayant laiss la comtesse avec son
mari, vint retrouver Raunai. Elle lui apprit tout ce qui s'tait pass
depuis leur sparation, elle ne lui cacha point les vues de monsieur de
Guise.

Raunai s'en alarma. Un rival de cet ordre est fait pour inquiter un
amant, et un amant coupable, qu'un seul mot de ce rival terrible peut 
l'instant couvrir de chanes.

Le lendemain, monsieur de Sancerre qui allait beaucoup mieux, les
rassura l'un et l'autre; il promit mme de parler au duc; mais il fut
rsolu qu'on cacherait les dmarches de Raunai qui, ds le mme instant,
irait vivre ignor chez un particulier de la mme religion que lui, et
que chaque soir, dans un cabinet du jardin du comte, ce valeureux amant
pourrait entretenir sa matresse.

Tous deux tombrent encore une fois aux pieds de Sancerre et de son
pouse; des larmes s'exprimrent pour eux; et sur le soir, Raunai,
conduit par un page, fut s'enfermer dans son asile.

L'attaque de la nuit prcdente suffit  persuader aux Guise qu'ils ne
devaient plus se croire engags par l'dit qu'on venait de publier.

Le sang recommence donc  couler dans Amboise; des chafauds dresss
dans tous les coins, offrent  chaque instant de nouvelles horreurs; des
troupes rpandues dans les environs, font main basse sur tous les
protestants; ou on les gorge sur l'heure mme, ou on les prcipite
pieds et mains lis dans la Loire; les capitaines seuls, et les gens de
marque, sont rservs aux tourments de la question, afin d'arracher de
leur bouche le nom des vrais chefs du complot.

On souponnait le prince de Cond; mais on n'osait pas se l'avouer.
Catherine frmissait de l'obligation de trouver un tel coupable; et les
Guise sentaient bien que l'ayant dcouvert, il fallait l'immoler ou le
craindre.

Que d'inconvnients dans l'un ou dans l'autre cas.

Mais plus les protestants montraient d'nergie, plus le duc voyait de
moyens  la condamnation de Castelnau, et plus, par consquent, l'espoir
d'obtenir Juliette s'allumait doucement dans son me. Celui qui a le
malheur de projeter un crime, ne voit pas, sans une joie secrte, les
vnements secondaires concourir au succs de ses desseins.

Il n'y avait plus d'autres amusements  Amboise que ceux de ces
horribles meurtres. La tyrannie, qui effraie d'abord les souverains, ou
plutt ceux qui les gouvernent, finit presque toujours par leur composer
des jouissances. Toute la cour assistait rgulirement  ces actes
sanglants, comme celle de Nron autrefois aux excutions des premiers
chrtiens.

Les deux reines, Catherine de Mdicis, et Marie Stuart, taient avec les
dames de la cour, dans une galerie du chteau d'o l'on dcouvrait toute
la place; et, pour amuser davantage les spectateurs, les bourreaux
avaient soin de varier les supplices, ou l'attitude des victimes.

Telle tait l'cole o se formait Charles IX; tel tait l'atelier o
s'aiguisaient les poignards de la Saint-Barthlemi.

Grand Dieu! voil comme on a souill plus de deux cents ans tes autels;
voil comme des tres raisonnables ont cru devoir t'honorer; c'est en
arrosant ton temple du sang de tes cratures, c'est en se souillant
d'horreurs et d'infamies, c'est par des frocits dignes des cannibales,
que plusieurs races d'hommes sur la terre ont cru remplir tes voeux, et
plaire  ta justice. tre des tres, pardonne-leur cet aveuglement; il
fut la peine dont tu crus devoir punir leur dpravation et leurs crimes;
tant d'atrocits ne peuvent natre dans le coeur de l'homme, que,
lorsqu'abandonn de tes lumires, il est comme Nabuchodonosor, rduit
par ta main mme au stupide esclavage des btes.

La seule Anne d'Est cette respectable pouse du duc de Guise, cette
femme intressante qu'il tait prt de sacrifier  ses passions, elle
seule eut l'horreur de ces monstrueuses barbaries.

Elle s'vanouit un jour dans les gradins de la sanglante arne, on la
rapporta chez elle baigne de larmes; Catherine y vole, elle lui demande
la cause de son accident.

--Hlas! madame, rpondit la duchesse, jamais mre eut-elle plus de
raison de s'affliger. Quel affreux tourbillon de haine, de sang et de
vengeance s'lve sur la tte de mes malheureux enfants[4].

Le comte de Sancerre dont la blessure n'tait rien, et qui allait mieux
de jour en jour, tint  mademoiselle de Castelnau la parole qu'il lui
avait donne; il fut trouver le duc de Guise, dont il tait chri, et
dont il devait tre respect  toute sorte d'gards, et ne lui dguisant
que le sjour de Raunai dans Amboise, il ne lui cacha rien de ce qu'il
avait appris de Juliette.

--Quel est votre objet, monsieur, lui dit fermement le comte: est-ce 
celui qui gouverne l'tat de se livrer  des passions.... toujours
dangereuses, quand on a la possibilit de faire autant de mal?
Oserez-vous immoler Castelnau pour vous rendre matre de Juliette? et
ferez-vous dpendre le sort de ce malheureux pre de l'ignominie de la
fille?

Le duc un peu surpris de voir monsieur de Sancerre si parfaitement au
fait, lui fit entrevoir, que quoiqu'il et des enfants d'Anne d'Est, il
pourrait nanmoins trouver des moyens de rupture  son mariage avec
elle....

-- mon cher duc! interrompit le comte, voil comme les passions
draisonnent toujours! Quoi! vous romprez l'alliance contracte avec une
princesse, pour pouser la fille d'un homme, contre lequel vous faites
la guerre; vous vous brouillerez avec Franois II, dont ces noeuds vous
rendent l'oncle; avec le duc de Ferrare dont ils vous font devenir le
gendre, vous culbuterez l'difice d'une fortune o vous travaillez
depuis tant d'annes, et tout cela pour le vain plaisir d'un moment,
pour une passion qui s'teindra sitt qu'elle sera satisfaite, et qui ne
vous laissera que des remords? Sont-ce l les sentiments qui doivent
animer un hros? Est-ce  l'amour  nuire  l'ambition? vous avez dj
beaucoup trop d'ennemis, monsieur; ne cherchez point  en accrotre le
nombre. Excusez ma franchise, j'ai acquis le droit, par mon ge et par
mes travaux, de vous parler comme je le fais; l'estime dont vous
m'honorez m'y autorise......

Ah! croyez-moi, gardez-vous de laisser souponner que l'amour puisse
entrer pour quelque chose dans les troubles que vos rigueurs excitent.
Le Franais courbe avec peine sous le joug d'un ministre tranger;
quelque grand que vous puissiez tre, le sang de sa nation ne coule pas
dans vos veines, et c'est un grand tort  ses yeux quand on veut
prtendre  le rgir; amis, ennemis, tout vous condamne, tout attribue
au dsir de vous lever les malheurs dont vous affligez la France.

On connat vos prtentions  vous dire issu de la seconde race de nos
rois, et  revendiquer la couronne  ce titre sur les descendants de
Hugues Capet. Admettons un instant cette ide, la favoriserez-vous en
rompant d'illustres alliances pour en contracter une si forte au-dessous
de vous?

Ainsi, soit que vous aspiriez au plus haut degr de gloire, soit que
vous vous contentiez de celui o vous tes, dans tous les cas, vos
projets sont indignes de vous; monsieur le duc, vous devez aux Franais
l'exemple des vertus, peut-tre avez-vous besoin d'en montrer plus qu'un
autre pour effacer les torts dont on vous accuse. Que ce ne soit donc
pas dans un moment tel que celui-ci, o la plus rprhensible des
faiblesses vienne achever de rpandre sur vos actions, un louche, dont
vos ennemis ne profiteraient que trop vite. C'est  la postrit,
monsieur, qu'un homme comme vous rpond de ses dmarches, et il ne doit
pas en tre une seule dans tout le cours de sa vie qui puisse le faire
rougir un instant.

--Comte, rpondit monsieur de Guise, si vous aviez jamais prouv les
sentiments que Juliette m'inspire, vous auriez un peu plus d'indulgence
pour moi: jamais, mon ami, jamais aucune passion ne s'introduisit plus
vivement dans un coeur; ses yeux ont chang mon existence entire, il
n'est pas une seule minute dans la journe o je ne sois rempli de son
image; et si quelquefois la reine ou son poux veulent trouver en moi
le ministre, ananti du trouble qui me presse, je ne leur montre plus
que l'amant. Avec l'me que vous me connaissez, Sancerre, cette passion
peut-elle tre soumise  des devoirs? Et vous tonnerez-vous de tous les
moyens que je prendrai pour m'assurer l'objet de mon idoltrie?......
Non, il n'en sera aucun que je n'emploie pour devenir l'amant ou le mari
de Juliette; fortune, honneur, considration, crdit, espoir, hymen,
enfants, tout...... tout s'immolera dans l'instant aux genoux de celle
que j'adore, je ne me plaindrai que de la mdiocrit des sacrifices; et
si comme vous le dites l'ambition pouvait me donner des remords, ce
serait tout au plus ceux de ne pouvoir lui offrir que la seconde place
de l'tat.

Sancerre combattit vivement ces rsolutions du dlire, il employa tout
ce qu'il crut de plus persuasif, et de plus loquent; mais, monsieur de
Guise fut inbranlable; et le comte n'osant plus insister se retira,
content de rapporter au moins  sa protge, la permission de voir le
baron de Castelnau, promise depuis plusieurs jours, et retarde par les
nouveaux troubles.

Juliette versa des larmes bien amres, en apprenant que rien au monde ne
pouvait changer les rsolutions de monsieur de Guise.

-- mon ami, dit-elle le mme soir  Raunai! il n'est donc que trop sr
que le Ciel ne nous avait pas destins l'un  l'autre! Quel horrible
avenir se prsente  mes yeux! il faudra que je devienne la femme de cet
homme barbare, souill du meurtre de nos frres!... Je serai rduite 
l'horreur de partager son lit!.... Infortune! il faut que je perde mon
amant ou mon pre; il faut que j'immole ou mon amour ou l'tre prcieux
qui m'a donn la vie! voil donc l'usage que ces hommes d'tat font des
pouvoirs qui leur sont confis! et ces fers qui s'appesantissent sur
nous, tous ces flaux qui nous accablent...... au nom d'un
souverain......  chaque instant tromp lui-mme, ne sont donc que les
moyens des passions de ces hommes puissants.... que les armes secrtes
dont ils usent pour les assouvir!..... Il faut qu'elles le soient ou que
nous gmissions...; il faut qu'ils deviennent heureux, ou que le sang
coule!..... Je voudrais que mes jours... Hlas! ils ne sauveraient
rien.... nous n'en pririons pas moins tous les deux.

--Juliette, rpondit Raunai, mille sentiments confus m'animent  la
fois.... Je puis sortir d'Amboise comme j'y suis entr.... je puis
rejoindre mes amis, revenir avec eux sous ces remparts dlivrer et ton
pre et toi, trancher sans aucune piti les jours de ces cruels despotes
qui se font un jeu d'abrger les ntres, les pulvriser tous au pied du
trne que leur tyrannie dshonore, et mriter enfin ton coeur, aprs
avoir immol nos bourreaux.

L'inaction o je reste pendant que l'on s'abreuve du sang de nos frres
m'avilit  mes propres yeux; je voulais embrasser tes genoux.... J'ai
russi... Laisse-moi revoler au combat...... laisse-moi fuir les murs de
cette ville odieuse, je ne veux plus y revenir que triomphant; je ne
veux plus que tu m'y voyes, qu'apportant  tes pieds la tte de nos
perscuteurs.

--Non, calme-toi Raunai, je verrai demain mon pre..... Je
l'entendrai... peut-tre aprs, te communiquerai-je un dessein plus sr
pour finir nos maux personnels, puisque nous ne pouvons aspirer 
l'honneur de terminer ceux de nos compagnons d'infortune.... calme-toi,
cher et unique amant, aime Juliette, que l'ide d'en tre ador te
console, et sois sr que qui que ce soit dans l'univers n'acquerra sur
son coeur, des droits.... qui ne peuvent appartenir qu' toi seul.

Mademoiselle de Castelnau ne tarda point  profiter de la permission
qu'elle avait obtenue de voir son pre; elle vole  la prison. Le baron
n'tait point prvenu; cette surprise pensa lui coter la vie; il fut
quelques instants sans connaissance dans les bras de Juliette.

--Oh! chre fille, s'cria-t-il, ds que ses yeux furent rouverts au
jour, je craignais bien que les barbares ne me tranassent  l'chafaud
sans qu'il me ft possible de t'embrasser pour la dernire fois.

--Vous ne mourrez point, mon pre, rpondit Juliette; je suis la
matresse de vos jours; un mot de moi peut vous les conserver.

--Un mot! que veux tu dire?... Si ce mot te cotait l'honneur, Juliette,
je ne voudrais point d'une vie paye de ton opprobre.

--! mon pre, ce n'est pourtant qu' ces conditions que je puis vous
arracher des mains de nos ennemis... Le duc de Guise.... Il veut que je
cde  sa passion; et ds qu'il est enchan par l'hymen, ce qu'il exige
peut-il avoir lieu sans qu'il en cote un crime,  lui, ou l'honneur 
votre malheureuse fille?

--Ah! Juliette, reprit fermement Castelnau, laisse-moi prir; j'ai vcu;
ce serait acheter trop cher le peu de jours que je dois languir
ici-bas.... Non, mon enfant, non; je ne les paierai point au prix de ton
honneur et de ta flicit. Je le savais trop bien que ces tyrans
n'taient mus que par l'gosme, et que l'ambition tait l'unique cause
de leurs crimes. Mais il est un Dieu juste qui nous vengera, chre
fille, un Dieu puissant aux yeux duquel les malheurs sont des droits, et
les vertus des titres. leve dans la plus pure des religions, garde-toi
d'en oublier les principes; qu'ils te servent  jamais d'gide contre
les sductions de ces idoltres, et puisque ma vie ne peut plus garantir
ta jeunesse, que ma mort au moins t'encourage.... Tu la verras, ma
fille, oui, je demanderai de mourir dans tes bras, et mon me, bientt
aux pieds de l'Eternel, obtiendra de lui cette protection, que mes
revers m'empchent de t'accorder....

Et Juliette, anantie dans les bras de son pre, ne pouvait que gmir et
rpandre des larmes.

--Ne pleurs pas, chre fille, reprit le baron, ne t'afflige pas; tu le
retrouveras dans le ciel ce pre infortun que l'on t'enlve sur la
terre; il va prparer l'tre Suprme  te faire jouir des faveurs que ta
conduite et ta religion doivent te faire esprer de lui.... il va
t'attendre dans le sein d'un Dieu.... ! ma fille, voil donc ce que
c'est que le monde.... ses esprances.... et ses biens!... lev  la
cour, fait pour prtendre  tout, l'ami, le compagnon de ces gens-ci,
ayant vers prs d'eux mon sang pour la patrie.... parce que je ne veux
pas adopter leurs erreurs...... parce que je hais leurs sacrilges et
leur impit...... que je veux en un mot, adorer Dieu dans la puret de
l'Evangile.... tous ces amis.... tous ces camarades sont aujourd'hui mes
juges, et demain seront mes bourreaux. Eh! qui leur a donc dit que leur
cause est la bonne? Ont-ils entendu mieux que moi la parole divine?
Fut-il mme vrai que je me trompasse...... une erreur dans le culte
doit-elle tre mise au rang des crimes? L'Eternel peut-il tre honor
par du sang; et ceux qui, pour le servir, osent lui sacrifier des
hommes, ne sont-ils point, par cela seul, dans l'erreur et le mauvais
chemin?.... N'importe, ma fille, n'importe; je mourrai, puisqu'il le
faut...... Oui, je mourrai certainement, puisque je ne pourrais
conserver la vie qu'aux dpens de ton honneur.... Mais le brave Raunai,
chre fille, qu'est-il devenu dans ce tumulte?

Mademoiselle de Castelnau apprit  son pre tout ce qui concernait son
amant... elle lui dit qu'il tait dans Amboise; elle lui conta comme il
s'y tait introduit, et l'envie qu'il avait d'en sortir pour tenter un
nouveau coup de main.

--Il ne russirait pas, reprit le baron, ils sont maintenant sur la
dfensive; tout est manqu; nous avons t trahis...... ! Juliette, la
bonne cause n'est pas toujours la plus sre, quand elle est dans les
mains du faible.... Mais le ciel est notre recours, je l'implore: il
nous exaucera.

Juliette entretint ensuite le baron des honntets du comte de
Sancerre.... de tous les soins que son pouse et lui recevaient
journellement d'elle, et des dmarches infructueuses que le comte avait
faites prs du duc.

--Sancerre est mon ami depuis l'enfance, reprit le baron; nous avons t
levs tous les deux dans la maison du duc d'Orlans fils de Franois
1er; nous combattions ensemble  la journe de Saint-Quentin; il a t
forc  ce qu'il a fait vis--vis de nous dans la ville de Tours; il le
rpare par mille procds nobles. Je reconnais bien l son me honnte
et son coeur vertueux.... peut-tre le verrai-je avant ma mort; je le
prierai de te servir de pre.... de te runir  ton amant; mais quand je
ne serai plus, chre fille, qui sait ce que feront nos tyrans! Proscrite
par ta religion, en haine au duc par ta vertu, ! Juliette, que de
malheurs peuvent clater sur toi!.....

Puis levant les mains vers le ciel......

--tre Suprme, s'cria ce malheureux pre, daignez vous contenter de
mon supplice; ne permettez pas que cette fille chrie devienne la
victime des mchants! son seul crime est de vous servir... de vous
adorer comme vous avez dsir de l'tre.... comme vous l'avez enseign
par votre sainte loi..... Voudriez-vous, Seigneur, que ses vertus et sa
religion, que tout ce qui l'approche le plus de votre sublime essence,
devnt la cause de son opprobre, de ses tourments et de sa mort!....

Et l'infortun Castelnau retombait en larmes dans le sein de sa fille;
il la serrait... il la pressait entre ses bras. Craignant peut-tre que
ce ne ft la dernire fois qu'il lui devnt permis de la voir, son me
paternelle s'exhalait toute entire dans ses sombres caresses; on et
dit qu'il voulait la confondre avec celle de sa fille, afin que quelque
chose de lui pt exister encore dans l'objet le plus prcieux qui lui
restt sur la terre.

--! mon pre, dit Juliette, au milieu des sanglots que lui arrachait
cette scne de douleur, puis-je consentir  votre supplice? Raunai
lui-mme peut-il donc le permettre? Ah! croyez-le, mon pre, il aimera
mille fois mieux renoncer au bonheur de sa vie, que de m'obtenir aux
dpends de la vtre.... Mais quoi! partagerais-je les torts du duc de
Guise, si je ne faisais que consentir  devenir son pouse, en le
laissant se charger seul des forfaits qui doivent me lier  lui? Au
moins vous vivriez, mon pre; j'aurais conserv vos jours, je serais
l'appui de votre vieillesse, j'en pourrais faire le bonheur.

--Et j'achterais quelques moments de vie par une multitude de crimes?

--Ce ne seront pas les vtres.

--N'est-ce pas les partager que d'y donner lieu? Non, ne l'espre pas,
ma fille; je ne souffrirai pas qu'Anne d'Est soit immole pour moi; il
faut que l'un des deux prisse; le duc de Guise ne rpudiera point sa
femme; il ne sera  toi qu'en tranchant les jours de cette vertueuse
princesse. Voudrais-tu devenir l'pouse d'un tel homme, d'un barbare
qui, non content de ce crime, remplit chaque jour la France de deuil et
de larmes?.... Dis, Juliette, dis, pourrais-tu goter un instant de
tranquillit dans les bras d'un tel monstre?..... Et cette vie, qui
t'aurait cot si cher.... ! mon enfant, crois-tu que j'en pourrais
jouir moi-mme?.. Non, ma fille; c'est  moi de mourir, mon heure est
venue; il faut qu'elle s'accomplisse. Et que sont quelques instants de
plus ou de moins? N'est-ce pas un supplice que la vie, quand on ne voit
autour de soi que des horreurs et des crimes? Il est temps d'aller
chercher dans les bras de Dieu la paix et la tranquillit que les hommes
m'ont refuse sur la terre...

Ne pleure pas, Juliette, ne pleure pas; je ne suis pas plus malheureux
que le navigateur qui, aprs des prils sans nombre, touche,  la fin,
au port qu'il a tant dsir....

Faut-il t'en dire davantage? je te dfends, par toute l'autorit que
j'ai sur toi, de songer  me conserver par les moyens infmes qu'on te
propose; et si j'apprenais ta dsobissance sur ce point, je ne te
verrais plus.

--Eh bien! mon pre, dit Juliette, avec cet lan de l'me qui annonce
qu'elle est remplie d'un projet important, eh bien! il me reste un moyen
de vous sauver, et je cours le mettre en usage.

--Qu'il ne soit surtout jamais aux dpends de ce que tu dois  Dieu....
 toi-mme....  Raunai.... Songe que je ne voudrais pas ajouter vingt
ans de plus  ma carrire, si ce long terme pouvait coter un seul
soupir  ton bonheur ou  tes vertus.

Juliette sort et va trouver Raunai.

--! mon ami, lui dit-elle, voici l'instant de me prouver les sentiments
que tu m'as jurs ds l'enfance... M'aimes-tu, Raunai? te sens-tu
capable du plus grand effort de l'humanit pour me prouver ta flamme?

--Ah! peux-tu croire qu'il puisse exister quelque chose au monde que je
ne sois prt  excuter pour toi?

--Oui, mon ami, j'en peux douter... Tu trembleras quand je t'aurai tout
dit; et nanmoins, il faudra m'obir, ou me laisser dans l'affreuse ide
que tu n'as jamais aim ta matresse.

--Que veux-tu dire, Juliette? tes discours..... l'agitation dans
laquelle tu es.... tes yeux, o je ne vois plus que dsespoir au lieu
d'amour... tout me fait frmir; explique-toi.

--Songe que je m'immolerai moi-mme dans le sacrifice que je vais
t'expliquer.... Il me cotera plus qu' toi; je m'y rsous pourtant;
que mon exemple t'encourage.... Raunai, m'aimes-tu assez pour consentir
 ne plus me revoir........ assez, pour me perdre  jamais?

--Juste ciel!

--coute-moi, Raunai, ne t'alarme pas sans tre instruit; je vais te
proposer un acte de vertu: ton me accepte, je l'entends. Nos bourreaux
n'ont qu'un objet; c'est de savoir quel est le chef.... quel est le
principal moteur de tout ceci.

Va trouver le duc de Guise; dis-lui que le seul dsir de sauver un ami
qui n'est point coupable, t'a fait franchir tous les obstacles qui se
trouvaient  pntrer dans Amboise; assure-le de l'innocence de mon
pre; dis-lui que bien plus craint qu'aim dans le parti, Castelnau ne
s'est jamais occup que de le trahir et de se donner au roi; dis-lui que
toi seul est au fait de tout, et que sous l'unique clause qu'on rendra
le baron  sa fille, tu es prt  tout rvler.

Donne ta libert pour garant de ta parole; dis que tu veux remplacer le
baron dans les fers, que tu t'offres au supplice qu'on lui a prpar, si
tu ne dvoiles pas ce qu'on dsire..... On acceptera tout; on ne veut
que dcouvrir les auteurs du complot; la crainte d'tre tromp par toi
ne les arrtera point, puisque tu remplaceras mon pre, puisque tu seras
dans leurs mains comme lui....

Tu vois l'immensit du sacrifice que je te propose, car ils
n'arracheront rien de toi, je le sais; tu mourras donc, mon ami; c'est 
la mort que je t'envoie; mais n'imagine pas que je te survive, je te
suis dans l'obscurit du tombeau; mon me y vole avec la tienne.

Ce respectable vieillard n'a-t-il pas mrit de jouir de son dernier
ge? N'a-t-il donc pas plus de droit  la vie que ses enfants? Ah! le
prix de ce que nous allons faire, mon ami, s'offre  nous de toutes
parts; nous le trouverons dans le sein de Dieu, il nous attend pour y
couronner cette grande action, elle se conservera dans le souvenir des
hommes, ils la graveront dans le temple de mmoire. Raunai, qu'un tel
sort est au-dessus des jouissances mondaines! comme les palmes de
l'immortalit sont prfrables aux jours obscurs et languissants que
nous tranerions sur la terre.

--Embrasse-moi; fille cleste, embrasse-moi, s'cria Raunai. Ah!
j'aurai donc pu te prouver mon amour, j'aurai donc su te convaincre une
fois qu'il n'est pas un seul tre dans le monde qui sache t'aimer comme
je le fais.

--Tu consens?

--En doutes-tu?.... Homme digne de moi, s'cria Juliette, viens dans mes
bras, viens cueillir sur mes lvres les premiers et les derniers baisers
de l'amour... Ah! quelle me est la tienne, Raunai, combien je t'aime et
combien je t'estime!

N'imagine pourtant pas que je te laisse traner  l'chafaud sans
travailler  ta vengeance, il en cotera la vie au barbare qui
prononcera ton arrt; vois ce fer, poursuivit-elle, en sortant un
poignard de son sein, il ne me quitte pas depuis que je suis dans
Amboise, et ds l'instant que tu seras sous les chanes de mon pre, je
m'attache aux pas du duc de Guise; il faudra qu'il te sauve ou qu'il
prisse lui-mme....

Oh ciel! on nous coute, dit Juliette en entendant du bruit prs du
cabinet du jardin o elle avait la libert d'entretenir son amant.... On
nous coute, Raunai, Dieu veuille que nous ne soyons point trahis....
Va! cours, fais ce que j'exige, et sois certain d'tre veng, avant que
je ne m'immole avec toi.

Juliette rentra chez madame de Sancerre, sans dcouvrir la cause de ce
qui l'avait effraye; elle fit part de son inquitude  la comtesse, qui
l'assura que personne n'avait pu s'introduire dans le jardin pendant
qu'on lui permettait d'y recevoir Raunai; que monsieur de Sancerre et
elle, taient l'un et l'autre trop intresss au mystre, pour ne pas
avoir pris toutes les prcautions qui pouvaient l'assurer: mais Juliette
ne se calma point.

Raunai lui obissait-il? elle ne devait plus le revoir, et dans ce cas,
l'avait-elle assez remerci, lui avait-elle assez fait sentir combien
elle tait touche d'un sacrifice aussi grand de sa part? Si les amants
ordinaires n'ont jamais fini de se parler, combien devait-il rester 
ceux-ci, de choses importantes  se dire?

Raunai tait loin de balancer; ce qu'il avait promis lui paraissait
tellement fait pour sa belle me, qu'il n'eut pas un instant de repos,
que l'change ne ft propos. Ds qu'il est jour, il vole chez le duc de
Guise.

--Vous Raunai, dans ces lieux, lui dit le ministre tonn.

--Oui, monsieur le duc, moi-mme, et la faon dont j'y viens, met 
dcouvert, ce me semble, les intrts qui m'y conduisent. Vous faites
une injustice, monsieur, je la rpare.

Le baron de Castelnau que vous retenez dans les fers n'est pas plus
coupable que celui des officiers de votre parti qui le servent avec le
plus de zle; c'tait  nous de le punir, puisqu'il a d nous trahir
cent fois; daignez le rendre  sa malheureuse fille que vous plongez au
dsespoir, et ne redoutez pas des ennemis aussi peu dangereux que lui.

Vous exigez le secret de l'entreprise, monsieur; moi seul je puis vous
le rvler: que le baron soit libre,  l'instant tout vous sera
dcouvert; n'imaginez pas que je veuille faire chapper une victime de
vos mains, pour vous tromper aprs. Je vous demande la place et les fers
du baron, et ma tte est  vous, si je manque au serment que je fais de
vous dire tout.

--Avez-vous rflchi, Raunai, dit le duc,  l'imprudence de votre
procd? Avez-vous senti que ds l'instant que vous tiez dans Amboise,
vous deveniez prisonnier du roi sans qu'il ft besoin de vous livrer
vous-mme, et que ds lors les conditions que vous mettez  nous
apprendre ce qu'on dsire, devenaient d'autant plus inutiles, que les
tourments nous suffisent pour obtenir de vous ces aveux.

--Si ma dmarche est inconsquente, monsieur, reprit Raunai avec plus de
fiert que de prudence, votre discours l'est bien davantage; il faut
bien peu connatre la nation, il faut tre, comme vous, tranger dans
son sein, pour ignorer qu'on peut tout obtenir du Franais par
l'honneur, et rien par les supplices; essayez-les, monsieur, que vos
bourreaux paraissent, vous verrez s'ils m'arracheront le moindre aveu.

--Et quel est l'intrt que vous prenez  Castelnau?

--Celui qui devrait vous mouvoir, l'envie d'pargner une injustice 
l'homme qui conduit l'tat; eh! monsieur, votre conscience ne vous en
reproche-t-elle pas assez, sans vous noircir encore de celle-ci? des
discussions comme celles qui nous divisent, devraient-elles donc coter
autant? Si les ennemis qui viennent de perscuter trente ans notre
patrie, se prparaient  l'accabler encore, peut-tre se repentirait-on
d'avoir sacrifi tant de braves gens  des divisions qu'un seul mot
pourrait arranger. C'est pendant les malheurs de la France qu'on
regrette ceux qui savent la servir.

L'infortun baron de Castelnau tant de fois bless sous vos yeux... tant
de fois utile  l'tat, ne mrite pas de finir ses jours sur un
chafaud; je vous demande encore une fois sa grce avec instance,
monsieur, et vous renouvelle ma parole de vous dvoiler les choses les
plus importantes, quand vous aurez rendu  Juliette le plus cher objet
de ses dsirs.

--Il n'est pas malais de voir qu'elle seule vous occupe ici.

--Oui, je l'adore, je ne m'en cache pas, monsieur; mais est-ce 
l'obtenir que je travaille, et ce que j'entreprends, poursuivit Raunai,
en lanant sur monsieur de Guise un regard nergique, ce que je vous
propose enfin, peut-il effrayer mes rivaux? Mon dessein est de lui
rendre un pre...., un pre innocent et qu'elle aime, je vous offre  ce
prix l'aveu du secret qui vous intresse, et vous avez ma vie si je vous
en impose.

--Raunai, vous aimez Juliette, dit le duc, avec un trouble dont il lui
fut impossible d'tre matre.

--Si je l'aime, grand Dieu! elle est l'unique arbitre de mes jours, elle
seule dirige mon sort, elle est ma gloire sur la terre, mon esprance
dans un monde meilleur.... elle est ma vie... elle est mon me; elle est
tout, monsieur, tout pour l'infortun qui vous parle.

--Vous auriez pu le dire avec plus de dtours, vous deviez souponner
qu'elle tait aime de moi, puisque je l'avais vue, et que vos
transports n'taient plus qu'une offense, dont il ne tient qu' moi de
me venger.

--Faites, monsieur, faites, rpondit fermement Raunai, rendez-vous plus
odieux que vous ne l'tes, achevez de susciter pour ennemis  la France
tous les individus qui l'habitent; que tout ce qui respire dans cette
belle partie de l'Europe devienne la proie des viles passions qui vous
subjuguent, que le citoyen ne prononant votre nom qu'avec horreur, le
maudisse  tous les instants du jour, soyez  la fois l'pouvante et
l'excration de la patrie, inondez-la par des fleuves de sang,
couvrez-la par des champs de carnage; mais ne vous flattez pas de
triompher toujours, les Franais trouveront encore un Marcel qui saura
poignarder dans le sein de leur matre, les vils flatteurs qui les
gouvernent; craignez, si la voix de l'honneur n'est pas teinte en vous,
d'offrir une seconde fois ces flaux  la France, immolez jusqu'au
dernier de nous; mais de nos cendres mmes sortiront des hros qui
sauront nous venger.[5]

--Retirez-vous Raunai, dit le duc, trop bon politique pour ne pas se
contenir  des reproches aussi durs et aussi mrits. Je ne puis rien
vous dire avant que d'avoir entendu Castelnau.... Juliette doit vous
savoir gr de ce que vous faites pour elle!

--Elle l'ignore, monsieur.

--Je veux le croire; quoi qu'il en soit retirez-vous....

Et du ton de la plus sanglante ironie:

--Il faudra travailler  vous conserver tous; des officiers aussi pleins
d'ardeur doivent tre prcieux  l'tat, et je ne veux pas que vous m'en
regardiez toujours comme le tyran.

Raunai sortit, fch de s'tre trop livr  des mouvements, dont son
amour et sa fiert l'avaient empch d'tre matre, et craignant qu'un
peu trop de chaleur, n'et plutt gt que servi les affaires du baron.

Pour monsieur de Guise, il ne tarda pas d'apprendre  son ami Sancerre,
tout ce qui venait de se passer; le comte n'avoua point qu'il savait
Raunai dans la ville, mais il persista  engager le duc  des voies de
clmence, qu'il croyait indispensables dans la situation des choses.

--Raunai s'immortalise, dit Sancerre; ce trait est digne des Romains....
Monsieur le Duc, quand la postrit racontera son histoire auprs de la
vtre, elle dira: Raunai, le brave Raunai, offrit sa tte pour sauver
celle du pre de sa matresse, pendant qu'un duc de Guise, un tranger
qui gouvernait l'tat, croyait le servir alors par une foule de crimes
et d'assassinats journaliers.

Le duc se taisait, mais il tait facile de dmler dans ses yeux une
sorte de contrainte et d'embarras qui peignait l'agitation de son me.

branl par des reproches aussi vifs, et qui lui arrivaient de toutes
parts, ne pouvant vaincre sa passion, ne se dissimulant pas quel tort
elle lui ferait dans l'esprit de la cour, si jamais elle se dcouvrait,
il demandait des conseils au comte; il rejetait ceux qui ne favorisaient
pas ses dsirs; quelquefois il se dcidait  des sacrifices, l'instant
d'aprs on n'entendait plus de lui que des menaces; il s'tonnait qu'on
lui rsistt; il voulait en faire repentir ceux qui l'osaient, et ces
oscillations perptuelles, ce flux et ce reflux orageux d'une me tour 
tour emporte par l'amour et par le devoir, le rendait le plus infortun
des hommes.

Castelnau fut appel devant ses juges; quelles que dussent tre les
intentions du duc de Guise, cet interrogatoire tait invitable; ayant
t impossible au baron de revoir sa fille depuis les dmarches de
Raunai, ses rponses ne purent tre analogues aux dsirs de ceux qui
voulaient le sauver; il n'y avait rien que n'et entrepris Raunai pour
lui faire part de ses desseins, et pour l'engager  parler d'aprs les
plans concerts entre Juliette et lui; mais il n'avait pu russir,
Castelnau parut donc et ne put agir que d'aprs lui.

Les deux Guise et le Chancelier assistaient  cette sance.

Castelnau dbuta par rclamer la parole du duc de Nemours.

--Il m'a jur, dit-il, de me conduire aux pieds du roi, pourquoi suis-je
dans les fers?

--Toutes les paroles que Nemours a pu vous donner sont vaines, lui dit
le duc de Guise; il n'y a aucun serment qui puisse tre regard comme
sacr quand il est fait  un rebelle ou  un hrtique.[6]

--Ainsi donc, reprit Castelnau, je ne dois pas parler davantage de la
lettre qu'il vous a plu de m'crire: voil des supercheries et des
trahisons bien atroces envers un officier franais!

On le somma de rpondre avec la plus grande justesse  ce qui allait lui
tre propos, en le menaant de la question s'il altrait la vrit.

Castelnau se troubla, il plit.

--Vous avez peur baron, lui dit aussitt le duc de Guise.

--Monsieur, rpondit fermement Castelnau, je n'ai jamais trembl devant
les ennemis de la France, vous le savez; mais je suis intimid devant
les miens; peut-tre dans le fond de votre me en savez-vous la raison
mieux qu'un autre; faites-moi rendre mes armes, monsieur le duc, ces
armes qui m'ont fait si longtemps triompher prs de vous, et qu'il
paraisse alors celui qui pourra m'accuser d'avoir peur...... Ah! qui
sait, monsieur, qui sait si vous ne trembleriez-pas plus que moi, dans
le cas o le sort vous mettrait  ma place.... N'importe, que l'on
m'interroge et je n'en rpondrai pas moins juste.

Alors, suivant le droit insolent et barbare que les juges croyaient
avoir de mentir en pareil cas, on lui dit que Raunai l'avait inculp.

Il rpondit que c'tait impossible; on lui fit lecture des dpositions
de la Bigue et de Mazre; il dit que ceux qui s'avilissaient jusqu'
devenir dnonciateurs, perdaient le droit d'tre entendus comme tmoins.

Obligs de se contenter de cette rcusation, les juges lui dirent, que
professant la religion rforme et ayant t pris les armes  la main,
il ne pouvait viter le dernier supplice qu'en dvoilant les chefs dont
il avait suivi les ordres.

--Je n'ignore pas, dit Castelnau, que mes juges au nombre desquels je
vois mes plus grands ennemis n'aient, et le pouvoir de me faire prir et
toute l'habilet ncessaire  en trouver les moyens; mais je dteste le
mensonge, et rien ne me contraindra  l'employer pour sauver ma vie. Il
faut bien peu connatre la nation pour oser accuser des Franais du
crime que l'on me suppose, non que l'tat, ni celui qui le gouverne, ne
redoutent rien de nous; nous ne voulons qu'offrir au souverain la
pitoyable situation de la France; lui faire voir les campagnes dsertes;
d'infortuns citoyens arrachs des bras de leurs pouses, trans dans
les plus obscures prisons; des enfants abandonns dans les rues, mourant
de faim et de misre, rclamant par des cris douloureux des parents que
le despotisme leur enlve[7]; des sclrats profitant de ces troubles
pour ravager la France, toutes les parties de l'administration en
dsordre, la sret des chemins nglige, le peuple accabl d'impts, le
malheureux habitant de la campagne attel lui-mme  sa charrue faute
d'animaux qui puissent ouvrir le sein de la terre aux chtives semences
qu'il va lui confier, et qui ne germeront, arroses de ses larmes, que
pour devenir la proie d'insolents collecteurs; le sang du peuple rpandu
dans toutes les villes, et le royaume enfin  la veille d'tre la
conqute de l'ennemi:

Voil, messieurs, les tableaux que nous devons tracer...... les malheurs
que nous voudrions peindre.... les flaux que nous voudrions viter! Ces
intentions supposent-elles des projets de rvolte? Ns Franais, nous
n'avons pas besoin que personne nous apprenne comment nous devons
approcher de nos chefs. Un de nos premiers droits est de rclamer leur
justice... de leur faire entendre nos plaintes, nous en usons.....

Mais nous nous armons, dites-vous? Cela est vrai; un voyageur le peut
quand il doit traverser une fort remplie de brigands: voil l'excuse de
nos armes, et nous la croyons lgitime; rompez les barrires que vous
levez entre le gouvernement et nous, on ne nous y verra plus arriver
que des rclamations  la main.

Nous les avons poses ces armes, sitt qu'un gnral en qui nous croyons
pouvoir prendre confiance[8] nous a donn sa parole de faciliter nos
desseins; vous voyez l'estime que nous devons avoir pour des promesses
qui n'ont t faites que pour nous tromper, que pour nous ravir des
moyens de justification, et pour nous composer de nouveaux crimes: mais
qu'on n'imagine pas que la nation puisse s'abuser longtemps sur les
projets des Guise  se frayer un chemin au trne; il leur faut
malheureusement pour y parvenir, le sang et les malheurs du peuple; on
les verra bientt au comble de leurs voeux.

Puissent ceux qui nous suivront se trouver bien de ces dangereux
changements! si le contraire arrive.... et il arrivera, nous aurons au
moins, nous autres victimes immoles par vous aujourd'hui, comme de
tendres brebis sans dfense, nous aurons, dis-je, pour consolation dans
un monde meilleur, l'ide d'avoir perdu nos jours pour le bonheur de la
patrie et pour la prosprit de l'tat.

Voil ma tte, faites-la tomber sous vos coups; la voil, je l'offre et
la perds sans regrets; ce n'est pas mourir que d'emporter avec soi
d'aussi flatteuses esprances; elle est pour vous cette mort o vous
croyez nous condamner...., pour vous seuls, dont la postrit ne parlera
qu'avec horreur, tandis qu'objet de son culte et de son admiration, elle
daignera nous faire parvenir encore aux pieds de l'ternel ces hommages
flatteurs que son quit rend  qui servit les hommes.

On renouvela les interrogations: Castelnau s'en tint toujours aux mmes
rponses; on lui tendit des piges, imaginant le trouver en dfaut sur
la religion..... croyant qu'un guerrier comme lui, plutt entran par
l'esprit de parti que par amour de la vrit, serait  coup sr mauvais
thologien; on l'interrogea sur le dogme.

L'rudition de Castelnau confondit tous ses juges; parmi plusieurs
autres questions, on lui demanda quelle rpugnance il avait  croire la
prsence relle de la divinit dans l'eucharistie.

--Monseigneur, dit le baron au cardinal qui lui adressait la parole, ces
espces que vous croyez transubstanties dans le vritable corps et le
vritable sang du fils de Dieu, se corrompent-elles ou non aprs les
paroles du prtre?

--Elles se corrompent, dit le cardinal.

--Bon, rpondit Castelnau: monsieur le duc je vous prends  tmoin de
l'aveu de votre frre; et vous voudriez, messieurs, poursuit-il, que des
espces qui ne seraient plus matrielles, mais qui selon vous
contiendraient le corps et le sang de Notre-Seigneur fussent sujettes
aux dissolutions.... aux dgradations de la matire? Ah! messieurs
quelle effrayante ide vous avez de la grandeur de l'Eternel! sous quel
aspect vous osez nous l'offrir! et comment un gouvernement raisonnable
peut-il vouloir cimenter ces blasphmes absurdes, par le sang prcieux
des hommes?

--Baron, dit le chancelier, il est ais de voir que vous avez tudi
votre leon.

--Je me regarderais comme bien mprisable, rpondit Castelnau, si ayant
 prendre parti dans une affaire qui regarde le salut de mon me et les
intrts de ma patrie, je m'y tais engag comme un sot et sans savoir
le fond de la question.

--Lorsque vous frquentiez la cour, reprit le chancelier, vous me
paraissiez moins au fait de toutes ces disputes de controverse.

--Cela est vrai, dit le baron, mais j'ai eu des malheurs; j'ai t fait
prisonnier de guerre en Flandre, ces moments de vide m'ont fait natre
l'envie de m'instruire; je l'ai cru ncessaire, je l'ai fait.

 mon retour je passai chez vous, monseigneur, continua le baron en
fixant le chancelier; vous tiez alors dans votre terre de Leuville;
vous me demandtes  quoi j'avais pass le temps durant ma prison, et
lorsque je vous eus rpondu que c'tait  tudier l'criture sainte et 
me mettre au fait des disputes qui agitaient si fort les esprits, vous
approuvtes mon travail; vous dissiptes les doutes qui me restaient;
nous tions, s'il m'en souvient, parfaitement d'accord. Comment se
peut-il qu'en si peu de temps l'un de nous deux ait tellement chang de
faon de penser, que nous ne puissions plus nous entendre? mais alors
vous tiez dans la disgrce et vous parliez  coeur ouvert.

Malheureux esclave de la faveur, pourquoi faut-il que pour complaire 
un homme qui peut-tre vous mprise, vous trahissiez aujourd'hui votre
Dieu et votre conscience?

Le chancelier confondu, ne digra point ce reproche; ennemi des Guise et
de leur manire de gouverner, il mourut peu aprs du chagrin d'avoir
partag leurs torts. Le cardinal de Lorraine averti qu'il tait
trs-mal, vint le voir; Olivier, las de feindre, se retourna vers le
mur, et ne daigna pas mme lui dire une parole.

Cependant la prsence d'esprit et la fermet du baron fixrent tous les
regards sur lui, et lui attirrent des partisans.

Au lieu de prononcer son arrt, le duc le renvoya dans sa prison, mais
sans s'expliquer, sans que son ami mme, le comte de Sancerre, pt
entrevoir ses rsolutions.

Monsieur de Guise souponnait le baron instruit de ses vues sur
Juliette, il voyait bien que c'tait par prudence que Castelnau n'avait
rien rvl sur cela.... Que la crainte d'entraner avec lui sa
malheureuse fille, l'avait dtermin  ne point parler de l'intrt
personnel que le duc avait  le condamner, si Juliette en cdent, ne
rachetait les jours de son malheureux pre.

Mais cet adroit ministre dguisa sa faon de penser; il se contenta
d'interdire svrement  Raunai et  Juliette la prsence du baron de
Castelnau.

Ce fut alors que Raunai se remontra.

Il dit au duc qu'il se rendait  ses ordres, que l'interrogatoire de
monsieur de Castelnau tant fait, et que le ministre lui ayant dit de
reparatre  cette poque, il venait lui demander instamment la libert
d'un homme.... de l'innocence duquel on avait d se convaincre.... la
permission de prendre sa place en prison, et  l'chafaud s'il
n'claircissait sur-le-champ ce que paraissait dsirer la cour....
c'est--dire  l'instant o le baron et sa fille auraient sans nuls
dangers quitt le sjour d'Amboise.

--Si vous aviez pu vous concerter avec Castelnau, dit le duc, assurment
il aurait parl d'une autre manire; nous n'avons point encore vu de
protestant plus entt de son erreur; n'importe, Raunai, j'accepte vos
offres; mais il faut que ce que vous avez  me dire soit rvl devant
Juliette et le baron; ce sont mes ordres, et je ne m'en dpartirai
point.

Songez  votre parole pourtant, c'est sur votre tte que va s'appesantir
la hache leve sur celle de Castelnau, si vous ne dcouvrez vos
complices et vos chefs.

--Ma promesse est inviolable, monsieur, rpondit Raunai, mais  quoi
sert que Juliette se trouve  cet entretien, et qu'esprez-vous que je
vous dise devant elle et son pre, puisque je ne m'engage  parler que
lorsque l'un et l'autre seront hors de ces murs?

--Soit, rpondit monsieur de Guise, mais il faut avant que je vous
entretienne devant eux.

--Juliette chez vous.... elle.... qui me rpond?.... dans cette
circonstance.... des fers  Juliette.... la seule ide m'en fait frmir!

--Ai-je besoin de vous pour l'en accabler? je n'ai qu'un ordre  donner
pour en devenir matre.

--Oui, vous pouvez tout, homme cruel; eh bien! j'obirai, Juliette sera
demain ici, mais si vous abusez de ma confiance, si vous avez l'infamie
d'employer ma main pour vous assurer la victime, non-seulement vous
n'apprendrez rien de ce que vous dsirez savoir, mais nous nous
immolerons plutt tous deux prs de vous, que de devenir l'un et l'autre
la proie de votre insigne lchet. Homme trop favoris de la fortune,
vous ne savez pas ce que le malheur inspire  deux coeurs courageux, ce
qu'il suggre, ce qu'il fait entreprendre; vous ignorez, quelle est
l'nergie que le dsespoir prte  l'me, sauvez-nous de l'horreur de
vous en convaincre, il n'y aurait ni fers ni supplices qui pussent vous
prserver de notre fureur.

--Toujours dur et toujours dfiant, Raunai, dit le duc.... Sortez,
souvenez-vous de mes ordres; souvenez-vous que votre mort est sre, si
vous chappez l'un ou l'autre d'Amboise avant que je ne vous parle.

--Adieu.

Le premier soin de Raunai fut de rendre  Juliette tout ce qui venait de
se passer; il ne dguisa point ses craintes, l'impossibilit qu'il y
avait de dmler dans les regards du duc quels pouvaient tre ses
projets.

-- Juliette, dit Raunai dans la plus extrme agitation, si ce barbare
allait nous sacrifier l'un et l'autre! Si nous avions nous-mmes aiguis
le fer dont il va trancher le fil de nos jours, sans russir  sauver
Castelnau.

--Ne crains rien, dit fermement Juliette; obissons et remettons-nous au
ciel du soin de nous prserver.... Il le fera, il n'abandonne jamais ni
le malheur, ni la vertu; Raunai.... fut-il entour de tous ses gardes, il
ne m'chappera pas, s'il veut nous trahir.

L'heure est venue.... nos deux amants s'embrassent; ils prennent le ciel
 tmoin de leur infortune, de leur tendresse.... ils l'implorent, ils
se jurent de prir ensemble, s'ils sont contraints de cder  la force
et se prparent  se rendre chez monsieur de Guise.

Juliette aurait bien voulu voir avant le comte de Sancerre, il n'avait
point paru chez lui du jour.... cette circonstance.... celle du bruit
entendu dans le jardin.... tout cela la troublait, mais elle n'osait
tmoigner son embarras; elle sentait le besoin d'inspirer de la
confiance  Raunai, et paraissait encore plus courageuse que lui.

Dans le trajet de la maison du comte  celle du ministre, il leur fut
impossible de ne pas s'apercevoir que des soldats les suivaient et ne
les perdaient point de vue.

-- mon ami, dit Juliette  Raunai, en se prcipitant dans ses bras un
moment avant que d'entrer, sois sr que quels que puissent tre les
vnements, je ne te survivrai pas d'une minute.

Ils pntrent, le duc est seul; mais les gardes restent en dehors.

--Raunai, dit monsieur de Guise, j'ai imagin que la prsence de celle
que vous aimez ferait plus d'effet sur vous que des tourments, et que la
crainte de l'en voir accable elle-mme, suffirait  vous faire avouer
ce que vous prtendez savoir.

--Ainsi donc, rpondit Raunai, vous abusez de la confiance que vous avez
cherch  m'inspirer, et ce que vous avez exig de moi, n'est que pour
me trahir plus srement? Ignorez-vous les conditions auxquelles j'ai
consenti de vous instruire? Avez-vous oubli que la libert du baron en
est la clause essentielle?

--Je n'imaginais pas qu'on dt composer dans les fers.

--Y sommes-nous, monsieur, dit Juliette avec fermet? Et seriez-vous
assez lche pour nous obliger  craindre?

--Votre sort dpend de Raunai, madame, dit le duc.... qu'il parle, ou
dans l'instant le cachot du baron va se fermer sur vous.

--Elle prisonnire, dit Raunai au dsespoir..., gardez-vous,
monsieur.... ah! vous avez bien raison, cette menace est plus cruelle
que les tourments.... Eh bien! apprenez....

--Tais-toi, interrompit Juliette, ne vois-tu pas que c'est un pige;
l'me des tratres clate sur leur figure.... elle les dcle.

--Raunai, reprit le duc, vous m'en avez impos, je sais tout; vous
n'avez rien  me dire; votre seule intention tait de sauver Castelnau;
lui libre, et vous dans sa prison, cette femme, que mon seul tort est
d'avoir adore... d'idoltrer peut-tre encore... cette femme dis-je,
s'attachait  mes pas, et ne les quittait plus qu'elle n'et son amant
ou ma vie.... Ai-je tort Juliette?

--Il n'est pas vrai que ce brave jeune homme ne puisse vous rien
apprendre, monsieur; mais il est certain, dit-elle en faisant tinceler
son poignard aux yeux du duc de Guise, il est certain que voil l'arme
qui nous vengeait tous deux, ordonnez son supplice ou mes fers, et vous
allez connatre Juliette.

--Il est donc temps, dit le duc, sans jamais quitter le flegme le plus
entier, il est donc temps que je punisse l'insolent subterfuge de cet
imposteur, ainsi que vos ddains, madame: paraissez Castelnau, venez
voir les tourments que je destine  ceux qui vous sont chers....

Quel tonnement pour Juliette et Raunai de voir le baron dgag de ses
chanes!

--Mon ami, mon vieux camarade, lui dit le duc de Guise, que je joigne au
plaisir de vous rendre l'honneur et la vie, celui de remettre en vos
mains et votre gendre et votre fille. Vive Castelnau, voil Juliette...
et vous, madame, voil votre amant, je veux qu'il soit votre poux
demain, Juliette...; Castelnau... Raunai, vous ne souponnerez plus au
moins les vertus impossibles dans l'me de ceux qui professent ce culte
que vous abhorrez.

-- grand homme! Monsieur le duc, dit Raunai, dans le dlire du bonheur,
jamais la France n'aura de serviteurs qui nous vaillent.

Le duc:

--Raunai, serai-je votre ami?

Raunai:

--Ah! mon librateur.

Le duc:

--Votre ami Raunai, votre ami, et c'est  ce seul titre que je vous
conjure d'abandonner des erreurs, dont votre me sera la triste victime.

--Raunai, dit imptueusement Castelnau, offre ton sang  notre
librateur... le mien... celui de ton pouse; mais ne trahis jamais ta
conscience; ne sacrifie point par un dsaveu humiliant dont ton me
serait loin, le bonheur ternel qui t'attend au sein de notre religion
pure.

--Allez mes amis, dit le duc, vous presser davantage serait perdre le
fruit de l'action que vient de me dicter mon coeur. Jouissez de votre
grce et de ma protection; Dieu seul jugera nos mes.

--Ah! monsieur le duc, s'cria Castelnau en se retirant avec sa fille et
son gendre, que cette tolrance prcieuse vous claire jusqu' votre
dernier soupir, et notre malheureux pays ne verra plus son sein inond
du sang de ses enfants; ce sang qui n'est d qu' la patrie, ne se
rpandra plus que pour elle, et bientt la matresse du monde, elle
verra tomber l'univers  ses pieds.

Le comte de Sancerre ne laissa point ignorer  la cour, la grande action
du duc de Guise.

Les deux reines voulurent embrasser Juliette et Raunai. Ce fut l qu'on
leur permit d'aller jouir en repos, dans leur province, de la libert
qu'on leur laissait sous le serment de ne jamais porter les armes contre
l'tat. Les reines accablrent Juliette de prsents.

Anne d'Est, mme, qui n'avait appris une partie des torts de son poux,
qu'avec leur sublime rparation, voulut voir sa rivale; elle la pria en
l'embrassant, d'accepter son portrait.

--Je vous le donne, lui dit cette princesse, afin qu'il ajoute  votre
triomphe.... afin qu'en vous comparant  lui, vous vous rappelliez
chaque jour, combien devait tre effraye celle  qui la noblesse de
votre me rend le bonheur et la tranquillit et qui vous demande  tant
de titres, d'tre ternellement votre amie.

Ce grand trait de la gnrosit du duc de Guise ne calma pourtant point
les troubles.

Nous laissons  l'histoire le soin de les apprendre, et nous nous
bornons  remener dans leur province, Castelnau, Raunai et Juliette, o
la prosprit, l'union la plus intime, les plus longs jours, et les plus
beaux enfants, leur composrent un bonheur solide.... digne rcompense
de leurs vertus.

 vous qui tenez dans vos mains le sort de vos compatriotes, puissent de
tels exemples vous convaincre que voil les vrais ressorts avec lesquels
on meut toutes les mes! les chanes, les dlations, les mensonges, les
trahisons, les chafauds, font des esclaves, et produisent des crimes;
ce n'est qu' la tolrance qu'il appartient d'clairer et de conqurir
des coeurs; elle seule en offrant des vertus, les inspire et les fait
adorer.

_Nota_. Une exactitude trop scrupuleuse  suivre l'histoire n'eut jet
aucune sorte d'intrt dans cette nouvelle; il a fallu s'en carter pour
ter  ce rcit appartenant plus au roman qu' la vrit, l'air de
massacre et de boucherie qu'il y a dans nos historiens.

Nous avons donc cr les personnages de Juliette, de Castelnau et de
Raunai, ainsi que le trait du duc de Guise.

Raunai et Castelnau existent pourtant dans l'histoire; tous deux
prirent sur les chafauds d'Amboise, et n'agirent point comme nous les
prsentons,  l'exception nanmoins de Castelnau dont l'interrogatoire
ici ressemble assez  celui de l'histoire.

On a fort peu parl du prince de Cond, parce qu'il agit peu dans
Amboise, il y est ou trop grand, ou absolument inactif; comme trop grand
il eut cras Castelnau et Raunai sur lesquels nous voulions rpandre
l'intrt; comme inactif, il n'eut que du froid dans une anecdote......
la plus ingrate de nos annales, pour en sortir, une action nerveuse et
dramatique, comme doit l'tre celle d'une nouvelle historique.

[Note 1: Le duc Franois de Guise, dans son contrat de mariage avec Anne
d'Est, fille du duc de Ferrare et de Rene de France, ce qui le rendait
oncle du roi, prend la qualit de duc d'Anjou, fonde sur la prtention
qu'avait cette maison de descendre d'Iolande, fille de Rene d'Anjou;
c'est celui-l, et le mme dont il s'agit ici, qui fut assassin devant
Orlans; il fut la tige de la branche de Mayenne, teinte en 1621, et
pre de Henri massacr  Blois; le fils de Henri, nomm Charles, fut
pre de Henri, duc de Guise, qui souleva la ville de Naples et qui n'eut
point d'enfant. La postrit de ses frres a fini en 1675. (Voyez de
Thou, et Hainault.)]

[Note 2: Il fut tu par un page du jeune Pardaillan: celui-ci l'ayant
rencontr dans la fort de Chteau-Renaud, courut sur lui le pistolet 
la main; la Renaudie passa deux fois son pe au travers du corps de
Pardaillan, dont il tait cousin. Le page dcharge sur-le-champ son
arquebuse sur la Renaudie et l'tend sur le corps de son matre. On
apporta le cadavre de la Renaudie  Amboise; on l'attacha  une haute
potence au milieu du pont, avec cette inscription: La Renaudie, dit la
Fort, chef des rebelles.]

[Note 3: Voil comme germaient dj dans ces mes fires les premires
semences de la libert.]

[Note 4: L'vnement o Henri de Guise, un des enfants d'Anne d'Est fut
assassin  Blois, ne rendait-il pas cette trs-vritable complainte une
sorte de prdiction?]

[Note 5: Raunai parle ici de l'anecdote de 1358, pendant que Charles V
tait rgent du royaume, lors de la prison du roi Jean aprs la bataille
de Poitiers. Les mcontents de la capitale ayant  leur tte tienne
Marcel, prvt des marchands, massacrrent dans la chambre mme du
dauphin rgent, et  ses pieds, Robert de Clermont, marchal de
Normandie, et Jean de Conflans, marchal de Champagne. C'est ce Marcel
qui, la mme anne, voulut livrer Paris aux Anglais; mais comme il
s'avanait vers la Porte Saint-Antoine, Maillard, fidle citoyen, dont
la statue devrait tre rige sur le lieu mme, sauva la ville et
assomma le tratre d'un coup de hache. Nous avons bti beaucoup
d'glises, depuis, et pas un malheureux pidestal  cet homme clbre.]

[Note 6: Le conseil de guerre prsid par le marchal de Saint-Andr
l'avait dcid de cette manire.]

[Note 7: Peu avant ces troubles, il y avait eu des enlvements d'enfants
qui n'avaient point la religion pour cause; on voyait dans les campagnes
les mres plores s'enfuir en pressant leurs enfants dans leur sein;
d'autres les cachaient dans des trous, dans des buissons o elles
revenaient les chercher aprs; la dsolation tait gnrale, on ne sut
jamais trop le vritable sujet de ces rapts; on les trouve  quatre
diffrentes poques dans les annales secrtes de la monarchie; une fois
sous la premire race, ensuite sous Louis XI, sous Franois II et sous
Louis XV. On en a dout, mais  tort, ils ont eu lieu trs-certainement
 chacune des ces poques.]

[Note 8: Le duc de Nemours.]




IDE

SUR LES ROMANS


On appelle roman, l'ouvrage _fabuleux_ compos d'aprs les plus
singulires aventures de la vie des hommes.

Mais pourquoi ce genre d'ouvrage porte-t-il le nom de roman?

Chez quel peuple devons-nous en chercher la source, quels sont les plus
clbres?

Et quelles sont, enfin, les rgles qu'il faut suivre pour arriver  la
perfection de l'art de l'crire?

Voil les trois questions que nous nous proposons de traiter; commenons
par l'tymologie du mot.

Rien ne nous apprenant le nom de cette composition chez les peuples de
l'antiquit, nous ne devons, ce me semble, nous attacher qu' dcouvrir
par quel motif elle porta chez nous celui que nous lui donnons encore.

La langue _Romane_ tait comme on le sait, un mlange de l'idiome
celtique et latin, en usage sous les deux premires races de nos rois,
il est assez raisonnable de croire que les ouvrages du genre dont nous
parlons, composs dans cette langue, durent en porter le nom, et l'on
put dire _une romane_, pour exprimer l'ouvrage o il s'agissait
d'aventures amoureuses, comme on a dit une _romance_ pour parler des
complaintes du mme genre. En vain chercherait-on une tymologie
diffrente  ce mot; le bon sens n'en offrant aucune autre, il parat
simple d'adopter celle-l.

Passons donc  la seconde question.

Chez quel peuple devons-nous trouver la source de ces sortes d'ouvrages,
et quels sont les plus clbres?

L'opinion commune croit la dcouvrir chez les Grecs; elle passa de l
chez les Mores, d'o les Espagnols la prirent pour la transmettre
ensuite  nos troubadours, de qui nos romanciers de chevalerie la
reurent.

Quoique je respecte cette filiation, et que je m'y soumette quelquefois,
je suis loin cependant de l'adopter rigoureusement; n'est-elle pas en
effet bien difficile dans des sicles o les voyages taient si peu
connus, et les communications si interrompues; il est des modes, des
usages, des gots qui ne se transmettent point; inhrents  tous les
hommes, ils naissent naturellement avec eux: partout o ils existent, se
retrouvent des traces invitables de ces gots, de ces usages et de ces
modes.

N'en doutons point, ce fut dans les contres qui, les premires
reconnurent des Dieux, que les romans prirent leur source, et par
consquent en gypte, berceau certain de tous les cultes;  peine les
hommes eurent-ils _souponn_ des tres immortels, qu'ils les firent
agir et parler; ds lors, voil des mtamorphoses, des fables, des
paraboles, des romans; en un mot voil des ouvrages de fictions, ds que
la fiction s'empare de l'esprit des hommes. Voil des livres fabuleux,
ds qu'il est question de chimres; quand les peuples, d'abord guids
par des prtres, aprs s'tre gorgs pour leurs fantastiques divinits,
s'arment enfin pour leur rois ou pour leur patrie, l'hommage offert 
l'hrosme, balance celui de la superstition; non-seulement on met,
trs-sagement alors, les hros  la place des Dieux, mais on chante les
enfants de Mars comme on avait clbr ceux du ciel; on ajoute aux
grandes actions de leur vie, ou, las de s'entretenir d'eux, on cre des
personnages qui leur ressemblent... qui les surpassent, et bientt de
nouveaux romans paraissent, plus vraisemblables sans doute, et bien plus
faits pour l'homme que ceux qui n'ont clbr que des fantmes.
Hercule,[9] grand capitaine, dut vaillamment combattre ses ennemis,
voil le hros et l'histoire; Hercule dtruisant des monstres,
pourfendant des gants, voil le Dieu... la fable et l'origine de la
superstition; mais de la superstition raisonnable, puisque celle-ci n'a
pour base que la rcompense de l'hrosme, la reconnaissance due aux
librateurs d'une nation, au lieu que celle qui forge des tres incrs,
et jamais aperus, n'a que la crainte, l'esprance, et le drglement
d'esprit pour motifs. Chaque peuple eut donc ses Dieux, ses demi-dieux,
ses hros, ses vritables histoires et ses fables; quelque chose comme
on vient de le voir, put tre vrai dans ce qui concernait les hros;
tout fut controuv, tout fut fabuleux dans le reste, tout fut ouvrage
d'invention, tout fut roman, parce que les Dieux ne parlrent que par
l'organe des hommes, qui plus ou moins intresss  ce ridicule
artifice, ne manqurent pas de composer le langage des fantmes de leur
esprit, de tout ce qu'ils imaginrent de plus fait pour sduire ou pour
effrayer, et par consquent de plus fabuleux; c'est une opinion reue,
(dit le savant Huet) que le nom de roman se donnait autrefois aux
histoires, et qu'il s'appliqua depuis aux fictions, ce qui est un
tmoignage invincible que les uns sont venus des autres.

Il y eut donc des romans crits dans toutes les langues, chez toutes les
nations, dont le style et les faits se trouvrent calqus, et sur les
moeurs nationales, et sur les opinions reues par ces nations.

L'homme est sujet  deux faiblesses qui tiennent  son existence, qui la
caractrisent. Partout il faut _qu'il prie_, partout il faut _qu'il
aime_; et voil la base de tous les romans; il en a fait pour peindre
les tres qu'il _implorait_, il en a fait pour clbrer ceux qu'il
_aimait_. Les premiers, dicts par la terreur ou l'espoir, durent tre
sombres, gigantesques, pleins de mensonges et de fictions, tels sont
ceux qu'Esdras composa durant la captivit de Babylone. Les seconds,
remplis de dlicatesse et de sentiment, tel est celui de Thagne et de
Charicle, par Hliodore; mais comme l'homme _pria_, comme il _aima_
partout, sur tous les points du globe qu'il habita, il y eut des romans,
c'est--dire des ouvrages de fictions qui, tantt peignirent les objets
fabuleux de son culte, tantt ceux plus rels de son amour.

Il ne faut donc pas s'attacher  trouver la source de ce genre d'crire,
chez telle ou telle nation de prfrence; on doit se persuader par ce
qui vient d'tre dit, que toutes l'ont plus ou moins employ, en raison
du plus ou moins de penchant qu'elles ont prouv, soit  l'amour, soit
 la superstition.

Un coup d'oeil rapide maintenant sur les nations qui ont le plus
accueilli ces ouvrages mmes, et sur ceux qui les ont composs; amenons
le fil jusqu' nous, pour mettre nos lecteurs  mme d'tablir quelques
ides de comparaison.

Aristide de Milet est le plus ancien romancier dont l'antiquit parle;
mais ses ouvrages n'existent plus. Nous savons seulement qu'on nommait
ses contes, _les Milsiaques_; un trait de la prface de l'ne d'or,
semble prouver que les productions d'Aristide taient licencieuses, _je
vais crire dans ce genre_, dit Apule en commenant son ne d'or.

Antoine Diogne, contemporain d'Alexandre, crivit d'un style plus
chti les amours de Dinias et de Dercillis, roman plein de fictions, de
sortilges, de voyages et d'aventures fort extraordinaires, que le
Seurre copia en 1745 dans un petit ouvrage plus singulier encore; car
non content de faire comme Diogne voyager ses hros dans des pays
connus, il les promne tantt dans la lune, et tantt dans les enfers.

Viennent ensuite les aventures de Sinonis et de Rhodanis, par Jamblique;
les amours de Thagne et de Charicle, que nous venons de citer; la
Cyropdie, de Xnophon; les amours de Daphnis et Chlo, de Longus; ceux
d'Ismne, et beaucoup d'autres, ou traduits, ou totalement oublis de
nos jours.

Les Romains plus ports  la critique,  la mchancet qu' l'amour ou
qu' la prire, se contentrent de quelques satyres, telle que celles de
Ptrone et de Varron, qu'il faudrait bien se garder de classer au nombre
des romans.

Les Gaulois, plus prs de ces deux faiblesses, eurent leurs bardes qu'on
peut regarder comme les premiers romanciers de la partie de l'Europe que
nous habitons aujourd'hui. La profession de ces bardes, dit Lucain,
tait d'crire en vers, les actions immortelles des hros de leur
nation, et de les chanter au son d'un instrument qui ressemblait  la
lyre; bien peu de ces ouvrages sont connus de nos jours. Nous emes
ensuite, les faits et gestes de Charles-le-Grand, attribus 
l'archevque Turpin, et tous les romans de la Table ronde, les Tristan,
les Lancelot du lac, les Perce-Forts, tous crits dans la vue
d'immortaliser des hros connus, ou d'en inventer d'aprs ceux-l qui,
pars par l'imagination, les surpassassent en merveilles; mais quelle
distance de ces ouvrages longs, ennuyeux, empests de superstition, aux
romans grecs qui les avaient prcds! Quelle barbarie, quelle
grossiret succdaient aux romans pleins de got et d'agrables
fictions, dont les Grecs nous avaient donn les modles; car bien qu'il
y en et sans doute d'autres avant eux, au moins alors ne connaissait-on
que ceux-l.

Les troubadours parurent ensuite; et quoiqu'on doive les regarder,
plutt comme des potes que comme des romanciers, la multitude de jolis
contes qu'ils composrent en prose, leur obtiennent cependant avec juste
raison, une place parmi les crivains dont nous parlons. Qu'on jette,
pour s'en convaincre, les yeux sur leurs fabliaux, crits en langue
_romane_, sous le rgne de Hugues Capet, et que l'Italie copia avec tant
d'empressement.

Cette belle partie de l'Europe, encore gmissante sous le joug des
Sarrasins, encore loin de l'poque o elle devait tre le berceau de la
renaissance des arts, n'avait presque point eu de romanciers jusqu'au
dixime sicle; ils y parurent  peu prs  la mme poque que nos
troubadours en France, et les imitrent; mais osons convenir de cette
gloire, ce ne furent point les Italiens qui devinrent nos matres dans
cet art, comme le dit Laharpe, (pag. 242, vol. 3) ce fut au contraire
chez nous qu'ils se formrent; ce fut  l'cole de nos troubadours que
Dante, Boccace, Tassoni, et mme un peu Ptrarque, esquissrent leurs
compositions; presque toutes les nouvelles de Boccace, se retrouvent
dans nos fabliaux.

Il n'en est pas de mme des Espagnols, instruits dans l'art de la
fiction, par les Dores, qui eux-mmes le tenaient des Grecs, dont ils
possdaient tous les ouvrages de ce genre, traduits en Arabe: ils firent
de dlicieux romans, imits par nos crivains; nous y reviendrons.

 mesure que la galanterie prit une face nouvelle en France, le roman se
perfectionna, et ce fut alors, c'est--dire au commencement du sicle
dernier que d'Urf crivit son roman de l'Astre qui nous fit prfrer,
 bien juste titre, ses charmants bergers du Lignon aux preux
extravagants des onzime et douzime sicles; la fureur de l'imitation
s'empara ds lors de tous ceux  qui la nature avait donn le got de ce
genre; l'tonnant succs de l'Astre, que l'on lisait encore au milieu
de ce sicle, avait absolument embras les ttes, et on l'imita sans
l'atteindre. Gomberville, la Calprende, Desmarets, Scudri, crurent
surpasser leur original, en mettant des princes ou des rois,  la place
des bergers du Lignon, et ils retombrent dans le dfaut qu'vitait leur
modle; la Scudri fit la mme faute que son frre; comme lui, elle
voulut ennoblir le genre de d'Urf, et comme lui, elle mit d'ennuyeux
hros  la place de jolis bergers. Au lieu de reprsenter dans la
personne de Cyrus un roi tel que le peint Hrodote, elle composa un
Artamne plus fou que tous les personnages de l'Astre... un amant qui
ne sait que pleurer du matin au soir, et dont les langueurs excdent au
lieu d'intresser; mmes inconvnients dans sa Clie o elle prte aux
Romains qu'elle dnature, toutes les extravagances des modles qu'elle
suivait, et qui jamais n'avaient t mieux dfigurs.

Qu'on nous permette de rtrograder un instant, pour accomplir la
promesse que nous venons de faire de jeter un coup d'oeil sur l'Espagne.

Certes, si la chevalerie avait inspir nos romanciers en France,  quel
degr n'avait-elle pas galement mont les ttes au del des monts? Le
catalogue de la bibliothque de dom Quichotte, plaisamment fait par
Miguel Cervantes, le dmontre videmment; mais quoi qu'il en puisse
tre, le clbre auteur des mmoires du plus grand fou qui ait pu venir
 l'esprit d'un romancier, n'avait assurment point de rivaux. Son
immortel ouvrage connu de toute la terre, traduit dans toutes les
langues, et qui doit se considrer comme le premier de tous les romans,
possde sans doute plus qu'aucun d'eux, l'art de narrer, d'entremler
agrablement les aventures, et particulirement d'instruire en amusant.
_Ce livre_, disait St.-Evremond, _est le seul que je relis sans
m'ennuyer, et le seul que je voudrais avoir fait_. Les Douze Nouvelles
du mme auteur, remplies d'intrt, de sel et de finesse, achvent de
placer au premier rang ce clbre crivain espagnol, sans lequel
peut-tre nous n'eussions eu, ni le charmant ouvrage de Scarron, ni la
plupart de ceux de Lesage.

Aprs d'Urf et ses imitateurs, aprs les Ariane, les Cloptre, les
Pharamond, les Polixandre, tous ces ouvrages enfin o le hros soupirant
neuf volumes, tait bien heureux de se marier au dixime; aprs, dis-je,
tout ce fatras inintelligible aujourd'hui, parut madame de Lafayette
qui, quoique sduite par le langoureux ton qu'elle trouva tabli dans
ceux qui la prcdaient, abrgea nanmoins beaucoup, et en devenant plus
concise, elle se rendit plus intressante. On a dit, parce qu'elle tait
femme, (comme si ce sexe, naturellement plus dlicat, plus fait pour
crire le roman, ne pouvait en ce genre, prtendre  bien plus de
lauriers que nous) on a prtendu dis-je, qu'infiniment aide, Lafayette
n'avait fait ses romans qu'avec le secours de Larochefoucauld pour les
penses, et de Segrais pour le style; quoi qu'il en soit, rien
d'intressant comme Zade, rien d'crit agrablement comme la princesse
de Clves. Aimable et charmante femme, si les grces tenaient ton
pinceau, n'tait-il donc pas permis  l'amour, de le diriger
quelquefois?

Fnlon parut, et crut se rendre intressant, en dictant potiquement
une leon  des souverains qui ne la suivirent jamais; voluptueux amant
de _Guion_, ton me avait besoin d'aimer, ton esprit prouvait celui de
peindre; en abandonnant le pdantisme, ou l'orgueil d'apprendre 
rgner, nous eussions eu de toi des chefs-d'oeuvre, au lieu d'un livre
qu'on ne lit plus. Il n'en sera pas de mme de toi, dlicieux Scarron,
jusqu' la fin du monde, ton immortel roman fera rire, tes tableaux ne
vieilliront jamais. Tlmaque qui n'avait qu'un sicle  vivre, prira
sous les ruines de ce sicle qui n'est dj plus; et tes comdiens du
Mans, cher et aimable enfant de la folie, amuseront mme les plus
graves lecteurs, tant qu'il y aura des hommes sur la terre.

Vers la fin du mme sicle, la fille du clbre Poisson, (madame de
Gomez) dans un genre bien diffrent que les crivains de son sexe qui
l'avaient prcde, crivit des ouvrages qui, pour cela n'en taient pas
moins agrables, et ses Journes amusantes, ainsi que ses Cent Nouvelles
nouvelles feront toujours, malgr bien des dfauts, le fond de la
bibliothque de tous les amateurs de ce genre. Gomez entendait son art,
on ne saurait lui refuser ce juste loge. Mademoiselle de Lussan,
mesdames de Tencin, de Graffigni, Elie de Beaumont et Riccoboni la
rivalisrent; leurs crits pleins de dlicatesse et de got, honorent
assurment leur sexe. Les lettres Pruviennes de Graffigni seront
toujours un modle de tendresse et de sentiment, comme celles de myladi
Castesbi par Riccoboni, pourront ternellement servir  ceux qui ne
prtendent qu' la grce et  la lgret du style. Mais reprenons le
sicle o nous l'avons quitt, press par le dsir de louer des femmes
aimables, qui donnaient en ce genre, de si bonnes leons aux hommes.

L'picursme des Ninon-de-Lenclos, des Marion-de-Lorme, des marquis de
Svign et de Lafare, des Chaulieu, des St Evremond, de toute cette
socit charmante enfin, qui, revenue des langueurs du dieu de Cythre,
commenait  penser comme Buffon, _qu'il n'y avait de bon en amour que
le physique_, changea bientt le ton des romans; les crivains qui
parurent ensuite, sentirent, que les fadeurs n'amuseraient plus un
sicle perverti par le rgent, un sicle revenu des folies
chevaleresques, des extravagances religieuses, et de l'adoration des
femmes; et trouvant plus simple d'amuser ces femmes ou de les corrompre,
que de les servir ou de les encenser, ils crrent des vnements, des
tableaux, des conversations plus  l'esprit du jour; ils envelopprent
du cynisme, des immoralits, sous un style agrable et badin,
quelquefois mme philosophique, et plurent au moins s'ils
n'instruisirent pas.

Crbillon crivit le Sopha, Tanzai, les garements de coeur et d'esprit,
etc. Tous romans qui flattaient le vice et s'loignaient de la vertu,
mais qui, lorsqu'on les donna, devaient prtendre aux plus grands
succs.

Marivaux, plus original dans sa manire de peindre, plus nerveux, offrit
au moins des caractres, captiva l'me, et fit pleurer; mais comment,
avec une telle nergie, pouvait-on avoir un style aussi prcieux, aussi
manir? Il prouva bien que la nature n'accorde jamais au romancier tous
les dons ncessaires  la perfection de son art.

Le but de Voltaire fut tout diffrent; n'ayant d'autre dessein que de
placer de la philosophie dans ses romans, il abandonna tout pour ce
projet. Avec quelle adresse il y russit; et malgr toutes les
critiques, Candide et Zadig ne seront-ils pas toujours des
chefs-d'oeuvre!

Rousseau,  qui la nature avait accord en dlicatesse, en sentiment, ce
qu'elle n'avait donn qu'en esprit  Voltaire, traita le roman d'une
bien autre faon. Que de vigueur, que d'nergie dans l'Hlose; lorsque
Momus dictait Candide  Voltaire, l'amour lui-mme traait de son
flambeau, toutes les pages brlantes de Julie, et l'on peut dire avec
raison que ce livre sublime, n'aura jamais d'imitateurs; puisse cette
vrit faire tomber la plume des mains,  cette foule d'crivains
phmres qui, depuis trente ans ne cessent de nous donner de mauvaises
copies de cet immortel original; qu'ils sentent donc que pour
l'atteindre, il faut une me de feu comme celle de Rousseau, un esprit
philosophe comme le sien, deux choses que la nature ne runit pas deux
fois dans le mme sicle.

Au travers de tout cela, Marmontel nous donnait des contes, qu'il
appelait _Moraux_, non pas (dit un littrateur estimable) qu'ils
enseignassent la morale, mais parce qu'ils peignaient nos moeurs;
cependant un peu trop dans le genre manir de Marivaux; d'ailleurs que
sont ces contes? des purilits, uniquement crites pour les femmes et
pour les enfants et qu'on ne croira jamais de la mme main que
Blisaire, ouvrage qui suffisait seul  la gloire de l'auteur; celui qui
avait fait le quinzime chapitre de ce livre, devait-il donc prtendre 
la petite gloire de nous donner des contes _ l'eau-rose_.

Enfin les romans anglais, les vigoureux ouvrages de Richardson et de
Fielding, vinrent apprendre aux Franais, que ce n'est point en peignant
les fastidieuses langueurs de l'amour, ou les ennuyeuses conversations
des ruelles, qu'on peut obtenir des succs dans ce genre; mais en
traant des caractres mles qui, jouets et victimes de cette
effervescence du coeur connue sous le nom d'amour, nous en montrent  la
fois et les dangers et les malheurs; de l seul peuvent s'obtenir ces
dveloppements, ces passions si bien tracs dans les romans anglais.
C'est Richardson, c'est Fielding qui nous ont appris que l'tude
profonde du coeur de l'homme, vritable ddale de la nature, peut seule
inspirer le romancier, dont l'ouvrage doit nous faire voir l'homme, non
pas seulement ce qu'il est, ou ce qu'il se montre, c'est le devoir de
l'historien, mais tel qu'il peut tre, tel que doivent le rendre les
modifications du vice, et toutes les secousses des passions; il faut
donc les connatre toutes, il faut donc les employer toutes, si l'on
veut travailler ce genre; l, nous apprmes aussi, que ce n'est pas
toujours en faisant triompher la vertu qu'on intresse; qu'il faut y
tendre bien certainement autant qu'on le peut, mais que cette rgle, ni
dans la nature, ni dans Aristote, mais seulement celle  laquelle nous
voudrions que tous les hommes s'assujettissent pour notre bonheur, n'est
nullement essentielle dans le roman, n'est pas mme celle qui doit
conduire  l'intrt; car lorsque la vertu triomphe, les choses tant ce
qu'elles doivent tre, nos larmes sont taries avant que de couler; mais
si aprs les plus rudes preuves, nous voyons enfin la vertu terrasse
par le vice, indispensablement nos mes se dchirent, et l'ouvrage nous
ayant excessivement mus, ayant, comme disait Diderot, _ensanglant nos
coeurs au revers_, doit indubitablement produire l'intrt qui seul
assure des lauriers.

Que l'on rponde; si aprs douze ou quinze volumes, l'immortel
Richardson et _vertueusement_ fini par convertir Lovelace, et par lui
faire _paisiblement_ pouser Clarisse, et-on vers  la lecture de ce
roman, pris dans le sens contraire, les larmes dlicieuses qu'il obtient
de tous les tres sensibles? C'est donc la nature qu'il faut saisir
quand on travaille ce genre, c'est le coeur de l'homme, le plus singulier
de ses ouvrages, et nullement la vertu, parce que la vertu, quelque
belle, quelque ncessaire qu'elle soit, n'est pourtant qu'un des modes
de ce coeur tonnant, dont la profonde tude est si ncessaire au
romancier, et que le roman, miroir fidle de ce coeur, doit
ncessairement en tracer tous les plis.

Savant traducteur de Richardson, Prvt, toi,  qui nous devons d'avoir
fait passer dans notre langue les beauts de cet crivain clbre, ne
t'es-t-il pas d pour ton propre compte un tribut d'loges, aussi bien
mrit; et n'est-ce pas  juste titre qu'on pourrait t'appeler _le
Richardson franais_; toi seul eus l'art d'intresser longtemps par des
fables implexes, en soutenant toujours l'intrt, quoiqu'en le divisant;
toi seul, mnageas toujours assez bien tes pisodes, pour que l'intrigue
principale dt plutt gagner que perdre  leur multitude ou  leur
complication; ainsi cette quantit d'vnements que te reproche Laharpe,
est non-seulement ce qui produit chez toi le plus sublime effet, mais en
mme temps ce qui prouve le mieux, et la bont de ton esprit, et
l'excellence de ton gnie. Les Mmoires d'un homme de qualit, enfin
(pour ajouter  ce que nous pensons de Prvt, ce que d'autres que nous
ont galement pens) Clveland; l'Histoire d'une Grecque moderne, le
Monde moral, Manon-Lescaut, surtout,[10] sont remplis de ces scnes
attendrissantes et terribles, qui frappent et attachent invinciblement;
les situations de ces ouvrages, heureusement mnages, amnent de ces
moments o la nature frmit d'horreur, etc. Et voil ce qui s'appelle
crire le roman; voil ce qui, dans la postrit, assure  Prvt une
place o ne parviendra nul de ses rivaux.

Vinrent ensuite les crivains du milieu de ce sicle: Dorat aussi
manir que Marivaux, aussi froid, aussi peu moral que Crbillon, mais
crivain plus agrable que les deux  qui nous le comparons; la
frivolit de son sicle excuse la sienne, et il eut l'art de la bien
saisir.

Auteur charmant de la reine de Golconde, me permets-tu de t'offrir un
laurier? On eut rarement un esprit plus agrable, et les plus jolis
contes du sicle ne valent pas celui qui t'immortalise;  la fois plus
aimable, et plus heureux qu'Ovide, puisque le hros sauveur de la
France, prouve en te rappelant au sein de ta patrie, qu'il est autant
l'ami d'Apollon que de Mars; rponds  l'espoir de ce grand homme, en
ajoutant encore quelques jolies roses sur le sein de ta belle Aline.

Darnaud, mule de Prvt, peut souvent prtendre  le surpasser; tous
deux tremprent leurs pinceaux dans le Styx; mais Darnaud, quelquefois
adoucit le sein des fleurs de l'Elyse; Prvt, plus nergique, n'altra
jamais les teintes de celui dont il traa Clveland.

R... inonde le public, il lui faut une presse au chevet de son lit;
heureusement que celle-l toute seule gmira de ses _terribles
productions_; un style bas et rampant, des aventures dgotantes
toujours puises dans la plus mauvaise compagnie; nul autre mrite
enfin, que celui d'une prolixit... dont les seuls marchands de poivre
le remercieront.

Peut-tre devrions-nous analyser ici ces romans nouveaux, dont le
sortilge et la fantasmagorie composent  peu prs tout le mrite, en
plaant  leur tte _le Moine_, suprieur, sous tous les rapports, aux
bizarres lans de la brillante imagination de _Radgliffe_; mais cette
dissertation serait trop longue; convenons seulement que ce genre,
quoiqu'on en puisse dire, n'est assurment pas sans mrite; il devenait
le fruit indispensable des secousses rvolutionnaires dont l'Europe
entire se ressentait. Pour qui connaissait tous les malheurs dont les
mchants peuvent accabler les hommes, le roman devenait aussi difficile
 faire que monotone  lire; il n'y avait point d'individu qui n'et
plus prouv d'infortunes en quatre ou cinq ans, que n'en pouvait
peindre en un sicle le plus fameux romancier de la littrature; il
fallait donc appeler l'enfer  son secours, pour se composer des titres
 l'intrt, et trouver dans le pays des chimres, ce qu'on savait
couramment en ne fouillant que l'histoire de l'homme dans cet ge de
fer. Mais que d'inconvnients prsentait cette manire d'crire!
l'auteur du _Moine_ ne les a pas plus vits que _Radgliffe_; ici
ncessairement de deux choses l'une, ou il faut dvelopper le sortilge,
et ds lors vous n'intressez plus, ou il ne faut jamais lever le
rideau, et vous voil dans la plus affreuse invraisemblance. Qu'il
paraisse dans ce genre un ouvrage assez bon pour atteindre le but sans
ce briser contre l'un ou l'autre de ces cueils, loin de lui reprocher
ses moyens, nous l'offrirons alors comme un modle.

Avant que d'entamer notre troisime et dernire question, _quelles sont
les rgles de l'art d'crire le roman?_ nous devons, ce me semble,
rpondre  la perptuelle objection de quelques esprits atrabilaires
qui, pour se donner le vernis d'une morale, dont souvent leur coeur est
bien loin, ne cessent de vous dire, _ quoi servent les romans?_

 quoi ils servent, hommes hypocrites et pervers, car vous seuls faites
cette ridicule question, ils servent  vous peindre, et  vous peindre
tels que vous tes, orgueilleux individus qui voulez vous soustraire au
pinceau, parce que vous en redoutez les effets: le roman tant, s'il
est possible de s'exprimer ainsi, _le tableau des moeurs sculaires_, est
aussi essentiel que l'histoire, au philosophe qui veut connatre
l'homme; car le burin de l'une, ne le peint que lorsqu'il se fait voir;
et alors ce n'est plus lui; l'ambition, l'orgueil couvrent son front
d'un masque qui ne nous reprsente que ces deux passions, et non
l'homme; le pinceau du roman, au contraire, le saisit dans son
intrieur... le prend quand il quitte ce masque, et l'esquisse bien plus
intressante, est en mme temps bien plus vraie: voil l'utilit des
romans; froids censeurs qui ne les aimez pas, vous ressemblez  ce
cul-de-jatte qui disait aussi: _et pourquoi fait-on des portraits?_

S'il est donc vrai que le roman soit utile, ne craignons point de tracer
ici quelques-uns des principes que nous croyons ncessaires  porter ce
genre  sa perfection; je sens bien qu'il est difficile de remplir cette
tche sans donner des armes contre moi; ne deviens-je pas doublement
coupable de n'avoir pas _bien fait_, si je prouve que je sais ce qu'il
faut pour _faire bien_. Ah! laissons ces vaines considrations, qu'elles
s'immolent  l'amour de l'art.

La connaissance la plus essentielle qu'il exige est bien certainement
celle du coeur de l'homme. Or, cette connaissance importante, tous les
bons esprits nous approuveront sans doute en affirmant qu'on ne
l'acquiert que par des _malheurs_ et par des _voyages_; il faut avoir vu
des hommes de toutes les nations pour les bien connatre, et il faut
avoir t leur victime pour savoir les apprcier; la main de
l'infortune, en exaltant le caractre de celui qu'elle crase, le met 
la juste distance o il faut qu'il soit pour tudier les hommes; il les
voit de l, comme le passager aperoit les flots en fureur se briser
contre l'cueil sur lequel l'a jet la tempte; mais dans quelque
situation que l'ait plac la nature ou le sort, s'il veut connatre les
hommes, qu'il parle peu quand il est avec eux; on n'apprend rien quand
on parle, on ne s'instruit qu'en coutant; et voil pourquoi les bavards
ne sont communment que des sots.

 toi qui veux parcourir cette pineuse carrire! ne perds pas de vue
que le romancier est l'homme de la nature, elle l'a cr pour tre son
peintre; s'il ne devient pas l'amant de sa mre ds que celle-ci l'a
mis au monde, qu'il n'crive jamais, nous ne le lirons point; mais s'il
prouve cette soif ardente de tout peindre, s'il entr'ouvre avec
frmissement le sein de la nature, pour y chercher son art et pour y
puiser des modles, s'il a la fivre du talent et l'enthousiasme du
gnie, qu'il suive la main qui le conduit, il a devin l'homme, il le
peindra; matris par son imagination qu'il y cde, qu'il embellisse ce
qu'il voit: le sot cueille une rose et l'effeuille, l'homme de gnie la
respire et la peint: voil celui que nous lirons.

Mais en te conseillant d'embellir, je te dfends de t'carter de la
vraisemblance: le lecteur a droit de se fcher quand il s'aperoit que
l'on veut trop exiger de lui; il voit bien qu'on cherche  le rendre
dupe; son amour-propre en souffre, il ne croit plus rien ds qu'il
souponne qu'on veut le tromper.

Contenu d'ailleurs par aucune digue, use,  ton aise, du droit de porter
atteinte  toutes les anecdotes de l'histoire, quand la rupture de ce
frein devient ncessaire aux plaisirs que tu nous prpares; encore une
fois, on ne te demande point d'tre vrai, mais seulement d'tre
vraisemblable; trop exiger de toi serait nuire aux jouissances que nous
en attendons: ne remplace point cependant le vrai par l'impossible, et
que ce que tu inventes soit bien dit; on ne te pardonne de mettre ton
imagination  la place de la vrit que sous la clause expresse d'orner
et d'blouir. On n'a jamais le droit de mal dire, quand on peut dire
tout ce qu'on veut; si tu n'cris comme R...... _que ce que tout le
monde sait_, dusses-tu, comme lui, nous donner quatre volumes par mois,
ce n'est pas la peine de prendre la plume: personne ne te contraint au
mtier que tu fais; mais si tu l'entreprends, fais-le bien. Ne l'adopte
pas surtout comme un secours  ton existence; ton travail se
ressentirait de tes besoins, tu lui transmettrais ta faiblesse; il
aurait la pleur de la faim: d'autres mtiers se prsentent  toi; fais
des souliers, et n'cris point des livres. Nous ne t'en estimerons pas
moins, et comme tu ne nous ennuiras pas, nous t'aimerons peut-tre
davantage.

Une fois ton esquisse jete, travaille ardemment  l'tendre, mais sans
te resserrer dans les bornes qu'elle parat d'abord te prescrire; tu
deviendrais maigre et froid avec cette mthode; ce sont des lans que
nous voulons de toi, et non pas des rgles; dpasse tes plans,
varie-les, augmente-les; ce n'est qu'en travaillant que les ides
viennent. Pourquoi ne veux-tu pas que celle qui te presse quand tu
composes, soit aussi bonne que celle dicte par ton esquisse? Je n'exige
essentiellement de toi qu'une seule chose, c'est de soutenir l'intrt
jusqu' la dernire page; tu manques le but, si tu coupes ton rcit par
des incidents, ou trop rpts, ou qui ne tiennent pas au sujet; que
ceux que tu te permettras soient encore plus soigns que le fond: tu
dois des ddommagements au lecteur quand tu le forces de quitter ce qui
l'intresse, pour entamer un incident. Il peut bien te permettre de
l'interrompre, mais il ne te pardonnera pas de l'ennuyer; que tes
pisodes naissent toujours du fond du sujet et qu'ils y rentrent; si tu
fais voyager tes hros, connais bien le pays o tu les mnes, porte la
magie au point de m'identifier avec eux; songe que je me promne  leurs
cts, dans toutes les rgions o tu les places; et que peut-tre plus
instruit que toi, je ne te pardonnerai ni une invraisemblance de moeurs,
ni un dfaut de costume, encore moins une faute de gographie: comme
personne ne te contraint  ces chappes, il faut que tes descriptions
locales soient relles, ou il faut que tu restes au coin de ton feu;
c'est le seul cas dans tous tes ouvrages o l'on ne puisse tolrer
l'invention,  moins que les pays o tu me transportes ne soient
imaginaires, et, dans cette hypothse encore, j'exigerai toujours du
vraisemblable.

vite l'affterie de la morale; ce n'est pas dans un roman qu'on la
cherche; si les personnages que ton plan ncessite, sont quelquefois
contraints  raisonner, que ce soit toujours sans affectation, sans la
prtention de le faire, ce n'est jamais l'auteur qui doit moraliser,
c'est le personnage, et encore ne le lui permet-on, que quand il y est
forc par les circonstances.

Une fois au dnouement, qu'il soit naturel, jamais contraint, jamais
machin, mais toujours n des circonstances; je n'exige pas de toi,
comme les auteurs de l'Encyclopdie, qu'il soit _conforme au dsir du
lecteur_; quel plaisir lui reste-t-il quand il a tout devin? le
dnouement doit tre tel que les vnements le prparent, que la
vraisemblance l'exige, que l'imagination l'inspire; et avec ces
principes que je charge ton got et ton esprit d'tendre, si tu ne fais
pas bien, au moins feras-tu mieux que nous; car, il faut en convenir,
dans les nouvelles que l'on va lire, le vol hardi que nous nous sommes
permis de prendre, n'est pas toujours d'accord avec la svrit des
rgles de l'art; mais nous esprons que l'extrme vrit des caractres
en ddommagera peut-tre; la nature plus bizarre que les moralistes ne
nous la peignent, s'chappe  tout instant des digues que la politique
de ceux-ci voudrait lui prescrire; uniforme dans ses plans, irrgulire
dans ses effets, son sein toujours agit, ressemble au foyer d'un volcan
d'o s'lancent tour  tour, ou des pierres prcieuses servant au luxe
des hommes, ou des globes de feu qui les anantissent; grande, quand
elle peuple la terre d'Antonin et de Titus; affreuse, quand elle y vomit
des Andronics ou des Nrons; mais toujours sublime, toujours
majestueuse, toujours digne de nos tudes, de nos pinceaux et de notre
respectueuse admiration, parce que ces desseins nous sont inconnus,
qu'esclaves de ses caprices ou de ses besoins, ce n'est jamais sur ce
qu'ils nous font prouver que nous devons rgler nos sentiments pour
elle, mais sur sa grandeur, sur son nergie, quels que puissent tre les
rsultats.

 mesure que les esprits se corrompent,  mesure qu'une nation vieillit,
en raison de ce que la nature est plus tudie, mieux analyse, que les
prjugs sont mieux dtruits, il faut la faire connatre davantage.
Cette loi est la mme pour les arts; ce n'est qu'en avanant qu'ils se
perfectionnent, ils n'arrivent au but que par des essais. Sans doute il
ne fallait pas aller si loin dans ces temps affreux de l'ignorance, o
courbs sous les fers religieux, on punissait de mort celui qui voulait
les apprcier, o les bchers de l'inquisition devenaient le prix des
talents; mais dans notre tat actuel, partons toujours de ce principe:
quand l'homme a soupes tous ses freins, lorsque d'un regard audacieux,
son oeil mesure ses barrires, quand,  l'exemple des Titans, il ose
jusqu'au ciel porter sa main hardie, et qu'arm de ses passions, comme
ceux-ci l'taient des laves du Vsuve, il ne craint plus de dclarer la
guerre  ceux qui le faisaient frmir autrefois, quand ses _carts_
mmes ne lui paraissent plus que des _erreurs_ lgitimes par ses
tudes, ne doit-on pas alors lui parler avec la mme nergie qu'il
emploie lui-mme  se conduire? l'homme du dix-huitime sicle, en un
mot, est-il donc celui du onzime?

Terminons par une assurance positive, que les nouvelles que nous donnons
aujourd'hui, sont absolument neuves et nullement brodes sur des fonds
connus. Cette qualit est peut-tre de quelque mrite dans un temps o
tout semble tre _fait_, o l'imagination puise des auteurs parat ne
pouvoir plus rien crer de nouveau, et o l'on n'offre plus au public
que des compilations, des extraits ou des traductions.

Cependant la Tour Enchante, et la Conspiration d'Amboise, ont quelques
fondements historiques; on voit,  la sincrit de nos aveux, combien
nous sommes loin de vouloir tromper le lecteur; il faut tre original
dans ce genre, ou ne pas s'en mler.

Voici ce que dans l'une et l'autre de ces nouvelles, on peut trouver aux
sources que nous indiquons.

L'historien arabe _Abul-ccim-terif-aben-tariq_, crivain assez peu
connu de nos littrateurs du jour, rapporte ce qui suit,  l'occasion de
la Tour Enchante.

Rodrigue, prince effmin, attirait  la cour, par principe de volupt,
les filles de ses vassaux, et il en abusait. De ce nombre fut Florinde,
fille du comte Julien. Il la viola. Son pre, qui tait en Afrique,
reut cette nouvelle par une lettre allgorique de sa fille; il souleva
les Mores, et revint en Espagne  leur tte; Rodrigue ne sait que faire,
nul fonds dans ses trsors, aucune place: il va fouiller la Tour
Enchante, prs de Tolde, o on lui dit qu'il doit trouver des sommes
immenses; il y pntre, et voit une statue du Temps qui frappe de sa
massue, et qui, par une inscription, annonce  Rodrigue toutes les
infortunes qui l'attendent; le prince avance et voit une grande cuve
d'eau, mais point d'argent; il revient sur ses pas; il fait fermer la
tour; un coup de tonnerre emporte cet difice, il n'en reste plus que
des vestiges. Le roi, malgr ces funestes pronostics, assemble une
arme, se bat huit jours prs de Cordoue, et est tu sans qu'on puisse
retrouver son corps.

Voil ce que nous a fourni l'histoire; qu'on lise notre ouvrage
maintenant, et qu'on voie si la multitude d'vnements que nous avons
ajouts  la scheresse de ce fait, mrite ou non que nous regardions
l'anecdote comme nous appartenant en propre[11].

Quant  la Conspiration d'Amboise, qu'on la lise dans Garnier, et l'on
verra le peu que nous a prt l'histoire.

Aucun Guide ne nous a prcd dans les autres nouvelles; fond, narr,
pisode, tout est  nous; peut-tre n'est-ce pas ce qu'il y a de plus
heureux; qu'importe, nous avons toujours cru, et nous ne cesserons
d'tre persuad, qu'il vaut mieux inventer, ft-on mme faible, que de
copier ou de traduire; l'un a la prtention du gnie, c'en est une au
moins; quelle peut tre celle du plagiaire? Je ne connais pas de mtier
plus bas, je ne conois pas d'aveux plus humiliant que ceux o de tels
hommes sont contraints, en avouant eux-mmes, qu'il faut bien qu'ils
n'aient pas d'esprit, puisqu'ils sont obligs d'emprunter celui des
autres.

 l'gard du traducteur,  Dieu ne plaise que nous enlevions son mrite;
mais il ne fait valoir que nos rivaux; et ne ft-ce que pour l'honneur
de la patrie, ne vaut-il pas mieux dire  ces fiers rivaux, _et nous
aussi nous savons crer_.

Je dois enfin rpondre au reproche que l'on me fit, quand parut _Aline
et Valcourt_. Mes pinceaux, dit-on, sont trop forts, je prte au vice
des traits trop odieux; en veut-on savoir la raison? je ne veux pas
faire aimer le vice; je n'ai pas, comme Crbillon et comme Dorat, le
dangereux projet de faire adorer aux femmes les personnages qui les
trompent; je veux, au contraire, qu'elles les dtestent; c'est le seul
moyen qui puisse les empcher d'en tre dupes; et, pour y russir, j'ai
rendu ceux de mes hros qui suivent la carrire du vice, tellement
effroyables, qu'ils n'inspireront bien srement ni piti ni amour; en
cela, j'ose le dire, je deviens plus moral que ceux qui se croyent
permis de les embellir; les pernicieux ouvrages de ces auteurs
ressemblent  ces fruits de l'Amrique qui, sous le plus brillant
coloris, portent la mort dans leur sein; cette trahison de la nature,
dont il ne nous appartient pas de dvoiler le motif, n'est pas faite
pour l'homme; jamais enfin, je le rpte, jamais je ne peindrai le crime
que sous les couleurs de l'enfer; je veux qu'on le voie  nu, qu'on le
craigne, qu'on le dteste, et je ne connais point d'autre faon pour
arriver l, que de le montrer avec toute l'horreur qui le caractrise.
Malheur  ceux qui l'entourent de roses! leurs vues ne sont pas aussi
pures, et je ne les copierai jamais. Qu'on ne m'attribue donc plus,
d'aprs ces systmes, le roman de J...; jamais je n'ai fait de tels
ouvrages, et je n'en ferai srement jamais; il n'y a que des imbciles
ou des mchants qui, malgr l'authenticit de mes dngations, puissent
me souponner ou m'accuser encore d'en tre l'auteur, et le plus
souverain mpris sera dsormais la seule arme avec laquelle je
combattrai leurs calomnies.

[Note 9: Hercule est un nom gnrique, compos de deux mots celtiques,
_Her-Coule_, ce qui veut dire, monsieur le capitaine, _Hercoule_ tait
le nom du gnral de l'arme, ce qui multiplia infiniment les
_Hercoules_; la fable attribua ensuite  un seul, les actions
merveilleuses de plusieurs.

(_Voy. hist. des Celtes, par PELOUTIER._)]

[Note 10: Quelles larmes que celles qu'on verse  la lecture de ce
dlicieux ouvrage! comme la nature y est peinte, comme l'intrt s'y
soutient, comme il augmente par degrs, que de difficults vaincues! que
de philosophie  avoir fait ressortir tout cet intrt d'une fille
perdue; dirait-on trop en osant assurer que cet ouvrage a des droits au
titre de notre meilleur roman? ce fut l o Rousseau vit que malgr des
imprudences et des tourderies, une hrone pouvait prtendre encore 
nous attendrir, et peut-tre n'eussions-nous jamais eu Julie, sans
Manon-Lescaut.]

[Note 11: Cette anecdote est celle que commence Brigandos, dans
l'pisode du roman d'Aline et Valcourt, ayant pour titre: _Sainville_ et
_Lonore_, et qu'interrompt la circonstance du cadavre trouv dans la
tour; les contrefacteurs de cet pisode, en le copiant mot pour mot,
n'ont pas manqu de copier aussi les quatre premires lignes de cette
anecdote, qui se trouvent dans la bouche du chef des Bohmiens. Il est
donc aussi essentiel pour nous, dans ce moment-ci, que pour ceux qui
achtent des romans, de prvenir que l'ouvrage qui se vend chez Pigoreau
et Leroux sous le titre de _Valmor_ et _Lidia_, et chez Crioux et
Moutardier, sous celui d'_Alzonde_ et _Koradin_, ne sont absolument que
la mme chose, et tous les deux littralement pills phrase pour phrase
de l'pisode de _Sainville_ et _Lonore_, formant  peu prs trois
volumes de mon roman d'Aline et Valcourt.]




L'AUTEUR

DES

CRIMES DE L'AMOUR

 VILLETERQUE

FOLLICULAIRE[12]


Je suis convaincu il y a bien longtemps que les injures dictes par
l'envie, ou par quelque autre motif plus vif encore, parvenant ensuite
 nous par le souffle empest d'un folliculaire, ne doivent pas
affecter davantage un homme de lettres, que ne l'est des aboiements du
mtin de basse-cour, le voyageur paisible et raisonnable. Plein de
mpris en consquence pour l'impertinente diatribe du folliculaire
Villeterque, je ne prendrais assurment pas la peine d'y rpondre, si je
ne voulais mettre le public en garde contre les perptuelles
diffamations de ces messieurs.

Par le sot compte que Villeterque rend des _Crimes de l'Amour_, il est
clair qu'il ne les a pas lus; s'il les connaissait, il ne me ferait pas
dire ce  quoi je n'ai jamais pens; il n'isolerait pas des phrases
qu'on lui a dictes sans doute, pour, en les tronquant  sa guise, leur
donner ensuite un sens qu'elles n'eurent jamais.

Cependant, sans l'avoir lu (je viens de le prouver) Villeterque dbute
par traiter mon ouvrage de DTESTABLE et par assurer CHARITABLEMENT _que
cet ouvrage DTESTABLE, vient d'un homme souponn d'en avoir fait un
plus HORRIBLE encore_.

Ici, je somme Villeterque de deux choses auxquelles il ne peut se
refuser: 1 de publier, non des phrases isoles, tronques, dfigures,
mais des traits entiers qui prouvent que mon livre mrite la
qualification de DTESTABLE, tandis que ceux qui l'ont lu, conviennent,
au contraire, que la morale la plus pure en forme la base principale;
ensuite, je le somme de PROUVER que je suis l'auteur de ce livre plus
HORRIBLE encore. Il n'y a qu'un calomniateur qui jette ainsi, sans
aucune preuve, des soupons sur la probit d'un individu. L'homme
vritablement honnte prouve, nomme et ne souponne pas. Or, Villeterque
dnonce sans prouver; il fait planer sur ma tte un affreux soupon sans
l'claircir, sans le constater; Villeterque est donc un calomniateur;
donc Villeterque ne rougit pas de se montrer comme un calomniateur, mme
avant que de commencer sa diatribe.

Quoi qu'il en soit, j'ai dit et affirme que je n'avais point fait de
_livres immoraux_, que je n'en ferai jamais; je le rpte encore ici, et
non pas au folliculaire Villeterque, j'aurais l'air d'tre jaloux de son
opinion, mais au public dont je respecte le jugement autant que je
mprise celui de Villeterque[13].

Aprs cette premire gentillesse, l'crivassier entre en matire;
suivons-le, si le dgot ne nous arrte pas; car il est difficile de
suivre Villeterque sans dgot: il en fait prouver pour ses opinions,
il en fait natre pour ses crits, ou plutt pour ses plagiats, il en
inspire... N'importe, un peu de courage.

Dans mon _Ide sur les Romans_, le trs-ignare Villeterque assure
qu'avec une _apparente rudition_, je tombe dans une infinit d'erreurs.
Ne serait-ce pas encore ici le cas de prouver? Mais il faudrait avoir
soi-mme un peu d'_rudition_ pour relever des erreurs en _rudition_,
et Villeterque, qui va bientt prouver qu'il n'a mme pas connaissance
des livres scholastiques, est bien loin de l'_rudition_ qu'il faudrait
pour prouver mes erreurs. Aussi se contente-t-il de dire que j'en
commets, sans oser les relever. Certes, il n'est pas difficile de
critiquer ainsi; je ne m'tonne plus s'il y a tant de critiques et si
peu de bons ouvrages; et voil pourquoi la plupart de ces journaux de
littrature,  commencer par celui de Villeterque, ne seraient nullement
connus, si leurs rdacteurs ne les glissaient dans les poches comme ces
adresses de charlatans lances dans les rues.

Mes erreurs bien tablies, bien dmontres, comme on le voit, sur la
parole du savant Villeterque qui n'ose pourtant en citer une, l'aimable
folliculaire passe  mes principes, et c'est ici o il est profond:
c'est ici o Villeterque tonne, foudroie: on ne tient point  la
finesse,  la sagacit de ses raisonnements; ce sont des clairs, c'est
de la foudre; malheur  qui n'est pas convaincu, ds
qu'Aliboron-Villeterque a parl!

Oui, docte et profond _Vile stercus_, j'ai dit et je dis encore que
l'tude des grands matres m'avait prouv que ce n'tait pas toujours en
faisant triompher la vertu qu'on pouvait prtendre  l'intrt dans un
roman ou dans une tragdie; que cette rgle ni dans la nature, ni dans
Aristote, ni dans aucune de nos potiques, est seulement celle 
laquelle il faudrait que tous les hommes s'assujettissent pour leur
bonheur commun, sans tre absolument essentielle dans un ouvrage
dramatique de quelque genre qu'il soit; mais ce ne sont point mes
principes que je donne ici; je n'invente rien, qu'on me lise, et l'on
verra que, non-seulement ce que je rapporte en cet endroit de mon
discours n'est que le rsultat de l'effet produit par l'tude des
grands matres, mais que je ne me suis mme pas assujetti  cette
maxime, telle bonne, telle sage que je la croie. Car enfin, quels sont
les deux principaux ressorts de l'art dramatique? Tous les bons auteurs
ne nous ont-ils pas dit que c'tait la _terreur_ et la _piti_. Or, d'o
peut natre la _terreur_, si ce n'est des tableaux du crime triomphant,
et d'o nat la _piti_, si ce n'est de ceux de la vertu malheureuse? Il
faut donc ou renoncer  l'intrt ou se soumettre  ces principes. Que
Villeterque n'ait pas assez lu pour tre persuad de la bont de ces
bases, rien de plus simple. Il est inutile de connatre les rgles d'un
art quand on s'en tient  faire des _Veilles_ qui _endorment_, ou 
copier de petits contes dans les _Mille et une Nuits_, pour les donner
ensuite _orgueilleusement_ sous son nom. Mais si le plagiaire
Villeterque ignore ces principes, parce qu'il ignore  peu prs tout, du
moins il ne les conteste pas; et quand, pour prix de son journal, il a
escroqu quelques billets de comdie, et que, plac au rang des
_gratis_, on lui donne, pour sa mauvaise monnaie, la reprsentation des
chefs-d'oeuvre de Racine et de Voltaire, qu'il apprenne donc l, en
voyant _Mahomet_, par exemple, que Palmire et Side prissent l'un et
l'autre innocents et vertueux, tandis que Mahomet triomphe; qu'il se
convainque  _Britannicus_ que ce jeune prince et sa matresse meurent
vertueux et innocents pendant que Nron rgne; qu'il voie la mme chose
dans _Polyeucte_, dans _Phdre_, etc. etc.; qu'en ouvrant Richardson,
lorsqu'il est de retour chez lui, il voie  quel degr ce clbre
Anglais intresse en rendant la vertu malheureuse; voil des vrits
dont je voudrais que Villeterque se convainqut, et s'il pouvait l'tre,
il blmerait moins _bilieusement_, moins _arrogamment_, moins
_sottement_ enfin, ceux qui les mettent en pratique,  l'exemple de nos
plus grands matres. Mais c'est que Villeterque, qui n'est pas un grand
matre, ne connat pas les ouvrages des grands matres; c'est
qu'aussitt qu'on arrache la cogne du bilieux Villeterque, le cher
homme ne sait plus o il en est. coutons nanmoins cet _original_,
quand il parle de l'usage que je fais des principes; oh! c'est ici que
le _pdant_ est bon  entendre.

Je dis que pour intresser, il faut quelquefois que le vice offense la
vertu; je dis que c'est un moyen sr de prtendre  l'intrt, et sur
cet axiome, Villeterque attaque ma moralit. _En vrit, en vrit_, je
vous le dis, Villeterque, mais vous tes aussi _bte_ en jugeant les
hommes qu'en prononant sur leurs ouvrages. Ce que j'tablis ici est
peut-tre le plus bel loge qu'il soit possible de faire de la vertu, et
en effet, si elle n'tait pas aussi belle, pleurerait-on ses infortunes?
si moi-mme je ne la croyais pas l'idole la plus respectable des hommes,
dirais-je aux auteurs dramatiques: Quand vous voudrez inspirer la piti,
osez attaquer un instant ce que le ciel et la terre ont de plus beau, et
vous verrez de quelle amertume sont les larmes produites par ce
sacrilge? Je fais donc l'loge de la vertu quand Villeterque m'accuse
de rbellion  son culte; mais Villeterque, qui n'est pas vertueux sans
doute, ne sait pas comment on adore la vertu. Aux seuls sectateurs d'une
divinit appartient l'accs de son temple, et Villeterque qui n'a
peut-tre ni divinit ni culte, ne connat pas un mot de tout cela; mais
quand la page d'ensuite, Villeterque assure que penser comme nos grands
matres, qu'honorer comme eux la vertu, devient une preuve indubitable
que je suis l'auteur du livre o elle est le plus humilie, on avouera
que c'est l o la logique de Villeterque clate dans tout son jour. Je
prouve que sans mettre en action la vertu, il est impossible de faire un
bon ouvrage dramatique; je l'lve, puisque je pense et que je dis que
l'indignation, la colre, les larmes doivent tre le rsultat des
insultes qu'elle reoit ou des malheurs qu'elle prouve, et de l, selon
Villeterque, il s'ensuit que je suis l'auteur du livre excrable o l'on
voit prcisment tout le contraire des principes que je professe et que
j'tablis! Oui, certes, tout le contraire; car l'auteur du livre dont il
s'agit ne semble prter au vice de l'empire sur la vertu que par
mchancet... que par libertinage; dessein perfide duquel sans doute il
n'a pas cru devoir retirer aucun intrt dramatique, tandis que les
modles que je cite ont toujours pris une marche contraire et que moi,
tant que ma faiblesse m'a permis de suivre ces matres, je n'ai montr
le vice dans mes ouvrages que sous les couleurs les plus capables de le
faire  jamais dtester, et que, si parfois je lui ai laiss quelque
succs sur la vertu, ce n'a jamais t que pour rendre celle-ci plus
intressante et plus belle. En agissant par des voies opposes  celles
de l'auteur du livre en question, je n'ai donc pas consacr les
principes de cet auteur; en abhorrant ces principes et m'en loignant
dans mes ouvrages, je n'ai donc pas pu les adopter; et l'inconsquent
Villeterque, qui imagine prouver mes torts, prcisment par ce qui m'en
disculpe, n'est donc plus qu'un lche _calomniateur_ qu'il est important
de dmasquer.

Mais  quoi servent ces tableaux du crime triomphant? dit le
folliculaire. Ils servent, Villeterque,  mettre les tableaux contraires
dans un plus beau jour, et c'est assez prouver leur utilit. Au surplus,
o le crime triomphe-t-il dans ces nouvelles que vous attaquez avec
autant de _btise_ que d'_impudence_? Qu'on m'en permette une
trs-courte analyse seulement, pour prouver au public que Villeterque ne
sait ce qu'il dit quand il prtend que je donne dans ces nouvelles le
plus grand ascendant au vice sur la vertu.

O la vertu se trouve-t-elle mieux rcompense que dans _Juliette et
Raunai_?

Si elle est malheureuse dans la _Double preuve_, y voit-on le crime
triompher? Assurment non, puisqu'il n'y a pas un seul personnage
criminel dans cette nouvelle toute sentimentale.

La vertu, comme dans _Clarisse_, succombe, j'en conviens, dans
_Henriette Stralsond_; mais le crime n'y est-il pas puni par la main
mme de la vertu?

Dans _Faxelange_, ne l'est-il pas plus rigoureusement encore, et la
vertu n'est-elle pas dlivre de ses fers?

Le fatalisme de _Florville de Courval_ laisse-t-il triompher le crime?
Tous ceux qui s'y commettent involontairement, ne sont que les effets de
ce fatalisme dont les Grecs armaient la main de leurs dieux; ne
voyons-nous pas tous les jours les mmes vnements dans les malheurs
d'_OEdipe_ et de sa famille?

O le crime est-il plus malheureux et mieux puni que dans _Rodrigue_?

Le plus doux hymen ne couronne-t-il point la vertu dans _Laurence et
Antonio_, et le crime n'y succombe-t-il pas?

Dans _Ernestine_, n'est-ce pas de la main du vertueux pre de cette
infortune qu'Oxtiern est puni?

N'est-ce pas sur un chafaud que monte le crime, dans _Dorgeville_?

Les remords qui conduisent _la Comtesse de Sancerre_ au tombeau, ne
vengent-ils pas la vertu qu'elle outrage?

Dans _Eugne de Franval_, enfin, le monstre que j'ai peint ne se
perce-t-il pas lui-mme.

Villeterque... folliculaire Villeterque, o donc le crime triomphe-t-il
dans mes nouvelles? Ah! si je vois quelque chose triompher ici, ce n'est
en vrit que ton ignorance et ton lche dsir de diffamation.

 prsent, je demande  mon _mprisable censeur_ de quel front il ose
appeler un tel ouvrage _une complication d'atrocits rvoltantes_, quand
aucun des reproches qu'il lui prte ne se trouve fond? Et cela prouv,
que rsulte-t-il du jugement port par cet inepte _phraseur_? de la
satire sans esprit, de la critique sans discernement et du fiel sans
aucun motif; et tout cela parce que Villeterque est un sot, et que d'un
sot il n'mana jamais que des sottises. Je suis en contradiction avec
moi-mme, ajoute le _pdagogue_ Villeterque, quand je fais parler un de
mes hros d'une manire oppose  celle dont j'ai parl dans ma prface.
Mais, dtestable ignorant, apprends donc que chaque acteur d'un ouvrage
dramatique doit y parler le langage tabli par le caractre qu'il porte;
qu'alors c'est le personnage qui parle et non l'auteur, et qu'il est on
ne saurait plus simple dans ce cas que ce personnage, absolument inspir
par son rle, dise des choses totalement contraires  ce que dit
l'auteur quand c'est lui-mme qui parle. Certes, quel homme et t
Crbillon s'il et toujours parl comme Arte; quel individu que Racine,
s'il et pens comme Nron; quel monstre que Richardson, s'il n'et eu
d'autres principes que ceux de Lovelace! Oh! monsieur Villeterque, que
vous tes bte; voil, par exemple, une vrit sur laquelle les
personnages de mes romans et moi, nous nous entendrons toujours, quand
il nous arrivera soit aux uns, soit aux autres, de nous entretenir de
votre fastidieuse existence. Mais quelle faiblesse de ma part! dois-je
donc employer des raisons o il ne faut que du mpris? Et en effet, que
mrite de plus un lourdaud qui ose dire  celui qui partout a puni le
vice: _Montrez-moi des sclrats heureux, c'est ce qu'il faut au
perfectionnement de l'art; l'auteur des _Crimes de l'Amour_ vous le
prouve!_ Non, Villeterque, je n'ai ni dit ni prouv cela; et pour en
convaincre, j'en appelle de ta btise au public clair; j'ai dit tout
le contraire, Villeterque, et c'est le contraire qui sert de base  mes
ouvrages.

Une belle invocation termine enfin la basse diatribe de notre
barbouilleur:

Rousseau, Voltaire, Marmontel, Fielding, Richardson, vous n'avez pas
fait de romans (s'crie-t-il): vous avez peint des _moeurs_, il fallait
peindre des _crimes_! comme si les crimes ne faisaient pas partie des
moeurs, et comme s'il n'y avait pas des _moeurs criminelles_ et des _moeurs
vertueuses_. Mais ceci est trop fort pour Villeterque, il n'en sait pas
tant.

Au reste, tait-ce  moi que devaient s'adresser de tels reproches, moi
qui, plein de respect pour ceux que nomme Villeterque, n'ai cess de les
exalter dans mon _Esquisse sur les romans_; et d'ailleurs ces mortels
perptuellement lous par moi, et que cite ici Villeterque, n'ont-ils
aussi prsent des crimes? Est-ce une fille bien vertueuse que la
_julie_ de Rousseau? Est-ce un homme bien moral que le hros de
_Clarisse_? Y a-t-il beaucoup de vertu dans _Zadig_ et dans _Candide_,
etc., etc.? Oh! Villeterque, j'ai dit quelque part que quand on voulait
crire sans aucun talent pour ce mtier, il valait beaucoup mieux faire
des escarpins ou des bottes, je ne savais pas alors que ce conseil
s'adresserait  vous; suivez-le, mon ami, suivez-le, vous serez
peut-tre un cordonnier passable, mais  coup sr vous ne serez jamais
qu'un triste crivain. Eh! console-toi, Villeterque, on lira toujours
Rousseau, Voltaire, Marmontel, Fielding et Richardson; tes stupides
plaisanteries sur cela ne prouveront  qui que ce soit que j'ai dnigr
ces grands hommes, quand je ne cesse au contraire de les offrir pour
modles; mais ce qu'on ne lira srement jamais, Villeterque, ce sera
vous, premirement parce qu'il n'existe rien de vous qui puisse vous
survivre, et qu' supposer mme que l'on rencontrt quelques-uns de vos
vols littraires, on aimera mieux les lire dans l'original, o ils
s'offrent dans toute leur puret, que souills par une plume aussi
grossire que la vtre.

Villeterque, vous avez draisonn, menti, vous avez entass des btises
sur des calomnies, des inepties sur des impostures, et tout cela pour
venger des auteurs _ la glace_, au rang desquels vos ennuyeuses
compilations vous placent  si juste titre[14]; je vous ai donn une
leon et suis prt  vous en donner de nouvelles, s'il vous arrive
encore de m'insulter.

                                        D. A. F. SADE.

[Note 12: On appelle journaliste un homme instruit, un homme en tat de
raisonner sur un ouvrage, de l'analyser et d'en rendre au public un
compte clair, qui le lui fasse connatre; mais celui qui n'a ni
l'esprit, ni le jugement ncessaire  cette honorable fonction, celui
qui compile, imprime, diffame, ment, calomnie, draisonne, et tout cela
pour vivre, celui-l, dis-je, n'est qu'un _folliculaire_; et cet homme,
c'est _Villeterque_. (_Voy._ sa feuille du 30 vendmiaire an IX n 90.)]

[Note 13: C'est ce mme mpris qui me fit garder le silence sur
l'imbcile rapsodie diffamatoire d'un nomm _Despaze_, qui prtendait
aussi que j'tais l'auteur de ce livre infme que pour l'intrt mme
des moeurs on ne doit jamais nommer. Sachant que ce polisson n'tait
qu'un chevalier d'industrie, vomi par la Garonne pour venir stupidement
dnigrer  Paris des arts dont il n'avait pas la moindre ide, des
ouvrages qu'il n'avait jamais lus et d'honntes gens qui auraient d se
runir pour le faire mourir sous le bton; parfaitement instruit que cet
homme obscur, ce blitre, n'avait durement forg quelques dtestables
vers que dans cette perfide intention, des effets de laquelle le
mendiant attendait un morceau de pain, je m'tais dcid  le laisser
honteusement languir dans l'humiliation et l'opprobre o le plongeait
incessamment son barbouillage, craignant de souiller mes ides en les
laissant errer, mme une minute, sur un tre aussi dgotant. Mais comme
ces messieurs ont imit les nes qui braient tous  la fois, quand ils
ont faim, il a bien fallu, pour les faire taire, frapper sur tous
indistinctement. Voil ce qui me contraint  les tirer un instant, par
les oreilles, du bourbier o ils prissaient, pour que le public les
reconnaisse au sceau de l'ignominie dont se couvre leur front; et ce
service rendu  l'humanit, je les replonge d'un coup de pied l'un et
l'autre au fond de l'got infect o leur bassesse et leur avilissement
les feront croupir  jamais.]

[Note 14: On ne connat, Dieu merci! de ce gribouilleur, que des
_Veilles_ qu'il appelle _philosophiques_, quoiqu'elles ne soient que
_soporifiques_; ramassis dgotant, monotone, ennuyeux, o le pdagogue,
toujours sur des chasses, voudrait bien qu'aussi btes que lui, nous
consentissions  prendre son bavardage pour de l'lgance, son style
ampoul pour de l'esprit, et ses plagiats pour de l'imagination; mais
malheureusement, on ne trouve en le lisant que des platitudes quand il
est lui-mme, et du mauvais got quand il pille les autres.]




LE

MARQUIS DE SADE

I

L'HOMME.


Ce n'est pas sans rpugnance que nous abordons les questions relatives 
un homme dont le nom est frapp d'une rprobation lgitime; mais
lorsqu'on se dvoue  des tudes d'histoire littraire et de
bibliographie, il faut savoir remuer courageusement bien des immondices
dans le but de rtablir la vrit.

De nombreuses erreurs ont t mises au sujet de Sade. L'article que lui
a consacr la _Biographie universelle_ (il est de M. Michaud jeune) est
loin d'en tre exempt; celui qui renferme la _Biographie gnrale_
(tome XLII) sign J. M.-R.-I., laisse aussi  redire; tous deux sont
bien incomplets.

Nous ne nous arrterons pas  une note de Jules Janin insre dans la
_Revue de Paris_ en 1834 et reproduite dans les _Catacombes_ du mme
auteur, 6 volumes in-8. Ce n'est qu'une improvisation brillante o la
vrit historique est peu respecte.

Pour ce qui concerne la premire priode de la vie de Sade, il faut
consulter un opuscule de M. Paul Lacroix: _la Vrit sur les deux procs
criminels du marquis de Sade_. Cette notice a t publie en 1834, dans
une collection de dissertations historiques tire  fort peu
d'exemplaires; elle a reparu dans les _Curiosits de l'histoire de
France_, du mme auteur (Paris, in-18).

Il y a deux phases bien marques dans cette existence: l'une appartient
 l'histoire des moeurs de l'poque, l'autre  celle des plus affreuses
maladies de l'me: la seconde est la consquence de la premire.

Sade fut d'abord un libertin comme il y en avait tant d'autres; il
n'tait pas plus corrompu que certains de ses contemporains, parmi
lesquels on peut nommer Snac de Meilhan, auteur du pome en six chants
dont on ne saurait mme transcrire le titre; Tilly, rou, digne mule
des plus effronts coryphes de l'poque de la Rgence[15]; Laclos,
auteur d'un livre rest clbre, _les Liaisons dangereuses_[16]. Se
blasant sur la dbauche, Sade imagina des raffinements cruels qui
attirrent justement sur lui l'animadversion publique et les rigueurs de
l'autorit; enferm dans des prisons d'tat, il voulut se distraire en
crivant des ouvrages orduriers; Mirabeau, dans une pareille situation,
tomba dans de pareils carts; mais le fougueux tribun, devenant libre,
se prcipita avec le plus grand clat dans les agitations de la
politique, tandis que Sade, restant sous les verrous, fut saisi d'une
vritable alination cause par le dsespoir; sa tte s'chauffant de
plus en plus au milieu d'une longue oisivet, il fut en proie  une
monomanie qui le jeta dans un abme o il aurait voulu entraner le
genre humain. En s'efforant de rpandre la corruption la plus infecte,
il se regardait comme usant de reprsailles contre la socit.

M. Lacroix explique fort bien les deux affaires scandaleuses qui
commencrent  jeter sur Sade une horrible renomme. Les _Mmoires de
Bachaumont_ ont racont son aventure avec une femme de mauvaise vie
qu'il attira chez lui et sur laquelle il exera des svices barbares;
cent louis qu'il compta  cette malheureuse et six semaines de dtention
au chteau de Pierre Encise, l'ayant tir d'affaire, il continua ses
dbordements. Cette fameuse aventure de Rose Keller (8 mars 1768) est
raconte par Restif de la Bretonne dans ses _Nuits de Paris_ (194e nuit)
mais d'une manire qui attnue la gravit des faits, et M. Paul Lacroix
qui analyse le rcit de Restif (_Bibliographie et Iconographie_ des
crits de Restif, 1875, _Paris_ A. Fontaine, 1875, page 418) dit qu'on
serait tent de croire que cette pauvre femme fut simplement victime
d'une indcente et cruelle mystification.--Les crits du temps
racontent qu'en 1771, il donna,  Marseille, un bal o il invita un
grand nombre de personnes; il glissa dans les bonbons distribus 
celles qui assistaient  cette fte, des pastilles de chocolat o il
avait fait mler des mouches cantharides. Tout le monde connat l'effet
de ce redoutable aphrodisiaque; le bal devint une effroyable orgie,
plusieurs personnes moururent, et le parlement d'Aix condamna  mort (11
septembre 1772) l'auteur de cet empoisonnement, et un valet de chambre
son complice. Mais M. Lacroix rtablit l'exactitude des faits, grossis
par la rumeur publique; il s'agissait d'une orgie  laquelle Sade
s'tait livr dans un mauvais lieu, et o il avait distribu des
aphrodisiaques. Restif de la Bretonne (284e nuit les _Passetemps_ du
***, de S***) raconte cette histoire mais en la transportant  Paris.

Il enleva sa belle-soeur et passa avec elle en Italie o elle mourut.
Revenu en France, il fut,  la demande de sa famille, que dsolaient les
scandales qu'il donnait sans cesse, enferm  la Bastille. Le 14 juillet
1789 le rendit  la libert; il traversa l'poque de la Terreur en
affichant les opinions en vogue, et il aurait pu vivre tranquille s'il
n'avait audacieusement publi les ouvrages qui ont vou son nom 
l'infamie. Le Directoire, fort indulgent  l'endroit des attaques
diriges contre la morale, ferma les yeux; mais un gouvernement plus
ferme ne voulut pas laisser  un maniaque dangereux, une libert dont il
abusait effrontment.

La _Revue rtrospective_, publie par M. J. Taschereau, renferme, au
sujet de la dtention de Sade, quelques documents administratifs
importants, et qui mritent d'tre lus. Le rapport du prfet de police,
celui du directeur de l'hospice de Charenton, sont des pices
essentielles dans un pareil dossier.


_Rapport du Conseiller d'tat, Prfet de police,  Son Excellence le
Snateur, ministre de la police gnrale, le 21 fructidor an XII._

Son Excellence, par sa note du 6 de ce mois, me demande un rapport sur
le nomm Sade, dtenu  Charenton.

Dans les premiers jours de ventse an IX, j'avais t inform que le
nomm Sade, ex-marquis, connu pour tre l'auteur de l'infme roman de
_Justine_, se proposait de publier bientt un ouvrage plus affreux
encore, sous le titre de _Juliette_. Je le fis arrter le 15 du mme
mois, chez le libraire diteur de son ouvrage, o je savais qu'il devait
se trouver muni de son manuscrit.

L'auteur et l'diteur furent amens  ma prfecture. La saisie du
manuscrit tait importante, mais l'ouvrage tait imprim, et il
s'agissait de dcouvrir l'dition. La libert fut promise  l'diteur
s'il livrait les exemplaires imprims.

Celui-ci conduisit nos agents dans un lieu inhabit que lui seul
connaissait, et ils en enlevrent une quantit assez considrable
d'exemplaires pour que l'on pt croire que c'tait l'dition entire.

Sade, dans son interrogatoire, reconnut le manuscrit, mais il dclara
qu'il n'tait que le copiste et non l'auteur. Il convint mme qu'il
avait t pay pour le copier, mais il ne put faire connatre les
personnes de qui il tenait les originaux.

Il eut t difficile de croire qu'un homme qui jouissait d'une fortune
considrable et pu devenir copiste d'ouvrages aussi affreux moyennant
un salaire. On ne pouvait douter qu'il n'en ft l'auteur, lui dont le
cabinet tait tapiss de grands tableaux reprsentant les principales
obscnits du roman de _Justine_.

Le 23 ventse, j'eus l'honneur de rendre compte de toute l'opration 
Son Excellence le ministre de la police gnrale et de lui demander
quelle marche j'avais  suivre pour parvenir  la punition d'un homme
aussi profondment pervers. Aprs diverses confrences que j'eus avec
Son Excellence, desquelles il rsulta qu'une poursuite judiciaire
causerait un clat scandaleux qui ne serait point rachet par une
punition assez exemplaire, je le fis dposer  Sainte-Plagie, le 12
germinal de la mme anne, pour le punir administrativement.

Au mois de floral suivant, Son Excellence le ministre de la justice me
demanda les pices relatives  cette affaire pour aviser, m'crivait-il,
aux moyens qu'il serait convenable de prendre, et en rfrer aux
consuls, s'il y avait lieu.

J'eus l'honneur de rendre compte  Son Excellence, qui connaissait dj
tous les dlits que Sade avait commis avant la Rvolution, et, convaincu
que les peines qui pourraient lui tre appliques par un tribunal
seraient insuffisantes et nullement proportionnes  son dlit, il fut
d'avis qu'il fallait l'oublier pour longtemps dans la maison de
Sainte-Plagie.

Sade y serait encore, s'il n'et pas employ tous les moyens que lui
suggra son imagination dprave pour sduire et corrompre les jeunes
gens que de malheureuses circonstances faisaient enfermer 
Sainte-Plagie, et que le hasard faisait placer dans le mme corridor
que lui.

Les plaintes qui me parvinrent alors me forcrent  le faire transfrer
 Bictre.

Cet homme incorrigible tait dans un tat perptuel de dmence
libertine.  la sollicitation de sa famille, j'ordonnai qu'il serait
transfr  Charenton, et son transfrement eut lieu le 7 floral, an
XI.

Depuis qu'il est dans cette maison, il s'y montre continuellement en
opposition avec le directeur, et il justifie, par sa conduite, toutes
les plaintes que peut donner son caractre ennemi de toute soumission.

J'estime qu'il y a lieu de le laisser  Charenton o sa famille paye sa
pension et o, pour son honneur, elle dsire qu'il reste.

Le Conseiller d'tat, prfet de police.

 la marge est crit:

                                           _Approuv_, DUBOIS.


                                             Paris, 2 aot, 1808.

_Le mdecin en chef de l'hospice de Charenton  Son Excellence le
snateur ministre de la police gnrale._

          Monseigneur,

J'ai l'honneur de recourir  l'autorit de Votre Excellence pour un
objet qui intresse essentiellement mes fonctions ainsi que le bon ordre
de la maison dont le service mdical m'est confi.

Il existe  Charenton un homme que son audacieuse immoralit a
malheureusement rendu trop clbre et dont la prsence dans cet hospice
entrane les inconvnients les plus graves: je veux parler de l'auteur
de l'infme roman de _Justine_. Cet homme n'est point alin. Son seul
dlire est celui du vice, et ce n'est point dans une maison consacre au
traitement mdical de l'alination que cette espce de dlire peut tre
rprime. Il faut que l'individu qui en est atteint soit soumis  la
squestration la plus svre, soit pour mettre les autres  l'abri de
ses fureurs, soit pour l'isoler lui-mme de tous les objets qui
pourraient entretenir et exalter sa hideuse passion. Or, la maison de
Charenton, dans le cas dont il s'agit, ne remplit ni l'une ni l'autre de
ces deux conditions. M. de Sade y jouit d'une libert beaucoup trop
grande. Il peut communiquer avec un assez grand nombre de personnes des
deux sexes encore malades ou  peine convalescentes, les recevoir chez
lui ou aller les visiter dans leurs chambres respectives. Il a la
facult de se promener dans le parc et il y rencontre souvent des
malades auxquels on accorde la mme faveur. Il prche son horrible
doctrine  quelques-uns, il prte des livres  d'autres; enfin, le bruit
gnral dans la maison est qu'il est avec une femme qui passe pour sa
fille.

Ce n'est pas tout encore. On a eu l'imprudence de former un thtre
dans cette maison, sous prtexte de faire jouer la comdie par les
alins, et sans rflchir aux funestes effets qu'un appareil aussi
tumultueux devait ncessairement produire sur leur imagination. M. de
Sade est le directeur de ce thtre. C'est lui qui indique les pices,
distribue les rles et prside aux rptitions. Il est le matre de
dclamation des acteurs et des actrices et il les forme au grand art de
la scne. Le jour des reprsentations publiques, il a toujours un
certain nombre de billets d'entre  sa disposition et, plac au milieu
des assistants, il fait en partie les honneurs de la salle. Il est en
mme temps auteur dans les grandes occasions;  la fte du directeur,
par exemple, il a toujours soin de composer ou une pice allgorique en
son honneur ou au moins quelques couplets  sa louange.

Il n'est pas ncessaire de faire sentir  Votre Excellence le scandale
d'une pareille existence, et de lui reprsenter les dangers de toute
espce qui y sont attachs. Si ces dtails taient connus du public,
quelle ide se formerait-on d'un tablissement o l'on tolre d'aussi
tranges abus? Comment veut-on que la partie morale du traitement de
l'alination puisse se concilier avec eux? Les malades qui sont en
communication journalire avec cet homme abominable ne reoivent-ils pas
sans cesse l'impression de sa profonde corruption, et la seule ide de
sa prsence dans la maison n'est-elle pas suffisante pour branler
l'imagination de ceux mmes qui ne le voient pas?

J'espre que Votre Excellence trouvera ces motifs assez puissants pour
ordonner qu'il soit assign  M. de Sade un autre lieu de rclusion que
l'hospice de Charenton. En vain renouvellerait-elle la dfense de le
laisser communiquer en aucune manire avec les personnes de la maison;
cette dfense ne serait pas mieux excute que par le pass, et les
mmes abus auraient toujours lieu. Je ne demande point qu'on le renvoie
 Bictre, o il avait t prcdemment plac, mais je ne puis
m'empcher de reprsenter  Votre Excellence qu'une maison de sant ou
un chteau-fort pour lui, conviendrait beaucoup mieux qu'un
tablissement consacr au traitement des malades qui exige la
surveillance la plus assidue et les prcautions morales les plus
dlicates.

                                            ROYER-COLLARD, D. M.


Des dames s'intressaient d'ailleurs  Sade, ainsi que le constate un
document curieux que nous reproduisons galement d'aprs la _Revue
rtrospective_:

Madame Delphine de T... a l'honneur d'envoyer  Son Excellence Monsieur
Fouch les ptitions dont elle a eu l'honneur de lui parler ce matin.

La premire pour M. de Sade, afin qu'il veuille bien donner les ordres
les plus prompts afin que M. de Sade reste indfiniment  Charenton, o
il est depuis huit ans, o il reoit les soins que sa sant exige; ses
suprieurs sont parfaitement contents de sa conduite.

Madame de T... joint  sa ptition, un certificat de mdecin qui prouve
que l'tat de M. de Sade demande qu'il reste  Charenton.

Elle a l'honneur de remercier de nouveau Son Excellence d'avoir bien
voulu la recevoir ce matin. Chaque fois qu'elle a l'honneur de la
revoir, elle a une raison de plus d'ajouter  sa reconnaissance.

Malgr les demandes du docteur Royer-Collard, Sade demeura  Charenton,
protg par le directeur de cette maison, l'abb Culmier, qui, d'aprs
la _Biographie universelle_, tait un homme d'une morale fort relche.
Les spectacles furent interdits, mais bientt on les remplaa par des
bals et des concerts o les mmes abus se reproduisirent. Royer-Collard
renouvela ses observations, ses efforts, et le ministre interdit ces
nouveaux et dangereux divertissements, par un arrt du 6 mai 1813.

La _Revue rtrospective_ nous fournit encore un curieux passage d'une
lettre jusqu'alors indite, adresse par Mirabeau  M. Boucher, premier
commis de la police. Elle est de l'poque o il tait dtenu 
Vincennes:

M. de Sade a mis hier en combustion le donjon et m'a fait l'honneur, en
se nommant et sans la moindre provocation de ma part, comme vous croyez
bien, de me dire les plus infmes horreurs. J'tais, disait-il moins
dcemment, le favori de M. de Rougemont (_le gouverneur du chteau_),
et c'tait pour me donner la promenade qu'on la lui tait; enfin, il m'a
demand mon nom afin d'avoir le plaisir de me couper les oreilles  sa
libert. La patience m'a chapp et je lui ai dit: Mon nom est celui
d'un homme d'honneur qui n'a jamais dissqu ni emprisonn de femmes,
qui vous l'crira sur le dos  coups de canne, si vous n'tes rou
auparavant, et qui n'a de crainte que d'tre mis par vous en deuil sur
la Grve[17]. Il s'est tu et n'a pas os ouvrir la bouche depuis. Si
vous me grondez, vous me gronderez: mais, pardieu! il est ais de
patienter de loin et assez triste d'habiter la mme maison qu'un tel
monstre habite.

Voici maintenant, toujours d'aprs la _Revue_ que nous citons, une
lettre dans laquelle Sade, aprs l'arrestation que signale le rapport du
prfet de police, rclame sa libert:


_Sade, homme de lettres, au ministre de la justice._

         PLAGIE, CE 30 FLORAL AN X.

      Citoyen ministre,

L'innocence perscute n'a que vous pour appui. Chef suprme de la
magistrature franaise, c'est  vous seul qu'il appartient de faire
excuter les lois et d'carter loin d'elles l'arbitraire odieux qui les
mine et les attnue.

On m'accuse d'tre l'auteur du livre infme de _Justine_; l'accusation
est fausse, je vous le jure, au nom de tout ce que j'ai de plus sacr.

Mass, imprimeur et diteur de l'ouvrage, pris sur le fait, est d'abord
arrt et enferm avec moi, puis relch pendant qu'on continue de me
dtenir; il est libre, lui qui a imprim, qui a vendu, qui vend encore,
et moi je gmis... Je gmis depuis quinze mois dans la plus affreuse
prison de Paris, tandis que, d'aprs la loi, on ne peut retenir plus de
dix jours un prvenu sans le juger. Je demande  l'tre. Je suis
l'auteur ou non du livre qu'on m'impute. Si l'on peut me convaincre, je
veux subir mon jugement; dans le cas contraire, je veux tre libre.

Quelle est donc cette arbitraire partialit qui brise les fers du
coupable et qui en crase l'innocent? Est-ce pour arriver l que nous
venons de sacrifier pendant douze ans nos vies et nos fortunes?

Ces atrocits sont incompatibles avec les vertus que la France admire
en vous. Je vous supplie de ne pas permettre que j'en sois plus
longtemps la victime.

Je veux, en un mot, tre _libre_ ou _jug_. J'ai le droit de parler
ainsi; mes malheurs et les lois me le donnent, et j'ai lieu de tout
esprer quand c'est  vous que je m'adresse.

                                              Salut et respect,
                                                    SADE.


L'infatigable Restif de la Bretonne (nous aurons l'occasion d'en
reparler) a consign dans plusieurs chapitres des _Nuits de Paris_, les
tmoignages qu'il avait recueillis des mfaits de Sade.

 la page 1583, dans un chapitre intitul: _Nefanda_, nous lisons ceci:
Le comte de S.... libertin cruel, voulait se venger de la fille d'un
sellier qu'il n'avait pu sduire; elle devait se marier: il disposa tout
pour s'emparer des nouveaux poux sans se compromettre. Lorsqu'il eut
russi, _virum trium luparum connubio adjungere cogit, coram alligat
uxore qu quandoque virgis cdebatur_. Tout disparut  l'aurore.

Dans un chapitre intitul: _Indignit_, page 1364, Restif raconte que,
passant rue Saint-Honor,  quatre heures du matin, il dgagea des
attaques d'un laquais une jeune actrice qui lui raconta qu'elle avait eu
le malheur d'accepter l'invitation du comte de..., qui l'avait garde
jusqu'au matin et qui l'avait renvoye brutalement en donnant tout bas
des ordres  son laquais qui devait l'accompagner en voiture chez elle.
Le valet voulut excuter les prescriptions de son matre; l'actrice
cria, Restif intervint, et quoique traqu par le comte et par le
laquais, il se tira avec succs de cette rencontre.

 la page 2460, on rencontre un chapitre intitul: _les Passe-Temps du
*** de S***_; Restif raconte qu'il se trouvait une nuit devant une
maison du faubourg Saint-Honor: J'entendis un bruit sourd, des cris,
des coups aux fentres, des carreaux briss contre les volets
extrieurs. Surpris, j'coutais. Quelques rares voisins du bout de cette
rue solitaire mirent la tte  la fentre, mais ils ne distinguaient
rien. J'allai sous un balcon o taient un monsieur et une dame, et je
leur demandai ce que signifiait le bruit que j'entendais.--Dans quelle
maison?--Je la lui dsignai.--Ha! je m'en doutais, dit le monsieur. Il
rentra. Un demi-quart d'heure aprs il sortit avec trois domestiques,
malgr la jeune dame qui le voulait retenir.--Le bruit a redoubl,
monsieur, lui dis-je. Je reconnais cette maison. On s'y tue, on s'y
assassine. Le monsieur me dit un seul mot: Voyons. Arriv  la porte, il
fit frapper  coups redoubls. Nous nous relayons pour frapper.  la
fin, le *** de S*** vint ouvrir lui-mme. Nous poussmes tous la porte
qu'il entrouvrait et nous l'environnmes.--Qu'est-ce? qu'est-ce? Vous me
faites violence. Mais ds qu'il et reconnu le monsieur, il devint poli
et tcha de rire.--C'est un badinage, lui dit-il. J'ai donn une fte 
de jeunes paysans que j'ai invits  venir me voir; ils sont de ma terre
de ***. Ils ont un peu trop bu et ils se dmnent dans la grande
chambre frotte o je les ai fait mettre. Ils glissent, ils tombent.--Ce
n'est pas tout, dit le monsieur, mais cela est dj fort mal. Je ne sors
pas d'ici que je n'aie dlivr ces malheureux. Il faut ouvrir ou je fais
enfoncer les portes. De S*** ouvrit en riant, et nous trouvmes des
jeunes garons, des jeunes filles ple-mle, les uns en sang, les autres
dans un tat horrible par les drogues mises dans leur vin. Des filles
avaient t ou trompes ou violentes par ceux qu'elles n'aimaient pas
et qu'elles n'avaient pu reconnatre dans l'obscurit. Le monsieur les
amena tous; on fut oblig d'en porter quelques-uns, surtout des jeunes
filles. Ce trait est horrible, et j'aurais dvor le monstre si j'avais
t seul avec lui.

Dans la 3e dition du _Pied de Fanchette_ (1794, sous la fausse date de
1786), Restif parle indirectement de Sade: Tels les sacripants dont le
sclrat auteur de _Justine_ nous a dcrit les atroces et dgotants
plaisirs; le dsespoir et la douleur lui paraissent un assaisonnement.

Dans le tome VI de Monsieur Nicolas, il parle, en dsignant les
ouvrages du marquis des excrables crits publis depuis la Rvolution:
J'ai voulu le prvenir, en lui montrant qu'il est encore le publicateur
de la _Thorie du libertinage_ que j'ai lue en manuscrit.

Et dans le tome XVI du mme ouvrage: Cet homme qui allait dissquer une
femme vivante... il a rv toutes ces horreurs dans la Bastille o il a
senti les lans de sa rage contre l'esprit humain. Quel monstre qu'un
homme  pareilles ides! Et c'est un noble, de la famille de la clbre
Laure de Ptrarque! C'est cet homme  longue barbe blanche qu'on porta
en triomphe en le tirant de la Bastille!

   peuple aveugle, il le fallut touffer!

Un peu plus loin, Restif nous apprend que Sade avait compos l'horrible
_Thorie du libertinage_ dans son repaire de Clichy o son me atroce
s'amuse de ces horreurs idales en y joignant, dit-on, l'horrible
plaisirs de faire saigner, toutes les semaines une infortune qui lui
sert de matresse.

M. Paul Lacroix a runi (_Bibliographie de Restif_ p. 417-421), les
passages relatifs au marquis, et suppose qu'ils s'taient connus dans de
mauvais lieux o l'auteur du _Pornographe_ allait chercher les honteux
matriaux de son livre.

Sade avait feint une grande sympathie pour les principes
rvolutionnaires. Les amis de la Rvolution le repoussrent avec
horreur. Il crivit quatre mauvais vers mis avec sa signature au bas
d'un portrait de Marat:

    Du vrai rpublicain unique et chre idole,
    De ta perte, Marat, ton image console:
    Qui chrit un grand homme adopte ses vertus:
    Les cendres de Scvole ont fait natre Brutus.

La _Revue rtrospective_ transcrit de la posie d'un autre genre: ce
sont des _couplets chants  Son minence Mgr. le cardinal Maury,
archevque de Paris, le 6 octobre 1812,  la maison de sant, prs de
Charenton_. Fidle  son systme d'anonymie ou de pseudonymie, de Sade
les avait mis sous le nom des recluses de la maison. Nous ignorons si le
cardinal fut bien flatt de cet hommage. Ces couplets sont d'une
platitude complte; on peut en juger par cet chantillon:

    Votre me, pleine de grandeur,
    Toujours ferme, toujours gale,
    Sous la pourpre pontificale
    Ne ddaigne point le malheur.

Les autographes de Sade ne sont pas rares; les amateurs d'autographes
les recherchent avec empressement. _L'Isographie des hommes clbres ou
collection de fac-simile_ (1823-1843, 4 vol. in-4), en a publi une qui
atteste les gots dramatiques du personnage en question; elle a t
fournie par la collection de M. de la Porte, et nous la reproduisons
fidlement:

Vive Dieu! voil au moins une lettre qui me plat et je vous en
remercie. C'est tout ce que je demandais. J'accepte l'arrangement
propos par M. Vaillant. C'est celui dont il m'avait parl et qui a fait
la matire de ma lettre d'hier. Voil mon pome, et j'attends l'argent
le plus tt possible.

Voici maintenant ce qui concerne la comdie. Je vous envoie franc de
port deux exemplaires d'une comdie que je viens de faire reprsenter 
Versailles, et qui, j'ose le dire, a eu le plus grand succs. Je
remplissais moi-mme dedans le rle de Fabrice. L'un de ces exemplaires
est pour vous; je vais vous dire l'usage que je vous prie de faire de
l'autre.

Je vous prie de le prsenter au chef de votre meilleure troupe, et de
lui dire que vous tes charg de la part de l'auteur de lui proposer la
reprsentation de cet ouvrage. Vous lui direz que s'ils veulent, je
remplirai le mme rle que j'ai jou  Versailles (celui de Fabrice),
mais que de toute faon je m'engage  aller moi-mme le leur faire
rpter.

J'ai l'honneur de vous remercier et de vous saluer de tout mon coeur.

10 pluvise an VI, Versailles.

Les catalogues de quelques collections d'autographes livres  Paris aux
enchres publiques offrent divers manuscrits de Sade. Voici quelques
indications en ce genre, et elles sont loin d'tre compltes:

Vente 15 fvrier 1864, n 450. Fragment d'une correspondance entre
Phono et Znocrate, 4 pages in-4.

Vente 16 fvrier 1859. Lettre signe Sade, _auteur d'Aline et Valcour_,
au citoyen Coste, artiste du thtre Ribi. Elle est relative  une
pice qu'il veut faire reprsenter.

Vente 8 avril 1844, n 446. Lettre adresse au ministre de l'intrieur,
date de Plagie, 5 nivse an X:

Dtenu depuis neuf mois  Plagie comme prvenu d'avoir fait le livre
de _Justine_, qui pourtant n'manait jamais de moi, je souffre et ne dis
mot, comptant chaque jour sur la justice du gouvernement; mais lorsque
des mchants, dsesprs de mon silence et de ma rsignation, cherchent
 me nuire par tous les moyens possibles, je les dmasque.

Il se plaint ensuite d'un prisonnier qui lui a vol des posies pour les
faire imprimer, et comme, dans ce volume, il y en a contre le premier
consul, il s'lve avec force contre cette publication, et il proteste
de son attachement inviolable aux principes rpublicains.

Vente 23 mars 1848, n 579. Lettre crite au gouverneur du chteau de
Vincennes, o Sade venait d'tre enferm. Ce qu'il dsire le plus
ardemment est de revoir sa femme; c'est une grce qu'il ose demander 
genoux, les larmes aux yeux. Donnez-moi la douceur de me rconcilier
avec une personne qui m'est si chre et que j'ai eu la faiblesse
d'offenser si grivement.... Je vous en supplie, Monsieur, ne me refusez
pas de voir la personne la plus chre que j'aie au monde. Si elle avait
l'honneur d'tre connue de vous, vous verriez que sa conversation, bien
plus que tout est capable de mettre dans le bon chemin un malheureux qui
est au dsespoir de s'en tre cart.

Vente Foss-d'Arcosse, 1861, n 1003. Lettre, 6 pluvise an VI, adresse
 un ngociant de Lyon, pour des intrts particuliers, et trois
fragments autographes formant 6 pages in-4. Ils paraissent se
rapporter, soit au journal de sa dtention  la Bastille et  Vincennes,
soit  ses mmoires.... Temps divis en 12 parties, supposition; la
premire division de 33, sans air, ni lettre, ni encre, ni quoi que ce
soit au monde... La seconde de 34, une heure de promenade et permission
d'crire, une seule fois par semaine.

Nous trouvons au catalogue de la vente du comte de H., par M. Charavay,
avril 1864, n 637, un extrait d'une lettre intressante; elle est date
de Paris du 5 ventse an III et adresse au reprsentant Rabaut
Saint-tienne avec renvoi de ce dernier et une recommandation de
Bernard Saint-Afrique:

Ayant perdu toutes ses proprits littraires  la prise de la Bastille
et ses biens venant d'tre saccags par les brigands de Marseille, il se
trouve hors d'tat d'exister, et il demande un emploi de bibliothcaire
ou de conservateur d'un Museum. On ne doit pas douter que les effets de
ma reconnaissance ne raniment alors dans mon coeur toutes les vertus qui
caractrisent un rpublicain.

Divers auteurs se sont occups de Sade; nous nous bornerons  en
signaler quelques-uns:

Le pote Despaze (mort en 1814) l'a mentionn dans une de ses satires;
il le montre comme proclamant ses affreux principes:

    Si votre soeur vous plat, oubliez tout le reste;
    Savourez avec joie les douceurs de l'inceste;
    Servez-vous du poison, et du fer et du feu;
    La vertu n'est qu'un nom, le vice n'est qu'un jeu.
    Telle est, de point en point, son infme doctrine.
    L'ami de la morale, en parcourant _Justine_,
    Noir roman que l'enfer semble avoir invent,
    Se trouble, et malgr lui demande, pouvant,
    Comment le monstre affreux qui traa ces peintures,
    Ne l'a pas expi dans l'horreur des tortures?

Un article de M. Jules Janin, insr d'abord dans la _Revue de Paris_,
est reproduit dans les _Catacombes_ (6 vol. in-18) de cet crivain
spirituel et aim du public. Ce morceau est crit avec la verve, avec le
brillant clat de style qui caractrise toutes les productions du
clbre feuilletonniste des _Dbats_; il ne faut pas lui demander une
exactitude bien rigoureuse. Nous reproduirons quelques passages de cette
notice:

Voulez-vous que je vous fasse l'analyse du livre de Sade? Ce ne sont
que cadavres sanglants, enfants arrachs aux bras de leurs mres, jeunes
femmes qu'on gorge  la fin d'une orgie; coupes remplies de sang et de
vin, tortures inoues. On allume des chaudires, on dresse des
chevalets, on dpouille des hommes de leur peau fumante; on crie, on
jure, on blasphme, on se mord, on s'arrache le coeur de la poitrine, et
cela pendant douze ou quinze volumes sans fin, et cela  chaque page, 
chaque ligne, toujours. Oh! quel infatigable sclrat! Dans son premier
livre (_Justine_), il nous montre une pauvre fille aux abois, perdue,
abme, accable de coups, conduite par des monstres de souterrain en
souterrain, de cimetire en cimetire, battue, brise, dvore  mort,
fltrie, crase... Quant l'auteur est  bout de crimes, quand il n'en
peut plus d'incestes et de monstruosits, quand il est l, haletant sur
les cadavres qu'il a poignards et viols, quand il n'y a pas une glise
qu'il n'ait souille, pas un enfant qu'il n'ait immol  sa rage, pas
une pense morale sur laquelle il n'ait jet les immondices de ses ides
et de sa parole, cet homme s'arrte enfin, il se regarde, il se sourit 
lui-mme, il ne se fait pas peur. Au contraire, le voil qui se complat
dans son oeuvre, et comme il trouve qu' son oeuvre, toute abominable
qu'il l'a faite, il manque encore quelque chose, voil ce damn qui
s'amuse  illustrer son livre, et qui dessine sa pense, et qui
accompagne de gravures dignes de ce livre, ce livre digne de ces
gravures.  peine ce roman est-il achev que voil son excrable auteur
qui, en le relisant, se dit  lui-mme qu'il est rest bien au-dessous
de ce qu'il pouvait faire; et, sur-le-champ, il recommence de plus
belle... Croyez-moi, qui que vous soyez, ne touchez pas  ces livres.
Quant  ceux qui les pourraient lire par plaisir, ceux-l ne les lisent
pas; ils sont au bagne ou  Charenton.

M. Frdric Souli, dans les _Mmoires du Diable_, a dit en passant un
mot des crits de Sade: Immonde assemblage de toutes les ordures et de
tous les crimes.

Charles Nodier raconte dans ses _Souvenirs_, qu'ayant t arrt et
enferm au Temple, le hasard lui donna le marquis pour l'un des
compagnons de la premire nuit de sa captivit; mais chacun sait que
l'imagination joue le plus grand rle dans les rcits du spirituel
acadmicien, et nous pouvons regarder comme certain que cette rencontre
n'a jamais eu lieu. Voici d'ailleurs le rcit de Nodier:

Je ne remarquai d'abord en lui qu'une obsit norme qui gnait assez
ses mouvements pour l'empcher de dployer un reste de grce et
d'lgance dont on retrouvait des traces dans l'ensemble de ses manires
et de son langage. Ses yeux, fatigus conservaient cependant je ne sais
quoi de brillant et de fin qui s'y ranimait de temps  autre comme une
tincelle expirante sur un charbon teint. Ce n'tait pas un
conspirateur, et personne ne pouvait l'accuser d'avoir pris part aux
affaires politiques. Comme ses attaques ne s'taient jamais adresses
qu' deux puissances sociales d'une assez grande importance, mais dont
la stabilit entre pour fort peu de chose dans les instructions secrtes
de la police, c'est--dire la religion et la morale, l'autorit venait
de lui faire une grande part d'indulgence. Il tait envoy aux bords des
belles eaux de Charenton, relgu sous ses riches ombrages, et il
s'vada quand il voulut. Nous apprmes quelques mois plus tard, en
prison, que M. de Sade s'tait sauv.

Je n'ai point d'ide nette de ce qu'il a crit. J'ai aperu ces
livres-l; je les ai retourns plutt que feuillets, pour voir de
droite  gauche si le crime filtrait partout. J'ai conserv de ces
monstrueuses turpitudes une impression vague d'tonnement et d'horreur;
mais il y a une grande question de droit politique  placer  ct de ce
grand intrt de la socit, si cruellement outrage dans un ouvrage
dont le titre mme est devenu obscne. Ce de Sade est le prototype des
victimes _extra_-judiciaires de la haute police du Consulat et de
l'Empire. On ne sut comment soumettre aux tribunaux,  leurs formes
politiques et  leurs dbats spectaculeux un dlit qui offensait
tellement la pudeur morale de la socit toute entire, qu'on pouvait 
peine le caractriser sans danger, et il est vrai de dire que les
matriaux de cette hideuse procdure taient plus repoussants  explorer
que le haillon sanglant et le lambeau de chair meurtrie qui dclent un
assassinat. Ce fut un corps non judiciaire, le Conseil d'tat, je crois,
qui pronona contre l'accus la dtention perptuelle, et l'arbitraire
ne manqua pas d'occasion pour se fonder, comme on dirait aujourd'hui,
sur ce prcdent arbitraire. Je n'examine pas le fond de la question. Il
y a des cas o la publicit est peut-tre plus funeste que l'attentat,
mais il faudrait alors un code rserv pour des cas rservs.

J'ai dit que ce prisonnier ne fit que passer sous mes yeux. Je me
souviens seulement qu'il tait poli jusqu' l'obsquiosit, affable
jusqu' l'onction et qu'il parlait respectueusement de tout ce qu'on
respecte.

On lit dans la _Nouvelle Biographie gnrale_: Sade conserva jusqu' sa
mort ses gots et ses habitudes ignobles. Se promenait-il dans la cour,
il traait sur le sable des figures obscnes. Venait-on le visiter, sa
premire parole tait une ordure, et cela avec une voix trs-douce, avec
des cheveux blancs trs-beaux, avec l'air le plus aimable, avec une
admirable politesse. C'tait un vieillard robuste et sans infirmits.

Il est question du marquis dans la _Gazette noire par un homme qui n'est
pas blanc_, libell attribu  Thevenot de Morandu.

Lalande, l'auteur du _Dictionnaire des Athes_, s'exprime ainsi,
_Supplment_ page 84:

Je voudrais pouvoir citer M. Sade; il a bien assez d'esprit, de
raisonnement, d'rudition, mais ses infmes crits le font rejeter d'une
secte (athiste) o l'on ne parle que de vertu.

Il parat que dans sa jeunesse Sade tait possesseur d'un physique
sduisant: il avait la figure ronde, les yeux bleus, les cheveux
blonds et friss. C'tait ce qu'on appelle un joli homme. (Paul
Lacroix.)

Un auteur allemand qui a pris la peine de donner une analyse abrge de
_Justine_ et de _Juliette_, imprime en 1874 (in-12, 166 p.) s'exprime
ainsi:

Sa figure tait charmante et lorsqu'il n'tait qu'un enfant, toutes les
dames qui le rencontraient s'arrtaient pour le regarder. Il mettait
dans ses moindres mouvements une grce parfaite, et sa voix harmonieuse
pntrait jusqu'au fond du coeur de toutes les femmes. Ds sa premire
jeunesse, il se livra aux lectures les plus tendues, et il conut un
systme bas sur les principes de l'picurisme; il ne ngliga point les
beaux-arts; il tait excellent musicien, danseur habile, fort 
l'escrime, et il consacra quelques moments  la sculpture. Amateur
fervent de la peinture, il passait des journes entires dans les
galeries de tableaux et surtout dans celle du Louvre[18]. Tout cela est
de la fantaisie.

Parmi les auteurs qui ont parl de Sade, on peut signaler Mercier,
_Nouveau Tableau de Paris_ et Arsne Houssaye, _Notre-Dame de
Thermidor_, ainsi que Michelet, _Histoire de la Rvolution_ tome VI
chap. 7, les Moeurs en 94, de Maxime Du Camp (_Paris, sa vie et ses
organes_ t. V. _les Prisons_.)

Nous avons sous les yeux un _Catalogue de livres rares et curieux_.
(Milan Dumolard frres, 1880, 8, 427 p.) rdig par M. Jacques
Piazzoli; il y est question de Sade, p. 394-396, l'un des fous les plus
extraordinaires et en mme temps les plus repoussants. Aprs avoir
indique divers ouvrages o il est fait mention du marquis M. Piazzoli
ajoute: Si le temps nous le permettra (_sic_) nous publierons un
(_sic_) tude physiologique (_sic_) sur cet homme et ses ouvrages.

Quand  la rimpression faite en 1834 (Paris marchand de nouveauts),
in-12 de la notice de Jules Janin et de celle du bibliophile Jacob, M.
Piazzoli regarde l'une comme sans valeur, l'autre comme incomplte. La
bibliographie jointe  ce petit volume est trs inexacte, le portrait
est de fantaisie.

Un crivain franais, tabli en Allemagne et auquel on doit des crits
remarquables. Ch. de Villers (voir l'article intressant que lui a
consacr la _Biographie Universelle_) insr en 1797, dans le _Spectatus
du Nord_. (journal imprim  Hambourg) une lettre sur _Justine_; ce
morceau enfoui dans une publication fort oublie, a t exhum et
reproduit  Paris. (J. Baur. in-16. 37 pages 150 ex.) avec un
avant-propos sign A. P.-M. (Auguste Poulet-Malassis).

Circonstance notable: cette lettre est adresse  une dame qui avait
ordonn  Villers de lire l'oeuvre de Sade et de lui en rendre compte.

Vingt fois le dgot et l'indignation m'ont fait tomber le livre des
mains; sa trop grande clbrit me l'a toujours fait reprendre.

Il tait rserv  notre sicle de le reproduire, et il ne pouvait tre
conu qu'au milieu des barbaries et des sanglantes convulsions qui ont
dchir la France.

Ce roman n'inspire mme pas cet intrt que l'esprit sait rpandre
quelquefois sur les mauvaises moeurs; il blesse galement  chaque page
la vraisemblance, le sens commun et la dlicatesse mme des libertins;
il est plat et bte  force d'exagrations ridicules et de choses contre
nature; on est plus press de le quitter qu'on n'a t de le prendre.

Diriez-vous bien cependant que peu d'ouvrages ont eu autant d'ditions
que cette misrable _Justine_? Que penser d'un temps o il s'est trouv
un crivain pour composer un tel roman, un libraire pour le dbiter et
un public pour l'acheter?

Villers ajoute que le docteur Meyer, dans ses _Fragments de Paris_,
attribue _Justine_  l'auteur des _Liaisons dangereuses_; c'est une
erreur qu'il serait superflu de relever. L'ouvrage de Choderlos de
Laclos a t d'ailleurs signal ds 1836, par Charles Nodier, dans le
_Bulletin du bibliophile_, comme diffamant la nature humaine et comme
ne mritant pas plus de commentaire que les hideuses spinthres d'un
mule effront de Laclos, M. de Sade qui emporte sur lui le prix
dgotant du cynisme et non celui de la corruption.

[Note 15: Les _Mmoires_ de Tilly ont t publis en 1828, 3 volumes
in-8. Ils offrent un tableau frappant de la corruption qui rgnait
alors dans certaines classes de la socit franaise. M. de Lescure a
dit avec raison que Tilly, type exact et effroyablement russi de
l'homme  temprament du dix-huitime sicle, portait jusqu'en son abme
de corruption une sorte d'intrpidit hroque.]

[Note 16: Charles Nodier a apprci svrement ce livre clbre dans une
notice _Sur quelques livres satyriques et sur leur clef_, notice gare
en 1834 dans un cahier du _Bulletin du Bibliophile_ et que peu de
personnes possdent aujourd'hui: Laclos a t le Ptrone d'une poque
moins littraire et plus dprave que l'poque o vcut Ptrone. Puisque
les _Liaisons dangereuses_ passent encore pour un ouvrage remarquable
dans quelques mauvais esprits, il faut bien en dire quelque chose, et je
ne sais jusqu' quel point j'en ai le droit, car il m'a t impossible
de les lire jusqu' la fin. Peinture de moeurs, si l'on veut, mais de
moeurs tellement exceptionnelles qu'on aurait pu se dispenser de les
peindre sans laisser une lacune sensible dans l'histoire honteuse de nos
travers; oeuvre de style, si l'on veut, mais d'un style si affect, si
manir, si faux, qu'il rvle tout au plus dans son auteur ce qu'il
fallait de vide dans le coeur et d'aptitude au jargon pour en faire le
Lycophron des ruelles: voil les _Liaisons dangereuses_. Ce livre a
aussi sa clef ou plutt il en a dix. Je ne crois pas avoir travers une
ville principale de nos provinces o l'on ne me montrt du doigt, dans
ma jeunesse, un des hros impurs et pervers de ce _Satyricon_ de
garnison, dont l'ennui, plus puissant que la dcence et le got, devrait
ds longtemps avoir fait justice. On laissera sans doute au rebut ces
clefs diffamatoires d'un ouvrage qui diffame la nature humaine et qui ne
mrite pas plus de commentaires que les hideuses spinthries d'un mule
effront de M. Laclos, M. de Sade, qui emporte sur lui le prix dgotant
du cynisme et non de la corruption.]

[Note 17: Il y avait des liens de parent entre Sade et Mirabeau.]

[Note 18: "Von so aussergewohlicher Schonheit dass alle Damen" etc.]




LE

MARQUIS DE SADE

II

SES CRITS


Aprs avoir donn sur la vie de Sade quelques dtails que nous avons
tenu  ne pas trop dvelopper, il reste  parler de ses crits.
Entreprise difficile, mais que nous accomplirons avec tous les
mnagements qu'elle rclame.

La _Biographie universelle_ entre  l'gard des ouvrages de Sade dans
des dtails tendus.

L'article qui se trouve dans la _France littraire_ de Qurard (VIII,
303) n'apprend rien de neuf; il est en grande partie emprunt  la
_Biographie universelle_.

Ersch dans sa _France littraire_ se borne  mentionner _Aline et
Valcour_ et les _Crimes de l'Amour_.

Commenons par les productions dramatiques. Le marquis aima constamment
la comdie de socit, et il se plaisait  faire jouer des pices qui
restaient d'ailleurs au-dessous du mdiocre.

Il existe un drame en prose et en trois actes, imprim  Versailles,
l'an VIII, in-8; l'auteur ne se dsigne que sous les initiales de ses
prnoms et de son nom. Cette production a pour titre: _Oxtiren, ou les
Malheurs du libertinage_, par D. A. F. S., Versailles, Blaizot, an VIII,
2 feuillets et 48 pages. Elle figure au catalogue de la bibliothque
dramatique de M. de Soleinne, n 2542. Une note s'exprime ainsi:
L'auteur a beau prodiguer les noms de _sclrat_ et de _monstre_  son
hros, on sent qu'il le peint avec complaisance, d'aprs nature, qu'il
lui prte ses sentiments. Il y a mme beaucoup d'analogie entre sa
propre histoire et le sujet de cette pice. La thorie du crime se
retrouve partout: Ce valet m'impatiente, il frmit. Ces imbciles-l
n'ont point de principes; tout ce qui sort de la rgle ordinaire du
vice et de la friponnerie les tonne; le remords les effraie.

Le rdacteur du catalogue en question met l'opinion que Sade doit tre
l'auteur des pices obscnes qui parurent, de 1789  1793, contre
Marie-Antoinette, la princesse de Lamballe et madame de Polignac. Cette
conjecture nous semble trs-hasarde; Sade n'avait aucun motif de
multiplier avec fureur des attaques infmes contre le parti de la cour,
et il ne manquait pas alors d'crivains ignobles trs-disposs  pousser
la licence au del de toutes les limites.

Nous trouvons au mme catalogue, n 3879, un manuscrit intitul: _Julia,
ou le Mariage sans femme_, folie-vaudeville en un acte. Le rdacteur met
en note: Cette pice est sotadique, comme son titre l'indique.
L'criture ressemble  celle du marquis de Sade, qui avait, comme on
sait, dmoralis les prisonniers de Bictre en les dressant  jouer des
pices infmes qu'il composait pour eux.

Nous croyons qu'il y a de l'exagration dans cette allgation. La
tolrance des administrateurs de l'hospice n'aurait pu aller si loin.
Quand au mot _sotadique_, ce n'est peut-tre pas celui qu'il fallait
employer, mais un autre emprunt aux habitudes des habitants d'une ville
engloutie dans la Mer Morte.[19]

On connat deux autres pices de Sade qui furent reues, la premire, au
Thtre Franais, en 1790 (_le Misanthrope par amour_, _Sophie et
Dufrasne_) la seconde au thtre Favart (_l'Homme dangereux, ou le
Suborneur_). Ces comdies sont en vers; elles n'ont pas t imprimes.
La _Biographie universelle_ indique seize autres pices de divers genres
(il serait sans intrt d'en donner les titres) dont les manuscrits
restrent entre les mains de la famille; elle mentionne un devis
raisonn sur le projet d'un _spectacle de gladiateurs_,  l'instar des
Romains, dans lequel Sade devait tre intress. Cette ide tait en
effet digne de lui.

Le rdacteur du catalogue Soleinne (Mr Paul Lacroix, n 3876) est port
 attribuer  Sade une autre pice trs-rare et que son titre fait
rechercher: _la France f...!_ Les personnages de cette comdie, qui
s'intitule lubrique et royaliste, sont la France, l'Angleterre, la
Vende, le duc d'Orlans, le comte de Puisaye, le roi de Prusse,
l'empereur Franois II et le roi d'Espagne, Charles IV. La ddicace au
ministre de la police n'est pas longue: Devine si tu peux, et choisis
si tu l'oses. La prface commence ainsi: J'ai cherch  tre lu par
tout le monde. Si mon ouvrage va jusqu' la postrit, je la supplie de
ne pas me juger sur le style, mais sur le fond. Lecteurs, ne vous
prvenez pas contre le titre; femmes aimables, pardonnez-le moi! plus
vous me lirez, plus je rclame votre indulgence. Libertins, hommes de
lettres, politiques, historiens, philosophes, patriotes, royalistes,
trangers, lisez-moi; j'cris pour vous tous. Et vous, souveraine de ma
pense, vous que j'adore, si vous me devinez, ne craignez rien pour le
sentiment. J'ai crit avec ma plume; mon coeur n'y est pour rien.

Les notes prsentent des faits curieux, mais d'une exactitude suspecte.
L'auteur ne doute pas que son ignoble badinage ne produise des fruits
honntes: Lorsqu'il s'agit du bien, qu'importe comment on l'opre?
N'avez-vous jamais pris de poison pour vous gurir?

La pice a t certainement imprime aprs l'an 1796, date que semble
dsigner le chiffre de 5796; les vers suivants en sont la preuve:

    Buonarparte rgne en matre,
     sa guise il nous fait des lois,
    Puis, en despote, il nous les donne.
    Petit-fils d'un petit bourgeois,
    Assis sur le trne des rois,
    Que lui manque-t-il? la couronne.

Ce n'tait qu' l'poque du Consulat qu'il tait possible de s'exprimer
de la sorte.

Des notes sont remplies de traits mordants contre les hommes de
l'poque. En voici deux chantillons: Notre Brutus de Douay (_Merlin_),
de mauvais mari, devint mauvais pre, autant qu'il tait mauvais
Franais.--Notre Can (_J.-M. Chnier_) dnona son frre Abel, et le
fit assassiner, non par la jalousie de ses succs, mais pour avoir ses
ouvrages, qu'il nous donne comme les siens.

_La France f..._ a paru sur divers catalogues de vente (Saint-Mauris,
Baillet, etc.). Nous la rencontrons aussi dans deux collections qui
n'ont pas t disperses, celles de Leber (n 5016) et de Pixrcourt
(page 368 du catalogue de 1839). Il en a t publi il y a quelques
annes une rimpression tire  petit nombre.

La _Biographie universelle_ indique aussi comme oeuvres dramatiques de
Sade, indpendamment de celles dj mentionnes, _l'Epreuve_, comdie en
un acte et en vers, saisie par la police en 1782, et non rendue, parce
qu'elle contenait des passages libres; _l'Ecole des jaloux_; le
_Boudoir_, reu en 1791 au thtre Favart, et un drame en trois actes:
_Clontine, ou la Fille malheureuse_.

Le plus clbre des ouvrages de Sade, celui qui a vou son nom 
l'infamie, c'est _Justine, ou les Malheurs de la Vertu_. Il en existe
plusieurs ditions successivement accrues et amplifies. Quelques
dtails bibliographiques  cet gard doivent trouver place ici. La
premire impression porte l'indication: en Hollande, chez les libraires
associs, 1791, 2 vol. in-8, le 1er de 283 p. et le 2e de 191 p.--Autre
dition, en Hollande, chez les libraires associs, 1791, 2 vol. in-12,
le 1er de 337 p. et le 2e de 228 p.--Londres, 1792, 2 vol. in-18
(_Paris-Cazin_.) de 291 et 306 p. avec un frontispice, rduction de
celui de l'dition originale. Il existe une reproduction ou contrefaon
en 4 volumes. _Hollande_, 1800, avec 4 frontispices, 6 figures obscnes.

Cette premire rdaction, tout abominable qu'elle soit, l'est un peu
moins que la suivante, qui est la seconde. Les horreurs de Bressac, par
exemple, sont commises sur sa tante, au lieu de sa mre.--Troisime
dition, corrige et augmente: Philadelphie, (_Paris_), 1794, 2 vol.
in-18 avec 6 grav. jolie impression.

_La Nouvelle Justine, ou les Malheurs de la Vertu_ suivie de _Juliette,
sa soeur, ou les Prosprits du Vice_, ouvrage orn d'un frontispice et
de cent sujets gravs avec soin. Hollande (Paris, Bertrandet?),
1797,[20] 10 vol. in-18 dont 4 de Justine et 6 de Juliette.--Troisime
rdaction, dans laquelle le marquis de Sade a pouss les atrocits au
dernier priode.--L'auteur, dit-on, imprima lui-mme son ouvrage dans un
souterrain. On dit que Saint-Just, de la Convention, le lisait pour
s'exciter  la cruaut. L'auteur en adressa un exemplaire sur papier
vlin  chacun des membres du Directoire. On doit trouver,  la fin du
tome VI, l'indication au relieur, contenant l'ordre des gravures, en 4
pages, qui a t enlev dans beaucoup d'exemplaires. Cette indication
est ncessaire pour vrifier le nombre de gravures, incomplet dans la
plupart des exemplaires, tantt pour quelques-unes des figures, tantt
pour d'autres--_Juliette, ou la suite de Justine_, avait paru pour la
premire fois en 1796, en 4 vol. in-8. (Voir Barbier, _Dict. des
Anonymes_, n 9127.) Dans l'dition de 1797, elle occupe 6 vol. in-18
avec 60 grav.--Un bibliophile nous remet la note suivante: Je crois
qu'il existe d'autres ditions portant le mme titre que l'dition de
Hollande, 1797, mais peut-tre n'est-ce que cette dition avec des
gravures diffrentes. J'ai vu plusieurs exemplaires d'une dition dont
les planches, copies exactement sur celles de l'dition de 1797, sont
moins bien excutes, et dans tous les exemplaires que j'ai vus, il n'y
a que 100 figures, y compris le frontispice. La figure du tome II, p.
241 de l'dition de 1797, reprsentant une parodie des crmonies
religieuses, est omise. Dans une autre dition, les figures sont
lithographies et souvent modifies. Je crois que le nombre de ces
lithographies est moins considrable. En sus des trois sries de figures
que j'ai vues, j'ai une portion d'une suite de gravures semblables 
celles de l'dition de 1797; la planche que je viens d'indiquer s'y
trouve. Ces figures sont presque au trait; peut-tre faut-il y
reconnatre un tirage des planches originales avant qu'elles n'eussent
t termines.

Toutes les ditions de cet ouvrage sont rares et chres, et un
exemplaire complet et bien conserv ne se cde gure aujourd'hui 
moins de 600 et 800 francs.--Il y a eu, pour _Justine_, une condamnation
le 19 mai 1815, et une autre condamnation a t insre au _Moniteur_ du
15 dcembre 1843.

_Justine_ est un rcit d'atrocits et de folies sanguinaires beaucoup
plus qu'rotiques; la difficult de comprendre le motif qui avait pu
dicter cet ouvrage a fait quelquefois supposer la folie chez son auteur.
Cependant, comme le fait observer M. Paul Lacroix, dans la 5e de ses
_Dissertations sur divers points curieux de l'histoire de France_,
plusieurs personnages ont pu lui servir de modle, et notamment le
marchal de France, Gilles de Rais ou Retz trangl en 1440 et qui avait
excut une partie de ce que Sade a dcrit.[21]

La prface mise en tte de l'dition de _Justine_ de 1797 est curieuse 
plusieurs gards; nous la placerons ici. C'est d'ailleurs le seul
endroit de ce roman dont la reproduction soit possible:

Le manuscrit original de cet ouvrage qui, tout tronqu, tout dfigur
qu'il tait, avait cependant obtenu plusieurs ditions entirement
puises aujourd'hui, nous tant tomb entre les mains, nous nous
empressons de le donner au public tel qu'il a t conu par son auteur,
qui l'crivit en 1788. Un infidle ami  qui ce manuscrit fut confi,
trompant la bonne foi et les intentions de cet auteur, qui ne voulait
pas que son manuscrit ft imprim de son vivant, en fit un extrait bien
au-dessous de l'original, et qui fut constamment dsavou par celui dont
l'nergique crayon a dessin la Justine et sa soeur que l'on va voir ici.

Nous n'hsitons pas  les offrir telles que les enfanta le gnie de cet
crivain  jamais clbre, ne ft-ce que par cet ouvrage, persuads que
le sicle philosophique dans lequel nous vivons, ne se scandalisera pas
des systmes hardis qui s'y trouvent dissmins; et, quant aux tableaux
cyniques, nous croyons avec l'auteur que toutes les situations possibles
de l'me tant  la disposition du romancier, il n'en est aucune dont
il n'ait la permission de faire usage; il n'y a que les sots qui se
scandalisent; la vritable vertu ne s'effraie ni se s'alarme jamais des
peintures du vice; elle n'y trouve qu'un motif de plus  la marche
sacre qu'elle s'impose. On criera peut-tre contre cet ouvrage, mais
qui criera? Ce seront les libertins, comme autrefois les hypocrites
contre le _Tartufe_.

Nous certifions du reste que, dans cette dition, on s'est absolument
conform  l'original que nous possdons seuls; coupe de l'ouvrage,
systmes philosophiques, tout s'y trouve; les gravures, mme, ont t
excutes d'aprs les dessins que l'artiste avait fait faire avant sa
mort et qui taient annexs au manuscrit.

Aucun livre, d'ailleurs, n'est fait pour exciter une curiosit plus
vive; en aucun, l'intrt, ce ressort si difficile  produire dans un
ouvrage de cette nature, ne se soutient d'une manire plus attachante;
dans aucun, les replis du coeur des libertins ne sont dvelopps plus
adroitement, ni les carts de leur imagination tracs d'une manire plus
forte; dans aucun enfin n'est crit ce que l'on va lire ici. Ne
sommes-nous donc pas autoriss  croire que, sous ce rapport, il est
fait pour parvenir  la postrit la plus recule? La Vertu mme,
dt-elle en frmir un instant, peut-tre faudrait-il oublier ses larmes
pour l'orgueil de possder en France une aussi piquante production.

On voit que de Sade avait la prcaution de donner son livre comme
l'oeuvre d'un auteur dj dcd. On prtend d'ailleurs que, dans la
conversation, il ne faisait aucune difficult de reconnatre la
paternit de ses monstrueuses productions.

Citons encore le jugement qu'il porte sur un homme clbre avec lequel
il avait eu, nous l'avons dj dit, de vives altercations:

Mirabeau voulut tre libertin pour tre quelque chose; il n'est et ne
sera pourtant rien toute sa vie.

Une note ajoute:

Une des meilleures preuves du dlire et de la draison qui
caractrisent la France en 1789, est l'enthousiasme ridicule qu'inspire
ce vil espion de la monarchie. Quelle ide reste-t-il aujourd'hui de cet
homme immoral et de fort peu d'esprit? Celle d'un tratre, d'un fourbe
et d'un ignorant.

On a dit que l'dition de 1797 avait t excute avec luxe; c'est une
erreur; l'impression est fort ordinaire; les gravures sont bien
mdiocres[22].

Les dessins originaux existent encore aujourd'hui, avec des annotations
de la main de Sade, dans le cabinet d'un bibliophile qui a runi un
grand nombre de livres difficiles  rencontrer.

L'_Histoire de l'art pendant la Rvolution_, crite par M. J. Renouvier
et publie par M. A. de Montaiglon, parle d'un frontispice grav par
Chry et qui est peut-tre destin  un de ces livres infmes d'un
maniaque qui souilla l'poque de la libert.

En 1835, un spculateur en librairie eut l'ide de faire crire un roman
trs-mal fait qu'on intitula _Justine, ou les Malheurs de la vertu_,
avec une prface par le marquis de Sade (on donna en effet un extrait de
la prface). 2 vol. in-8. Cette narration, o figuraient des voleurs et
des garnements de la pire espce talant des principes fort peu
difiants, fut, dit-on, rdige par un auteur d'un ordre infime, le
fcond Raban, publie par un diteur nomm Bordeaux (Fr.-M. J.) Ce livre
fut annonc publiquement; le scandale fut grand: l'autorit intervint,
et l'diteur, traduit en justice, fut condamn  six mois de prison et
2.000 francs d'amende.

Il existe un ouvrage de Restif intitul l'_Anti-Justine_. _Au
Palais-Royal, chez feue la veuve Girouard, trs connue_, 1798, 2
parties, in-12; la premire 204 pages, la seconde s'arrte  la page
252; l'impression n'a pas t acheve. Le titre annonce 60 figures qui
n'ont jamais paru. L'impression commence, vers 1798, par Restif,
crivain typographe, et qu'il excutait lui-mme, est reste inacheve
et il n'en a t tir que fort peu d'exemplaires, qui, sans doute, ont
t dtruits pour la plupart. On prtend qu'on n'en connat plus que
cinq ou six. Un se trouve, dit-on, dans la rserve de la Bibliothque
nationale; un autre aurait t pay 2,000 francs par un riche Anglais,
amateur du fruit dfendu en fait de rarets bibliographiques[23]. Quoi
qu'il en soit, l'ouvrage est aujourd'hui assez rpandu, parce qu'il a
obtenu rcemment plusieurs rimpressions excutes en Belgique, l'une en
2 vol. in-18, avec de mauvaises lithographies colories, les autres
beaucoup plus soignes, est in-12, avec des gravures.

L'_Anti-Justine_ est un tissu d'ordures rvoltantes; L'auteur semble
s'tre propos de dpasser tout ce qu'on avait os crire jusqu'alors en
fait de cynisme. Cette production est mise sous le nom de Linguet, qui
en est fort innocent. Elle est divise en 48 chapitres, dont il est
presque toujours impossible de transcrire les titres; en voici, du
moins, quelques-uns qu'on peut citer: Du bon Mari Spartiate.--Des
Conditions du Mariage.--Du Ddommagement.--Du chef-d'oeuvre de tendresse
paternelle.--D'une nouvelle Actrice, etc.

En crivant ces ordures, Restif s'tait propos,  ce qu'il prtend, un
but moral. Il s'exprime de la faon suivante, dans un _pilogue_:

J'ai longtemps hsit pour savoir si je publierai cet ouvrage posthume
du trop fameux Linguet. Le casement dj commenc, je rsolus de n'en
tirer que quelques exemplaires pour mettre quelques amis clairs et
deux ou trois femmes d'esprit  mme de juger sciemment de son effet, et
s'il ne fera pas autant de mal que l'oeuvre infernale  laquelle on veut
le faire servir de contre-poison. Je ne suis pas assez dpourvu de sens
pour ne pas sentir que l'_Anti-Justine_ est un poison; mais ce n'est pas
l ce dont il s'agit. Sera-ce le contre-poison de l'infme _Justine_?
Voil ce que je veux consulter prs des hommes et des femmes
dsintresss qui jugeront de l'effet que le livre imprim produit sur
eux et sur elles.

On a vu par la table mme combien cet ouvrage est satur, mais il le
fallait pour produire l'effet attendu. Jugez donc, mes amis, et craignez
de m'induire en erreur.

L'ouvrage aura cinq, six ou sept parties comme celle-ci. Il est destin
 ramener les maris blass auxquels les femmes n'inspirent plus rien.
Tel est le but de cette tonnante production que le nom de Linguet
rendra immortelle.

Dans le chapitre 26, Restif revient sur l'ide qui l'a guid: J'ai un
but important: je veux prserver les femmes de la cruaut.
L'_Anti-Justine_, non moins savoureuse, non moins emporte que la
_Justine_, mais sans barbarie, empchera dsormais les hommes d'avoir
recours  celle-ci; la publication du concurrent antidote est urgente,
et je me dshonore volontiers aux yeux des sots, des puristes et des
irrflchis pour la donner  mes compatriotes.

Restif a pouss la prvoyance jusqu' indiquer minutieusement les sujets
d'un grand nombre d'estampes destines  accompagner ce qu'il avait
compos de l'_Anti-Justine_, nous avons dit qu'elles n'avaient jamais
exist.

M. Paul Lacroix dans le volume qu'il a publi sous le titre de
_Bibliographie et Iconographie, de tous les ouvrages de Restif de la
Bretonne_, (Paris, A. Fontaine, 1875, gr. 8.) entre, au sujet de l'crit
qui nous occupe (p. 413 et suiv.) dans de longs dtails auxquels nous
renvoyons.

_La Philosophie dans le Boudoir_, de Sade, est un ouvrage tout aussi
dgotant que _Justine_. C'est une srie de dialogues et d'orgies entre
quelques libertins, dignes mules du marquis, et des femmes bien faites
pour figurer dans une pareille socit. De longues discussions
philosophiques, o s'talent l'athisme le plus effront et la ngation
de toute morale, se mlent  des scnes ignobles. On connat deux
ditions, Londres, (_Paris_,) dpens de la Compagnie, MDCCXCXC (_sic_
pour 1795) 2 parties, petit in-12 de 190 et 216 pages avec un joli
frontispice non libre et 4 figures libres mdiocres.--A t rimprim en
1830, en 2 volumes in-18, avec 10 lithographies obscnes; et aussi
depuis, avec des gravures libres.

Nous avons vu une dition o des photographies fort mal faites
remplacent les lithographies.

Nous ne connaissons que de titre la _Thorie du libertinage_ que Restif
de la Bretonne, dans son trange auto-biographie, intitule _Monsieur
Nicolas_, mentionne comme un ouvrage de Sade; il n'est pas probable
qu'elle ait t imprime.

_Aline et Valcourt, ou le Roman philosophique, crit  la Bastille, un
an avant la Rvolution_, est une production pistolaire qui fut publie
en 1793, chez Girouard, libraire, en 8 volumes petit in-12[24] 8
faux-titres et 16 figures. La figure du tome III page 216 manque
souvent; elle est trop dcouverte. On y retrouve ces personnages ayant
les gots cruels ou dpravs que Sade plaait dans tous ses crits. Il
se met en scne sous le nom de Valcourt, et il retrace quelques traits
de sa propre histoire. D'aprs la _Biographie universelle_, ce roman,
moins immoral que _Justine_, est peut-tre plus dangereux, parce qu'il
n'offre pas des tableaux aussi dgotants. D'aprs M. Pigoreau (_Petite
bibliographie romancire_), quelques extraits de cet ouvrage, choisis
dans ce qu'il y a de plus admissible, ont t insrs dans deux romans
fort oublis aujourd'hui, publis  l'poque du Directoire, et qui
pourraient bien tre aussi des productions de Sade: _Valmor et Lydia_.
1798, 3 volumes in-12; _Alzonde et Koradin_, 1799, 2 volumes in-18.

Les tirades ultra-philosophiques abondent dans le roman de Sade; un des
principaux personnages est un prsident aussi cruel que dbauch,
souill de crimes et de turpitudes. De trs-longs pisodes coupent le
rcit; un d'eux fait le tableau du gouvernement d'un roi ngre qui a
tabli dans ses tats un rgime tout  fait contraire aux ides de
morale admises chez les nations civilises, rgime dont ses sujets se
trouvent trs-satisfaits et trs-heureux; un autre hors-d'oeuvre retrace
les malheurs d'une femme qui est tombe au pouvoir de l'Inquisition, et
il va sans dire que Sade, tout en prodiguant les pithtes de monstre et
de sclrat au grand-inquisiteur, don Crispe Brutaldi Barbaridos de
Torturentia, dcrit avec complaisance la luxure et la frocit de cet
excrable personnage.

On a attribu  Sade deux autres romans:

_La Marquise de Ganges_, 1813, 2 vol. in-12, rcit ennuyeux et sombre,
mais non licencieux d'une histoire criminelle et vritable; toutefois
Sade altrait la ralit des faits afin de noircir la mmoire d'une
infortune victime des machinations de quelques sclrats.

_Pauline de Belval, Mmoire anecdote parisienne du dix-huitime sicle_,
1796, 2 vol. in-12, 1816, production indique dans la
_Bibliographie-romancire_ de M. Pigoreau; Lurard dit ne pas la
connatre, et nous ne l'avons point rencontre.

Il existe un roman mal crit, mal intrigu: l'_tourdi_, Lampsaque,
1784, 2 vol. in-12. L'auteur ne s'est pas gn pour transcrire
littralement de longs passages dans d'autres livres de l'poque et pour
les enchasser dans ses peu difiantes narrations. M. P. L. (Paul
Lacroix), dans une note qui accompagne l'annonce d'un exemplaire de cet
ouvrage (_Bulletin du bibliophile_, 1857, p. 153), l'attribue  Sade. Le
chapitre intitul _la Comdie_ n'est qu'un souvenir du thtre de
socit que le marquis avait inaugur dans son chteau de la Coste, o
les mdecins l'envoyrent se refaire de ses fatigues de dbauche, et o
il amena mademoiselle Beauvoisin, actrice du Thtre-Franais, qu'il
faisait passer pour sa femme. Voici quelques lignes  ce sujet (tome II.
p. 84), dans lesquelles on reconnat l'auteur de tant de turpitudes:
Comme je n'ai jamais ressembl  ces malades dont Molire a si bien
peint le ridicule, qui n'ont jamais d'autre occupation que de se
mdicamenter, qu'il me faut un objet de dissipation et que l'amour ne
pouvait m'en fournir dans ces pays o presque toutes les femmes ont
encore de la vertu ou du moins les sots prjugs qui la remplacent, que
je n'avais ni la volont ni le dsir de les combattre, j'employai mon
temps  former une troupe pour jouer la comdie en socit: passion que
j'ai toujours eue et qui souvent m'a tenu lieu de bien d'autres. Que
d'obstacles n'eus-je pas  vaincre avant de russir! C'tait la conqute
de la Toison d'Or. Il me fallut terrasser tous ces monstres qu'on nomme
prjugs et qu'il est difficile de dtruire et mme d'affaiblir dans
l'esprit des personnes qui les ont reus dans leur enfance.

 la fin de ce roman, qui offre parfois, pour les noms des personnages,
des anagrammes qu'il serait curieux de dchiffrer et qui ctoie en
quelque sorte les aventures du marquis lui-mme, l'auteur revendique
pour son compte une plaisante mystification dont le _Journal de Paris_
fut complice involontaire en 1777, et que les _Mmoires_ de Bachaumont
ont prise au srieux: c'est le jeune homme  marier propos en loterie
 3,000 francs le billet. Sade fut-il, en effet, l'inventeur de cette
factie?

Mentionnons aussi _Zolo et ses deux acolytes_; chez tous les marchands
de nouveauts, thermidor, an VIII. Turin (Paris) in-18, frontispice
grav, non sign. Les productions immondes de Sade sont mentionnes avec
complaisance dans ce petit roman. Htons-nous de dire que, si _Zolo_
outrage la dcence, elle n'est pas, du moins, plus coupable qu'une foule
d'autres oeuvres plus ou moins lestes qui se sont multiplies depuis un
sicle. Quant au but que poursuit ce pamphlet, on dcouvre que c'est une
satire violente, et, qui plus est un tissu de calomnies diriges contre
Josphine de Beauharnais, alors pouse du premier consul. Les deux
_acolytes_ que lui assigne l'auteur, et qu'il affuble des noms de
_Laureda_ et de _Volsange_, passent pour avoir t mesdames Tallien[25]
et Visconti. Ds l'avant-propos, la situation de l'hrone est trace
de manire  dissiper toute incertitude:

Qu'avez-vous, ma chre Zolo? Votre front sourcilleux n'annonce que la
triste mlancolie. La fortune n'a-t-elle pas assez souri  vos voeux? Que
manque-t-il  votre gloire,  votre puissance? Votre immortel poux
n'est-il pas le soleil de la patrie?

Vient ensuite un portrait dans lequel l'ge, la patrie, la famille, tout
s'accorde point pour point avec la personne que l'on voit attaque par
le libelliste avec tant d'audace:

Zolo a l'Amrique pour origine. Sur les limites de la quarantaine[27],
elle n'en a pas moins la prtention de plaire comme  vingt-cinq; un ton
trs insinuant, une dissimulation hypocrite consomme;  tout ce qui
peut sduire et captiver, elle joint l'ardeur la plus vive pour les
plaisirs, une avidit d'usurier pour l'argent qu'elle dissipe avec la
promptitude d'un joueur, un luxe effrn qui engloutirait les revenus de
dix provinces. Elle n'a jamais t belle; mais sa coquetterie dj
raffine avait attach  son char un essaim d'adorateurs. Loin de se
disperser par son mariage avec le comte Bermont, ils jurrent tous de ne
pas tre malheureux, et Zolo, la sensible Zolo, ne put consentir 
leur faire violer leur serment. De cette union sont ns un fils et une
fille, aujourd'hui attachs  la fortune de leur illustre beau-pre.

Quant  Laureda, elle justifie l'opinion qu'on a conue de la nation
espagnole: elle est tout feu et tout amour. Fille d'un comte de
nouvelle date[26], mais extrmement riche, sa fortune lui permet de
satisfaire tous ses gots.

L'auteur raconte en style trs nglig et trs incorrect des orgies o
figurent ces trois dames; il les met en scne avec _Fessinot_, poux de
Laureda, avec l'ex-domestique _Parmesan_ et l'ex-capucin _Pacme_. Il
serait assez inutile de rechercher quels sont les personnages cachs
sous ces divers noms.

Chemin faisant, on rencontre de vives attaques contre des gens alors en
vidence et dont la conduite n'tait pas difiante. Les msaventures du
snateur D..., libertin perdu de vices, l'ardeur de S... pour le jeu,
sont l'objet de sarcasmes violents; l'intemprance du reprsentant du
peuple C... fournit le sujet d'un tableau repoussant.

En traversant le Carrousel, je rencontrai deux forts qui portaient sur
un brancart une espce d'homme, couch et envelopp dans un grand
manteau bleu. Je m'imaginai d'abord que quelque affaire d'honneur avait
envoy le personnage dans l'autre monde, et qu'on allait le remettre 
sa famille pour en disposer. Je demande  un des porteurs, avec un air
d'intrt, de quoi il s'agissait.--Suivez-nous, me dit-il, vous en
jugerez. Le brancart s'arrte  la maison du citoyen C..., car c'tait
lui-mme qu'on promenait en cet tat. Sa figure couperose, des yeux
qu'il roulait pleins de vin, des paroles sans suite, des gestes d'un
insens, des restes impurs qui sortaient de sa bouche et dont ses habits
taient tout dgotants, me firent bientt connatre la cause de l'tat
o je trouvais l'un des reprsentants de la France.

Comme ce spectacle paraissait m'affecter, l'un des porteurs me dit:
Vous tes bien bon de plaindre le citoyen C... Cinq fois par dcade,
notre ministre lui est ncessaire.

Il est permis de croire que l'histoire de _Zolo_ entrait pour quelque
chose dans le parti que prit la police de faire enfermer le marquis de
Sade  Charenton. Ce fut en 1801, peu de temps aprs la date indique
sur le titre de ce pamphlet, qu'il perdit sa libert.

On peut facilement supposer qu'aucun libraire ne voulut se charger de la
publication d'un libell qui devait susciter de redoutables colres.
Les mots: _de l'imprimerie de l'auteur_, crits sur le frontispice,
s'accordent avec une phrase de la prface: Je me procurerai moi-mme
l'honneur d'tre imprim, et je n'en aurai l'obligation  personne.
Nous ignorons si de Sade possdait une imprimerie particulire; en tout
cas, il tait trs au fait des mystres de la typographie clandestine.

Saisi par la police, le petit volume que nous indiquons est devenu rare;
nous le rencontrons sur quelques catalogues (40 fr. Saint-Mauris, n
276;--38 fr. 50, exemplaire broch, Bignon, n 1832.)

Transcrivons le dernier paragraphe de _Zolo_: Qu'on se rappelle que
nous parlons en historien. Ce n'est pas notre faute si nos tableaux sont
chargs des couleurs de l'immoralit, de la perfidie et de l'intrigue.
Nous avons peint les hommes d'un sicle qui n'est plus. Puisse celui-ci
en produire de meilleurs et prter  mes pinceaux les charmes de la
vertu.

On sait que, tout en traant avec une infatigable complaisance des
tableaux o s'talaient tous les vices et tous les crimes, de Sade
avait la manie de vanter la vertu.

_Zolo_ ne figure point parmi les divers ouvrages de Sade que
mentionnent la _Biographie universelle_ et la _France littraire_ de
Qurard; mme silence dans la _Nouvelle Biographie gnrale_. Les
dtails qu'on vient de lire  l'gard de ce libell se retrouvent dans
les _Fantaisies bibliographiques_ de M. Gustave Brunet (_Paris, J. Gay_,
1864, in-18.)

Il existe une rimpression de Zolo _avec notices biographiques et
bibliographiques_. Bruxelles, chez tous les libraires, 1870, in-12 178
pages. Le titre annonce un tirage  130 exemplaires, mais il a sans
doute t dpass. Le frontispice  l'eau-forte est la reproduction de
celui du titre de l'dition originale. Pisanus Fraxi (_Index libr.
prohib._, p. 407) a parl de Zolo: il n'y voit qu'une sotte et plate
attaque contre Bonaparte et Josphine; point de vrit historique, nulle
trace d'esprit. Voir aussi: _OEuvres posthumes de Qurard, publies par
G. Brunet; Livres  clef_, 1873, p. 174.

_Les Crimes de l'Amour, ou le dlire des Passions_, nouvelles
historiques et tragiques, prcdes d'une ide sur les romans, par D. A.
F. Sade. Paris, Mass, an VIII, 2 volumes in-8 ou 4 volumes in-12, 4
frontispices non signs. Un bel exemplaire papier vlin, figures avant
la lettre, fait partie du cabinet d'un bibliophile parisien. Un
exemplaire reli a t adjug  45 francs vente Solar, n 2224.

Un critique de l'poque, Villeterque, ayant avec raison signal dans le
_Journal de Paris_ cet ouvrage comme dtestable  tous gards, Sade se
fcha, et il fit promptement paratre une brochure intitule: _l'Auteur
des Crimes de l'Amour  Villeterque, folliculaire_, in-12, 19 pages; il
dsavoue ses autres crits avec son audace habituelle, et adresse au
critique des injures grossires.

Cet ouvrage tant aujourd'hui fort peu connu, nous entrerons  son gard
dans quelques dtails.

L'pigraphe est assez caractristique; elle est indique comme emprunte
aux _Nuits_ d'Young (ce que nous n'avons pas perdu notre temps 
vrifier): Amour, fruit dlicieux que le ciel permet  la terre de
produire pour le bonheur de la vie, pourquoi faut-il que tu fasses
natre des crimes, et pourquoi l'homme abuse-t-il de tout?

Les titres des onze nouvelles contenues dans ce recueil sont: Juliette
et Raunai, ou la Conspiration d'Amboise.--La Double preuve.--Miss
Henriette Stralsond.--Faxelange.--Florville et
Courval.--Rodrigue.--Laurence et Antonio.--Ernestine.--Dorgeville, ou le
Criminel par vertu.--La comtesse de Sancerre.--Eugne de Franval.

Parmi les personnages figurent lord Grandville, l'homme le plus
dbauch, le plus mchant, le plus cruel de toute l'Angleterre, et
malheureusement le plus riche. Voici un passage pris au hasard: Les
moyens de faire succomber une femme sont si connus, leur faiblesse est
si sre, que les tentatives d'preuve sont absolument superflues. Les
femmes, ainsi que les villes de guerre, ont toutes un ct hors de
dfense; il ne s'agit que de le chercher. Est-il dcouvert, la place est
bientt rendue; cet art, ainsi que les autres, a ses principes.

Dans la prface, Sade trace une histoire fort superficielle du roman
depuis son origine, et il expose ses ides sur les rgles qu'on doit se
prescrire lorsqu'on veut aborder ce genre de composition:

L'ouvrage du romancier doit nous faire voir l'homme, non pas seulement
ce qu'il est ou ce qu'il se montre, mais tel qu'il peut tre, tel que
doivent le rendre les modifications du vice et toutes les secousses des
passions; il faut donc les connatre toutes; il faut les employer
toutes, si l'on veut travailler ce genre. Ce n'est pas non plus en
faisant triompher la vertu qu'on intresse; il faut y tendre bien
certainement le plus qu'on peut, mais cette rgle,  laquelle nous
voudrions que tous les hommes s'assujettisent pour notre bonheur, n'est
nullement essentielle dans le roman, n'est pas mme celle qui doit
conduire  l'intrt, car lorsque la vertu triomphe, les choses tant ce
qu'elles doivent tre, nos larmes sont taries avant de couler; mais, si
aprs les plus rudes preuves, nous voyons la vertu terrasse par le
vice, nos mes se dchirent, et l'ouvrage nous ayant excessivement mus,
doit indubitablement produire l'intrt qui seul assure des lauriers.

Sade dsavoue ensuite les crits qui l'avaient signal  l'indignation
publique, mais ses affirmations ne trouvrent aucune crance:

Jamais je ne peindrai le crime que sous les couleurs de l'enfer; je
veux qu'on le voie nu, qu'on le craigne, qu'on le dteste, et je ne
connais point d'autre faon pour arriver l que de le montrer avec toute
l'horreur qui le caractrise. Malheur  ceux qui l'entourent de roses!
Leurs vues ne sont pas aussi pures que les miennes, et je ne les
copierai jamais. Qu'on ne m'attribue donc plus le roman de J...; jamais
je n'ai fait de tels ouvrages, et je n'en ferai jamais; il n'y a que des
imbciles ou des mchants qui, malgr l'authenticit de mes dngations,
puissent me souponner ou m'accuser encore d'en tre l'auteur, et le
plus souverain mpris sera dsormais la seule arme avec laquelle je
combattrai leurs calomnies.

 la fin de son livre, il s'adresse au lecteur: Si les pinceaux dont je
me suis servi pour te peindre le crime, t'affligent et te font frmir,
ton amendement n'est pas loin et j'ai produit sur toi l'effet que je
voulais.

Voici, entre mille, un passage o se rvle le genre d'ides qui
dominent constamment chez Sade: Qui? moi! je connatrai l'amour! Loin
de moi ce sentiment vulgaire. S'il y avait une femme au monde capable de
me le faire prouver, j'irais, je crois, lui brler la cervelle plutt
que de plier sous son art.

Dans une des nouvelles qui forment les quatre volumes en question, on
retrouve le hros d'une oeuvre dramatique que nous avons dj signale.
Oxtiern, noble Sudois fort riche, ne souponnant aucune borne  ses
dsirs; sans principe comme sans vertu, il croit que rien au monde ne
peut imposer un frein  ses passions.

L'auteur des _Crimes de l'Amour_ aime  entasser des enlvements, des
assassinats, des empoisonnements; il montre une fille, l'horreur et le
miracle de la nature, vivant incestueusement avec son pre, lequel se
justifie au moyen de sophismes dtestables. Il n'oublie pas les brigands
qui ont pour captives des femmes vertueuses. Il ne cesse de retracer
des hommes horriblement corrompus et cruels, tourmentant sans relche
des pouses honntes et malheureuses.

Employant trs-mal, la plupart du temps, les interminables loisirs que
lui laissait le sjour forc dans les prisons o s'coula une grande
partie de sa carrire, Sade crivait, crivait sans jamais se lasser. Il
a laiss un grand nombre de manuscrits. M. Michaud, qui parat avoir t
bien renseign  cet gard, en signale plusieurs dans la _Biographie
universelle_: des _contes_, au nombre de trente (on ignore s'ils taient
en vers ou en prose); le _Portefeuille d'un homme de lettres_, 4 volumes
(crit  la Bastille en 1788); _Conrad_, roman tir de l'histoire des
Albigeois (saisi lors de l'arrestation de l'auteur, en 1801); _Marcel_,
autre roman; _Isabelle de Bavire_; _Adlade de Brunswick_, deux romans
historiques composs  Charenton; les sujets sont du genre sombre, mais
il n'y a d'ailleurs ni ordures, ni impit; des _Mmoires_ ou
_Confessions_ qui paraissent avoir eu pour but de tenter une
justification bien difficile: un journal en onze cahiers de la situation
de l'auteur depuis 1777 jusqu'en 1790 (il y avait treize cahiers, mais
deux ne furent pas retrouvs). Tout ce que le marquis a dit, fait ou
entendu, lu, crit, senti ou pens pendant ces treize annes se trouve
dans ce recueil; mais les choses les plus remarquables sont crites en
chiffres dont lui seul avait la clef. Citons aussi cinq cahiers de
notes, penses, extraits, chansons, mlanges de vers ou de prose,
composs ou recueillis pendant la dernire dtention de Sade.

Un zl bibliophile, Brard, auteur d'un livre consacr  la
bibliographie des Elzeviers, qui joua en 1830 un certain rle politique,
a laiss parmi des notes indites, celle-ci que reproduit Pisanus Fraxi
(p. 35 de _l'Index_ dj cit): Angls tait prfet de police lors de
la mort du marquis de Sade. Je lui ai entendu dire qu'on avait trouv
dans sa chambre un grand nombre de vers licencieux dignes de Voltaire,
qu'il s'tait empress de faire brler. Si ces vers taient en effet
dignes de Voltaire, leur destruction serait une perte; mais je crois
pouvoir en douter: d'abord parce qu'Angls se connaissait mieux en
administration qu'en posie; ensuite parce que les vers que l'on
connat de Sade sont plus que mdiocres.

Dans ses _Mlanges bibliographiques_, page 186, le bibliophile Jacob,
(M. Paul Lacroix), mentionne une lettre de Sade qui parle d'une tragdie
dont il est l'auteur, lue au thtre franais le 24 novembre, 1791, et
dont l'hrone parat avoir t Jeanne Hachette; on ne connat pas cette
pice.

Il a exist d'ailleurs d'autres ouvrages de cet incorrigible libertin;
ils taient,  ce qu'il parat des tissus d'infamies, et ils taient
dcors de dessins dignes du texte. On a annonc qu'ils avaient t
brls en prsence de fonctionnaires publics, mais quelques doutes
paraissent planer sur l'exactitude de cette assertion.

Voici ce que nous lisons dans un opuscule de M. A. Jubinal: _Lettre
indite de Montaigne_. (Paris, 1850, p. 53):

Napolon ordonna que tous les manuscrits laisss par le trop clbre de
Sade fussent livrs aux flammes. Un procs-verbal constata que cette
mesure avait reu son excution, mais tous les bibliophiles savent
qu'une vingtaine d'annes plus tard, les compositions les plus
immorales, les plus licencieuses de Sade, crites de sa propre main,
celles dont le procs-verbal constatait la destruction, commencrent 
arriver  Paris une  une. Plusieurs de ces autographes furent achets 
grand prix par la Bibliothque royale, o plusieurs personnes les ont
vus, mais d'o ils ont disparu,  ce qu'on assure, du moins les
principaux. On prtend que c'est le fonctionnaire qui avait dress le
procs-verbal de destruction de ces papiers qui s'en tait empar.

Nous ferons toutefois observer ici que, Sade tant mort  la fin de l'an
1814, Napolon, alors  l'le d'Elbe, n'eut rien  ordonner  l'gard
des manuscrits en question; pendant les Cent-Jours, il ne trouva pas
sans doute le temps de songer  cet objet.

Un bibliophile parisien (M. H. B.) possde entre autres autographes et
documents relatifs  Sade, le projet d'un lupanar projet par le
marquis; il trace la disposition de la maison entire, le vestibule, les
appartements des femmes, les _chambres de torture_ (chacune de ces
chambres est consacre  un supplice spcial); il n'oublie point le
cimetire o seront dposs les cadavres des victimes qui auront
succomb dans ces orgies; des passages pratiqus dans les murs
extrieurs faciliteront les entres ou les sorties clandestines, et
l'auteur porte l'attention jusqu' dresser le _menu d'un dner
irritant_.

Restif eut connaissance de ces atroces et folles inventions, car il
crit dans _Monsieur Nicolas_ (t. XVI, p. 4783): le monstre propose 
l'imitation du _Pornographe_ l'tablissement d'un lieu de dbauche.
J'avais travaill pour arrter la dgradation de la nature; le but de
l'infme dissqueur  vif, en parodiant un ouvrage de ma jeunesse, a t
d'outrer  l'excs, cette odieuse, cette infernale dgradation

M. de Reiffenberg, dans le _Bulletin du Bibliophile belge_, dit avoir vu
 la Bibliothque nationale, il y a quarante ans environ, les manuscrits
dont parle M. Jubinal.

On ne connat, nous le croyons du moins, aucun portrait de Sade. Un
petit volume in-18, publi vers 1840: _les Fous clbres_, renferme, 
son gard, une notice qui n'apprend rien de neuf et une lithographie
fort mal faite qui est une image de fantaisie, sans aucune valeur
quelconque. Il en est de mme de deux portraits publis  Bruxelles,
l'un fort bien excut, dans un cadre ovale, indiqus comme faisant
partie de la collection de M. de La Porte.

Pour complter notre esquisse, il ne serait pas hors de propos d'y
joindre un _Sadiana_, c'est--dire une runion des passages extraits des
diffrents crivains qui ont fait mention de l'auteur de _Justine_, mais
le temps nous a manqu pour faire ce travail; nous laissons  d'autres
chercheurs le soin de l'accomplir et nous nous bornerons  deux
citations:

Un honnte homme a toujours dans sa poche un volume du marquis de
Sade. (Ptrus Borel, le lycanthrope. _Madame Putiphar_). On reconnatra
dans cette assertion paradoxale l'originalit de cet auteur, sur lequel
il a t publi une notice curieuse par M. Claretie (Paris, librairie
Pincebourde, 1865, in-18.)

Avant la rvolution, les moeurs n'taient nulle part aussi corrompues
qu' Lyon. Ce n'est pas sans motifs qu'un crivain trop clbre y a
plac quelques pisodes de son excrable roman. (Michelet, _Histoire
de la Rvolution_.)

Un autre sujet d'investigation historique et psychologique se
prsenterait aussi: ce serait de demander aux annales des garements de
l'esprit humain, s'il n'y a pas eu d'autres exemples des aberrations
cruelles dans lesquelles le marquis se prcipita. L'antiquit, les
fastes des despotes de l'Orient, font connatre des personnages de cette
trempe. Le quinzime sicle vit avec effroi le marchal Gilles de Retz,
qui poussa bien plus loin ses cruelles expriences, peut-tre parce
qu'il eut plus de moyens de satisfaire ses gots monstrueux, mais qui du
moins n'en consacra pas les principes dans des livres infmes[28].

Nous ignorons jusqu' quel point est fonde l'accusation que Mayer
(_Galerie philosophique du XVIe sicle_, t. I, p. 200) porte contre le
duc d'Epernon, qui aurait ml le sang  la dbauche. La _Biographie
universelle_ parle d'un noble Polonais, auteur de divers livres
d'histoire, le comte de Potocki, et elle fait observer que ses gots,
dans le genre de ceux du marquis de Sade, lui attirrent des
dsagrments qui le contraignirent  s'expatrier.

Le comte de Charolois de la maison de Cond, se signala galement par
les cruauts qu'il apportait dans ses orgies. Brantme, dans les _Dames
galantes_, parle d'une femme de haut parage qui se plaisait  exercer
des svices sur ses camristes.

L'histoire a conserv les noms de divers autres personnages qui, pour
raliser les monstruosits impossibles qu'enfante l'imagination de Sade,
unirent la cruaut  la dbauche. On peut mentionner Tibre, un empereur
de la Chine dont le nom nous chappe, le duc Valentino Borgia, Pier
Luigi Farnese dont Varchi a racont les infamies, le marquis Annibale
Porrone dont on trouve la vie et les crimes dans l'ouvrage de Grgoire
Leti (Vie de Bartholom Aresec cits dans le _Catalogue d'une collection
de livres anciens et modernes par J. Piazzoli_. Milan, 1878). Les
annales judiciaires mentionnent de nombreux sclrats, violateurs et
assassins (Dumolard, les meurtriers des dames Gay prs de Lyon, etc.)

Pisanus Fraxi, que nous avons dj cit, nous offre, dans son _Index
librorum prohibitorum_ des tmoignages frquents d'un got cruel rpandu
en Angleterre et consistant  flageller des femmes. Diverses maisons o
moyennant finances, on pouvait se livrer  cet amusement barbare,
existaient  Londres (elles subsistent probablement encore), et la
littrature britannique compte un assez grand nombre d'ouvrages vendus
sous le manteau et consacrs  la flagellation active et passive.
L'_Index_ en question en parle avec dtail, et dans l'introduction, il
entre dans des particularits minutieuses: il donne mme le dessin d'une
machine sur laquelle se plaait le patient ou la patiente. Voir page 345
de longs dtails sur un ouvrage intitul: Th. ROMANCE _of Chastisement_;
l'auteur s'exprime avec enthousiasme; il avance qu'il y a des femmes qui
trouvent un grand plaisir  fouetter de jeunes personnes de leur sexe,
et la patiente _feels a luxurious sensation_, car une sorte de courant
magntique s'tablit entre la prtresse et la victime.

Sade reste seul  part en son genre en raison des scnes de cruaut
qu'il mle  des tableaux du cynisme le plus repoussant, mais il faut
reconnatre qu' certains points de vue il avait eu des devanciers et
qu'il a trouv des imitateurs. Sous le rapport de l'audace immorale des
paradoxes, Diderot, le plus corrompu des crivains du XVIIIe sicle, ne
lui est pas infrieur, et l'auteur du _Supplment au voyage de
Bougainville_ s'est plu  retracer des passions qui outragent la nature,
exemple suivi par des romanciers modernes dont les honteuses productions
ont eu un grand succs. Un journaliste qui a fait jadis quelque bruit,
Capo de Feuillade, crivait que la _Lelia_ de George Sand lui offrait
des doctrines dont il ne retrouvait les quivalents que dans les
monstrueuses productions d'un auteur qu'il n'osait pas nommer, et c'est
 propos de ce mme roman que Proudhon qualifiait de digne fille du
marquis de Sade, la femme clbre qui l'a crit.

Un romancier et auteur fort oubli aujourd'hui, Rvroni Saint Cyr,
dcd dans un hospice d'alins[29] a publi _Pauliska, ou la
Perversit moderne_. (Paris, an VI), roman o il retrace quelques actes
de barbarie, mais en restant fort au dessous du marquis.

De nos jours il s'est trouv un crivain allemand qui a pris pour modle
les crits de Sade et qui s'est montr son mule, c'est l'auteur anonyme
du livre intitul:

_Aus den Memoiren einer Sngerin._ (Extrait des Mmoires d'une
cantatrice.) _Boston, Reginald Chesterfield_, 2 vol. pet. in-8, VII et
244 p.; 251 p. Cet ouvrage a t imprim  Altona: le premier volume en
1868; le second en 1875; il se compose d'une srie de lettres adresses
 un vieil ami,  un mdecin, et aprs sa mort, elles furent trouves
parmi ses papiers par un neveu qui s'en fit l'diteur.

M. Pisanus Fraxi (_Index librorum prohibitorum_, p. 102-109) entre dans
des dtails assez tendus au sujet de cette espce d'autobiographie. Il
s'y trouve, surtout dans le second volume, des pisodes dgotants, des
orgies semblables  celles que Sade se plat  dcrire. Il est, dans le
cours du rcit, fait plusieurs fois mention de _Justine_ et de quelques
autres ouvrages fort libres.

Nous n'avons pas  nous occuper de divers crivains qui appartenaient 
la famille de Sade, qui portaient le mme nom, mais qui heureusement se
sont exercs sur des sujets trs diffrents de ceux qui occupaient le
marquis.

Son oncle, l'abb de Sade, mort en 1778, a laiss un ouvrage estim: les
_Mmoires sur la vie de Ptrarque_. 1764-1767, 3 vol. in-4.

Nous connaissons aussi l'existence d'un ouvrage difficile sans doute 
rencontrer en France:

_Typologie, ou Science des mares_, par le chevalier de Sade, officier
de la marine de S. M. T. C. et capitaine d'artillerie de S. M. B.; 2
gros volumes in-8 avec figures. Londres, 1810, 21 sh.

Cet officier franais, pass au service de l'Angleterre, tait sans
doute un ancien migr appartenant  la mme famille que le marquis.

Nous terminerons cette notice en reproduisant un document fort peu
connu aujourd'hui et qui est un tmoignage du civisme dont le citoyen
Sade jugea prudent de donner des gages  une poque critique.

Un bibliographe anglais, M. Pisanus Fraxi, dans le trs curieux volume
qu'il a intitul: _Index librorum prohibitorum_ (_London_, 1878, in-4)
signale, page 422, un ouvrage indit de Sade; il est la proprit du
marquis de V., dont le grand-pre l'acheta  un nomm Armoux de Saint
Maximin qui assistait  la prise de la Bastille et qui trouva cette
production dans la chambre o le marquis avait t enferm.

Le manuscrit en question se compose d'une suite de morceaux de papier,
ayant un centimtre de large et qui, attachs les uns au bout des
autres, forme un rouleau de 12 mtres de long. Chaque morceau est crit
des deux cts; l'criture est tellement fine qu'elle ne peut tre lue
qu'avec l'aide d'une loupe. Aprs une prface, vient le rcit, divis en
52 chapitres, des faits et gestes d'une association d'individus des deux
sexes ayant  leur disposition des sommes normes et deux splendides
maisons de campagne aux environs de Paris (on voit qu'il s'agit d'une
socit dans le genre des _Aphrodites_ d'Andrea de Nerciat.)

Cette production abonde en dtails obscnes, mais on n'y retrouve pas
les discussions philosophiques qui se rencontrent dans d'autres crits
du marquis.  la fin on lit: termin le 25 novembre 1783.

Pisanus Fraxi (_Index libr. prohixi._ p. 10 et suiv.) entre dans des
dtails tendus au sujet d'_Aline et Valcourt_; ouvrage puissant
(powerful) et original, et considrant qu'il a t crit avant la
rvolution franaise, trs remarquable. Quoique plong dans tous les
vices de la classe  laquelle il appartenait, Sade prvoyait nettement,
et prophtisait avec clart  quels rsultats aboutissait un pareil tat
social; il crivait:  France! tu t'claireras un jour, je l'espre;
l'nergie de tes citoyens brisera bientt le sceptre du despotisme et de
la tyrannie; et, foulant  tes pieds les sclrats qui servent l'un et
l'autre, tu sentiras qu'un peuple libre par sa nature et par son gnie,
ne doit tre gouvern que par lui-mme (tome II, p. 41). Une grande
rvolution se prpare dans ta patrie (France); les crimes de vos
souverains, leurs cruelles exactions, leurs dbauches et leur ineptie
ont lass la France; elle est excde du despotisme; elle est  la
veille de briser les fers. (Tom. II, p. 448). On pourrait citer
d'autres passages semblables.

Au point de vue littraire, l'ouvrage prsente de graves dfauts; il
est trop long, trop encombr de digressions et de tirades
philosophiques; la narration est prolixe; en adoptant la forme
pistolaire, l'auteur s'est impos des entraves pnibles; son rcit
devient souvent embarrass et peu vraisemblable.

Sans cesse et presque  chaque page, Sade se plat  exposer des
thories sur le gouvernement, la morale, l'ducation, l'conomie
politique, les relations des sexes, etc. Ses opinions souvent
extravagantes et outrageantes (_outrageous_) offrent cependant parfois
des aperus fort dignes d'attention.

L'auteur dcrit deux royaumes, en contraste complet l'un avec l'autre;
dans celui de Batna, tout est vil et dgradant; les crimes les plus
atroces s'y commettent au grand jour et ne trouvent que des
encouragements;  Tamo, au contraire, la vertu, le bonheur, la
prosprit fleurissent sans obstacle. Les deux descriptions sont
remarquables; celle de Batna est trace avec nergie.

L'auteur prvient (p. 2) que l'ouvrage comprend trois genres: le
comique, le sentimental, l'rotique. Le comique s'y montre  peine ou
pas du tout; le sentiment est forc, dpourvu de naturel; la portion
rotique est de beaucoup la plus importante.

Nous retrouvons  peu prs dans _Aline et Valcourt_, les mmes
personnages que ceux que prsentent _Justine et Juliette_; le prsident
de Blamont, cruel, dnatur, adonn  tous les vices, mme  l'inceste,
Aline, vertueuse, soumise, modeste, toujours perscute et prfrant le
suicide  l'horreur de devenir l'pouse d'un vieux libertin; son pre
exige ce mariage parce qu'il y voit le moyen de s'assurer la possession
de sa propre fille; Sophie a les mmes vertus qu'Aline, et elle souffre
galement, tandis que Rose et Lonore essentiellement vicieuses, se
plongent avec ardeur dans le dsordre; Rose prospre, c'est une autre
Juliette.

Mais ici du moins on ne nous fait pas assister aux dgotantes, aux
sauvages orgies que Sade se plat  retracer dans _Justine_ et dans
_Juliette_; le libertinage se concentre dans le cercle d'une famille; il
est moins rvoltant, mais il est d'une pratique plus facile et par
consquent plus dangereux.

Qurard (France littraire, VIII. 303), avance que l'auteur se peint
sous le nom de Valcourt et raconte parfois sa propre histoire; Valcourt
n'est toutefois qu'un bien triste hros; il ne cesse de jouer un rle
passif; il ne montre aucune qualit dcide, soit en bien, soit en mal.

Des extraits d'_Aline et Valcourt_, ont servi  composer deux romans
fort oublis aujourd'hui: _Valmor et Lydia_, 1798; _Alzonde et Koradin_,
1799.

Une production de Sade, _Ide sur les romans_, a t rimprime en 1878,
 la librairie Rouveyre (petit in-8, XLIII et 50 pages avec une prface
sur l'oeuvre de Sade).

 la tte une lettre adresse  l'diteur par un jeune et spirituel
crivain qui, on peut l'affirmer, rendra bien des services  l'histoire
littraire et  l'tude du pass; ce qu'on lui doit dj est une
garantie certaine.

M. Uzanne se flicite d'avoir trouv dans la fange sadique, une
brochure dcente, d'un intrt indiscutable qui forme le plus trange
contraste avec l'originalit de son auteur. Il raconte,  l'gard du
_joli marquis_ des faits dj connus pour la plupart; il transcrit page
XXIII, le testament dat du 30 janvier 1807 et publi pour la premire
fois par Janin dans le _Livre_, 1870, page 291.

Sade formule dans ses dernires volonts que son corps ne soit ouvert
sous aucun prtexte et qu'il soit transport sur sa terre de Malmaison
o il sera dpos sans aucune espce de crmonie dans le premier
taillis fourr qui se trouve  droite.

Aprs une courte notice biographique. L'diteur a plac la liste
raisonne des divers ouvrages de Sade, elle se compose de 23 numros;
on y voit figurer, n 5 la _France f-tue_, comdie date du 5796 (1796)
et que le catalogue de la bibliothque dramatique de M. de Soleinne, n
3712, attribue au marquis; c'est assez probable mais il existe encore
des doutes.

 la suite de l'_Ide sur les romans_, dont le texte est accompagn de
notes instructives, l'diteur a plac quelques lettres indites qui
offrent un intrt d'autant plus grand qu'elles prsentent le marquis de
Sade comme un des nombreux auteurs dramatiques monomanes.

Il est question dans le livre du docteur Paul Moreau de Tours: _Des
aberrations du sens gnsique_, (Paris, 1880) du marquis de Sade,
fameux dans les annales psychologiques on y trouve le rcit du bal
suivi d'un souper dans lequel on servit  profusion des pastilles de
chocolat  la vanille.

Tout  coup les convives, hommes et femmes, se sentent brls d'une
ardeur impudique; les cavaliers attaquent ouvertement les dames. Les
cantharides dont l'essence circule dans les veines de ces infortuns, ne
leur permettent ni pudeur ni rserve; les excs sont ports jusqu' la
plus funeste extrmit; le plaisir devient meurtrier, le sang coule sur
le parquet; les femmes ne font que sourire  cet horrible excs de leur
fureur utrine. Prvoyant l'clat que cette scne, comparable aux orgies
de Nron, aurait quand le dlire cesserait, Sade s'tait sauv avant le
lever du soleil avec sa belle-soeur, toute sanglante encore de ces
embrassements brutaux. Plusieurs dames titres sont mortes des suites de
cette nuit de dgotantes horreurs. (_Mmoires du temps_, 1778).

Nous observerons que ce rcit, souvent reproduit avec quelques variantes
est fort exagr; les documents officiels du procs devant le Parlement
d'Aix, attnuent la gravit des faits qui restent toutefois fort
criminels.

Vient ensuite dans le livre du docteur Moreau (p. 59) le rcit de
l'aventure de Rose Keller mais avec des variantes. Des personnes,
passant dans une rue isole de Paris, entendirent des gmissements,
pntrrent dans la maison, trouvrent une femme nue, attache sur une
table; le sang coulait de deux saignes faites aux bras; les seins
taient lgrement taillads, les parties sexuelles galement incises
et baignes de sang. Lorsque les premiers secours lui eurent t
prodigus, elle raconta qu'elle avait t attire dans cette maison par
le marquis; le souper termin, elle avait t dpouille de ses
vtements, tendue et lie sur une table. Un homme avec une lancette lui
avait ouvert les veines et pratiqu un grand nombre d'incisions sur le
corps, le marquis s'tait ensuite livr sur elle  ses dbauches
habituelles. Son intention, disait-il, n'tait point de lui faire du
mal, mais comme elle ne cessait de crier, et qu'on entendait du bruit
dans les environs de la maison, le marquis de Sade disparut avec ses
gens (Brire de Boismont, _Gazette mdicale de Paris_, 21 juillet,
1869.)

Nous avons fait mention d'un livre allemand intitul: _Justine und
Juliette, oder die Gefahren der Tugend und die Wonne des Lasters
Kritische Ausgabe nach dem Franzosischen des marquis de Sade_. Leipzig,
Carl Minde. Druck von Ernst Sorge, in Armstadt in-12 de 150 p.

Cet ouvrage est extrmement peu connu en France; il prsente des choses
fort singulires; nous en donnerons une analyse rapide.

L'auteur dbute par une gnalogie fantastique; il donne  tort au hros
les prnom et surnom de Charles-Louis; sa famille remonte aux premires
invasions des Normands; elle a fourni  l'tat, sous toutes les
dynasties de la France, des militaires, des ecclsiastiques du plus
grand mrite. Son pre perdit une grande partie de sa fortune, dans les
spculations qu'engendra le systme de Law, ce qui l'amena  pouser en
secondes noces une femme d'un rang fort infrieur au sien, une juive
convertie, veuve d'un riche marchand d'Amsterdam.

Il avait de sa premire femme qui appartenait  la famille ducale, de
Liancourt, deux enfants, un garon vou  une dplorable clbrit, et
une fille, Camille, qui devint plus tard comtesse de Bray: il avait pris
part  la guerre de la Succession; il avait t grivement bless 
Ramillies; mcontent de ne pas tre lev au del du grade de colonel,
il quitta le service et se retira dans ses terres. Il avait un frre
cadet qui embrassa la carrire ecclsiastique et entra dans l'ordre des
Jsuites; il jouit d'un grand crdit auprs de la marquise, de Prie, et
des ministres Bourbon et Fleury; intrigant habile, il se maintenait en
faveur. Son frre et lui taient de trs beaux hommes, auxquels peu de
belles rsistaient, et la comtesse de Bray fut l'une des femmes les plus
galantes de tout Paris.

Le jeune Sade porta dans sa jeunesse le titre de vicomte; son oncle
discerna promptement chez lui des passions fougueuses et une
intelligence remarquable. Il le plaa au couvent des Jsuites 
Noisy-le-Sec. Le vicomte se distingua par ses progrs dans l'tude. Les
bons Pres cherchrent  le faire entrer dans leur ordre; ils se
flattaient de trouver en lui une recrue qui leur serait utile. Son oncle
l'en dissuada: Tu as tout ce qu'il faut pour russir; c'est pour toi,
non pour d'autres qu'il faut travailler.

L'oncle quitta Noisy-le-Sec lorsque son neveu eut fini ses tudes; il
avait eu des querelles avec ses confrres; le vicomte et lui
entreprirent ensemble de longs voyages; ils parcourent les Pays-Bas,
l'Angleterre, l'Espagne et l'Italie; la mort du pre de notre hros les
ramena en France.

Il rencontra dans la diligence qui le conduisait  Paris, une jeune
fille d'une beaut remarquable, mademoiselle Aroult; elle tait
protestante; ses parents avaient figur parmi les victimes de la
rvocation de l'dit de Nantes; ils lui avaient fait prter serment de
ne jamais pouser un catholique. Ce fut en vain que Sade, anim pour
elle de la passion la plus vive, lui offrit sa main; elle refusa, sans
nier toutefois l'impression qu'il avait produite sur son coeur. C'est
dans un sentiment de vengeance qu'il s'est plu  accumuler sur elle
outrages et infortunes, car les romans de Sade sont des autobiographies;
Justine, c'est mademoiselle Aroult; Juliette, c'est la comtesse de Bray;
l'oncle c'est le pre Vitin.

On sait quelle tait l'immoralit qui rgnait  la cour de Louis XV;
Sade se prcipita avec ardeur dans tous les excs; son nom devint
clbre; on parla de lui dans le boudoir de madame de Pompadour et aux
petits soupers du roi. Ce monarque que l'ennui dvorait, voulut
connatre le libertin dj fameux; le cardinal de Fleury s'en mla; Sade
vint prendre part  un souper auquel assistaient le roi, la matresse,
le marchal de Richelieu, les ministres Choiseul et Sartiges (_sic_).

Le souper se termina, comme d'usage, par une orgie; Sade y joua un rle
si brillant que le roi, tonn et charm, voulut lui faire visiter le
Parc-aux-Cerfs, et lui demander ses conseils sur les perfectionnements 
introduire dans ce srail. Plusieurs des scnes dcrites dans les quatre
derniers volumes de l'oeuvre de Sade, sont un rcit de ce qui se passait
parfois au Parc-aux-Cerfs.

Nous ne suivrons pas l'crivain allemand dans tous les dtails qu'il se
plat  raconter. Il nous dit que mademoiselle Aroult pousa un
ngociant nomm Sevrin; Sade veut se venger sur l'homme qui lui a t
prfr; il l'attire dans un guet  pens et lui fait subir une horrible
mutilation. Il entreprend ensuite un voyage en Italie, s'y livre 
toutes sortes d'infamies et de crimes, et revenu en France, trouve le
roi trs empress de le revoir. Le marquis raconte tout ce qu'il a fait,
sans rien omettre ni dissimuler. Louis XV est enchant; il veut
raliser, pour son compte, ce que Sade dcrit si bien. Il s'adresse,
dans ce but, au ministre de la police qui lui procure tout ce qu'il
dsire. Le roi se donne, entre autres distractions, celle d'assister 
l'excution de quelques criminels, et l'auteur ajoute qu'on sait que
Louis XV, cach derrire une des fentres de l'Htel de ville, fut
tmoin de l'horrible supplice inflig  Damiens en place de Grve.

Le roi nomme Sade son matre secret des plaisirs. Juliette lui a t
prsente; il l'accueille avec la plus vive satisfaction, et il lui fait
de riches cadeaux.

Quelque temps aprs, le marquis, son oncle et Juliette retournent en
Italie; ils s'y livrent  toutes sortes d'excs, et ils finissent par
tre inquits par la police romaine, ce qui les engagea  revenir en
France. Ils trouvrent de nouveau  Versailles l'accueil le plus
empress; madame du Barry voulut, elle aussi, entendre le rcit trs
dtaill des aventures du marquis; quelques pisodes la choqurent un
peu; l'histoire de la femme livre aux btes froces pour amuser le
marquis et son entourage lui causa quelques motions; mais elle se remit
promptement, et elle prit une part brillante  de nouvelles orgies.

Arriv  ce point, l'auteur allemand s'arrte dit qu'il a longtemps
manqu de renseignements sur le reste de la vie de son hros qui mourut,
 ce qu'il pense, vers 1775 ou 1776; heureusement, dans le cours d'un
voyage qu'il fit en Angleterre, il rencontra un vieil migr franais,
le marquis de M-ss-e qui, depuis 1792, n'avait pas quitt Londres, et
qui tait trs au fait de la chronique scandaleuse de l'ancien rgime;
il connaissait l'histoire du marquis; il en prsente le dnouement par
un aspect fort inattendu.

Fatigu de tant d'excs, cdant aux reproches d'une conscience fort
longtemps endormie, le marquis alla consulter son oncle, le pre Vitin
qui tait rentr dans le couvent des Jsuites  Noisy-le-Sec; le vieux
pcheur conseilla  son digne neveu d'entrer dans l'ordre des
Camaldules; il y fut fort bien accueilli; il y vcut en paix jusqu' ce
que la mort vint le frapper  l'ge de 63 ans; son amnit l'avait rendu
cher  ses confrres; sa pit les difia tellement qu'ils demandrent
au pape de le canoniser. Il lgua toute sa fortune au couvent. Sa soeur,
la comtesse de Bray, fut fort irrite; elle attaqua le testament: il en
rsulta un procs qui trana si bien en longueur qu'il n'tait pas
termin lorsque la rvolution clata; il n'en fut plus question.
Juliette tait devenue vieille et laide; elle chercha  se mettre en
rapport avec les hommes que les vnements levaient au pouvoir,
Barnave, Petion, Robespierre, mais ils ne firent aucune attention 
elle. De dpit, elle changea de parti, elle se mla d'intrigues
contre-rvolutionnaires, elle se lia avec Madame du Barry, et traduite
devant le redoutable tribunal rvolutionnaire, elle prit sur l'chafaud
le mme jour que l'ancienne favorite de Louis XV.

Une lettre de Sade faisait partie de la collection d'autographes de M.
Michelot, (de Bordeaux) vendue  Paris en mai 1880: elle est adresse
au gouverneur de Vincennes (prison de Vincennes, 2 nov. 1763, 6 p. pl.
in-4), lettre fort curieuse, crite  l'ge de vingt-deux ans, et trs
importante pour la biographie qu'elle rectifie sur plusieurs points.

Emprisonn pour des excs commis dans une petite maison (peut-tre celle
d'Arcueil), Sade demande qu'on instruise sa femme de son arrestation,
donne l'adresse de sa belle-mre, la prsidente de Montreuil, et
sollicite la permission de voir un prtre. Tout malheureux que je me
trouve ici, Monsieur, je ne me plains point de mon sort. Je mritais la
vengeance de Dieu, je l'prouve: pleurer mes fautes, dtester mes
erreurs, est mon unique occupation. Il demande son valet de chambre et
le prie de ne pas instruire sa famille du sujet de sa dtention. Je
serais, dit-il, perdu sans ressources dans leur esprit. La date de son
mariage, d'aprs cette lettre, serait du 17 mai 1763, et non 1766, comme
l'ont dit certains biographes. On a joint  cette curieuse pitre une
minute de lettre du gouverneur de Vincennes qui invite le Pre Griffet 
aller voir un jeune homme de vingt-deux ans, le marquis de Sade, qui a
bien besoin de son ministre.

Un volume publi en 1861 (_Paris, Techener_, in-8) sous le titre de:
_Mlanges curieux et anecdotiques tirs d'une collection de lettres
autographes ayant appartenu  M. Foss d'Arcosse_, nous offre (n 1003,
p. 416) une lettre autographe adresse  un ngociant de Lyon (16
pluviose an VI) pour intrts particuliers, et 6 pages in-4, de
_Fragments_ autographes paraissant se rapporter soit au _Journal_ de sa
dtention  la Bastille ou  Vincennes, soit  ses mmoires... temps
divis en 12 parties... Supposition... la premire division de 33, sans
air, ni lettre, ni encre, ni quoi que ce soit au monde... la deuxime de
34, une heure de promenade et permission d'crire une seule fois la
semaine. Celui sur lequel sont les mots: _Histoire de ma dtention_ est
particulirement curieux.

Un de nos amis, bibliophile fervent, nous adresse la lettre suivante que
nous croyons devoir reproduire:

Vous avez bien voulu me communiquer les preuves de votre tude sur le
marquis de Sade; vous me demandez si je n'aurais pas quelques
communications  vous faire  cet gard. J'en aurai sans doute, mais en
ce moment, loign de mes livres et fort occup d'ailleurs, je dois me
borner  quelques notes rapides.

L'auteur de _Justine_ offre  la psychologie un objet d'tudes des plus
curieux; pour bien le comprendre, il ne faut pas l'isoler de l'poque
qu'il traversa. Les derniers de ses crits n'auraient pas eu le
caractre de frocit qu'ils prsentent, s'il n'avait pas vu les excs
du rgime de la Terreur; en inventant les _Mariages rpublicains_ et les
bateaux  soupapes, Carrier n'offrait-il pas la ralit de quelques-unes
des inventions du marquis?

Sade n'a point, de nos jours, manqu d'imitateurs parmi nos crivains.
Sans aller aussi loin que lui, des romanciers ont montr des hros et
des hrones de la perversit la plus raffine. Quant aux principes de
la philosophie _sadesque_, quant  sa ngation de toute morale, quant 
son athisme, on retrouve tout cela partout aujourd'hui.

Proudhon, entre autres, a beaucoup emprunt  Sade; il s'en est inspir
en maint endroit; il serait facile d'enregistrer,  cet gard, les
rapprochements les plus frappants.

La _Biographie_ Michaud avance que le marquis fit hommage  chacun des
cinq directeurs de la Rpublique franaise, d'un exemplaire de ses
monstrueuses productions; ce fait a t rvoqu en doute comme tout 
fait invraisemblable; il est cependant exact, et des recherches
persvrantes ont fait dcouvrir quel avait t le sort de quelques-uns
de ces exemplaires, notamment de celui de Barras; le journal
l'_Intermdiaire_, habituellement si riche en faits curieux, a donn 
cet gard des dtails piquants.

Un mot et je finis, Madame Tallien, dont parle une de vos notes, ne
jouissait pas, fort peu de temps aprs la publication de _Zolo_, d'une
excellente rputation, puisque c'est  elle que fut adresse, selon le
_Catalogue_ imprim de la _Bibliothque nationale_ (_Histoire de
France_, tom. X. p. 273 n 19331), une _Lettre du diable  la plus
grande putain de Paris. La reconnaissez-vous?_

Ce libell est sign BEELZBUD. L'administration de l'immense dpt de la
rue Richelieu a plac cet opuscule dans la _rserve_ o elle range ce
qu'elle possde de plus prcieux.

Nous ne nous dissimulons pas d'ailleurs combien notre tude reste
incomplte; une biographie complte du marquis de Sade, ayant pour point
d'appui des documents authentiques est encore  faire; ces documents
existent, ils sont dans des mains qui en connaissent le prix; un jour
viendra, nous l'esprons du moins, o ils seront livrs au public.

Au moment de mettre sous presse on nous signale un article de la _Revue
des deux Mondes_ o il est question des diplomates trangers rsidant 
Madrid vers 1840; le ministre des tats-Unis est signal comme un
ngociateur fort habile, mais se livrant parfois  des excentricits
d'un got douteux: ne s'avisa-t-il pas un jour, imitateur trop fidle du
marquis, d'inviter  souper une vingtaine de _manolas_, auxquelles il
distribua des substances par trop irritantes?

[Note 19: Sotades, auteur fort licentieux, grec contemporain de Ptolme
Philadelphe. On dit qu'ayant imprudemment attaqu de puissants
personnages, il fut enferm dans un coffre et jet  la mer. Il en est
fait mention dans Athne; _Deipnos_. XIV, dans Suidas; dans Plutarque.
Il ne reste de ses crits que quelques faibles dbris. Voir Hermana:
_lement. doct. met. (Leipzig.)_ 1816, p. 144, et Fabricius, _Bibl.
groec._ II. 495.]

[Note 20: Parmi les autres publications de Bertrandet, nous trouvons la
traduction des _Nouvelles galantes_ de B..., (Batachi) par un
acadmicien des Arcades de Rome (Louet de Chaumont) _Paris_, an XII. Ce
recueil est devenu peu commun; un bel ex. pay 44 frs., vente J. D. L.
M. janvier 1866.  l'gard des diverses ditions italiennes de ces
contes, voir G. Passano: _I Novellieri italiani in verso_. Bologna. 1868
p. 137.]

[Note 21: Voir sur ce personnage trop clbre une notice de M. Armand
Guiraud. 1836, in-8, et un article de M. Vallet de Viriville: 495.
_Nouvelle-Biographie gnrale._ XLI, 496.]

[Note 22: On comprend sans peine que _Justine_ ne figure gure sur les
catalogues des livres publis en France; un exemplaire de l'dition de
1791, 2 vol. in-8 (gravures ajoutes), se montra cependant au catalogue
Pixrcourt, numro 1239, mais il ne passa pas aux enchres. Nous
trouvons aussi les dix volumes sur le catalogue de la bibliothque (non
destine  la vente) de M. Joachim Gomez de la Cortina,  Madrid (1855,
n 3908); ces dix volumes sont indiqus comme ayant cot trois mille
raux, (750 francs). Ils se montrent aussi au catalogue d'une importante
collection qu'un libraire fort connu  Paris, M. Techener, avait envoye
 Londres pour y tre livre aux enchres et qu'un incendie a dtruite
le 29 juin 1865.

Le comte Tullio Dandolo, dans ses _Reminisence fantasie, scherzi
litterari_ (Turin, 1840), avance que l'empereur Napolon dfendit, sous
peine de mort, la lecture de _Justine_ aux militaires de ses armes.
Nous n'avons trouv nulle autre part l'indication de cette prohibition
qui nous parat dnue de vrit historique.]

[Note 23: C'est,  ce qu'il parat, l'exemplaire qui se trouvait dans la
bibliothque de M. Cigongne, acquise en bloc par le duc d'Aumale, qui
rtrocda ce volume.]

[Note 24: Le titre porte par le citoyen S***. La marque des frontispices
est une lyre surmonte d'une couronne avec des rameaux de laurier de
chaque ct et les mots VERITAS IMPAVIDA. Une autre dition,
trs-probablement la mme avec un frontispice renouvel, porte l'adresse
de la veuve Girouard, 1795. Le nom de Sade et la marque ont disparu;
l'ouvrage est prcd d'une pigraphe de sept vers latins emprunts 
Lucrce et nonant la pense qu'il faut faire avaler aux enfants des
breuvages amers, mais salutaires: Nam veluti pueris absinthia tetra
medentes...]

[Note 25: Signalons encore ici une lettre autographe fort curieuse
crite par Napolon 1er, lorsqu'il n'tait sans doute que premier
consul, et adresse  Josphine; elle a t insre dans un catalogue
d'autographes publi au mois d'octobre 1865, par le libraire Charavay et
reproduite dans la _Petite Revue_, numro du 4 novembre 1865, pages 170
et 171, lettre signe _N._ avec paraphe, lundi  midi.

Dans cette lettre fort curieuse, Napolon dfend  sa femme de voir
madame Tallien sous aucun prtexte. Si tu tiens  mon estime, et si tu
veux me plaire, ne transgresse jamais le prsent ordre... Un misrable
l'a pouse avec huit btards. Je la mprise elle-mme plus qu'avant.
Elle tait une fille aimable; elle est devenue une femme d'horreur et
infme. Je serai  Malmaison bientt. Je t'en prviens pour qu'il n'y
ait point d'amoureux la nuit; je serais fch de les dranger.....

Ne  Saragosse vers 1775, Mme Tallien divora et pousa en 1805, M. de
Caraman, qui devint peu aprs Prince de Chimay; elle mourut le 15
janvier 1835; M. Arsne Houssaye, lui a consacr sous le titre de
_Notre-Dame de Termidor_, un volume o la fantaisie tient plus de place
que la vrit historique.]

[Note 26: Josphine, ne en 1763, avait prs de trente-huit ans lorsque
_Zolo_ fut livre  l'impression.]

[Note 27: Le comte Franois de Cabarus, n  Bayonne, mort en 1810,
clbre par ses oprations financires en Espagne.]

[Note 28: Il existe divers manuscrits du procs fait  ce monstre
excrable, qui subit, le 25 octobre 1440, le dernier supplice, peine
bien douce de tant de forfaits. Voir, Desessarts, _Procs fameux_, la
_Bibliographie universelle, etc._]

[Note 29: Voir les Fous littraires. Bruxelles, Gay et Douc, 1680, p.
171.]




SECTION DES PIQUES

DISCOURS

_Prononc  la fte dcerne par la Section des Piques, aux mnes de
MARAT et de LE PELLETIER, par Sade, citoyen de cette section, et
membre de la Socit populaire._


          CITOYENS,

Le devoir le plus cher  des coeurs vraiment rpublicains, est la
reconnaissance due aux grands hommes; de l'panchement de cet acte sacr
naissent toutes les vertus ncessaires au maintien et  la gloire de
l'tat. Les hommes aiment la louange, et toute nation qui ne la refusera
pas au mrite, trouvera toujours dans son sein des hommes envieux de
s'en rendre dignes; trop avares de ces nobles tributs, les Romains, par
une loi svre, exigeaient un long intervalle entre la mort de l'homme
clbre et son pangyrique; n'imitons point cette rigueur: elle
refroidirait nos vertus; n'touffons jamais un enthousiasme dont les
inconvnients sont mdiocres et dont les fruits sont si ncessaires:
Franais, honorez, admirez toujours vos grands hommes. Cette
effervescence prcieuse les multipliera parmi vous, et si jamais la
postrit vous accusait de quelque erreur, n'auriez-vous pas votre
sensibilit pour excuse?

Marat! Le Pelletier! ils sont  l'abri de ces craintes ceux qui vous
clbrent en cet instant, et la voix des sicles  venir ne fera
qu'ajouter aux hommages que vous rend aujourd'hui la gnration qui
fleurit. Sublimes martyrs de la libert, dj placs au temple de
mmoire, c'est de l que, toujours rvrs des humains, vous planerez
au-dessus d'eux, comme les astres bienfaisants qui les clairent, et
qu'galement utiles aux hommes, s'ils trouvent dans les uns la source
de tous les trsors de la vie, ils auront aussi dans les autres
l'heureux modle de toutes les vertus.

tonnante bizarrerie du sort! Marat, c'tait du fond de cet antre obscur
o ton ardent patriotisme combattait les tyrans avec autant d'ardeur,
que le gnie de la France indiquait ta place dans ce temple o nous te
rvrons aujourd'hui.

L'gosme est, dit-on, la premire base de toutes les actions humaines;
il n'en est aucune, assure-t-on, qui n'ait l'intrt personnel pour
premier motif, et, s'appuyant de cette opinion cruelle, les terribles
dtracteurs de toutes les belles choses en rduisent  rien le mrite. 
Marat! combien tes actions sublimes te soustrayent  cette loi gnrale!
Quel motif d'intrt personnel t'loignait du commerce des hommes, te
privait de toutes les douceurs de la vie, te relguait vivant dans une
espce de tombeau! Quel autre que celui d'clairer tes semblables et
d'assurer le bonheur de tes frres? Qui te donnait le courage de braver
tout... jusques  des armes diriges contre toi, si ce n'tait le
dsintressement le plus entier, le plus pur amour du peuple, le
civisme le plus ardent dont on ait encore vu l'exemple!

Scvole, Brutus, votre seul mrite fut de vous armer un moment pour
trancher les jours de deux despotes, une heure au plus votre patriotisme
a brill; mais toi, Marat, par quel chemin plus difficile tu parcourus
la carrire de l'homme libre! Que d'pines entravrent ta route avant
que d'atteindre le but. C'tait au milieu des tyrans que tu nous parlais
de libert; peu faits encore au nom sacr de cette desse, tu l'adorais
avant que nous la connussions; les poignards de Machiavel s'agitaient en
tout sens sur ta tte sans que ton front auguste en part altr;
Scvole et Brutus menaaient chacun leurs tyrans: ton me, bien plus
grande, voulut immoler  la fois tous ceux qui surchargeaient la terre,
et des esclaves t'accusaient d'aimer le sang! Grand homme, c'tait le
leur que tu voulais rpandre; tu ne te montrais prodigue de celui-l que
pour pargner celui du peuple; avec autant d'ennemis, comment ne
devais-tu pas succomber? Tu dsignais les tratres, la trahison devait
te frapper.

Sexe timide et doux, comment se peut-il que vos mains dlicates ayent
saisi le poignard que la sdiction aiguisait?... Ah! votre empressement
 venir jeter des fleurs sur le tombeau de ce vritable ami du peuple,
nous fait oublier que le crime put trouver un bras parmi vous. Le
barbare assassin de Marat, semblable  ces tres mixtes auxquels on ne
peut assigner aucun sexe, vomi par les enfers pour le dsespoir de tous
deux, n'appartient directement  aucun. Il faut qu'un voile funbre
enveloppe  jamais sa mmoire; qu'on cesse surtout de nous prsenter,
comme on ose le faire, son effigie sous l'emblme enchanteur de la
beaut. Artistes trop crdules, brisez, renversez, dfigurez les traits
de ce monstre, ou ne l'offrez  nos yeux indigns qu'au milieu des
furies du Tartare!

Ames douces et sensibles! Le Pelletier, que tes vertus viennent un
instant adoucir les ides qu'ont aigries ces tableaux. Si tes heureux
principes sur l'ducation nationale se suivent un jour, les crimes dont
nous nous plaignons ne fltriront plus notre histoire. Ami de l'enfance
et des hommes, que j'aime  te suivre dans les moments o ta vie
politique se consacre tout entire au personnage sublime de reprsentant
du peuple; tes premires opinions tendirent  nous assurer cette libert
prcieuse de la presse sans laquelle il n'est plus de libert sur la
terre; mprisant le faux clat du rang o des prjugs absurdes et
chimriques te plaaient alors, tu crus, tu publias que s'il pouvait
exister des diffrences entre les hommes, ce n'tait qu'aux vertus,
qu'aux talents qu'il appartenait de les tablir.

Svre ennemi des tyrans, tu votas courageusement la mort de celui qui
avait os comploter celle de tout un peuple; un fanatique te frappa, et
son glaive homicide dchira tous nos coeurs; ses remords nous vengrent,
il devint lui-mme son bourreau: ce n'tait point assez... Sclrat! que
ne pouvons-nous immoler tes mnes. Ah! ton arrt est dans le coeur de
tous les Franais. Citoyens, s'il tait des hommes parmi vous qui ne
fussent pas encore assez pntrs des sentiments que le patriotisme doit
 de tels amis de la libert, qu'ils tournent un moment leurs regards
sur les derniers mots de Le Pelletier, et remplis  la fois d'amour et
de vnration, ils prouveront plus que jamais la haine due  la mmoire
du parricide qui put trancher une si belle vie.

Unique desse des Franais, sainte et divine libert, permets qu'aux
pieds de tels autels nous rpandions encore quelques larmes sur la perte
de tes deux plus fidles amis; laisse-nous enlacer des cyprs aux
guirlandes de chne dont nous t'environnons. Ces larmes amres purifient
ton encens, et ne l'teignent pas; elles sont un hommage de plus  tous
ceux que nos coeurs te prsentent... Ah! cessons d'en rpandre, citoyens;
ils respirent, ces hommes clbres que nous pleurons; notre patriotisme
les revivifie; je les aperois au milieu de nous... Je les vois sourire
au culte que notre civisme leur rend. Je les entends nous annoncer
l'aurore de ces jours sereins et tranquilles o Paris, plus superbe que
ne fut jamais l'ancienne Rome, deviendra l'asile des talents, l'effroi
des despotes, le temple des arts, la patrie de tous les hommes libres.
D'un bout de la terre  l'autre, toutes les nations envieront l'honneur
d'tre allies au peuple franais. Remplaant le frivole mrite de
n'offrir aux trangers que nos costumes et nos modes, ce seront des
lois, des exemples, des vertus et des hommes que nous donnerons  la
terre tonne, et si jamais les mondes bouleverss, cdant aux lois
imprieuses qui les meuvent, venaient  s'crouler...  se confondre, la
desse immortelle que nous encensons, jalouse de montrer aux races
futures le globe habit par le peuple qui l'aurait le mieux servie,
n'indiquerait que la France aux hommes nouveaux qu'aurait recrs la
nature.

                                                SADE, _rdacteur_.

L'assemble gnrale de la Section des Piques, applaudissant aux
principes et  l'nergie de ce discours, en arrte l'impression,
l'envoie  la Convention nationale,  tous les dpartements, aux armes,
aux autorits constitues de Paris, aux quarante-sept autres sections et
aux socits populaires.

Arrt en assemble gnrale, ce 29 septembre 1793, l'an II de la
Rpublique franaise, une et indivisible.

                 VINCENT, _prsident_.
          GRARD, MANGIN, PARIS, _secrtaires_.


                       FIN.

TABLE

                                                            pages
_Avis des diteurs_                                             V

_Juliette et Raunai_ (Les Crimes de l'Amour)                    1

_Ide sur les Romans_                                          97

_L'auteur des Crimes de l'Amour  Villeterque, folliculaire_  137

_Le Marquis de Sade._--L'Homme.                               155

_Le Marquis de Sade._--Ses crits.                            195

_Section des Piques._--Discours prononc par SADE             265





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Donatien Alphonse Franois de Sade

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     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

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1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
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1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
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Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
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or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


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editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


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