The Project Gutenberg EBook of Discours par Maximilien Robespierre -- 5
Fevrier 1791-11 Janvier 1792, by Maximilien Robespierre

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Title: Discours par Maximilien Robespierre -- 5 Fevrier 1791-11 Janvier 1792

Author: Maximilien Robespierre

Release Date: August 23, 2009 [EBook #29775]
[Last updated: January 25, 2014]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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Discours par Maximilien Robespierre -- 5 Fevrier 1791-11 Janvier 1792

(1758-1794)



Note: texte en franais moderne tabli par Charles Vellay



_Principes de rorganisation des jurs et rfutation du systme propos
par M, Duport au nom des Comits de judicature et de constitution, par
Maximilien Robespierre, dput du Pas-de-Calais  l'Assemble
nationale_ (5 fvrier 1791)

_Discours sur la libert de la presse, prononc  la Socit des Amis
de la Constitution, le 11 mai 1791, par Maximilien Robespierre, dput
 l'Assemble nationale, et membre de cette Socit_ (11 mai 1791)

_Discours de Maximilien Robespierre  l'Assemble nationale, sur la
rlection des membres de l'Assemble nationale_ (16 mai 1791)

_Second discours prononc  l'Assemble nationale, le 18 mai 1791, par
Maximilien Robespierre, dput du dpartement du Pas-de-Calais, sur la
rligibilit des membres du Corps lgislatif_  (18 mai 1791)

_Discours sur la peine de mort prononc  la tribune de l'Assemble
nationale le 30 mai 1791_ (30 mai 1791)

_Discours sur la fuite du Roi_ prononc par Robespierre le 21 juin 1791
aux Jacobins (21 juin 1791)

_Discours sur l'inviolabilit royale_ prononc par Robespierre 
l'Assemble constituante le 14 juillet 1791 (14 juillet 1791)

_Discours par Maximilien Robespierre  l'Assemble nationale sur la
ncessit de rvoquer les dcrets qui attachent l'exercice des droits
du citoyen  la contribution du marc d'argent, ou d'un nombre dtermin
de journes d'ouvriers_ (11 aot 1791)

_Discours sur la guerre, prononc  la Socit des Amis de la
Constitution, le 2 Janvier 1792, an quatrime de la Rvolution_ (2
janvier 1792)

_Suite du discours de Maximilien Robespierre sur la guerre prononc a
la socit des amis de la constitution le 11 janvier 1792, l'an
quatrime de la rvolution_ (11 janvier 1792)



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_Principes de rorganisation des jurs et rfutation du systme propos
par M, Duport au nom des Comits de judicature et de constitution, par
Maximilien Robespierre, dput du Pas-de-Calais  l'Assemble nationale_
(5 fvrier 1791)



Messieurs,


Le mot de Jurs semble rveiller l'ide de l'une des institutions
sociales les plus prcieuses  l'humanit: mais la chose qu'il exprime
est loin d'tre universellement connue, et clairement dfinie; ou
plutt, il est clair que, sous ce nom, on peut tablir des choses
essentiellement diffrentes par leur nature et par leurs effets. La
plupart des Franais n'y attachent gure aujourd'hui qu'une certaine
ide vague du systme anglais, qui ne leur est point parfaitement
connu. Au reste, il nous importe bien moins de savoir ce qu'on fait
ailleurs, que de trouver ce qu'il nous convient d'tablir chez nous.
Les Comits de constitution et de judicature pourraient mme avoir
calqu exactement une partie du plan qu'ils vous proposent sur les
Jurs connus en Angleterre, et n'avoir encore rien fait pour le bien de
la nation; car les avantages et les vices d'une institution dpendent
presque toujours de leurs rapports avec les autres parties de la
lgislation, avec les usages, les moeurs d'un pays, et une foule
d'autres circonstances locales et particulires. On pourrait de plus
les avoir modifis de telle manire, et attachs  de telles
circonstances, qu'au lieu des fruits heureux que les Anglais en
auraient recueillis, les Jurs ne produisissent chez nous que des
poisons mortels pour la libert. Attachons-nous donc  la nature mme
de la chose, au principe de toute bonne constitution judiciaire, et de
l'institution des Jurs.

Son caractre essentiel, c'est que les citoyens soient jugs par leurs
pairs; son objet, est que les citoyens soient jugs avec plus de
justice et d'impartialit; que leurs droits soient  l'abri des coups
du despotisme judiciaire. Comparons d'abord avec ces principes le
systme des Comits. C'est pour avoir de vritables jurs, que je vais
prouver qu'ils ne nous en prsentent que le masque et le fantme.

Dans l'tendue d'un dpartement, deux cents citoyens seront pris,
seulement, parmi ceux qui paient la contribution exige pour tre
ligibles aux places administratives. Ces deux cents ligibles seront
choisis par le procureur-gnral syndic de l'administration du
dpartement. Sur ces deux cents, douze seront tirs au sort; ce sont
ces douze qui, sous le titre de jurs de jugement, dcideront si le
crime a t commis, si l'accus est coupable. Il faut observer
seulement que, sur les deux cents ligibles qui formaient la liste des
jurs, l'accusateur public et l'accus ont galement la facult d'en
rcuser chacun vingt.

Maintenant, pour embrasser l'ensemble du systme, pour en saisir
l'esprit, et en calculer les effets, il faut rapprocher de cette
organisation des jurs celle du tribunal qui doit intervenir dans les
procs criminels et prononcer la peine.

Un tribunal criminel, unique par chaque dpartement, compos de juges
pris  tour de rle, et tous les trois mois, parmi les membres du
tribunal de district que renfermera le dpartement.

A la tte de ce tribunal, un magistrat permanent, un prsident, nomm
pour l'espace _de douze annes_, qui, indpendamment des fonctions de
juge, est seul revtu d'une autorit infiniment tendue, que nous
ferons connatre dans la suite.

Contentons-nous maintenant de dvelopper les vices cachs, pour ainsi
dire, dans la combinaison des dispositions que nous venons d'annoncer.

Quels sont-ils, ces jurs, ces hommes appels  dcider de la
condamnation ou du salut des accuss? Deux cents citoyens choisis par
le procureur-syndic du dpartement. Voil donc un seul homme, un
officier d'administration matre de donner au peuple les juges qu'il
lui plat. Voil tout ce que le gnie de la lgislation pouvait
inventer pour garantir les droits les plus effacs de l'homme et du
citoyen, qui aboutit  la sagesse,  la volont, au caprice d'un
procureur-syndic. Je sais bien que, sur ces deux cents, douze seront
tirs au sort, et que l'accus pourra en rcuser vingt: mais le sort ne
pourra jamais s'exercer que sur deux cents hommes choisis par le
procureur-syndic; mais, aprs les rcusations, il ne restera jamais que
des hommes dont le choix ne prouvera, tout au plus, que la confiance du
procureur-syndic; mais, en dernire analyse, il demeure certain que
vous abandonnez au procureur-syndic une influence aussi trange que
redoutable sur l'honneur, sur la libert, sur la vie, peut-tre, des
citoyens. J'aurais pu observer aussi que l'effet de la facult de
rcuser, que vous donnez  l'accus, est ananti ou compens par celle
que vous accordez  l'accusateur public, puisque, si d'un ct il peut
carter les vingt jurs qui pourraient lui tre les plus suspects, son
adversaire peut lui ravir, de l'autre, le mme nombre de ceux en qui il
aurait le plus de confiance.

Si un pareil pouvoir donn au procureur-syndic est, en soi, un abus
extrme, que sera-ce si nous considrons les circonstances
particulires  notre nation et  notre Rvolution, les seules sans
doute qui doivent fixer nos regards!

Dans un temps o la nation est divise par tant d'intrts, par tant de
factions, o elle est surtout partage en deux grandes sections, la
majorit des citoyens, les citoyens les moins puissants, les moins
caresss par la fortune et par l'ancien gouvernement, ces citoyens que
l'on appelle peuple, que j'appelle ainsi, parce qu'il faut que je parle
la langue de mes adversaires, parce que ce nom me parat  la fois
auguste et touchant; dans le temps, dis-je, o l'Etat est comme partag
entre le peuple et la foule innombrable de ces hommes qui veulent, ou
rappeler les anciens abus, ou en crer de nouveaux au profit de leur
ambition et aux dpens de la libert; dans le temps o les plus
dangereux de ses ennemis ne sont pas ceux qui se montrent  dcouvert,
mais ceux qui cachent leurs sinistres dispositions sous le masque du
civisme, et sous les formes de la Constitution nouvelle, n'est-il pas
possible, n'est-il pas mme invitable et conforme  l'exprience, que
l'intrigue et l'erreur portent souvent aux premires places de
l'administration des citoyens de ce caractre? Or, de tels
procureurs-syndics ne seraient-ils pas naturellement enclins  appeler
aux fonctions de jurs des hommes qui auraient adopt les mmes
principes, et qui suivraient le mme parti? Ne pourraient-ils pas mme,
sans nuire  leurs vues, les entremler, pour ainsi dire, d'un certain
nombre de ces hommes nuls et insignifiants qui appartiennent au plus
adroit et au plus puissant; et, s'ils le voulaient, ne le
pourraient-ils pas facilement? Seraient-ils rduits  chercher
longtemps deux cents de ces hommes-l dans toute l'tendue du
dpartement? Et ds lors ne voil-t-il pas le peuple, les patriotes les
plus zls surtout, livrs  des juges partiaux et ennemis? Je n'en
conclurai pas qu'on se htera d'abord de dployer l'appareil des
jugements criminels contre ceux qui, sur un grand thtre, auront
dfendu avec clat les droits de la nation et de l'humanit; mais je
vois les citoyens faibles et sans appui, suspects d'un trop grand
attachement  la cause populaire, perscuts au nom des lois et de
l'ordre public; je vois des rclamations vigoureuses, des actes de
rsistance provoqus par de longs outrages, ou, si l'on veut, les actes
d'un patriotisme sincre, mais non encore clair par la connaissance
des lois nouvelles, punis comme des actes de rbellion et comme des
attentats  la sret publique. Je vois, dans toutes les accusations
qui auront le moindre trait aux calomnies que les ennemis de la libert
n'ont cess de rpandre contre le peuple, les meilleurs citoyens
abandonns  toutes les prventions,  toute la malignit hypocrite des
faux patriotes,  toutes les vengeances de l'aristocratie souponneuse
et irrite.

Ce n'est pas tout: comme si ce n'tait point assez de ces prcautions
pour nous assurer ce malheur, les Comits ne nous proposent-ils pas
encore de restreindre la facult d'tre choisi par le procureur-syndic,
 la classe des ligibles aux administrations, c'est--dire des
citoyens les plus riches et les plus puissants? Est-ce donc l ce que
vous appelez tre jug par ses pairs? Ils le seront peut-tre, ces
citoyens exclusivement appels aux fonctions d'administrateurs et de
jurs; mais ils ne forment pas le quart de la nation: pour les autres,
ils le seront de fait par leurs suprieurs; leur sort sera soumis  une
classe spare d'eux par la ligne de dmarcation la plus profonde, par
toute la distance qui existe entre la puissance politique et judiciaire
et la nullit, entre la souverainet et la sujtion, ou, si vous
voulez, la servitude. Et comment la nation retrouverait-elle l, je ne
dis pas l'galit des droits, je ne dis pas les droits imprescriptibles
des hommes, mais ce principe fondamental de toute organisation des
jurs, ce caractre de justice et d'impartialit qui doit la
distinguer? Tous ceux qui seront hors de votre classe privilgie ne
craindront-ils pas de trouver dans ces jurs plus de penchant 
l'indulgence, plus d'gards, plus de prventions pour les personnes de
leur tat, et moins d'humanit, moins de respect pour ceux qu'ils sont
accoutums  regarder comme d'une grande hauteur?

Je suis bien loign de vouloir que les accuss soient jugs par les
tribunaux. Mais certes, je ne crains pas d'affirmer que ce systme
serait beaucoup moins dangereux, beaucoup moins contraire aux principes
de la libert que celui qu'on nous propose. Du moins, les citoyens
seraient jugs par des magistrats qu'ils auraient eux-mmes choisis:
dans l'autre leur sort est soumis  des hommes nomms par un seul
fonctionnaire public, peut-tre par leur ennemi.

Dans le premier, l'galit des droits est au moins respecte, puisque
tous sont jugs par ceux que tous ont choisis; mais le second distingue
la nation en deux classes, dont l'une est destine  juger et l'autre 
tre juge; la partie la plus prcieuse de la souverainet nationale
est transporte  la minorit de la nation; la richesse devient la
seule mesure des droits du citoyen, et le peuple franais est  la fois
avili et opprim. Enfin, si le systme judiciaire, que je mets en
parallle avec celui du Comit, est dfectueux, celui du Comit est
inique et monstrueux.

Que dirai-je de cette autre disposition qui porte que les deux tiers
des jurs seront pris dans la ville o sera tabli le tribunal
criminel? Que dirai-je de cette partialit injuste et injurieuse aux
citoyens des campagnes, dont il est impossible de calculer les suites
funestes? de cet oubli inconcevable des premiers principes de la raison
et de l'ordre social?

Ces inconvnients sont si frappants que je n'ai pas mme song 
relever une atteinte directe qu'il porte aux premiers principes de
notre Constitution, en donnant le droit d'lire des fonctionnaires
publics (et quels fonctionnaires)  un autre fonctionnaire public,  un
officier que le peuple n'a pas charg de cette mission, et dont le
pouvoir est renferm dans les bornes des affaires de l'administration.
Dfions-nous de cette tendance  investir les Directoires de toutes ces
prrogatives; elles sont autant d'attentats  l'autorit nationale et 
la libert publique.

Mais je n'ai encore expos qu'une partie des dangers attachs 
l'organisation des jurs dont on nous menace: il faut les voir en
action; il faut considrer leur rapport avec ce tribunal criminel
auquel on les lie. Vous savez que ce tribunal est compos de deux juges
pris dans chaque district; mais ces juges changent tous les trois mois;
le prsident seul reste. Le prsident est nomm pour douze annes;
c'est vous dire assez que ce magistrat aura une prodigieuse influence.
Mais considrez l'tendue de ses fonctions. Indpendamment de celles
qui lui sont communes avec les autres juges, de celle de tirer les
jurs au sort, de les convoquer, _il fera subir un interrogatoire 
l'accus immdiatement aprs son arrive; il assistera, il prsidera 
toute l'instruction;_ l'instruction finie, _il sera charg encore de
diriger les jurs eux-mmes dans l'exercice de leurs fonctions, de leur
exposer, de leur rsumer l'affaire, de leur faire remarquer les
principales preuves, mme de leur rappeler leur devoir_.

C'en serait assez pour vous convaincre que ce prsident exercera une
singulire influence sur la procdure et sur le jugement des jurs.
Peut-tre aussi serez-vous tonns de ce qu'en mme temps que l'on
considre cette dernire espce de juges comme les seuls capables de
protger suffisamment les droits de l'innocence et la libert civile,
on les mette ainsi sous la tutelle et sous la frule d'un magistrat
nomm pour douze ans. Si on les suppose ineptes, ils verront par les
yeux du Mentor que les Comits leur donnent; si on les suppose capables
de leurs fonctions, pourquoi ne pas leur laisser cette indpendance qui
doit caractriser des juges?

Mais ce qui achve de dvoiler l'esprit de ce systme, c'est le pouvoir
indfini et arbitraire dont le mme prsident est investi par un autre
article. "Le Prsident du Tribunal criminel, dit-on en propres termes,
_peut prendre sur lui de faire ce qu'il croira utile_ pour dcouvrir la
vrit; et la loi charge son honneur et sa conscience d'employer tous
ses efforts pour en favoriser la manifestation."

La dcouverte de la vrit est un motif trs beau, c'est l'objet de
toute procdure criminelle et le but de tout juge. Mais que la loi
donne vaguement au juge le pouvoir illimit de prendre sur lui tout ce
qu'il croira utile pour l'atteindre; qu'elle substitue l'honneur et la
conscience de l'homme  sa sainte autorit; qu'elle cesse de souponner
que son premier devoir est, au contraire, d'enchaner les caprices et
l'ambition des hommes toujours enclins  abuser de leur pouvoir; et
qu'elle fournisse  notre prsident criminel un texte prcis qui
favorise toutes les prtentions, qui pallie tous les carts, qui
justifie tous les abus d'autorit, c'est un procd absolument nouveau,
et dont les Comits nous donnent le premier exemple.

Je ne veux point parcourir les autres vices dont leur projet est
entach; je ne veux pas mme parler des fonctions inutiles et
dangereuses du Commissaire du Roi qu'ils mlent  toute l'instruction,
ni de l'autorit norme qu'ils donnent  l'accusateur public, en lui
attribuant le droit de mander, de rprimander arbitrairement les juges
de paix, les officiers de police; en les mettant dans sa dpendance; en
lui confrant une puissance qui rpond  celle de nos intendants et des
procureurs gnraux de nos Parlements; mais comment taire ou qualifier
les dispositions par lesquelles ils remettent ensuite au Roi le pouvoir
de _lui donner des ordres pour la poursuite des crimes?_

C'est donc en vain que vous avez retir des mains du Commissaire du Roi
le redoutable ministre de l'accusation publique, pour le confier  un
officier nomm par le peuple; voil que vos Comits osent vous proposer
de le remettre indirectement au Roi lui-mme, c'est--dire de remettre
 la Cour et au Ministre la plus dangereuse influence sur le sort des
citoyens et des plus zls partisans de la libert; de dnaturer, de
pervertir l'institution de l'accusateur public, pour en faire un vil
instrument des agents du Pouvoir excutif, pour avilir le peuple
lui-mme, le souverain, en soumettant  leur empire le magistrat qu'il
a choisi pour poursuivre, en son nom, les dlits qui troublent la
socit. Eh! qui ne serait point effray de ces voies obliques, par
lesquelles on s'efforce sans cesse de ramener tous les jours toute la
puissance nationale dans les mains du Roi, et de nous remettre
insensiblement sous le joug d'un despotisme constitutionnel, plus
redoutable que celui sous lequel nous gmissons!

Quel est le rsultat de tout ce que nous avons dit sur les principes du
systme des Comits?

Que la place du prsident sera ce qu'on appelle une _trs belle place_
pour celui qui aspirerait  s'asseoir sur ce trne de la Justice
criminelle; qu'en lui se concentrerait presque toute l'autorit du
tribunal; qu'il dominerait galement et sur la procdure et sur les
jurs; que ces jurs eux-mmes ne seraient que des instruments passifs
et suspects, passant, pour ainsi dire, des mains de l'officier qui les
aurait crs dans celles du prsident qui les dirigerait. Je vois
partout les principes de la justice et de l'galit viols, les maximes
constitutionnelles foules aux pieds, la libert civile presse, pour
ainsi dire, entre un accusateur public, un Commissaire du Roi, un
prsident et un procureur-syndic... J'oubliais les officiers de
marchausses rigs en magistrats de police; mais laissons, pour un
moment, ce systme fatal qui complte le plan oppressif que nous avons
dvelopp, qui livre brutalement la libert des citoyens aux caprices
et aux outrages du despotisme militaire, qui semble propos, non pour
un peuple gnreux, conqurant de sa libert, mais pour un troupeau
d'esclaves que l'on voudrait punir d'avoir un instant secou leurs
chanes...

Dissipons, dans ce moment, les illusions dont les Comits semblent
couvrir leur systme. Ils ne cessent de rpter qu'il existe en
Angleterre.

Quand on veut adopter la mthode, si incertaine et si fausse, de
prfrer des exemples trangers  la raison, on devrait au moins tre
exact sur les faits. Mais comment peut-on se dissimuler que le systme
anglais et celui qu'on nous prsente diffrent par des circonstances
essentielles qui en changent absolument le rsultat? Et d'abord, qui ne
sent pas que le systme anglais prsente  l'innocence une sauvegarde
qui suffirait seule pour prvenir bien des inconvnients, pour temprer
bien des vices dans la composition des jurs? C'est la loi qui veut
l'unanimit absolue pour condamner l'accus: or, cette loi salutaire
est prcisment celle que les Comits commencent par effacer de leur
projet.

Non contents d'avoir ainsi garanti l'innocence avant le jugement, les
lois anglaises lui mnagent une ressource puissante aprs la
condamnation, en donnant  un juge unique le pouvoir de venir  son
secours en soumettant l'affaire  un nouveau jur.

Les Comits ne laissent la possibilit de rclamer la revision que dans
le cas presque chimrique o le tribunal tout entier et le Commissaire
du Roi sont unanimement d'un avis contraire  la dclaration du jur
qui a prononc la condamnation, de manire que, suivant, dans les deux
cas, le principe diamtralement oppos  celui de la lgislation
anglaise, ils exigent l'unanimit lorsqu'il s'agit de secourir
l'accus; ils en dispensent, lorsqu'il est question de le condamner.

Mais quoi! les Anglais ont-ils li au systme de leurs jurs ce pouvoir
monstrueux de la marchausse? Ont-ils remis dans les mains de
l'aristocratie militaire le pouvoir de rendre et d'excuter des
ordonnances de police; de traiter les citoyens comme suspects; de les
dclarer prvenus; de les livrer  l'accusateur public; de les envoyer
en prison; de dresser des procs-verbaux, et de faire contre eux une
procdure provisoire? Ont-ils confondu les limites de la Justice
criminelle et de la Police, pour donner  des gendarmes royaux, sous le
titre de gendarmes nationaux, le plus terrible de tous les pouvoirs?
Ah! ils ont tellement respect les droits du citoyen, qu'ils ont
repouss avec effroi toutes ces institutions dignes du gnie du
despotisme. Tout le monde sait qu'ils ont pouss,  cet gard, les
prcautions jusqu'au scrupule, et qu'ils ont mieux aim paratre
affaiblir l'nergie et l'activit de la police, que d'exposer la
libert civile aux vexations de ses agents. Or, croit-on que cette
diffrence doit tre compte pour rien? Croit-on que ce soit la mme
chose de pouvoir tre expos arbitrairement  des poursuites
criminelles par une autorit essentiellement violente et despotique, ou
d'tre protg par la loi contre ces premiers dangers?

Pouvez-vous nier encore que, malgr quelques rapports de ressemblance
presque matriels, de quelques-unes des dispositions que vous proposez
avec celles de la lgislation anglaise, il y a dans l'ensemble et dans
les dtails de grandes nuances, qui doivent en dterminer les effets?
Mais pouvez-vous surtout vous dissimuler  quel point les vices normes
de votre systme sont lis aux circonstances politiques o nous nous
trouvons?

Les jurs d'Angleterre ont-ils t tablis, ont-ils fleuri au milieu
des troubles civils, au sein des intrigues des ennemis du peuple qui
nous environnent? Sont-ils organiss de manire  fournir  ses
oppresseurs les moyens de l'abattre, de le remettre sous le joug, avec
l'appareil des formes judiciaires?

En Angleterre, le peuple a-t-il rclam ses droits contre le
gouvernement et contre l'aristocratie? Existe-t-il des factions
dominantes qui le calomnient, qui peignent les plus zls dfenseurs de
la libert, qui le reprsentent lui-mme comme une troupe de brigands
et de sditieux? L'a-t-on livr, sous ce prtexte,  des prvois,  des
soldats? A-t-on lieu de croire que les jurs anglais nomms par un seul
homme, apporteront sur le tribunal ces sinistres prventions, ou le
dessein form d'immoler des victimes de la tyrannie? Si des
reprsentants du peuple anglais, dans des circonstances semblables 
celles que je viens d'indiquer, proposaient de pareilles mesures; si,
avant que la rvolution ft affermie, au moment o elle serait menace
de toutes parts, ils affectaient toujours une dfiance injuste et une
rigueur inexorable pour la majorit des citoyens intresss  la
maintenir, et une aveugle confiance, une complaisance sans borne pour
ceux dont elle aurait ou irrit les prjugs ou offens l'orgueil, quel
jugement faudrait-il porter, ou de leur prvoyance, ou de leur zle
pour la libert?

Que conclure de tout ce que j'ai dit? Pour moi; j'en conclus d'abord
qu'il faut au moins faire disparatre de la constitution des jurs tous
les vices monstrueux que je viens de relever.

Je conclus qu' la place de leur systme, il faut substituer un plan
d'organisation fond sur les principes d'une Constitution libre, et qui
puisse raliser les avantages que le nom des jurs semble promettre 
la socit.

Nous en viendrons facilement  bout, ce me semble, si nous voulons,
d'un ct, fixer un moment notre attention sur les maximes
fondamentales de noire Constitution, de l'autre, observer rapidement
les causes de la mprise o les Comits me semblent tre tombs. Elle
consiste, suivant moi, en ce que, se livrant trop  l'esprit
d'imitation et  cette espce d'enthousiasme que nous a inspir
l'habitude d'entendre vanter les jurs anglais, ils n'ont pas fait
attention qu' la hauteur o notre Rvolution nous a placs, nous ne
pouvons pas tre aussi faciles  contenter en ce genre que la nation
anglaise.

Que les Anglais, chez qui le pouvoir de nommer les officiers de justice
tait livr au Roi, aient regard comme un avantage d'tre jugs, en
matire criminelle, par des citoyens choisis par un officier appel
shrif, et ensuite rduits par le sort, cela se conoit aisment; que
les Anglais, dont la reprsentation politique, si absurde et si
informe, n'tait que l'abus de l'aristocratie des riches, ne prsentait
aux yeux des politiques philosophes qu'un fantme de Corps lgislatif
asservi et achet par un monarque; que les Anglais, dis-je, aient vu,
sans tonnement le choix des jurs renferm dans la classe des citoyens
qui possdaient une quantit de proprits dtermine, cela se conoit
avec la mme facilit.

Que les Anglais, contemplant d'un ct les lois bienfaisantes qui
adoucissaient les inconvnients de cette formation vicieuse de leurs
jurs, comparant de l'autre leur systme judiciaire avec le honteux
esclavage des peuples qui les entouraient, et, avec les vices mmes des
autres parties de leur gouvernement, aient regard ce systme comme le
Palladium de leur libert individuelle, et qu'ils nous aient communiqu
leur enthousiasme dans le temps o nous n'osions mme lever nos
regards vers l'image de la libert, tout cela tait dans l'ordre
naturel des choses.

Mais qu'en France, o les droits de l'homme et la souverainet de la
nation ont t solennellement proclams; o ce principe constitutionnel
que les juges doivent tre choisis par le peuple a t reconnu;

Qu'en France, o, en consquence de ce principe, les moindres intrts
civils et pcuniaires des citoyens ne sont dcids que par les citoyens
 qui ils ont confi ce pouvoir; leur honneur, leur destine, soient
abandonns  des hommes qui n'ont reu d'eux aucune mission,  des
hommes nomms par un simple administrateur auquel le peuple n'a point
donn et n'a pu donner une telle puissance;

Que ces hommes ne puissent tre choisis que dans une classe
particulire, que parmi les plus riches; que les lgislateurs
descendent des principes simples et justes qu'ils ont eux-mmes
consacrs, pour calquer laborieusement un systme de justice criminelle
sur des institutions trangres, dont ils ne conservent pas mme les
dispositions les plus favorables  l'innocence, et qu'ils nous vantent
ensuite avec enthousiasme, et la saintet des jurs, et la magnificence
du prsent qu'ils veulent faire  l'humanit, voil ce qui me parat
incroyable, incomprhensible; voil ce qui me dmontre plus videmment
que toute autre chose  quel point on s'gare, lorsqu'on veut s'carter
de ces vrits ternelles de la morale publique qui doivent tre la
base de toutes les socits humaines.

Il suffit de revenir  ce principe pour dcouvrir le vritable plan
d'organisation des jurs que nous devons adopter.

Voici celui que je propose, c'est--dire les dispositions que je
regarde comme fondamentales de l'organisation des jurs (car, pour les
lois de dtail, et pour les formes de la procdure, je ne me pique pas
de les noncer toutes, d'autant que j'adopte une grande partie de
celles que les comits nous proposent, d'aprs l'exemple de
l'Angleterre et l'opinion publique).


Formation du Jury d'accusation.


I.

Tous les ans, les lecteurs de chaque canton s'assembleront pour lire,
 la pluralit des suffrages, 6 citoyens, qui, durant le cours de
l'anne, seront appels  exercer les fonctions de jurs.


II.

Il sera form, au directoire de district, une liste des jurs nomms
par les cantons.


III.

Le Tribunal de district indiquera celui des jours de la semaine qui
sera consacr  l'assemble du jury d'accusation.


IV.

Huitaine avant le jour, le directeur du jury fera tirer au sort, en
prsence du public, huit citoyens, sur la liste de ceux qui auront t
choisis par tous les cantons, et ces huit formeront le jury
d'accusation.


V.

Quand le jury sera assembl, il prtera devant le directeur du jury le
serment suivant: Nous jurons d'examiner, avec une attention
scrupuleuse, les tmoignages et les pices qui nous seront prsentes,
et de nous expliquer sur l'accusation, selon notre conscience.


VI.

Ensuite l'acte d'accusation leur sera remis; ils examineront les
pices, entendront les tmoins, et dlibreront entre eux.


VII.

Ils feront ensuite leur dclaration, qui portera qu'il y a lieu, ou
qu'il y a pas lieu  l'accusation.


VIII.

Le nombre de huit jurs sera absolument indispensable pour rendre cette
dclaration.


IX.

Il faudra l'unanimit des voix pour dclarer qu'il y a lieu 
accusation.



Formation du Jury de jugement.


I.

Il sera fait une liste gnrale de tous les jurs qui auront t
choisis dans tous les districts du dpartement.


II.

Sur cette liste, le premier de chaque mois, le prsident du tribunal
criminel, dont il sera parl ci-aprs, fera tirer au sort 16 jurs qui
formeront le jury de jugement.


III.

Le 15 de chaque mois, s'il y a quelque affaire  juger, ces 16 jurs
s'assembleront, d'aprs la convocation qui en aura t faite.


IV.

L'accus pourra rcuser 30 jurs sans donner aucun motif.


V.

Il pourra rcuser, en outre, tous ceux qui auraient assist au jury
d'accusation.




Formation du Tribunal criminel.


I.

Il sera tabli un tribunal criminel par chaque dpartement.


II.

Ce tribunal sera compos de six juges pris  tour de rle, tous les six
mois, parmi les jugs des tribunaux de district.


III.

Il sera nomm tous les deux ans, par les lecteurs du dpartement, un
prsident du tribunal criminel, dont les fonctions vont tre fixes.


IV.

Outre les fonctions de juge, qui lui sont communes avec les autres
membres du tribunal, il sera charg de faire tirer au sort les jurs,
de les convoquer, de leur exposer l'affaire qu'ils ont  juger, et de
prsider  l'instruction.


V.

Il pourra, sur la demande et pour l'intrt de l'accus, permettre ou
ordonner ce qui pourrait tre utile  la manifestation de l'innocence,
quand bien mme cela serait hors des formes ordinaire de la procdure
dtermine par la loi.


VI.

L'accusateur public sera nomm tous les deux ans par les lecteurs du
dpartement.


VII.

Ses fonctions se borneront  poursuivre les dlits sur les actes
d'accusation admis par les premiers jurs.


VIII.

Le Roi ne pourra lui adresser aucun ordre pour la poursuite des crimes,
attendu que cette prrogative serait incompatible avec les principes
constitutionnels sur la sparation des pouvoirs, et avec la libert.


IX.

Le Corps Lgislatif lui-mme ne pourra lui adresser de pareils ordres,
la Constitution renfermant sa comptence dans la poursuite des crimes
de lse-nation, devant le tribunal tabli pour les punir.


X.

L'accusateur public tant nomm par le peuple, pour poursuivre, en son
nom, les dlits qui troublent la socit, aucun commissaire du Roi ne
pourra partager avec lui aucune de ses fonctions, ni se mler, en
aucune manire, de l'instruction des affaires criminelles.



Manire de procder devant le Jury de jugement.


(Je ne prsenterai ici que les articles ncessaires pour remplacer
celles des dispositions du Comit qui doivent tre changes ou
supprimes.)


I.

Les dpositions des tmoins seront rdiges par crit, si l'accus le
demande; mais, quel que soit leur contenu, les jurs pseront toutes
les circonstances de l'affaire, et ne se dtermineront que par une
intime conviction.


II.

Nanmoins, si les dpositions crites sont  la dcharge de l'accus,
ils ne pourront le condamner, quelle que soit d'ailleurs leur opinion
particulire.


III.

L'unanimit sera absolument ncessaire pour dclarer l'accus convaincu.


IV.

Il n'y aura pas d'appel du jugement des jurs; mais, si deux membres du
tribunal criminel pensaient que l'accus a t injustement condamn, il
pourra demander un nouveau jury pour examiner l'affaire une seconde
fois.


V.

Les jurs seront, comme les juges, indemniss par l'Etat du temps
qu'ils donneront au service public.



(Je terminerai ce projet par quelques articles qui concernent
l'arrestation et les principes de la police.)


I.

Tout homme pris en flagrant dlit pourra tre arrt par tout agent de
police et mme par tout citoyen.


II.

Hors ce cas, nul citoyen ne pourra tre arrt qu'en vertu d'une
ordonnance de police ou de justice, selon que le fait, par sa nature,
pourra donner lieu  une procdure criminelle, ou qu'il sera simplement
du ressort de la police.


III.

Lorsqu'il ne s'agira pas d'un dlit emportant peine afflictive, tout
citoyen qui donnera caution de se reprsenter sera laiss  la garde de
ceux qui l'auront cautionn.



Je sens bien que les Comits ne manqueront pas d'attaquer les deux
premires bases de ce systme: le pouvoir d'lire que je veux donner au
peuple, et le principe d'galit que je veux maintenir. Je terminerai
cette discussion en prvenant leurs objections.

Pour nommer les jurs tous les ans, il faudra tous les ans une
assemble nouvelle, me diront-ils; or, les assembles sont incommodes
et fatigantes pour le peuple. Je sais bien que, ds le commencement de la
rvolution, on cherche  propager ce principe; mais il ne peut tre
accueilli que par ceux qui veulent sacrifier le peuple et la libert 
des embarras et  des difficults qu'ils se plaisent  crer.
Rassurez-vous, le peuple aimera mieux s'assembler quelquefois pour user
de ses droits, que de retomber sous le joug de ses tyrans. Ne
dcouragez pas son patriotisme, n'abattez pas son courage; ne le rendez
pas tranger  la patrie, par les distinctions funestes de citoyens
ligibles, de citoyens actifs, et vous verrez que des hommes libres ne
raisonnent pas comme les despotes.

J'avoue que mon systme a d'abord en apparence ce dsavantage vis--vis
de celui du Comit, que les jurs seront connus un an d'avance, au lieu
que, dans celui du Comit, ils ne le seront que trois mois d'avance;
mais il faut d'abord observer que ceux qui, dans chaque affaire,
devront de fait en exercer les fonctions, ne le seront qu' une poque
voisine du jugement; et l'on sent assez d'ailleurs que cet avantage de
cacher plus ou moins leurs noms n'est qu'accessoire et bien subordonn
 la ncessit du choix du peuple et aux premiers principes de la
libert.

Ces principes seraient anantis; l'galit des droits, qui assure 
tous les citoyens la facult d'tre lus par la confiance publique,
serait illusoire, si la diffrence des fortunes mettait le plus grand
nombre d'entre eux dans l'impossibilit physique de soutenir le poids
des fonctions nationales. C'est pour cela que je regarde comme tenant
essentiellement  la libert l'article par lequel je propose
d'indemniser les jurs. J'avoue qu'en gnral ce n'est pas sans alarmes
que j'ai vu introduire encore le systme de laisser sans salaire un
grand nombre de fonctionnaires publics. Ce n'est pas surtout sans
tonnement que j'ai entendu les membres du Comit prononcer cette
maxime nouvelle, que si les jurs taient indemniss, cette institution
serait dshonore. Les juges, les administrateurs sont donc dshonors,
parce que la justice, la dignit, l'intrt de la socit exigent
qu'ils soient salaris? Les lgislateurs sont dshonors! Le Roi,
surtout, doit tre bien humili de sa liste civile! Je ne sais si cette
espce de dlicatesse-l parat  quelqu'un bien sublime. Pour moi, je
la trouve ou bien purile, ou bien perfide. Oui, le plus dangereux de
tous les piges que l'on peut tendre au patriotisme, la plus funeste
manire de trahir le peuple, en le livrant  l'aristocratie des riches,
c'est sans contredit d'accrditer cette absurde doctrine, qu'il est
honteux de n'tre pas assez riche pour vivre en servant la patrie sans
indemnit; c'est d'oser mettre en parallle, avec quelques dpenses
ncessaires, l'intrt sacr de la libert et de la patrie.



      *      *      *      *      *      *      *      *      *



_Discours sur la libert de la presse, prononc  la Socit des Amis
de la Constitution, le 11 mai 1791, par Maximilien Robespierre, dput
 l'Assemble nationale, et membre de cette Socit_ (11 mai 1791)



Messieurs,


Aprs la facult de penser, celle de communiquer ses penses  ses
semblables est l'attribut le plus frappant qui distingue l'homme de la
brute. Elle est tout  la fois le signe de la vocation immortelle de
l'homme  l'tat social, le lien, l'me, l'instrument de la socit, le
moyen unique de la perfectionner, d'atteindre le degr de puissance, de
lumires et de bonheur dont il est susceptible.

Qu'il les communique par la parole, par l'criture ou par l'usage de
cet art heureux qui a recul si loin les bornes de son intelligence, et
qui assure  chaque homme les moyens de s'entretenir avec le genre
humain tout entier, le droit qu'il exerce est toujours le mme, et la
libert de la presse ne peut tre distingue de la libert de la
parole; l'une et l'autre est sacre comme la nature; elle est
ncessaire comme la socit mme.

Par quelle fatalit les lois se sont-elles donc presque partout
appliques  la violer? C'est que les lois taient l'ouvrage des
despotes, et que la libert de la presse est le plus redoutable flau
du despotisme. Comment expliquer en effet le prodige de plusieurs
millions d'hommes opprims par un seul, si ce n'est par la profonde
ignorance et par la stupide lthargie o ils sont plongs? Mais que
tout homme qui a conserv le sentiment de sa dignit puisse dvoiler
les vues perfides et la marche tortueuse de la tyrannie; qu'il puisse
opposer sans cesse les droits de l'humanit aux attentats qui les
violent, la souverainet des peuples  leur avilissement et  leur
misre; que l'innocence opprime puisse faire entendre impunment sa
voix redoutable et touchante, et la vrit rallier tous les esprits el
tous les coeurs, aux noms sacrs de libert et de patrie; alors
l'ambition trouve partout des obstacles, et le despotisme est contraint
de reculer  chaque pas ou de venir se briser contre la force
invincible de l'opinion publique et de la volont gnrale. Aussi voyez
avec quelle artificieuse politique les despotes se sont ligus contre
la libert de parler et d'crire; voyez le farouche inquisiteur la
poursuivre au nom du ciel, et les princes au nom des lois qu'ils ont
faites eux-mmes pour protger leurs crimes. Secouons le joug des
prjugs auxquels ils nous ont asservis, et apprenons d'eux  connatre
tout le prix de la libert de la presse.

Quelle doit en tre la mesure? Un grand peuple, illustre par la
conqute rcente de la libert, rpond  cette question par son exemple.

Le droit de communiquer ses penses, par la parole, par l'criture ou
par l'impression, _ne peut tre gn ni limit en aucune manire_;
voil les termes de la loi que les Etats-Unis d'Amrique ont faite sur
la libert de la presse, et j'avoue que je suis bien aise de pouvoir
prsenter mon opinion sous de pareils auspices  ceux qui auraient t
tents de la trouver extraordinaire ou exagre.

La libert de la presse doit tre entire et indfinie, ou elle
n'existe pas. Je ne vois que deux moyens de la modifier: l'un d'en
assujettir l'usage  de certaines restrictions et  de certaines
formalits, l'autre d'en rprimer l'abus par des lois pnales; l'un et
l'autre de ces deux objets exige la plus srieuse attention.

D'abord il est vident que le premier est inadmissible, car chacun sait
que les lois sont faites pour assurer  l'homme le libre dveloppement
de ses facults, et non pour les enchaner; que leur pouvoir se borne 
dfendre  chacun de nuire aux droits d'autrui, sans lui interdire
l'exercice des siens. Il n'est plus ncessaire aujourd'hui de rpondre
 ceux qui voudraient donner des entraves  la presse sous le prtexte
de prvenir les abus qu'elle peut produire. Priver un homme des moyens
que la nature et l'art ont mis en son pouvoir de communiquer ses
sentiments et ses ides, pour empcher qu'il n'en fasse un mauvais
usage, ou bien enchaner sa langue de peur qu'il ne calomnie, ou lier
ses bras de peur qu'il ne les tourne contre ses semblables, tout le
monde voit que ce sont l des absurdits du mme genre, que cette
mthode est tout simplement le secret du despotisme qui, pour rendre
les hommes sages et paisibles, ne connat pas de meilleur moyen que
d'en faire des instruments passifs et de vils automates. Eh! quelles
seraient les formalits auxquelles vous soumettriez le droit de
manifester ses penses? Dfendrez-vous aux citoyens de possder des
presses, pour faire, d'un bienfait commun  l'humanit entire, le
patrimoine de quelques mercenaires? Donnerez-vous ou vendrez-vous aux
uns le privilge exclusif de disserter priodiquement sur des objets de
littrature, aux autres celui de parler de politique et des vnements
publics? Dcrterez-vous que les hommes ne pourront donner l'essor 
leurs opinions, si elles n'ont obtenu le passeport d'un officier do
police, ou qu'ils ne penseront qu'avec l'approbation d'un censeur, et
par permission du gouvernement? Tels sont en effet les chefs-d'oeuvre
qu'enfanta l'absurde manie de donner des lois  la presse: mais
l'opinion publique et la volont gnrale de la nation ont proscrit,
depuis longtemps, ces infmes usages. Je ne vois en ce genre qu'une
ide qui semble avoir surnag, c'est celle de proscrire toute espce
d'crit qui ne porterait point le nom de l'auteur ou de l'imprimeur, et
de rendre ceux-ci responsables; mais comme cette question est lie  la
seconde partie de notre discussion, c'est--dire  la thorie des lois
pnales sur la presse, elle se trouvera rsolue par les principes que
nous allons tablir sur ce point.

Peut-on tablir des peines contre ce qu'on appelle l'abus de la presse?
Dans quels cas ces peines pourraient-elles avoir lieu? Voil de grandes
questions qu'il faut rsoudre, et peut-tre la partie la plus
importante de notre code constitutionnel.

La libert d'crire peut s'exercer sur deux objets, les choses et les
personnes.

Le premier de ces objets renferme tout ce qui touche aux plus grands
intrts de l'homme et de la socit, tels que la morale, la
lgislation, la politique, la religion. Or, les lois ne peuvent jamais
punir aucun homme, pour avoir manifest ses opinions sur toutes ces
choses. C'est par la libre et mutuelle communication de ses penses que
l'homme perfectionne ses facults, s'claire sur ses droits, et s'lve
au degr de vertu, de grandeur, de flicit, auquel la nature lui
permet d'atteindre. Mais cette communication, comment peut-elle se
faire, si ce n'est de la manire que la nature mme l'a permise? Or,
c'est la nature mme qui veut que les penses de chaque homme soient le
rsultat de son caractre et de son esprit, et c'est elle qui a cr
cette prodigieuse diversit des esprits et des caractres. La libert
de publier son opinion ne peut donc tre autre chose que la libert de
publier toutes les opinions contraires. Il faut, ou que vous lui
donniez cette tendue, ou que vous trouviez le moyen de faire que la
vrit sorte d'abord toute pure et toute nue de chaque tte humaine.
Elle ne peut sortir que du combat de toutes les ides vraies ou
fausses, absurdes ou raisonnables. C'est dans ce mlange que la raison
commune, la facult donne  l'homme de discerner le bien et le mal,
s'exerce  choisir les unes,  rejeter les autres. Voulez-vous ter 
vos semblables l'usage de cette facult, pour y substituer votre
autorit particulire? Mais quelle main tracera la ligne de dmarcation
qui spare l'erreur de la vrit? Si ceux qui font les lois ou ceux qui
les appliquent taient des tres d'une intelligence suprieure 
l'intelligence humaine, ils pourraient exercer cet empire sur les
penses; mais s'ils ne sont que des hommes, s'il est absurde que la
raison d'un homme soit, pour ainsi dire, souveraine de la raison de
tous les autres hommes, toute loi pnale contre la manifestation des
opinions n'est qu'une absurdit.

Elle renverse les premiers principes de la libert civile, et les plus
simples notions de l'ordre social. En effet, c'est un principe
incontestable que la loi ne peut infliger aucune peine l o il ne peut
y avoir un dlit susceptible d'tre caractris avec prcision, et
reconnu avec certitude; sinon la destine des citoyens est soumise aux
jugements arbitraires, et la libert n'est plus. Les lois peuvent
atteindre les actions criminelles, parce qu'elles consistent en faits
sensibles, qui peuvent tre clairement dfinis et constats suivant des
rgles sres et constantes: mais les opinions! leur caractre bon ou
mauvais ne peut tre dtermin que par des rapports plus ou moins
compliqus avec des principes de raison, de justice, souvent mme avec
une foule de circonstances particulires. Me dnonce-t-on un vol, un
meurtre; j'ai l'ide d'un acte dont la dfinition est simple et fixe,
j'interroge des tmoins. Mais on me parle d'un crit incendiaire,
dangereux, sditieux; qu'est-ce qu'un crit incendiaire, dangereux,
sditieux? Ces qualifications peuvent-elles s'appliquer  celui qu'on
me prsente? Je vois natre ici une foule de questions qui seront
abandonnes  toute l'incertitude des opinions; je ne trouve plus ni
fait, ni tmoins, ni loi, ni juge; je n'aperois qu'une dnonciation
vague, des arguments, des dcisions arbitraires. L'un trouvera le crime
dans la chose, l'autre dans l'intention, un troisime dans le style.
Celui-ci mconnatra la vrit; celui-l la condamnera en connaissance
de cause; un autre voudra punir la vhmence de son langage, le moment
mme qu'elle aura choisi pour faire entendre sa voix. Le mme crit qui
paratra utile et sage  l'homme ardent et courageux, sera proscrit
comme incendiaire par l'homme froid et pusillanime; l'esclave ou le
despote ne verra qu'un extravagant ou un factieux o l'homme libre
reconnat un citoyen vertueux. Le mme crivain trouvera, suivant la
diffrence des temps et des lieux, des loges ou des perscutions, des
statues ou un chafaud. Les hommes illustres, dont le gnie a prpar
cette glorieuse rvolution, sont enfin placs, par nous, au rang des
bienfaiteurs de l'humanit: qu'taient-ils durant leur vie aux yeux des
gouvernements? des novateurs dangereux, j'ai presque dit des rebelles.
Est-il bien loin de nous, le temps o les principes mmes que nous
avons consacrs auraient t condamns comme des maximes criminelles
par ces mmes tribunaux que nous avons dtruits? Que dis-je!
aujourd'hui mme, chacun de nous ne parat-il pas un homme diffrent
aux yeux des divers partis qui divisent l'Etat; et dans ces lieux
mmes, au moment o je parle, l'opinion que je propose ne parat-elle
pas aux uns un paradoxe, aux autres une vrit? ne trouve-t-elle pas
ici des applaudissements, et l presque des murmures? Or, que
deviendrait la libert de la presse, si chacun ne pouvait l'exercer
qu' peine de voir son repos et ses droits les plus sacrs livrs 
tous les caprices,  tous les prjugs,  toutes les passions,  tous
les intrts?

Mais ce qu'il importe surtout de bien observer, c'est que toute peine
dcerne contre les crits, sous le prtexte de rprimer l'abus de la
presse, tourne entirement au dsavantage de la vrit et de la vertu,
et au profit du vice, de l'erreur et du despotisme.

L'homme de gnie qui rvle de grandes vrits  ses semblables est
celui qui a devanc l'opinion de son sicle: la nouveaut hardie de ses
conceptions effarouche toujours leur faiblesse et leur ignorance;
toujours les prjugs se ligueront avec l'envie, pour le peindre sous
des traits odieux ou ridicules. C'est pour cela prcisment que le
partage des grands hommes fut constamment l'ingratitude de leurs
contemporains, et les hommages tardifs de la postrit; c'est pour cela
que la superstition jeta Galile dans les fers et bannit Descartes de
sa patrie. Quel sera donc le sort de ceux qui, inspirs par le gnie de
la libert, viendront parler des droits et de la dignit de l'homme 
des peuples qui les ignorent? Ils alarment presque galement et les
tyrans qu'ils dmasquent, et les esclaves qu'ils veulent clairer. Avec
quelle facilit les premiers n'abuseraient-ils pas de cette disposition
des esprits, pour les perscuter au nom des lois! Rappelez-vous pour
quoi, pour qui s'ouvraient, parmi vous, les cachots, du despotisme;
contre qui tait dirig le glaive mme des tribunaux. La perscution
pargna-t-elle l'loquent et vertueux philosophe de Genve? Il est
mort; une grande rvolution laissait, pour quelques moments du moins,
respirer la vrit, vous lui avez dcern une statue; vous avez honor
et secouru sa veuve au nom de la patrie; je ne conclurai pas mme de
ces hommages que, vivant et plac sur le thtre o son gnie devait
l'appeler, il n'essuyt pas au moins le reproche si banal d'homme
morose et exagr.

S'il est vrai que le courage des crivains dvous  la cause de la
justice et de l'humanit soit la terreur de l'intrigue et de l'ambition
des hommes en autorit, il faut bien que les lois contre la presse
deviennent entre les mains de ces derniers une arme terrible contre la
libert. Mais tandis qu'ils poursuivront ses dfenseurs, comme des
perturbateurs de l'ordre public, et comme des ennemis de l'autorit
lgitime, vous les verrez caresser, encourager, soudoyer ces crivains
dangereux, ces vils professeurs de mensonge et de servitude, dont la
funeste doctrine, empoisonnant dans sa source la flicit des sicles,
perptue sur la terre les lches prjugs des peuples et la puissance
monstrueuse des tyrans, les seuls dignes du titre de rebelles,
puisqu'ils osent lever l'tendard contre la souverainet des nations,
et contre la puissance sacre de la nature. Vous les verrez encore
favoriser, de tout leur pouvoir, toutes ces productions licencieuses
qui allrent les principes de la morale, corrompent les moeurs, nervent
le courage et dtournent les peuples du soin de la chose publique, par
l'appt des amusements frivoles, on par les charmes empoisonns de la
volupt. C'est ainsi que toute entrave mise  la libert de la presse
est entre leurs mains un moyen de diriger l'opinion publique au gr de
leur intrt personnel, et de fonder leur empire sur l'ignorance et sur
la dpravation gnrale. La presse libre est la gardienne de la
libert; la presse gne en est le flau. Ce sont les prcautions mmes
que vous prenez contre ses abus qui les produisent presque tous; ce
sont ces prcautions qui vous en tent tous les heureux fruits, pour ne
vous en laisser que les poisons. Ce sont ces entraves qui produisent ou
une timidit servile, ou une audace extrme. Ce n'est que sous les
auspices de la libert que la raison s'exprime avec le courage et le
calme qui la caractrisent. C'est  elles encore que sont dus les
succs des crits licencieux, parce que l'opinion y met un prix
proportionn aux obstacles qu'ils ont franchis, et  la haine
qu'inspire le despotisme qui veut matriser jusqu' la pense. Otez-lui
ce mobile, elle les jugera avec une svre impartialit, et les
crivains dont elle est la souveraine ne brigueront ses faveurs que par
des travaux utiles: ou plutt soyez libres; avec la libert viendront
toutes les vertus, et les crits que la presse mettra au jour seront
purs, graves et sains comme ses moeurs.

Mais pourquoi prendre tant de soin pour troubler l'ordre que la nature
tablissait d'elle-mme? Ne voyez-vous pas que, par le cours ncessaire
des choses, le temps amne la proscription de l'erreur et le triomphe
de la vrit? Laissez aux opinions bonnes ou mauvaises un essor
galement libre, puisque les premires seulement sont destines 
rester. Avez-vous plus de confiance dans l'autorit, dans la vertu de
quelques hommes, intresss  arrter la marche de l'esprit humain, que
dans la nature mme? Elle seule a pourvu aux inconvnients que vous
redoutez; ce sont les hommes qui les feront natre.

L'opinion publique, voil le seul juge comptent des opinions prives,
le seul censeur lgitime des crits. Si elle les approuve, de quel
droit, vous, hommes en place, pouvez-vous les condamner? Si elle les
condamne, quelle ncessit pour vous de les poursuivre? Si, aprs les
avoir d'abord improuvs, elle doit, claire par le temps et par la
rflexion, les adopter tt au tard, pourquoi vous opposez-vous aux
progrs des lumires? Comment osez-vous arrter ce commerce de la
pense, que chaque homme a le droit d'entretenir avec tous les esprits,
avec le genre humain tout entier? L'empire de l'opinion publique sur
les opinions particulires est doux, salutaire, naturel, irrsistible;
celui de l'autorit et de la force est ncessairement tyrannique,
odieux, absurde, monstrueux.

A ces principes ternels, quels sophismes objectent les ennemis de la
libert? La soumission aux lois: il ne faut point permettre d'crire
contre les lois.

Obir aux lois est le devoir de tout citoyen: publier librement ses
penses sur les vices ou sur la bont des lois est le droit de tout
homme et l'intrt de la socit entire; c'est le plus digne et le
plus salutaire usage que l'homme puisse faire de sa raison; c'est le
plus saint des devoirs que puisse remplir, envers les autres hommes,
celui qui est dou des talents ncessaires pour les clairer. Les lois,
que sont-elles? L'expression libre de la volont gnrale, plus ou
moins conforme aux droits et  l'intrt des nations, selon le degr de
conformit qu'elles ont aux lois ternelles de la raison, de la justice
et de la nature. Chaque citoyen a sa part et son intrt dans cette
volont gnrale; il peut donc, il doit mme dployer tout ce qu'il a
de lumires et d'nergie pour l'clairer, pour la rformer, pour la
perfectionner. Comme, dans une socit particulire, chaque associ a
le droit d'engager ses co-associs  changer les conventions qu'ils ont
faites, et les spculations qu'ils ont adoptes pour la prosprit de
leurs entreprises; ainsi, dans la grande socit politique, chaque
membre peut faire tout ce qui est en lui pour dterminer les autres
membres de la cit  adopter les dispositions qui lui paraissent les
plus conformes  l'avantage commun.

S'il en est ainsi des lois qui manent de la socit elle-mme, que
faudra-t-il penser de celles qu'elle n'a point faites, de celles qui ne
sont que la volont de quelques hommes, et l'ouvrage du despotisme?
C'est lui qui inventa cette maxime qu'on ose rpter encore aujourd'hui
pour consacrer ses forfaits. Que dis-je? Avant la rvolution mme, nous
jouissions, jusqu' un certain point, de la libert de disserter et
d'crire sur les lois. Sr de son empire, et plein de confiance dans
ses forces, le despotisme n'osait point contester ce droit  la
philosophie aussi ouvertement que ces modernes Machiavels, qui
tremblent toujours de voir leur charlatanisme anticivique dvoil par
la libert entire des opinions. Du moins faudra-t-il qu'ils
conviennent que, si leurs principes avaient t suivis, les lois ne
seraient encore, pour nous, que des chanes destines  attacher les
nations au joug de quelques tyrans, et qu'au moment o je parle, nous
n'aurions pas mme le droit d'agiter cette question.

Mais, pour obtenir cette loi tant dsire contre la libert, on
prsente l'ide que je viens de repousser, sous les termes les plus
propres  rveiller les prjugs, et  inquiter le zle pusillanime et
peu clair: car, comme une pareille loi est ncessairement arbitraire
dans l'excution, comme la libert des opinions est anantie ds
qu'elle n'existe point entire, il suffit aux ennemis de la libert
d'en obtenir une, quelle qu'elle soit. On vous parlera donc d'crits
qui excitent les peuples  la rvolte, qui conseillent la dsobissance
aux lois; on vous demandera une loi pnale pour ces crits-l. Ne
prenons point le change; et attachons-nous toujours  la chose, sans
nous laisser sduire par les mots. Croyez-vous, d'abord, qu'un crit
plein de raison et d'nergie, qui dmontrerait qu'une loi est funeste 
la libert et au salut public, ne produirait pas une impression plus
profonde que celui qui, dnu de force et de raison, ne contiendrait
que des dclamations contre cette loi, ou le conseil de ne point la
respecter? Non sans doute. S'il est permis de dcerner des peines
contre ces derniers crits, une raison plus imprieuse encore les
provoquerait donc contre les autres, et le rsultat de ce systme
serait, en dernire analyse, l'anantissement de la libert de la
presse; car c'est le fond de la chose qui doit tre le motif de la loi,
et non les formes. Mais voyons les objets tels qu'ils sont, avec les
yeux de la raison, et non avec ceux des prjugs que le despotisme a
accrdits. Ne croyons pas que, dans un Etat libre, ni mme dans aucun
Etat, des crits remuent si facilement les citoyens, et les portent 
renverser un ordre de choses ciment par l'habitude, par tous les
rapports sociaux, et protg par la force publique. En gnral, c'est
par une action lente et progressive qu'ils influent sur la conduite des
hommes. C'est le temps, c'est la raison qui dtermine cette influence.
Ou bien ils sont contraires  l'opinion et  l'intrt du plus grand
nombre, et alors ils sont impuissants; ils excitent mme le blme et le
mpris publics, et tout reste calme: ou bien ils expriment le voeu
gnral, et ne font qu'veiller l'opinion publique, et alors qui
oserait les regarder comme des crimes? Analysez bien tous ces
prtextes, toutes ces dclamations contre ce que quelques-uns appellent
crits incendiaires, et vous verrez qu'elles cachent le dessein de
calomnier le peuple, pour l'opprimer et pour anantir la libert dont
il est le seul appui; vous verrez qu'elles supposent d'une part une
profonde ignorance des hommes, de l'autre un profond mpris de la
partie de la nation la plus nombreuse et la moins corrompue.

Cependant, comme il faut absolument un prtexte de soumettre la presse
aux poursuites de l'autorit, on nous dit: Mais, si un crit a provoqu
des dlits, une meute, par exemple, ne punira-t-on pas cet crit?
Donnez-nous au moins une loi pour ce cas-l. Il est facile, sans doute,
de prsenter une hypothse particulire, capable d'effrayer
l'imagination; mais il faut voir la chose sous des rapports plus
tendus. Considrez combien il serait facile de rapporter une meute,
un dlit quelconque,  un crit qui n'en serait cependant point la
vritable cause; combien il est difficile de distinguer si les
vnements qui arrivent dans un temps postrieur  la date d'un crit
en sont vritablement l'effet; comment, sous ce prtexte, il serait
facile aux hommes en autorit de poursuivre tous ceux qui auraient
exerc avec nergie le droit de publier leur opinion sur la chose
publique ou sur les hommes qui gouvernent. Observez, surtout, que, dans
aucun cas, l'ordre social ne peut tre compromis par l'impunit d'un
crit qui aurait conseill un dlit.

Pour que cet crit fasse quelque mal, il faut qu'il se trouve un homme
qui commette le dlit. Or, les peines que la loi prononce contre ce
dlit sont un frein pour quiconque serait tent de s'en rendre
coupable; et, dans ce cas-l comme dans les autres, la sret publique
est suffisamment garantie, sans qu'il soit ncessaire de chercher une
autre victime. Le but et la mesure des peines est l'intrt de la
socit. Par consquent, s'il importe plus  la socit de ne laisser
aucun prtexte d'attenter arbitrairement  la libert de la presse, que
d'envelopper dans le chtiment du coupable un crivain rprhensible,
il faut renoncer  cet acte de rigueur, il faut jeter un voile sur
toutes ces hypothses extraordinaires qu'on se plat  imaginer, pour
conserver, dans toute son intgrit, un principe qui est la premire
base du bonheur social.

Cependant, s'il tait prouv d'ailleurs que l'auteur d'un semblable
crit ft complice, il faudrait le punir, comme tel, de la peine
inflige au crime dont il serait question, mais non le poursuivre comme
auteur d'un crit, en vertu d'aucune loi sur la presse.

J'ai prouv jusqu'ici que la libert d'crire sur les choses doit tre
illimite: envisageons-la maintenant par rapport aux personnes.

Je distingue  cet gard les personnes publiques et les personnes
prives; et je me propose cette question: les crits qui inculpent les
personnes publiques peuvent-ils tre punis par les lois? C'est
l'intrt gnral qui doit la dcider. Pesons donc les avantages et les
inconvnients des deux systmes contraires.

Une importante considration, et peut-tre une raison dcisive, se
prsente d'abord. Quel est le principal avantage, quel est le but
essentiel de la libert de la presse? C'est de contenir l'ambition et
le despotisme de ceux  qui le peuple a commis son autorit, en
veillant sans cesse son attention sur les atteintes qu'ils peuvent
porter  ses droits. Or, si vous leur laissez le pouvoir de poursuivre,
sous le prtexte de calomnie, ceux qui oseront blmer leur conduite,
n'est-il pas clair que ce frein devient absolument impuissant et nul?
Qui ne voit combien le combat est ingal entre un citoyen faible,
isol, et un adversaire arm des ressources immenses que donne un grand
crdit et une grande autorit? Qui voudra dplaire aux hommes
puissants, pour servir le peuple, s'il faut qu'au sacrifice des
avantages que prsente leur faveur, et au danger de leurs perscutions
secrtes, se joigne encore le malheur presque invitable d'une
condamnation ruineuse et humiliante?

Mais, d'ailleurs, qui jugera les juges eux-mmes? Car, enfin, il faut
bien que leurs prvarications ou leurs erreurs ressortissent, comme
celles des autres magistrats, au tribunal de la censure publique. Qui
jugera le dernier jugement qui dcidera ces contestations? Car il faut
qu'il y en ait un qui soit le dernier; il faut bien aussi qu'il soit
soumis  la libert des opinions. Concluons qu'il faut toujours revenir
au principe, que les citoyens doivent avoir la facult de s'expliquer
et d'crire sur la conduite des hommes publics, sans tre exposs 
aucune condamnation lgale.

Attendrai-je des preuves juridiques de la conjuration de Catilina, et
n'oserai-je la dnoncer au moment o il faudrait dj l'avoir touffe?
Comment oserai-je dvoiler les desseins perfides de tous ces chefs de
parti, qui s'apprtent  dchirer le sein de la rpublique, qui tous se
couvrent du voile du bien public et de l'intrt du peuple, et qui ne
cherchent qu' l'asservir et le vendre au despotisme? Comment vous
dvelopperai-je la politique tnbreuse de Tibre? Comment les
avertirai-je que ces pompeux dehors de vertus, dont il s'est tout 
coup revtu, ne cachent que le dessein de consommer plus srement cette
terrible conspiration qu'il trame depuis longtemps contre le salut de
Rome? Eh! devant quel tribunal voulez-vous que je lutte contre lui?
Sera-ce devant le Prteur? Mais s'il est enchan par la crainte, ou
sduit par l'intrt? Sera-ce devant les Ediles? Mais s'ils sont soumis
 son autorit, s'ils sont  la fois ses esclaves et ses complices?
Sera-ce devant le Snat? Mais si le Snat lui-mme est tromp ou
asservi? Enfin, si le salut de la patrie exige que j'ouvre les yeux 
mes concitoyens sur la conduite mme du Snat, du Prteur et des
Ediles, qui jugera entre eux et moi?

Mais une autre raison sans rplique semble achever de mettre cette
vrit dans tout son jour. Rendre les citoyens responsables de ce
qu'ils peuvent crire contre les personnes publiques, ce serait
ncessairement supposer qu'il ne leur serait pas permis de les blmer,
sans pouvoir appuyer leurs inculpations par des preuves juridiques. Or,
qui ne voit pas combien une pareille supposition rpugne  la nature
mme de la chose, et aux premiers principes de l'intrt social? Qui ne
sait combien il est difficile de se procurer de pareilles preuves;
combien il est facile au contraire  ceux qui gouvernent d'envelopper
leurs projets ambitieux des voiles du mystre, de les couvrir mme du
prtexte spcieux du bien public? N'est-ce pas mme l la politique
ordinaire des plus dangereux ennemis de la patrie? Ainsi ce seraient
ceux qu'il importerait le plus de surveiller, qui chapperaient  la
surveillance de leurs concitoyens. Tandis que l'on chercherait les
preuves exiges pour avertir de leurs funestes machinations, elles
seraient dj excutes, et l'Etat prirait avant que l'on et os dire
qu'il tait en pril. Non, dans tout Etat libre, chaque citoyen est une
sentinelle de la libert, qui doit crier, au moindre bruit,  la
moindre apparence du danger qui la menace. Tous les peuples qui l'ont
connue n'ont-ils pas craint pour elle jusqu' l'ascendant mme de la
vertu?

Aristide, banni par l'ostracisme, n'accusait pas cette jalousie
ombrageuse qui l'envoyait  un glorieux exil. Il n'et point voulu que
le peuple athnien ft priv du pouvoir de lui faire une injustice. Il
savait que la mme loi qui et mis le magistrat vertueux  couvert
d'une tmraire accusation aurait protg l'adroite tyrannie de la
foule des magistrats corrompus. Ce ne sont pas ces hommes
incorruptibles, qui n'ont d'autre passion que celle de faire le bonheur
et la gloire de leur patrie, qui redoutent l'expression publique des
sentiments de leurs concitoyens. Ils sentent bien qu'il n'est pas si
facile de perdre leur estime, lorsqu'on peut opposer  la calomnie une
vie irrprochable et les preuves d'un zle pur et dsintress; s'ils
prouvent quelquefois une perscution passagre, elle est pour eux le
sceau de leur gloire et le tmoignage clatant de leur vertu; ils se
reposent, avec une douce confiance, sur le suffrage d'une conscience
pure, et sur la force de la vrit qui leur ramne bientt ceux de
leurs concitoyens.

Qui sont ceux qui dclament sans cesse contre la licence de la presse,
et qui demandent des lois pour la captiver? Ce sont ces personnages
quivoques, dont la rputation phmre, fonde sur les succs du
charlatanisme, est branle par le moindre choc de la contradiction; ce
sont ceux qui, voulant  la fois plaire au peuple et servir ses tyrans,
combattus entre le dsir de conserver la gloire acquise en dfendant la
cause publique, et les honteux avantages que l'ambition peut obtenir en
l'abandonnant, qui, substituant la fausset au courage, l'intrigue au
gnie, tous les petits manges des cours aux grands ressorts des
rvolutions, tremblent sans cesse que la voix d'un homme libre vienne
rvler le secret de leur nullit ou de leur corruption, qui sentent
que pour tromper ou pour asservir leur patrie il faut, avant tout,
rduire au silence les crivains courageux qui peuvent la rveiller de
sa funeste lthargie,  peu prs comme on gorge les sentinelles
avances pour surprendre le camp ennemi; ce sont tous ceux enfin qui
veulent tre impunment faibles, ignorants, tratres ou corrompus. Je
n'ai jamais ou dire que Caton, traduit cent fois en justice, ait
poursuivi ses accusateurs; mais l'histoire m'apprend que les dcemvirs
 Rome firent des lois terribles contre les libelles.

C'est en effet uniquement aux hommes que je viens de peindre, qu'il
appartient d'envisager avec effroi la libert de la presse; car ce
serait une grande erreur de penser que dans un ordre de choses
paisible, o elle est solidement tablie, toutes les rputations soient
en proie au premier qui veut les dtruire.

Que sous la verge du despotisme, o l'on est accoutum  entendre
traiter de libelles les justes rclamations de l'innocence outrage et
les plaintes les plus modres de l'humanit opprime, un libelle mme
digne de ce nom soit adopt avec empressement et cru avec facilit, qui
pourrait en tre surpris? Les crimes du despotisme et la corruption des
moeurs rendent toutes les inculpations si vraisemblables! Il est si
naturel d'accueillir comme une vrit un crit qui ne parvient  vous
qu'en chappant aux inquisitions des tyrans! Mais sous le rgime de la
libert, croyez-vous que l'opinion publique, accoutume  la voir
s'exercer en tout sens, dcide en dernier ressort de l'honneur des
citoyens, sur un seul crit, sans peser ni les circonstances, ni les
faits, ni le caractre de l'accusateur, ni celui de l'accus? Elle juge
en gnral et jugera surtout alors avec quit: souvent mme les
libelles seront des titres de gloire pour ceux qui en seront les
objets, tandis que certains loges ne seront  ses yeux qu'un opprobre:
et, en dernier rsultat, la libert de la presse ne sera que le flau
du vice et de l'imposture, et le triomphe de la vertu et de la vrit.

Le dirai-je enfin? Ce sont nos prjugs, c'est notre corruption qui
nous exagre les inconvnients de ce systme ncessaire. Chez un peuple
o l'gosme a toujours rgn, o ceux qui gouvernent, o la plupart
des citoyens qui ont usurp une espce de considration ou de crdit,
sont forcs  s'avouer intrieurement  eux-mmes qu'ils ont besoin non
seulement de l'indulgence, mais de la clmence publique, la libert de
la presse doit ncessairement inspirer une certaine terreur, et tout
systme qui tend  la gner trouve une foule de partisans qui ne
manquent pas de le prsenter sous les dehors spcieux du bon ordre et
de l'intrt public.

A qui appartient-il plus qu' vous, lgislateurs, de triompher de ce
prjug fatal qui ruinerait et dshonorerait  la fois votre ouvrage?
Que tous ces libelles rpandus autour de vous par les factions ennemies
du peuple ne soient point pour vous une raison de sacrifier aux
circonstances du moment les principes ternels sur lesquels doit
reposer la libert des nations. Songez qu'une loi sur la presse
n'arrterait point, ne rparerait point le mal, et vous enlverait le
remde. Laissez passer ce torrent fangeux, dont il ne restera bientt
plus aucune trace, pourvu que vous conserviez cette source immense et
ternelle de lumires qui doit rpandre sur le monde politique et moral
la chaleur, la force, le bonheur et la vie. N'avez-vous pas dj
remarqu que la plupart des dnonciations qui vous ont t faites
taient diriges non contre ces crits sacrilges o les droits de
l'humanit sont attaqus, o la majest du peuple est outrage, au nom
des despotes, par des esclaves lchement audacieux, mais contre ceux
que l'on accuse de dfendre la cause de la libert avec un zle exagr
et irrespectueux envers les despotes? N'avez-vous pas remarqu qu'elles
vous ont t faites par des hommes qui rclament amrement contre des
calomnies que la voix publique a mises au rang des vrits, et qui se
taisent sur les blasphmes sditieux que leurs partisans ne cessent de
vomir contre la nation et contre ses reprsentants? Que tous mes
concitoyens m'accusent et me punissent comme un tratre  la patrie, si
jamais je vous dnonce aucun libelle, sans en excepter ceux o,
couvrant mon nom des plus infmes calomnies, les ennemis de la
rvolution me dsignent  la fureur des factieux comme l'une des
victimes qu'elle doit frapper! Eh! que nous importent ces mprisables
crits! Ou bien la nation franaise approuvera les efforts que nous
avons faits pour assurer sa libert, ou elle les condamnera. Dans le
premier cas, les attaques de nos ennemis ne seront que ridicules; dans
le second cas, nous aurons  expier le crime d'avoir pens que les
Franais taient dignes d'tre libres, et pour mon compte je me rsigne
volontiers  cette destine.

Enfin faisons des lois, non pour un moment, mais pour les sicles; non
pour nous, mais pour l'univers; montrons-nous dignes de fonder la
libert, en nous attachant invariablement  ce grand principe, qu'elle
ne peut exister l o elle ne peut s'exercer avec une tendue illimite
sur la conduite de ceux que le peuple a arms de son autorit. Que
devant lui disparaissent tous ces inconvnients attachs aux plus
excellentes institutions, tous ces sophismes invents par l'orgueil et
par la fourberie des tyrans. Il faut, vous disent-ils, mettre ceux qui
gouvernent  l'abri de la calomnie; il importe au salut du peuple de
maintenir le respect qui leur est d. Ainsi auraient raisonn les
Guises contre ceux qui auraient dnonc les prparatifs de la
Saint-Barthlmy; ainsi raisonneront tous leurs pareils, parce qu'ils
savent bien que tant qu'ils seront tout-puissants, les vrits qui leur
dplaisent seront toujours des calomnies, parce qu'ils savent bien que
ce respect superstitieux qu'ils rclament pour leurs fautes et pour
leurs forfaits mmes leur assure le pouvoir de violer impunment celui
qu'ils doivent  leur souverain, au peuple qui mrite sans doute autant
d'gards que ses dlgus et ses oppresseurs. Mais qui voudra  ce
prix, osent-ils dire encore, qui voudra tre roi, magistrat, qui voudra
tenir les rnes du gouvernement? Qui? Les hommes vertueux, dignes
d'aimer leur patrie et la vritable gloire, qui savent bien que le
tribunal de l'opinion publique n'est redoutable qu'aux mchants. Qui
encore? Les ambitieux mmes. Eh! plt  Dieu qu'il y et sur la terre
un moyen de leur faire perdre l'envie ou l'espoir de tromper ou
d'asservir les peuples!

En deux mots, il faut ou renoncer  la libert, ou consentir  la
libert indfinie de la presse. A l'gard des personnes publiques, la
question est dcide.

Il ne nous reste plus qu' la considrer par rapport aux personnes
prives. On voit que cette question se confond avec celle du meilleur
systme de lgislation sur la calomnie, soit verbale, soit crite, et
qu'ainsi elle n'est plus uniquement relative  la presse.

II est juste sans doute que les particuliers attaqus par la calomnie
puissent poursuivre la rparation du tort qu'elle leur a fait; mais il
est utile de faire quelques observations sur cet objet.

Il faut d'abord considrer que nos anciennes lois sur ce point sont
exagres, et que leur rigueur est le fruit vident de ce systme
tyrannique que nous avons dvelopp, et de cette terreur excessive que
l'opinion publique inspire au despotisme qui les a promulgues. Comme
nous les envisageons avec plus de sang-froid, nous consentirons
volontiers  modrer le code pnal qu'il nous a transmis; il me semble
du moins que la peine qui sera prononce contre les auteurs d'une
inculpation calomnieuse doit se borner  la publicit du jugement qui
la dclare telle et  la rparation pcuniaire du dommage qu'elle aura
caus  celui qui en tait l'objet. On sent bien que je ne comprends
pas dans cette classe le faux tmoignage contre un accus, parce que ce
n'est point ici une simple calomnie, une simple offense envers un
particulier; c'est un mensonge fait  la loi pour perdre l'innocence,
c'est un vritable crime public.

En gnral, quant aux calomnies ordinaires, il y a deux espces de
tribunaux pour les juger, celui des magistrats et celui de l'opinion
publique. Le plus naturel, le plus quitable, le plus comptent, le
plus puissant, c'est sans contredit le dernier; c'est celui qui sera
prfr par les hommes les plus vertueux et les plus dignes de braver
les attaques de la haine et de la mchancet; car il est  remarquer
qu'en gnral l'impuissance de la calomnie est en raison de la probit
et de la vertu de celui qu'elle attaque; et que plus un homme a le
droit d'en appeler  l'opinion, moins il a besoin d'invoquer la
protection du juge: il ne se dterminera donc pas facilement  faire
retentir les tribunaux des injures qui lui auront t adresses, et il
ne les occupera de ses plaintes que dans les occasions importantes o
la calomnie sera lie  une trame coupable ourdie pour lui causer un
grand mal, et capable de ruiner la rputation mme la plus solidement
affermie. Si l'on suit ce principe, il y aura moins de procs
ridicules, moins de dclamations sr l'honneur, mais plus d'honneur,
surtout plus d'honntet et de vertu.

Je borne ici mes rflexions sur cette troisime question, qui n'est pas
le principal objet de cette discussion, et je vous propose de cimenter
la premire base de la libert par le dcret suivant.


L'Assemble nationale dclare:

1 Que tout homme a le droit de publier ses penses, par quelques
moyens que ce soit; et que la libert de la presse ne peut tre gne
ni limite en aucune manire;

2 Que quiconque portera atteinte  ce droit doit tre regard comme
ennemi de la libert, et puni par la plus grande des peines qui seront
tablies par l'Assemble nationale;

3 Pourront nanmoins les particuliers qui auront t calomnis se
pourvoir pour obtenir la rparation du dommage que la calomnie leur
aura caus, par les moyens que l'Assemble nationale indiquera.



      *      *      *      *      *      *      *      *      *



_Discours de Maximilien Robespierre  l'Assemble nationale, sur la
rlection des membres de l'Assemble nationale_ (16 mai 1791)



Messieurs,


Les plus grands lgislateurs de l'antiquit, aprs avoir donn une
constitution  leur pays, se firent un devoir de rentrer dans la foule
des simples citoyens, et de se drober mme quelquefois 
l'empressement de la reconnaissance publique. Ils pensaient que le
respect des lois nouvelles dpendait beaucoup de celui qu'inspirait la
personne des lgislateurs, et que le respect qu'imprime le lgislateur
est attach en grande partie  l'ide de son caractre et de son
dsintressement. Du moins faut-il convenir que ceux qui fixent la
destine des nations et des races futures doivent tre absolument
isols de leur propre ouvrage; qu'ils doivent tre comme la nation
entire, et comme la postrit. Il ne suffit pas mme qu'ils soient
exempts de toute vue personnelle et de toute ambition; il faut encore
qu'ils ne puissent pas en tre souponns. Pour moi, je l'avoue, je
n'ai pas besoin de chercher dans des raisonnements bien subtils la
solution de la question qui vous occupe; je la trouve dans les premiers
principes de la droiture et dans ma conscience. Nous allons dlibrer
sur la partie de la Constitution qui est la premire base de la libert
et du bonheur public, l'organisation du Corps lgislatif; sur les
rgles constitutionnelles des lections, sur le renouvellement des
corps lectoraux. Avant de prononcer sur ces questions, faisons
qu'elles nous soient parfaitement trangres: pour moi, du moins, je
crois pouvoir m'appliquer ce principe. En effet, je suppose que je ne
fusse pas inaccessible  l'ambition d'tre membre du Corps lgislatif,
et certes, je dclare avec franchise que c'est peut-tre le seul objet
qui puisse exciter l'ambition d'un homme libre; je suppose que les
chances qui pourraient me porter  cet emploi fussent lies  la
manire dont les grandes questions nationales dont j'ai parl seraient
rsolues; serais-je dans cet tat d'impartialit et de dsintressement
absolu qu'exige une tche aussi importante? Et si un juge se rcuse
lorsqu'il tient par quelque affection, par quelque intrt, mme
indirect,  une cause particulire, serais-je moins svre envers
moi-mme, lorsqu'il s'agit de la cause des peuples? Non. Et puisqu'il
n'existe pour tous les hommes qu'une mme morale, qu'une mme
conscience, je conclus que cette opinion est celle de l'Assemble
nationale tout entire. C'est la nature mme des choses qui a lev une
barrire entre les auteurs de la Constitution et les assembles qui
doivent venir aprs eux. En fait de politique, rien n'est utile que ce
qui est juste et honnte; et rien ne prouve mieux cette maxime que les
avantages attachs au parti que je propose.

Concevez-vous quelle autorit imposante donnerait  votre Constitution
le sacrifice prononc par vous-mmes des plus grands honneurs auxquels
vos concitoyens puissent vous appeler? Combien les efforts de la
calomnie seront faibles, lorsqu'elle ne pourra pas reprocher  un seul
de ceux qui l'ont leve d'avoir voulu mettre  profit le crdit que
leur mission mme leur donne sur leurs commettants, pour prolonger son
pouvoir; lorsqu'elle ne pourra pas mme dire que ceux qui passent pour
avoir exerc une trs grande influence sur vos dlibrations ont eu la
prtention de se faire de leur rputation et de leur popularit un
moyen d'tendre leur empire sur une Assemble nouvelle; lorsqu'enfin on
ne pourra pas les souponner d'avoir pli au dsir trs louable en soi
de servir la patrie sur un grand thtre, les principes des importantes
dlibrations qui nous restent  prendre!

Cependant, si, incapables de tout retour personnel sur eux-mmes, ils
taient attachs au systme contraire, par des scrupules purement
relatifs  l'intrt public, il me semble qu'il serait facile de les
dissiper.

Plusieurs semblent croire  la ncessit de conserver dans la
lgislature prochaine une partie des membres de l'Assemble actuelle;
d'abord, parce que, pleins d'une juste confiance en vous, ils
dsesprent que nous puissions tre remplacs par des successeurs
galement dignes de la confiance publique.

En partageant le sentiment, honorable pour l'Assemble actuelle, qui
est la base de cette opinion, je crois exprimer le vtre, en disant que
nous n'avons ni le droit, ni la prsomption de penser qu'une nation de
vingt-cinq millions d'hommes, libre et claire, est rduite 
l'impuissance de trouver facilement 720 dfenseurs qui nous vaillent.
Et si, dans un temps o l'esprit public n'tait point encore n, o la
nation ignorait ses droits et ne prvoyait point encore sa destine,
elle a pu faire des choix dignes de cette rvolution, pourquoi n'en
ferait-elle pas de meilleurs encore, lorsque l'opinion publique est
claire et fortifie par une exprience de deux annes si fcondes en
grands vnements et en grandes leons?

Les partisans de la rlection disent encore qu'un certain nombre de
membres, et mme que certains membres de cette Assemble sont
ncessaires pour clairer, pour guider la lgislature suivante par les
lumires de leur exprience, et par la connaissance plus parfaite des
lois qui sont leur ouvrage.

Pour moi, sans m'arrter  cette ide qui a peut-tre quelque chose do
spcieux, je pense d'abord que ceux qui, hors de cette Assemble, ont
lu, ont suivi nos oprations, qui ont adopt nos dcrets, qui les ont
dfendus, qui ont t chargs par la confiance publique de les faire
excuter, que cette foule de citoyens dont les lumires et le civisme
fixent les regards de leurs compatriotes, connaissent aussi les lois et
la Constitution; je crois qu'il n'est pas plus difficile de les
connatre qu'il ne l'a t de les faire. Je pourrais mme ajouter que
ce n'est pas au milieu de ce tourbillon immense d'affaires o nous nous
sommes trouvs, qu'on a t le plus  porte de reconnatre l'ensemble
et les dtails de toutes nos oprations; je pense d'ailleurs que les
principes de notre Constitution sont gravs dans le coeur de tous les
hommes, et dans l'esprit de la majorit des Franais; que ce n'est
point de la tte de tels ou tels orateurs qu'elle est sortie, mais du
sein mme de l'opinion publique qui nous avait prcds et qui nous a
soutenus. C'est  elle, c'est  la volont de la nation, qu'il faut
confier sa dure et sa perfection, et non  l'influence de quelques-uns
de ceux qui la reprsentent en ce moment. Si elle esl votre ouvrage,
n'est-elle pas le patrimoine des citoyens qui ont jur de la dfendre
contre tous ses ennemis? N'est-elle pas l'ouvrage de la nation qui l'a
adopte? Pourquoi les assembles de reprsentants choisis par elle
n'auront-elles pas droit  la mme confiance? Et quelle est celle qui
oserait renverser la Constitution contre sa volont? Quant aux
prtendus guides qu'une assemble pourrait transmettre  celles qui la
suivent, je ne crois point du tout  leur utilit. Ce n'est point dans
l'ascendant des orateurs qu'il faut placer l'espoir du bien public,
mais dans les lumires et dans le civisme de la masse des assembles
reprsentatives: l'influence de l'opinion publique et de l'intrt
gnral diminue en proportion de celle que prennent les orateurs; et
quand ceux-ci parviennent  matriser les dlibrations, il n'y a plus
d'assemble, il n'y a plus qu'un fantme de reprsentation. Alors se
ralise le mot de Thmistocle, lorsque, montrant son fils enfant, il
disait: "Voil celui qui gouverne la Grce; ce marmot gouverne sa mre,
sa mre me gouverne, je gouverne les Athniens, et les Athniens
gouvernent la Grce." Ainsi une nation de vingt-cinq millions d'hommes
serait gouverne par l'Assemble reprsentative, celle-ci par un petit
nombre d'orateurs adroits, et par qui ces orateurs seraient-ils
gouverns quelquefois?... Je n'ose le dire, mais vous pourrez
facilement le deviner. Je n'aime point cette science nouvelle qu'on
appelle la tactique des grandes assembles: elle ressemble trop 
l'intrigue: la vrit et la raison doivent seules rgner dans les
assembles lgislatives. Je n'aime pas que des hommes habiles puissent,
en dominant une assemble par ces moyens, prparer, assurer leur
domination sur une autre, et perptuer ainsi un systme de coalition
qui est le flau de la libert. J'ai de la confiance en des
reprsentants qui, ne pouvant tendre au del de deux ans les vues de
leur ambition, seront forcs de la borner  la gloire de servir leur
pays et l'humanit, de mriter l'estime et l'amour des citoyens dans le
sein desquels ils sont srs de retourner  la fin de leur mission. Deux
annes de travaux aussi brillants qu'utiles sur un tel thtre
suffisent  leur gloire. Si la gloire, si le bonheur de placer leurs
noms parmi ceux des bienfaiteurs de la patrie ne leur suffit pas, ils
sont corrompus, ils sont au moins dangereux; il faut bien se garder de
leur laisser les moyens d'assouvir un autre genre d'ambition. Je me
dfierais de ceux qui, pendant quatre ans, resteraient en butte aux
caresses, aux sductions royales,  la sduction de leur propre
pouvoir, enfin  toutes les tentations de l'orgueil ou de la cupidit.
Ceux qui me reprsentent, ceux dont la volont est cense la mienne, ne
sauraient tre trop rapprochs de moi, trop identifis avec moi; sinon
la loi, loin d'tre la volont gnrale, ne sera plus que l'expression
des caprices ou des intrts particuliers de quelques ambitieux; les
reprsentants, ligus contre le peuple, avec le ministre et la cour,
deviendront des souverains, et bientt des oppresseurs. Ne nous dites
donc plus que s'opposer  la rlection, c'est violer la libert du
peuple. Quoi! est-ce violer la libert que d'tablir les formes, que de
fixer les rgles ncessaires pour que les lections soient utiles  la
libert? Tous les peuples n'ont-ils pas adopt cet usage? n'ont-ils pas
surtout proscrit la rlection dans les magistratures importantes, pour
empcher que, sous ce prtexte, les ambitieux ne se perptuassent par
l'intrigue et par la facilit des peuples? N'avez-vous pas vous-mmes
dtermin des conditions d'ligibilit? Les partisans de la rlection
ont-ils alors rclam contre ces dcrets? Or, faut-il que l'on puisse
nous accuser de n'avoir cru  la libert indfinie en ce genre que
lorsqu'il s'agissait de nous-mmes, et de n'avoir montr ce scrupule
excessif que lorsque l'intrt public exigeait la plus salutaire de
toutes les rgles qui peuvent en diriger l'exercice? Oui, sans doute,
toute restriction injuste, contraire aux droits des bommes, et qui ne
tourne point au profit de l'galit, est une atteinte porte  la
libert du peuple: mais toute prcaution sage et ncessaire, que la
nature mme des choses indique, pour protger la libert contre la
brigue et contre les abus du pouvoir des reprsentants, n'est-elle pas
commande par l'amour mme de la libert?

Et d'ailleurs, n'est-ce pas au nom du peuple que vous faites ces lois?
C'est mal raisonner que de prsenter vos dcrets comme des lois dictes
par des souverains  des sujets; c'est la Nation qui les porte
elle-mme, par l'organe de ses reprsentants. Ds qu'ils sont justes et
conformes aux droits de tous, ils sont toujours lgitimes. Or, qui peut
douter que la Nation ne puisse convenir des rgles qu'elle suivra dans
ses lections pour se dfendre elle-mme contre l'erreur et contre la
surprise?

Au reste, pour ne parler que de ce qui concerne l'Assemble actuelle,
j'ai fait plus que prouver qu'il tait utile de ne point permettre la
rlection; j'ai fait voir une vritable incompatibilit, fonde sur la
nature mme de ses droits. S'il tait convenable de paratre avoir
besoin d'insister sur une question de cette nature, j'ajouterais encore
d'autres raisons.

Je dirais qu'il importe de ne point donner lieu de dire que ce n'tait
point la peine de tant presser la fin de notre mission, pour la
continuer, en quelque sorte, sous une forme nouvelle. Je dirais surtout
une raison qui est aussi simple que dcisive. S'il est une assemble
dans le monde  qui il convienne de donner le grand exemple que je
propose, c'est, sans contredit, celle qui, durant deux annes entires,
a support des travaux dont l'immensit et la continuit semblaient
tre au-dessus des forces humaines.

Il est un moment o la lassitude affaiblit ncessairement les ressorts
de l'me et de la pense; et lorsque ce moment est arriv, il y aurait
au moins de l'imprudence, pour tout le monde,  se charger encore, pour
deux ans, du fardeau des destines d'une nation. Quand la nature mme
et la raison nous ordonnent le repos, pour l'intrt public autant que
pour le ntre, l'ambition ni mme le zle n'ont point le droit de les
contredire. Athltes victorieux, mais fatigus, laissons la carrire 
des successeurs frais et vigoureux, qui s'empresseront de marcher sur
nos traces, sous les yeux de la nation attentive, et que nos regards
seuls empcheront de trahir leur gloire et leur patrie. Pour nous, hors
de l'Assemble lgislative, nous servirons mieux notre pays qu'en
restant dans son sein. Rpandus sur toutes les parties de cet Empire,
nous clairerons ceux de nos concitoyens qui ont besoin de lumires;
nous propagerons partout l'esprit public, l'amour de la paix, de
l'ordre, des lois et de la libert. Oui, voil, dans ce moment, la
manire la plus digne de nous, et la plus utile  nos concitoyens, de
signaler notre zle pour leurs intrts. Rien n'lve les mes des
peuples, rien ne forme les moeurs publiques comme les vertus des
lgislateurs. Donnez  vos concitoyens ce grand exemple d'amour pour
l'galit, d'attachement exclusif au bonheur de la patrie, donnez-le 
vos successeurs,  tous ceux qui sont destins  influer sur le sort
des nations. Que les Franais comparent le commencement de votre
carrire avec la manire dont vous l'aurez termine, et qu'ils doutent
quelle est celle de ces deux poques o vous vous serez montrs plus
purs, plus grands, plus dignes de leur confiance.

Je souhaite que ce parti soit agrable  ceux mmes qui croiraient
avoir les prtentions les plus fondes aux honneurs de la lgislature.
S'ils ont toujours march d'un pas ferme vers le bien public et vers la
libert, il ne leur reste rien de plus  dsirer: si quelqu'un aspirait
 d'autres avantages, ce serait une raison pour lui de fuir une
carrire o peut-tre l'ambition pourrait  la fin rencontrer des
cueils. Au reste, je pense que toutes les ressources de l'loquence et
de la dialectique seraient ici inutiles pour obscurcir des vrits que
le sentiment, autant que le bon sens, dcouvre  tous les hommes
honntes; et s'il est facile en gnral de tenir l'opinion suspendue
par des raisonnements plus ou moins spcieux, il est au moins
dangereux, dans certaines occasions, qu'un oeil attentif ne voie
l'intrt personnel percer  travers les plus beaux lieux communs sur
les droits et sur la libert du peuple. Je suis loin de prvoir ici de
pareils obstacles pour une proposition qui, par sa nature, semble
appeler un assentiment aussi prompt que gnral; mais, si elle en
prouvait, je la crois tellement ncessaire  l'intrt de la nation et
lie  la gloire de ses reprsentants, que je n'hsiterais pas  leur
demander une permission qu'ils n'ont jamais refuse  personne: celle
de dire quelques mois pour rpondre aux objections que ma motion
pourrait essuyer.

Je finis par une dclaration franche: ce qui a achev de me convaincre
de la vrit de l'opinion que je soutiens, ce qui m'y a invariablement
attach, c'est  la fois et la vivacit des efforts et la faiblesse des
raisons par lesquels on s'est efforc de prparer de longue main les
esprits au systme contraire. Cette curiosit inquite avec laquelle on
interrogeait les opinions particulires; ces insinuations adroites, ces
propos rpts  l'oreille pour dcrditer d'avance ceux  qui l'on
croyait une opinion contraire, en assurant qu'il n'y avait que des
ennemis de l'ordre ou de la libert qui pussent la soutenir; cet art de
remplir les esprits de terreur par les mots d'anarchie, d'aristocratie;
ces inquitudes, ces mouvements, ces coalitions: enfin j'ai vu que ce
systme se rduisait tout entier  cette ide pusillanime, fausse et
injurieuse  la nation, de regarder le sort de la rvolution comme
attach  un certain nombre d'individus; et j'ai dit: la raison et la
vrit ne combattent point avec de pareilles armes, et ne dploient
point ce genre d'activit. J'ai cru sentir qu'il importait infiniment
de dtruire la cause de toutes ces agitations; il m'a paru que, dans un
temps o nous devons tous runir toutes nos forces pour terminer nos
travaux d'une manire galement prompte et rflchie, ce serait un
grand malheur que des hommes clairs fussent en quelque sorte partags
entre les soins qu'ils exigent et l'attention qu'ils pourraient donner
 ce qui se passerait au dehors, dans le temps des assembles et des
lections dont le moment approche. Quel scandale si ceux qui doivent
faire des lois contre la brigue pouvaient en tre eux-mmes accuss! Et
combien n'importe-t-il pas de faire cesser certains bruits, mal fonds
sans doute, qui se sont dj rpandus et mme accrdits! Enfin, et ce
seul mot suffisait peut-tre: puisque nous allons fixer dfinitivement
les rapports, le pouvoir des lgislatures, la manire mme d'y tre
lu, procdons  ce grand travail, non comme des hommes destins  en
tre membres, mais comme des hommes qui doivent redevenir de simples
citoyens. Pour nous garantir  nous-mmes, pour garantir  la nation
entire que nous serons tous anims d'un tel esprit, le moyen le plus
sr est de nous placer, en effet, nous-mmes dans cette condition. Il
faut donc, avant tout, dcider la question qui concerne les membres de
'Assemble actuelle.

Je demande que l'on dcrte que les membres de l'Assemble actuelle ne
pourront tre rlus  la suivante.



      *      *      *      *      *      *      *      *      *



_Second discours prononc  l'Assemble nationale, le 18 mai 1791,
par Maximilien Robespierre, dput du dpartement du Pas-de-Calais,
sur la rligibilit des membres du Corps lgislatif_  (18 mai 1791)



Tout prouve l'importance de la question que vous agitez, tout, jusqu'
la manire dont on a dfendu le systme de la rlection. Quelles
qu'aient t les circonstances qui ont prcd et accompagn cette
discussion, je ne veux voir, je ne veux examiner que les principes de
l'intrt gnral, qui doit tre la rgle de votre dcision.

Quel est le principe, quel est le but des lois  faire sur les
lections? L'intrt du peuple. Partout o le peuple n'exerce pas son
autorit, et ne manifeste pas sa volont par lui-mme, mais par des
reprsentants, si le corps reprsentatif n'est pas pur et presque
identifi avec le peuple, la libert est anantie. Le grand principe du
gouvernement reprsentatif, l'objet essentiel des lois, doit tre
d'assurer la puret des lections et l'incorruptibilit des
reprsentants. Si la rligibilit va  ce but, elle est bonne; si elle
s'en loigne, elle est mauvaise. Je ne sais si c'est srieusement que
les partisans de la rlection ont prtendu que le systme contraire
blessait la libert du peuple. Toute entrave mise  la libert des
choix, ds qu'elle est inutile, est injuste;  plus forte raison, si
elle est nuisible ou dangereuse: mais toute rgle qui tend  dfendre
le peuple contre la brigue, contre les malheurs des mauvais choix,
contre la corruption de ses reprsentants, est juste et ncessaire.
Voil, ce me semble, les vrais principes de cette question.

Vous avez cru me mettre en contradiction avec moi-mme, en observant
que j'avais manifest une opinion contraire  la condition prescrite
par le dcret du marc d'argent; et cet exemple mme est la preuve la
plus sensible de la vrit de la doctrine que j'expose ici. Si
plusieurs ont adopt une opinion contraire au dcret du marc d'argent,
c'est parce qu'ils le regardaient comme une de ces rgles fausses qui
offensent la libert au lieu de la maintenir; c'est parce qu'ils
pensaient que la richesse ne pouvait pas tre la mesure ni du mrite,
ni des droits des hommes; c'est qu'ils ne trouvaient aucun danger 
laisser tomber le choix des lecteurs sur des hommes qui, ne pouvant
subjuguer les suffrages par les ressources de l'opulence, ne les
auraient obtenus qu' force de vertus; c'est parce que loin de
favoriser la brigue, la concurrence des citoyens qui ne payaient point
cette contribution ne favorisait que le mrite. Mais de ce que je
croirais que le dcret du marc d'argent n'est pas utile, s'ensuit-il
que je blmerais ceux qui repoussent les hommes fltris, ceux qui
dfendent la rlection des membres des corps administratifs?

Mais si, lorsque rellement les principes de la libert taient
attaqus, vous aviez montr beaucoup moins de disposition  vous
alarmer; si ce mme dcret du marc d'argent avait obtenu votre
suffrage, n'est-ce pas moi qui pourrais dire que vous tes en
contradiction avec vous-mmes, et qui aurais le droit de m'tonner que
les excs de votre zle datent prcisment du moment o il tait
question d'assurer  des reprsentants, et mme sans aucune exception,
la perspective d'une rlection ternelle?

Laissez donc cette extrme dlicatesse de principes, et examinons sans
partialit le vritable point de la question, qui consiste  savoir si
la rligibilit est propre ou non  assurer au peuple de bons
reprsentants. C'est d'aprs les vices des hommes qu'il faut en
calculer les effets; car ce n'est que contre ces vices que les lois
sont faites. Or, l'exprience a toujours prouv qu'autant les peuples
sont indolents ou faciles  tromper, autant ceux qui les gouvernent
sont habiles et actifs pour tendre leur pouvoir et opprimer la libert
publique: c'est cette double cause qui a fait que les magistratures
lectives sont devenues perptuelles et ensuite hrditaires. C'est
l'histoire de tous les sicles qui a prouv qu'une loi prohibitive de
la rlection est le plus sr moyen de conserver la libert.
Parlez-vous d'un corps de reprsentants destins  faire des lois, 
tre les interprtes de la volont gnrale? La nature mme de leurs
fonctions les rappelle imprieusement dans la classe des simples
citoyens. Ne faut-il pas en effet qu'ils se trouvent dans la situation
qui confond le plus leur intrt et leur voeu personnel avec celui du
peuple? Or, pour cela, il faut que souvent ils redeviennent peuple
eux-mmes. Mettez-vous  la place des simples citoyens, et dites de qui
vous aimeriez mieux recevoir des lois, ou de celui qui est sr de
n'tre bientt plus qu'un citoyen, ou de celui qui tient encore  son
pouvoir par l'esprance de le perptuer.

Vous dites que le Corps lgislatif sera trop faible pour rsister  la
force du pouvoir excutif, si tous les membres sont renouvels tous les
deux ans: mais  quoi tient donc la vritable force du Corps
lgislatif? Est-ce  la puissance, au crdit,  l'importance de tels ou
tels individus? Non: c'est  la Constitution sur laquelle il est fond;
c'est  la puissance,  la volont de la nation qu'il reprsente et qui
le regarde lui-mme comme le boulevard ncessaire de la libert
publique. Croyez-vous que la nation consentira encore  reprendre ses
premires chanes, et  voir le despotisme ministriel se relever seul
sur les dbris des anciennes corporations, ou ces corporations
elles-mmes renatre de leurs propres cendres? Si telle est sa volont,
vos efforts sont superflus; mais s'il est vident aux yeux de tout
homme raisonnable que sa volont est diffrente, n'est-il pas ridicule
de croire que le pouvoir de ses reprsentants disparatra devant le
pouvoir excutif, si tel individu cde sa place  un autre reprsentant
qu'elle aura choisi? Le pouvoir du Corps lgislatif est immense par sa
nature mme: il est assur par sa permanence, par la facult de
s'assembler sans convocation, par la loi qui refusera au roi le pouvoir
de le dissoudre. Le respect, l'amour qu'inspireront les collections
d'hommes qui le composeront successivement, dpendront des vertus, de
la justice de ces hommes. Or, croyez-vous qu'ils seront plus
incorruptibles sous la loi de la rligibilit, que sous celle qui la
proscrira?

Je crois qu'il est facile de prouver le contraire. C'est dans votre
systme que le Corps lgislatif sera trop faible pour rsister, non pas
 la force du pouvoir excutif, mais  ses caresses et  ses
sductions. Car, ds le moment o il sera assis sur les bases de la
Constitution, ce n'est pas  le dtruire que le pouvoir excutif
s'appliquera, mais  le corrompre; et ce qui sera  craindre, ce n'est
pas qu'il soit trop faible contre la puissance excutive, c'est qu'il
soit trop fort contre la libert des citoyens. Or, comparez les moyens
de corruption dans le cas de la rligibilit, avec ceux qu'il peut
puiser, dans le systme contraire. N'est-il pas clair que le
gouvernement aurait bien moins d'intrt  corrompre des hommes dont la
retraite romprait la trame qu'il aurait ourdie de concert avec eux
contre la libert de la nation; qu'il faudrait la renouer
priodiquement avec de nouveaux obstacles et de nouveaux frais, sans
tre jamais sr de recueillir dans une Assemble nouvelle ce qu'il
aurait sem dans la prcdente: au contraire, voyez-le aux prises, pour
ainsi dire, avec des reprsentants rligibles; il s'attachera  ceux
qui, par leur loquence et par leur adresse, exerceront plus
d'influence sur l'Assemble lgislative; ils feront servir au succs de
ses prtentions la rputation mme de popularit qu'ils auront eu soin
d'acqurir; et quand il les aura aids de son pouvoir, pour les faire
rlire  la lgislature suivante, ils achveront alors de lui rendre
les plus signals services. Mais vous ne comprenez pas, dites-vous,
comment le pouvoir excutif pourrait concevoir l'ide de sduire des
membres du Corps lgislatif, depuis qu'il ne peut plus les appeler au
ministre. Je rougirais de vous rappeler qu'il existe d'autres moyens
de corruption: mais je pourrais au moins demander si ces places que
l'on ne peut obtenir pour soi, on peut ne pas les dtourner sur ses
amis, sur ses proches, sur son pre, sur son fils; si le crdit d'un
ministre est entirement inutile; s'il est impossible que des membres
du Corps lgislatif rgnent en effet sous son nom, et qu'ils fassent,
avec lui, une espce d'change de leur crdit et de leur pouvoir: je
pourrais dire mme que ce serait dj un grand avantage que celui
d'tre port  la lgislature par le parti et par l'influence que le
pouvoir excutif peut avoir dans les assembles lectorales. Il est
vrai que vous supposez toujours que ceux qui seront rlus seront
toujours les plus zls et les plus sincres dfenseurs de la patrie.
Vous oubliez donc que vous avez dit vous-mmes qu'un mot dit  propos
lve tous les doutes sur le patriotisme d'un homme? Vous croyez 
l'impuissance de l'intrigue et du charlatanisme! Vous croyez au
discernement parfait,  l'impartialit absolue de ceux qui choisiront
pour le peuple! Vous ignorez qu'il existe un art de s'abandonner
toujours au cours de l'opinion du moment, en vitant soigneusement de
la heurter pour servir le peuple; et que, dans cette arne, l'intrigant
souple et ambitieux lutte souvent, avec avantage, contre le citoyen
modeste et incorruptible! Mais c'est ici que le parallle du
reprsentant rligible, et de celui qui ne l'est pas, tourne
entirement contre votre systme. Suivez-les l'un et l'autre dans le
cours de leur carrire. Le premier, sduit par l'esprance de prolonger
la dure de son pouvoir, partage sa sollicitude entre ce soin et celui
de la chose publique. A mesure surtout qu'il approche de la fin de sa
carrire, il s'occupe avec plus d'ardeur des moyens de la recommencer;
il songera plus  son canton qu' sa patrie,  lui-mme qu' ses
commettants: parmi ceux-ci, il caressera, il dfendra avec plus de zle
ceux qui pourront seconder avec plus de succs son projet favori; il se
gardera bien de protger un citoyen obscur et malheureux contre un
homme puissant et accrdit dans sa contre, surtout si cet acte de
justice n'tait pas de nature  produire un clat favorable  son
ambition. Reprsentez-vous une Assemble tout entire dans cette
situation: les reprsentants du peuple dtourns du grand objet de leur
mission, changs en autant de rivaux, diviss par la jalousie, par
l'intrigue, occups presque uniquement  se supplanter,  se dcrier
les uns les autres, dans l'opinion de leurs concitoyens:
reconnaissez-vous l des lgislateurs, des dpositaires du bonheur du
peuple? Quelle sera l'influence de ces brigues honteuses? Elles
dpraveront les moeurs publiques en mme temps qu'elles dgraderont la
majest des lois.

Quel respect le peuple aurait-il pour des lgislateurs qui lui
donneraient l'exemple des vices mmes qu'ils doivent rprimer?
Supposez, au contraire, que les lgislateurs soient mis  l'abri de ces
tentations par la loi qui met obstacle  la rligibilit, ils ne
doivent avoir naturellement d'autre pense que celle du bien public. Le
pouvoir excutif a moins d'intrt de les sduire, parce qu'ils ne
peuvent pas lui vendre un systme de perfidies gradu et prolong dans
une autre lgislature: leur prvarication serait d'autant plus odieuse
qu'elle serait plus brusque et plus prcipite. Le vritable objet de
leur ambition, dtermin par la dure mme de leur mission, est de la
mettre  profit pour leur gloire, pour mriter l'estime et la
reconnaissance de la nation dans le sein de laquelle ils sont srs de
retourner. Je m'tonne donc de l'extrme prvention que l'un des
propinants surtout, M. Duport, a marque pour une lgislature dont les
membres ne pourraient point tre rlus, quand il a prononc qu'ils
n'emploieraient leur temps qu' deux choses:  mdire des ministres, et
 plaider la cause de leurs dpartements contre l'intrt gnral de la
nation. Quant aux intrts du dpartement, j'ai dj prouv que cet
inconvnient, et mme un inconvnient plus grave, n'existait que dans
le systme oppos: quant aux ministres, s'ils en mdisaient, cela
prouverait au moins qu'ils ne leur seraient point asservis; et c'est
beaucoup. D'ailleurs, quoique nous soyons nous-mmes entachs de ce
vice capital, par le dcret de lundi* [*Il s'agit du dcret de
l'avant-veille, 16 mai, par lequel l'Assemble avait prescrit que ses
membres ne pourraient tre rlus  la lgislature suivante.], je suis
persuad que nous emploierons notre temps  quelque chose de mieux qu'
mdire des ministres sans ncessit, et  parler uniquement des
affaires de nos dpartements; et je suis convaincu, au surplus, que ce
dcret, quoi qu'on puisse dire, n'a pas affaibli l'estime de la nation
pour ses reprsentants actuels.

On a fait une autre objection qui ne me parat pas plus raisonnable,
lorsqu'on a dit que, sans l'espoir del rligibilit, on ne trouverait
pas, dans les vingt-cinq millions d'hommes qui peuplent la France, des
hommes dignes de la lgislature. Ce qui me parat vident, c'est que
s'opposer  la rlection est le vritable moyen de bien composer la
lgislature. Quel est le motif qui doit appeler, qui peut appeler un
citoyen vertueux  dsirer ou  accepter cet honneur, le plus grand de
ceux que la nation franaise puisse accorder  ses citoyens? Sont-ce
les richesses, le dsir de dominer, et l'amour du pouvoir? Non. Je n'en
connais que deux: le dsir de servir sa patrie; le second, qui est
naturellement uni  celui-l, c'est l'amour de la vritable gloire,
celle qui consiste, non dans l'clat des dignits, ni dans le faste
d'une grande fortune, mais dans le bonheur de mriter l'amour de ses
semblables par des talents et des vertus. Or, je dis que deux annes de
travaux aussi brillants qu'utiles, sur le plus grand thtre o les
talents et les vertus puissent se dvelopper, suffisent pour satisfaire
ce genre d'ambition. Quand on les a bien su mettre  profit, on peut
retourner, avec quelque plaisir, dans le sein de sa famille, et
souffrir avec patience cet intervalle de deux ans, qui peut paratre
une situation violente  un ambitieux, mais qui est ncessaire 
l'homme, le plus clair, pour mditer sur les principes de la
lgislation avec plus de profondeur qu'on ne peut le faire au milieu du
tourbillon des affaires, et surtout pour reprendre ce got de
l'galit, que l'on perd aisment dans les grandes places. Ne me parlez
pas de pur civisme et de perfection idale, et ne calomniez pas la
nature humaine, pour avoir un prtexte de repousser ces principes. Je
vous assure que ces sentiments sont plus naturels que vous ne croyez:
je connais plus d'un homme qui pense ainsi; j'en ai sous mes yeux; et
l'oeil du public en dcouvrirait davantage, si l'tat ancien de notre
gouvernement avait permis qu'un plus grand nombre d'hommes acqut ou
l'habitude ou l'audace de la parole: mais laissez se rpandre les
principes du droit public, et s'tablir la nouvelle constitution; et
vous verrez natre une foule d'hommes qui dvelopperont un caractre et
des talents. Croyez, croyez ds  prsent qu'il existe dans chaque
contre de l'empire des pres de famille qui viendront volontiers
remplir le ministre de lgislateurs, pour assurer  leurs enfants des
moeurs, une patrie, le bonheur et la libert; des citoyens qui se
dvoueront volontiers, pendant deux ans, au bonheur de servir leurs
concitoyens, et de secourir les opprims. Et si vous avez tant de peine
 croire  la vertu, croyez du moins  l'amour-propre, croyez que, chez
une nation qui n'est pas tout  fait stupide et abrutie, un grand
nombre d'hommes, un trop grand nombre peut-tre, sera naturellement
jaloux d'obtenir le prix le plus glorieux de la confiance publique.
Voulez-vous me parler de ces hommes qu'une ambition vile et insense
dvore, qui n'estiment rien que la richesse et l'orgueil du pouvoir; de
ces hommes que le gnie de l'intrigue pousse dans une carrire que le
seul gnie de l'humanit devrait ouvrir? Voulez-vous me dire qu'ils
fuiront la lgislature, si l'appt de la rlection ne les y attire?
Tant mieux! Ils ne troubleront pas le bonheur public par leurs
intrigues; et la vertu modeste recevra le prix qu'ils lui auraient
enlev. Voulez-vous faire des fonctions du lgislateur un tat
lucratif, un vil mtier? Non. Dispensez-vous donc du dtail de toutes
ces petites convenances personnelles, de tous ces mprisables calculs
qui contrastent avec la grandeur d'une si sainte mission.

Faut-il dissiper encore une autre crainte? Vous craignez que, si l'on
ne conserve pas des membres de chaque lgislature, les autres n'aient
pas les lumires ncessaires pour remplir leurs fonctions.

Je pourrais observer que cet argument banal, comme ceux que j'ai dj
rfuts, s'appliquait  la disposition qui carte les membres de
l'Assemble nationale actuelle de la lgislature prochaine, et que
l'Assemble l'a rejet, quoi qu'on ait dit, avec une profonde sagesse.
Son moindre dfaut est de prsenter les fonctions du lgislateur comme
on prsentait la finance lorsqu'elle tait couverte d'un voile
mystrieux! Quoi! lorsque trangers, pour la plupart,  ces
occupations, vous avez suffi  des travaux si immenses, si compliqus;
quand vous avez pens que la lgislature qui, aprs vous, devait tre
la plus surcharge d'affaires, pouvait se passer de votre secours, et
tre entirement compose de nouveaux individus, vous croiriez que les
lgislatures suivantes auront besoin de transmettre  celles qui
viendront aprs elles des guides, des Nestors politiques, dans le temps
o toutes les parties du gouvernement seront plus simplifies et plus
solidement affermies? Non; la lgislation tient bien plus  des
principes qu' la routine. Toutes les lois importantes sont toujours
devances par l'opinion publique, provoques par un besoin prsent, ou
par la ncessit de rformer des abus dont on a longtemps gmi. On a
voulu fixer votre attention sur de certains dtails de finance,
d'administration, comme si les lgislatures, par le cours naturel des
choses, ne devaient pas voir dans leur sein des hommes instruits dans
l'administration, dans la finance, et prsenter une diversit infinie
de connaissances, de talents en tout genre. Je conclurai plutt, de
tout ce qu'on a dit  cet gard, qu'il n'est pas bon qu'il reste des
membres de l'ancienne; car s'ils taient prsums d'avance ncessaires
 certaines parties qui tiennent  l'administration, ils se
perptueraient dans les mmes emplois: les autres membres se
dispenseraient de s'en instruire; et l'esprit particulier, l'intrt
individuel seraient substitus aux lumires, au voeu gnral de
l'Assemble reprsentative. Ce qui m'tonne surtout, c'est que ceux qui
veulent nous inspirer ces terreurs aient oubli de faire une
observation bien simple, qui les en et eux-mmes prservs. Comment
croire en effet  cette effroyable pnurie d'hommes clairs, puisque
aprs chaque lgislature on pourra choisir les membres de celles qui
l'auront prcde? Les partisans les plus zls de la rlection
peuvent se rassurer; s'ils se croyaient absolument ncessaires au salut
public, dans deux ans ils pourront tre les ornements et les oracles de
la lgislature qui suivra immdiatement la prochaine.

Comment concevoir aprs cela ces cris ternels que nous entendons
retentir depuis plusieurs jours: c'en est fait de la Constitution; la
libert est perdue? Il est vrai que ces dclamations portaient
principalement sur le dcret qui concerne l'Assemble actuelle; il est
vrai que tous ces discours taient faits et prpars avant ce dcret,
et qu'ils taient destins  prouver aussi que nous devions tre
rlus; et je ne sais si l'on trouve un secret plaisir  le censurer en
discutant une question lie aux principes qui l'ont dict: mais ce que
je sais bien, c'est qu'il est permis de s'tonner de ce que ces
personnes n'ont commenc  nous effrayer sur les dangers de la patrie,
que le jour o l'Assemble nationale a donn ce grand exemple de
sagesse et de magnanimit. Pour moi, indpendamment de toutes les
raisons que j'ai dduites et que je pourrais ajouter, un fait
particulier me rassure: c'est que les mmes personnes qui nous ont dit:
tout est perdu, si on ne rlit pas, disaient aussi, le jour du dcret
qui nous interdit l'entre du ministre: tout est perdu; la libert du
peuple est viole; la Constitution est dtruite. Je me rassure, dis-je,
parce que je crois que la France peut subsister, quoique quelques-uns
d'entre nous ne soient ni lgislateurs, ni ministres; je ne crois pas
que l'ordre social soit dsorganis, comme on l'a dit, prcisment
parce que l'incorruptibilit des reprsentants du peuple sera garantie
par des lois sages. Ce n'est pas que je ne puisse concevoir aussi de
certaines alarmes d'un autre genre; j'oserais mme dire que tel
discours vhment, dont l'impression fut ordonne hier, est lui-mme un
danger, ou du moins en prsage quelqu'un. A Dieu ne plaise que ce qui
n'est point relatif  l'intrt public soit ici l'objet d'une de mes
penses! Aussi suis-je bien loin de juger svrement cette longue
mercuriale prononce contre l'Assemble nationale le lendemain du jour
o elle a rendu un dcret qui l'honore, et tous ces anathmes lancs du
haut de la tribune contre toute doctrine qui n'est pas celle du
professeur: mais si en mme temps qu'on prvoit, qu'on annonce des
troubles prochains; en mme temps que l'on en voit les causes dans
cette lutte continuelle des factions diverses et dans d'autres
circonstances que l'on connat trs bien, on s'tudiait  les attribuer
d'avance  l'Assemble nationale, au dcret qu'elle vient de rendre, on
cherchait d'avance  se mettre  part, ne me serait-il pas permis de
m'affliger d'une telle conduite, et d'tre trop convaincu de ce que
l'on aurait voulu prouver: que la libert serait en effet menace? Mais
je ne veux pas moi-mme suivre l'exemple que je dsapprouve, en fixant
l'attention de l'Assemble sur un pisode plus long que l'objet de la
discussion; j'en ai dit assez pour prouver que, si les dangers de la
patrie taient mis une fois  l'ordre du jour, j'aurais aussi beaucoup
de choses  dire. Au reste, le remde contre ces dangers, de quelque
part qu'ils viennent, c'est votre prvoyance, votre sagesse, votre
fermet. Dans tous les cas nous saurons consommer, s'il le faut, le
sacrifice que nous avons plus d'une fois offert  la patrie! Nous
passerons; les cabales des ennemis de la patrie passeront: les bonnes
lois, le peuple, la libert resteront. Maintenant il s'agit de porter
une loi qui doit influer sur le bonheur des temps qui nous suivront;
j'ai prouv qu'elle tait ncessaire  la libert: j'aurais pu me
contenter d'observer que les mmes principes qui ont ncessit votre
dcret relatif  l'Assemble actuelle s'appliquent  toutes les
Assembles lgislatives. Ce n'est qu'une raison de convenance trs
imprieuse, trs morale, qui m'a dtermin  provoquer prliminairement
le premier dcret. Du moins je ne l'eusse jamais propos, si j'avais
pens qu'il ft contraire aux principes gnraux de l'intrt public:
il importe que ceux qui s'opposaient  ce mme dcret ne vous mettent
pas en contradiction avec vous-mmes, et ne prennent pas le droit de
prsenter comme un acte de dsintressement ou de gnrosit ce qui est
un acte de raison, de sagesse et de zle pour le bien public. Au reste,
je dois ajouter une dernire observation: c'est que ce mme dcret et
les principes que j'ai dvelopps militent contre toute rlection
immdiate d'une lgislature  l'autre. Ce qui me porte  faire cette
observation, c'est que je sais que l'on proposera de rlire au moins
pour une lgislature, parce que, pour peu que les opinions soient
partages, ou se laisse facilement entraner  ces termes moyens, qui
participent presque toujours des inconvnients des deux termes opposs.

Je demande que les membres des Assembles lgislatives ne puissent tre
rlus qu'aprs l'intervalle d'une lgislature.



      *      *      *      *      *      *      *      *      *



_Discours sur la peine de mort prononc  la tribune de l'Assemble
nationale le 30 mai 1791_ (30 mai 1791)



La nouvelle ayant t porte  Athnes que des citoyens avaient t
condamns  mort dans la ville d'Argos, on courut dans les temples et
on conjura les dieux de dtourner des Athniens des penses si cruelles
et si funestes. Je viens prier non les dieux, mais les lgislateurs,
qui doivent tre les organes et les interprtes des lois ternelles que
la Divinit a dictes aux hommes, d'effacer du code des Franais les
lois de sang qui commandent des meurtres juridiques, et que repoussent
leurs moeurs et leur Constitution nouvelle. Je veux leur prouver: 1
que la peine de mort est essentiellement injuste; 2 qu'elle n'est pas
la plus rprimante des peines, et qu'elle multiplie les crimes beaucoup
plus qu'elle ne les prvient.

Hors de la socit civile, qu'un ennemi acharn vienne attaquer mes
jours, ou que, repouss vingt fois, il revienne encore ravager le champ
que mes mains ont cultiv; puisque je ne puis opposer que mes forces
individuelles aux siennes, il faut que je prisse ou que je le tue; et
la loi de la dfense naturelle me justifie et m'approuve. Mais dans la
socit, quand la force de tous est arme contre un seul, quel principe
de justice peut l'autoriser  lui donner la mort? Quelle ncessit peut
l'en absoudre? Un vainqueur qui fait mourir ses ennemis captifs est
appel _barbare!_ Un homme qui fait gorger un enfant, qu'il peut
dsarmer et punir, parat un monstre! Un accus que la socit condamne
n'est tout au plus pour elle qu'un ennemi vaincu et impuissant; il est
devant elle plus faible qu'un enfant devant un homme fait.

Ainsi, aux yeux de la vrit et de la justice, ces scnes de mort
qu'elle ordonne avec tant d'appareil ne sont autre chose que de lches
assassinats, que des crimes solennels, commis, non par des individus,
mais par dos nations entires, avec des formes lgales. Quoique
cruelles, quelque extravagantes que soient ces lois, ne vous en tonnez
plus. Elles sont l'ouvrage de quelques tyrans; elles sont les chanes
dont ils accablent l'espce humaine; elles sont les armes avec
lesquelles ils la subjuguent; elles furent crites avec du sang. "Il
n'est point permis de mettre  mort un citoyen romain." Telle tait la
loi que le peuple avait porte: mais Sylla vainquit, et dit: _Tous ceux
qui ont port les armes contre moi sont dignes mort_. Octave et les
compagnons de ses forfaits confirmrent cette loi.

Sous Tibre, avoir lou Brutus fut un crime digne de mort. Caligula
condamna  mort ceux qui taient assez sacrilges pour se dshabiller
devant l'image de l'empereur. Quand la tyrannie eut invent les crimes
de lse-majest, qui taient ou des actions indiffrentes, ou des
actions hroques, qui et os penser qu'elles pouvaient mriter une
peine plus douce que la mort,  moins de se rendre coupable lui-mme de
lse-majest?

Quand le fanatisme, n de l'union monstrueuse de l'ignorance et du
despotisme, inventa  son tour les crimes de lse-majest divine, quand
il conut dans son dlire de venger Dieu lui-mme, ne fallut-il pas
qu'il lui offrt aussi du sang, et qu'il le mt au moins au niveau des
monstres qui se disaient ses images?

La peine de mort est ncessaire, disent les partisans de l'antique et
barbare routine; sans elle il n'est point de frein assez puissant pour
le crime. Qui vous l'a dit? Avez-vous calcul tous les ressorts par
lesquels les lois pnales peuvent agir sur la sensibilit humaine?
Hlas! avant la mort, combien de douleurs physiques et morales l'homme
ne peut-il pas endurer!

Le dsir de vivre cde  l'orgueil, la plus imprieuse de toutes les
passions qui matrisent le coeur de l'homme; la plus terrible de toutes
les peines pour l'homme social, c'est l'opprobre, c'est l'accablant
tmoignage de l'excration publique. Quand le lgislateur peut frapper
les citoyens par tant d'endroits et de tant de manires, comment
pourrait-il se croire rduit  employer la peine de mort? Les peines ne
sont pas faites pour tourmenter les coupables, mais pour prvenir le
crime par la crainte de les encourir.

Le lgislateur qui prfre la mort et les peines atroces aux moyens les
plus doux qui sont en son pouvoir, outrage la dlicatesse publique,
mousse le sentiment moral chez le peuple qu'il gouverne, semblable 
un prcepteur malhabile qui, par le frquent usage des chtiments
cruels, abrutit et dgrade l'me de son lve; enfin, il use et
affaiblit les ressorts du gouvernement, en voulant les tendre avec plus
de force.

Le lgislateur qui tablit cette peine renonce  ce principe salutaire,
que le moyen le plus efficace de rprimer les crimes est d'adapter les
peines au caractre des diffrentes passions qui les produisent, et de
les punir, pour ainsi dire, par elles-mmes. Il confond toutes les
ides, il trouble tous les rapports, et contrarie ouvertement le but
des lois pnales.

La peine de mort est ncessaire, dites-vous? Si cela est, pourquoi
plusieurs peuples ont-ils su s'en passer? Par quelle fatalit ces
peuples ont-ils t les plus sages, les plus heureux et les plus
libres? Si la peine de mort est la plus propre  prvenir les grands
crimes, il faut donc qu'ils aient t plus rares chez les peuples qui
l'ont adopte et prodigue. Or, c'est prcisment tout le contraire.
Voyez le Japon: nulle part la peine de mort et les supplices ne sont
autant prodigus; nulle part les crimes ne sont ni si frquents ni si
atroces. On dirait que les Japonais veulent disputer de frocit avec
les lois barbares qui les outragent et qui les irritent. Les
rpubliques de la Grce, o les peines taient modres, o la peine de
mort tait ou infiniment rare ou absolument inconnue, offraient elles
plus de crimes et moins de vertus que les pays gouverns par des lois
de sang? Croyez-vous que Rome fut souille par plus de forfaits,
lorsque, dans les jours de sa gloire, la loi _Porcia_ eut ananti les
peines svres portes par les rois et par les dcemvirs, qu'elle ne le
fut sous Sylla qui les fit revivre, et sous les empereurs qui en
portrent la rigueur  un excs digne de leur infme tyrannie? La
Russie a-t-elle t bouleverse depuis que le despote qui la gouverne a
entirement supprim la peine de mort, comme s'il et voulu expier par
cet acte d'humanit et de philosophie le crime de retenir des millions
d'hommes sous le joug du pouvoir absolu?

Ecoutez la voix de la justice et de la raison, elle nous crie que les
jugements humains ne sont jamais assez certaines pour que la socit
puisse donner la mort  un homme condamn par d'autres hommes sujets 
l'erreur. Eussiez-vous imagin l'ordre judiciaire le plus parfait,
eussiez-vous trouv les juges les plus intgres et les plus clairs,
il vous restera toujours quelque place  l'erreur ou  la prvention.
Pourquoi vous interdire le moyen de les rparer? Pourquoi vous
condamner  l'impuissance de tendre une main secourable  l'innocence
opprime? Qu'importent ces striles regrets, ces rparations illusoires
que vous accordez  une ombre vaine,  une cendre insensible? Elles
sont les tristes tmoignages de la barbare tmrit de vos lois
pnales. Ravir  l'homme la possibilit d'expier son forfait par son
repentir ou par des actes de vertu, lui fermer impitoyablement tout
retour  la vertu,  l'estime de soi-mme, se hter de le faire
descendre, pour ainsi dire, dans le tombeau encore tout couvert de la
tache rcente de son crime, est  mes yeux le plus horrible raffinement
de la cruaut.

Le premier devoir du lgislateur est de former et de conserver les
moeurs publiques, source de toute libert, source de tout bonheur
social; lorsque, pour courir  un but particulier, il s'carte de ce
but gnral et essentiel, il commet la plus grossire et la plus
funeste des erreurs.

Il faut donc que la loi prsente toujours aux peuples le modle le plus
pur de la justice et de la raison. Si,  la place de cette svrit
puissante, de ce calme modr qui doit les caractriser, elles mettent
la colre et la vengeance; si elles font couler le sang humain qu'elles
peuvent pargner et qu'elles n'ont pas le droit de rpandre; si elles
talent aux yeux du peuple des scnes cruelles et des cadavres meurtris
par des tortures, alors elles altrent dans le coeur des citoyens les
ides du juste et de l'injuste, elles font germer au sein de la socit
des prjugs froces qui en produisent d'autres  leur tour. L'homme
n'est plus pour l'homme un objet si sacr; on a une ide moins grande
de sa dignit quand l'autorit publique se joue de sa vie. L'ide du
meurtre inspire bien moins d'effroi, lorsque la loi mme en donne
l'exemple et le spectacle; l'horreur du crime diminue ds qu'elle ne le
punit plus que par un autre crime. Gardez-vous bien de confondre
l'efficacit des peines avec l'excs de la svrit: l'un est
absolument oppos  l'autre. Tout seconde les lois modres; tout
conspire contre les lois cruelles.

On a observ que dans les pays libres les crimes taient plus rares, et
les lois pnales plus douces: toutes les ides se tiennent. Les pays
libres sont ceux o les droits de l'homme sont respects, et o, par
consquent, les lois sont justes. Partout o elles offensent l'humanit
par un excs de rigueur, c'est une preuve que la dignit de l'homme n'y
est pas connue, que celle du citoyen n'existe pas; c'est une preuve que
le lgislateur n'est qu'un matre qui commande  des esclaves, et qui
les chtie impitoyablement suivant sa fantaisie.

Je conclus  ce que la peine de mort soit abroge.



      *      *      *      *      *      *      *      *      *



_Discours sur la fuite du Roi_ prononc par Robespierre le 21 juin 1791
aux Jacobins (21 juin 1791)


Note: reproduit d'aprs le numro 32 des _Rvolutions de France et de
Brabant_



Ce n'est pas  moi que la fuite du premier fonctionnaire public devait
paratre un vnement dsastreux. Ce jour pouvait tre le plus beau de
la rvolution; il peut le devenir encore, et le gain de quarante
millions d'entretien que cotait l'individu royal serait le moindre des
bienfaits de cette journe. Mais, pour cela, il faudrait prendre
d'autres mesures que celles qui ont t adoptes par l'Assemble
nationale, et je saisis un moment o la sance est leve pour vous
parler de ces mesures qu'il me semble qu'il et fallu prendre, et qu'il
ne m'a pas t permis de proposer. Le roi a saisi, pour dserter son
poste, le moment o l'ouverture des assembles primaires allait
rveiller toutes les ambitions, toutes les esprances, tous les partis,
et armer une moiti de la nation contre l'autre, par l'application du
dcret du marc d'argent, et par les distinctions ridicules tablies
entre les citoyens entiers, les demi-citoyens et les quarterons. Il a
choisi le moment o la premire lgislature,  la fin de ses travaux,
dont une partie est improuve par l'opinion, voit, de cet oeil dont on
regarde un hritier, s'approcher la lgislature qui va la chasser et
exercer le _veto_ national en cassant une partie de ses actes. Il a
choisi le moment o des prtres tratres ont, par des mandements et des
bulles, mri le fanatisme et soulev contre la Constitution tout ce que
la philosophie a laiss d'idiots dans les quatre-vingt-trois
dpartements. Il a attendu le moment o l'empereur et le roi de Sude
seraient arrivs  Bruxelles pour le recevoir, et o la France serait
couverte de moissons; de sorte qu'avec une bande trs peu considrable
de brigands on pt, la torche  la main, affamer la nation. Mais ce ne
sont point ces circonstances qui m'effraient. Que toute l'Europe se
ligue contre nous, et l'Europe sera vaincue. Ce qui m'pouvante, moi,
Messieurs, c'est cela mme qui me parat rassurer tout le monde. Ici
j'ai besoin qu'on m'entende jusqu'au bout. Ce qui m'pouvante, encore
une fois, c'est prcisment cela mme qui parat rassurer tous les
autres: c'est que, depuis ce matin, tous nos ennemis parlent le mme
langage que nous. Tout le monde est runi; tous ont le mme visage, et
pourtant il est clair qu'un roi qui avait quarante millions de rente,
qui disposait encore de toutes les places, qui avait encore la plus
belle couronne de l'univers et la mieux affermie sur sa tte, n'a pu
renoncer  tant d'avantages sans tre sr de les recouvrer. Or, ce ne
peut pas tre sur l'appui de Lopold et du roi de Sude, et sur l'arme
d'outre-Rhin, qu'il fonde ses esprances: que tous les brigands
d'Europe se liguent, et encore une fois ils seront vaincus. C'est donc
au milieu de nous, c'est dans cette capitale que le roi fugitif a
laiss les appuis sur lesquels il compte pour sa rentre triomphante;
autrement sa fuite serait trop insense. Vous savez que trois millions
d'hommes arms pour la libert seraient invincibles: il a donc un parti
puissant et de grandes intelligences au milieu de nous, et cependant
regardez autour de vous, et partagez mon effroi en considrant que tous
ont le mme masque de patriotisme. Ce ne sont point des conjectures que
je hasarde, ce sont des faits dont je suis certain: je vais tout vous
rvler, et je dfie ceux qui parleront aprs moi de me rpondre.

Vous connaissez le mmoire que Louis XVI a laiss en partant; vous avez
pris garde comment il marque dans la Constitution les choses qui le
blessent, et celles qui ont le bonheur de lui plaire. Lisez cette
protestation du roi, et vous y saisirez tout le complot. Le roi va
reparatre sur les frontires, aid de Lopold, du roi de Sude, de
d'Artois, de Cond, de tous les fugitifs et de tous les brigands dont
la cause commune des rois aura grossi son arme: on grossira encore 
ses yeux les forces de cette arme. Il paratra un manifeste
_paternel_, tel que celui de l'empereur quand il a reconquis le
Brabant. Le roi y dira encore, comme il a dit cent fois: Mon peuple
peut toujours compter sur mon amour. Non seulement on y vantera les
douceurs de la paix, mais celles mme de la libert. On proposera une
transaction avec les migrants, paix ternelle, amnistie, fraternit.
En mme temps les chefs, et dans la capitale, et dans les dpartements,
avec lesquels ce projet est concert, peindront de leur ct les
horreurs de la guerre civile. Pourquoi s'entr'gorger entre frres qui
veulent tre tous libres? Car Bender* [*Feld-marchal qui commandait
alors les troupes autrichiennes dans les Pays-Bas.] et Cond se diront
plus patriotes que nous. Si, lorsque vous n'aviez point de moissons 
prserver de l'incendie, ni d'arme ennemie sur vos frontires, le
Comit de constitution vous a fait tolrer tant de dcrets
nationicides, balancerez-vous  cder aux insinuations de vos chefs,
lorsqu'on ne vous demandera que des sacrifices d'abord trs lgers,
pour amener une rconciliation gnrale? Je connais bien le caractre
de la nation: des chefs qui ont pu vous faire voter des remerciements 
Bouill pour la Saint-Barthlmy des patriotes de Nancy auront-ils de
la peine  amener  une transaction,  un moyen terme, un peuple lass,
et qu'on a pris grand soin jusqu'ici de sevrer des douceurs de la
libert, pendant qu'on affectait d'en appesantir sur lui toutes les
charges, et de lui faire sentir toutes les privations qu'impose le soin
de la conserver? Et voyez comme tout se combine pour excuter ce plan,
et comme l'Assemble nationale elle-mme marche vers ce but avec un
concert merveilleux.

Louis XVI crit  l'Assemble nationale de sa main; il signe qu'_il
prend la fuite_ et l'Assemble, par un mensonge, bien lche,
puisqu'elle pouvait appeler les choses par leur nom au milieu de trois
millions de baonnettes; bien grossier, puisque le roi avait
l'impudence d'crire lui-mme: _on ne m'enlve pas_, je pars pour
revenir vous subjuguer; bien perfide, puisque ce mensonge tendait 
conserver au ci-devant roi sa qualit et le droit de venir nous dicter,
les armes  la main, les dcrets qui lui plairont: l'Assemble
nationale, dis-je, aujourd'hui dans vingt dcrets, a affect d'appeler
la fuite du roi un enlvement. On devine dans quelle vue.

Voulez-vous d'autres preuves que l'Assemble nationale trahit les
intrts de la nation? Quelles mesures a-t-elle prises ce matin? Voici
les principales:

Le ministre de la Guerre continuera de vaquer aux affaires de son
dpartement, sous la surveillance du Comit diplomatique. De mme les
autres ministres. Or, quel est le ministre de la Guerre? C'est un homme
que je n'ai cess de vous dnoncer, qui a constamment suivi les
errements de ses prdcesseurs, perscutant tous les soldats patriotes,
fauteur de tous les officiers aristocrates. Qu'est-ce que le Comit
militaire charg de le surveiller? C'est un comit tout compos de
colonels aristocrates dguiss, et nos ennemis les plus dangereux. Je
n'ai besoin que de leurs oeuvres pour les dmasquer. C'est du Comit
militaire que sont partis dans ces derniers temps les dcrets les plus
funestes  la libert.


(Ici Robespierre a comment quelques-uns de ces dcrets, et, pices 
la main, il a prouv que le Comit militaire regorgeait de tratres,
qu'il n'avait toujours fait qu'un avec Duportail, que Duportail tait
la crature du Comit, et que la surveillance du ministre par le
Comit, son compre, tait une drision.)


Et le ministre des Affaires trangres (a-t-il ajout) quel est-il?
C'est un Montmorin, qui, il y a un mois, il y a quinze jours, vous
rpondait, se faisait caution que le roi _adorait_ la Constitution.
C'est  ce tratre que vous abandonnez les relations extrieures! Sous
la surveillance de qui? Du Comit diplomatique, de ce Comit o rgne
un Andr, et dont un de ses membres me disait qu'un _homme de bien_
qu'un homme qui n'tait pas un tratre  sa patrie, ne pouvait pas y
mettre le pied. Je ne pousserai pas plus loin celle revue. Lessart n'a
pas plus ma confiance que Necker, qui lui a laiss son manteau.
Citoyens, viens-je de vous montrer assez la profondeur de l'abme qui
va engloutir notre libert? Voyez-vous assez clairement la coalition
des ministres du roi, dont je ne croirai jamais que quelques-uns, sinon
tous, n'aient pas su la fuite? Voyez-vous assez clairement la coalition
de vos chefs civils et militaires; elle est telle que je ne puis pas ne
pas croire qu'ils n'aient favoris cette vasion dont ils avouent avoir
t si bien avertis? Voyez-vous cette coalition avec vos Comits, avec
l'Assemble nationale? Et comme si cette coalition n'tait pas assez
forte, je sais que tout  l'heure on va vous proposer  vous-mmes une
runion avec tous nos ennemis les plus connus: dans un moment, tout 89,
le maire, le gnral, les ministres, dit-on, vont arriver ici! Comment
pourrions-nous chapper? Antoine commande les lgions qui vont venger
Csar! Et c'est Octave qui commande les lgions de la rpublique. On
nous parle de runion, de ncessit de se serrer autour des mmes
hommes. Mais quand Antoine fut venu camper  ct de Lpidus, et parla
aussi de se runir, il n'y eut bientt plus que le camp d'Antoine, et
il ne resta plus  Brutus et  Cassius qu' se donner la mort.

Ce que je viens de dire, je jure que c'est dans tous les points
l'exacte vrit. Vous pensez bien qu'on ne l'et pas entendue dans
l'Assemble nationale. Ici mme, parmi vous, je sens que ces vrits ne
sauveront point la nation, sans un miracle de la Providence, qui daigne
veiller mieux que vos chefs sur les gages de la libert. Mais j'ai
voulu du moins dposer dans votre procs-verbal un monument de tout ce
qui va arriver. Du moins, je vous aurai tout prdit; je vous aurai
trac la marche de vos ennemis, et on n'aura rien  me reprocher. Je
sais que par une dnonciation, pour moi dangereuse  faire, mais non
dangereuse pour la chose publique; je sais qu'en accusant, dis-je,
ainsi la presque universalit de mes collgues, les membres de
l'Assemble, d'tre contre-rvolutionnaires, les uns par ignorance, les
autres par terreur, d'autres par ressentiment, par un orgueil bless,
d'autres par une confiance aveugle, beaucoup parce qu'ils sont
corrompus, je soulve contre moi tous les amours-propres, j'aiguise
mille poignards, et je me dvoue  toutes les haines; je sais le sort
qu'on me garde; mais si, dans les commencements de la rvolution, et
lorsque j'tais  peine aperu dans l'Assemble nationale, si, lorsque
je n'tais vu que de ma conscience, j'ai fait le sacrifice de ma vie 
la vrit,  la libert,  la patrie, aujourd'hui que les suffrages de
mes concitoyens, qu'une bienveillance universelle, que trop
d'indulgence, de reconnaissance, d'attachement m'ont bien pay de ce
sacrifice, je recevrai presque comme un bienfait une mort qui
m'empchera d'tre tmoin des maux que je vois invitables. Je viens de
faire le procs  l'Assemble nationale, je lui dfie de faire le mien.



      *      *      *      *      *      *      *      *      *



_Discours sur l'inviolabilit royale_ prononc par Robespierre 
l'Assemble constituante le 14 juillet 1791 (14 juillet 1791)



Messieurs, je ne veux pas rpondre  certain reproche de rpublicanisme
qu'on voudrait attacher  la cause de la justice et de la vrit: je ne
veux pas non plus provoquer une dcision svre contre un individu;
mais je viens combattre des opinions dures et cruelles, pour y
substituer des mesures douces et salutaires  la cause publique: je
viens surtout dfendre les principes sacrs de la libert, non pas
contre de vaines calomnies qui sont des hommages, mais contre une
doctrine machiavlique dont les progrs semblent la menacer d'une
entire subversion. Je n'examinerai donc pas s'il est vrai que la fuite
de Louis XVI soit le crime de M. Bouille, de quelques aides de camp, de
quelques gardes du corps et de la gouvernante du fils du roi; je
n'examinerai pas si le roi a fui volontairement de lui-mme, ou si de
l'extrmit des frontires un citoyen l'a enlev par la force de ses
conseils; je n'examinerai pas si les peuples en sont encore aujourd'hui
au point de croire qu'on enlve les rois comme les femmes; je
n'examinerai pas non plus si, comme l'a pens M. le rapporteur, le
dpart du roi n'tait qu'un voyage sans sujet, une absence
indiffrente, ou s'il faut le lier  tous les vnements qui ont
prcd; s'il tait la suite ou le complment des conspirations
impunies, et par consquent toujours renaissantes, contre la libert
publique; je n'examinerai pas mme si la dclaration signe de la main
du roi en explique le motif, ou si cet acte est la preuve de cet
attachement sincre  la rvolution que Louis XVI avait profess
plusieurs fois d'une manire si nergique: je veux examiner la conduite
du roi, et parler de lui comme je parlerais d'un roi de la Chine. Je
veux examiner, avant tout, quelles sont les bornes du principe de
l'inviolabilit.

Le crime lgalement impuni est en soi une monstruosit rvoltante dans
l'ordre social, ou plutt il est le renversement absolu de l'ordre
social: si le crime est commis par le premier fonctionnaire public, par
le magistrat suprme, je ne vois l que deux raisons de plus de svir:
la premire, que le coupable tait li  la patrie par un devoir plus
saint; la seconde, que, comme il est arm d'un grand pouvoir, il est
bien plus dangereux de ne pas rprimer ses attentats.

Le roi est inviolable, dites-vous; il ne peut pas tre puni: telle est
la loi... Vous vous calomniez vous-mmes! Non, jamais vous n'avez
dcrt qu'il y et un homme au-dessus des lois; un homme qui pourrait
impunment attenter  la libert,  l'existence de la nation, et
insulter paisiblement, dans l'opulence et dans la gloire, au dsespoir
d'un peuple malheureux et dgrad! Non, vous ne l'avez pas fait: si
vous aviez os porter une pareille loi, le peuple franais n'y aurait
pas cru, ou un cri d'indignation universelle vous et appris que le
souverain reprenait ses droits!

Vous avez dcrt l'inviolabilit; mais aussi, messieurs, avez-vous
jamais eu quelque doute sur l'intention qui vous avait dict ce dcret?
Avez-vous jamais pu vous dissimuler  vous-mmes que l'inviolabilit du
roi tait intimement lie  la responsabilit des ministres; que vous
aviez dcrt l'une et l'autre, parce que, dans le fait, vous aviez
transfr du roi aux ministres l'exercice rel de la puissance
excutive, et que, les ministres tant les vritables coupables,
c'tait sur eux que devaient porter les prvarications que le pouvoir
excutif pourrait faire? De ce systme, il rsulte que le roi ne peut
commettre aucun mal en administration; puisque aucun acte du
gouvernement ne peut maner de lui, et que ceux qu'il pourrait faire
sont nuls et sans effet; que, d'un autre ct, la loi conserve toute sa
puissance contre lui. Mais, messieurs, s'agit-il d'un acte personnel 
un individu revtu du titre de roi? S'agit-il, par exemple, d'un
assassinat commis par cet individu? Cet acte est-il nul et sans effet,
ou bien y a-t-il l un ministre qui signe et qui rponde?

Mais, nous a-t-on dit, si le roi commettait un crime, il faudrait que
la loi chercht la main qui a fait mouvoir son bras... Mais, si le roi,
en sa qualit d'homme, et ayant reu de la nature la facult du
mouvement spontan, avait remu son bras sans agent tranger, quelle
serait donc la personne responsable?

Mais, a-t-on dit encore, si le roi poussait les choses  certains
excs, on lui nommerait un rgent... Mais, si on lui nommait un rgent,
il serait encore roi; il serait donc encore investi du privilge de
l'inviolabilit: que les Comits s'expliquent donc clairement, et
qu'ils nous disent si, dans ce cas, le roi serait encore inviolable?

La meilleure preuve qu'un systme est absurde, c'est lorsque ceux qui
le professent n'oseraient avouer les consquences qui en rsultent. Or,
c'est  vous que je le demande, vous qui soutenez ce systme avec tant
d'nergie, si un roi dpouille par la force la veuve et l'orphelin,
s'il engloutit dans ses vastes domaines la vigne du pauvre et le champ
du pre de famille, s'il achte les juges pour conduire le poignard des
lois dans le sein de l'innocent, la loi lui dira-t-elle: Sire, vous
l'avez fait sans crime; ou bien: Vous avez le droit de commettre
impunment tous les crimes qui paratront agrables  votre Majest!...

Lgislateurs, rpondez vous-mmes sur vous-mmes. Si un roi gorgeait
votre fils sous vos yeux, s'il outrageait votre femme et votre fille,
lui diriez-vous: Sire, vous usez de votre droit; nous vous avons tout
permis!... Permettriez-vous au citoyen de se venger? Alors vous
substituez la violence particulire, la justice prive de chaque
individu,  la justice calme et salutaire de la loi; et vous appelez
cela tablir l'ordre public, et vous osez dire que l'inviolabilit
absolue est le soutien, la base immuable de l'ordre social!

Mais, messieurs, qu'est-ce que toutes ces hypothses particulires,
qu'est-ce que tous ces forfaits, auprs de ceux qui menacent le salut
et le bonheur du peuple? Si un roi appelait sur sa patrie toutes les
horreurs de la guerre civile et trangre; si,  la tte d'une arme de
rebelles et d'trangers, il venait ravager son propre pays, et
ensevelir sous les ruines la libert et le bonheur du monde entier,
serait-il inviolable?

Le roi est inviolable! Mais vous l'tes aussi, vous! Mais avez-vous
tendu cette inviolabilit jusqu' la facult de commettre le crime? Et
oserez-vous dire que les reprsentants du souverain ont des droits
moins tendus pour leur sret individuelle que celui dont ils sont
venus restreindre le pouvoir, celui  qui ils ont dlgu, au nom de la
nation, le pouvoir dont il est revtu? Le roi est inviolable! Mais les
peuples ne le sont-ils pas aussi? Le roi est inviolable par une
fiction; les peuples le sont par le droit sacr de la nature; et que
faites-vous en couvrant le roi de l'gide de l'inviolabilit, si vous
n'immolez l'inviolabilit des peuples  celle des rois? Il faut en
convenir, on ne raisonne de cette manire que dans la cause des rois...
Et que fait-on en leur faveur? Rien; mais on fait tout contre eux; car
d'abord, en levant un homme au-dessus des lois, en lui assurant le
pouvoir d'tre criminel impunment, on le pousse, par une pente
irrsistible, dans tous les vices et dans tous les excs; on le rend le
plus vil, et, par consquent, le plus malheureux des hommes; on le
dsigne comme un objet de vengeance personnelle  tous les innocents
qu'il a outrags,  tous les citoyens qu'il a perscuts; car la loi de
la nature, antrieure aux lois de la socit, crie  tous les hommes
que, lorsque la loi ne les venge point, ils recouvrent le droit de se
venger eux-mmes; et c'est ainsi que les prtendus aptres de l'ordre
public renversent tout, jusqu'aux principes du bon sens et de l'ordre
social! On invoque les lois pour qu'un homme paisse impunment violer
les lois! Ou invoque les lois pour qu'il puisse les enfreindre!

O vous, qui pouvez croire qu'une telle supposition est problmatique,
avez-vous rflchi sur la supposition bizarre et dsastreuse d'une
nation qui serait rgie par un roi criminel de lse-nation? Combien ne
paratrait-elle pas vile et lche aux nations trangres, celle qui
leur donnerait le spectacle scandaleux d'un homme assis sur le trne
pour opprimer la libert, pour opprimer la vertu! Que deviendraient
toutes ces fastueuses dclamations avec lesquelles on vient vanter sa
gloire et sa libert? Mais au dedans, quelle source ternelle et
horrible de divisions, o le magistrat suprme est suspect aux
citoyens! Comment les rappellera-t-il  l'obissance aux lois contre
lesquelles il s'est lui-mme dclar? Comment les juges pourront-ils
rendre la justice en son nom? Comment les magistrats ne seront-ils pas
tents de se couvrir le visage par pudeur, lorsqu'ils condamneront la
fraude et la mauvaise foi au nom d'un homme qui n'aurait pas respect
sa foi? Quel coupable sur l'chafaud ne pourra pas accuser cette
trange et cruelle partialit des lois qui met une telle distance entre
le crime et le crime, entre un homme et un homme, entre un coupable et
un homme bien plus coupable encore!

Messieurs, une rflexion bien simple, si l'on ne s'obstinait 
l'carter, terminerait cette discussion. On ne peut envisager que deux
hypothses en prenant une rsolution semblable  celle que je combats;
ou bien le roi que je supposerais coupable envers une nation
conserverait encore toute l'nergie de l'autorit dont il tait d'abord
revtu, ou bien les ressorts du gouvernement se relcheraient dans ses
mains. Dans le premier cas, le rtablir dans toute sa puissance,
n'est-ce pas videmment exposer la libert publique  un danger
perptuel? Et  quoi voulez-vous qu'il emploie le pouvoir immense dont
vous le revtez, si ce n'est  faire triompher ses passions
personnelles, si ce n'est  attaquer la libert et les lois,  se
venger de ceux qui auront constamment dfendu contre lui la cause
publique? Au contraire, les ressorts du gouvernement se relchent-ils
dans ses mains, alors les rnes du gouvernement flottent ncessairement
entre les mains de quelques factieux qui le serviront, le trahiront, le
caresseront, l'intimideront tour  tour, pour rgner sous son nom.
Messieurs, rien ne convient aux factieux et aux intrigants comme un
gouvernement faible: c'est seulement sous ce point de vue qu'il faut
envisager la question actuelle; qu'on me garantisse contre ce danger,
qu'on garantisse la nation de ce gouvernement o pourraient dominer les
factieux, et je souscris  tout ce que vos Comits pourront vous
proposer.

Qu'on m'accuse, si l'on veut, de rpublicanisme; je dclare que
j'abhorre toute espce de gouvernement o les factieux rgnent. Il ne
suffit pas de secouer le joug d'un despote, si l'on doit retomber sous
le joug d'un autre despotisme: l'Angleterre ne s'affranchit du joug de
l'un de ses rois que pour retomber sous le joug plus avilissant encore
d'un petit nombre de ses concitoyens. Je ne vois point parmi nous, je
l'avoue, le gnie puissant qui pourrait jouer le rle de Cromwell: je
ne vois pas non plus personne dispos  le souffrir; mais je vois des
coalitions plus actives et plus puissantes qu'il ne convient  un
peuple libre; mais je vois des citoyens qui runissent entre leurs
mains des moyens trop varis et trop puissants d'influencer l'opinion;
mais la perptuit d'un tel pouvoir dans les mmes mains pourrait
alarmer la libert publique. Il faut rassurer la nation contre la trop
longue dure d'un gouvernement oligarchique. Cela est-il impossible,
messieurs, et les factions qui pourraient s'lever, se fortifier, se
coaliser, ne seraient-elles pas un peu ralenties, si l'on voyait dans
une perspective plus prochaine la fin du pouvoir immense dont nous
sommes revtus, si elles n'taient plus favorises en quelque sorte par
la suspension indfinie de la nomination des nouveaux reprsentants de
la nation, dans un temps o il faudrait profiter peut-tre du calme qui
nous reste, dans un temps o l'esprit public, veill par les dangers
de la patrie, semble nous promettre les choix les plus heureux? La
nation ne verra-t-elle pas avec quelque inquitude la prolongation
indfinie de ces dtails ternels qui peuvent favoriser la corruption
et l'intrigue? Je souponne qu'elle le voit ainsi, et du moins, pour
mon compte personnel, je crains les factions, je crains les dangers.

Messieurs, aux mesures que vous ont proposes les Comits, il faut
substituer des mesures gnrales, videmment puises dans l'intrt de
la paix et de la libert. Ces mesures proposes, il faut vous en dire
un mot: elles ne peuvent que vous dshonorer, et, si j'tais rduit 
voir sacrifier aujourd'hui les premiers principes de la libert, je
demanderais au moins la permission de me dclarer l'avocat de tous les
accuss; je voudrais tre le dfenseur des trois gardes du corps, de la
gouvernante du Dauphin, de M. Bouill lui-mme. Dans les principes de
vos Comits, le roi n'est pas coupable; il n'y a point de dlit!...
Mais partout o il n'y a pas de dlit, il n'y a pas de complices.
Messieurs, si pargner un coupable est une faiblesse, immoler un
coupable plus faible au coupable puissant, c'est une injustice. Vous ne
pensez pas que le peuple franais soit assez vil pour se repatre du
spectacle du supplice de quelques victimes subalternes; ne pensez pas
qu'il voie sans douleurs ses reprsentants suivre encore la marche
ordinaire des esclaves, qui cherchent toujours  sacrifier le faible au
fort, et ne cherchent qu' tromper et  abuser le peuple pour prolonger
impunment l'injustice et la tyrannie! Non, Messieurs, il faut ou
prononcer sur tous les coupables, ou prononcer l'absolution gnrale de
tous les coupables. Voici, en dernier mot, l'avis que je propose.

Je propose que l'Assemble dcrte qu'elle consultera le voeu de la
nation pour statuer sur le sort du roi; en second lieu, que l'Assemble
nationale lve le dcret qui suspend la nomination des reprsentants
ses successeurs; 3 qu'elle admette la question pralable sur l'avis
des Comits.

Et si les principes que j'ai rclams pouvaient tre mconnus, je
demande au moins que l'Assemble nationale ne se souille pas par une
marque de partialit contre les complices prtendus d'un dlit sur
lequel on veut jeter un voile.



      *      *      *      *      *      *      *      *      *



_Discours par Maximilien Robespierre  l'Assemble nationale sur la
ncessit de rvoquer les dcrets qui attachent l'exercice des droits
du citoyen  la contribution du marc d'argent, ou d'un nombre dtermin
de journes d'ouvriers_ (11 aot 1791)



Messieurs,


J'ai dout un moment si je devais vous proposer mes ides sur des
dispositions que vous paraissiez avoir adoptes. Mais j'ai vu qu'il
s'agissait de dfendre la cause de la nation et de la libert, ou de la
trahir par mon silence; et je n'ai plus balanc. J'ai mme entrepris
cette tche avec une confiance d'autant plus ferme que la passion
imprieuse de la justice et du bien public qui me l'imposait m'tait
commune avec vous, et que ce sont vos propres principes et votre propre
autorit que j'invoque en leur faveur.

Pourquoi sommes-nous rassembls dans ce temple des lois? Sans doute
pour rendre  la nation franaise l'exercice des droits
imprescriptibles qui appartiennent  tous les hommes. Tel est l'objet
de toute constitution politique. Elle est juste, elle est libre, si
elle le remplit; elle n'est qu'un attentat contre l'humanit, si elle
le contrarie.

Vous avez vous-mmes reconnu cette vrit d'une manire frappante,
lorsque, avant de commencer votre grand ouvrage, vous avez dcid qu'il
fallait dclarer solennellement ces droits sacrs, qui sont comme les
bases ternelles sur lesquelles il doit reposer.

"Tous les hommes naissent et demeurent libres et gaux en droits.

"La souverainet rside essentiellement dans la nation.

"La loi est l'expression de la volont gnrale. Tous les citoyens ont
le droit de concourir  sa formation, soit par eux-mmes, soit par
leurs reprsentants librement lus.

"Tous les citoyens sont admissibles  tous les emplois publics, sans
aucune autre distinction que celle de leurs vertus et de leurs talents."

Voil les principes que vous avez consacrs: il sera facile maintenant
d'apprcier les dispositions que je me propose de combattre; il suffira
de les rapprocher de ces rgles invariables de la socit humaine.

Or, 1 La loi est-elle l'expression de la volont gnrale, lorsque le
plus grand nombre de ceux pour qui elle est faite ne peuvent concourir
en aucune manire  sa formation? Non. Cependant, interdire  tous ceux
qui ne paient pas une contribution gale  trois journes d'ouvrier le
droit mme de choisir les lecteurs destins  nommer les membres de
l'Assemble lgislative, qu'est-ce autre chose que rendre la majeure
partie des Franais absolument trangre  la formation de la loi?
Cette disposition est donc essentiellement anticonstitutionnelle et
antisociale.

2 Les hommes sont-ils gaux en droit, lorsque, les uns jouissant
exclusivement de la facult de pouvoir tre lus membres du Corps
lgislatif ou des autres tablissements publics, les autres de celle de
les nommer seulement, les autres restent privs en mme temps de tous
ces droits? Non. Telles sont cependant les monstrueuses diffrences
qu'tablissent entre eux les dcrets qui rendent un citoyen actif ou
passif, moiti actif, et moiti passif, suivant les divers degrs de
fortune qui lui permettent de payer trois journes, dix journes
d'imposition directe, ou un marc d'argent. Toutes ces dispositions sont
donc essentiellement anticonstitutionnelles et antisociales.

3 Les hommes sont-ils admissibles  tous les emplois publics, sans
autre distinction que celle des vertus et des talents, lorsque
l'impuissance d'acquitter la contribution exige les carte de tous les
emplois publics, quels que soient leurs vertus et leurs talents? Non.
Toutes ces dispositions sont donc essentiellement
anticonstitutionnelles et antisociales.

4 Enfin la nation est-elle souveraine, quand le plus grand nombre des
individus qui la composent est dpouill des droits politiques qui
constituent la souverainet? Non. Et cependant vous venez de voir que
ces mmes dcrets les ravissent  la plus grande partie des Franais.
Que serait donc votre dclaration des droits, si ces dcrets pouvaient
subsister? Une vaine formule. Que serait La nation? Esclave; car la
libert consiste  obir aux lois qu'on s'est donnes, et la servitude
 tre contraint de se soumettre  une volont trangre. Que serait
votre Constitution? Une vritable aristocratie; car l'aristocratie est
l'tat o une portion des citoyens est souveraine et le reste sujette.
Et quelle aristocratie! la plus insupportable de tontes, celle des
riches.

Tous les hommes _ns et domicilis_ en France sont membres de la
socit politique qu'on appelle la nation franaise, c'est--dire
citoyens franais. Ils le sont par la nature des choses et par les
premiers principes du droit des gens. Les droits attachs  ce titre ne
dpendent ni de la fortune que chacun d'eux possde, ni de la quotit
de l'imposition  laquelle il est soumis, parce que ce n'est point
l'impt qui nous fait citoyens; la qualit de citoyen oblige seulement
 contribuer  la dpense commune de l'Etat, suivant ses facults. Or,
vous pouvez donner des lois aux citoyens, mais vous ne pouvez pas les
anantir.

Les partisans du systme que j'attaque ont eux-mmes senti cette
vrit, puisque, n'osant contester la qualit de citoyen  ceux qu'ils
condamnaient  l'exhrdation politique, ils se sont borns  luder le
principe de l'galit qu'elle suppose ncessairement, par la
distinction de citoyens actifs et de citoyens inactifs. Comptant sur la
facilit avec laquelle on gouverne les hommes par les mots, ils ont
essay de nous donner le change en publiant, par cette expression
nouvelle, la violation la plus manifeste des droits de l'homme.

Mais qui peut tre assez stupide pour ne pas apercevoir que ce mot ne
peut ni changer les principes, ni rsoudre la difficult; puisque
dclarer que tels citoyens ne seront point actifs, ou dire qu'ils
n'exerceront plus les droits politiques attachs au titre de citoyen,
c'est exactement la mme chose dans l'idiome de ces subtils politiques.
Or, je leur demanderai toujours de quel droit ils peuvent ainsi frapper
d'inactivit et de paralysie leurs concitoyens et leurs commettants; je
ne cesserai de rclamer contre cette locution insidieuse et barbare,
qui souillera  la fois et notre code et notre langue, si nous ne nous
htons de l'effacer de l'une et de l'autre, afin que le mot de libert
ne soit pas lui-mme insignifiant et drisoire.

Qu'ajouterai-je  des vrits si videntes? Rien pour les reprsentants
de la nation dont l'opinion et le voeu ont dj prvenu ma demande; il
ne me reste qu' rpondre aux dplorables sophismes sur lesquels les
prjugs et l'ambition d'une certaine classe d'hommes s'efforcent
d'tayer la doctrine dsastreuse que je combats; c'est  ceux-l
seulement que je vais parler.

Le peuple! des gens qui n'ont rien! les dangers de la corruption!
l'exemple de l'Angleterre, celui des peuples que l'on suppose libres.
Voil les arguments que l'on oppose  la justice et  la raison.

Je ne devrais rpondre que ce seul mot: Le peuple, cette multitude
d'hommes dont je dfends la cause, ont des droits qui ont la mme
origine que les vtres. Qui vous a donn le pouvoir de les leur ter?

L'utilit gnrale, dites-vous! Mais est-il rien d'utile que ce qui est
juste et honnte? Et cette maxime ternelle ne s'applique-t-elle pas
surtout  l'organisation sociale? Et si le but de la socit est le
bonheur de tous, la conservation des droits de l'homme, que faut-il
penser de ceux qui veulent l'tablir sur la puissance de quelques
individus, et sur l'avilissement et la nullit du reste du genre
humain? Quels sont donc ces sublimes politiques qui applaudissent
eux-mmes  leur propre gnie, lorsque,  force de laborieuses
subtilits, ils sont enfin parvenus  substituer leurs vaines
fantaisies aux principes immuables que l'ternel lgislateur a lui-mme
gravs dans le coeur de tous les hommes?

L'Angleterre! Eh! que vous importe l'Angleterre et sa vicieuse
Constitution, qui a pu vous paratre libre lorsque vous tiez descendus
au dernier degr de la servitude, mais qu'il faut cesser enfin de
vanter par ignorance ou par habitude? Les peuples libres! o sont-ils?
Que vous prsente l'histoire de ceux que vous honorez de ce nom, si ce
n'est des agrgations d'hommes plus ou moins loignes des routes de la
raison et de la nature, plus ou moins asservies, sous des gouvernements
que le hasard, l'ambition ou la force avaient tablis? Est-ce donc pour
copier servilement les erreurs ou les injustices qui ont si longtemps
dgrad et opprim l'espce humaine, que l'ternelle providence vous a
appels, seuls depuis l'origine du monde,  rtablir sur la terre
l'empire de la justice et de la libert, au sein des plus vives
lumires qui aient jamais clair la raison publique, au milieu des
circonstances presque miraculeuses qu'elle s'est plu  rassembler pour
vous assurer le pouvoir de rendre  l'homme son bonheur, ses vertus et
sa dignit premire?

Sentent-ils bien tout le poids de cette sainte mission, ceux qui, pour
toute rponse  nos justes plaintes, se contentent de nous dire
froidement: "Avec tous ses vices, notre Constitution est encore la
meilleure qui ait exist"? Est-ce donc pour que vous laissiez
nonchalamment, dans cette Constitution, des vices essentiels, qui
dtruisent les premires bases de l'ordre social, que 26 millions
d'hommes ont mis entre vos mains le redoutable dpt de leurs
destines? Ne dirait-on pas que la rforme d'un grand nombre d'abus et
plusieurs lois utiles soient autant de grces accordes au peuple, qui
dispensent de faire davantage en sa faveur? Non, tout le bien que vous
avez fait tait un devoir rigoureux. L'omission de celui que vous
pouvez faire serait une prvarication, le mal que vous pouvez, un crime
de lse-nation et de lse-humanit. Il y a plus: si vous ne faites tout
pour la libert, vous n'avez rien fait. Il n'y a pas deux manires
d'tre libre: il faut l'tre entirement, ou redevenir esclave. La
moindre ressource laisse au despotisme rtablira bientt sa puissance.
Que dis-je? Dj il vous environne de ses sductions et de son
influence; bientt il vous accablerait de sa force. O vous qui,
contents d'avoir attach vos noms  un grand changement, ne vous
inquitez pas s'il suffit pour assurer le bonheur des hommes, ne vous y
trompez pas; le bruit des loges que l'tonnement et la lgret font
retentir autour de vous s'vanouira bientt; la postrit, comparant la
grandeur de vos devoirs et l'immensit de vos ressources avec les vices
essentiels de votre ouvrage, dira de vous avec indignation: "Ils
pouvaient rendre les hommes heureux et libres, mais ils ne l'ont pas
voulu; ils n'en taient pas dignes."

Mais, dites-vous, le peuple! des gens qui n'ont rien  perdre! pourront
donc, comme nous, exercer tous les droits de citoyens?

Des gens qui n'ont rien  perdre! Que ce langage de l'orgueil en dlire
est injuste et faux aux yeux de la vrit!

Ces gens dont vous parlez sont apparemment des hommes qui vivent, qui
subsistent, au sein de la socit, sans aucun moyen de vivre et de
subsister. Car s'ils sont pourvus de ces moyens-l, ils ont, ce me
semble, quelque chose  perdre ou  conserver. Oui, les grossiers
habits qui me couvrent, l'humble rduit o j'achte le droit de me
retirer et de vivre en paix; le modique salaire avec lequel je nourris
ma femme, mes enfants; tout cela, je l'avoue, ce ne sont point des
terres, des chteaux, des quipages; tout cela s'appelle _rien_,
peut-tre, pour le luxe et pour l'opulence; mais c'est quelque chose
pour l'humanit; c'est une proprit sacre, aussi sacre sans doute
que les brillants domaines de la richesse.

Que dis-je! ma libert, ma vie, le droit d'obtenir sret ou vengeance
pour moi et pour ceux qui me sont chers, le droit de repousser
l'oppression, celui d'exercer librement toutes les facults de mon
esprit et de mon coeur; tous ces biens si doux, les premiers de ceux
que la nature a dpartis  l'homme, ne sont-ils pas confis, comme les
vtres,  la garde des lois? Et vous dites que je n'ai point d'intrt
 ces lois; et vous voulez me dpouiller de la part que je dois avoir,
comme vous, dans l'administration de la chose publique, et cela par la
seule raison que vous tes plus riches que moi! Ah! si la balance
cessait d'tre gale, n'est-ce pas en faveur des citoyens les moins
aiss qu'elle devrait pencher? Les lois, l'autorit publique n'est-elle
pas tablie pour protger la faiblesse contre l'injustice et
l'oppression? C'est donc blesser tous les principes sociaux que de la
placer tout entire entre les mains des riches.

Mais les riches, les hommes puissants ont raisonn autrement. Par un
trange abus des mots, ils ont restreint  certains objets l'ide
gnrale de proprit; ils se sont appels seuls propritaires; ils ont
prtendu que les propritaires seuls taient dignes du nom de citoyen;
ils ont nomm leur intrt particulier l'intrt gnral, et, pour
assurer le succs de cette prtention, ils se sont empars de toute la
puissance sociale. Et nous,  faiblesse des hommes! nous qui prtendons
les ramener aux principes de l'galit et de la justice, c'est encore
sur ces absurdes et cruels prjugs que nous cherchons, sans nous en
apercevoir,  lever notre Constitution!

Mais quel est donc, aprs tout, ce rare mrite, de payer un marc
d'argent ou telle autre imposition  laquelle vous attachez de si
hautes prrogatives? Si vous portez au trsor public une contribution
plus considrable que la mienne, n'est-ce pas par la raison que la
socit vous a procur de plus grands avantages pcuniaires? Et, si
nous voulons presser cette ide, quelle est la source de cette extrme
ingalit des fortunes qui rassemble toutes les richesses en un petit
nombre de mains? Ne sont-ce pas les mauvaises lois, les mauvais
gouvernements, enfin tous les vices des socits corrompues? Or,
pourquoi faut-il que ceux qui sont les victimes de ces abus soient
encore punis de leur malheur par la perte de la dignit de citoyens? Je
ne vous envie point le partage avantageux que vous avez reu, puisque
cette ingalit est un mal ncessaire ou incurable: mais ne m'enlevez
pas du moins les biens imprescriptibles qu'aucune loi humaine ne peut
me ravir. Permettez mme que je puisse tre fier quelquefois d'une
honorable pauvret, et ne cherchez point  m'humilier par
l'orgueilleuse prtention de vous rserver la qualit de souverain,
pour ne me laisser que celle de sujet.

Mais le peuple!... mais la corruption!

Ah! cessez, cessez de profaner ce nom touchant et sacr du peuple, en
le liant  l'ide de la corruption. Quel est celui qui, parmi des
hommes gaux en droits, ose dclarer ses semblables indignes d'exercer
les leurs pour les en dpouiller  son profit? Et certes, si vous vous
permettez de fonder une pareille condamnation sur des prsomptions de
corruptibilit, quel terrible pouvoir vous vous arrogez sur l'humanit!
O sera le terme de vos proscriptions?

Mais est-ce bien sur ceux qui ne paient point le marc d'argent qu'elles
doivent tomber, ou sur ceux qui paient beaucoup au del? Oui, en dpit
de toute prvention en faveur des vertus que donne la richesse, j'ose
croire que vous en trouverez autant dans la classe des citoyens les
moins aiss que dans celle des plus opulents. Croyez-vous de bonne foi
qu'une vie dure et laborieuse enfante plus de vices que la mollesse, le
luxe et l'ambition, et avez-vous moins de confiance dans la probit de
nos artisans et de nos laboureurs, qui, suivant votre tarif, ne seront
presque jamais citoyens actifs, que dans celle des traitants, des
courtisans, de ceux que vous appeliez grands seigneurs, qui, d'aprs le
mme tarif, le seraient six cents fois? Je veux venger une fois ceux
que vous nommez le _peuple_ de ces calomnies sacrilges.

Etes-vous donc faits pour l'apprcier, et pour connatre les hommes,
vous qui, depuis que votre raison s'est dveloppe, ne les avez jugs
que d'aprs les ides absurdes du despotisme et de l'orgueil fodal;
vous qui, accoutums au jargon bizarre qu'il a invent, avez trouv
simple de dgrader la plus grande partie du genre humain par les mots
de _canaille_, de _populace_; vous qui avez rvl au monde qu'il
existait des gens sans naissance, comme si tous les hommes qui vivent
n'taient pas ns; _des gens de rien_ qui taient des hommes de mrite,
et _d'honntes gens_, _des gens comme il faut_ qui taient les plus
vils et les plus corrompus de tous les hommes? Ah! sans doute, on peut
vous permettre de ne pas rendre au peuple toute la justice qui lui est
due. Pour moi, j'atteste tous ceux que l'instinct d'une me noble et
sensible a rapprochs de lui et rendus dignes de connatre et d'aimer
l'galit, qu'en gnral il n'y a rien d'aussi juste ni d'aussi bon que
le peuple, toutes les fois qu'il n'est point irrit par l'excs de
l'oppression; qu'il est reconnaissant des plus faibles gards qu'on lui
tmoigne, du moindre bien qu'on lui fait, du mal mme qu'on ne lui fait
pas; que c'est chez lui qu'on trouve, sous des dehors que nous appelons
grossiers, des mes franches et droites, un bon sens et une nergie que
l'on chercherait longtemps en vain dans la classe qui le ddaigne. Le
peuple ne demande que le ncessaire, il ne veut que justice et
tranquillit; les riches prtendent  tout, ils veulent tout envahir et
tout dominer. Les abus sont l'ouvrage et le domaine des riches, ils
sont les flaux du peuple, l'intrt du peuple est l'intrt gnral,
celui des riches est l'intrt particulier; et vous voulez rendre le
peuple nul et les riches tout-puissants.

M'opposera-t-on encore ces inculpations ternelles dont on n'a cess de
le charger depuis l'poque o il a secou le joug des despotes jusqu'
ce moment, comme si le peuple entier pouvait tre accus de quelques
actes de vengeance locaux et particuliers, exercs au commencement
d'une rvolution inespre, o, respirant enfin d'une si longue
oppression, il tait dans un tat de guerre avec tous ses tyrans? Que
dis-je? Quel temps a donc jamais fourni des preuves plus clatantes de
sa bont naturelle, que celui o, arm d'une force irrsistible, il
s'est tout  coup arrt lui-mme pour rentrer dans le calme  la voix
de ses reprsentants? O vous qui vous montrez si inexorables pour
l'humanit souffrante et si indulgents pour ses oppresseurs, ouvrez
l'histoire, et jetez les yeux autour de vous, comptez les crimes des
tyrans, et jugez entre eux et le peuple!

Que dis-je? A ces efforts mmes qu'ont faits les ennemis de la
rvolution pour le calomnier auprs de ses reprsentants, pour vous
calomnier auprs de lui, pour vous suggrer des mesures propres 
touffer sa voix, ou  abattre son nergie, ou  garer son
patriotisme, pour prolonger l'ignorance de ses droits, en lui cachant
vos dcrets;  la patience inaltrable avec laquelle il a support tous
ses maux et attendu un ordre de choses plus heureux, comprenons que le
peuple est le seul appui de la libert. Eh! qui pourrait donc supporter
l'ide de le voir dpouill de ces droits par la rvolution mme qui
est due  son courage; au tendre et gnreux attachement avec lequel il
a dfendu ses reprsentants? Est-ce aux riches, est-ce aux grands que
vous devez cette glorieuse insurrection qui a sauv la France et vous?
Ces soldats, qui ont dpos leurs armes aux pieds de la patrie alarme,
n'taient-ils donc pas du peuple? Ceux qui les conduisaient contre
vous,  quelles classes appartenaient-ils?... Etait-ce donc pour vous
aider  dfendre ses droits et sa dignit qu'il combattait alors, ou
pour vous assurer le pouvoir de les anantir? Est-ce pour retomber sous
le joug de l'aristocratie des riches qu'il a bris avec vous le joug de
l'aristocratie fodale?

Jusqu'ici je me suis prt au langage de ceux qui semblent vouloir
dsigner par le mot peuple une classe d'hommes spare,  laquelle ils
attachent une certaine ide d'infriorit et de mpris. Il est temps de
s'exprimer avec plus de prcision, en rappelant que le systme que nous
combattons proscrit les neuf diximes de la nation, qu'il efface mme
de la liste de ceux qu'il appelle citoyens actifs une multitude
innombrable d'hommes que les prjugs mmes de l'orgueil avaient
respecte, distingus par leur ducation, par leur industrie et par
leur fortune mme.

Telle est en effet la nature de cette institution, qu'elle porte sur
les plus absurdes contradictions, et que, prenant la richesse pour
mesure des droits du citoyen, elle s'carte de cette rgle mme en les
attachant  ce qu'on appelle impositions directes, quoiqu'il soit
vident qu'un homme qui paie des impositions indirectes considrables
peut Jaotr d'une plus grande fortune que celui qui n'est soumis qu'
une imposition directe modre. Mais comment a-t-on pu imaginer de
faire dpendre les droits sacrs des hommes de la mobilit des systmes
de finances, des variations, des bigarrures que le ntre prsente dans
les diffrentes parties du mme Etat? Quel systme que celui o un
homme, qui est citoyen sur tel point du territoire franais, cesse de
l'tre, ou en tout ou en partie, s'il passe sur tel autre point; o
celui qui l'est aujourd'hui ne le sera plus demain, si sa fortune
prouve un revers!

Quel systme que celui o l'honnte homme, dpouill par un injuste
oppresseur, retombe dans la classe des _ilotes_, tandis que l'autre
s'lve par son crime mme au rang des citoyens; o un pre voit
crotre, avec le nombre de ses enfants, la certitude qu'il ne leur
laissera point ce titre avec la faible portion de son patrimoine
divis; o tous les fils de famille, dans la moiti de l'empire, ne
peuvent trouver une patrie qu'au moment o ils n'ont plus de pre!...
Enfin,  quoi tient cette superbe prrogative de membre du Souverain,
si le rpartiteur des contributions publiques est matre de me la
ravir, en diminuant d'un sou ma cotisation; si elle est soumise  la
fois et aux caprices des hommes et  l'inconstance de la fortune?

Mais fixez surtout votre attention sur les funestes inconvnients qu'il
doit ncessairement entraner. Quelles armes puissantes ne va-t-il pas
donner  l'intrigue? Combien de prtextes au despotisme et 
l'aristocratie, pour carter des assembles publiques les hommes les
plus ncessaires  la dfense de la libert, et livrer la destine de
l'Etat  la merci d'un certain nombre de riches et d'ambitieux! Dj
une prompte exprience nous a rvl tous les dangers de cet abus. Quel
ami de la libert et de l'humanit n'a pas gmi de voir, dans les
premires assembles d'lection, formes sous les auspices de la
constitution nouvelle, la reprsentation nationale rduite, pour ainsi
dire,  une poigne d'individus? Quel spectacle dplorable, que celui
que nous ont donn ces villes, ces contres o des citoyens disputaient
aux citoyens le pouvoir d'exercer des droits communs  tous; o des
officiers municipaux, o les reprsentants du peuple, par des taxes
arbitraires et exagres des journes d'ouvrier, semblaient mettre au
plus haut prix possible la qualit de citoyen actif! Puissions-nous ne
pas bientt ressentir les funestes effets de ces attentats contre les
droits du peuple! Mais c'est  vous seuls qu'il appartient de les
prvenir. Ces prcautions mmes que vous avez voulu prendre pour
adoucir la rigueur des dcrets dont je parle, soit en rduisant  20
sols le plus haut prix des journes d'ouvrier, soit en admettant
plusieurs exceptions; tous ces palliatifs impuissants prouvent au moins
que vous avez vous-mmes senti toute la grandeur du mal que votre
sagesse est destine  extirper entirement. Eh! qu'importe, en effet,
que 20 ou 30 sols soient les lments des calculs qui dcident de mon
existence politique! Ceux qui n'atteignent qu' 19 n'ont-ils pas les
mmes droits? Et les principes ternels de la justice et de la raison,
sur lesquels ces droits sont fonds, peuvent-ils se plier aux rgles
d'un tarif variable et arbitraire? Mais voyez, je vous prie,  quelles
bizarres consquences entrane une grande erreur en ce genre. Forcs
par les premires notions de l'quit  chercher les moyens de la
pallier, vous avez accord aux militaires, aprs un certain temps de
service, les droits de citoyens actifs comme une rcompense. Vous les
avez accords comme une distinction aux ministres du culte, lorsqu'ils
ne peuvent remplir les conditions pcuniaires exiges par vos dcrets.
Vous les accorderez encore dans des cas analogues, par de semblables
motifs. Or, toutes ces dispositions, si quitables par leur objet, sont
autant d'inconsquences et d'infractions des premiers principes
constitutionnels. Comment, en effet, vous qui avez supprim tous les
privilges, comment avez-vous pu riger en privilges pour certaines
personnes, et pour certaines professions, l'exercice des droits du
citoyen? Comment avez-vous pu changer en rcompense un bien qui
appartient essentiellement  tous? D'ailleurs, si les ecclsiastiques
et les militaires ne sont pas les seuls qui mritent bien de la patrie,
la mme raison ne doit-elle pas vous forcer  tendre la mme faveur
aux autres professions? Et si vous la rservez au mrite, comment en
avez-vous pu faire l'apanage de la fortune?

Ce n'est pas tout: vous avez fait de la privation des droits de citoyen
actif la peine du crime, et du plus grand de tous les crimes, celui de
lse-nation. Cette peine vous a paru si grande, que vous en avez limit
la dure; que vous avez laiss les coupables matres de la terminer
eux-mmes, par le premier acte de citoyen qu'il leur plairait de
faire... El cette mme privation, vous l'avez inflige  tous les
citoyens qui ne sont pas assez riches pour suffire  telle quotit et 
telle nature de contribution: de manire que, par la combinaison de ces
dcrets, ceux qui ont conspir contre le salut et contre la libert de
la nation, et les meilleurs citoyens, les dfenseurs de la libert, que
la fortune n'aura point favoriss, ou qui auront repouss la fortune
pour servir la patrie, sont confondus dans la mme classe. Je me
trompe; c'est en faveur des premiers que votre prdilection se dclare;
car, ds le moment o ils voudront bien consentir  faire la paix avec
la nation, et  accepter le bienfait de la libert, ils peuvent rentrer
dans la plnitude des droits du citoyen, au lieu que les autres en sont
privs indfiniment, et ne peuvent les recouvrer que sous une condition
qui n'est point en leur pouvoir. Juste ciel! le gnie et la vertu mis
plus bas que l'opulence et le crime par le lgislateur!

"Que ne vit-il encore, avons-nous dit quelquefois en rapprochant l'ide
de cette grande rvolution de celle d'un grand homme qui a contribu 
la prparer! que ne vit-il encore, ce philosophe sensible et loquent,
dont les crits ont dvelopp parmi nous ces principes de morale
publique qui nous ont rendus dignes de concevoir le dessein de
rgnrer notre patrie!" Eh bien! s'il vivait encore, que verrait-il?
Les droits sacrs de l'homme, qu'il a dfendus, viols par la
constitution naissante, et son nom effac de la liste des citoyens. Que
diraient aussi tous ces grands hommes qui gouvernrent jadis les
peuples les plus libres et les plus vertueux de la terre, mais qui ne
laissrent pas de quoi fournir aux frais de leurs funrailles, et dont
les familles taient nourries aux dpens de l'Etat, que diraient-ils,
si, revivant parmi nous, ils pouvaient voir s'lever cette constitution
si vante? O _Aristide_, la Grce t'a surnomm le juste, t'a fait
l'arbitre de sa destine: la France _rgnre_ ne verrait en toi qu'un
_homme de rien_, qui ne paie point un marc d'argent. En vain la
confiance du peuple t'appellerait  dfendre ses droits, il n'est point
de municipalit qui ne te repousst de son sein. Tu aurais vingt fois
sauv la patrie, que tu ne serais pas encore citoyen actif, ou
ligible...  moins que ta grande me ne consentt  vaincre les
rigueurs de la fortune aux dpens de la libert, ou de quelqu'une de
tes vertus.

Ces hros n'ignoraient pas, et nous rptons quelquefois nous-mmes,
que la libert ne peut tre solidement fonde que sur les moeurs. Or,
quelles moeurs peut avoir un peuple chez qui les lois semblent
s'appliquer  donner  la soif des richesses la plus furieuse activit?
Et quel moyen plus sr les lois peuvent-elles prendre pour irriter
cette passion, que de fltrir l'honorable pauvret, et de rserver pour
la richesse tous les honneurs et toute la puissance? Adopter une
pareille institution, qu'est-ce autre chose que forcer l'ambition mme
la plus noble, celle qui cherche la gloire en servant la patrie,  se
rfugier dans le sein de la cupidit et de l'intrigue, et faire de la
constitution mme la corruptrice de la vertu? Que signifie donc ce
tableau civique que vous affichez avec tant de soin? Il tale  me
yeux, avec exactitude, tous les noms des vils personnages que le
despotisme a engraisss de la substance du peuple: mais j'y cherche en
vain celui d'un honnte homme indigent. Il donne aux citoyens cette
tonnante leon: "Sois riche,  quelque prix que ce soit, ou tu ne
seras rien."

Comment, aprs cela, pourriez-vous vous flatter de faire renatre parmi
nous cet esprit public auquel est attache la rgnration de la
France; lorsque, rendant la plus grande partie des citoyens trangers
aux soins de la chose publique, vous la condamnez  concentrer toutes
ses penses et toutes ses affections dans les objets de son intrt
personnel et de ses plaisirs; c'est--dire quand vous levez l'gosme
et la frivolit sur les ruines des talents utiles et des vertus
gnreuses, qui sont les seules gardiennes de la libert? Il n'y aura
jamais de constitution durable dans tout pays o elle sera, en quelque
sorte, le domaine d'une classe d'hommes, et n'offrira aux autres qu'un
objet indiffrent, ou un sujet de jalousie et d'humiliation. Qu'elle
soit attaque par des ennemis adroits et puissants, il faut qu'elle
succombe tt ou tard. Dj, messieurs, il est facile de prvoir toutes
les consquences fatales qu'entraneraient les dispositions dent je
parle, si elles pouvaient subsister. Bientt vous verrez nos assembles
primaires et lectives dsertes, non seulement parce que ces mmes
dcrets en interdisent l'accs au plus grand nombre des citoyens, mais
encore parce que la plupart de ceux qu'ils appellent, tels que les gens
 trois journes, rduits  la facult d'lire sans pouvoir tre
eux-mmes nomms aux emplois que donne la confiance des citoyens, ne
s'empresseront pas d'abandonner leurs affaires et leurs familles pour
frquenter des assembles o ils ne peuvent porter ni les mmes
esprances ni les mmes droits que les citoyens plus aiss;  moins que
plusieurs d'entre eux ne s'y rendent pour vendre leurs suffrages. Elles
resteront abandonnes  un petit nombre d'intrigants qui se partageront
toutes les magistratures, et donneront  la France des juges, des
administrateurs, des lgislateurs. Des lgislateurs rduits  750 pour
un si vaste empire! qui dlibreront environns de l'influence d'une
cour arme des forces publiques, du pouvoir de disposer d'une multitude
de grces et d'emplois, et d'une liste civile qui peut tre value au
moins  35 millions. Voyez-la, cette cour, dployant ses immenses
ressources dans chaque assemble, seconde par tous ces aristocrates
dguiss qui, sous le masque du civisme, cherchent  capter les
suffrages d'une nation encore idoltre, trop frivole, trop peu
instruite de ses droits, pour connatre ses ennemis, ses intrts et sa
dignit; voyez-la essayer ensuite son fatal ascendant sur ceux des
membres du Corps lgislatif qui ne seront point arrivs corrompus
d'avance et vous  ses intrts; voyez-la se jouer des destins de la
France, avec une facilit qui n'tonnera pas ceux qui depuis quelque
temps suivent les progrs de son esprit dangereux et de ses funestes
intrigues; et prparez-vous  voir insensiblement le despotisme tout
avilir, tout dpraver, tout engloutir; ou bien htez-vous de rendre au
peuple tous ses droits, et  l'esprit public toute la libert dont il a
besoin pour s'tendre et pour se fortifier.

Je finis ici cette discussion: peut-tre mme aurais-je pu m'en
dispenser; peut-tre aurais-je d examiner, avant tout, si ces
dispositions que j'attaquais existent en effet, si elles sont de
vritables lois. Pourquoi craindrais-je de prsenter la vrit aux
reprsentants du peuple? Pourquoi oublierais-je que dfendre devant eux
la cause sacre des hommes et la souverainet inviolable des nations,
avec toute la franchise qu'elle exige, c'est  la fois flatter le plus
doux de leurs sentiments et rendre le plus noble hommage  leurs
vertus? D'ailleurs, l'univers ne sait-il pas que votre vritable voeu,
que votre vritable dcret mme est la prompte rvocation des
dispositions dont je parle; et que c'est en effet l'opinion de la
majorit de l'Assemble nationale que je dfends, en les combattant? Je
le dclare donc: de semblables dcrets n'ont pas mme besoin d'tre
rvoqus expressment; ils sont essentiellement nuls, parce qu'aucune
puissance humaine, pas mme la vtre, n'tait comptente pour les
porter. Le pouvoir des reprsentants, des mandataires d'un peuple est
ncessairement dtermin par la nature et par l'objet de leur mandat.
Or, quel est votre mandat? De faire des lois pour rtablir et pour
cimenter les droits de vos commettants; il ne vous est donc pas
possible de les dpouiller de ces mmes droits. Faites-y bien
attention: ceux qui vous ont choisis, ceux par qui vous existez,
n'taient pas des contribuables au marc d'argent,  trois,  dix
journes d'impositions directes; c'taient tous les Franais,
c'est--dire tous les hommes ns et domicilis en France, ou
naturaliss, payant une imposition quelconque.

Le despotisme lui-mme n'avait pas os imposer d'autres conditions aux
citoyens qu'il convoquait* [*Voyez le rglement de la convocation des
Etats gnraux. (Note de Robespierre.). Comment donc pouviez-vous
dpouiller une partie de ces hommes-l,  plus forte raison la plus
grande partie d'entre eux, de ces mmes droits politiques qu'ils ont
exercs en vous envoyant  cette assemble, et dont ils vous ont confi
la garde? Vous ne le pouvez pas sans dtruire vous-mmes votre pouvoir,
puisque votre pouvoir n'est que celui de vos commettants. En portant de
pareils dcrets, vous n'agiriez pas comme reprsentants de la nation;
vous agiriez directement contre ce titre: vous ne feriez point des
lois; vous frapperiez l'autorit lgislative dans son principe. Les
peuples mmes ne pourraient jamais ni les autoriser ni les adopter,
parce qu'ils ne peuvent jamais renoncer ni  l'galit, ni  la
libert, ni  leur existence comme peuple, ni aux droits inalinables
de l'homme. Aussi, messieurs, quand vous avez form la rsolution, dj
bien connue, de les rvoquer, c'est moins parce que vous en avez
reconnu la ncessit, que pour donner  tous les lgislateurs et  tous
les dpositaires de l'autorit publique un grand exemple du respect
qu'ils doivent aux peuples, pour couronner tant de lois salutaires,
tant de sacrifices gnreux, par le magnanime dsaveu d'une surprise
passagre, qui ne changea jamais rien ni  vos principes, ni  votre
volont constante et courageuse pour le bonheur des hommes.

Que signifie donc l'ternelle objection de ceux qui vous disent qu'il
ne vous est permis dans aucun cas de changer vos propres dcrets?
Comment a-t-on pu faire cder  cette prtendue maxime cette rgle
inviolable, que le salut du peuple et le bonheur des hommes est
toujours la loi suprme, et imposer aux fondateurs de la Constitution
franaise celle de dtruire leur propre ouvrage, et d'arrter les
glorieuses destines de la nation et de l'humanit entire, plutt que
de rparer une erreur dont ils connaissent tous les dangers? Il
n'appartient qu' l'tre essentiellement infaillible d'tre immuable:
changer est non seulement un droit, mais un devoir pour toute volont
humaine qui a failli. Les hommes qui dcident du sort des autres hommes
sont moins que personne exempts de cette obligation commune. Mais tel
est le malheur d'un peuple qui passe rapidement de la servitude  la
libert, qu'il transporte, sans s'en apercevoir, au nouvel ordre de
choses, les prjugs de l'ancien, dont il n'a pas encore eu le temps de
se dfaire; et il est certain que ce systme de l'irrvocabilit
absolue des dcisions du Corps lgislatif n'est autre chose qu'une ide
emprunte du despotisme. L'autorit ne peut reculer sans se
compromettre, disait-il, quoique, en effet, il ait t forc
quelquefois  reculer. Cette maxime tait bonne en effet pour le
despotisme, dont la puissance oppressive ne pouvait se soutenir que par
l'illusion et par la terreur; mais l'autorit tutlaire des
reprsentants de la nation, fonde  la fois sur l'intrt gnral et
sur la force de la nation mme, peut rparer une erreur funeste, sans
courir d'autre risque que de rveiller les sentiments de la confiance
et de l'admiration qui l'environnent; elle ne peut se compromettre que
par une persvrance invincible dans des mesures contraires  la
libert, et rprouves par l'opinion publique. Il est cependant
quelques dcrets que vous ne pouvez point abroger, ce sont ceux qui
renferment la Dclaration des Droits de l'homme, parce que ce n'est
point vous qui avez fait ces lois; vous les avez promulgues. Ce sont
ces dcrets immuables du lgislateur ternel, dposs dans la raison et
dans le coeur de tous les hommes avant que vous les eussiez inscrits
dans votre code, que je rclame, contre des dispositions qui les
blessent et qui doivent disparatre devant eux. Vous avez ici  choisir
entre les uns et les autres, et votre choix ne peut tre incertain
d'aprs vos propres principes. Je propose donc  l'Assemble nationale
le projet de dcret suivant:

"L'Assemble nationale, pntre d'un respect religieux pour les droits
des hommes, dont le maintien doit tre l'objet de toutes les
institutions politiques;

"Convaincue qu'une constitution faite pour assurer la libert du peuple
franais, et pour influer sur celle du monde, doit tre surtout tablie
sur ce principe;

"Dclare que tous les Franais, c'est--dire tous les hommes _ns et
domicilis_ en France, ou naturaliss, doivent jouir de la plnitude et
de l'galit des droits du citoyen, et sont admissibles  tous les
emplois publics, sans autre distinction que celle des vertus et des
talents."



      *      *      *      *      *      *      *      *      *



_Discours sur la guerre, prononc  la Socit des Amis de la
Constitution, le 2 Janvier 1792, an quatrime de la Rvolution_
(2 janvier 1792)



Les plus grandes questions qui agitent les hommes ont souvent pour base
un malentendu; il y en a, si je ne me trompe, mme dans celle-ci; il
suffit de le faire cesser, et tous les bons citoyens se rallieront aux
principes et  la vrit.

Des deux opinions qui ont t balances dans cette Assemble, l'une a
pour elle toutes les ides qui flattent l'imagination, toutes les
esprances brillantes qui animent l'enthousiasme, et mme un sentiment
gnreux soutenu de tous les moyens que le gouvernement le plus actif
et le plus puissant peut employer pour influer sur l'opinion; l'autre
n'est appuye que sur la froide raison et sur la triste vrit. Pour
plaire, il faut dfendre la premire; pour tre utile, il faut soutenir
la seconde, avec la certitude de dplaire  tous ceux qui ont le
pouvoir de nuire: c'est pour celle-ci que je me dclare.

Ferons-nous la guerre, ou ferons-nous la paix? Attaquerons-nous nos
ennemis, ou les attendrons-nous dans nos foyers? Je crois que cet
nonc ne prsente pas la question sous tous ses rapports et dans toute
son tendue. Quel parti la nation et ses reprsentants doivent-ils
prendre, dans les circonstances o nous sommes,  l'gard de nos
ennemis intrieurs et extrieurs? Voil le vritable point de vue sous
lequel on doit l'envisager, si on veut l'embrasser tout entire, et la
discuter avec toute l'exactitude qu'elle exige. Ce qui importe,
par-dessus tout, quel que puisse tre le fruit de nos efforts, c'est
d'clairer la nation sur ses vritables intrts et sur ceux de ses
ennemis; c'est de ne pas ter  la libert sa dernire ressource, en
donnant le change  l'esprit public dans ces circonstances critiques.
Je tcherai de remplir cet objet en rpondant principalement 
l'opinion de M. Brissot.

Si des traits ingnieux, si la peinture brillante et prophtique des
succs d'une guerre termine par les embrassements fraternels de tous
les peuples de l'Europe, sont des raisons suffisantes pour dcider une
question aussi srieuse, je conviendrai que M. Brissot l'a parfaitement
rsolue; mais son discours m'a paru prsenter un vice, qui n'est rien
dans un discours acadmique, et qui est de quelque importance dans la
plus grande de toutes les discussions politiques; c'est qu'il a sans
cesse vit le point fondamental de la question, pour lever  ct
tout son systme sur une base absolument ruineuse.

Certes, j'aime tout autant que M. Brissot une guerre entreprise pour
tendre le rgne de la libert, et je pourrais me livrer aussi au
plaisir d'en raconter d'avance toutes les merveilles. Si j'tais matre
des destines de la France, si je pouvais,  mon gr, diriger ses
forces et ses ressources, j'aurais envoy, ds longtemps, une arme en
Brabant, j'aurais secouru les Ligeois et bris les fers des Bataves;
ces expditions sont fort de mon got. Je n'aurais point, il est vrai,
dclar la guerre  des sujets rebelles, je leur aurais t jusqu' la
volont de se rassembler; je n'aurais pas permis  des ennemis plus
formidables et plus prs de nous de les protger et de nous susciter au
dedans des dangers plus srieux.

Mais dans les circonstances o je trouve mon pays, je jette un regard
inquiet autour de moi, et je me demande si la guerre que l'on fera sera
celle que l'enthousiasme nous promet; je me demande qui la propose,
comment, dans quelles circonstances, et pourquoi?

C'est l, c'est dans notre situation toute extraordinaire que rside
toute la question. Vous en avez sans cesse dtourn vos regards; mais
j'ai prouv, ce qui tait clair pour tout le monde, que la proposition
de la guerre actuelle tait le rsultat d'un projet form ds longtemps
par les ennemis intrieurs de notre libert; je vous en ai montr le
but; je vous ai indiqu les moyens d'excution; d'autres vous ont
prouv qu'elle n'tait qu'un pige visible: un orateur, membre de
l'Assemble constituante, vous a dit,  cet gard, des vrits de fait
trs importantes; il n'est personne qui n'ait aperu ce pige, en
songeant que c'tait aprs avoir constamment protg les migrations et
les migrants rebelles, qu'on proposait de dclarer la guerre  leurs
protecteurs, en mme temps qu'on dfendait encore les ennemis du
dedans, confdrs avec eux. Vous tes convenu vous-mme que la guerre
plaisait aux migrs, qu'elle plaisait au ministre, aux intrigants de
la cour,  celte faction nombreuse, dont les chefs, trop connus,
dirigent, depuis longtemps, toutes les dmarches du pouvoir excutif;
toutes les trompettes de l'aristocratie et du gouvernement en donnent 
la fois le signal: enfin, quiconque pourrait croire que la conduite de
la cour, depuis le commencement de cette rvolution, n'a pas toujours
t en opposition avec les principes de l'galit et le respect pour
les droits du peuple serait regard comme un insens, s'il tait de
bonne foi; quiconque pourrait dire que la cour propose une mesure aussi
dcisive que la guerre, sans la rapporter  son plan, ne donnerait pas
une ide plus avantageuse de son jugement: or, pouvez-vous dire qu'il
soit indiffrent au bien de l'Etat, que l'entreprise de la guerre soit
dirige par l'amour de la libert ou par l'esprit du despotisme, par la
fidlit ou par la perfidie? Cependant qu'avez-vous rpondu  tous ces
faits dcisifs? Qu'avez-vous dit pour dissiper tant de justes soupons?
Votre rponse  ce principe fondamental de toute cette discussion fait
juger tout votre systme.

La dfiance, avez-vous dit dans votre premier discours, la dfiance
est un tal affreux: elle empche les deux pouvoirs d'agir de concert;
elle empche le peuple de croire aux dmonstrations du pouvoir
excutif, attidit son attachement, relche sa soumission.

La dfiance est un tat affreux! Est-ce l le langage d'un homme libre
qui croit que la libert ne peut tre achete  trop haut prix? Elle
empche les deux pouvoirs d'agir de concert! Est-ce encore vous qui
parlez ici? Quoi! c'est la dfiance du peuple qui empche le pouvoir
excutif de marcher; et ce n'est pas sa volont propre? Quoi! c'est le
peuple qui doit croire aveuglment aux _dmonstrations_ du pouvoir
excutif; et ce n'est plus le pouvoir excutif qui doit mriter la
confiance du peuple, non par des _dmonstrations, mais par des faits?_
_La dfiance attidit son attachement!_ Et  qui donc le peuple doit-il
de l'attachement? est-ce  un homme? est-ce  l'ouvrage de ses mains,
ou bien  la patrie,  la libert? _Elle relche sa soumission!_ A la
loi, sans doute. En a-t-il manqu jusqu'ici? Qui a le plus de reproches
 se faire  cet gard, ou de lui, ou de ses oppresseurs? Si ce texte a
excit ma surprise, elle n'a pas diminu, je l'avoue, quand j'ai
entendu le commentaire par lequel vous l'avez dvelopp dans votre
dernier discours.

Vous nous avez appris qu'il fallait bannir la dfiance, parce qu'il y
avait eu un changement dans le ministre. Quoi! c'est vous, qui avez de
la philosophie et de l'exprience; c'est vous, que j'ai entendu vingt
fois dire, sur la politique et sur l'esprit immortel des cours, tout ce
que pense l-dessus tout homme qui a la facult de penser; c'est vous
qui prtendez que le ministre doit changer avec un ministre! C'est 
moi qu'il appartient de m'expliquer librement sur les ministres: 1
parce que je ne crains pas d'tre souponn de spculer sur leur
changement, ni pour moi, ni pour mes amis; 2 parce que je ne dsire
pas de les voir remplacer par d'autres, convaincu que ceux qui aspirent
 leurs places ne vaudraient pas mieux. Ce ne sont point les ministres
que j'attaque; ce sont leurs principes et leurs actes. Qu'ils se
convertissent, s'ils le peuvent, et je combattrai leurs dtracteurs.
J'ai le droit, par consquent, d'examiner les bases sur lesquelles
repose la garantie que vous leur prtez. Vous blmez le ministre
Montmorin qui a cd sa place, pour attirer la confiance sur le
ministre Lessart qui s'est charg de son rle! A Dieu ne plaise que je
perde des moments prcieux  instituer un parallle entre ces deux
illustres dfenseurs des droits du peuple! Vous avez expdi deux
certificats de patriotisme  deux autres ministres, par la raison
qu'ils avaient t tirs de la classe des plbiens; et moi, je le dis
franchement, la prsomption la plus raisonnable,  mon avis, est que,
dans les circonstances o nous sommes, des _plbiens_ n'auraient point
t appels au ministre, s'ils n'avaient t jugs dignes d'tre
nobles. Je m'tonne que la confiance d'un reprsentant du peuple porte
sur un ministre que le peuple de la capitale a craint de voir arriver 
une place municipale; je m'tonne de vous voir recommander  la
bienveillance publique le ministre de la justice, qui a paralys la
cour provisoire d'Orlans, en se dispensant de lui envoyer les
principales procdures; le ministre qui a calomni grossirement,  la
face de l'Assemble nationale, les socits patriotiques de l'Etat,
pour provoquer leur destruction; le ministre qui, rcemment encore,
vient de demander  l'Assemble actuelle la suspension de
l'tablissement des nouveaux tribunaux criminels, sous le prtexte que
la nation n'tait pas mre pour les jurs, sous le prtexte (qui le
croirait!) que l'hiver est une saison trop rude pour raliser cette
institution, dclare partie essentielle de notre Constitution par
l'acte constitutionnel, rclame par les principes ternels de la
justice, et par la tyrannie insupportable du systme barbare qui pse
encore sur le patriotisme et sur l'humanit; ce ministre, oppresseur du
peuple avignonnais, entour de tous les intrigants que vous avez
vous-mme dnoncs dans vos crits, et ennemi dclar de tous les
patriotes invariablement attachs  la cause publique. Vous avez encore
pris sous votre sauvegarde le ministre actuel de la guerre. Ah! de
grce, pargnez-nous la peine de discuter la conduite, les relations et
le personnel de tant d'individus, lorsqu'il ne doit tre question que
des principes et de la patrie. Ce n'est pas assez d'entreprendre
l'apologie des ministres, vous voulez encore les isoler des vues et de
la socit de ceux qui sont notoirement leurs conseils et leurs
cooprateurs.

Personne ne doute aujourd'hui qu'il existe une ligue puissante et
dangereuse contre l'galit et contre les principes de notre libert:
on sait que la coalition qui porta des mains sacrilges sur les bases
de la Constitution s'occupe avec activit des moyens d'achever son
ouvrage; qu'elle domine  la cour, qu'elle gouverne les ministres: vous
tes convenu qu'elle avait le projet d'tendre encore la puissance
ministrielle, et d'aristocratiser la reprsentation nationale; vous
nous avez pris de croire que les ministres et la cour n'avaient rien
de commun avec elle; vous avez dmenti,  cet gard, les assertions
positives de plusieurs orateurs et l'opinion gnrale; vous vous tes
contents d'allguer que des intrigants ne pouvaient porter aucune
atteinte  la libert. Ignorez-vous que ce sont les intrigants qui font
le malheur des peuples? Ignorez-vous que des intrigants, seconds par
la force et par les trsors du gouvernement, ne sont pas  ngliger?
que vous-mme vous vous tes fait une loi jadis de poursuivre avec
chaleur une partie de ceux dont il est ici question? Ignorez-vous que
depuis le dpart du roi, dont le mystre commence  s'claircir, ils
ont eu le pouvoir de faire rtrograder la rvolution, et de commettre
impunment les plus coupables attentats contre la libert? D'o vous
vient donc tout  coup tant d'indulgence ou de scurit?

Ne vous alarmez pas, nous a dit le mme orateur, si cette faction veut
la guerre; ne vous alarmez pas si, comme elle, la cour et les ministres
veulent la guerre; si les papiers, _que le ministre soudoie_, prchent
la guerre: les ministres,  la vrit, se joindront toujours aux
modrs contre les patriotes, mais ils se joindront aux patriotes et
aux modrs contre les migrants. Quelle rassurante et lumineuse
thorie! Les ministres, vous en convenez, sont les ennemis des
patriotes; les modrs, pour lesquels ils se dclarent, veulent rendre
notre constitution aristocratique; et vous voulez que nous adoptions
leurs projets? Les ministres soudoient, et c'est vous qui le dites, des
papiers dont l'emploi est d'teindre l'esprit public, d'effacer les
principes de la libert, de vanter les plus dangereux de ses ennemis,
de calomnier tous les bons citoyens, et vous voulez que je me fie aux
vues et aux principes des ministres?

Vous croyez que les agents du pouvoir excutif sont plus disposs 
adopter les maximes de l'galit, et  dfendre les droits du peuple
dans toute leur puret, qu' transiger avec les membres de la dynastie,
avec les amis de la cour, aux dpens du peuple et des patriotes, qu'ils
appellent hautement des factieux? Mais les aristocrates de toutes les
nuances demandent la guerre; mais tous les chos de l'aristocratie
rptent aussi le cri de guerre: il ne faut pas non plus se dfier,
sans doute, de leurs intentions. Pour moi, j'admire votre bonheur et ne
l'envie pas. Vous tiez destin  dfendre la libert sans dfiance,
sans dplaire  ses ennemis, sans vous trouver en opposition ni avec la
cour, ni avec les ministres, ni avec les modrs. Comme les routes du
patriotisme sont devenues pour vous faciles et riantes!

Pour moi, j'ai trouv que plus on avanait dans cette carrire, plus on
rencontrait d'obstacles et d'ennemis, plus on se trouvait abandonn de
ceux avec qui on y tait entr; et j'avoue que si je m'y voyais
environn des courtisans, des aristocrates, des _modrs_, je serais au
moins tent de me croire en assez mauvaise compagnie.

Ou je me trompe, ou la faiblesse des motifs par lesquels vous avez
voulu nous rassurer sur les intentions de ceux qui nous poussent  la
guerre est la preuve la plus frappante qui puisse les dmontrer. Loin
d'aborder le vritable tat de la question, vous l'avez toujours fui.
Tout ce que vous avez dit est donc hors de la question. Votre opinion
n'est fonde que sur des hypothses vagues et trangres.

Que nous importent, par exemple, vos longues et pompeuses dissertations
sur la guerre amricaine? Qu'y a-t-il de commun entre la guerre ouverte
qu'un peuple fait  ses tyrans, et un systme d'intrigue conduit par le
gouvernement mme contre la libert naissante? Si les Amricains
avaient triomph de la tyrannie anglaise en combattant sous les
drapeaux de l'Angleterre et sous les ordres de ses gnraux contre ses
propres allis, l'exemple des Amricains serait bon  citer: on
pourrait mme y joindre celui des Hollandais et des Suisses, s'ils
s'taient reposs sur le duc d'Albe et sur les princes d'Autriche et de
Bourgogne du soin de venger leurs outrages et d'assurer leur libert.
Que nous importent encore les victoires rapides que vous remportez  la
tribune sur le despotisme et sur l'aristocratie de l'univers? Comme si
la nature des choses se pliait si facilement  l'imagination d'un
orateur! Est-ce le peuple ou le gnie de la libert qui dirigera le
plan qu'on nous propose? C'est la cour, ce sont ses officiers, ce sont
ses ministres. Vous oubliez toujours que cette donne change toutes les
combinaisons.

Croyez-vous que le dessein de la cour soit d'branler le trne de
Lopold et ceux de tous les rois, qui, dans leurs rponses  ses
messages, lui tmoignent un attachement exclusif, elle qui ne cesse de
vous prcher _le respect pour les gouvernements trangers_, elle qui a
troubl par ses menes la rvolution de Brabant, elle qui vient de
dsigner  la nation, comme le sauveur de la patrie, comme le hros de
la libert, le gnral qui, dans l'Assemble constituante, s'tait
dclar hautement contre la cause des Brabanons? Cette rflexion me
fait natre une autre ide; elle me rappelle un fait qui prouve
peut-tre  quels piges les reprsentants du peuple sont exposs.
Peut-tre est-il tonnant que dans le temps o on parlait de guerre
contre des princes allemands, pour dissiper des migrants franais, on
se soit ht de rassurer, par un dcret, le chef du corps germanique,
contre la crainte de voir se rassembler sur nos frontires les
Brabanons, qui viennent chercher un asile parmi nous. Ce qu'il y a de
certain, c'est que les plus zls patriotes de la contre franaise o
ils se sont retirs ne paraissent pas en avoir une ide aussi
dfavorable que celle qu'on en a voulu rpandre, et qu'ils ne sont pas
sur cette affaire du mme avis que le directoire du dpartement du
Nord. Pour moi, je crains, je l'avoue, que le patriotisme des
reprsentants n'ait t tromp sur les faits. Je le dis sans crainte
que l'on me souponne de vouloir dcrditer leur sagesse; je me serais
mme pargn cette dernire rflexion, inutile pour mon propre compte,
si je ne dsirais, depuis quelque temps, de trouver l'occasion de
dissiper les prventions que des malentendus ont pu faire natre, et
qui pourraient relcher les liens qui doivent unir tous les amis de la
libert. On dit que l'on cherche  se prvaloir de certaines
observations dictes sans doute par l'amour du bien public, et qui,
d'ailleurs, sont personnelles  leur auteur, pour loigner de cette
socit des dputs patriotes, et mettre l'amour-propre des
reprsentants du peuple en opposition avec leur civisme. Je crois le
succs de cette entreprise impossible; je crois, de plus, que nul
membre de cette socit n'a eu l'intention d'abaisser les lgislateurs
actuels par un parallle injuste entre la premire et la seconde
Assemble. Pour moi, je dclare hautement que, loin d'attacher mon
intrt personnel  celui de l'Assemble constituante, je la regarde
comme une puissance qui n'est plus, et pour laquelle le jugement svre
de la postrit doit dj commencer. Je dclare que personne n'a plus
de respect que moi pour le caractre des reprsentants du peuple en
gnral; que personne n'a plus d'estime et d'attachement pour les
dputs patriotes qui sont membres de cette socit. Je suis mme
convaincu que c'est aux fautes de la premire Assemble qu'il faut
imputer la plupart de celles que la lgislature actuelle pourrait
commettre. Le fait mme que je viens de citer en est peut-tre un
exemple. Je croirai aussi remplir un devoir de fraternit, autant que
de civisme, en expliquant librement mon opinion sur toutes les
questions qui intressent la patrie et ses reprsentants; je pense mme
qu'ils ne doivent pas rejeter l'hommage des rflexions que me dicte le
pur zle du bien public, et dans lesquelles l'exprience de trois
annes de rvolution me donne peut-tre le droit de mettre quelque
confiance.

Il rsulte de ce que j'ai dit plus haut, qu'il pourrait arriver que
l'intention de ceux qui demandent et qui conduiraient la guerre ne ft
pas de la rendre fatale aux ennemis de notre rvolution et aux amis du
pouvoir absolu des rois: n'importe, vous vous chargez vous-mmes de la
conqute de l'Allemagne, d'abord; vous promenez notre arme triomphante
chez tous les peuples voisins; vous tablissez partout des
municipalits, des directoires, des assembles nationales, et vous vous
criez vous-mmes que cette pense est sublime, comme si le destin des
empires se rglait par des figures de rhtorique. Nos gnraux,
conduits par vous, ne sont plus que les missionnaires de la
Constitution; notre camp, qu'une cole de droit public; les satellites
des monarques trangers, loin de mettre aucun obstacle  l'excution de
ce projet, volent au-devant de nous, non pour nous repousser, mais pour
nous couter.

Il est fcheux que la vrit et le bon sens dmentent ces magnifiques
prdictions; il est dans la nature des choses que la marche de la
raison soit lentement progressive. Le gouvernement le plus vicieux
trouve un puissant appui dans les prjugs, dans les habitudes, dans
l'ducation des peuples. Le despotisme mme dprave l'esprit des hommes
jusqu' s'en faire adorer, et jusqu' rendre la libert suspecte et
effrayante au premier abord. La plus extravagante ide qui puisse
natre dans la tte d'un politique est de croire qu'il suffise  un
peuple d'entrer  main arme chez un peuple tranger, pour lui faire
adopter ses lois et sa constitution. Personne n'aime les missionnaires
arms; et le premier conseil que donnent la nature et la prudence,
c'est de les repousser comme des ennemis. J'ai dit qu'une telle
invasion pourrait rveiller l'ide de l'embrasement du Palatinat et des
dernires guerres, plus facilement qu'elle ne ferait germer des ides
constitutionnelles, parce que la masse du peuple, dans ces contres,
connat mieux ces faits que notre Constitution. Les rcits des hommes
clairs qui les connaissent dmentent tout ce qu'on nous raconte de
l'ardeur avec laquelle elles soupirent aprs notre Constitution et nos
armes. Avant que les effets de notre rvolution se fassent sentir chez
les nations trangres, il faut qu'elle soit consolide. Vouloir leur
donner la libert avant de l'avoir nous-mmes conquise, c'est assurer 
la fois notre servitude et celle du monde entier; c'est se former des
choses une ide exagre et absurde, de penser que, ds le moment o un
peuple se donne une Constitution, tous les autres rpondent au mme
instant  ce signal. L'exemple de l'Amrique, que vous avez cit,
aurait-il suffi pour briser nos fers, si le temps et le concours des
plus heureuses circonstances n'avaient amen insensiblement cette
rvolution? La dclaration des droits n'est point la lumire du soleil
qui claire au mme instant tous les hommes; ce n'est point la foudre
qui frappe en mme temps tous les trnes. Il est plus facile de
l'crire sur le papier ou de la graver sur l'airain, que de rtablir
dans le coeur des hommes ses sacrs caractres effacs par l'ignorance,
par les passions et par le despotisme. Que dis-je? N'est-elle pas tous
les jours mconnue, foule aux pieds, ignore mme parmi vous qui
l'avez promulgue? L'galit des droits est-elle ailleurs que dans les
principes de notre charte constitutionnelle? Le despotisme,
l'aristocratie ressuscite sous des formes nouvelles, ne relve-t-elle
pas sa tte hideuse? N'opprime-t-elle pas encore la faiblesse, la
vertu, l'innocence, au nom des lois et de la libert mme? La
Constitution, que l'on dit fille de la Dclaration des Droits,
ressemble-t-elle si fort  sa mre? Que dis-je? Cette vierge, jadis
rayonnante d'une beaut cleste, est-elle encore semblable  elle-mme?
N'est-elle pas sortie meurtrie et souille des mains impures de cette
coalition qui trouble et tyrannise aujourd'hui la France, et  qui il
ne manque, pour consommer ses funestes projets, que l'adoption des
mesures perfides que je combats en ce moment? Comment donc pouvez-vous
croire qu'elle oprera, dans le moment mme que nos ennemis intrieurs
auront marqu pour la guerre, les prodiges qu'elle n'a pu encore oprer
parmi nous?

Je suis loin de prtendre que notre rvolution n'influera pas dans la
suite sur le sort du globe, plus tt mme que les apparences actuelles
ne semblent l'annoncer. A. Dieu ne plaise que je renonce  une si douce
esprance! Mais je dis que ce ne sera pas aujourd'hui; je dis que cela
n'est pas du moins prouv, et que, dans le doute, il ne faut pas
hasarder notre libert; je dis que, dans tous les temps, pour excuter
une telle entreprise avec succs, il faudrait le vouloir, et que le
gouvernement qui en serait charg, que ses principaux agents ne le
veulent pas, et qu'ils l'ont hautement dclar.

Enfin, voulez-vous un contre-poison sr  toutes les illusions que l'on
vous prsente? Rflchissez seulement sur la marche naturelle des
rvolutions. Dans des Etats constitus, comme presque tous les pays de
l'Europe, il y a trois puissances: le monarque, les aristocrates et le
peuple, ou plutt le peuple est nul. S'il arrive une rvolution dans ce
pays, elle ne peut tre que graduelle; elle commence par les nobles,
par le clerg, par les riches, et le peuple les soutient lorsque son
intrt s'accorde avec le leur pour rsister  la puissance dominante,
qui est celle du monarque. C'est ainsi que parmi vous ce sont les
parlements, les nobles, le clerg, les riches, qui ont donn le branle
 la rvolution; ensuite le peuple a paru. Ils s'en sont repentis, ou
du moins ils ont voulu arrter la rvolution, lorsqu'ils ont vu que le
peuple pouvait recouvrer sa souverainet; mais ce sont eux qui l'ont
commence; et, sans leur rsistance et leurs faux calculs, la nation
serait encore sous le joug du despotisme. D'aprs cette vrit
historique et morale, vous pouvez juger  quel point vous devez compter
sur les nations de l'Europe en gnral; car, chez elles, loin de donner
le signal de l'insurrection, les aristocrates, avertis par notre
exemple mme, tout aussi ennemis du peuple et de l'galit que les
ntres, se sont ligus comme eux avec le gouvernement, pour retenir le
peuple dans l'ignorance et dans les fers, et pour chapper  la
dclaration des droits. Ne nous objectez pas les mouvements qui
s'annoncent dans quelques parties des Etats de Lopold, et
particulirement dans le Brabant; car ces mouvements sont absolument
indpendants de notre rvolution et de nos principes actuels. La
rvolution du Brabant avait commenc avant la ntre; elle fut arrte
par les intrigues de la cour de Vienne, secondes par les agents de
celle de France; elle est prs de reprendre son cours aujourd'hui, mais
par l'influence, par le pouvoir, par les richesses des aristocrates, et
surtout du clerg qui l'avait commence, il y a un sicle, entre les
Pays-Bas autrichiens et nous, comme il y a un sicle entre le peuple
des frontires de vos provinces du Nord et celui de la capitale. Votre
organisation civile du clerg et l'ensemble de votre Constitution
proposs brusquement aux Brabanons suffiraient pour raffermir la
puissance de Lopold; ce peuple est condamn par l'empire de la
superstition et de l'habitude  passer par l'aristocratie pour arriver
 la libert.

Comment peut-on, sur des calculs aussi incertains que ceux-l,
compromettre les destines de la France et de tous les peuples?

Je ne connais rien d'aussi lger que l'opinion de M. Brissot  cet
gard, si ce n'est l'effervescence philanthropique _de M. Anacharsis
Cloots_. Je rfuterai en passant, et par un seul mot, le discours
tincelant de M. Anacharsis Cloots; je me contenterai de lui citer un
trait de ce sage de la Grce, de ce philosophe voyageur dont il a
emprunt le nom. C'est, je crois, cet Anacharsis grec qui se moquait
d'un astronome qui, en considrant le ciel avec trop d'attention, tait
tomb dans une fosse qu'il n'avait point aperue sur la terre. Eh bien!
l'Anacharsis moderne, en voyant dans le soleil _des taches pareilles 
celles de notre Constitution_* [*Discours prononc par M. Cloots  la
Socit des Amis de la Constitution. (_Note de Robespierre_.).], en
voyant descendre du ciel l'ange de la libert pour se mettre  la tte
de nos lgions, et exterminer, par leurs bras, tous les tyrans de
l'univers, n'a pas vu sous ses pieds un prcipice o l'on veut
entraner le peuple franais. Puisque _l'orateur du genre humain_ pense
que la destine de l'univers est lie  celle de la France, qu'il
dfende avec plus de rflexion les intrts de ses clients, ou qu'il
craigne que le genre humain ne lui retire sa procuration.

Laissez donc, laissez toutes ces trompeuses dclamations, ne nous
prsentez pas l'image touchante du bonheur, pour nous entraner dans
des maux rels; donnez-nous moins de descriptions agrables, et de plus
sages conseils.

Vous pouvez mme vous dispenser d'entrer dans de si longs dtails, sur
les ressources, sur les intrts, sur les passions des princes et des
gouvernements actuels de l'Europe. Vous m'avez reproch de ne les avoir
pas assez longuement discuts. Non. Je n'en ferai rien encore, 1 parce
que ce n'est point sur de pareilles conjectures, toujours incertaines
de leur nature, que je veux asseoir le salut de la patrie; 2 parce que
celui qui va jusqu' dire que toutes les puissances de l'Europe ne
pourraient pas, de concert avec nos ennemis intrieurs, entretenir une
arme pour favoriser le systme d'intrigue dont j'ai parl, avance une
proposition qui ne mrite pas d'tre rfute; 3 enfin, parce que ce
n'est point l le noeud de la question. Car je soutiens et je prouverai
que, soit que la cour et la coalition qui la dirige fassent une guerre
srieuse, soit qu'elles s'en tiennent aux prparatifs et aux menaces,
elles auront toujours avanc le succs de leurs vritables projets.

Epargnez-vous donc au moins toutes les contradictions que votre systme
prsente  chaque instant: ne nous dites pas tantt qu'il ne s'agit que
d'aller donner la chasse  20 ou 30 lieues _aux chevaliers de
Coblentz_, et de revenir triomphants, tantt qu'il ne s'agit de rien
moins que de briser les fers des nations. Ne nous dites pas tantt que
tous les princes de l'Europe demeureront spectateurs indiffrents do
nos dmls avec les migrs et de nos incursions sur le territoire
germanique, tantt que nous renverserons le gouvernement de tous ces
princes.

Mais j'adopte votre hypothse favorite, et j'en tire un raisonnement
auquel je dfie tous les partisans de votre systme de rpondre d'une
manire satisfaisante. Je leur propose ce dilemme: ou bien nous pouvons
craindre l'intervention des puissances trangres, et alors tous vos
calculs sont en dfaut, ou bien les puissances trangres ne se
mleront en aucune manire de votre expdition; dans ce dernier cas, la
France n'a donc d'autre ennemi  craindre que cette poigne
d'aristocrates migrs auxquels elle faisait  peine attention il y a
quelque temps: or, prtendez-vous que cette puissance doive nous
alarmer? et, si elle tait redoutable, ne serait-ce pas videmment par
l'appui gue lui prteraient nos ennemis intrieurs pour lesquels vous
n'avez nulle dfiance? Tout vous prouve donc que cette guerre ridicule
est une intrigue de la cour et des factions qui nous dchirent; leur
dclarer la guerre sur la foi de la cour, violer le territoire
tranger, qu'est-ce autre chose que seconder leurs vues? Traiter comme
une puissance rivale des criminels qu'il suffit de fltrir, de juger,
de punir par contumace; nommer pour les combattre des marchaux de
France extraordinaires contre les lois, affecter d'taler aux yeux de
l'univers Lafayette tout entier, qu'est-ce autre chose que leur donner
une illustration, une importance qu'ils dsirent, et qui convient aux
ennemis du dedans qui les favorisent? La cour et les factieux ont sans
doute des raisons d'adopter ce plan: quelles peuvent tre les noires?
_L'honneur du nom Franais_, dites-vous. Juste ciel! La nation
franaise dshonore par cette tourbe de fugitifs aussi ridicules
qu'impuissants, qu'elle peut dpouiller de leurs biens, et marquer, aux
yeux de l'univers du sceau du crime et de la trahison! Ah! la honte
consiste  tre tromp par les artifices grossiers des ennemis de notre
libert. La magnanimit, la sagesse, la libert, le bonheur, la vertu,
voil notre honneur. Celui que vous voulez ressusciter est l'ami, le
soutien du despotisme; c'est l'honneur des hros de l'aristocratie, de
tous les tyrans, c'est l'honneur du crime, c'est un tre bizarre que je
croirais n de je ne sais quelle union monstrueuse du vice et de la
vertu, mais qui s'est rang du parti du premier pour gorger sa mre;
il est proscrit de la terre de la libert; laissez cet honneur, ou
relguez-le au del du Rhin; qu'il aille chercher un asile dans le
coeur ou dans la tte des princes et des chevaliers de Coblentz.

Est-ce donc avec cette lgret qu'il faut traiter des plus grands
intrts de l'Etat?

Avant de vous garer dans la politique et dans les Etats des princes de
l'Europe, commencez par ramener vos regards sur votre position
intrieure; remettez l'ordre chez vous avant de porter la libert
ailleurs. Mais vous prtendez que ce soin ne doit pas mme vous
occuper, comme si les rgles ordinaires du bon sens n'taient pas
faites pour les grands politiques. Remettre l'ordre dans les finances,
en arrter la dprdation, armer le peuple et les gardes nationaux,
faire tout ce que le gouvernement a voulu empcher jusqu'ici, pour ne
redouter ni les attaques de nos ennemis, ni les intrigues
ministrielles, ranimer par des lois bienfaisantes, par un caractre
soutenu d'nergie, de dignit, de sagesse, l'esprit public et l'horreur
de la tyrannie, qui seule peut nous rendre invincibles contre tous nos
ennemis, tout cela ne sont que des ides ridicules; la guerre, la
guerre, ds que la cour la demande; ce parti dispense de tout autre
soin, on est quitte envers le peuple ds qu'on lui donne la guerre; la
guerre contre les justiciables de la cour nationale, ou contre des
princes allemands; confiance, idoltrie pour les ennemis du dedans.
Mais que dis-je? En avons-nous, des ennemis du dedans? Non, vous n'en
connaissez pas, vous ne connaissez que Coblentz. N'avez-vous pas dit
que le sige du mal est  Coblentz? Il n'est donc pas  Paris? Il n'y a
donc aucune relation entre Coblentz et un autre lieu qui n'est pas loin
de nous? Quoi! vous osez dire que ce qui a fait rtrograder la
rvolution, c'est la peur qu'inspirent  la nation les aristocrates
fugitifs qu'elle a toujours mpriss; et vous attendez de cette nation
des prodiges de tous les genres! Apprenez donc qu'au jugement de tous
les Franais clairs, le vritable Coblentz est en France, que celui
de l'vque de Trves n'est que l'un des ressorts d'une conspiration
profonde trame contre la libert, dont le foyer, dont le centre, dont
les chefs sont au milieu de nous. Si vous ignorez tout cela, vous tes
tranger  tout ce qui se passe dans ce pays-ci. Si vous le savez,
pourquoi le niez-vous? pourquoi dtourner l'attention publique de nos
ennemis les plus redoutables, pour la fixer sur d'autres objets, pour
nous conduire dans le pige o ils nous attendent?

D'autres personnes, sentant vivement la profondeur de nos maux, et
connaissant leur vritable cause, se trompent videmment sur le remde.
Dans une espce de dsespoir, ils veulent se prcipiter sur la guerre
trangre, comme s'ils espraient que le mouvement seul de la guerre
nous rendra la vie, ou que de la confusion gnrale sortiront enfin
l'ordre et la libert. Ils commettent la plus funeste des erreurs,
parce qu'ils ne discernent pas les circonstances et confondent des
ides absolument distinctes. II est dans les rvolutions des mouvements
contraires et des mouvements favorables  la libert, comme il est dans
les maladies des crises salutaires et des crises mortelles.

Les mouvements favorables sont ceux qui sont dirigs directement contre
les tyrans, comme l'insurrection des Amricains, ou comme celle du 14
juillet; mais la guerre au dehors, provoque, dirige par le
gouvernement dans les circonstances o nous sommes, est un mouvement 
contre-sens, c'est une crise qui peut conduire  la mort du corps
politique. Une telle guerre ne peut que donner le change  l'opinion
publique, faire diversion aux justes inquitudes de la nation, et
prvenir la crise favorable que les attentats des ennemis de la libert
auraient pu amener. C'est sous ce rapport que j'ai d'abord dvelopp
les inconvnients de la guerre. Pendant la guerre trangre, le peuple,
comme je l'ai dj dit, distrait par les vnements militaires des
dlibrations politiques qui intressent les bases essentielles de sa
libert, prte une attention moins srieuse aux sourdes manoeuvres des
intrigants qui les minent, du pouvoir excutif qui les branle,  la
faiblesse ou  la corruption des reprsentants qui ne les dfendent
pas. Cette politique fut connue de tout temps, et, quoi qu'en ait dit
M. Brissot, il est applicable et frappant l'exemple des aristocrates de
Rome que j'ai cit; quand le peuple rclamait ses droits contre les
usurpations du snat et des patriciens, le snat dclarait la guerre,
et le peuple, oubliant ses droits et ses outrages, ne s'occupait que de
la guerre, laissait au snat son empire, et prparait de nouveaux
triomphes aux patriciens. La guerre est bonne pour les officiers
militaires, pour les ambitieux, pour les agioteurs qui spculent sur
ces sortes d'vnements; elle est bonne pour les ministres, dont elle
couvre les oprations d'un voile plus pais et presque sacr; elle est
bonne pour la cour, elle est bonne pour le pouvoir excutif dont elle
augmente l'autorit, la popularit, l'ascendant; elle est bonne pour la
coalition des nobles, des intrigants, des modrs, qui gouvernent la
France. Cette faction peut placer ses hros et ses membres  la tte de
l'arme; la cour peut confier les forces de l'Etat aux hommes qui
peuvent la servir dans l'occasion avec d'autant plus de succs qu'on
leur aura travaill une espce de rputation de patriotisme; ils
gagneront les coeurs et la confiance des soldats pour les attacher plus
fortement  la cause du royalisme et du modrantisme; voil la seule
espce de sduction que je craigne pour les soldats: ce n'est pas sur
une dsertion ouverte et volontaire de la cause publique qu'il faut me
rassurer. Tel homme qui aurait horreur de trahir la patrie peut tre
conduit par des chefs adroits  porter le fer dans te sein des
meilleurs citoyens; le mot perfide de rpublicain et de factieux,
invent par la secte des ennemis hypocrites de la Constitution, peut
armer l'ignorance trompe contre la cause du peuple. Or, la destruction
du parti patriotique est le grand objet de tous leurs complots; ds
qu'une fois ils l'ont ananti, que reste-t-il, si ce n'est la
servitude? Ce n'est pas une contre-rvolution que je crains; ce sont
les progrs des faux principes, de l'idoltrie, et la perte de l'esprit
public. Or, croyez-vous que ce soit un mdiocre avantage pour la cour
et pour le parti dont je parle, de cantonner les soldats, de les
camper, de les diviser en corps d'arme, de les isoler des citoyens,
pour substituer insensiblement, sous les noms imposants de discipline
militaire et d'honneur, l'esprit d'obissance aveugle et absolue,
l'ancien esprit militaire enfin,  l'amour de la libert, aux
sentiments populaires qui taient entretenus par leur communication
avec le peuple? Quoique l'esprit de l'arme soit encore bon en gnral,
devez-vous vous dissimuler que l'intrigue et la suggestion ont obtenu
des succs dans plusieurs corps, et qu'il n'est plus entirement ce
qu'il tait dans les premiers jours de la rvolution? Ne craignez-vous
pas le systme constamment suivi depuis si longtemps, de ramener
l'arme au pur amour des rois, et de la purger de l'esprit patriotique,
qu'on a toujours paru regarder comme une peste qui la dsolait?
Voyez-vous sans quelque inquitude le voyage du ministre et la
nomination de tel gnral fameux par les dsastres des rgiments les
plus patriotes? Comptez-vous pour rien le droit de vie et de mort
arbitraire dont la loi va investir nos patriciens militaires, ds le
moment o la nation sera constitue en guerre? Comptez-vous pour rien
l'autorit de la police qu'elle remet aux chefs militaires dans toutes
nos villes frontires? A-t-on rpondu  tous ces faits par la
dissertation sur la dictature des Romains, et par le parallle de Csar
avec nos gnraux? On a dit que la guerre en imposerait aux
aristocrates du dedans, et tarirait la source de leurs manoeuvres;
point du tout, ils devinent trop bien les intentions de leurs amis
secrets pour en redouter l'issue; ils n'en seront que plus actifs 
poursuivre la guerre sourde qu'ils peuvent nous faire impunment, en
semant la division, le fanatisme, et en dpravant l'opinion. C'est
surtout alors que le parti modr, revtu des livres du patriotisme,
dont les chefs sont les artisans de cette trame, dploiera toute sa
sinistre influence; c'est alors qu'au nom du salut public, ils
imposeront silence  quiconque oserait lever quelques soupons sur la
conduite ou sur les intentions des agents du pouvoir excutif, sur
lequel il reposera, des gnraux qui seront devenus, comme lui,
l'espoir et l'idole de la nation; si l'un de ces gnraux est destin 
remporter quelque succs apparent, qui, je crois, ne sera pas fort
meurtrier pour les migrants, ni fatal  leurs protecteurs, quel
ascendant ne donnera-l-il pas  son parti? quels services ne
pourra-t-il pas rendre  la cour? C'est alors qu'on fera une guerre
plus srieuse aux vritables amis de la libert, et que le systme
perfide de l'gosme et de l'intrigue triomphera. L'esprit public une
fois corrompu, alors jusqu'o le pouvoir excutif et les factieux qui
le serviront ne pourront-ils pas pousser leurs usurpations? Il n'aura
pas besoin de compromettre le succs de ses projets par une
prcipitation imprudente; il ne se pressera pas peut-tre de proposer
le plan de transaction dont on a dj parl: soit qu'il tienne 
celui-l, soit qu'il en adopte un autre, que ne peut-il attendre du
temps, de la langueur, de l'ignorance, des divisions intestines, des
manoeuvres de la nombreuse cohorte de ses affids dans le Corps
lgislatif, de tous les ressorts enfin qu'il prpare depuis si
longtemps?

Nos gnraux, dites-vous, ne nous trahiront pas; et si nous tions
trahis, tant mieux! Je ne vous dirai pas que je trouve singulier ce
got pour la trahison; car je suis en cela parfaitement de votre avis.
Oui, nos ennemis sont trop habiles pour nous trahir ouvertement, comme
vous l'entendez; l'espce de trahison que nous avons  redouter, je
viens de vous la dvelopper, celle-l n'avertit point la vigilance
publique; elle prolonge le sommeil du peuple jusqu'au moment o on
l'enchane; celle-l ne laisse aucune ressource; celle-l,... tous ceux
qui endorment le peuple en favorisent le succs; et remarquez bien que,
pour y parvenir, il n'est pas mme ncessaire de faire srieusement la
guerre; il suffit de nous constituer sur le pied de guerre; il suffit
de nous entretenir de l'ide d'une guerre trangre: n'en recueillt-on
d'autre avantage que les millions qu'on se fait compter d'avance, on
n'aurait pas tout  fait perdu sa peine. Ces 20 millions, surtout dans
le moment o nous sommes, ont au moins autant de valeur que les
adresses patriotiques o l'on prche au peuple la confiance et la
guerre.

Je dcourage la nation, dites-vous; non, je l'claire; clairer des
hommes libres, c'est rveiller leur courage, c'est empcher que leur
courage mme ne devienne l'cueil de leur libert; et n'euss-je fait
autre chose que de dvoiler tant de piges, que de rfuter tant de
fausses ides et de mauvais principes, que d'arrter les lans d'un
enthousiasme dangereux, j'aurais avanc l'esprit public et servi la
patrie.

Vous avez dit encore que j'avais outrag les Franais en doutant de
leur courage et de leur amour pour la libert. Non, ce n'est point le
courage des Franais dont je me mfie, c'est la perfidie de leurs
ennemis que je crains; que la tyrannie les attaque ouvertement, ils
seront invincibles; mais le courage est inutile contre l'intrigue.

Vous avez t tonn, avez-vous dit, d'entendre un dfenseur du peuple
calomnier et avilir le peuple. Certes, je ne m'attendais pas  un
pareil reproche. D'abord, apprenez que je ne suis point le dfenseur du
peuple; jamais je n'ai prtendu  ce titre fastueux; je suis du peuple,
je n'ai jamais t que cela, je ne veux tre que cela; je mprise
quiconque a la prtention d'tre quelque chose de plus. S'il faut dire
plus, j'avouerai que je n'ai jamais compris pourquoi on donnait des
noms pompeux  la fidlit constante de ceux qui n'ont point trahi sa
cause; serait-ce un moyen de mnager une excuse  ceux qui
l'abandonnent, en prsentant la conduite contraire comme un effort
d'hrosme et de vertu? Non, ce n'est rien de tout cela; ce n'est que
le rsultat naturel du caractre de tout homme qui n'est point dgrad.
L'amour de la justice, de l'humanit, de la libert, est une passion
comme une autre; quand elle est dominante, on lui sacrifie tout; quand
on a ouvert son me  des passions d'une autre espce, comme  la soif
de l'or ou des honneurs, on leur immole tout, et la gloire, et la
justice, et l'humanit, et le peuple, et la patrie. Voil tout le
secret du coeur humain; voil toute la diffrence qui existe entre le
crime et la probit, entre les tyrans et les bienfaiteurs de leur pays.

Que dois-je donc rpondre au reproche d'avoir avili et calomni le
peuple? Non, on n'avilit point ce qu'on aime, on ne se calomnie pas
soi-mme.

J'ai avili le peuple! Il est vrai que je ne sais point le flatter pour
le perdre; que j'ignore l'art de le conduire au prcipice par des
routes semes de fleurs: mais en revanche, c'est moi qui sus dplaire 
tous ceux qui ne sont pas peuple, en dfendant, presque seul, les
droits des citoyens les plus pauvres et les plus malheureux contre la
majorit des lgislateurs; c'est moi qui opposai constamment la
dclaration des droits  toutes ces distinctions calcules sur la
quotit des impositions, qui laissaient une distance entre des citoyens
et des citoyens; c'est moi qui dfendis, non seulement les droits du
peuple, mais son caractre et ses vertus; qui soutins contre l'orgueil
et les prjugs que les vices ennemis de l'humanit et de l'ordre
social allaient toujours en dcroissant, avec les besoins factices et
l'gosme, depuis le trne jusqu' la chaumire; c'est moi qui
consentis  paratre exagr, opinitre, orgueilleux mme, pour tre
juste.

Le vrai moyen de tmoigner son respect pour le peuple n'est point de
l'endormir en lui vantant sa force et sa libert, c'est de le dfendre,
c'est de le prmunir contre ses propres dfauts; car le peuple mme en
a. _Le peuple est l_, est dans ce sens un mot trs dangereux. Personne
ne nous a donn une plus juste ide du peuple que Rousseau, parce que
personne ne l'a plus aim. "Le peuple veut toujours le bien, mais il ne
le voit pas toujours." Pour complter la thorie des principes des
gouvernements, il suffirait d'ajouter: les mandataires du peuple voient
souvent le bien, mais ils ne le veulent pas toujours. Le peuple veut le
bien, parce que le bien public est son intrt, parce que les bonnes
lois sont sa sauvegarde; ses mandataires ne le veulent pas toujours,
parce qu'ils se forment un intrt spar du sien, et qu'ils veulent
tourner l'autorit qu'il leur confie au profit de leur orgueil. Lisez
ce que Rousseau a crit du gouvernement reprsentatif, et vous jugerez
si le peuple peut dormir impunment. Le peuple cependant sent plus
vivement et voit mieux tout ce qui tient aux premiers principes de la
justice et de l'humanit que la plupart de ceux qui se sparent de lui;
et son bon sens  cet gard est souvent suprieur  l'esprit des
habiles gens; mais il n'a pas la mme aptitude  dmler les dtours de
la politique artificieuse qu'ils emploient pour le tromper et pour
l'asservir, et sa bont naturelle le dispose  tre la dupe des
charlatans politiques. Ceux-ci le savent bien, et ils en profitent.

Lorsqu'il s'veille et dploie sa force et sa majest, ce qui arrive
une fois dans des sicles, tout plie devant lui; le despotisme se
prosterne contre terre, et contrefait le mort, comme un animal lche et
froce  l'aspect du lion; mais bientt il se relve; il se rapproche
du peuple d'un air caressant; il substitue la ruse  la force; on le
croit converti; on a entendu sortir de sa bouche le mot de libert: le
peuple s'abandonne  la joie,  l'enthousiasme; on accumule entre ses
mains des trsors immenses, on lui livre la fortune publique; on lui
donne une puissance colossale; il peut offrir des appts irrsistibles
 l'ambition et  la cupidit de ses partisans, quand le peuple ne peut
payer ses serviteurs que de son estime. Bientt quiconque a des talents
avec des vices lui appartient; il suit constamment un plan d'intrigue
et de sduction; il s'attache surtout  corrompre l'opinion publique;
il rveille les anciens prjugs, les anciennes habitudes qui ne sont
point encore effaces; il entretient la dpravation des moeurs qui ne
sont point encore rgnres; il touffe le germe des vertus nouvelles;
la horde innombrable de ses esclaves ambitieux rpand partout de
fausses maximes; on ne prche plus aux citoyens que le repos et la
confiance; le mot de libert passe presque pour un cri de sdition; on
perscute, on calomnie ses plus zls dfenseurs; on cherche  garer,
 sduire, ou  matriser les dlgus du peuple; des hommes usurpent
sa confiance pour vendre ses droits, et jouissent en paix des fruits de
leurs forfaits. Ils auront des imitateurs qui, en les combattant,
n'aspireront qu' les remplacer. Les intrigants et les partis se
pressent comme les flots de la mer. Le peuple ne reconnat les tratres
que lorsqu'ils lui ont dj fait assez de mal pour le braver
impunment. A chaque atteinte porte  sa libert, on l'blouit par des
prtextes spcieux, on le sduit par des actes de patriotisme
illusoires, on trompe son zle et on gare son opinion par le jeu de
tous les ressorts de l'intrigue et du gouvernement, on le rassure en
lui rappelant sa force et sa puissance. Le moment arrive o la division
rgne partout, o tous les piges des tyrans sont tendus, o la ligue
de tous les ennemis de l'galit est entirement forme, o les
dpositaires de l'autorit publique en sont les chefs, o la portion
des citoyens qui a le plus d'influence par ses lumires et par sa
fortune est prte  se ranger de leur parti.

Voil la nation place entre la servitude et la guerre civile. On avait
montr au peuple l'insurrection comme un remde; mais ce remde extrme
est-il mme possible? Il est impossible que toutes les parties d'un
empire, ainsi divis, se soulvent  la fois; et toute insurrection
partielle est regarde comme un acte de rvolte; la loi la punit, et la
loi serait entre les mains des conspirateurs. Si le peuple est
souverain, il ne peut exercer sa souverainet, il ne peut se runir
tout entier, et la loi dclare qu'aucune section du peuple ne peut pas
mme dlibrer. Que dis-je? Alors l'opinion, la pense ne serait pas
mme libre. Les crivains seraient vendus au gouvernement; les
dfenseurs de la libert qui oseraient encore lever la voix ne
seraient regards que comme des sditieux; car la sdition est tout
signe d'existence qui dplat au plus fort; ils boiraient la cigu,
comme Socrate, ou ils expireraient sous le glaive de la tyrannie, comme
Sydney, ou ils se dchireraient les entrailles, comme Caton. Ce tableau
effrayant peut-il s'appliquer exactement  notre situation? Non; nous
ne sommes pas encore arrivs  ce dernier terme de l'opprobre et du
malheur o conduisent la crdulit des peuples et la perfidie des
tyrans. On veut nous y mener; nous avons dj fait peut-tre d'assez
grands pas vers ce but; mais nous en sommes encore  une assez grande
distance; la libert triomphera, je l'espre, je n'en doute pas mme;
mais c'est  condition que nous adopterons tt ou tard, et le plus tt
possible, les principes et le caractre des hommes libres, que nous
fermerons l'oreille  la voix des sirnes qui nous attire vers les
cueils du despotisme, que nous ne continuerons pas de courir, comme un
troupeau stupide, dans la route par laquelle on cherche  nous conduire
 l'esclavage ou  la mort.

J'ai dvoil une partie des projets de nos ennemis; car je ne doute pas
qu'ils ne reclent encore des profondeurs que nous ne pouvons sonder;
j'ai indiqu nos vritables dangers et la vritable cause de nos maux:
c'est dans la nature de cette cause qu'il faut puiser le remde, c'est
elle qui doit dterminer la conduite des reprsentants du peuple.

Il resterait bien des choses  dire sur celte matire, qui renferme
tout ce qui peut intresser la cause de la libert; mais j'ai dj
occup trop longtemps les moments de la socit: si elle me l'ordonne,
je remplirai cette tche dans une autre sance.


(La Socit a ordonn l'impression de ce discours et invit M.
Robespierre  lui communiquer le reste de ses vues.)



      *      *      *      *      *      *      *      *      *



_Suite du discours de Maximilien Robespierre sur la guerre prononc
a la socit des amis de la constitution le 11 janvier 1792, l'an
quatrime de la rvolution_ (11 janvier 1792)



Est-il vrai qu'une nouvelle jonglerie ministrielle ait donn le change
aux amis de la libert sur le vritable objet des projets de ses
ennemis? Est-il vrai qu'une proclamation illusoire mane du Comit des
Tuileries ait suffi pour renverser en un moment nos principes, et nous
faire perdre de vue toutes les vrits dont l'vidence nous avait
frapps? Est-il vrai que les tyrans de la France aient eu quelque
raison de croire que les citoyens, dont ils feignent de redouter
l'nergie, ne sont que des tres faibles et versatiles, qui
applaudissent tour  tour au mensonge et  la vrit; qui, changeant du
jour au lendemain de sentiments et de systmes, leur laissent tous les
moyens d'excuter impunment le plan de conspiration qu'ils suivent
avec autant de constance que d'activit? Non; je vais vous prouver, du
moins, que les nouvelles ruses de nos ennemis intrieurs confirment
notre systme: on s'pargnerait  cet gard beaucoup de discussions, si
l'on voulait ne jamais sortir du vritable tat de la question.

Toute celle o je vais entrer n'aura d'autre but que d'y ramener encore
une fois mes adversaires.

Est-il question de savoir si la guerre doit tre offensive ou
dfensive; si la guerre offensive a plus ou moins d'inconvnients; si
la guerre doit tre faite dans quinze jours ou dans six mois? Point du
tout; il s'agit, comme nous l'avons prouv, de connatre la trame
ourdie par les ennemis intrieurs de notre libert qui nous suscitent
la guerre, et de choisir les moyens les plus propres  les djouer.
Pourquoi jeter un voile sur cet objet essentiel? Pourquoi n'oser
effleurer tant d'ennemis puissants, qu'il faut dmasquer et combattre?
Pourquoi prcher la confiance lorsqu'elle est impossible? Je demande
aussi la guerre; mais je dirai  qui et comment il faut la faire.

Tout le monde parat convenir qu'il existe en France une faction
puissante qui dirige les dmarches du pouvoir excutif, pour relever la
puissance ministrielle sur les ruines de la souverainet nationale: on
a nomm les chefs de cette cabale; on a dvelopp leur projet; la
France entire a connu, par une fatale exprience, leur caractre et
leurs principes. J'ai aussi examin leur systme; j'ai vu, dans la
conduite de la cour, un plan constamment suivi d'anantir les droits du
peuple, et de renverser, autant qu'il tait en elle, l'ouvrage de la
rvolution: elle a propos la guerre, j'ai rapport cette mesure  son
systme; je n'ai pas cru qu'elle voult perdre les migrs, dtrner
leurs protecteurs, les princes trangers, qui faisaient cause commune
avec elle, et professaient pour elle un attachement exclusif, au moment
o elle tait en guerre avec le peuple franais; leur langage, leur
conduite taient trop grossirement concerts avec elle; les rebelles
taient trop videmment ses satellites et ses amis; elle avait trop
constamment favoris leurs efforts et leur insolence; elle venait au
moment de leur accorder des preuves clatantes de protection, en les
drobant au dcret port contre eux par l'Assemble nationale; elle
avait accord en mme temps la mme faveur  des ennemis intrieurs
encore plus dangereux; tout annonait aux yeux les moins clairvoyants
le projet form par elle de troubler la France au dedans en la faisant
menacer au dehors, pour reprendre au sein du dsordre et de la terreur
une puissance fatale  la libert naissante.

Les intentions de la cour tant videmment suspectes, quel parti
fallait-il prendre sur la proposition de la guerre? Applaudir, adorer,
prcher la confiance, et donner des millions? Non; il fallait
l'examiner scrupuleusement, en pntrer les motifs, en prvoir les
consquences, faire un retour sur soi-mme, et prendre les mesures les
plus propres  dconcerter les desseins des ennemis de la libert, en
assurant le salut de l'Etat.

Tel est l'esprit que j'ai port dans cette discussion: j'ai mieux aim
la traiter sous ce point de vue, que de prsenter le tableau brillant
des avantages et des merveilles d'une guerre termine par une
rvolution universelle; la conduite de celte guerre tait entre les
mains de la cour; la cour ne pouvait la regarder que comme un moyen de
parvenir  son but; j'ai prouv que, pour atteindre ce but, elle
n'avait pas mme besoin de faire actuellement la guerre, et d'entrer en
campagne; qu'il lui suffisait de la faire dsirer, de la faire regarder
comme ncessaire, et de se faire autoriser  en ordonner actuellement
tous les prparatifs.

Rassembler une grande force sous ses drapeaux; cantonner et camper les
soldats, pour les ramener plus facilement  l'idoltrie pour le chef
suprme de l'arme, et  l'obissance passive, en les sparant du
peuple, et en les occupant uniquement d'ides militaires; donner une
grande importance et une grande autorit aux gnraux jugs les plus
propres  exciter l'enthousiasme des citoyens arms et  servir la
cour; augmenter l'ascendant du pouvoir excutif, qui se dploie
particulirement lorsqu'il parat charg de veiller  la dfense de
l'Etat; dtourner le peuple du soin de ses affaires domestiques, pour
l'occuper de sa sret extrieure; faire triompher la cause du
royalisme, du modrantisme, du machiavlisme, dont les chefs sont des
patriciens militaires; prparer ainsi au ministre et  sa faction les
moyens d'tendre de jour en jour ses usurpations sur l'autorit
nationale et sur la libert, voil l'intrt suprme de la cour et du
ministre. Or, cet intrt tait satisfait, leur but tait rempli, ds
le moment o l'on adoptait leurs propositions de guerre.

C'est dans cette situation que l'on vient nous prsenter je ne sais
quelle proclamation affiche partout, o l'on dfend toute incursion
jusqu'au 15 janvier; des actes de certains princes allemands, qui
assurent qu'ils ont pris les mesures ncessaires pour dissiper les
rassemblements qui pouvaient nous alarmer. Le roi, dit-on, va sans
doute vous annoncer que les puissances ont fait cesser tous les
prtextes de guerre; donc la cour ne veut pas la guerre... Eh quoi!
sommes-nous donc encore assez novices pour tre toujours dupes de tous
les subterfuges par lesquels une politique perfide cherche  nous
tromper? Et quel que soit le motif qui l'ait dtermine  ces actes
extrieurs, ne voyez-vous pas qu'ils prouvent la ncessit de se tenir
en garde contre les piges qu'elle vous a tendus? Quel est l'intrt de
la cour, si ce n'est de vous rassurer sur ses intentions perverses? Et
ne suffit-il pas que l'empressement avec lequel elle avait ouvertement
demand la guerre, et fait prcher la guerre par tous ses organes, ait
excit la dfiance des citoyens, pour qu'elle prenne aujourd'hui le
parti de faire croire qu'elle ne veut pas la guerre? Que diriez-vous,
vous qui faites dpendre vos opinions de toutes ces apparences
trompeuses et contradictoires, qu'on ne cesse de nous prsenter pour
tenir l'opinion en suspens; que diriez-vous, si elle n'avait d'autre
but que de se faire envoyer par l'Assemble nationale un second message
qui la presserait de faire, le plus tt possible, cette guerre qu'elle
dsire, de manire qu'en la dclarant elle ne part que cder au voeu
des reprsentants de la nation?

Il est vrai que cette conjecture vraisemblable peut tre efface par
une autre qui ne l'est pas moins, mais qui ne serait pas plus favorable
au systme que je combats: c'est celle que mes adversaires adoptent
eux-mmes quand ils supposent que la cour ne veut pas actuellement
commencer la guerre, et qu'elle a intrt de la diffrer quelque temps.
Cette intention est possible encore; elle peut mme se concilier
naturellement avec celle que je viens de dvelopper: mais cela mme est
un des inconvnients attachs au parti que vous prenez de vous livrer 
des projets de guerre avec un gouvernement tel que le vtre. Cela
prouve que vous deviez dconcerter ses vues pernicieuses par des
mesures d'une nature diffrente, comme je le ferai voir dans la suite;
c'est une nouvelle preuve que tous vos raisonnements portent  faux,
quand vous parlez toujours de la guerre, comme si elle devait tre
faite et conduite par le peuple franais en personne, et comme si nos
ennemis intrieurs n'taient pour rien dans tout cela.

Au lieu de dbiter avec emphase tant de lieux communs sur les effets
miraculeux de la dclaration des droits, et sur la conqute de la
libert du monde; au lieu de nous rciter les exploits des peuples qui
ont conquis la leur en combattant contre leurs propres tyrans, il
fallait calculer les circonstances o nous sommes, et les effets de
notre Constitution. N'est-ce pas au pouvoir excutif seul qu'elle donne
le droit de proposer la guerre, d'en faire les prparatifs, de la
diriger, de la suspendre, de la ralentir, de l'acclrer, de choisir le
moment et de rgler les moyens de la faire? Comment briserez-vous
toutes ces entraves? Renverserez-vous cette mme Constitution, lors
mme que jusqu'ici vous n'avez pu dployer assez d'nergie pour la
faire excuter? D'ailleurs, qu'opposeriez-vous  tant de motifs
spcieux que le pouvoir excutif vous prsentera? Que lui
rpondrez-vous, quand il vous dira, quand les princes trangers vous
prouveront, par des actes authentiques, qu'ils auront dissip les
rassemblements, qu'ils auront pris toutes les mesures ncessaires pour
les mettre hors d'tat de tenter contre vous aucun projet hostile? Quel
prtexte lgitime vous restera-t-il, lorsqu'ils vous auront donn la
satisfaction que le pouvoir excutif exigeait au nom de la nation? Il
est vrai que bientt on pourra recommencer sourdement les mmes
manoeuvres; il est vrai que l'on pourra mnager un moment favorable
pour renouveler vos alarmes, et pour entreprendre une guerre srieuse
ou simule, dirige par notre gouvernement mme; mais, avant que cette
nouvelle intrigue clate, comment la prouverez-vous? quels moyens
aurez-vous d'agir? L'un veut attaquer les migrs et les princes
allemands; les autres veulent dclarer la guerre  Lopold; d'autres
veulent qu'elle commence demain; d'autres consentent  attendre que les
prparatifs soient faits, ou que l'hiver soit pass; d'autres enfin
s'en rapportent au patriotisme du ministre, et  la sagesse du pouvoir
excutif, pour lesquels ils prtendent que nous devons avoir une pleine
confiance. Mais au milieu de toutes ces opinions diverses, ce sera
toujours le pouvoir excutif seul qui dcidera; c'est la nature de la
chose qui le veut; c'tait  vous  ne pas vous engager dans un systme
qui entrane ncessairement tous ces inconvnients, et qui nous met 
la merci de la cour et du ministre. Mais quoi! ne voyez-vous pas que
le pouvoir excutif recueille dj les fruits de l'adresse avec
laquelle il vous a attir dans ses piges? Vous demandez s'il veut la
guerre, quand il fera la guerre; que lui importe? que vous importe 
vous-mme? Il jouit dj des avantages de la guerre; et il est vrai de
dire, en ce sens, que la guerre est dj commence par vous. N'a-t-il
pas dj rassembl des armes dont il dispose? N'a-t-il pas dj reu
des preuves solennelles de confiance et d'idoltrie de la part de nos
reprsentants? N'a-t-il pas obtenu des millions, dans le moment o la
corruption est la plus dangereuse ennemie de la libert? N'a-t-il pas
fait violer nos lois et remport une victoire sur nos principes, en
faisant donner  deux de ses gnraux des honneurs extraordinaires et
anticips, qui ne retracent que l'esprit et les prjugs de l'ancien
rgime? Un autre n'a-t-il pas obtenu le commandement de nos armes,
dont les fonctions sacres et dlicates qu'il venait de quitter, dont
la Constitution l'cartait? N'a-t-on pas vu le prsident du Corps
lgislatif prodiguant  cet individu des hommages que l'on pourrait 
peine accorder impunment aux librateurs de leur pays, donner  la
nation le dangereux exemple du plus ridicule engouement? N'a-t-on pas
vu un homme destin ds longtemps  l'excution des desseins de la
cour, clbre par la pertinacit avec laquelle il a suivi le projet
ambitieux d'attacher  sa personne la multitude des citoyens arms,
provoquer et recevoir sur son passage des honneurs qui taient autant
d'insultes aux mnes des patriotes immols au champ de la fdration, 
ceux des soldats gorgs  Nancy, autant d'outrages  la libert et 
la patrie, autant de sinistres tmoignages des erreurs de l'opinion et
de la faiblesse de l'esprit public, autant d'effrayants pronostics des
maux que nous pouvons craindre de l'influence d'une coalition qui a
dj port tant de coups mortels  notre Constitution? La violation des
principes sur lesquels la libert repose, la dcadence de l'esprit
public, sont des calamits plus terribles que la perte d'une bataille,
et elles sont le premier fruit du plan ministriel que j'ai combattu.
Que peut-on attendre pour l'esprit public d'une guerre commence sous
de tels auspices? Les victoires mmes de nos gnraux seraient plus
funestes que nos dfaites mmes. Oui, quelle que soit l'issue de ce
plan, elle ne peut qu'tre fatale. Les migrs prennent-ils le parti de
se dissiper sans retour? ce qui serait l'hypothse la plus favorable et
la moins vraisemblable. Toute la gloire en appartient  la cour et 
ses partisans; et ds lors ils crasent le Corps lgislatif de leur
ascendant; environns des forces immenses qu'ils ont rassembles,
objets de l'enthousiasme et de la confiance universelle, ils peuvent
poursuivre avec une incroyable facilit le projet de relever
insensiblement leur puissance sur les dbris de la libert faible et
mal affermie. Les apparences de paix, qu'ils semblent nous prsenter,
ne sont-elles qu'un jeu perfide concert avec nos ennemis extrieurs,
soit pour calmer les inquitudes des patriotes, en cachant leur ardeur
pour la guerre, soit pour la diffrer  une poque plus favorable?

Leur faut-il encore quelque dlai pour mieux prparer le succs de la
grande conspiration qu'ils mditent? Enfin, ne veulent-ils que sonder
les esprits et pier l'occasion, pour s'arrter  celui de tous les
plans contraires  la libert que les circonstances leur permettront
d'adopter avec plus de succs? Quel que puisse tre le rsultat de
toutes ces combinaisons, il est un point incontestable: c'est qu'il
tient au parti imprudent qu'on a pris, qu'on semble vouloir soutenir,
au refus de vouloir reconnatre de bonne foi les desseins de nos
ennemis, et de les dconcerter par les moyens convenables. Ces moyens,
quels sont-ils?

Avant de les indiquer, je veux m'armer de l'autorit de l'Assemble
nationale, qui avait elle-mme reconnu d'abord la ncessit de prendre
des mesures d'une nature diffrente de celles qu'on a proposes depuis,
parce que cette circonstance est propre  rpandre une nouvelle lumire
sur la question, et  mettre dans un jour plus grand la politique du
parti contraire  la cause du peuple.

Celles qu'elle avait adoptes tendaient, non  faire la guerre, que les
intrigues de la cour nous prparaient depuis longtemps, mais  la
prvenir; je parle du premier dcret sur les migrs, dont la sagesse
et l'utilit ont t attestes par le _veto_. Le plan de la cour
exigeait le _veto_, parce que la cour voulait la guerre: la mme raison
imposait  l'Assemble nationale la ncessit d'une rsolution
contraire, aussi sage et plus vigoureuse que le premier dcret. Je
dirai tout  l'heure quelle tait cette rsolution. L'Assemble
nationale ne l'a point prise; elle s'est laiss engager dans les
dfils o le pouvoir excutif voulait l'amener; un de ces hommes qui
cachaient, sous le voile du patriotisme, les intentions les plus
favorables pour la cause du pouvoir excutif, l'a entrane, par tous
ces moyens plausibles et artificieux qui subjuguent la crdulit de
beaucoup de patriotes,  proposer elle-mme des mesures hostiles contre
les petits princes d'Allemagne.

La cour a saisi, comme de raison, cette ouverture avec avidit;
l'ancien ministre de la guerre, trop dcri, s'est retir; on en a
montr un nouveau, qui a dbut par des dmonstrations incroyables de
patriotisme. Ensuite, on est venu annoncer des mesures de guerre; le
_veto_ a t oubli, et mme approuv; le seul parti sage que l'on
pouvait prendre a t perdu de vue; on est tomb aux genoux du ministre
et du roi; l'abandon, l'enthousiasme, l'engouement est devenu le
sentiment dominant; tous les actes subsquents ont eu pour but de le
faire passer dans l'me de tous les Franais; la guerre, la confiance
dans les agents de la cour a t le mot de ralliement, rpt par tous
les chos de la cour et du ministre; le ministre mme avait os se
permettre des insinuations calomnieuses contre ceux qui dmentiraient
ce langage; et si nous avions eu la faiblesse de cder ici aux conseils
timides qui nous imposaient le silence sur une si grande question, ce
penchant funeste n'et pas mme t balanc par le plus lger
contrepoids, et on et t dispens de prendre les nouveaux dtours
qu'on emploie, qu'on emploiera encore pour nous tromper.

Cependant, voyez quels avantages celte conduite donnait  la cour; ce
n'tait point assez de paralyser le Corps lgislatif, de contredire le
voeu du peuple impunment, et, de l'aveu du peuple mme, de prendre sur
l'Assemble nationale un fatal ascendant, et de paratre, aux yeux de
la nation, l'arbitre des destines de l'Etat; elle parvenait  son but
favori, de s'entourer d'une grande force publique  ses ordres, et de
nous constituer en tat de guerre, sans exciter la dfiance, sans
trahir ses dsirs et son secret, en paraissant se rendre au voeu de
l'Assemble nationale. La protection constante que le ministre avait
accorde aux migrations et aux migrants; son attention  favoriser la
sortie des armes et de notre numraire; son silence imperturbable sur
tout ce qui se passait depuis deux ans chez les princes trangers; le
concert ardent qui rgnait entre lui et les cours de l'Europe; le refus
constant de se rendre aux plaintes de tous les dpartements qui
demandaient des armes pour les gardes nationales; tous les faits qui
annonaient le projet de nous placer entre la crainte d'une guerre
extrieure et le sentiment de notre faiblesse intrieure, entre la
guerre civile et une attaque trangre, pour nous amener  une honteuse
capitulation sur la libert; enfin, le _veto_ contre le dcret qui
rompait toutes ces mesures; et ensuite, la proposition ds mesures de
guerre contre ceux que l'on protgeait; c'est en vain que le concours
de toutes ces circonstances rvlait aux hommes les moins clairvoyants
le secret de la cour, annonait qu'elle tait enfin parvenue, par des
routes dtournes, au grand but de toutes ses manoeuvres, qui tait la
guerre simule ou srieuse. On oubliait que c'tait elle qui nous
l'avait suscite; pour la remercier de son zle  la proposer, on la
flicitait du succs de ses propres perfidies, et on semblait craindre
que le peuple ne ft ni assez confiant, ni assez aveugle. Tels sont les
dangers auxquels la bonne foi des dputs du peuple est expose, que,
guide par le mme sentiment de patriotisme, et dans la mme affaire,
la majorit de nos reprsentants, aprs avoir rendu un dcret pour
prvenir la guerre prpare par nos ennemis du dedans, inclinait
elle-mme  la guerre, lorsque ceux-ci venaient la provoquer, et
prenait des mains du pouvoir excutif le poison pour nous le prsenter,
parce que le pouvoir excutif ne lui avait pas permis d'appliquer le
remde.

Que fallait-il donc faire, et que peut-on faire encore? Il fallait
persister dans la premire mesure, puisque le salut de l'Etat
l'exigeait, et que le voeu de la nation la rclamait, puisque la
conduite contraire compromettait la libert et l'autorit des
reprsentants. Il fallait maintenir la Constitution, qui refuse
formellement au pouvoir excutif le droit d'anantir d'une manire
absolue les dcrets du Corps lgislatif, et surtout de lui ter le
pouvoir de sauver l'Etat. A qui appartient-il de dfendre les principes
de la Constitution attaqus? Quel en est l'interprte lgitime, si ce
ne sont les reprsentants du peuple,  moins qu'on n'aime mieux dire
que c'est le peuple lui-mme? Or, je pense que les intrigants de la
cour et tous les ennemis du peuple n'aimeraient pas mieux son tribunal
que celui de ses dlgus. Le Corps lgislatif pouvait donc, il devait
dclarer le _veto_ contraire au salut du peuple et  la Constitution.
Ce coup de vigueur et tourdi la cour; il et dconcert la ligue de
nos ennemis, et pouvant tous les tyrans. Vous auriez vu ceux qui
veulent entraner dans le mme prcipice et le peuple et le monarque,
perdre aussi toute leur audace et toutes leurs ressources, qui ne sont
fondes que sur l'influence de leur parti dans l'Assemble nationale;
ils n'auraient os tenter contre elle une lutte inutile et terrible;
ou, s'ils l'avaient os, le voeu public hautement prononc, l'intrt
public, l'indignation qu'inspirait l'audace des rebelles, et la
protection qui leur tait donne, le gnie de la nation enfin veill
dans cette occasion heureuse, par la vertu des reprsentants autant que
par l'intrt suprme du salut public, aurait assur la victoire 
l'Assemble nationale, et cette victoire et t celle de la raison et
de la libert: c'tait l une de ces occasions uniques dans l'histoire
des rvolutions que la Providence prsente aux hommes, et qu'ils ne
peuvent ngliger impunment; puisque enfin il faut que tt ou tard le
combat s'engage entre la cour et l'Assemble nationale, ou plutt
puisque ds longtemps il s'est engag entre l'une et l'autre un combat
 mort, il fallait saisir ce moment; alors nous n'aurions pas eu 
craindre de voir le pouvoir excutif avilir et matriser nos
reprsentants, les condamner  une honteuse inaction, ou ne leur dlier
les mains que pour augmenter sa puissance, et favoriser ses vues
secrtes; ds lors nous n'aurions pas t menacs du malheur de voir
tous les efforts du patriotisme chouer contre la puissance active de
l'intrigue, et contre la force d'inertie, de l'ignorance, de la
faiblesse et de la lchet.

Ce qu'on a pu faire alors, peut-on le faire encore? Peut-tre avec
moins d'avantage et de facilit: ce n'est pas que les reprsentants du
peuple n'aient toujours le droit de le sauver; ce n'est pas qu'ils
puissent jamais renoncer  ce droit; ce n'est pas que je ne pense
encore qu'ils ont assez de crdit auprs de lui pour lui faire
connatre son vritable intrt, quand c'est de bonne foi qu'ils le
dfendent, et mme que le bon sens du peuple clair par cet intrt
sacr n'aille quelquefois plus loin  cet gard que la sagacit mme de
ses reprsentants; je pense mme que l'opinion publique sur les causes
et sur le but de la guerre propose s'est dj assez clairement
manifeste pour faire pressentir que le peuple dsire de voir
l'Assemble nationale revenir  une rsolution plus utile  ses
intrts, et moins favorable aux projets criminels de ses ennemis.
Cependant je ne me dissimule pas que ce parti pourrait rencontrer des
difficults d'un autre genre; que les hommes reviennent difficilement
sur leurs premires dmarches; que quelquefois mme,  force d'avoir
raison, on devient insupportable et presque suspect; et qu'en demeurant
toujours invariablement attach  la vrit et aux seuls principes qui
puissent sauver la patrie, on s'expose aux attaques de tous les sages,
de tous les modrs, de tous ces mortels privilgis qui savent
concilier la vrit avec le mensonge, la libert avec la tyrannie, le
vice avec la vertu.

Je me garderai donc bien de proposer ce parti svre, de dployer cette
raideur inflexible; je transige, je demande  capituler.

Je ne m'occuperai donc pas de ce _veto_ lanc, au nom du roi, par des
hommes qui se soucient fort peu du roi, mais qui dtestent le peuple,
et voudraient se baigner dans le sang des patriotes, pour rgner...
Mais je dis que dans la position o ce _veto_ et les faits qui l'ont
suivi ont mis l'Assemble nationale et la nation, il ne reste plus
qu'un moyen de salut paisible et constitutionnel; c'est que l'Assemble
lgislative reprenne un caractre d'autant plus imposant qu'elle a
jusqu'ici laiss plus d'avantages aux ministres et  leurs valets;
c'est qu'elle comprenne que ses ennemis, comme ceux du peuple, sont les
ennemis de l'galit; que le seul ami, le seul soutien de la libert,
c'est le peuple; c'est qu'elle soit fire et inexorable pour les
ministres et pour la cour, sensible et respectueuse pour le peuple;
c'est qu'elle se hte de porter les lois que sollicite l'intrt des
citoyens les plus malheureux, et que repoussent l'orgueil et la
cupidit de ceux que l'on appelait grands; c'est qu'elle se hte de
faire droit sur les plaintes du peuple, que l'Assemble constituante a
trop ngliges; c'est qu'elle oppose au pouvoir de l'intrigue, de l'or,
de la force, de la corruption, la puissance de la justice, de
l'humanit, de la vertu; c'est qu'elle use des moyens immenses qui sont
entre ses mains de remonter l'esprit public et la chaleur du
patriotisme au degr des premiers jours o la libert fut conquise pour
un moment, l'esprit public sans lequel la libert n'est qu'un mot, avec
lequel toutes les puissances trangres et intrieures viendront se
briser contre les bases de la Constitution franaise. Je ne citerai
qu'un exemple: on travaille votre arme; si vous tes l-dessus dans
une profonde scurit, si tout ce qui se passe depuis quelque temps, si
les voyages mmes et les cajoleries de votre nouveau ministre ne vous
sont pas suspectes, vous vous trompez cruellement; on lui donne des
chefs propres  la ramener aux vils sentiments du royalisme et de
l'idoltrie, sous les spcieux prtextes de l'ordre, de l'honneur et de
la monarchie. Eh bien! dployez votre autorit lgislative, pour rendre
aux soldats des avantages que les principes de la Constitution,
d'accord avec la discipline militaire, leur assuraient, et que
l'intrt des patriciens militaires de l'Assemble constituante leur a
ravis; consultez le code militaire et vos principes, et l'arme est au
peuple et  vous... Je n'en dirai pas davantage... On sait assez, sans
que je le dise, par quels moyens les reprsentants du peuple peuvent le
servir, l'honorer, l'lever  la hauteur de la libert, et forcer
l'orgueil et tous les vices  baisser devant lui un front respectueux.
Chacun sent que si l'Assemble nationale dploie ce caractre, nous
n'aurons plus d'ennemis. Ce serait donc en vain que mes adversaires
voudraient rejeter ces moyens-l, sous le prtexte qu'ils seraient trop
simples, trop gnreux: on ne se dispense pas de remplir un devoir
sacr, en cherchant  donner  la place un supplment illusoire et
pernicieux. Lorsqu'un malade capricieux refuse un remde salutaire, et
puis un autre, et qu'il dit: "je veux gurir avec du poison", s'il
meurt, ce n'est point au remde qu'il faut s'en prendre, c'est au
malade. Que, rveill, encourag par l'nergie de ses reprsentants, le
peuple reprenne cette attitude qui fit un moment trembler tous ses
oppresseurs; domptons nos ennemis du dedans; guerre aux conspirateurs
et au despotisme, et ensuite marchons  Lopold; marchons  tous les
tyrans de la terre: c'est  cette condition qu'un nouvel orateur, qui,
 la dernire sance, a soutenu mes principes, en prtendant qu'il les
combattait, a demand la guerre; c'est  cette condition, et non au cri
de guerre et aux lieux communs sur la guerre, ds longtemps apprcis
par cette Assemble, qu'il a d les applaudissements dont il a t
honor.

C'est  cette condition que moi-mme je demande  grands cris la
guerre. Que dis-je? Je vais bien plus loin que mes adversaires
eux-mmes; car si cette condition n'est pas remplie, je demande encore
la guerre; je la demande, non comme un acte de sagesse, non comme une
rsolution raisonnable, mais comme la ressource du dsespoir; je la
demande  une autre condition, qui, sans doute, est convenue entre
nous; car je ne pense pas que les avocats de la guerre aient voulu nous
tromper; je la demande telle qu'ils nous la dpeignent; je la demande
telle que le gnie de la libert la dclarerait, telle que le peuple
franais la ferait lui-mme, et non telle que de vils intrigants
pourraient la dsirer et telle que des ministres et des gnraux, mme
patriotes, pourraient nous la faire.

Franais! hommes du 14 juillet, qui stes conqurir la libert sans
guide et sans matre, venez, formons cette arme qui doit affranchir
l'univers. O est-il le gnral, qui, imperturbable dfenseur des
droits du peuple, ternel ennemi des tyrans, ne respira jamais l'air
empoisonn des cours, dont la vertu austre est atteste par la haine
et par la disgrce de la cour, ce gnral, dont les mains, pures du
sang innocent et des dons honteux du despotisme, sont dignes de porter
devant nous l'tendard sacr de la libert? O est-il, ce nouveau
Caton, ce troisime Brutus, ce hros encore inconnu? Qu'il se
reconnaisse  ces traits; qu'il vienne; mettons-le  notre tte... O
est-il? O sont-ils ces hros, qui, au 14 juillet, trompant l'espoir
des tyrans, dposrent leurs armes aux pieds de la patrie alarme?
Soldats de Chteau-Vieux, approchez, venez guider nos efforts
victorieux... O tes-vous?... Hlas! on arracherait plutt sa proie 
la mort, qu'au despotisme ses victimes! Citoyens, qui, les premiers,
signaltes votre courage devant les murs de la Bastille, venez, la
patrie, la libert vous appelle aux premiers rangs. Hlas! on ne vous
trouve nulle part; la misre, la perscution, la haine de nos despotes
nouveaux vous a disperss. Venez, du moins, soldats de tous ces corps
immortels qui ont dploy le plus ardent amour pour la cause du peuple.
Quoi! le despotisme que vous aviez vaincu vous a punis de votre civisme
et de votre victoire; quoi! frapps de cent mille ordres arbitraires et
impies, cent mille soldats, l'espoir de la libert, sans vengeance,
sans tat et sans pain, expient le tort d'avoir trahi le crime pour
servir la vertu! Vous ne combattez pas non plus avec nous, citoyens,
victimes d'une loi sanguinaire, qui parut trop douce encore  tous ces
tyrans qui se dispensrent de l'observer pour vous gorger plus
promptement. Ah! qu'avaient fait ces femmes, ces enfants massacrs? Les
criminels tout-puissants ont-ils peur aussi des femmes et des enfants?
Citoyens du Comtat, de cette cit malheureuse, qui crut qu'on pouvait
impunment rclamer le droit d'tre Franais et libres; vous qui
prtes sous les coups des assassins, outrags par nos tyrans; vous qui
languissez dans les fers o ils vous ont plongs, vous ne viendrez
point avec nous: vous ne viendrez pas non plus, citoyens infortuns et
vertueux, qui dans tant de provinces avez succomb sous les coups du
fanatisme, de l'aristocratie et de la perfidie! Ah! Dieu! que de
victimes, et toujours dans le peuple, toujours parmi les plus gnreux
patriotes, quand les conspirateurs puissants respirent et triomphent!

Venez au moins, gardes nationales qui vous tes spcialement dvoues 
la dfense de nos frontires dans cette guerre dont une cour perfide
nous menace, venez. Quoi! vous n'tes point encore arms? Quoi! depuis
deux ans vous demandez des armes, et vous n'en avez pas? Que dis-je? On
vous a refus des habits, on vous condamne  errer sans but, de
contres en contres, objet des mpris du ministre et de la rise des
patriciens insolents qui vous passent en revue, pour jouir de votre
dtresse. N'importe, venez; nous confondrons nos fortunes pour vous
acheter des armes; nous combattrons tout nus, comme les Amricains...
venez. Mais attendrons-nous, pour renverser les trnes des despotes de
l'Europe, attendrons-nous les ordres du bureau de la guerre?
Consulterons-nous, pour cette noble entreprise, le gnie de la libert
ou l'esprit de la cour? Serons-nous guids par ces mmes patriciens,
ses ternels favoris, dans la guerre dclare au milieu de nous, entre
la noblesse et le peuple? Non. Marchons nous-mmes  Lopold; ne
prenons conseil que de nous-mmes. Mais, quoi! voil tous les orateurs
de la guerre qui m'arrtent; voil M. Brissot qui me dit qu'il faut que
M. _le comte de Narbonne_ conduise toute cette affaire; qu'il faut
marcher sous les ordres de M. _le marquis de la Fayette_... que c'est
au pouvoir excutif qu'il appartient de mener la nation  la victoire
et  la libert. Ah! Franais! ce seul mot a rompu tout le charme; il
anantit tous mes projets. Adieu la libert des peuples! Si tous les
sceptres des princes d'Allemagne sont briss, ce ne sera point par de
telles mains. L'Espagne sera quelque temps encore l'esclave de la
superstition, du royalisme et des prjugs; le Stathouder et sa femme
ne sont point encore dtrns; Lopold continuera d'tre le tyran de
l'Autriche, du Milanais, de la Toscane, et nous ne verrons point de
sitt Caton et Cicron remplacer au conclave le pape et les cardinaux.
Je le dis avec franchise: si la guerre, telle que je l'ai prsente,
est impraticable, si c'est la guerre de la cour, des ministres, des
patriciens, des intrigants, qu'il nous faut accepter, loin de croire 
la libert universelle, je ne crois pas mme  la vtre; et tout ce que
nous pouvons faire de plus sage, c'est de la dfendre contre la
perfidie des ennemis intrieurs, qui vous bercent de ces douces
illusions.

Je me rsume donc froidement et tristement. J'ai prouv que la guerre
n'tait entre les mains du pouvoir excutif qu'un moyen de renverser la
Constitution, que le dnouement d'une trame profonde, ourdie pour
perdre la libert. Favoriser ce projet de la guerre, sous quelque
prtexte que ce soit, c'est donc mal servir la cause de la libert.
Tout le patriotisme du monde, tous les lieux communs de politique et de
morale, ne changeront point la nature des choses, ni le rsultat
ncessaire de la dmarche qu'on propose. Prcher la confiance dans les
intentions du pouvoir excutif, justifier ses agents, appeler la faveur
publique sur ses gnraux, reprsenter la dfiance _comme un tat
affreux_, ou comme un moyen de _troubler le concert de deux pouvoirs et
l'ordre public_, c'tait donc ter  la libert sa dernire ressource,
la vigilance et l'nergie de la nation. J'ai d combattre ce systme;
je l'ai fait; je n'ai voulu nuire  personne; j'ai voulu servir ma
patrie en rfutant une opinion dangereuse; je l'aurais combattue de
mme, si elle et t propose par l'tre qui m'est le plus cher.

Dans l'horrible situation o nous ont conduits le despotisme, la
faiblesse, la lgret et l'intrigue, je ne prends conseil que de mon
coeur et de ma conscience; je ne veux avoir d'gards que pour la
vrit, de condescendance que pour l'infortune, de respect que pour le
peuple. Je sais que des patriotes ont blm la franchise avec laquelle
j'ai prsent le tableau dcourageant,  ce qu'ils prtendent, de notre
situation. Je ne me dissimule pas la nature de ma faute. La vrit
n'a-t-elle pas dj trop de torts d'tre la vrit? Comment lui
pardonner, lorsqu'elle vient, sous des formes austres, en nous
enlevant d'agrables erreurs, nous reprocher tacitement l'incrdulit
fatale avec laquelle on l'a trop longtemps repousse? Est-ce pour
s'inquiter et pour s'affliger qu'on embrasse la cause du patriotisme
et de la libert? Pourvu que le sommeil soit doux et non interrompu,
qu'importe qu'on se rveille au bruit des chanes de sa patrie, ou dans
le calme plus affreux de la servitude? Ne troublons donc pas le
quitisme politique de ces heureux patriotes; mais qu'ils apprennent
que, sans perdre la tte, nous pouvons mesurer toute la profondeur de
l'abme. Arborons la devise du palatin de Posnanie; elle est sacre,
elle nous convient: _Je prfre les orages de la libert au repos de
l'esclavage_. Prouvons aux tyrans de la terre que la grandeur des
dangers ne fait que redoubler notre nergie, et qu' quelque degr que
montent leur audace et leurs forfaits, le courage des hommes libres
s'lve encore plus haut. Qu'il se forme contre la vrit des ligues
nouvelles, elles disparatront; la vrit aura seulement une plus
grande multitude d'insectes  craser sous sa massue. Si le moment de
la libert n'tait pas encore arriv, nous aurions le courage patient
de l'attendre; si celte gnration n'tait destine qu' s'agiter dans
la fange des vices o le despotisme l'a plonge; si le thtre de notre
rvolution ne devait montrer aux yeux de l'univers que les prjugs aux
prises avec les prjugs, les passions avec les passions, l'orgueil
avec l'orgueil, l'gosme avec l'gosme, la perfidie avec la perfidie,
la gnration naissante, plus pure, plus fidle aux lois sacres de la
nature, commencera  purifier cette terre souille par le crime; elle
apportera, non la paix du despotisme, ni les honteuses agitations de
l'intrigue, mais le feu sacr de la libert, et le glaive exterminateur
des tyrans; c'est elle qui relvera le trne du peuple, dressera des
autels  la vertu, brisera le pidestal du charlatanisme, et renversera
tous les monuments du vice et de la servitude. Doux et tendre espoir de
l'humanit, postrit naissante, tu ne nous es point trangre; c'est
pour toi que nous affrontons tous les coups de la tyrannie; c'est ton
bonheur qui est le prix de nos pnibles combats: dcourags souvent par
les objets qui nous environnent, nous sentons le besoin de nous lancer
dans ton sein; c'est  toi que nous confions le soin d'achever notre
ouvrage, et la destine de toutes les gnrations d'hommes qui doivent
sortir du nant! Que le mensonge et le vice s'cartent  ton aspect;
que les premires leons de l'amour maternel te prparent aux vertus
des hommes libres; qu'au lieu des chants empoisonns de la volupt,
retentissent  tes oreilles les cris touchants et terribles des
victimes du despotisme; que les noms des martyrs de la libert occupent
dans ta mmoire la place qu'avaient usurpe dans la ntre ceux des
hros de l'imposture et de l'aristocratie; que tes premiers spectacles
soient le champ de la fdration inond du sang des plus vertueux
citoyens; que ton imagination ardente et sensible erre au milieu des
cadavres des soldats de Chteau-Vieux, sur ces galres horribles o le
despotisme s'obstine  retenir les malheureux que rclament le peuple
et la libert; que ta premire passion soit le mpris des tratres et
la haine des tyrans; que ta devise soit: Protection, amour,
bienveillance pour les malheureux, guerre ternelle aux oppresseurs!
Postrit naissante, hte-toi de crotre et d'amener les jours de
l'galit, de la justice et du bonheur!



      *      *      *      *      *      *      *      *      *








End of the Project Gutenberg EBook of Discours par Maximilien Robespierre --
5 Fevrier 1791-11 Janvier 1792, by Maximilien Robespierre

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both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
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work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


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