Project Gutenberg's Les grandes chroniques de France (2/6), by Paulin Paris

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Title: Les grandes chroniques de France (2/6)
       selon que elles sont conserves en l'Eglise de Saint-Denis

Author: Paulin Paris

Release Date: December 31, 2010 [EBook #34803]

Language: French

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HISTOIRE
DE
FRANCE.


PARIS. IMPRIMERIE DE BTHUNE ET PLON,
RUE DE VAUGIRARD, 36.


LES
GRANDES  CHRONIQUES
DE FRANCE,
SELON QUE ELLES SONT CONSERVES
EN L'GLISE DE SAINT-DENIS
EN  FRANCE.


PUBLIES PAR M. Paulin Pris
De l'Acadmie royale des Inscriptions et Belles-Lettres.


TOME SECOND.


PARIS.
TECHENER, LIBRAIRE,
12, PLACE DU LOUVRE.

1837.


DEUXIME DISSERTATION

SUR LES CHRONIQUES DE SAINT-DENIS ET SUR LES SOURCES DE L'HISTOIRE DE
FRANCE, DEPUIS LA MORT DE DAGOBERT JUSQU'A CELLE DE LOUIS LE DBONNAIRE.

       *       *       *       *       *

L'auteur des _Gesta Dagoberti_ est le dernier historien des rois
Mrovingiens. Ce n'est pas qu'il ait crit long-temps avant le second
continuateur de Frdgaire ou l'auteur des _Gesta Regum Francorum_; mais,
seul de tous les annalistes qui nous ont parl des successeurs de Dagobert,
il ne semble pas dvou aux intrts de la nouvelle famille dont
l'ascendant tendoit  faire disparotre l'astre de Clovis; c'est mme  lui
seul que nous devons la rvlation des sentiments pieux et charitables de
Clovis II. L'abb de Vertot, qui l'a fort maltrait dans une dissertation
systmatique[1], lui reproche d'avoir le premier rpandu la fable de la
dmence de Clovis II: je pencherois plutt  croire qu'il a seulement tent
de donner une explication morale au scandale d'une dmence bien relle, en
l'attribuant aux effets de la dvotion indiscrte du roi pour les reliques
de saint Denis. Jusqu'au XIIIme sicle, poque de rnovation religieuse,
la tendance des moines toit de prsenter pour des vnements bien connus
des causes surnaturelles troitement lies aux intrts monastiques. Telle
fut la source de la chronique de Turpin; de la relation du voyage de
Charlemagne  Jrusalem; du rcit de la damnation de Charles Martel, et
enfin de la plus grande partie des _Gesta Dagoberti_.

      Note 1: _Mmoires de l'Acadmie des Inscriptions_. Tome IV, in-4.

A compter de cet anonyme, si curieux de la gloire de l'abbaye de
Saint-Denis et dont le rcit offre un mlange de traditions vulgaires, de
lgendes pieuses et de souvenirs vridiques, l'histoire de France tombe
entre les mains des ennemis de la race mrovingienne. Les successeurs de
Clovis II disparoissent de la scne active du monde, et l'on ne dit pas
mme comment Clovis II mourut. On lui prodigue les outrages, on lui donne
l'pithte d'insens qu'il peut avoir mrite dans les dernires annes de
sa courte existence, mais dont chacun de ses successeurs lgitimes ne
devoit pas tre responsable. C'est  qui fera le plus de reproches  ces
derniers, dont les droits lgitimes toient, aprs tout, le vritable
crime. Ils avoient les mains lies, on les blme de leur fainantise; ils
toient gards  vue dans de lointaines maisons de campagne, on les accuse
de vivre au sein de la mollesse. A quoi bon, disoit-on autour des maires
du palais, des rois qui ne rgnent pas, des enfants qui prtendent
gouverner des hommes? Puis, si le Mrovingien prenoit des annes ou
faisoit mine de vouloir dtacher ses mains enchanes, on lui donnoit
secrtement un breuvage, ou bien on le laissoit assassiner en public:
heureux quand on se contentoit de lui ravir sa glorieuse chevelure et de le
confiner dans un monastre.

Peut-tre, moins opprims, ces princes se seroient-ils montrs dignes de
leurs anctres. Mais il et d'abord fallu les imiter en forfaits, et
malheureusement pour eux, Nantilde, veuve de Dagobert Ier, ne fut pas une
Frdgonde: elle ne voulut pas dfendre avec des ruisseaux de sang les
avenues du trne auquel toit appel son fils; elle ne sut pas tenter de
nouvelles guerres et promener  la tte des armes le roi Clovis, g de
cinq ans. Si les Mrovingiens succombrent, c'est uniquement parce que les
Franois toient toujours les fils des compagnons du grand Clovis, et parce
qu'il leur falloit toujours un chef qui ret leurs serments en change de
butin et de dpouilles. On a beaucoup parl de l'amour superstitieux de nos
premiers anctres pour leurs princes hrditaires; je n'ai pu reconnotre
aucune trace d'un pareil sentiment dans nos vieilles annales. Quand
Childeric Ier oublie la guerre pour les femmes, ses leudes l'abandonnent et
vont mettre leurs services aux pieds d'un Romain plus belliqueux. Le fort
roi Clovis attire dans les rangs de ses guerriers vainqueurs les hommes
d'armes de tous ses parents, rois chevelus, hrditaires et lgitimes aux
mmes titres que lui. Plus tard, n'avons-nous pas vu les Francs courir au
devant de Sigebert, de Chilperic et de Clotaire; ds qu'il s'agissoit de
dpouiller un enfant et de partager la proie d'un vaincu? Partout o l'on
se bat, les Francs y courent de prfrence; et s'ils restent long-temps
dvous aux fils de Clovis, c'est que tous toient des lions ou plutt des
tigres singulirement dignes de ceux qui les maintenoient sur le pavois.
Childebert, Clotaire Ier, Chilperic, Clotaire II, Dagobert Ier, voil des
noms assez terribles, assez redoutables: et comment ces btes froces
n'auroient-elles pas trouv dans les Franois de ces temps-l une admirable
sympathie, une fidlit  toute preuve? Mais, ds que le prince guerrier
vint  manquer, il dut se prsenter quelque audacieux sujet pour prendre sa
place. Et quand le trne eut t plusieurs fois de suite occup par des
enfants, il dut se former une nouvelle famille de guerriers, opposant son
hrdit  celle de la premire race royale. Voil comment les Carliens ou
Carlovingiens furent aisment substitus aux descendants du fort roi
Clovis.

Nos annales, si incompltes pour les huit derniers rgnes de la premire
race, sont toutes crites dans cet esprit public peu soucieux de la famille
hrditaire. Les guerriers n'avoient rien  esprer des foibles rois
lgitimes, les tablissements religieux fort peu de chose: au contraire,
les maires du palais se faisoient craindre de tous et restoient les
principaux distributeurs de bnfices et de fondations pieuses: combien de
raisons pour justifier une rvolution en leur faveur! Dira-t-on que ces
considrations, puissantes sur la majorit, n'auroient pas d cependant
touffer compltement dans tous les coeurs les sentiments de justice? J'en
conviendrai, s'il est dmontr que ces sentiments eussent alors besoin
d'tre touffs: mais loin de l; on n'en avoit pas la conscience, et pour
s'en convaincre il suffit de se reporter  la demande que Pepin osa bien
adresser au Pape, arbitre de toute justice, et surtout  la rponse que le
Pape s'empressa de lui faire.

Aprs la _Chronique de Fredegaire_, dont les textes les plus authentiques
s'arrtent  la quatrime anne du jeune Clovis, le monument le plus ancien
a pour titre: _Gesta Regum Francorum_, dont j'ai dj dit quelque chose
dans la premire dissertation. C'est lui que notre traducteur de
Saint-Denis a le bon esprit de suivre ds que le secours des _Gesta
Dagoberti_ vient  lui manquer. Nos compilateurs d'histoire ont tous
exprim pour les _Gesta Regum_ le plus profond mpris: ils en ont surnomm
l'auteur l'_anonyme fabuleux_, sans faire attention que toutes les fables
qu'il dbite sur les temps les plus loigns, il les tenoit de Fredegaire,
et que pour l'poque la plus rapproche, la seule dont il soit rellement
responsable et la seule que nos Chroniques de Saint-Denis aient transcrite,
il n'a d'autre tort que d'avoir assez mal distingu la date des vnements.
Les _Gesta Regum_ sont,  mon avis, un monument trs-prcieux. Quand ils ne
feroient que jeter un nouveau jour sur la manire dont on jugeoit, au temps
de Thierry de Chelles, les prtentions des deux maisons rivales, ce seroit
dj tout autant qu'il en faut pour obtenir une rputation plus honorable
que ne la lui ont faite l'abb Dubos dans son histoire de l'_Etablissement
de la monarchie franoise_, Dom Rivet dans le tome IV de l'_Histoire
littraire_, Dom Bouquet dans l'une des prfaces des _Historiens de
France_, et le P. Lelong dans sa _Bibliothque de la France_.

Les _Gesta Regum Francorum_ finissent avec le rgne de Chilperic II, mort
en 720. Pour complter son rcit, le traducteur de Saint-Denis a mis 
contribution la chronique de Sigebert de Gemblours, et la vie de
Sigebert III, roi d'Austrasie, compose par le mme abb de Gemblours.
Sigebert mourut dans les premires annes du XIIe sicle: sa chronique est
une compilation succincte d'autres annalistes, et le moine de Saint-Denis
l'a suivie comme nous le ferions aujourd'hui, c'est--dire  dfaut de
tmoignages plus anciens et de garants plus incontestables. L'abb de
Gemblours sert  dissimuler plusieurs lacunes des rcits contemporains. Et
parmi ces derniers il faut compter les continuations de _Fredegaire_ qui,
du rgne de Thierry IV au couronnement de Pepin, nous offrent les lueurs
historiques les moins incertaines. Un mot de ces continuations.

La premire n'est qu'un extrait informe des _Gesta Regum_; l'on ne sait
pourquoi les collecteurs historiques se sont tous obstins  l'diter comme
un monument original: il s'arrte  l'anne 680.--La seconde a plus
d'importance: elle fut crite en 736; elle embrasse les annes 680  735.
Les _Chroniques de Saint-Denis_ l'ont exactement suivie pour les quinze
dernires annes. Le troisime ou plutt le second continuateur, puisque le
premier ne devroit pas tre compt, semble avoir travaill par les ordres
du comte Childebrand, frre de Charles Martel; et cette circonstance nous
donne le secret de son admiration exclusive pour la nouvelle famille. Il
nous raconte l'histoire des annes 736  741; sa narration est du plus haut
intrt, mais on ne peut trop regretter qu'elle soit aussi rapide pour une
des poques les plus obscures et les plus curieuses de nos annales. C'est 
ce troisime anonyme que se sont arrts les chroniqueurs de Saint-Denis:
ils n'ont rien emprunt  la quatrime continuation de Fredegaire, crite
sans doute par le rdacteur de la troisime, mais sous les auspices du fils
de Childebrand, le comte Nibelung. Sitt qu'ils l'ont pu, nos traducteurs
ont abord le texte d'ginhnrd; l'historien le plus important depuis
Grgoire de Tours, et le seul de notre volume dont le nom soit _ peu prs_
connu.

Je dis _ peu prs_, car il s'en faut bien que les anciens manuscrits et
les anciens auteurs s'accordent, comme nous,  l'appeler _ginhard_. C'est
chez eux tour  tour Heinard, Ejard, Hmar, Adhelm ou Adhemar; pour notre
traducteur de Saint-Denis, c'est _Eginaus_, et pour le mnestrel du comte
de Poitiers, dans les mots que j'ai cits: _Guetin qui dit que il norri
Charlemagne_[2]. Eginhard mourut sous le rgne de Louis-le-Dbonnaire: il
devoit  Charlemagne son ducation et sa fortune; il consacra les loisirs
de sa vieillesse  rappeler les vnements qui avoient marqu les deux
rgnes de Pepin et de son bienfaiteur, et mme il poursuivit son rcit
jusqu'aux premires annes de la vie de Louis-le-Dbonnaire. ginhard
crivoit ses souvenirs en Germanie, dans le monastre de Lauresham qu'il
avoit fond. Il ne faut donc pas s'tonner si, nous dcrivant avec le plus
grand soin les expditions des trois premiers rois Carlovingiens sur les
Saxons, les Danois et les nations Slaves, il ne fait que rapidement
indiquer les vnements dont le midi de l'Europe toit en mme temps le
thtre. La trace de ces derniers avoit d naturellement tre moins
profonde dans ses souvenirs. Aussi plusieurs crivains assez rapprochs de
ces temps-l le considrent-ils seulement comme l'historien des guerres
d'Allemagne.

      Note 2: Voy. la Ire _dissertation_. Il devoit dire: _que il fut
      norri par_. C'est un contre-sens qu'ont vit les _Chroniques de
      Saint-Denis_.

Eginhard composa deux grands ouvrages, et tous deux ressortent
admirablement dans la foule de ces annalistes contemporains, assez
judicieux du moins pour n'avoir pas transmis leurs noms  la postrit. On
ne doute plus que les _Annales regum Francorum Pippini et Caroli magni_ ne
soient de lui, et l'on n'a jamais srieusement attribu  quelque autre la
_Vita et Conversatio gloriosissimi imperatoris Karoli regis magni_. Dans ce
dernier livre, bien suprieur au premier, ginhard revient avec intention
sur les qualits, les vertus et les moeurs du grand homme qu'il se plaisoit
 nommer son bienfaiteur. On ne peut comparer cette _Vie de Charlemagne_
qu'aux Mmoires du sire de Joinville sur saintLouis. Ils ont le mme
caractre de vracit; et s'il est vrai pourtant qu'ginhard soit bien
moins attachant, moins pittoresque, moins original que le bon snchal de
Champagne, il faut en accuser l'ducation clricale d'ginhard, homme
d'glise et grammairien avant tout. Joinville, au contraire, toit
simplement un preux chevalier; si par malheur il avoit su le latin, son
rcit ne conserveroit pas le charme qui le recommande  jamais, et
l'historien de saint Louis seroit trs-infrieur  celui de Charlemagne.

C'est beaucoup pour ginhard d'avoir dpass de si loin tous les historiens
Franois qui l'avoient prcd. Comparez-le  Grgoire de Tours, et mme 
Orderic Vital ou Mathieu Paris, vous serez frapp des avantages que lui
donnent un jugement exquis, une exactitude  toute preuve, et mme une
philosophie qui ne manque pas d'lvation. Jamais chez lui vous ne
rencontrerez de ces invectives qui, chez l'vque de Tours et le moine
anglais, poursuivent la moiti des personnages historiques; rarement il
s'arrte  l'effet des miracles, ou bien  l'loge des donations pieuses et
des pratiques superstitieuses. Les sicles, dira-t-on, n'toient pas les
mmes: sans doute ginhard vivoit loin des abominables rgnes de Clotaire
et de Chilperic; mais il toit galement loign de l'admirable poque de
Philippe-Auguste et de saint Louis.

Notre chroniqueur de Saint-Denis a pris toute la substance d'ginhard; il a
fondu avec assez d'art la _Vita et Conversatio Karoli magni_ dans le cours
de la traduction des _Annales Regum Francorum_, en se contentant
d'emprunter quelques additions au moine de Saint-Gal et  d'autres
annalistes d'une autorit moins grave. Mais il ne s'en est pas tenu l:
quand le monument des _Grandes Chroniques de Saint-Denis_ fut rig, tout
ce qui toit crit dans un latin de quelque antiquit avoit, par cela seul,
droit  la crdulit de tout le monde. Or, les souvenirs du rgne de
Charlemagne toient consigns dans trois genres de documents historiques:
les _Chroniques contemporaines_, les _Chansons de geste_ et les _Lgendes_;
ce n'toit plus le temps de l'invention des fraudes pieuses, mais on les
adoptoit d'autant plus aisment qu'on ne comprenoit pas qu'elles eussent
t jamais possibles. Les moines de Saint-Denis, trouvant donc d'anciens
manuscrits des Annales d'ginhard, du Voyage de Charlemagne  Jrusalem et
de l'Expdition d'Espagne, ne pouvoient s'lever assez au-dessus des
croyances contemporaines pour admettre les chroniqueurs mondains, et
rejeter prcisment les traditions que leur caractre religieux rendoit le
plus respectables.

Ce fut beaucoup pour eux de ngliger le secours des _Chansons de geste_;
toutefois, il ne faut pas douter qu'ils n'en eussent galement pris la
substance s'ils en avoient pu trouver quelque vieille leon latine.
Philippe Mouskes, vque de Tournay, qui compila dans le mme temps que les
moines de Saint-Denis une chronique de France en vers, n'eut pas la mme
retenue; il fondit dans son rcit les traditions populaires, les inventions
monastiques et les souvenirs contemporains. On pourroit appeler avec raison
son histoire du hros de la France la _trilogie de Charlemagne_, et j'avoue
que ce travail de Philippe Mouskes me sembleroit avoir aujourd'hui moins
d'intrt s'il toit dpouill de toutes ces additions romanesques que nos
rudits lui reprochent nanmoins avec amertume. N'est-ce donc rien de nous
initier dans le secret de la grande et complte renomme de Charlemagne
telle qu'elle parcouroit le monde au temps de Philippe-Auguste et de saint
Louis? Et si les fables, qui sont l'aurole du VIIIme sicle, ont eu sur
les imaginations et sur les moeurs du moyen ge plus d'influence que les
rcits les plus vridiques, devons-nous refuser de les tudier, et leur
interdire une certaine place dans l'histoire de l'esprit humain?

Mais, je le rpte, le compilateur de Saint-Denis a nglig toutes les
Chansons de geste. Bien qu'il et dans les meilleures une confiance
entire, comme il n'en trouvoit pas la mention originale dans les livres
latins des abbayes, il ne pouvoit en grossir un recueil qui, pour les temps
reculs, n'toit qu'une oeuvre de traduction. Voulez-vous cependant une
preuve incontestable de son respect pour les chansons populaires et de son
regret de n'en pas avoir  traduire? Voyez comme il s'excuse de garder le
silence sur les prtendus exploits de l'enfance de Charlemagne: _Ceus ne
sont pas en memoire que il fist au temps de s'enfance, en Espagne, entour
Gallafre, le roi de Tollete_. Il est vident que par les mots _en memoire_,
il faut entendre ici: _en crit grammatical_, autrement la phrase n'auroit
pas de sens. Et cette enfance de Charlemagne, cet exil du fils de Pepin
auprs du roi Galafre de Tolde, tout cela formoit la matire d'une chanson
de geste dont un trouvre du XIIIme sicle, _Gerars d'Amiens_, nous a
conserv la substance dans un norme pome[3].

      Note 3: _Manuscrit du roi_, n 7188.

J'ai hasard beaucoup de notes et d'explications sur le texte des lgendes
de Constantinople et d'Espagne. Plus on tudiera l'histoire de France, et
plus on attachera d'importance  toutes ces vieilles traditions, essor de
l'esprit chevaleresque et source primitive de notre moderne littrature. Ou
je me trompe fort, ou les Chansons de geste ne peuvent long-temps tarder 
inspirer une vritable curiosit: je me suis donc efforc de rendre mes
lecteurs juges clairs des nombreux rapports de noms qui semblent exister
entre les hros de l'histoire et ceux des romans populaires. Mais je me
suis abstenu religieusement de toutes conjectures, de toutes opinions
systmatiques; c'est  d'autres qu'il conviendra de le faire, ou du moins
c'est dans un autre ouvrage qu'elles seront  leur place.

Je reviens au traducteur de Saint-Denis: il a divis sa vie de
Charlemagne en six livres. Dans le premier, il conduit l'histoire
vridique du fils de Pepin jusqu' son couronnement imprial en 800.
C'est ginhard qu'il prend pour garant, et qu'il suit encore
rigoureusement dans le second livre et dans les deux premiers chapitres
du troisime, consacrs aux dernires annes du hros. Dans l'indication
des sources latines je n'ai pas cru devoir suivre la division de Dom
Bouquet, qui dtache du livre d'ginhard les premires annes du IXme
sicle. _Quoe sequuntur_, dit-il, _desumpta sunt ex Annalibus
Loiselianis_. Il est vident que c'est la compilation anonyme 
laquelle on a donn le nom d'Annales Loiseliennes qui aura d plutt
copier ginhard, crivain contemporain et tmoin pour ainsi dire
oculaire. Au reste, les distractions de ce genre sont, comme on sait,
trs-rares dans l'admirable travail de l'illustre bndictin.

Aprs quelques emprunts faits au moine de Saint-Gal, les Chroniques de
Saint-Denis remplissent leur troisime livre de la Vie de Charlemagne, avec
une clbre lgende dont les leons latines toient fort rpandues au
XIIme sicle. J'ai compar la traduction du _Voyage de Charlemagne 
Jrusalem_ avec le manuscrit latin que notre bibliothque royale en possde
encore aujourd'hui. On verra que j'ai mis galement le plus grand soin 
consulter les meilleures leons de la chronique de Turpin, qui comprend les
trois derniers livres. Cet examen m'a permis de distinguer dans cette
dtestable lgende plusieurs interpolations importantes, et d'en mieux
constater l'origine espagnole.

Pour lever sur ce point-l tous les genres de doute, il suffit de mettre en
parallle l'exactitude avec laquelle l'auteur y parle de la Pninsule, en
dcrit les localits, en rappelle les traditions, en recommande les
glises, avec l'ignorance profonde qu'il montre dans tout ce qu'il nous dit
du pays de France. Il se mprend sur la position de nos plus grandes
villes, il confond toutes nos traditions historiques, il entasse dans
l'arme de Charlemagne tous les hros populaires de trois ou quatre
poques. Un Franois du XIIme sicle n'auroit jamais runi Garin le
Lohrain, Ogier le Danois et Renaud de Montauban. Un Franois et mieux
connu la position d'Agen et de Saintes que l'histoire de l'idole de Cadix,
seulement consigne dans les lgendes arabes. Enfin, un Franois n'auroit
pas dit que les trois principales glises du monde toient Saint-Pierre de
Rome, Saint-Jean d'Ephse et Saint-Jacques de Compostelle.

La chronique de Louis-le-Dbonnaire termine notre volume. Elle est
exactement traduite de la relation d'un savant et judicieux anonyme dont le
mrite historique peut balancer la gloire d'ginhard. On l'appelle
ordinairement l'_Astronome limousin_, ou plus justement l'_Astronome_, tout
court, car cet habile crivain doit avoir t plutt Franois d'origine ou
bien Allemand, que Limousin ou Provenal. Je suppose qu'il aura fait partie
de cette colonie transporte par Charlemagne et par Louis-le-Dbonnaire en
Aquitaine, afin de tenir en respect, par la force de l'exemple et des
chtiments, l'esprit turbulent de populations mal soumises au joug de la
domination franoise. Notre auteur connot trs bien le Languedoc, la
Provence et le Limousin; mais il ne manque pas une occasion de fltrir le
caractre et les moeurs des habitants de ces provinces; il leur prodigue les
expressions de mpris et de haine, et ce n'est pas  de pareils signes
qu'on doit reconnotre un enfant du pays. Dante, exil de l'ingrate
Florence, n'exalte pas au-dessus de Florence les villes qui lui offrent un
asile, et s'il maudit les auteurs de ses maux, c'est parce qu'il les
confond avec les ennemis de sa patrie. Tel n'est pas l'_astronome_ prtendu
_Limousin_.

Il toit certainement contemporain de Louis-le-Dbonnaire. Un passage de
son texte me semble d'une haute importance littraire, bien que personne
n'y ait encore fait attention en France. Aprs avoir rappel avec plus de
dtails que ne l'a fait Eginhard l'expdition d'Espagne termine par la
dfaite de Roncevaux, il ajoute: Dum enim qu agi potuerunt in Hispania
peracta essent, et prospero itinere reditum esset, infortunio obviante,
extremi quidam in eodem monte regii csi sunt agminis. Quorum quia vulgata
sunt nomina, dicere supersedi.

Je le demande  tous les lecteurs: que signifie ce _quia vulgata sunt
nomina_, sinon que ds le temps de Louis-le-Dbonnaire, la renomme des
vassaux tus dans les gorges des Pyrnes toit gnralement rpandue et
faisoit dj le sujet de nombreux pomes populaires? Il n'est donc plus
permis de douter que ds les temps les plus voisins de l'vnement dont
Charlemagne garda toute sa vie le triste souvenir, les _Chansons de
Roland_, d'_Olivier_ et de leurs compagnons n'aient retenti dans les
camps et dans les grandes runions nationales.                     P. P.

10 juin 1837.




LA SUITE DU CINQUIESME
LIVRE DES GRANDES
CHRONIQUES.

       *       *       *       *       *


XX.

ANNEE: 636.

_Comment le roy Sigebert et le roy Loys[4] despartirent les trsors leur
pre aprs sa mort_.

      Note 4: _Loys_. Ou _Clovis_, c'est le mme mot, avec ou sans
      aspiration. Ainsi _Clotaire_ et _Lothaire_.


[5]Aprs la mort du bon roy Dagobert, descendi tout le royaume  Loys son
fils qui encore estoit enfant assez petit d'ge. Les barons de France[6] et
de Bourgoigne le reurent  seigneur et lui firent homage, en une ville qui
lors estoit apele Massolaque. Egua le mestre du palais et la royne
Nantheut qui estoit demoure en veuvet, gouvernoient le royaume noblement
s deux premiers ans du rgne Loys. Cil Egua estoit l'un des plus beaux et
nobles princes de Neustrie, le plus sage et le plus pacient, homme estoit
plein et enlumin de toutes graces: car il estoit riche et estrait de haut
lignage, droiturier en justice, sage en paroles, apareilli en responses:
une mauvaise teche[7] avoit en lui  reprendre tant seulement, car l'on
disoit que il es toit trop aver[8].

      Note 5: _Gesta Dagoberti, cap._ 46.

      Note 6: _De France_. Omnes duces de _Neustri_ et Burgundi cum
      Massolaco villa sublimant in regnum. Mabillon, dans ses _Francorum
      regum Palatia_, avoue son ignorance complte de la situation de ce
      palais, qui, suivant les plus grandes probabilits, appartenoit aux
      rois de Bourgogne. C'est l qu'Alets (suivant Fredegaire) avoit t
      tu par l'ordre de Clotaire II, en l'anne 613.

      Note 7: _Teche_, _teiche_, _tesche_ ou _tache_. Disposition bonne ou
      mauvaise, d'o nous est rest _entich_, qu'on a long-temps crit
      _entchi_.

      Note 8: _Aver_. Avare.

[9]Cy en droit nous convient deviser comment le trsor du roy Dagoubert fu
desparti entre ses fils aprs sa mort. Bien avz o, devant,[10] comment
Pepin le mestre du palais d'Austrasie et les autres princes du royaume qui
avoient est sous la seigneurie du roy Dagobert requirent Sigebert 
seigneur, d'un accort et d'une volent. Pepin et Cunibert l'archevesque de
Coloigne firent adonques aliances ensemble de rechief. Car ainsi comme ils
avoient est devant joint en pais et en amour,[11] que ils fussent ainsi
tousjours mais sans desevrer. Sagement atrayoient  leur amour les princes
et les plus grands Austrasiens, et les gouvernoient en humilit et en
douceur comme ceus qui estoient preudomes et loiaus et profitables au roy
et au royaume. Lors furent messages envois en France au roy Loys et  la
royne Nantheut, et  Egua le mestre du palais de par le roy Sigebert, qui
requroit telle partie des trsors son pre comme il lui afferoit. Le roy
Loys et sa mre et Egua s'accordrent volentiers  ce que il en eust sa
part; si assignrent jour de partir au roy Sigebert ou  ceux que il y
voudroit envoier: et il y envoia pour lui l'archevesque Cunibert et Pepin
le mestre du palais et aucuns riches hommes de son royaume. A Compigne
vinrent, l furent les trsors assembls et despartis galement par le
commandement le roy Loys et la royne Nantheut; mais elle reut la tierce
part de tous les aquets que le roy Dagobert avoit aquis, puis que elle
commena  rgner en sa compagnie: et Cunibert et Pepin enmenrent leur
partie  Mets, l furent prsents au roy Sigebert.

      Note 9: _Gest. Dagob., cap_. 47.

      Note 10: _Avez o devant_. On n'a rien ouy de semblable, et cette
      manire de parler n'est pas traduite du texte.

      Note 11: _Que ils fussent_. Il faut avant ces mots sous-entendre:
      _Vouloient-ils_...

En tour un an aprs, mourut le bon prince Pepin, qui moult fu plaint et
regrett de tous ceus du royaume d'Austrasie: car il estoit am de tous et
prisi pour sa bont et pour sa loiaut. Aussi mourut en la cit de Clichi
Egua le mestre du palais du roy Loys, au tiers an de son rgne, qui moult
fu sage homme et loial.[12] Aprs lui fu Herchinoal mestre du palais:
cousin avoit est au roy Dagobert de par sa mre: moult avoit en lui de
bonnes graces; car il estoit plein de bont et de pacience, sage et de bon
engin, aux prestres, et aux sergens nostre Seigneur portoit honneur en
grant humilit, des richesses de ce sicle avoit assez par raison. Tant
estoit prisi et am de tous les princes que chacun lui portoit honneur et
grant affection.

      Note 12: _Gesta Dagob., cap. 48._

_Incidence_. En ce teins ala la royne Nantheut en la cit d'Orlans: son
fils le roy Loys mena avec elle au quart an de son rgne. L fist assambler
les prlats et les barons de Bourgoigne: (pour ce les fit l assambler que
ce estoit, au tems de lors, le sige du royaume)[13]. Tous les barons et
prlats dbonnairement atraioit et parloit  chacun par belles paroles:
Flaucate, qui Franois estoit de nascion, establit-elle mestre du palais de
Bourgoigne, par la volent et par l'lection des barons du pas: et quant
elle l'eut mis en tel honneur, si lui fit espouser Rainberge une sienne
nice.

      Note 13: Cet incidence est du traducteur.

[14]En ce tems mesmes, ordena son testament des villes de son douaire par
la volent de son fils[15], et les desparti aus glyses des saints et des
saintes, dans lesquelles elle n'oublia pas le martyr saint Denis: si fit
faire trois exemplaires de la chartre de son testament d'une mesme
sentence, desquels l'un est gard jusques aujourd'hui s chartriers du
trsor saint Denis. Quant elle eut ainsi son testament devis, et les
besoignes du royaume ordones en prosprit, et son fils eut j rgn
entour quatre ans au profit des deus royaumes, c'est  savoir de France et
de Bourgoigne, elle trespassa de ce sicle, en spoulture fu mise en
l'abae Saint-Denis avec son seigneur, en un mesme sarqueuil.

      Note 14: _Gesta Dagob., cap. 49._

      Note 15: _Par la volent de son fils_. Le texte latin est mal rendu.
      _Testamentum de villis quibus eam rex Dagobertus et filius ejus
      Hladovius ditaverant_....

[16]_Incidence_. Quant le bon roy Dagobert et la royne Nantheut furent
trespasss de ce sicle, le roy Loys gouverna tout seul le royaume de
France et celui de Bourgoigne: les dons et les lais que son pre avoit
donn  l'glyse Saint-Denis garda et tint fermement, et les renouvela et
reconferma par son seel et subscription de sa propre main. Au quatriesme an
de son rgne fu en France merveilleuse famine: par le conseil d'aucuns,
commanda que l'glyse Saint-Denis fust dcouverte endroit les fiertres[17]
que son noble pre le roy Dagobert avoit fait couvrir par dehors d'argent
pur par grande dvocion, et commanda que il fust desparti aus povres et aus
plerins. Ce commandement fit  l'abb Aigulphe qui en ce tems gouvernoit
l'abbaye, et l'enchargea que il le fsist selonc Dieu au plus loiaument que
il porroit.

      Note 16: _Gest. Dag., cap._ 50.

      Note 17: _Les fiertres_. Les chsses.


XXI.

ANNEE: 654.

_Comment le roy Loys franchit par exemption l'glyse Saint-Denis, par la
volent S. Landri l'vesque de Paris_.


[18]Long tems aprs, assembla le roy Loys les barons et les vesques de son
royaume en la ville de Clichi au seizime an de son rgne, pour traitier
des communes besoignes du royaume. Quant tous furent asssembls, le roy
sit entre eus aourn des royaus ournemens, si comme il lui affroit; il
commena  parler entre les autres choses ce que le Saint-Esperit lui
mettoit en courage et dist en telle manire: Ententivement nous convient
porter honneur et rvrence aux honorables lieus des saints et des saintes,
selon la coustume et le commandement de nostre trs-dbonnaire pre, pour
ce que nous les ayons  patrons et dfendeurs contre les ennemis de l'ame,
au jour et en l'heure de ncessit. Pour ce vous prie, seigneurs vesques,
et vous seigneurs princes de nostre palais et de nostre royaume, que vous
escoutiez d'oreille et de cuer le conseil que nostre sire, si comme je
croi, a daign espirer[19] en mon cuer; et s vous esprouvez que ce soit
profitable chose, en traitiez avec moi  l'aide de nostre Seigneur. Le Pre
tout-puissant, qui dit que sa lumire donroit clart aux tnbres, a
embras et espris du feu de charit les cuers de vrais crestiens, par le
mystre de l'Incarnation son fils nostre seigneur Jsus-Crist, par la
faveur du Saint-Esperit pour laquele amour et pour lequel dsirier le
glorieux martyr saint Denis, saint Rustic et saint Eleutre ses compaignons
ont dservi entre les autres martyrs couronne de victoire en joie
pardurable: en laquelle glyse, o les cors saints reposent corporelment,
nostre Sire a fait pour lui maint grant miracle en la gloire et en la
loenge de son nom. En ce mesme lieu gist nostre pre Dagobert et nostre
mre dame Nantheut, qui l eslurent spulture pour leur dvocion, en
esprance que ils fussent paronniers du rgne des cieux, par les prires
et par les mrites des glorieux martyrs. Et pour ce que ce saint lieu est
fond de nostre pre, et enrichi s choses temporelles de lui et des
anciens roys et d'autres bons crestiens qui Dieu doutoient, pour acqurir
la vie pardurable, la requeste de nostre dvocion si est telle, que Dan
Landri vesque de Paris veuille donner et confermer un privilge au saint
lieu,  l'abb et aus frres de laiens (s'il vous samble, Seigneur, que ce
soit bon), que ils soient exemps et sans juridiction de l'vesque de Paris
 tousjours-ms, si que ils puissent plus dlivrement et plus en pais prier
pour nous et pour nos ancesseurs, pour le profit et pour l'estat du
royaume. Et cette indulgence veult bien donner et confermer Dan Landri
vesque de ce lieu  nostre requeste. Et nous, pour la rvrence des
martyrs volons avec vous confermer ce prcepte prsentement, que si aucunes
choses sont donnes au saint lieu, soit en villes, ou en manoirs, ou en
quelque chose que ce soit, et les choses mesmes qui encore porront estre
donnes par ceus qui sont  avenir, soient en telle franchise, que nul
vesque n personne nulle, quelle qu'elle soit, puisse rien oster ni
aliner du lieu, n, par mauvaise coustume, aqurir au lieu aucun povoir n
aucune juridiction, n prendre, par eschange ou par emprunt, n croix, n
calices, n garniment d'autel, n textes[20], n or, n argent, n nul
rien, sans nostre commandement et sans nostre assentement et de tout le
convent. Pour ce, volons-nous que les frres demeurent en telle pais et en
tel franchise que ils puissent tenir paisiblement et sans nule moleste ce
que on leur a donn; si que ils aient dlectation et dvocion  prier plus
dvotement pour les ames de nos pres et de nos mres et pour l'estat de
nostre royaume. Nous voulons donques donner au lieu saint ce bnfice et
cette grace en l'honneur des martyrs par vostre conseil, de bon courage[21]
et de volent enterine: en telle manire toutes voies que l'ordre de
l'glyse soit maintenu de chanter et de lire ainsi comme nostre pre
l'establit[22], en cette mesme manire que ceus de saint Martin de Tours et
saint Morise de Gaunes. Quant le roy eut cess de parler, les barons et
les prlats qui de bon cuer et volontiers eurent sa parole escoute, le
lorent moult de sa dvocion et de sa bonne volent, et confirmrent tous
aprs lui le prcept[23] en la manire que le roy l'eut devis. En cette
congrgacion furent aucuns saints vesques, desquels sainte Eglyse ne doute
pas que ils ne soient saintefis en paradis par les miracles que Dieu a
puis faits  leurs spultures, si comme saint Oain[24] et saint Radon son
frre, saint Paladie, saint Cler, saint Eloy, saint Souplice, saint
Castadie[25], saint Ethre, et saint Landri vesque de Paris qui confirma
le privilge de sa propre volont. Tous ces saints pres estoient prsents
en cette congrgacion et maint autres qui pas ne sont ci nomms.

      Note 18: _Gest. Dag., cap._ 51.

      Note 19: _Espirer_. Inspirer, introduire.

      Note 20: _Textes_. Evanglistaires ou livres saints, couverts en
      mtal. _Sacros codices_ (Voyez dj tome Ier, note 146.)

      Note 21: _Courage_. Ce mot n'a jamais dans l'ancien franois une
      acception diffrente de _coeur_.--_Enterine_, entire. Traduction du
      latin _integra_.

      Note 22: _L'establit_. Le texte latin n'est pas compltement rendu:
      Eo scilicet ordine, ut sicut ibidem tempore domini et genitoris
      nostri Psallentium ordo _per turmas_ fuit institutum, _vel_ sicut in
      monasterio S. Mauricii Agaunis, et S. Martini Turonis die noctuque
      tenetur, ita in loco ipso, per omnia futura tempora celebretur.
      Voyez notre tome Ier, fin du chapitre XVIII du cinquime livre des
      grandes chroniques.

      Note 23: _Le precept_. Le temps a pargn cet instrument prcieux,
      qui des archives de Saint-Denis est pass dans les archives du
      royaume. Voyez-en un _fac-simile_ dans la diplomatique de Mabillon.

      Note 24: _Oain_. Variantes: _Hoain_, _Oians_. Le latin des _Gesta_
      porte _beatus Odoenus_. Mais on ne retrouve plus cette signature dans
      l'original de la charte,  moins que ce ne soit celle que les
      critiques ont lu _Auderdus_. Aimoin nous apprend qu'_Andoenus_,
      autrement _Dado_, avoit t _rfrendaire_ sous Dagobert, et qu'aprs
      lui, son fils _Autharius_ avoit t revtu de la mme charge.

      Note 25: _S. Souplice_, _S. Castadie_. On n'a pas dchiffr ces deux
      noms parmi les _souscripteurs du Precept_.


XXII.

ANNEE: 654.

_Comment le roy Loys devint hors de sens pour ce que il prist un des os du
bras monsieur saint Denis_.


[26]Le roy Loys gouverna son royaume paisiblement; sans guerre et sans
bataille fu tous les jours de sa vie. Une fois vint en l'glyse
Saint-Denis, ainsi comme mauvaise fortune le menoit, pour dprier les
martirs. Et pour ce que il voloit avoir aucunes aliances d'eus avec soi, il
commanda que les chasses des martirs fussent ataintes[27]; aprs fist
ouvrir et desjoindre par fole prsumpcion le vessel en quoi le prcieux
corps saint repose, moins religieusement le regarda que il ne dut. Ja soit
ce que il le fsist par dvocion, si ne lui suffit pas le regarder tant
seulement; ains brisa l'os de l'un des bras et le ravist. Et le martir
monstra bien tantost que il ne lui plaisoit pas dont son corps estoit ainsi
traiti: car le roy fu tantost si espovent et si esbahi, que il cha en
frnsie et perdit son sens et sa mmoire en cette heure mesme; tantost fu
le moustier raempli de tnbres et d'oscurt; et une paour si grant prist
soudainement  tous ceus qui l estoient, que ils se mirent  la fuite. Le
roy donna puis aucunes villes au martir pour lui apaisier et pour ce que il
recouvrast son sens et sa mmoire; l'os que il avoit folement desevr du
corps fist vestir et aorner d'or pur et de pierres prcieuses, et le fist
remettre en la chasse avec le corps. (Pour cette raison puet-on prouver que
le corps du glorieux martir gist laiens entirement; quant il ne put
oncques souffrir que un petit osselet fust ost de son bras ni desmembr de
son corps, moins volentiers souffriroit donques que le chief de lui fust
dseur, et que il ne feust en sa chasse ou en l'glyse de lans.[28]) Le
roy toutes voies recouvra son sens en partie, mais non pas entirement, n
en tel point comme il l'eut devant eu[29]. Si ne vesqui pas puis moult
longuement, car il trespassa au chief de deux ans aprs que ce lui fu
avenu.

      Note 26: _Gest. Dagob., cap. 52._

      Note 27: _Ataintes_. Touches.

      Note 28: Cette parenthse, qui est de notre traducteur, fait allusion
      aux prtentions qu'affectoit le chapitre de Notre-Dame de Paris  la
      possession du vritable chef de saint Denis. (Voy. _Felibien, Hist.
      de l'ab. de Saint-Denis_, page 209).

      Note 29: Ici s'arrtent les _Gesta Dagoberti_, que notre traducteur
      suivoit de prfrence aux _Gesta regum_, et aux continuateurs de
      Fredegaire. Un peu plus haut, c'est--dire avec le prescript de
      Clovis II en faveur de l'abbaye de S.-Denis, finit le vritable texte
      d'Aimoin, qui jusqu' prsent avoit t d'un si grand secours  notre
      chroniqueur franois.

[30]Ce roy Loys eut femme du lignage de Sassoigne; Baltheur avoit nom,
sainte dame et religieuse et plaine de la paour nostre Seigneur; si estoit
sage dame et de grant beaut; et si fu celle que l'on dit sainte Baltheur
de Chelle.

      Note 30: _Gesta regum Francorum, cap_. 43. Accepit uxorem de genere
      Saxonorum nomine Bathildem, pulchram vald et omni ingenio strenuam.
      Le traducteur a ajout le reste, d'aprs les ides de vnration
      qu'avoient ses contemporains pour sainte _Bauthieut, Balteur ou
      Bathilde_ de Chelles.

En ce tems morut le prince Pepin fils Carlomagne[31], et mestre du palais
de Sigebert le roy d'Austrasie. Aprs lui fu en la dignit du palais son
fils Grimoart, homme fu plein de mal et de desloiaut, si comme il aparut
aprs[32]. Car quant le roy Sigebert fu mort, ce Grimoart prist son fils
Dagobert, qui roy devoit estre, et l'avoit-il receu en garde; puis le
tondit, et l'envoia en Escoce en exil[33] par Dodon l'vesque de Poitiers,
et mist son fils[34] en la possession du royaume. Et quant les Franois
Austrasiens virent la desloiaut que il avoit faite, ils en eureut moult
grant desdain, par agait le prirent et le lirent en fers, et puis
l'envoirent  Loys le roy de France, pour que il le jugeast et en fist
justice selon son fait. Et le roy le mist en prison en la cit de Paris,
li en buies de fer[35]. Aprs le fist mourir de griefs tourmens selon sa
desserte, comme celui qui telle desloiaut avoit faite  son droit
seigneur.

      Note 31: _Fils Carlomagne._ Fils de Carloman, maire du palais
      d'Austrasie.

      Note 32: Cette parenthse est le fait de notre traducteur; le
      continuateur de Fredegaire dit au contraire; Grimoaldus, cm esset
      strenuus,  plurimis diligebatur.

      Note 33: _En exil. In Scoti ad peregrinandum dirigens._ Ce qui est
      diffrent.

      Note 34: _Son fils._ Nomm Childebert.

      Note 35: _En buies de fer._ Vinculorum cruciatu constrictus.

[36]_Incidence._ Mais avant que ce avenist que nous avons ici cont, au
tems que le roy d'Austrasie estoit encore en vie, assambla-il ses osts et
alla  bataille contre Radulphe le roy de Toringe. En ce tems n'a voit
encore nul hoir de son corps n nul n'en povoit avoir, et pour le dsespoir
en quoi il estoit chus, fonda-il douze abaies en son royaume. Si estoient
son coadjuteur et ministre Grimoart le mestre de son palais et Remacle
vesque de la cit du Traet[37].

      Note 36: Le fonds de cet alina se trouve dans le texte de la _Vita
      Sigiberti regis Austrasi, cap._ 4 et 5, et dans la chronique de
      Sigebert, moine de Gemblours (anne 651).

      Note 37: _Du Traet._ Ou _Trajectum_; ce n'est pas _Utrecht_, mais
      Maestrick, o le sige piscopal de Tongres fut d'abord transport,
      puis ensuite  Lige. Le biographe de Sigebert III crit: _Remaclo
      Tungrensis episcopo._

[38]_Incidence_. Itte, qui a voit est femme le premier Pepin mestre du
palais d'Austrasie, se voua et donna  Dieu, elle et ses choses, par
l'amonestement et le conseil saint Amant: une abae de nonnains fonda 
Nivele et fist abbesse du lieu une sienne fille pucelle et vierge qui avoit
nom Gertrus. [39]En ce tems revint en France saint Fursin, l'abaie de
Laigni fonda par la volont du roy Loys, qui moult honnourablement le
reut. Peu de tems aprs resplendirent en bonnes euvres au royaume de
France ses deux frres, saint Follene et saint Ultane: et fonda ce saint
Follene en ce tems l'abae Saint-Mor des fosss par le don d'une vierge qui
avoit nom Gertrus; lans mesme gist-il par martire couronn.[40] En ce
mesme tems florissoient en bonnes euvres au royaume de France saint Eloy
vesque de Noion, saint Oain[41] archevesque de Rouen, saint Philibert en
hermitage, saint Richier en Ponthieu[42] et saint Germer  Flai. Ansegise,
le fils saint Ernoul, vesque de Metz, qui selon l'opinion d'aucuns fu dit
Anchise, vivoit en ce tems: si avoit espouse Begue, fille au premier Pepin
le mestre du palais Sigebert roy d'Austrasie, et seur Grimoart.[43] De cet
Ansegise ou Anchise qui fu fils saint Ernoul, fu fils le second Pepin, qui
estoit nomm Pepin le brief, qui engendra le noble prince Charles-Martel, si
comme l'histoire dira ci-aprs. Charle Martiau fu pre Pepin le tiers, qui
fu pre au grant roi Charlemaine: et par ce puet-on prouver que la lignie
de Mrove continua sans faillir jusques  Charlemaine le grant.

      Note 38: _Sigiberti Gemblacensis monachi Chronicon. Anno_ 650.

      Note 39: Cette mention de saint Fursin est cite par Jacques de Guise
      d'aprs la chronique de Sigebert; mais c'est en vain que nous l'y
      avons cherche. Aimoin avoit auparavant plac le mme fait sous le
      rgne de Clovis Ier. Mais notre traducteur qui l'avoit d'abord suivi
      (voyez tome 1er, note 88), le rtablit ici  sa vritable place.

      Note 40: _Sigiberti monachi Chronicon. Anno_ 649.

      Note 41: _Saint Ouen_, ou _Dado_.  Audoenus _qui et  Dado_,
      Rolhomage. Texte de Sigebert, cit par Jacques de Guise.

      Note 42: _Saint Philibert_, etc. Le texte de la chronique de Sigebert
      porte:  Philibertus et Richarius Pontivensis abbati. Quant  saint
      Germer de Flai (_Flaviensis_), c'est d'aprs son ancien biographe que
      notre traducteur en fait mention. _Flai_, plus tard _Saint-Germer_,
      est aujourd'hui un Village du dpartement de l'Oise (Picardie).

      Note 43: _Vita S. Sigiberti Austrasi regis, cap_. 4.


XXIII.

ANNEES: 656/674.

_Comment Ebroin fu mestre du palais le roy Theoderic et comment il fist
martirier saint Ligier vesque d'Ostun_.


[44]Au tems de ce roy Loys avinrent moult de pestilences au royaume de
France. De cestuy roy Loys puet-l'on plus dire de mal que de bien: tout
fust-il assez dvot aus glyses des saints et des saintes; nantmoins
eut-il en lui tant de vices que ils taingnirent les vertus, s'elles y
furent: abandonn fu  toute ordure de pchi,  fornicacion,  gloutonnie,
 yvresce; et si fu despiseur de femmes. Et ne recorde pas l'histoire que
sa vie n ses faits feussent dignes de loenge et de mmoire; car maint
acteurs d'histoires le mettent  damnacion, pour ce que ils ne sevent la
fin de son pchi. Ainsi dist-on de lui une chose et autres, mais nul n'en
parole fors en doutance. Trois fils eut de la royne sainte Baltheur:
Clotaire, Childeric et Theoderic. Mors fu en l'an de l'incarnation six cent
soixante-deus, et de son rgne le dis-sept, enspultur fu en l'glyse
Saint-Denis avec son pre. La royne sainte Baltheur sa femme fonda en son
tems l'abae Saint-Pierre de Corbie et celle de Chelle-les-Nonains en
laquelle elle gist corporelment. [45]En ce tems morut Herchinoal le mestre
du palais.

      Note 44: _Gesta regum, cap_. 44.

      Note 45: _Gesta regum, cap_. 45.

Aprs la mort le roy Loys couronnrent les Franois Clotaire, l'aisn des
trois fils; si gouverna le royaume entre lui et sa mre la royne Baltheur.
[46]Lors furent les Franois en doute de qui ils feroient mestre du palais.
En la parfin en eslurent un qui avoit nom Ebrouin. (Ce fu celui qui fist
martirier monseigneur saint Ligier l'vesque d'Ostun.) Le roy Clotaire
morut, quant il eut quatre ans rgn[47]. Lors couronnrent les Franois le
mainsn qui avoit nom Theoderic; Childeric le troisime envoirent en
Austrasie avec le duc Vulphoal pour le royaume recevoir. [48]Ds lors
commena le royaume de France  abaissier et  dcheoir, et le roy 
fourlignier du sens et de la puissance de ses ancesseurs. Si estoit le
royaume gouvern par chambellens et par connestables qui estoient apels
mestres du palais; et les roys n'avoient tant seulement que le nom et de
rien ne servoient[49] fors de boire et de mengier. En un chastel ou en un
manoir demouroient toute l'anne jusques aux calendes de may. Lors issoient
hors en un char pour saluer le peuple et pour estre salu d'eus, dons et
prsens prenoient et aucuns en rendoient, puis retournoient  l'hostel et
estoient ainsi jusques aus autres calendes de may. [50]Cet Ebrouin mestre
du palais fist tant que les Franois le cueillirent en grant haine pour son
orgueil et pour sa desloiaut, et le roy Theoderic aussi qui les grevoit
par son conseil[51]: agais leur bastirent, une heure, et les prirent tous
les deux; Ebrouin tondirent etl'envoirent en une abae de Bourgoigne qui a
 nom Luxovion[52]. Le roy Theoderic chacirent de France, et aucunes
croniques[53] dient que ils le tondirent aussi en l'abae Saint-Denis.

      Note 46: _Gesta regum, cap 45._

      Note 47: _Quatre ans rgn._ On croit gnralement que le texte des
      _Gesta regum_ est ici corrompu, et devroit porter _XIIII_, au lieu de
      _IIII annis_. Cependant le continuateur de Fredegalre dit la mme
      chose, et l'opinion gnrale des savans n'est, aprs tout, fonde que
      sur des chartes de donations et des Vies de Saints.

      Note 48: _Chronicon Sigiberti monach. A DCLXII._

      Note 49: _Fors de boire_, etc. Quam irrationabiliter edere et
      bibere.

      Note 50: _Gesta reg., cap. 45._

      Note 51: _Par son conseil._ Par le conseil d'Ebrouin.

      Note 52: _Luxovion._ C'est _Luxeuil_, aujourd'hui ville du
      dpartement de la Haute-Sane (Franche-Comt).

      Note 53: _Aucunes chroniques._ Entre autres celle de Sigebert,
      _A DCLXVII_.

Lors mandrent le roy Childeric d'Austrasie son frre et le duc Vulphoal,
et le couronnrent et firent roy sur eus. Ce roy Childeric estoit moult
lgier de courage, ses fais faisoit folement et sans conseil. Pour ce le
commencirent les Franois  har trop durement; et n'estoit pas de
merveilles, car il leur faisoit trop de griefs sans raison. Une fois en
fist-il prendre un des plus grans et des plus nobles, qui Bodile avoit nom,
estraindre et lier le fist  une estache[54], et le fist battre moult
cruellement sans loi et sans jugement. Quant les autres virent que il
faisoit telles cruauts sans raison, si en eurent trop grant ire et trop
grant desdaing[55]; ensamble firent conspiration, et s'assamblrent contre
lui. De cette conspiracion furent principaux Ingobert et Amaubert, et
plusieurs autres des plus nobles du royaume. Ce Bodile, que il avoit fait
lier et battre  l'estache, l'espia un jour que il chaoit en bois entre
lui et autres compagnons: seul le trouvrent, et lui coururent sus et
l'occirent, et sa femme Blichilde aussi qui estoit grosse d'enfant.
Vulphoal le mestre du palais eschapa  quelque paine et s'enfuit en
Austrasie. Lors firent les Franois mestre du palais Leudesie le fils
Herchinoal, par le conseil saint Lgier, l'vesque d'Ostun et son frre
Garin; [si rapelrent  roy Theoderic, qu'ils en avoient chaci][56].
Ebrouin qui avoit est tondu en une abae de Bourgoigne s'en issit, quant
il eut tant attendu que ses cheveux furent recrus: tant fist que il
assambla grant gent que de ses compagnons que d'autres; et retourna en
France  grant ost et  grant efforcement;  saint Ouan l'archevesque de
Rouen envoia, et lui demanda comment il ouverroit, et cil lui remanda en un
escrit ces paroles tant seulement: De Frdgonde te souviegne! et
celui-ci qui fu malicieux et soubtil, entendi bien le conseil que il lui
donna. Par nuit se leva et esmut son ost, et vint  une iaue qui a nom
Ysere[57]; ceus qui ce pas gardoient occist, outrepassa le fleuve jusques 
Sainte-Maxence; l remist  l'espe quanques il y trouva de ceus qui le
passage lui devoient. Le roy Theoderic qui l estoit en ce point, et
Leudesie le mestre du palais et pluseurs autres s'enfuirent et eschaprent
en telle manire; et Ebrouin les chaa jusques  un lieu qui lors estoit
nomm Bacivile[58]; l prist les trsors du roy qui l estoient, outrepassa
jusques  une ville qui a nom Creci; l s'acorda au roy Theoderic qui le
reut en grace ainsi comme devant. A Leudesie, le mestre du palais manda
que il venist  lui parler, et l'asseura par sa foi que il n'auroit de lui
garde. A celui vint qui sa foi lui menti; car il l'occis tantost comme il
fu venu. En telle manire se remist Ebrouin en la seignorie du palais dont
il avoit devant est ost.

      Note 54: _Estache._ Poteau.

      Note 55: _Desdaing._ Toujours pris dans le sens de notre
      _indignation_.

      Note 56: Cette phrase importante n'est pas dans les _Gesta regum_,
      mais dans Sigebert.

      Note 57: _Isre_. Variante: _Aise_. C'est l'_Oise_.

      Note 58: _Bacivile_. Aujourd'hui _Baisieux_, village du dpartement
      de la Somme (Picardie), proche de Corbie.

[59]Lors assambla le roy Theoderic un concile d'vesques par le conseil
Ebrouin et, par sa sentence, en osta aucuns de leur veschi et les autres
damna par exil sans nul rappel. En cette tempeste et en cette perscution
de sainte Eglyse fu saint Lambert ost de la cit du Traet[60]; en une
abae entra pour esquiver les tumultes du monde; sept ans y demoura
saintement et religieusement.

      Note 59: _Sigib. mon. Chronicon. Anno DCLXXXV_.

      Note 60: _Du Traet_. De Maestrick, comme plus haut et plus bas
      encore.

Ansegise fu occis en ce point par un homme qui avoit nom Gondoime. Cet
Ansegise qui vaut autant comme Anchise, fu fils saint Ernoul et pre Pepin
le Brief le pre Charles Martel. Ebrouin prist saint Lgier et son frre
Garin, si les fist tourmenter cruelment. A la parfin fu Garin lapid et
cravent de pierres, et saint Lgier fu jet en prison et afam par long
jeune. Aprs, lui fist Ebrouin les yeux forer, la langue et les lvres
trenchier.[61] Mais nostre Sire le rtablit puis et lui rendit la langue et
la parole, si comme il est plus plainement contenu en sa vie; au darrenier
lui fist le chief couper pour le martire consommer. Tant le voulut puis
nostre Sire honorer, que il monstra les mrites  et l'innocence de lui par
les miracles que il fist en sa spulture.

      Note 61: A compter de l, le reste n'est pas dans _Sigebert_, mais
      est ajout par le traducteur, d'aprs l'ancienne _vie de
      Saint-Leger_.


XXIV.

ANNEES: 678/709.

_Comment Ebrouin fu occis, et comment Pepin le Brief, qui fu pre Charles
Martel, fu mestre du palais_.


[62]En ce tems aprs que le roy fu mort, gouvernoient le royaume
d'Austrasie deux ducs, Martin et Pepin le second, qui fu fils Ansegise le
fils saint Ernoul, si comme l'histoire a l sus cont: (apel fu Pepin le
Brief[63], et fu pre Charles Martel, si comme l'histoire le contera
ci-aprs). Haine conurent contre Ebrouin et contre le roy Theoderic; l'ost
des Austrasiens esmurent contre eus, et le roy et Ebrouin revinrent d'autre
part  bataille en un lieu qui est nomm Luchophale[64]; estour y eut fier
et merveilleux, du peuple y cha sans nombre et d'une part et d'autre. Mais
 la parfin furent les Austrasiens desconfits et s'enfuirent du champ.
Ebrouin les enchaa et fist d'eus trop cruele occision, et destruisit grant
partie de cette rgion. Martin qui eschapa  quelque paine se mist en la
cit de Laon, et Pepin s'enfui en Austrasie. Ebrouin retourna en France
aprs cette victoire, puis manda  Martin qui encore estoit  Laon, que il
venist surement parler au roy Theoderic. Les messages qui l furent envoies
lui firent serement sus chasses toutes vuides pour lui dcevoir. Lui qui
cuida que ils lui tenissent vrit, vint au roy: occis fu tout maintenant,
lui et ses compagnons que il avoit avec lui amens.

      Note 62: _Gesta reg., cap_. 46.

      Note 63: _Pepin le Brief_. Tous les anciens chroniqueurs franois ont
      donn au pre de Charles Martel le surnom qui n'est pourtant rest
      qu' son fils, le roi Pepin. _Sic vos non vobis_...

      Note 64: _Luchophale_, et mieux _Lucofale_ (_Lucofao, Lufao,
      Lucofago_). On est indcis sur ce lieu. Don Calmet le retrouve dans
      _Lifou_, au diocse de Toul; dom Ruinard dans _Loisy_, en Lorraine;
      dom Nicolas Lelong, dans _Bois-Fay_, prs de Marle. Cette dernire
      opinion me semble la plus probable, _Lucofago_ devant tre
      prcisment la traduction latine de ce mot vulgaire. Ce pourroit bien
      tre encore _Laffaux_,  deux lieues de Soissons o, prs d'un sicle
      auparavant, l'arme de Fredegonde avoit mis en droute celle de
      Theodebert et Theoderic. (Voy. tom. 1, livre IV des grandes
      chroniques chapitre X).

[65]Ebrouin qui de rien ne fu chasti[66], pour nul grief que on lui eust
devant fait, recommena  grever les Franois plus cruellement qu'il n'a
voit onques devant fait; mais nostre Sire lui rendi les mrites de ses
faits peu de tems aprs, en vengeance de monseigneur saint Lgier et de son
frre que il avoit fait martirier, par un Franois qui avoit nom
Hermanfroi, qui l'espia une nuit: sur lui vint soudainement entre lui et
ses aides et l'occist. Aprs ce fait s'en ala en Austrasie  Pepin le
Brief. Lors eslurent les Franois un autre  la seignourie du palais qui
avoit nom Garaton. Ce Garaton fist pais au duc Pepin d'Austrasie, et reut
de lui ostages en confirmation de la pais. Ce Garaton avoit un fils qui
avoit nom Gillemer, fier et courageux estoit, mais trop estoit cruel de
courage, et de pesmes[67] meurs;  son pre pourchaa mal et fist tant que
il lui supplanta la dignit du palais. De ce le reprist saint Oain
archevesque de Rouen, et lui deffendist que il ne fist telle cruaut ni
telle flonnie vers son pre. Mais oncques rien n'en voulut laissier, pour
le chastiment[68] du saint homme. Maintes discordes et maintes batailles fi
contre Pepin le duc d'Austrasie,  qui Garaton son pre avoit formes
aliances. Mais pour le pchi de son pre[69] et pour autres crimes que il
avoit fais en prist nostre Sire telle vengeance, que il routa l'ame de son
corps soudainement[70], selon la parole saint Oain. Et quant il fu mort,
Garaton son pre entra en l'honnour et en la dignit du palais, si comme il
estoit devant esleu.[71] Une femme avoit qui moult sage estoit et estraite
de haut lignage, Enseflde avoit nom. Mort fu quant il eut le palais
gouvern une pice de tems. Les Franois, qui avoient diverses intentions,
ne surent qui ils pussent eslire aprs lui: si foloirent  la parfin[72];
car ils eslurent un homme nant profitable au royaume, qui Berthaire avoit
nom: petit estoit de stature, et n'es toit de nul sens ni de nul conseil.

      Note 65: _Gesta reg., cap_. 47.

      Note 66: _Chasti_. Refrn, rprim.

      Note 67: _Pesmes_. Trs-mauvaises. (_Pessim_.)

      Note 68: _Chastiment_. Reprimande.

      Note 69: _Le pechi de son pre_. Le pch de Gillemer  l'gard de
      son pre.

      Note 70: _Que il routa_, etc. Iniquissimum spiritum exhalavit.

      Note 71: _Gest. reg., cap_. 48.--_Fuitque et matrona  nobilis atque
      ingeniosa_.

      Note 72: _Si foloierent  la parfin_. Enfin, ils se conduisirent en
      fous.

En ce point que les Franois estoient ainsi discordables et contraires 
eus-mesmes, Pepin le Brief duc d'Austrasie esmut ses osts contre le roy
Theoderic et Berthaire le mestre du palais, et cils revinrent d'autre part:
en un lieu qui est apel Tertrice[73], assamblrent, forment et longuement
se combatirent d'ambes parts; mais  la parfin fu Berthaire et le roy
desconfis, et s'enfuirent du champ, et Pepin et les siens eurent victoire.
Peu de tems passa aprs que Berthaire fu occis d'aucuns traistres de sa
mesnie mesme, par le conseil Enseflde femme de Garaton son devancier. A la
parfin firent pais et concorde ensamble le roy Theoderic et le duc Pepin,
et cil fu esleu  la dignit du palais. Quant il eut les trsors receus et
la cure du royaume, il repaira en Austrasie et laissa pour lui[74] un
prince qui avoit nom Nordebert. Cil prince Pepin avoit femme noble de
lignage et plaine de trs-grant sens, Plectrude estoit apele; deux fils
avoit de lui, Droque avoit nom l'ainsn, et le mainsn Grimoart:  Droque
l'aisn avoit-on donn la contre de Champagne. [75]En cette manire comme
vous avez oy, fu Pepin sire de toute Austrasie et de toute France, qui par
autre nom est aucune fois nomme Neustrie. Et si dure, d'un sens, de la
grant mer de la petite Bretaigne jusques au fleuve de Muese, et d'autre
part du Rhin jusques  Loire. Moult amenda le pas de sa seignourie; car il
mist les choses en meilleur estat que elles n'estoient devant. Saint
Lambert, que le roy Theoderic avoit envoi en exil par l'assentement
Ebrouin, rapela et remist en son sige en la cit du Traet: si fu mestre du
palais d'Austrasie vingt-sept ans et demi, au tems de divers roys.

      Note 73: _Tertrice_. In loco nuncupante _Textricio_. C'est
      aujourd'hui _Tertry_, village du dpartement de la Somme (Picardie),
       trois lieues de Pronne.

      Note 74: _Pour lui_. Il falloit ajouter, _auprs du roi_. Cum rege.

      Note 75: Le reste de l'alina n'est pas traduit des _Gesta regum_,
      et semble le fait du traducteur.

[76]Adont morut le roy Theoderic fils le roy Loys, qui fu fils le roy
Dagobert, au dix-nueviesme an de son rgne et de l'incarnacion nostre
Seigneur six cent quatre-vingt et treize. Deux fils laissa de la royne
Clotilde: Clodove avoit nom l'aisn, et l'autre Childebert. Cil Clodove,
l'aisn fils, fu couronn aprs lui; trois ans rgna, et puis morut. Aprs
lui rgna son frre Childebert; noble homme fu et droiturier; mais tout de
mesme fu Pepin mestre du palais.[77] En ce tems vainqui en bataille Rabode
le duc de Frise, et envoia Guillebrode en cette terre pour preschier la foi
Jesu-Crist. Mort fu Nordebert que Pepin le Brief avoit mis pour lui au
palais le roy; son fils[78] Grimoart mist aprs en l'office. En ce tems
morut Begga la mre Pepin, femme fu Ansegise le fils saint Ernoul. Cil
Droque, qui estoit fils le prince Pepin et comte de Champagne, morut en ce
tems.

      Note 76: _Gesta regum, cap_. 49.

      Note 77: _Chronicon Sigiberti_. _A_ 694.

      Note 78: _Son fils_. Le fils de Pepin.

[79] Saint Lambert reprist le prince Pepin pour ce que il maintenoit
Alpas, une dame qui pas n'estoit son espouse, par dessus Plectrude sa
propre femme. Le frre de cette Alpas, qui avoit nom Dodon, occist saint
Lambert, pour ce tant seulement que il eut repris Pepin de son pchi.
Port fu le corps en la cit du Traet; (mais comment il fu puis report en
la cit du Lige se taist l'histoire). Aprs lui fu vesque saint Hubert.

      Note 79: _Chronicon Sigiberti_. _A_ 698 et 699.

_Incidence_. En ce tems que le roy Childebert rgnoit, fonda l'vesque
Aubert au diocse d'Avranches, l'glyse Saint-Michiel, que l'on dist en
pril de mer: aussi est apele la Tombe, pour la hautesce d'elle.

[80]_Incidence_. En ce tems fu occis Hector, le sneschal de Marseille,
pour les griefs que il faisoit  l'glyse de Clermont en Auvergne.

      Note 80: _Chronicon Virdunense Hugonis, abbat. Flaviniae_. _A_ 597.

[81]En ce mesme tems Vulphoal le mestre du palais le roy Childeric fonda
l'abae Saint-Michiel sur le fleuve de Muese, en l'veschi de Verdun.

      Note 81: _Chronic. Sigib_. _A_ 667.

[82]Le prince Pepin se combatit encontre mainte estrange nacion, contre
ceus de Souave et de Frise, et eut victoire partout. Son fils Grimoart eut
un fils d'une meschine[83], lequel eut nom Theodoal. Le prince Pepin eut un
fils de cette Alpas, que il maintenoit pardessus Plectrude son espouse:
Charles eut nom; homme fu noble en armes et de fire puissance et
profitable au royaume; (par sa fiert fu puis apel Charles Martiaus, si
comme l'histoire contera ci-aprs en ses fais.)

      Note 82: _Gesta reg., cap._ 49.

      Note 83: _Meschine_. Concubine.

[84]En ce tems morut le glorieux roy Childebert, homme juste et de pure
mmoire; (de ses fais ne savons rien, pour ce que l'histoire n'en parle
pas.) Mort fu en l'an de l'incarnacion sept cent quatorze; de son rgne
dix-sept, enspultur fu en l'abae de Cauci[85] en l'glyse
Saint-Estienne. Son fils Dagobert fu couronn aprs lui[86]. Il fu apel le
second Dagobert, pour le premier qui fonda l'abae Saint-Denis, et fu au
quart degr de son lignage. Car le premier Dagobert engendra Loys, et Loys
Thoderic, Theoderic Childebert, Childebert ce second Dagobert: et j soit
ce que pluseurs roys fussent entre eus deux, toutes voies furent-ils en
droite ligne. Grimoart fils du prince Pepin qui mestre estoit du palais,
avoit femme, si avoit nom Teudesinde; fille estoit d'un prince paien,
Rabode le duc de Frise. Ce Grimoart estoit bien morigen et avoit en lui de
belles graces; car il estoit doux et dbonnaire, sage et atremp, loial et
droiturier. Un jour mut pour aler en Austrasie visiter son pre Pepin qui
malade estoit, en la cit de Lige entra pour adorer en l'glyse saint
Lambert: en ce point que il estoit devant l'autel en oroison, Rangaire un
sergeant Rabode le duc de Frise[87] de qui la fille il avoit espouse,
l'occist. Un fils avoit d'une autre femme, qui avoit nom Theodoal; aprs
lui fu en la seignourie du palais par le commandement le prince Pepin, son
aioul.

      Note 84: _Gesta reg., cap._ 50.

      Note 85: _Cauci._ (Cauciago.) C'est _Choisy-sur-Aisne_, ou
      _Choisy-au-Bac_, aujourd'hui bourg du dpartement de Seine-et-Marne
      (Brie).

      Note 86: Les deux phrases suivantes sont une addition du traducteur.

      Note 87: _Un sergent Rabode_, etc. Les _Gesta_ ni les autres
      chroniques ne disent pas cela, mais seulement _ Rangalio gentile,
      filio Betial_, ce qui est bien diffrent. Notre traducteur a cru que
      le diable et Rabode c'toit un.

[88]_Incidence_. En ce tems vint saint Gille des parties de Grce en la
terre de Gothie, qui ore est apele Provence: l vesqui, et fist fruit de
bonnes oeuvres, si comme il est contenu en sa vie.

      Note 88: Addition du traducteur.


XXV.

ANNEES: 714/722.

Ci commencent les fais du trs-noble prince Charles Martel et comment il
eschapa de la prison sa marrastre, et comment il fu prince des deux
royaumes.


[89]En ce point morut le noble prince Pepin, qui fu apel le Brief, en l'an
de l'incarnacion sept cent quinze; la seignourie du palais tint vint-sept
ans et demi au tems de pluseurs roys. Plectrude sa femme gouvernoit le
royaume sagement, entre lui et le roy Dagobert et Theodoal son neveu[90] le
mestre du palais. Charles son fillastre, qui puis fu dit Martiaus,
hassoit-ele trop durement; prendre le fist et mettre en prison en la cit
de Couloigne. Droit en ce point mut contens[91] et dissencions trop grans
entre les Franois pour Theodoal le mestre du palais; car aucuns estoient
contre lui et aucuns soustenoient sa partie. A ce monta la besoigne que ils
firent bataille forte et cruelle, si en y eut assez d'occis d'une part et
d'autre. Theodoal et les siens furent desconfits; mais il se sauva par
fuite. En ce point estoit France trouble et en grant perscution. Quant
Theodoal s'en fu fui et sa gent mise au desous, les Franois eslurent
Raganfroy, et le firent mestre du palais. Lors esmut les osts de France
entre lui et Dagobert le roy; la forest de la Charbonnire[92]
trespassrent jusques au fleuve de Muese, en dgastant tout le pas par feu
et par occision;  un prince paien, Rabode le duc de Frise, firent
aliances. Droit en ce point eschapa Charles de la prison de Plectrude sa
marrastre, par l'aide de nostre Seigneur.

      Note 89: _Gesta reg., cap_. 51.

      Note 90: _Entre lui_, etc. Cette traduction n'est pas exacte.
      L'auteur des _Gesta_ veut sans doute parler du temps qui suivit la
      mort de Pepin. Plectrudis quoque, cum nepotibus suis vel rege cuncta
      gubernabat sub discreto regimine.

      Note 91: _Contens_. Querelles. Du latin _contentio_.

      Note 92: _De la Charbonnire_. La fort Carbonire toit alors la
      partie occidentale de la fort des Ardennes.


[93]Peu de tems aprs morut le roy Dagobert, et rgna cinq ans tant
seulement. Lors eslurent les Franois un clerc qui avoit nom Daniel; mais
aucunes histoires dient que il fu frre au roy Dagobert[94], qui devant
avoit rgn. Ses cheveux lui lessirent croistre, puis le couronnrent et
lui changirent son nom et l'apelrent Chilperic. Quant Charles fu eschap
de prison, il se pourquist et pourchaa de quanques il put avoir pour la
seignourie conqurir du palais, que son pre le prince avoit tenue, et
comment il la pourroit tollir  Raganfroy. Mais le roy Chilperic et
Raganfroy ajoustrent leurs osts ensemble et murent  bataille contre lui
jusques au fleuve de Muese; si revint d'autre part en leur aide Rabode le
duc de Frise  qui ils s'estoient alis, et Charles revint encontre eus
hardiement, ses batailles ordona, et se ferit s Frisons et entre ses
autres ennemis; l souffrit si fort estour et prilleux, que il y perdit
trop de ses gens;  la parfin fut-il desconfi, et il s'en eschapa par
fuite.

      Note 93: _Gesta reg., cap_. 52.

      Note 94: _Au roi Dagobert_. L'origine de Chilperic II est fort
      incertaine; il parot cependant que le maire du palais _Raganfroi_,
      ou _Rainfroi_, voulut le faire reconnotre pour le second file de
      _Childeric II_, assassin en 674 avec son fils an Dagobert. Dans ce
      cas, il ne pouvoit passer pour le frre du dernier roi
       _Dagobert III_. Les _Gesta_ ni les continuateurs do Fredegaire ne
       parlent en rien de l'origine royale de _Daniel_.

[95]Peu de tems aprs, le roy Chilperic et Raganfroy esmurent leurs osts
derechief contre lui; en la forest d'Ardenne entrrent, outre-passrent
jusques au Rhin et puis jusques  Couloigne, en dgastant tout le pas.
Mais Plectrude, la marastre[96] qui femme avoit est au prince Pepin, les
en fist retourner par grant avoir que elle leur donna. En ce point que ils
retournoient, Charles leur vint au-devant  un pas qui a nom Amblave[97];
entre eus se ferit, si leur fist moult grant dommage de leur gent. Aprs
rapela sa force et mut son ost aprs eus; ils rassamblrent leurs osts
d'autre part, et vinrent contre lui; mais avant que ils vinssent  bataille
ensamble, Charles les requist de pais et de concorde;  ce ne se voulurent
accorder; ains issirent  bataille contre le droit en un lieu de Cambresis
qui est apel Vinci[98], le dimenche devant Pasques, en la tierce[99]
calende d'avril; et il revint au-devant d'autre part et les reut
hardiement. Forte bataille rendirent d'ambedeux parts, desconfits furent 
la parfin Raganfroy et le roy Chilperic, et eschaprent par la fuite; et
Charles eut victoire et demoura au champ comme noble vainqueur. Toute cette
rgion mist  gast, et retourna en Austrasie  grant despoilles de ses
ennemis. Aucunes croniques dient que[100] il les chaa jusques  Paris.
Avant que il retournast en Austrasie,  la cit de Couloigne s'en alla et
fist que elle fut de sa seignourie. Encontre Plectrude sa marrastre
estriva[101] tant que elle lui rendit les trsors de son pre. Si fist un
roy sur soi qui avoit nom Clotaire. Tandis comme le prince Charles se
demenoit ainsi au royaume d'Austrasie, le roy Chilperic et Raganfroy
apelrent en leur aide Eudes le duc d'Aquitaine, et firent aliances  lui.
L'ost des Gascons assambla puis murent  grant ost tous ensamble contre le
prince Charles et il revint contre eus hardiement et sans nul doute.
Ensamble se combatirent fortement et longuement;  la parfin furent-ils
desconfits, et s'enfuit le duc Eudes jusques  Paris; Saine trespassa et
s'enfui tout outre jusques  Orlans. L n'osa demourer: ains prist le roy
Chilperic et tous ses trsors, et s'enfui en sa terre tout li quant il put
eschaper. Charles le suivit longuement; mais il ne le put trouver:
Raganfroy le mestre du palais chaa jusques en la cit d'Angiers; dedens
l'asist, n onques ne s'en voulut partir jusques  tant que il eut pris lui
et la cit.[102] Piti et misricorde l'esmut  ce que il la lui donnast
pour habiter. Quant il fu venu au-dessus de lui, en France retourna et
entra en la seignourie du royaume sans contredit. En cette anne morut le
roy Clotaire que il avoit couronn par-dessus lui. En l'an aprs envoia le
prince Charles ses messages au duc Eudes d'Aquitaine; tantfist le duc Eudes
vers lui, que il eut sa pais et sa concorde et lui rendi le roy Chilperic
que il en avoit men, et grant plent de ses trsors et de ses joiaus. Le
roy ne vesquit pas puis moult longuement; cinq ans et demi rgna; mort fu
et enspultur en la cit de Noyon. Aprs lui eslurent les Franois un
autre et le prince Charles le confirma, Thoderic avoit nom; droit hoir
estoit, car il avoit est fils le second Dagobert, et norri en l'abae de
Chelles[103]; si rgna puis quinze ans. En telle manire fu Charles le
noble prince mestre du palais de France, et prince du royaume d'Austrasie.

      Note 95: _Gesta reg., cap_. 53.

      Note 96: _La marastre_, etc. La plupart des manuscrits portent la
      _preude femme_. C'est une erreur vidente, suivie par tous les
      prcdents diteurs. J'ai prfr la leon du n 1541: Multoque
      thesauro  _matrona_ Plectrude accepto, revertebantur gaudentes.
      Cela est bien diffrent. Matrone ne signifie pas ici _preude femme_,
      mais _veuve_, et Plectrude ne fit pas retourner les _Royaux_, mais
      une fois leur course termine, elle leur distribua de ses trsors en
      les remerciant au contraire du mal qu'ils avoient fait  son fillatre
      Charles.

      Note 97: _Amblaves_. C'est un lieu situ non loin du monastre de
      Stavelon, dans le pays de Lige.

      Note 98: _Vinci_. C'est aujourd'hui une ferme du dpartement du Nord,
      situe sur le terroir de Crevecoeur, et dpendant de la paroisse de ce
      bourg. Elle est  deux lieues de Cambrai, comme nous l'apprennent
      Balderic et son savant diteur M. Le Glay.

      Note 99: _La tierce calende_. Les _Gesta regum_ portent: XII Kal.
      Ap. in quadragesima.

      Note 100: _Aucunes croniques_. Entre autres celle du second
      continuateur de Fredegaire. Quos Carlus persecutus, usque Parisius
      civitatem properavit. (Cap. 56.) Ces concordances d'autorits
      prouvent avec quel soin scrupuleux notre traducteur franois
      tablissait son texte.

      Note 101: _Estriva_. Lutta, batailla. Nos paysans de la Champagne
      gardent le mot _retriver_, dans un sens analogue.

      Note 102: _Piti et misricorde_. Cette phrase n'est pas dans les
      _Gesta_, mais dans Sigebert. A 722. Au reste, ce ne fut que sept ans
      plus tard que Charles Martel consentit  donner pour lieu de refuge 
      Rainfroi la ville d'Angers.

      Note 103: _En l'abbaye de Chelles_. Ici s'arrte le texte latin des
      _Gesta regum_, dont l'auteur toit videmment contemporain, d'aprs
      les derniers mots de son rcit: Franci vero Theudericum..... regem
      super se statuunt; qui usque nunc in regno subsistit. Un ancien
      manuscrit de ces _Gesta_ porte mme: Qui nunc anno sexto in regno
      subsistit. Les principaux guides de notre traducteur seront
      dsormais les _continuateurs de Fredegaire_, que l'on feroit mieux
      d'indiquer: _Anonymes, continuateurs d'un anonyme_. Pour le reste du
      paragraphe, c'est une addition du traducteur.

[104]En ce tems se rebellrent les Sennes; le prince Charles assambla ses
osts et entra en leur terre; vertueusement les domta et desconfit: aprs
retourna en France  grant victoire. Au chief de cet an mesme assambla ses
osts, le Rhin passa. Si avirona et cercha toute Alemaigne et toute Souave,
et soumist toutes ces terres  sa seignourie; puis passa tout outre jusques
au fleuve de la Dinoe; s terres et s rgions qui par del sont conduisit
son ost de France; une terre qui est par del le fleuve conquist, qui a nom
Bulgarie[105]. Quant il eut toutes ces terres conquises et les parties
devers Orient cerches[106], il retourna en France  grans victoires et 
grant proies de diverses richesses: en son retour amena avec lui dame
Plectrude sa marrastre[107] et une sienne nice qui avoit nom Sinichilde.

      Note 104: _Fredeg. cont., cap_. 108.

      Note 105: _Bulgarie_. Fines Bajoarenses occupavit. Il falloit
      traduire qui a nom _Bajoarie_ ou _Bavire_.

      Note 106: _Et les parties_, etc. Cela est du fait de notre
      traducteur, dont la mmoire toit sans doute remplie des chansons de
      geste populaires.

      Note 107: _Dame Plectrude sa marastre_. Le traducteur semble avoir
      t tromp par le mot _matrona_. Le continuateur de Fredegaire dit:
      Cum matron qudam, nomine Bilitrude et nepte su Sonichilde
      regreditur.

En ce tems, brisa Eudes le duc d'Aquitaine les aliances que il avoit  lui
formes. Le prince Charles, qui bien sut ces nouvelles par messages, esmut
ses osts, Loire trespassa et chaa le duc bien avant en sa terre; mais
prendre ne le put. Maintes richesses conquist sur ses ennemis, puis
retourna en France; mais il n'y fist pas long sjour.[108] Ses osts
rassambla derechief et mut contre les Sennes, les Alemans, les Bavarois et
contre ceus de Souave, qui tous estoient revels contre lui. Lanfroy le duc
d'Alemagne sousmit et humilia par armes: toutes ces terres devant dites
destruisist et gasta, puis retourna en France noble vainqueur partout, 
grans victoires et  grans despoilles de ses ennemis.

      Note 108: Le reste de l'alina n'est pas dans le continuateur de
      Fredegaire, mais semble fait d'aprs la Chronique de Sigebert; annes
      724  729.


XXVI.

ANNEES: 732/734.

_Comment Charles Martiaus occist en une bataille trois cent quatre-vingt et
cinq mille Sarrazins, et comment il tolli les dismes aux glyses_.


Quant le duc Eudes vit que le prince Charles l'eut ainsi abatu et si
humili, et que il ne se porroit vengier s il ne queroit secours d'aucune
part, il s'alia aus Sarrazins d'Espaigne[109] et les apela en son aide
contre le prince Charles et contre la crestient. Lors issirent d'Espaigne
les Sarrazins, et leur roy qui avoit nom Abdirames,  tout leurs femmes et
leurs enfans et toute leur substance, en si grant plent que nul ne le
povoit nombrer ni estimer; tout leur harnois et quanques[110] ils avoient
amenrent avec eus, ainsi comme se ils deussent tousjours-mais habiter en
France. Gironde trespassrent, en la cit de Bordeaux entrrent, le peuple
occirent, les glyses ardirent et destruisirent tout le pas.
Outrepassrent jusques  Poitiers, tout mirent  destruction aussi comme
ils avoient fait  Bordeaux, et ardirent l'glyse Saint-Hilaire, de quoi ce
fu grans douleur. De l murent pour aller  la cit de Tours pour destruire
l'glyse Saint-Martin, la cit et toute la contre. L leur vint au-devant
le glorieux prince Charles et quanques il put avoir d'effort[111]; ses
batailles ordona et se ferit en eus par merveilleus hardement, ainsi comme
le loup affam fiert entre les brebis. Au nom de la vertu nostre Seignour,
l fist si grant occision des ennemis de la foi crestienne, si comme
l'histoire tesmoigne, que il en occist en cette bataille trois cent
quatre-vingt et cinq mille[112], et leur roy qui avoit nom Abdirames.
[113]Lors fu-il primes apel Martiaus par seurnom, car aussi comme le
martiaus debrise et froisse le fer et l'acier et tous les autres mtaus,
aussi froissoit-il et brisoit par la bataille tous ses ennemis et toutes
estranges nacions. Si fu plus grant merveille: car il ne perdi en cette
bataille de toute sa gent que mille et cinq cents hommes. Leurs tentes et
leurs harnois prist tout, et fist proie de quanques ils avoient,  lui et
 ses hommes. Pourla raison de grant besoing prist-il les dismes des
glyses pour donner aus chevaliers qui deffendoient la foi crestienne et le
royaume, par le conseil et par la voulent des prlas; et promist que s
Dieu lui donnoit vie, il les restabliroit aus glyses, et leur rendroit
largement et ce et autres choses. Ce fist-il pour les grans guerres que il
avoit souvent, et pour les continueux assauts de ses ennemis. Eudes, le duc
d'Aquitaine, qui si merveilleux peuple de Sarrazins avoit fait venir en
France, fist tant que il fu rconcili au prince Charles Martiaus et occist
puis des Sarrazins quanques il en put trouver qui estoient eschaps de la
bataille.

      Note 109: _Il s'allia aux Sarrasins_. La _Chronicon Moissiacensis
      Coenobii_, qui semble du VIIIme sicle, dit le contraire. Eudes,
      aprs avoir t vaincu par les Sarrasins, auroit demand secours 
      Charles Martel.

      Note 110: _Quanques_. Tout ce que.

      Note 111: _D'effort_. De rsistance.

      Note 112: _Trois cent quatre-vingt-cinq mille_. Cette numration ne
      se trouve que dans _Paul Diacre_ et dans la _Chronique de Sigebert_:
      Ex eis CCCCLXXV millia cum rege suo Abdyrama peremit, et MDI suorum
      amisit. (Ad ann. 730.) Voyez au reste pour la bataille de Poitiers
      le prcieux travail que vient de publier M. Reynaud _sur les
      invasions des Sarrasins en France_. Paris, Dondey-Dupr, 1836.

      Note 113: _Lors fu primes appel Martiaus_. Cela et la mention de la
      prise des dmes sont emprunts _ad Chronicon S. Richarii, auctore
      Hariulfo monacho_; elle remonte au XIme sicle. (Voy. lib. II, ad
      ann. 737.)

[114]En l'anne aprs rassembla ses osts le noble prince Charles Martiaus,
et entra en Bourgogne; les contres du royaume cercha[115], les cits et
les chastiaus saisist et garnist de sa gent, et y mist chevetains et
chastelains fevetables[116] et loiaus pour le pas justicier, et pour
contrester[117] aus rebelles. Quant il eut les choses ordones  sa
volont, et mis pais par tout le pas, il retourna par la cit de Lyon, et
se mist en possession de la cit, puis la livra  garder  ceus  qui il se
fia et de l retourna en France. En ce tems morut Eudes le duc d'Aquitaine.
Charles Martiaus qui les nouvelles en sut, mut  ost banie[118] pour sa
terre saisir par le conseil de ses barons; le fleuve de Loire passa, puis
Gironde; la cit de Bordeaux prist, et puis celle de Blaives, toute cette
rgion mist en sa seigneurie, cits et chastiaus. Aprs retourna en France
glorieux et victorieux pour tous ses fais, par l'aide du Roy des roys qui
vit et rgne sans fin. Mais aucunes chroniques dient[119] ci endroit que
avant que il eust Aquitaine conquise, il se combati contre Hunaut et
Gaifier les deux fils le duc Eudes.

      Note 114: _Cont. Fredeg., cap_. 109.

      Note 115: _Cercha_. Parcourut.

      Note 116: _Fevetables_. Comme _fievs_, c'est--dire hommes dvous
      et dont il avoit pris la foi.

      Note 117: _Contrester_. Rsister.

      Note 118: _Mut  ost bannie_. Marcha avec une arme convoque.

      Note 119: _Aucunes chroniques_. Entre autres celle de Sigebert?. ad
      ann. 733. Mais dans tous les cas, les deux fils d'Eudes toient
      _Hatto_ et _Hunaud_. _Gaiffier_ toit fils de _Hunaud_.

A ce tems advint que les Frisons, qui sont gent cruelle et hardie, se
rebellrent contre lui trop cruellement. L ne put-on aller par terre: car
cette rgion est enclose de mer; pour ce lui convint-il assambler grant
navie de nefs et de galies pour passer en Frise. En mer se mist, et arriva
en cette terre par l'aide nostre Seignour: Astrasie et Emstrachie[120],
deux contres de cette rgion, trespassa toutes et chercha, et mist tout 
destruction par feu et par occision.

      Note 120: _Astrasie. Westrachia_, aujourd'hui _Westergoe_, qui donne
      son nom  l'un des quatre quartiers de la Frise; celui qui touche 
      la cte du _Zuider-Ze_.--_Emstrachie_ (Austrachia), est aujourd'hui
      _Oostergoe_, le quartier oriental de la mme contre.

Rabode[121] le duc de Frise encontra sur un fleuve qui est apel Burdonne;
 lui se combati, et l'occist et lui et tout son ost, toutes leurs ydoles
froissa et ardit. A tant retourna en France en prosprit  grans victoires
et  grans despoilles de ses ennemis.[122] En ce point vinrent en France
les Wandes, gent cruele et flonesse et sans nulle humanit; les cits
prenoient, les glyses destruisoient, les abaes ardoient et roboient, les
chasteaus craventoient, le peuple occioient, et merveilleuse occision et
efusion de sang humain faisoient; ainsi vinrent tout le pas gastant
jusques  la cit de Sens. Fortement commencirent  assaillir la ville de
javelots, de fondes et de fondoufles[123] et de tels instrumens comme ils
avoient. Mais Ebbe l'archevesque de la cit issit hors encontre eus  tant
de gent comme il put avoir, arms de foi et d'esprance et de l'aide nostre
Seignour; du sige les leva et les fist tourner  fuite. Tant les chaa que
ils fussent hors de la contre.

      Note 121: _Rabode_. Le traducteur, ou plutt le copiste, a crit ce
      nom au lieu de _Poppon_, qui est dans le texte.--_Burdonne_. Super
      _Burdine_ fluvium.

      Note 122: Tout ce qui se rapporte aux _Wandes_ ou _Wandales_ est
      tir d'une chronique anonyme publie par Duchesne, tome III de ses
      _Scriptores Francic_., p. 394, d'aprs un manuscrit du commencement
      du XIme sicle. On retrouve la mme chose dans le dbut aussi ancien
      du roman de _Garin le Loherain_ que j'ai publi:

        Vielle chanson voire volez or,
        De grant istoire et de merveillous pris?
        Si com li Wandre vinrent en cest pas,
        Crestient ont malement bailli,
        Les homes morts et art tout le pas, etc.

      Note 123: _De javelots, de fondes et de fondoufles_; la chronique
      anonyme dit seulement: Omni arte, jaculis et machinis infestare.
      Les _fondoufles_ ou _fandoufles_ toient sans doute une espce de
      fronde ou fonde.

[124]Le victorieux prince Charles Martiaus esmut ses osts en ce point, en
Bourgoigne entra, et alla jusques  la cit de Lyon; les plus grans et les
plus nobles de cette rgion soumist  sa seignourie: de l vint 
Marseille, et puis  Arle le blanc[125], ses sneschaus et ses baillis mist
partout; aprs retourna en France rempli de grans dons et de grans presens.
Lors recommencirent les Saisnes  se rebeller les premiers, par devers ces
parties qui habitent sur le Rhin. Mais Charles Martiaus, qui cette
prsumpcion ne voulut pas souffrir sans vengeance, esmu ses osts, le Rhin
trespassa par l'endroit o une rivire court qui est apele Lippie[126];
une partie de cette rgion destruisit et gasta, et l'autre fist tributaire
et en prist bons ostages:  tant retorna en France.

      Note 124: Ici commence le troisime continuateur anonyme de la
      chronique de Fredegaire. L'auteur crit par les ordres de
      Childebrand, frre de Charles Martel.

      Note 125: _Arle le blanc_. (Arelatum.) Arles.

      Note 126: _Lippie_. Aujourd'hui _la Lippe_.


XXVII.

ANNEES: 737/740.

_Comment Charles Martiaus recouvra la cit d'Avignon et les autres cits
que les Sarrazins avoient prises, et comment il morut_.


En ce tems s'esmut une manire de gent forts et cruels, si estoient nomms
Ismaliciens, mais par autre nom sont orendroit[127] apels Sarrazins.
Devers Espaigne vinrent, et trespassrent le Rhosne et s'aprochirent
jusques  la cite d'Avignon, qui tant est forte et haute que ils ne
l'eussent de long tems prise par force n par assaut, s elle n'eust est
trae. Mais Maronte, un duc du pas, et aucuns trahiteurs se consentirent 
eus et leur ouvrirent les portes; cils entrrent ens qui j avoient mis
tout le pas  destruction. Quant le prince Charles Martiaus sut ces
nouvelles, il envoia avant son frre le duc Childebrant et maint autre
prince et duc  grant ost et grant appareillement d'engins et de
tourmens[128]: la cit assigrent qui trop estoit forte et bien garnie,
les engins drecirent, et ordonnrent leur gent pour livrer assaut; lors
s'aprochirent et drecirent eschelles aux murs. En ce point vint le
glorieux prince Charles Martiaus  grans effors; lors primes fu l'assaut
commenci par merveilleuse vertu; de tous sens cernrent la ville, les
perrires firent lancier, les batailles aprochier, arcs et arbalestes
traire et dars ruer; de toutes pars huier[129] trompes et araines sonner,
en la manire que l'on fist jadis quant Jrico fu prise. De tous sens
assailloient si viguereusement et si asprement, que grant paour povoient
avoir ceus dedens. Lors s'esverturent Franois, et montrent sus les murs
par eschelles et sus les maisons; si s'espandirent par la cit, les
Sarrazins prirent et occirent tous; et fu la cit en telle manire
recouvre. Outre le Rhosne conduisist son ost; tout le pas des Ghotiens
chercha, et vint jusques  Nerbonne, cit est noble et riche et mestresse
de toute cette province; dedens estoit Anthisme un roy Sarrazin  grant
plent de sa gent: Charles Martiaus assist la cit, et les enclost dedens.
Quant les plus grans des princes des Sarrazins d'Espaigne orent ce dire,
ils murent de leur pas  merveilleux ost avec un autre roy paien, qui
avoit nom Amour, pour secourir le roy Anthisme. Des nefs issirent car ils
estoient venus par mer, et vinrent contre Charles Martiaus tous prests 
bataille; et Charles leur revint au-devant, hardiement les encontra en une
vale qui est apele Corbarie, sur un fleuve qui a nom Byrra[130]. L fu la
bataille grant et merveilleuse; mais par la vertu de nostre Seignour le
plus grant de leurs roys fu occis, et tous les autres desconfits. Puis que
ils virent leur sire mort, ceus qui demeurrent de l'occision au rivage de
la mer fuirent et cuidrent eschaper par l'aide de leur navie; s nefs
sailloient, par grant estrif[131], ceus qui y povoient avenir, et ceus qui
avenir n'y povoient sailloient en la mer par paour et par destrce de la
mort. Mais Franois qui de prs les assailloient, se mirent s galies et
leur coururent sus; les uns noirent et afondrrent en la mer, les autres
occirent en lanant de dars et de javelos. Ainsi eut victoire le glorieux
Charles Martiaus des Sarrazins par l'aide de nostre Seignour, et gagnirent
Franois leurs despoilles, et quanques ils avoient amen; la terre de
Ghotie prirent et mirent  destruction, et prirent le duc Victor[132] et
maints autres riches prisonniers; les plus grans cits et les plus nobles
du pas abatirent et craventrent jusques  terre, et boutrent le feu
partout, pour ce que elles estoient habites de Sarrazins, si comme Nimes
et Agens dont la contre est appele Aginnois, Bediers et autres cits du
pas, et Sustancion, qui ore est apele Monpellier[133]. Et quant il eut
tout ses ennemis vaincus et mis sous pi, il retourna en France vainqueur
par tout par l'aide de nostre Seigneur.

      Note 127: _Orendroit_. Maintenant.

      Note 128: _Tourmens_. Machines de guerre.

      Note 129: _Huier_. Variantes: _Huer, crier.--Araines_. Trompettes
      d'airain, comme on disoit _olifans_, pour _cors d'ivoire_ ou de
      corne.

      Note 130: _En une valle_, etc. Super fluvio Birra et valle Corbaria
      palatio. La _Berre_ coule au milieu de la _Valle Corbire_ entre
      Narbonne et Leucate. Elle prend sa source dans les flancs d'une
      montagne galement appele le mont Corbire.

      Note 131: _Estrif_. Effort.

      Note 132: _Le duc Victor_. Voil un gros contre-sens. Le continuateur
      de Fredegaire dit: Capt multitudine captivorum, cum duce victore
      regionem gothicam depopulantur. Il est vrai que d'autres manuscrits
      suivis par Duchesne et Freher portent: Cum duce, Victor...
      depopulatur. Ce qui feroit croire que dans les prisonniers toit le
      chef des Sarrasins. Mais cette leon ne semble pas admissible, et,
      dans tous les cas, cet illustre vaincu ne s'appeloit pas Victor.

      Note 133: _Si comme_, etc. Variante: Si comme _Victicum, Nemausum,
      Altimurium, Agatham, Biterris et Substancium_ qui ore est apele
      Montpellier. Ce sont Uzs, Nismes, Agde, Beziers et Substancion.
      J'ignore quelle ville entend le chroniqueur par Altimurium. Pour
      _Substantion_ elle toit place  trois quarts de lieue de
      Maguelonne, aujourd'hui Montpellier. Le texte du continuateur de
      Fredegaire dit seulement: Urbes famosissimas Nemausum, Agatem ac
      Biterris.... destruens.

Au second mois de l'an qui aprs vint[134], envoia le prince Charles
Martiaus le duc Childebrant son frre et plusieurs autres princes en
Provence  grant ost; lui mesme mut d'autre part droit vers la cit
d'Avignon pour le duc Baronte[135] punir, qui dommage lui faisoit en ces
parties: il le chaa jusques au rivage de la grant mer, et chercha[136]
montagnes et vales si hautes et si prilleuses que il sambloit que nul
n'y peust puier[137]: les chastiaus et les forterces dessus la marine
conquist, et toutes ces terres mist  sa seignourie. Aprs retourna en
France glorieux et victorieux et renomm par tous ses fais par l'aide de
nostre Seigneur; tant estoit fier et redout que il ne trouva mais qui
vers lui s'osast deffendre.

      Note 134: _Au second mois_, etc. Nous lisons maintenant dans le texte
      du continuateur de Fredegaire qui nous est parvenu: Denu curriculo
      anni illius mense secundo. Et le P. Lecointe a conjectur qu'il
      falloit ainsi restituer ce passage: _Denu curriculo anni secundo_.
      Le texte des _Chroniques de Saint-Denis_ doit nous faire penser que
      le manuscrit du traducteur portoit: _Secundo curriculo anni, illius
      mense secundo_. Ce qui vaut encore mieux.

      Note 135: _Baronte_. Lisez _Maronte_.

      Note 136: _Chercha_. Parcourut.

      Note 137: _Puier_. Monter. De _Pui_ montagne. D'o nos mots _appui_
      et _appuyer_.

[138]Puis retournrent d'Espaigne les Sarrazins, la cit d'Arle-le-blanc
prirent et gastrent tout le pas: mais Charles Martiaus leur courut au
devant, si eut en son aide Liuprant le roy des Lombars. Tant eurent grant
paour de lui que ils s'enfuirent sans bataille, pour la renomme de son nom
tant seulement. Ainsi chassa les Sarrazins et leur tolit esprance de
jamais retourner en France; quant devant avoient conquises presque toutes
les rgions d'Aise et de toute Libbie, (qui autant vaut comme Afrique) et
grant partie d'Europe. [139]Le duc Baronte prist qui les Sarrazins avoit
apels d'Espaigne, si comme l'histoire a l sus cont; puis retourna en
France glorieux vainqueur par la vertu de celui qui rgne et rgnera sans
fin. [140]Ds lors en avant commena  afleboier, et le prist une maladie
en une ville qui a  nom Vermerie[141], qui siet sur la rivire d'Aise.
[142]Devant ce avoit formes aliances  Liupran le roy des Lombars: Pepin
le moins ag de ses fils lui envoia premier, pour ce que il lui tondist les
cheveux et fust son pre spirituel, selon la coustume du tems de lors. Le
roy Liupran le fist moult volontiers, et le renvoia  son pre honour de
grans dons.

      Note 138: _Chronic. Sigib. mon. A 738_.

      Note 139: _Le duc Baronte_. Notre traducteur, passant de Fredegaire 
      Sigebert, rpte ici ce qu'il avoit dit d'aprs sa premire autorit
      quelques lignes au-dessus.

      Note 140: _Cont. Fredeg., cap_. 109.

      Note 141: _Vermerie_. Aujourd'hui _Verberie_, petite ville du
      dpartement de l'Oise (Picardie).

      Note 142: _Paul Diacre, lib. VI, cap_. 53.

[143]Droit en ce tems lui envoia saint Grigoire, l'apostole de Rome, les
cls du saint spulcre et les liens dont saint Pierre l'apostole fu li, et
tant de prsens et si grans que nul n'avoit onques veu ni oy parler de
tels; par telle condicion que il mist les choses clestiales avant les
terriennes, et deffendist l'Eglyse de Rome de la cruaut des Lombars,
laissast leur familiarit et leur acointance, et venist  Rome, et fust
prince et conseiller des Romains[144]. Les messages qui ces dons et ces
nouvelles lui aportrent reut-il moult honnorablement, et leur donna moult
larges dons au dpartir; grans dons et grandes richesses envoia  l'glyse
Saint-Pierre de Rome par ses propres messages, par Singobert[145] l'abb de
Saint-Denis en France, et par Grimon l'abb de Saint-Pierre de Corbie.

      Note 143: _Cont. Fredeg., cap_. 110.

      Note 144: On a conserv les deux lettres que Grgoire III crivit en
      cette occasion  Charles Martel. On peut les voir dans le _Recueil
      des historiens de France_, tom. IV, pag. 92 et 93.

      Note 145: _Singobert, l'abb_.... Le texte du continuateur porte
      seulement: Et Sigobertum reclusum sancti Dionisii. Mais notre
      traducteur, qui connois soit l'histoire de son abbaye, a trs-bien
      corrig: _Singobert abb_. Il fut lu, en effet, peu de temps aprs
      son retour de Rome.

Par le conseil de ses barons dparti-il son royaume  ses fils  son
vivant:  Charlemaines[146] l'aisn donna Austrasie, Souave et Thoringe; 
l'autre plus jone, qui Pepin avoit nom, donna France, Bourgoigne, Provence
et Neustrie, (qui ore est apele Normendie).[147] Au tiers, qui Grifon
avoit nom et estoit l'aisn de tous, n'assena[148] point de terre; dont il
sourdit contens[149] aprs sa mort. En cette mesme anne mut Pepin en
Bourgoigne entre lui et Childebrant son oncle,  grant ost: toute la terre
chercha, et se mist en saisine du don que son pre lui avoit fait.

      Note 146: _Charlemaines_. (Carlomanno.)

      Note 147: _Au tiers_. Cette mention de Griffon semble le fait de
      notre traducteur.

      Note 148: _N'assena_. N'assigna.

      Note 149: _Contens_. Contentions, disputes.

Entre ces choses, advint ce qui est trop grief  raconter; car nouveaus
signes aparurent au soleil, en la lune et s estoiles, et fu l'ordonance de
Pasques trouble. Si advinrent ces signes pour le dfaut de si haut prince;
car peu de tems aprs, lui prist une trop forte fivre en une ville qui a
nom Carisi[150], si sied sur la rivire d'Aise. Le royaume de France crut
et eslargi en son tems, et laissa en grant pais et en grant prosprit. De
ce sicle trespassa en l'onzime calende[151] de novembre. Les deux
royaumes gouverna vingt-cinq ans; mort fu en l'an de l'incarnacion sept
cent quarante-et-un et enspultur en l'glyse Saint-Denis en France,  qui
il avoit donn maint beau don; [152]mis fu en coste le maistre autel en un
riche sarcueil d'alebastre[153].

      Note 150: _Carisi_. Ou _Caricy_. (Carisiacum.) Aujourd'hui
      _Quierzy-sur-Oise_, village du dpartement de l'Aisne (Picardie).

      Note 151: _L'onziesme calende_. Il falloit traduire: _Le onze des
      calendes_.

      Note 152: _Mis fu, etc_. Addition du traducteur.

      Note 153: L s'arrtent la plupart des manuscrits qui nous ont
      transmis la troisime continuation du prtendu Fredegaire. La
      quatrime a t compose videmment par un clerc attach  la
      personne de Nibelunge, fils de Childebrand, le frre de Charles
      Martel. Mais notre traducteur de Saint-Denis va s'attacher de
      prfrence aux textes de la Chronique qui passe pour l'ouvrage
      d'Eginhard et que l'on a insre dans la collection des Historiens
      de France, t. V. p. 196 et suiv,, sous le titre: _Annales regum
      Francorum Pippini et Caroli magni, vulg adscripti Eginhardo ipsius
      Caroli Magni notario, poste abbati_.


XXVIII.

ANNEES: 741/747.

_Cy commencent les fais du roy Pepin: et comment Grifon, le tiers des fils
Charles Martiaus, guerroia son frre; comment Charlemaines devint moyne, et
comment le roy Pepin fu couronn_.


[154]Trois fils eut le victorieux prince Charles Martiaus: Charlemaines,
Pepin et Grifonnet. Cil Grifon, qui aisn estoit, eut une mre qui avoit
nom Sonnichilde, nice estoit d'Odilon le duc de Bavire. Par son mauvais
conseil lui fist commencier guerre contre ses frres, et le mist en
esprance d'avoir tout le royaume: si monta en si grant prsumpcion, que il
saisi la cit de Montloon[155], et manda  ses frres bataille  jour
nomm, et ses frres esmurent leurs osts contre lui et l'assigrent dedens
la cit. A la parfin se rendit  eus, quant il vit que la force n'estoit
pas sienne, et que il ne leur povoit contrester. Lors retournrent les
frres pour les besoignes du royaume ordoner, et recouvrer les provinces
qui j s'estoient dparti de la socit et de l'aliance des Franois, puis
la mort de leur pre. Si estoit leur intencion telle que ils vouloient le
royaume laissier en tel point que le pas fust sr et en pais, tandis comme
ils guerroioient en estranges contres: et pour ce que ils se doutoient que
Grifon leur frre ne leur feist anui au royaume, endementiers[156] que ils
seroient hors, Charlemaines le prist et le mist en prison en un nuef
chastel qui siet dels Ardenne; l le fist moult bien garder jusques  tant
que il mut pour aller  Rome.

      Note 154: _Eginhardi Annales, A 741_.

      Note 155: _Montloon_. Mons Laudunensis. C'est Laon, souvent appele
      encore par les annalistes: Lugdunum Clavatum.

      Note 156: _Endementiers_. Tandis que.

[157]Lors esmurent les frres leur ost pour entrer en Aquitaine contre le
duc Hunau; car ils voloient premirement recouvrer cette contre; un fort
chastiau prirent, qui a nom Loches[158], puis allrent au viel Poitiers; l
dpartirent le royaume (avant que issisent de cette contre), que ils
avoient tenu entr'eus deux jusques alors. Quant ils furent retourns en
France, Charlemaines esmut son ost, et entra tout seul en Alemaigne, pour
ce que elle s'estoit desevre de la socit des Franois; toute la dgasta
par feu et par occision, puis retourna en France.

      Note 157: _Eginh. Ann., A 742_.

      Note 158: _Loches_. (Lucca.) Aujourd'hui ville du dpartement
      d'Indre-et-Loire (Touraine).

[159]Un peu aprs, les deux frres Charlemaines et Pepin assemblrent leur
ost et murent contre Odilon le duc de Bavire, pour ce que il avoit une
leur serour ravie:  lui se combatirent et le vainquirent lui et tout son
ost. Quant ils furent en France retourns, Charlemaines alla tout seul
ostoier[160] en Sassoigne; un chastiau prist qui est nomm Hobseobour[161],
et prist un duc du pas qui avoit nom Theoderic, puis retourna en
France[162]. Une autre fois allrent les deux frres en Sassoigne arrire,
et reurent de rechief ce mesme Theoderic en leur merci, et quant ils
eurent mis tout le pas  destruction, si se mirent au retour.

      Note 159: _Eginh. Ann., A 743_.

      Note 160: _Ostoier_. Guerroier, diriger une ost.

      Note 161: _Hobseobour_. Hocseburg. Sans doute _Hochberg_, dans le
      cercle de Souabe.

      Note 162: _Eginh. Ann., A 744_.

[163]En cette anne monstra Charlemaines le bon propos que il avoit
tousjours eu; car son cuer tendoit  guerpir le sicle, et  adosser[164]
toute la vaine gloire de ce monde, et entrer en religion pour Dieu servir
et faire sa pnitence. Pour cette raison laissa Pepin  ostoier[165] cette
anne, pour parfaire le veu Charlemaines son frre; car il voloit que il
fust mis l o il vouloit, tout  sa volont[166]. A Rome s'en alla
Charlemaines, et laissa la fausse gloire de ce monde; un moustier fonda en
un lieu qui a nom Montsoract, en l'honnour saint Svestre, pour ce que il
s'estoit l tapis, si comme l'on disoit, au tems de la perscucion des
crestiens, qui fu sous l'empereur Constantin. L le tondi et le beni le
pape Zacarie, et lui donna habit de moyne. Puis laissa-il ce lieu, pour ce
que les nobles gens de France qui l alloient le visitoient trop souvent.
En l'abae Saint-Beneoit de Moncassin entra en la congrgation des autres
frres; la servi nostre Seigneur, et fist fruit de bonnes euvres par la
bonne vie que il mena puis, toute sa vie.

      Note 163: _Eginh. Ann., A 745_.

      Note 164: _Adosser_. Tourner le dos .

      Note 165: _Laissa Pepin  ostoier_. Pepin cessa de guerroyer.

      Note 166: _Eginh. Ann., A 746_.

[167]Grifon l'autre des frres ne vouloit estre sujet  son frre Pepin, j
soit ce que il vesquit sous lui honorablement; ains assambla tant de gent
comme il put avoir, et s'enfui en Sassoigne. Peu de tems aprs, vint  ost
contre son frre sur une rivire qui a nom Obacre, en un lieu qui est nomm
Orhain[168]. Et le prince Pepin rassambla l'ost de France contre la
desloiaut son frre; par Toringe s'en alla et entra en Sassoigne; son ost
fist logier en un lieu qui est nomm Skahingue sur un fleuve qui estoit
apel Misaha; pas n'assamblrent  bataille; ains firent parlement, et se
dpartirent  tant[169]. Grifon qui bien s'aperut de la lgiret et de la
fausset de la gent du pas, se dparti de la terre, pour ce que il se
douta d'aucune trason. En Bavire s'en alla, les chevaliers et les sergens
du royaume de France, qui  lui alloient, recevoit; Lanfrid[170] qui  lui
vint pour lui aidier retint: si fist tant que il tolli la duche 
Thassille qui estoit duc du pas. Quant la nouvelle fu raporte de ses fais
au prince Pepin son frre, il mut et entra en Bavire  grant ost; Grifon
et tous ceus qui avec lui estoient et qui  lui estoient venu, prist; au
duc Thassille rendi sa terre;  tant retourna en France. A Grifon son frre
donna douze comtes du royaume de Neustrie; mais encore ne lui souffit-ce
pas; ains s'enfui cette anne mesme  Gaifier le duc d'Aquitaine.

      Note 167: _Eginh. Ann., A 747_.

      Note 168: _Obacre_.... Super fluvium Obacra, in loco qui dicitur
      Horheim. (Annales Fuldenses.) L'_Obacre_ est aujourd'hui l'_Ocker_.

      Note 169: _Eginh. Ann., A 748_.

      Note 170: _Lanfrid_. Le latin porte: _Swilgerum_.

[171]Le prince Pepin qui bien vit que le roy de France qui lors estoit ne
tenoit nul profit au royaume, envoia adonques  l'apostole Zacarie
messages, Burcart l'archevesque de Bourges[172] et Fourr son chapelain,
pour demander conseil de la cause des roys de France qui en ce tems
estoient: Lequel devoit estre mieux roy, ou celui qui nul povoir n'a voit
au royaume, n en portoit fors le nom tant seulement, ou celui par qui le
royaume estoit gouvern et qui avoit le povoir et la cure de toutes
choses. Et l'apostole lui remanda que celui devoit estre roy apel, qui le
royaume gouvernoit et qui avoit le souverain povoir. Lors donna-il sentence
que le prince Pepin fust couronn comme roy.

      Note 171: _Eginh. Ann., A 749_.

      Note 172: _De Bourges_, de Wurtzbourg en Franconie.--_Fourr_ ou
      _Folrade_.

[173]En cette anne mesme fu roy clam par la sentence le pape Zacarie et
par l'lection des Franois. Oint fu et sacr en la cit de Soissons par la
main saint Boniface le martir, en l'an de l'incarnacion nostre Seigneur
sept cent cinquante. Childeric, qui roy estoit apel, fu tondu et mis en
une abae. Puis rgna le roy Pepin quinze ans, quatre mois et vingt jours.
Si avoit, devant ce, tenu la seignourie du palais et du royaume puis la
mort Charles Martiaus son pre, dix ans.

      Note 173: _Eginh. Ann., A 750_.


XXIX.

ANNEE: 752.

_Coment le roy Pepin desconfit les Saisnes_.


[174]En l'anne aprs ce qu'il fut couronn, assembla-il ses osts et entra
en Sassoigne. Et j soit ce que les Saisnes se deffendissent vertueusement
en l'entre de leurs terres, toutes voies donnrent-ils lieu[175] et s'en
fouirent desconfis. Et le roy chevaulcha tout outre jusques  un lieu qui
est appell Rimi, qui siet sur le fleuve de Wisaire[176]. En celluy ost fu
occis l'archevesque Hildegare. Lors se mist le roy au retour, quant la
terre eut gaste. Ainsi qu'il s'en retournoit,  il lui fu cont que
Griffon, son frre, qui au duc Gaifier s'en estoit foui, estoit tu, et
coment et par qui il avoit est occis.

      Note 174: _Eginh. Ann., A 751, 752, 753_.

      Note 175: _Donnrent-ils lieu_. Cdrent-ils la place, ou, comme dit
      le peuple: _Fichrent-ils le camp_.

      Note 176: _Wisaire_. Le Weser.

[177]En ce temps, fit le roy Pepin corriger et amender les chans et le
service des glyses de France, par l'estude et l'autorit de Rome. Remi
l'archevesque de Rouen, frre le roy, florissoit en ce temps en bones
euvres.

      Note 177: Cet alina n'est pas traduit des _Annales d'Eginhard;_
      mais on trouve la preuve du fait qu'il rapporte dans une lettre du
      pape Paul Ier  Pepin, insre au 5me vol. des _Historiens de
      France_, pag. 531.

En celluy an vint en France le pape Estienne au roy Pepin, en la ville de
Carisi. La cause de sa voie fu qu'il requroit aide et deffense pour luy et
pour l'glyse de Rome contre les Lombars. Aprs luy vint Charlemaines, le
frre du roy, qui estoit moine de saint Beneoit de Mont-Cassin, par le
commandement de son abb, pour prier le roy son frre que il ne s'accordast
mie au pape, n ne se consentist  sa requeste. Mais on cuida que il ne fit
pas ce de bonne volent; car il ne osoit contredire le commandement de son
abb, n l'abb celuy du roy des Lombars qui ce luy avoit command.

Ce roy, qui Aistulphe avoit nom, faisoit trop de griefs aux Romains, car il
vouloit avoir le treu[178] de chascun chef. [179]Le roy Pepin se consentit
toutes voies  la requeste du pape et receut luy et l'glyse en sa garde et
defense. Le pape l'enoint et sacra  la royalle dignit luy et ses deux
fils Charles et Charlemaines en l'glyse de Saint-Denis en France; et les
conferma en tele manire que luy et toute sa lignie tenissent la dignit
du royaume  tous jours mais, par hritage; et escomenia tous ceulx qui
encontre seroient ou qui force y feroient. Tout l'hiver demoura ce pape en
France.

      Note 178: _Le treu_. Le tribut. C'est prcisment ce que nous payons
      aujourd'hui sous le nom de _contribution personnelle_. Ce dernier mot
      est bien moins rvoltant.

      Note 179: _Eginh. Annal., A 754_.

_Incidence_. En cet an fu martiri en Frise saint Boniface, archevesque de
Mayence, qui l estoit envoi en prdication.


XXX.

ANNEES: 755/759.

_Comment le roy Pepin et tout son ost entra en Lombardie et desconfist les
Lombars_.


[180]Le roy Pepin envoia ses osts et assembla, quant la nouvelle saison fut
venue, pour entrer en Lombardie, et requerre la droiture saint Pre envers
le roy des Lombars[181],  la requeste le devant dit apostole Estienne. Les
Lombars rassemblrent tous leurs efforts pour contrester au roy et aux
Franois et pour deffendre l'entre de Lombardie. Au devant leur vindrent 
l'entre des montaignes, et leur rendirent forte bataille, mais toutes
voies furent-ils desconfis et s'enfuirent. Et les osts des Franois
passrent oultre asss lgirement, tout fust le passage grief[182].

      Note 180: _Eginh. Annal. A 755_.

      Note 181: _La droiture_, etc. Et soutenir les droits de saint Pierre
      contre le roi des Lombards.

      Note 182: _Tout fust_. Bien que fust, etc.

Quant ils eurent les montaignes passes et ils furent s plains de
Lombardie, le roy Aistulphe et ses Lombars ne les osrent atendre en
bataille, ains se mistrent en la cit de Pavie et furent dedens assis: n
le roy Pepin ne se voult lever du sige jusques  tant que le roy Aistulphe
lui eut donn feaut et jur et donn quarante ostages que il rendroit son
droit  l'glyse de Rome. Quant la besoigne fut ainsi conforme par
serement et asseure par ostages, le roy retourna en France; l'apostole
fist conduire  Rome  grant compaignie de Franois. Charlemaines, le frre
au roy, qui moine estoit, estoit venu en France pour empescher la besoigne
l'apostole, si comme il est dit dessus, et demoura en la cit de Vienne
avec sa serourge la royne Berthe. L le prist une fivre et fut mort avant
que le roy feust retourn de l'ost de Lombardie. Et le roy fist le corps de
luy atourner et porter  Mon Cassin o il avoit receu l'abit et fait
profession.

[183]Aistulphe, qui en l'anne devant avoit jur au roy et donn ostages et
ses barons lis avec lui par serement, que ils tiendroient et garderoient
la droiture et la doctrine de l'glyse de Rome, ne tint gures bien son
convenant; car il n'accomplit onques chose qu'il eust promise. Pour ce
semont ses osts le roy Pepin et entra  grant force en Lombardie. Le roy
Aistulphe assist, ainsi comme il eut fait devant, en la cit de Pavie; par
force le contraignit  ce que il tenist ce que il avoit devant promis et
jur  l'glyse, et luy rendist Pentapole et Ravenne et toutes les
appartenances; et le roy les rendit  l'apostole et  l'glyse de Rome.
Atant retourna en France.

      Note 183 _Eginh. Annal. A 756_.

Et quant le roy Pepin s'en fu retourn, le roy Aistulphe ne se pena pas
tant d'acomplir ce que il avoit promis, comme il fist de changer et de
rappeler ce que il avoit acompli: mais nostre Seigneur mit conseil en sa
besoigne meisme, et luy empescha son divers[184] propos: car il chat de
son cheval le jour qu'il chaoit au bois; de celle froissure le prist une
maladie et mourut. En pou de temps aprs, le royaume receut ung prince de
son palais qui avoit nom Desier, si rgna puis dix-huit ans.

      Note 184: _Son divers propos_. Sa rsolution inconstante.

[185]En ce temps vindrent au roy les messages Constantin, l'empereur de
Constantinoble, au chastel de Compigne o le roy estoit adonc au gnral
parlement. Riches prsens luy apportrent de par leur seigneur. Entre les
autres choses lui eut envoy unes orgues de merveilleuse beaut. La meisme
nuit, Thasille, le duc de Bavire, vint  grant compaignie des plus nobles
de son pas. L devint son homme et mist ses mains entre les siennes, selon
la coustume franoise, et luy jura feaut  luy et  ses deux fils Charles
et Charlemaine. Le serment qu'il eut fait au roy renovella puis sur le
corps saint Denis et sur le corps saint Germain de Paris et sur le corps
saint Martin de Tours, et promist qu'il porteroit foy et loyaut au roy et
 ses deux fils comme  ses seigneurs, tous les jours de sa vie. Et tous
les princes et les plus grans de Bavire qui avec lui estoient venus
firent ce meisme serement sur les devant dis corps sains.

      Note 185: _Eginh. Annal. A 757_.

[186]Le roy assembla ses osts et entra en Sassoigne; mais les Saisnes lui
contrestrent et deffendirent vertueusement leurs forteresses et leurs
chasteaux. Toutes voies furent-ils reculs et desconfis, et entra le roy en
leurs terres par le passage qu'ils deffendoient. Quant ils furent oultre
passs, ils combatirent communment ensemble; mais moult y eut des Saisnes
occis. Si, furent contrains  ce que ils promistrent  faire la volent du
roy oultrement; et sa volent si fut telle, que ils vendroient chascun an
en sa court au gnral parlement, pour luy honorer et prsenter trois cens
chevaulx de pris. Ceste chose jurrent tenir, en la manire de leur pas.
Quant le roy les eut de ce treu chargs, il retourna en France.

      Note 186: _Eginh. Annal. A 758_.

[187]Lors receut le roy ung fils, Pepin fut appell comme son pre. Mais il
mourut au tiers an de son aage. En celle anne, clbra le roy la solemnit
de Nol en ung lieu qui est nomm Longlare[188]; la Pasque en ung autre qui
est appelle Jopila; n'onques de toute celle anne ne chevaucha hors du
royaume.

      Note 187: _Eginh. Annal. A 759_.

      Note 188: _Longlar_. C'est _Glare_, dans la fort des Ardennes, et
      dans le diocse de Lige.--_Jopila_, ou _Jopil_, toit une autre
      maison royale  peu de distance de Lige, sur la Meuse.

[189]Le duc Gaiffier d'Acquitaine esmut le mautalent[190] du roy contre
luy, pour ce que il recevoit les rentes en sa terre des glyses qui
estoient establies soubs le roy, n rendre ne les vouloit aux menistres du
roy[191], combien que le roy le fist admonester par ses propres messages.
Pour ce, esmut ses osts et entra en Acquitaine pour la cause des glyses
deffendre et pour restablir les choses que le duc avoit saisies. En ung
lieu qui est appelle Thedoad fist le roy logier son ost. Le duc Gaiffier
qui  luy n'osa estriver par bataille ly manda par ses messages que il
estoit prest d'obir du tout  sa volent, et de rendre aux glyses ce que
il avoit du leur; et de ce lui donroit teles surts comme il demanderoit.
Et pour ce que il fust plus certain de ces convenances, il metroit par
devers luy deux des plus nobles hommes d'Acquitaine, Algaire et Ytherie.
Par ceste offre apaisa le courage du roy qui trop estoit couroucis contre
luy, tant qu'il se tint de faire bataille contre luy par les ostaiges que
il luy livra. Son ost dpartit  tant et retourna en France. En la ville de
Carisi yverna et clbra la solennit de Noel et de Pasques.

      Note 189: _Eginh. Annal. A 760_.

      Note 190: _Mautalent_. Ressentiment.

      Note 191: Cette phrase est mal entendue. Il ne s'agit pas des
      ministres du roi, mais plutt des directeurs ecclsiastiques des
      biens dont Pepin toit l'avou, le protecteur reconnu. Waifarius,
      cm res qu in su potestate erant, et ad ecclesias sub manu Pipini
      regis constitutas pertinebant, rectoribus ipsorum venerabilium
      locorum reddere noluisset....

[192]Le duc Gaiffier dsiroit moult que il fust vengi en aucune manire
des dommaiges que l'ost de France luy avoit fait, et j soit ce que il eust
au roy serement et ostages livrs de obir  sa volent, un pou de temps
aprs envoya-il son ost jusques en la cit de Chlons en Bourgoigne, pour
gaster le pas. Le roy sceut ce, qui adont tenoit parlement en une ville
qui est appelle Durie[193]. Il retourna en Acquitaine  grant gent et 
grant apareillement de bataille. Aucuns chasteaux prist par force desquels
fuient les nobles Borbon, Canitille et Cleremont[194]. Aucuns se rendirent
sans assault, pour ce que ils estoient trop souvent grevs par sige et par
bataille. Tout ce que Franois trouvrent hors des forteresces,
gastrent-ils par feu. Jusques  la cit de Limoges conduisit le roy son
ost, en dgastant tout devant luy, et puis retourna en France, en la ville
de Carisi. Illec clbra la solennit de Nol et de Pasques. En cel ost fut
l'ainsn de ses fils qui puis tint le royaume et l'empire aprs son dcs.

      Note 192: _Eginh. Annal. A 761._

      Note 193: _Durie_. C'est _Duren_, dans le diocse de Julliers.

      Note 194: Qudam oppida atque castella.... in quibus prcipua fuere
      _Burbonis, Cantilla, Clarmontis_. C'est Bourbon, Clermont en
      Auvergne, et Chantel le Castel, aujourd'hui petite ville du
      dpartement de l'Allier.


XXXI.

ANNEES: 762/768.

_Comment le duc Gaiffier fut occis, et de la mort le roy Pepin_.


[195]En toutes manires dsiroit le roy Pepin que la guerre qu'il avoit
commencie envers Gaiffier le duc d'Acquitaine feust  la fin mene. Ses
osts assembla et entra  grant force en sa terre. Grant partie du temps
d'est despendit en ostoier; la cit de Bourges prist et le chastel de
Touars. A tant retourna en France. En une ville qui a nom Gentilli[196]
yverna et clbra la solennit de Nol et de Pasques.

      Note 195: _Eginhardi Annales. A 762_.

      Note 196: C'est le village de _Gentilly_, aujourd'hui distant d'une
      lieue des barrires de Paris.

[197]En ce point se combatirent contre ses gens Chilpingue le conte
d'Auvergne et Amigue le conte de Poitiers; mais il[198] et moult de leurs
gens furent occis.

      Note 197: _Sigeberti Chronicon. A 765_.

      Note 198: _Il_. Eux.

[199]Quant la nouvelle saison fut revenue, que l'on put ostoier, le roy
assembla gnral parlement de ses barons en la cit de Nevers. Aprs le
parlement, assembla ses osts de toutes parts et entra en Acquitaine; toute
la terre cercha jusques  la cit de Caors, en dgastant tout le pas
devant luy par fer et par feu, et quanqu'il trouvoit devant ses
forteresses; par la cit de Limoges retourna en France sain et sauf, luy et
tout son ost. De cel ost se despartit Thassille le duc de Bavire, et faint
qu'il estoit malade; en son pas retourna, et se dpartit de l'aliance et
de l'ommage du roy, et proposa que jamais en la court ne revendroit. Le roy
dpartit son ost et sjourna cel yver en une ville qui estoit nomme
Longlaire[200]: l, clbra la solennit de Nol et de Pasques.

      Note 199: _Eginh. Annal. A 763_.

      Note 200: _Longlaire_, ou _Longulaire_; aujourd'hui _Glare_.

Incidence.--En celle anne fu l'yver si aspre et si fort, que on ne
recordoit pas que nul eust oncques veu si grant n si cruel.

[201]Le roy avoit deux divers propos pour deux diverses guerres qu'il avoit
entre mains. Celle d'Acquitaine qui si long-temps avoit dur et une autre
nouvelle contre le duc Thassille de Bavire qui son hommage avoit brisi et
s'estoit dparti de sa faut. Grant parlement assembla de ses barons en
une cit qui avoit nom Garmacie[202]. Toute celle anne se tint en son
royaume sans ostoier. En la ville de Carisi clbra la solennit de Nol et
de Pasques. clipse de souleil fut en cel an en la premire nonne de may,
entour l'eure de midi[203]. De tout cel an ne se mut le roy de son royaume
n pour la guerre de Bavire n pour celle d'Acquitaine qui encore n'estoit
fine: mais aprs tint gnral parlement  Atigni, et clbra la solennit
de Nol et de Pasques  Ais-la-Chapelle,  grant compaignie de ses barons.

      Note 201: _Eginh. Annal. A 764_.

      Note 202: _Garmacie_. Latin: _Wormacia_. Aujourd'hui _Worms_.

      Note 203: _Eginh. Annal. A 765_.

[204]Quant la nouvelle saison revint, le roy tint gnral parlement en la
cit d'Orlans, pour recommencier la guerre contre le duc Gaiffier; son ost
assembla et entra en Acquitaine; le chastel d'Argent[205] referma que le
duc Gaiffier avoit abatu: ce chastel et aucunes cits avoit abatues et
craventes jusqu' terre, pour ce qu'il pensoit bien qu'il ne pourroit
longuement durer contre la force du roy. En la cit de Bourges mist le roy
garnison. A tant retourna en France; la solennit de Nol clbra en une
ville qui a nom Saumonci, et la solennit de Pasques  Gentilli.

      Note 204: _Eginh. Annal. A 766_.

      Note 205: _Argent_. Plus tard Argenton.

[206]En celle anne fu fait question entre l'glyse d'Orient et celle
d'Occident, c'est--dire entre les Griecs et les Latins, de la sainte
Trinit et des ymages des Sains. Pour celle question dterminer assembla le
roy grant conseil des prlas en la ville de Gentilli. Quant ce conseil fut
fin, aprs Nol, le roy esmut son ost et entra en Acquitaine; par la cit
de Narbonne s'en ala, et puis par Thoulouse; Ale le blanc et Gaieste prist,
et toutes les contres mist  sa seigneurie, puis retourna par Vienne: l
clbra la solennit de Pasques. Tant ostoia  mont et  val, que la saison
fu j oncques passe; son ost qui trop estoit travaill fist un peu de
temps sjourner, puis mut au mois d'aoust, pour faire le demourant de la
guerre d'Acquitaine. Par Bourges retourna et fist parlement de ses barons;
puis mut et ala outre le fleuve de Gironde. Tout le pas d'entour Limoges
destruist par feu et par occision. Maint chastel et maintes forteresces
prist. Tout Agenois, tout Angoulesme, tout Pierregort mist en sa subjection
et prit tous ses ennemis qui se deffendoient en fosses et en
cisternes[207]. Et si prisrent ses gens Remistaine frre le duc Gaiffier et
oncle le duc Heudon, qui de son neveu s'en estoit  lui fui, et puis de lui
 Gaiffier. Pendre le fit  un gibet quant il eut sa trahison appereue.
[208]Lors retourna le roy de France en son royaume, et dpartit ses osts
pour le temps de yver qui approchoit. En la cit de Bourges se tint et y
clbra la solennit de Nol. L vint  luy ung message qui luy nona la
mort de l'apostole Estienne[209].

      Note 206: _Eginh. Annal. A 767_.

      Note 207: _Sigiberti Chronicon. A 766_, d'aprs le continuateur de
      Fredegaire. Eginhard dit simplement que Remistain fut pris.

      Note 208: _Eginh. Annal. A 767_.

      Note 209: _Estienne_. Cette faute de copiste se retrouve dans tous
      les manuscrits. C'est _Paul_ qu'il falloit crire, avec Eginhard.

[210]En ce meisme lieu, luy vindrent les messages Amurmoine le roy
d'Espaigne. Prsens luy aportrent de par leur seigneur qui luy mandoit
amour et aliances.

      Note 210: _Sigibert Chronico. A 766_. Cet crivain crit
      _Amyrnomon_, et continuateur de Fredegaire _Amormuni_.

[211]Au nouvel temps que le roy vit bien que la saison fust convenable pour
ostoier, il assembla son ost de toutes pars pour mener  fin la guerre
d'Acquitaine. Droit vers la cit de Xaintes s'achemina; mais avant qu'il
parvenist l, fu prise la mre le duc Gaiffier, sa sereur et ses niesces,
et amenes devant le roy: en grant debonnairet les receut et commanda
qu'elles feussent honnourablement gardes. Puis mut pour passer oultre le
fleuve de Gironde. L li revint au devant ung chevalier qui rovique[212]
avoit nom. Si se rendit  luy et une autre des seurs au duc Gaiffier. Puis
que le roy eut ainsi sa volont faite par toute Acquitaine, il retourna 
ung chastel qui a nom Cels[213] pour clbrer la solennit de Pasques.

      Note 211: _Eginh. Annal. A 768_.

      Note 212: _Erovique_. Latin: _Eberwicus_, ou _Ebrovicus_.

      Note 213: _Cels_, ou _Sels_, chteau situ sur les bords de la Loire.

Quant la feste fu passe, il prit sa femme la royne Berthe et toute sa
mesnie et s'en ala  la cit de Xaintes: ilec la laissa et mut moult
hastivement aprs le duc Gaiffier; n oncques puis ne voult retourner
jusques  tant qu'il fust occis.

[214]L'istoire ne parle pas de la manire de sa mort: mais aucunes
croniques disent ci-endroit qu'il fu occis de sa gent meisme, pour ce que
ils cuidoient acquerre la grce le roy. Occis fu en Pierregortois. Le roy
prist un aournement d'or et de pierres prcieuses que il mettoit en ses
bras aux festes solempneles que on appelle encore les bous[215] Gaiffier;
et les fist pendre en signe de victoire en l'glyse Saint-Denis de France,
devers le maistre-autel, qui encore y sont. Mais ils pendent maintenant
desoubs les bras du crucefis d'or.

      Note 214: _L'istoire_, c'est--dire les Annales d'Eginhard et sa vie
      de Charlemagne. On peut considrer la fin de cet alina comme une
      parenthse de notre traducteur; elle prouve le soin qu'il mettoit 
      exposer tous les faits transmis. Les _Aucunes chroniques_ sont celles
      du continuateur de Fredegaire, les Annales des Francs, publies par
      Lambecius dans son admirable _Bibliotheca Csarea Vindobona_, et
      enfin la Chronique de Sigebert. J'ignore le premier auteur de
      l'histoire des _pendants_ donns  l'abbaye de Saint-Denis. C'toit
      sans doute une tradition conserve dans les archives de l'abbaye, et
      sur laquelle on peut en croire notre moine traducteur.

      Note 215: _Les bous_. Les pendants.

[216]Quant le duc Gaiffier fu occis et le roy eut sa guerre affine, il
retourna en la cit de Xaintes. En tant comme il demoura l, une enfermet
le prist. Mais avant qu'il agrevast plus, il se fist porter en la cit de
Tours. L fit ses oroisons devant le corps monseigneur saint Martin de
Tours; aprs se fist porter  Paris. D'ilec en avant le prist la maladie si
fort  engreger qu'il ne vesquit puis s petit non. De ce sicle trespassa
en l'uitime calende d'octobre, au quinziesme an de son rgne, en l'an de
l'Incarnacion sept cens soixante-huit, et fut mis en spulture en l'glyse
monseigneur Saint-Denis en France. (A dens fu concili au sarqueus, une
croix dessous la face et le chief tourn devers Orient. Si dient aucuns
qu'il voult ainsi estre enspultur, pour le pechi de son pre qui les
dismes avoit tollues aus glyses)[217].

      Note 216: _Eginh. Annal. A 768._

      Note 217: Cette parenthse est du traducteur, qui nous apprend, en
      voulant prsenter une explication salutaire, la pose de Pepin dans
      son royal tombeau de Saint-Denis.

Deux fils laissa hoirs de son royaume, desquelx l'istoire a j fuit
mention, Charles et Charlemaines. Par le conseil et par l'assentement des
Franois furent ambedui couronns, Charles l'ainsn en la cit de Noyon, et
Charlemaines en la cit de Soissons. Charles s'en ala  Ais-la-Chapelle.
L clbra la solennit de la Nativit, et en la cit de Rouen clbra
celle de Pasques.


_Cy fine le quint livre des Chroniques de France._





Ci commencent les fais et la vie du glorieus prince Charlemaines; en partie
par la main Eginaus son chapelain, et en partie par l'estude Turpin,
arcevesque de Rains; qui prsens furent avec lui par tous ses fais, en
divers temps, et sont tesmoins de sa vie et de sa conversation. Cil Eginaus
nous descript sa vie jusques aux fais d'Espaigne; et le seurplus nous
dtermine l'arcevesque Turpin jusques  la fin de sa vie; lequel fu certain
des choses qui avindrent, comme cil qui tousjours fu prsens avec lui, par
tout l o il estoit.




LE PREMIER LIVRE DES FAIS ET
DES GESTES LE FORT ROY
CHARLEMAINES.

       *       *       *       *       *

I.

ANNEE: 768.

_De celui qui les gestes descrit, et de la manire du vivre des anciens
reps de France_.


[218]Or dit doncques Eginaus chapellain[219] et nourri ou palais mon
seigneur le victorieux prince et le trs-renomm empereur, ay propos 
descripre ses meurs et sa vie,  l'aide de notre Seigneur, au plus
briesvement que je pourrai, et [220]meismement ceulx qu'il fist, puis que
il vint  terre tenir et qu'il eut receu son royaume. Car ceus ne sont pas
en mmoire que il fist au temps de s'enfance en Espagne entour Gallafre, le
roy de Tollete.[221] Si est profitable chose de retenir par escripture les
victoires et les fais de si grant prince, pour ce que son nom et sa
renomme ne soient mis en oubli; si que les roys et les princes crestiens
puissent prendre exemple  sa vie et sa conversation. Griefve chose seroit
 laisser cette oeuvre par mon deffault et par ma ngligence, quant je
savoie que nul ne le savoit plus certainement de moy qui prsent y avoie
est et veu de mes propres yeulx, et pensay que nul autre de moy ne les
avoit escriptes[222]. Une autre cause raisonnable m'esmeut qui bien me doit
souffire toute seule  ce que je soye tenu  descripre sa vie, c'est que il
me nourrit. Et la trs-grant amour que il avoit tousjours  moy et je  luy
et  tous ses enfans, puis celle heure que je me commenay premirement 
converser en son palais, me contraint et lie  ce que je monstre par oeuvres
aprs sa mort la bonne volent que j'eus en luy quant il vivoit; et je
seroie not et coupable d'ingratitude s je ne me recognoissoie[223] aux
honneurs et aux bnfices qu'il m'a fais en sa vie.

      Note 218: Ce premier alina est extrait du Prologue de la vie de
      Charlemagne par Eginhard. Le titre de tout l'ouvrage, tel que Dom
      Bouquet l'a donn dans le cinquime volume des Historiens de France,
      p. 88, est: _Vita et conversatio gloriosissimi imperatoris Karoli
      regis Magni atque invictissimi augusti_. On verra que notre
      traducteur n'a pas seulement suivi dans ce premier livre le texte
      d'Eginhard; il a frquemment recouru pour le complter aux Annales
      galement attribues, avec assez de raison, au mme Eginhard; il a de
      plus compuls Sigebert et plusieurs autres autorits que nous aurons
      soin d'indiquer en leur place.

      Note 219: _Chapellain_. Eginhard ne dit pas cela, mais seulement:
      _Domini et nutritoris mei._

      Note 220: _Meismement_. Surtout.

      Note 221: Cette parenthse est le fait de notre traducteur, ou du
      moins elle tend le texte du quatrime paragraphe d'Eginhard, ainsi
      conu: De cujus nativitate atque infanti vel etiam pueriti, quia
      neque scriptis usquam aliquid declaratum est, nec quisquam modo
      superesse invenitur, qui horum se dicat habere notitiam, scribere
      ineptum judicans, etc. Mais les chanteurs et les potes s'emparrent
      plus tard de cette partie oublie de la vie de Charlemagne. Nous
      avons conserv plusieurs chansons de geste des XIIme et XIIme
      sicles, dans lesquels on voit Charlemagne oblig de quitter la
      France par la trahison des grands du royaume ou des btards de Pepin;
      se rfugier en Espagne, prendre service auprs du roi Galafre de
      Tolde, pouser la fille de ce prince et revenir enfin conqurir ce
      royaume. C'est  ces fables, regardes comme presque authentiques,
      que notre traducteur fait ici allusion dans cette parenthse.

      Note 222: _Et pensay que_. La latin porte: _Et ne pouvois tre assur
      que_. Liquid scire non potui.

      Note 223: _S je ne me recongnoissoie_. C'est--dire: _si je ne
      tmoignois pas ma reconnoissance_. Si tot beneficiorum immemor....

(Cy endroit nous convient aucunes choses toucher briefment qui devant ont
est dictes, pour plus plainement descendre  nostre matire.) [224]La
gnration des Mroves de laquelle les Franois souloient prendre leurs
rois, dura jusques au temps d'un roy qui eut nom Childrich, qui par le
commandement le pape Estienne fu dpos et tondu en une abae,  ce temps
que Pepin, qui puis fu roy, estoit encore maistre du palais. Si sembloit
bien que la lignie estoit j faillie en lui-mesme, car ce roy n'estoit de
nulle vigueur n digne de louenge nulle; sans nul pouvoir portoit nom de
roy tant seulement.

      Note 224: _Eginh. vita Car. Mag. I_.

Le prvost du palais, qui estoit lors appelle le greigneur seigneur de la
maison[225], avoit en sa main le pouvoir et la richesse du royaume; au roy
suffisoit le nom tant seulement. En la chaiere soit, la barbe sur le pis
et les cheveux espars sur les espaules, et monstroit par dehors semblant de
seigneurie. Les messages qui de diverses parties venoient  court oyoit-il,
et leur donnoit telle response connue on lui enseignoit ou commandoit,
ainsi comme s ce fust de son auctorit. Le comte du palais lui
admenistroit ses dpens comme il cuidoit bien faire. Riens propre n'avoit
fors une petite villte de petite apparence et un manoir o il sjournoit
toujours yver et est, et avoit aucunes villes o il avoit rentes, pour
tenir aucuns sergens, pour lui admenistrer ce qu'il convenoit. S'il alloit
en aucun lieu pour aucune aventure, il se faisoit charier  un chariot de
beufs ou  bugles aussi[226], comme un pasant. Ainsi alloit au palais, ou
 la commune assemble du peuple qui une fois l'an estoit faite pour le
commun proufit du royaume. Aprs repairoit l en sa maison toute l'anne.
Et le quens du palais procuroit de toutes les besoingnes du royaume et
loing et prs.

      Note 225: _De la maison_. Palatii prfectos, qui majores-domus
      dicebantur. Notre traduction vaut mieux que celle de M. Guizot: Les
      prfets du palais qu'on appeloit _maires du palais_.

      Note 226: _Ou  bugles aussi_. C'est un contre-sens; il failloit:
      _Par un bouvier_. Bubulco, rustico more, agente.

[227]En tel estat estoit le roy Childrich au jour qu'il fu despos, et le
prince Pepin pre Charlemaines tenoit la seigneurie du palais ainsi comme
par hritage. Car son ayeul Pepin-le-Brief[228] et son pre Charles-Martel,
l'avoient ainsi tenue devant; et avoit-il toute France dlivre des
Sarrasins et des mescrans par deux batailles, dont l'une fu faitte en
Acquitaine, et l'autre fu faitte en Nerbonnoys sur le fleuve de Biere[229].
En si trs-grant plent Sarrazins estoient venus des contres d'Espaigne
qu'il en occist en une bataille quatre cent et vint et cinq mille. Et ceulx
qui s'en eschapprent par fuite s'enfuirent arrire en Espaigne sans
esprance de retour. La seigneurie du palais qui de son pre lui estoit
descendue admenistroit noblement le prince Pepin. Cet honneur souloit estre
donn anciennement aux personnes les plus nobles du royaume et aux plus
puissans du lignage. Cette seigneurie tint Pepin de son ayeul et de son
pre et de son ainsn frre Charlemaines soubs le roi Childrich,  la paix
et la concorde de tout le royaume; car Charlemaines se rendit pou aprs
qu'il eut rgn en une abae qu'il eut fonde  Rome, en un lieu qui a nom
Monsorat; en l'onneur de saint Sylvestre la fonda, pour ce qu'il se
tapissoit en ce lieu au temps de perscution. Charlemaines guerpit puis ce
lieu et se mist en l'abae de Mont-Cassin, pour ce que les gens et les
nobles de France qui l aloient le visitoient trop souvent.

      Note 227: _Eginh. vit. C. M_.--II.

      Note 228: _Pepin-le-Brief_. On se rappelle que nos chroniques
      dsignent toujours ainsi _Pepin d'Heristal_, et non pas le fils de
      Charles Martel.

      Note 229: _Biere_. Birra fluvius. C'est la _Berre_, rivire qui
      coule  trois lieues de Narbonne. La phrase suivante n'est pas
      traduite d'Eginhard.

[230]A l'apostole qui lors estoit, demanda le prince Pepin, lequel devoit
estre roi de France ou cil qui de rien ne servoit, fors de sjourner, n
nulle cure n'avoit des besoignes du royaume, ou cil qui toute avoit la cure
et prs et loing, et par qui le royaume estoit tout gouvern. Et le pape
lui remanda que cil devoit estre roy qui du tout avoit le pouvoir et la
cure du royaume. Et dont lui conferma l'onction et la couronne du royaume
et si fu roy en telle manire[231].

      Note 230: Cet alina est traduit des Annales d'Eginhard, A 750.

      Note 231: Dans l'admirable exemplaire de nos chroniques, fait pour
      Charles V, il est remarquable qu'on a ratur les premiers mots de
      cette phrase pour y substituer: _Par les barons de France fut esleu
      et ainsi, etc_. Cette correction est du mme sicle que le corps de
      l'criture.

Aprs le dcs du roy Pepin rgnrent ses deux fils Charles et
Charlemaines, et dpartirent le royaume en telle manire que chascun rgna
en sa partie.


II.

ANNEE: 768.

_Des cinq batailles que il fist contre divers gens_.


[232]La premire bataille qu'il emprist fu contre le duc Gaiffier
d'Acquitaine, que son pre le roi Pepin n'avoit pas encore bien mene 
fin, si comme nous proposons  dire ci aprs plus plainement.

      Note 232: _Eging. vit. C. M_.--V.

[233]Quant cette guerre fu fine et du tout acheve, il emprist aprs
bataille contre les Lombars,  la prire l'apostole Adrien, pourcequ'ils
dshritoient l'glyse de Rome. Cette guerre meisme avoit commencie le roi
Pepin son pre,  la requeste de l'apostole Estienne, contre le roy
Aistulphe que il assist en la cit de Pavie et le contraint  ce qu'il jura
rendre  l'glyse de Rome tout quanque il luy avoit tollu. Mais le roy
Charlemaines, puis qu'il eut la guerre entreprise, ne fina jusques  tant
qu'il prist le roy Desier et son fils Adagisse et envoyez en essil, et
Ruogause, le prvost de la duch d'Acquile[234] qui contre lui
appareilloit guerre; de tout le royaume de Lombardie ordonna  sa volont
et le donna  un sien fils qui avoit nom Pepin.

      Note 233: _Eginh. vit. C. M_.--VI.

      Note 234: _Le prevost de la duche d'Aquile_. Ruodgandum
      Forojuliani ducats prfectum. C'est le _Frioul_.

[235]Aprs ces deux guerres fut reprise la tierce contre les Saisnes qui
estoit ainsi comme entrelaissie. Guerre n'eut oncques le roy plus longue
n plus cruelle, n qui plus grevast n traveillast le peuple de France.
Car les Saisnes, qui sont crueulx par nature, et qui au temps de lors
estoient encore mescrans et contraires  notre foi, ne tenoient pas  mal
fait de briser foi n serment, comme ceulx qui n'estoient de nulle foi. La
raison pour quoi la paix ne pouvoit estre garde entre les Saisnes et les
Franois estoit pour ce que la marche[236] des deux royaumes estoit en
plaines, fors en aucuns lieux o il a montaignes et boscages. L faisoient
souvent tenons, rapines et occasions. Et Franois qui plus ne peuvent ce
souffrir coururent sur eus comme sur chiens; lors se prindrent  combattre
les uns contre les autres, et fu la guerre commence d'une part et d'autre
par grant effort qui dura trente-trois ans continuellement,  grant dommage
des deux parties, et plus grand sans comparaison des Saisnes que des
Franois. Si pust la guerre estre lgirement finie s ne fust la
dloyaut des Saisnes. Car quant le roy les avoit desconfits si qu'il leur
convenoit venir  merci, ils ne tenoient pas aprs n foy n loyaut n
convenances qui eussent est, ains recommencioient la guerre quant le roy
estoit retourn en France. Longue chose seroit  raconter quantes fois ils
furent vaincus et surmonts par armes et se mistrent du tout en la merci du
roy et donnrent tels ostages comme il demandoit. Les messages que le roy
y envoioit receurent plusieurs fois, et furent aucunes fois si dompts
qu'ils promistrent qu'ils recevroient la foi crestienne. Mais aussi comme
ils estoient prs et lgiers  ce faire, aussi lgirement aloient-ils au
contraire, si que l'en ne pouvoit pas bien savoir auquel de ces deux choses
ils estoient plus prests. Au premier an mesme que la guerre fut commence
firent-ils ceste mutation. Mais le grand cuer et le ferme propos du roy,
qui toujours duroit lui-meismes en prosprit et en adversit, ne peut
oncques estre vaincu par la lgiret qui estoit en eus, n lass pour
paine n pour travail. Car il ne souffrit oncques qu'ils portassent sans
paine nul dommage qu'il receust par eus, que il ne les vengeast tantost, ou
par luy ou par ses menistres. Toutes voies furent-ils si mens  la parfin,
que tous les plus grans et les plus nobles qui la guerre avoient toujours
maintenue vindrent  merci et se mistrent du tout  sa subjection sans
contredit. Dix mile hommes en prist et femmes et enfans de ceulx qui
habitoient de et del le rivage d'Albe[237], et les espandit en divers
lieux parmi le royaume de France[238]. Le roy leur demanda s'ils voulloient
laissier la mescrandise de leurs idoles et recevoir la foy crestienne, et
habiter entre Franois comme un meisme peuple et une meisme gent. A ce
s'accordrent volontiers, et ainsi fut la guerre fine qui long-temps avoit
dur[239]. Le roy ne se combattit contre eus en champ de bataille que deux
fois. La premire si fu de lez une montaigne qui est appelle Osnegi, en un
lieu qui a nom Theotmell[240]; et la seconde si fu sur le fleuve du
Haza[241]. Ces deux batailles furent en un meisme mois et assez tost l'une
aprs l'autre. Et en ces deux parties de batailles furent-ils si durement
desconfis, que nul ne fust puis qui osast guerre mener, n contrester  sa
venue, s ce ne furent aucuns qui se fioient s forteresces d'aucuns lieux.
En ces deux devant dittes batailles furent occis des plus grans et des plus
nobles du royaume de France et des Saisnes. Au trente-troisiesme an de son
rgne fut cette guerre fine. Si n'avoient pas les Franois tant seulement
guerre aux Saisnes, ains leur sourdoient pluseurs batailles et grans en
diverses parties du monde en un meisme temps qui, par la diligence et par
le grant cuer du roy, furent si bien et si sagement admnistres, que l'en
se doubte lequel fait plus  merveillier, ou la bonne fin et la glorieuse
fortune, ou le sens et la pacience du roy. Car cette bataille commena deux
ans devant celle de Lombardie, et fu tousjours maintenue sans cesser; et
les autres qui en divers lieux estoient sourdies, refurent admenistres
sans entrelaissier. Si sage et de si noble cuer estoit le roy qu'il
n'eschiva oncques travail n ne doubta pril qu'il ne receust les guerres
et les batailles quant elles y sourdoient. Si sage et si discret estoit en
recevoir le temps si comme il venoit que j pour ce ne fut plus eslev en
son cuer pour ses grans victoires, n plus mat n plus confus pour nulle
adversit.

      Note 235 _Eginh. vit. C. M_.--VII.

      Note 236: _La marche_. La limite.

      Note 237: _D'Albe_. De l'Elbe.

      Note 238: _De France_. Ajoutez: _Et de Germanie_.

      Note 239: _Eginh. vit. C. M_.--VIII.

      Note 240: _Theotmell_. Juxta montem qui Osneggi dicitur, in loco
      _Theotmell_ nominato. C'est aujourd'hui Dethmold; en Westphalie, et
      avant la victoire de Charlemagne, la dfaite de Varus avoit dj
      illustr les mmes lieux. M. Guizot a eu bien tort de dire, dans les
      notes de sa traduction d'Eginhard et d'aprs les Bollandistes, que
      Dethmold toit dans l'vch d'Osnabruck. Cette ville dpend de
      l'vch de Paderborn.

      Note 241: _De Hasa_. C'est la traduction du latin: _Apud Hasam
      fluvium_. La _Hase_, rivire de Westphalie.

[242]La tierce de ses batailles fu en Espaigne et en Gascogne, en ce meisme
temps que celle de Sassoigne duroit moult efforciement. Si trespassa les
mons de Pirene; chastiaux et cits prist partout l o il ala, puis
retourna en France, sain et entier  tout son ost, s ce ne fust un poi de
meschief qui luy avint  son retour, au trespasser des mons, par le malice
des Gascons.

      Note 242: _Eginh. vit. C. M_.--IX.

[243]La quarte de ses batailles fu contre les Bretons qui habitent en une
partie de France par devers Occident, sur la grant mer. Car en ce temps
n'estoient pas obissans[244] au royaume de France, (j soit ce que nous
trouvons escript s gestes du roy Dagobert que le roy de cette Bretaigne,
qui avoit nom Judicael, lui fist hommage de tout son royaume[245]). En
cette besoigne envoya le roy Charlemaines aucuns de ses princes qui la
terre mistrent en subjection.

      Note 243: _Eginh. vit. C. M_.--X.

      Note 244 _Obissans au royaume_. Les textes imprims d'Eginhard
      portent: _Dicto audientes non erant_. La traduction de nos chroniques
      prouveroit qu'il y avoit: _Dicto obedientes_, ce qui vaut videmment
      mieux.

      Note 245: Cette phrase est du traducteur.
      (Voy. _Dagobert I, A 635_.)

La quinte de ses batailles si fu en Italie, en Puille et en Calabre et en
terre de Labour, contre le duc Aresige. Mais le duc se mist du tout en sa
volont sans bataille faire, et luy envoya ses deux fils, Raymont et
Grimaut, qui grant avoir luy donnrent pour avoir sa paix et sa concorde;
Grimaut le mainsn retint en ostage, et Raymont l'ainsn renvoya  son
pre, et avec luy les messages, pour recevoir la fault de la gent de la
terre. A tant vint  Rome pour l'apostole honnourer et aourer, puis
retourna en France.


III.

ANNEE: 768.

_Des quatre dernires batailles que il eut en son temps_.


[246]La sixime de ses batailles fu contre les Baviers. Celle fu tost
commence et tost acheve. L'orgueil et la discorde[247] du duc Thassille
fut cause de cette guerre, et ce fist-il par l'ennortement de sa femme qui
estoit fille du roi de Pavie Desier que le roy avoit envoy en essil. Ainsi
cuidoit venger son pre par son mari. Et pourcequ'il savoit bien qu'il ne
suffisoit mie  guerroier  si puissant, il fist alliance  une manire de
gens qui sont appells Huns. Le roy vint contre luy  grand ost, mais le
duc vint  lu y  merci quand il vit qu'il ne pourroit durer. Tels ostages
livra comme le roy demanda: entre les autres un sien fils qui avoit nom
Theodones. L jura le duc que jamais contre luy ne seroit, pour nulle chose
que l'en luy sceust dire.

      Note 246: Tous les manuscrits continuent ce titre de la manire
      suivante: Et comment il escrut et mouteplia en son temps, et de
      l'amour que li roys paiens avoient en lui, et de l'onneur que il li
      portoient en leurs lettres, et des grans prsens que il li faisoient
      en son temps. Mais on ne trouve rien de toute cette partie du texte
      d'Eginhard, dans le cours du chapitre. Les rviseurs de la traduction
      l'auront supprim parce qu'on revoit les mmes dtails dans le
      troisime livre.

      Note 247: _Eginh. vita. C. M._--XI.--_La discorde_. Latin:
      _Socordia_. C'est plutt: _La lche trahison_.

En cette manire fu cette guerre fenie briefment, que l'en cuidoit que
longuement deust durer. Le roy manda le duc en pou de temps aprs, n puis
ne le laissa arrire retourner. Cette duche de Bavire n fu puis tenue
par duc, ains fu gouverne par conte. Avant que le roy retournast de cette
voie, il mist bones et devises par le cours d'une eaue entre les Baviers et
les Alemans[248].

      Note 248 Cette dernire phrase est ajoute d'aprs celle-ci de la
      chronique de Sigebert: A DCCLXXXIX, Karolus Coloni super Rhenum
      pontes duos construxit et muniit.--_Bones et devises;_ bornes et
      sparations.

[249]La septime bataille que il emprist fu vers les Esclavons. En cel ost
furent les Saisnes en l'aide du roy, avec les autres nations qui  luy
obissoient, j soit ce qu'ils ne le fissent pas de bonne volont. Car ils
le faisoient plus par crainte que par amour. La raison pour quoi le roy
emprist cette guerre contre les Esclavons fu pourcequ'ils grevoient les
Abrodiciens[250] qui aux Franois s'estoient alis long-temps devant; pour
ce sembloit au roy qu'il fust tenu  leur aider contre leurs ennemis, et si
en estoit encore plus esmeu, pource qu'ils ne vouloient cesser  son
mandement.

      Note 249: _Eginh. vita. C. M.--XII._

      Note 250: _Abrodiciens_. Les Abodrites, ou _Obotrites_, avoient pour
      ville principale Mecklenbourg.

En ces parties couroit un bras de mer qui vient de la grant mer d'Occident
et court droit vers Orient; si est si long que nul n'est certain de sa
longueur. En aucuns lieux  cent milles de large, en aucuns mains[251]. Sur
ce bras de mer habitent moult de manires de gens, Thamsiens,
Soionois[252], que nous appellons Normans. Ceulx tiennent le rivage et les
isles, par devers Septentrion; ceulx de par de tiennent les Esclavons et
les Haistes. De toutes ces manires de gens sont plus nobles et plus
puissans les Esclavons ausquels le roy appareilloit bataille; contreulx se
combatit et les chastia si et dompta  sa premire venue qu'ils n'osrent
plus rien faire contre sa volont.

      Note 251: Les _pas_ d'Eginhard sont ici assez mal traduits.
      Longitudinis quidem incompert, latitudinis ver qu nusqum centum
      millia passuum excedat, cm in multis locis contractior inveniatur.
      La plupart des leons portent mme _cent mille lieues de large_, et
      Dom Bouquet a suivi ce mauvais texte. Au reste, _la mer Baltique_ a
      plusieurs fois, comme on sait, une largeur de deux cent mille pas.

      Note 252: _Thamsiens_, _Soionois_. Latin: Dani ac Sucones quos
      Nordmannos vocamus.

[253]Aprs ceste bataille fut l'uitiesine contre les Huns (qui ores sont
appells Hongres). Selon l'opinion d'aucuns, ceste fut la plus longue et la
plus griefve que le roy emprist oncques aprs celle de Sassoigne, et celle
qu'il maintint et admenistra tousjours plus efforciement et  plus grant
appareil. Une seule bataille fist par lui en Pannonnie contre eulx; car ils
habitoient lors en cette terre. Les autres fist par son fils Pepin, par les
contes et par les ballifs[254] de ses provinces. Si bien et si sagement fut
cette guerre admenistre, que elle fut affine en l'uitiesme an qu'elle fut
commencie.

      Note 253: _Eginh. vit. C. M.--XIII._

      Note 254: _Les ballifs_. Comitibus atque legatis.

Cette terre de Pannonie qui aprs fut gaste et deserte tesmoigne bien les
grans batailles et les grans occisions qui au pas eurent est: et le lieu
meisme o le palais du roy Cagan[255] eut est demoura si dsert qu'il
sembloit qu'il n'y eust oncques eu habitation d'omme. Toute la gloire et la
noblesse des Huns pri en cette bataille: tous les trsors que leurs rois
et les anciens princes avoient amasss furent ravis. Si ne recorde pas
mmoire d'omme vivant que Franois eussent oncques u victoire o ils
gaignassent tant n dont ils feussent si enrichis; car il leur sembla que
ils eussent devant est povres, pour la trs-grant plent de richesses
qu'ils conquistrent en cette bataille. Tant trouvrent or et argent et
prcieuses dpouilles s trsors du palais, que l'on doit cuidier que
Franois tollissent  droit aux Huns ce qu'ils avoient tousjours  tort
tollu aux autres nations. En cette guerre prirent deux princes de France
tant seulement: l'un eut nom Henri duc d'Acquile, et l'autre eut nom
Girous, un des prvosts de Bavire. Ce Henri fut occis en une terre qui eut
nom Liburnie, de ls une cit qui a nom Tarsatique[256]. Entrepris fut par
les aguais de ceus de cette cit. L'autre, qui eut nom Girous, fut occis,
soi tiers, en Pannonie tant seulement, tandis comme il chevauchoit parmi
son ost et qu'il entendoit  amonnester ses gens et  ordonner ses
batailles pour combatre contre les Huns; mais on ne sceut qui l'occist.
Cette guerre ne fut pas moult dangereuse n dommageuse aux Franois, et si
ne dura-elle longuement: si fut-elle fenie en prosprit. Aprs celle, fut
fenie celle de Sassoigne, qui avant fut commencie et qui si longuement
avoit dur: bonne fin eut, ja soit qu'elle grevast Franois sur toutes les
autres. [257]Celle de Linonie et celle de Boesme, qui aprs commencirent,
ne durrent pas longuement; l'une et l'autre fut tost fenie par un ost tant
seulement que Charlot le fils au roy guia.

      Note 255: _Cagan_. C'toit le titre particulier du roi des Huns ou
      Avares.

      Note 256: _Tarsatique_. M. Guizot rend ce mot par celui de
      _Tarsacos_. Cependant on croit gnralement que l'ancienne Tarsatique
      est aujourd'hui la ville de _Fiume_, dans la Carniole.

      Note 257: _Eginh. vita. C. M.--XIV._ Boematicum quoque et Linonicum
      bellum... Les _Linoniens_ toient les peuples de Lunebourg.--_Guia_,
      conduisit.

La nueviesme et la derrenire de ses batailles fut contre les Normans qui
sont une manire de Danois. La cause de cette guerre fut pour ce qu'ils
furent premirement robeurs de mer, que l'en appelle galios[258]. Et aprs
ce assemblrent plus grans navies; puis commencirent  har le peuple, et
 envar ceulx de Galle et d'Alemaigne et les cits qui sont sur le rivage
de la mer. J estoient monts en si grant orgueil qu'ils tenoient aussi
comme leur toute Sassoigne et toute Frise. Si avoient j les Abrodiciens
soubsmis et fais tributaires: si se vantoient j qu'ils vendroient  grant
ost  Ais-la-Chapelle qui estoit ainsi comme la propre chambre du roy et l
o le plus grant pouvoir estoit. Si cuidoit-on bien qu'ils commenassent 
faire ce de quoy ils se vantoient, quelle que la fin en fust, s leur
propos n'eust este destourb et empesch par la mort de leur prince[259].
Car il fut occis par un sien sergent meisme: ainsi fut cette guerre fenie
sans commencier, que le roy eust hastivement emprise s ne fust ceste
adventure.

      Note 258: _Que l'on appelle galios_. Ainsi, tous les manuscrits que
      j'ai consults; mais ils doivent tous offrir une lacune dont il faut
      accuser le scribe primitif. Il faudroit donc lire: _En de petites
      navies que l'on appelle galios_.

      Note 259: _Leur prince_. Eginhard et les autres historiens le nomment
      ailleurs  _Godefroi_, ou _Joffroi_. Ce fut le pre d'_Ogier le
      Danois_, le fameux hros de roman.


IV.

ANNEES: 769/774.

_Coment les deus frres partirent le royaume, et des premires batailles
que le roy Charles fist en Acquitaine, et coment le roy Desier de Pavie fit
pris et envoi en esil, et du privilge que l'apostole Adrien donna  la
couronne de France_.


Jusques cy, avons parl briefment de ses victoires: ci parlerons plus
plainement de chacune, par ordre, et comment il vint  terre tenir aprs la
mort son pre. [260]Aprs le dcs du roy Pepin, ses deux fils Charles et
Charlemaines dpartirent le royaume par l'accort des barons, et rgna
chascun en sa partie. Charles estoit ainsn et fut couronn en la cit de
Loon, et Charlemaines le mainsn, en la cit de Soissons. Aprs son
couronnement s'en ala Charlemaines  Ais-la-Chapelle; l, clbra la
solennit de la Nativit, et celle de la Rsurrection en la cit de Rouen.
(Appel fu en son prnom Charles, et aprs Charlemaines, par ses
merveilleuax fais. Car Charlemaines vault autant  dire comme
Charles-le-Grant[261].) La province d'Acquitaine qui en la partie
Charlemaines estoit venue ne put demourer en paix, pour aucuns remanens de
la guerre qui devant y eut est, et que le roy Pepin n'avoit pas encore
bien acheve au jour qu'il trespassa. Car le duc Hunaut[262], qui boit 
avoir le royaume, esmut les grans et les puissans hommes de la terre[263] 
commencier guerre contre le nouveau roy, et le roy assembla ses osts et
s'esmut contre luy moult efforciement. Auparavant il manda son frre le roy
Charlemaines au parlement, et luy requist qu'il luy aidast. Il ne luy voult
aider pourceque ses barons lui deslorent[264]. En son royaume demoura, et
cil ostoia contre ses ennemis tout droit vers la cit d'Angoulesme. Le duc
chacia et s'en faillit bien petit qu'il ne fut prins. Mais il se garantit
par les destroits et par les forteresces des lieux qu'il cognoissoit, o
l'en ne pouvoit pas lgirement n seurement entrer. A la parfin guerpi
tout le pas et s'en fouyt au duc Lup de Gascongne; en sa garde se mist et
lui requist qu'il le garentist. Mais le roy Charles, quant il sceut qu'il
s'en fut fouy, manda au duc qu'il luy rendist son traiteur et son fuitif;
et s il ne faisoit ce, il pouvoit estre certain qu'il entreroit en
Gascongne  tout son ost et ne s'en partiroit, devant ce qu'il fust de luy
vengi. Le duc Lup, qui forment se douta du roy, luy envoia le duc Hunaut,
sa femme et ses enfans, et luy manda qu'il estoit tout prest d'obir  luy
et d'accomplir tous ses commandemens. Le roy atendi les messages au lieu
meisme dont il estoit meu, et il fonda tandis un chastel qui a nom
Frontenoy[265], sur la rivire de Dordonne.

      Note 260: Ici notre traducteur va laisser Eginhard le biographe pour
      reprendra la suite des Annales attribues au mme auteur. Voyez
      ci-dessus le dernier alina du cinquime livre.

      Note 261: Cette phrase est le fait du traducteur.

      Note 262: _Le duc Hunaut_. Hunoltus quidam, regnum affectans.

      Note 263: _Les grans et les puissant hommes de la terre._ Le
      traducteur semble avoir lu _Procerum animos_, et non pas
      _Provincialium animos_, comme le portent les ditions imprimes des
      Annales. Il me sembla que la premire leon seroit plus naturelle.

      Note 264 _Lui deslorent._ L'en dissuadrent.

      Note 265: _Frontenoy_. Latin: Francicum, ou Frontiacum. C'est
      _Fronsac_,  cinq lieues de Bordeaux. La ville actuelle est situe
      au-dessous de cet ancien chteau dont il ne reste plus rien.

Quant les messages furent retourns et luy eurent le duc rendu et sa femme
et ses enfans, et le chastel fut fond et aucques ediffi, il retourna en
France pour clbrer la sollennit de l'Advent nostre Seigneur en une ville
qui lors estoit nomme Durie[266]; et celle de la Rsurrection, 
St.-Lambert du Lige.

      Note 266: _Durie_, ou _Duren_, dans le diocse de Julliers.

En une cit qui lors estoit appelle Garmacie[267], assembla le roy gnral
parlement du peuple et des barons. La royne Berthe, mre des deux roys,
parla tandis  Charlemaines le mainsn, pour mettre entre eulx paix et
concorde, en une ville qui lors estoit appelle Salucie[268]; car il i
avoit lors entre eux contens. Puis mut en Lombardie, et de l  Rome pour
aourer les apostres. En France retourna quant elle eut faite la besongne
pour quoy elle estoit l ale.[269] Et la cause de celle voie fu pour
requerre la fille Desier de Pavie pour Charlemaines son ainsn fils.
[270]La solennit de Nol clbra le roy en Bourgoigne, et celle de la
Rsurrection clbra  Valenciennes en Haynaut; chief est de la Cont et si
siet sur la rivire de Caux.

      Note 267: _Eginh. Annal. A 770._--_Garmacie_. Worms.--_Gnral
      parlement du peuple et des barons._ L'annaliste dit seulement:
      Populi sui generalem conventum.

      Note 268: _Salucie_. Apud Salusiam. C'est aujourd'hui _Seltz_, sur
      les bords du Rhin,  trois lieues de Haguenau.

      Note 269: _Annales Moissiacenses._

      Note 270: Les phrases suivantes traduisent fort mal le texte des
      Annales. Karolus autem rex natalem Domini in Moguntiaco, sanctumque
      Pascha in vill Haristallio celebravit.--A 771. Peracto, secundum
      morem generali conventu super fluvium Scaldam, in vill Valentian,
      etc. Ce qui aura le plus drout notre traducteur, c'est
      _Moguntiaco_, dans lequel il aura cru voir _Macon_, au lieu de
      Mayence.--_Rivire de Caux_ ou d'Escaut.

[271]En ce temps qu'il yvernoit au pas, son frre le roy Charlemaines
trespassa en la ville de Samoncy[272] en la seconde nonne de dcembre.
(Mis fu en spulture en l'glyse de Saint-Denis en France, de ls le roy
Pepin son pre[273]); et le roy vint pour recevoir tout le royaume en une
ville qui a nom Carbonat[274]. L attendit les barons et les prlas du
royaume; hommage et faut luy firent ainsi comme ils avoient fait  son
frre; car la royne, qui femme eut est son frre, elle et son fils et une
partie des barons s'en estoient als en Lombardie. Mais le roy n'en faisoit
pas grant force, car il savoit que celle voye ne luy feroit gures de
profit[275]. La feste de Nol clbra en la ville d'Atigny, et celle de
Pasques en une autre ville qui a nom Haristalle. [276]En ce temps trespassa
le pape Estienne; aprs luy fu un autre qui avoit nom Adrien.

      Note 271: _Eginh. annal. A 771._

      Note 272: _Samoncy_. Chteau royal de l'ancien diocse de Laon.

      Note 273: _De Saint-Denis_. Cette phrase est du traducteur, et
      prouveroit contre le sentiment d'Hinemar que Carloman ne fut pas
      enseveli  Reims.

      Note 274: _Carbonat_. M. Guizot traduit: _la terre de Carbone_. C'est
      peut-tre _Corbni_, entre Laon et Reims, aussi nomm _Corbenacum_.

      Note 275: Voici le texte dite de l'annaliste: Nam uxor ejus et
      filii, cum parte optimatum, in Italiam profecti sunt. Rex autem hanc
      corum profectionem quasi supervacuam impatienter tulit. Ce passage
      donne beaucoup  penser. M. Guizot l'a plus mal rendu que notre
      traducteur: Le roi _dsapprouva comme inutile_ ce dpart. Je pense
      que Charlemagne et bien autrement dsapprouv ce dpart, s'il et pu
      servir la cause des enfans de son frre, et qu'il faut entendre
      _quasi_, par, _pour ainsi dire_, ou que l'on doit lire comme le vieux
      traducteur: _Quasi supervacuam patienter tulit._

      Note 276: _Eginh. Annal. A 772._

Le roy assembla parlement de ses barons en la cit de Garmacie, pour ce
qu'il vouloit ostoier en Sassoigne. Ses osts assembla et entra en la terre;
toute la degasta par feu et par occision. Un fort chastel prist, qui a nom
Hereboure[277]. L trouva une des ydoles des Saisnes qu'ils appelloicnt
Yrmensule; despcier et ardre la fit le roy; si demoura illec pour trois
jours; mais comme l'ost demouroit l, le rus et les fontaines schrent
pour la presse du temps. Si estoit tout l'ost, hommes et femmes et bestes 
grant dtresse, que ils ne trouvoient que boire; et moult souffroient grant
mesaise de soif quant nostre Seigneur les visita, que il ne voulloit pas
que son peuple fust  si grant meschief; car il avint que quant ils se
reposoient en droit heure de midi en leurs tentes, nostre Seigneur leur
envoia l'eau toute nouvelle, par le conduit d'un ruissel qui estoit de ls
les hesberges, au pi d'une montaigne,  si grant plent que il suffisoit
aux hommes et aux bestes de l'ost. Aprs la destruction de ces ydoles s'en
partit le roy et son ost de ce lieu, et vint au fleuve de Wisaire[278]. L
vinrent  luy les Saisnes, et luy livrrent douze ostages. Aprs retourna
en France, et fist la feste de Nol et de Pasques en la cit de Haristalle.

      Note 277: _Herebourg_. Latin: _Eresburgum_.  C'est aujourd'hui
      _Stadsberg_, en Westphalie, sur le Dimel et sur les confins du comt
      de Waldeck. Au reste, il est encore permis de douter que cette idole
      d'_Irmensul_ ait t, comme nous rassure M. Guizot, un _monument
      grossier_, lev _par la reconnoissance des Germains_ en l'honneur
      d'Arminius, vainqueur de Varus.

      Note 278: _Wisaire_. Le Weser.

En celle anne meisme laissa-il la fille Desier de Lombardie, que la royne
Berthe sa mre luy avoit pourchacie. Une autre espousa aprs qui avoit nom
Hildegarde. Ne estoit de Souave et femme de grant beaut et de grant
noblesse[279]. Le pape Adrien qui plus ne pouvoit souffrir n endurer la
perscution n les griefs que le roy Desier et les Lombards faisoient 
l'glyse de Rome, envoia en France au roy Charlemaines un message qui avoit
nom Pierre; moult luy prioit qu'il le deffendist du roy Desier et des
Lombards qui tant faisoient de griefs  l'glyse de Rome et aux Romains. Et
pour ce que le message ne pouvoit passer par Lombardie pour les guerres et
ennemis de l'glyse qui le pas gardoient, vint par mer jusques au port de
Marseille; de l vint par terre jusques en France. Le roy trouva en une
ville qui a nom Theodone[280] o il avoit demour une partie de l'yver;
son message conta, puis retourna  Rome par celle meisme voie que il estoit
venu.

      Note 279: _Eginh. Annal. A 773._ Les deux phrases prcdentes
      parfaitement intercales dans le texte des Chroniques, sont traduites
      de la _Vita Caroli magni_.--XVIII.

      Note 280: _Theodone_. Thionville.

Quant le roy eut dligemment enquis et sceu comme les choses alloient entre
les Romains et les Lombards, et il eut apperceu certainement que l'Eglyse
de Rome estoit greve sans raison, il prist la besongne sur luy et establit
soy deffendeur de sa partie; les osts de France esmut et vint en Bourgoigne
jusques  une cit qui a nom Gennes[281], et siet sur le fleuve du Rosne.
L ordonna comment il pourvoit mieulx conduire ses osts s plains de
Lombardie: en deux parties les devisa; l'une en bailla  un sien oncle qui
avoit nom Bernart, et luy commanda qu'il s'en alast par les montaignes de
Montgieu; l'autre partie retint avec soy, et les conduist par les mons de
Moncenis; et quant le roy et ses osts eurent les montaignes surmontes et
les prils trespasss, ils descendirent en la plaine de Lombardie. Le roy
Desier luy vint au devant luy et son ost, tous ordonns  bataille; mais ce
fu pour nant, car ils s'enfuirent sans retour, et le roy les enchaa et
les clost en une cit qui avoit nom Tycine (mais ore est appelle Pavie).
Tout l'yver demoura le sige devant la cit, car elle estoit trop forte 
prendre.

      Note 281: _Gennes_. Genve.

_Incidence_[282]. Hunaus, le duc d'Acquitaine duquel l'histoire parle
devant, s'enfouit aux Romains, des Romains aux Lombards, et devint apostat
et mescrant, et renya la foy de sainte glyse. Pou de temps aprs, fut
lapid et cravent de pierres.

      Note 282: Cette incidence est consigne dans une ancienne vie du pape
      tienne II, o le meme Hunaut est appel _Huhnac;_ et dans la
      chronique de Sigebert, A 771. On peut remarquer le rapport frappant
      qui existe entre cet Hunaut et _Fromont, duc d'Aquitaine_, l'un des
      hros du roman des _Loherains_, celui _qui renoia Jesus-Christ_.

Lors assembla le roy son ost et le laissa devant la cit, et ala  Rome au
mandement de l'apostole, qui fu le quatre-vingt et quatorziesme apostole.
Si couroit lors le temps de l'Incarnacion par sept cent soixante-treize
ans. L clbra la solennit de Pasques. [283]Avant qu'il s'en partist fu
un concile clbr de cent et cinquante-trois que vesques que abbs. A ce
concile fu le roy Charlemaines prsent. L luy donna le pape Adrien, par
l'assentement et confirmation de tout le concile, si grant dignit qu'il
eust pouvoir d'eslire apostole et ordonner du sige de Rome; et si le fist
prince et deffendeur de tous les Romains, et voulut que les arcevesques et
vesques fussent par lui en possession de leurs siges; et s'ils y
entroient par autrui, sans son congi et sans son gr, qu'il ne peust de
nului estre sacr, et que le roy peust saisir leurs biens  ceulx qui de ce
seroient rebelles s ils ne venoient  amendement. A la parfin, conferma ce
privilge en telle manire qu'il escommenia de l'autorit saint Pre tous
ceulx qui contre ce dcret yroient.[284] Aprs ce concile retourna le roy 
son ost, et prit la cit qui moult estoit lasse et acquise[285] pour le
long sige. Aprs se rendirent toutes celles de Lombardie en la seigneurie
des Franois.

      Note 283: La relation de ce concile, vrai ou suppos, n'est pas
      emprunte aux annales d'Eginhard, mais  la chronique de Sigebert et
       d'autres annalistes plus anciens. On doit blmer Dom Bouquet d'en
      avoir fait disparotre la trace dans son dition des Historiens de
      France. Il se contente de placer cette note en regard du passage de
      la Chronique de Saint-Denis: Ce concile est faux et suppos. Il en
      est fait mention dans les ditions de la chronique de Sigebert avant
      celle d'Aubert Lemire, et dans la chronique de Pesquaire, au tome III
      de Duchesne.

      Note 284: _Eginh. Annal. A 774._

      Note 285: _Acquise_. Variante: _Acquisse_. J'ignore le sens de cette
      expression, qui ne rpond d'ailleurs  aucun mot latin.

Et quant le roy eut ainsi toute Lombardie prise et soubmise  sa volent,
et de ces choses ordonn si comme il luy plut, il retourna en France et en
amena le roy Desier pris et li. Adelgise, un sien fils, auquel les
Lombards avoient grant fiance, s'enfouit en Constantinoble  l'empereur
Constantin, quant il vit que son pre estoit pris et que la terre fut
gaste. L demoura et gista le remenant de sa vie en une dignit que
l'empereur luy eut donne[286]. Pris fu le roy Desier, sa femme, sa fille
et tous ses barons. Tout rendit aux Romains quanques les Lombards leur
avoient tollu. Ainsi fut le royaume de Lombardie soubsmis au royaume de
France; et cessrent  rgner les roys, deux cens et quatre ans aprs leur
commencement.

      Note 286: _Sigeberti chronicon. A 774._


V.

ANNEES: 775/776.

_Coment il desconfit les Saisnes qui estoient entrs en France; et coment
il ostoia en Sassoigne pour eux destruire. Aprs coment Ragaus, un de ses
baillis de Lombardie, se rvla contre lui, et de la justice qu'il en fist.
Aprs coment il mut de rechief contre les Saisnes, et coment il les
desconfist et les fit baptisier._


[287]En ce temps que le roy Charlemaines traveilloit ainsi en la besoigne
de sainte glyse, les Saisnes yssirent de leur terre  grant ost, et
entrrent s marches de France, jusques  un chastel approchrent qui avoit
nom Jaburg[288]. Ceulx qui en tour estoient se mistrent dedens la
forteresse quant ils les apperceurent; par la contre s'espandirent et
gastrent tout le pas par embrasement et par occision: car ils ardoient
quanqu'ils trouvoient dehors les forteresses. En un lieu approchirent qui
avoit nom Frisdilar[289]; l estoit une chapelle que saint Boniface le
martyr avoit fonde, et avoit dit au dedier[290] ainsi comme par prophcie
qu'elle ne seroit j arse. Les Saisnes qui en tour estoient commencirent 
penser comment ils la pourroient ardoir. En celle heure meisme que ils
s'efforoient de bouter le feu dedans, deux jouvenciaus en robe blanche
apparurent en l'air si que aucun des crestiens qui estoient au chastel et
aucuns des paiens de hors virent qu'ils deffendoient la chapelle du feu que
les paiens alumoient. Pour ce ne la peurent oncques embraser n par dehors
n par dedens, n de riens adommager; ains eurent si grand paour qu'ils
tournrent tost en fuie, j soit ce que nul les en chaast que l'en peust
voir n appercevoir. Mais l'un d'eulx demoura qui fu trouv tout mort
acouts et  genoulx de ls la chapelle, le feu devant luy et la bouche
entre les mains, ainsi comme s'il souffloit le feu pour embraser la
hapelle.

      Note 287: _Annales Francorum_, vulg _Loiseliani_ dicti. _A 774._

      Note 288: _Jaburg_. Latin: _Buriaburg_. C'est l'ancienne _Burabourg_,
      ville ruine d'Allemagne, sur les confins de la Westphalie.

      Note 289: _Frisdilar_. Latin: _Fridislar_. C'est aujourd'hui
      _Fritzlar_, tout prs des ruines de Burabourg.

      Note 290: _Au dedier_. En la ddiant.

Quant le roy ot les nouvelles, il esmut son ost hastivement; en trois[291]
parties les devisa, et entra en leur terre par trois lieux, tout avant
qu'ils le sceussent; par feu et par occision destruit et gasta tout. Avant
luy, ceulx qui  deffense se mistrent occist. A tant s'en retourna en
France chargi de proyes et de despouilles de ses ennemis. La feste de Nol
et de Pasques clbra en une ville qui a nom Carisi[292]. Tandis comme il
menoit son ost, il se pourpensoit et conseilloit comment il pourroit entrer
en Sassoigne plus lgirement pour destruire celle gnration toute et tant
maintenir la guerre qu'ils feussent confondus ou qu'ils receussent la foy
crestienne. Pour ce assembla parlement gnral  une ville qui a nom Durie;
le Rin passa, et entra en Sassoigne  grant force; et en sa venue prist un
chastel  force qui a nom Sigebourt[293]. Si estoit moult fort et de
richesce et de garnison. Un autre qui avoit nom Herebourt refist et ferma
que les Saisnes avoient abatu, et mist dedens garnison de la gent de
France. De l s'en ala droit au fleuve de Wisaire en un lieu qui est
appell Bruneber[294]; l trouva grant plent de Saisnes qui illec estoient
assembls pour le pas garder et pour deffendre le port, et pour rendre
bataille  l'issue du fleuve. Mais ce leur valut petit, car ils furent
reuss[295] et chacis au premier assemblement, et moult en y eut d'occis.
Quant le roy et son ost eurent pass l'eaue, il prist une partie de son ost
et s'en ala droit au fleuve qui a nom Oacre[296]. L vint au devant Helsis
un des princes de Sassoigne. Avec luy amena tous les Ostfalois et se rendit
au roy luy et toute sa gent; serment de fault luy fist et donna tels
ostages comme le roy luy demanda; de l se dpartit l'ost et vint  un lieu
qui est appelle Buqui[297]. L vindrent une autre manire de gens qui sont
appells Engariens; en celle compaignie estoient les plus grans de leur
terre. Serement et ostages luy donnrent  sa volont ainsi comme avoient
fait les Ostfalois.

     Note 291: _En trois parties_. Les _Annales Loiseliani_ portent:
     _Quatuor scarus_.

     Note 292: _Eginh. Annal. A 775._

     Note 293: _Sigebourg_. Aujourd'hui _Siegbourg_, dans le duch de Berg.

     Note 294: _Bruneber_. Aujourd'hui _Brunsberg_, lieu de Westphalie, sur
     le Weser,  peu de distance de la petite ville de Hoxter.

     Note 295: _Reuss_. Repousss.

     Note 296: _Oacre_. Ad Obacrum fluvium. Aujourd'hui l'_Oakre_, ou
     l'_Ocker_.--_Ostfalois_, ou _Ostfaliens_, les Saxons orientaux.

     Note 297: _Buqui_. C'est sans doute la ville impriale de Buckau, dans
     la Suabe. M. Guizot a traduit un peu librement la phrase: In _pagum_
     qui Buchi vocatur par: Au _village_ nomm Buch.--_Engariens_.
     Latin: _Angrarii_, ce sont les mmes peuples que Tacite avoit appels
     _Angrivarii_.

Entre ces choses avint que cette partie de l'ost qu'il eut laissie de ls
le fleuve de Wisaire, en un lieu qui a nom Hudbequi[298] fu dceu par
l'aguet et par le malice de leurs ennemis, et pour ce meismement qu'ils ne
se menoient pas si sagement comme ils deussent, en tel pril de leurs
ennemis. Car quant ceulx qui menoient les chevaux s pastures retournoient
s hesberges en droit l'eure de nonne, les Saisnes se mesloient avec eus
ainsi comme s'ils feussent de leurs tentes, et quant ils estoient endormis
si les occioient; par telle manire en firent, une heure, grant occision:
mais toutes voies ceulx qui veilloient leur coururent sus quant ils les
eurent apperceus, et ceulx eschaprent par fuite. Quant cette chose fu au
roy nuncie, il se hasta de venir au plus tost qu'il put. Ceux qui fuyoient
enchaa et occist grant partie. Les ostages des Ostfalois reeut;  tant
s'en retourna en France.[299] En son retour luy vindrent messages qui luy
nuncirent que Ragaud le Lombart qu'il avoit fait patrice et deffendeur et
duc de la cit d'Acquile faisoit contre luy conspiracion, et avoit
plusieurs des cits de Lombardie traites  son accord. Le roy qui bien vit
qu'il convenoit mettre hastif conseil en ceste besongne pour Ragaud
refrener et rendre le mrite de sa trahison, entra en Lombardie moult
hastivement  grand plent de bonnes gens. Ragaud, qui le troubloit et
esmouvoit contre luy, prist et luy fist le chef couper. Les cits qui de
luy estoient dsavoues receut en telle manire comme elles estoient
devant, et y mist contes et juges et de la gent de France. Mais il n'eut
pas bien les mons trespasss quant nouveaux messages luy vindrent au
devant, qui luy nuncirent que les Saisnes avoient pris le chastel de
Hereboure, et avoient occis et chac la garnison de la gent de France qui
dedans estoit; et que Sigeboure un autre chastel avoit est assailli, mais
il ne fu pas pris; car ceulx de la garnison yssirent hors et se frirent s
Saisnes soudainement par derrire, tandis comme ils assailloient; si
n'estoient pourveus n ordonns en bataille contre leur venue, pource
qu'ils entendoient  l'assaut. Si racontoient encore plus ces messages et
pour vrit[300]. Car la gloire et la vertu Nostre Seigneur estoit l
apparue tout appertement. Car il sembloit aux Saisnes et  tous ceulx qui
l estoient qu'ils vissent en l'air deus escus de feu flamboians et ardans
sur l'glyse du chastel, qui se dmenoient l'un contre l'autre en bataille.
Pour ceste merveille et pour ceste bataille que Franois leur livrrent
furent aucuns si espovents qu'ils tournrent tous en fuite, et ceulx de la
garnison les chacirent jusqu'au fleuve de Lippie, et en occirent moult en
cette chace.

      Note 298: _Hudbequi_. On ignore la situation prcise de ce point.

      Note 299: _Eginh. Annal. A 776._

      Note 300: La fin de cet alina est plutt traduit des _Annales
      Francorum_ dites _Loiseliani_, du nom du savant qui en fournit le
      premier manuscrit connu. (Voy. Dom Bouquet, tom. V, p. 39.)
      --_Lippie_, la Lippe.

Aprs ces nouvelles le roy assembla parlement de sa gent en la cit de
Garmacie, et ordonna comment il pourroit plus hastivement entrer en
Sassoigne. Ses osts assembla et vint l o il boit  aler si soudainement
qu'il deffit et drompit tout le propos de ses ennemis, et l'appareillement
par quoi ils luy cuidoient contrester; car quant il fu venu  la fontaine
de Lippie il trouva grant multitude de celle gnracion qui moult estoit
humbles et dvots par semblant et dolens de ce qu'ils avoient vers luy
mespris: merci lui crirent et promistrent qu'ils recevroient le saint
baptesme et la foy crestienne. Le roy qui fut misricors et dbonnaire,
leur pardonna. Tous ceulx qui le baptesme requistrent fist baptisier; et
quant il eut leurs fausses promesses oes, et leurs seremens et tels
ostages comme il demanda reeus, puis retourna en France. La solennit de
Nol et de Pasques clbra en une cit qui a nom Haristalle. Mais avant
qu'il se partist de Sassoigne restaura le chastel de Hereboure que les
Saisnes avoient abatu, et un autre en fonda sur le fleuve de Lippie, et
laissa dedans grant garnison de la gent franoise.


VI.

ANNEES: 777/780.

_Coment il vint de rechief en Sassoigne pour les Saisnes humelier. Aprs
coment il ostoia en Espaigne, par l'enortement d'un prince sarrasin. Et
coment il prist Pampelune et maintes autres cits. Et d'un poi de meschief
qui lui advint au retour. Et coment les Saisnes furent occis par les
Franois orientaux, et coment il alla de rechief en Sassoigne._


[301]Quant le printemps fu retourn et la saison fu renouvelle, le roy
assembla parlement de ses barons et du peuple aprs la feste de la
Rsurrection, pour ostoier en Sassoigne. Car il n'avoit point de fiance au
serement n s promesses de la desloiale gent du pas. Quant il fu l venu,
il trouva les plus grans et les plus anciens du pas humbles et obissans
par semblant. Mais ils avoient autre chose au cuer qu'ils ne monstroient
par dehors. Tous vindrent  luy, fors Guiteclin de Sassoigne[302]. Cil
estoit un des princes des Ostfalois. Au roy n'osoit venir pource qu'il se
sentoit coupable et meffait en moult de cas. Ainsi s'enfouyt  Sigefroy le
roy de Danemarche.

      Note 301: _Eginh. Annal. A 777._

      Note 302: _Guiteclin de Sassoigne_. Ce hros des Saxons est aussi
      devenu celui d'une _chanson de geste_, clbre au treizime sicle,
      et dont je connois trois copies: l'une  la bibliothque du Roi,
      l'autre  celle de l'Arsenal, la troisime appartenant  M. Lon de
      la Cabane. Cette dernire est la plus complte.

Tous ceulx qui l vindrent au roy luy requistrent merci et misricorde, par
telle condition que s'ils brisoient plus ses estatus et ses commandemens
qu'ils perdissent leurs franchises et feussent tous jours de serve
condition. Une partie en fit le roy baptisier qui requeroient baptesme plus
pour acqurir la grce du roy qu'ils ne faisoient pour le salut de leur
me; car ils le monstrrent bien aprs. L vint meisme au roy un Sarrasin
espaignol, Ybna L'arrabi[303] estoit appell; aucuns de sa gent avec luy
amena. Au roy rendit soy-meisme et toutes les cits que le roy d'Espaigne
lui avoit bailles  garder. A tant retourna le roy en France, et clbra
la Nativit en une ville qui a nom Dousy[304], et celle de la Rsurrection
en une ville qui a nom Cassinolle, un fort chastel qui siet en Poitou. La
royne Hildegarde si acoucha l d'un fils qui eut nom Loys[305]. [306]Lors
esmut le roy ses osts par l'ammonestement Ybna, le devant dit Sarrasin, en
esprance de prendre aucunes cits en Espaigne; si ne conceut pas ce propos
pour nant. Car il en prist aucunes; en Gascongne entra, et quant il dut
les mons trespasser, il assist et prist une ville de Navarre qui a nom
Pampelune. Le fleuve de l'Iberis[307] trespassa et s'en ala droit en
Sarragoce qui est la plus noble cit qui soit en ces parties; la ville
prist, le pas gasta, et puis retourna en Pampelune. Les murs en fit
craventer jusques en terre, pour ce que plus ne se peussent rebeller. Lors
prist  retourner en France; en une forest entra qui siet sur les mons de
Pirene[308]; au plus haut lieu des montaignes avoient les Gascons basti un
embuschement. Quant l'ost fut auques trespass, ils se frirent oultrement
en l'arrire-garde. Tous furent estourmis, et tout l'ost rempli de
trs-grande noise et tumulte. Et j soit ce que les Franois valent mieulx
sans comparaison que les Gascons et en force et en hardiesce, toutes voies
furent-ils desconfis l, et meismement pour ce qu'ils estoient despourvus,
et pour les fors destrois du pas o ils se combatoient.

      Note 303: _Ybna l'arrabi_. L'annaliste crit: _Ibina la rabi_. Il
      falloit: _Ebn-Alarabi_ (voyez M. Reinaut, _Invasions des Sarrasins en
      France_, p. 94).

      Note 304: _Dousy_. Ancienne maison royale entre Sedan et Mouzon.
      --_Cassinolle_, ou plutt Casseneuil (Cassinogilum), est dans le
      diocse d'Agen, au cronfluent des rivires de Leda et du Lot. Aimoin
      ayant confondu dans son livre Des miracles de saint Benoist, la
      situation de _Casseuil_ avec celle de _Casseneuil_, plusieurs rudits
      ont soutenu qu'il falloit retrouver ici _Casseuil_. M. l'abb
      Montlon, dans son premier livre des _Carlovingiens_, est du mme
      sentiment, auquel toutefois nous ne nous rendons pas.

      Note 305: J'ignore dans quel historien notre traducteur a trouv la
      mention de cet accouchement d'Hildegarde.

      Note 306: _Eginh. Annal. A 778._

      Note 307: _L'Iberis_. L'Ebre.

      Note 308: L'annaliste dit bien: _Pyrenei saltum ingressus est_. Mais
      il entendoit sans doute _le mont ou le rocher des Pyrnes_.
      --_Auques_, quelque peu.--_Estourmis_. Troubls.

En cet assault furent occis aucuns[309] des plus nobles hommes de son
palais qu'il avoit fais chevetains et ducteurs des batailles; et les
Gascons s'esparpillrent  et se boutrent s forteresces des montaignes.
Pour ceste msaventure fu le roy moult dolent. Car ceste meschance luy
abaissa en partie l'onneur et le los des nobles victoires qu'il avoit eu en
Espaigne. Les Saisnes qui eurent oy nouvelles de ceste aventure et
cuidrent que le roy eust receu plus grand dommage qu'il n'avoit,
s'esmeurent en armes contre luy; jusques au Rin approchrent. Mais quant
ils ne peurent oultre passer, ils mistrent  destruction tout le pas par
feu et par occision. Villes et hameaux prarent[310]; les moustiers
craventrent; enfans, hommes et femmes occioient et vierges tout
communment, sans diffrence de sexe n d'age. Si que l'on pouvoit veoir
tout appartement que ils n'estoient pas tant seulement meus pour praer n
pour rober, mais pour venger le sang et l'occision que les Franois avoient
tant de fois faite de leur gent. Si dura ceste perscucion ds une cit qui
a nom Nice jusques au fleuve de la Moselle. Et si comme aucunes croniques
dient ci endroit[311], ils firent ce dommage au roy par le conseil
Guiteclin duquel nous avons ci-dessus parl. Ces nouvelles furent racontes
au roy au retourner d'Espaigne, en la cit d'Aucerre.

      Note 309: _Aucuns_. L'annaliste dit: _Plerique aulicorum_, ce qu'on
      traduiroit mieux avec nos vieilles _chansons de geste_, par: _La
      pluspart des Palaisins_, _Palatins_, ou _Paladins_.

      Note 310: _Praerent_. Dpouillrent (_prdaverunt_).

      Note 311: _Ci endroit_. Entre autres les _Annales Loiseliani_.

Tout maintenant comanda que les Franois Austrasiens et les Alemans fussent
contre eus envois; ses osts dpartit avant et s'en ala yverner en la cit
de Haristalle. Les Franois Austrasiens et les Alemans qui contre les
Saisnes furent envoys chevauchrent  grand esploit, et se hastoient pour
savoir s'ils les pourroient trouver en leurs contres. Mais ceulx
s'estoient j mis au retour avant qu'ils parvenissent l. Aprs eus
chevauchirent hastivement et les attaindrent au pas des Hassiens, si
comme ils s'en aloient droit  une eau qui a nom Herman[312]. Sus leur
coururent emmi les gus, si comme ils trespassoient;  eus se combatirent
et en firent si grant abatis et si grant occision que de si grant nombre
comme ils estoient en eschappa petit que tous ne feussent occis ou nois.

      Note 312: _Herman_. Le latin porte _Adernam fluvium_. On s'accorde 
      reconnotre _la Hesse_, dans le _Pagus Hasiorum_.

[313]Quant le roy eut clbr la solennit de Nol et de Pasques en la cit
de Haristalle, il s'en dpartit et s'en ala droit au chastel de Compigne.
L demoura tant comme il luy pleut. Et ainsi comme il s'en partoit, luy
vint  l'encontre Hildebrant, le duc de Spolitaine[314]; grans dons et
grans prsens luy fist; mais l'histoire ne dit pas quels, et le roy le
receut moult honorablement et luy redonna de ses richesches. Quant ce fu
fait, il se despartit du roy qui estoit  une ville qui a nom
Murtigny[315], et s'en ala en sa contre. Le roy assembla ses osts en une
ville qui lors estoit nomme Durie[316], pour ostoier en Sassoigne. Mais
avant, fist le parlement de ses barons selon la coustume. Le Rin trespassa
en un lieu qui a nom Lippie. Encontre luy vindrent les Saisnes  bataille,
en un lieu qui a nom Bucelot[317], en esprance qu'ils les peussent
contrester. Mais leur esprance fu vaine, car ils furent desconfis et
chacis, et le roy passa tout oultre aprs eus en la contre des
Histefalois[318], et les contraint  ce qu'ils vindrent  merci.

      Note 313: _Eginh. Annal. A 779._

      Note 314: _De Spolitaine_. De Spolete.

      Note 315: _Murtigny_. Variantes: _Montegni_.--_Montigny_. Mais le
      latin porte: _In villa Wirciniaco_. C'est peut-tre _Versenay_, 
      deux lieues de Reims, prs le monastre de Saint-Ble.

      Note 316: _Durie_. Duren.

      Note 317: _Bucelot_. Latin: _Bucholt_. Ce lieu toit non loin de la
      Lippe, d'aprs le texte de l'annaliste.

      Note 318: _Histefalois_, et mieux _Westphalois_. Saxons-Occidentaux.

De l s'en ala sur le fleuve de Wisaire, en un lieu qui a nom Midufulli. L
demora ne say quans jours, pour reposer luy et son ost. Avant qu'il s'en
parti, vindrent  luy Histefalois et un autre peuple qui a nom Angariens;
serement de loyaut luy firent et lui donnrent ostages. De l se dpartit
le roy. Le Rin trespassa et vint tout droit pour yverner en une cit qui a
nom Warmaise[319].

      Note 319: _Warmaise_. C'est encore _Worms_.

[320]Quant la nouvelle saison fu revenue et l'en put ostoier, le roy
assembla ses osts et entra en Sassoigne. Par le chastel de Hereboure
trespassa et vint tout droit  la fontaine de Lippie. L fist tendre ses
hberges et y demoura ne sai quans jours; puis retourna son chemin vers
orient,  un chastel qui a nom Oacres[321]. L vindrent  lui tous les
Saisnes Orientels ainsi comme il l'avoit mand. De ceulx furent une grant
partie baptiss, plus par faulse simulacion que par autre chose, car ils
avoient celle manire de coustume. De l se dpartit le roy  tout son ost,
et s'en ala droit au fleuve d'Albe[322]. Ses heberges fist tendre en un
lieu qui est entre celle eaue et une autre qui est nomme Hore. Si
assemblrent tout  un en la pointe du lieu o le roy estoit logi. L
demoura une pice, pour ordonner des besoignes qui estoient entre les
Saisnes qui de le fleuve demouroient et les Esclavons qui par-del
habitoient. Et quant il eut les choses ordonnes selon la ncessit du
temps il retourna en France.

      Note 320: _Eginh. Annal. A 780._

      Note 321: _Oacres_. Voici le latin: Ad fontem Lippi venit.... ind
      ad Orientem, itinere converso, ad Obacum fluvium accessit. (Voy.
      plus haut, A 775.)

      Note 322: _D'Albe_. De l'Elbe.


VII.

ANNEE: 782.

_Coment le roi ala  Rome visiter les apostres, et coment l'apostolle
Adrien le reut honorablement et corona ses deux fils le jour de Pasques:
Pepin, l'ainsn, du royaume de Lombardie, et Loys, le mainsn, du royaume
d'Aquitaine. Aprs, coment Thassile, le duc de Bavire, lui fist homage, et
coment ses gens furent dconfis en Sassoigne._


Pour aler  Rome vint le roy si comme il avoit devant propos, pour
accomplir son plerinage. La royne Hildegarde sa femme mena avec luy et ses
deux fils. A la cit de Pavie vint. L clbra la Nativit, puis y demoura
le remenant de l'yver. [323]Et quant la nouvelle saison revint, il mut pour
aler  Rome. Le pape Adrien le receut moult honnourablement; ensemble
clbrrent la Rsurrection. L couronna le pape ses deulx fils, Ppin
l'ainsn au royaume de Lombardie, et Loys le mainsn au royaume
d'Acquitaine. Tant demoura l comme il luy pleut, puis il retourna par la
cit de Milan. Thomas, l'arcevesque de la ville, baptisa et leva des fons
une sienne fille, son pre fut espirituel, et il luy mist  nom Gille. De
l retourna en France. Mais quant il dpartit de la cit de Rome le pape
Adrien et luy ordonnrent que ils feroient de la besongne d'en droit
Thassille le duc de Bavire. Ensemble y envoirent leurs messages pour luy
ammonester qu'il tenist le serement qu'il avoit fait au roy Pepin son pre
et  ses deulx fils[324], qu'il seroit mais tousjours leur subgiet et leur
obissant. De par l'apostole y furent envois deux vesques, Formose et
Damase; et, de par le roy, Radulphe[325] diacre, et burcars le maistre
eschanson du palais.

      Note 323: _Eginh. Annal. A 781._

      Note 324: _A ses deux fils_. L'annaliste ajoute: _Ad Francos_, ce qui
      n'est pas sans importance.

      Note 325: _Radulphe_. Latin: Richulfus diaconus, ac Eberhardus
      magister pincernarum.

Quant ils furent l venus et ils eurent cont leur message, le duc s'amolia
 humilier son cuer tant qu'il leur respondit que tout maintenant mouveroit
pour aler au roy, s tels seurts et tels ostages lui estoient livrs qu'il
ne feust pas mestier qu'il se doubtast de rien; et les messages luy
donnrent tels seurts dont il se tint apai. Tout maintenant mut et vint
en France. Le roy trouva en la cit qui lors estoit appelle Warmaise. Tel
serement luy fist comme il avoit j promis  luy au temps du roy Pepin son
pre. Le roy luy demanda seuret du serement, et le duc luy livra douze
ostages qu'il avoit fait venir de Bavire par un sien arcevesque Sisbert.
Au chastel de Compigne[326] estoit adoncques le roy, quant il receut ses
ostages. Congi prist le duc et s'en retourna en sa contre. Mais il ne
tint pas moult longuement qu'il fu retourn, les convenances et les
loyauts qu'il avoit au roy jures, si comme l'histoire dira cy-aprs.

      Note 326: _Compiegne_. Il faudroit _Carisi_ (Querzy), comme dans le
      latin.

[327]Quant la nouvelle saison fu venue que l'en pouvoit ostoier pour la
grant plent des pastures, le roy assembla gnral parlement des barons et
du peuple si comme il avoit tousjours acoustum, avant qu'il ostoiast en
Sassoigne[328]. Il mut et vint en la cit de Coulongne; le Rin trespassa
et conduisit son ost droit  la fontaine de Lippie. L fist tendre ses
heberges et y demoura aucuns jours. Entre les autres choses qu'il fist en
ce lieu, avant qu'il s'en partist, receut-il les messages Sigefroy. Si les
avoit envois Cagane et Vigurre deux des princes des Huns pour la paix
confermer.

      Note 327: _Eginh. Annal. A 782._

      Note 328: _Avant qu'il ostoiast en Sassoigne_. Le latin n'est pas
      rendu exactement: _In Saxoniam eundum, et ibi, ut in Franci
      quotannis solebat, generalem conventum habendum, censuit._

Quant le roy eut demour en ces parties, et il eut ordonn de ses besoignes
si comme il luy sembla mieulx selon le temps, il trespassa le Rin pour
retourner en France. Mais ce Guiteclin dont nous avons parl dessus, qui
pour paour du roy s'en fu fouy  Sigefroy, le roy de Dannemarche, retourna
en son pas quant il sceut que le roy s'en fu parti. Puis fit tant par ses
paroles qu'il mist les Saisnes en vaine esprance de victoire, si que ils
brisirent la paix et les aliances qu'ils avoient faites au roy, et
commencirent nouvelle guerre.

Entre ces choses eut le roy nouvelles que les Sorabiens et les
Esclavons[329] qui habitent entre le fleuve d'Albe et une autre eaue qui a
nom Salen, estoient entrs en armes en la terre des Thoringiens et des
Saisnes qui marchissoient auprs d'eulx, et avoient j fait moult de
dommages et aucuns lieux destruis par feu et par occision. Lors commanda le
roy  trois de ses menistres, c'est  savoir Algise son maistre chambellan,
 Gile son contestable, et  Garonde conte du palais[330], qu'ils meussent
contre les Esclavons et prissent les Franois Austrasiens et les Saisnes.
Eus s'en tournrent et prisrent les Franois Orientiels, et meurent en
Sassoigne pour reconforter leur ost des gens de la terre. Mais quant ils
furent l venus, si trouvrent que les Saisnes s'estoient tourns contre le
roy par le conseil Guiteclin, et estoient appareills contre eux 
bataille. La besoigne pourquoy ils estoient meus entrelaissirent, et
tournrent tout droit l o ils avoint o dire que leurs ennemis estoient
assembls. En leur voie encontrrent le conte Theodoric, qui estoit cousin
du roy[331], tout prest en leur aide,  tant de gent comme il peut avoir
assembl, si soudainement comme il seut que les Saisnes s'estoient alls
contre le roy. Il se prist garde qu'ils se desroient[332] trop folement et
se hastoient trop despourvuement de courre sur leurs ennemis. Pour ce leur
dit et conseilla qu'ils les fissent avant espier, pour savoir o ils
estoient, n comment ils se contenoient et quel nombre de gens ils avoient;
et quant ils seroient certains de leur estat, si les pourroient envar, s
le lieu estoit tel qu'ils pussent  eus combatre tout de front. A ce
conseil s'accordrent tous: si chevauchirent ensemble jusques  une
montaigne qui a nom Sontal. En un des costs de ce mont, par devers
Septentrion, estoient les heberges aux Saisnes. Le comte Theodoric fist
tendre ses trefs de l'autre part, et les menistres du roy firent passer
leur ost oultre le fleuve Wisaire et se logirent en l'autre rive pour
mieulx avironner la montaigne. Lors prindrent conseil ensemble comment ils
envaroient leurs ennemis. Et pour ce qu'ils se doubtoient que la gloire et
la louenge de la victoire ne feust donne au conte Theodoric, s'ils se
combatoient ensemble, ils proposrent  combattre sans luy. Lors s'armrent
communment et yssirent hors de leurs heberges sans conroy; si aloient non
mie comme s leurs ennemis se deussent combatre, mais ainsi comme s'ils
dussent tantost fuir. Et si s'en couroient l'un de l'autre del si tost
comme les chevaux povoient courre. Et leurs ennemis les attendoient au
dehors de leurs heberges  bataille ordonne. Et pour ce qu'ils venoient
ainsi confusment, se combatirent-ils mauvaisement. Car quant la bataille
fu commencie, les Saisnes les attaindrent tout en tour et les occirent
presque tous: et ceulx qui eschapprent ne s'en fouirent pas  leurs
tentes, mais aux heberges Theodoric, qui estoit logi d'autre part de la
montaigne. Si fu le dommage plus grant pour l'autorit des princes qui l
furent occis que pour le grant nombre des personnes. Car deux des messages
du roy, Adalgise et Gille, et quatre des contes et vingt autres des plus
nobles furent occis, sans le nombre des autres gens qui suivis les avoient
et qui mieulx amoient  mourir avec eus que  vivre aprs leur mort. Puis
que le roy eut ces nouvelles oes, il assembla ses osts sans plus attendre
et entra en Sassoigne. Tous les plus grans hommes de la terre manda, et
enquist par quel conseil ce dommage luy avoit est fait, et par qui ils
s'estoient contre luy tourns. Ils s'escrirent tous qu'ils avoient ce fait
par Guiteclin. Mais ils ne luy povoient livrer pour ce qu'il s'en fuyt aux
Normans, tantost aprs le fait. Mais ils luy livrrent jusques  quatre mil
et cinq cens de ceulx qui par luy avoient est principal en ceste felonnie.
Et le roy les fit mener en une eaue qui a nom Alarain[333], en un lieu qui
a nom Ferdi; l leur fist  tous les chiefs couper. Au tiers jour[334]
aprs que le roy eut eu vengence de ses ennemis, il s'en ala  une ville
qui a nom Thodone. L clbra la sollennit de Nol et de Pasques.

      Note 329: _Les Sorabiens et les Esclavons._ Il falloit traduire:
      _Les Sorabiens-Esclavons._--_Salen_. C'est la _Sle_, qui se perd
      dans l'Elbe sur les confins de la Basse-Saxe.

      Note 330: Voici le texte: _Adalgiso camerario, Ceilone comite
      stabuli, et Worado comite palatii._

      Note 331: _Cousin du roi_. Propinquus regis.

      Note 332: _Qu'ils se desroient_. Qu'ils (les ministres du roi)
      s'avanoient en dsordre.

      Note 333: _Alarain_. Super Alaram fluvium. L'_Aller_ a sa source
      dans le Magdebourg et se jette dans le Weser un peu au-dessous de
      _Ferden_, le _Ferdi_ de notre annaliste.--_Theodone_. Thionville.

      Note 334: _Au tiers jour aprs_. Notre traducteur suit ici une leon
      corrompue. _Un die decollati sunt_, dit simplement l'annaliste.
      Pour comprendre combien il toit facile au treizime sicle de tomber
      dans de semblables erreurs de traduction, il faut connotre toutes
      les difficults des manuscrits. L'absence de ponctuation et
      d'initiales, la confusion des _i_ rpts, des _u_, des _v_, des _n_,
      des _m_, etc., enfin la raret des leons et l'impossibilit des
      concordances. Et quand on a pes toutes ces occasions d'erreurs, on
      ne s'tonne plus que de la raret des bvues du chroniqueur de
      Saint-Denis.

[335]Tassille, le duc de Bavire (qui en l'an devant luy avoit feault
donne), vint  armes contre luy par la volont sa femme qui fille estoit
Desier de Pavie que le roy avoit deshrit et envoie en essil. Ainsi
cuidoit se vengier par son mari du deshritement et de la condempnation de
son pre.

      Note 335: Ce paragraphe, traduit de la chronique de Sigebert, A 780,
      semble  tort transport dans cet endroit. Pour le justifier, notre
      traducteur a ajoute les mots: Qui en l'an devant luy avoit feault
      donne.


VIII.

ANNEES: 783/785.

_Coment il vint de rechief en Sassoigne, et coment il mena les Saisnes par
deus fois  soveraine desconfiture. De la mort la royne Hildegarde; des
espousailles la royne Fastrade; de la mort sa mre, la royne Berthe. Coment
il mut en Sassoigne par trois fois ou par quatre. Coment il se vengea des
Franois Orientels, qui contre luy s'estoient rvls par mauvais conseil_.


[336]Quant le printemps fu repairi et la saison renouvelle, le roy
s'appareilla de rechef pour ostoier en Sassoigne, car il avoit nouvelles
oes que les Saisnes s'estoient rvls contre luy plus firement qu'ils
n'avoient oncques fait devant. Avant qu'il se dpartist de la ville o il
avoit ivern, fut morte sa femme Hildegarde en la seconde kalende de may.
Le roy fist enterrer le corps si comme il avoit propos. Il entendit que
les Saisnes estoient assembls en un lieu qui a nom Theomel[337], et qu'ils
s'appareilloient  bataille contre luy  tout leur effort. Vers celle part
tourna son chemin, si tost comme il peut. Bataille leur rendi, que pou en
eschappa de si grant nombre comme ils estoient que tous ne feussent occis.

      Note  336: _Eginh. Annal. A 783._

      Note 337: _Theomel._ Latin: _Thietmelle_. C'est encore _Dethmold_.

Aprs cette victoire se dpartit du champ et s'en ala  un lieu qui a nom
en leur langage Padrabone[338]. L fist tendre ses heberges pour attendre
une partie de son ost qui  luy devoit venir.

      Note 338: _Padrabone._ Paderborn.

Tandis qu'il demouroit encore en ce lieu, nouvelles lui vindrent que les
Saisnes qui de sa bataille estoient eschapps,  quanques ils povoient
avoir de secours de toutes pars, estoient assembls s contres de
Witefale[339] sur une eaue qui a nom Hasan. L se rapareillrent pour
combatre de rechief contre luy, s'il alloit en ces parties. Quant le roy
eut oy ces nouvelles, il rassembla ses gens qui puis estoient  luy venus
de France, avec ceux que il avoit devant, et vint sans demeure au lieu o
ils estoient assembls. A eus se combatit aussi benheureusement comme il
avoit fait devant, si que la plus grant partie en fut occise et l'autre
prise et mise en chtivoison[340]. Et Franois ravirent toutes leurs
despoilles et firent proie de quanques ils avoient. Premirement vint au
fleuve de Wisaire et puis  un autre qui a nom Albe, en cerchant tout le
pas et le dgastant par feu et par occision. Et quant il eut toutes ces
contres dtruites il retourna vers France: Femme espousa qui avoit nom
Fastrade; Franoise estoit de nacion. Et aprs pou de temps elle conceut et
enfanta du roy deux filles.

      Note 339: _Witefale._ In finibus Westfalorum, super fluvium Hasam.

      Note 340: _Chetivoison._ Captivit.

En celle anne meisme trespassa de ce sicle la royne Berthe mre du roy
Charlemaines, qui femme eut est son pre Pepin le roy. En la tierce yde de
juin mourut[341]. Dame estoit plaine de bonnes meurs et de doulce mmoire.
En spulture fu mise en l'glyse mon seigneur saint Denis en France, coste
 coste du roy Pepin. Si couroit alors le temps de l'Incarnacion Nostre
Seigneur, sept cents quatre-vingt-quatre.

      Note 341: La fin de l'alina est du traducteur, comme presque tous
      les dtails relatifs  la spulture des personnes royales.

Le roy dpartit son ost et vint pour yverner en une ville qui a nom
Haristalle. L clbra la sollennit de Nol et de Pasques.

[342]Quant la nouvelle saison fu venue, le roy assembla ses osts pour
ostoier en Sassoigne, et pour essaier s'il pourroit mettre  fin cette
guerre qui tant avoit dur. Le Rin trespassa  la fontaine de Lippie[343];
de l vint au fleuve de Wisaire, en un lieu qui a nom Huccubi, en dgastant
toutes les contres de Westefalois. Ses heberges fist tendre, pour demourer
sur le fleuve. Mais en dementiers qu'il y demouroit, il apperceut qu'il ne
pourroit entrer en Sassoigne par devers Galerne[344], si comme il avoit
propos, pour les eaues qui estoient crues pour les grans pluies qui eurent
est. Pour ce tourna en Thoringe,  Charlot son fils laissa une partie de
son ost et luy commanda qu'il ne se esloignast de la contre de Westephale.
Lors entra s plaines de Sassoigne parmy Thoringe. Ces plaines sient entre
le fleuve d'Albe et un autre qui a nom Salan. Et puis qu'il fu entr en la
terre, il dgasta et destruisit tous les champs et les contres des Saines,
partie en occist et partie en mit en chtivoison; les villes destruist et
ardit. A tant retourna en France.

      Note 342: _Eginh. Annal. A 784._

      Note 343: _A la fontaine de Lippie_. In loco qui Lippeheim vocatur
      Rhenum trajecit.

      Note 344: _Par devers Galerne_. Du ct du Septentrion. In
      Aquilonares Saxoni partes.

Endementiers que Charlot son fils qu'il eut laissi en Westephale
chevauchoit un jour en un pas qui avoit nom  Draigni[345], si luy vint
au-devant un ost des Saisnes tous prest  bataille, de ls le fleuve de
Lippe; il se combatit  eus par beneure fortune, car il les mist  telle
confusion qu'il en occist la plus grant partie, et le remenant eschappa par
fuite. A son pre retourna en France  grant victoire et grans despouilles
de ses ennemis. Et le roy reprist son ost et retourna en Sassoigne encontre
le temps d'yver. La nativit clbra en ses heberges sur le fleuve d'Ambre,
en un pas qui est appel Huetagore, prs d'un chastel qui est appell
Sequidirbourc[346]. D'illec s'en ala en un lieu qui a nom Rim, pour tout le
pas mettre  destruction. Si est ce lieu l o le fleuve de Wisaire et cil
de Waharne assemblent. Mais il retourna arrire au chastel d'Hereboure, car
il ne povoit oultre ostoier pour le fort yver et pour la grant habundance
d'eaue[347]. Et pour ce qu'il avoit propos d'yverner en ces parties o il
eut mand sa femme et ses enfans, bonne garde et seure de sa gent leur
laissa, et puis chevaucha tout oultre  son ost, pour proier les villes et
pour destruire les contres de Sassoigne. Tout cel yver ostoia parmy la
terre, une heure  et l'autre l, sans repos prendre, et dgasta tout le
pas par occision et par embrasement de feu; et non mie tant seulement par
luy, mais par ses menistres que il envoia par devers lieux pour le pas
gaster; ainsi troubla et destruist la terre de Sassoigne tant comme cel
yver dura.

      Note 345: _Draigni._ In pago Draigni juxt Lippiam fluvium. Notre
      traducteur a oubli la mention de la Lippe, et M. Guizot celle de
      Draigni.

      Note 346: Celebratoque natalitio Domini die, super Ambram fluvium;
      in pago Huettagoe, juxt castrum saxonum quod dicitur Schidirburg, ad
      locum nomine Rimi, in qu Wisira et Vagarna confluunt, populabundus
      accessit. L'_Ambra_, c'est l'Ambre, qui sort du Tyrol, arrose la
      Bavire et va se jeter dans l'Iser, prs de Mosbourg.--Le confluent
      dont il est question est celui du Weser et de la Wehra. M. Guizot a
      fait ici un contre-sens dont notre chronique ne lui avoit pas donn
      l'exemple. Il clbra, dit-il, dans son camp le jour de la
      naissance du Seigneur, et marcha en le dvastant, _dans_ le canton
      d'Huellagoge, prs du fleuve de l'_Ems_, non loin du fort saxon qui
      porte le nom de Dekidroburg, au confluent du Weser et de la _Werne_.
      Il seroit prcieux de retrouver un lieu situ prs du fleuve de
      l'_Ems_, au confluent du _Weser_ et de la _Werne_.

      Note 347: _Eginh. Annal. A 785._

Et quant la nouvelle saison rpaira et il eut fait de France venir gens et
viandes et ce que mestier luy fu, il assembla un parlement de ses barons en
un lieu qui a nom Padrabonne[348]. Et quant les choses qui  ce parlement
appartenoient furent ordonnes, il s'en partit et s'en ala en un pas qui
avoit nom Hardengoant[349]. L luy fu dit que Albion et ce Guiteclin qui
mains dommages luy avoient fais estoient en une terre de Sassoigne qui a
nom Albine[350]. Premirement les fist amonnester par les Saisnes meismes
qu'ils guerpissent leur desloyaut et venissent  luy seurement. Mais eus
qui en eus-meismes se sentoient coupables et meffais, n'osrent  luy venir
jusques  ce qu'il leur promist pardon et misricorde, et jusques  tant
qu'ils eurent par devers eus ostages et seurts de leurs vies. Ces ostages
leur livra et amena Amalimons[351], un des princes du palais que le roy y
envoia, et ceulx vindrent en la prsence du roy en une ville qui a nom
Atigni. L furent baptisis et crestienns; car le roy mut  retourner en
France, quant il eut l envoi Amalimons. Grant pice de temps se tint
ainsi en pais cette perverse nacion, pour ce meisme qu'ils ne povoient
trouver nulle raison de recommencier la guerre; et plus, pour ce qu'ils
doubtoient le roy pour sa fiert et pour ce qu'il luy choit bien en tous
ses fais.

      Note 348: _Padrabonne._ Padrabrunna. Paderborn.

      Note 349: _Hardengoant._ Les ditions crivent: _Bardengou_,
      _Bardengoo_, _Bardengawi_, et _Bardincum_. Suivant toutes les
      apparences, c'est _Bardewick_, en Basse-Saxe,  sept lieues de
      Hambourg, rduit aujourd'hui  l'tat de village.

      Note 350: _Albine_. Il falloit traduire, comme le remarque Dom
      Bouquet: _Qui est au-del de l'Albe,_ ou l'_Elbe_. In transalbin
      Saxonum regione.

      Note 351: _Amalimons_. Amalwinus, unus Aulicorum. La traduction
      ancienne la plus naturelle de ce mot eut t _Amauguin_.

En celle anne les Franois Orientels conceurent malevolent contre le roy
et firent conspiration contre luy. De ceste trason fut principal un des
contes du pas qui eut nom Hardr[352]. Mais puis que le roy sceut la
vrit, la chose fu tost abaisse et estainte par son sens. Car il dampna
ceulx qui estoient paronniers[353] et consentans de ceste trason; les uns
dampna par essil et aux autres fist les yeulx crever.

      Note 352: _Hardr_. Ce nom d'_Hardr_ est devenu clbre dans les
      vieilles posies franoises parmi ceux des tratres. La chanson de
      Garin le Loherain nous le prsente comme le chef de la race des
      Fromont de Gascogne, ennemis mortels des Lorrains. D'autres pomes le
      citent comme l'un des principaux membres de celle de Ganelon. _La
      famille du viel Hardr_ toit mme une expression proverbiale qui
      s'appliquoit gnralement  tous les tratres. Mais remarquons la
      difficult de reconnotre ce nom d'_Hardr_ dans l'_Hastradus_
      d'Eginhard, l'_Hastrad_ de M. Guizot, et l'_Hastrade_ des autres
      historiens.

      Note 353: _Paronniers_. Participants. Le peuple a conserv le
      fminin _paronnire_.


IX.

ANNEES: 786/787.

_Coment il envoia ses osts sur les Bretons, et coment il ala  Rome, et
coment il conquit Puille et Calabre. Et des messages Thassille le duc de
Bavire, que il envoia  l'apostole Adrien pour confermer le pas de leur
seigneur et du roi. Puis aprs coment il retourna en France._


[354]Quant l'yver fu trespass et la nouvelle saison venue, le roy clbra
la Rsurrection en la ville d'Atigny, aprs appareilla ses osts pour
ostoier en Bretaigne:[355] la Bretaigne petite est appelle  la diffrence
de la grant Bretaigne qui maintenant est nomme Angleterre. Si veullent
aucuns dire cy endroit que celle gent retiennent la langue bretonne des
anciens Bretons. Car quant les Anglois qui d'une partie de Sassoigne qui a
nom Angle vindrent eurent celle Bretaigne prise, ils turent et chacirent
les Bretons de celle isle et d'eus vindrent les Anglois. Lors s'enfouit une
partie de la gent du pas, la mer passrent et vindrent habiter s
derraines parties de France, par devers Occident. Et celle gens appells
sont Bretons bretonnans[356]. Ce peuple fut jadis conquis et tributaire du
roy Dagobert. Et pour ce qu'ils ne vouloient jamais obir, le roy[357] y
envoya Adulphe un des princes de son palais,  grant ost. En pou de temps
aprs reffraint et abaissa leur prsumpcion; leurs ostages et plusieurs de
leurs nobles hommes amena au roy qui luy firent hommage et obissance pour
le commun du pas.

      Note 354: _Eginh. Annal. A 786._

      Note 355: _Bretaigne la petite._ _In Britanniam Cismarinam_. Les
      deux phrases suivantes, qui ont leur prix, sont du fait de notre
      traducteur.

      Note 356: _Bretons-bretonnans._ Cette phrase est encore de notre
      traducteur. On en doit conclure que du moins au XIIIme sicle
      l'opinion commune toit que la langue des Bas-Bretons toit celle des
      anciens habitans de l'le de Bretagne plutt que celle des Gaulois.

      Note 357: _Le roy._ Charlemaines.

Quant le roy eut soubmises les estranges nacions qui  luy marchissoient et
il eut mise pais par tout son royaume, il appareilla son erre[358] pour
aler  Rome, en propos de visiter les apostres et de conquerre une partie
d'Italie qui a nom Bonivent. Car il luy sembloit que ce feust chose bien
sant que le membre feust joingt au chef et que celle partie du royaume
d'Italie feust de sa seigneurie, quant il en tenoit le chef, ds celle
heure qu'il eust conquis le roy Desier de Lombardie.

      Note 358: _Son erre_. Ou _son oirre_. Il disposa son voyage.

A ceste besoingne commencier ne voult pas faire longue demeure. Son ost
assembla et entra en plain yver s plains  de Lombardie. La Nativit nostre
Seigneur clbra en la cit de Florence; au plus tost qu'il peut aprs ala
 Rome, l le receut le pape Adrien  grant honneur; puis eut conseil de
l'apostole et de tous ses barons d'entrer en la province de Bonivent. Mais
Arragise, le duc de celle contre, qui j avoit senti son advenement et fu
certain qu'il vouloit entrer en sa terre, luy cuida faire changier son
propos. Car il envoia avant  luy Eaumont[359], l'ainsn de ses fils, qui
de par luy luy prsenta ses dons et ses prsens et luy prioit qu'il se
soufrist[360] d'entrer en sa terre. Mais le roy qui tousjours boit  mener
 fin son propos et parfaire ce qu'il avoit commenci retint Eaumont et
toute sa gent[361]; en la contre de Champaigne ostoia et assist la cit de
Capue, tout appareilli de bataille rendre au duc, s il ne faisoit sa
volont.

      Note 359: _Eaumont_. Ainsi portent presque toutes les leons
      manuscrites. Les textes latins portent: _Rumoaldo_. Mais on me
      permettra de rappeler encore ici que nos anciens pomes franois nous
      prsentent souvent _Eaumont_ ou _Aumont_, comme l'un des Sarrasins
      les plus formidables de ceux qui avoient sous le rgne de Charlemngne
      envahi l'Italie. L'_Agramant_ d'Arioste toit suppos fils de cet
      _Eaumont_, ou _Almont_.

      Note 360: _Se souffrist_. S'abstint. C'est un ancien gallicisme fort
      usit dans nos auteurs du moyen-ge.

      Note 361: _Et toute sa gent_. Il eut fallu traduire: _Et il ostoia 
      toute sa gent, etc._ Cum omni exercitu suo Capuam, civitatem
      Campani, accessit, etc.

Le duc qui moult se doubtoit, guerpit la cit de Bonivent qui est chef de
celle rgion et s'en ala  une autre cit qui siet sur la mer qui est
nomme Salerne, il et toute sa gent. Puis eut tel conseil de ses barons
qu'il envoia ses deux fils au roy  tout grans dons et prsens de diverses
richesces, et luy promist qu'il estoit tout prest  ses commandemens. Le
roy s'assentit  ses prires et se tint de luy faire grief et de bataille
commencier meismement, pour l'amour et pour la paour de Nostre Seigneur.
Le mainsn de ses fils retint  ostages et des autres barons jusques  onze
que le peuple luy livra. L'ainsn de ses fils retourna au pre. Aprs
renvoia ses propres messages au duc pour recevoir les hommages et les
seremens de luy et du peuple.

Toutes choses ainsi faites, il receut les messages Constantin empereur de
Constantinoble qui de par luy estoient venus pour requerre sa fille. Et
quant il les eut oys et dlivrs, il retourna  Rome, L clbra la
Rsurrection Nostre Seigneur  grant joie et  grant sollempnit.
[362]Tandis comme il demeuroit  Rome, Thassille le duc de Bavire envoia
messages  l'apostole Adrien; ces messages furent un vesque qui avoit nom
Harnun, et un abb qui avoit nom Orri. Par eus le requroit qu'il feust
moienneur de la pais de luy et du roy Charlemaines. Le pape qui moult en
fut li receut volontiers sa prire. Au roy requist et amonnesta, de
l'autorit de saint Pre et de saint Pol, qu'il receust la paix et la
concorde du duc Thassille. Et le roy respondit qu'il le feroit volentiers.

      Note 362: _Eginh. Annal. A 787._

Lors fut demand aux messages quelle seurt ils donroient de la
confirmacion de la paix, et ils respondirent que on ne leur avoit rien
encharg de ceste chose, et que de ceste besoigne ne pouvoient autre chose
faire fors que de raporter  leur seigneur leur parolle et leur bonne
response. Mais de ce fut moult le pape Adrien esmeu, et les appella faulx
et decevables et les excommenia s'ils se retraioient de la France et de la
feault qu'ils avoient au roy promise. En celle manire se dpartirent,
sans plus rien faire, de la besoigne pour quoy ils estoient venus.

Aprs ce que le roy eut les apostres visits et il eut fait moult
humblement ses veuz, et ses obligacions rendues, il mut  retourner en
France. La royne Fastarde, ses fils et ses filles et toute leur
compaignie[363] trouva en la cit de Garmacie, ainsi comme il les avoit
laissis; l assembla gnral parlement de ses barons et du peuple, avant
qu'il en partist. Lors commena  raconter devant ses princes comment il
avoit exploiti en celle voie, et au derrenier leur conta des messages au
duc Thassille, pour quoy ils estoient venus  Rome.

      Note 363: _Et toute leur compaignie._ Omnemque comitatum quem apud
      eos dimiserat....


X.

ANNEES: 788/789.

_Coment le roy entra en Bavire,  trois osts, par trois parties. Et coment
le duc Thassile se humelia par paour._


Quant le roy fu du tout retourn en France, il eut conseil  ses barons de
la besoigne au duc Thassile. Aucuns lorent qu'il essaiast que il vouldoit
faire de l'offre qu'il avoit faite. Mais toutes voies assembla-il ses osts
pour ostoier en Bavire et les envoia en trois parties. A Pepin son fils
livra l'ost des Lombars et luy commanda qu'il alast par la vale de
Tridente. Les Franois Austrasiens et les Saisnes fist venir tout droit au
fleuve de la Dynoe, en un lieu qui a nom Pfaringue[364]; avec soy retint la
tierce partie de sa gent: si les conduist droit au fleuve qui a nom
Lechun[365] qui depart Bavire et Alemaigne. Son ost fist logier prs d'une
cit qui a nom Auguste[366].

      Note 364: _Pfaringue_. Ad Danubium, in loco qui _Pferinga_ vocatur.
      C'est aujourd'hui _Pforingen_.

      Note 365: _Lechun_. Le _Lech_.

      Note 366: _Auguste_. C'est _Augsbourg_.

En celle manire boit  entrer en Bavire, s le duc ne se feust humili.
Mais quant il sceut qu'il fut ainsi attaint, il vint au roy et luy pria par
grant humilit qu'il luy pardonnast ce qu'il s'estoit vers luy meffait. Et
le roy qui estoit misricors et dbonnaire par nature lui pardonna tout.
Theodone un sien fils et douze autres personnes luy bailla en ostages et
tels comme il demanda. Du peuple et des barons prist serement et retourna
en France. En une ville qui a nom Ingilenham[367], prs de la cit de
Mayence, yverna et clbra Nol et Pasques.

      Note 367: _Ingilenham_. C'est _Ingelheim_.

[368]En celle ville meisme assembla le roy grant parlement. Si y vint le
duc Thassile, aussi comme les autres barons. En la prsence du roy et
devant tous les autres barons l'encusrent les Baviers de trason et de
conspiracion contre leur seigneur, dont il devoit avoir le chief tranchi
selon les lois. Si l'accusrent en ce cas, et disoyent qu'il avoit ce fait,
puis que le roy s'estoit dparti de Bavire, et puis qu'il luy eut fait
feault et hommage et asseur par ostages. Car, si connue ils disoyent, il
s'toit ali aux Huns contre le roy et les avoit esmeus  ce qu'ils
feissent bataille contre le roy et contre les Franois; si de voir avoit-il
ce fait par le conseil Liberge sa femme qui avoit est fille du roy Desier
de Pavie. Car elle haoit trop durement Franois pour l'essil et la
destruction son pre; et sans faille ce estoit vrit ce dont ils
l'accusoient, si comme la fin prouva en celle anne meisme.

      Note 368: _Eginh. Annal. A 788._

De mains autres cas l'accusrent en fais et en dis qui ne peurent estre
fais n dis par nul homme qui ne feust appertement ennemi du roy et des
Franois. Damn fut  la parfin, de tous les barons du conseil, du chief
perdant[369], pour ce qu'il fut devant tous convaincu des cas dont il
estoit accus. Mais la dbonnairet du roy le dlivra, tout feust-il jugi
 mort. Son abit luy mua et le tondit et le mist en une abbaie. L vesquit
avec les autres religieusement. Car il y entra dbonnairement et dvotement
luy et Theodone son fils. Les Baviers qui eurent est parconniers et
consentans de son mesfait furent dampns par essil et envoiez en divers
lieux.

      Note 369: _Du chef perdant._ Capitali sententi damnatus est.

En pou de temps apparut bien la trason; que les Huns  qui il avoit fait
aliance parfirent ce qu'ils avoient promis. Et tant assemblrent de gens
qu'ils furent deux osts. L'un entra en la marche d'Acquile et l'autre en
Bavire. Mais ce fu  leur grant dommage, car ils furent desconfis et
chacis de ces deux lieux et s'enfuirent en leur pas  grant perte de
leurs choses et  grant occision de leur gent.

Autre fois se meurent  venir en Bavire,  plus grant ost qu'ils n'avoient
fait devant. Les Baviers les desconfirent en la premire bataille et en
occirent une grant multitude sans nombre. Et mains autres de ceulx qui ne
furent mie occis et cuidrent eschaper se ferirent ou fleuve de la Dinoe,
si qu'ils furent dedans affolls et nois.

Entre ces choses, Constantin empereur de Constantinoble, qui moult avoit
grand mautalent envers le roy Charlemaines, pour ce qu'il luy avoit sa
fille ve[370], manda  Theodore qui gardoit le royaume de Sezile et 
plusieurs autres de ses menistres qu'ils entrassent en la province de
Bonivent et qu'ils la missent  gast et destruction. Eus s'appareillrent
pour faire son commandement. Mais Grimaut qui aprs la mort son pre avoit
receu la duch en celle anne meisme, par la volont du roy, et Hildebrant
le duc de Spolitaine assemblrent leurs effors. Avec eus fut Guinguise[371]
un des messages du roy qui puis fu duc de Spolitaine, aprs celluy
Hildebrant. La gent l'empereur encontrrent en la terre de Calabre;  eus
se combatirent et occistrent grant partie et eurent victoire sans grant
dommage d'eus n de leur gent. A leurs heberges retournrent  grant nombre
de prisonniers, et si grant plent de despouilles eurent qu'ils furent tous
rassasis.

      Note 370: _Vee._ Refuse.

      Note 371: _Guinguise._ Legatum regis Winigisum, qui poste in ducatu
      Spoletano successit.

En ce temps vint le roy en Bavire; quant il vint l, il cercha tout le
pas et ordonna du tout  sa volont. Puis retourna  Ais-la-Chapelle, l
demoura une grant partie du temps; car la Nativit et la Rsurrection fu
avant passe qu'il s'en partist.

[372]En Esclavonnie a une nacion qui habite sur le rivage de la grant
mer[373]. En leur propre langue sont appells Weltabi; eu langue franoise
Wilzi. Icelle gent haient Franois de tousjours, et volentiers guerroient
les voisins qui  eus sont subgis et joings par aliance. Le roy qui plus
ne voult souffrir leur orgueil sans vengeance assembla ses osts pour
refraindre leur prsumpcion. A Coulogne passa le Rin et puis s'en ala parmi
Sassoigne. Jusques au fleuve de Albe fist tendre ses heberges, par deux
fois fist faire pons de fust entre eus et luy; l'un enclost et ferma aux
deux chiefs de fors palis; dedens les enclos fist drecier tours et
barbacannes bien deffensables et mist dedens bonne garnison. Le fleuve
passa et conduisit son ost en la contre de celle perverse nacion. Tout
destruisit devant lui. Et tout fust celle gent fire et batailleuse, et se
fiast au grant nombre de leur gent, si ne put pas longuement soutenir la
force du roy. Oultre passa le roy et son ost jusques  une cit qui a nom
Dragwite. Le roy de celle cit qui estoit le plus noble de lignage et
d'anciennet des roys d'Esclavonnie yssit hors de la ville  grant nombre
de sa gent; devant le roy vint et se mist du tout  sa merci. Serement luy
fist et luy donna tels ostages comme il voulut demander. Quant les autres
princes du pais virent ce, ils vindrent au roy  l'exemple de celluy, et
luy firent hommage et seurt telle comme il commanda.

      Note 372: _Eginh. Annal. A 789._

      Note 373: _Grant mer._ L'annaliste dit _Oceani_, mais c'est la _mer
      Baltique_.

Quant le roy eut ce fier peuple soubmis et dompt, en la manire que vous
avez oy, il retourna arrire, par celle meisme voie qu'il eut al, au pont
qu'il avoit fait faire sur le fleuve d'Albe. Et si comme il passoit parmi
Sassoigne, il ordonnoit des besongnes selon la ncessit du temps.

En France clbra la sollennit de Nol et de Pasques en la cit de
Garmacie. [374]Oncques n'ostoia le roy de celle anne: en celle cit receut
et oyt les messages des Huns et les siens renvoia  leurs princes.

      Note 374: _Eginh. Annal. A 799._

La raison pourquoy les messages estoient ainsi envois d'une part et
d'autre estoit pour les Saisnes et pour la division de leur royaume et de
leur rgion. Ce contens et ceste discorde fu commencement et naissance de
la guerre qui fu faite contre les Huns. Et pour ce qu'il ne semblast que le
roy despendist le temps en oiseuse, il se mist  navie, au fleuve de
Meuse[375]. En Germanie s'en ala en un lieu qui a nom Salz; l avoit fait
un moult riche palais sur le fleuve de Sala. L demoura tant comme il luy
plut, puis retourna arrire par celle eaue meismes en la cit dont il
estoit venu. Tandis comme il yvernoit en celle ville, le palais en quoy il
sjournoit ardit d'aventure. Mais oncqucs pour ce ne s'en mut, jusques  ce
que la Nativit et la Rsurrection fussent passes.

      Note 375: _Meuse._ Il falloit traduire _le Mein_. Per Moenum fluvium,
      ad Saltz palatium suum in Germani, juxt Salam fluvium constructum,
      navigavit.


XI.

ANNEES: 791/800.


_Coment le roy ostoia sur les Huns,  deus paires de osts, et coment il
destruist toute celle rgion et s'en retourna  grant victoire. Aprs de
l'rsie lipan l'archevesque de Tholte, et de la conspiration que Pepin,
son ainsn fils, fist contre lui. Du concile que le roy assembla pour
condamner l'rsie Flicienne; et puis coment il ostoia de rechief contre
les Saisnes._

[376]En la fin de l'yver et sur le commencement d'est vint le roy de celle
cit o il eut si longuement sjourn droit en Bavire, en propos d'ostoier
sur les Huns le plustost qu'il pourroit et de prendre vengeance de leur
fais et de leur prsumpcion. Ses osts assembla par tout son royaume. Quant
les viandes et les ncessits de l'ost furent chargs, il se mist  la
voie; mais il dpartit son ost en deux parties, l'une en livra  Thierri et
Mainfroy son chambellan, et leur commanda qu'ils conduisissent leur ost
selon le rivage de la Dinoe qui s'estendoit par devers Galerne droit vers
Occident[377]. L'autre partie retint avec luy et s'en ala selon la rive de
ce meisme fleuve par devers Orient, pour entrer en Pannonie. Aux Baviers
commanda qu'ils descendissent selon la Dinoe pour garder la navie qui
menoit leurs viandes et les ncessits de l'ost.

      Note 376: _Eginh. Annal. A 791._--_En la fin de l'yver._ Il
      faudroit: _De l'est_, comme le latin.

      Note 377: _Galerne._ Le Septentrion. Per aquilonarem Danubii ripam.

Au premier lieu o ils se logirent ce fu sur un fleuve qui a nom
Athinse[378]. Cil fleuve court entre les Huns et les Baviers, et est
certaine bonne et devise de leurs royaumes. L demoura l'ost trois jours et
fist-on prires  Dieu et chanter ltanies pour que celle bataille feust
commencie et fenie en prosprit: tantost s'esmurent les osts et fu la
bataille dnoncie aux Huns de par les Franois. Les garnisons que les Huns
avoient en leurs forteresses furent partie occises et chacies, et les
chasteaux abatus et cravents; dont l'un estoit ferm sur le fleuve de
Cambone[379], et un autre prs d'une cit qui a nom Comagne sur le tertre
de Combert[380]; clos estoit ce chastel de haults murs et de fors: toutes
ces forteresces degastrent Franois par feu et par occision. Ainsi mena le
roy celle partie de l'ost qu'il conduisoit jusques  un fleuve qui a nom
Arabonne[381]; oultre passa et s'en ala tousjours selon le rivage
jusques-l o ce fleuve chiet en la Dynoe. L fist tendre ses heberges pour
demourer aucuns jours. D'ilec proposa  retourner par une contre qui a nom
Abbarie[382]. L'autre partie de son ost qu'il avoit livre au conte Thierri
et  Mainfroy son chambellan, commanda  retourner par celle meisme voie
qu'ils estoient als. Par celle manire destruisit par feu et par occision
la plus grant partie de Pannonie sans autre encontre de leurs ennemis, et
se retraist en Bavire sain et haiti[383], luy et tous ses osts.

      Note 378: _Athinse._ Les ditions de l'annaliste portent: Super
      Anesum. C'est la rivire d'_Ens_, qui se jette dans le Danube, et
      qu'il ne faut pas confondre, comme le fait M. Guizot, avec le fleuve
      de l'_Ems_.

      Note 379: _Cambone._ Super Cambum fluvium. C'est aujourd'hui le
      _Kamp_, rivire d'Autriche.

      Note 380: _Combert._ Voici le texte latin: Altera, juxta Comagenis
      civitatem, in monte Cuneberg vallo firmissimo erat extructa. Suivant
      l'Itineraire d'Antonin, Comagnes toit une ville de Pannonie entre
      Vienne et le mont Cetius. En effet, dans sa carte d'Autriche, Lazius
      met une montagne qu'il appelle _Comagenus mons_, et dont le nom
      vulgaire est _Kaunberg_. (Voyez le Dictionnaire de Lamartinire.)
      Tout cela n'a pas empch M. Guizot de nous apprendre dans une note
      sur _Comagne_, que cette ville toit _probablement_ Comborn.

      Note 381: _Arabonne_. Ad Arrabonis fluenta. C'est le _Raab_.

      Note 382: _Abbarie_. Ou plutt _Bavire_, selon le texte latin.

      Note 383: _Haiti_. Dispos.

Les Frisons et les Saisnes qui par son commandement estoient en l'autre
partie de son ost que Thierri et Mainfroy conduisoient, retournrent en
leur pas. Cest ost fut men sans dommage, fors que si grant pestilence et
si grant mortalit fu des chevaux, en celle partie de l'ost que le roy
conduisoit, que de tant de milliers comme ils estoient n'en demoura pas la
dizime partie. A tant dpartit son ost et s'en ala yverner en une cit qui
a nom Renebourc[384]; l clbra la sollennit de Nol et de Pasques.

      Note 384: _Renebourc_. Reginum civitatem qu nunc Reganesburg
      vocatur. C'est _Ratisbonne_.

[385]Orgelle est une cit qui est assise au plus hault lieu des mons de
Pirene. L'vesque de celle cit avoit nom Flix, si estoit Espaignol de
nacion. A luy se conseilla Elipan l'archevesque de Tholette par lettres, et
luy demanda que il sentoit de l'umanit nostre Seigneur, savoir mon s on
le devoit croire selon ce qu'il estoit propre homme, ou selon ce qu'il
estoit fils adoptif de nostre Seigneur Dieu le pre[386]. Moult folement et
moult felonnessement luy demanda de ceste chose, et si ne le pronona pas
tant seulement fils adoptif, contre l'ancienne doctrine et contre la foy de
sainte glyse, ains compila livres qu'il envoia  cil vesque par quoy il
s'efforoit  deffendre celle hrsie et sa mauvaise opinion. Pour ceste
chose fut mand au palais[387]; l fut son erreur rcite au concile des
vesques qui pour ceste chose y estoient assembls. Convaincu fu de son
erreur et de son hrsie. A Rome l'envoia le roy  l'apostole Adrien qui
condamna luy et sa fausse doctrine, et puis le renvoia en sa cit.

      Note 385: _Eginhardi Annal_. A 792.--_Orgelle_, variantes: _Orgale_,
      _Lorgale_ et _Corgale_. C'est _Urgel_.

      Note 386: Cette phrase est mal entendue; il falloit: Savoir mon en
      tant que homme, s il estoit fils propre ou fils adoptif de Dieu.
      _Secundum id homo est, proprius an adoptivus Dei filius credendus
      esset._

      Note 387: _Au palais._ L'annaliste ajoute: Regis qui tunc apud
      Reginum Bajoari civitatem residebat. Ainsi l'empereur fait venir un
      vque d'Aquitaine en son palais de Ratisbonne, pour lui faire rendre
      compte de ses opinions en matire de foi!

L'ainsn des fils le roy qui Pepin avoit nom fist en ce temps coujuracion
contre son pre entre luy et une partie des Franois. La raison de ceste
conjuracion si fu, comme ils disoient, pour ce qu'ils ne povoient plus
souffrir la cruaut de la roy ne Fastarde. De ceste trason fu le roy
acointi par un Lombard qui avoit nom Fardulphes; et pour ce qu'il en eut
le voy accointi premirement, et qu'il garda sa loyaut envers le roy, il
le fist rendre en l'abbae Saint-Denis; et tous les autres qui eurent est
paronniers de la trason furent dampns selon la loy des chiefs perdans et
d'autres paines[388]; car les uns curent les chiefs coupps, et les autres
furent occis de glaives, et les autres furent pendus. Tout cel yver se tint
le roy en Bavire pour la bataille qu'il avoit receue contre les Huns. Et
fist tandis faire un pont de nefs sur la Dynoe pour passer et rapasser sans
encombrer toutes les fois que mestier en seroit. En ce pas meisme fist la
sollennit de Nol et de Pasques.

      Note 388: _Et d'autres peines._ Le latin est mal rendu, ou plutt
      c'est une faute du copiste; il eut fallu: _Selon la loi des chiefs
      perdans  diverses peines_, etc. Ut rei ls majestatis partim
      ladio csi, partim patibulis suspensi, etc.

[389]Moult dsiroit le roy mener  fin la guerre qu'il avoit receue contre
les Huns. En ce point qu'il ordonnoit ses besongnes pour entrer en
Pannonie, nouvelles luy vindrent que les osts du conte Thierri qu'il avoit
mens par Frise eurent est entrepris en un dtroit qui avoit nom Riuste.
L avoient souffert estour par les Saisnes, et au derrenier avoient-ils
est desconfis[390].

      Note 389: _Eginh. Annal. A 703._

      Note 390: Voici la phrase latine: Nuntiatum est copias quas
      Thedericus comes per Frisiam ducebat, in pago Rhiustri juxt Wisiram
       Saxonibus esse interruptas atque deletas.--_Estour._ Lutte.

Quant le roy o ces nouvelles il en fist moins de semblant qu'il put et
feignit le dommage, pour la noblesse de son courage; et pour plus
hastivement prendre vengeance de ses ennemis qui ce luy avoient fait, il
laissa le propos que il avoit d'aller en Pannonie sur les Huns. Aucuns de
sa gent le firent entendant que ils avoient esprouv que ce seroit son preu
et son avancement qu'il feist faire un foss entre deux fleuves; si avoit
nom l'un Radance et l'autre Halomore[391]; et fussent ces fosss si larges
et si profons qu'ils peussent bien porter navire de la Dynoe au Rin. Car
l'un des fleuves choit en la Dynoe. Le roy vint  ce lieu  tout son ost;
celle euvre commena, et fist mettre moult grant plent d'ouvriers, tout le
mois de septembre,  faire ces fosss entre les deux fleuves; si orent deux
mille pas de long et trois cens de large. Rien ne valut ceste besongne  la
fin; car l'euvre ne se put tenir fermement, pour la terre qui estoit mole
de sa nature et meismement pour la continuance des plouages qui eurent est
en ce point. Et ce que les ouvriers jettoient  mont en deux jours ou en
trois, reuloit tout  val en une heure de nuyt.

      Note 391: _Halomore._ Cm ei persuasum esset  quibusdam si inter
      Radantiam et Almonum fluvios fossa navium capax duceretur, posse
      commod  Danubio in Rhenum navigari; quod alter Danubio, aller Moeno
      miscetur. M. Guizot traduit: _Il toit alors convaincu_ que s'il
      pouvoit creuser un canal capable de porter _bateaux_, entre les
      fleuves du Rednitz et de l'Almone, dont l'un _joint_ le Mein et
      l'autre le Danube. Puis en note, il ajoute: L'_Almone_ nom que
      _lui_ donne Eginhard; on ne sait pas bien de quelle rivire il veut
      parler. On sait trs-bien que l'_Almonus_ est la rivire
      d'_Altmuhl_, qui a sa source en Franconie, et se jette dans le Danube
      entre Ingolstad et Ratisbonne.

Tandis comme le roy demoura pour celle besongne, lui vindrent deux paires
de mauvaises nouvelles. L'une fut que les Saisnes s'estoient du tout
retourns contre luy, et l'autre que les Sarrasins estoient entrs en sa
terre par devers Espaigne et s'estoient combattis aux Franois qui les
marches gardoient; si en avoient maint occis et s'en estoient retourns 
grant victoire. Le roy qui moult fut troubl de celle victoire et de ces
nouvelles retourna en France. La Nativit et la Rsurrection clbra sur un
fleuve qui a nom Moene, prs d'une ville qui a nom Saint-Chilien[392].

     Note 392: Natalem Domini apud Sanctum-Kilianum in
     Wirtziburgo, juxta Moenum fluxim; Paschalis ver festi
     solemnitatem super eumdem fluvium in villa Francofurti, qu
     et hiemaverat. Saint-Killan toit une abbaye de Wurtzbourg,
     sur le Mein.

[393]Au commencement d'est fist le roy un parlement de ses barons et du
peuple. Apres fist un concile de tous les prlas de son royaume pour
dampner l'hrsie Flicienne. A ce concile furent prsens deux vesques,
lgas de Rome, Estienne et Thophille: si avoient pouvoir de l'apostolle
Adrien qui les y avoit envoies. En ce concile fut condampne celle hrsie,
et un libelle escript de la condampnacion et conferm par les sels de tous
les vesques du concile.

      Note 393: Eginh. Ann. A 794.

L fut morte la royne Fastarde et mise en spulture en l'glyse
Saint-Albane la cite de Maience.

Ces choses ainsi faittes, le roy assembla ses osts et les dpartit en deux,
pour plus aisiment entrer en Sassoigne. La partie qu'il retint avec luy
conduisit en la souveraine Austrasie[394] par devers Orient; l'autre partie
livra  Charlot son fils[395], si luy commanda qu'il passast le Rin et
entrast en Sassoigne par devers Occident. L estoient les Saisnes assembls
et s'estoient logis en un champ qui a nom Quisnotfeldic[396]; l
attendoient le roy en bataille  grant esprance de victoire que eulx
meismes s'entrepromettoient. Maisquant ils sceurent certainement que le roy
venoit  si grant ost de deux parties, ils furent hors de leur vaine
esprance et furent vaincus sans bataille. Au roy vindrent   mercy et se
soubmistrent du tout  sa volont; ostage luy livrrent. En ce point
demourrent les choses; en leur contre retournrent et le roy passa le Rin
et retourna en France. A Ais-la-Chapelle yverna et clbra Nol et Pasques.

      Note 394: _En la souveraine Austrasie._ Ab Australi parte.

      Note 395: _Charlot son fils._ Notre traducteur rend toujours le nom
      du fils de Charlemagne, _Karolus_, par celui de _Charlot_, qui se
      trouvoit consacr dans toutes les anciennes chansons de geste. Elles
      s'accordent  nous reprsenter Charlot comme un jeune prsomptueux,
      plusieurs fois tir d'embarras par les pairs de France, et enfin tu
       la suite d'une partie d'checs par Ogier le Danois, ou par Renaud
      de Montauban.

      Note 396: _Quisnotfeldic._ In campo qui _Sinotfeldus_ vocatur.
      Variante: _Sintfeld_. Dom Bouquet, dans sa table gographique, dit
      que ce lieu s'appelle aujourd'hui _Sende_. J'ignore sa position.

[397]J soit ce que les Saisnes eussent fait parlement entre eulx de tenir
les convenances en l'est trespass, et eussent donn ostages tels comme le
roy demanda, toutes voies pensoit-il bien qu'ils ne tendroient j loiaut
n convenances, car il les avoit tant de fois essaies qu'il ne s'i povoit
fier. Pour ce assembla parlement de ses barons selon la coustume, oultre le
Rin, en une ville qui a nom Cufeste[398], ci siet de cost la cit de
Maience, sur une revire qui a nom  Moene. Ses osts assembla et entra en
Sassoigne, presque toute la cercha et dgasta par le feu et par occision.
En un pas entra qui a nom Bardago, de ls une montaigne qui a nom
Bardenvelt[399] fist tendre ses heberges. Tandis comme il attendoit la
venue des Esclavons qu'il avoit mands nouvellement, luy vindrent nouvelles
que Wilesinus[400] le roy des Abrodiciens s'estoit embatu en un
embuschement que les Saisnes luy avoient basti sur l'eaue de Wisaire et que
ils l'avoient l occis, en trespassant le fleuve.

      Note 397: _Eginh. Annal. A 795._

      Note 398: _Cufeste._ In vill Cuffenstein, qu super Moenum contra
      Mogunciacum urbem sita est. C'est aujourd'hui un village du nom de
      _Kuffstein_.

      Note 399: _Bardenvelt._ Cmque in pagum Bardengau pervenisset, et
      juxt locum qui Bardenweg vocatur, positis castris.

      Note 400: _Wilesinus._ Wiltzan, regem Abotritorum. C'est le mme
      nom de roi dj mentionn par l'annaliste, sous l'anne 789, mais que
      notre traducteur n'avoit pas alors reproduit.

Ces fais et ces nouvelles esmeurent le roy contre les Saisnes plus encore
qu'il n'estoit devant; tout destruist et dgasta comme tempeste ce que il
trouva devant luy, et puis s'en retourna en France. Mais avant qu'il se
partist de Sassoigne, quant il soit en ses heberges sur le fleuve d'Albe,
vindrent  luy messages des Huns qui habitent en Pannonie; l, Thudon, l'un
des plus nobles de celle gent, promist au roy que volentiers devendroit
crestien.

Le roy retourna  Ais-la-Chapelle; l clbra la Nativit et la
Rsurrection, si comme il l'avoit fait l'anne devant. [401]En ce temps,
mourut l'apostolle Adrien en la cit de Rome. Apres luy tint le sige un
autre qui avoit nom Lyon; tantost aprs qu'il fut sacr envoia au roy les
clefs de l'glyse de Rome et l'enseigne de la cit et mains autres prsens.
Et si luy manda qu'il luy envoiast aucun de ses princes qui de par luy
receut les seremens et les obissances du peuple de la cit. Pour ceste
besongne envoia le roy Angibert, l'abb de Saint-Richier. Et par luy meisme
envoia mains riches joyaulx de son trsor  l'glyse mon seigneur saint
Pre de Rome.

      Note 401: _Eginh. Annal. A 796._

Aprs ces choses, il acueillit ses osts et entra en Sassoigne;  Pepin son
fils commanda qu'il assemblast son ost de Lombardie et de Bavire, et alast
en Pannonie contre les Huns. Quant il fu en Sassoigne entr, il dgasta
toute la terre; aprs retourna pour yverner  Ais-la-Chapelle. Entre ces
choses, Pepin, son fils, qui en Pannonie fu entr, se combatit aux Huns,
les chaa tous et desconfist outre une eaue qui a nom Tizan[402], tous
leurs pas et leurs champs dgasta. Leurs trsors et leurs richesces ravit
et puis retourna  son pre  Ais-la-Chapelle et luy prsenta les richesces
qu'il avoit conquises sur les Huns en Pannonie. Et le roy en envoia une
partie  l'glyse de Rome, et l'autre dparti par grant libralit  ses
princes et  ses chevaliers[403]. Cil Thudon dont l'histoire a dessus
parl, qui estoit un des princes des Huns, vint au roy si comme il avoit
promis. Baptizi fut luy et tous ceulx qui furent avec luy; serement fist
de loiaut, et le roy l'onnoura moult et luy donna aucuns joiaus de ses
trsors. Cil retourna  tant; mais il ne se tint pas longuement en sa
loyaut n en la foy qu'il avoit receue; et Dieu luy en rendit assez tost
aprs le guerredon; mais l'istoire s'en taist  tant. Le roy demoura cel
yver  Ais-la-Chapelle jusques aprs la Rsurrection.

      Note 402: _Tizan._ Trans Tizam fluvium. C'est la Teisse, rivire de
      Hongrie qui se jette dans le Danube.

      Note 403: Notre traducteur runit ici toute l'histoire de cette
      guerre de Pepin contre les Huns, dont Eginhard semble faire deux
      expditions; l'une ayant pour chef Henry, duc de Frioul, et l'autre
      Pepin, roi d'Italie; mais on est tent de croire qu'Eginhard s'est
      effectivement tromp, ou plutt que son texte a t corrompu dans cet
      endroit.

[404]Barcinone est une cit qui siet en la marche d'Espaigne. Une heure
estoit de Sarrasins, autre heure estoit de Crestiens. En ce point la tenoit
un Sarrasin qui avoit nom Zaton. Cil vint  Ais-la-Chapelle,  o le roy
estoit, si luy rendit la cit de sa propre volont et mist soy et les siens
en sa subjection.

      Note 404: Eginh. Annal. A  797.

En ce point, le roy envoia Loys son fils  tout une partie de sa gent pour
assgier la cit d'Oisce[405]; et luy vint par Sassoigne pour destruire le
pas et pour estaindre la desloiaut de celle nacion perverse. Si ne s'en
partit jusques  tant qu'il eut cerchi toutes les contres du pas. Car il
ostoia tout outre jusques s derraines parties par del, qui durent jusques
 la grant mer et sont encloses entre deus fleuves, Albe et Wisaire. Quant
il eut tout mis  destrucion, il retourna  Ais-la-Chapelle. Tandis comme
il sjournoit ilec, vint  luy en message Obdelle fils Abimenge le roy de
Moretaigne[406] et un autre message de Nicete patrice de Cecile, qui
Thotiste avoit nom et luy apportait lettres de l'empereur de
Constantinoble. Ces messages oyt et conga et retourna  tant chascun en sa
contre.

      Note 405: _Oisce._ Ad obsidionem Osc in Hispaniam misit. C'est
      _Huesca_.

      Note 406: _Moretaigne._ Abdellam, Sarracenum, filium Ibinmauge regis
      de Mauritania. Il eut fallu _Abenhumei_.

Lors eut conseil le roy qu'il iroit yverner en Sassoigne pour mener  fin
celle guerre qui tant avoit dur. A ses deux fils Pepin et Loys manda
qu'ils vinssent  luy. Et ceulx firent son commandement, tantost comme ils
furent venus d'ostoier; car Pepin avoit est en Italie, et Loys en
Espaigne. Le Rin passa et entra en Sassoigne. Ses heberges fist tendre sur
le fleuve de Wisaire. Le lieu o son ost fut logi fist appeller Haristalle
qui encore est ainsi appell des gens du pas; son ost dpartit et l'envoia
pour yverner par toute la terre. Les messages des Huns conga qui estoient
 luy venus  grans prsens. Les messages Aldephons le roy de Galice receut
aussi moult honnourablement qui grans prsens luy apportoient. Ses deux
fils envoia Pepin en Italie et Loys en Acquitaine, et commanda  Obdelle le
devant dit Sarrasin qui estoit  luy venu en message, que il allast avec
son fils Loys et qu'il le menast par mi Espaigne; et celluy fist ce que le
roy luy commanda et le mena partout o il voult. Et le roy demoura en
Sassoigne tout l'yver et y fist la sollennit de Nol et de Pasques.

[407]En celle saison que le printemps approchoit, les Saisnes qui habitent
outre le fleuve d'Albe s'esmeurent et prindrent les messages et les gens
que le roy avoit l envois, pour le pas garder et justicier. L'une partie
en occistrent et l'autre partie gardrent pour ranon[408]. Si prindrent
aussi Godescaus un message du roy, en son retour, que il avoit envoi 
Sigefroi, le roi de Dannemarche; et l'occistrent. Moult fut le roy esmeu de
ces nouvelles; ses osts assembla sur l'eaue de Wisaire. Ses heberges fist
tendre en lieu qui a nom Machidan[409]. En Sassoigne entra sur celle
diverse gent pour venger sa honte et la mort de sa gent. Toute celle
contre qui est entre Albe et Wisaire mist  destruction par feu et par
occision. Mais les Saisnes qui habitent oultre le fleuve d'Albe qui ses
gens et ses messages avoient occis montrent en orgueil, pour ce qu'ils
n'avoient port encore la peine de si grant fais. Si prindrent leurs armes,
et entrrent en la contre des Abrodiciens qui estoient de la compagnie et
de l'aliance aux Franois, et tousjours s'estoient loyaument ports vers
eulx ds l'eure qu'ils eurent receu leur amour. Mais Tascon[410] le duc de
cette gent leur vint au-devant  tout son ost, quant il sceut leur
esmouvement, en un lieu qui a nom Suenthana. A eulx se combatit et fist
moult grant occision de leur gent,  quatre mille furent estims cil qui
charent s premires envaes.

      Note 407: _Eginh. Annal. A. 798._

      Note 408: _Pour ranon._ Le sens est ici mal rendu. Paucis eorum
      quasi ad nuntiandum reservatis.

      Note 409: _Machidan._ Le texte latin dit porte: In loco cui Munda
      nomen. C'est aujourd'hui _Munden_, dans le duch de
      Brunswick-Lunbourg, et non pas _Minden_, comme le dit M. Guizot.

      Note 410: _Tascon._ Trasco.

Eburne[411], un messagier du roy, fu en celle bataille en la partie des
Abrodiciens et se combatit en la dextre partie de l'estour. Desconfis
furent les Saisnes et chacis honteusement; si perdirent moult de leur gent
et tournrent  moult grant dommage et  grant confusion de leurs contre.
Et quant le roy qui estoit d'autre part eut leur voie destruite et eut son
cuer esclari[412] de ses messages et de sa gent qu'ils avoient occis, il
s'en retourna en France. A Ais-la-Chapelle ot et receut les messages
Hlaine l'empreris de Constantinoble; si estoient nomms Michaus,
Glagliane et Thophille[413].

      Note 411: _Eburne._ Notre traduction n'est pas complte: Nam in
      primis congressione quatuor millia eorum cecidisse narravit legatus
      regis Eberwinus nomine, qui in eodem prlio fuit, et in Abotritorum
      acie dextrum cornu tenuit.

      Note 412: _Esclari._ Variantes: _Esclari_.--_Escleri_.--_Esclarci_.
      Ce mot est synonyme de _rendu serein_, _rassrn_.

      Note 413: Les noms sont ici corrompus. Il s'agit ici de l'impratrice
      _Irne_, de _Michael_, surnomm _Ganglianos_, et de Thophile, prtre
      du palais de Blaquernes  Constantinople.

L'empire gouvernoit celle Hlaine; car son fils Constantin avoit est pris
et aveugl par ses gens, pour son orgueil et pour ses mauvaises meurs. Ces
messages estoient venus pour Sisime requerre, le frre Therasie patriarche
de Constantinoble, qui avoit est pris en bataille; volentiers fist le roy
leur requeste, si s'en retournrent  tant.

Aprs eulx reviendrent autres messages de par Aldephons, le roy d'Espaigne;
Froie et Basilique estoient nomms; dons et prsens apportrent de par leur
seigneur, c'est  savoir sept Mores et sept muls  riches lorains d'or; si
les avoit conquis  prendre une cit qui a nom Olisipone[414], sur une gent
qui sont appelles Manubiens; et tout fussent-ils l envoies pour dons, si
sembloit-il qu'ils fussent envoies pour signe de victoire. Les messages et
les prsens receut moult honnourablement, de beaux dons les honnoura, si
les conga quant ils s'en vouldrent aler.

      Note 414: _Olisipone._ Lisbonne. Tout ce rcit est horriblement
      dfigur. Venre de Hispani legati Adelphonsi regis, Basiliscus et
      Troia, munera deferentes qu ille de _manubiis_ quas victor apud
      Olisiponnam civitatem  se expugnatam coeperat, regi mittere curavit;
      Mauros videlicet septem, cum totidem mulis atque _loricis_.

En ce temps entrrent les Mores  navie en unes isles de mer qui sont
appels Baltaires[415]. Moult de dommages firent avant qu'ils s'en
partissent. Toute celle saison jusques  Pasques demoura le roy 
Ais-la-Chapelle.

      Note 415: _Baltaires._ Balares.

[416]En ce temps avint un moult lait cas  Rome. L'apostole Lyon aloit un
jour  l'glyse Saint-Jehan de Latran et d'ilec  l'glyse Saint-Laurent de
la Gravelle[417] pour sermonner au peuple et pour faire le service nostre
Seigneur. Souldainement s'embatit sur un aguait que les Romains luy avoient
basti de ls cette glise meisme. Du cheval l'abatirent, les yeulx luy
crevrent et luy couprent la langue, si comme il sembla  aucuns[418],
tout nu le despouillrent et le laissirent ainsi comme demi-mort. Port
fut au moustier Saint-Erasme le martir, par le commandement de ceulx meisme
qui ce luy avoient fait. De ce moustier le tira Auboin, un sien message qui
estoit son chambellan, si le receut Winigse, le duc des Vaus de
Spolitaine[419] qui  Rome estoit venu hastivement, quant il sceut de ce
fait nouvelles:  son hostel qui en la cit estoit l'en fist porter. Moult
fut le roy courrouci, quant il sceut nouvelles de la honte que l'en eut
faitte au souverain de l'glyse et au vicaire saint Pre. Si commanda que
il luy fut admen  grant honneur. (Si dient aucunes croniques que notre
Seigneur luy rendit sa langue et ses yeulx par miracle)[420].

      Note 416: _Eginh. Annal. A 799._

      Note 417: _De la Gravelle._ Variantes. De la _Graile_.--De la
      _Graell_. Il falloit, _du grille_. Qu ad craticulum vocatur. Sans
      doute  cause du martyre de saint Laurent, dj dans ce temps-l
      peint ou sculpt sur les portes.

      Note 418: _Si comme il sembla  aucuns._ Ut aliquibus visum est.
      Ces derniers mots semblent ici mieux traduits que par M. Guizot: _Ce
      qui a t vu par plusieurs personnes_.

      Note 419: Des Vaus de Spolitaine. A Winigiso duce Spolitano.

      Note 420: Ce n'est pas Eginhard qui dit cela; mais la chronique de
      Sigebert rapporte quelque chose d'approchant: Romani linguam et
      oculosque evellunt. Cui voce et visu reddito divinits, iterm ei
      oculos et linguam eruunt radicits.

Le roy estoit j meu pour ostoier en Sassoigne: pour ce ne laissa-il pas
son erre qu'il avoit commencie. Gnral parlement tint de ses barons et du
peuple en un lieu qui a nom Lippe[421] sur le Rin. En ses heberges se tint
et attendit l'apostole Lyon qu'il avoit mand. Entre ces choses envoia
Charlot son fils et une partie de son ost en un lieu qui a nom Albim[422]
pour traittier aucunes besongnes des Wilses et des Abrodiciens, et pour
recevoir aucuns des Saisnes de Nordelinde[423]; tandis comme il attendoit
son retour, vint l'apostolle Lyon. A grant honneur le receut et le retint
avec luy, ne scay quans jours. La besongne pour quoy il estoit venu  luy
conta. Aprs le fist le roy conduire  Rome, par la gent meisme et
restablir en son sige. Tandis comme le roy demouroit en ce meisme lieu,
receut-il et conga Daniel, le message Michiel patrice de Secile. D'autre
part lui vindrent males nouvelles de Herice et de Giroux deux de ses
chevaliers; car Giroux qui prevost estoit de Bavire eut est occis en une
bataille contre les Huns; Herices l'aultre qui maintes batailles avoit
fournies et maintes victoires eues avoit est entrepris et occis par les
citoiens d'une cit de Liburnie qui est appelle Tarte[424].

      Note 421: _Lippe._  Lippenheim.

      Note 422: _Albim._ Sur l'Elbe.

      Note 423: _De Nordelinde._ Il y a rellement dans le texte dit de
      l'annaliste: _Saxones de Nordlindis._ Mais ce doit tre une faute,
      pour _Nordmannis_.

      Note 424: _Tarte._ Tarsatica. Aujourd'hui _Fiume_, dans la
      Carniole.

Puis que le roy fut entr en Sassoigne, il cercha le pas et dompta les
rebelles: des besongnes ordonna  sa volent selon le temps et la
ncessit. Aprs retourna en France:  Ais-la-Chapelle ala pour yverner. L
clbra la Nativit et la Rsurrection. L vint  luy le comte Guy prevost
et garde des marches de Bretaigne, qui en cel an meisme avoit cerchi
toutes les contres des Bretons, entre luy et aulcuns autres comtes qui
avec luy furent en celle hesongne. Et luy porta les armes et les noms par
escript des ducs et des contes de celle contre et des princes qui  luy
s'estoient rendus; si sambloit bien que toute la terre fut acquise; et si
estoit-elle, s la desloiaut des gens ne fust tourne.

A luy furent, l meisme, apportes les enseignes des Mors qui avoient est
s isles de Baltaire o ils estoient entrs pour tout mettre  destruction.
Un Sarrasin qui avoit nom Azan luy envoia en ce point les clefs de la cit
d'Oisce[425] et mains autres prsens, et luy promist que il luy livreroit,
quant il verroit son point et son lieu. Le patriarche de Jhrusalem luy
envoia par un moine sa benicon et autres reliques du saint lieu de la
Rsurrection. Congi luy donna quant il s'en voult retourner, et envoia
avec luy Zacharie l'un des prestres du palais et luy chargea dons et
offrandes pour porter au saint spulcre. Tant demoura le roy 
Ais-la-Chapelle que il y clbra la Nativit nostre Seigneur.

      Note 425: _Oisce._ Huesca.

[426]Au renouvel du temps, le roy se dpartit de Ais ainsi comme en my
mars; tout le rivage de la mer de Flandres chevaucha, droit vers la terre
de Neustrie[427] qui ore est appelle Normandie. En la mer mist garnison de
nefs et de galies contre les assaus des Normans qui souvent y faisoient
dommage. La Rsurrection clbra en Pontieu[428]. De l se dpartit, et
s'en alla selon le rivage de la mer droit  Rouen; Saine passa et s'en alla
droit  Tours faire ses offrandes et ses oroisons en l'glyse Saint-Martin.
Aucuns jours y demoura pour une maladie qui prist la royne; l meisme
mourut-elle et fu mise en spulture en ladite glyse, en la seconde none de
juin.

      Note 426: _Eginh. Annal. A 800._

      Note 427: Cette phrase est mal entendue par notre traducteur; la _mer
      de Flandres_ rpondoit  l'_Ocan britannique_, et il s'agit ici de
      l'_Ocan gallique_ qui baigne les ctes de Bretagne et d'Aquitaine.
      Voici la phrase latine: Littus Oceani gallici perlustravit, et in
      ipso mari ubi tunc piraticam Nordmanni classem exercebant, prsidia
      disposuit.

      Note 428: _Ponthieu._ Apud Sanctum-Richarium.

De l se mist le roy au retour; par la cit d'Orlans retourna  Paris et
puis s'en alla  Ais-la-Chapelle. En la cit de Maience assembla parlement.
Aprs ces choses assembla ses osts et vint en Lombardie; en la cit de
Ravenne vint, l demoura sept jours tant seulement. A son fils Pepin livra
son ost et luy commanda qu'il s'en alast en la duch de Bonivent. Avec luy
vint de Ravenne et vindrent jusques en la cit d'Ancone. L se dpartit le
roy de luy et s'en ala  Rome. Le pape Lyon luy ala  l'encontre jusques 
une ville qui a nom Nomentum[429];  grant joie et grant honneur le receut
le roy. Et quant ils eurent ensemble mengi, l'apostole se dpartit et s'en
ala  Rome. Lendemain entra le roy dans la cit, et l'apostolle fu au-devant
sur les degrs de l'glyse Saint-Pre,  grant compaignie des cardinaulx et
du clergi; et le receut si comme il descendoit de son cheval; en rendant
louenge  notre Seigneur. Ainsi le menrent jusques dedens l'glyse. Ce
avint en l'uitime kalende de dcembre. Sept jours aprs qu'il fut l venu,
il fist assembler l'apostolle, les cardinaulx et les autres prlas, et leur
conta en audience la raison pourquoy il estoit l venu. Et aux autres jours
aprs commena la besongne qui estoit cause de sa voie; mais trop luy fu
grief  commencer celle besongne, car c'estoit pour enqurir des crimes qui
estoient mis sus l'apostolle; et quant nul ne fut qui avant se trast pour
ces crismes prouver, l'apostolle prist en sa main le texte des vangiles,
devant tout le peuple le nom de la Ste-Trinit appella et se purgea des
crimes dont il estoit accus. Et ce meisme jour vint  Rome le prestre
Zacharie que le roy eut envoi  Jhrusalem; avec luy amena deux moines,
messages du patriarche qui de par luy luy apportrent les clefs du saint
spulcre et du mont Calvre et une enseigne de soie. Le roy receut les
messages et les prsens moult dbonnairement. Et quant ils eurent demour 
sa court tant comme il leur pleut, il les conga et leur donna de ses
ichesses.

      Note 429: _Nomentum._ Aujourd'hui _Lamentana_.


_Cy fine le premier livre des gestes le fort roi Charlemaines._




LE SECOND  LIVRE DES FAIS  ET
DES GESTES LE FORT ROY
CHARLEMAINES.


       *       *       *       *       *

I.

ANNEES: 800/802.


_Coment il fut coron  l'empire en la cit de Rome; et coment il dampna
par exil ceulx qui avoient laidi l'apostole Lyon. Et puis des crollis de
terre qui furent par le monde; et des messages et des prsens Aaron le roy
de Perse. Et puis des messages Hlaine l'empereris de Constantinoble._


[430]Le jour de la Nativit, entra l'empereur en l'glyse Saint-Pre de
Rome, droit en ce point que l'en devoit clbrer la grant messe. L'apostole
Lyon luy assist la couronne impriale sur son chief, ainsi comme il fut
enclin en oroisons devant l'autel. Lors le peuple commena  crier en
telle manire: Au grant Charlemaines Auguste, couronn de Dieu, paisible
empereur des Romains, soit vie et victoire. Aprs ces loenges du peuple,
le pape le aourna et vestit de garnemens impriaulx; selon la coustume des
anciens princes[431]. Le nom de Patrice mist jus, et fu appelle ds
illeques en avant empereur et Auguste.

      Note 430: _Eginh. Annal. A 801._

      Note 431: Notre traducteur commet ici une inexactitude qui pourroit
      bien n'tre pas involontaire. Il falloit: _le pape l'adora_, et non
      pas l'_aourna et vestit_. Post quas laudes,  Pontifice more
      antiquorum principum _adoratus est_.

Pou de jours aprs commencrent, que il commanda que ceulx qui l'apostole
Lyon avoient dpos fussent devant luy amens. Question fu dispute sur le
fait et furent jugis et dampns selon les loys de Romme des chiefs perdre.
[432]Mais l'apostole pria tant l'empereur pour eulx, que la vie et les
membres leur furent respits. Toutes voies furent-ils dampns par essil
pour la grant flonie de leur fait. De ce cas paronniers furent Pasquale
le donneur[433], Campule le saquellier et mains autres nobles de la cit
qui tous furent paronniers de la sentence ainsi comme ils furent du fait.

      Note 432: Dom Bouquet termine ici le texte d'Eginhard, et renvoie
      pour la suite aux _Annales Loiseliennes_. Mais, suivant toutes les
      apparences, les _Annales Loiseliennes_, monument anonyme et form de
      plusieurs pices, avoient emprunt, pour le commencement du IXme
      sicle, le rcit historique qu'Eginhard en avoit rdig. Dom Bouquet
      auroit donc d renvoyer des _Annales Loiseliennes_  _Eginhard_, et
      non pas de celui-ci  celles-l.

      Note 433: _Le donneur._ Les premiers copistes portoient sans doute:
      _Li donneres de non_. Pasqualis nomenclator.--_Le saquellier_, ou
      peut-tre le sacristain. Sacellarius.

Tout cel yver demoura l'empereur en la cit pour ordonner des besongnes et
pour reformer les choses communes; et non mie tant seulement les besongnes
qui appartiennent  l'apostole, mais  toute la terre d'Italie; car il ne
fist oncques gueres autre chose toute la saison. Aprs, Pepin son fils
envoia avec grant partie de son ost en la duche de Bonivent.

Et aprs la Rsurrection, en la septiesme kalende de may se dpartit
l'empereur de Rome et s'en ala en la cit des Vaus de Spolite[434]. Tandis
comme il demouroit l, fut merveilleusement grant crollis de terre, en ce
mois meisme, et en la seconde heure de la nuit. Et fu ceste tempeste par
toute Italie si grant que les cits et les montaignes fondirent en aucuns
lieux. De ce crollis trembla le moustier Saint-Pol en la cit de Romme si
trs forment que grant partie des trefs et de la couverture chat jus. En
ce meisme temps crollrent aucuns lieux en Alemaigne outre le Rin et en
aucuns lieux en France. Et fut grant pestilence en celle anne, pour le
temps qui estoit mol et destremp.

      Note 434: _Vaus de Spolite._ C'est comme plus haut, _Spolte_.

Des Vaus de Spolite s'en partit l'empereur et s'en ala en Ravenne[435]. L
luy dist-on que les messages Aaron le roy de Perse estoient arrivs au port
de Pise. Encontre eulx envoia jusques entre Verziau et Yvorie[436]. Deus
estoient ces messages et  divers seigneurs. Cil qui estoit venu de par
Aaron de Perse estoit droit Persan n d'Orient: l'autre estoit Sarrasin n
d'Aufrique; si estoit envoie de par l'amiraus Abraham. Quant ils furent
amens devant l'empereur, le message au roy de Perse luy dist que Ysaac le
Juif que il avoit envoie  Aaron le roy de Perse, quatre ans avoit j
passs, avec deux autres messages, Lamfroy et Sigimont, estoit retourn et
avoit apport grans dons et grans prsens; mais Lamfroy et Sigimont
estoient j mors en la voie.

      Note 435: _En Ravenne._ Il falloit ajouter: _et de l en Pavye_. Et
      aliquot dies ibi moratus, Papiam perrexit.

      Note 436: _Entre Versiau et Yvorie._ Inter Versellas et Eboreiam.
      C'est _Verceil_ et _Yvre_.

Lors envoia l'empereur Archambaut son notaire en Ligurie pour appareiller
le navire en quoy les olifans et les autres prsens feussent admens.
(Moult apporta le messagier du roy d'Aufrique beaux prsens. Entre les
autres choses prsenta  l'empereur le corps saint Ciprien le martyr,
vesque de Cartage, et de saint Sperat le premier martir de Scillitanie et
le chief saint Penthalyon[437]). La saint Jehan Baptiste clbra en la cit
d'Avorie. Aprs trespassa les mons et retourna en France.

      Note 437: Cette phrase est faite d'aprs le rcit d'Ado, archevque
      e Vienne. Tunc Delata sunt ossa B. Cypriani  Carthagine, cum
      reliqulis beatorum _Scillitanorum_ martyrum Sperati sociorumque ejus,
      etc.

En celle anne fut prise Barcinone, une cit d'Espaigne qui par deux ans
avoit est assige, et fut pris Zaton, le chevetain de la cit et
plusieurs autres Sarrasins. Si refut prise une autre cit de Lombardie qui
a nom Theate[438]. Destruite fu et arse et mains autres chasteaulx qui 
celle cit se tenoient desquiels l'un fu pris par force et l'autre fu
rendu. Si fu pris Roselin le prvost de celle cit. Ce Roselin et l'autre
Zaton furent amens devant l'empereur et condampns par essil au mois
d'octobre.

      Note 438: _Theate._ Theate civitas. C'est aujourd'hui _Chiezi_.

En celle meisme anne arriva au port de Venise[439] le Juif Ysaac que
l'empereur avoit envoie au roy de Perse. A l'Empereur prsenta un olifant
et mains autres prsens. Etpour ce qu'il ne put passer les mons pour l'iver
et pour les noifs, le fist l'empereur sjourner toute la saison en la cit
de Verziaux. Del s'en ala  Ais-la-Chapelle et y clbra la Nativit
nostre Seigneur.

      Note 439: _Au port de Venise._ Il falloit au Port-Vendre, ou
      _Porto-Venere_, comme dans le latin.--_Noifs_. _Neiges_.

[440]En celluy temps envoia Hlaine[441], l'empereris de Constantinoble, 
l'empereur un message qui avoit nom Lion pour confermer paix et amour entre
les Franois et les Grieux. Et quant il se partit de cour, l'empereur
envoia avec luy en message Jesse, l'vesque d'Amiens, pour telle chose
meisme comme cil estoit envoie, avec le conte Hligant. La sollennit de
Pasques clbra le roy  Ais-la-Chapelle. Au mois de juigniet aprs vint 
l'empereur le Juif Ysaac et amena l'olifant qu'il avoit gard tout l'yver
en Lombardie avec luy.

      Note 440: _Eginh. annal. A 802._

      Note 441: _Hlaine._ Il falloit _Irne_ ou _Herne_, comme dans les
      textes latins.

En ce point furent prises deux des cits de Lombardie, Orthonne et Leucre;
Leucre fu prise par grant assault; car elle estoit assige  moult grant
plant de gent. Entour la forest d'Ardaine demoura le roy tout cel est et
se dduisit en chaces de bestes sauvages. Ses gens envoia contre les
Saisnes, toute la terre qui est environ le fleuve d'Albe gastrent et
mistrent  destruction. En ce temps prist Grimoart le duc de Bonivent
Guinigise le duc de Spolite, en la cit de Nochieres[442]; mais il le tint
toute voies honnourablement en prison. [443]En cel yver fut grant crollis
et moult grans mouvemens de terre entour le pais de Ais-la-Chapelle et
pestilence et grant mortalit.

      Note 442: _Nochires._ C'est toujours _Lucera_, en Pouille.

      Note 443: _Eginh. Annal. A 803._

Aprs ces choses, Guinigise que Grimoart eut pris fu rendu.

En ce point retournrent les messages de l'empereur qu'il avoit envois en
Constantinoble; si vindrent avec eulx les messages Nicephore l'empereur qui
lors gouvernoit l'empire, car les Grieux avoient dpos Hlaine
l'emperris, quant les messages l'empereur Charlemaines furent l venus.
Ces messages estoient ainsi nomms: Michiau Pierre et Calixte. En ce point
qu'ils vindrent, l'empereur en Alemaigne estoit sur le fleuve de Salas, en
un lieu qui a nom Salz. La forme de la pais pourquoy ils estoient venus
promistrent par ung escript.

Quant ils eurent demour  court tant comme il leur plut, ils retournrent
en Constantinoble et portrent  leur seigneur l'epistre Charlemaines
l'empereur. Aprs ces choses s'en ala l'empereur Charlemaines en Bavire;
l ordonna ses besongnes de Pannonie, et puis retourna  Ais-la-Chapelle au
mois de dcembre; l demeura toute la saison et y clbra la Nativit de
nostre Seigneur Jhsu-Crist.


II.


ANNEES: 805/806.

_Coment les Brabanons et les Flamens sont estrais de la mauvaise gent de
Sassoigne; puis de Godefroi le roi de Danemarck, coment il prist parlement
 l'empereur, et coment l'apostole Lyon vient  lui. De Cagan, prince des
Huns, et coment l'empereur envoia Charlot, son fils,  ost sur les
Esclavons, et coment l'empereur assigna terre  ses trois fils; puis coment
il envoia Charlot son fils ostoier sur les Sorabiens, et Ppin sur les
Mores._


[444]Quant la nouvelle saison fu revenue et il fu temps convenable pour
ostoier, l'empereur rassembla ses osts pour ostoier en Sassoigne. En la
terre entra  grant force. Les Saisnes qui habitoient de l le fleuve
d'Albe fist passer par de en France et femmes et enfans. Leur pas donna
 une manire de gens qui sont appells Abrodiciens. (De celle gent sont
ores estrais les Brebanons et les Flamens, et ont encore celle meisme
langue[445]).

      Note 444: _Eginh. Annal. A 804._

      Note 445: Cette parenthse est du traducteur.

En ce point vint Godefroy le roy de Dannemarch  grant noise et  grant ost
et  grant navie en un lieu qui est nomm Liestrop. Car il avoit devant
promis  l'empereur qu'il vendroit  luy  parlement; mais il mentit de
convenant, car il n'i vint pas par le conseil de sa gent. L'empereur
l'attendit sur le fleuve d'Albe, en un lieu qui a nom Hodunstet, Et quant
il vit qu'il ne venoit pas, l'empereur luy manda par messages qu'il luy
rendist les fuitifs.

Quant ce vint en mi-septembre, l'empereur repaira vers la cit de
Coulongne. Ses osts dpartit, puis s'en ala chacier et dduire en la forest
d'Ardenne. Et puis repaira  Ais-la-Chapelle.

Entre ces choses luy vindrent nouvelles que l'apostole luy mandoit qu'il
vouloit clbrer la Nativit avec luy, en quelque lieu qu'il feust. De ces
nouvelles fu l'empereur moult li. Lors envoia Charlot son fils contre luy
jusques  Saint Morise de Gaune[446], et luy commanda qu'il le receust
honnourablement. Il meisme ala encontre jusques en la cit de Rains. En la
cit de Carisi le mena. La Nativit clbrrent l. D'ilec se partirent et
s'en alrent  Ais-la-Chapelle. Un pou de saison demoura avec luy  court.
Moult l'honnoura l'empereur de dons et de joyaulx. Et quant s'en voult
retourner, l'empereur le fist conduire par Bavire jusques en Ravenne, pour
ce qu'il luy plaisoit  retourner par le pas.

      Note 446: _De Gaune_, ou d'_Agaune_, vulgairement _Chablais_.

La raison pour quoy l'apostole vint  l'empereur si fu pour ce que l'en
disoit communment, et en estoient j venues nouvelles  nostre sire
l'empereur, que le saint sanc Jhsu-Crist avoit est trouv en la cit de
Manthoue. Et pour ce luy eut l'empereur mand qu'il enquist la vrit de
ceste chose. Et l'apostole qui eut trouve ochoison d'issir de son pas
s'en vint par Lombardie ainsi comme pour enquerre la vrit des nouvelles.
Mais l'istoire se taist  tant de la fin de ceste besongne.

[447]Pou de temps aprs trespassa que Cappanes[448] le prince des Huns vint
 l'empereur pour son besoing et pour la ncessit de son peuple. Et luy
requist qu'il luy donnast terre et rgion  luy et  sa gent entre
Carninthe et Sabbarie; car ils ne povoient pas demourer en leurs terres
pour les assaus et pour la guerre des Esclavons. L'empereur le receut moult
honnourablement, pour ce meisme que illuy sembloit bon crestien. Sa
requeste luy ottroia, dons luy donna, puis s'en retourna. Mais il ne
vesquit pas moult longuement qu'il fu repair  sa gent. Et le Cagan qui
aprs luy fu sire des Huns requist  l'empereur par un sien prince qu'il
luy souffrist avoir autelle amour, honneur et autelle seigneurie sur les
Huns comme Capanus son devancier souloit avoir. Et l'empereur luy octroia
volentiers ce qu'il requist et voult qu'il eust la cure et la seigneurie de
son royaume, selon les anciennes coustumes du pas. En celle anne meisme
assembla son ost et  Charlot son fils le livra pour conduire sur les
Esclavons. Toute la terre dgasta, et occist leur prince qui avoit nom
Zechone; puis retourna  son pre en la forest de Vosaigue, en un lieu qui
est appell Camp. Car l'empereur s'estoit parti de Ais-la-Chapelle au moys
d'aoust. Si estoit j entr en celle forest par la cit de Mes et de
Thodon. Et quant l'ost que Charles son fils avoit men en Esclavonie fu
dparti, il rpaira pour yverner  Thodon. A luy vindrent l ses deux fils
Pepin et Loys, et clbrrent avec luy la sollennit de la Nativit.[449]
Aprs la feste vindrent  luy deux ducs de Venise, Gilerique et Benoist, un
autre duc de Jadre qui avoit nom Pons, et Donub vesque de celle meisme
cit; messages estoient[450] d'une gent qui sont nomms Dalmaciens. Dons et
prsens luy apportrent. Lors ordonna l'empereur  sa volont du peuple de
Venise et de Dalmacie. Aprs ce que ces messages s'en furent partis, il
assembla gnral parlement de ses barons pour ordonner de paix et de
concorde entre ses fils, et pour donner partie de terre  chascun, si que
chascun sceust assigner  sa part, s'il avenoit, par aventure, qu'ils
survesquissent.

      Note 447: _Eginh. Annal. A 806._

      Note 448: _Cappanes._ Il falloit _Cagan_.

      Note 449: _Eginh. Annal. A 806._

      Note 450: Venerunt Willerus et Beatus, duces Veneti, necnon et
      Paulus dux Jader, atque Donatus, etc. _Jadre_, c'est _Zara_ en
      Dalmatie.

De ce fu fait testament et constitucion de garder paix et concorde entre
ses deulx fils. Et ce fu conform par le serment de tous ses barons. Aprs
ce, fist l'empereur chartre escripre qui fu envoie au pape Lon pour ce
qu'il la confermast par sa bulle et par la subscripcion de sa propre main.
Et l'apostole qui volontiers le fist la conferma si comme l'empereur meisme
la devisa. Aprs ce parlement se dpartit de Thodon et laissa ses deulx
fils chascun en son royaume, Loys en Acquitaine et Pepin en celuy de
Lombardie; le Rin et la Mozelle passa  nage[451]. Si s'en ala en la cit
de Coulongne[452]; l fist quarantaine et clbra la Rsurrection nostre
Seigneur.

      Note 451: _A nage._ En vaisseaux. Navigavit.

      Note 452: _Coulongne._ Il falloit: _Nimgue._ Noviomagus.

Aprs un petit de temps s'en ala  Ais-la-Chapelle. Ses osts assembla et
les livra  Charlot son fils pour ostoier en Esclavonie sur un gent qui
sont appelles Sorabiens, et habitent d'une part sur le fleuve d'Albe. A
eulx eut grant bataille: l fu occis Milduhoc le duc des Esclavons; deulx
chasteaux fermrent les Franois en cette voie, l'un sur le rivage d'un
fleuve qui a nom Sale, et l'autre sur le fleuve d'Albe. Et quant Charle eut
ainsi les Esclavons dompts et humilis, il retourna  son pre  tout son
ost qui lors estoit sur la rivire de Meuse en un lieu qui a nom Silli.

En celle anne meisme fist l'empereur assembler grans osts en Bavire, en
Alemaigne et en Bourgoigne, et les envoia en une ville qui est appelle
Behelm[453]. Grant partie de celle terre dgasta par feu et par occision,
puis s'en retourna sans grief et sans dommage.

      Note 453: _Behelm._ Bohme. _In terram Behemannorum._

En celle anne meisme il envoia Pepin le roy de Lombardie contre les Mores,
en l'isle de Corse, qui souvent destruisoient celle contre ainsi comme par
accoustumance. Mais ils ne l'attendirent pas; ains s'en retournrent quant
ils sceurent que celle navie venoit. Hadumare qui estoit comte de la cit
de Genes y fu occis, pour ce qu'il se combattit contre eus trop folement.
En ce temps retournrent les Navaroys et les Pampelunois  la loy des
Sarrasins; mais puis se repentirent et repairrent  la foy de sainte
glyse. Nicephore l'empereur de Constantinoble envoia derechief grant
navire par Nicete un de ses princes pour recouvrer, s'il peust, l'isle de
Dalmacie. Les messages qui j avoient est envoies prs de quatre ans avant
retournrent en la navie des Grieus. En celle anne clbra l'empereur la
Nativit de nostre Seigneur Jhsu-Crist  Ais-la-Chapelle.


III.

ANNEE: 807.

_De divers clipses de soleil et de lune en divers temps; des messages et
des prsens le roy de Perse. Coment l'empereur envoia Boucart, un des
comtes de son palais, pour deffendre l'le de Corse contre les Mores, et
coment ils furent desconfis. Puis coment un prince de l'empereur de
Constantinoble amena navies pour gaster Italie. Et du roy Pepin, coment il
ala contre luy, et coment ils donnrent trves l'un  l'autre, coment
l'empereur envoia Charlot contre Godefroi le roy de Danemarch, puis coment
cil Godefroi comenca  clore un pas de murs, de l'une mer  l'autre._


[454]En la quarte kalende de septembre de l'anne trespasse fu clipse de
lune. Lors estoit le soleil en la seizime partie du signe de la Vierge, et
la lune en la seizime partie du signe des Poissons. En celle anne droit
en la kalende de fvrier fu la lune dix-septime, quant l'estoile Jovis fu
veue trespasser ainsi comme par mi. Et en la tierce ide de fvrier fu
clipse de soleil en plain midi. Si estoit l'une et l'autre estoille en la
vingt-cinquime partie du signe qui est appell le Aquaire. Derechief fu
clipse de lune en la quarte kalende de mars; si apparurent en l'air
compaignies de merveilleuse grandeur[455]. Si estoit le soleil en l'onzime
partie des Poissons et la lune en l'onzime partie de la Vierge. Car
l'estoille de Mercure fu veue enmi le cours du soleil ainsi comme une
petite tache noire, en la seisime kalende d'avril; et, un pou devant,
avoit est moienne au centre de celle meisme estoille. Si fu veue en celle
manire par huit jours; mais l'en ne put savoir quant elle en yssit, pour
l'empeschement des nues.

      Note 454: _Eginh. Annal. A 807._

      Note 455: _Compaignies._ Le latin porte: Acies mir magnitudinis.

De rechief fut clipse de lune au mois d'aoust, en l'onzime kalende de
septembre, en la tierce heure de la nuit. Si estoit le soleil en la
cinquime partie de la Vierge, et la lune en la quinte partie des Poissons.
En telle manire fu la lune trois fois en obscurt, et le soleil une fois,
de septembre de l'an devant dit jusques au septembre d'aprs. Rabert, que
l'empereur avoit envoi en Orient, mourut en son retour. En ce point vint 
l'empereur Abdelle le message du roy de Perse, en la compaignie de deus
moines, George et Flix, messages  Thomas, le patriarche de Jhrusalem.
Cil Abdelle qui message estoit du roy de Perse aporta dons et prsens de
par son seigneur. C'est assavoir tentes et paveillons, et un tref de
merveilleuse grandeur et de trs-grant beaut; car il estoit de fine soie,
et le tref et les cordes enlumins de diverses coulours. Et si luy apporta
draps de soie riches et prcieux, et vaisseaulx plains de basme et
d'electuaires, confis de prcieuses espices et plains d'odeurs aromatiques.
Entre les autres prsens lui envoia unes orloges de lton, ouvres de
merveilleuse maistrie. En ces orloges estoit ordonn le cours des douze
heures du jour, et autant de pilonetes d'arain qui en la fin de l'eure
cheoient sur un timbre et le faisoient chanter et raisonner mlodieusement.
Moult d'autres soubtilets estoient en ces orloges qui trop seroient
longues  raconter: en la fin des douze heures sailloient hors douze
chevaliers par fenestres que ils ouvroient  leur yssir; et puis le
reclouoient par engin quant ils entroient dedens[456].

      Note 456: Il y a dans la cathdrale de Reims un horloge assez
      ancienne qui ressemble  celle-ci. Il est vrai qu'Eginhard dit
      positivement que l'horloge d'Abdalla toit une clepsydre.

Entre ces autres prsens luy apportrent deus chandeliers de cuivre grans
et merveilleusement ouvrs; et furent ces dons prsents  l'empereur 
Ais-la-Chapelle en son palais. Cil message et les deus moynes qui estoient
venus de par Thomas patriarche de Jhrusalem fist l'empereur demourer avec
luy une pice de temps: au dpartir, les honnoura moult de riches dons,
puis commanda qu'ils fussent conduis en Italie pour attendre temps
convenable pour passer.

En ce temps meisme envoia l'empereur Bouchart, un sien prince de son
palais, pour deffendre l'isle de Corse pour les Mores qui souvent la
dgastoient comme par acoustumance. Selon leur coustume estoient ils j
issus dehors Espaigne et estoient premirement entrs en Sardaigne. Aux
gens du pas s'estoient combatus; mais ils furent desconfis et perdirent
bien trois mille de leurs hommes. De l se mistrent  voilles tendues en
l'isle de Corse. Mais au port o ils arrivrent trouvrent le conte
Bouchart et sa mesnie tout appareillis de combatre. Ensemble combatirent.
Mais les Mores furent desconfis et chacis et perdirent moult de leurs
gens, et y retint le comte Bouchart treize de leurs nefs. En celle anne
trouvrent fortune contr'eulx meismes en tous les lieux o ils arrivoient;
et disoient que c'estoit pour ce qu'ils avoient, en l'anne devant dite,
soixante moynes perdus pris en l'isle de Patalaire[457] et vendus en
Espaigne: desquels aucuns retournrent puis en leur pas par la franchise
de l'empereur du pas.

      Note 457: _Patalaire._ Patalaria insula. C'est peut-tre les
      _Balares_.

En ce point fist la pais  Pepin, roy de Lombardie, le prince Nicte qui 
tout la navie de l'empereur de Constantinoble demouroit lors  Venise.
Trves donnrent l'un  l'autre qui dvoient demourer jusques au mois
d'aoust en suivant. A tant retourna en Constantinoble. Charles l'empereur
clbra la Nativit  Ais-la-Chapelle[458]. En celle anne fu l'yver mol et
plein de pestilences.

      Note 458: _Eginh. Annal. A 808._

Au nouvel temps retourna l'empereur en la cit de Noion[459]. L fist le
jeusne de la quarantaine et y clbra la Rsurrection, et puis retourna 
Ais-la-Chapelle. L luy fu nunci que le roy Godefroy de Dannemarch estoit
entr s contres des Abrodiciens, qui estoient en son aliance aussi comme
en sa garde. Pour ceste besongne envoia Charlot son fils au fleuve d'Albe,
 tout grant ost des Franois et des Saisnes, et luy commanda qu'il
contrestast  ce roy forcen, s'il vouloit entrer en Sassoigne. Mais la
chose avint autrement: car il se tint grant pice sur le fleuve d'Albe, et
prist aucuns des chasteaulx d'Esclavonnie; et au derrenier s'en retourna en
Dannemarch, au grand dommage de sa gent. Et tout eust-il chaci Dragon, le
duc des Abrodiciens, qui pas ne se fioit en son menu peuple, et eust-il
perdu un autre duc qui Gondelade avoit nom, et tout avoit-il fait deux
parties de la terre tributaire, si perdit-il toutes voies grant partie de
son ost, et un sien nepveu fils de son frre, et plusieurs autres hommes de
la cit qui furent occis  l'assault d'un chastel. Et Charlot, le fils de
l'empereur, qui contre luy avoit est envoie, fist tandis un pont sur le
fleuve d'Albe, son ost conduisit oultre, au plus tost qu'il put, sur deux
manires de gens qui sont appelles Livons et Smelgilde, pour ce que ces
deux peuples s'estoient soubsmis et alis aux Danois. Leurs rgions
destruist et gasta. Le fleuve d'Albe trespassa et se retraist en Sassoigne.

      Note 459: _Noion._ Il falloit _Nimgue_. Noviomagus.

En cel ost que le roy eut fait sur les Abrodiciens se mistrent les
Esclavons de leur volent, par l'ancienne haine qu'ils avoient sur les
Abrodiciens, et s'en retournrent en leurs marches  tout quanqu'ils en
pouvoient porter; mais avant que le roy Godefroy retournast de cel ost
destruisit-il un chastel qui avoit nom Empores[460] et soit sur le rivage
de la grant mer; en langue danoise estoit appelle Reric, grant profit
faisoit ce chastel  celle rgion pour le trespas des marchans du pas. Et
le roy Godefroi prit les marchans avec lui et les enmena par mer, et arriva
 un port qui a nom Liustorp.

      Note 460: _Empores._ C'est un contre-sens. _Emporium_ doit se prendre
      pour _march_, et le nom de celui-ci toit _Revic_.

En tant de temps comme il dmolira l, establit  clore de murs celle part
de son royaume par-devers Sassoigne, selon les bonnes et les devises des
deus royaumes; en telle manire que celle cloture de voit commencier  un
rigort de mer devers orient qui est appelle Ostalsar jusques  la mer par
devers occident. Et si devoit celle enceinte enclore tout le rivage d'un
fleuve qui a nom Egidoire, s-parties devers Acquilon. En toute celle
enceinte ne devoit avoir que une toute seule porte, par quoy les gens  pi
et  cheval et les charretes et les chars yssissent et entrassent. Celle
besongne commanda  ses ducs et  ses contes et  ses princes, et puis
aprs retourna en son pas.


IV.

ANNEE: 808/809.

_Coment Cardulphe le roy des Nordenbriens fut chaci de l'isle de
Bretaigne, et restabli arrires par le comandement de l'empereur; et coment
l'empereur des Grieux envoia de rechief sa navie contre Pepin pour
destruire Lombardie. Coment il s'en retourna sans riens faire. Coment le
roy Loys ostoia en Espaigne, et coment Godefroi, le roy des Danois,
s'escusa vers l'empereur de souspeon. Du concile que l'empereur assembla.
Puis coment il fonda une cit pour dfendre sa terre des estranges
nations._


Entre ces choses avint que Carduphe le roi des Nordenbriens[461] fut chaci
de l'isle de Bretaigne;  l'empereur  vint comme essilli de son rgne. La
raison pourquoy il estoit  luy venu luy compta, et l'empereur le fist
conduire  Rome, et de l retourna arrire en son pas, au conduit des
messages de l'empereur et de l'apostole, et fu ainsi rtabli par eulx dans
son royaume. Le message  l'apostole Lyon avoit nom Adulphe, dyacre estoit
et n de Sassoigne: et les messages l'empereur furent deux abbs, Orfride
le notaire, et Nantier abb de Saint-Omer.

     Note 461: _Carduphe, le roy des Nordenbriens._ Ou _Ardulphe_, roi de
     Northumberland. Les historiens anglais ne parlent pas du
     rtablissement de ce prince, avec l'aide de Charlemagne.

En ce point fist l'empereur fermer deux chasteaux par ses menistres sur le
fleuve d'Albe; bonnes garnisons y mist contre l'assault des Esclavons. A
Ais-la-Chapelle retourna. L clbra la Nativit et la Rsurrection nostre
Seigneur.

[462]L'empereur de Constantinoble et les Grieux qui tousjours ont envie
contre les Latins pour le nom et la dignit de l'empereur, envoia sa navie
derechief destruire la terre d'Italie. Premirement vint et arriva en
Dalmatie et puis en Venise. Tandis comme elle yvernoit l, une partie s'en
ala en une isle qui a nom Commacle[463]. Contre la gent et la garnison de
celle isle se combatirent. Mais vaincus furent les Grieux et rechacis en
Venise. Le maistre et le chevetain de celle navie qui Pons avoit nom
mettoit grant travail et grant entente envers le roy Pepin comment paix et
aliance fust conferme entre Grieux et Franois, aussi comme s ce ly fust
enjoint. Mais il s'en partit avant que la besongne fust affine, pour ce
qu'il s'apperceut que deux des ducs de Venise, Vulharenne et Benoist, luy
destourboient son propos et lui appareilloient agais par quoy ils le
peussent prendre.

     Note 462: _Eginh. Annal. A 809._

     Note 463: _Commacle._ C'est _Commachio_.

En dementiers que ces choses advinrent en ces parties, Loys l'un des fils
l'empereur qui roy estoit d'Acquitaine assembla ses osts et entra en
Espaigne. Une cit assist qui a nom Tourtouse, sur un fleuve qui a nom Hie.
Une pice de temps tint sige devant cette cit, et quant il vit qu'il ne
la pourroit prendre sans trop long sige, il retourna en Acquitaine. Aprs
ce que Cardulph le roy des Nordumbriens fust restabli en son sige par les
messages l'apostole et l'empereur si comme l'istoire de devant dit, un de
ces messages qui avoit nom Ardulphe fu pris ainsi comme il s'en retournoit;
mais tous les autres eschapprent sans grief, men fu en Bretaigne et
rachet par un des hommes le roy qui Cenuphes[464] avoit nom, et le roy le
dlivra et renvoia  Rome.

      Note 464: _Cenuphes._ Ou _Cenulphes_, roi de Mercie, mort en 819.

[465]Populanium, une cit de Toscane qui siet sur la mer fu robe et prise
en ce temps par une manire de Grieux qui sont appells Orobites. En ce
point yssirent d'Espaigne les Mores. En l'isle de Corse entrrent et
destruisirent une cit le jour de Pasques meisme. Nul homme n'y laissirent
fors l'vesque de la ville et aucuns vieillars malades.

     Note 465: _Populanium._ C'est _Piombino_.

Entre ces choses, Godefroy le roy de Danemarche manda  l'empereur par
marchans qu'il avoit oy dire qu'il estoit esmeu et courrouci vers luy,
pour ce qu'il avoit ostoi en l'anne devant sur les Abrodiciens, et qu'il
s'estoit vengi des dommages qu'ils luy avoient fait: puis manda que
volentiers se purgeroit vers lui de ceste chose, et bien monstreroit qu'ils
brisirent premirement les aliances qu'ils avoient  luy, avant qu'il
ostoiast sur eulx. Et puis requroit que un parlement fust pris de eulx
deux et de leurs princes oultre le fleuve d'Albe, en la marche des deulx
royaumes; si que les deux causes feussent l rentres et proposes devant
tous; et qui avoit tort l'amendast au jugement des barons. L'empereur ne
refusa pas le parlement; si l'accorda volentiers. Oultre le fleuve d'Albe
s'assemblrent les deulx parties au jour qui fu pris et les barons de
chascune part en un lieu qui est appelle Bardenflot. Moult de cas
proposrent les Danoys en la prsence l'empereur et les barons de France;
mais ils s'en dpartirent d'ambedeulx pars sans plus faire, si que celle
besongne demoura sans prendre fin. Et sans faille la vrit si estoit que
Trasque le duc des Abrodiciens avoit assembl osts et avoit appell les
Saisnes en son aide contre les Wiltzes; leurs terres et leurs villes avoit
gastes par feu et par occision; et puis qu'il eut ferm aliances au roy
Godefroy et qu'il eut baill son fils en ostage  l'empereur. Et quant il
fu retourn en sa terre, il assembla plus grant ost qu'il n'avoit fait
devant ce et leur destruisit la plus grant cit et la plus noble de la
contre Esmeldenge. Si fu tant enorgueilli de ses bonnes aventures qu'il
contraignit par force  venir en sa compaignie et en sa seigneurie tous
ceulx qui devant s'en estoient partis[466].

      Note 466: Toute cette phrase a t mal comprise. L'annaliste raconte
      des vnements postrieurs au parlement de Godefroi et Charlemagne.
      Trasco ver dux Abroditorum, postqum filium suum postulanti
      Godofrido obsiderat, collect popularium manu, et auxilio Saxonibus
      accepto, vicinos suos Wilzos adgressus, agros corum igne et ferro
      vastat. Regressusque domum cum ingenti prd, accepto iterm 
      Saxonibus validiori auxilio, Smeldingorum maximam civitatem
      expugnat.

Aprs ces choses, l'empereur se partit d'Ardenne et retourna 
Ais-la-Chapelle. Au mois de novembre qui aprs vint, assembla un conseil
d'vesques; l fu question faite et meue de la procession du Saint-Esprit.
Si la proposa premirement un moyne nomm Jehan de Jherusalem, et elle fu
dispute mais ne fu pas dtermine; ains fu envoi  Rome, au pape Lyon,
pour ce qu'il la feist dterminer. Porte fu par un vesque qui avoit nom
Bernart et par Adam abb de Saint-Pre-de-Corbie. En ce conseil meisme fu
meue une autre question de l'estat de l'glyse et de la conversation des
menistres de sainte glyse qui s offices servoient nostre Seigneur. Mais
rien n'en fu dtermin, car la question estoit trop grive si comme il leur
sembloit.

[467]En si trs-grant amour et en si trs-grant reverence eut l'empereur
saincte glyse, que tousjours la maintint et gouverna en toutes manires,
et aourna les glyses d'or et d'argent, de pierres prcieuses et de draps
de soie. Les offices des glyses vouloit qu'ils feussent administrs en tel
habit comme ils devoient estre; meisme des portiers ne voulloit-il pas
qu'ils administrassent en habit commun[468].

      Note 467: Ici notre traducteur quitte un instant les annalistes et
      revient  la vie de Charlemagne par Eginhard, chapitre 26.

      Note 468: Le texte d'Eginhard est plus clair. Sacrorum vasorum ex
      auro et argento, vestimentorumque sacerdotalium tantam in e
      (ecclesi Aquisgrani) copiam procuravit, ut in sacrificlis
      celebrandis ne janitoribus quidem, qui ultimi ecclesiastici ordinis
      sunt, privato habitu ministrare necesse fuisset. Je crois qu'ici
      Eginhard vouloit seulement dire que tous les officiers
      ecclsiastiques et mme les bedeaux et portiers de l'glise
      d'Aix-la-Chapelle, toient habills aux dpens de l'glise.

A Ais-la-Chapelle fonda une glyse en l'onneur de Nostre-Dame moult grant
et moult belle; le marbre et les colonnes fist apporter de Romme et de
Ravenne. Moult luy pesoit que les chantres et le service des glyses de
France se descordoient de l'glyse de Romme. Et pour ce qu'il vouloit
mieulx boire et puiser  la fontaine que au trouble ruissel envoia-il 
Romme deulx clers pour apprendre la manire et les chans des Romains. Ceulx
retournrent quant ils en furent sages. Par eulx fut introduite[469]
premirement la cit de Mes et aprs les glyses de France[470]. Tant avoit
grant cure des pouvres nostre Seigneur, que il ne soustenoit pas tant
seulement ceulx de son royaume, mais les pouvres crestiens qui habitent en
Auffrique, en gypte et en Surie; et meismement ceulx de Jerusalem estoient
conforts de ses aumosnes. Et pour ceste raison meisme l'amoient le roy
d'gipte et de Perse et d'autres rgions de payennie. Si dsiroit plus
leurs aliances pour ce que les pouvres crestiens qui mendioient  leur
povoir en eussent aucuns bnfices et aucuns alligemens. Par tout son
royaume et empire faisoit faire loyale justice par ses menistres. Si
compila et fist vint et neuf chappitres de lois[471].

      Note 469: _Introduite._ C'est--dire, instruite, initie.

      Note 470: _Eginhardi Vita Caroli-Magni, cap. 27._

      Note 471: _Chapitres de lois_, ou _Capitulaires_.

[472]Moult de choses furent contes  l'empereur de la ventance et de
l'orgueil Godefroy le roy de Dannemarche; pour ce se pena qu'il difieroit
une cit oultre le fleuve d'Albe, et mettroit garnison de Franois contre
les envaes et les assaus des estranges nacions. Pour ceste besongne furent
quis et assembls ouvriers en France et en Alemaigne, garnis et appareills
d'armes s mestier fust et de telle chose comme  telle oeuvre convient; et
fu command qu'ils fussent mens par Frise au lieu o celle cit devoit
tre commencie. Quant le lieu convenable  tele besoigne fut trouv,
l'empereur commanda au conte Egebert la cure de l'oeuvre, et qu'il
trespassast le fleuve d'Albe et pourpreist et ordonnast le sige de la
cit. Et ils la commencirent  garnir en la premire y de de mars. Droit
en ce point fu occis Trascon le duc des Abrodiciens en trason, en un
chastel qui a nom Reric[473]. Si cuida-l'en que ce fust par les gens
Godefroy le roy de Dannemarche.

      Note 472: _Eginh. Annal. A 809._

      Note 473: _Reric._ Ce _chastel_ est l'_Empoire_ ou march dont il est
      parl plus haut, Anne 808.


V.

ANNEE: 810.

_Coment Amor, le prvost de Saragoce, promist aux gens l'empereur qu'il se
rendroit  eux, luy et ses cits et ses chasteaux. Coment les Mores
d'Espagne entrrent au royaume de Sardaigne et destruirent l'isle de Corse.
Comment le roy Pepin de Lombardie assist Venise par mer. Coment l'empereur
o nouveles de la mort Pepin, le roy de Lombardie, et coment les messages
Nicephore, l'empereur de Constantinoble, prisrent congi; et coment
l'empereur envoia  luy ses propres messages._


En ce temps mourut Aureole, un conte qui habitoit s marches de France et
d'Espaigne, outre les mons de Pyrenne, entre la cit d'Osque et de
Sarragoce. Et Amor le prvost de Sarragoce saisist tantost son lieu et mist
garnison dedens ses chasteaulx[474]. Ses messages envoia  l'empereur et
luy manda qu'il voulloit estre soubs luy en sa seigneurie luy et les
siennes choses. Et pour ceste chose requist-il parlement aux gens
l'empereur.  Si promist-il  ceus qui pour ceste besoigne meisme eurent
est  luy envois qu'il feroit tout ce qu'il avoit promis  ce parlement.
Prins fu le parlement, mais la besoigne ne fu pas mene  fin par moult de
raisons dont l'istoire ne parle pas[475]. En ce temps fu clipse de lune en
la septiesme kalende de janvier. Les Mores d'Espaigne assemblrent navie,
au royaume de Sardaigne arrivrent premirement et puis en l'isle de Corse.
Presque toute la prindrent et gastrent, pour ce qu'ils n'y trouvrent
ainsi comme nul deffendeur. Pepin, l'ainsn fils de l'empereur, qui roy
stoit de Lombardie, assist la cit de Venise par terre et par eaue; et ce
fist-il par le conseil des plus grans de la cit meisme. La cit et toutes
ses appartenances receut en sa seigneurie; aprs conduisit celle meisme
navie pour gaster les rivages de la mer de Dalmacie. Mais Pol, qui estoit
chevetain de la navie d'Orient que l'empereur de Constantinoble avoit l
envoie pour destruire Italie, vint contre luy en l'aide des Dalmaciens.
Pour ce s'en retourna la navie au roy Pepin sans autre chose faire. En ce
temps mourut Huroltrude, l'ainsne des filles l'empereur, en la huitime
ide de juillet.

      Note 474: _Eginh. Annal. A 810._

      Note 475: La principale fut la ncessite dans laquelle le calife de
      Cordoue mit Amor ou Amoros de quitter Saragosse et Huesca, sa patrie.
      Voyez de curieux dtails sur Amoros, dans le livre de M. Reinaud:
      _Invasions des Sarrasins en France_. Paris, 1830. (Pages 118 et
      suivantes.)

En ce point demoura le roy  Ais-la-Chapelle, et proposoit  ostoier
hastivement sur Godefroy, le roy de Dannemarche, quant nouvelles luy furent
apportes que la navie des Danois de deux cens nefs estoit arrive en Frise
et que elle y estoit encore; si avoit j dgastes toutes les isles qui
sont sur le rivage de Frise. Les Danois estoient vainqueurs; ils avoient
fait les Frisons tributaires de cent livres d'argent qu'ils lui avoient j
pais; si en povoient j bien estre retourns en leur pas. Et sans faille
la vrit estoit telle, et les nouvelles disoient que le roy Godefroy avoit
amene celle navie en Frise.

De ceste chose fu moult l'empereur esmeu et en si grant esmay de ceste
besongne vengier qu'il envoia tantost ses courriers par toutes les
provinces de son empire pour ses osts assembler. Luy-meisme vint tantost 
tant de gens comme il peut avoir; et se pourpensoit de passer le Rin pour
attendre ses osts sur le rivage de Lippie.

Tandis comme il demouroit, mourut l'olifant que Aaron le roy de Perse luy
avoit envoi. A la parfin quant son ost fu assembl, il vint au plus
hastivement qu'il peut, droit au fleuve d'Alara[476]. Ses hberges fist
tendre sur le rivage de celle eaue en droit l o elle assemble au fleuve
de Wisaire. Ilec demoura pour or nouvelles de ses ennemis et pour or les
menaces de Godefroy le roy des Danoys. Car ce roy estoit si enfl d'orgueil
et si plain de vaine gloire pour les victoires qu'il avoit eues contre les
Frisons, qu'il se vantoit et disoit qu'il se combatroit contre l'empereur 
un jour nomm en champ de bataille. Endementiers que l'empereur demouroit
en ce lieu luy furent apportes nouvelles de diverses parties. Luy fu cont
pour voir que la navie des Danois qui Frise avoit dgast s'en estoit
retourne, et le roy Godefroy occis d'un sien sergent meisme. Mais la
raison de sa mort ne raconte pas l'istoire. Et si luy refut cont que les
Wiltzes avoient pris le chastel de Robuqui qui siet sur le rivage d'Albe.
En ce chastel estoit Heudes, un message l'empereur, et plusieurs des
Saisnes orientaux. Si luy fu cont que son fils Pepin le roy de Lombardie
estoit trespass de ce sicle en l'uitiesme ide de juillet. Et si luy fu
dit au derrenier que deux lgacions estoient  luy venues de deulx parties,
pour confirmacion de paix. L'une partie fu de par l'empereur de
Constantinoble, l'autre de par l'aumacour de Cordes[477] en Espaigne. Les
deulx messages retint-il honnourablement: des besoignes de Sassoigne
ordonna  sa volent et puis retourna en France. En cel ost fu si grant
pestilence de bues et de bestes aumailles que  peine en demoura-il un
seul, et non mie l tant seulement, mais par toutes les provinces de
l'empire. A Ais-la-Chapelle vint l'empereur au moys d'octobre. Les devant
dis messagiers ot, et conferma paix et amour  Nicphore l'empereur de
Constantinoble, et Abulas[478] le roy de Cordes. La cit de Venise que son
fils Pepin le roy de Lombardie avoit prinse, l'an devant dit, rendit 
l'empereur de Constantinoble, et receut le conte Henri[479] que Abulas le
roy de Cordes luy rendit et que Sarrasins avoient prins, long-temps avoit.

      Note 476: _Alara._ L'_Aller_, qui se jette dans le Weser.

      Note 477: _L'aumacour de Cordes._ L'mire de Cordoue.

      Note 478: _Abulas_, ou _Abulafer_. C'est une corruption du mot arabe
      _Almodaffer_ (le victorieux), surnom d'Hackam, mir de Cordoue. Voy.
      Reinaud, _Invas. des Sarrasins, p. 3_.

      Note 479: _Henry._ Le latin varie beaucoup ici suivant les
      manuscrits: _Heimricum_, _Haimrichum_, _Adimrichum_.

[480]Moult dsiroit cil Nicphore empereur de Constantinoble qu'il eut la
paix et l'amour de l'empereur, ainsi comme Micheau et Lon et les autres
devant luy avoient eu. Souvent lui envoioient leurs messages de leur
volent, pour confermer paix et aliance. Si cuidoit bien qu'ils le fissent
plus pour paour que pour amour. Et pour ce qu'il avoit nom d'empereur, ils
l'avoient suspeconneux et doubtoient qu'il ne leur tollist leur empire. Car
 ce temps estoit la fiert et la puissance des Franois si grant qu'elle
estoit doubtable aux Grieux et aux Romains.

      Note 480: _Eginhardi Vita Caroli, cap. 16._

En celle anne fu clipse de lune et de soleil par deux fois; la septiesme
ide de juin et la seconde kalende de janvier. En celle anne yssirent les
Mores d'Espaigne et gastrent toute l'isle de Corse.

En cel an, Abderame, le fils Abulas le roy des Cordes, chaa Amor de la
cit de Sarragoce, et cil s'en fouit par force et se retraist en la cit
d'Osque. Aprs la mort le roy Godefroy de Dannemarche, Aminge son frre
receut le royaume; paix et aliance conferma  l'empereur Charlemaines[481].
Arsaphie le message l'empereur de Constantinoble prist congi et se
dpartit de court. Avec luy envoia l'empereur ses propres messages pour
telle raison comme celluy estoit venu. Ces messages qui furent l envois
furent ainsi nomms: Haydon vesque de Basle, Hue le conte de Touraine,
Hayons un Lombart n de la cit d'Acquile, Woleris duc de Venise, et Lon
n de Szille. Celluy Lon renvoioit l'empereur en son pas par sa volent,
car il s'en estoit  luy fouy, dix ans avoit j passs, au temps qu'il
demouroit  Romme. A l'autre qui avoit nom Hayons fu command qu'il
retournast  son seigneur en Constantinoble qui devant l'avoit ost de son
honneur et de son estat par son meffait.

      Note 481: _Eginh. Annal. A 811._


VI.

ANNEE: 811.

_Coment les princes de France et de Dannemarche assemblrent pour confermer
la paix entre Aminge le roy et l'empereur; et coment l'empereur envoia
trois paires d'ost en trois parties. Coment les Franois desconfirent les
Huns, et coment les Huns resquirent terre pour habiter. Coment l'empereur
ala  Boulogne pour voir sa navie. Des presens Aminge le roy de
Dannemarche. De la mort Charlot, l'ainsn fils de l'empereur.
De la mort au roy Aminge. Coment Nicphore, l'empereur des Grieux, fu
occis, et coment l'empereur envoia son neveu  grant ost contre la navie
d'Aufrique et d'Espaigne qui devoit venir en Italie._


La paix qui estoit ferme entre l'empereur et Aminge le roy de Dannemarche
fu tant seulement jure; si ne put estre autrement conferme  celle fois,
fors que les parties firent serement; pour ce qu'ils ne povoient pas
aisment assembler, par la grievet de l'yver et pour les chemins qui
estoient prilleux  chevaucheurs. Mais quant la nouvelle saison fu venue,
dix des plus nobles hommes de chacune partie assemblrent par accort sur le
fleuve d'Egidore[482]. L fu la paix conferme par serement et par ostages,
chascun selon la manire de son pas. Les Franois qui de par l'empereur y
furent envoies estoient ainsi nomms: le comte Walac fils Bernart, le comte
Wodon, le comte Buchart, le comte Voroque, le comte Bernart, le comte
Egibert, le comte Thierry, le comte Albon, le comte Ostdag et le comte
Guimans. De la partie des Danois furent Hancuins, Enguadon, frre le roy
Aminge, et les autres furent les plus nobles de leurs gens: Offres, par
surnom Urdmuille, Vuastran, Samon, Hurim, Offrin fils Heiligen, et Offres
de Scanove, Aoves et Elbi.

      Note 482: _Egidore._ C'est l'_Eyder_, rivire de Danemarck qui se
      perd dans mer d'Allemagne.

Quant l'empereur eut ainsi paix conferme aux Danois et il eut tenu gnral
parlement, selon sa coustume, il devisa son ost  Ais-la-Chapelle, pour
aler en trois parties de son royaume; l'une outre le fleuve d'Albe pour le
pays gaster; ceux qui l alrent refermrent le chastel de Hobuqui[483] qui
sict sur la rivire d'Albe que les Wiltzes avoient abatu l'anne devant; la
seconde envoia en Pannonie, pour afiner la guerre des Huns; et la tierce
envoia en Bretaigne pour punir la desloyaut des gens du pas.

      Note 483: _Hobuqui_, ou _Hobuochi_. Suivant Lambecius, ce fort toit
      bti sur l'emplacement de la ville de _Hambourg_.

De ces trois parties retournrent ses osts  grans victoires et  grans
despouilles de leurs ennemis. Les Huns qui autrement sont appells Avares
eurent si longuement maintenue la guerre contre les Franois, que ils
furent amenusiez de nombre et de force; et ceus qui pour gloire acquerre
souloient les autres nacions envar et guerroier ne se povoient plus aider.
Car toute leur gloire et toute leur noblesse chayt et prit en celle
derrenire bataille; tous leurs trsors et toutes leurs richesses qu'ils
avoient amasses  tousjours et acquises par leurs grans victoires vindrent
s mains des Franois. Si ne recorde l'en pas que France feust oncques si
enrichie par nulles victoires de tantes manires de richesces. Tant
estoient les Avares afoiblis qu'ils ne povoient mais souffrir les assaus n
les envaes des Esclavons; ainsi requistrent  l'empereur une terre pour
habiter qui a nom Sabbarie[484]. La demourrent en telle manire qu'ils
estoient, sous la seigneurie des Franois, sans nom de roy et de royaume.

      Note 484: _Sabbarie._ La mme que la ville de _Zagrabie_, dans la
      Basse-Hongrie, sur la Save, suivant Lambecius. On a dj vu plus haut
      tout cet alina, extrait du 13me chapitre de la _Vita Caroli Magni_.
      La dernire phrase semble emprunte aux _Annales Fuldenses, A 805_.

[485]A Boulongne sur la mer ala l'empereur pour veoir la navie qu'il avoit
command  faire en l'an devant dit. Une tour qui eut est anciennement
faitte sur le port, pour prendre enseigne et adresce[486] aux nefs qui par
la mer aloient, refist et restaura, et commanda que le feu y fust allum
chascune nuyt  plus hault, pour ce que les desvois se adreassent celle
part,  la clart de la lumire. Et aucuns veulent dire que Jules Csar la
fist faire aprs ce qu'il eut France conquise, pour passer en Angleterre,
et l'appella la tour d'Ordre[487]. De Boulongne s'en ala l'empereur  une
ville qui siet sur le fleuve d'Escaut et est appelle Gant. L vit les nefs
et les gales qui estoient faittes j pour la devant dite navie. A
Ais-la-Chapelle retourna entour le moys de novembre, mais avant qu'il y
parvenist encontra-il Alvin et Hebyn, les messages Aminge le roy de
Dannemarche, qui de par leur seigneur lui apportaient prsens et paroles
d'amour et de concorde. A Ais-la-Chapelle le attendoient autres messages
d'Esclavonnie, Kanizance prince des Huns, Thudum et mains autres nobles
hommes du peuple des Esclavons qui habitent sur la Dynoe. Tous se
pouroffrirent devant l'empereur, par le commandement des chevetains des
osts qui avoient est envois en Pannonie.

      Note 485: _Eginh. Annal. A 811._

      Note 486: Voici le lexie latin: Farumque ibi ad navigantium cursus
      dirigendos antiquits constitutam restauravit, et in summitate ejus
      nocturnum ignem accendit. C'est, comme on va le voir, la fameuse
      _Tour d'Ordre_, clbre dans les _Chansons de geste_, et qui subsista
      jusqu' la fin du XVIIme sicle. Il est probable que son nom
      d'_Ordre_ toit une corruption du mot _ardens_.

      Note 487: Cette dernire phrase est de notre traducteur, et justifie
      encore ce que l'on a dit si souvent de la coutume qu'avoient nos
      anciens historiens de rapporter  _Jules Csar_ tous les travaux
      excuts par ordre des anciens empereurs romains. Caligula passe avec
      un peu plus de raison pour le premier fondateur de la _Tour d'Ordre_.

Entre ces choses mourut Charles l'ainsn des fils l'empereur en la seconde
ide de dcembre[488]. Cel yver demoura l'empereur  Ais-la-Chapelle.

      Note 488: L'annaliste se tait sur les circonstances de la mort de
      Charles ou Charlot. Le rcit des romanciers auroit-il un fondement
      historique?

[489]En ce temps mourut Aminge le roy des Danoys. Sigefroy qui eut est
nepveu le roy Godefroy de Dannemarche, qui devant Aminge eut est au rgne,
et Amlom le nepveu Heriol estrivrent ensemble pour le royaume. Accorder ne
pouvoient que l'un d'eulx rgnast; leurs osts assemblrent et se
combatirent: en celle bataille furent tous deux occis. La partie Amlom qui
eut victoire prist les deux frres Heriol et Raganfroy si les couronna tous
deux. A ce s'accorda la partie desconfite, pour ce qu'ils ne le povoient
contredire. En celle bataille montrent dix mille neuf cens et quarante
personnes.

      Note 489: _Eginh. Annal. A 812._

En ce temps fu occis Nicephore l'empereur de Constantinoble en la guerre
qu'il menoit contre les Bulgres. Mainte noble victoire eut eue et maintes
grans batailles eut fornies en son temps. Aprs luy receut l'empire un sien
gendre qui avoit nom Michiau. Les messages l'empereur Charlemaines qui au
temps Nicephore eurent l est envois receut et conga; ses propres
messages l'vesque Michiel, Thodoine et Asaphie renvoia  l'empereur pour
confermer paix et aliances. A Ais-la-Chapelle vindrent en la prsence
l'empereur; profondment s'inclinrent, et en langue de Grec l'appellrent
Basile. Ce fut le salut qu'ils luy rendirent selon leur manire. La forme
de l'aliance receurent par escript. Congi prindrent  tant et s'en
retournrent  Romme. Le libelle de celle aliance receurent de l'apostole
Lyon qui les conferma par son seel.

En ce temps assembla parlement l'empereur  Ais-la-Chapelle. Bernart son
nepveu, fils le roy Pepin, envoia en Lombardie; et pour ce que parolles
estoient que la navie d'Espaigne et d'Aufrique devoit arriver pour dgaster
Italie, il commanda Balan, le fils Bernart, son oncle qu'il i fust
tousjours avec luy jusques  tant qu'il veist s c'estoit voir ou mensonge.
Vrit fu toutes voies qu'elle vint, ainsi comme renomme l'avoit devant
consonn; l'une partie arriva en Sardaigne et l'autre en Corse.

En ce temps meisme arriva une navie de Danois (qui sont appells Normans)
en une isle qui a nom Irlande, et marchise  Escoce. Aux gens du pas se
combatirent, mais ils furent desconfis et occis en partie; et le remenant
s'en fouyt  grant meschief en leur pas. Paix et concorde fut faitte entre
l'empereur et Abulas roy des Sarrasins, et entre luy et Grimoart le duc de
Bonivent; par telle condicion que lui et sa terre feussent en sa subjection
et qu'il paieroit chascun an par manire de truage vingt et cinq mille
souls d'or[490].

      Note 490: C'est de ce tribut long-temps pay  la France que vient
      l'expression proverbiale tant prodigue dans nos anciennes posies de
      l'_Or de Bonivent_.--_Truage_ ou _treuage_, form de _tributum_, ou
      plutt du verbe _tribuere_.

En ce temps envoia l'empereur ses osts contre unes gens qui sont appells
Wiltzes. Paix firent et donnrent ostages Heriol et Raganfroy de
Dannemarche requistrent par leurs messages paix et concorde, et prirent 
l'empereur qu'il envoiast Aminge leur frre que il tenoit par devers luy.

En celle anne fu clipse de soleil en la premire ide de may, entre l'eure
de midi et de nonne.


VII.

ANNEE: 813.

_Coment l'empereur fist ordonner le service de sainte Eglyse au royaume de
France. Et puis, coment il assembla concile et fit disputer de la
procession du Saint-Esperit. Des messages que il envoia  Michiau,
l'empereur de Constantinoble. Et coment il accompagna  l'empire son fils
Loys. Coment ils firent assembler cinq conciles au royaume de France, en
divers lieus, pour amender l'estat de sainte Eglyse. De la desconfiture
Michiau, l'empereur des Grieux, et coment Crumas, le roi de Bulgrie, fu
desconfit devant Constantinoble._


L'empereur qui moult estoit ententif et curieux  maintenir et accroistre
l'estat de sainte glyse fist cerchier les escriptures des sains Pres
anciens. Et en fist extraire et compiler les leons qui affrent  chascune
feste de l'an, par la main et par l'estude de Pol son diacre[491].

      Note 491: _Pol_ ou _Pous_. Sans doute _Paul-Diacre_. Je n'ai pas
      retrouv le texte latin de cette phrase, dans les annalistes.

Gnral parlement fist assembler  Ais-la-Chapelle en l'an de l'incarnation
huit cent et neuf; l fut disput derechief de la procession du
Saint-Esprit, et comment la rgle de crestient tesmoigne et afferme
certainement le Saint-Esprit venir du pre et du fils gaument, sans
cracion et sans gnracion, d'une consubstancialit et d'une coternalit.
Le nom et la manire de la procession[492] du Saint-Esprit nous enseigne
saint Jehan en l'Apocalipse, quant il dit ainsi: L'ange me monstra un
fleuve d'eaue vive resplandissant comme cristal, qui yssoit du throsne de
Dieu et de l'Aignel.

      Note 492: _De la procession_, ou _dont procde_.--Presque tout cet
      alina a dj t insr  sa place, sous l'anne 809.

[493]Celluy yver se tint l'empereur  Ais-la-Chapelle. Au nouveau temps
envoia Amalhaire l'arcevesque de Tresves et un abb qui Pierre avoit nom 
Michiau, l'empereur de Constantinoble, pour conformer aliances. Gnral
parlement assembla. Son fils Loys, le roy d'Acquitaine, manda; la couronne
impriale luy assist au chief, voiant tous ses barons, et le fist
paronnier et compaignon de tout l'empire. A Bernart son nepveu qui fils
eut est le roy Pepin donna le royaume de Lombardie, et voult qu'il feust
appell roy.

      Note 493: _Eginh. Annal. A 813._

Aprs commanda que conciles fussent clbrs par toute France, pour amender
l'estat de saincte Eglyse. L'un fu fait en la cit de Maience; le second en
la cit de Rains; le tiers en la cit de Chaalons; le quart en la cit
d'Orlans; le quint en la cit d'Arle-le-Blanc. Puis fist rciter en plain
consistoire des barons les corrections et les constitutions qui eurent est
faittes en chascun des conciles. Et qui l'exemplaire en vouldra trouver et
avoir, si le quiere en ces cinq cits devant dictes, j soit ce que
l'exemplaire en fut retenu s escrins du palais. De ce parlement, fuient
envois aucuns des barons de France et de Sassoigne, oultre le fleuve
d'Albe, s marches des Normans qui l'empereur avoient requis de paix et de
concorde, par tel si que Aminge le frre le roy que l'empereur tenoit fust
rendu. Au lieu dtermin assembls furent; si furent seize d'une part et
seize d'autre. La paix qui entre eulx courut conformrent par serement et
ainsi receurent les Danois le frre de leur roy.

En ce temps n'estoient pas les deux roys de Dannemarche en leurs terres,
mais estoient als ostoier en une cit qui a nom Westerfort. Celle rgion
estoit s derrenires parties de leur royaume, entre Occident et
Septentrion, vers la fin de Bretaigne encontre bise. Le peuple et le prince
de celle contre ne leur vouloient obir n estre en leur subjection.
Toutesvoies, quant ils les eurent dompts et soubsmis, ils retournrent en
leur pas et receurent leur frre qui leur eut est rendu. Mais assez tost
aprs ce que ils furent retourns, le fils le roy Godefroy qui devant eut
rgn et plusieurs nobles hommes de Dannemarche qui en autre pas aloient
et estoient en essil, leur appareillirent bataille. A la partie des deux
roys se tint le commun de tout le royaume et grant nombre d'autre gent qui
 eulx aplouvoient de toutes parts; bataille firent et les chacirent assez
lgirement hors du royaume.

Les Mores d'Espaigne qui l'isle de Corse avoient prise et dgaste s'en
retournrent par mer. Mais Hirmengaire, le comte de Spolitaine, leur bastit
un aguait  un destroit, et prist huit de leurs vaisseaux; si trouva dedens
cinq cens Corsiens et plus qu'ils enmenoient pris. Aprs avint que les
Mores qui de ceste honte et de cest dommage se vouldrent vengier
s'assemblrent et entrrent en Toscane. Une cit dgastrent qui a non
Cencelle[494] et une autre qui est appelle Nice en la contre de Narbonne.
Aprs arrivrent et entrrent en Sardaigne;  ceulx du pas se combatirent,
mais furent desconfis et chacis et s'en fouyrent  grant dommage de leurs
gens. Michiau l'empereur de Constantinoble se combatit en ce temps contre
unes gens qui sont appells Bulgres. Et pour ce que fortune luy fu
contraire  celle bataille et qu'il n'eut pas victoire de ses ennemis, il
se dsespra. Puis qu'il fu retourn en Constantinoble il laissa l'empire
et devint moyne[495]. Aprs lui receut la dignit Lyon qui fu fils Barde le
patrice. Aprs ces choses avint que Crumas le roy de Bulgrie monta en trop
grant orgueil, pour ce qu'il avoit occis Nicphore, l'empereur de
Constantinoble, et l'empereur Michiau desconfi et chaci de Messie[496].
Pour ce mena son ost devant la cit de Constantinoble et mist ses tentes
devant les portes. Un jour chevauchoit par devant les murs de la cit plus
follement et plus despourvuement que mestier ne luy fust. Quant l'empereur
aperceut sa folie, il issit hors soudainement. En ce poignis[497] fu le
roy Crumas griefvement navr; et il s'en fouit arrires en son pas luy et
tout son ost[498].

      Note 494: _Cencelle_, ou _Centocelle_. C'est _Civita-Vecchia_.

      Note 495: _Devint moine._ L'entre en religion toit le suicide du
      temps.

      Note 496: _Messie._ Moesie.

      Note 497: _Poignis._ Lutte. De _pugna_, et _pugnatio_.

      Note 498: Ici s'arrte le texte des Annales d'Eginhard, si ce n'est
      qu'elles mentionnent encore  l'anne suivante la mort du grand
      empereur. Le reste de notre second livre est traduit du chap. XVII de
      la _Vita Caroli-Magni_.

L'empereur appareilla navie contre les Normans et fist faire nefs et autres
vaisseaux de ls les fleuves de Gaule et Alemaigne qui chient en la mer,
par devers Septentrion. Et pour celle gent qui souvent s'embatoient s
marches de France parmi les fleuves, fist-il clorre et garnir de
forteresces les pons et la terre des fleuves, pour que celle gent n autres
robeurs n'y peussent entrer. Ce meisme fist-il en la province de Narbonne
sur les rivages des fleuves, par devers midi et par tout le rivage d'Italie
jusques  Romme, pour les Mores d'Espaigne qui j avoient appareill navies
pour ces contres destruire. Et pour ce garanti-il tout ce pas de griefs
dommages; Lombardie des Mores, France et Alemaigne des Normans qui oncques
en son temps dommage ne luy firent: fors que les Mores destruirent une fois
une cit qui a nom Cencelles; et les Normans en Frise aucunes isles qui
sont prs du rivage de France et d'Alemaigne.


_Ci fine le second livre des gestes le fort roy Charlemaines._




CI COMENCE LE TIERS LIVRE
DES FAIS ET DES GESTES
LE FORT ROY CHARLEMAINES.

       *       *       *       *       *


I.

ANNEE: 800.

_Des glyses et autres difices que l'empereur difia; de ses femmes et de
ses enfans. Coment il fut nourri et introduit. Puis parole d'un sien fils
de bast, qui avoit nom Pepin, coment il fist conspiration contre son pre
et de la vengeance des traitres._


[499]Si fier et si puissant come vous avez o estoit l'empereur en
acroistre son royaume et en plaissier[500] et soubmettre ses ennemis, et
assiduement ententif  guerroier en toutes les parties du monde en un
meisme temps; si ne demouroit pas, pour ce, qu'il ne fust curieux des
oeuvres de misricorde. Car il difia glyses et abbaes en divers lieux,
en l'onneur de Dieu et au proffit de s'ame: aucuns en commena et aucuns
en parfist. Entre les autres, fonda l'glyse de Ais-la-Chapelle de oeuvre
merveilleuse, en l'onneur de nostre dame sainte Marie. En la cit de
Maience fist un pont sur le Rin de cinquante pis[501] de long, car tant
a le fleuve de large l endroit. Mais ce pont ardit un an avant qu'il
mourust; n puis ne put estre reffait, pour ce qu'il mourut trop tost.
Si r'avoit-il en propos qu'il le refist tout de pierre. Divers palais
commena en divers lieux d'oeuvres merveilleuses et cousteuses: un en
fist prs de la cit de Maience, de ls une cit qui a nom Geleham. Un
autre en la cit[502] sur le fleuve Wahalam. Si commanda par tout son
royaume aux vesques et  ceulx  qui les cures en appartenoient que
toutes les glyses et les abbaes qui estoient cheues par vieillesce
fussent refaites et appareillies. Et pour ce que ceste chose ne feust
mise en oubli n en nonchaloir, il leur mandoit expressment par ses
messages qu'ils accomplissent son commandement.

      Note 499: _Eginhardi vita Caroli Magni, cap. XII._ Le commencement de
      ce livre repose sur des documents authentiques, et principalement sur
      la vie de Charlemagne par Eginhard.--_Si fier estoit._ C'est--dire,
      _quelque fier que ft_. Le peuple a gard cette ancienne forme de
      langage.

      Note 500: _En plaissier._ Maltrater, accabler.

      Note 501: _Cinquante._ Il falloit _cinq cents_. Quingentorum
      passuum. La version rdige dans les premires annes de
      Philippe-le-Bel, et dont j'ai parl dans la dissertation du premier
      volume, ne commet pas cette faute. (Voy. _Msc. du roi_, n 8396,
      f. 46 v).

      Note 502: _En la cit._ Le nom de la ville Noviomagum, _Nimgue_,
      est oubli dans tous les Msc.

[503]La premire de ses femmes fu fille le roy Desier de Lombardie. Celle
prist-il par l'enortement de la roy ne Berthe sa mre, puis la laissa-il;
mais l'en ne sceut pourquoy. Aprs en espousa une autre qui avoit nom
Hildegarde. Femme estoit de grant noblesse et ne du lignage de Souave.
Trois fils eut de celle dame: Charles, Pepin et Loys; et autant de filles:
Rustrude, Berthe et Gisle. Trois autres filles eut: Theodore, Hirtrude et
Rotade. Deux en eut d'une sienne femme qui eut nom Fastarde ne de
Germenie, et la tierce d'une meschine de qui l'istoire ne parle mie.

      Note 503: _Eginh. Vita Caroli Magni, cap. XVIII_.

La tierce de ses femmes eut nom Leodegarde. Mais de celle n'eut-il nuls
enfans n hoirs. Aprs sa mort eut trois meschines; Gersonde ne de la gent
de Sassoigne; de celle eut-il une fille qui Adaltrux fu appelle. La
seconde fu Rgie: de celle eut deux fils, Dreue et Hue. Et la tierce eut
nom Aldalinde, de laquelle il eut un fils qui Thierri eut nom. Sa mre la
royne Berthe tint tousjours  grant honneur; si grant rvrence luy portoit
que tant comme il vesquit il n'y eut oncques entr'eulx paroles n
contens[504], fors tant seulement quant il laissa la fille Desier de
Lombardie qu'il avoit prise par son conseil. Aprs la mort Hildegarde sa
bru[505], plaine de jours mouru; mais avant, vit au palais la mesnie son
fils multiplie de fils et de filles  grant nombre qui de luy estoient
yssus. Le corps fist l'empereur porter en l'glyse mon seigneur saint Denis
en France, l la fist enterrer, coste  coste du roy Pepin son pre. Une
soeur avoit l'empreris qui avoit nom Gisle; en sainte conversation vivoit
et avoit fait le veu de chastet ds le temps de son enfance. Moult
l'empereur l'aimoit et lui portoit grant honneur. Morte fu avant sa mre et
enterre au moustier o elle conversoit.

      Note 504: _Contens._ Contentions, disputes.

      Note 505: _Sa bru._ La bru de Berthe.

[506]Tous ses enfans, fils et filles faisoit l'empereur introduire,
premirement, s libraux sciences, ainsi comme luy meisme avoit est
introduit. Et quant les fils estoient de tel age qu'ils povoient souffrir
la paine de chevauchier, si leur faisoit apprendre l'us d'armes et de
chacier s bois, selon la coustume de Franois. Les filles faisoit
introduire en toutes manires d'onnestet, et commandoit qu'elles
entendissent  la fois  filer et  ouvrer de soie, pour ce qu'elles ne
s'abandonnassent trop  oyseuse.

      Note 506: _Eginh. Vita Caroli Magni, cap, XIX_.

De tous ses fils ne perdit que deux, tant comme il vesquit: Charles et
Pepin le roy de Lombardie; et Ruotrude l'ainsne de ses filles que
Constentin l'empereur des Grieux avoit espouse. Cil Pepin laissa un fils
qui avoit nom Bernart, et cinq filles: Aldechilde, Atulle, Gondre,
Bertarde et Thodarde. Tant monstra le roy aux enfans, aprs la mort leur
pre, la paix et la misricorde de son cuer qu'il laissa le fils rgner
aprs le pre, et les filles fist garder et nourrir en son palais tout
ainsi comme s ce fussent ses propres enfans.

La mort de ses deux fils et de sa fille qui estoit empereris de
Constantinoble souffrit paciemment[507], selon la grant vertu de son cuer;
mais toutes voies la piti et l'amour qu'il avoit  eulx le contraingnit
jusques aux larmes.

      Note 507: _Paciemment._ Il y a dans Eginhard: pro magnanimitate qu
      excellebat, mins patienter tulit. Il faut croire que le _mins_
      toit effac dans la leon dont notre traducteur se servoit, mais son
      bon sens lui fit rparer cette faute par le _toutes voies_ suivant.

En ce temps mourut l'apostole Adrien. En si grant amour l'avoit que quant
sa mort luy fu nuncie, il en fist aussi grant dueil com s'il eust perdu
son pre ou le plus chier enfant qu'il ust. En amitis estoit bien
attremp et assez lgirement les recevoit[508]; saintement gardoit et
cultivoit en amour ceulx qu'il aimoit. Si grant cuer eut tousjours de ses
enfans nourrir qu'il ne mangea oncques sans eulx n ne chevaucha: quant il
estoit en estranges terres, les fils chevauchoient avecques luy, les filles
alloient aprs un pou, mais ce n'estoit pas sans compaignie de gens  pi
et  cheval qui especiaulment estoient establis pour eulx garder. Moult
estoient belles et moult les amoit: si fut-ce une merveille que oncques
nulle n'en voult marier  homme estrange n prince, fors l'ainsne qui fu
donne  Constantin, l'empereur de Constantinoble. Ainsi les garda
tousjours en son palais; car il disoit qu'il ne pourroit vivre sans eulx.
Si avint-il qu'il en ot aucunes fois mauvaise renomme; mais il avoit le
cuer si dbonnaire et si pacient qu'il s'en dportoit ainsi comme s'il n'en
fust en nulle souspeon.

      Note 508: Notre chroniqueur est ici bien loin de la prcision et de
      l'lgance d'Eginhard. Erat enim in amicitiis optim temperatus, ut
      cas et facil admitteret et constantissim retineret, colebatque
      sanctissim quoscumque hc affinitate sibi conjunxerat.

Un fils avoit qui Pepin avoit nom, qui n'estoit pas n de femme espouse.
De cestuy n'a pas encore l'istoire parl n faitte mencion[509]. Moult
estoit bel de vis[510], et de corps estoit laid pour une boce qu'il avoit
sur le dos. Comme le roy estoit en Bavire o il yvernoit et appareilloit
bataille contre les Huns, il fist conspiration contre son pre et s'alia
contre luy  aucuns des barons de France qui l'avoient mis en esprance. Le
roy sceut la trason. Les traitres dampna selon les loys des chiefs
perdans[511]; son fils rendit[512] en une abbae  sa requeste meisme.

      Note 509: _N faitte mencion._ C'est Eginhard, l'auteur de la _Vita
      Caroli Magni_ qui parle ainsi, mais notre traducteur en a dj parl
      au livre prcdent.

      Note 510: _Vis._ Visage.

      Note 511: _Des chiefs perdants._ Entranant _la peine capitale_.

      Note 512: _Rendit._ Rendit moine.

[513]Avant ceste trason, y en avoit-il une autre plus grant faite contre
luy-meisme. Quant la chose fu descouverte, il fist prendre les traitres:
aux uns creva les yeux, les autres dampna par esil. Et oncques nul n'en
fist occire, fors trois tant seulement qui au prendre se mistrent 
deffense. Occis furent, car ils ne povoient autrement estre pris. Si furent
aucuns qui distrent que la royne Fastarde fu cause du fait de ces deux
conspiracions et que l'empereur feust alin de sa dbonnairet naturelle,
quant il se consentist aux parolles et  la cruault de la royne; car l'en
savoit bien qu'il estoit de si bonne manire par nature qu'il aivoit
l'amour et la bonne volent  tous. Et oncques en sa vie, en son royaume,
n'en estranges terres, ne put-on dire sur luy une note de cruault sans
raison.

      Note 513: _Eginhardi Vita Caroli Magni, cap. XXI._


II.

ANNEE: 800.

_De la charit qu'il avoit vers les plerins, de sa quantit et des
accidents de sa personne. Puis de son habit et de sa manire de vivre; puis
de ses meurs et coment il estoit sobre et attempr._


Homme fu plain de grant charit vers estranges gens et vers plerins
meismement; si grand cure avoit de les recevoir et tant y en venoit et si
souvent, que la multitude ne sembloit pas estre  charge au palais tant
seulement, mais partout le royaume de France. Mais le bon roy qui avoit la
bonne renomme quant au monde, tout ne feist-il pas force, aussi
attendoit-il le mrite, quant en ce  Dieu; pour ce ne luy estoit  charge
n  grief[514].

      Note 514: Je doute que notre traducteur comprit mieux sa phrase que
      celle d'Eginhard. Voici cette dernire: Ipse tamen, pr magnitudine
      animi hujusce modi pondere minim gravabatur, cm etiam ingentia
      incommoda laude liberalitatis ac bon fam mercede compensaret.

[515]Homme fu de grant corps et de fort estature et non mie trop grant.
Sept pis avoit de long,  la mesure de son pi; le chief avoit rond, les
yeux grans et gros et si clers que quant il estoit courrouci, ils
replandissoient comme escarboucle[516], le ns avoit grant et droit et un
pou hault par le milieu. Brune chevelure, la face vermeille lie et
alegre[517]; de si grant force estoit qu'il estendoit trois fers de cheval
tous ensemble lgirement, et levoit un chevalier arm sus sa paume, de
terre jusques  mont. De Joieuse son espe coupoit un chevalier tout arm;
de tout nombre estoit bien tailli. Six espans avoit de ceint sans ce qui
pendoit dehors la boucle de sa courroye.

      Note 515: _Eginhardi vita Caroli Magni, cap. XXII._

      Note 516: _Et si clers que etc._ Cette circonstance n'est pas
      mentionne dans Eginhard. Quant  son nez, le biographe se contente
      de dire: Naso paululm mediocritatem excedente. Ces deux derniers
      mots ont tromp le traducteur.--_Brune chevelure_--Canitie pulchr.

      Note 517: La fin de cet alina n'est pas dans Eginhard.

En estant et en sant, estoit personne de grant authorit, jasoit ce qu'il
eust le chief un pou mendre que droit, et le ventre plus gros; mais la
droite mesure et la bonne disposicion des autres membres celoit ce qui l
messant estoit. Fier estoit en alant; bien sembloit grant homme et noble
en toutes manires; clere voix avoit et plus clere ce sembloit qu'il
n'appartenoit  son corsage.

Tousjours fu santis[518], fors en tour quatre ans avant qu'il mourust.
Lors le commencirent  prendre fivres et autres maladies et  la parfin
clocha-il d'un pi. Ds-lors commena-il  user de son conseil plus que de
celuy aux phisiciens; [519]si fu dommage, car il en mourut ains ses jours.
Aussi comme contre cuer les avoit, pource qu'ils luy faisoient mengier
chairs cuites en eaue et luy deffendoient les rostis qu'il mengeoit
volentiers, comme il avoit tousjours accoustum.

      Note 518: _Santis_, en sant.

      Note 519: _Si fu domage._ Cette rflexion bienveillante pour les
      mdecins n'est pas d'Eginhard.

Acoustumement chevauchoit en chasant en bois, selon la coustume des
Franois, car  paine est-il nacion qui autant en sache. En bains chaus
naturelement se dduisoit, [520]et noioit mieulx que nul autre ne feist.
Et, tout pour ce, fist-il faire une sale et uns bains  Ais-la-Chapelle, o
il demoura jusques  la fin de sa vie. Et ses fils faisoit baingner
avecques luy et non mie seulement ses fils, mais ses barons et ses princes;
et aucunes fois grant tourbe des sergens qui le gardoient; si que ils
estoient bien cent ou plus telle fois avecques lui. [521]De robes se
vestoit  la manire de France. Emprs sa char usoit de chemises et de
famulaires de lin[522]: par dessus vestoit une cote ourle de soie,
chausses et soullis estrois chausoit. En yver, vestoit un garnement
fourr de piaus de loutre ou de martre. Tousjours avoit l'espe ceinte,
dont le pomiaus estoit d'or ou d'argent, et le baudri d'un tissu de soie.
Si en ceignoit deux[523], mesmement s haultes festes et quant il venoit
messages d'estranges terres. Estranges manires de robes tant feussent
belles ne voult oncques vestir, fors une fois tant seulement qu'il vestit
une cote et un mantel  la guise de Romme  la prire l'apostole Adrien.
Mais aux grans festes solenneles avoit un garnement tissu  or et solliers
 pierres prcieuses. Aux autres jours avoit petit de diffrence entre son
habit et l'habit commun du peuple[524].

      Note 520: _Noioit._ Nageoit.

      Note 521: _Eginhardi Vita Caroli Magni, cap. XXIII._

      Note 522: _Famulaires._ Feminalibus lineis. Cela rpond assez bien
       nos _caleons_.

      Note 523: _Deux._ Les leons imprimes portent _gemmato_ au lieu de
      _geminato_ qu'a lu notre traducteur. Il faudroit donc,  la place de
      _deux_, mettre _de gemmes_. (Une pe dont le pommeau toit garni
      de perles.)

      Note 524: _Eginhardi Vita Caroli Magni, cap. XXIV._

En mengier et en boire estoit moult attremp, et plus en vins que en
viandes, comme celluy qui merveilleusement haioit yvresse en toutes
personnes. De viande ne se povoit pas si abstenir comme il faisoit de vin,
car il se plaignoit aucune fois que le jeusner le grevoit.

Aux grans festes mengeoit petit, et lors tenoit-il grant court plnire de
diverses manires de gent; acoustumement estoit chacun jour servi de
quatre mets tant seulement, sans le rost dont les veneurs le servoient. Et
de ce mengeoit-il plus volentiers que de nul aultre. A son mengier faisoit
lire aucuns rommans ou aucunes anciennes histoires des princes
anciens[525]. Moult oioit volentiers les livres de saint Augustin et
meismement ceulx qui sont intituls _de la cit de Dieu_. Si sobre estoit
en vin et en aultre breuvage que pou avenoit qu'il beust plus que trois
fois au mengier.

      Note 525: Quoique mal traduit, ce passage est assez heureusement
      rendu: Inter coenandum, aut aliquod acroama aut lectorem audiebat.
      Legebatur histori et antiquorum res gest. _Acroama_ est videmment
      un jongleur, un homme qui faisoit un rcit, ou jouoit une pice. Il
      eut fallu au lieu de _faisoit lire romans_, mettre: _faisoit rciter
      romans ou lire, etc._

En est aprs mengier prenoit aucun fruit, ou pomme ou poire, et puis
buvoit une seule fois. Despoiller et deschaucier se faisoit aussi bien
comme par nuit, et se dormoit et reposoit deux heures ou trois. s grans
nuis d'yver avoit telle manire de vivre qu'il rompoit son dormir quatre
fois ou cinq en une meisme nuit, non mie tant seulement en veillant, ains
se chauoit et vestoit; et venoient ses princes devant luy. Et s le
sneschal du palais[526] avoit nul plait qui sans luy ne peust estre
dtermin, tantost faisoit venir les parties s elles estoient prsentes,
et donnoit sentence aprs la cognoissance de la cause. Si avenoit souvent
qu'il ne dlivroit pas tant seulement une seule besongne, mais toutes
celles qui lendemain devoient estre dlivres par devant luy au palais.

      Note 526: _Le seneschal._ Comes palatii.

[527]En loquence toit paisible[528] et abundant et appertement dlivroit
et manifestait par paroles quanques il voulloit. Si n'avoit pas tant
seulement langue franoise[529], mais savoit plusieurs languages que il
avoit apris en son enfance[530]. Entre les autres avoit le latin si prest
et si  main qu'il le parloit aussi lgirement comme franois; mais le
grec entendoit-il mieux qu'il ne parloit. Si emparl[531] et sage estoit en
parolles qu'il sembloit que ce feust un grant clerc et un grand maistre;
clerc estoit-il voirement; Car il fu introduis s librales sciences, si
comme nous dirons cy-aprs. Il escripvit lui-meisme les chans de diverses
chanons que l'en chante des fais et des batailles des anciens roys[532].
Il mist noms aux doze moys selon la langue Tyoise. Il mist noms propres aux
doze vens, car avant ce, ils n'estoient nomms que les quatre vens
cardinals.

      Note 527: _Eginhardi Vita Caroli Magni, cap. XXV._

      Note 528: _Paisible._ Variante: _prt;_ le latin porte _copiosus_. Ce
      qui s'accorde assez mal avec l'adjectif _paisible_.

      Note 529: _Franoise._ Patrio sermone, dit Eginhard, c'est--dire:
      langue tudesque, celle que les Franois n'avoient point encore
      oublie.

      Note 530: _En son enfance._ Ces derniers mois ne sont pas dans
      Eginhard.

      Note 531: _Emparl._ Ce mot toit sinonyme de disert, loquent.

      Note 532: _Eginhardi Vita Caroli Magni, cap. XXIX._ Item barbara et
      antiquissima carmina quibus veterum regum acta ac bella canebantur,
      scripsit memorique mandavit. Il en fut de ces vers comme des lois
      dont Eginhard nous apprend, dans la phrase prcdente, que
      Charlemagne avoit fait, pour la premire fois, crire les formules
      consacres depuis un temps immmorial. En dpit des prcautions de
      Charlemagne, les pomes _tyois_ ou tudesques ne nous sont pas
      parvenus. On peut raisonnablement supposer qu'ils partagrent le sort
      de la langue nationale, et qu'ils se transformrent graduellement en
      _pomes romans_; puis, quand leur mtamorphose fut accomplie, on les
      crivit pour la premire fois dans la nouvelle langue, sous le nom de
      _Chansons de geste_.


III

ANNEE. 800.

_De son sens et de sa lettreure. Coment clergi vint en France par Alcuin,
son maistre, et des deux moines Escos qui enseignrent les gens de
sapience, pour l'amour de Nostre-Seigneur. Coment il honora toujours
l'Eglyse de Rome, et d'aucunes incidences._

[533]Les grans clers et mesmement les matres des ars libraux tenoit en
grant honneur; les ars et les maistres aimoit pour ce qu'il en savoit, car
il en eut assez apris en sa jeunesse[534]. En ce temps estoit l'estude de
thologie et de philosophie ainsi comme toute mise en oubli, et les estudes
de la divinit[535] ainsi comme entre laissies toutes. Si avint en son
temps, comme Dieu l'eut ordonn devant, que deux moynes d'Escoce arrivrent
en France; si estoient passs oultre avec marchans de la Grant-Bretaigne.
Ces moynes estoient merveilleusement sages s choses corporeles et s
divines escriptures. Preudomes estoient; n'autre marchandise ne menoient
fors qu'ils dsiroient que le monde feust enseign et introduit de leur
doctrine. Pour ce preschoient entre eulx deulx par chascun jour au peuple:
S aucun est convoiteus d'apprendre science, si viengne  nous et
apreingne. Si longuement et si persvramment crirent parmy le monde o
ils aloient, que tout le monde s'enmerveilloit; et cuidoit aucuns qu'ils
fussent fols et desvs[536].

      Note 533: Le commencement de ce chapitre est encore extrait de la
      _Vita Caroli Magni, d'Eginhard, cap. XXV_.

      Note 534: Ici notre traducteur quitte Eginhard et s'attache au moine
      de Saint-Gall, qui crivit deux livres intituls: _De gestis Caroli
      Magni regis Franc. et imp. libri duo_. Le moine adressa cet ouvrage
      en 883  l'empereur Charles-le-Gros. Je sais bien que les rudits le
      traitent avec beaucoup de mpris; ils se fondent sur quelques fables
      videntes, sur quelques fautes palpables de chronologie, pour
      rvoquer en doute tous les autres rcits et, pour ainsi dire, toutes
      les autres dates. Il faut se contenter de remarquer que ce moine
      crivoit dans un ge avanc, soixante-neuf ans aprs la mort de
      Charlemagne; qu'il jouissent de quelque considration, puisqu'il
      adressoit son travail au petit-fils du hros de la France; enfin
      qu'il se reprsentoit Charlemagne, non pas d'aprs le type de
      grandeur que nous nous faisons, mais d'aprs celui que ses
      contemporains comprenoient. Un demi-sicle aprs sa mort, Charlemagne
      toit dj un tre surnaturel. Nous retrouvons dans le moine de
      Saint-Gall moins la physionomie de Charlemagne que l'expression de
      l'opinion publique vers la fin d'un sicle dont Charlemagne avoit
      encore clair les premires annes.

      Note 535: _Divinit._ Thologie. Les Anglois ont conserv ce mot dans
      le mme sens.

      Note 536: _Desvs._ gars. (Hors de la voie.)

La nouvelle en vint  l'empereur qui tousjours avoit aim sapience.
Hastivement furent mands, et quant ils furent devant luy, il leur demanda
si c'estoit voir qu'ils eussent sapience? et ils luy respondirent qu'ils
l'avoient et qu'ils estoient prts de la donner, au nom de nostre Seigneur,
 tous ceulx qui la requerroient.

Aprs il leur demanda quel loier ils voulloient avoir de ce faire? et ils
respondirent que nulle riens fors seulement lieux convenables  ce faire et
gens soubtiles et engigneuses et nettes de pchi, et la soustenance du
corps tant seulement, sans laquelle nul ne peut vivre en ceste mortelle
vie. Quant l'empereur ot ce, il fu raempli de joie, car c'estoit une chose
que il dsiroit moult.

Premirement les tint avec luy une pice de temps, jusques  tant qu'il lui
convint ostoier en estranges terres, sur les ennemis; lors commanda que
l'un qui Climent avoit nom demourast  Paris. Enfans fist querre, fils de
nobles hommes, des moyens et des plus bas, et commanda que on leur
admenistrast quanques mestier leur seroit; lieux et escoles leur fist faire
convenables pour apprendre. L'autre envoya en Lombardie et luy donna une
abbae de Saint-Augustin de ls la cit de Pavie, pour ce que tous ceulx
qui voudroient aprendre sapience alassent en ce lieu[537]. Quant Albin, par
surnom Alcuin[538], qui Anglois estoit et demouroit encore en son pais, o
dire que l'empereur retenoit les sages hommes qui  luy venoient, il quist
une nef et passa en France et vint  l'empereur, et mena avec luy aucuns
compaignons. Cil Albin, Alcuin par surnom, estoit homme exercit et sage en
toutes escriptures sur tous ceulx de son temps; et ce n'estoit merveille,
car il avoit est disciple le trs sage Bde qui aprs saint Grgoire fu le
plus excellent exposeur des saintes Escriptures. L'empereur, tant comme
vesquit, le tint tousjours entour luy, fors quant il luy convenoit aler en
armes contre ses ennemis. L'abbae de ls Tours qui est appelle
Saint-Martin luy donna, pour ce qu'il se reposast l et aprist ceulx qui de
luy vouldroient aprendre, jusques  tant que l'empereur feust retourn.
Tant multiplia et fructifia sa doctrine  Paris et par tout son royaume
que, Dieu merci! la fontaine de doctrine et de sapience est  Paris ainsi
comme elle fu jadis  Athnes et  Rome.

      Note 537: _Monach. S. Gall. lib. I, cap. II._

      Note 538: _Par surnom Alcuin._ Cette parenthse est du traducteur.

Et comme il fu si grant philosophe et si merveilleux maistre en toutes
escriptures, si estoit-il de haulte vie et aourn de moeurs et de vertus. De
luy aprist l'empereur moult de sciences librales, si l'appelloit son
maistre et se nommoit son disciple. Mais en l'art de grammaire fu son
maistre Pierre le Pisan. Plus ententivement s'estudioit l'empereur en l'art
d'astronomie et du cours des estoiles que en nulle autre science.

[539]La religion de la foy crestienne cultiva et garda dignement et
saintement. En l'glyse que il fonda  Ais-la-Chapelle, en l'onneur de
Nostre-Dame, mist colompnes de marbre qu'il fist venir de Rome et de la
cit de Ravenne pour ce qu'il ne les povoit avoir d'autres lieux.

      Note 539: _Eginhardi Vita Caroli Magni, cap. XXVI._

L'glyse frquentoit au matin et au soir, et par nuit aux matines sans
nulle paresce, et mettoit grant estude que l'office de sainte glyse feust
en grant rvrence. Les ministres admonestoit souvent qu'ils ne
souffrissent nulle deshonnestet n nulle ordure. La manire de chanter et
de lire amenda, comme cil qui bien s'en savoit entremestre; mais il ne
lisoit nulle fois en l'glyse n ne chantoit, fors en commun aucunes fois
et en basse voix[540]. Sur tous autres lieux avoit en mmoire et en
rvrence l'glyse de Saint-Pre de Romme. Moult y donna grans richesces en
or et en argent, en soye et en pierres prcieuses. Aux apostoles meisme
envoia souvent grans dons. Tout le temps qu'il rgna comme empereur mist
grant peine et grant estude que la cit de Romme feust en tel estat et en
telle authorit comme elle avoit est anciennement. En quarante et sept ans
qu'il rgna la visita quatre fois tant seulement.

      Note 540: _Eginhardi Vita Caroli Magni, cap. XXVII._

[541]La raison pourquoy il y ala la derrenire fois si fu pour refourmer et
mettre en paix l'glyse de Romme qui moult estoit trouble; (car les
Romains avoient trop laidement traiti le pape Lon et luy avoient les
yeulx crevs et la langue coupe[542]. Mais nostre Seigneur Dieu luy rendit
sa langue et ses yeulx par miracle si comme istoire tesmoingne ailleurs que
cy, plus plainement). L demoura le roy tout cet yver. La dignit de
l'empire ne receut pas de sa volent: pour ce dist-il le jour de son
couronnement que s'il eust sceu le conseil de l'apostole tout feust-il
grant feste et sollennelle comme le jour de Pasques, il ne feust j entr
en l'glyse le jour.

      Note 541: _Eginhardi vita Caroli Magni, cap. XXVIII._

      Note 542: Cette parenthse n'est pas traduite d'Eginhard.

[543]Incidence. En ce temps estoient moynes en l'glyse Saint-Martin de
Tours, si comme saint Ode abb raconte. Ces moynes vivoient trop
dlicieusement, et avoient robes de soie et souliers dors. Bien monstra
nostre Seigneur que leur vie ne luy plaisoit pas. Car deulx anges entrrent
en leur dortoir quant ils dormoient; l'un tenoit une espe nue et voulloit
ceulx occire que l'autre luy monstroit au doit; un seul en eschapa qui pas
ne dormoit;  l'ange qui tenoit l'espe dist: Je te conjure de Dieu le
tout puissant que tu ne m'occies mie. Ainsi eschapa. Ce moustier donna
puis l'empereur  celuy Alcuin son maistre dont nous avons dessus parl.
Abb en fu et la gouverna puis, toute sa vie.

      Note 543: J'ignore d'o celle incidence est traduite.--_Ode._
      Variantes: _Oedes_,--_Eudes_.


IV.

ANNEE: 800.

_De la perscution qui avint outre mer aux crestiens et des messages
l'empereur de Constantinoble; de la sentence de leurs lettres; de l'avision
l'empereur des Grieux par quoi il admonestoit l'empereur et monstroit par
raisons que il devoit emprendre la besogne._


[544]Au temps de ce prince, avint en la terre d'oultre-mer une grant
perscution  la crestient; car les Sarrasins entrrent en la terre de
Surie. La cit prisrent, le saint spulcre et les sains lieux violrent, et
le patriarche chacirent hors qui estoit homme de grant sainctet et de
parfaite religion, et luy firent moult d'ennuis et de tourmens. Toutes
voies, si comme  Dieu plut en qui grant fiance il avoit eschapa-il de
leurs mains et autres personnes avec luy. En Constantinoble s'enfouit 
Constantin l'empereur et  son fils Lon. A pleurs et  larmes leur compta
la grant douleur et la grant perscution qui en la terre d'oultre-mer
estoit avenue; comme les felons Sarrasins avoient la cit prise, le
spulcre ordoi[545] et les autres sains lieux de la cit dsols, les
chastiaux et les cits du royaume prises, les champs gasts et le peuple
occis en partie et partie men en chtivoison. Et tant avoient fait de
honte  nostre Seigneur et de perscutions  son peuple, qu'il n'estoit pas
cuer d'homme crestien qui n'en deust estre dolent et courrouci. Dolent fu
l'empereur de ces nouvelles. A ce fu la chose accorde,  la parfin, par
une vision qui avint  l'empereur Constantin si comme nous vous dirons cy
aprs, que ce meschief et ceste douleur seroit mande  Charlemaines,
l'empereur des Romains. La haute renomme de ses moeurs et de ses fais
estoit l espandue par toutes les parties d'Orient. Quatre messages
eslurent-ils pour ce message fournir dont les deux furent crestiens et les
deux aultres Hbreux. Les deux crestiens furent Jehan vesque[546] de
Naples, et David archeprestre de Jhrusalem.

      Note 544: A compter de ce chapitre, le rcit n'est plus fond que sur
      des traditions postrieures au rgne de Charlemagne. Les unes se
      rattachent  son prtendu voyage  Jrusalem, les autres 
      l'expdition d'Espagne que couronna la dfaite de Roncevaux. Les
      traducteurs les plus anciens des _Chroniques de France_, Nicolas de
      Senlis et le mnestrel du comte de Poitiers, n'ont admis dans leur
      compilation ni l'une ni l'autre de ces traditions populaires, et ils
      ont imit en cela la retenue d'Aimoin. C'est la troisime version des
      _Chroniques_ (celle qui parut au commencement du  rgne de
      Philippe-de-Valois) qui d'abord accorde sa confiance  la relation de
      Turpin. Cependant elle ne traduisit pas encore la chronique fabuleuse
      intitule dans le manuscrit de Saint-Germain, aujourd'hui cott
      n 1085: _Descriptio qualiter Carolus-Magnus clavum et coronam
      Domini  Constantinopoli Aquisgrani attulerit, qualiterque Carolus
      calvus hoec ad Sanctum-Dyonisium retulerit_. C'est le moine de
      Saint-Denis qui, peu de temps aprs, garantit l'authenticit de cette
      _Chanson de geste_, en lui donnant place dans les _Grandes
      chroniques_. Quel que peu de fondement historique qu'elle ait, la
      tradition du voyage de Charles toit dj fort ancienne  l'poque o
      notre traducteur s'empara de sa lgende latine. Les jongleurs la
      rcitoient et la chantoient dans toute l'Europe plus d'un sicle
      auparavant, et M. Fr. Michel vient d'en publier l'une des curieuses
      leons, sous le titre anglois de: _The travels of Charlemagne to
      Jrusalem and Constantinople. Paris, Techener, 1836_. Son opinion est
      que le manuscrit de Londres qui lui en a fourni le texte, sans doute
      fort corrompu comme tous les textes anglois des anciens pomes de
      France, peut remonter au commencement du XIIme sicle. Bien plus:
      avant M. Michel, l'abb de La Rue avoit prtendu dans ses _Bardes,
      Jongleurs et Trouvres_, tome II, page 25, que le mme pome toit du
      commencement du XIIme sicle; mais les raisons sur lesquelles il
      fondoit son opinion ne m'ont pas paru concluantes. Ce ne seroit pas
      la seule fois que l'abb de La Rue auroit pris pour une marque
      d'_anciennet_ les formes du dialecte anglo-normand, conserves en
      Angleterre long-temps aprs qu'elles toient tombes en dsutude en
      France, et mme en Normandie. En tous cas, nous pouvons du moins
      assurer que le Msc. de Saint-Germain, avec lequel nous avons
      confront cette partie de la Chronique de Saint-Denis, remonte aux
      premires annes du XIIme sicle pour le moins. Le texte en est
      surcharg de corrections marginales et interlinaires, lesquelles
      semblent plutt modifier le fond du rcit que redresser les
      inattentions du copiste.

      Note 545: Ordoi. Sali, _rendu ord_.

      Note 546: _Evesque._ Sacerdos.

Et estoit ce Jehan homme religieux, et simple comme coulon[547]. Et David
estoit homme loyal, droiturier et plain de la paour nostre Seigneur. Et les
deux messages hbreux Isaac et Samuel. Ce Samuel estoit vesque de leur loy
et de grant religion en leur manire; sage en parole et emparl en deux
manires de langages. Ysaac estoit de grant sens en leur loy. Les deux
crestiens Jehan et David portoient la chartre o le mandement estoit
escript par la main du patriarche Jehan, scell par le commandement
l'empereur Constantin. Et les deux Hbreux apportoient la chartre
l'empereur scelle de son propre scel. Mais la sentence des deux estoit
ainsi comme toute une.

      Note 547: _Coulon._ Pigeon, colombe.

La teneur de la charte le patriarche Jehan estoit telle. Jehan, sergent
des sergens, patriarche de Dieu en Jhrusalem. Et Constantin empereur des
parties d'Orient  trs-noble roy d'Occident Charles-le-Grant et puissant
vainqueur et tous jours auguste, soit empire et rgne en nostre Seigneur;
amen. La grce de la doctrine des apostres est venue jusques  nous
resplendissant de la grant clart de paix; et tant a espandu de grce et de
liesce s cuers des hommes crestiens qu'ils devroient tousjours loer nostre
Seigneur. Nous-meismes recongnoissons bien que nous devrions espciaument
regehir et reconnoistre plus abundanment sa grce et sa misricorde.

Moult nous esjouissons en nostre Seigneur, selon ce que nous avons enquis
de tes meurs et de tes fais, de ce qu'il nous convient rendre loenges 
Dieu en sa bont et en sa pacience. De ce avient-il doncques que tes
travaux et tes faits sont termins et fenis bnreusement: car tu aimes
paix en ton cuer; et pour ce que tu l'aimes, tu la treuves, tu la gardes
en souveraine charit.

Saches donc, trs-cher sire, que les paiens ont fait si trs-grant dommage
 nostre Seigneur s parties de Jhrusalem que nul crestien ne le devroit
souffrir. Je meisme suis gett du sige o mon seigneur saint Jacques jut
premirement, par le commandement nostre Seigneur, et mains crestiens
occis, mains pris et mis en chtivoison; et ce qui est moult plus grande
douleur, le spulcre nostre Seigneur ordoy et soulli et chu s mains des
Sarrasins. Pour tels griefs et pour semblables nous convient mander et
escripre le besoing de la crestient,  toy qui es prince et puissant; que
toutes ces choses peuvent estre amandes par toy,  l'aide de nostre
Seigneur. Et pour ce mandons nous  toy par escript, qui es le plus
puissant et le plus renomm de tous les princes crestiens, que tu en faces
aler renomme  tous nos frres, prlas et princes; et non mie tant
seulement  ceux de tes provinces, mais  tous ceux qui  toy marchissent
et qui  toy sont joings par amour et par familiarit. Et bien sachent tous
que qui aider et secourre ne nous vouldra, qu'il attende la cruele sentence
du jugement. Et si sache chascun qu'il n'a point de ferme constance en son
lieu s'il souffre que le spulcre nostre Seigneur o il fu trois jours et
trois nuis, pour nostre rdempcion, soit villainement traiti par les
flons mescrans. Si ne doit nul cuider qu'il doie porter sans paine ce
qu'il aura v[548]  nostre Seigneur, en si grant besoing; car c'est
orgueil et despit quant ce n'est veng et amend, qui est contraire et
honte  nostre Seigneur.

      Note 548: _V._ Refuse.

Que te diroie plus? Mains autres griefs semblables te pussions mander et
escripre; mais nous sommes empeschiez par douleur et par larmes.

Telle estoit la sentence de la chartre au patriarche Jehan, que les deux
chrestiens apportoient; et celle de la chartre l'empereur Constantin que
les deux Hbreux apportoient toit telle[549].

      Note 549: Chaque phrase de cette lettre est rapporte dans le Msc.
      Saint-Germain, d'abord dans un langage imaginaire, puis en latin.
      Voici le langage qui nous semble imaginaire, et son prambule: Sed
      sacr Constantini imperatoris et epistol patriarch una et cadem est
      prope sententia. Imperatoris autem exemplar hoc est: _Ayas Anna bonac
      saa Caiibri milac Pholi Ansitan Remuni segen Lamichel bercelin fade
      abraxion fativatium. Hoc est:_ Constantini, etc.

Constantin et Lon, son fils, empereurs et rois des parties d'Orient,
mendres[550] de tous et  paine dignes d'estre empereurs,  trs-renomm
roy des parties d'Occident, Charles le trs-grant, soit puissance et
seigneurie bneureusement[551]. Trs-chier ami Charles-le-Grant, quant tu
auras ces lettres veues et leues, saches que je ne te mande pas pour dfaut
de cuer, n pour dfaut de gens n de chevalerie; car j'ay aucunes fois eu
victoires sur paens avec moins de chevaliers et de gens que je n'ay; je
les ay bouts hors de Jhrusalem qu'ils avoient prise deux fois ou trois;
et par six fois les ay vaincus et chacis de champ,  l'aide nostre
Seigneur, et mains pris et mains occis.

      Note 550: _Mendres._ Moindres.

      Note 551: Avant cette phrase est encore une tirade double de la
      premire, qui est prsente comme le texte original de la traduction
      latine que l'on fait suivre. Il faut encore remarquer que la lettre
      du patriarche et celle des empereurs finissent galement par deux ou
      quatre phrases rimes avec intention, et que le chroniqueur de
      Saint-Denis n'a pas traduites. Ainsi voici la fin de celle de
      l'empereur: Nil opus est ficto--Domini quo visio dicto--Ergo dicto
      tene fundum.--Domini prcepta secundum. On diroit que ces
      conclusions rimes toient alors destines  remplacer nos formules
      finales pistolaires.

Que te diroie-je plus? Il convient que tu sois ammonest certainement par
moy de Dieu, non pas par mes mrites; mais par les tiennes,  parfaire si
grande besoingne. Car une avision m'advint, par nuit nouvellement,
endementiers que je pensoie comment je pourroye envar ces Sarrasins.
Tandis corne j'estoie en telle pense et je prioie  nostre Seigneur qu'il
m'envoiast secours, je vi soubdainement ester un damoisel devant mon lit,
qui m'appella par mon nom moult bellement, un petit me bouta[552], et me
dit: _Constantin, tu as acquis aide  nostre Seigneur, de la besoingne que
tu as emprise; il te mande par moy que tu appelles en ton aide le grand
Charlemaines de France, deffendeur de la foy, de la paix de sainte glyse._
Lors me monstra un chevalier tout arm de haubert et de chauces, un escu 
son col, l'espe ceinte; l'enhoudeure[553] en estoit vermeille une lance
blanche en son poing. Si sembloit,  chief de pice[554] que la pointe
rendist flambe tout ardant; et il tenoit en sa main un heaume d'or; et par
semblant estoit vieil et avoit longue barbe. De moult bel voult[555] estoit
et de grant estature; le chief avoit blanc et chanu, et les yeulx
resplandissans comme estoile. Dont l'en ne doit pas cuider que ces choses
ne soient faittes et ordonnes par la volent nostre Seigneur.

      Note 552: _Me bouta._ Me toucha.

      Note 553: _L'enhoudeure._ La poigne. Manubrium.

      Note 554: _A chief de pice._ Au bout du compte.

      Note 555: _Voult_ ou _Volt_. Visage.

Et pour ce que nous avons certainement enquis quel homme tu es et de quex
meurs et de quex faits, nous nous esjouissons en nostre Seigneur, et luy
rendons grces en tes merveilleux faits, en ton humilit et en ta pacience.
Si suis en certaine esprance que la besoigne sera fine en prosprit par
tes mrites et par ton travail; car tu es deffendeur de paix, et la quiers
par grant dsir; et quant tu l'as trouve, tu la gardes et nourris en grant
amour et en grant charit.

Saches-tu, trs-chier sire, que les paens ont fait si trs-grant honte et
si grant dommage  Dieu en Jhrusalem, que nul fal crestien ne le devroit
souffrir longuement; mais tu peux bien amender lgirement toutes ces
choses  l'aide nostre Seigneur; et pour ce qu'il ne semblast que nous
voulsissions soubsmettre[556] les mrites de ta charit, escripvons-nous
ces choses  toy que Dieu a sur tous esleu. Que te diroie-je plus? Tu as
moult de raisons par quoy tu dois tantost obir au commandement nostre
Seigneur. Qui est cil qui tantost ne doie faire ce que Dieu luy mande?
Haste-toi donc, noble roy auguste, d'accomplir la volent et le
commandement nostre Seigneur; que tu ne soyes coulp vers luy de trop
longue demeure. Car cil qui va contre les commandemens de Dieu ne pourra
eschiver la coulpe de l'inobdience.

      Note 556: _Soubsmettre._ Ce mot signifie ddaigner, ne pas tenir
      compte.

V.

ANNEE: 800.

_Coment les messages trouvrent l'empereur  Paris, et coment l'empereur fu
dolent des nouvelles qu'il vit s lettres; de la response des barons;
coment l'empereur et les barons murent; et coment il revint  droite voie
au bois, pour le chant de l'oisel._


Tant eurent les messages err[557] qu'ils vindrent en la cit de Reims, et
tout droit alrent  Paris l o ils cuidoient l'empereur trouver, si comme
on leur avoit fait entendre en la voie. L leur fu dit certainement qu'il
n'y estoit pas, et qu'il avoit conduit son ost en Auvergne contre aucuns de
ses princes. En la cit demourrent deux jours, pour eulx reposer et pour
ce espciaument que Jehan, vesque de Naples, l'un des messages crestiens,
estoit un petit deshaiti au pis et en la teste[558]. Liment se
remistrent au chemin, quant il fu repos; tout droit s'en vindrent au
chastel Saint-Denis, en France. L leur dit-on les nouvelles, que le roy
avoit pris le chastel pourquoy il estoit al l, et j estoit retourn
jusques prs de Paris.

      Note 557: _Err._ Voyag.

      Note 558: _Deshaiti_, etc. Incommod de la poitrine et de la tte.

Quant ils se furent reposs par trois jours  Saint-Denis, ils se mistrent
en chemin et vindrent  Paris; devant l'empereur se prsentrent, droit en
ce point qu'il entroit en la cit. Si comme ils purent le salurent, et
puis luy tendirent les deux chartes qu'ils apportoient. L'empereur les
receut, les seaulx brisa, et les lut moult longuement[559] sans mot dire.
Lors vit le roy que Dieu l'avoit esleu  parfaire sa besongne, et que la
renomme de ses faits et de sa prouesse estoit espandu j jusques en
Orient. Lors eut grant joie  son cuer; mais pour ce estoit-il dolent que
les mescrans avoient prise la sainte cit de Jhrusalem, et le saint
spulcre ordoi et souill; si en commena-il  plourer.

      Note 559: _Moult longuement._ Et cum taciturnitate ben
      perscrutatis.

Bien apperut que ceulx qui entour luy estoient demandoient les uns aux
autres que ces chartres povoient chanter[560], qui en telle tristesce
avoient l'empereur mis. Lors fist appeller Turpin l'arcevesque de Reims,
et luy commanda qu'il dist, oyans tous, en franois la sentence des
chartres. Si estoit la teneure des chartres tout en la manire que vous
avez o. Et quant il les eut leues bien et appertement devant tous, ils
commencirent  amonester l'empereur et  crier tous  une voix en celle
manire: Roy, s tu cuides que nous soions si las et si travaillis que
nous ne puissions souffrir le travail de si grant voie, nous venons et
promettons que s tu, qui es nostre sire terrien, refuses  venir avecques
nous, et que tu ne nous y veuilles conduire, nous mouverons demain matin
au point du jour avec les messages; car il nous semble que riens ne nous
peut grever, puisque Dieu veult estre nostre conducteur.

      Note 560: _Povoient chanter._ Quid canerent cart. Cette dernire
      expression prouve assez bien,  mon avis, que le texte latin toit
      lui-mme la traduction d'un texte vulgaire.

Moult fu li l'empereur de ce qu'ils s'acordoient ainsi tous d'une volent
 ce qu'il dsiroit  faire; tantost fist crier parmi le royaume de France
que tous ceulx qui armes pourroient porter, et viels et jeunes,
appareillassent d'aler avec luy en Orient contre les Sarrasins. Aprs, si
commanda que tous ceulx qui  son commandement ne vouldroient obir
rendissent  tousjours mais, eulx et leurs hoirs, quatre deniers de leur
chief, en nom de servage[561].

      Note 561: Quatuor mummos de capite, quasi servis solverent.

Que vous compteroit-on plus? Tant assembla de peuple et de toutes manires
de gent en assez peu de temps, qu'il eut grant ost et plus fort que il
n'avoit oncques devant u.

A la voie se mist l'empereur et tout son ost. Nous ne povons pas raconter
toutes les choses et toutes les adventures qui leur advinrent en celle
voie, car trop seroit la matire longue. Mais une adventure raconterons
qui  l'empereur advint, qui bien est digne de mmoire. En celle voie de
Jhrusaleni a un bois qui bien dure deux journes ou plus; en celle forest
conversoient[562] moult de btes sauvages qui naturelement dsirent sang
humain et dvourent les gens, mesmement quant elles sont affames; comme
grifons, ours, lions, linces, tigres, et moult d'autres manires de bestes
sauvages.

      Note 562: _Conversoient._ Demeuroient, s'agitoient.

En ce bois entra le roy et ses gens, au matin s'appareillrent et le
cuidoient bien trespasser en un jour.

Toute la journe errrent jusqu'au vespre, tant que le bois qui de soy
estoit obscur, pour la plent[563] des arbres, commena encore plus 
obscurcir quant la clart du jour faillit. Leur droit chemin perdirent;
par montaignes et par vales commencirent  aler parmi les bois; las
furent et travaills les hommes et les chevaux, tant pour la pluie qui sur
eulx choit, comme pour ce qu'ils ne savoient o ils aloient, n quelle
part ils dussent tourner. Et quant il fu nuit obscure, l'empereur et
l'ost se hbergirent[564].

      Note 563: _Plent._ L'abondance.

      Note 564: _Se hbergirent._ Nocte sub obscur ipsemet castrametari
      prcepit.

Quant ce vint que une partie de la nuit fu trespasse, l'empereur, qui pas
ne dormoit, se jut en son paveillon. Lors commena  dire ces vers du
Pseaultier; car il savoit assez de lettres: _Deduc me, Domine, in semitam
mandatorum tuorum,_ etc. Si vault autant  dire en franois comme: _Beau
sire Dieu, maine-moy en la voie de tes commandements_; et les autres
paroles qui s'ensuivent aprs, toutes jusques en la fin du seaume. En
dementiers que l'empereur disoit ainsi ces paroles, la voix d'un oisel fut
haultement oe dels luy, si que ceulx qui dels l'empereur dormoient
s'veillrent aussi, comme tous pouvents et tous bahis, et dstrent que
c'toit signe d'aucune grant merveille qui avenir devoit quant les oiseaux
parloient raison humaine.

L'empereur pardist[565] tout le seaume qu'il avoit commenci, et y adjouta
encore ces parolles: _Educ de carcere animam meam, Domine, ut confiteatur
nomini tuo._ Si vault autant  dire en franois comme: _Beau sire Dieu,
dlivre m'ame de la chartre du corps, si qu'elle puisse regehir et rendre
graces  ton saint nom._ Lors commena l'oisel  crier derechief plus hault
et plus ententivement que devant et dit ainsi: _Franc, que dis-tu? que
dis-tu?_ Les gens du pas distrent qu'ils n'avoient oncques jamais o oisel
parler si ententivement. L'en a bien o parler que les Grieux duisoient
aucuns oyseaux en leur langage, pour saluer les empereurs, et sont les
parolles telles: _Cher, Basilon anichos_[566]. Si vault autant  dire en
latin: _Salve, Cesar invictissime_; et en franois: _Trs-victorieux
empereur, Dieu te saut!_ Et pour ce que cel oisel respondit si apertement 
la raison l'empereur, en latin, on ne doit pas doubter qu'il ne feust
envoi de par Dieu, pour ramener l'empereur  droite voie et tout son ost.
Lors se levrent tous, au point du jour, et s'appareillrent; et l'oisel
suivirent par une voie qui les ramena au droit chemin qu'ils avoient perdu.
Encore dient les plerins qui par celle voie vont en Jhrusalem, qu'ils
oient aucunes fois les oiseaulx du pas chanter en telle manire. Et plus,
que les passans et les gens du pas tesmoignent que puis que
Charles-le-Grant fu au pas,  celle voie, ne fu que celle manire
d'oiseaux ne chantassent ce chant ainsi comme par accoustumance.

      Note 565: _Pardist._ Dit compltement.

      Note 566: C'est--dire: [Greek: chaire, Basileu aniktos]. (Salut,
      Roi invincible.)


VI.

ANNEE: 800.

_Coment l'empereur et sa gent furent reus en Constantinoble, et coment les
deux empereurs dlivrrent le spulcre et toute la sainte terre des
Sarrasins, et restablirent le patriarche. Des grans richesces que
l'empereur grec apareilla pour donner  l'empereur Charles; coment
l'empereur refusa, puis coment il requist les saintes reliques._


Tant eut l'ost err que ils vindrent en la cit de Constantinoble; s ils
furent honnourablement receus de l'empereur et du peuple, ce ne fu pas 
demander. Oultre passrent les deux empereurs et leurs osts jusques  la
cit de Jhrusalem. Les Sarrasins occirent et chacirent, et dlivrrent la
cit et tout le royaume de tous les mescrans. Au patriarche et  la
crestient rendirent et restablirent ce qu'ils avoient devant perdu.

Et quant la cit et tout le pas refu mis en bon point, l'empereur
Charlemaines demanda congi  l'empereur des Grieux, de retourner en
France; mais cil qui sage estoit et avis en telles choses, ne boit
pas[567] que luy n sa gent s'en partissent ainsi, sans riens avoir du
sien. Lors requist et pria  l'empereur Charlemaines que au moins demourast
jusques au lendemain, se plus ne luy plaisoit  demourer. Et cil qui aussi
dbonnaire estoit comme un aignel, luy respondit de lie cuer qu'il feroit
ce qu'il vouldroit, et qu'il demoureroit trois jours, s il voulloit; car
il cuidoit qu'il le voulsist retenir, pour ce qu'il eust mestier de luy et
de sa gent pour aucune guerre; mais pour ce ne le voulloit-il pas faire,
fors pour luy honnourer tant seulement de dons.

      Note 567: _Boit._ Dsiroit.

Ainsi demoura celle journe, et lendemain, avant le jour, il fist son ost
appareiller pour retourner en France. Au patriarche, aus vesques du pas
prist congi humblement et dvotement; mais l'empereur de Constantinoble
eut tandis fait appareiller, au-dehors de la porte de la cit, en une grant
place droit emmi la voie de l'empereur, la noblesse de toutes manires de
richesces[568], destriers, pallefrois, divers oiseaux de proie, pailes et
draps de soie de diverses couleurs, et toute la gloire de pierres
prcieuses.

      Note 568: _La noblesse, etc._ Notre traducteur semble avoir ici mal
      lu le texte latin qui porte: Animalia multi generis im bestiarum
      qum volucrum variora, variique coloris pallia.... prparari
      fecit.

Quant l'empereur Charles sceut que il faisoit tel appareillement, il manda
ses barons et ses prlas, et se conseilla  eux, qu'il feroit de ceste
chose, et s'il prendroit ce que l'empereur avoit fait appareiller ou non:
tout n'eust-il[569] courage de rien prendre que l'empereur lui offrist;
mais ainsi le voult faire pour or le conseil de sa gent.

      Note 569: _Tout n'eus-il courage._ Bien qu'il n'et envie.

Lors respondirent tous les prlas et les princes, que j par leur conseil
n'en seroit rien pris; car il sembleroit qu'ils feussent l venus pour
avoir soude de leurs voies et de leur travail; n ne sembleroit pas qu'ils
eussent fait plerinage pour la sainte terre dlivrer des mains des
Sarrasins pour dvocion n pour charit qu'ils eussent vers nostre
Seigneur, mais pour gaigner et acqurir richesces; et lui-meisme qui avoit
si grant nom de bont par tout le monde en seroit diffam. Car on diroit
qu'il ne seroit pas l venu par dvocion, mais par fine convoitise et pour
acquerre autrui terre et autrui royaume, et pour assembler en ses trsors
autrui richesces.

Moult fu l'empereur lie de ces nouvelles, quant il ot tel conseil, comme
il dsiroit et comme il avoit propos en son cuer. Lors commanda que l'en
dist tout coiement aux chevetains de l'ost qu'ils se htassent de passer,
et l'en commanda  ceulx qui conduisoient les eschiles que chascuns
commandast en sa langue  sa gent (pour ce qu'ils avoient gens de diverses
nacions), que nul ne feust si hardi qu'il mist la main  chose que on lui
offrist, et que nul n'y jetast l'ueil par convoitise.

Ainsi les fist l'empereur introduire et admonester avant qu'ils ississent
de la cit. Lors s'esmurent tous ainsi comme il l'avoit command; et quant
ils vindrent au lieu, ils trouvrent tout ainsi comme on leur avoit dit; si
avant vindrent que ils peurent lgirenient choisir[570] et voir les grans
richesces qui l estoient assembles.

      Note 570: _Choisir._ Examiner, distinguer.

Lors Constantin l'empereur d'Orient appella Charles l'empereur de France;
et lui dist en telle manire:

Sire, chier amy, roy de France et empereur auguste, je te requiers
humblement, par amour et par charit, que toy et l'ost prengniez et
eslisiez  vostre plaisir de ces richesces, qui pour vous et pour vos gens
sont assembles; et bien me plaist encore que vous les prengniez toutes.
Lors luy respondit l'empereur Charles que ce ne feroit-il en nul manire;
car luy et ses gens estoient l venus pour les clestiales choses acquerre,
non mie pour terriennes richesces, et qu'ils avoient souffert de bon cuer
les travaulx et voie pour la grce nostre Seigneur, non mie pour la gloire
de ce monde.

En telle manire estrivoient[571] les deux empereurs, en contens de charit
et d'amour. L'un ne cessoit d'ammonester l'autre, qu'il presist de ses
richesces par charit; l'autre se deffendoit que il ne brisast son propos.
L'empereur d'Orient lui mettoit au devant que grant honte seroit  luy et 
sa gent s'il ne prenoit aucune chose, et s'il s'en retournoit ainsi en
France sans aucuns dons; et puis disoit aprs qu'il esconvenoit qu'il
presist aucuns joyaux, non mie pour loier de son travail, mais pour
monstrer aux gens de son pas quant il seroit retourn, et en tesmoignage
de la grce et de la misricorde nostre Seigneur, et que il eut est en ces
parties. Et sans faille, l'empereur Charles avoit moult pens la nuit
devant, si comme il dist puis  ses barons, que ce seroit bonne chose et
honneste qu'il emportast aucun saintuaire s parties d'Occident qui
feussent au peuple aliances  Dieu[572], et matire d'amour et de dvotion.
Pour ce respondit  l'empereur Constantin en telle manire:

Or, scay-je bien, dit-il, que le Saint-Esprit te fait ce dire; car ce
meisme avois-je huy pens et dsir de tout mon cuer. Mais m'entencion
n'est pas que je emporte rien de ces choses amasses devant moy, pour ce
que je serois plus tost souponneux en ce fait de convoitise que de
charit. Mais honneste chose seroit que j'emportasse chose qui feust
exemple de piti au peuple d'Occident. Et pour ce me consentirois-je  ta
prire, s tu veux or ma requeste et eslire telle chose que je pusse
porter honnestement.

      Note 571: Estrivoient. Luttoient.

      Note 572: Quod occidentalibus partibus grati Dei pignus esse
      videretur.

Lors luy respondit l'empereur Constantin que moult dsiroit or sa
requeste, et lui octroya qu'il requist quanques il voudroit. Lors luy
dcovrist l'empereur Charles son cuer; si dist ainsi:

Je te requiers donc que tu m'octroyes des peines[573] de la passion nostre
Seigneur Jhsu-Crist, qu'il souffrit en la croix pour nous pchieurs; pour
ce que ceulx de nos parties d'Occident qui, pour la rmission de leurs
pchis, ne peuvent  venir, aient et voient sensiblement aucune
remembrance de nostre Seigneur et de sa passion, par quoy leurs cuers
soient amolis par pure dvocion, et que la piti et la passion nostre
Seigneur Jhsu-Crist les amaine  fruit de pnitence.

      Note 573: _Des peines._ C'est--dire, sans doute: _des instruments
      de supplice_


VII.

ANNEE: 800.

_Coment l'empereur fist querre les reliques, et coment ils furent tout
purgis par confession avant que ils les trovassent; de la prire
l'empereur Charlemaines et d'un miracle qui avint._


De ceste requeste fu moult li l'empereur d'Orient: dbonnairement lui
octroya ce et autres choses quanques il luy plairoit  prendre. A tant se
dpartirent; Charles retourna  ses arcevesques, vesques, abbs, moynes et
autres gens de religion, et  ceulx de ses princes qui plus estoient sages;
et leur demanda conseil comment le hault saintuaire devoit estre traitti
et men plus honnestement et plus religieusement. Et l'empereur de
Constantinoble repaira  son clergi et  ses barons, pour enquerre o les
saintes reliques estoient repostes; car il ne savoit encore pas o sainte
Hlaine, la mre le premier Constantin, avoit mis ce saint trsor n en
quel lieu il estoit.

Lors luy respondirent ainsi: S tu veux touchier ou prendre une partie des
peines nostre Sauveur, digne chose seroit que l'abitacle de foy (ce sont
les cuers de nous pchieurs) feussent avant nettois, par confession de
vraie repentance, et que les espines et les chardons de nos pis feussent
avant escarts et estreps[574], par le jeune de trois jours; et que les
greniers de nos cuers feussent avant remplis du fruit de vraie pnitence;
et lors pourroit-on dignement approchier des saintes reliques.

      Note 574: _Estreps._ Arrachs.

L'empereur Constantin loua moult ce conseil, et maintenant commanda que il
fust ainsi fait. Le clergi et les barons alrent et enseignrent le lieu
o les saintes reliques estoient, et firent tant qu'ils trouvrent ce saint
trsor. Lors eslut l'empereur douze personnes pour les reliques traittier;
mais il leur commanda qu'ils jeunassent, avant, trois jours.

Ces choses ainsi faittes, les deux empereurs vindrent au lieu de la
confession o les saintes reliques estoient reposes; tout aussi tost
comme les empereurs furent ens entrs, il se laissa choir sur le pavement,
et se confessa de bon cuer de ses pchis  un saint arcevesque qui avoit
nom Eborin, et commanda  sa gent qu'ils feissent tous ainsi. Quant tous
furent confs, le clergi d'Orient et d'Occident commencirent  chanter
seaumes et litanies. Tandis comme ils chantoient ainsi, les douze sains
hommes s'appareillrent  ouvrir la sainte mmoire de nostre rdemption.
Avant qu'ils attouchassent le lieu des saintes reliques, ils demandrent
entre eulx lequel y mettroit plus tost la main. Lors commencirent  crier,
ainsi comme s ce feust par le Saint-Esprit, que les saintes reliques qui
le chief nostre Seigneur avoient atouchi fussent avant traites, pour ce
que nostre Seigneur Jhsu-Crist qui nous dlivra de mort est nostre chief.
Lors s'approucha un vesque grec, de la cit de Naples, qui avoit nom
Daniel, homme honnourable et digne en vie et en moeurs; en grant dvocion de
plours et de larmes prist la chose en quoy la sainte couronne estoit, et
quant il l'eut defferme et ouverte, si grant odeur et si trs-doulce en
issit et espandit sur tous ceulx qui l estoient, qu'il leur sembla qu'ils
estoient en un paradis terrestre.

Charles l'empereur mist les genoulx  terre, et fist  Dieu une oroison par
grant dvocion, et dist: Sire Dieu tout puissant, qui fourmas tout le
monde et mesuras ciel et terre  ta pauline, et tout quanques il contient,
et qui sis au throsne de la majest, sur chrubins et sur toutes les
ordres du ciel, et tournes et mues merveilleusement et puissamment, je te
prie que tu daignes recevoir la prire de ton sergent. Je te requiers donc,
beau sire Dieu, de cuer dvot et humble, en la prsence de ta majest, que
tu veuilles souffrir que je puisse porter une partie de tes saintes peines,
et que tu veuilles monstrer visiblement  ce peuple qui est cy prsent les
miracles de ta glorieuse passion, si que je puisse monstrer au peuple
d'Occident de tes peines vraiement, en telle manire que aucuns mescrans
ne puissent plus doubter que tu ne aies ce souffert, et paine ue en la
sainte croix corporelement, soubs la couverture de nostre fresle humanit.
Tu es sire de tout et fourmas toutes choses quant elles n'estoient pas. Tu
plungas au parfont lac du puis d'enfer les mauvais anges qui contre toy
pchirent et charent par orgueil; l sont et seront tourments
perptuelement. Si te prie que tu daignes orendroit encliner les oreilles
de ta piti aux prires de moy pcheur, et que tu m'octroies ce que je te
requiers.

Quant l'empereur eut ainsi aour nostre Seigneur, nostre Seigneur monstra
bien qu'il avoit o sa prire, par un miracle qui bien fait  raconter. Car
une rouse descendit du ciel maintenant qui arousa le fruit de la sainte
couronne, si que les espines flourirent maintenant et rendirent si
trs-grant odeur et si trs-doulce, que ceulx qui au temple estoient
prirent nostre Seigneur qu'ijs feussent tousjours mais en ce point et que
jamais celle odeur ne leur faulsist. Tant estoient en grant dlit, qu'ils
ne cuidoient mais ainsi estre en ce sicle corporelement. Si grant clart
et si merveilleuse resplendisseur estoit partout cans, que chascun cuidoit
estre vestu de robe du ciel. Les malades qui l estoient ne souffrirent nul
mal ainsi comme ils faisoient devant; ains cuidoient estre garis ainsi
comme s'ils feussent en paradis. L'empereur Charles se leva d'oroison ainsi
comme s'il se levast de dormir; moult fut lie du miracle et de la vision;
lors commena  dire avec David le prophte ces paroles du Pseaultier:

_Exaudi, Domine, vocem meam quia clamavi ad te_, etc. Si vault autant 
dire en franois comme: Beau sire Dieu, o la voix dont je crie  toy;
aies merci de moy, et oyes mes prires. Mains autres seaulmes du
Pseaultier dist tous jusques  la fin; et les prlas et tout le clergi
chantoient, tandis, _te Deum laudamus_, par grant dvocion.

Quant les loanges de ce miracle furent fines, l'empereur termina son
oroison et dist: _Inclina aurem tuam mihi, Domine, et exaudi verba mea_,
etc. Si est autant  dire en franois comme: Sire, encline  moy tes
oreilles, et escoute mes parolles.


VIII.

ANNEE: 800.

_Coment le fust de la sainte couronne raverdit et fleurit par miracle; d'un
autre miracle qui advint en celle heure que trois cent et un malades furent
guris. Puis du grant miracle du gant qui se tint en l'air, et puis des
louenges que le peuple rendit  Dieu._


Grant grace fist nostre Seigneur  l'empereur,  celle heure; car cil qui
prist pour nous nostre humanit et voult souffrir ces paines et autres pour
nous, voult faire tel miracle  sa prire et  la prire de ceulx qui de
bon cuer le requroient. Et pour ce que nulle doubte n'en peust jamais
estre au monde, voult-il encore certifier la vrit par un autre miracle
merveilleux. Car droit en ce point que le saint vesque Daniel voult le
saint fust de la couronne couper par mi,  unes forces[575], le fust qui
longuement avoit est sec et sans nulle terrienne humeur apparut aussi vert
par la rouse qui descendit du ciel, comme le jour meisme qu'il fu coup de
terre, et le fist Dieu flourir, ainsi comme s'il feust plant ou enracin
en terre par autretel miracle comme la verge Aaron flourit qui devant pour
long-temps avoit est sche.

      Note 575: _Unes forces._ Avec des ciseaux. Forcipes.

Qui seroit donc si mescraut et si alin de foy et de sens? qui oseroit
dire que ce ne feust du fust[576] que nostre Sauveur daigna souffrir pour
nous le jour de sa passion?

      Note 576: _Que ce ne feust du fust._ C'est--dire: _que ce bois
      ramen par Charlemagne ne ft rellement le bois sur lequel_.

Tous estoient esmerveills et esbahis des grans merveilles qu'ils voient:
sur tous les autres, Charles l'empereur d'Occident estoit lie et fervent de
dvocion; le jeusne avoit cultiv par trois jours; tant de fois s'estoit
agenouilli sur le pavement nu  nu, qu'il avoit les genoulx et les coudes
tous despics.

Moult se doubta que les nouvelles fleurs des espines de la sainte couronne
qui devant ledit miracle estoient flouries ne chissent  terre et qu'elles
ne feussent defoules en la presse de gens; pour ce trancha une pice d'un
paile[577] vermeil qu'il avoit appareilli pour vestir les saintes
reliques; dedans les enveloppa diligemment et les mit en son dextre gant;
et il en appareilla un autre  mettre les saintes espines qui avoient t
sacres, et abevres du sang de Jsu-Crist. Le gant o les fleurs estoient
tendit pour garder,  l'arcevesque Eborin; mais ils plouroient si durement
tous deux, que je ne say quel des deux avoit les yeux plus empeschis pour
l'abondance et pour la plent des larmes.

      Note 577: _Paile._ Drap, toffe. _Pallium._

L'empereur qui cuida que cil l'eust receu, le sacha de sa main; cil qui
estoit en oroison se drea, un pou aprs, pour les merveilles esgarder, en
ce point que l'empereur luy rendit son gant; mais il se relaissa tantost
choir en oroison plus fermement; si que il ne regarda l'empereur n ne
receut le gant. Lors avint un nouvel miracle que le gant se tint tout en
l'air l'espace d'une heure.

Quant l'empereur eut les saintes espines envelopes et mises en sauf, et
les yeux lui furent esclarcis, aprs ce qu'il eut cess  plourer, il  se
retourna vers l'arcevesque Eborin pour demander le gant qu'il lui cuidoit
avoir bailli; mais quant il vit le gant ester en l'air, et il voult
demander  l'arcevesque que ce pouvoit estre, il ne peut parfaire, pour les
sanglos et pour les larmes qui luy empeschoient la parolle, pour la joie
que nostre Seigneur luy faisoit; n ne peut aussi or response. Moult se
doubta qu'il ne despleust  nostre Seigneur de ce qu'il avoit mis les
saintes fleurs en son gant; pour ce demanda-il  l'arcevesque de reschief
o il eut mis le gant, et comment ce estoit ainsi avenu. Et il luy
respondit qu'il n'en avoit point veu n reccu. Lors prist l'empereur le
gant et traist hors la pice de paile en quoy il avoit les fleurs
envelopes; le paile desvelopa pour mettre les saintuaires plus
honnestement; mais il trouva qu'elles estoient j converties en manne, par
la vertu nostre Seigneur. Lors fu merveilleusement plain de grant joie, et
commena  dire avec David le prophte en ceste manire: _Qum magnificata
sunt opera tua, Domine_; c'est--dire: Beau sire Dieu, comme tes oeuvres
sont grans et merveilleuses! Celle manne envelopa derechef au paile, qui
jusques aujourd'huy est garde dignement en l'glyse mon seigneur saint
Denis en France, avec une partie de la manne que Dieu envoia aux fils
d'Isral quant ils estoient au dsert. En dementiers que ceulx dedans
estoient en celle joie et en tel dlit pour les miracles qu'ils voient
appertement, ceulx qui dehors estoient hurtoient aux portes et huchoient 
hauls cris qu'elles leur fussent ouvertes, et en la fin furent-elles en
partie ouvertes et en parties brises. Lors entrrent dedens  grans
presses, en rendant graces  nostre Seigneur, et disoient en telle manire:
Huy est vraieinent le jour de la rsurrection. Et puis aprs disoient:
_Hc est dies quam fecit Dominus, exultemus et loetemur in c._ Si vault
autant  dire en franois comme: Huy est le jour que Dieu a fait, auquel
nous devous esjor et esleescier. Et l'empereur Charles avanoit et
ennortoit chascun qu'ils rendissent graces  Dieu, et luy-mesme disoit
ainsi, avec David le prophte: _Cantate Domino canticum novum, quia
mirabilia fecit._ Si vault autant  dire en franois comme: Chants  Dieu
chanons nouvelles, car il a huy faittes merveilles; pour laquelle chose,
biaux seigneurs, nous devons tous rendre graces  Dieu de pure entention,
qui a huy daign visiter son peuple. En telle manire rendoient graces et
louenges  Jhsu-Crist, et les continurent si longuement qu'ils eurent
chant plusieurs seaulmes du Pseaultier.


IX.

ANNEE: 800.

_Coment l'vesque Daniel aporta le saint clou  Charlemaines; des loanges
et des graces que l'empereur rendoit  nostre Seigneur; et puis coment les
saintes reliques furent appareillies pour apporter en France._


De celle place se dpartirent, et alrent jusques au lieu, tout en
chantant, o les autres reliques estoient. L'vesque Daniel, qui estoit
esleu pour ce faire, prist le clou et l'aporta haultement  l'empereur
Charles. Cy endroit ne doit-on pas taire un beau miracle que nostre
Seigneur voult l faire par sa misricorde; car tout ainsi comme il advint
quant les saintes espines flourirent, si comme vous avez o, une odeur
espandit maintenant, de si merveilleuse doulceur, qu'elle ne raemplit pas
tant seulement les gens, mais toute la cit. Si estoit de si grant vertu,
que trois cens et un malades furent guaris en celle heurre de diverses
enfermets, qui tous affermoient certainement qu'ils avoient tous sant
receue en une mesme heure de temps.

Un malade qui fu dessus les trois cens avoit langui prs de trente ans en
trois manires de maladies; car il avoit la veue perdue et l'oe et la
parolle; et disoit qu'il avoit premirement receue la veue et aprs l'oe,
et aprs la parolle, par la vertu nostre Seigneur. Et disoient avec le
prophte David: _Omnes gantes, plaudite manibus._ Si vault autant  dire en
franois, comme: Toutes gens, esjouissez-vous; chantez  Dieu, en voix de
lesce, ceulx qui  luy ont esprance. Et puis aprs si chantoient ce
seaume: _Suscepimus, Deus, miscricordiam tuam in medio templi tui._ Si
vault autant  dire en franois, comme: Sire Dieu, nous avons reeu ta
misricorde, au milieu de ton temple. Et celuy malade qui fut cur
par-dessus les trois cens affermoit la manire si comme il fu gari, et
asseignoit l'ordre de sa curacion selon l'ordre des trois miracles. Car
quant les espines de la sainte couronne furent hors, il recouvra la veue;
et quant le saint fust fu tranchi, il recouvra l'oe. Et quant les espines
flourirent, il recouvra la parole; et quant le saint clou fu lev, ce
meisme miracle et plusieurs autres advinrent en diverses personnes. Et pour
ce que nous ne povons pas tous les miracles raconter qui l advinrent en
celle journe, nous en convient plusieurs laissier pour la confusion
eschiver.

Mais un n'en voulions pas laissier qui avint  un enfant. Cil enfant avoit
la senestre main et tout le coust sec, ds le premier jour qu'il fu n; et
pour ce estoient les membres de l'autre part plus lens et plus paresseux.
Mais en celle heure que le saint clou fu trait hors de la bote, et il eut
atouchi l'air, l'enfant recouvra plainement sant et vint en courant 
l'glyse, loant et glorifiant nostre Seigneur; et commena  conter, oyans
tous, la manire coment il eut est guari. Il gisoit en son lit  heure de
nonne, en tel point qu'il ne dormoit n ne veilloit plainement; si luy
sembla qu'il vist devant luy un fevre blanc et chanu qui luy traioit parmi
le pi et parmi la main senestre une lance et un clou de fer. Et quant
l'enfant eut ce racont, le clergi commena  haulte voix: _Te Deum
laudamus_. Et l'empereur Charles commena  chanter avec David le prophte:
_Manus tuoe, Domine, fecerunt me et plasmaverunt me. Da mihi intellectum ut
discam mandata tua_; et d'autres seaumes du Psautier. Si vault autant 
dire en franois comme: Beau sire Dieu, qui me fis  fourme d'homme,
donne-moy entendement, et que je puisse entendre et apprendre tes
commandemens, et que je puisse monstrer  ton peuple d'Occident la mmoire
de ta glorieuse passion.

Toutes ces reliques furent mises en divers sacs; chascun par soy, et puis
refurent mises ensemble en un grant sac de cuir de bugle que l'empereur
portoit attachi  son col. C'est assavoir la couronne d'espines, le saint
clou, une pice du fust de la sainte croix, le suaire nostre Seigneur, la
chemise nostre Dame, qu'elle avoit vestue en celle heure qu'elle enfanta
nostre Seigneur sans peine, et la ceinture dont elle ceint nostre Seigneur
au bercel; et le bras destre saint Simon, dont il receut nostre Seigneur
au jour qu'il fu offert au temple en Jhrusalem.


X.

ANNEE: 800.

_Coment l'empereur d'Occident prist congi  l'empereur d'Orient; cornent
ils vindrent au chastel de Limedon; et puis du fils au baillif de ce
chastel, qui fu rsuscit par miracle._


A tant prist congi l'empereur Charlemaines  l'empereur Constantin et au
clergi d'Orient; en grant amour et en grant devocion se remist au retour
luy et ses osts;  grant joie vint  un chastel qui a nom Limedon[578].
Moult de merveilles avindrent en celle voie, puis qu'ils se partirent de
Jhrusalem et de Constantinoble, que je ne vueil pas cy raconter.

      Note 578: _Limedon._ Dom Bouquet crit: _Ligmedon._ Le latin porte:
      _Duratium_, ou: Duras, qui semble meilleur.

En ce chastel devant nomm entra l'empereur. Premirement fu men 
l'glyse, si comme il affroit pour mettre et pour garder les saintes
reliques qu'il portoit  son col, pendues  un cuir de bugle en manire
d'escharpe.

Les arcevesques, vesques, abbs, moynes, arcediacres et autres dignes
personnes, qui pour ce faire estoient esleus, portoient autres reliques en
sacs et en autres vaisseaulx. En ce chastel avoit un baillif qui avoit nom
Salathiel; si avoit un fils  l'ostel qui de grives et diverses maladies
estoit souvent tourment. Aporter le fist l'empereur devant luy ainsi comme
il aloit  l'glyse. La mre de l'enfant, qui Maria estoit nomme, estoit
en moult grant cure de porter son enfant devant l'empereur, pour la
renomme des vertus que nostre Seigneur faisoit pour luy et avoit fait
toute celle voie en la cit de Naples et en autres cits, villes et
chastiaux. L'enfant trespassa de ce sicle: tantt comme il fu port devant
l'empereur, le pre et la mre commencirent  braire et  crier et  faire
merveilleux dueil, et disoient  l'empereur: Trs-doux roy, conforte et
aide tes sergens! Nous n'avions que un seul fils qui estoit tourment de
diverses enfermets; il avoit les yeux perdus par la foiblesse du chief; il
avoit le ns gros et bou[579]; il avoit les mains et les pis
paralitiques, de goute caduque estoit chascun jour tourment. Tant
souffroit, que grant douleur le mettoit hors de sens, dont chascun disoit
qu'il estoit forsen; et devant toy l'avons cy amen en esprance qu'il
recouvrast sant, par la vertu de ces saintes reliques; que nous savons
bien que tu apportes une partie de la sainte couronne, un des sains clous
et une partie du fust de la sainte croix, le suaire de nostre Seigneur, la
sainte chemise nostre Dame, le lien du bercel son bon fils, le destre bras
du bon vaillant saint Simon, et moult d'autres saintes reliques. Et pour
ce que la renomme de tant de reliques et de tant de miracles qui sont
avenus en ceste voie, de diverses maladies[580], estoit venue jusques 
nous, avions-nous esprance que nostre fils receut la sant du corps et
fermet de foy  l'ame; mais il est mort, dont nous sommes dolens. Pour ce
te requrons et prions que tu t'aproches du corps.

      Note 579: _Le nez gros et bou._ Le malheur n'et pas t des plus
      graves; mais le latin dit: _In naribus erat gibbosus_. Ce qui, je
      crois, indique une tumeur dans les narines.

      Note 580: _De diverses maladies._ Super diversis infirmitatibus.

Et quant l'empereur vit le pre et la mre qui menoient tel dueil, si l'en
prist grant piti, et grant compassion eut de leur douleur. Du blanc mulet
descendit maintenant; le pre et la mre luy commencirent  crier  haulte
voix: Grant empereur Charles, nous te requrons que ta misricorde et ta
piti soit aujourd'huy sur nous. Si ne dois pas targer[581]  monstrer les
miracles nostre Seigneur qui si certains sont, que l'on diroit vraiment
qu'ils soient j faits avant qu'ils soient avenus. Or, nous crons de vrai
cuer que s le corps de nostre enfant est atouchi et signi de la partie
de la sainte croix que tu portes, qu'il rsuscitera, ou au moins l'ame de
luy aura perdurable repos en gloire.

      Note 581: _Targer._ Tarder.

Lors prist l'empereur l'escharpe de cuir de bugle o les reliques estoient
honnourablement mises, et s'aprouchia de la bire o le corps de l'enfant
gisoit sans ame; et tantost comme l'empereur leva les bras et l'ombre tant
seulement atoucha le corps, si trs-grant pueur en issit, que l'empereur et
tous ceulx qui entour lui estoient ne peurent durer, tant fussent-ils
encore assez loing du corps.

A la parfin l'vesque Eborin, homme de si grant saintet, et Guibert
arcdiacre, homme aussi de grant religion, Johel vesque de Grunte,
Gelases soubsdiacre de Grce, un des plus nobles hommes de la cit de
Thbes, et si estoient religieux de sainte simplesse[582], tous prirent
l'empereur qu'il s'aprochast plus prs du corps. Et cil Gelase, diacre
grec, qui bien sentit la vertu de nostre Seigneur, descendit prsentement
et prist le vaissel des mains l'empereur, o les saintes reliques estoient,
et acourut au corps du mort. Et ainsi comme il hastoit de mettre hors la
porcion de la vraie croix, il apuia le vaissel  la bire o le mort
gisoit; tout maintenant par ce saint atouchement, l'enfant qui Thomas avoit
 nom fu resuscit et saillit sus, sain et haiti, devant l'empereur et
devant tous ceulx qui l estoient, tout ainsi comme s'il venist de dormir.

      Note 582: _De sainte simplesse._ Laudabilis simplicitatis.


XI.

ANNEE: 800.

_De la liesce de la gent du pas, pour les miracles qu'ils voient; puis
coment les malades furent guris. Coment l'empereur fit crier par tout le
monde que tous vnissent  un jour pour veoir les reliques_.


De ce miracle furent tous ceulx du chastel et du pas merveilleusement
esmus et plains de liesce; graces et louenges rendirent tous communment 
nostre Seigneur, et aplouvoient[583] de toutes parts  l'glyse. Les uns
apportoient leurs malades et les autres les amenoient tout bellement  pi,
les autres les faisoient apporter en lis et en litires; et la vertu nostre
Seigneur estoit si grant, que en une heure en furent guaris de diverses
maladies quarante-neuf que hommes que femmes.

      Note 583: _Aplouvoient._ Nous disons encore dans le mme sens figur:
      _pleuvoient_.

En ce chastel demoura l'empereur six mois et sept jours pour son ost
reposer; mais pour ce ne cessoit pas la vertu nostre Seigneur qu'elle ne
feist miracle. Longue chose seroit  raconter les miracles qui l
advinrent, tandis comme l'empereur y demouroit; une multitude ainsi comme
sans nombre d'aveugles y furent enlumins, douze dmoniacles y furent
dlivrs du diable; huit mesiaux[584] y furent guaris, quinze paralitiques
y receurent plaine sant, quatorze clops[585] y furent redrcis, trente
muets et cinquante-deux bous y furent guaris; ceulx qui estoient fivreux,
sans nombre, et jusques  cinquante-cinq malades du mal de la gorge que
l'on appelle escrocles. Une femme veuve et une sienne fille qui estoient
hors de leurs sens, et une autre preude femme de la cit du Lige qui l fu
amene, les mains lies, et plusieurs autres personnes que hommes que
femmes des villes voisines, qui estoient tourmentes de diverses maladies,
furent tous guaris par la vertu nostre Seigneur; et s'en repairrent sains
et haitis en leurs hostieux[586]. Et vingt et neuf contraits[587] qui les
nerfs des jambes avoient schs et retrais, receurent plaine sant.

      Note 584: _Mesiaux._ Lpreux.

      Note 585: _Clops._ clops. Claudi.

      Note 586: _Hostieux._ Htels, logis.

      Note 587: _Contraits._ C'est un mot que celui de paralytique ne rend
      qu'imparfaitement. Contracti.

Ce chastel fist l'empereur reffaire et rappareillier en partie, pour tant
comme il y demoura. L sont escripts presque tous les faits qu'il fist
oultre le Rhin en son temps[588].

      Note 588: Illud etiam castrum rex Karolus construxit studios, magn
      ex sui parte. Illic quoque ejusdem regis omnia _ferm_ gesta qu
      ultra Renum fecerat certissim sunt scripta. Ce passage est assez
      curieux; il faut en conclure qu'au commencement du XIIme sicle,
      poque  laquelle je crois pouvoir faire remonter cette lgende
      latine, la ville de Durazzo ou Duras (non pas _Ligmedon_ ou
      _Limecon_) passoit pour possder un ancien manuscrit des vritables
      actions de Charlemagne; peut-tre les Annales d'Eginhard, qui sont
      effectivement presque en entier consacres aux expditions
      d'Allemagne.

Quant il eut l demour six mois et sept jours, si comme nous avons dit,
pour son ost reposer et mesmement pour les grans miracles que la divine
vertu faisoit en ce lieu pour luy, il se remist en chemin et s'en revint 
Ais-la-Chapelle, puis y fist faire une glyse de grant oeuvre en l'onneur de
nostre Dame Sainte-Marie. Dedens mist les saintes reliques moult
honnourablement, et aprs envoia ses coursiers ainsi comme par tout le
monde, et fist crier que tous venissent  Ais-la-Chapelle aux ides de
juing, pour veoir et pour aourer les saintes reliques qu'ils avoient
apportes de Jhrusalem et de Constantinoble la riche; c'est  savoir huit
des espines de la sainte couronne que nostre sire eut sur son chief le jour
de sa passion, et une partie du fust de la sainte croix; le suaire en quoy
il fu envelop en spulture, la chemise nostre Dame qu'elle eut vestue 
son glorieux enfantement, et le bras destre saint Simon, dont il receut
nostre Seigneur au temple, le jour de la Chandeleur; et maintes autres
prcieuses reliques.

En pou de temps aprs ce qu'il eut fait crier, il assembla tant de gens que
nul ne le porroit esmer[589]. Quant ce vint au jour qui y fu mis, c'est 
savoir au second mercredi de juing, l'empereur eut conseil aux arcevesques,
aux vesques, aux abbs et aux autres personnes de dignit, coment il
ouvreroit. Et pour ce que la multitude estoit si grand que nul ne la povoit
nombrer, fist-il prchier aux prlas en trente lieus, et amonnester le
peuple que chascun feust bien confs et repentant de ses pchis avant
qu'il approuchast aux saintes reliques.

      Note 589: _Esmer._ Estimer.


XII.

ANNEE: 800.

_Coment l'empereur fist sermoner les prlas en trente lieus, et coment il
establit le lendit par la confirmation de tous les prlas qui l furent; et
puis du nombre des prlas et de leurs noms; d'une glise que l'empereur
fist faire, et de la requeste que l'empereur fist  tous les prlas._


Quant ce vint au jour qui fu mis, et les prlas et le peuple furent
assembls, l'empereur descouvrit les saintes reliques pour monstrer au
peuple, les prlas et vesques fist sermoner en trente lieus. La establit
l'empereur le lendit, par la constitution des prlas qui l furent prsens,
en la quarte fre de la sepmaine de juing[590], aux jeunes des Quatre-Temps.
Si fu bien avenant chose que il fust establi aux temps des jeunes, que nul
ne doit atouchier  tels saintuaires s'il n'est jeun[591] et sobre et
sanctifi par confession et par pnitence[592]. Mais pour ce que nous avons
cy fait mencion de la rmission des pchis, nous voulons cy deviser et
parler de la misricorde et de l'indulgence des pchis qui l fu establie.
Les prlas qui l furent prsens establirent ce pardon que quiconque
viendroit au lendit au temps que nous avons nomm pour aourer les
saintuaires, pour quoy[593] il fust confs et repentant de ses pchis, les
deux parties de la pnitence de ses pchis luy seroient relaschis, de
quelque pchi que ce feust; et, plus encore, que il povoit faire
paronniers du fruit de sa voie, sa femme, ses enfans et ses amis, pour
quoy ils feussent en tel point qu'ils le pussent avoir.

      Note 590: _En la quarte fre._ In junio mense et in hebdomada
      secunda, in jejunii scilicet quatuor temporum quart feri.

      Note 591: _Jeun._ A jeun.

      Note 592: Ce passage prouve assez bien, il me semble, contre
      l'opinion de beaucoup d'antiquaires, que le premier objet de
      l'institution du _lendit_ ou _landit_, ou foire de Saint-Denis, fut
      d'exposer et de laisser voir les reliques prcieuses que l'glise se
      glorifioit de possder. Comme les religieux ne pouvoient s'astreindre
       recevoir toute l'anne les dvots que l'esprance de contempler la
      chemise et la ceinture de la sainte Vierge, la couronne d'pines, les
      clous et partie de la croix du Sauveur, etc., etc., auroit chaque
      jour attirs en foule, on assigna, on _indiqua_ trois jours de
      l'anne pendant lesquels on seroit admis  les adorer. Ces trois
      jours prirent le nom de temps indiqu, _indictum_, vulgairement
      l'_indict_ ou _lendit_. En mme temps, une somptueuse foire ne manqua
      pas de se tenir et d'obtenir de grands privilges auxquels l'abbaye
      de Saint-Denis perdoit fort peu de chose. On a souvent fait honneur 
      Charles-le-Chauve de l'institution du lendit; il est probable que
      cette solennit remonte  l'poque primitive de la clbrit des
      reliques de l'abbaye de Saint-Denis. Tant que le catholicisme fut la
      seule religion de la France, le _lendit_ resta fidle aux motifs de
      sa fondation; mais, au temps des protestants, les chsses et les
      sanctuaires cessrent de s'ouvrir, et le _lendit_ ne fut plus qu'une
      grande foire surveille par MM. les suppts de la police.

      Note 593: _Pour quoi._ Pourvu que.

Et ce firent et establirent tous les prlas qui l furent, arcevesques,
vesques, abbs, desquels les noms sont cy mis. Premirement, le pape
Lon; Turpin, l'arcevesque de Rains; Justin, arcevesque de Mont-Laon;
Johan, arcevesque de Lyon; Arnoul, arcevesque de Tours; Pierre,
arcevesque de Milan; Orsent, arcevesque de Ravenne; Thodore, arcevesque
de Penthapole de Libie; Haimbert, arcevesque de Sens; Gosbert,
arcevesque de Bourges; Grimaud, arcevesque de Rouen; Achilas, arcevesque
d'Alixandre; Thophile, patriarche d'Antioche; Umbert, vesque de
Saintes; Guibert, vesque d'Orlans; Jehan, vesque d'Abranches;
Giuffroy, vesque de Noyon; Isral, vesque de Mez; Rodulphe, vesque de
Cambray; Goubert, vesque de Troyes; Richart, vesque d'Amiens; Rotard,
vesque de Flandres; Geron, vesque de Pavie; Hardoin, vesque de
Versel; Eusbe, vesque de Boulongne; Estienne, vesque d'Auguste;
Marchaire, vesque de Belge; Fromont, vesque de Lige; Robert, vesque
de Soissons; Anthonie, vesque de Placence; Torpe, vesque de Pise;
Dsier, vesque de Langres; Licon, vesque d'Angiers; Lupicus, vesque
de Valence; et Fortunas, arcediacre de cette glyse. Ces deux mistrent
le suaire nostre Seigneur sur le corps d'un mort qui maintenant fu
rsuscit.

Ce miracle voult faire nostre Seigneur devant son peuple, si comme je croy,
pour ce qu'il feust lumire de foy et de crance aux prsens, et aprs 
ceulx qui aprs luy vendroient. Tous les prlas qui l furent et tous ceulx
que nous  nommerons aprs distrent qu'ils eurent veu ce miracle qui estoit
oeuvre de Dieu, le Pre tout puissant.

Les abbs furent Fourr, abb de Saint-Denis en France; Florent, abb de
saint Benoit du Mont-Cassin; Lupicius, abb de Lyon; Pierre, abb de Laon;
Serges, abb d'Angiers; et Serges, abb de Rains; Jehan, abb de Chlons;
Pierre, abb de Nivelle; Aubert, abb de Saint-Quentin-du-Mont; Jehan, abb
de Saint-Quentin en l'Isle; Carbonel, abb de Limedon; Rabode, moyne de
Saint-Praiest, et Guidon de ce meisme lieu; Anthoines, vesque de Verdun;
Ponce, vesque d'Alle; Nicholas, arcevesque de Vienne; et Soltain, son
arcediacre; Dase, vesque de Thoulouse; Machaire, vesque de Troyes; et
Antoine, un sien arcediacre; Raimbaut, vesque de Marseille; Rigomers,
vesque de Meaulx. Tous ces prlas qui cy sont nomms et mains autres
dignes personnes conformrent par leurs scaulx celle constitution que
l'empereur establit, et demourrent l un mois et trois jours pour garder
les saintes reliques  l'honneur de Dieu et au profit du peuple.

Mais avant qu'ils se dpartissent[594], l'empereur leur fist une requeste
et leur dit en telle manire: Seigneurs tous qui cy estes assembls, vous
premirement, sire pape de Romme, qui estes chief de toute crestient, et
trestous seigneurs prlas, arcevesques, vesques, abbs, je vous requiers
que vous m'octroiez un don. A ce respondit Turpin, l'arcevesque de Reims,
pour tous:

Trs-doulx empereur et sire, quanqu'il te plaira  requerre, nous te
octroions doulcement et de bonne volent.--Je vueil donc, dist-il, que
vous et devant tous dessevrez de la compaignie de Dieu et de sainte glyse,
tous ceulx qui empescheront et destourberont en quelque lieu que je muire,
que le corps de moy soit apport  Ais-la-Chapelle et mis en spulture. Car
je dsire  estre l mis honnourablement et en la manire que l'en doit roy
et empereur mettre en spulture, sur tous autrs lieux.

      Note 594: Dans la chronique latine, cette requte de Charlemagne est
      faite  plusieurs annes de l, mais  peu prs dans les mmes
      termes, ainsi que les rponses des prlats.

L'apostole et tous les prlas qui l furent assembls obirent  la
requeste l'empereur. A tant se dpartirent, et retourna chascun en sa
contre, en loant et glorifiant le roy qui rgne et rgnera par tous les
sicles des sicles. Amen.

Cy endroit peut-on demander coment les saintuaires et la bonne foire du
lendit furent puis translats en France. Les saintuaires sont en l'glyse
monseigneur Saint-Denis, et la foire du lendit siet entre Saint-Denis et
Paris. La raison pourquoy ce avint si fu telle: Charles-le-Grant, dont nous
avons parl et parlerons encore cy aprs, eut un fils qui Loys eut  nom,
roy fu et empereur. Cil Loys eut quatre fils de diverses femmes, Lohier,
Pepin, Loys et Charles. Charles si fu leur frre de pre tant seulement, et
fils de la royne Judith que le pre espousa dernirement. Aprs la mort du
pre, l'empire fu dparti aux quatre frres. Lohier eut l'empire
d'Alemaigne, Loys le royaume d'Acquitaine, Pepin eut celui de Lombardie, et
Charles le royaume de France.

Entre les frres monta contens pour la terre; les trois frres guerroirent
Charles, premier pour ce qu'il leur sembloit avoir en partie le plus noble
royaume; merveilleux ost amenrent contre luy, et il se rappareilla d'autre
part encontre eulx moult efforciement.

Au temps de lors estoit l'glyse de Saint-Denis en France couverte d'argent
par-dessus les martirs; et pour ce que le roy n'estoit pas encore si riche
d'avoir qu'il peut moult grans osts conduire sans aide, il vint 
Saint-Denis au couvent et  l'abb, et parla ainsi et leur dist: Beaux
seigneurs, j'ai mestier d'avoir[595], pour mes guerres maintenir; et vous
avez couverture d'argent sur vostre moustier qui de riens ne vous sert; je
la prendrai s'il vous plaist; et si Dieu me donne victoire de mes ennemis,
je le vous rendray largement, et recouvriray l'glyse aussi richement ou
plus comme elle est maintenant.

      Note 595: _J'ai mestier d'avoir._ J'ai besoin de secours.

L'abb et le couvent respondirent: Sire, faites vostre volent  et vostre
plaisir de ce que nous avons. Le roy prist l'argent, son ost conduist
contre ses ennemis, et eut victoire par l'aide de nostre Seigneur. Pas
n'oublia les convenances qu'il eut  l'abb et au couvent. A l'glyse vint,
et leur dist: Seigneurs, je vous ay telle chose en convenant; prest suy
que je le face, et vous aurez conseil que vous prengiez en eschange de
ceste chose ces reliques et la foire du lendit, que mon ayeul le grant
Charles establit  Ais-la-Chapelle. Je vous dlivreray et reliques et foire
 tousjours-mais, et le feray cy venir aussi franchement et  telles
coustumes comme par-devant ala. Eulx se consentirent et eurent conseil
qu'ils prissent les saintes reliques et la foire du lendit. En telle
manire fu-elle en France translate.


_Cy fine le tiers livre des fais et gestes le fort roy Charlemaines._




LE QUART LIVRE DES  FAIS  ET
DES GESTES LE FORT ROY
CHARLEMAINES.


       *       *       *       *       *

I.

ANNEE: 800.

_De la vision et du signe que Charles vit au ciel; et coment monseigneur
saint Jaques s'apparut  luy, et luy dist qu'il dlivrast la voie l o son
corps gisoit. Et coment Pampelune fu prise et toute la terre jusques au
perron Saint-Jaques; et puis coment il fist baptiser tous les Galiciens et
occire ceulx qui baptesme ne vouldrent recevoir._


Quant l'empereur Charles eut conquises toutes ces terres et ces estranges
cits et chasteaux sans nombre de l'une mer jusques  l'autre, par l'aide
de nostre Seigneur, et il les eut soustraites des mains aux mescrans, et
convertis  la foy crestienne, si comme l'istoire a devant parl, il fu
moult traveill et debrisi des grans osts qu'il eut tant de fois conduits
sur ses ennemis, et des grans travaulx et continuels dont il avoit tant eu.
Lors en son cuer proposa qu'il n'ostoieroit plus, et qu'il useroit le
remanant de sa vie en paix et en repos, s sainte glyse n'avoit de luy
mestier. Mais nostre Seigneur, qui encore vouloit que la foy crestienne
feust par luy multiplie, luy changea son propos en la manire que nous
dirons.

Une nuit regarda vers le ciel, et vit un chemin d'estoilles qui comenoit,
si comme il luy sembla,  la mer de Frise, et s'adreoit entre Alemaigne et
Lombardie, entre France et Acquitaine, entre Bascle et Gascongne et entre
Espaigne et Navarre, tout droit en Galice o le corps monseigneur saint
Jacques reposoit sans nom et sans mmoire.[596] En telle manire vit ce
signe par plusieurs nuis; lors commena fortement  penser en son cuer que
ce povoit signifier.

      Note 596: En Champagne, et sans doute en d'autres provinces, on
      appelle encore la _voie lacte_ le _chemin de Saint-Jacques_.

Tandis comme il estoit une nuit en cette pense, un homme plain de plus
grant beaut que nul ne sauroit deviser s'aparut  luy et luy dist ainsi:
Beau fils, que fais-tu? Et Charles luy respondit: Sire, qui es-tu?--Je
suis, dit-il, Jaques, l'apostre et disciple Jhsu-Crist, fils Zebde,
frre Jehan l'vangliste, que nostre Seigneur eslut par sa grace sur la
mer de Galile, pour preschier la foy au peuple, et suy celluy que le roy
Hrodes martiria par glaive. Moult me poise de ce que mon corps est en
Galice, sans nule mmoire, laidement traiti entre mains des Sarrasins:
dont je me merveille moult que tu n'as dlivr des mescrans la terre o
mon corps gist, qui tant de cits et tant de rgions as conquises en ton
temps.

Pour laquelle chose je te fais  savoir qu'autres si comme nostre Seigneur
t'a fait puissant sur tous autres roys terriens, aussi t'a-il eslu 
dlivrer ma terre des mains aux Sarrasins, et  faire la voie aux plerins,
l o mon corps repose; pour que il te doint couronne de victoire en la
joie de paradis. Et ce chemin d'estoilles que tu as veu en ciel segnifie
que tu iras  grans osts en ces parties, pour destruire la paenne gent et
pour dlivrer ma spulture des mains aux Sarrasins; et que tout le peuple
qui habite de l'une mer jusques  l'autre et en autres diverses rgions,
iroit aprs, tous en plerinage, pour empetrer vers nostre Seigneur pardon
de leurs pchis; et puis le temps de la vie jusqu' la fin de ce sicle
raconteront les vertus et les miracles que nostre Seigneur a fais pour ses
amis.

Appareille-toy doncques, et meus[597] au plus tost que tu pourras; car je
seray en ton aide par tout, et sera ton nom tousjours-mais en louenge, et
je imptreray vers nostre Seigneur  toy couronne pardurable en la joie de
paradis.

      Note 597: _Meus._ Remues, pars.

En telle manire s'aparut messire saint Jaques par trois fois 
Charlemaines. Quant Charles eut ce o, il fu trs lie, meismement pour la
promesse que l'apostre luy avoit faitte de la joie de paradis. Ses osts
assembla de toutes parts, et entra efforciement en Espaigne pour destruire
les ennemis de la foy crestienne et pour essaucier le nom Jhsu-Crist.

Pampelune fu la premire cit qu'il assist. Trois mois y fu, n prendre ne
la peut, car elle estoit trop forte et de murs et de sige. Lors fist sa
prire  nostre Seigneur et dist ainsi: Jhsu-Crist, sire, pour laquelle
foy essaucier je suy venu en ce pas pour destruire la gent sarrasine,
donne-moy que je preigne ceste cit  la gloire et  louenge de ton nom; et
tu, sire saint Jaques, s c'est vrits que tu t'aparus  moy, prie nostre
Seigneur qu'il me laist ceste cit prendre.

Tout maintenant que il eut ce dit, les murs de la cit froissrent et
fondirent jusques en terre. Lors entrrent ens Franois; les Sarrasins qui
baptesme vouldrent recevoir demourrent et furent gards en vie; et les
autres qui en mescrandise vouldrent demeurer furent occis. Quant la
merveille de ce miracle fu par le pays espandue, les princes sarrasins
venoient au-devant de Charles partout o il aloit; devant luy s'inclinoient
et se humilioient humblement. Les cits rendoient, et les autres qui pas
jusques  luy ne venoient luy envoioient treus[598]. Si fist en telle
manire toute la terre d'Espaigne tributaire.

      Note 598: _Treus._ Tributs.

Moult s'esmerveilloient Sarrasins de ce qu'ils voient la gent de France si
belle et si forte, si fire et si bien appareillie d'armes et de chevaux
et d'autres harnois. Leurs armes mettoient sus, et les recevoient
paisiblement et honnourablement. En telle manire trespassa Charles  tous
ses osts toute Gascongne, Navarre et Espaigne jusques en Galice, en prenant
villes et chastiaux. La spulture mon seigneur saint Jaques visita
dvotement, puis passa oultre jusques au perron[599] sans contredit. Sa
lance ficha en la mer, et quant il vit qu'il ne povoit oultre passer, il
rendit graces  Dieu et  mon seigneur saint Jacques, par qui aide et par
qui assentement il estoit venu.

      Note 599: _Perron._ Monceau de pierres; peut-tre les cailloux qui
      tapissent les bords de la mer. Je serois assez dispos  croire que
      dans le  trsor de nos rois on conserva long-temps cette prtendue
      lance avec laquelle Charlemagne avoit sond la mer. Du moins, le
      serment ordinaire de Philippe-Auguste toit-il, _Par la lance saint
      Jacques!_ Voyez la _Chronique de Reims_.

Les Galiciens qui puis la prdication nostre Seigneur et mon seigneur saint
Jaques et de ses disciples estoient reconvertis  la paenne loy, fist
Charles baptiser par la main l'arcevesque Turpin. Ces choses ainsi faites,
il erra par toute la terre d'Espaigne de l'une mer jusques  l'autre.


II.

ANNEE: 800.

_Des noms des cits et des villes que Charlemaines prist en Espaigne, et
coment la cit de Luiserne fondi  sa prire. Puis de quatre cits que il
maudist. Puis de l'imaige Mahomet qui a nom Salamcadis et de la force que
elle a par une lgion de dyables qui dedans est enclose. Puis des glyses
que Charlemaines difia, de l'or et des richesses que les roys d'Espagne
luy donnrent._


[600]Les cits et les greigneurs[601] villes que il prist en Espaigne, sont
ainsi nommes ou estoient ainsi appelles au jour que elles furent prises
et conquises; car, par aventure, le nom d'aucunes se sont puis changes si
comme il avient souvent ailleurs. _Visunia_[602], _Lamegue, Dumia,
Colimbre, Luge, Orenes, Uria, Thuda, Medoine, Bracara,_ maistresse cit en
ces parties; _Sainte-Marie, Wimarana, Erine, Compostelle_, qui en ce temps
estoit encore petite, et en cette cit gist le corps de mon seigneur saint
Jaques. Toutes ces cits conquist en Galice. Celles qu'il conquist en
Espaigne sont telles: _Auscala_[603], _Godelfare, Xalamanca, Uzda, Ulmas,
Canalias, Madritas, Maqueda, Sainte-Eulalie, Thalaveria_, qui moult est
plantureuse; _Medina Celum_, qui vault autant comme: haulte cit;
_Berlanga, Osma, Segoncia, Segovia_, qui moult est grant cit; _Aavilla,
Salamancha, Sepulveda, Thoulete, Kalatrava, Badajot, Turgel, Ventosa,
Luiserne_, qui est par autre nom appelle _Carcensa_, si siet en un lieu
qui a nom _Vauvert, Caparra, Austurga, Ovetum, Legio, Karrion, Burgues,
Nadere, Balagurria, Urance, Clathahus, Miraclar, Tuthela, Sarragoce,
Pampelune, Baionne, Jasque, Osque_, qui seult estre ferme de quatre vings
tours; _Theraconne, Barbatre, Boras, Urgalle, Elna, Geronne, Barcinone,
Terferida, Tortosa, Aurelium_, qui est aussi cit trop forte; _Alganatte,
Adanie, Ispalide, Escalonne, Hora, Burriane, Ubeda, Baccia_ ou _Troissa,
Petrousa_, en cette cit fait-on le fin argent; _Valence, Denia, Sathive,
Granade, Sebile, Cordes, Abula, Accintine_. En celle celle cit gist le
corps saint Torquat, confesseur qui fu sergent mon seigneur saint Jaques; a
sa spulture est un olivier qui flourist et porte flour chascun an, le jour
de sa feste par miracle. Si est s ydes du mois de may. Aprs est la cit
_Biserte_, en celle cit sont les trs-forts chevaliers qui sont appells
Arabis. Les _grans isles_, _Bougiu_, par coustume est royaume; l'_isle
d'Agabibe_, la cit de _Boaram_, qui est en Barbarie; _Meloide, Evice,
Formentere, Alchoras, Almarie, Moneque, Gilbathar, Carthage, Septe_, qui
siet s destrois d'Espaigne, l o le cours de la mer est plus estroit;
_Gesir_ et _Tarifa_. Si ne conquist pas Charles toutes ces terres tant
seulement, mais la terre Landaluf et toute la terre de Portingal, toute la
terre de Serrane, toute la terre de Cateloine, toute la terre de Navarre,
toute la terre de Bascle, et maintes autres rgions qui pas ne sont cy
nommes, pour eschiver la confusion.

      Note 600: Cette premire phrase n'est pas dans le texte latin ni dans
      la plupart des anciennes traductions.

      Note 601: _Greigneurs._ Les plus grandes.

      Note 602: _Visunia_, ou _Vesunna_. C'est aujourd'hui _Prigueux_.
      --_Lamgue_, ou _Lamego_, sur la frontire du Portugal, vers Galice,
      et peu loigne de _Combre_, ou _Colimbre_.--_Dumia_, ou _Dume_, en
      Galice, vers _Braga_.--_Luge_, ou _Lugo_, en Galice.--_Orenes_, en
      latin _Aurenias_, aujourd'hui _Orense_, en Galice.--_Uria_, ou
      _Urie_, en Galice.--_Thuda_, s. d. _Tuy_, en Galice.--_Medonia_,
      aujourd'hui _Mondonedo_, en Galice.--_Bracara_, _Braga_, archevch,
      aujourd'hui la Corogne.--_Wimarana;_ c'est _Guimaraens_, dans la
      province de _Tras-los-Monts_.--_Erine_, variante: _Crunia_.

      Note 603: _Auscala_, Alcala.--_Godelfare_, Guadalaxara, prs
      d'Alcala.--_Uzda;_ c'est Uzeda,  huit lieues d'_Alcala_.--_Ulmas_;
      c'est _Olmeda_,  dix lieues d'Uzeda.--_Cavalias_, ou _Canalias_?
      --_Madritas_, Madrid.--_Maqueda_, dans la Nouvelle Caslilte.
      --_Sainte-Eulalie?_--_Berlanga_, Barlonga, dans la Vieille Castille,
      de mme que Osma. _Segoncia_, Siguenza.--_Aavilla_, Avila, dans
      l'Estramadure.--_Turgel?_--_Godiana(?)_--_Emerita_, ancien nom de
      _Merida_, dans l'Estramadure.--_Altancora_, aujourd'hui _Antequerra_,
      au royaume de Grenade.--_Palence_, aujourd'hui _Palencia_, au royaume
      de Lon.--_Luiserne_ ou _Lucena_, dans l'Andalousie.--_Ventosa_, au
      royaume de Lon.--_Caparra_, ou l'ancienne _Capara_, aujourd'hui _Las
      Ventas de Caparra_, dans l'Estramadure.--_Austurga_, aujourd'hui
      _Astorga_, mme royaume.--_Ovetum_, ancien nom d'_Oviedo_, dans
      l'Asturie.--_Legio_, ancien nom de _Lon_.--_Karrion_, ou _Carrion de
      los Conde_, dans le royaume de Lon.--_Burgues_, ou _Burgos_.
      --_Nadere_, Nageras; c'est _Nagera_, dans la Vieille Castille;
      aujourd'hui petite ville, autrefois cite puissante.--_Balagurria_,
      autrefois encore _Balesguer_, et aujourd'hui _Balaguer_, en
      Catalogne.--_Urance_, le latin porte: _Urantia_ qu dicitur _Arcus
      Stella_.--_Clathahus_, latin:  _Klattahus_; ce doit tre:
      _Calataiud_, dans l'Aragon.--_Miraclar_. Le texte latin de Notre-Dame
      porte: _Miradam_; c'est _Miranda de Ebro_, dans la Vieille Castille.
      --_Tuthela_, Tudela, dans la Navarre.--_Jasque_, aujourd'hui _Jaca_,
      dans la Navarre.--_Osque_, aujourd'hui _Huesca_.--_Theraconne_,
      aujourd'hui _Taracona_, sur la frontire de Navarre et de Castille.
      --_Basbastre_, aujourd'hui _Balbastro_, en Aragon.--_Boras_,
      aujourd'hui _Borja_,  trois lieues de Taracona.--_Aurelium_, ou
      _Aurelia_, nom d'une ancienne ville de Lusitanie, depuis nomme
      _Carissa Regia_.--_Alganetta_, dans le latin: _Alganensis urbs_(?).
      --_Adanie_(?).--_Ispalide_, c'est Sville.--_Escalonne_, ou
      _Escalona_,  huit lieues de Tolde.--_Hora_, sans doute _Oreja_,
      lieu de l'Estramadure, sur le Tage.--_Burriane_, aujourd'hui
      _Borriano_, chteau fort  sept lieues de Valence.--_Baccia_,
      l'ancienne _Bacca_, dans l'Andalousie. _Petrousa(?)_. Le manuscrit de
      Notre-Dame porte: _Baccia_ vel _Troissa_, in qu fit argentum
      optimum.--_Sathive_, ou _Xativa_, au royaume de Valence. _Cordes_,
      Cordoue.--_Abula_, ancien nom d'_Avila_.--_Accintine_, sans doute le
      mme nom qu'_Accitum_, territoire des anciens _Accitani_.--_Biserte_
      est, en Afrique, au royaume de Tunis.--_Les Grandes Isles_; c'est
      _Majorque_.--Bougie, encore en Afrique.--_L'Isle d'Agabibe_, _la cit
      de Boaram_. Le latin porte: _Agabiba insula: Boaram quoe est urbs in
      Barbari._ Mais je crois qu'il faudroit lire: _Insula Boaram,
      Agabiba quoe est urbs in Barbari._ Nous trouverions ainsi:
      _Azebila_, sur la cte de Barbarie, et l'ile d'_Alboran_, qui n'en
      est pas loigne.--_Meloide_(?).--_Evice_; c'est _Yvica_, l'une des
      Balares.--_Formentere;_ c'est le cap _Formentelli_, dans l'le
      Majorque.--_Alchoras_, ou _Alcazaz_, dans la province de la Manche.
      --_Almarie_, ou _Almerie_, port de mer dans le royaume de Grenade,
      clbre dans nos anciens romans chevaleresques pour les riches draps
      qu'on en tiroit.--_Moncque_, sans doute _Almuneca_, assez prs
      d'_Almerie_.--_Carthage_: c'est _Carthagne_.--_Septa_, Ceuta.
      _Gesir;_ c'est _Algesiras_.--La terre _Landaluf_, l'Andalousie.
      --Serrane. Le latin porte: _Sarracenorum tellus_.

Toutes ces cits et ces rgions devant nommes estoient obissans  luy et
 son commandement. Aucunes de ces cits conquist sans bataille et aucunes
par grant engin et par grant bataille. Mais la cit de Luiserne qui siet en
un val qui a nom Vauvert ne put-il prendre jusques au dernier; car elle
estoit trop forte et trop garnie. En la parfin l'assegia et fut entour
quatre mois; mais quant il vit que il ne la pourroit prendre par force, il
fist sa prire  Dieu et mon seigneur saint Jaques; lors charent les murs
et demoura sans habiteurs. Et une grant eaue ainsi comme estanc, leva en mi
la cit noire et obscure et horrible; si nooient dedans grans poissons tous
noirs qui jusques aujourduy sont veus noer[604] parmi cel estanc. Et aucuns
des anciens rois de France et des empereurs de Romme prindrent aucunes fois
de ces cits devant nommes, si comme Clovis le premier roy chrestien,
Clotaire, Dagobert, Pepin, Charles Martiaus; ceulx conquistrent l'Espaigne
en partie, et en partie la laissrent. Mais Charles le grant la conquist
toute entirement en son temps et la fist obir  ses commandemens. Quatre
cits y eut qu'il maudist quant il les eut conquises par grant travail; si
sont maudites et sans habiteurs jusques aujourduy. C'est assavoir Luiserne,
Ventouse, Caparra et Adama, et tous les temples et toutes les idoles des
Sarrasins qu'il trouva en Espaigne destruist du tout en tout, fors une tant
seulement qui est en la terre Landaluf, si a nom Salamcadis, si vault
autant  dire comme le Dieu de Cadis. Car ce mot de Cadis si est mis pour
le propre nom du lieu; Salam en Arabie si vault autant comme sire Dieu. Si
dient les Sarrasins que leur Dieu Mahommet fist cel image en son propre
nom, quant il vivoit, et enclost et scella dedens une lgion de diables par
l'art de nigromance, qui celle image tiennent en si grant force que nul ne
la peut fraindre n brisier; et s'aucun crestien aproche prs, tantost
meurt, ou il est en grant pril de mort. Mais s'aucun Sarrasin s'aprouche,
il s'en retourne sain et haiti; et s'aucun oisel s'y assiet par avanture,
tantost meurt.

      Note 604: _Noer._ Nager.

Si voulions icy deviser le sige de l'image. Sur le rivage de celle mer est
une haulte pierre moult bien ouvre d'ancienne oeuvre sarrasinoise, large et
quarre par dessous, et par dessus estroite et haulte, tant comme un corbel
peut voler. Sur celle haulte colombe[605] est celle image sur ses pis en
estant, de cuivre fin et esmr, et si est fait te en forme d'omme. En sa
destre main tient une clef, la face a tourne devers midi. Si ont
sorti[606] les Sarrasins que celle clef luy doit choir de la main en celle
anne que un roy sera n en France s derreniers jours de ce sicle[607],
qui toute la terre d'Espaigne convertira  la foy crestienne; et quant
ceulx de la terre verront que celle clef luy sera chue, ils
rpoudront[608] leurs richesces en terre et guerpiront la terre
d'Espaigne[609].

      Note 605: _Colombe._ Colonne.

      Note 606: _Ont sorti._ Ont vu par le sort, par sorcelleries. Le latin
      et plusieurs leons de la traduction partielle de la _Chronique de
      Turpin_ portent: _Ut ipsi Sarraceni asserunt._ La clef auroit d
      tomber dans le XVme sicle,  la naissance de Ferdinand le
      catholique. Il est vrai qu'il n'est pas n en France.

      Note 607: _De ce sicle_ du monde. _In novissimis temporibus._

      Note 608: _Ils rpoudront._ Ils enfouiront, feront rentrer. Gazis
      suis in terr reconditis.

      Note 609: On peut croire que l'occasion de cette fable a t l'ancien
      temple d'Hercule  Cadix, clbre dans l'antiquit; surtout pour les
      colonnes de bronze qui en ornoient le pristyle. Hercule, dit
      Strabon, n'y toit reprsent par aucune image personnelle; mais on y
      voyoit des colonnes de bronze de huit coudes de haut, sur lesquelles
      toit crite en lettres phniciennes la dpense qu'on avoit faite
      pour la construction du temple. Ce temple passoit pour conserver les
      os de plusieurs des compagnons d'Hercule; les navigateurs venoient y
      faire des sacrifices, et les chapps de naufrage y pendoient des
      _ex-voto_. (Voyez Montanus, note des Commentaires de Csar, page 543;
      dition Elzevirienne d'Amsterdam, 1661.)

De l'or et des richesses que les rois et princes d'Espaigne donnrent et
prsentrent  Charlemaines fist-il faire l'glyse Saint-Jaques, par trois
annes que il demoura au pas. Patriarche et chanoines y establi, selon la
constitution et la rgle saint Isidore le confesseur; noblement l'estora et
la garni de campanes, de draps de soie, de livres, de textes, de croix, de
calices et d'autres aournemens.

Du remenant de l'or et de l'argent que il apporta d'Espaigne estora-il et
fonda maintes glyses, quant il fu retourn en France. C'est  savoir
l'glyse Nostre-Dame-Sainte-Marie d'Ais-la-Chapelle, et l'glyse
Saint-Jaques en celle ville meisme. Une autre glyse de Saint-Jaques en la
cit de Bdiers[610], et en la cit de Thoulouse, une autre glyse de
Saint-Jaques; et la quarte de Saint-Jaques en Gascongne, entre la cit
d'Axa et Saint-Jehan-de-Sorges[611], sur le chemin aux plerins. La quinte
aussi de Saint-Jaques en la cit de Paris, entre le fleuve de Saine et
Monmartre[612]; et moult d'autres glyses et abbaes que il estora et fonda
sans nombre, parmi tout le monde.

      Note 610: _Bediers._ Beziers.

      Note 611: _De Sorges._ _Inter Axa et Sanctum Johannem Sordu._ C'est
      videmment Ax et le village de Sorgeat dont il s'agit. Mais qu'est
      devenue l'glise _Saint-Jean_?

      Note 612: C'est Saint-Jacques de la Boucherie, dont il ne reste plus
      que la haute tour, ouvrage du XVme sicle.


III.

ANNEE: 800.

_Coment le roy Agolant reprist la terre d'Espaigne puis que Charlemaines fu
retourn en France, et coment Charlot mut contre luy. D'un exemple qui
monstre quel pril il a de retenir excution de mort; et puis coment
Charlemaines quist tant Agolant que il le trouva. Des batailles que
Franois firent contre Sarrasins, autant contre autant. Des lances qui
reprisrent en terre de ceulx qui devoient mourir en bataille; du meschief
o Charlemaines fu et coment il retourna en France._


En pou de temps aprs ce que Charles fu retourn en France, un roy paen de
la terre d'Aufrique qui avoit  nom Agolant entra  grant ost en Espaigne.
La terre que Charlemaines avoit prise conquist, et occit et jeta fors des
cits et des chastiaulx les Crestiens qu'il avoit laissis  garder la
terre. Quant Charles ot ces nouvelles, il assembla ses osts et entra de
rechief en Espaigne; et celle fois fut meneur de ses osts le duc Miles
d'Aiglant[613].

      Note 613: Le pre de Roland.

Cy endroit voullons raconter une merveilleuse aventure qui avint en cel
ost, pour donner exemple d'amendement aux excuteurs qui retiennent les
lais qu'ils doivent dpartir aux povres, pour les ames des mors. Un jour
estoit l'ost logi en la terre des Bascles, de ls une cit qui a nom
Baionne. L prinst maladie  un chevalier qui avoit nom Romarique; au lit
accoucha, et quant il se sentit agrgier[614], il fist sa confession  un
prestre et receut son Sauveur. A un sien cousin commanda qu'il vendist un
cheval qu'il avoit et dpartist l'argent aux povres pour s'ame; cil
trespassa. Son cousin vendit le cheval cent sous, mais les deniers qu'il
dust dpartir pour l'ame du mort despendit-il en robes et en viandes. Et
pour ce que la venjance du souverain juge seult[615], aucunes fois,
ensuivre le meffait tout maintenant, le mort s'aparut au vif au chief de
trente jours. Si gisoit lors en son lit, ainsi comme en transes, et luy
dist ainsi: Saches-tu que nostre Sire m'a pardonn mes pchis. Et pour ce
que tu as trente jours retenues mes choses que je te commanday  donner aux
povres pour le remde de m'ame, j'ay autant de temps demour s peines du
purgatoire; hors en suis, par la misricorde de Dieu, et si saches
certainement que je seray demain assis en la gloire du paradis, et tu seras
mis s tourmens d'enfer.

      Note 614: _Agrgier._ Aggraver.

      Note 615: _Seult._ A coutume.

A tant s'esvanoy le mort, et le vif se leva et fu en moult grant paour et
en grant angoisse de cuer. Au matin commena  raconter  tous ceulx qui
or le vouldrent celle avision. Tost fu partout espandue celle nouvelle, et
tandis comme l'ost estoit en bruit et en murmure de celle chose, horribles
voix furent en l'air ouyes soudainement, endroit celluy qui la vision
comptoit, et sembloit que ce fust urlemens de loups, et ruimens[616] de
lions; et tout maintenant le ravirent les diables, en la prsence de tous
ceulx qui entour luy estoient. Par quatre jours fu quis de gens  cheval
par montagnes et par vales; mais il ne peut oncques estre trouv. Entour
douze jours aprs que ce fu avenu chevauchoit l'ost par la terre de
Navarre. Lors fu trouv le corps de luy par aventure, tout dfroiss sur le
couperon d'un sault[617],  quatre journes de la devant dite cit. A celle
heure que les diables le ravirent, ils le portrent hault en l'air par
l'espace de trois lieues par devers la mer; l le jettrent et l'ame de luy
portrent s peines d'enfer[618].

      Note 616: _Ruimens._ Rugissements.

      Note 617: _Le couperon d'un sault._ In cujusdam rupis fastigio.

      Note 618: Il y a dans le roman du Saint-Graal une histoire qui a
      beaucoup d'analogie avec celle-ci: Nascien, le frre du roi Mordrain,
      est ainsi ravi, pendant la nuit, par des esprits invisibles qui le
      transportent sur le faite d'un rocher, au milieu de la grande mer.
      Toute la diffrence, c'est que le rapt est, dans Turpin, l'oeuvre des
      dmons, et dans le Saint-Graal, celle des anges.

Pour ce, sachent tous ceulx qui les testamens des mors retiennent eu leur
propre vie, qu'ils se dampnent perptuellement.

Charlemaines et le duc Miles d'Aiglant qui des osts estoient conduiseurs,
commencirent  qurir Agoulant parmi la terre d'Espaigne. Tant et si
sagement le quistrent qu'ils le trouvrent en un pas qui est appell la
_Terre des Chans_, sur un fleuve qui est appelle Cheia[619], en mi une
praerie qui siet en un pas plain qui est grant et large. En ce meismes
lieu fonda Charlemaines une glyse en l'onneur des deux martirs Faconde et
Primitif, et une abbae o les corps des deux martirs reposent. Puis y eut
ville grant et plantureuse qui siet en ce lieu.

      Note 619: C'est la _Tierra de Campos_, province du royaume de Lon,
      et cette rivire est la _Ceiga_.

Tant chevaucha Charlemaines que les deux osts s'aprochirent; lors demanda
Agoulant bataille  Charlemaines, en telle manire comme il vouldroit;
vingt contre vingt, quarante contre quarante, cent contre cent, mille
contre mille, deux mille contre deux mille, ou un contre un. Charles envoya
cent Chrestiens contre cent Sarrasins; si furent tantost occis les
Sarrasins; et puis en envoya Agoulant autre cent qui furent tantost occis,
et puis deux cens contre deux cens qui furent tantost occis.

A la parfin envoya Agoulant deux mille contre deux mille, dont les uns
furent tantost occis, et les autres s'enfuirent.

Quant Agoulant vit qu'il perdoit ainsi ses gens en toutes manires, il
getta son sort privement[620], et trouva que Charlemaines perdroit; lors
luy remanda bataille plennire  lendemain, et Charlemaines le receut et fu
octroi d'une partie et d'autre. Aucuns des Crestiens appareillrent leurs
armes et moult bien et moult bel,  combattre  lendemain, et fichirent au
soir leurs lances en terre devant leurs herberges en la praerie, selon le
devant dit fleuve; et au matin trouvrent-ils, reprises en terre et
couvertes d'escorces et de foilles, les lances de ceulx seulement qui en
celle batailledevoient martire recevoir pour la foy Jhsu-Crist.

      Note 620: Il fit en particulier une conjuration.

Lors s'esmerveillrent plus que ne pourroit nul cuider, et tournrent toute
voie ce miracle  louenge de nostre Seigneur; les lances couprent aprs
terre, et les escos qui demourrent se monteplirent, et y eut puis grans
bois, qui jusques aujourd'huy apparoissent encore en ce lieu meismes; car
il y eut moult de lances[621].

      Note 621 Cette fort seroit-elle ou auroit-elle t proche du lieu
      nomm, de temps immmorial: _Pena de Francia_ (Roche de France)?--Le
      latin dit: Erant autem mult ex hastis fraxine.

Ce signe fu merveilleuse chose, et grant joie et grant profit des ames
signifioit, et grant occision et martire de corps. Que vous diroit-on plus?
Lendemain vindrent en bataille d'une part et d'autre; l furent occis
quarante mille Crestiens, et Miles d'Aiglant, pre Rollant et Chevetaine de
l'ost. Si furent occis ceulx desquels les lances flourirent le soir devant
la bataille. Tous ceulx receurent martire pour l'amour de nostre Seigneur.

L fu Charles  tel meschief que son cheval fu soubs luy occis. Si eut
encore en tour luy deux mille Crestiens  pi. Quant se vit l'empereur sus
ses pis, il trait Joyeuse, s'espe, et se ferit par grant vertu au milieu
des Sarrasins.

L trancha mains paens par mi, et fist en tour luy merveilleuse occision.
Au vespre se retrairent les paens et les Sarrasins, et les Crestiens aussi
vers les herberges. Lendemain vindrent secourre Charlemaines quatre marchis
d'Italie,  tout quatre mille hommes; mais Agoulant qui bien sceut que
secours luy estoit venu se retraist arrires, et Charlemaines retourna lors
en France  tout son ost.

Au miracle devant dist des lances qui reprindrent est entendu le salut des
ames de ceulx desquels les lances flourirent et de nous-meismes. Car ainsi
comme les chevaliers Charlemaines appareillrent leurs armes contre les
ennemis, ainsi devons-nous appareiller nos armes: c'est--dire bonnes
vertus contre les vices. Et s nous avons donc foy contre l'rsie des
bougres[622], charit contre envie, largesse contre avarice, humlit
contre orgueil, chastet contre luxure, oroison contre temptacion, povret
contre les bonnes aventures des choses terriennes, persvrance contre
lgiret de propos, silence contre tenon, obdience contre charnel
courage; nos hantes[623] flouriront devant nostre Seigneur au jour du
jugement.

      Note 622:  Contra hereticam pravitatem.

      Note 623: _Hantes._ Bois de lance.

O! comme sera ores beneure et flourie l'ame en paradis du vainqueur qui
loiaument se sera combatu contre les vices! car nul ne sera couronn, fors
ceulx qui loyaulment se seront embatus contre les pchis; et ainsi comme
les chevaliers Charles moururent en bataille, ainsi devons-nous mourir
quant aux vices et vivre au monde en saintes vertus, si que nous puissions
desservir couronne flourie en la joie de paradis.


IV.

ANNEE: 800.

_Des grans osts que Agoulant assembla contre Charlemaines; puis coment il
manda  Charlemaines que il venist  luy; coment Charlemaines ala  luy en
guise de message pour luy espier. Des batailles que il fist contre
Agoulant; coment Agoulant s'en fui; coment Charlemaines retourna en France
pour rassembler ses osts; puis parle des noms des haus homes que il mena
avec luy en cette voie._


En tant de temps comme Charlemaines demoura en France pour ses osts
assembler, Agoulant se pourchaa de toutes pars et assembla
merveilleusement grans osts de diverses nacions, Mores, Moabithiens,
thiopiens, Sarrasins, Turcs, Aufricains et Persans, et tant de rois et de
princes sarrasins comme il put avoir de toutes les parties du monde;
Thosime, le roy d'Arabe; Buriabel, le roy d'Alixandre[624]; Avithe, le roy
de Bougie; Hospine, le roy d'Agaibes[625]; Fauthime, le roy de Barbarie;
Alis, le roy de Marocli; Maimon, le roy de Mque; Ebrechim, le roy de
Sbile; et l'Aumaor de Cordes[626].

      Note 624: _Alixandre._ Alexandrie.

      Note 625: Une leon latine porte: _Regem Algabri_; les autres:
      _Regem Acie Agabil_. J'ai suivi la leon franoise du manuscrit
      7871. Ce sont les _Algarves_, souvent nommes, autrefois _royaume de
      Garbe_.

      Note 626: Le latin porte: _Altumajorem_, regem Cordub. A la mme
      poque le calife de Bagdad, le plus clbre des princes musulmans, se
      nommoit _Almanzor_. De lui, je pense, aura t form le nom
      d'_Aumaor_, si clbre dans nos anciens pomes.

Ainsi vint Agoulant  tous ses osts jusques  une cit de Gascongne qui a
nom Agen et par force la prist. Lors manda Agoulant  Charlemaines qu'il
venist  luy paisiblement  petite compagnie de chevaliers, en promettant
qu'il luy donneroit or et argent, et soixante chevaux chargis d'autres
richesces, s'il voulloit tant seullement estre subgiet  luy et obir  ses
commandemens. Pour ce le mandoit, que il le voulloit congnoistre et qu'il
le peust plus lgirement occire en bataille. Mais Charlemaines, qui bien
pensoit le malice, prist avec luy deux mille hommes des plus esleus de sa
gent, et vint prs  quatre milles de la cit d'Agen, o Agoulant et sa
gent estoient. Repostement les laissa en un embuschement, quant il approcha
prs de la cit; mais il en prist soixante avec luy tant seulement et mena
jusques sur une montagne dont il peut pleinement voir toute la cit. L les
laissa et changea son habit, et fu en guise de message sans lance, son escu
tourn sur son dos, ainsi comme messages vont au temps de bataille; un seul
compagnon prist et vint jusques en la cit. Aucuns des Sarrasins issirent
hors encontre eux, et leur demandrent qu'ils queroient?

Nous sommes messages, dirent-ils, du grant roy Charlemaines, qui nous a
envois  toy , pour parler  Agoulant. Les Sarrasins les prisrent et
les menrent devant Agoulant, et l distrent ainsi: Le roy Charlemaines
nous a envoys  toy, Agoulant; Charlemaines te mande qu'il vient parler 
toy  tout soixante chevaliers tant seulement pour faire ton commandement,
et veult chevauchier avec toy et estre ton homme, s tu luy veuls accomplir
ce que tu luy as promis. Pour ce te mande que tu viengnes  luy  tout
soixante de tes hommes sans plus, si parleras  luy paisiblement. Lors
leur dist Agoulant que ils retournassent arrires  Charlemaines et luy
dissent que il l'atendist.

Quant ceulx s'en furent partis, Agoulant s'arma luy et les siens que il
boit mener avec luy. Il ne cuidoit pas que ce feust Charlemaines qui  luy
parlast. L le congnut l'empereur et les rois sarrasins qui avec luy
estoient. Le sige de la cit vit, et tempta de quelle part elle estoit
plus lgire  assoir et  prendre. Aux soixante chevaliers que il avoit
laissis en la montaigne retourna et puis aux deux mille; et Agoulant le
suivit  tout sept mille Sarrasins pour luy occire s'il pust; mais ils
s'avancirent si, par tost chevauchier, que Agoulant ne les peut atteindre.
Adoncques retourna Charlemaines en France; et quant il eut ses osts
assembls il retourna en Espaigne[627], et vint jusques devant la cit o
Agoulant estoit: le sige mist entour, et assist Agoulant dedens et ses
gens. L fu entour six mois; au septiesme fist drecier ses perrires et
mangoniaux; et ses truies fist fouir[628], ses chastiaux de fust venir et
approchier des murs de la cit. Et quant Agoulant vit qu'il estoit en tel
destroit, luy et les plus grans de son ost s'en issirent une nuit
repostement par les chambres prives[629] et trespassrent le fleuve de
Gironde qui prs de la cit couroit.

      Note 627: On donnoit encore ordinairement, au XIVe sicle,  tout le
      Languedoc, le nom d'_Espagne_.

      Note 628: _Et ses truies fist fouir._ Variantes  du manuscrit 7871:
      Et ses truies et ses moutons. Le latin porte: Et troiis et
      arietibus, cte risque artificiis ad capiendum, etc. La _truie_ est
      une machine de guerre qui sert  protger les mineurs et ceux qui
      creusent des fosss autour de la place assige.

      Note 629: Per latrinas et foramina.

En telle manire eschapa  celle fois Agoulant des mains Charlemaines;
lendemain entrrent en la cit les Crestiens  grant joie. Des Sarrasins
qui furent trouvs en la cit, les uns furent occis et les autres s'en
fouirent par le fleuve de Gironde. Mais toutes voies en y eut-il d'occis
plus de dix mille. Puis vint Agoulant et sa gent jusques  la cit de
Xaintes qui estoit et commandement des Sarrasins[630], Charlemaines ala
aprs, et luy manda qu'il luy rendist la terre et la cit. Mais Agoulant
remanda qu'il ne la rendroit point; mais s'il voulloit bataille, il
l'aurait par tel convent que la cit feust  celuy qui vaincroit.
D'ambedeux pars fu la bataille octroye.

      Note 630: Notre auteur, qui ne connot bien que la topographie de
      l'Espagne, fait faire  Agoulant une marche rtrograde, c'est--dire
      inverse de celle qu'il devoit suivre. Nouvelle preuve que la relation
      est l'ouvrage d'un Espagnol et non d'un Franois.

Mais le jour devant que les eschiles des Chrestiens feussent rangies et
ordonnes devant les hberges, pour combatre, avint une merveilleuse chose
s prs qui sont entre la cit et un chastel qui a nom Taillebourc[631]. L
fichrent aucuns leurs lances en terre devant les tentes; lendemain les
trouvrent reprises et pleines d'escorces et de feuilles ceux tant
seullement qui pour l'amour de Jhsu-Crist devoient mourir et recevoir
martire en celle bataille. Celluy meisme miracle estoit j avenu en une
autre bataille si comme l'istoire l'a dessus racompt[632]. Ceulx qui leurs
lances virent foillues et reprises furent moult lis de ce miracle;
maintenant les couprent prs de terre, tous ensemble se mistrent en une
eschiele et se frirent les premiers en la bataille; moult de Sarrasins
occistrent, mais  la parfin moururent-ils en bataille, martirs pour
l'amour de nostre Seigneur; si furent ceulx qui furent occis environ quatre
mille. En celle bataille fu Charles  si grant meschief que son cheval fu
soubs luy occis, et fu-il moult empress par la force des paens. Son cuer
et sa force reprist, avec sa gent a pi se frit en eux par grant vertu, et
en fist moult grant occision; et  la parfin les Sarrasins ne peurent
endurer sa force, ains guerpirent la bataille et s'enfouyrent en la cit;
et Charlemaines les suivit et assegia la cit de toutes pars fors par
devers le fleuve.

      Note 631: _Taillebourg_ est effectivement  trois lieues environ de
      Saintes.

      Note 632: Cette rflexion est de notre traducteur de Saint-Denis.
      Elle n'est pas dans le texte latin, ni dans les autres versions
      franoises.

Lendemain, ainsi comme aprs mienuit, se mist Agoulant  la fuite, par
devers le fleuve qui a nom Charente. Mais Charles et sa gent qui bien les
aperceurent les enchascirent; et en tel enchaus fu occis le roy d'Agaibes
et le roy de Bougie, et environ quatre mille des autres Sarrasins.

Lors dguerpit Agoulant la terre de Gascongne, les pors[633] passa et vint
en Pampelune. La cit garnit et commena  refaire les murs par o ils
estoient cheus. A Charlemaines manda qu'il l'attendroit l, et qu'il auroit
 luy plainire bataille. En ces entrefaites Agoulant rapareilla de toutes
pars sa force. Maintenant assembla plusieurs eschiles de combatteurs et
fist moult grant appareil de bataille. Et quant Charles o ces nouvelles,
ne le voult plus ensuivre, pour ce que ses osts estoient las et travaillis
d'errer et de combattre, et si estoit moult afleboi et apetici pour la
mort de mains bons preudommes.

      Note 633: Les _pors_, ou _passages_, de l'espagnol _puerto_, qui a ce
      dernier sens. Les pors de Pampelune, dont il est si souvent parl
      dans les _Chansons de geste_, commencent  la ville de
      _Saint-Jean-Pied-de-Port_.

Pour ce retourna en France et meismement pour plus grans osts assembler.
Tous les rois, les princes et les ducs assembla, et fist par tout crier que
tous contens feussent accords et que ferme paix feust faitte;  tous ceulx
qu'il haoit pardonna son mautalent;  ceulx qui  bataille ne se povoient
appareillier par povret, donna armes et garnemens[634].

      Note 634: Il importe de remarquer que, pour la premire fols ici,
      notre traducteur de Saint-Denis se dpart de la bonne foi qui le
      caractrise: il modifie _sciemment_ le texte du pseudonyme Turpin,
      sans doute afin de ne pas ter  son abbaye le bnfice de
      l'affranchissement des serfs, dont il parlera plus loin.
      Non-seulement toutes les traductions partielles de Turpin, mais
      encore celle des chroniques de France qui prcda le travail des
      moines de Saint-Denis (manuscrit du roi 8396.2.), reproduisent
      exactement le passage de l'auteur latin. Voici donc la leon des
      chroniques anciennes:

      Quant Karlemaines o ce, il repaira en France, et accueilli ceus de
      partout son rgne, et manda et commanda que tous ceus qui estoient
      sers de mauveses coustumes rendans, et qui estoient desous mauvez
      seigneurs ns, de son chief sers, que ils fussent quites de tous
      servages, et fussent toutes les mauveses coustumes abatues et d'eus
      et de toute leur lignie qui est et qui  venir est, et qu'ils
      fussent quites et franchis  tous jours. Et fist crier par toute
      France simplement que tuit cil qui iront en Espaigne avecques luy sus
      la gent sarrasine seroient riches.... Et encore fist li roy
      Karlemaines plus, car il commanda que tuit cil qui estoient emprison
      fussent dlivrs et assous quelque forfet que ils eussent fet. Et
      encore plus; car  tous ceus qui estoient povres donna richesce et
      revesti les nus; il acorda tous les anemis et les dshrits releva
      et les remist en leurs possessions. Et tous ceus qui savoient armes
      porter, tous iceux fist-il chevaliers..... Et tous ceus que li rois
      assembla en sa compaignie pour aler en ce voiaige, Turpins li
      arcevesques, de l'autorit Jhsu-Crist et de saint Pierre et saint
      Pol, les assout de tous leurs pchis.
      Ce passage rend exactement le texte de la plupart des manuscrits;
      mais celui de N. D., n 133, offre un sens encore plus net et plus
      hardi: Mandavitque per totam Franciam ut _omnes_ servi qui sub jugo
      duro et malis exactionibus pravorum dominorum religati tenebantur,
      soluti  servitute proprii capitis, et venditione deposit, cum omni
      su progenie semper liberi permanerent. Voyez la bonne traduction en
      vers que Philippe Monskes a donne de ce passage, dans l'excellente
      dition de M. de Reiffenberg. Bruxelles, 1836, tome 1, p. 205.

Ci sont aprs nomms les plus grans des princes qui alrent avec luy en
Espaigne.

Le duc Rollant, comte du Mans et sire de Blaives, nepveu Charlemaines et
fils de sa soeur Berte et du duc Milon d'Aiglant, conduiseur des osts et
guieur[635] des batailles: cil vint  quatre mille combatans. Olivier,
comte de Gnes, fils au comte Renier, vint aussi  quatre mille. Estouz,
le comte de Langres,  tout trois mille; Arastannes, le roy de Bretaigne,
vint  tout sept mille, car  ce temps avoit roy en Bretaigne[636];
Angelier le Gascoing, duc d'Acquitaine,  tout quatre mille; Gaiffier, roy
de Bourdiaux,  tout quatre mille; Gerin et Guerier, Salemon, Estous
l'Escot[637], et Baudouin, frre Rollant: tous ceux y amenrent dix mille
combatans. Gondebeuf, roy de Frise, y vint  tout quatre mille; Hoyaus, le
comte de Nantes, y en amena deux mille; Ernaut de Biaulande, deux mille;
Naymes, le duc de Bavire, dix mille; Constentin, le prvost de Romme,
vingt mille; Ogier, le roy de Dannemarce, dix mille[638]; Lambert, le
prince de Bourges, deux mille; Sanses, le duc de Bourgoigne, dix mille;
Regnault d'Aubespin, Gaultier du Termes, Guielin, Guerin, le duc de
Loheraine, en amenrent quatre mille; Begues, Auberis le Bourgoing, Bernart
de Nubles, Guimart, Estormis, Thierri, Yvoire, Brengier et Hoton; tous
ceulx y amenrent grant ost. Turpin l'arcevesque de Rains et Ganelon, le
traitre qui vendi les douze pers au roy Marsilion, y amenrent grand gent.
L'ost de la propre terre Charlemaines estoit prisi  quarante mille
chevaliers; d'autre gent et de gens  pi n'estoit nul nombre. En telle
manire entra Charlemaines  tout son ost en Espaigne, et pourprist les
montaignes qui sont devant la cit de Pampelune, o Agoulant l'attendoit 
bataille; mais quant il vit les grans osts amener, il se commena forment 
merveillier de son pouvoir. Si grant paour le prist qu'il n'osa  luy
combatre, ains requist trves pour parler  Charlemaines, et l'empereur les
luy octroia volontiers.

      Note 635: _Guieur._ Conducteur. D'o, guide.

      Note 636: Le texte latin est mal rendu: Alius tamen rex tempore
      ipsius in Britanni erat.--_Arastanes._ Adelstanes.

      Note 637: _Estous l'Escot._ Le texte latin porte: Salomoni, Socius
      Estulli.

      Note 638: Le manuscrit de Notre-Dame ajoute  l'article d'Ogier: De
      quo usqu in hodiernum diem vulg canitur; quia innumera fecit
      mirabilia. Ces merveilles ne se rattachent pas  l'expdition
      d'Espagne, dans laquelle Ogier le Danois ne tint que le second rang,
      mais aux exploits prcdents, dont les _Chansons de geste_ sont
      remplies. Au reste, ce passage suffisoit pour prouver que l'auteur de
      cette relation d'Espagne n'toit pas contemporain de Charlemagne.
      Mais, d'un autre ct, comme il crivoit certainement avant le XIIme
      sicle, il faut en conclure qu'au XIme les pomes vulgaires sur
      Ogier toient fort clbres en France. Les autres manuscrits de
      Turpin et les imprims rapportent cette rflexion, avec moins de
      probabilit, au comte de Nantes Ol; la traduction renferme dans le
      bon manuscrit 7871 porte: Ogier de Danemarche, dont on chante et
      chantera toz jorz des grans proccesque il fist. _Bernart de Nubles._
      --Variante: _Berard de Meilli._--Latin: _Bernardus de Nublis_.


V.

ANNEE: 800.

_Coment Agoulant vint parler  Charlemaines en trves; de leurs paroles et
de leur disputoison. Coment ils repristrent bataille autant contre autant,
et coment les Sarrasins furent tousjours desconfis; coment Agoulant vint 
Charlemaines pour baptesme recevoir; coment il s'en parti mal pai pour les
povres que il vit mengier en bas; et puis coment il prist jour de bataille
 lendemain._


Puis que trves furent donnes et ce vint  lendemain, Agoulant issit de la
cit, luy et sa gent; de ls la ville laissa son ost; soixante des plus
hauls de ses hommes prist, et vint  Charlemaines qui estoit  un mille de
la cit. Les osts des Crestiens et des Sarrasins estoient logis en un trop
biau plain et trop grant, assez prs de la cit. Si avoit bien six milles
de long et de ls. En mi estoit le chemin de Saint-Jacques qui les deux
osts devisoit, et quant Agoulant fu devant Charlemaines, il[639] luy dist
en telle manire:

Es-tu ce Agoulant qui ma terre m'a tollue par tricherie et par desloyaut?
Je avois conquise Gascongne et Espaigne  l'aide nostre Seigneur, et les
avois convertis  la foy crestienne; les rois et les princes avois soubmis
 ma seigneurie et  mon empire, et tu as mes Crestiens occis, et mes cits
et mes chastiaux pris, et la terre dgaste par feu et par occision, tandis
comme j'estoie retourn en France. Pour laquelle chose je me plaing moult
durement.

      Note 639: _Il._ Charlemaines.

Quant Agoulant entendit que Charlemaines partait  li en arabic, il se
merveilla moult, et moult en fu li; car Charlemaines avoit appris
sarrazinois en la cit de Tholette, o il demoura une partie du temps de
son enfance. Lors respondit Agoulant: Je te prie, dist-il, que tu me
dies tant pour quoy tu as tollue la terre  nostre gent qui pas ne te vient
par hritage; car ton pre n ton aeul n ton bisaeul n nul de ton
lignage ne la tindrent onques.

Et Charlemaines respondit: Pour ce disons-nous que la terre est nostre,
que nostre Seigneur Dieu Jhsu-Crist, creur du ciel et de la terre, a
esleu nostre gent crestienne sur toutes autres, et a establi que elle soit
dame et maistresse de tout le monde. Et pour ce ay-je convertie ta gent
sarrasine  nostre loy tant comme je ai peu.

Agoulant respondit: Ce n'est pas, dist-il, digne chose que nostre gent
soit subjette  la vostre; car nostre loy vault mieux que la vostre, et
nous avons Mahommet qui est messagier Dieu et fu envoi  la gent
sarrasine; lesquels commandemens nous tenons; et si avons nos dieux tous
puissans qui, par le commandement Mahommet, nous dmonstrent les choses qui
sont  venir. Ces dieux nous crons et cultivons par lesquels nous vivons
et rgnons.

Agoulant, dit Charlemaines, tu erres, en ce que tu dis que vous tenez
les commandemens de Dieu. Car vous avez les commandemens et la faulse loy
d'un homme mort plain de toutes vanits; et crez et aourez le diable en
vos faulses idoles. Mais nous tenons les vrais commandemens de Dieu, et
nous crons et aourons Dieu le pre et le fils et le Saint-Esprit; dont nos
ames vont en la joie de paradis, par la sainte foy que nous tenons; et les
vostres si vont au parfont puis d'enfer, pour la faulse loy que vous tenez.
Et pour ce appert que nostre foy vault mieulx que vostre loy. Pour laquelle
chose je t'ammoneste que toy et ta gent recevez baptesme, ou tu envoies qui
tu vouldras contre moy  bataille. Si recevrez douloureuse mort de corps et
d'ames.--J ce n'aviengne, dist Agoulant, que je reoive baptesme n
que je renie Mahommet mon dieu tout puissant! Ainsi me combatray-je, moy et
ma gent, contre toy et la tienne, par tel convent que se nostre loy plaist
mieulx  Dieu que la vostre, vous serez vaincus; et se la vostre loy vault
mieulx que la nostre vous serez vainqueurs; si soit honte et reprouche 
tousjours-mais aux vaincus, et louenge et honneur aux vainqueurs! Et s'il
avient que nostre gent soit vaincue, je recevray baptesme, s je puis tant
vivre.

Ainsi fu octroi d'une part et d'autre; et se dpartirent  tant. Et lors
envoia Charlemaines vingt Crestiens contre vingt Sarrasins; et tantost
furent les paens occis. Et puis quarante contre quarante; et tantost
furent occis. Et puis cent contre cent;  cette fois furent Crestiens occis
pour ce qu'ils s'en fouirent pour paour de mort. Ceulx qui ainsi moururent
pour ce qu'ils fouirent, segnifient la perte d'aucuns qui laschement se
combattent contre les vices. Car ainsi comme ceulx qui se combatent pour la
foy ne doivent oncques fouir n ressortir; ainsi ne doivent ceulx qui se
combatent contre le deable; car s'ils ressortissent, ils meurent en pchi.
Mais ceulx qui fortement se combatent vainquent lgirement le deable qui
les pchis amenistre.

Aprs furent envois deux cens contre deux cens; et puis mille contre
mille, et tousjours furent occis les Sarrasins. Lors requist Agoulant
trves  Charlemaines, pour parler  luy, et dist que la foy crestienne
valoit mieulx que la leur; et Agoulant vint, et luy dist que luy et sa
gent recevroient baptesme le lendemain. A tant retourna  ses gens et dist
 ses roys et  ses gens qu'il voulloit estre baptis, et commanda  toute
sa gent qu'ils s'appareillassent  recevoir le baptesme, dont aucuns se
consentirent et aucuns le refusrent.

Lendemain, en droit l'eure de tierce, vint Agoulant  Charlemaines pour
recevoir baptesme. A l'eure qu'il vint estoit Charlemaines assis au mangier
luy et sa gent. Tout maintenant qu'il le vit soir  table, et maintes
autres tables appareillies entour luy, et vit ceulx qui mangeoient en
divers habis, les uns en habis de chevaliers, les autres en habis
d'vesques, les autres en habis de moines, les autres en habis de chanoines
rgls, et les autres en habis de clers, il demanda de chascun ordre, et
quels gens c'estoient?

Ceulx, dit Charlemaines, que tu vois vestus de draps de soie et d'une
couleur, ce sont les vesques et les prestres de nostre loy qui nous
preschent et exposent les commands nostre Seigneur: ceulx nous absolvent de
nos pchis et nous donnent la bnion nostre Seigneur. Ceulx que tu vois
en noir habit, ce sont moines et abbs, et sont plus saintes gens que les
autres; si ne cessent de prier la divine majest pour nous. Ceulx que tu
vois aprs qui sont en blanc habit, ils sont appelles chanoins rgls, qui
vivent selon la rgle des meilleurs sains, et prient aussi pour nous, et
chantent messes et matines et heures, pour l'estat de nostre foy.

Entre les autres choses regarda Agoulant d'autre part, et vit trze povres
vestus de povres draps, qui mengeoient  terre sans nappe et sans table,
si avoient pou  manger et pou  boire. Lors demanda  Charlemaines quels
gens c'estoient. Ce sont, dist-il, les gens Dieu, messages nostre sire
Jhsu-Crist, que nous paissons chascun jour eu l'onneur des douze
apostres. Lors respondit Agoulant: Ceulx qui sont entour toy sont
beneurs, et largement mengent et boivent, et sont bien vestus et
noblement; et ceulx que tu dis qui sont messages de ton Dieu, pourquoy
souffres-tu qu'ils aient faim et mesaise, et qu'ils soient si povrement
vestus et si loing de toy assis n si laidement haitis? Mauvaisement sert
son Seigneur qui ses messages reoit si laidement. Grant honte fait  son
Seigneur qui ainsi ses messages sert. Ta loy que tu disoies qui estoit si
bonne monstres bien, par ce, qu'elle soit faulse. Aprs ces paroles, se
dpartit de Charlemaines, et s'en retourna  sa gent, et refusa le saint
baptesme qu'il vouloit recevoir. Lendemain manda bataille  Charlemaines.
Lors entendit bien l'empereur qu'il eut baptesme refus pour les povres
qu'il vit si laidement traitis. Pour ce commanda Charlemaines que les
povres de l'ost feussent honnourablement vestus et suffisamment repeus de
vins et de viandes.

Cy endroit se peut chascun avertir qui cil est en grant coulpe vers nostre
Seigneur qui ses povres ne paist en temps de ncessit. S Charlemaines
perdit ainsi le roy Agoulant et sa gent qui ne furent baptiss, pour ce
qu'il vit les povres laidement traitis, que sera-il, au jour du jugement,
de ceulx qui en ceste mortelle vie ont eu les povres en despit et malement
les ont traitis? Coment pourront-ils or cette horrible sentence, quant il
dira: Alez-vous, malois[640], au feu pardurable: car j'ai eu faim, vous
ne me donnastes pas  mengier. Pour ce devons regarder que la foy et la
loy nostre Sire vault pou aux Crestiens? s elle n'est acomplie par oeuvres,
selon l'apostre qui dit que aussi comme corps est mort sans ame, aussi est
foy morte sans bonnes oeuvres. Et aussi comme le roy paen refusa baptesme,
pour ce qu'il ne vit pas en Charlemaines droites oeuvres, ainsi me doubte-je
que nostre Seigneur ne refuse en nous la foy du baptesme, au jour du
jugement, pour ce qu'il n'i trouvera pas les oeuvres.

      Note 640: _Malois._ Maudits. Comme on a fait de _Benedictus_,
      bnoit.


VI.

ANNEE: 800.

_Coment tous les Sarrasins furent desconfis et Agoulant occis, fors aucuns
qui eschaprent. Coment Franois furent occis par leur convoitise, quant
ils retournrent par nuit au champ de la bataille; coment le roy Fourr se
combatit  Charlemaines, et cornent li et sa gent furent occis. Et puis de
ceulx qui moururent sans bataille._


Lendemain vindrent tous arms au champ de bataille, d'une part et d'autre,
par le convent des deux roys. Le nombre de la gent Charlemaines estoit
esm[641]  cent et trente-quatre mille; de la gent Agoulant cent mille.
Quatre batailles firent les Crestiens de toutes leurs gens, et les
Sarrasins en firent cinq. Celle qui premire assembla  nostre gent fu
tantost vaincue; aprs vint la deuxime, qui tantost refu desconfite. Quant
les Sarrasins virent qu'ils perdoient ainsi leurs gens, ils mistrent leurs
autres trois batailles en une, et Agoulant au milieu; et quant les
Crestiens virent ce, si les attaindrent de toutes pars. D'une part, Ernault
de Biaulande,  tout son ost; d'autre part, le comte Estous de Langres, 
toute sa gent; d'autre part, le roy Gondebeuf de Frise et son ost; d'autre
part, le roy Constentin et sa gent; et d'autre part, Rollant et Olivier; et
d'autre part, Charlemaines  tout son ost.

      Note 641: _Esm._ Estim.

En eulx se ferit premier Ernault de Biaulande; tant en occist  destre et 
senestre, qu'il vint jusques au roy Agoulant qui au milieu de sa gent
estoit. Tant s'esvertua, qu'il le occist de s'espe. Lors leva merveilleux
cris de tous sens. Es Sarrasins se frirent les Crestiens de toutes pars,
et tant y frirent et chaplrent[642], qu'ils les occirent tous.

      Note 642: _Chaplrent._ Frapprent.

L fu l'occision des Sarrasins si grant, que nul n'en eschapa, fors le roy
de Sebile, et l'aumaor de Cordes et aucuns de leurs gens. Ceulx s'en
fouirent  petite compaignie. En celle journe y eut tant de sanc respandu,
que ceulx  pi estoient en sanc jusques au gros des jambes. Prise fu la
cit, et tous les Sarrasins qui dedens furent trouvs, occis.

Et pour ce occist Charlemaines Agoulant qui se combatit  luy, pour
l'estrif et pour le convenant de la foy crestienne. Pour ce apert qu'elle
surmonte toutes manires de loys et de crances par sa bont; mais
simplement toutes manires de crances sont erreurs et mescrandises, et
elle seule surmonte en ciel les anges et les archanges.

O tu, Crestien, s tu tiens bien ta foy et accomplis les commandemens de
l'vangile par oeuvres, tu surmonteras les anges en paradis avec ton chief,
Jhsu-Crist, dont tu es membre. S tu dsires donques si hault monter, croy
fermement; car ainsi comme dit l'escripture: Cil qui croit fermement peut
tout faire.

Lors assembla Charlemaines ses osts de toutes pars, lis et joieux, en
rendant graces  nostre Seigneur, pour si grant victoire; il ala jusques au
pont d'Arge, qui est en la ville Saint-Jacques[643]. L fist ses trefs
tendre pour hbergier; mais aucuns Crestiens retournrent la nuit au champ
de bataille, o les Sarrasins gisoient mors, sans le sceu Charlemaines,
pour la convoitise de l'or et de l'argent et des autres richesces; et ils
cuidrent  l'ost des Crestiens retourner chargs de despoilles de mors.
L'aumaor de Cordes et autres Sarrasins qui de la bataille estoient
eschaps et qui se tapissoient entre les autres montaignes leur coururent
sus et les occistrent tous, du plus grant jusques au meneur.

      Note 643: _En la ville Saint Jaques._ Le latin dit: _Via Jacobitana_.

En tour mille estoient, par nombre, ceulx qui ainsi furent occis. Tels gens
segnifient ceulx qui en ce sicle se combatent contre le monde; car
autresi[644] comme ceulx qui retournrent aux charoingnes des mors qu'ils
avoient devant vaincus, pour convoitise des terriennes choses, et furent
occis de leurs ennemis, ainsi est-il de ceulx qui les vices ont ainsi
vaincus et j en ont fait pnitence; ils ne doivent pas retourner aux
vices, qu'ils[645] ne soient occis des diables par mauvaise fin. Et ainsi
comme ceulx qui retournrent aux estranges despoilles perdirent la prsente
vie et reeurent laide mort, aussi est-il des gens de religion qui le
sicle ont adoss et guerpi, et puis retournent aux terriennes honneurs.

      Note 644: _Autresi._ De mme.

      Note 645: _Qu'ils._ Afin qu'ils.

Tels gens, s'ils ne se gardent, perdent la clestiale vie et embrassent la
mort pardurable.

A lendemain fu dit  Charlemaines qu'un prince de Navarre qui Fourr avoit
nom s'appareilloit  bataille contre luy; si estoit en un chastel qui
estoit sur la montaigne de Garzin[646].

      Note 646: _Apud montem Garzin_ (manuscrit 133 de Notre-Dame).
      _Mont-Jardin_, manuscrit du roi 7871, et _Philippe Mouskes_, f 228.

L vint Charlemaines, et les Sarrasins s'appareillrent contre luy. Le jour
devant le jour de la bataille, fist Charlemaines prire  nostre Seigneur
que tous ceulx qui en cel estour devoient mourir feussent cognoissans des
autres; et quant l'ost se fu arm, nostre Sire fist telles dmonstrances,
que croix rouges apparurent par dessus les haubers sur les espaules de
ceulx qui en celle bataille se devoient mourir. Lors les dessevra
Charlemaines des aultres, et les enclost en une chapelle pour ce qu'ils ne
feussent occis.

Que vous compteroit-on plus? La bataille fu faitte, et les Sarrasins furent
desconfis. Le prince Fourr fu occis et trois mille Sarrasins; et les
Crestiens que Charlemaines eut enferms  la chapelle furent trouvs mors;
par nombre estoient cent et cinquante. O! comme sont les jugemens et les
voies nostre Sire repostes[647]! Comme est benoiste la compaignie des
champions nostre Sire, qui pas ne voult que leurs mrites feussent pries;
car j soit qu'ils ne feussent pas occis par les glaives de leurs ennemis,
ne perdirent-ils pas la victoire du martire. Quant Fourr et sa gent furent
ainsi occis, Charlemaines prist le chastel de Montgarzin et toute la terre
de Navarre.

      Note 647: _Repostes_. Caches.


VII.

ANNEE: 800.

_Coment Fernagu le jaiant vint contre Charlemaines d'oultre la mer. De sa
force et de sa grandeur. Et puis coment il emporta les barons Charlemaines
en la cit de Nadres l'un aprs l'autre. Coment Rollant se combati  luy
toute jour; et puis coment il demanda trves  Rollant pour dormir, et
coment Rollant li mist une pierre sous le chief pour ce qu'il ronflast._

Ces choses ainsi faittes, nouvelles furent dites  Charlemaines que
Fernagu[648], un jaiant du lignage Golias, estoit venu en la cit de
Nadres[649], des contres de Surie. Si l'avoit envoie l'amirant de
Babilonne contre Charlemaines, pour deffendre la terre d'Espaigne,  tout
vingt mille Turs. De si grant vertu estoit, qu'il avoit la force de
quarante hommes des plus fors que l'on pust trouver. Cop d'armes n de
lances n de saiette ne doubtoit. L vint Charlemaines le plus tost qu'il
peust.

      Note 648: _Fernagu_. Le latin porte: _Ferracutus_, que l'on a,
      depuis, traduit plus exactement: _Ferragus_.

      Note 649: _Nadres._ Je crois bien que c'est une faute des premiers
      copistes de Turpin, et qu'il faudroit lire _Jadres_, ou _Cadres_
      (Cadix).

Quant le jaiant sceut qu'il venoit, il yssit hors du chastel et de la cit
tout arm, et demanda bataille d'un seul chevalier corps  corps.
Premirement, y envoia Charlemaines Ogier le Danois. Quant Fernagu le vit
tout seul en champ, il s'en ala tout bellement de ls luy;  la main destre
le prist, et l'embraa et l'emporta  toutes ses armes au chastel, voyans
tous, aussi ligirement comme s'il fust une brebis. Si grant estoit, qu'il
avoit douze coudes de long, sa face un coude, son nez une paume, ses bras
et ses cuisses de quatre coudes, et les dois de sa main trois poiguis de
lonc. Aprs Ogier, y ala Regnault d'Aubespine; et le jaiant le prist  un
seul bras, si l'emporta en sa chartre.

Aprs furent envois vingt chevaliers des plus puissans de l'ost, et le
paen tous les emporta deux  deux en la cit, et mist en sa chartre.

Quant l'empereur vit la force du jaiant, il n'y osa plus nuls envoier. Si
estoit tout l'ost esbahi des merveilles que cil faisoit. Rollant, qui
onques nul homme ne redoubta, s'en vint lors  Charlemaines, et lui requist
bataille contre Fernagu; et l'empereur, qui se doubta, lui otroia  grans
prires. Rollant s'arma et ala contre le paen. Le Sarrasin le prist
tantost par la main destre, et le leva lgirement sur le col de son
cheval.

Ainsi qu'il l'emportoit vers le chastel, Rollant le prist par le menton, et
luy tourna la tte si devant derrire, qu'ils charent ambedeux  terre.
Tantost saillirent sus et montrent sur leurs chevaux; vers luy s'en vint
Rollant, l'espe traite, car il le cuida occire;  luy faillit, mais il
frit le cheval si qu'il le coupa parmi  un seul coup. Moult fu dolent
Fernagu de son cheval, quant il le vit occis, et il fu  pi en mi le
champ. Lors commena fortement  menacer Rollant, et s'en vint vers luy
l'espe traite. Mais Rollant, qui le vit venir, s'avana, et le frit parmi
le destre bras. Pas ne le navra, mais il luy fist voler l'espe en mi le
champ. Et le jaiant, qui trop fu courrouci, s'en vint vers luy poing clos
pour luy frir; mais il assna son cheval en mi le front, si que il le
frit et le rua mort. Ainsi se combatirent tout  pi, sans espes, des
poings et des pierres qui estoient en mi le champ, jusques  l'heure de
none; et quant ce vint vers le vespre, Fernagu demanda trves  Rollant
jusques  lendemain.

En telle manire furent les trves prises, qu'ils vendroient lendemain au
champ de la bataille, sans chevaux et sans lances;  tant se dpartirent.
Si retourna Rollant  l'ost, et le paen en la cit. Lendemain bien matin,
s'en revindrent au champ, si comme ils avoient devant devis. Mais Fernagu
apporta s'espe, et Rollant un baston tort et gros, dont il se combatit
toute jour  luy; mais onques blcier ne le put, pour ce qu'il estoit trop
bien arm.

Au champ avoit grant plent de pierres grosses et rondes dont Rollant le
feroit souvent, l o il l'assenoit; n'onques blecier n navrer ne le put.
Ainsi se combatirent jusques  midi que le paen fu las et pesant, et eut
moult grant talent de dormir. Trves demanda  Rollant tant qu'il eust
dormi; car moult estoit travailli, et Rollant les lui donna volentiers.
Fernagu s'endormi, qui moult estoit las et travailli; et Rollant? qui
estoit jouvencel fort et algre, luy apporta une pierre dessous le chief
pour ce qu'il dormist plus volentiers. Car n Rolant n autres ne luy
osoient nul mal faire, tant comme les trves duroient, pour la constitution
qui estoit telle[650] que s Crestien donnast trves  Sarrasin, n
Sarrasin  Crestien, l'un n'osoit mal faire  l'autre; et cil qui brisoit
les trves avant qu'il eust dfi, estoit par droit occis.

      Note 650: Quia institutio talis erat _inter eos_, ut.


VIII.

ANNEE: 800.

_De la desputoison de la foy que Rollant faisoit au Sarrasin, et coment
Rollant se combati  luy pour soustenir la foy crestienne. Coment le jaiant
le geta sous luy, mais il se releva tost  l'aide de Dieu. Et coment la
cit fu prise quant le jaiant fu occis._


Quant Fernagu eut assez dormi, il s'esveilla et se tint en sant, et
Rollant s'assist de ls luy, et luy demanda coment il estoit si fort qu'il
ne doubtoit coup de lance n de bas ton n d'espe. Par nul sens, dist le
paen, je ne puis estre occis n navr, fors par le nombril. Si parloit
en langue espagnoise[651], que Rollant entendoit assez. Lors le commena le
jaiant fort  regarder, et s'merveilloit moult de sa prouesse et coment il
povoit avoir vers luy tant dur. Lors luy demanda coment il avoit nom.
J'ay nom Rollant, dist-il.--Et de quel lignage es-tu, qui si fort te
combas  moi et si fort me travailles?--Je suis, dit Rollant, n du
lignage de France. Lors lui demanda Fernagu quelle loy les Franois
tenoient; et Rollant luy respondit: Nous sommes Crestiens, par la grace
nostre Seigneur, et tenons les commandemens de Jhsu-Crist. Si estrivons et
nous combatons pour sa foy tant comme nous povons.

      Note 651: Lingua hispanica. Philippe Mouskes entre dans le sens de
      son texte en traduisant:

      En sarrasinois li gehi.
      Et Rollant moult bien l'entendi,
      Si qu'il ne s'en est percus.

      (d. de M. de Reiffenberg, p. 236.)

Quant le paen o le nom de Jhsu-Crist: Qui est, dist-il, cil Crist que
tu crois? Et Rollant respondit: C'est, dit-il, le Fils Dieu le Pre,
qui de la Vierge voult naistre et souffrir mort en la croix pour nos
pchis, et fu en spulture enseveli, et au tiers jour ressuscita et
retourna s cieulx  la destre du Pre, o il rgne et rgnera sans fin.
Lors lui dist Fernagu:--Nous crons que le creur du ciel et de la terre
est un seul Dieu. N'onques n'eut n fils n pre, et aussi comme il n'est
engendr de nulluy, aussi n'engendra-il onques nulluy. Dont il me semble
qu'il soit un seul Dieu et non une trines.--Tu dis voir, dist Rollant,
quant tu dis qu'il est un seul Dieu; mais tu cloches en la foy quant tu
dis qu'il n'est pas trines. Car qui croit en Pre, il croit en Fils et en
Saint-Esprit, et en un seul Dieu qui parmaint en trois personnes. Lors
respondit Fernagu: Se tu dis que le Pre soit Dieu, et le Fils soit Dieu,
et le Saint-Esprit soit Dieu, dont sont-ils trois Dieux, et non un seul.
--N'est pas ainsi, dit Rollant; mais je te presche un seul Dieu en
Trinit; car il est un et terne, toutes les trois personnes sont ensemble
pardurables et vives; et comme le Pre est, tel est le Fils, tel est le
Saint-Esprit; en personnes est proprit, en essence unit, en  majest est
aoure qualit. Un seul Dieu et terne aorent les anges en ciel[652].
Abraham en vit trois, et si n'en aoura qu'un seul.--Or, me monstre, dit
le paen, coment trois choses sont une,--Je te le monstreray, dist
Rollant, par l'exemple d'umaine crature: il y a trois choses en la harpe
quant elle sonne, l'arc, les cordes et le son; et si n'est que une seule
harpe. Ainsi a-il trois choses en Dieu; le Pre, le Fils et le
Saint-Esprit, et si est un seul Dieu. Et ainsi comme tu vois en l'amande
trois choses, l'escorce, la coquille et le noel[653], et si est une seule
amande; ainsi sont trois personnes en Dieu, et si est un seul Dieu. Au
soleil a trois choses, blancheur, resplandisseur et chaleur, et si est une
meisme chose. En la roe de la charrete a trois choses, le moieu, les rais,
les jantes, et si est une seule roe. En toi-meisme a trois choses, le
corps, les membres et l'ame, et si est un seul homme. Tout aussi est en
Dieu unit et trinit.

     Note 652: Tout cela est emprunte  la _prface_ du sacrifice de
     la messe: In personis proprietas, in essenti unitas, et in majestate
     adoratur equalitas. Quem Trinum laudant angeli, etc.

     Note 653: Le noiau.

Or entens-je, dit Fernagu, coment Dieu est trines et un; mais je
n'entens pas cornent il engendra le Fils si comme tu dis.--Crois-tu, ce
dist Rollant, que Dieu fourmast Adam, le premier homme?--Je le crois,
dit le jaiant.--Ainsi, dist Rollant, comme Adam, qui de nulluy ne fu
engendr, engendra fils; ainsi Dieu le Pre, qui de nulluy ne fu engendr,
engendra Fils de soy-mesme, si comme il voult, devant tous temps, en la
manire que nul ne porroit dire n penser.--Ce me plaist, dist le
jaiant, que tu dis; mais je ne voi pas que cil qui estoit Dieu feust fait
homme.--Cil, dist Rollant, qui cra toutes choses, et ciel et terre de
noient, fist son Fils prendre humaine chair, sans semence d'omme, en la
Vierge, par la vertu du Saint-Esprit.--De ce me merveil, dist Fernagu,
et  ce entendre veux-je travailler, coment il nasquit de Vierge sans
semence d'omme si comme tu dis.--Je te le monstreray, dit Rollant:
Dieu, qui fourma Adam sans semence d'omme, voult que son Fils nasquit de
Vierge sans semence d'omme. Car ainsi comme il nasquit du Pre sans mre,
ainsi nasquit-il corporelement de mre sans homme, parce que tel
enfentement affiert  Dieu.--Moult me merveil, dist le jaiant, coment
la Vierge enfanta sans homme.--Je te le monstreray, dist Rollant, que
cil qui fait au pois ou en fve engendrer un ver, les bouteurs[654] et les
serpens sans semence de masle, cil meisme fist que la Vierge conceupt Dieu
et homme sans nulle corrupcion de soy et sans semence d'omme. Cil qui fist
le premier homme sans semence d'autrui, si comme je t'ay monstr,
lgirement peut faire que son Fils feust fait homme au corps de la Vierge,
et que il nasquit homme sans humain attouchement.

      Note 654: _Bouteurs._ Crapauds.

--Bien peut estre, dist Fernagu, qu'il fust n de Vierge si comme tu
dis; mais s il fu fils de Dieu, il ne put en croix mourir, puisque Dieu ne
meurt pas.--Tu dis voir, ce dist Rollant, en ce que tu dis qu'il peut
naistre de Vierge; et en ce que tu recongnois qu'il fu fait homme, doncques
il mourut comme homme; car toute rien qui naist meurt. Mais pour ce qu'il
nasquit Dieu et homme, et prist au corps de la Vierge ce qu'il n'estoit pas
devant, sans perdre ce qu'il estoit devant, il mourut en la croix selon
l'umanit, et veilla tousjours, selon la dit, par laquelle vertu il
rsuscita; et comme il fu Dieu et homme, il mourut en la croix comme homme,
et il rsuscita du spulcre comme Dieu.

Qui croit donques  sa nativit, il doit croire donques  sa passion et 
sa rsurrection.--Coment, dist Fernagu, doit-on croire  sa
rsurrection?--Pour ce, dist Rollant, que il nasquit, il mourut; et il
rsuscita au tiers jour, selon la dit, si comme je t'ay dit.

Quant le jaiant entendit ces parolles, il se merveilla moult, et dist 
Rollant: Rollant, Rollant, pourquoy me dis-tu telles parolles desves? Ce
ne peut estre que homme mort reviengne en vie derechief. Et Rollant
respondit: Je te di que le Fils-Dieu ne rsuscita pas seul. Ains te di que
tous les hommes qui nasquirent depuis le commencement du monde jusques en
la fin seront rsuscits au jour du jugement devant le trne de la majest
Jhsu-Crist. Illec recevra chascun sa desserte, selon sa mrite, quelle
qu'elle soit, ou bien ou mal. Que cil Dieu qui le petit arbre fait croistre
en hault, et le grain du forment qui est mort fait revivre et croistre et
fructifier, rsuscitera chascun de mort  vie au derrain jour, en sa propre
chair et en son propre esprit; et de ce peus-tu prendre exemple  la nature
du lion.

S le lion rsuscite son faon au tiers jour par son flair et par s'alaine,
quelle merveille fu-ce dont s Dieu le Pre, le tout puissant, rsuscita
son Fils au tiers jour par sa divine puissance? Si ne te doit pas sembler
nouvel miracle. Quant Hlie le prophte plusieurs mors fist vivre, plus
lgirement donques rsuscita Dieu le Pre son Fils; et luy-meisme, qui
plusieurs mors rsuscita devant sa passion, en nulle manire ne povoit
estre tenu pour mort; car la mort fuit devant luy, et  sa voix et  son
commandement rsuscitent les mors  grandes tourbes.

Lors dist le jaiant: Je voy assez ce que tu dis; mais coment il monta s
cieulx, ne puis-je veoir.-- Cil, dist Rollant, qui du ciel descendit,
aussi lgirement y peut-il monter; cil qui de soy-meisme rsuscita de
mort, par sa meisme puissance trespassa-il les cieulx. Et ce peux-tu veoir
lgirement par mains exemples. Vois-tu la roe du moulin tant comme elle
descent aval d'amont? autant remonte-elle d'aval amont. L'oisel qui vole en
l'air, autant comme il monte, autant ravalle-il quant il veult. Tu-meisme,
s tu descens d'une montaigne, tu peus bien monter de l o tu es descendu.
Le soleil se leva hier par-devers orient et se coucha en occident; en ce
meisme lieu o il est huy lev revendra. L donques d'o le Fils de Dieu
descendit, l meisme retourna-il par sa propre vertu.--Je me combatray,
dist le jaiant,  toy; que s celle foy que tu presches est vraye, que je
soie vaincu; et s elle est fausse, que tu soies mat; et soit perptuel
reprouche au vaincu et  sa gent, et aux vainqueurs et aux siens soit
louenge et gloire.--Je l'octroie bien ainsi, dist Rollant.

Lors se levrent et vindrent  bataille derechief. Rollant envat le jaiant
et le frit de son baston, et le jaiant jetta un coup de s'espe vers luy;
mais Rollant, qui fu lgier et hastif, saillit  senestre, et receut le
coup sur son baston. Le coup du jaiant, qui grant fu et pesant, coupa le
baston par mi. Lors saillit avant Fernagu, et saisit Rollant aux poings,
vers terre l'inclina, et le jetta lgirement soubs luy. Quant Rollant vit
qu'il ne pourroit autrement eschapper en nulle manire, il commena 
rclamer dvotement le Fils de la Vierge Marie, et il[655] aida tant  son
champion, qu'il se sourdit, et tourna le jaiant soubs luy. Lors jetta la
main  s'espe, et le frit au nombril. Lors commena le jaiant  crier 
haulte voix, et rclama son dieu Mahommet: Mon Dieu, secourre-moy, car je
muire. A tant se dpartit Rollant, et s'en ala sain  l'ost des Crestiens.

      Note 655: _Il._ Le fils de la Vierge Marie.

Maintenant descendirent du chastel les Sarrasins, et issirent de la cit et
emportrent leur seigneur entre leurs bras envers la forteresce. Lors
brochirent les Crestiens, et se mistrent avec les Sarrasins qui
emportoient Fernagu; au chastel entrrent par force, qui estoit ferm
au-dessus de la cit. Occis furent le jaiant et les Sarrasins, le chastel
et la cit prise, et les prisonniers dlivrs par la vertu nostre Seigneur.


IX.

ANNEE: 800.

_Coment l'aumaor de Cordes et le roy de Sebille rappareillrent bataille
contre Charlemaines, puis qu'ils furent eschaps; de la cautle malicieuse
que les Sarrasins firent pour les chevaux des nostres espouventer, et du
remde que l'empereur trouva contre ce, et coment le roy de Sebille fu
occis, et l'aumaor eschapa qui puis fu baptis._


En pou de temps aprs ces choses ainsi faittes, fu racont  Charlemaines
que en la cit de Cordes l'attendoient  bataille l'aumaor de celle cit
meisme, et Hbram, le roy de Sebille, qui s'en estoient eschaps de la
bataille de Pampelune, o Agoulant fu occis. Si estoient  eulx venus en
aide les Sarrasins de sept cits, de Sathine, de Dnie, de Rebode, de
Abule, de Bacie, de Sebille et de Grenade.

Quant il ot ces nouvelles, il ordonna son ost pour chevauchier contre eulx
 bataille. En ce qu'il s'approchoit de la cit de Cordes, les deux roys
issirent tout arms contre luy  bataille renge, et chevauchirent contre
Crestiens, entour quatre milles loing de la cit. Si estoient environ dix
mille, et les nostres entour sept mille. Lors devisa Charlemaines son ost
en trois batailles. La premire fu de chevaliers trs-preux, la seconde de
gens  pi, la tierce de chevaliers. Tout en telle manire devisrent les
Sarrasins leurs gens.

En ce point que nostre premire bataille dut assembler  la premire des
Sarrasins, une grant tourbe de leurs gens  pi se mist devant les chevaux
 nos combateurs, et avoit chascun en sa teste une barboire[656] cornue
noire et horrible, ressemblant  deable, et tenoist chascun deux timpanes
en ses mains, qu'il heurtoit ensemble, et faisoit une noise et un tumulte
grant et si pouventable, et les chevaux de nos combateurs eurent si grant
paour, qu'ils s'enfouirent arrire, ainsi comme tout forsens, maugr ceulx
qui les chevauchoient.

      Note 656: _Barboire._ Masques barbus. _Larvas barbatas_.

Aprs la premire, furent les autres deux; et couroient les chevaux si fort
tost comme sajette nouvellement descochie. Moult estoient lis les
Sarrasins de ce qu'ils voient. Lors commencrent nos Crestiens  aler pas
pour pas jusques  tant que nos gens vindrent  une montaigne qui estoit 
deux milles de la cit. L se rassemblrent les Crestiens, et firent murs
de eulx-meismes.

De rechief se mistrent en conroy, et les attendirent; et les Crestiens
tendirent leurs tentes et demourrent illecques jusques au matin, au point
du jour, qu'ils se levrent; et se conseilla Charlemaines  sa gent qu'ils
feroient. Lors fu cri par tout l'ost que chascun couvrist la teste de son
cheval de toile ou de drap, si qu'ils ne peussent veoir les barboires, et
estoupassent forment les oreilles, si qu'ils ne peussent or les cris des
Sarrasins n le son des timpanes.

Ce grant engin et soutil trouvrent, encontre le malice des Sarrasins.
Quant ils eurent ainsi fait, les chevaux alrent hardiement avant, que pou
de force faisoit leur pouventement, pour ce qu'ils ne voient n ooient.
Lors commencirent les Crestiens la bataille hardiement, et forment se
combatirent jusques  l'eure de midi, et moult en occidrent; mais ils ne
les peurent pas vaincre tous, car ils estoient toujours ensemble. Si avoit
au milieu d'eulx un char que huit boeufs menoient, et, dessus, une enseigne
 quoy ils se ralioient. Mais tantost comme Charlemaines l'apperceut, il se
frit en la tourbe des Sarrasins, garni et avironn de la vertu nostre
Seigneur. Lors commena  occire et  craventer  destre et  senestre,
jusques  tant qu'il vint  l'estendart qui sur le char estoit; et tantost
comme il eut coupp la perche qui la bannire soutenoit, se desconfirent
les Sarrasins, et commencirent  fouir en diverses parties. Les Crestiens
se pristrent lors  crier et  huchier, et se frirent s Sarrasins, et en
occidrent huit mille. L fu occis le roy de Sebille, et l'aumaor de Cordes
eschapa et s'en fouit  tout deux mille; en la cit se mist. Lendemain la
rendist  Charlemaines par tel convent qu'il recevroit baptesme, et la
tendroit de luy, et des ore en avant obiroit  ses commandemens.

Ces choses ainsi faittes, Charlemaines dpartist les terres et donna les
contres  ses chevaliers et  ceulx de ses gens qui demourer y vouldrent.
Aux Bretons donna la terre de Navarre et des Bascles; aux Franois, la
terre de Castille; aux Puillois, la terre de Nadres et de Sarragoce; la
terre d'Arragon aux Poitevins; aux Thiois, la terre de Landaluf qui siet
sur la marine; la terre de Portugal aux Danois et aux Flamans; Galice ne
vouldrent Franois habiter, pour ce qu'elle leur sembloit trop aspre[657].
Puis celle heure ne fu nuls hommes, n hault n bas n duc n prince en
toute la terre d'Espaigne, qui contre Charlemaines osast combatre n
contrester.

      Note 657: Philippe Mouskes ajoute ici, de sa propre autorit, au
      texte de Turpin, exactement traduit par le chroniqueur de
      Saint-Denis, le passage suivant:

      Li manestrel et li jongleur
      Orent Prouvence, si fu leur.
      Par nature encor ou trovons,
      Font Provenciel et cans et sons
      Miliors que gens d'autre pas,
      Pour aus dont ils furent nays.

      M. de Reiffenberg, dans son excellente dition de Mouskes, fait ici
      une remarque malicieuse qu'on me permettra de relever. Cette
      origine, dit-il, qui donne pour aeux aux Provenaux des musiciens
      et des potes, est gracieuse et ingnieuse  la fois. MM. Raynouard
      et Fauriel l'adopteront sans doute volontiers; mais ainsi ne fera
      point M. P. Paris.

      M. de Reiffenberg veut bien tablir entre mon sentiment et l'opinion
      de MM. Raynouard et Fauriel une sorte de comparaison qui doit
      naturellement m'tre dfavorable; cependant, j'oserai dire ici que ce
      passage d'un pote de la fin du XIIIme sicle ne prjuge aucunement
      la question de l'antriorit des potes hispano-provenaux sur les
      potes franois. Que les premiers aient t plus habiles dans le
      grand art des petits couplets, des tenons, et des jeu-partis, c'est
      une opinion que _j'adopterois volontiers;_ mais il y a loin de l 
      la composition des grandes _chansons de geste_, qui restent le
      vritable titre de gloire de l'ancienne posie franoise.


X.

ANNEE: 800.

_De la seigneurie que l'empereur establit au sige de Compostelle, que les
rois et les prlas d'Espaigne feussent obissans au prlat du sige. Aprs
lesquels sont les principaus glyses de tout le monde. Et coment
l'arcevesque Turpin qui prsent fu par tout, raconte les meurs et la
qualit de Charlemaines._


Quant Charlemaines eut ainsi Espaigne conquise, et nul ne fu qui contre
luy osast puis se rebeller, il laissa en la terre des plus grands princes
de son ost, et ala en Galice visiter et aourer le corps monseigneur saint
Jaques; et les bons Crestiens qu'il trouva au pas conferma en la foy, et
ceulx qui par la force et desloyaut des Sarrasins l'avoient relenquie et
s'estoient tournes  la loy Mahommet n pas voulloient laissier, fist
occire, et aucuns en envoya en essil. Par les cits establit vesques et
menistres de sainte glyse. En la cit de Compostelle, o le corps mon
seigneur saint Jaques repose, assembla conseil d'vesques et parlement de
barons; l establit en l'onneur monseigneur saint Jaques que tous les
arcevesques et les vesques, les roys et les autres princes d'Espaigue et
de Galice prsens et avenir fussent obissans  l'arcevesque de
Compostelle. En une ville qui est appelle Irie[658] n'establit point
d'vesque, car il ne la tint point pour cit; mais il voult et ordonna
qu'elle feust obissante au sige de Compostelle; et je, Turpin, arcevesque
de Rains, qui fu prsent en ce conseil de soixante vesques, ddiai
l'glyse et l'autel de monseigneur saint Jaques,  la requeste
Charlemaines, s kalendes de juillet. A celle glyse soubsmit Charlemaines
toute Espaigne et Galice, et la luy donna ainsi comme douaire, et commanda
que chascun chief d'ostel luy rendist, chascun an, quatre deniers de droite
rente, et feussent quittes par tout de tous servages.

      Note 658: _Irie._ Iria. Tout ce paragraphe vient singulirement en
      aide  ceux qui attribuent aux prtres de l'glise de Compostelle la
      rdaction de Turpin. Il est  supposer que, dans les dernires annes
      du onzime sicle, il existoit entre les deux siges d'_Iria_ la
      mtropole, et Compostelle la suffragante, une rivalit que
      Calixte II, devenu pape, fit cesser en transportant  cette dernire
      ville le droit do mtropole, dont la premire jouissoit depuis un
      temps immmorial. Cette rvolution diocsaine eut lieu vers 1124;
      mais on voit videmment que la question n'toit pas encore rsolue
      quand fut rdig notre _Turpin_.

Puis establit en ce meisme conseil que celle glyse feust toujours-mais
appelle sige d'apostre, pour ce que le corps monseigneur saint Jaques y
repos; et que tous les conciles de tous les prlas y feussent tenus et les
dignits et les croces donnes, et les vesques sacrs, et le roy
d'Espaigne et de Galice enoingt et sacr par la main l'arcevesque du sige,
en l'onneur de Dieu et de monseigneur saint Jaques l'apostre. Et s la foy
feust faillie s autres cits, et que question feust mue sur aucuns
articles, qu'elle feust rforme et rconcilie par l'arcevesque et le
concile du lieu. Et  bon droit doit estre la foy rforme et rconcilie
en celle honnourable glyse; car ainsi comme Ephse est sige d'apostre, s
parties d'Orient, pour la raison de monseigneur saint Jehan, frre
monseigneur saint Jaques, ainsi doit estre en Occident le sige de
Compostelle, sige o la foy soit rforme et rconcilie; ce sont les deux
siges que la mre de deux fils Zebede requist  nostre Seigneur que l'un
sist  la destre et l'autre  la senestre de son rgne.

En tout le monde n'a que trois glyses principaulx qui par excellence sont
honnoures sur toutes autres, celle de Rome, celle de Compostelle et celle
d'Ephse[659]. Ce n'est mie sans raison; car autresi comme nostre Seigneur
establit principaument saint Pre, saint Jaques et saint Jehan, et les
honnoura plus que nuls des autres, en ce qu'il leur rvloit les secrs, si
comme il appert par les vangiles; ainsi voult-il que leurs siges feussent
honors sur tous autres; et par raison sont des principaux. Car ainsi comme
ces trois apostres eurent plus de grace et plus de dignet que les autres,
ainsi doivent avoir les lieux o ils preschirent la foy et o leurs sains
corps reposent.

      Note 659: Remarquez qu'un membre du clerg de France n'auroit jamais
      avanc chose semblable.

L'glyse de Rome est avant mise; car saint Pre, le prince des apostres, la
ddia par sa prdication, et la sacra par le sang de sa passion.

La seconde est celle de Compostelle; car messire saint Jaques qui, aprs
saint Pre, eut plus de grace et de dignet, la sacra premier par son sang
et par sa prdication.

La tierce doit estre celle d'Ephse, en laquelle saint Jehan l'vangliste
escripvit celle excellente vangile: _In principio erat Verbum_, et
l'Apocalipse o il nous descouvre les clestiaux secrs; qui tant eut de
grace envers nostre Seigneur qu'il eut le privilge de savoir sur les
autres.

Tant doivent avoir ces trois glyses d'onneur et de dignet, que s
jugemens, soient divins, soient humains, ne peuvent estre termins aux
autres glyses qui sont par tout le monde, ils doivent estre traitis et
deffinis en ces trois glyses[660].

      Note 660: C'est--dire que s'il arrive qu'une question ne puisse tre
      rsolue ni juge dans les autres glises, il faut qu'elle le soit
      dans l'une de ces trois mtropoles.

En la manire que l'istoire a lassus racont fu Espaigne et Galice dlivre
des mains aux Sarrasins, par la vertu nostre Seigneur et de monseigneur
saint Jaques, et par l'aide Charlemaines.

Cy endroit fait l'istoire mencion des meurs et de la quantit[661]
Charlemaines, et de la manire de vivre. Voir est que l'istoire a
l-dessus parl de ce meisme; et s'on demande pourquoy elle en parle en
deux lieux, l'en peut respondre que c'est selon les divers auteurs. Car
ginaus, qui fu son chappellain, et d'enfance nourri en son palais, et qui
fu tous jours prsent en tous ses fais, met la premiere descripcion, et
nous escript toutes ses batailles et tous ses fais jusques  la bataille
d'Espaigne.

      Note 661: _Quantit._ Taille.

D'ilec en avant les prist l'arcevesque Turpin, et les nous descripvit
jusques  la fin de sa vie, certain de toutes les choses qui depuis
avindrent, comme celluy qui tousjours fu avecques luy, et dit ainsi[662]
que Charlemaines estoit brun de chevelure et vermeil en face, noble et
avenant de corps, mais fier estoit en regardeure. En estant[663] avait huit
pis de long,  la mesure de son pi meisme, qui moult estoit grant. Par
pis[664] et par espaules estoit trs-large; ventre et reins avoit
convenables selon le corps; gros bras et grosses cuisses avoit. Trs-fort
estoit de tous membres; en batailles chevalier trs-aigre et trs-sage. De
face avoit paume et demie de long; de barbe une paume, de nez demi-paume,
de front un pi de lonc. Tantost estoit espoent celuy qu'il regardoit par
mautalent; nul ne povoit longuement durer devant luy qu'il regardoit par
courroux  yeux ouverts. Le ceint de sa courroie avoit huit paumes de long,
sans ce qui pendoit dehors la boucle de sa courroie. Pou de pain menjoit;
petit de vin et tremp buvoit; bien menjoit un quartier de mouton ou deux
glines, ou une espaule de porc, ou un paon, ou une grue, ou un livre. De
si grant force estoit plain qu'il coupoit un chevalier arm, c'est assavoir
un de ses ennemis sant sur son cheval, ds la teste jusques aux cuisses, 
un seul coup, et luy et le cheval, de Joieuse s'espe. Les bras et les
poings avoit si fors, qu'il estandoit lgrement quatre fers de cheval tous
ensemble; un chevalier arm levoit sus sa paume jusqu' son chief,  un
seul bras. Par raison habundoit en parolles, en jugemens trs-droiturier,
trs-large en dons.

      Note 662: Ce portrait de Charlemagne et tous les dtails
      biographiques runis ici ne se trouvent pas dans la bonne et ancienne
      leon du manuscrit de  Notre-Dame, n 133. C'est une amplification du
      rcit d'Eginhard.

      Note 663: _En estant._ Debout.

      Note 664: _Pis._ Poitrine.

En Espaigne tant comme il y demoura tenoit chascun an feste pleinire, et
portoit sceptre et couronne aux quatre festes solemneles:  Nol, 
Pasques,  la Pentecoste et le jour de la feste Saint-Jaques. Et faisoit
tenir s'espe toute nue devant son trosne, selon la manire des anciens
empereurs. Pour son corps garder veilloient chascune nuit six vings hommes
preux et loyaulx; les quarante faisoient la premire veille de la nuit; dix
au chevet, dix aux pis, dix  destre et dix  senestre. Si tenoit chascun
en main destre une espe nue, et en la senestre un cierge ardent.

Tout en telle manire faisoient les autres quarante la seconde veille de la
nuit, et les autres quarante la tierce jusques au jour. Qui tous vouldroit
raconter ses fais et ses merveilles, avant fauldroit main et paine que
l'istoire ne feroit. Mais en la fin nous convient raconter coment il
retourna en France et la meschance qui luy advint de ses barons en
Roncevaux, par la traison du trahie Ganelon.


Ci finit le quint livre des fais et des gestes Charlemaines.




LE SIXIESME LIVRE DES FAIS ET
DES GESTES LE FORT ROY
CHARLEMAINES.[665]

      Note 665: C'est avec les vnements raconts dans ce dernier livre
      que commence la fameuse _Chanson de geste_, de la _Droute de
      Roncevaux_. L'origine s'en perd dans l'obscurit des IXme, Xme et
      XIme sicles; mais elle a certainement prcd la pseudo-relation de
      l'archevque Turpin, et c'est elle dont on a exploit la popularit
      au profit des lgendes et de l'glise Saint-Jacques-de-Compostelle.
      Voici le dbut de la vieille chanson, telle que la publie
      actuellement M. Francisque Michel, d'aprs un manuscrit de la
      bibliothque Bodlienne:

      Carles, li reis, nostre emperere magne,
      Set ans tuz pleins ad ested en Espaigne,
      Tresqu'en la mer conquist la terre altaigne,
      N'i a castel qui devant luy remaigne,
      Mur n cits n'i est rems  fraindre
      Fors Sarragoce qui est une muntaigne.
      Li reis Marsille la tient qui Dieu n'en aime....


       *       *       *       *       *

I.

ANNEE: 800.

_Du message Ganlon et de la trason que il fist au roy Marsile. Des
prsens que le roy Marsile et les Sarrasins firent au roy et aux combateurs
par malice. Et puis de la bataille, coment les Crestiens furent occis._

Puis que Charlemaines, le trs-puissant et trs-renomm, eut conquise toute
Galice et soubsmise  la foy crestienne,  l'onneur de Dieu et de
monseigneur saint Jaques, il retourna en France et fist ses osts heberger
dels Pampelune. En ce temps demouroient en la cit de Sarragoce deux rois
Sarrasins, Marsile et son frre Baligans. Si les avoit envois contre
Charlemaines le soudan de Babilonne pour deffendre Espaigne, des parties de
Surie,  tout grans osts. A l'empereur estoient subgiez et volentiers luy
obissoient par semblant, mais c'estoit faussement, car ils ne l'osoient
refuser.

Le roy Charlemaines qui pas ne voulloit qu'ils demourassent ainsi en la
terre aprs luy, s ils n'estoient crestiens ou tributaires, leur manda par
Ganelon qu'ils receussent le baptesme ou qu'ils luy envoiassent treu. Et
ils luy envoyrent pour luy decevoir trente chevaux chargis d'or et
d'argent et d'autres richesces, et autres quarante chargis de trs-pur vin
et trs-doulx, qu'ils prsentrent aux princes et aux combateurs de l'ost,
et mille belles Sarrasines pour eulx servir en pchi de fornication[666].
A Ganelon le traitre, qui le message avoit fait, prsentrent pour luy
decevoir vingt chevaux chargis d'or et d'argent et de draps de soie, pour
ce qu'il leur livrast, pour occire, Rollant et Olivier et les autres
combateurs de l'ost. Et le traitre s'i accorda et receut les richesces.

      Note 666: Ad faciendum stuprum. La chanson de geste ne compte pas
      ces femmes dans les prsents que Blancandin est charg par Marsille
      de distribuer en France.

Quant ils eurent ainsi la trason pourparle et conferine, Ganelon
retourna  Charlemaines. Les richesces que ces deux rois envoirent
prsenta, et dist que Marsile dsiroit moult  estre crestien et qu'il
s'appareilloit moult pour venir aprs luy en France baptesme recevoir, et
pour luy faire hommage de toute Espaigne. Charlemaines crut bien le
traiteur, dont ce fut grant doleur. Et ordonna coment il passeroit les pors
de Cisaire[667] pour retourner en France. Par le conseil de Ganelon,
commanda  Rollant son nepveu, duc du Mans et conte de Blaives, et Olivier
son compagnon, conte de Gennes, et aux autres combateurs de l'ost, qu'ils
demourassent en Roncevaux  tout vingt mille Franois pour faire l'arrire
garde, jusques  tant que l'ost eust pass les pors de Cisaire. Ainsi fu
fait comme il devisa. Les plus grans barons de l'ost qui l'arrire-garde
faisoient, receurent le vin tant seulement que les Sarrasins avoient envoy
et les autres menu-peuples prisrent les femmes. Et pour ce que aucuns des
Chrestiens avoient est ivres, la nuit devant, du vin sarrasinois, et
aucuns avoient pchi s Sarrasines et s autres femmes crestiennes meismes
qu'aucuns avoient amenes de France, voulut nostre Seigneur qu'ils feussent
occis. Et sans faille l'entencion aux Sarrasins qui les avoient envois
estoit telle, que s les Crestiens prenoient les prsens des vins et des
femmes, qu'ils pourroient bien pchier en yvresse et en fornication, et
pour ce se courrouceroit leur Dieu  eulx et les lesseroit occire.

      Note 667: _Portus Cisereos._ C'est le passage de Pampelune 
      Saint-Jean-Pied-de-Port.

Que vous conteroit-on plus? quant ce vint au matin que Charlemaines et ses
osts passoient les pors entre luy et Ganelon et l'arcevesque Turpin, et que
Rollant et Olivier et les autres nobles combateurs de l'ost furent dmours
en Roncevaux pour faire l'arrire-garde, Marsile et Baligans issirent des
bois moult matin,  tout cinquante mille Sarrasins arms; des montagnes et
des valles issoient espessement o ils s'estoient rpons et cls deux
jours et deux nuis, par le conseil Ganelon; et deux batailles firent de
toutes leurs gens tant seulement. La premire fu de vint mille et la
seconde de trente mille. La premire qui de vint mille fu vint
soudainement, et commena  frir et  lancier aux nostres par derrire. Et
les nostres se retournrent vers eux; ds le matin jusques  l'eure de
tierce se combatirent et les occirent tous; si que de tous les vint mille
n'en demoura mie un seul.

Tantost revint aprs l'autre bataille des Sarrasins qui estoit de trente
mille. Nos Crestiens trouvrent las et travaillies des autres qu'ils
avoient occis et du fort estour qu'ils avoient rendus le jour meisme. Tous
les occirent, par la volont nostre Seigneur, si que nul n'en eschappa,
fors Tierri et Baudouin, si comme vous orrez cy-aprs. Les uns furent
trespercis de lances, les autres dcols d'espes, les autres destranchis
de coingnis et de haches, les autres occis en traiant de sagettes et de
javelos; les autres furent tus de perches, les autres escorchis de
coutiaux; les uns ars en feu, les autres pendus aux arbres. Tous furent
occis, fors Rollant, Baudouin et Tierri[668]. Baudouin et Tierri se
tapirent s bois, et puis eschaprent-ils.

      Note 668: Le latin ajoute: Et Turpinum et Ganelonum.

Cy endroit peut-on demander coment nostre Seigneur souffrit que ceulx
fussent occis qui pas n'avoient pchi en avoutire[669] n'en ivresce; car
plusieurs ne pchirent mie. Et  ce peut-on respondre qu'il ne voulloit
mie qu'ils retournassent plus en pchi, en leur pas, et qu'il leur
voulloit rendre maintenant la couronne de gloire pour leur passion.

      Note 669: _Avoutire._ Adultre.

Ceulx qui pchirent en avoutire et en ivresse voulut qu'ils prissent
mort, car il voulloit qu'ils purgeassent leurs pchis par martire. Si ne
doit-on pas croire que le dbonnaire Dieu ne leur guerredonnast les paines
et les travaulx qu'ils avoient pour luy souffers, quant en la fin avoient
son nom rclam et leurs pchis confesss; car j soit ce qu'ils eussent
pchi, si furent-ils occis pour luy.

Ci doivent prendre exemple ceulx qui leurs femmes mainent avec eulx s osts
et es batailles; car Daire, le roy de Perse, et Anthoine et autres princes
terriens menrent leurs femmes en leurs compaignies, quant ils aloient s
osts et s batailles, et pour ce furent desconfis et occis; Daire, par le
grant Alixandre, et Antoine par l'empereur Octovien; pour ce mesmement ne
devroit nul prince mener femmes en bataille. Car elles ne sont fors
empeschement.

Ceulx qui pchirent en ivresse et en fornication signifient les prestres
et les gens de religion qui se combatent contre les vices, et qui en nulle
manire ne se doivent enivrer n couchier avec les femmes. Et s'ils le font
ainsi comme autres hommes, il advient qu'ils sont dvours de leurs
ennemis, c'est des diables; et enchent, par aventure s autres vices o
ils sont pris et dampns[670] par mauvaise fin.

      Note 670: _Pris et dampns._ Surpris et condamns par suite d'une
      mort subite qui ne leur permet pas de se repentir.


II.

ANNEE: 800.

_Coment les Sarrasins furent desconfis et s'enfuirent. Et coment Rollant
les suivit tout seul pour savoir quelle part ils tournoient. Et puis coment
il sona son olifant, pour ses compagnons rassembler, qui pour la peur des
Sarrasins se tapissoient par les bois. Coment il occit le roy Marsile, et
puis coment il fendi le perron quand il cuida despecier s'espe. Et puis
coment il sona derechief l'olifant que Charlemaines ot de huit milles._


Quant la bataille fu faite et les Sarrasins se fureut retrais ainsi comme 
deux mille loing, Rollant alloit tout seul parmi le champ pour enquerre
quel part ils estoient tourns. Ainsi comme il estoit encore loing d'eulx,
il trouva un Sarrasin, aussi noir comme arrement[671], qui las estoit de
combatre et s'estoit repos au bois. Tout vif le prist et le lia fermement
 quatre hars torses. A tant le lessa et monta une haulte montaigne, pour
savoir quel part les Sarrasins estoient als. Lors les choisit auques loing
de luy[672], et vit qu'ils estoient moult grant multitude. Lors descendit
de la montaigne et ala aprs eux parmi la valle de Roncevaux, par celle
meisme voie que Charlemaines et ses osts aloient qui j avoient pass les
pors; lors sonna son cor d'olifant[673] qu'il portoit par coustume en
bataille pour aucuns des Crestiens rappeler, et s'aucuns en fussent
demours. A la voix du cor vindrent  luy environ cent Crestiens qui par
les bois estoient mucis. Avecque soy les mena et retourna au Sarrasin que
il avoit li  l'arbre.

      Note 671: _Arrement._ Encre.

      Note 672: _Les choisit auques._ Les aperut quelque peu loin de lui.

      Note 673: _Olifant._ D'lphant. Le plus souvent on disoit simplement
      un _olifant_, comme dans le titre de ce chapitre.

Quant il l'eut desli, il leva Durandal s'espe toute nue sur luy, et le
menaa qu'il luy coupperoit la teste s'il n'aloit avec luy et s'il ne luy
monstroit le roy Marsile: car Rollant ne le cognoissoit pas; et s'il
voulloit ce faire il le laisseroit aler tout vif. Le Sarrasin alla avec luy
et luy monstra Marsile de loin, entre les compaignies des Sarrasins,  un
cheval rouge et  un escu rond.

A tant le laissa Rollant aler, si comme il luy avoit promis. Lors se frit
entre les Sarrasins, luy et tous ceulx qui avec luy estoient hardis et
encouragis, de bataille seurs et avironns de la vertu nostre Seigneur. Un
Sarrasin choisit qui plus estoit grant que nul des autres; celle part se
trait et le frit si qu'il le fendit tout ds le chief jusques en la selle,
et coupa luy et le cheval, si que l'une moiti de luy et du cheval cha 
destre et l'autre  senestre.

Et quant les Sarrasins virent si ruiste coup et si merveilleux, ils
commencirent  fouir  et l, et laissirent Marsile au champ,  petite
compaignie. Et Rollant et les siens qui en son aide avoit la vertu nostre
Seigneur se frit entre les Sarrasins plus fier que un lion, et commena 
trenchier  destre et  senestre et  craventer, tant qu'il s'approucha du
roy Marsile, et quant cil le vit venir, il commena  fouir. Mais Rollant
qui de prs le suivoit l'enchaa tant qu'il l'occist entre les autres
Sarrasins par l'aide de nostre Seigneur.

En celle dernire bataille furent tous ses cent compaignons occis.
Lui-mesme fu navr de quatre lances et griefment feru de perches et de
pierres; mais toutes voies eschappa-il de cette bataille par l'aide de
nostre Seigneur.

Tantost comme Baligant sot la mort de son frre, il s'en fouy de ces
contres entre luy et ses Sarrasins. En ce point, estoient parmi le bois
Baudouin et Thierri, et aucuns autres Crestiens qui se reponoient[674] pour
la paour des Sarrasins. Et Charlemaines et son ost passoient les pors, qui
encore rien ne savoient de l'occision qui en Roncevaux avoit est.

      Note 674: _Reponoient._ Cachoient.

Lors commena Rollant  repairer parmi le champ de la bataille, las et
travaill des grans coups qu'il avoit donns et receus, et angoisseux et
dolent de la mort de tant de nobles barons qu'il voit devant luy occis et
dtranchis. Grant doleur demenoit, et s'en vint en telle manire parmi les
bois jusqu'au pied de la montaigne de Cisaire, et descendit de son cheval
de ls un arbre, prs d'un grant perron de marbre qui ilec estoit drci,
en un moult biau pr, au dessus de la valle de Roncevaux. Si tenoit encore
en son poing Durandal s'espe. Durandal si vault autant  dire comme donne
dur coup, ou fiert durement Sarrasins. L'espe estoit esprouve, sur toutes
autres clre et resplandissante et de belle faon, tranchant et afile si
fort qu'elle ne povoit fendre n brisier: si fine estoit que avant faulsist
bras que espe.

Quant il l'eut sache[675] toute nue et il l'eut grant pice regarde, il
la commena  regreter ainsi comme tout en plourant, et dist en telle
manire:

O espe trs-belle, clre et flamboiant que il ne convint pas fourbir
ainsi comme autres espes, de belle grandeur et d'avenant larget, forte et
belle, ferme sans nulle malmeteure, blanche comme ivoire, par l'enhoudure
entresseigne de croix, d'or resplandissant, aourne de pommiau de beril,
sacre et aourne du saint nom de nostre Seigneur A. et Omega., et
avironne de la force nostre Seigneur Jhsu-Crist! Qui usera plus de ta
bont? qui t'aura? qui te tendra?

Cil qui te portera ne sera j vaincu n'esbahi, n j paour n'aura de ses
ennemis, n ne sera surpris, n dceu par fantosme n par illusion; mais
toujours aura en son aide la divine vertu. Par toy sont Sarrasins vaincus
et occis; la foy crestienne essaucie; la louenge nostre Seigneur
monteplie et acquise. O tantes fois ay-je vengi par toi le saint nom
Jhsu-Crist! O quans milliers des ennemis de la foy j'ai par toi occis!
quant Sarrasins que juifs et autres destruis! La justice de Dieu est par
toy soustenue et remplie; les pis et les mains acoustums  larrecin sont
par toy du corps esrachis. Ah! tant de fois comme j'ai par toi occis ou
Sarrasins ou desloyaux juifs, autant de fois cuid-je avoir vengi le sanc
de Jhsu-Crist! O trs-benereuse espe, en tranchant et en aguisement
trs-isnelle[676],  laquelle ne fu n ne sera jamais nulle ressemble!
Celluy qui te forgea, n'avant n'aprs ne peut oncques puis faire une telle?
Qui de toy fu navr ne put oncques puis vivre? J'ai trop grant deuil, s
mauvais homme et pereceux t'a aprs moy. J'ai trop grant dueil s Sarrasins
ou autres mescrants te tiennent ou te manient.

      Note 675: _Sache._ Tire.

      Note 676: _Isnelle._ Prompte.

Quant il eut s'espe regrete, il la drea contre mont et fru trois
merveilleux coups au perron qui devant luy estoit, si qu'il la cuida
brisier; pour ce qu'il avoit paour qu'elle ne veinst s mains des
Sarrasins.

Que vous compteroit-on plus? le perron fu coup d'amont jusques aval en
terre, et l'espe demoura toute saine, sans nulle briseure. Et quant il vit
qu'il ne la pourroit despcier en nulle manire, si fu trop dolent.

Son cor d'ivoire mist  sa bouche et commena  corner par grant force, si
que il peust plus savoir s'aucun des Crestiens qui par le bois estoient
repost, pour la paour des Sarrasins, venissent  luy; ou que ceulx qui j
avoient les pors passs venissent  luy et prissent s'espe et son cheval,
et enchassassent les Sarrasins qui s'enfuyoient. Lors sonna l'olifant par
si grant vertu qu'il le fendit parmi, pour la force de l'alaine qui issit
de sa bouche et lui rompirent les nerfs et les vaines du col.

Le son et la voix du cor ala jusqu'aux oreilles Charlemaines par le conduit
de l'ange qui j s'estoit logi en une vale qui jusques aujourduy est
apelle le Vau-Charlemaines. Si estoit loin de Rollant entour huit miles,
vers Gascoigne. Tantost comme Charlemaines entendit la voix du cor Rollant,
il voult retourner comme celluy qui entendit par la voix de l'olifant que
il avoit mestier d'aide; mais le faulx Ganelon, qui la traison avoit faite
et pourparle, et bien estoit coupable de la mort Rollant si luy dist:
Sire, ne retournez j en arrire, pour doubte que vous aiez de Rollant;
car il a de coustume qu'il corne volentiers pour petit de chose. Sachez
qu'il n'a mestier de vostre aide. Ainsi va orendroit chaant et cornant
aprs aucune sauvage beste parmi ce bois. O desloyal Trichierre! O le
conseil Ganelon qui bien doit estre compar  la trason de Judas.


III.

ANNEE: 822.

_Coment Rollant fist sa confession  Dieu, et coment il reghi[677] de son
cuer les articles de la foy. Et puis coment il pria Dieu por ses
compaignons qui en celle bataille et autres avaient receu martire. De
Baudoin son frre et de Tierri qui survindrent  son trespassement; et de
la grant soif que il eut; et coment il rendit  Dieu son esprit._

      Note 677: _Regehi._ Avoua, reconnut.


Aprs ce que Rollant eut ainsi le cor sonn, et les nerfs et les vaines luy
furent routes[678] du col, il se coucha sur l'erbe et eut plus grand soif
que nul ne pourroit penser.

      Note 678: _Routes._ Rompues.

A Baudouin son frre, qui en ce point survint, fist signe qu'il lui
apportast  boire. Et en grant paine s'en mist du querre[679]; mais il n'en
pot point trouver. A lui retourna isnelement, et quant il vit qu'il
commenoit  trre[680], et qu'il estoit j prs de mort, il bnit l'ame
de luy, son cor et s'espe prist, et monta sur son cheval et s'enfouit 
Charlemaines et  son ost; car il avoit paour qu'il ne fust l occis des
Sarrasins.

      Note 679: _Du querre._ D'en chercher.

      Note 680: _Trre._ tre oppress.

Tantost comme il s'en partit, Thierri survint l o Rollant moroit; forment
le commena  plaindre et  regreter et luy dist qu'il garnisist son corps
et s'ame de confession. Ce jour meisme s'estoit Rollant confess  un
prstre, et avoit receu son Sauveur avant qu'il alast en bataille; que la
coustume estoit telle que les combateurs se confessoient et recevoient leur
Crateur, par les mains des prestres et des gens de religion qui en l'ost
estoient avant qu'ils se combatissent. Si estoit la coustume et belle et
bonne[681].

      Note 681: Ce passage est prcieux, en ce qu'il prouve qu'au temps de
      la composition du faux Turpin, l'usage de se confesser avant d'aller
      au combat n'toit plus tabli. Au XIIme sicle, il toit revenu,
      comme on peut le voir par les historiens de la bataille de Bouvines,
      par Villehardoin et par tous les annalistes des croisades. Cela est
      si vrai que Philippe Monskes, au XIIIme sicle, ce traducteur
      scrupuleux du texte de Turpin, omet cette rflexion du conteur latin.

Rollant le benoist martir leva les mains et les yeux au ciel, de bon cuer
fist sa confession, et pria nostre Seigneur en telle manire: Sire Dieu
Jhsu-Crist, pour laquelle foi essaucier, je guerpi mon pas et suis venu
en ceste estrange contre pour confondre gent sarrasine, et pour qui j'ai
tantes batailles de mescrans vaincues par ta divine puissance, et pour qui
j'ai souffert tant coups, tantes plaies, tantes faims, tantes soifs et
tantes autres angoisses, je te commant m'ame en ceste derrenire heure;
ainsi, Sire, comme tu daignas naistre de la Vierge, et pour moy souffrir le
gibet de la croix, et mourir et estre au spulcre enseveli, et au tiers
jour rsusciter, et au saint jour de l'Ascension monter s cieulx, et  la
destre du Pre estre assis que ta dit n'avoit oncques laissie; ainsi
vueilles-tu m'ame dlivrer de perdurable mort. Car je me rens coupable et
pcheur plus que je ne pourrois dire; mais tu, Sire, qui es dbonnaire
pardonneur de tous pcheurs, et ne hez rien que tu aies fait, qui oublies
les pchs de ceulx qui  toi repairent, quant ils ont repentance de leurs
meffais en quelque heure que ce soit, qui espargnas au peuple de Ninive, et
dlivras la femme qui estoit reprise en avoutire, et pardonnas 
Marie-Magdelne ses pchs, et  saint Pre pardonnas son meffait quant il
ploura; et au larron ouvris la porte de paradis quant il te rclama en la
croix, ne me vueilles-tu pas ber pardon de mes pchis? Dlaisses-moy tous
les vices qui en moy sont, et vueilles m'ame saouler et repaistre de
pardurable repos. Car tu es cil en qui nuls corps ne prissent quant ils
meurent, ains sont mus en mieux; qui as coustume de dlivrer l'ame du
corps et mettre en meilleur vie, qui dis que tu aimes mieulx la vie du
pcheur que la mort.

Je crois du cuer et regehis de bouche que tu veulx m'ame oster de ceste
mortelle vie transitoire, pource que tu la faces vivre plus bneureusement,
sans comparaison; aprs la mort, meilleur sens et meilleur entencion aura;
et telle diffrence comme il a entre homme et son ombre, autant aura-elle
meilleure vie en la clestiale rgion.

Lors prist Rollant, le glorieux martir, la pel et la char d'entour ses
mamelles,  ses propres mains, ainsi comme Thierri qui prsent estoit
raconta puis, et commena  dire  grans larmes et  grans soupirs: Dieu
Jhsu-Crist, fils Dieu le Pre et de la Vierge Marie, regehis[682] de tous
mes sens et de toutes mes entrailles, et croi que tu es mon raembeeur[683],
que rgnes et vis sans fin, et que me rsusciteras de terre au derrenier
jour, et que je te verray Dieu, et mon Dieu et mon Sauveur, et en ceste
moie char. Et tant comme il disoit ceste parole, il prist par trois fois
sa pel et sa char  ses mains forment et dist ces meismes paroles par trois
fois.

      Note 682: _Regehis._ Je regehis, je reconnois.

      Note 683: _Raembeeur._ Rdempteur.

Aprs mist ses deux mains sur ses yeux et dist ainsi par trois fois: Et
ces miens yeux te verront. Aprs ces parolles il ouvrit les yeux et
commena  regarder au ciel et garnist son pis et tous ses membres du signe
de la croix et dist: Toutes terriennes choses me sont en vilet. Car voy
maintenant, par le don de nostre Seigneur, ce que yeux ne virent oncques,
n'oreilles n'orent; et ce que cuer d'omme ne peut penser que nostre
Seigneur appareille  ceulx qu'il aime. A la parfin leva les yeux contre
mont vers le ciel, et pria pour les ames de ses compaignons qui on la
bataille avoient est occis; et dist ainsi: Sire Dieu, ta piti et
misricorde sont esmues sur tes faux, qui pour toy sont occis en ceste
bataille, qui de lointaines terres sont venus  en estranges contres,
pour combatte contre les gens mescrants; qui pour ton saint nom, pour ta
foy dclairer, et vengier ton prcieux sang gisent mors ci en droit par les
mains des Sarrasins. Mais tu, biau Sire, leur vueilles leurs pchis
pardonner et les ames dlivrer des paines d'enfer. Envoie, nostre Seigneur,
trois anges et trois archanges qui dfendent leurs ames des rgions de
tnbres et les conduient au clestial rgne, si qu'ils puissent rgner
avec toy en la compaignie des glorieux martirs, qui vis et rgnes sans fin
avec le Pre et le Saint-Esprit par tout les sicles des sicles. _Amen_.

En la fin de celle glorieuse confession, se partit Thierri de Rollant, et
la benoite ame se partit du corps aprs ceste prire. Si remportrent les
anges en pardurable repos o elle est en joie sans fin, pour la dignit de
ses mrites, en la compagnie des glorieux martirs[684].

      Note 684: Dans les chansons de geste de Roncevaux, les derniers
      instants de Roland sont moins exclusivement pieux et bien plus
      touchants pour nous. J'en ai donn une leon dans la prface de
      _Berte aus grans pis;_ on peut la comparer au prcieux texte que
      vient d'en publier M. Francisque Michel, et que j'ai dj cit plus
      haut:

      Li quens Rollans se jut desus un pin
      Envers Espaigne an ad turnet son vis:
      De plusurs choses  remembrer li prist,
      De tantes terres come li bers cunquist,
      De dulce France, des homes de son lin,
      De Carlemaigne, son seigneur qui l'nurrit,
      Ne peut muer n'en plurt et n'en suspirt,
      Mais lui misme ne volt metre en obli,
      Claimet sa culpe si pria Dieu merci, etc.

      Voil de la posie, de l'pope chrtienne; tandis que le texte de
      Turpin n'est qu'un rabchage monacal de ce que tout le monde
      connoissoit dj parfaitement sans lui.

[685]Pour la mort de tel prince dust bien faire toute crestient grant
dueil et lamentation. Car comme il fu noble de lignage comme celuy qui
estoit de royal ligne, plus fu noble en fais et en prouesce de corps que
nul qui en son temps n puis vesquist, ne dust oncques  luy estre
compar. Plain estoit de vertus et de bonnes meurs, pui et fontaine de
crance, pillier et soustenance de sainte Eglyse, confort de peuple par ses
dignes parolles, mdicine contre les plaies et les griefs, du pas
dfendeur et esprance du clergi, tuteur des veuves et des orphelins, pain
et rcration des besoingneus, large aux povres, fols large aux hostels,
pour ce espandit tousjours et sema ses richesses s glyses et s mains des
souffreteux.

      Note 685: Le paragraphe suivant est la traduction d'une pice de vers
      qui manque dans plusieurs exemplaires latins et qui porte souvent le
      titre d'_Epitaphium comitis Rotolandi_.

Tant parfu sages en toutes choses et meismement en la doctrine de la foy et
de la crance, que son cuer estoit aussi comme une aumaire pleine de
livres[686]. Tous ceulx qui  luy venoient pour conseiller povoient aussi
en luy puiser comme en une grant fontaine; sages estoit et de trs-grant
sens et conseil, dbonnaire de cuer, et franc et doulx en parolles; tant
avoit en luy de tous biens que toutes manires d'onneurs et de graces se
traveilloient en sa louenge[687].

      Note 686: _Dogmata corde tenens, plenus velut archet libellis._ Le
      texte donn par M. Ciampi et par M. de Reiffenberg porte  tort
      _libellus_. La leon du Msc. de N. D. est prfrable.

      Note 687: Notre traducteur n'a pas rendu les deux derniers vers de
      l'pitaphe:

      _Pro tantis meritis hunc ad coelestia vectum
      Non premit urna rogi, sed tenet auta Dei._


IV.

ANNEE: 800.

_De l'avision l'arcevesque Turpin; coment il fu certain de la mort Rollant
et de la mort le roy Marsille. Et puis de Baudoin, coment il aporta vraies
nouvelles, et raconta la manire de la mort et de la confession Rollant. Et
puis coment Charlemaines et tout son ost retourna en Roncevaux; et du dueil
Charlemaines, et des regrets qu'il fist de Rollant._


Que vous raconteroit-on plus? en ce point que la sainte ame glorieuse du
glorieux martir le conte Rollant se dpartit du corps, je, Turpin,
arcevesque de Reims, estois avec l'empereur en un lieu qui est nomm le Val
Charlemaines, et en celluy jour meismes qui fu en la seconde kalende de
juillet avois-je clbr le sacrement de l'autel. Lors fus soudainement
ravis en esprit[688], et estois en tel point comme cil qui ne dort n ne
veille. Si ouy grand voix de compaignes qui se aloient  mont, chantant
vers le ciel; si me merveillay moult que ce povoit estre. Ainsi comme ils
s'en aloient  mont, chantant en telle manire, je tournai ma face par
devers moy, si vis une tourbe aussi comme de chiens tous noirs, si sembloit
bien qu'ils vnissent de praer, ou de tollir, ou de rapiner. Par devant moy
trespassrent  tout leur proie, urlant et braiant, et criant, et disant;
et je leur demanday que ils portoient, et ils me respondirent  briefs
mots, isnelement: Nous portons, distrent-ils, Marsille et ses
compaignons en enfer, et Michel porte vostre buisineur[689] et plusieurs
autres lassus aux cieulx. Rollant appelloient buisineur, pour ce qu'il eut
tousjours acoustum  porter son olifant en bataille.

      Note 688: Dans la vieille _chanson de geste_, c'est Charlemagne qui,
      dans un songe, croit voir l'annonce de la mort de Roland.

      Note 689: _Buisineur._ Buccinator, corneur.

Quant je eus la messe chante et je me fus dsarm des armes nostre
Seigneur Jhsu-Crist, je vins au roy et luy dis: Roy, saches-tu
certainement que Rollant ton nepveu est trespass de cette mortelle vie, et
que saint Michel, l'ange nostre Seigneur, emporte l'ame de luy et de mains
autres Crestiens qui receu ont martire avec luy, en paradis, en pardurable
repos. Mais je ne say mie le lieu o il est mort, et les dables d'enfer
emportent l'ame de Marsille et de mains autres Sarrasins en enfer le
puant.

Tandis comme je disoie ces porolles  Charlemaines, Baudouin vint sur le
cheval Rollant, esperonant de grant ravine[690], plourant et doulousant, et
grant due il demenant, qui raconta tout maintenant au roy Charlemaines et 
tous ceulx qui entour luy estoient tout ainsi comme les choses estoient
ales, et coment il avoit laissi Rollant sur la montaigne, de ls le
perron, o il trajoit  la mort, et toute la manire de sa confession et de
ses plains et de ses regretemens. Lors commencirent tous  crier et 
plourer parmi l'ost, et trs-grand dueil  dmener et  retourner arrire
en la voie de Roncevaux.

      Note 690: _Ravine._ Force.

Charles trouva tout premirement Rollant son nepveu, le trs-puissant
prince et trs-vaillant tant comme il fu en vie et en plaine sant, et le
trouva tout mort envers. En vers[691] gisoit, les mains croisies sur son
pis, ainsi comme il avoit rclam notre Seigneur Jhsu-Crist et batu sa
coulpe. Le roy se laissa choir sur luy, et commena  plourer et  gmir,
et  soupirer et  faire dueil trop merveilleux et si trs-grant que nul ne
le pourroit penser. Tant avoit grant douleur et grant angoisse au cuer,
qu'il ne povoit mot sonner n parler. Dieu! qui le vist son trs-grant
dueil demener et faire, com grant piti il pust avoir au cuer! Ses poings
destordoit et froit ensemble, la face derompoit, et agratinoit aux ongles
sa barbe, et ses cheveux sachoit  poingnes, et quant il put parler si
cria  haulte voix:

O Rollant! beau doulx nepveu, destre bras de mon corps, honneur de France,
espe de justice haulte, roide sans ploier, haubert fort et entier, heaume
de salut, par prouesce compar  Judas Machabe, semblable  Sanson le
fort,  Sal et  Jonathas compar par fortune de mort, en bataille
chevalier trs-preux et trs-sage, courtois et amiable, chevalereux sur
tous autres chevaliers, le fort des forts, le preux des preux, ligni des
roys, destruiseur de gent sarrasine et de gent mescrande, dfendeur des
Crestiens, mur de clergie, baston d'orphelins et de veuves, viande et
rcration des povres, releveur d'glyses, langue sans mensonge, sage et
discret en tous jugemens, duc et conduiseur des osts et des batailles, le
bon des bons, esleu sur tous autres pillier et soutenance de toute
crestient, pourquoi t'amen-je en ce pas et en ces estranges contres?
Pourquoi vis-je plus sans toy, et pourquoi ne muir-je avecques toi?
Pourquoi me laisses-tu triste et dolent, et courrouci et fresle en ceste
mortelle vie? Hlas! que pourroi-je faire? Que pourroi-je dire? Que
pourroi-je devenir? Biau trs-doux nepveu, l'ame de toy soit avec les
confesseurs, avec les vierges sans fin, et s'esjosse en la compaignie des
martirs, en la gloire de nostre Seigneur Jhsu-Crist. Tous les jours de ma
vie me convient mais plourer, plaindre, gmir et souspirer sur toy, comme
David fist jadis sur Absalon son fils, et sur Sal Jonathas. Jamais jour de
ma vie n'aurai joie, n resconfort ne serai; de plourer ne cesserai. Par
telles parolles et par semblables plaingnit et regreta Charlemaines son
nepveu, tant comme il vesquit puis[692].

      Note 691: _En vers._ Sur le dos. D'o notre _ l'envers_.

      Note 692: Les regrets de Charlemagne, d'abord assez semblables 
      ceux-ci, finissent d'une manire bien plus touchante dans la vieille
      chanson de geste, texte de M. Francisque Michel:

      Ami Rollans, jo m'en irai en France;
      Com jo serai  Loun en ma chambre,
      De plusurs regnes vendront li home estrange;
      Demanderont: U est li quens _Cataignes?_ (capitaine)
      Jo lur dirai qu'il est morz en Espaigne.
      A grant dulur tendrai puis mun realme
      Jamais n'ert jur que ne plur n n'en pleigne.
                                 (Couplet 205.)


V.

ANNEE: 800.

_Coment Charlemaines fist logier son ost, et se reposrent celle nuit
meisme l o le corps Rollant gisoit; et coment chascun trova son ami mort
ou navr. Coment Olivier fu trov, et coment Charlemaines enchaua les
Sarrasins et les occist; et coment Ganelon fu dtrait  chevaus pour la
trason; et puis coment chascun emportoit son ami, les uns mors et les
autres navrs._


Quant Charlemaines eut ainsi regret Rollant, son trs-chier nepveu, et il
eut cess  plourer, il reprist son cuer, si commanda isnelement et sans
aloigne[693],  tendre trefs, aucubes et paveillons en ce lieu mesme o
Rollant gisoit mort. L se reposa l'ost, celle nuit, dolent et desconfort
de leurs amis qui gisoient mors parmi les champs; le corps de Rollant fist
ouvrir Charlemaines, le desconfort, et puis laver et ntoier, puis
embaumer de basme et de mirre. Les obsques et le service de mors fist
chanter aux menistres de sainte glyse, aux arcevesques, aux vesques, aux
abbs et aux moines,  trs-grant luminaire. Toute celle nuit mena l'ost
dueil et plours trs-grans et trs-merveilleux, et ce n'estoit pas de
merveille, de tantes nobles personnes qui l gisoient mors. Grant luminaire
et grant feu firent, parmi les bois,  mont et  aval,  et l, jusques 
tant qu'ils virent le jour apparoir. Au matin s'armrent tous communment,
petits et grans, viels et jeunes, et forts et foibles, et murent et
vindrent isnelement en la vale de Roncevaux, au lieu o la bataille avoit
est le jour de devant, et o les barons gisoient mors et enverss, et les
autres chevaliers qui  la bataille n'avoient pas est: l trouvrent mort
Rollant. L, trouva son ami chascun, dont les plusieurs estoient mors et
les autres non; mais ils estoient navrs  mort. Le trs-vaillant Olivier,
le trs-preux, trouvrent mort, tout en vers, estandu ainsi comme en croix,
li de quatre fors hares  quatre pieux fichis en terre, et escorchi de
couteaulx agus, du col jusques aux ongles des pis et des mains. En
plusieurs lieux estoit tresperci de saites et de javelots et d'pes, et
froissi de coups et de bastons.

      Note 693: _Aloigne._ Retard.

Lors commena le pleur et le cri merveilleux et horrible par toute la
vale; si trs-merveilleux et si grant que les montaignes en rsonnoient,
les vales et les bois de toutes pars. Chascun regretoit son fils ou son
frre, ou son cousin ou son ami. Et ce n'estoit pas de merveille s le
pleur et le cri y es toit trs-grant pour tantes nobles personnes qui l
gisoient mors et enverss. Lors jura le roy, par le roy tout puissant,
qu'il ne cesseroit de courre jusques  tant qu'il trouveroit ses ennemis,
et non fist-il[694]; car tout maintenant, commanda que l'enchacement feust
commenci tost et hastivement. L fist nostre Seigneur apperts miracles
pour luy, trs-grans et trs-merveilleux: car le soleil se tint en sa lueur
par l'espace de trois jours. Tant les chaa nostre empereur et sa gent,
qu'ils les trouvrent de ls la cit de Sarragoce, les uns gisans, les
autres manans, sur le fleuve d'Esbra. Tant se combatirent et tant en
abatirent les nostres, que trente mille en y eut par nombre occis et mors,
et les plusieurs saillirent par paour de mort du fleuve, et se noirent;
environ dix mille en y eut de nois, si comme aucuns livres disent cy
endroit[695].

      Note 694: _Et non fist-il._ Et ne cessa-t-il pas.

      Note 695: _Aucuns livres._ Lesquels? Ici notre chroniqueur de
      Saint-Denis renchrit sur Turpin, qui parle seulement de quatre mille
      hommes tus, et qui se tait des noys.

Quant la bataille fu defnie et les paens occis et nois au fleuve, les
nostres se retrairent, et retournrent  leurs amis qui gisoient mors en
Roncevaux. Les mors et les navrs furent isnelement ports l o le corps
de Rollant gisoit.

Lors fist l'empereur enquerre se c'estoit voir que Ganelon eust Rollant et
les autres barons de France et d'Angleterre trahis et vendus au roy
Marsille, si comme chascun disoit communment parmi l'ost. Pris fu
isnelement, et tost retenu et emprisonn comme souspeonneux de si grand
trason comme l'on disoit. Lors quant Pinabaux de Sorente entendit la
nouvelle que Ganelon son oncle estoit pris pour cause de trason des
Franois qui mors estoient, il se trait avant pour luy deffendre comme son
oncle. Tantost comme Thierry l'Ardennois, qui escuier avoit est Rollant,
le vit qui sa voit moult bien toute la convine comme celuy qui avoit est
en la bataille ds le commencement jusques au deffinement, et prsent  la
mort Rollant son maistre, si tendit son gage contre luy, et dist ainsi que
la trason avoit-il faitte et pourparle, et qu'il lui feroit regehir de
bouche et recognoistre, et qu'il en avoit eu trente somiers chargis d'or
et d'argent et d'autres richesses.

Tout maintenant s'alrent armer et montrent aux chevaux, sans nul respect,
et furent ensemble mis devant tous. Lors brochirent des esprons l'un
contre l'autre, et frirent et chapelrent tant comme ils peurent l'un sur
l'autre. Mais tout maintenant fu Pinabaux occis et mort sans nul retour.
Lors fu la trason du flon Ganelon dcouverte et congneue tout
appertement; et tout maintenant qu'il eut congneue la trason, sans plus
faire d'aloigne, l'empereur fist qurir quatre des plus forts roncins de
tout l'ost, et le fist lier tost et apertement par pis et par mains. Tant
fu trait et sachi  et l, qu'il fu despci tout par membres.

Telle fu la vengeance des barons qui furent mors par trason, telle fin eut
le dloyal par qui tant de preux hommes furent occis, dont France se dolut
aprs moult longuement, et Charlemaines s'en dolut tous les jours de sa
vie.

Lors prindrent les Franois les corps de leurs amis, de leurs fils, de
leurs frres, de leurs cousins, et les atournrent au mieulx qu'ils peurent
pour porter avec eulx. Moult fust le cuer dur et fort qui ne plourast s'il
vist coment ils les atournoient: ils les fendoient parmi les ventres, et
jettoient hors les entrailles d'eulx, et les embasmoient de basme et de
mirre qui avoir le pouvoit, et ceulx qui avoir ne le pouvoient si les
atournoient de sel et les saloient. Los uns les troussoient sur leurs cous,
les autres les portoient entre leurs bras, les autres sur mules, et les
autres sur chevaux; elles autres faisoient bires de fust et les couchoient
dedens, et les autres portoient les navrs, qui n'estoient encore mie mors,
sur eschieles,  leurs couls; les autres les enterroient l meisme; les
autres les portoient, les uns jusques  tant qu'ils fleroient[696], et puis
les enterroient, et les autres portoient leurs amis jusques en France ou
jusques  leurs propres lieux. En telle manire les dmenrent, comme vous
avez o; grant piti et grant pleur y avoit, mais dueil  dmener riens ne
vault, car ne le povoient recouvrer.

      Note 696: Rpandoient de l'odeur.

En ce temps estoient deux grans cimetres; l'un estoit en Alle, en un lieu
qui a nom Aleschamp; et l'autre estoit  Bordeaux sur Gironde[697]. Ces
deux cimetres avoient sacr sept vesques sains hommes: saint Maxime
d'Osque[698]; saint Trophime, vesque d'Alle; saint Pons, vesque de
Narbonne; saint Saturnin, vesque de Thoulouse; saint Fourcis, vesque de
Pierregort; saint Marceau, vesque de Lige; saint Eutrope, vesque de
Xaintes. En ces deux cimetres que je vous ay nomms, que ces sains hommes
benirent et sacrrent  leur vivant, furent enterrs les Franois les plus
grans, et la plus grant partie de ceux qui furent occis en Roncevaux, et
ceux vesques qui moururent sans glaive en la montaigne de Garganc, dont
l'istoire a l-dessus parl.

      Note 697: Le pseudonyme Turpin s'empare ici de la tradition en vogue
      de son temps et qui se rapportoit d'une part au fameux _Eliscampi_,
      _Aleschans_ ou _Champs-Elyses_ d'Arles, de l'autre au cimetire de
      Saint-Seurin de Bordeaux. _Aleschans_ toit consacr par les
      _chansons de geste_ de la famille d'Aimery de Narbonne; c'est l que
      Vivien avoit t enterr, que Guillaume avoit vu ses compagnons les
      plus braves tomber sous le fer des Sarrasins. Mais la premire source
      des lgendes sur _Aleschans_ toit sans doute la multitude de tombes
      romaines et de monuments antiques dont la plaine toit jonche. On
      aura voulu naturellement faire l'histoire de ces tombes, et les lier
       celle des hros les plus chers aux souvenirs nationaux.

      Pour _Saint-Seurin_ y c'est dans les chansons de geste _des
      Lorrains_, lesquelles je m'obstine  regarder comme antrieures 
      celles de Roncevaux mme, qu'il faut chercher la source de sa
      primitive clbrit. C'est l qu'avoient t inhums tous les chefs
      des deux illustres familles de Fromont de Lens, et de Hervis de Metz;
      mais ni dans les chansons de geste des enfants d'Aimery, ni dans
      celles des enfants d'Hervis, on ne voit d'allusions aux tombes des
      hros de Roncevaux dans Aleschans et dans Saint-Seurin. Preuve
      dcisive que ces chansons toient antrieures au pseudonyme Turpin,
      c'est--dire  la fin du XIme sicle. En effet,  peine divulgu, le
      texte de Turpin fut considr comme un article de foi et prit sa
      place au milieu des croyances les plus profondment enracines. Un
      trouvre n'auroit donc jamais os clbrer, aprs lui, les mmes
      localits, sans faire concorder exactement le rcit de la lgende et
      celui de son pome.

      Note 698: _Osque._ _Huesca._


VI.

ANNEE: 800.

_Coment le corps de Rollant fu port en la cit de Blayes, et enterr en
l'glise de Saint-Romain; et coment Charlemaines renta l'glyse. Et puis de
divers lieus o Olivier et les autres barons furent ports; et puis des
aumosnes que Charlemaines fist pour les morts; et coment Turpin demora 
Vianne._


Le corps de Rollant fist Charlemaines porter en la cit de Blayes, dont il
estoit sire et duc, sur deux mules, en bire dore couverte de riches
pailes de soie, en l'glyse qu'il avoit fonde fut pos, et mis dedens[699]
chanoines ruills. L le fist-on enspulturer moult richement et moult
honnourablement, si comme  tel prince affroit qui de si grant renomme et
de si hault estoit que tous ceux qui oioient parler de luy, et  qui il
avoit guerre, le creignoient. S'espe Durandal fist pendre au chief, et aux
pis son olifant, en l'onneur de nostre Seigneur Jhsu-Crist, le Pre, le
Fils et le Saint-Esprit, et en l'honneur de sa trs-haulte renomme et
prouesse; mais l'oliphant fu puis port  Bourdeaux sur Gironde, en
l'glyse saint Severin[700]. Beneure est la trs-noble cit de Blayes, qui
est aourne de si grant hoste de cui aide elle est garnie, de cui prouesce
elle est esjoe. A Belin[701] fu enterr le trs-noble Olivier, qui seul fu
compar par prouesce  Rollant, et estoit son compaignon jur en armes et
fiance; le roy Ogier de Danemarche; Gondeboeuf, roy de Frise; Aratans, le
roy de Bretaigne, et Garin, duc de Lorraine, et mains autres barons: tous
ceulx furent enterrs  Belin, qui de tant et de si nobles princes est
honnour.

      Note 699: _Et mis dedens_, et furent mis.--_Ruills._ Rguliers.

      Note 700: La plupart des leons latines portent:

      Sed et tubam postea aliam in beati Severini basilicam apud
      Burdegalam condign transtulit. L'excellent manuscrit de N.D.,
      n 133, porte: Sed _alius_ poste tubam in B. Severini basilicam
      apud Burdigalam _indign_ transtulit. Et la chronique du temps
      de Philippe-le-Bel, renferme dans le Msc. 8396, dit: Ms le cor en
      fist puis porter, ne sai quel sire, en la chaple S. Severin 
      Bordeaux.

      Philippe Mouskes de son ct nous dit que Durandal fut ensuite remise
      entre les mains de Charlemagne:

      Mais par tant qu'ele estoit si bonne
      L'en ostrent puis li Kanonne
      Si l'envoirent Carlemaine
      Qui grant joie et grant dol en maine.
                         (Vers 9024.)

      Note 701: _Belin._ Lieu dont les chansons des _Lorrains_ avoient
      prcdemment fond la clbrit. Voyez _Garin le Loherain_.

A Bourdeaux au cimetre Saint-Severin refurent enterrs ces nobles barons:
Gaiffier, duc de Bourdeaux et d'Acquitaine; Gelin et Gelier, Regnault
d'Aubespine, Gaultier de Termes, et Guelin, et Bgue, et bien d'autres
personnes. Hol, comte de Nantes, en fu port pour mettre en terre et en
spulture  Nantes en Bretaigne la cit, avec mains autres barons.

Quant tous ces nobles barons furent ainsi enspulturs comme vous avez o
en divers lieux, Charlemaines fist donner aux povres robes et  mengier, et
dpartit pour l'amour de nostre Seigneur Jhsu-Chrit, le Pre, le Fils et
le Saint-Esprit, douze mille onces d'argent et autant de besans d'or, 
l'exemple de Judas Macbabe. Et toute la terre qui est  six milles de la
cit de Blayes, et la cit meisme, donna  saint Romain, et toutes les
appartenances de la ville, en l'honneur de Dieu et de son cher nepveu
Rollant, et pour tous ceulx qui avec luy avoient receu mort. Le lieu et les
personnes franchit; car il ne voult qu'ils fussent subgis  nulle humaine
personne, et les lia par serrement, eulx et ceulx qui aprs eulx
vendroient, qu'ils revestiroient et paistroient trente povres, chascun an,
au jour de l'aniversaire de son chier nepveu Rollant, pour l'ame de luy et
de tous ceulx qui furent occis en Roncevaux; et feroient chanter autant de
vigilles et de messes; et ainsi firent le serement, et promistrent  tenir
comme il voult deviser.

Aprs cest establissement, je Turpin et l'empereur, et une partie de nostre
ost, nous despartismes de la cit de Blayes, et nous en alasmes par
Gascongne, par la cit de Thoulouse, droit en Alle-le-Blanc. L trouvasmes
l'ost des Bourgoignons, qui s'estoient despartis de nous ds Roncevaux, et
estoient l venus  tous leurs mors navrs, parmi Molaine[702] et
Thoulouse. Si les emportoient en charettes et en litires, et aucuns sur
mules et sur chevaux, pour enterrer au cimetre d'Aleschans, dont nous
avons l meisme dessus parl.

      Note 702: _Molaine._ Aujourd'hui _Maulon_.

En celluy cimetre furent enterrs, par nos mains, ces nobles barons:
Estouz de Langres, Salmon et Sanse, le duc de Bourgoigne, Hernault de
Beaulende, Auberri le Bourgoignon, Guimart et Estormis, Attes et Thierri,
Yvorin et Yvoire, Brengier, et Berart de Nubles, et Naimes le duc de
Bavire, et dix mille autres personnes. Mais Constentin, le prvost de
Rome, et avec luy mains autres barons romains et puillois furent ports par
mer en la cit de Rome, et noblement enspulturs.

Pour les ames de tous ceulx qui l furent enterrs fist Charlemaines donner
aux povres, en la cit d'Alle, douze mille onces d'argent et autant de
besans d'or,  l'exemple de Judas Machabe, ainsi comme il eut fait en la
cit de Blayes.

Et aprs ces choses, nous nous en almes tous ensemble en la cit de
Vianne, et je Turpin demorai en la cit, moult travaill et moult affoibli
des grans travaux et des coups et des plaies que j'avois souffers en
Espaigne; et Charlemaines s'en ala droit  Paris  tout son ost, qui moult
restoit j afoibloi pour les travaux, et plus encore pour le dueil de
Rollaut son nepveu, et d'Olivier le preux et des autres barons.


VII.

ANNEE: 800.

_Coment Charlemaines retourna en France, et fist concile de prlas et
parlement des barons; et coment il rendi graces au benoit martir saint
Denis, et li donna et lessa en gage toute France en la prsence des barons;
et puis coment il s'en ala  Ais-la-Chapelle. Et puis de la vision Turpin
de la mort Charlemaines._


Quant Charlemaines fu retourn en France, il vint  Saint-Denis. L fist
assembler conseil des prlas et des barons;  Dieu et monseigneur saint
Denis rendit graces et, merci de ce qu'il luy avoit donn force et pouvoir
de vaincre et confondre la gent sarrasine. L fist un tel establissement,
qu'il donna toute France  l'glyse en l'honneur des martirs; ainsi comme
saint Pol l'apostre et saint Clment luy avoient jadis livr[703] pour
convertira la foy crestienne; et voult et ordonna que tous les rois de
France et tous les prlas prsens et  venir fussent obissans  nostre
Seigneur et au pasteur de l'glyse, et que nul roy ne peust estre couronn
sans son assentement et sans son conseil, n vesque ordonn en court de
Rome n dampns ne receus sans sa volent et sans son assentement.

      Note 703: _Luy avoient_, avoient livr la France  Saint-Denis. En
      effet, les deux donations ont la mme authenticit.--_Toute France 
      l'glyse._ Toute l'Ile-de-France  l'glyse de Saint-Denis.

A la parfin, aprs plusieurs dons et plusieurs privilges qu'il donna 
l'glyse, establit-il et commanda que chascune personne chief d'ostel de
toute France rendist chascun an en l'glyse quatre deniers, non pas par
servitude, mais par franchise, et que tous ceulx qui cerfs estoient[704]
devant fussent franchis. Par tant, si ne doit-on pas cuider que ce soit
servage, ains est droit establissement de franchise. Car ainsi fist
Alexandre-le-Grant quant il eut conquis tout Orient, que tous ceulx qui luy
rendoient quatre deniers feussent quittes de toute autre coustume. Dont les
roys de France paient chascun an quatre besans d'or et dessus leurs chiefs
les offrent aux martirs, en recognoissance qu'ils tiennent de Dieu et de
luy tout le royaume de France; ce qu'ils ne fissent en nulle manire s ce
feust en nom de servage[705]. Aprs prist le roy sa couronne et la mist sur
l'autel. La couronne de France livra en garde de Dieu et de saint Denis, et
se dmist de toutes honeurs terriennes.

      Note 704: Il falloit ajouter avec le texte latin: _Et qui donneroient
      librement ces deniers_, qui hos nummos libenter darent.

      Note 705: Voici un exemple bien coupable de _fraude pieuse_ que je
      suis oblig de signaler.

      1 Tout ce qui suit la mention de l'affranchissement des serfs qui
      donneroient  Saint-Denis quatre pices d'argent (quatuor nummos), ne
      se trouve dans aucun exemplaire de la chronique latine de Turpin;
      c'est une addition, une invention du traducteur de Saint-Denis, et
      l'on n'en voit pas de traces dans la _Chronique des rois de
      France_, rdige sous Phillppe-le Bel, mais non pas dans l'abbaye
      mme de Saint-Denis.

      2 Tout ce qui regarde l'glise de Saint-Denis et les privilges
      exorbitants que Charlemagne lui auroit prodigus, est une
      interpolation criminelle, faite dans le XIIIe sicle, au texte dj
      bien criminel du faux Turpin. Il semble, car on ne peut tre ici trop
      svre, que les moines de _Saint-Denis_ aient voulu partager avec
      Saint-Jacques-de-Compostelle les bnfices de la fraude dont
      s'toient rendus coupables les rdacteurs du faux Turpin, et qu'ils
      n'en aient admis le contenu que sous la condition d'y faire quelques
      suppressions et surtout quelques additions  leur profit.
      Auroient-ils donc fait ouvertement trafic du mensonge? je ne le pense
      pas. Quand la _Chronique de Turpin_ fut admise au milieu des
      chroniques nationales, il y avoit dj long-temps que l'opinion
      publique la regardoit comme authentique; mais possesseurs des textes
      les plus respects de toutes nos annales, il fut facile aux moines de
      Saint-Denis de faire  celle de Turpin quelques additions dont
      personne n'eut la pense de discuter l'authenticit.

      Cependant un manuscrit nous est rest, le plus ancien, le plus exact
      de tous ceux qui renferment le psoudo-Turpin; on voit que je veux
      parler du n 133 de Notre-Dame, copi vers la fin du XIIme sicle,
      alors que les moines de Saint-Denis n'avoient encore aucune autorit
      sur l'histoire nationale; il ne contient pas le fameux passage, et
      son silence est ici la condamnation patente de la fraude du
      traducteur de Saint-Denis. Voici donc le texte qu'il nous offre:

      Rex debilitatus, cum suis exercitibus parisiacam rediit urbem.
      Deind, veniens ad ecclesiam beati Dionysii, eumdem locum honoravit
      et obsecrationibus et oblationibus. Qui cm aliquantis diebus ibi
      moram fecisset, tandem apud Aquisgrani versus Leodium pervenit, etc.

      On voit qu'ici il n'y a plus que des prires et des offrandes, au
      lieu d'un concile, d'un don de toute la France, d'une suprmatie
      effronte accorde  Saint-Denis dans toutes les questions d'ordre
      politique et religieux. Il est d'autant plus important de relever
      cette fraude audacieuse,  ente sur celle des moines de Saint-Jacques
      de Compostelle, que si l'on ne prouve cette interpollation dans le
      texte primitif du faux Turpin, il sera impossible d'admettre qu'un
      moine espagnol en ait t l'auteur.

      Au reste, l'interpolation fut adroitement faite. Ses auteurs avoient
      eu soin d'y rappeler les intrts de l'glise Saint-Jacques, et d'y
      flatter l'orgueil national. Mais le chroniqueur de Saint-Denis a omis
      cette sorte de confirmation, qu'il jugooit sans doute inutile de son
      temps. La voici telle qu'elle est traduite dans le vieux manuscrit
      7871:

      Et tous les sers qui ces deniers donroient, il les franchi. Dont
      ala-il devant le cors mon seignor S. Denise si li requist que li
      priast  Deu que tuit cil qui volontiers donnoient ces deniers et cil
      qui lor terres avoient lessies por amor Deu et qui estoient al en
      Espaigne eussent joie permenable.... La nuit que li rois et fete
      ceste prire, saint Denis li aparut en dormant, si l'esveilla et si
      li dist: Rois, saches que j'ai requis  Notre-Seigncur que tuit cil
      qui alrent o toi en Espaigne que il ont pardon de lor pechis, et
      cil qui volontiers et de boen cuer donent les deniers por difier
      m'glise, il auront pardon des lor plus grans meffez. La matine
      conta li rois ce qu'il avoit o, si donerent tuit par costume les
      deniers de boen cuer, et cil qui les donoit volontiers estoit apells
      li frans de Saint-Denis. Dont vint la coustume que celle terre qui
      devant fut apelle _Galle_ fut donc nomme _France;_  c'est  dire
      quelle fut franche de tot servage d'autre gent. Et pour ce, doivent
      les gens de France estre seignor et anor de sor totes autres gens.

Congu prist aux glorieux martirs et au royaume de France; 
Ais-la-Chapelle s'en ala et l parfist le remenant de sa vie. Puis tous les
jours tant comme il vesquit plaignit et regreta son chier nepveu Rollant,
et Olivier, et les autres barons qui mors furent en Roncevaux. Puis qu'il
se dpartit d'Espaigne, et meismement puis la mort de Rollant ne put avoir
sant. Tousjours puis tant comme il vesquit donna aux povres doze mille
onces d'argent et autant de besans d'or, et robes et viandes, pour les ames
de Rollant et d'Olivier et des autres barons, en la sixime kalende de
juin. Et faisoit lire autant de Pseaultier et chanter autant de messes au
tel jour comme ils receurent martire. Avant qu'il se dpartist de moy en la
cit de Vianne, me promist, s il mouroit avant de moy, il le me feroit
assavoir par certain message; et je luy promis aussi que s je mourroie
avant de luy, que je luy feroie vraiernent assavoir.

Un jour advint en la cit de Vianne, o je demouroie, que j'avoie chant
une messe pour les fils Dieu de _Requiem_, et je disoie un pseaume du
Pseaultier que je avoie acoustum  dire. Aprs la messe je vis une lgion
de dables soudainement trespassans par devant moy; j'en appelai un qui
derrire aloit, et je le conjuray, de la vertu de Dieu, que il me dist o
ils aloient; et il me dist qu'ils aloient  Ais-la-Chapelle  la mort de
Charlemaines, qui en celle heure devoit mourir. Je n'eus pas assouvy le
pseaume que j'avois commenci, que je les vis retourner et passer par
devant moy, et demandai au derrenier  qui j'avoie devant parl qu'ils
avoient fait? Et il me respondit que un Galicien sans chief, _et un
Franois dcol_[706] avoient tant mis de fusts et de pierres de moustiers
en balance, que les bienfais qu'il avoit fais pesoient plus que le mal; et
pour ce leur avoient les anges tollue l'ame, et l'avoient mise s-mains du
souverain Roy.

      Note 706: Ces mots souligns ne sont pas dans le Msc. de N. D.

Quant le dable eut ce dit, il s'esvanoyt tautost. Lors sceu-je bien et
entendis certainement que Charlemaines estoit trespass en la joie de
paradis, en celle heure meisme. Si luy souvint-il,  la mort, de la
promesse qu'il avoit faitte quant il se dpartit de moy  Vianne; car il
commanda  un chevalier qu'il me venist noncier et faire certain de sa
mort. Quinze jours aprs son trespassement vint  moy le message qui me
raconta la manire de sa mort. Lors fus-je certain que au mois et du jour
que je l'advision avois eue, avoit-il est mors.


VIII.

ANNEE: 800.

_De plusieurs signes qui avindrent devant la mort Charlemaines; et puis de
son testament, et coment il fu ensepultur. Puis aprs, de la snification
Charlemaines et Rollant, et d'Olivier et Turpin._


Le temps de l'Incarnation estoit adonc en la sisiesme kalende de fvrier,
mais pour ce qu'il apparust bien par plusieurs signes que le terme de sa
vie approchoit, si comme nous dirons ci aprs, revoult-il ordonner de son
testament par grant dlibration, ainois qu'il accouchast de la maladie
dont il mourut. Dieu et sainte glyse fist hoirs de tous ses biens meubles
et de tous ses trsors, et les devisa en trois parties. La tierce partie
devisa et donna aux povres menistres de son palais; les autres deux devisa
en deux parties selon le nombre de trente-deux arcevesques de son empire,
et voult que chascune arceveschi receust le treu qui  l'arceveschi
afferoit; et les autres deux parties gaument aux vesques des veschis
qui soubs luy estoient en son empire. Et estoient tels: Romme, Ravenne,
Milans, Aquile, Grace, Couloigne, Maence, Taillebourc, Trves, Besenon,
Lion, Vienne, Arle, Narbonne, braudune, Darentose, Bourdeaux, Sens, Tours,
Bourges, Rains, Rouen.

Saintement et honnestement vesquit tous les jours de sa vie. Son empire
crut et monteplia si comme l'istoire l'a devis. L'estat de sainte glyse
laissa en grant paix et en grant concorde. Cel an de l'Incarnacion tel
mourut comme nous avons dit dessus, en l'an de son aage soixante et deux
ans, de son rgne quarante-sept ans, du rgne de Lombardie quarante-trois,
de son empire quatorze. Tant fu puissant et renomm qu'il tint toute la
terre qui siet entre le montde Gargane et la cit de Cordes en Espaigne.

A Ais-la-Chapelle fu son corps pos, en l'glyse Nostre-Dame, qu'il avoit
fonde; purgi fu et embasm, et enoing et empli d'odeurs et de prcieuses
espices. En un trosne d'or fu assis, l'espe ceinte, le texte des vangiles
entre ses mains. En telle manire fu assis en son trosne, qu'il a ses
espaules, par derrire, un petit inclines, et la face honnestement drcie
contre mont; dedens sa couronne, qui  une chaine d'or est attachie sur
son chief, est une partie du fust de la sainte croix. Vestu fu de garnemens
impriaux, et la face couverte d'un suaire par dessoubs. Son sceptre est un
escrin d'or que l'apostole Lion sacra et mit devant luy. Si est sa
spulture emplie de trsors et de richesses, et de diverses odeurs et de
prcieuses espices.

Plusieurs signes avindrent par trois ans devant qui apertement signifioient
sa mort et son deffinement. Le premier fu que le soleil et la lune
perdirent leur couleur naturelle par trois jours, et furent ainsi comme
tous noirs, un pou avant ce qu'il mourust. Le second fu que son nom, qui
estoit escript en la paroy de l'glyse de Nostre-Dame d'Ais, que il avoit
fonde, effaa de luy-meisme.

Le tiers signe si fu que un porche qui estoit entre l'glyse et le palais
fondit par soy-meisme le jour d'une Assencion. Le quart fu que un pont de
fust que il avoit fait faire par sept ans en la cit de Maence, sur le
fluve de Rin, fondit en mi l'eaue. Le cinquiesme si fu quant il chevauchoit
un jour de lieu en autre, le jour devint ainsi comme tout noir, et un grant
brandon de feu courut soudainement de la destre partie en la senestre par
devant luy; et de ce fu moult espouvant, et bahi si durement, qu'il chat
 terre du cheval; et ses chevaliers et sa gent qui avec luy chevauchoient
coururent tantost  luy et le levrent de terre isnlement.

Certainement doit-on croire qu'il soit paronniers  la couronne et  la
gloire des martirs; car ainsi il souffroit avec eux les peines et les
travaux en ceste mortelle vie. Par ce peut-on savoir que quiconques difie
glyses ou moustiers en l'onneur de Dieu et des sains, il appareille 
s'ame le rgne des cieux, et il sera ost des mains au dable ainsi comme
Charlemaines fu[707].

      Note 707: Voil toute la morale de l'oeuvre; aussi la plupart des
      leons du pseudo-Turpin finissont-elles ici. Ce qui suit, videmment,
      est une sorte de commentaire de l'diteur de la chronique.

Turpin ne vesquit pas moult longuement que Charlemaines fu trespass. En la
cit de Vianne mourut dignement et glorieusement, moult agrev des plaies
et des travaux qu'il eut souffert en Espaigne. De ls la cit de Vianne fu
enspultur vers Orient, en une petite glyse. Mais aucuns clers
chanoines[708] pristrent puis le corps et le portrent en la cit, en une
glyse o il repose honnestement et dignement; pour ce que cette glyse o
il estoit premirement estoit aussi comme gaste. Le corps du saint homme
trouvrent tout entier en char et en poil, revestu des garnemens qui
affirent  vesque. Il est couronn de couronne de victoire en paradis
qu'il desservit en terre par mains travaux.

      Note 708: Il y a dans le texte: Cujus sanctissimum corpus _nostris
      temporibus_ quidam ex nostris clericis quodam sarcofago, etc. C'est
      ici Godefroi, le prieur de Saint-Andr, qui parle, et nous prouve que
      ce monastre  son tour voulut avoir sa part dans la proie de
      l'_affaire Turpin_.

L'en doit croire que ceulx qui reeurent martire pour la foy Jhsu-Crist
ils sont couronns s cieulx pour leur desserte. Et j soit que
Charlemaines et Turpin ne feussent pas martirs en Roncevaux avec Rollant et
Olivier et avec les autres martirs, toutes voies sont-ils paronniers de
leurs mrites et de leur gloire, en ce qu-ils sentirent tant comme ils
vesquirent sans eulx les douleurs et les travaux de leurs plaies. Et ainsi
comme dit l'apostre, s ils furent paronniers et compaignons des douleurs
et des paines, ils seront paronniers de la gloire et du confort.

Selon la signification des noms, Rollant si vault autant comme _Roole de
science_, pour ce qu'il surmonta tous les princes et tous les roys de
sapience.

Olivier vault autant comme homme de misricorde, car fut misricors sur
tous autres, dbonnaire en parolles, dbonnaire en fais, et patient en
toutes manires.

Charlemaines si vault autant comme jour de char, pour ce qu'il surmonta et
resplandit tous les princes et les roys charnels, aprs Jhsu-Crist, en
science et en vertus.

Turpin si vault autant comme homme trs-biau, sans aucun vice de laidure;
car il fu tousjours honneste en parolles et en fais.


IX.

ANNEE: 800.

_D'une adventure merveilleuse qui advint  Rollant comme il vivoit, avant
qu'il entrast en Espaigne, et coment il dlivra son oncle des mains aux
Sarrasins[709]._

      Note 709: Ce chapitre manque dans les ditions imprimes latines et
      franoises de la chronique de Turpin; mais on le retrouve dans un
      grand nombre de manuscrits, entre autres pour le texte latin dans
      celui de Notre-Dame, et pour la traduction dans le n 7871. Les
      chroniques de France, du temps de Philippe-le-Bel, ne l'ont pas
      admis.


Mais, pour bon exemple donner aux roys et aux princes qui guerre ont 
mener contre les ennemis de la crestient, ne doit-on ci oublier une
merveilleuse adventure qui advint  Rollant au temps qu'il vivoit, avant
qu'il entrast en Espaigne. Il advint qu'il assist  grant ost une cit qui
avoit nom Garnopole[710]; sept ans entiers dura le sige.

      Note 710: _Garnopole._ Grenoble (Grationopolis).

Tandis comme il estoit au sige devant cette cit, un message vint  luy,
et luy dist que les roys des Wandres et de Frise et de Sassoigne avoient
assis Charlemaines son oncle en la cit de Dalmacie, en un chastel; pour ce
luy mandoit son oncle qu'il le secourust tost et hastivement, et le
dlivrast des mains des paens qui assis l'avoient  grans osts. Moult fu
Rollant dolent quant il sceut le pril o son oncle estoit. Si commena 
penser lequel il feroit s il iroit dlivrer son oncle, et guerpiroit le
sige de la cit o il avoit si longuement sis, et souffert tant de peines
et de travaulx; ou s'il la prendroit avant qu'il alast en l'aide son oncle.

Oez[711] que fist le noble prince Rollant en la ncessit de deux fortunes:
trois jours et trois nuits jeusna, sans boire et sans mengier, luy et tous
ses osts en oroison, priant  Dieu que il leur envoiast secours par telles
parolles:

Biau sire Jhsu-Crist, fils du hault Pre, qui la rouge Mer partis et
devisa, ton peuple feis parmi passer  terre seiche, et le roy Pharaon qui
les chaoit plungeas en la mer, luy et tout son peuple;  ton peuple qui
estoit par le dsert envoias la manne du ciel, maintes nations et maint
peuple occis qui leur estoient contraires, et Sion le roy des Amoriens, Og
le roy de Basan, et tous les roys de la terre Chanaan; et leur dlivras la
terre de promission pour habiter, si comme tu l'avoies devant promis  leur
pre Abraham; et tu sire, qui les murs de Jhricho trbuchas sans aucune
humaine force, o les ennemis de ton peuple estoient enclos: beau sire
Dieu, si comme c'est voir, et je croi fermement que tu es tout puissant,
par ta sainte parolle vueilles destruire et cravanter ceste cit par les
bras de ta puissance, si que la gent paenne qui se fie en sa fiance et non
mie en toi, cognoisse appartement que tu es Dieu tout puissant, plus fort
que nuls roys, vrai aideur de tous Crestiens, et destruiseur de Sarrasins
et de toutes gens mescrans, qui vis et rgnes avec Dieu le Pre et le
Saint-Esprit, sans commencement et sans fin.

      Note 711: _Oez._ Ecoutez.

Aprs ceste parolle, les murs de la cit charent sans aucune force
d'homme, si que la cit fu toute desclose de toutes pars, et le prince
Rollant entra dedans luy et ses osts sans nulle dfence; les Sarrasins
occirent et chacirent tous. Si fu la cit conquise en telle manire comme
vous avez o. Moult fu Rollant li et tous ses osts de la grace que nostre
Seigneur luy avoit faitte par sa vertu. Louenges luy rendirent de bonne
entencion.

Lors prist Rollant son ost, et ala dlivrer son oncle en la terre des
Thioys[712]; ses ennemis desconfist et enchaa, et dlivra son oncle de
leurs mains, par la vertu et par la grace de nostre Seigneur
Jhsu-Crist[713].

      Note 712: _Thioys._ Allemands.

      Note 713: Ici finit la relation du Turpin, dans le manuscrit de
      _Notre-Dame_.
      On lit  la suite (f 34, r):

                           Amen.
      Qui legis hoc carmen Turpino posce veniam
      Ut pletate Dei subveniatur ei.

      Vient ensuite le rcit de la mort de l'archevque, et puis le fond de
      notre chapitre 10, qui manque dans les traductions franoises de
      Turpin et qui n'avoit pas t fait pour tre confondu avec lui.


X.

ANNEE: 800.

_De ce qui avint en Espaigne long-temps aprs la mort Charlemaines: coment
l'aumacour de Cordes se vanta qu'il conquerroit toute Espaigne. Son ost
assembla, et fist moult de dommages en la terre, puis s'en ala tout
espoent par les miracles que il vit._


Cy endroit nous convient mettre en mmoire ce qui advint en la terre de
Galice aprs la mort de Charlemaines.

Long-temps aprs fu le pas en paix, quant un prince sarrasin qui estoit
aumacour de Cordes s'esmut par l'aatisement[714] du diable, et se vanta
qu'il conquerroit la terre d'Espaigne et de Galice que Charlemaines avoit
tollue  ses prdcesseurs. Si revint de rechief  la loy paenne qu'il
avoit renoie et guerpie; ses osts assembla, la terre et le pas destruist
et gasta en divers lieux, et vint  la cit de Compostelle, l o le corps
monseigneur saint Jacques repose.

      Note 714: _Aatisement._ Instigation. Dmonis instinctu.

Tout quanques ils trouvrent dedens prisdrent et ravirent; l'glyse du
glorieux apostre destruisirent, dont ce fu grant douleur; textes[715] d'or
et tables d'argent, croix, encensiers et autres ornemens ravirent. Dedens
l'glyse meisme hbergeoient leurs chevaux, et faisoient leurs ordures de
ls le mestre-autel de lans.

      Note 715: _Textes._ Couvertures.

De ce se courroua nostre Seigneur et les punit, en telle manire que tous
ceulx qui ce faisoient estoient si esmeus dedens le corps, qu'ils mettoient
hors, par dessoubs, les boiaulx et les entrailles[716]. Les autres
perdoient les yeulx et s'en aloient parmi l'glyse une heure  et l'autre
l, comme ceulx qui goute ne voient. L'aumacour qui maistre estoit d'eulx
perdit la veue du tout; mais toutes voies il la recouvra par le conseil
d'un des prestres de lans que il avoit pris. Cil luy loua[717] qu'il
appellast l'aide nostre Seigneur. Lors commena le Sarrasin  haulte voix:
O Dieu des Crestiens! Dieu de Jacques, Dieu de Marie, Dieu de Pierre, Dieu
de Martin, Dieu de tous Crestiens, s tu me veulx rendre les yeulx et
donner sant de ma vie ainsi comme devant, je renoierai Mahommet mon Dieu,
et ne revendray plus  la terre de Jacques, ton grant homme, pour mal
faire. O tu! Jacques, grant homme et grant sire, s tu me veulx donner
sant de mes yeulx et de mon ventre, je te rendrai quanques j'ai pris en
ta maison.

      Note 716: Fluxu sanguinis intestinorum interibant.

      Note 717: _Loua._ Conseilla.

Quinze jours aprs ce qu'il eut tout rendu  double, et restabli quanqu'il
avoit tollu  l'glyse, il recouvra sant des yeulx et du ventre. De la
contre Saint-Jacques se dpartit, et promist que jamais en ces parties ne
retourneroit pour rober n pour mal faire; et bien recognoissoit et
preschoit que le Dieu des Crestiens estoit puissant, et Jacques son
disciple grant homme.

Ainsi se dpartit et s'en ala parmi Espaigne, le pas gastant. A une cit
vint qui avoit nom Cornus[718]. En celle cit estoit une glyse moult
noblement fonde en l'onneur de saint Romain. Si estoit moult bien garnie
de livres, de croix, d'argent, et de textes d'or. L'aumacour, qui pas
n'avoit oubli sa cruault, vint et ravit quanqu'il avoit dedens celle
glyse. La cit mist tout  gast et  destruction. Si advint, quant il fu
hesbergi, que un de ses princes et des menistres de son ost entra en
l'glyse Saint-Romain. Comme il regardoit  et l, si vit trop belles
coulombes de pierres qui soustenoient la couverture de l'glyse, et
estoient sur argentes et dores par amont[719]; et le Sarrasin, qui fu
plain de flonnie et d'envie, prist un gros coing de fer, et commena 
frir d'un maillet  merveilleux coups, en une creveure qui estoit en la
coulombe ainsi comme une jointure, et le faisoit en entencion de l'glyse
trbuchier. Mais nostre Seigneur luy monstra bien qu'il s'en courrouoit,
car il fu maintenant mu en pierre naturelle; et celle propre est encore en
l'glyse, en semblance de homme. Si a toute couleur, en robes et en visage,
comme le Sarrasin portoit  l'eure qu'il fu mu. Et soulent racompter les
plerins qui l vont que celle image de celluy Sarrasin rend pueur
trs-grant.

      Note 718: _Cornus._ Le texte de N. D. porte _Ornix_. Ad villam qu
      dicitur Ornix. Peut-tre _Orense_.

      Note 719: _Par amont._ Par le haut. In summitate.

Quant l'aumacour vit celle nouvelle, il dist  ses princes: Vraiement,
moult est grant et puissant le Dieu des Crestiens; car ses gens, j soit
que ils soient mors et trespasss de ceste vie, ont povoir que ils
destraignent et justicient ceulx qui mal font  leurs lieux; les autres
font vuider les entrailles du corps, et les autres muent en pierre. Jacques
me tollit les yeux, Romain a fait de mon homme pierre. Mais Jacques est
plus dbonnaire que cil Romain; car il eut piti de moy et me rendit les
yeulx, et cil Romain ne me veut rendre mon homme. Fuyons-nous de cest pas,
et n'y revenons plus, que pis ne nous en viengne.

Lors se dpartit l'aumacour de la contre, et en mena son ost. Si ne fu
puis nul si hardy, de long-temps aprs, qui osast le pas envar, n la
contre Saint-Jacques.

Sachent tous que tous ceulx qui sa contre et son pas troubleront seront 
tousjours-mais dampns sans fin; et ceulx qui des Sarrasins la garderont et
deffendront desserviront la joie de paradis par les mrites de nostre
Seigneur et de monseigneur saint Jacques,  laquelle nous doint tous
parvenir, par la prire de monseigneur saint Jacques, le roy des roys qui
vit et rgne en Trinit parfaite, par tous les sicles des sicles. Amen.



_Cy fine le sixiesme et derrenier livre des fais et gestes le fort
roy Charlemaines._





CI COMENCENT LES GESTES
DU DBONNAIRE ROY
LOYS.

       *       *       *       *       *


I.

ANNEES: 778/785.

_De sa mre, qui elle fu, et quant il fu n; et coment son pre lui octroia
le royaume d'Acquitaine, pour ce qu'il y avoit est n, et establit sages
hommes pour l'enfant garder et gouverner. Aprs, coment l'empereur alla 
Rome et luy livra le royaume, et puis coment l'empereur le manda par deux
fois._


Cy commence la vie et les fais du dbonnaire roy Loys, fils Charlemaines,
qui roy fu et empereur. Mais pour ce qu'il porta couronne, et fist aucuns
grans fais au vivant de son pre, nous conviendra parler du roy
Charlemaines jusques a avant.

Plusieurs femmes eut l'empereur Charlemaines: en elles engendra grant
ligne de fils et de filles. La premire de ses femmes eut nom Hildegarde,
noble dame fu de la ligne de Sassoigne. Deux hoirs masles conut ensemble
la premire fois[720], desquels l'un commena prs d'aussi tost  mourir
comme  naistre. L'autre qui, par la volont Nostre-Seigneur, nasquit plein
de vie et bien fourm; baptis fu, et par nom appell Loys, en l'an de
l'Incarnation sept cens et soixante dix et huit. Et pour ce qu'il fu n en
Acquitaine, le pre lui octroia ds lors le royaume, s Dieu lui donnoit
vie, et voult qu'il en fust sire clam.

      Note 720: _Vita Ludovici Pii imperatoris, Caroli magni filii_.
      --_III_. A compter d'ici, le moine de Saint-Denis traduit la vie
      anonyme de Louis-le-Dbonnaire, publie par un de ses contemporains,
      peu de temps aprs la mort de l'empereur (voyez la _Dissertation_).
      L'original de cette vie a t insr dans le 6 vol. des _Historiens
      de France_, page 80 et suivantes.

Bien savoit l'empereur, qui tant estoit sage, que un royaume est ainsi
comme le corps d'un homme, qui souvent est heurt et dbout de diverses et
grans maladies, et tost mourroit aucunes fois s'il n'estoit secouru par le
conseil de phisique; et tout ainsi est-il du corps d'un royaume ou d'un
empire, qui tost gaste et destruit par discordes et par guerres, s il
n'estoit secouru et gouvern par le conseil des sages hommes. Pour ce
voult-il ordonner et establir contes et autres menistres par tout le
royaume d'Acquitaine de la gent de France[721], qui feussent si sages et si
puissans, que nul ne peust  eulx contrester par malice n par force, et
qu'ils eussent la cure des cits et du pas.

      Note 721: _De la gent de France._ Cette observation est prcieuse;
      elle nous permet de supposer que les comtes et les _vassaux_, nomms
      par Charlemagne, n'toient pas originaires des provinces
      aquitaniques. Ordinavit comites, abbatesque, nec non alios plurimos
      quos _vassos_ vulg vocant, ex gente Francorum. Quelle est cette
      langue vulgaire, de laquelle, au temps de Louis-le-Dbonnaire,
      faisoit partie le mot vassos ou _vassaux?_ Auparavant, dans le
      chap. II, le mme auteur exprime l'_asprit des ctes_ dans les
      Pyrnes, par les mots: _asperitate cautium_.


En la cit de Bourges establit premirement le comte Imbert[722]; en la
cit de Poitiers, Albouin[723]; en Pierregort, Wibode; en Auvergne, Ytier;
en Vallage[724], Oulle; en Toulousain, Corsone[725]; en Bourdelois, Seguin;
en Albigois, Haimon; en Limosin, Rogier.

      Note 722: _Imbert._ Le latin porte: Primo Humbertum, paulo post
      Sturbium prfecit comitem. A propos de _Sturbium_, je remarquerai
      que l'un des vassaux les plus ordinairement cits dans les Chansons
      de geste des _Lorrains_, de _Roncevaux_, etc., est _Estormis de
      Boorges_, qui sans doute est le mme que _Sturbium_, ou plutt
      _Sturminium_, comme on le voit crit dans l'dition d'Aimoin, de
      1567, page 524.

      Note 723: _Albouin._ Latin: _Abbonem_. Chansons de geste:
      _Aubouins_.

      Note 724: _Vallage._ M. Guerard pense qu'il faut entendre par
      _Vallagia_, la Valle, petit pays de l'Anjou (voyez la liste des
      provinces et pays de France, dans l'_Annuaire de la socit de
      l'Histoire de France_, 1836, page 143).

      Note 725: _Corsone._ Peut-tre le mme que le hros de roman _Orson_.
      Seguin de Bordeaux, Haimes et _Roard_ (latin _Rothgarium_), sont
      galement clbres dans d'autres chansons.

[726]Et quant l'empereur eut ainsi ordonn au royaume d'Acquitaine, il
trespassa le fleuve de Loire et repaira  Paris. Pou de temps trespassa
puis qu'il lui prist volent d'aller en Rome, pour visiter les apostres, et
pour recommander soy et son fils en leur garde. Et ainsi comme il le
proposa, ainsi le fist. L'enfant fist porter ainsi comme en un berceuil;
car il n'estoit encore pas d'aage n de force qu'il peust souffrir le
chevauchier, n le travail de si longue voie. Et quant il vint, il fu moult
honnourablement reu du clergi et du peuple. L, fu l'enfant enoing et
couronna  roy par la main l'apostole Adrien.

      Note 726: _Vita Ludovici Pii.--IV_.

Quant le pre eut l de mour une pice, il retourna en France en
prosprit, luy et tous ses osts. Le roy Loys, son fils, envoia en
Acquitaine, et luy livra tout le royaume. Un noble prince qui avoit nom
Arnoul et mains autres  menistres luy livra pour luy garder et conduire.
Jusques  Orlans l'emportrent en un berceuil; et l meisme, avant qu'il
entrast au royaume d'Acquitaine, luy appareillrent armes et chevauche
telle comme il affroit  son aage. En sa terre fu reu des barons si comme
il dut. Quatre ans y demoura sans gures yssir du pas; mais son pre qui
maintenoit les guerres et les assauts continuels contre la gent de
Saissoigne, si comme l'histoire l'a plainement devis en ses fais, se
doubta moult de luy, et eut paour que le peuple d'Acquitaine ne montast en
aucune prsumpcion contre l'enfant, pour ce qu'il estoit si loin de luy; si
se doubtoit encore plus que l'enfant n'accoutumast mauvaises meurs et
mauvaises enfances de la manire de la gent du pas[727]: car quant tel
aage est nourri en mauvaises tches[728], il ne les dsaprent pas
lgirement. Pour ce luy manda qu'il vinst  luy. L'enfant qui estoit grant
et bien chevauchant, ordonna son royaume au conseil de Arnoul, son maistre,
et laissa s provinces et s marches contes et ballifs, pour la terre
gouverner et deffendre, se mestier en feust[729].

      Note 727: Cavens ne..... _peregrinorum_ aliquid disecret morum.

      Note 728: _Teches._ Habitudes; d'o nous avons gard _entich_.

      Note 729: L'auteur latin, sans parler d'Arnoul, de comtes ni de
      baillis, dit simplement: Relictis tantm marchionibus qui fines
      regni tuentes, omnes, si fort ingruerent, hostium arcerent
      incursus. On voit que d'abord les marquis toient essentiellement
      des chefs prposs  la dfense des _marches_ ou _limites_. Il y a
      loin d'eux aux marquis des temps modernes; mais aussi combien
      avons-nous de comtes qui aient des _comts_, de ducs qui aient des
      _duchs_, de barons qui aient des _baronnies?_ et nous sourions des
      enfants qui jouent  la poupe!

A grans gens meust et vint  son pre l o il le manda[730], en habit de
Gascon estoit atourn, si comme le pre luy avoit mand, luy et les autres
nobles hommes de son aage qui avec luy chevauchoient par compaignie. Si
avoit vestu ainsi comme une cloche roonde[731], et les manches de la
chemise longues et pendans. Les esperons lacis sur les chauces[732] et un
javelot en sa main. Avec le pre demoura une pice de temps, et avec luy
alla jusques  Heresbourc.

      Note 730: _O il le manda._ A Paderborn. Ad Patrisbrunam. Ce
      dernier mot n'a pas t compris par le moine de Saint-Denis, qui va
      plaisamment le traduire par: _si comme le pre lui avoit mand_.

      Note 731: _Comme une cloche roonde._ C'est  peu prs ce que nos
      paysannes portent encore et nomment _thrse_, sans doute du nom de
      l'Espagnole sainte Thrse. Le texte latin dit _amiculo rotondo_,
      cape ronde, et Catel a remarqu avec raison,  propos de ce passage:
      que dans Paris, encore aujourd'hui(1633), on appelle une cloche, les
      chapes que les Parisiennes portent, qui couvrent la tte et ne
      passent point la ceinture. (Histoire du Languedoc, liv. 1.)

      Note 732: Tout cela est librement rendu. Il falloit: Si avoit une
      cloche roonde, les manches de la tunique (ou _camisia_) amples, le
      vestement des jambes large, les perons fixs  la chaussure, etc.

Quant l'est fu auques trespass et ce vint le temps de septembre, il
rinst congi au pre et retourna pour yverner en Acquitaine.

[733]En ce temps advint que un Gascon qui avoit nom Adereliques[734] prist
Corson de Thoulouse, si ne peut eschapper de ses mains jusques  temps
qu'il se feust ali  luy par serrement contre le roy. Le roy qui ce sceut
assembla parlement par le conseil des barons pour prendre vengeance de ce
fait. Cil Adereliques semont[735], mais il ne voult avant venir, pour ce
qu'il se sentoit meffait, jusques  tant que le roy luy eut livr ostage de
seuret.

      Note 733: _Via Ludovici Pii_.--V.

      Note 734: _Adereliques._ Le latin porte: _Adelericus_. C'est
      videmment le mme nom que _Alori_, l'un des tratres les plus fameux
      de la race de Ganelon, dans les anciennes _Chansons de geste_.
      C'tait le fils de _Loup_, ou plutt de Ganelon lui-mme. _Chorson_
      doit tre l'_Orson_ des mmes popes.

      Note 735: _Semont._ Le roi _manda_ cet Adereliques; le latin ajoute:
      In loco Septimani cujus vocabulum est _mors Gothorum_. C'est
      peut-tre Morganz, aujourd'hui village du dpartement des Landes,
      tout proche de Saint-Sever.

Au parlement vint toutes voies, mais l'en ne lui osa mal faire sur
l'asseurement le roy, et meismement pour le pril des ostages qu'il tenoit
par devers luy. Ainsi luy fist-on donner dons au dpartir.

Les ostages du roy rendit et les siens receut; si se dpartit de court en
telle manire  cette fois. Au temps d'est qui aprs vint, mut le roy pour
aler  son pre, qui mand l'avoit,  simple chevauche et sans grant
compaignie. Avec luy demoura tout l'iver et tout l'est. L fut amen cil
Adereliques en la prsence des deux roys, et fu mis  raison[736] du cas
dont il estoit acus. Et pour ce qu'il ne s'en put purgier, il fu envoy en
essil, sans aucun rappel.

      Note 736: _Mis  raison._ Interrog.

Et cil Corson fu ost de la duchi pour ce qu'il s'estoit consentu  la
volent de l'autre. En son lieu fu mis un autre qui avoit nom Guillaume.
(Si n'estoient pas, au temps de lors, ces duchis par hritage, ains
estoient ainsi comme ballifs que l'on mettoit et ostoit  temps[737].) Cil
Guillaume trouva les Gascons moult fiers et moult orgueilleux au
commencement, comme gens qui par nature sont lgiers et muables, meismement
pour le Gascon Adereliques que le roy eut envoy en essil: mais il fist
tant en pou de temps et par sens et par armes qu'il les fist tenir tout en
paix; et abatit si leur orgueil qu'ils n'osrent rien emprendre contre
lui[738].

      Note 737: Cette parenthse est une rflexion du traducteur.

      Note 738: Voici encore l'un de nos hros de roman, le clbre
      Guillaume, surnomm tour  tour _d'Orenge_, _d'Acquitaine_, _de
      Gelloue_, _Fiere-Brace_ et au _Court Nez_. Ainsi l'histoire
      vient-elle en aide  nos anciennes posies beaucoup plus nettement
      qu'on ne l'a cru jusqu' prsent. Guillaume est surtout reprsent
      par nos potes comme le soutien du trne chancelant de
      Louis-le-Dbonnaire. Il faut entendre ici le _trne d'Aquitaine_ que
      Louis occupa effectivement plus de vingt ans avant la mort de son
      pre.


II.

ANNEES: 790/796.

_Des messages de divers princes sarrasins et du parlement que le roy tint 
Thoulouse: et coment son pre le fist chevalier et le mena ostoier avec
luy sur les Wandres. Aprs, coment il ala aidier Pepin son frre en
Lombardie. De la conspiration de Lothaire contre son pre, et puis coment
le roy Loys quitta au pays d'Acquitaine le treu de bl que ceulx du pays
luy devoient._


En celle anne meisme tint le roy gnral parlement en la cite de
Thoulouse. L vindrent les messages Abutaire un roy sarrasin, et mains
autres messages d'autres princes sarrasins qui au royaume d'Acquitaine
marchissoient. Divers dons apportoient et requeroient pais et aliances,
selon sa volent. Si les receut le roy et puis les conga.

[739]En l'an qui aprs vint, mut le roy pour aler encontre son pre, en un
lieu qui a voit nom Ingeelham. D'ilec ala avec luy  Renebourg[740]. Lors
commanda le pre qu'il retournast, jusques  tant qu'il feust revenu de
celle besoigne, et demourast, tandis, avec sa marrastre, la royne Fastarde.
Avec luy[741] demoura tout cel yver. Et avant que l'empereur fust retourn,
luy et ses osts qu'il eut mens sur les Wandres[742], il manda  son fils
qu'il s'en alast au royaume d'Acquitaine, et qu'il appareillast si grant
ost comme il pourroit et alast aider  Pepin, son frre, en Italie. Si
comme son pre le commanda le fist. Ses osts appareilla et ordonna de son
royaume si comme il dut. Les mons[743] trespassa et entra en Lombardie. La
Nativit clbra en la cit de Ravenne.

      Note 739: _Vita Ludovici Pii.--VI_.

      Note 740: _Renebourg_ ou _Renesburg_. C'est Ratisbonne. Il y a
      immdiatement aprs une phrase et le commencement d'une autre, dont
      la traduction manque dans tous les manuscrits de la Chronique de
      Saint-Denis, et que peut-tre le traducteur aura rellement omis de
      rendre. Les voici: _Ibiqu ense, jam appellens adolescenti tempora,
      accinctus est, ac deind patrem in Avares exercitum ducentem usque ad
      Chaneberg comitatus, jussus est reverti, et usque ad reversionem,_
      etc.

      Note 741: _Luy._ Elle.

      Note 742: _Wandres_ ou _Avares_.

      Note 743: _Les mons._ Per montis Cinisii..... anfractus. _Les
      monts Cenis._

Quant il fu venu  son frre, ils assemblrent leurs osts et entrrent en
la province de Bonivent; un chastel prirent et dgastrent le pas; vers le
nouveau temps, se mistrent au retour pour venir au pre; mais en ce qu'ils
retournoient, leur furent comptes telles nouvelles dont ils furent dolens.
Car il leur fut dit que leur frre Pepin s'estoit alli  plusieurs nobles
princes contre son pre et j estoient retenus et atains du fait. Tant
errrent toutes-voies qu'ils vindrent en Bavire o leur pre estoit en un
lieu qui est appel Salz. A grant joie les receut. Toute celle saison
demoura le roy Loys avec son pre qui moult estoit en grant cure de luy, et
moult se doubtoit qu'il ne feust pas bien pleinement introduit et enseigni
en bonnes meurs, et qu'il ne feust corrompu par aucunes mauvaises
accoustumances[744].

      Note 744: _Aucunes mauvaises accoustumances._ Aut externa
      inhrescentia in aliquo deshonestarent.

Quant le printemps fu revenu, il prist congi de retourner en son royaume:
mais tant[745] aprist de luy, avant qu'il s'en dpartist, que nul prince ne
peut estre s povre non et souffreteux qui pense seulement de ses propres
choses et met en non chaloir les choses communes. Et, pour ce, voult le
pre mettre conseil en ceste chose au royaume d'Acquitaine. Mais moult se
doubtoit que les barons du pas ne conceussent haine et mauvaise volent
contre son fils, s il leur soustraioit par sens ce qui leur avoit est
souffert et octroi par folie. Pour ce voult-il que ceste besoigne feust
faite comme de par luy. Ses propres messages envoia l, pour ce faire,
Willebert qui puis fu arcevesque de Rouen, et le conte Richart pourveur et
ordonneur de ses villes; et leur commanda que les villes qui jusques au
jour de lors avoient servi aux us du palais fussent rendues et establies
aux communs us du pas et du peuple. Ainsi fu fait[746].

      Note 745: _Tant._ Le sens de ce mot se rapproche de _ainsi ou telle
      chose_.

      Note 746: Tout ce passage de l'historien du Dbonnaire est
      obscurment rendu. Charlemagne voyoit avec peine que les grands du
      royaume d'Aquitaine eussent obtenu de la foiblesse de son fils des
      concessions de terres trop considrables, et il y remdia.
      Interrogatus est ab eo cur rex cm foret, tant tenuitatis esset in
      re familiari ut nec benedictionem quidem, isi ex postulato, sibi
      offerre posset; didicitque ab illo quia privatis studens quisque
      Primorum, negligens autem publicorum, perversa vice, dum publica
      vertuntur in privata, nomine tenus dominus factus sit omnium pen
      indignus. Volens autem huic obviare necessitati... misit illi missos
      suos Willibertum... et Richardum comitem, villarum suarum provisorem,
      prcipiens ut vill qu catenus usui servierant regio, obsequio
      restituerentur publico. Quod et factum est.

      Notre traducteur semble voir ici une distinction du domaine public et
      du domaine royal: je pense qu'il se trompe. L'historien a voulu
      seulement exprimer _lgamment_ la mme chose de deux manires. _Usus
      regius_, et _obsequium publicum_.

[747]Et tantost comme le roy eut receu les messages son pre, il monstra
bien le sens et la misricorde qui estoit en luy de nature. Le sens, en ce
qu'il ordonna comment il yverneroit chascun yver en quatre lieux de son
royaume[748]; en telle manire que chascun de ces lieux le recevroit  son
tour; et seroit si garni quant il y devroit venir, que la garnison
suffiroit aux despens du palais jusques  l'autre saison. Sa misricorde
monstra, en ce qu'il commanda que les villes et le peuple ne rendissent
plus aux princes et aux chevaliers aucunes rentes de bls qu'ils leur
avoient pais jusques au temps de lors[749]. Et j soit ce que les princes
luy en portassent grief, il regarda, selon sapience, la povret de ceux qui
ces rentes paioient et la cruault de ceulx qui les recevoient, et puis la
perdition des uns et des autres. Et mieux aima donner aux siens du sien
propre, que ce qu'ils feussent en pril des ames, et que le peuple en feust
grev. Et en ce meisme temps quitta-il aussi treus de bls et de vins que
l'on paioit, chascun an, en la terre d'Albijois dont le pas estoit moult
grev. Avec luy estoit lors un loyal homme et sage que son pre luy avoit
renvoie, Meginaires avoit nom. Sage estoit du proufit temporel et de
l'onnest du palais qui y appartenoit[750]. Et tant plurent au pre ces
choses quant il en o parler, qu'il s'esjossoit forment des fais et des
beaux commencemens de son fils. A l'exemple de luy, laissa-il en aucuns
lieux de France, en ce temps, rentes de bls que le peuple devoit aux
chevaliers.

      Note 747: _Vita Ludovici Pii.--VII_.

      Note 748: L'auteur latin nomme ces lieux: _Theoduadum palatium,
      Cassinogilum, Andiacum_ et _Evrogilum_. C'est _Dou_, en Anjou,
      aujourd'hui petite ville du dpartement de Maine-et-Loire.
      --Chasseneuil_, dans l'Agenois.--Angeac-Champagne, dans l'Angoumois.
      --Et Ebreuil, sur la Sioule, en Auvergne.

      Note 749: Inhibuit  plebeiis ulterius annonas militares quos vulg
      _foderum_ vocant dari. _Foderum_ est la mme chose que le _fuerr_ ou
      fourrage; ce qui forme la _litire_ des chevaux.

      Note 750: Gnarumque utilitatis et honestatis regi.


III.

ANNEES: 798/804.

_Des messages aux Sarrasins, et coment le roy Loys espousa femme, et coment
il ferma chasteaux et cits. Coment il prist plusieurs cits en Espaigne.
Coment il suivit son pre en Sassoigne. Coment l'empereur visita Bretaigne
et Normandie. Coment le roy Loys fist jugement des Gascons selon leurs
fais._


[751]En pou de temps aprs, s'en alla le roy en la cit de Thoulouse: l,
tint gnral parlement de ses barons. Les messages Alphonse le roy de
Galice, qui pour paix et pour alliance estoient venus  grans prsens,
receut et conga. Et les messages Bahaluc, un prince sarrasin[752], qui
pour autel besoing estoient  luy venus, reeut et conga. Et par la
volent de son pre espousa une noble dame, fille le conte Ingram, qui
Hildegarde[753] avoit nom.

      Note 751: _Vita Ludovici Pii_.--VIII.

      Note 752: _Un prince sarrasin._ Il toit des environs d'Huesca, comme
      nous  l'apprend M. Reinaud (_Invasions des Sarrasins_, page 110), et
      comme le fait naturellement supposer le texte latin: Qui locis
      montuosis Aquitani proximis principabatur.

      Note 753: _Hildegrde._ Le latin porte: _Hermengardem_.

Aprs ces choses, mist bonnes gardes par toutes les contres et marches
d'Acquitaine. La cit d'Aussonne[754], le Chastel de Cardone, de
Casteserte, et mains autres chastiaulx qui pour le temps avoient t gasts
et dserts, fist refremer et habiter, et y mist bonnes garnisons; puis les
livra en la garde le conte Borel.

      Note 754: _Aussonne._ Le latin porte _Ausona;_ ce doit tre _Ozon_ ou
      _Ossun_, en Gascogne, aujourd'hui village du dpartement des
      Hautes-Pyrnes, prs de Tarbes.--_Cardone_, dans le territoire
      d'_Ossun.--Casteserte_, aujourd'hui _Castel-Sagrat_, prs de Valence.

[755]Vers la nouvelle saison, le pre, qui contre les Saisnes
s'appareilloit, luy manda qu'il venist  luy  tant de gens comme il
pourroit. Tantost s'appareilla et vint  luy  Ais-la-Chapelle. Ensemble
tindrent parlement en un castel qui siet sur le Rin, si est appelle
Fremersheim. Aprs entrrent en Sassoigne et ostoirent jusques vers la
feste saint Martin. Au repairer de cet ost, s'en retourna Loys au royaume
d'Acquitaine. Si estoit j trespass grant partie de l'yver.

      Note 755: _Vita Ludovici Pii_.--_IX_.

[756]Quand ce vint au nouvel temps, le pre luy manda qu'il s'appareillast
pour mouvoir avecques luy en Italie. Mais assez tost aprs eut autre
conseil et luy manda qu'il ne se meust. En Italie vint le roy Charlemaines
sans luy, et avant qu'il retournast de celle voie le firent les Romains
empereur de la cit de Rome, si comme l'istoire devise en ses fais. Mais
endementiers que ce advint, ala son fils en la cit de Thoulouse; son ost
appareilla et vint en Espaigne.

      Note 756: _Vita Ludovici Pii.--X_.

Et quant il approucha de la cit de Barcinone, Zadon, le duc de la ville,
qui j estoit  luy subgiet, luy vint au devant, mais il ne luy livra pas
la cit. Le roy passa oultre jusques  une cit qui a nom Hilerde[757], et
par force la prist et puis la craventa. Chastiaulx et forteresces prist,
gasta et ardit; puis passa tout oultre, jusques  une cit qui a nom
Osque[758]. Les champs qui estoient plains de bls soirent[759] et
gastrent; tout ce qu'ils trouvrent dehors les murs de la cit mistrent en
feu et  destruction. Et quant l'yver approcha, le roy et son ost retourna
en son pas.

      Note 757: _Hilerde._ C'est _Lerida_.

      Note 758: _Osque._ Huesca.

      Note 759: _Soirent._ Couprent, ou comme on dit encore en Champagne:
      _scirent_.

[760]Quant le printemps fu venu, Charlemaines l'empereur s'appareilla pour
ostoier en Sassoigne:  son fils manda qu'il le suivist, et qu'il
s'appareillast aussi comme pour demeurer tout l'yver en cette terre. Si
fist le commandement du pre:  une ville vint qui Neuscie[761] avoit nom;
le Rin passa et se hasta moult de venir  son pre. Mais avant qu'il venist
 luy, encontra un message en un lieu qui avoit nom Ostephale[762], qui luy
dit que son pre luy mandoit qu'il ne se travaillast en avant, mais tendist
ses hberges en aucun convenable lieu, et l'attendist l. Car il n'estoit
pas mestier qu'il se travaillast en avant, pour ce que l'empereur s'estoit
j mis au retour,  grant victoire de ses ennemis. Le roy luy ala 
l'encontre quant il sceut qu'il approchoit, et le receut  grant joie et le
baisa et l'acola plusieurs fois. Moult le louoit l'empereur de tous ses
fais et se tenoit  beneur de ce que nostre Seigneur luy avoit donn tel
hoir.

      Note 760: _Vita Ludovici Pii_.--_XI_.

      Note 761: _Neuscie._ Ad Neusciam venit, Rhenum _ibidem_ transiit.

      Note 762: _Ostephale._ Ostfaloa. Les _Ostfaliens_ ou _Est-phaliens_
      toient tablis entre l'Elbe et le Weser; mais on ne connot plus de
      lieu particulirement nomm _Ostphale_.

A la par fin, quant les batailles et les longues guerres furent fines que
l'empereur eut si longuement maintenues contre la gent de Sassoigne, et qui
trente trois ans dura, si comme nous avons parl plus plainement et devis
en ses fais, il cessa de guerroier, et le roy Loys son fils se dpartit de
luy et s'en ala yverner au royaume d'Acquitaine.

[763]Aprs la fin de l'yver, l'empereur vist qu'il avoit temps et lieu de
visiter aucunes parties de son royaume. Et pour ce meismement qu'il avoit
toutes guerres affines et estoit en paix demour, il s'en ala s parties
d'Occident et avironna le royaume de France, selon le rivage de la mer de
Bretaigne et de Normendie[764]. Quant le roy Loys le sceut, il luy manda et
pria par un message qui avoit nom Adimaires, qui  luy vint en la cit de
Rouen, qu'il daignast venir en Acquitaine et visiter le royaume qu'il luy
avoit donn, et veoir son nouveau palais de Cassinoge[765]. L'empereur
receut volentiers la prire de son fils, et moult le loua et mercia de ce
qu'il luy avoit mand; mais toutes voies ne luy octroia-il pas sa requeste,
ains luy manda qu'il venist encontre luy  la cit de Tours. A luy vint, et
le pre le receut  grant joie. Au retourner en France le convoia jusques 
Vernon, et de l s'en retourna en Acquitaine.

      Note 763: _Vita Ludovici Pii.--XII_.

      Note 764: Le latin dit seulement: Coepit circuire loca sui regni mari
      contigua.

      Note 765: _Son nouveau palais de Cassinoge._ Ad locum qui
      Cassinogilum vocatur venire. Il est assez probable que notre
      traducteur aura lu: Ad locumque Cassinogil novum castrum, veniret.

[766]Ainsi passa l'yver. Zadon, le duc de Barcinone, vint jusques 
arbonne par l'amonnestement d'un sien ami, si comme il comptoit; l fu pris
et amen au roy, et le roy le renvoia tantost  son pre[767].

      Note 766: _Vita Ludovici Pii.--XIII_.

      Note 767: _Ermoldus Nigellus_, dans son pome historique sur
      Louis-le-Dbonnaire, fait prendre Zado  la suite du sige du
      Barcelone.

En ce temps tint le roy parlement  Thoulouse. En ce point mourut
Burgondion, le comte de Frdence[768]. Sa cont donna le roy  un autre qui
avoit nom Liutaire. De ce furent les Gascons si courroucis, et montrent
en si grant prsumpcion qu'ils turent assez des hommes  celluy conte
Liutaire. Pour ce, furent semons en parlement. Premirement refusrent  y
venir:  la par fin vindrent avant,  quelque paine. Et le roy les fist
juger selon leurs fais. Si en furent les uns ars et les autres occis; car
d'autelle mort avoient-ils fait les autres tous mourir. Si n'est nulle loi
plus droiturire que faire mourir les homicides d'autelle manire de mort
comme eulx mesmes occirent[769].

      Note 768: _Fredence._ Fedentiacus. C'est _Fesenzac_.

      Note 769: Cette dernire rflexion, qui rduit  leur mince et juste
      expression tous les arguments des adversaires de la peine de mort,
      est du moine de Saint-Denis.


IV.

ANNEES: 807/809.

_Coment le roy Loys entra en Espaigne  trois osts. Coment il prist
Barcinone, et de la famine qui fu dedens la cit de Barcinone. Et coment
son pre luy envoya Pepin en secours. Et aprs, coment il entra de rechief
en Espaigne et puis coment il assgia la cit de Tortouse._


En pou de temps aprs, eut le roy conseil  ses barons d'assgier la cite
de Barcinone. Son ost devisa en trois parties. L'une en retint avec luy en
un lieu qui avoit nom Tutelle[770]; la seconde livra  un sien prince nomm
Rostaires[771], pour assigier la cit d'Osque[772]; la tierce envoia aprs
la seconde au sige, pour secours faire s mestier feust. Mais ceulx de la
cit, quant ils se virent assgis, mandrent secours au roy de Cordes, qui
tantost s'appareilla pour eulx secourre. Et quant la tierce partie de l'ost
le roy, qui aloient aider  ceulx qui tenoient le sige, furent venus
jusques  la cit de Sarragoce, il leur fu dit qu'ils devoient encontrer
les Sarrasins qui venoient au secours de la cit d'Osque[773]. De celle
ompaignie estoient chevetains Hademaire, et Guillerque[774] qui avoit la
premire banire.

      Note 770: Le latin porte: Dans le Roussillon, unam Ruscellioni ipse
      permanens secum retinuit.

      Note 771: _Rostaires._ Rostagnus.

      Note 772: _D'Osque._ Il ne s'agit pas ici d'_Huesca_, mais de
      Barcelone; et notre traducteur aura lu sans doute: Alteri obsidionem
      _Osc_ injunxit, au lieu de _urbis_ qu'il devoit y avoir.

      Note 773: _D'Osque._ Ce mot est encore de trop, et notre traducteur a
      mal entendu toute cette phrase qui prsente en effet quelque
      obscurit. C'est l'arme sarrasine envoye au secours de Barcelone,
      qui, apprenant  Sarragosse que les Chrtiens alloient leur fermer la
      route de la ville assige, se rejettent sur les Asturies, puis
      reprennent le chemin de Cordoue. Alors, le corps d'arme de
      Guillaume, n'ayant plus  craindre les secours des Cordubiens,
      revient sous les murs de la ville assige.

      M. Reinaud, qui a dcrit le sige de Barcelone dans ses _Invasions
      des Sarrasins_ (f 113 et suiv.), dit que les guerriers de l'mir de
      Cordoue se portrent contre les Chrtiens des Asturies qui les
      mirent en fuite. Il est bien vrai que dans le texte donn par
      Duchesne on trouve: In Asturias sese verterunt, clademque eis
      improvis importaverunt, _sed mult graviorem reportaverunt_.
      Toutefois ces derniers mots ne sont pas dans les trois manuscrits de
      la bibliothque du Roi, comme l'a remarqu D. Bouquet, ni dans
      l'dition du mme texte, publie  la suite d'Aimoin en 1567. D'un
      autre ct, pour expliquer la prise de Zadon sous les murs de
      Narbonne, que notre chronique mentionne plus haut, on peut supposer
      qu'il avoit suivi l'arme de Cordoue dans son invasion des Asturies,
      et que de l il avoit eu l'imprudence de s'aventurer dans
      l'Aquitaine.

      Note 774: _Hademaire et Guillerque._ Erat autem ibi Willelmus,
      primus signifer, Hademarus et cum eis validum auxilium. C'est le
      fameux Guillaume d'Orange, et sans doute Aimerl de Narbonne, que les
      potes lui donnent pour pre.

Quant ils orent les nouvelles, ils tournrent autre voie et alrent sur
une gent qui s'appelle Hasturiens, et leur firent moult de dommages et
d'occisions, et puis alrent tout droit aux autres[775] qui la cit avoient
assise. Quant ils furent assembls, ils contraindrent si fortement ceulx de
dedens, qu'ils n'en laissoient nul n entrer n saillir. Si longuement les
contraignirent en celle manire, qu'ils eurent dedens si trs-grant famine,
qu'ils arachoient les cuirs viels des portes et des huis; si les mettoient
tremper en eaue, et puis les mangeoient pour viande. Et les autres qui
mieulx aimoient  mourir que  languir en tel douleur, se laissoient cheoir
des murs  terre. Aucuns y en avoit qui cuidoient que les Franois, par le
fort yver qui approchoit, se deussent dpartir, mais ceulx de dehors qui
bien pensoient que ceulx de dedens avoient telle esprance, firent apporter
buches et rames pour faire loges et maisons, ainsi comme pour demourer
tout l'yver. Quant ceulx de dedens virent ce, ils charent tantost en
dsesprance.

      Note 775: _Aux autres._ C'est--dire: _porter secours aux autres_.

Lors eurent conseil les plus grans qu'ils vendroient aux Crestiens, et leur
rendroient Hamur, leur prince, qui cousin estoit Zadon le seigneur de la
ville, lequel Zadon  celluy l'avoit baill en garde; par telle condicion
que quant ils auroient celluy Hamur et la ville rendue, qu'ils s'en
peussent aller sauves leurs vies. Ceulx de dehors qui bien savoient que la
cit ne se povoit plus tenir, et qu'elle estoit au prendre ou au rendre,
eurent conseil qu'ils manderoient au roy qu'il venist au sige, pour ce que
 grant honneur luy seroit atourn s si puissant et si noble cit estoit
en sa prsence prise. Le roy s'y accorda volentiers, et vint  tout son ost
hastivement. Par six sepmaines fist la cit assaillir continuellement, et
furent les Sarrasins si mens qu'ils ne se peurent plus tenir; ains
rendirent au roy et leurs corps et la cit  sa volent.

Quant ils eurent ainsi la cit rendue, le roy y envoia tantost bonnes
gardes de par luy; dedens ne voult pas entrer devant ce qu'il eust ordonn
coment il y peust mieulx entrer  la louenge nostre Seigneur, et coment il
sacreroit ceste victoire au souverain vainqueur. Lendemain fist revestir le
clergi, et les fist ens entrer  procession, en chantant hympnes et
respons en la louenge nostre Seigneur; et commanda qu'ils alassent droit 
une glyse de Sainte-Croix qui en la ville estoit[776]. Lors entra aprs
les processions en rendant graces et louenges  nostre Seigneur.

      Note 776: Je pense que notre traducteur a rendu exactement ici le
      sens de l'annaliste latin, et qu'il ne faut pas admettre
      l'explication du pre Pagi, qui voit une anticipation dans le nom de
      _Sainte-Croix_ donne ici  un temple religieux de Barcelone. Il est
      assez naturel de supposer que le gouverneur musulman de Barcelone
      tant depuis long-temps tributaire du roi d'Aquitaine, l'une des
      premires conditions des rapports bienveillants entre les deux
      nations avoit t la tolrance d'une glise chrtienne dans la ville.

Aprs ces choses se dpartit le roy de la cit, et retourna en Acquitaine
pour yverner. Mais il laissa l le conte Bera[777], et luy laissa grant
aide de la gent des Gothiens[778] pour la cit garder. Quant le pre
sceut[779] qu'il estoit l all ostoier, il se doubta moult de luy pour le
pril des Sarrasins; pour ce luy envoya Charles son frre[780], qui j
estoit al jusques  Lyon. Mais quant le roy le sceut, il luy manda tantost
qu'il ne se travaillast en avant pour ce que la cit estoit prise, et cil
qui moult lis fu de ces nouvelles retourna  son pre.

      Note 777: _Bera._ Sans doute celui que les Chansons de geste nomment
      _Berard de Montdidier_. Ce _vassal_ (ou chevalier) picard pouvoit
      bien avoir suivi Louis en Aquitaine.

      Note 778: _Gothiens._ Espagnols chrtiens.

      Note 779: _Sceut._ Avant la prise de Barcelone.

      Note 780: _Son frre._ Frre de Louis.

[781]Tandis comme le roy yvernoit en Acquitaine, le pre luy manda qu'il
venist  luy  parlement  Ais-la-Chapelle,  la Chandeleur. Le roy
acomplit son commandement. Avec luy demoura une pice de temps, et quant
vint vers le karesme, il prist congi au pre, et retourna en Acquitaine.

      Note 781: _Vita Ludovici Pii.--XIV_.

Quant l'est fu repair, le roy esmut ses osts de rechief, et entra en
Espaigne. Par la cit de Barcinone trespassa, et vint jusques  une autre
qui a nom Tarascon[782]. Les Sarrasins qu'il y trouva prist, et aucuns s'en
fouirent; tous les chastiaux et les forteresces dgastrent ses gens
jusques  la cit de Tortouse. En lieu qui avoit nom Columbe[783] dpartit
son ost en deux parties; la plus grant partie retint avec luy, et les mena
contre Tortouse. Ysambar, Hademaire, Beire et Borel fist chevetains de
l'autre partie, et leur commanda qu'ils alassent au-dessus d'un fleuve qui
est nomm Yberus; et quant ils aroient trouv le passage, qu'ils courussent
sus hardiement  leurs ennemis qu'ils trouveroient despourveus. Le roy se
dpartit d'eulx, et conduit son ost droit  Tortouse. Ceulx chevauchirent
si longuement, selon le fleuve d'Yberus, qu'ils trouvrent le passage.
Oultre passrent, et un autre fleuve aprs qui avoit nom Tingue[784]. Six
jours chevauchirent ainsi par nuit si tost comme ils povoient, et par jour
se tapissoient en vales et en forests. Et quant ils furent ainsi passs
bien avant sans dommage, ils s'espandirent par la terre de leurs ennemis,
et dvastrent tout, et alrent jusqu' une belle grand cit qui avoit nom
Ville-Rouge[785]. Moult y firent grans gains et grans proies; car ils
trouvrent les Sarrasins despourveus qui pas ne se gardoient de celle
adventure; et ceulx qui eschaprent s'espandirent par le pas et esmeurent
toute la contre. Lors assemblrent Sarrasins et Mores en grant multitude,
et leur vindrent  l'encontre  l'entre d'une vale qui est appele Val
d'Ilbane[786]. Celle vale si est faite en telle disposition, qu'elle est
parfonde s-plaines, et de toutes pars environne de haultes montaignes; et
s'ils ne l'eussent escheve[787], par la volent nostre Seigneur, ils
eussent est pris ou cravents de pierres, sans grans travaulx de leurs
ennemis. Et endementiers que les Sarrasins se garnissoient lz le pas, les
nostres trouvrent une autre voie qui estoit plus haulte et plus plaine. Et
quant les Sarrasins et les Mores virent ce, ils cuidrent qu'ils ne le
fissent mie tant seulement pour eulx garder et eschever le pril, ains
cuidrent qu'ils le fissent plus pour la paour qu'ils eussent d'eulx. Lors
les commencirent  enchacier par derrire; et les nostres laissirent la
roie devant eulx[788] quant ils les apperceurent, et tournrent les faces
devers leurs ennemis; hardiement et vertueusement leur contrestrent, et
firent tant,  l'aide de nostre Seigneur, qu'ils firent tourner leurs
ennemis en fuite, puis revindrent  leur proie, et estoient tant joyeux,
qu'ils vindrent au roy,  trs-petite perte de leur gent, au vingtime jour
qu'ils s'estoient partis de luy; et le roy, qui moult fu li de leur venue,
retourna en Acquitaine quant il eut gast la terre des Sarrasins.

      Note 782: _Tarascon._ C'est _Tarragone_ qu'il falloit. Tarraconam.

      Note 783: _Columbe._  Sanct Columb.

      Note 784: Il falloit, comme l'auteur latin, dire qu'ils passrent
      d'abord la Ciuga, puis l'Yberus ou l'Ebre. La _Ciuga_, qui prend sa
      source dans les Pyrnes, se jette dans la _Segre_,  Mequinena, un
      peu au-dessus de l'Ebre.

      Note 785: _Ville-Rouge._ Aujourd'hui _Villa-Rubia_, sur le Tage, 
      deux lieues d'Ocagna. Les nombreuses foires et les importants
      privilges dont elle se glorifie attestent encore aujourd'hui son
      ancienne splendeur. L'annaliste latin dit: _Villam corum maximam_.

      Note 786: _Val d'Ilbane._ Latin: _Vallis-Ibana_. Ce doit tre le
      lieu que nomme Ausone dans l'une de ses epigrammes:

      _Valieban_ res nota, et vix credenda poetis.....

      Note 787: _Escheve._ Esquive.

      Note 788: _Devant._ C'est--dire: derrire. Retro. Toutefois le mot
      du traducteur sembleroit mieux convenir ici.


V.

ANNEES: 810/812.

_Coment de rechief il envoya son ost sur la cit de Barcinone et de
Tortouse, et coment ils firent nefs pour passer le fleuve d'Yberis, et
coment ils furent aperceus. Et puis de leur victoire contre Abaidon le roy
de Tortouse. Aprs coment le roy meisme vint  prendre la cit; et puis
comme ils assgirent la cit d'Osque et gastrent tout le pas._


[789]Un pou de temps aprs, s'appareilla de rechief pour ostoier en
Espaigne; mais le pre li manda qu'il n'y alast pas par soy. En ce temps
faisoit faire nefs et galies en tous les grans fleuves qui choient en la
mer, encontre les assaulx des Normans. Et pour ce manda-il  son fils qu'il
en fist aussi faire en sa terre sur le fleuve de Gironde et sur le Roosne.
Le roy Loys ne vint pas en Espaigne pour ce que le pre luy avoit deffendu,
et le pre luy envoya un sien prince qui Ingobert estoit nomm, qui
reprsentast la personne du fils et conduisist les osts pour le fils et
pour le pre.

      Note 789: _Vita Ludovici Pii._--XV.

Ainsi demoura le roy en Acquitaine, pour garnir les fleuves de nefs et de
galies; et son ost erra tant qu'il vint  Barcinone. L, prindrent conseil
les chevetains, coment ils pourroient surprendre leurs ennemis. Si
s'accordrent  ce qu'ils feroient petites nefs; et puis partiroient
chascune en quatre parties, telles que chascune peust estre porte jusques
au fleuve,  deux chevaux ou  deux mules, et puis feussent jointes
ensembles  bendes et  clous, et puis estoupes d'estoupes, de craie, de
cire et de pois.

Quant ils se furent tous  ce accords, Ingobert prist grant partie de
l'ost et s'en ala vers Tortouse. Ademaire et Bera, et les autres qui pour
ceste besoigne avoient est esleus chevauchirent par trois jours. Si
n'avoient couverture fors du ciel, car ils n'avoient n tentes n
paveillons, et ne faisoient feu, s petit non, pour qu'ils ne feussent
appereus par la fume; le jour se reposoient s bois, et par nuit erroient
tout comme ils povoient. Au quart jour firent joindre les membres de leurs
nefs ensemble, et les garnirent d'estoupes et de pois. Dedens entrrent, et
passrent en telle manire le fleuve d'Yberus, et les chevaux firent
noer[790] tout oultre. Ce fait leur donna bon commencement; et pour ce,
peussent avoir accomplie une grant partie de leur volent s'ils n'eussent
est appereus. Car en ce point que les nostres estoient ainsi au dessus du
fleuve d'Yberus, entour trois journes, Abaidons, le duc de Tortouse,
gardoit les rivages du fleuve, que les autres ne passassent oultre. Si
avint que un More entra au fleuve pour se baigner, et vit fiente de chevaux
qui avec l'eaue descendoit; il la prist et la mist  son nez, et sentit
bien que c'estoit. Lors commena  crier: Esgardez, esgardez, seigneurs
compaignons! mestier vous est que vous vous gardez; car ceste fiente n'est
pas d'asne, n de mule n de beste qui ait acoustum  paistre en herbages,
ains est de cheval si comme il appert par l'odeur de la fiente: et pour ce
je vous prie et loe que vous vous gardez sagement; car, si comme il me
semble, nos ennemis nous espient au dessus de ce fleuve.

      Note 790: _Noer._ Nager.

Tout maintenant, deux de leurs compaignons envoirent  cheval pour savoir
se ce estoit voir ou non; et ceulx qui bien apperceurent les nostres
retornrent maintenant et nuncirent  leur duc Abaidons ce qu'ils avoient
trouv. Lors eurent si grant paour, qu'ils s'en fuirent maintenant tous, et
laissrent leurs hesberges, et quanqu'ils avoient dedens. Et les nostres
qui passs furent descendirent selon le fleuve jusques  leurs paveillons,
et quanqu'ils trouvrent ens, ravirent; et hbergrent celle nuit dedens.
L'endemain vint encontre eulx  bataille Abaidons, le duc de Tortouse, 
grant compaignie de Mores et de Sarrasins, qu'il eut assembl de toutes
pars. Et combien que les nostres fussent mains[791] que ceulx n'estoient,
si se combatirent si fort, qu'ils les firent tourner en fuie; et si ne
finrent d'enchacier et d'occire jusqu' tant qu'il fust nuit, que les
estoiles apparurent au ciel. Aprs ceste victoire retournrent  leurs
compaignons; longuement sistrent devant la cit, et puis retournrent 
leur pas quant ils eurent le pas destruit et gast.

      Note 791: _Mains._ Moins.

[792]L'anne aprs, le roy rassembla ses osts, et ala luy-meisme assgier
Tortouse. Avec luy eut Haribert, Luitart, et Ysembert, et grant aide de la
gent de France. Ses engins fist lancier aux murs et aux tours de la cit,
et tant en craventa que ceulx dedens qui assez perdoient de leurs gens aux
assaulx se dsesprrent et luy rendirent les clefs de la cit, qu'il
envoya depuis  Charlemaines, son pre. Moult furent espouvents les
Sarrasins et les Mores de celle contre, et doubtoient moult qu'ils ne
perdissent leurs forteresses par autre adventure. Mais le roy retourna en
Acquitaine quarante jours aprs ce que le sige fu commenci.

      Note 792: _Vita Ludovici Pii.--XVI_.

[793]L'anne aprs rassembla le roy son ost pour assgier la cit d'Osque.
A celle fois fu livre au conte Haribert, que son pre lui avoit envoy. La
vindrent sa gent, et assgirent la ville. Tous ceulx qu'ils encontroient
prenoient vifs ou chaoient en fuie. Mais tandis comme ils furent en ce
sige, leur advint un meschief pour ce qu'ils ne se tenoient pas si
sagement comme mestier leur feust. Car aucuns des hardis bataillons de
l'ost venoient trop prs des murs pour hordoier  ceulx de dedens, et de si
prs ils parloient  eulx et les laidengeoient[794], et leur lanoient
javelos et sagettes; et ceulx de dedens qui bien virent qu'ils s'estoient
trop loingns de l'ost, et qu'ils aroient  tart secours, eurent moult
grant despit de ce qu'ils les laidengeoient; et pour ce meismement qu'ils
estoient si pou de gens, les portes ouvrirent et vindrent assembler  eulx,
et ceulx les receurent hardiement. Si en eut assez d'occis d'une partie et
d'autre. A la parfin se retrairent ceulx de la cit, et les autres
retournrent  l'ost. Longuement tindrent le sige devant la cit, et moult
y firent de dommages; et quant ils eurent le pas gast et leurs ennemis
grevs, quanqu'ils peurent, il leur convint retourner pour le fort yver qui
approchoit. En Acquitaine vindrent au roy, qui en ce temps se dduisoit en
gibiers et en chaces, si estoit j la saison vers la fin de septembre.
Grant joie eut le roy de la venue de sa gent. Tout cel yver demoura en sa
terre sans ostoier.

      Note 793: _Vita Ludovici Pii.--XVII_.

      Note 794: _Ladengeoient._ Injurioient.


VI.

ANNEE: 812

_Coment le roy ala contre les Gascons, en leur terre entra, et les
contraint de venir  merci. De l'agait qu'ils bastirent au retour. Et
coment il refourma l'us de chanter et de lire en son royaume. Des glyses
qu'il restora; et puis de la paix o son royaume estoit; et puis de la mort
de ses frres._


[795]Au nouvel temps tint le roy parlement de ses barons. Quant ils se
furent assembls, il leur compta nouvelles qu'il avoit oes, que une partie
de Gascons qui  luy estoient obissans et en sa subjection,
s'appareilloient d'eulx rebeller contre luy; et que par estouvoir[796]
convenoit que l'en y envoyast, pour eulx abatre et chastier. Et les barons
s'accordrent  la volent le roy, et distrent que ceste besoigne ne devoit
estre entrelaissie qu'ils ne feussent abatus de leur prsumpcion. Son ost
appareilla et y vint. Et quant il vint  une ville qui a nom Aix[797], il
manda  ceulx qui contre luy se rebelloient qu'ils venissent  luy. Ceulx
refusrent  venir, et le roy entra en leur terre et mist tout 
destruction.

      Note 795: _Vita Ludovici Pii.--XVIII_.

      Note 796: _Par estouvoir._ Par force.

      Note 797: _Aix. Aquis villam._ C'est _Acqs_ ou _Dax_.

A la parfin quant il eut tout gast et mis  destruction quanques  eulx
appartenoit, ils vindrent  merci. Et jasoit ce qu'ils eussent aussi comme
tout perdu, si furent tous lis quant il leur voult pardonner leurs vies.
Et tout oultre passa le roy parmi les mous de Pirenne, et vint jusques 
Pampelune L, demoura un pou de temps, et ordonna des choses au commun
proufit du pas, puis se mist au retour par celle meisme voie o il estoit
al; mais les Gascons, qui par nature sont pou estables et pou loyaux,
firent embuschement s destrois des montaignes pour les assaillir. Grans
dommages peussent avoir fait, et meismement en tels trespas o force de
chevalerie n'a mestier, s sa pourvance n'eust eschive leur malice. Car
l'un qui premier venoit fu pendu et pris. Et ainsi furent prises les femmes
et les enfans de tous les autres, et tenues jusques  tant que tout l'ost
eut tous les prils passs, et quant ils furent en lieux que les Gascons ne
les povoient de rien grever.

[798]Ainsi le roy retourna en Acquitaine. J soit ce qu'il amast et
doubtast Dieu ds les jours de s'enfance, et eut volent de garder et
d'essaucier sainte glyse, cil bon propos ne chayt pas de son cuer, ains
crut et multiplia si comme il monstra par oeuvres qui mieulx monstroient
qu'il dust mieulx estre prestre que roy. Car avant que le royaume
d'Acquitaine venist en sa main, l'vesque et le clergi de la terre, pour
ce qu'ils habitoient soubs tirans, estoient plus ententis  chevauchier en
armes et  brandir javelos, selon la coustume du pas, qu'ils n'estoient au
service nostre Seigneur; et pour le service nostre Seigneur refourmer qui
estoit oubli, fist-il venir de dehors de la terre maistres qui reprenoient
l'us de chanter et de lire, et estoient maistres de divinit[799] et des
autres sciences; si avoit assez plus[800] grant cure et plus grant
compassion de l'estat des moines et d'autres religieus qui avoient laissi
les choses du monde pour desservir la joie perdurable. Si estoit en si
povre point le pas[801], avant qu'il venist en son gouvernement, qu'il
estoit ainsi comme tout coul. Mais en son temps fu si recouvr et en si
bon estat, que luy-meisme eut grant volent de guerpir le sicle et
d'entrer en religion,  l'exemple de Charlemaine[802], le frre le roy
Pepin son aeul, qui ainsi l'avoit fait; et bien ust mis  oeuvre son
propos, s le pre l'eust souffert; mais[803],  droit parler, la volent
nostre Seigneur qui pas ne vouloit que homme de si grant bont et de si
grant piti eust cure de soy tant seulement; ains vouloit que le proufit de
plusieurs feust par luy gard et multipli.

      Note 798: _Vita Ludovici Pii.--XX_.

      Note 799: _Divinit._ Thologie.

      Note 800: _Assez plus._ C'est--dire: _principalement_. Le latin dit:
      _prcipu_.

      Note 801: _Le pas._ C'est--dire, sans doute, les tablissements
      religieux du pays.

      Note 802: _Charlemaine._ Carloman.

      Note 803: _Mais._ C'est--dire: _ou plutt_.

Maintes glyses et maintes abbaes restaura et difia, desquelles plusieurs
sont cy nommes: le moustier Saint-Philebert[804], le moustier
Saint-Florent, le moustier de Carioz, le moustier de Conches, le moustier
Saint-Maixent, le moustier de Grandlieu, le moustier Saint-Savin, le
moustier Saint-Thofrit, le moustier Saint-Passant, le moustier
Sainte-Marie-des-Pucelles, le moustier Sainte-Ragonde, le moustier
Saint-Deuthre en la terre de Thoulousain, et plusieurs autres qui ne sont
pas ci nomms. A l'exemple de luy faisoient plusieurs des prlas, et non
mie tant seulement les vesques, mais les gens lais qui restoroient les
glyses qui estoient cheues, et en faisoient aucunes nouvelles. Si estoit
j la chose commune si bien gouverne et en si grant proufit porte, que
combien que le roy feust en son palais ou hors du royaume,  paine fust
trouv aucun qui se plaignit de tort ou de grief que on luy eust fait; car
le roy avoit accoustum  soir aux plais du palais trois fois en la
sepmaine, pour or terminer les causes.

      Note 804: _Saint-Philebert._ Saint-Philibert-du-Pont-Charrau, en
      Poitou, aujourd'hui village du dpartement de la Vende.
      _Saint-Florent_, en Anjou, aujourd'hui hameau du dpartement de
      Maine-et-Loire, prs de Saumur.--_Carioz._ Charrou.--_Conches._
      Conques, en Rouergue, aujourd'hui chef-lieu de canton du dpartement
      de l'Aveyron.--_Saint-Maixent_, en Poitou.--_Grant lieu_, _Maulieu_,
      en Auvergne.--_Saint-Savin_, en Poitou,  quatre lieues de
      Montmorillon.--_S.-Theofrit_ vulg S.-Chaffe, dans l'arrondissement
      de Puy en Velay.--Mabillon avoue ne pouvoir reconnotre les abbayes
      de _S.-Pascent_ et d'_Uter_ ou _Deuthere_.--_Sainte-Marie_, en
      Limousin.--_Sainte-Ragonde._ Sainte-Radegonde, en Poitou.

En ce temps, envoya le pre au fils l'un des contes du palais, qui
Archambaut avoit nom, pour aucunes parolles du pre au fils et du fils au
pre; et quant il fu retourn  son seigneur, il luy compta l'ordonnance de
choses qu'il avoit veues au royaume d'Acquitaine, et la grant paix dont le
peuple s'esjossoit par le sage gouvernement du roy. De ce fu le pre si
lis, qu'il commena  plourer de joie et dist  ceux qui en tour luy
estoient: O seigneurs! grant joie devons avoir, quant nous qui sommes
viels sommes surmonts par les sens de ce jeune homme. Et puis si toucha
une parole de l'vangile et dist: Pour ce qu'il a loyalement multepli le
besant, son seigneur luy a baill et donn le pouvoir en la masse et en
tout le royaume son pre.

[805]En ce temps, trespassa Charles, l'un de ses frres; et Pepin l'autre,
qui roy estoit de Lombardie, estoit j trespass long-temps avoit devant.
Plus n'y avoit que luy demour de tous les hoirs masles de son pre; et
pour ce estoit en luy mise toute l'esprance de tout le royaume. Et en ce
point envoya Guerri l'vesque de Capes[806] au pre, pour conseil querre
d'aucunes besoignes. Tandis comme il demouroit l pour attendre la
response, plusieurs furent, Franois et Allemans, qui luy distrent qu'il
amenast le roy et qu'il venist  son pre, et que il se tint dsormais prs
de luy; car vieillesse et le dueil de ses fils qui mors estoient l'avoient
moult afleboi. Cil Guerris retourna et compta au roy ceste chose. Le roy 
son conseil se conseilla, et ils luy lorent[807] presque tous qu'il le
fist. Mais le roy eut conseil de soy-meisme n ne voult ainsi faire, pour
ce que le pre ne l'eust souponneux, et qu'il n'y notast aucune chose;
pour ce n'y voult pas aler, ains demoura en Acquitaine. A ceulx  qui il
avoit guerre et qui paix lui requirent donna trves jusques  un an.

      Note 805: _Vita Ludovici Pii.--XX_.

      Note 806: _L'evesque de Capes._ Capis prlato. Le contre-sens toit
      difficile  viter. Il falloit mettre: _le prpos aux oiseaux de
      proie_, ce qu'on a plus tard nomm le _fauconnier_. Voy. Ducange, au
      mot _capus_.

      Note 807: _Loerent._ Conseillrent.


VII.

ANNEE: 814.

_Coment le pre manda le fils, et puis s'en retourna. De la mort
Charlemaines, et coment les barons mandrent te roy Loys aprs le dcs de
son pre; coment il le fit ensepoulturer, et coment il rendi son testament.
Puis parle moult d'autres diverses choses._


Entre ces choses, le pre, qui sentoit bien que il afleboioit et qu'il
approuchoit de la fin de son aage, se doubtoit moult que le royaume qui en
si hault estat et si noblement ordonn estoit ne venist  confusion aprs
sa mort, et que il ne feust troubl par estranges guerres ou par les
dissensions des princes meismes du royaume. Pour ce manda son fils qu'il
venist  luy. A grant joie le receut et le retint avec luy tout cel est.

Tandis comme il demoura avec luy, l'enseigna-il de ce qu'il sentoit qu'il
n'estoit pas souffisamment introduit. C'est assavoir coment il devoit vivre
et rgner, et son royaume tenir et gouverner. Aprs se dpartit de luy et
retourna en Acquitaine. Le pre, qui j aprouchoit de sa fin, commena 
afleboier moult durement, et luy prindrent aucunes maladies qui luy
nunoient sa fin. Au derrenier accoucha du tout au lit; et en pou de jours
aprs ce qu'il eut ordonn son testament, il trespassa  la joie de
paradis.

De laquelle mort demoura le royaume de France plein de douleur et de
tristesse; mais la vrit de l'Escripture fu esprouve en celluy qui aprs
vint; qui[808] dist ainsi pour reconforter les cuers de ceulx qui de tels
mors sont dolens: _Mors est l'homme droiturier. Et si est ainsi comme s'il
ne feust pas mort, car il nous laisse hoir  luy semblable._ En la
quinziesme[809] kalende de fvrier trespassa le glorieux empereur, en l'an
de l'Incarnacion huit cens et quatorze. De son trespassement et de sa
spulture n'est pas maintenant mestier de reprendre ce que nous avons dit
en ses fais. En ce temps, ainsi comme entour la Purification Nostre-Dame,
tenoit l'empereur Loys parlement des barons en un lieu qui a nom
Thdats[810]. Les barons palazins[811] et les autres princes qui furent 
son trespassement envoyrent  luy tantost un message qui avoit nom Ramps,
pour luy dnuncier la mort de son pre, et luy mandrent qu'il venist l au
plus tost qu'il pourroit. Par Orlans s'en ala le message. Thodulphe,
l'vesque de la cit, qui moult estoit sage homme, s'apperceut bien
pourquoy il estoit envoy. Tantost manda  l'empereur par un autre message
se il vouloit qu'il alast contre luy ou qu'il l'attendist en la cit; et
l'empereur luy remanda qu'il vouloit qu'il alast  luy. Ne demoura puis
longuement que le second message vint, et puis le tiers; et le cinquiesme
jour aprs que les messages furent venus, mut l'empereur  moult grant
gent; car l'en se doubtoit que Walla, qui au temps son pre estoit le
souverain du palais, n'appareillast aucun mal et aucune conspiracion contre
l'empereur; mais il ne le fist ainsi, ains vint  luy tantost, et obyt 
luy comme  son droit seigneur, selon la coustume de France[812]. A
l'exemple de luy firent tous les autres barons; si luy vindrent 
l'encontre  grans tourbes, et luy firent obdience et hommage comme  leur
droit seigneur.

      Note 808: _Qui._ Laquelle Escripture Sainte. Ecclesiaste, 34.

      Note 809: _Quinziesme._ Il falloit la _quinte_.

      Note 810: _Thedats._ _Theothuadum._ C'est _Dou_.

      Note 811: _Les barons palazins._ Proceribus Palatinis.--_Vita
      Ludovici Pii.--XXI_.

      Note 812: Plusieurs manuscrits ajoutent: _car Franois aiment par
      amour leur seigneur_. Mais il n'y a rien de pareil dans le latin.

A Haristalle vint, et entra en Ais-la-Chapelle au trentiesme jour qu'il se
partit du royaume d'Acquitaine. Tout feust-il dbonnaire par nature, si
avoit-il est courrouci par plusieurs fois d'une honte et d'un reprouche
qui couroit par le palais au temps de son pre, de ses sereurs. Si en
estoit la court diffame tant seulement de ce, et non d'autres choses. Pour
ce, voult mettre conseil en ceste chose, que le diffame ne renouvellast qui
estoit esmeu par Odille et Hiltrude[813] une de ses sereurs. Pour ce
commanda  quatre des maistres de sa court, avant qu'il venist 
Ais-la-Chapelle,  Walle et Garnier, Lambert et Ingobert, qu'ils s'en
alassent devant, et qu'ils gardassent que esclandres ne venissent plus en
son palais; et tous ceulx[814] qu'ils trouveroient coupables d'avoutire et
ceulx qui par orgueil seroient rebelles encontre luy, qu'ils les missent
en prison, et feussent bien gards jusques  tant qu'il seroit venu. Mais
aucuns qui se sentoient meffais en tels cas vindrent  luy entre-voies.
Tant le prirent, qu'il leur pardonna tout, et puis leur recommanda qu'ils
retournassent et dissent au peuple que il venoit, et que hardiement
attendissent sa venue.

      Note 813: _Odille._ Odilonem et Hiltrudem. Odillon, ancien duc de
      Bavire. _Hiltrude_, soeur de Pepin-le-Bref. Le latin est moins
      obscur: Cavens ne quod per Odilonem et Hiltrudem olim acciderat,
      revivisceret scandalum.

      Note 814: _Tous ceulx._ Le latin dit: _aliquos_, certains, ce qui est
      dj bien assez.--_Avoutire._ Adultre.

Entre ces choses, Garnier, l'un des quatre dont nous avons dessus parl,
appella un sien nepveu qui Lambert avoit nom, et manda par luy  celluy
Odille[815] qu'il venist  luy; car il le vouloit prendre et garder jusques
 la venue l'empereur. Si fist ceste chose sans le sceu Walle et Ingobert.
Mais Odille, qui en sa conscience se sentoit coulpable, se pourveut
aigrement et cruellement contre luy. Cil vint si comme il l'avoit mand, et
quant Garnier le cuida prendre, celui l'occist[816], et Lambert son nepveu
navra en la cuisse si qu'il en fu long-temps afol; mais au derrenier fu
occis. Si en fu l'empereur moult courrouci quant il luy fu dit. Et tant fu
dolent de la mort de Garnier qu'il commanda que Tulles, qui en ce meisme
cas estoit coulpable, et  qui il avoit j oncques son mfiait pardonn,
eut les yeulx crevs.

      Note 815: _Odille._ Il falloit _Hodoin_, que notre traducteur confond
      bien  tort avec l'_Odille_ cit dessus.

      Note 816: _Celui l'occist._ Hodoin occit Garnier.

[817]Quant l'empereur vint  Ais-la-Chapelle, il fu reu moult
honnourablement du peuple et de ses amis, et d'aucuns chevaliers de France
qui l estoient, et fu de rechief de tous clam empereur. Aprs ces choses
il ala orer[818] sur la spulture son pre et prier pour luy, et rendre
graces  nostre Seigneur de tous bnfices. Ses amis et ses prouchains qui
longuement avoient est en pleurs et en tristesce pour la mort de son pre
reconforta; et s deffaute eut est aux obsques et au service, il le
restaura et rendit. Son testament fist rciter devant luy, et voult qu'il
feust tenu entirement, tout en la manire qu'il l'eust devis; et chascune
glyse mtropolitaine, c'est--dire arceveschi, eut sa partie du
testament, qui par nombre furent vingt-et-un. Les joyaux et les aournements
qui espcialement afferoient[819]  la personne de l'empereur laissa au
trsor  luy et  tous ceulx qui aprs luy rgneroient. Aprs ordenna de ce
que l'en donroit aux fils et aux filles de ses fils, aux nepveux et aux
sergens du palais qui son pre avoient servi. Aprs ordenna de ce que l'ent
donroit aux povres communelment selon la coustume de Crestient. Ainsi
accomplit-il et rendit tout le testament son pre entirement, si comme
l'escript le devisoit.[820] La compaignie des femmes, qui trop estoit
grande au palais, fist mettre hors, fors aucunes qui furent retenues en la
court pour servir en aucuns offices. A ses sereurs rendit ce que leur pre
leur avoit donn, et les envoya en leurs propres lieux; et  ceux  qui il
n'avoit rien laissi donna raisonnablement.

      Note 817: _Vita Ludovici Pii.--XXII_.

      Note 818: _Orer._ Prier.

      Note 819: _Afferoient._ Appartenoient.

      Note 820: _Vita Ludovici Pii.--XXIII_.


VIII.

ANNEE: 814.

_Des messages l'empereur de Constantinoble, et coment le roy manda Bernart
son nepveu qui roy estoit de Lombardie, et coment il rendi aux Saisnes et
aux Frisons leurs terres. Et de la justice que le pape Lon fist  Rome, et
coment le roy y envoya Bernart son nepveu pour savoir la vrit de ceste
chose._


Messages receut l'empereur de diverses parties, qui  son pre estoient
envoys; diligemment et volentiers les oyt, largement leur pourveut[821],
dons leur donna et puis les conga. Les plus sollempnels estoient les
messages Michiel, l'empereur de Constantinoble. A celluy Michiel avoit
envoi Charlemaines l'empereur messages avant qu'il trespassast. Ces
messages furent Amauri, arcevesque de Treves, et Pierre, abb de
Nanthules[822]; pour confirmacion de paix et d'alliance estoient als l.
Avec eulx amenrent ces deux messages, Christofle et Grgoire, qui 
Charlemaines aportoient response de ce qu'il avoit mand par escript. Avec
eulx envoia Loys l'empereur en messages, Lon l'vesque de Regie[823], et
Ricod le conte de Poitiers, pour reuouveller l'amour et l'alliance entre
les deux empereurs.

      Note 821: _Largement leur pourveut._  Dapsiliter curavit.

      Note 822: _Nanthules._ Nonantul. Je pense que ce doit tre
      _Nonantola_, ville d'Italie, dans le duch de Modne, dont l'abbaye
      est des plus anciennes.

      Note 823: _Leon, vesque de Regie._ Contre-sens. Il falloit _ Lon,
      nouvellement substitu empereur, Nortbert, vque_, etc.

En celle anne tint l'empereur gnral parlement  Ais-la-Chapelle. Par
toutes les provinces de son royaume envoia preudes hommes et loiaulx de son
palais, et esprouvs en droit pour amender les forfais et pour faire 
chascun droit et justice. Bernart son nepveu, le roy de Lombardie, manda:
cil y vint volentiers, et l'empereur luy donna grans dons et le conga.

En ce temps vindrent  court les messages Grimoart, le prince de Bonivent,
pour obir  la volent l'empereur. Pour leur seigneur jurrent qu'ils
rendroient, chascun an, sept mille souls de deniers d'or s trsors
l'empereur.

[824]Trois fils avoit l'empereur: Lothaire, Pepin et Loys. L'istoire ne
parle pas quand n coment ils furent ns, et pour ce nous en convient
taire. [825]Lothaire envoia en Bavire, pour le pays gouverner; Pepin en
Acquitaine; Loys, le tiers, retint encore avec luy pour ce qu'il estoit
trop jeune.

      Note 824: Cette phrase est une addition du traducteur.

      Note 825: _Vita Ludovici Pii.--XXIV_.

En ce temps vint  court Heriols, le prince de Dannemarche, que les fils le
roy Godefroy avoient chaci du royaume. A l'empereur vint  garant; si se
rendit  luy et luy fist hommage  la coustume de France[826]. L'empereur
le reeut et luy dist qu'il alast en Sassoigne, et attendist tant qu'il li
peust envoier secours pour sa terre recouvrer. Et en ce mesme temps
rendit-il aux Saisnes et aux Frisons leurs terres et leurs hritages qu'ils
avoient perdus au temps de son pre.

      Note 826: _Et lui fist hommage._ JuxtLa morem Francorum, manibus
      illius se tradidit. De l sans doute l'expression que nous
      conservons encore: _se mettre entre les mains de quelqu'un_.

De cette chose parlrent plusieurs diversement, qui diversement estoient
meus: car les uns disoient qu'ils cuidoient qu'il eust ce fait par
debonnairet et par franchise de son coeur; les autres disoient que c'estoit
par non sens et mauvaise pourvance, et disoient que tels gens sont par
nature cruels et desloyaux, et devroient tousjours estre si restrains et si
chastis qu'ils n'eussent povoir de guerre esmouvoir n rebeller. Mais
l'empereur qui mieulx amoit  vaincre par dbonnairet que par armes, le
fist pour ce que il les peust vaincre par franchise et par amour, et que
ils feussent plus tenus  luy, pour ce que il leur faisoit plus grant
misricorde. Si ne fu pas deceu d'esprance, car ils obirent tousjours
depuis humblement et dvotement  luy.

[827]En tour un an aprs ces choses, fu racompt  l'empereur que aucuns
des plus puissans de Rome estoient jurs et alis encontre l'apostole Lon.
La chose fu descouverte et attainte: et pour ce les fist l'apostole dcoler
selon les lois et les anciens establissemens des empereurs de Rome[828].
L'empereur qui o ce dire, porta grief de ceste vengeance, et non pas pour
ce qu'elle ne feust bien selon les lois, mais pour ce que le souverain
preslat et le chief spirituel de tout le monde avoit os faire si roide
justice. Bernart son nepveu, le roy de Lombardie, y envoia pour savoir s
c'estoit voir ou non. Et luy commanda par un messagier qui avoit nom
Girout, qu'il en seut amander la vrit.

      Note 827: _Vita Ludovici Pii.--XXV_.

      Note 828: Les annales attribues  Eginhard racontent le mme fait,
      mais sans les rflexions de l'astronome limousin: Lege Romanorum in
      id conspirante. Elles omettent galement la rflexion de la phrase
      suivante, dont voici le texte latin: Velut  primo orbis sacerdote
      tam sever animadversa. Or, ce passage des _Annales d'Eginhard_ doit
      donner  penser que le mcontentement de l'empereur venoit de ce que
      le pape avoit fait, dans ce cas, acte d'usurpation sur les droits de
      l'empereur, unique souverain de Rome et seul juge des crimes
      politiques.

Quant le roy Bernart fu  Rome, il enquist de la chose et manda 
l'empereur ce qu'il avoit trouv. L'apostole Lon qui bien seut que
l'empereur estoit meu contre luy pour ceste chose, envoia tantost ses
messages  l'empereur; les messages furent Jehan, abb de Blanche-Selves,
Thodore le donneur et le duc Serges.


IX.

ANNEES: 815/817.

_Coment le roy envoia ses osts sur les Saisnes et sur les Abrodites[829],
et coment leurs terres furent gastes, et des fils Godefroy de Dannemarche;
du pape et des Romains; du revel[830] des Gascons; de la mort le pape Lon,
et coment le pape Estienne vint en France; et d'autres incidences._

      Note 829: Inexactitude fonde sur le contre-sens de la premire
      phrase de ce chapitre.

      Note 830: _Revel._ Soulvement, rvolte.

En ce temps fist l'empereur un commandement que les princes de Sassoigne et
les Abrodites qui au temps son pre estoient subgis, feussent chastis et
humilis, et que leurs propres royaumes leur feussent rendus[831]. Pour
ceste besoigne fu envoie le conte Baudri[832],  grant ost; le fluve
d'Egidore[833] trespassrent, et entrrent en la terre des Normans, en un
lieu qui a nom Sinelhandi[834]. D'autre part furent les fils Godefroy qui
j fu roy de Dannemarche,  grant ost, et si avoient navie[835] de deux
cens nefs. Avant n'osoient venir n plus faire; si se dpartirent  tant
d'une part et d'autre, sans bataille. Les gens l'empereur gastrent et
ardirent tout le pays devant eulx; le pas ramenrent en l'ancienne
subjection. Quarante ostages receurent des barons et du peuple de la terre
et retournrent  l'empereur qui lors tenoit parlement en un lieu qui a nom
Paderbrun. A ce parlement estoient venus les plus grans princes des
Esclavons orientels.

      Note 831: Voici un gros contre-sens. Il falloit traduire, comme l'a
      remarqu Dom Bouquet: L'empereur avoit ordonn que l'on runit 
      Heriols, prince danois, les comtes saxons et les Abrodites, autrefois
      tributaires de Charlemagne, pour l'aider  se mettre en possession du
      royaume de Danemarck.

      Note 832: _Le comte Baudri._ Ou plutt _le lgat_, qui va reparotre
      au chapitre XII.

      Note 833: _Egidore._ C'est aujourd'hui l'_Eyder_, rivire de
      Danemarck.

      Note 834: _Sinelhandi._ Sinlendi. J'ignore la position de ce lieu.

      Note 835: _Navie._ Flotte.

Droit en ce temps, requist  l'empereur trves de trois ans, Abulas un roy
sarrasin. Premirement furent accordes et octroies, mais puis furent
rappelles pour ce qu'elles ne tenoient nul proufit, et fu mande bataille
aux Sarrasins[836]. Et en ce temps, repairrent de Constantinoble l'vesque
Norbert et le conte Ricon, que l'empereur eut l envois en message. Si
rapportrent pais et aliances confirmes entre les Franois et les Grieus.

      Note 836: Voyez plus loin, Chapitre XII. Abulas, suivant M. Reunaud,
      est le mme que l'mir de Cordoue _Hakan_, surnomm _Aboulassy_, ou
      _le mchant_,  cause de ses crimes.

En ce meisme temps, avint que l'apostole Lon acoucha malade; et tandis
comme il gisoit au lit, les Romains, qui pas ne l'aimoient, prisrent et
saisirent, sans attendre justice n jugement, tout quanques ils disoient
qui leur avoit est tollu, champs, vignes, jardins et maisons que
l'apostole avoit faites nouvelles. Mais, au commencement, leur deffendi
ceste chose le roy Bernart, par Guinigise le duc des Vaulx de Spolite[837],
et manda  l'empereur toutes ces choses par certains messages. [838]Quant
ce vint vers la nouvelle saison, l'empereur commanda que les Franois
orientels et aucuns de la gent de Sassoigne s'appareillassent contre les
Sorabiens et les Esclavons, qui s'toient fors tras de sa subjection, et
j s'appareilloient contre luy. Mais leur effort fu tost et lgirement
plaissi[839] et abatu. Les Gascons qui habitoient prs des montagnes se
rebellrent aussi en ce temps contre l'empereur du tout en tout, selon la
ligire manire qu'ils ont de nature. La raison pour quoi ils se
retournrent, si fu pour ce que l'empereur osta Seguin[840], le conte de la
terre, pour son meffait et pour ses mauvaises meurs, et pour la diversit
qui en luy estoit si grant et si cruelle que  paine la povoit-on souffrir.
Mais ils furent si dompts et si batus par deux batailles tant seulement,
qu'ils vindrent  merci et se repentirent de leur folie, mais trop tard.

      Note 837: _Des Vaulx du Spolite._ De Spolte.

      Note 838: _Vita Ludovici Pii.--XXVI_.

      Note 839: _Plaissi._ Comprim.--_Leur effort_, l'effort des
      Sorabiens.

      Note 840: _Seguin._ Sigwinus. Etoit fils d'_Alori_ ou Adeloricus,
      et nos _chansons de geste_ ont galement clbr sa flonie.

Entre ces choses vindrent nouvelles  l'empereur de la mort l'apostole
Lon; si estoit trespass en l'uitiesme kalende de jugnet[841], ou vingt et
un au de son sige. Aprs luy fu au sige Estienne Diacone. Assez tost
aprs son sacre, mut pour venir  l'empereur. Si estoient  peine passs
deux mois quand il vint  luy; mais avant eut envoi messages  l'empereur,
qui li firent satisfacion de son sacre et de son ordenement.

      Note 841: _Jugnet._ Juin.

Quant il ot nouvelles de son advnement, il manda Bernart son neveu qu'il
alast contre luy et que il le compaignast. Et quant il sceut qu'il
approchoit, il envoia autres messages pour luy amener  grant honneur, et
puis s'en ala  Rains et attendit sa venue l. Et envoia de rechief contre
luy Hildebault, son maistre chapelain, et Theodulphe, l'vesque d'Orlans.
Aprs commanda  Jehan, l'arcevesque d'Arle, qu'il alast devant  grant
compaignie des ministres de sainte Eglyse, revestus en chapes et en
garnemens de soie. Au derrenier mut l'empereur et ala encontre l'apostole
Estienne, environ demie lieue loin de l'glyse Saint-Remi, honnestement et
dvostement le receut comme le vicaire saint Pre, et il mesme le soustint
 ses mains quand il entra en l'glyse Saint-Remi. Et tandis comme les
religieux et le clergi chantoient _Te Deum laudamus_, le soustenoit
tousjours l'empereur. Aprs les graces qu'ils eurent  Dieu rendues,
l'apostole les acomplit par une oraison qu'il dit en la fin. Lors se
dpartirent et alrent aux hostels. Et l'apostole si descouvrit 
l'empereur sa besoigne et luy dit la raison pour quoi il estoit venu: Lans
mangirent ensemble. Aprs mangier repaira l'empereur en la cit, et
l'apostole demoura en l'abbae. L'endemain semonist[842] l'empereur
l'apostole pour mangier avec luy, honourablement et largement fu toute la
cour servie, et fu l'apostole honour de grans dons. Au tiers jour aprs
semonist l'apostole l'empereur au mangier et luy donna aussi plusieurs
riches dons. Et lendemain qui fu jour de dimanche porta l'empereur couronne
tandis comme l'en clbra en l'glyse la grant messe.

      Note 842: _Semonist._ Invita.

A la parfin, quant l'apostole eut impetr la besoigne pour quoi il estoit
venu, il prist congi  l'empereur et s'en retourna  Rome, et l'empereur
se partit de Rains et s'en ala  Compigne, et demoura trente jours au
plus. L reeut et ot les messages Abdirame, le fils le roy Abulas, puis
s'en ala yverner  Ais-la-Chapelle.

[843]Devant ce, avoit command aux messages le roy sarrasin que ils
l'attendissent  Ais-la-Chapelle; mais si avoient j demour environ trois
mois avant qu'il venist l, et quant il fu venu, il les ot et conga. L
meisme vint  luy Nicephore, messagier Lon, l'empereur de Constantinoble;
oultre les amistis et les aliances estoit contenue en sa lgation la
composicion de la paix faite entre les deux empereurs, du contens qui
estoit des contres des Esclavons et des Romains. Mais  ceste fois ne put
estre le contens abaissi, pour ce que ceulx-ci n'estoient pas prsens, n
Cadolac le bailli de ces parties, sans lesquels la cause ne povoit estre
termine. Mais, pour ceste besoigne mettre  fin, furent envois en
Dalmacie Albigaire et Cadale, sires et princes de ces parties.

      Note 843: _Vita Ludovici Pii.--XXVII_.

En ce temps envoyrent les deux fils Godefroy de Dannemarche messages 
l'empereur, pour requrir paix et aliance. Car Hriols les guerrioit et
grevoit durement; mais l'empereur refusa leurs aliances, pour ce qu'elles
sembloient estre faintes et sans nul proufit, et commanda que l'en envoiast
secours  Hriols qui la guerre maintenoit contre eulx.

_Incidence._--En celle anne, s kalendes de febvrier, fu clipse de lune
et apparut la comte au signe du Sagitaire. Au tiers mois aprs ce qu'il fu
retourn de France, trespassa l'apostole Estienne. Aprs luy fu au sige un
qui Pascases eut  nom. Tantost comme il fu sacr, envoia Thodoire 
l'empereur, et luy euvoia prsens et un prestre par qui il luy signifioi
qu'il n'avoit pas est esleu de sa volent n par convoitise, mais par
droite lection du clergi et du peuple. Et quant cil Thodoire eut impetr
vers l'empereur l'amisti et les convenances anciennes, il retourna dont il
estoit venu.


X.

ANNEE: 817.

_De la bleceure l'empereur, et coment il rforma l'estat des abbaes. Et
coment les prlas lessirent le boban du sicle  l'exemple de luy. Coment
il ordenna de ses fieus; coment Bernart se revla contre luy, et puis
coment il se repenti._


[844]En celle anne meisme, le dimanche de la quinte sepmaine de la
quarantaine, qui est le jour de Pasques flouries, advint que quant le
service qui affiert  sollempnit du jour fu chant, l'empereur issit d'une
glyse pour aler au palais, par unes ales de fust o il le convenoit
passer. Si estoient vieilles et pourries de l'umeur[845] de l'eaue qui
choit dessus. Quant l'empereur fu dessus et grant tourbe de gens et de ses
princes, ces ales fondirent tout  un fais, et donnrent si grant effroi,
que tous ceulx qui au palais estoient eurent grant paour; tous se
doubtrent que l'empereur ne feust mort; mais Dieu qui l'amoit le garantit
en ce pril. Avec luy charent plus de vingt, que contes que barons, sans
les chevaliers et les sergens qui entour estoient et furent blcis en
diverses manires. Mais l'empereur n'eut nul mal, fors tant seulement que
le poumeau de son espe luy heurta au pis, et l'une des oreilles fu un
petit escorche; et l'une des cuisses bien  mont les illeis[846], fu un
peu serre entre deulx fusts. Mais assez tost fu guarri de toutes ces
bleceures par le conseil des cirurgiens, si qu'il chevaucha et chaa entour
vingt jours aprs. Gnral parlement fist assembler  Ais-la-Chapelle. Si
ne fu pas ceste assemble tant seulement des barons, ains fu d'arcevesques
et vesques, d'abbs et de tous les estais de sainte glyse. L fu bien
monstre la ferveur et la dvotion qu'il avoit  sainte religion. Car il
fist faire et ordenner un livre de la vie canoniale, en quoi toute la
perfection de ceste ordre est contenue, si comme il appert par ceulx qui la
gardent et la mettent en oeuvre.

      Note 844: _Vita Ludovici Pii.--XVIII_.

      Note 845: _L'umeur._ L'humidit.

      Note 846: _Les illeis._ Les entrailles. Variante du manuscrit 8302:
      _Outre les yllires_. Le latin dit: Juxta inguina.

En ce livre meisme fist-il ordenner de la quantit du pain et de la mesure
du vin et autres choses ncessaires; si que tous chanoines, moines et
nonains qui soubs ceste ordre serviront nostre Seigneur ne feussent
destourbs n empeschis pour deffault n pour ncessit. Et quant ce livre
fu compil et ordenn, il commanda qu'il feust port, par sages hommes et
honnestes, par toutes les cits et les abaes de son empire, et qu'ils le
fissent escripre en tous les lieux. De ce eurent les glyses et les abaes
grant joie. Et le trs-dbonnaire empereur en acquist louenge en nostre
Seigneur et mmoire perptuel. Aprs establit que un abb qui Benoit avoit
nom, preud'homme et religieux, et aucuns autres moines honnestes et de
honneste vie en toutes choses alassent et venissent par les abaes de
moines et de nonnains, et informassent[847] ceulx et celles qui mestier en
auroient, selon la rgle saint Benoit.

      Note 847: _Informassent._ Instruisissent.

Aprs regarda l'empereur que c'estoit laide chose que les sergens Dieu
fussent subgis  nulle humaine servitute. Et regarda que tels seigneurs
sont, aucunes fois, de si grant rapine qu'ils font moult de griefs aux
abaes o ils ont de leurs hommes. Pour ce, establit que quelconque
personne de serve condicion qui seroit digne en meurs et en science d'estre
appelle en religion et aux saintes ordres du sacrifice de l'autel feussent
franchis de leurs propres seigneurs, que leurs seigneurs feussent ou clers
ou lais. Et voult et ordenna que chascune personne et sergens et
chambrires, s abaes du royaume, eussent leur droite livraison, si que
chascun sceust qu'il devroit avoir; si que par oultrage et par mauvais
gouvernement les abaes ne feussent gouvernes n greves n apovries, et
que le service nostre Seigneur ne feust mis en ngligence. En toutes choses
preschoit humilit le saint empereur, par oeuvre et par bouche; et disoit
que quiconque s'umilioit,  l'exemple de Jhesu-Crist, qu'il seroit assis s
cieulx; si que par son amonnestement les prlas et les clers commencirent
 laisser et  mettre jus les baudrs et les ceins d'or et d'argent,
chargis d'aumosnires de soie et de coutiaux  manches d'or et de pierres
prcieuses; les robes de draps espciaux, les frains et les esprons dors;
et disoit le saint empereur que ce lui sembloit monstre, quant les
personnes de sainte Eglyse qui exemple doivent donner au peuple, usent de
tels aournemens, selon la vaine gloire du monde. [848]Mais l'anemi de paix
ne souffrit pas longuement sans bataille et sans temptacion la sainte
dvocion du preudomme; ains s'effora en toutes manires de luy troubler
par luy et par ses membres, et esmeut contre luy et prlas et barons et
meismement ses propres fils, si comme nous vous dirons ci aprs.

      Note 848: _Vita Ludovici Pii.--XXIX_.

Quant il eut ordenn ces choses, ainsi comme vous avez o, il ordenna aprs
l'estat de ses fils. De Lothaire l'ainsn fist empereur et voult qu'il
feust empereur clam. Pepin, l'ainsn aprs, envoia en Acquitaine au
royaume, et Loys, le tiers, en Bavire; pour ce que le peuple scust  qui
il deust obir. Tantost aprs ces choses, vindrent nouvelles que les
Abrodiciens qui estoient en sa subjection s'estoient tourns encontre lui,
et alis au fils le roy Godefroy, et j dgastoient cette partie de
Saissoigne qui siet sur le fleuve d'Albe[849]; mais l'empereur y envoya
tantost souffisans messages et chevalerie qui assez tost les abatirent et
mistrent au dessoubs. Selon la coustume franoise ala l'empereur chacier en
la forest de Vouge[850]. Aprs repaira pour iverner  Ais-la-Chapelle.

      Note 849: _Sur le fleuve d'Albe._ Saxoniam Transalbianam vexabant.

      Note 850: La forest de _Vouge_. Vosagi lustra. Ce sont plutt les
      monts des Vosges.

En cette voie lui fu compt comment Bernart son nepveu, le roi de
Lombardie, qui par luy avoit est couronn, au temps le roy Charlemaines
son pre, s'estoit tourn contre luy par le conseil d'aucuns traiteurs. Et
si s'estoient  luy alis et jurs tous les princes des cits du rgne de
Lombardie, et j avoient mis garnisons s destrois des montaignes et 
toutes les entres de la terre.

Quant l'empereur sceut certainement la vrit, par le tesmoingnage Suppone
et l'vesque Rathal, il assembla ses osts moult efforciement de toutes les
parties de France et d'Alemaigne; au plus hastivement qu'il put mut et vint
jusques  la cit de Chalon. Mais Bernart qui bien vit qu'il ne pourroit
durer envers luy  la parfin n  bonne fin venir de cette besoingne (car
plusieurs de ceulx qui s'estoient  luy alis luy failloient), du tout
chat en dsesprance. Les armes mist jus et vint  l'empereur,  ses pis
se laissa choir et luy regehi[851] qu'il s'estoit vers luy meffait. A
l'exemple de luy firent tons les autres. Tous dsarms vindrent avant et se
mistrent haut et bas en sa merci et en son jugement, et recongnurent  la
premire fois toute la trason, et par quel ennortement et comment et
 quelle fin ils boient  en venir.

      Note 851: _Regehi._ Confessa.

De ceste trason furent principaulx Egidion, que l'empereur cuidoit son ami
especial, et Renier, qui conte eut est du palais, au temps de Charlemaines
son pre, fils le conte Mehenier; et Reginal, prevost et chambellen de la
chambre le roy. Si n'estoient pas seuls en ce cas; ains avoient plusieurs
compaignons et clers et lais. Des clers fu l'un, Anselm, arcevesque de
Millan, Volfouth, vesque de Tremoigne[852], et Theodulphe, vesque
d'Orlans. Quant la trason fut plaineinent descouverte et les traiteurs
furent mis en prison, l'empereur s'en repaira pour yverner 
Ais-la-Chapelle, si comme il avoit propos devant.

      Note 852: _Tremoigne._ Pour Cremone.


XI.

ANNEES: 818/819.

_Coment l'empereur fist justice de Bernart son nepveu, le roy de Lombardie,
et des autres traiteurs. Et de la prsumpcion des Bretons et de leur
subjection. Et coment l'empereur espousa la royne Judith, et du mandement
Leudevit  l'empereur. Et coment le duc Bourna occist trois mil hommes de
la gent Leudevit._


[853]Tout cel yver demoura l'empereur  Ais-la-Chapelle. La Nativit et la
Rsurrection y clbra sollempnement. Aprs la feste, fist traire de prison
Bernart son nepveu, qui jusques alors eut est roy de Lombardie, et les
autres traiteurs qui, selon les lois, devoient les chiefs perdre.
L'empereur ne voult pas qu'ils feussent dampns par si cruelle sentence;
mais, toutes fois se consentit que ils eussent les yeux crevs, contre la
volent d'aucuns qui vouloient que ils feussent dampns selon les lois,
sans misricorde. Mais, au derrenier[854], fu jugement parfait. Car Bernart
et Renier furent dcols pour ce qu'ils portoient impaciamment ce qu'ils
estoient aveugls et qu'ils ne savoient gr de la vie qu'il leur avoit
donne. Des trois vesques qui estoient paronniers de la trason ne se
voult l'empereur autrement vengier, mais qu'il les fist dgrader de leurs
ordres par leurs compaignons vesques, et les fist tondre en religion. A
tous les autres, fors  ceulx qui ci sont nomms, ne fist oncques tollir n
vie n membres, mais que les uns en furent tondus et les autres envois en
essil.

      Note 853: _Vita Ludovici Pii.--XXX_.

      Note 854: _Au derrenier._ A la fin.

Aprs ce, vindrent nouvelles  l'empereur que les Bretons ne luy vouloient
plus obir n estre de sa seigneurie; ains appareilloient armes contre luy,
et avoient j fait un roy qui avoit nom Marmanon. Mais l'empereur ne mist
ceste besoingne en dlai, ains appareilla ses osts hastivement, pour entrer
en leur terre. En la cit de Vannes tint parlement, et puis entra en
Bretaigne. En pou de temps et en pou de travail destruit tout le pas n ne
voult oncques cesser jusques  tant que Marmanon, leur roy, fust occis. Si
l'occist la garde des destriers du roy qui avoit nom Choslo. Puis que leur
roy fu occis, toute Bretaigne fu abatue et vaincue, et tous vindrent 
l'empereur  merci en telle condicion comme il luy plaisoit; ostages
donnrent tels comme il demanda; de la terre ordonna  sa volent.

[855]Puis retourna en France par la cit d'Angiers. L estoit la royne
Hermengars qui longuement avoit est malade. Puis que l'empereur fu l
venu, vesquit deux jours tant seulement. Au tiers trespassa, en la quinte
nonne d'octobre.

      Note 855: _Vita Ludovci Pii.--XXXI_.

_Incidence._ En cette anne fu clipse du soleil en l'uitiesme yde de
juillet. L'empereur fist honnestement mettre la royne en spulture, puis se
partit et s'en alla par Rouen et par Amiens, et se retrait pour yverner 
Ais-la-Chapelle, par Hristalle[856]. Ainsi qu'il entroit au palais, les
messages Sigon, le duc de Bonivent, se prsentrent devant luy, grans
prsens apportrent devant luy et accusrent leur seigneur de la mort le
duc Grimouar son devancier.

      Note 856: Ici le texte n'est pas exactement rendu. Recto itinere ad
      hiberna se Aquis contulit. Cui revertenti et Heristalium intranti
      palatium, occurrere missi Sigonis, etc.

Avec ces messages vindrent autres de diverses nations, les messages des
Abrodiciens et des Godescans[857] et les messages Leudevit, prince de la
petite Pannonie, et les messages des Thimothes, qui nouvellement avoient
laissi la socit et l'aliance des Boulgres, et s'estoient joins et allis
 l'empereur. Les messages Leudevit venoient pour accuser Cadale de ce
qu'il estoit de si mauvaises meurs et si divers, comme ils disoient, que
nul ne pouvoit  luy durer. Mais ils mentoient si comme il apparut apres.
Et quant il eut o ces messages et il eut ordonn des besoignes pour quoi
ils estoient venus, et il les eut honnours et congs, il demoura au
palais d'Ais pour yverner.

     Note 857: _Des Godescans._ Abodritorum videlicet et Goduscanorum et
     Timotianorum qui, Bulgarorum societate relict, etc.

Endementiers qu'il se yvernoit l, les princes de Saissoigne luy amenrent
et luy rendirent Schlaomire, le roy des Abrodiciens. Devant fu accus de ce
qu'il s'estoit tourn encontre luy. Et pour ce qu'il ne se peust pas bien
purgier de ce cas, fu-il chaci en essil, et son royaume baill  un autre
qui avoit nom Cadrague; fils estoit  un prince qui Trasconis estoit
nomm.

[858]En ce temps advint que un noble homme de Gascoigne, qui avoit nom Lup
Centule, se combatit contre Gurin le conte d'Auvergne, et contre Brengier
le conte de Thoulouse. Mais en cette bataille perdi Gersane, son frre, et
plusieurs autres; si eust est mort ou pris, s'il ne feust fouy; puis fu-il
pris et amen devant l'empereur, et contrains  dire pourquoi il avoit ce
fait. Et pour ce que ce fu chose prouve qu'il avoit guerre commencie et
en son tort, fu-il chaci en essil[859]. En ce palais demoura l'empereur
tout cel yver, et y tint gnral parlement. Devant qu'il s'en partist
retournrent les messages qu'il avoit envoies par tout son royaume, pour
l'estat de l'Eglyse rfourmer. Et par dessus y adjousta aucuns chapitres de
lois (par lequel deffault les causes n'estoient pas bien jugies), qui
moult sont profitables et sont gardes, jusques aujourd'hui en jugement.

      Note 858: _Vita Ludovici Pii.--XXXII_.

      Note 859: Cette punition de Loup-Centulle est l'une des bases sur
      lesquelles repose la fameuse charte de Charles-le-Chauve en faveur de
      l'abbaye d'Aloon, charte dont l'authenticit a si frquemment t
      soutenue et conteste. Voyez, en dernier lieu, l'ouvrage de
      M. Fauriel. (_Histoire de la Gaule mridionale sous la domination
      des conqurants germains_, tome 3. Appendices.)

En ce temps n'avoit point l'empereur de femme, car la royne Hermengars
avoit est morte nouvellement. Ses amis luy amonnestrent qu'il se mariast;
si le faisoient plus plusieurs, pour ce qu'ils cuidoient qu'il voulsist
dguerpir l'empire, pour entrer en religion. Et  la parfin s'i accorda,
et ils luy requistrent et amenrent de toutes pars nobles pucelles, filles
de hauts barons. Une en pousa qui avoit nom Judith, si estoit fille le
conte Velpon. Au nouveau temps se dpartit et s'en alla en son palais de
Hengelehem. L vindrent  luy le peuple et les barons; si ot nouvelles de
son ost qu'il avoit envoie en Pannonnie contre Leudevit. Si demoura ceste
besoigne sans perfection; et pour ce qu'elle fu ainsi entrelaisse, sans
mener  fin, Leudevit monta en si grant orgueil qu'il manda par ses
messages  l'empereur que s'il vouloit recevoir tels conditions comme il
mandoit, volentiers luy obiroit ainsi comme il eut fait devant. L'empereur
eut en despit ses messages et ses mandemens, n pas ne receut ses
condicions. Et Leudevit, qui ainsi demoura en sa desloyaut, attraioit 
lui tous ceulx qu'il pouvoit contre l'empereur; et s'accompagnoit  tous
ceulx qu'il cuidoit qui eussent mal cuer vers lui. Un petit aprs ce que
l'ost fu retourn de Pannonie, et que Leudevit estoit en tel point comme
vous avez o, Cadolac, le duc d'Acquile, mourut. Aprs luy fu un autre qui
avoit nom Baudris. Et quant ce duc Baudris fu venu au pas, et il entroit
en la contre, il trouva l'ost Leudevit dessus un flun qui a nom Draves. Et
combien qu'il eut pou de gens avec luy, si leur courut-il sus, et les chaa
hors de la contre. Et quant Leudevit fu ainsi desconfit et chaci, il se
rapareilla  bataille contre Bourna, le duc de Dalmatie, sur le flun de
Calapie[860]. Et quant Bourna s'apperceut que les Godescans qui aider luy
devoient l'eurent tra, et il vit que les siens mesmes s'enfuyoient et le
laissoient en pril, il s'enfouit et eschapa ainsi des mains  ses ennemis.
Mais puis se vengea-il bien de ceulx qui guerpi l'avoient  son besoing,
quant ils le dussent aidier.

      Note 860: _Calapie_, ou _Colapie_. C'est aujourd'hui le _Kulpe_, qui
      coule en Hongrie.

En cel yver qui aprs vint, Leudevit entra en Dalmacie de rechief; tout
mist  destruction par feu et par occision. Le duc Bourna qui bien sceut
qu'il ne pourroit contrester  son effort, se pourpensa comment il le
pourroit grever autrement par malice. Il assembla sa gent et espia son
point et ferit en son ost si soudainement, que cil n sa gent ne s'en
pristrent garde. Si grant occision en fist que le nombre des occis fu
esm[861]  trois mille. L perdit Leudevit chevaux et armes et plusieurs
autres richesses, et s'enfuit de la contre tout desconfit. Ces nouvelles
furent apportes  l'empereur  Ais-la-Chapelle qui moult en fu li
durement.

      Note 861: _Esm._ Estim.


XII.

ANNEES: 820/822.

_Coment son frre Pepin ostoia sur les Gascons, et coment le duc Bourna
sivit Leudevit par l'empire. Coment les Normans vindrent en Acquitaine, et
coment l'empereur pardona son mautalent  tous ceulx qui tra l'avoient, et
puis coment il mit la pais entre ceulx qui se descordoient._


Entre ces choses et en celle anne meisme, avint en Acquitaine que les
Gascons, qui par nature sont discordables et de legier esmouvement, se
rebellrent contre l'empereur; mais il envoia Pepin, son fils, qui en pou
de temps les chastia, si que nul ne fu si hardi qui s'osast troubler contre
l'empereur.

Aprs ces choses, se partit de sa gent et s'en alla  petite compaignie
chacier en la forest d'Ardenne. Et quant le temps d'iver fu repair, il se
retrait vers Ais-la-Chapelle. L repairrent  court le peuple et les
barons si comme ils souloient.

[862]A court vint le duc Bourna, et se complaignit  l'empereur des griefs
et des dommages que Leudevit luy faisoit. Et l'empereur luy livra aide et
gent par quoi il peust celluy grever et sa terre mettre en destruction. En
trois parties se devisrent. Et quant ce vint vers le printemps, ils
entrrent en la terre Leudevit et la dgastrent presque toute; mais
Leudevit n'en vint onques  eulx  parlement n  bataille, ains se tint
tousjours en un chastel qui moult estoit fort et haut.

      Note 862: _Vita Ludovici Pii.--XXXIII_.

Quant Bourna et la gent  l'empereur s'en furent repairs, ceulx de la cit
de Charente[863] et mains autres qui avoient est de la partie Leudevit, se
rendirent au duc Baudri qui de par l'empereur estoit duc d'Acquile.

      Note 863: _Ceulx de la cit de Charente._ Le latin porte:
      Carniolensos et quidam Carentanorum. Aujourd'hui les peuples de la
      Carniole et de la Carinthie.

Une chose advint l en ce point, que Sanilla appella de trason Bera, le
comte de Barcinone. A cheval se combatirent selon leur coustume et selon
leur loy[864], car l'un et l'autre estoient Gotiens; mais  la parfin fu
vaincu Bera et deust avoir perdu le chief selon les lois: si trouva-il si
trs-grant dbonnairet en l'empereur, qu'il n'en porta autre paine fors
qu'il fu envoie en essil  Rouen,  la volent et au rappel l'empereur.

      Note 864: Ni les lois crites des Goths, ni la loi romaine qui toit
      celle de plus grand nombre des Aquitains, n'admettoient les combats
      judiciaires; mais l'usage de ces combats prvaloit, surtout chez les
      Goths. L'astronome limousin confond donc ici cet usage, qui avoit
      plus de force que la loi, avec la loi mme.

Entre ces choses vindrent nouvelles  l'empereur,  court, de treize nefs
et de plusieurs galios plains de robeurs qui s'estoient parties de
Normandie[865] et s'adroient vers France, pour le pas gaster. Lors fu
command que tous les pors de Flandres et de Neustrie (qui ores est nomme
Normandie) feussent bien gards et deffendus; par espcial l'entre de
Seine l o elle chiet en mer: lors furent bien deffendus. A donc Normans
s'espendirent par la mer et vindrent en Acquitaine. Les pors trouvrent
sans dfense. Pour ce, entrrent lgiremnt en la terre, et quant ils
orent gast le pas[866], ils retournrent en leurs contres.

      Note 865: _De Normandie._ A Northemann sedibus mare conscendisse.

      Note 866: Le latin dit: El vastato vico cujus vocabulum Buin. Les
      annales d'Eginhard nomment le mme lieu _Bundium_, et les annales de
      Saint-Bertin _Burnad_. Hadrien Valois pense que cette dernire leon
      est la meilleure, et qu'il faut reconnotre ici _Born_, ou _Saint-Pol
      de Born_, en Languedoc.

[867]En ceste saison yverna l'empereur  Ais-la-Chapelle, et l fist
parlement au mois de febvrier. De l furent envoies trois lgions pour
gasler la terre Leudevit, le prince de Pannonie. Les aliances qui avoient
est fermes  Abulas, un roi de Sarrasins, furent rompues, pour ce
qu'elles ne sembloient pas loyaulx n profitables, et fu bataille mande et
crie contre les Sarrasins.

      Note 867: _Vita Ludovici Pii.--XXXIV_.

Quant ce vint vers les kalendes de may, l'empereur assembla parlement vers
la cit de Noion[868]. L fist rciter tout de nouvel, devant les barons,
tels partis[869] comme il avoit fais  ses fils, et les fist confirmer par
les seaulx de tous les princes qui furent prsens. A ce concile vindrent
les messages l'apostole Pascase, lesquels avoient  nom Lon, le donneur de
noms, et Pierre, vesque de Cencelles; si comme il dut les honnoura, et
puis les o et les conga. De Noion se partit, et s'en ala pour yverner 
Ais-la-Chapelle. Mais ainois qu'il venist l, il s'en ala par Remiremont
et par les plains et forests de Vosges; si fu j pass tout l'est et la
moiti de septembre ayant qu'il venist  Ais.

      Note 868: _Noyon._ Noviomagus. C'est plutt _Nimgue_, dont le nom
      latin est le mme.

      Note 869: _Partis._ Partages.

En ce temps mourut cil Bourna dont l'istoire a l devant parl. En son lieu
mist l'empereur Landas[870]. En ce point vint  court un messagier qui
apporta nouvelles de la mort Lon, l'empereur de Constantinoble, et du
couronnement Michiel. Au mois d'octobre qui aprs fu, tint l'empereur
parlement  Thodone[871]. L meisme fist espouser  Lothaire, son ainsn
fils, Hermengart la fille le conte Huon. A celles espousailles furent
prsens les messages l'apostole, Thodoire et Floriens. De par l'apostole
prsentrent dons de diverses manires; et combien que l'empereur feust
tousjours de merveilleuse dbonnairet et piteux et misricors vers toutes
gens, si le montra-il plus encore  ce parlement; car il rappella d'essil
ceulx qui estoient traiteurs et qui estoient convaincus de trason et de
conspiracion encontre luy. Et ne leur donna pas tant seulement la vie et
les membres qu'ils devoient perdre par jugement selon les lois, ains leur
rendit entirement leurs terres et leurs possessions. Aalard, abb de
Saint-Pierre de Corbie, qui estoit ainsi comme en essil au moustier
Saint-Philebert, rappella en son glyse et en son office. Et Bernard, un
sien frre, qui ainsi restoit au moustier Saint-Benoist, rappela et envoia
en son propre lieu. Ces choses ainsi faites, il envoia son fils Lothaire
pour yverner en Dalmacie, et il retourna  Ais-la-Chapelle.

      Note 870: _Landus._ Nepotem suum, nomine Ladasdeum.

      Note 871: _Theodone._ Thionville.

[872]En l'an qui aprs fu, assembla parlement en un lieu qui a nom Atigni.
A ceste assemble furent vesques et abbs et autres ministres de sainte
glise; et si y furent aussi les barons du royaume. L se rconcilia et
apaisa  tous ceulx qu'il avoit fait tondre en religion, contre leur
volent, et  tous ceulx qu'il cuidoit avoir de riens grvs, combien
qu'ils l'eussent desservi, et confessa et dist devant tous qu'il s'estoit
envers eulx meffait et en print pnitence de sa volent, ainsi comme
l'empereur Thodoire avoit fait jadis, comme s il eut ce fait sans raison
et sans jugement. Et se repentit et prit pnitence de ce qu'il avoit fait 
Bernart son nepveu, qui par droit jugement avoit est puni. Selon son
meffait s'amanda de quanqu'il se put pourpenser qu'il se fust meffait en
telles choses: et mettoit grant cure  apaisier  nostre Seigneur, pour les
choses qu'il tenoit  pchi, et par aumosnes et par les oroisons de sainte
Eglyse, ainsi comme s'il eust fait par dloyaut et par cruaut ce que il
avoit fait par droit jugement.

      Note 872: _Vita Ludovici Pii.--XXXV_.

En ce temps envoia gens qui murent de Lombardie contre Leudevit, le prince
de Pannonie. Et quant cil sceut ce, il ne les osa attendre, ains guerpit sa
terre et s'en fouit  garant  un prince de Dalmacie. Cil le receut en sa
cit, mais il luy en rendit mauvais guerredon; car il meisme l'occist puis
en trason, et se mist en possession de la seigneurie de la ville. Aux gens
l'empereur ne fist oncques bataille n parlement, mais il leur manda par
messages que moult s'estoit mesfait vers l'empereur et que volentiers
vendroit  luy  merci.

En ce temps vindrent nouvelles  la court et fu compt  l'empereur que sa
gent qui gardoient les marches d'Espaigne avoient pass le fleuve de
Sichore[873] et estoient entrs bien avant en la terre; tout avoient ars et
destruit devant eulx, et estoient retourns  grant gains sans dommages; et
ceulx aussi qui gardoient les marches de Bretaigne estoient aussi passs
oultre, et avoient tout gast par feu et par occision; et tout ce estoit
meu par un Breton qui avoit nom Guiomart, lequel se commenoit  rebeller
et enforcier contre eulx. Aprs le parlement, envoia l'empereur son fils
Lothaire au royaume de Lombardie; un moine, qui Wale avoit nom, luy bailla
pour le garder, si luy appartenoit de lignage, et avec luy Gront son
chambellan: et lui commanda qu'il ouvrast par leur conseil et redresast
les prives choses et les communes du royaume. Pepin son fils envoia aussi
au royaume d'Acquitaine, pour le royaume garder et gouverner. Mais avant,
le fist espouser la fille le conte Thodebert[874].

      Note 873: _Sichore._ La Segre.

      Note 874: _Theodebert._ Il toit comte de Madrie, contre de la
      Neustrie, situe entre Evreux et Rouen. Thodebert fut pre du comte
      Odon d'Orlans, et de Robert duquel descendit _Robert-le-Fort_.

Aprs ces choses ainsi faites, quant ce vint le mois de septembre, il ala
chacier et soi dporter en deduis de bois, selon la coustume de France; et
puis passa le Rin, pour yverner, en un lieu qui en Thiois est nomm
Franquoforch[875]. L fist assembler parlement de toutes les nacions qui
del le Rin obissoient au royaume de France; avec les princes du pas
ordena en ce parlement de toutes les choses qui appartenoient au proufit de
la terre. En ce parlement ot et conga deux paires de messages des Normans
et des Avares qui ores sont appells Hongres, si comme aucuns veullent
dire. Dons et prsens apportoient, et requroient renouvellement de pais et
d'aliance. En ceste ville demoura l'empereur tout l'yver, et fist
rappareiller et refaire de nouvel oeuvre aucuns nouveaux difices qui pour
le temps d'yver lui estoient proufitables.

      Note 875: _Franquoforch._ Francfort.--_Thiois_. Allemand.

[876]Quand ce vint au nouvel temps, droit au mois de may, fist-il assembler
un parlement, avant qu'il se partist, des Franois Austrasiens et des
Saisnes et autres nacions qui  ces parties marchissoient. A ce parlement
vint  fin la guerre de deux frres, qui entre eulx estoit pour un royaume.
Mileguast et Celeadrages estoient nomms, gentilshommes estoient et eurent
est fils au roy Luibi, qui eust est occis en une bataille contre les
Abrodites. Si estoit pour ce le contens, que le peuple s'acordoit 
Celeadrages le plus jeune, et non mie  Mileguast l'ainsn, pour ce qu'il
estoit, si comme l'en disoit, plus lasche et plus paresseux que mestier ne
seroit au royaume gouverner. Et ceste discorde mut devant l'empereur. Et
quant la volent du peuple fu cognue et sceue, le royaume fu donn au
mineur de ces frres. L'empereur les honnoura moult et leur donna grans
dons, jurer les fist qu'ils seroient amis et loyaux l'un vers l'autre et
vers luy-mesme; si se dpartirent atant.

      Note 876: _Vita Ludovici Pii_.--_XXXVI_.


XIII.

ANNEE: 823.

_Coment l'apostole Paschases corona  l'empire Lothaire: coment Dreues, le
frre l'empereur, fu vesque de Mez; de la souspeon de l'empereur et de
l'apostole. Coment il s'escusa par messages. Des signes qui avindrent, et
coment Charles le chauf fu n, et de moult d'autres choses._


Entre ces choses, Lothaire, un des fils l'empereur,  qui l'empereur eust
command le royaume de Lombardie pour gouverner, par le conseil de ceulx
qui il eut avec luy envois, si comme l dessus est dit, proposa 
retourner  son pre; mais entre ces choses, Paschases lui envoia ses
messages, et si luy mandoit en priant qu'il alast  Rome et qu'il y fust 
la Rsurrection nostre Seigneur. Cil obit  son commandement, et
l'apostole le receut moult honnourablement le jour de Pasques en l'glyse
Saint-Pre; la couronne impriale lui mist sur le chief et fu appel
empereur-auguste, puis prist congi de retourner en France. En la cit de
Pavie demoura un pou de temps, pour ordonner d'aucunes besoignes. Aprs
s'en partit, et vint au pre, et luy compta les choses si comme elles
estoient avenues: lesquelles estoient parfaites, et lesquelles estoient
commences et demoures sans perfection. Et pour ce que l'empereur voulloit
que le royaume fust loyaument et entirement gouvern, il envoia Maringue
et Aalart, le conte du palais, pour les besoingnes ordener et mettre  fin.

En ce temps trespassa Gondulphe, vesque de Mez. Un frre avoit l'empereur,
qui Dreues avoit nom; clerc estoit et chanoine de l'glyse, et vaillant
homme, et menoit belle vie et honneste; tout le peuple et le clergi le
requistrent d'un cuer et d'une volent aussi comme s ce feust lection
faite par le Saint-Esprit. Si fu moult merveilleuse; car aussi comme
l'empereur et les barons s'i accordrent, aussi le peuple et tout le
clergi; n'oncques n'en fu un seul trouv par qui il feust contredit. Moult
en fu li l'empereur, et moult volentiers leur octroia leur requeste.

En ce point fu compt  l'empereur que Leudevit le tyran estoit mort, et
qu'il avoit est occis en trason. A tant se dparti le parlement, et un
autre fu cri  Compigne au mois de septembre.[877] En ce temps meisme
vindrent nouvelles  court, que Thodore, secrtaire de l'glyse de Rome,
et Lon, donneur de noms,[878] estoient occis. Si leur avoit-on
premirement les yeux sachis[879], et aprs coupp les chiefs au Latran,
en la maison l'apostole. Si disoit-on que ce avoit est fait par envie pour
ce qu'ils estoient loyaux amis Lothaire, le fils l'empereur. En ce fait
estoit l'apostole moult diffam, car on lui mettoit sus que ce avoit est
fait par son assentiment. De ce fu l'empereur moult esmeu vers luy, et pour
savoir s c'estoit voire ou non, y envoia-il Adelinge, abb de Saint-Vast,
et le conte Onfroy; mais avant qu'ils dpartissent de court, sourvindrent
les messages l'apostole Pascase, Jehan, vesque de Blance-Selve, et
Benoist, arcediacre de l'glyse de Rome: si les eut envois  l'empereur,
pour soy excuser du devant dit cas dont il estoit souspeonn; leur
excusation fu oe; congi prindrent, et puis s'en retournrent  telle
response comme l'empereur leur donna. Mais pour ce ne demoura pas qu'il n'y
envoiast les devant dis messagiers, pour enquerre la vrit.

      Note 877: _Vita Ludovici Pii.--XXXVII_.

      Note 878: _Donneur de noms._ Nomenclator. Ce titre appartenoit 
      l'officier charg de proclamer le nom de ceux qui avoient l'honneur
      de dner avec le pape ou l'empereur.

      Note 879: _Sachis._ Arrachs.

Par son royaume chevaucha l'empereur en visitant le pas, et demoura en
chascun lieu tant comme mestier estoit. Droit  Compigne s'en ala pour
tenir le parlement qu'il avoit fait crier. L retournrent  luy les
messages qu'il avoit envois  Rome et luy comptrent comment l'apostole
Pascase estoit purgi de la mort de ceulx qui eurent est occis par son
serement, et par le serement de plusieurs vesques; mais il ne put livrer
ceulx qui estoient coupables du fait; et disoit bien que ceulx qui estoient
occis l'avoient bien desservi. Les messages  l'apostole qui avec eulx
estoient venus se prsentrent devant l'empereur; ces messages estoient
Jehan, vesque de Blance-Selve, Quirius, son diacre, et Lon, le maistre
des chevaliers. L'empereur ne voult pas plus faire de vengence de celle
occision, comme cil qui par nature estoit misricors; et si luy psoit-il
bien qu'il n'en povoit autre chose faire. Aux messages l'apostole donna
response, si s'en partirent  tant.

En ce temps apparurent plusieurs signes moult espouventables qui moult
espouventrent l'empereur. Le palais d'Ais-la-Chapelle croulla par
mouvement de terre, et grans sons et grans tumultes furent os par nuit.
Une pucelle jeuna doze mois, sans boire et sans mangier; foudres et
tempestes chirent souvent, pestilences d'hommes et de bestes coururent en
plusieurs lieux. Pour ce commanda l'empereur que chascun s'esforast de
donner aumosnes, et jeunast et depriast  Nostre-Seigneur qu'il gardast son
peuple, et que ses prestres chantassent messes et en fissent prires au
Crateur de toutes choses; car il luy sembloit que ces signes qui
advenoient, snfioient mortalit et dchement de peuple.

En celle anne, au mois de juin, eut la royne Judith un fils. Si voult la
royne et l'empereur qu'il eut nom Charlon. En ce temps envoia l'empereur
deux chevetains, Eble et Asinaire, oultre les mons de Montgieu[880],  tout
grant gent. Jusqu' la cit de Pampelune passrent; bien firent ce pourquoi
ils y furent envois; mais l'istoire n'en dit plus. Au repairer furent
entrepris entre les montaignes par ceulx du pas, qui par nature sont
desloyaulx et traiteurs. Toutes leurs gens perdirent et eux-meismes furent
pris. Le conte Eble envoirent  Cordes en Espaigne au roy des Sarrasins.
Mais le conte Asinaire dportrent[881], pour ce qu'il estoit de leur
lignage.

      Note 880: _Montgieu._ Trans Pyrini montis altitudinem.

      Note 881: _Dportrent._ Il falloit traduire: _Espargnirent_.
      Pepercerunt.

[882]Puis que Lothaire fu venu  Rome, si comme nous l'avons dit,
l'apostole Eugne le receut moult honnorablement. Ainsi comme ils parloient
une heure des choses qui estoient advenues, Lothaire luy demanda pourquoi
ceulx qui estoient amis vers l'empereur et  ceulx de France avoient est
occis, et ceulx qui pas n'avoient est occis estoient gabs et despits des
Romains, et pourquoi si grans querelles et tantes estoient entre luy et les
Romains; au derrenier fu sceu et fu trouv que ceulx du peuple avoient
perdu plusieurs difices, hritages et possessions par l'ignorance et
ngligence de l'apostole et par la convoitise et la rapine des juges. Mais
Lothaire fist rendre au peuple possessions et hritages et tout quanqu'il
leur avoit tollu sans raison. Moult en fu le peuple li, et moult lui
sceurent bon gr de ceste chose. Aprs ce, si fu establi, selon l'ancienne
coustume, que ceulx qui de Rome seroient juges, convendroit qu'ils
feussent du palais et du cost l'empereur et tels que ils fissent loyaux
jugemens aussi aux pauvres comme aux riches.

      Note 882: _Vita Ludovici Pii.--XXXVIII_.

Aprs ces choses ainsi ordenes, repaira Lothaire en France. A son pre
conta toutes ses besoignes, qui moult fu li de ce que mauvaisti et
tricherie estoit abatue, et loyaut et justice soustenue.


XIV.

ANNEES: 824/825.

_De divers messages qui vindrent  court, et des messages au roy de
Boulgrie, qui requeroient abonnement des deux royaumes; et coment Heriols,
un prince des Normans, fu baptisi, et d'autres incidences._


[883]Au mois de mai qui aprs fu, tint l'empereur parlement 
Ais-la-Chapelle. L vindrent les messages des Boulgres qui longuement
avoient dmen bataille[884] en Bavire, par le commandement l'empereur. Si
estoit telle leur entencion qu'aprs la confirmation de paix et l'aliance,
que l'on traitast de bonner[885] les marches entre les Boulgres et les
Alemans et les Franois-Austrasiens. A ce parlement furent aussi les
messages des Bretons; si y estoient les plus grans de leurs gens. Moult
s'umilirent et promistrent subjection et obdience. Entre les autres
estoit Guiomart, qui tous les autres surmontoit de pouvoir et de noblesse;
si fut cil dont l'istoire a parl, qui par son orgueil esmut l'empereur 
ce qu'il entrast en Bretaigne. Sa terre luy gasta, puis vint  merci. Et
l'empereur luy pardonna tout,  luy et  tous ceulx de sa partie et plus;
il luy donna dons et le laissa aller en sa terre tout dlivre. Mais cil qui
estoit mauvais eut tost oubli les bnfices que l'empereur luy eut fais.
Car tantost comme il fu retourn en son pas, il courut sus  ses voisins
et meismement  ceulx qui obissoient loyaument  l'empereur. Toutes voies
fu la fin telle au derrenier que les hommes le conte Lambert l'occistrent
en sa maison meisme.

      Note 883: _Vita Ludovici Pii.--XXXIX_.

      Note 884: _Avoient demen bataille._ Le latin ne dit pas prcisment
      cela. Legatio... qu diu in Bajoaria, secondam prceptum ejus
      substiterat.

      Note 885: _Bonner._ Borner. _Abonnement_, imposition de bornes,
      dmarcation.

Quant tous ces messages se furent partis et le parlement fu fini,
l'empereur s'en alla chacier en la forest de Vouge; jusques au mois d'aoust
demoura en ce dduit. Aprs retourna  Ais-la-Chapelle pour tenir le
parlement qu'il eut fait devant crier. L fu la paix conferme que les
Normans requeroient.

Aprs ce parlement envoia Loys, le meindre de ses fils, en Bavire. Et il
repaira  Noion[886], luy et Lothaire son autre fils. Tout le mois de
septembre se dduisit en chasce de bois; vers le commencement d'yver s'en
alla  Ais-la-Chapelle. Assez tost aprs, fist assembler parlement. L
vindrent de rechief les messages le roy de Boulgrie, qui moult portoit
grief ce que l'empereur luy avoit mand, et de ce qu'il n'avoit pas impetr
vers l'empereur ce qu'il requeroit. Pour ce avoit arrire envois ses
messages et luy mandoit par grand prsumpcion, si comme il estoit contenu
en sa lettre, que certaines bonnes feussent mises entre les deux royaumes,
ou qu'il gardast ses marches au mieulx qu'il pourroit. De ce fu toute la
court esmeue et disoient tous que le roy qui ce mandoit avoit bien desservi
de perdre terre. Et pour ce que l'empereur voulloit estre certain de ce
roy, s'il avoit ceste chose mande ou non, commanda que les messages
feussent retenus jusques  ce que l'on eust l envoi; et pour ceste chose
y fu envoi Bertrique, le conte du palais, qui raporta que ce n'estoit pas
voire. Et l'empereur dlivra les messages quant il en fu certen.

      Note 886: _A Noyon_, ou plutt: _ Nimgue_.

[887]En celle anne vint Pepin  son pre qui yvernoit  Ais-la-Chapelle.
Assez tost luy commanda le pre qu'il s'en retournast et qu'il feust tout
appareill, s'il avenoit par aventure qu'aucun besoing sourdist par devers
Espaigne. Quant ce vint vers les kalendes de juillet, l'empereur repaira
vers Hengelihem; car il avoit command que les barons et le peuple feussent
l assembls  parlement. A celle assemble establit moult de choses qui
estoient profitables  l'estat de sainte Eglise; l receut et conjot les
messages l'apostole et les messages l'abb de Mont-Olivet[888]. A ce
parlement furent prsens deux princes de deux manires de gens; Cadrague,
un duc des Abrodiciens, et Tonglones, un duc des Sorabiens. Devant
l'empreur furent accuss d'aucuns cas. Et pour ce que la preuve estoit
assez clre, l'empereur les punit et chastoia et puis les renvoia en leur
pas. L meisme, vint  court Heriols, un prince des Normans, et luy et sa
femme et ses enfans et grans compaignies de Danois. Baptizi fu et sa femme
et ses enfans et toute sa compaignie. Moult luy fist grant honneur
l'empereur et luy donna grans dons. Et pour ce qu'il doubtoit que l'on ne
le chaast hors de son pas, pour ce qu'il estoit crestien, ou que l'on lui
fist aucun grief, lui donna-il une contre de Frise, qui a nom
Riustre[889], afin qu'il pust l venir  garant, s mestier en estoit.

      Note 887: _Vita Ludovici Pii.--XL_.

      Note 888: _L'abb de Mont-Olivet._ Legationes tm  sanct sede
      roman qumque  monte Oliveti per Dominicum abbatum perlatas
      suscepit, audivit atque absolvit.

      Note 889: _Riustre._ Quemdam comitatum in Frisi, cujus vocabulum
      est _Riustri_.

En ce temps estoient gardes et deffendeurs de toute Pannonie Baudin et
Giron[890]. Ce Baudin vint lors  court et amena  l'empereur un prestre
qui Georges[891] avoit nom. Preudomme estoit et de honneste vie, et disoit
qu'il savoit faire orgues  la manire de Grce. Moult en fu l'empereur
lie, si rendit graces  Nostre-Seigneur de ce qu'il avoit trouv maistre de
tel art qui onques n'avoit est en us au royaume de France. A Radulphe le
trsorier[892], commanda qu'il luy administrat despens et tout quanques
mestier lui seroit  celle besoigne.

      Note 890: _Baudin et Giron._ Baldricus et Geraldus.

      Note 891: _Georges._ Les ditions du texte latin portent: _Gregoire_.

      Note 892: _Radulphe le trsorier._ Tanculfo sacrorum scriniorum
      prlato.


XV.

ANNEES: 826/828.

_Coment Azon, un roy sarrasin, degasta la terre l'empereur par devers
Espagne. Et coment l'empereur y envoia secours, mais il vint trop tart. Et
de la mort l'apostole Eugne, et de la paresce des princes qui la terre
dussent garder; et coment il envoia Pepin son fils pour garder les marches
d'Espaigne, et moult d'autres choses._


En mi le mois d'octobre fist le roy parlement de la gent d'Allemagne,
oultre le Rin, en un lieu qui a nom Salz. L vindrent nouvelles  court que
Azon, qui du palais s'en estoit fouy, fu receu en une cit qui a nom
Auxonne, puis prist une autre ville et la destruist et craventa. A ceulx
qui la deffendoient fist moult de maux; en tous les chastiaux qu'il prenoit
si mettoit garnison. Si envoia un sien frre  Abdirame un roy des
Sarrasins, pour secours querre; et il luy envoia grant plent de sa gent.
De ceste nouvelle fu l'empereur moult esmeu et entalent de ceste honte
vengier; mais toutes-voies n'en voult-il rien faire de soy, ains attendit
le conseil de sa gent.

_Incidence._ Hildoins, l'abb de Saint-Denis en France, envoia lors de ses
moines  Rome,  l'apostole Estienne[893], et lui requist le corps saint
Sbastien le martir. Et l'apostole qui vit sa dvocion luy octroia sa
requeste, et luy envoia par ses messages le corps saint Sbastien en un
crin portant. Cil le receut dvotement et le porta  Soissons, et le mist
moult honnorablement de ls le corps monseigneur saint Mard de Soissons. L
fist nostre Seigneur tant de si beaux miracles, en l'avnement et en la
prsence du corps saint, que  paines pourroit-on en compter le nombre.

      Note 893: _Estienne._ Il falloit: _Eugne_.

[894]Cil Azon dont nous avons parl s'efforoit en toutes les manires
qu'il povoit de gaster la terre  l'empereur; tant avoit aide de Mores et
de Sarrasins, qu'il convint qu'aucuns qui jusques alors avoient tenu leurs
terres et leurs chastiaulx de l'empire, s'enfouissent et guerpissent le
pas; et plusieurs se tournrent  force contre leur seigneur, et
s'alirent  luy. D'iceulx furent les uns Guillemot, le fils Bre, et
plusieurs autres. Pour sa terre doncques deffendre et  sa gent donner
esprance, ordenna l'empereur de ceste besoingne: Elissacar et le conte
Hildebran envoia devant et leur commanda qu'ils prissent en leur aide les
Gothiens et les Espaignos, et meismement Berard[895] le conte de
Barcinonne, qui son pas vertueusement deffendoit. Et quant Azon sceut ce,
il requist de rechief secours des Sarrasins et fist tant qu'il eut en son
aide un roy sarrasin, qui Armaran avoit nom[896]. Jusques  Sarragoce
dvastrent tout le pas et puis jusques  Barcinonne. Aprs les premiers
que le roy eut l envois y envoia-il Pepin son fils, le roy d'Acquitaine,
et deux contes de son palais, Hue et Mainfroy. Mais ils demourrent tant et
chevauchrent si lentement, que ceulx eurent gast Barcinonne et la contre
de Gironde[897], avant qu'ils venissent l.

      Note 894: _Vita Ludovici Pii.--XLI_.

      Note 895: _Berard_, ou Bernard, fils de Guillaume de Gellone.

      Note 896: Quem exercitum impetratum cum duce suo Amarvan....

      Note 897: _De Gironde._ C'est--dire _de Gironne_.

Un pou de temps avant que ce avinst, furent veus signes en l'air comme
batailles de chevaliers arms, resplandissans de feu, et aussi comme tains
et souills de sang humain.

A Compigne estoit le roy quant ce advint. L eut receu dons et prsens que
l'en luy faisoit en l'an une fois, aussi comme de coustume; et quant il
sceut ces nouvelles, il envoia encore gens de rechief pour celle marche
deffendre. En la forest de Compigne chaa et se dporta en tel dduit
jusques vers l'entre de l'yver. En cette anne, droit au mois d'aoust,
trespassa l'apostole Eugne. Aprs fu eslu Valentin, cardinal-diacre. Cil
ne vesquit puis plus longuement d'un mois.

Aprs luy, fu esleu Grgoire, prestre-cardinal du tiltre saint Marc; mais
la conscration de luy fu prolonge jusques  tant que l'empereur eust sceu
l'lection[898]. Mais il s'y acorda volontiers, quant il eut examin la
fourme de l'lection. Au mois de septembre que l'empereur estoit 
Compigne, vindrent  court les messages Michiel, l'empereur de
Constantinoble. Dons et prsens lui apportrent, honnorablement furent
receus, largement visits, de dons honnours et  la parfin conjos.
Hildoins, abb de Saint-Denis, qui estoit un des plus sages hommes de ce
temps, envoia lors  Rome, et impetra le corps de deux glorieux martirs,
saint Pre et saint Marcelin. En France les fist apporter  ses propres
despens, et les fist mettre en l'glyse Saint-Mard de Soissons[899], l
meisme o il eut fait apporter le corps saint Sbastien. Mains miracles y
demonstra depuis nostre Seigneur, par les mrites des corps sains.[900] Au
mois d'octobre, qui aprs vint, tint l'empepereur parlement 
Ais-la-Chapelle, et certainement sceut que la besoingne d'Espaigne o il
eut envoi sa gent contre Azon le desloyal eut mauvaisement et
pereceusement est faite, par la ngligence des chevetains de l'ost. Ceulx
pour qui le deffault fu ainsi avenu ne voult autrement punir; mais il les
osta de l'onneur o il les avoit mis. Baudri, le duc d'Acquile, osta de la
duchi, car il sceut certainement que les Boulgres avoient gast toute
celle rgion par son deffault et par sa paresce. La terre qu'il eut tenue
dpartit en quatre et la livra  garder  quatre contes. Mais il emploia
mauvaisement la grace qu'il fist  ceulx qui le corps et la vie avoient
meffais par droit. Car en guerredon de si grant bnfice comme de la vie
donner furent arms contre luy de toute cruault et de toute mauvaisti et
desloyaut, si comme l'istoire contera ci-aprs.

      Note 898: _Eust sceu l'lection._ Le latin dit: _Ad consultum_
      imperatoris.

      Note 899: Deux manuscrits du texte latin appellent cet abb
      _Heinardus_, et n'indiquent pas que les reliques aient t dposes 
      Soissons. In proprio territorio propriisque sumptibus recondidit.

      Note 900: _Vita Ludov. Pii. XLIII._--Le texte publi porte: _Mense
      februario._

En ce temps, vindrent d'oultre-mer Halitcaire, vesque de Cambrai, et
Auffroy, abb de Nonantule. Moult se lourent de Michel, l'empereur de
Constantinoble, qui moult honnourablement les avoit receus. Au temps d'est
tint parlement l'empereur  Hengilehem. L receut dons et prsens par les
messages de l'glyse de Rome, Quirius et Thophile; honnourablement les
recent et les conjot, et de l se dpartit aprs ce parlement, et s'en
alla  Thodone[901]. Grant renomme estoit lors que Sarrasins devoient
venir s marches d'Espaigne; pour ce, commanda  Lothaire qu'il se traisist
vers ces parties, et fist ost des Franois-Austrasiens. Ainsi le fist
comme il luy fu command; son ost conduisit jusques  Lyon sur Rosne. L
attendit un message qu'il eut avant envoie pour savoir la certainet des
Sarrasins. Tandis comme il demouroit l, Pepin, son frre, vint  luy
parler; tandis, vint le message de devers Espaigne, et rapporta
certainement que les Sarrasins et les Mores, j bien avant estoient venus 
grans osts: mais ils s'estoient retrais arrire n  celle fois ne boient
plus  faire. Quant les deux frres furent certains de ceste chose, ils se
dpartirent; si s'en alla Pepin on Acquitaine, et Lothaire s'en retourna au
pre.

      Note 901: _Theodone._ Thionville.

Entre ces choses, advint que les deux fils Godefroy de Dannemarche
chacrent hors du royaume Heriols. Devant ce, a voient ces deux frres
faites aliances  l'empereur. Et pour ce qu'il voulloit aider cellui
Hriols, il leur manda par aucuns contes de Sassoigne qu'ils le tenissent
en paix et le tenissent en autelle amour et en autelle compaignie, comme
ils estoient devant. Mais Hriols ne put pas tant attendre que la paix
feust du tout conferme; ains entra en leurs terres, les proies prist et
gasta, et ardit aucunes de leurs villes. Ceulx cuidrent certainement qu'il
eust ce fait par l'assentement et par la volont les gens l'empereur; pour
ce, passrent le fleuve d'Egidore[902], et vindrent soudainement sur eulx,
qui de tout ce ne se prenoient garde; en fuye les chacirent et ravirent
tout quanqu'ils trouvrent dedens leurs tentes, quant ils furent dedens
entrs. Mais quant ils eurent aprs la vrit sceue, et que Hriols n'avoit
pas ce fait par eulx[903], ils se doubtrent moult du courroux l'empereur
et qu'il n'en prist vengence. Pour ce, envoirent premirement  ceulx 
qui ils avoient meffait, et puis  l'empereur; et recongnurent bien qu'ils
avoient vers luy mespris, et que prs estoient de l'amender  son plaisir,
mais qu'ils eussent sa bonne volent comme devant. Et l'empereur qui
naturellement estoit dbonnaire et misericors, et meismement[904]  ceulx
qui vers luy s'umilioient, leur pardonna tout son mautalent.

      Note 902: _Egidore._ L'Eyder.

      Note 903: _Par eulx._ Par les gens de l'empereur.

      Note 904: _Meismement._ Surtout.

_Incidence._ En ce temps avint que le comte Boniface, qui estoit prvost et
garde de l'isle de Corse, de par l'empereur, monta sur mer entre luy et
Berard son frre, en une petite nef coursire[905] ainsi comme galie, et
gens assez bien appareills, pour la mer cherchier et pour encontrer, s
aventure fust, les galies et les robeurs qui en celle isle de Corse
faisoient souvent moult grant dommage. Mais ils n'en trouvrent nuls en
celle fois. En l'isle de Sardaigne arriva: de l, s'esmeut pour aler en
Aufrique, par le conduit de ceulx qui savoient la mer et la voie. Si arriva
au port dessous Carthage. Encontre luy vint grant multitude d'Aufricans,
qui par cinq assaus se combatirent  luy et  sa gent. Et par cinq fois
furent vaincus, et moult en y eut d'occis; et si en y eut d'aucuns, tout
feussent-ils desconfis, qui moult requeroient leurs ennemis asprement et
hardiment. Et le conte Boniface rassembla ses compagnons, si rentra en sa
nef, et retourna  tant en l'isle de Corse. Et les Aufricans auxquiels il
sembloit qu'oncques mais n'eussent trouv si fires gens, demourrent en
grant paour en leur terre.

      Note 905: _Nef._ Il falloit: _Flotte._ Conscens parv classe.

En celle anne fu apport  l'empereur une manire de bl d'une contre de
Gascongne, dont le grain estoit moindre que de fourment, et disoit l'on
qu'il estoit chu du ciel.

Tout cet yver demoura l'empereur  Ais-la-Chapelle. [906]Et quant ce vint
vers la fin du caresme, que la sollempnit de Pasques aprouchoit, si grant
croulle et si grant mouvement de terre fu que  poy que le palais et les
tours ne chirent. Aprs ce croulle, venta si durement que la force du vent
ne descouvrit pas tant seulement les petits difices, mais le palais d'Ais
et le moustier Nostre-Dame, qui estoit couvert de grant entaillement de
plomb.

      Note 906: _Vita Ludovici Pii.--XLIII_.

Aprs ce que l'empereur eut demour  Ais pour aucunes grans besoingnes, il
s'en partit vers les kalendes de juin, et s'en alla  Garmaise, pour tenir
parlement qui l devoit estre au mois d'aoust Mais ce parlement dut
demourer pour aucunes nouvelles qui vindrent  court. Car l'en disoit que
les Normans voulloient briser les convenances qu'ils avoient  l'empereur,
et s'appareilloient pour courre sur la terre qui est del le fleuve d'Albe.
Mais ces nouvelles que l'en comptoit ainsi n'estoient pas vraies. Tenu fu
le parlement et fu l ordenn des besoingnes au commun prouffit du pas.
Aprs ce parlement se partit de court Ppin, et s'en ala en Lombardie.


XVI.

ANNEES: 829/830.

_Coment l'empereur s'apperceut de la trason que les siens meismes luy
bastissoient; et coment ils esmeurent ses fils meismes contre luy, et
coment ils le cuidrent prendre, et puis coment l'empereur les fist mettre
en prison._


En ce parlement s'apperceut premirement l'empereur de la trason de ceulx
 qui il avoit les corps et la vie pardonn. Et sceut certainement la
trason et la conspiration que ils bastissoient. Comme traiteurs s'en
aloient cherchant et fuironnant  chascun[907], pour esmouvoir les cuers de
ses barons contre luy. Pour ce, se voult garnir aussi comme d'une tour et
d'une deffense, contre leur malice. Car il fist le conte Berart[908]
chambrier et conte du palais, qui devant ce gardoit les marches par devers
Espaigne. Mais ceste chose esmut plus le mal et le venin de leurs cuers que
devant, et en furent plus esmeus vers luy. Et pour ce ne se
descouvrirent-ils pas  cette fois; car ils virent bien qu'ils ne
pourroient accomplir leur propos, ains attendirent qu'ils eussent temps et
lieu convenables.

      Note 907: _Fuironnant._ Furetant. Quasi per quosdam cuniculos
      sollicitare.

      Note 908: _Berart_, ou _Bernart_, duc de Septimanie.

Aprs ces choses s'en ala l'empereur oultre le Rin,  une ville qui est
nomme Franquefort; en chaces de bois se dporta une pice de temps. Et
quant ce vint vers la Saint-Martin, si repaira pour yverner 
Ais-la-Chapelle. Tant demoura que la Nativit fu passe. [909]Vers le temps
de la quarantaine estoit j la saison passe, quant les traiteurs ne se
peurent plus tenir cls, qu'ils ne descouvrissent le mal qu'ils avoient en
pense contre si doulx et si dbonnaire seigneur. Premirement se
descouvrirent les plus grans et firent qu'ils s'alirent  eulx en trasoa;
les mendres dceureut aussi par parolles, par promesses, et firent tant et
sus et jus, qu'ils eurent grant nombre de compaignons.

      Note 909: _Vita Ludovici Pii.--XLIV_.

Et quant ils virent qu'ils eurent les plus grans de leur acort, si s'en
alrent  Pepin, l'un des fils de l'empereur;  luy se complaignirent de ce
que l'empereur les avoit estrangis et esloignis de luy, dont ils estoient
chus en despit, eulx et tous les autres; et Berart estoit tout sire du
palais, qui j estoit mont en trop grant orgueil. Et plus grant desloyaut
luy faisoient-ils entendant; car ils disoient qu'il honnissoit l'empereur
de sa femme, et qu'il estoit si atourn par sorcerie, qu'il ne s'en povoit
venger, n soi-meisme avertir de ceste chose. Si estoit grant honte 
l'empereur premirement, et puis  luy et  tous ses frres; et
appartenoit, ce disoient-ils,  bon fils et loyal de porter grief la honte
de son pre, et de luy remettre et restablir en dignit et en bonne
mmoire; et le bon fils qui ce feroit au pre ne desserviroit pas tant
seulement renomme et louange de vertu, mais accroissement d'honneur
terrienne. Par telles parolles et par autres semblables dceurent le jeune
homme et l'esmeurent si contre son  pre, qu'il les crut des grans
desloyaults qu'ils luy faisoient entendant. Avec eulx mut  grant gens et
vint jusques  Orlans. Au duc qui de par l'empereur y estoit, ostrent la
duchi et y mistrent un autre qui avoit nom Mainfroy. Puis se mistrent  la
voie et s'en vindrent jusques  Verberie. L'empereur qui certainement
savoit qu'ils avoient faite conspiration contre luy, contre Judith sa femme
et contre Berart, pour ce appela-il Berart, et lui dist qu'il s'en fuist;
que les traiteurs ne le trouvassent entour lui. A Judith l'emperis
commanda qu'elle demourast  Laon, et qu'elle se tinst en l'glyse
Nostre-Dame. Aprs ce, il s'en vint  Compigne. Les traiteurs qui estoient
 Verberie sceurent j bien comment il eut ouvr; pour ce envoirent Gurin
et Lambert  Laon, et leur commandrent que s la royne faisoit nul
dangier, que ils la tirassent hors de l'glyse. Et quant elle les vit si
eut paour: ceulx firent ainsi comme on leur eut command.  Quant elle fu l
venue, ils luy firent souffrir assez de paines et de griefs; et, pour paour
de mort, la contraindront  ce qu'elle leur promist que s'elle povoit
parler  son seigneur, elle luy ammonnesteroit et prieroit qu'il mist jus
le baudr de chevalerie[910] et le signe d'empereur, et puis se feist
tondre en religion; et puis leur promist que elle-meisme metroit voile sur
son chief, et devendroit nonnain. Et de tant comme les traiteurs dsiroient
plus ceste chose, de tant croient-ils plus lgirement que ce peust
avenir. Pour parler de ceste besoigne, l'envoirent  Compigne en grant
compaignie de leurs gens. Et quant elle put parler  luy premirement, elle
luy pria qu'il souffrist qu'elle mist le voile de lin sur son chief, pour
eschiver la mort. De ce que les traiteurs requeroient pour luy, il
respondit qu'il en aroit conseil.

      Note 910: _Le baudr._ Le baudrier. Cette expression rpond au
      _cingulum militi_.

De si trs-grant haine haioient les traiteurs et sans raison le roy, qui
toujours avoit vescu si dbonnairement vers toutes gens; et leur pesoit
dont cil vivoit[911] par lequel bnfice eulx-meismes vivoient, qui par
leur meffait deussent mourir selon les lois. Aprs ce que la royne fu
retourne et elle eut compt la response  l'empereur, ils l'envoirent
maintenant en essil, en l'abbae de Sainte-Ragonde.

      Note 911: _Dont cil vivoit._ De penser que celui-l vivoit aux
      bienfaits duquel eux-mesmes devoient la vie, etc.

[912]Entour le mois de mai, Lothaire, l'un des fils l'empereur, vint de
Lombardie  Compigne, et alla droit o l'empereur estoit lors. Tantost
s'en alrent  luy les traiteurs, pour savoir s ils le pourroient
esmouvoir contre le pre et traire de leur parti; et tout luy pleust-il
bien[913], par adventure, ce que les traiteurs avoient fait, toutes voies
ne fist-il au pre n honte n villenie. A Heribert, frre Berart, firent
les traitres sachier[914] les yeux, dont l'empereur fu moult dolent. A un
autre, qui son cousin estoit, si avoit nom Ode, firent mettre jus le baudr
de chevalerie, et l'envoyrent en essil; pour ce, disoient-ils, qu'ils
estoient tous deux coupables du fait qu'ils mettoient sus  Berart et  la
royne.

      Note 912: _Vita Ludovici Pii.--XLV_.

      Note 913: _Et tout lui pleust-il bien._ Et quoiqu'il et sans doute
      pour agrable...

      Note 914: _Sachier._ Arracher.

En celle tribulation demoura l'empereur tout cet est; si n'avoit
d'empereur fors le nom. Et quant ce vint vers le mois de septembre, les
traiteurs tendoient  ce qu'ils peussent faire un parlement[915] en aucun
lieu de France. Mais l'empereur qui plus se fioit s Alemans que s
Franois, pour ce que les traiteurs les avoient aussi comme deceus, ne s'y
accordoit pas; ains travailloit  son pouvoir repostement, qu'il feust
assembl en aucun lieu d'Alemaigne. Toutes voies, fu-il fait ainsi comme il
le dsiroit, et fu le parlement cri  Maience[916]. Et pour ce qu'il se
doubtoit que la grant plent des traiteurs et de ceulx qui  eulx se
tenoient ne surmontast le petit nombre de ses amis, il fist commander que
chascun venist  ce parlement simplement, sans armes et sans grant
compaignie. Au conte Lambert manda que le pas et la contre fussent bien
gards; si envoia avec luy l'abb Hlisachar, pour faire droit et justice.

      Note 915: _Un parlement (conventum generalem.)._ La coutume de ce
      temps, dit Hincmar, _Epistolata de ordine Palatii_, toit de
      convoquer tous les ans deux assembles gnrales (_Placita_). La
      premire,  l'ouverture de l'anne, pour ordonner l'tat de toute
      l'administration; et la ncessit la plus rigoureuse pouvoit seule
      changer l'poque de cette premire assemble. L'autre runion avoit
      pour but de distribuer les rcompenses aux seigneurs et aux
      principaux officiers du conseil. On y prparoit aussi les matires
      sur lesquelles on auroit  statuer dans l'assemble de l'anne
      suivante, etc. C'est de cette seconde runion dont il s'agit dans
      notre texte.

      Note 916: Le texte latin porte _Neomago_, Nimgue.

A ce parlement vindrent de toutes pars, au terme qui fu mis. Efforciement
y vint aussi comme toute Alemaigne[917], pour aider  l'empereur, s
mestier en feust. Il se pourpensa comment il pourroit abaissier la force de
ses ennemis; pour ce reprist-il et blasma l'abb Hilduin, et luy demanda
pourquoi il estoit l venu, et ainsi garni comme contre ses ennemis, contre
le commandement qui avoit est fait. Pour ce qu'il ne put nier, il luy fu
command qu'il s'en yssit hors du palais, et qu'il s'en allast yverner en
son paveillon,  pou de ses gens, de ls une ville qui a nom
Patebrune[918]. Et  l'abb Walle de Corbie, refu aussi command qu'il s'en
allast en s'abbae, et vesquit en son cloistre selon sa ruille[919].

      Note 917: _Comme toute Alemaigne._ Pour ainsi dire toute l'Allemagne.

      Note 918: _Patebrune._ Paderborn.

      Note 919: _Ruille._ Rgle. On peut voir la fureur des partisans de
      Wala contre Berard ou Bernard, dans la vie de cet abb de Corbie,
      rdige par _Paschasius Radbertus_. (Historiens de France, tome VI,
      p. 279.)

Et quant les traiteurs et ceulx de leur partie virent ce, ils se
desperrent forment[920]. Oncques toute celle nuit ne finrent d'aller n
de venir et de comploter ensemble. A l'ostel Lothaire, le fils l'empereur,
s'assemblrent tous et luy donnrent en conseil qu'il convenoit par force
qu'on se combatist ou qu'on se dpartist du parlement, maugr l'empereur;
en tel conseil despendirent toute la nuit. Quant ce vint au matin,
l'empereur manda son fils Lothaire, qu'il ne creust pas le conseil de ses
ennemis, ains revenist  luy, comme le fils doit revenir au pre. Toutes
voies y alla contre la volont des traiteurs, qui moult en furent
courroucs. Et l'empereur ne le reprist pas laidement n asprement, ains le
chastoia doulcement et courtoisement, et entra avec luy au palais. Le
peuple qui dehors estoit, si se commena  merveiller et forsener contre
luy et contre sa gent. Et fu la forsenerie  ce monte qu'ils se feussent
entre occis aux espes et aux coustiaux, s ce ne feust le sens 
l'empereur qui entendit la noise. Car j estoient en tel point qu'il n'y
avoit que du frir, quant l'empereur et Lothaire se montrrent aux
fenestres du palais; puis qu'ils eurent veu l'empereur et Lothaire
ensemble, et il eut  eulx parl, la forsenerie du peuple fu apaisie. Tous
les principaux de la trason fist prendre l'empereur, et mettre en prison.
Aprs les fist mettre en jugement, et comme le droit et les lois donnassent
qu'ils deussent tous perdre les chiefs, sa misricorde et sa dbonnairet
fu si grant qu'il ne voult oncques que nul en receust mort. N oncques de
si grant fait n'en portrent paine oultre, fors que les lais[921] furent
tondus en lieux convenables, et les clers furent gards en moustiers de
religion.

     Note 920: _Desperrent forment._ Dsesprrent fortement.

     Note 921: _Les lais._ Les lacs.


XVII.

ANNEES: 831/832.

_Coment l'empereur envoia querre la royne Judith, et coment elle se purgea
du blasme que les traiteurs li mettoient sus; et coment Berart offri son
gage du blasme de la royne. Coment l'empereur chastoia Pepin, son fils, de
ses mauvaises meurs, et coment il fu mis en prison._


[922]Aprs ces choses que vous avez oes, repaira l'empereur 
Ais-la-Chapelle pour yverner. Son fils Lothaire tint ads[923] avec luy,
puis envoia querre la royne Judith que les traiteurs avoient envoie en
essil en Acquitaine, au moustier Sainte-Ragonde, et ses deux frres Conrat
et Rodulphe, qu'ils avoient fait tondre en abbae; mais oncques ne
voult-elle  luy habiter n porter honneur d'espouse, jusques  tant
qu'elle se feust purgie, selon les lois, du blasme que les traiteurs luy
avoient mis sus. De ce se purgea loyaulment si comme elle dut.

      Note 922: _Vita Ludov. Pii.--XLVI_.

      Note 923: _Ads._ Toujours; les Italiens disent dans un sens
      analogue: _Adesso_.

A la feste de la Purification qui aprs fu, donna l'empereur la vie  tous
ceulx qui estoint jugiez  mort. Ses trois fils qui avec luy estoient
renvoia en leurs contres; Lothaire en Italie, Pepin en Acquitaine et Loys
en Bavire; et il demoura  Ais toute la saison, jusques aprs la
Rsurrection. D'Ais se dpartit et alla en Ingeleham. L n'oublia pas sa
dbonnairet et sa misricorde, qui avec luy estoit cre et ne, ainsi
comme dit Job, et qu'il avoit apporte du ventre de sa mre. Car tous ceulx
qu'il avoit envois en essil pour leurs meffais, rappela et leur rendit
leurs hritages et leurs possessions. Et tous ceulx qu'il eut fait tondre
en abbaes, fist-il aussi rappeller, ceulx qui revenir s'en voulloient.
Aprs s'en alla vers Remiremont, par Vousge trespassa[924], et se dporta
l, une pice de temps, en pescheries et en chasces de bois. Son fils
Lothaire qui  luy estoit venu envoia en Italie. Vers le mois de septembre
tint parlement  Thodone[925];  celle assemble vindrent trois messages
de par les Sarrasins d'oultre-mer. De ces trois furent les deux Sarrasins
et le tiers Crestien. Paix et amour requeroient. Divers prsens aportoient
d'espices aromatiques et draps de soie. Ce qu'ils requistrent leur fu
octroi. Congi prisdrent et puis s'en retournrent.

      Note 924: In partes Rumerici montis, per Vosagum transiit. Par les
      Vosges.

      Note 925: _Theodone._ Thionville.

A ce parlement revint Berart, qui pour la paour des traiteurs s'en estoit
fouy en Espaigne. A l'empereur vint et luy dist qu'il estoit tout prest de
soi purgier et demoustrer, par son corps et par ses armes, selon la
coustume de France, qu'il n'avoit coulpe au cas que l'en lui avoit mis sus;
et s nul estoit qui de ce le vousist accuser, qu'il l'accusast; mais il ne
put estre trouv. Et pour ce que parolle et fume eut de ce est, il se
purgea par serement.

A son fils Pepin eut l'empereur command qu'il feust  ce parlement, mais
il ne vint  court jusques  tant que il feust failli: dont l'empereur fu
courrouci, et pour ce qu'il le volloit chastoier et reprendre de ceste
inobdience, et d'aucunes autres mauvaises meurs qui en luy estoient, luy
commanda-il qu'il demourast avec luy; jusques  la Nativit le tint. Mais
luy, qui pas n'y demouroit volentiers, s'en partit sans le sceu du pre et
s'en alla en Acquitaine: et l'empereur demoura tout cel yver 
Ais-la-Chapelle.

[926]Vers la nouvelle saison vindrent nouvelles  court et fu compt 
l'empereur qu'aucuns esmouvemens de guerre estaient sours en Bavire.
Tantost s'appareilla et vint jusques  Hausbourt, et assez tost aprs
estaint tout et appaisa tout le pas[927]. En France retourna et tint un
parlement en la cit d'Orlians. A son fils Pepin manda qu'il feust l 
l'encontr de luy, et cil y vint: toutes voies ce fu contre sa volent.
Lors s'apperceut l'empereur qu'il estoit desvoi de bien faire et corrompu
d'aucuns mauvais hommes, et meismenient par Berart, qui en Acquitaine
demouroit, et par qui conseil il ouvroit au temps de lors. Pour savoir de
ceste chose trespassa Loire l'empereur, et vint  Joquegny en son palais,
qui est en Limosin[928]. La cause de Berart fu enquise et dbatue. Accus
fu de desloyaut, mais l'accuseur se tira arrire, n ne voult aler avant
en la besoigne, jusques au gage de bataille. Toutes voies pour ce que l'en
avoit de luy souspecon et grant prsumpcion, fu-il ost de son estat et de
l'onneur o il estoit. Et l'empereur envoia Pepin  Trves en prison, pour
le chastier de ses mauvaises meurs. Quant il fu l men, ceulx qui garder
le devoient luy firent si grant lasche, ou appensement[929] ou par
ngligence, qu'il s'en eschapa par nuit. Par le pas s'en ala celle part o
il voult. Si ne retourna pas en Acquitaine, jusques  tant qu'il[930] s'en
fu parti.

      Note 926: _Vita Ludov. Pii.--XLVII._

      Note 927: _Estaint tout_, etc. Le latin dit plus simplement:
      Insurgentia sedavit. _Hausbourt._ Variantes: _Heresbourc_.

      Note 928: _Joquegny._ Ad Jocundiacum palatium venit, in territorio
      Lemovico situm. C'est aujourd'hui _Joac_ suivant Don Germain, IVme
      livre _De re dipptomatic_.

      Note 929: _Ou appensement_, ou avec mditation. Cette phrase rpond
       ces mots latins: Cm indulgentis haberetur.

      Note 930: _Qu'il._ Que l'empereur.

En ce point voult mettre l'empereur bonnes et devises[931] entre le royaume
Lothaire et le royaume Charlot, son mainsn fils; mais sa besoigne ne fu
pas parfaite pour aucuns empeschemens dont nous parlerons ci-aprs.

      Note 931: _Bonnes et devises._ Bornes et sparations.

En tour la feste Saint-Martin fist l'empereur querre Pepin son fils, et luy
manda qu'il venist  luy. Et cil se defuioit, et pas ne vouloit aler en
Acquitaine, jusques  tant que son pre s'en feust parti. Retourner s'en
vouloit en France l'empereur, mais l'yver commena si fort et si aspre
comme l'on n'avoit veu long-temps devant. Premirement commena par
plouages, et aprs fu la terre molle et destrempe. Et puis gela si
trs-fortement que nul n'estoit qui peust aler  cheval. D'Acquitaine se
partit, et vint  une ville qui a nom Reste[932]. Le flun de Loire
trespassa et s'en vint yverner en France. [933]Mais trop fu travaill et
luy et sa gent des griefs qu'ils souffrirent en celle voie.

      Note 932: _Reste._ Aujourd'hui _Rest_, sur la Loire,  peu de
      distance de Mont-Soreau.

      Note 933: _Mais trop fu travaill_, etc. Le latin porte: Quod et
      fecit, sed mins honest qum decuit. C'est--dire, _avec moins de
      dignit qu'il ne convenoit  son rang_.


XVIII.

ANNEE: 833.

_Coment tout le peuple se tourna devers ses fils, et de la dception
l'apostole. Coment ses fils le prindrent luy et sa femme et Charlot son
petit fils. Coment ils despartirent le royaume; de la complainte que il
fait de ses fils; puis coment il gaba le serjant qui le gardoit 
Saint-Maard de Soissons._


[934]L'ennemi contraire  tout bien et  toute paix ne cessoit, chascun
jour, de troubler la sainte pense de l'empereur par ses menistres, qui
firent entendant  ses fils qu'il les vouloit trahir et dshriter. Si ne
regardoient mie  ce qu'il estoit si dbonnaire et si humain  toutes gens,
neis[935]  ceulx qui avoient sa mort jure, comme luy-meisme savoit bien;
coment donc pouvoit ce estre qu'il feist cruault n trason vers ses
enfans? Mais pour ce que mauvaises parolles corrumpent bonnes meurs, et la
goute d'eaue qui chit continuellement cave la pierre dure, il advint aussi
que les menistres du diable pourchacirent tant qu'ils assemblrent tous
ses fils  tant comme ils purent avoir de gens, chascun endroit soy. Et
l'apostole Grgoire firent aussi venir par malice sous la couleur de piti,
ainsi comme pour mettre paix, s il peust, entre l'empereur et ses enfans.
Mais la vrit fu aprs apperceue. D'autre part vint l'empereur  Garmaise
 grant ost. L demoura grant pice pour luy conseiller et aviser qu'il
feroit. A la parfin, envoia  ses fils l'vesque Bernart[936] et autres
messages, et leur mandoit qu'ils venissent  luy comme fils devoient venir
 pre.

      Note 934: _Vita Ludov. Pii.--XLVIII._

      Note 935: _Neis._ Mme.

      Note 936: _Bernart_, vque de Worms, ou _Garmaise_.

A l'apostole manda que s'il voulloit faire ainsi comme ses devanciers
avoient fait, pourquoi il tardoit tant  venir  luy. Toutes voies
s'espandit partout renomme, et raconta ce qui estoit vrit des autres.
De l'apostole redisoit l'en qu'il n'estoit pour autre chose venu fors pour
escommunier l'empereur et les vesques, s'ils estoient contraires  ses
fils, et s'ils estoient de riens inobdiens  luy. Mais quant les prlas
orent ce, ils respondirent que j en ce cas ne luy obiroient. Et s il
venoit pour eulx escommenier, il s'en iroit luy-mesme escommeni. Car
l'autorite des anciens canons, ce disoient-ils, sentoit tout autrement.

Quant ce vint  la feste Saint-Jehan-Baptiste, l'empereur et ses fils
d'autre part vindrent en un lieu qui puis icelle heure fu tousjours nomm
Champ aux menteurs ou Champ plain de menonges, pour ce que ceulx qui 
l'empereur promettoient foi et loyaut luy mentirent en place[937]. Et pour
ceste raison en demoura tousjours depuis le nom. D'une part et d'autre
estoient j les eschielles ordonnes pour assembler. Si n'avoit mais que de
la bataille commencier, quant l'en dist  l'empereur que l'apostole venoit
 luy; et quant l'empereur le vit venir qui j estoit ordenn en sa
bataille, il le receut toutes voies, mais ce fu  mains de rvrence que ne
dut; et luy dit qu'il ne venoit pas  luy en la manire qu'il devoit, car
il avoit grant souspeon contre luy. Aux hesberges fu men. L parla 
l'empereur et luy affirma pour vrit qu'il n'estoit pour autre chose venu,
fors pour mettre paix et concorde entre luy et ses fils. Car il avoit o
dire, ce disoit-il, qu'il estoit esmeu contre eulx, et qu'il ne voulloit
or nulle prire. Ses causes et ses raisons l'empereur o et demoura avec
luy ne scay quans jours.

      Note 937: _Campus-Mentitus._ On croit que ce lieu est situ entre
      Basle et Argentires; en allemand: _Rotleube_.

Au dpartir, luy dist l'empereur que quant il seroit retourn qu'il
pourchassast la paix envers ses fils. En tant de temps comme l'apostole fu
avecques l'empereur, estoit j tout le peuple tourn encontre luy, et s'en
estoit al en l'ost de ses fils. Si avoient les uns attrais par dons, les
autres par prire, et les autres par menaces. N l'apostole ne retourna
puis  luy si comme il luy avoit command. Car ses amis ne souffrirent pas
qu'il retournast. Moult fu l'empereur afleboi quant ses ennemis luy eurent
ainsi sostraites les grans compagnies qu'il avoit amenes et le menu
peuple. Et quant ce vint  la Saint-Pierre et Saint-Pol, la menue gent
crioit contre l'empereur par flaterie, et d'autre part ses fils le
menaoient que ils courroient sur luy. Et le preudomme qui vit qu'il ne
pourroit durer contre leur force se doubla moult de la cruault du menu
peuple. Lors manda  ses fils qu'il ne feust pas livr s-mains des menues
gens: et ils luy remandrent qu'il issit de ses hesberges et venist contre
eulx et ils vendroient contre luy. Ainsi le convint faire. Encontre luy
revindrent d'autre part, et descendirent des chevaux quand ils
approuchirent de luy. Lors les admonnesta qu'ils gardassent vers luy ce
qu'ils luy avoient promis, et non mie taut seulement vers luy, mais vers sa
femme et vers son fils. Et ils luy respondirent qu'il feust asseur de ce et
que si feroient-ils. Lors les baisa, si les suivit jusques  leurs tentes.
Tout maintenant luy fu sa femme oste et mene en la tente Loys; et
Lothaire fit mener elle et Charlot son petit fils en sa heberge, et
commanda qu'ils feussent bien gards.

Les traiteurs prindrent les seremens du peuple et partirent l'empire en
trois parties aux trois frres. Loys prist la royne Judith et l'envoia de
rechief en essil, en Italie, en une ville qui a nom Tartone[938]. Le pape
Grgoire, qui prs estoit l, commena  plourer quant il vit que les
choses estoient ainsi menes, et s'en retourna  Rome.

      Note 938: _Tartone._ Tortonne.

A tant se dpartirent les deux frres. Loys s'en ala en Bavire et Pepin en
Acquitaine. Lothaire prist le pre et le fils et les fist mener loin de luy
privement,  chevaucheurs arms, qui moult bien les gardoient. A une ville
vint qui a nom Melangi[939]. L demoura un pou, pour ordonner d'aucunes
besoignes. Au peuple qui estoit avec luy donna congi et fist crier un
parlement  Compigne; par le pas de Vouge trepassa et par une abbae qui
a nom Maurmoustier, et s'en ala tout droit  Mez et de l  Verdun; puis
retourna en France. En la cit de Soissons s'en ala et laissa l son pre
en estroite prison en l'abbae Saint-Maard, et commanda qu'il feust
estroitement gard. Et Charlot son petit fils[940] fist aussi garder. Mais
toutes voies ne commanda-il pas qu'il feust tondu. De l se partit et s'en
ala en dduis de chaces et de gibiers, et y demoura jusques vers la fin de
septembre.

      Note 939: _Merlegium villam._ C'est l'ancien chteau de _Marlenheim_,
       quatre lieues de Strasbourg, vers les Vosges.

      Note 940: _Son petit fils._ Le jeune fils de l'empereur.



          (DES CHRONIQUES SAINT-GERMAIN-DES-PRS.)


_La complainte que l'empereur fait de ses fils, de leur cruaut et du
deffault de foi et de desloyaut de ses barons et de ses prlas; et parle
en telle manire en sa propre personne[941]._

      Note 941: Dom Bouquet dit ici en note: Cette complainte, _qui est
      une fable_, ne se trouve pas dans la vie latine de
      Louis-le-Dbonnaire. J'avoue que je ne vois rien de fabuleux dans
      cette complainte, dont l'original toit, suivant les plus grandes
      probabilits, conserv dans l'abbaye de Saint-Germain-des-Prs, quand
      les Chroniques franoises de Saint-Denis furent rdiges,
      c'est--dire vers la fin du XIIIeme sicle. Rien n'est
      invraisemblable dans la narration du malheureux empereur, et l'on ne
      voit pas bien comment on auroit invent un monument de ce genre deux
      ou trois sicles aprs les vnements auxquels il se rapportoit? On
      ne le retrouve plus aujourd'hui que dans la traduction du moine de
      Saint-Denis, voil pourquoi si peu de personnes en ont remarqu le
      caractre et discut la sincrit.


Je Loys, Csar et empereur Auguste de l'empire des Romains, par la grace
de Dieu. Comme je gouvernasse le monde qui est soubmis  l'empire de Rome,
et je fisse plus grant lasche[942] de justice pour misricorde que je ne
dusse vers aucuns de mes gens, ceulx meismes que j'avois ainsi laschis et
donne la vie qu'ils avoient meffaite par droit furent de si grant cruault
qu'ils ne s'esmeurent pas tant seulement contre moy, ains misrent mes
chiers enfans en telle forsenerie que eulx-meismes gettrent les mains 
moy et me misrent en prison et mon petit fils Charlot; et ma femme Judith
envoirent en essil. Tourment fu et grev par ceulx  qui je n'avoie fait
nul grief; mais toutes voies portoie-je ces maulx paciemment pour ce qu'il
me sembloit que la volont nostre Seigneur me pugnesist pour mes pchis,
en telle manire. En la cit de Soissons fu amen, en l'abbae et au
couvent Saint-Maard et Saint-Sbastien. Et pour ce qu'ils savoient bien que
je amoie bien le lieu, ils se conseillrent et cuidrent que je me
demisse, de ma volont, de mes armes et de mon sceptre par aventure, aprs
si grant tribulation et si grant desconfort.

      Note 942: _Lasche._ Relchement.

Et quant ils m'eurent lans mis en estroite prison, pour faire ce qu'ils
avoient devant pourparl, ils envoirent  moy aucuns de leurs menistres,
et me firent entendant que l'emperis Judith, ma femme, estoit vestue et
voile en une abbae de nonnains; et disoient qu'ils cuidoient encore
mieulx qu'elle feust morte. Et pour ce que ils savoient bien que j'amoie
moult Charlot, mon petit fils, sur toutes cratures, me disoient-ils aussi
qu'il estoit tondu et vestu comme moine, au couvent de lans. Et quant je
o ce, je ne me peus tenir de plourer; si ne fu pas merveille; car j'estoie
despos et gett hors de la dignit d'empereur, et avoie perdu ma femme et
mon doulx fils. Plusieurs jours fu en telles douleurs, en cris, en pleurs;
si n'avoie nul qui de riens me reconfortast, et bien sentoie que je me
dgastoie tout et afleboioie durement, pour le grant courous que j'avoie;
si n'avoie confort de nully fors de Dieu. Car les huis et les entres
estoient si gardes que nul ne povoit  moy venir. Toutes voies y avoit-il
une petite voie estroite par quoi l'on povoit aler au couvent des frres et
en l'glyse; mais elle estoit moult curieusement garde. Lors me pourpensay
que je iroie; et quant je fus l venu, je m'agenoillay devant tous les
frres et leur monstray comme  sages mires la maladie dont je me douloie,
et leur priay moult dvotement qu'ils feussent en oraisons pour moy envers
mon seigneur saint Maard et mon seigneur saint Sbastien, et qu'ils
priassent pour l'ame ma femme, car je cuidoie certainement qu'elle fu
trespasse, si comme ils m'avoient fait entendant. Et les preudommes qui
grant compassion avoient de ma douleur me reconfortrent moult, et ainsi
comme s'ils feussent certains des choses qui estoient  avenir, me
promirent que s je mettoie du tout m'esprance en Dieu, que j'aroie
prochainement confort et mdicine de mes douleurs, par les prires et les
mrites des glorieux confesseurs. Et quant ils m'eurent ainsi bien
rconfort, et pri pour moy, ils me ramenrent arrire, jusques  l'uis de
la prison. Ens entray, et fu dedans aussi comme devant. La nuit qui aprs
vint, estoie en la chartre, et moult dsiroie  voir l'estoile
journal[943], pour la nuit qui trop me duroit.

      Note 943: _L'estoile journal._ Lucifer. L'toile du jour.

Quant ce vint aprs matines, si m'en entrai en une petite chapelle ddie
de la trinit qui estoit prs de la prison; et demouray illec grant pice
de nuit. Si regarday par aventure parmi une fenestre, et vis l'un des
sergens qui me gardoit, qui sans raison me faisoit tant de maux comme il
povoit; si estoit couchi prs des fondemens, dessoubs la couverture, pour
garder que je n'eschapasse, parmi celle fenestre. Et quant je me perceu
qu'il dormoit comme cil qui estoit ivre et plain de vin, je montai en une
eschile qui estoit en un anglet de la chapelle, et pris une corde qui
pendoit  un las, et la liai  une des hantes[944] qui lans estoit pour
porter les enseignes en rouvoisons[945]; puis fis un las en la corde et la
gettai parmi la fenestre. Par tel engin sachai  moy l'espe de celuy qui
dormoit et la jettai en un foss plain de fange et d'ordure, qui estoit
prs du fondment du mur. Lors appelai le sergent par son nom et lui dis:
_O bon sergent et bonne guaite[946] et esprance de tous tes compaignons,
dors-tu ou s tu veilles?_ Et il me respondit: _Je veille, je veille._ Et
je luy dis: _Que fais-tu?_ Et il me respondit: _Que te chaut?_ Et je luy
dis: _S besoing estoit, tu n'aroies point d'espe._ Lors jetta les bras 
son chief et puis se leva pour querre s'espe. Lors luy redisis: _H bon
sergent, s tu m'usses aussi bien gard comme tu as t'espe, je ne feusse
pas or ci._ Et il me respondit: _quoi qu'il soit fait de m'espe, je t'ai
bien gard jusques ci si comme il m'est command, et garderai encore._ Je
lui respondis: _Pour ce doncques que tu es si bonne guaite et si sage, en
guerredon de ton bon service, va et si prens t'espe que tu as si
honteusement perdue en ce beau lieu et net qui est tout fait pour garder
armeures._ Et ainsi fu le ribaut escharni, qui maint despit m'eut fait en
son povoir.

     Note 944: _Hantes._ Perches.

     Note 945: _En rouvoisons._ Pendant les rogations. Il s'agit ici des
     bannires d'glise.

     Note 946: _Guaite._ Sentinelle.

En ce jour meisme, les frres de lans qui estoient en grant paine de
savoir coment ma besoigne se portoit par dehors, me mandrent la vrit en
escript, en un rollet, par Hardouin, qui, chascun jour chantoit une messe
devant moy. Si ne le m'osa bailler appertement, pour ceulx qui me
gardoient. Mais quant j'alai offrir  sa main[947], pour l'ame de ma femme
que je cuidoie qu'elle feust morte, il m'estraint la main de ls l'autel et
jetta tout bellement le rollet en un saquelet devant moy, si que nul ne
l'apperceut.

      Note 947: _Offrir  sa main._ Sans doute, _dposer en ses mains une
      offrande_.

Quant la messe fu chante et ils furent tous hors issus, je pris ce rollet
et commenai  lire. Lors vi bien que ma femme n'estoit pas morte et que
mon fils n'avoit nul mal, et que plusieurs barons se repentoient moult de
ce qu'ils s'estoient vers moy fausc, et qu'ils m'avoient ainsi relenqui.

Et vi aprs qu'ils s'appareilloient durement par armes que je feusse
restabli. Et tant amenda ma besoigne de jour en jour par les mrites des
glorieux confesseurs, que ils parfirent bien ce qu'ils avoient commenci,
si comme il apparut en la fin.


XIX.

ANNEES: 833/834.

_De la repentance des barons qui contre luy furent, et de la fausse cautele
des traiteurs. Coment Lothaire l'emmena  Ais-la-Chapelle. Coment les
barons s'alirent pour luy dlivrer. Coment il fu laissi  Saint-Denis et
il s'enfuit  Vienne, et coment il fu restabli en l'empire._


[948]La saison fu j si avant passe que le septembre approucha. Entour les
kalendes d'octobre repaira Lothaire  Soissons. Son pre prinst qui estoit
en l'abbae de Saint-Maard en estroite prison et le mena avecques lui 
Compigne. L vindrent les messages Constantin, l'empereur des Griecs[949],
Marc, arcevesque d'Ephse, et Tules, maistre-sergent du palais[950]. A
l'empereur estoient envois. Si luy apportoient prsens; mais le fils ne
voult le souffrir, ains ot les messages et receut les prsens. Au
parlement qui l fu assembl se purgrent aucuns[951] par serement et
aucuns par simples parolles des cas que on leur mettoit sus. Si furent
plusieurs qui avoient si grant piti du pre, qu'ils se repentoient, dont
ils s'estoient consentis au fils contre luy, et estoient tous en celle
rpentance, fors ceux tant seulement qui la trason avoit pourparle. Et
pour ce que les traitres se doubtoient que les choses qui estoient avenues
ne se tournassent en cas contraire, ils se pourpensrent d'un malice qui
moult leur povoit valoir, ce leur sembloit. Car ainsi comme l'empereur
avoit fait commune pnitence et plaine satisfaction au peuple de ce dont
ils l'encolpoient, tout feust ce par faulcet, ainsi voulloient-ils qu'il
fist plaine satisfaction  sainte Eglyse et qu'il mist jus les armes et
baudr de chevalerie sans nul rappel, et qu'il ne feust pas tenu pour
chevalier; contre le jugement des canons et des lois qui dient que nul ne
doit estre puni n jugi deux fois, en un meisme cas. Pou en y eut qui ce
jugement contredist. La plus grant partie s'i accorda de parolle tant
seulement, si comme il advient souvent en telles besoingnes, pour ce qu'ils
n'eussent le mautalent des plus puissans. Ceste chose firent les traitres
par le conseil d'aucuns vesques qui estoient paronniers de la trason.

      Note 948: _Vita Ludov. Pii.--XLIX._

      Note 949: Le latin porte seulement: Legatio Constantinopolitani
      imperatoris. Cet empereur se nommoit _Thophile_ et non pas
      Constantin.

      Note 950: _Et Tules_, etc. Le latin porte: Marcus archiepiscopus
      Ephesi, et protospatarius imperatoris. La charge de protospataire
      (premier porte-glaive) rpondoit assez bien  celle de _grand
      cuyer_, chez nos rois.

      Note 951: Le latin ajoute: Cum multi insimularentur devotionis in
      patrem.

Ainsi jugirent le preudomme qui pas n'estoit prsent, et qui oncques
n'avoit est o n convaincu du cas dont ils le jugirent: et  ce le
contraindrent que luy-meisme se dposa de l'ordre de chevalerie, et mist
ses armes devant l'autel saint Sbastien le martir; et luy firent vestir
une gonne[952] et puis garder comme devant en estroite prison. Aprs se
dpartit le parlement droit  la feste Saint-Martin; si repaira chascun en
sa contre dolent et triste de ce qu'il estoit avenu  l'empereur. Et tout
l'empire et tout le royaume de France en grant tumulte et en grant esmay.
Le peuple de France et de Bourgoingne, d'Acquitaine et d'Alemagne
s'assemblrent, chascun en sa contre, et se complaignoient ensemble de la
honte et des griefs que l'en faisoit  l'empereur.

      Note 952: _Gonne._ Robe longue. Variante du manuscrit 8299. _Coulle:_
      du latin _cucullus_. Pullaque indutum veste.

Guillaume le connestable de France et le conte Egebart travailloient moult
 ce que l'empereur feust restabli. Tous ceulx qu'ils savoient de ceste
volont alioient ensemble; les contes Berart et Gurin refaisoient ainsi en
Bourgoigne. Le peuple faisoient assembler et les attraioient  cest accort,
les uns par promesses, les autres par beaux admonnestemens, et les autres
lioient par seremens. Loys l'un des fils l'empereur qui j estoit tourn
devers son pre, et qui lors demouroit en Alemaigne, et l'vesque de Mez,
Dreues, qui frre estoit l'empereur, et mains autres  qui l s'en estoient
fouis, envoirent le conte Huon[953] en Acquitaine  Pepin, l'autre frre,
pour l'attraire  leur partie.

      Note 953: _Le comte Huon._ Le latin dit porte: Hugo abbas.
      C'toit l'abb de Saint-Quentin, fils de Charlemagne et frre de
      Dreues de Metz aussi bien que de l'empereur.

[954]Quant l'yver fu trespass et la nouvelle saison fu revenue, Lothaire
prist son pre et se partit d'Ais, et mut  venir droit  Paris. Parmi la
terre de Hasbain trespassa, et fist assavoir  tous ceulx qu'il cuidoit que
l'amassent qu'ils venissent encontre luy  Paris. Mais le conte Egebart et
les autres barons de celle contre avoient tandis assembl grans gens.
Contre Lothaire s'en alrent pour dlivrer l'empereur; si eussent
encommenci ce qu'ils avoient en propos, mais l'empereur qui ce sceut
regarda le peuple et le pril de luy et des autres, et fist tant  quelque
paine qu'ils n'en firent plus.

      Note 954: _Vita Ludov. Pii.--L._

Tant chevaucha Lothaire toutes voies qu'il vint  Saint-Denis en
France[955]. Pepin, qui j s'estoit parti d'Acquitaine  grant gent, vint
jusques au fleuve de Loire. L s'arresta, car il ne put passer pour les
pons qui estoient despcis et les nefs enfondres. J estoient partis de
Bourgoigne le conte Warin et le conte Berart  grant compagnie de gens
d'armes et estoient venus au fleuve de Marne.

      Note 955: _Vita Ludov. Pii.--LI._

L demourrent un pou en une ville qui a nom Bonnueil, pour le temps
mauvais qu'il faisoit, et pour aucuns de leurs compaignons attendre. Ne sai
quans jours demourrent ainsi en celle ville et s autres villes voisines;
si estoit j la saison vers caresme.

Quant ce vint doncques le jeudi de la premire sepmaine de caresme, ils
envoirent  Lothaire en messages l'abb Rambaut et le conte Gaucelin, et
luy mandrent qu'il leur rendist leur droit seigneur tout dlivr: et s il
voulloit ce faire sceust-il qu'ils seroient pour luy envers son pre, et j
pour chose qu'il eust faitte, despis ne luy en feroient, n j n'en seroit
courrouci n amnuis de sant n de honneur; ou s ce non, certain feust
qu'ils leur seroient  l'encontre et requerroient leur droit seigneur par
armes, et se combatroient  luy, s il le convenoit faire[956], pour
loyaut et pour justice  l'aide de nostre Seigneur.

      Note 956: _S il le convenoit faire._ S'ils s'y trouvoient obligs.

A ce respondit Lothaire que nul ne devoit estre plus dolent de la honte n
du grief du pre, n plus lie n plus joyeux de son bien n de son honneur
que luy meisme; n de ce ne luy en devoit-on pas mettre sus le blasme n la
coulpe, pour ce qui avoit est fait par le commun accort des anciens
princes et des prlas, par lequel jugement il avoit est dpos et mis en
prison. A cette response se partirent les messages et retournrent  ceulx
qui envois les avoient. Mais tant leur dist[957], au dpartir, que le
conte Guerin, Ode, Fouques et l'abb Hue revenissent  luy pour traitier
comment leur besoingne seroit faite; et commanda  sa gent qu'ils luy
feissent assavoir quant ils devoient venir pour aler encontre eulx, et pour
traitier de la besoingne. Mais toutes voies changea-il son propos et son
conseil, quant il se fu conseill  ceulx qui plus estoient de son cuer;
car quant ce vint  lendemain, il laissa son pre tout dlivr  l'abbae
Saint-Denis, et s'en ala en Bourgoingne, et chevaucha tant qu'il vint 
Vienne et demoura l une pice du temps; et ceulx qui avec l'empereur
furent demours luy admonnestoient qu'il reprist le sceptre et la couronne
impriale; mais il ne le voult faire, j soit ce qu'il eust est dpos
contre droit, jusques  tant qu'il eust est rconcili  sainte glise,
par le ministre des vesques, ainsi comme il avoit est dgrad. Le
dimanche doncques qui aprs fu, fu rconcili sollempnement par les
vesques devant le maistre autel et luy ceint-on l'espe et le baudr de
chevalerie, ainsi comme au commencement. Pour sa restitution, fit le peuple
merveilleusement grant joie et grant lesce: meisme les lemens s'en
rlescirent, si comme il sembloit; car jusques  ce jour estoient cheutes
fouldres et tempestes et si grans pluies que nul ne recordoit qu'il eust
oncques si grans veues: et les vens avoient si fort vent que nul ne povoit
passer les eaues, n  nefs n  bateaux.

      Note 957: _Leur dist:_ Ajoutez: _Lothaire_.

[958]De Saint-Denis se dpartit l'empereur, son fils ne voult ensuivre, j
soit ce que plusieurs luy ennortassent. Par Nanteuil passa et s'en ala 
Carisi. L attendit son fils Pepin etles barons qui sjournoient oultre le
fleuve de Marne, et son fils Loys qui  luy venoit et amenoit avec luy tous
ceulx qui oultre le Rin s'en estoient fouis. Si avint aussi que tous ses
amis vindrent  luy, le dimanche de la mi-caresme que sainte glise
s'eslesce, et que l'en chante _Letare Jherusalem_, en signifiant la grant
joie qui l fu  ce jour. Liement et dbonnairement les receut l'empereur.
Moult les mercia tous, et leur rendit graces de leur bonne amour et de la
foy enterine qu'ils luy avoient porte. Liement donna congi  Pepin son
fils de retourner en Acquitaine. Et aux autres aussi donna congi en grant
dvocion et humilit, quant ils se vouldrent partir. De France se partit et
s'en ala  Ais-la-Chapelle: l receut sa femme l'empreis Judith, que
Boniface et l'vesque Rataut[959] luy eurent amene de Lombardie, o ils
l'avoient envoie en essil, et Charles son fils qu'elle avoit tousjours
avec luy. La Rsurrection clbra  Ais-la-Chapelle; aprs la feste, s'en
ala chacier en Ardaine, et aprs la Penthecoste s'en ala vers Remiremont
pour soy dduire en chaces et eh pescheries.

      Note 958: _Vita Ludov. Pii.--LII._

      Note 959: _Ratoldus_, vque de Vrone.


XX.

ANNEE: 834.

_Coment Lothaire ardi et prist la cit de Chalon, et coment l'empereur vint
au secours, mais ce fu trop tart. Coment il le chaa jusques  Blois, et
coment il vint  luy  merci, et coment l'empereur accusa les traiteurs par
devant ses barons._


Quant Lothaire s'en fu fouy en Bourgoingne, si comme vous avez o, le conte
Lambert et le conte Mainfroy[960], qui sa partie soustenoient, furent
demourer en Normandie et plusieurs autres de leur accort; la terre
gardoient et la voulloient tenir  force contre l'empereur. Moult en avoit
grant despit le conte Ode et mains autres de la partie l'empereur. Gens
assemblrent pour eulx chacier hors du pas et pour combatre encontre eulx,
s autrement ne povoit estre; mais ceste entreprise leur tourna  dommage
et  confusion, pour ce qu'elle ne fu pas si bien n si sagement
administre comme elle deust; car leurs ennemis leur coururent sus, une
heure qu'ils ne s'en prenoient garde; et ceulx qui furent esbahis de leur
venue soudainement tournrent en fuie. L fu occis le conte Ode et
Guillaume et un sien frre et mains autres de leurs gens, et ceulx qui
eschaper purent par fuite et estre sauvs, s'en fouirent.

      Note 960: Lambert toit comte de Nantes, et Mainfroyon Malfredus
      avoit t dpouill du comt d'Orlans en 828. (Note de Dom Bouquet.)

Ceulx qui eurent ainsi victoire demourrent aussi comme en dsesprance; et
bien virent qu'ils ne povoient pas demourer illec seurement, car Lothaire
leur estoit si loin qu'ils ne povoient avoir de luy secours; si se
doubtoient encore assez plus que l'empereur ne venist sur eulx, ou qu'il
n'y envoiast, ou qu'ils ne feussent encontrs de luy ou de sa gent s'ils se
mettoient en voye pour aler  Lothaire. Pour ce se hastrent d'envoyer 
luy, et luy mandrent la besoingne, le pril o ils estoient, et qu'il ne
laissast pas qu'il ne les secourust. Et quant il o ce, il proposa qu'il
les secourroit. Le conte Warin et ceulx qui avec luy estoient garnirent en
ce point la forteresce de Chalon, pour ce qu'elle leur feust refuge et
deffense contre leurs ennemis, s mestier feust. Lothaire qui ce sceut
cuida l venir soubdainement, mais il ne peut  cette fois. Et toutes voies
y vint-il  la fin, le chastel assist, et ardit tout quanqu'il trouva
dehors la forteresce. Grant assault donnrent ceulx de dehors, et ceulx
dedens firent grant deffense. Quinze jours dura l'assault moult grant et
moult aigre, et au derrenier fu la cit rendue. De trop grant cruault
furent les vainqueurs, car ils robrent premirement toutes les glyses et
toute la cit, fors seulement une petite glyse qui estoit fonde en
l'onneur de saint George qui eschapa par miracle; car en ce point que toute
la cit ardoit, la flambe qui tout dvouroit de toutes pars de la chapelle,
prendre ne s'y put n nul mal ne luy fit; si ne fu-ce pas de la volont ni
du commandement Lothaire que la cit fu arse et destruite.

Tant cria la chevalerie contre Gaucelme, contre le conte Sanila et contre
Madalesme, que ils eurent les chiefs coups[961]. Et Gerberge, qui eut est
fille le conte Guillaume, fu noie comme sorcire et enchanteresse[962]. La
raison pourquoi les autres furent dcols ne savons-nous pas, car l'istoire
s'en taist  tant. [963]Endementiers que ces choses advindrent, l'empereur
et son fils Loys s'en alrent en la cit de Langres; l luy furent
premirement ces nouvelles contes, qui moult le firent triste et dolent.
Et Lothaire, qui ainsi eut exploit comme vous avez o, se partit de
Chalon, et par la cit d'Ostun s'en ala droit  Orlans; de l mut et s'en
ala au Mans  une ville qui  nom Matulle[964]; l'empereur et son fils les
suivirent  grans osts. Et quant Lothaire, qui j avoit les sieus receus
qui de Normandie s'en estoient  luy fouis, sceut que son pre le suivoit,
il fist tendre ses herberges assez prs de l'ost l'empereur. En ce point
dmourrent quatre jours, pour messages qui aloient des uns aux autres. Et
la quarte nuit, Lothaire fist deslogier son ost, et commena tousjours 
s'en aler de l'empereur et l'empereur  luy par une adresce, jusques  tant
qu'il vint jusques au fleuve de Loire prs du chastel de Blois, l endroit
 une petite eaue qui a nom Cize qui chiet en Loire. Les hesberges
tendirent d'une part et d'autre.

      Note 961: Voici le latin dit: Adclamatione porro militari, post
      captam urbem, Gotselmus comes, itemque Sanila comes, nec non et
      Madalelmus vassallus dominicus.... _Gerberge_ toit la femme de
      Gaucelme.

      Note 962: La phrase suivante n'est pas traduite du latin.

      Note 963: _Vita Ludov. Pii.--LIII._

      Note 964: _Matulle._ En latin: _Maduallis_. On croit que c'est
      aujourd'hui la ville de _Laval_.

En ce point vint Pepin  tout grant gent  son pre, et quant Lothaire
sceut ce, il vit qu'il ne pourroit durer. A donc vint humblement  son
pre, et le pre qui fu doulx et debonnaire ne luy fist autre mal fors
qu'il le chastoia et reprinst de parolles. Les seremens prist de luy et de
ses barons en telle seuret comme il voult, et puis le renvoia en Italie.
Et pour eschiver les prils qui pourroient avenir, fist garder et fermer
les destrois des montaignes et des chemins de Lombardie, que nul n'y peust
passer sans le congi de ceulx qui les gardoient. Aprs s'en ala  Orlans;
Loys son fils mena avec luy. L luy donna congi de soy en retourner et aux
autres; d'ilec s'en retourna  Paris. Aprs la feste de saint Martin tint
parlement au palais de Attigni. L fu ordonn coment aucunes mauvaises
accoustumances des glyses et des choses communes feussent amendes; pour
ce manda  son fils Pepin que toutes les choses qui avoient est en sa
terre tollues aux glyses, lesquelles luy et ses devanciers avoient
donnes, feussent rendues et restablies sans demeure. Des messages envoia
par les cits et par les abbaes, et leur commanda que l'estat de sainte
glyse qui j estoit dchoy feust referm, et puis commanda aux messages
qu'ils cerchassent les contres pour les larrons et pour les robeurs, qui 
ce temps faisoient moult de maulx; et, quant mestier leur serait, qu'ils
appellassent en leur aide les princes et les seigneurs du pas et les
hommes des veschis et des abbaes pour prendre et pour chacier les
maufaiteurs, et puis repairassent  luy, pour denuncier ce qu'ils auroient
fait de ceste besogne, en Garmaise, o il devoit tenir parlement  l'issue
de l'yver.

[965]Grant partie de cette saison demoura  Ais-la-Chapelle. Devant la
Nativit s'en partit et s'en ala  Thodone, et d'ilec  Mez. L clbra la
sollempnit de Nol avec Dreues, l'vesque de la cit, qui son frre
estoit. De l se partit et clbra la purification nostre Dame  Thodone.
L assembla parlement de ses barons, si comme il avoit ordonn devant.

      Note 965: _Vita Ludov. Pii.--LIV._

En cette assmble fist sa complainte, devant tous les princes, des vesques
qui avoient est contre luy, et qui estoient cause de sa dposicion et de
sa honte; mais aucuns s'en furent fouis en Lombardie, et aucuns, tout
feussent-ils semons, ne vouldrent ou ils n'osrent avant venir. De tous
ceulx que l'empereur accusoit n'en y eut que un seul qui avoit nom
bons[966]. Contraint fu  rendre raison de son meffait; si se complaignoit
moult durement de ce, et disoit que l'en se prenoit  luy tant seulement de
ce dont les autres devoient estre aussi en coulpe, et en laquele prsence
ce eut est fait. A la parfin, quant la chose luy tourna  ennuy, il
confessa tout plainement sa coulpe par le conseil d'aucuns vesques, et
conferma par sa parole meisme qu'il n'estoit plus digne d'estre vesque n
prestre, et jugea-il meisme qu'il devoit estre dpos d'office et de
bnfice, et puis bailla  l'empereur le libelle de cette sentence par les
vesques meismes. Aprs ce fu Agobart, arcevesque de Lyon, depos de
l'arceveschi, pour ce qu'il avoit est semons trois fois, n point
n'estoit venu avant.

      Note 966: _bons._ C'est le fameux archevque de Reims.

Tous les autres vesques paronniers de ce cas s'en estoient fouis en
Italie. Le dimanche, qui fu aprs devant la Quarantaine, l'empereur et tout
le peuple qui eurent est  ce parlement vindrent  Mez; tandis comme l'en
chantoit la grand messe, vint devant le maistre autel de l'glyse et fist
lire, sur son chief, sept oroisons par sept arcevesques, en rconciliation
de luy  sainte glyse. Car ce ne suffisoit pas, si, comme il luy sembloit,
il n'estoit rconcili et restabli selon la manire qu'il avoit est
dpos; et moult en fu le peuple lie et en rendirent graces  nostre
Seigneur; car ils virent qu'il fu restabli plainement en l'empire.

Aprs s'en retourna l'empereur et le peuple  Thodone, et le dimanche qui
fu le premier jour de la Quarantaine, donna congi  chascun de retourner
en sa contre. Mais il se mut de la ville jusques  la fin de caresme et
fist  Mez la sollempnit de la Rsurrection. Aprs la Pentecoste, ala
tenir gnral parlement en la cit de Garmaise.

En cette assemble furent les deux fils Pepin et Loys. Lors n'entrelaissa
pas l'empereur qu'il ne pensast du prouffit de la chose commune selon la
coustume; car il fist avant venir les messages qu'il avoit envoys par tout
le royaume, et enquist diligeament  chascun coment ils avoient exploiti.
Et quant il sceut que aucuns de ses comtes avoient est lasches et
presceux en leurs terres garder et en prendre vengence des larrons et des
malfaiteurs, il les condempna par diverses sentences, et les punit de
telles sentences comme ils avoient desservi par leur paresce. ([967]Ci ne
doit-on pas entendre que ce feussent comtes qui feussent princes, n hauls
barons qui teinssent les comts par hritages; ains estoient ainsi comme
ballifs que l'on ostoit et mettoit  certain temps et punissoit de leurs
meffais, car ils le desservoient; et si releva et adra aucuns preudommes
que ses fils avoient mal mens et grevs  tort.) Et reprist ses fils des
griefs qu'ils faisoient  ceulx qu'ils devoient garder, et leur deffendit
que plus ne le fissent, s'ils ne voulloient estre inobdiens  ses
commandemens, et s ils ne le faisoient il l'amanderoit selon droit
jugement. Mais avant qu'il dpartist, on fist crier un autre parlement
aprs Pasques  Thodone. Aprs ces choses, se traist  Ais-la-Chapelle
pour yverner. A son fils Lothaire manda qu'il luy envoyast aucuns de ses
plus nobles hommes pour traitier d'amour et de concorda entre eulx deux.

      Note 967: Cette parenthse n'est pas traduite du latin. Notre moine
      de Saint-Denis s'exprime ainsi pour expliquer une svrit qui auroit
      scandalis les barons du XIIIme sicle.


XXI.

ANNEES: 835/836.

_De la requeste Judith l'empreris; coment Lothaire ne put venir  son pre
pour sa maladie. Des chastoiemens qu'il luy manda, pour les griefs qu'il
faisoit  sainte glyse. Des messages l'apostole que Lothaire retint; de la
mort des barons Lothaire, et coment l'empereur manda ses fils au parlement;
et d'autres choses._


L'empreris Judith, qui bien veoit que l'empereur aflboioit et
envieillissoit trop durement, et moult se doubta et apensa que il mourroit
en tel point que elle et Charlot son fils seroient en pril, s'ils ne
faisoient tant vers l'un des frres qu'il feust de leur accort, de ce se
conseilla aux princes et au conseil l'empereur, et ils luy lorent que ce
feust Lothaire; car il leur sembloit que ce feust le plus profitable 
l'empire. A l'empereur prirent qu'il luy envoyast les messages de paix et
d'amour, et qu'il luy priast de ceste chose. Et l'empereur, qui tousjours
aima paix et concorde et non mie tant seulement de ses fils, mais des
tranges et de ses ennemis meismes qui aucunes fois avoient sa mort jure,
le fist volentiers. [968]Mais en ces entrefaittes vindrent  court les
messages Lothaire, desquels Walle fu le souverain[969]. L'empereur leur
toucha de la besoingne devant dite. Et quant elle fu affine et accorde,
l'empereur revoult estre rconcili  sa femme et  celuy Walle
premirement; car ils avoient eue sa male volont pour aucunes raisons dont
l'istoire a dessus parl, et tout maintenant leur pardonna tout quanqu'ils
avoient vers luy mespris, et manda Lothaire son fils par ses messages
meismes qu'il venist  luy, et s'il y venoit, ce seroit son preu. Arrire
retournrent les messages et comptrent  Lothaire ce qu'il luy manda et
qu'il venist  luy. Mais il ne put  cette fois pour une maladie qui le
prist. Ne demoura pas puis longuement que cil Walle accoucha malade et
mourut. Long-temps languit Lothaire de celle maladie. Et l'empereur, qui
par nature estoit piteux et compatient, fu moult dolent quant il sceut que
son fils estoit cheu en langueur. Huon, son frre, et le conte Algaire
envoya pour le visiter, et voult savoir coment il luy estoit. Et leur
commanda qu'ils luy rapportassent certainnet de son estat. A l'exemple du
roy David, qui moult fu dolent de son fils Absalon, qui tant avoit fait de
mal au pre et de perscutions.

      Note 968: _Vita Ludov. Pii.--LV._

      Note 969: _Souverain_, premier.

Quant Lothaire fu eschapp de celle maladie et il fu du tout guari, il fu
compt  l'empereur qu'il avoit rompu la paix et la concorde qu'il avoit
promise, et gastoit j moult durement la terre de l'glyse de Saint-Pierre
de Rome et occioit les hommes que Pepin, son aeul, et Charlemaines, son
pre, et luy-meisme avoient receue en garde.

De ces nouvelles fu l'empereur si esmeu et si courrouci qu'il y envoyast
tantost ses messages, et ne voult qu'ils eussent ou pou ou nant d'espace
pour eux appareiller  faire si longue voie. A son fils manda en
admonnestant qu'il ne fist n ne soufrist  faire si grant desloyaut, et
luy souvinst que quant il luy bailla  garder le royaume d'Italie, qu'il
luy jura la cure de l'glyse, et il la receust en telle manire qu'il la
garderoit et deffendroit vers tous adversaires, et toutes ces convenances
conferma-il par son serement: et bien sceust-il que s'il le brisoit, il
courrouceroit Dieu et en seroit jug au jour du jugement. Aprs ce, luy
manda qu'il fist garnir les trespas de quanque mestier leur seroit jusques
 Romme. Car il y boit  aler pour visiter les apostres. Et sans faille il
y feust meu; mais les Normans, qui soudainement s'embatirent en Frise, luy
destourbrent celle voie. Car il convint qu'il y alast  grant ost; mais il
envoia tandis messages  Lothaire, l'abb Foulcaut et un autre abb qui
avoit nom Rambaut et le comte Richart. Et leur commanda que le comte
Richart et l'abb Foulque luy apportassent la response de Lothaire, et que
l'abb Rambaut s'en alast tout oultre pour conseil querre d'aucuns cas 
l'apostole George[970], et pour luy-mesme luy faire savoir la volont
l'empereur d'aucunes besoingnes. Au mandement l'empereur respondit Lothaire
que volentiers feroit rendre les choses qui auroient est perdues ou
tollues  aucunes glyses de Lombardie. Mais le commandement qu'il luy
mandoit d'aucunes autres choses ne pourroit-il garder n accomplir.

      Note 970: _Georges._ Il falloit _Gregoire_.

A tant s'en partirent les messages et retournrent  l'empereur, qui j
estoit retourn luy et son ost de Frise, et avoit les Normans chacis de la
terre. En son palais de Franquefort le trouvrent, l estoit demour en
dduit de bois tout le mois de septembre. [971]Aprs celle saison s'en ala
pour yverner  Ais-la-Chapelle. Et l'abb Rambaut, qui fu al jusques 
Romme, si comme il luy fu command, trouva l'apostole Gregoire malade de
flum de sang. Et j soit ce qu'il le laschast aucunes fois par ailleurs, il
le rendoit aussi continuellement par les narilles; mais il fu si trs lie
de la venue du message  l'empereur, que luy meisme dist qu'il avoit aussi
comme tout oubli sa douleur. Avec soy le fist mengier et luy donna grans
dons. Au dpartir envoia avec luy deux messages qui estoient vesques, si
avoit l'un nom George et l'autre Pierre. Lothaire, qui bien sceut qu'il
envoioit messages  l'empereur, envoia  la cit de Bouloingne Lon, qui au
temps de lors tenoit grant lieu en sa court. Les deux messages  l'apostole
trouva, durement les espovanta et leur commanda qu'ils ississent de la
cit. Et quant l'abb Rambaut, qui message estoit  l'empereur, vit ce, il
prist tout coiement la lettre que l'apostole envoioit  l'empereur et la
bailla  un sien sergent qui la porta jusques oultre les mons, en l'abit
d'un pauvre mandient de la cit. Puis se partit et repaira  l'empereur.

      Note 971: _Vita Ludov. Pii.--LVI._

En ce temps, avint une mortalit et une pestilence s barons et au peuple
qui de France s'en estoient als avec Lothaire si trs grande qu'elle est
merveilleuse  raconter et  or. Car en si pou de temps comme il a des
kalendes de septembre jusques  la Saint-Martin, moururent tous ceulx qui
sont ci nomms: Joucelin[972], vesque d'Amiens; lize, vesque de Troies;
Walle, abb de Corbie; Hue, Lambert, Godefroy et les fils de Godefroy;
Aginbert, comte du Perche; Bulgaire et Richart. Ce Richart eschapa premier;
mais il en rechay, puis il mourut. Tous estoient de si grant affaire et si
sages que l'en disoit que France estoit demoure orpheline de sens et de
noblesce et de force, puis que ceulx s'en estoient partis. Aprs la mort de
ces nobles hommes, monstra bien nostre Seigneur coment c'estoit profitable
chose de garder ses commandemens; car il dit que _le sage ne se doit pas
glorifier en son sens, n le fort en sa force, n le riche en sa
richesse_[973]. Mais qui est cil qui ne se doie esmerveiller du fin cuer et
de la bonne volent l'empereur, et comme saintement et dignement nostre
Seigneur le gouverna  tous les jours de sa vie, car quant il ot la mort
de tous ces nobles hommes, qui pour haine de luy l'avoientdguerpi et s'en
estoient als  Lothaire son fils, il ne s'en esjo oncques en son cuer, n
ne s'eslesa pour la mort de ses ennemis, ains commena  plourer et 
batre sa coulpe[974] et  prier nostre Seigneur qu'il leur pardonnast leurs
pchis.

      Note 972: _Joucelin_, c'est--dire, _Josse, autrefois_... C'est le
      _Josse olim_ du texte latin qui a tromp notre traducteur.--Jess
      avait t priv du sige d'Amiens en 830.

      Note 973: _Jeremie_, ch. 9, v. 23.

      Note 974: _Sa coulpe._ L'habitude de prononcer, en se frappant la
      poitrine, le _mea culpa_, avait fait confondre ce mot avec celui qui
      dsignait la poitrine mme. De la l'expression si frquente de
      _battre sa courpe_ ou _coulpe_.

En ce temps se rebellrent les Bretons derechief: mais aussi lgirement
furent-ils chacis et abatus, comme l'empereur mist s'esprance  cellui
que l'en dit: _biaux Sire Dieu, tu as povoir quant tu veulx_[975]. En ce
temps environ la Chandeleur, assembla l'empereur grant parlement 
Ais-la-Chapelle et meismement d'vesques; l fu ordonn de l'estat de
l'glyse. Et fu faite la complainte des rapines et des griefs que Pepin et
les siens avoient faits aux glises. Pour ce fut orden que Pepin et sa
gent feussent admonnests  com grant pril des ames ils avoient tollues et
ravies les choses des glyses. Si tint ceste admonicion bonne fin; car
Pepin et sa gent receurent dbonnairement l'admonnestement l'empereur, et
obit volontiers  son pre; car il rendit aux glyses leurs biens et leurs
possessions, et conferma la restitution par son sel, et voult que sa gent
se tenissent ds lors de telles rapines.

      Note 975: _Sagesse_, c. 12, v. 18.

[976]Aprs cestuy parlement, en fist l'empereur assembler un autre ou temps
d'est, en la contre de Lyon en un lieu qui s'appelle Stramat[977]. A ce
parlement vinrent ses deux fils Pepin et Loys. Lothaire n'i fut pas, car il
estoit encore trop foible aprs sa maladie. En ce parlement furent
dbattues les causes de l'glyse des arceveschis de Lyon et de Vienne qui
estoient vagues et sans pasteurs; les vesques qui semons estoient au
parlement s'en estoient destourns, si comme l'vesque Agobars et Bernart,
arcevesque de Vienne. Ce Bernart y vint toutes voies, mais il s'en refouyt
tantost; si ne fu pas ceste besoingne parfaite pour ce que les prlas
n'estoient pas prsens.

      Note 976: _Vita Ludovici Pii.--XLII._

      Note 977: _Stramat_, en latin _Stramiacum_. C'est aujourd'hui
      _Crmieux_.

En ce parlement fu aussi plaidoi et dbatu la cause des Gotiens qui
estoient diviss en deux parties; car l'une soustenoit la partie Berart et
l'autre celle de Berengier, le fils le comte Huironne[978]. Et ceste cause
fu termine par une aventure qui advint; car celluy Berengier mourut. Et la
seigneurie et le povoir demoura toute  Berart.

      Note 978: _Huironne._ Le latin porte: _H. Turonici quondam comitis
      filius_.


XXII.

ANNEES: 838/839.

_De la comte qui apparut. Coment l'empereur donna  Charlot, son petit
fis, partie de l'empire, dont les frres furent moult couroucis. Coment il
le couronna. De la complainte du peuple contre le comte Berard. Coment il
donna grant terre  Lothaire, pour ce que il feust garde de son fils
Charlot, et coment Loys ostoia contre son pre._


Aprs ce parlement et ces choses, se dpartirent tous, et donna l'empereur
congi  ses fils; en chaces de bois se dporta vers le mois de septembre;
vers la Saint-Martin se traist vers la Chapelle pour yverner. Tout cet yver
y demoura et y clbra la sollempnit de Nol et de Paques. [979]Lors
apparut au ciel un signe espouvantable que l'en nomme l'estoille comte; si
dient les astronomiens qu'elle signifie mort de princes. L'empereur qui
l'estudioit volentiers en telles choses, l'apperceut premirement: tantost
fist venir devant luy deux clercs qui de cel art savoient, et leur demanda
qu'il leur sembloit de ce signe? L'un de ces deux clercs fu celluy qui
ceste histoire escript, si comme il dit l endroit. Lors luy dit le clerc
qu'il attendist la response de luy de ce qu'il demandoit, jusques 
lendemain qu'il auroit mieux l'estoille pourveue et la signification
congnue; et l'empereur cuida, si comme il estoit voir, qu'il ne luy dist
fors pour passer temps et pour ce qu'il avoit paour que il ne feust
contraint  respondre telle chose dont l'empereur fu courrouci. Lors luy
dit: Va tost sur les murs de ce palais et me saches  dire la vrit de ce
que tu auras veu; car je sai bien que c'est l'estoille et le signe dont
nous avons aucunes fois parl. Va doncques, et si m'en saches  dire ce
qu'il t'en semblera.

      Note 979: _Vita Ludovici Pii.--LVIII._

Adont luy respondit le clerc, quant il eut celle estoille veue; aucunes
choses dist et d'aucunes se tut. Et l'empereur qui bien s'en apperceut luy
dit lors: Une chose y a, dont tu ne parles mie. Car je scay bien que ce
signifie mort de princes et mutacion de rgne. Le clerc luy mist avant
l'authorit du prophte pour lui appaisier, qui dist ainsi: _N'aies paour
des signes du ciel qui les gens espouvantent_[980]. Et l'empereur respondit
par grant sens et par grand fermet de cuer et de foi: Nous ne devons,
dit-il, nulle riens doubter tant comme celluy qui cra l'estoille. Et
nous-mesmes ne povons pas assez louer n merveiller sa dbonnairet qui
nous daingne admonester par tels signes, pour que nous qui sommes pcheurs
et sans repentance, nous retraions de nos pchs. Et pour ce que ce signe
touche moy et tous les autres, chascun se devroit efforcer de sa vie
amender, que nos pchis ne nous tollent  avoir sa grace et sa
misricorde. Quant il eut ce dit, il demanda le vin[981], si but; et puis
tous les autres. Presque toute celle nuit veilla en prires et en oroisons.
Au matin appella les ministres du palais et leur commanda que l'en donnast
aux moustiers et aux povres, aux moines, aux chanoines et aux autres gens
de religion. Messes fist chanter  tant de prestres comme l'en peut
trouver. Si ne se doubtoit pas tant de luy come de l'estat de Sainte glyse
qu'il avoit  garder.

      Note 980: _Jeremie, chap. 10, v. 2._

      Note 981: _Il demanda le vin._ Le latin dit: Paulisper mero
      induisit. C'est bien l _le vin du coucher;_ sorte de collation que
      nos pres faisoient avant de reposer, et dont il est si souvent parl
      dans les _Chansons de geste_.

Aprs ces choses, s'en ala pour chacier en la forest d'Ardaine. Et, ainsi
comme l'en disoit, toutes les choses que il voult ordenner et faire en ce
temps luy vindrent  bonne fin[982]. Le mois d'aoust approchant, fu 
Ais-la-Chapelle. L donna une partie de l'empire  Charles son fils, en la
prsence des ministres du palais et des contes palazins qui l furent
assembls. De ce furent moult courroucis les autres frres quant ils le
sceurent. Pour ce firent parlement ensemble; mais quant ils virent qu'ils
ne le pourroient pas contredire, ils faingnirent et souffrirent ce que
l'empereur avoit ordonn. Ainsi demoura le pre tout cel est. Quant ce
vint vers le septembre, il assembla parlement vers la ville de Carisi; l
vint son fils Loys du royaume d'Acquitaine, et fu prsent  celle
assemble. Avant que le parlement dpartist, fist l'empereur chevalier son
fils Charles, et le couronna et vestit de garnemens royaux, et luy donna
Neustrie que Charles, son aeul[983], avoit tenue. Tant comme il put
s'effora de garder la paix entre ses fils.

      Note 982: _Vita Ludovici Pii.--LIX._

      Note 983: _Son aeul._ Quam homonymus ejus Karolus....

Aprs, donna congi  Loys de retourner en Acquitaine, et Charlot envoia en
la partie qu'il luy avoit donne. Mais avant qu'il se partist du pre, les
barons de Neustrie qui l estoient luy firent feault et hommage. Et ceulx
qui pas n'estoient l luy firent autel serment quant il fu retourn en son
royaume.

En ce temps vindrent  cour presque tous les plus nobles d'Espaigne[984].
Tous se plaignoient de Berart, le duc de ces parties, et disoient qu'il
tolloit aux hommes et aux glyses leurs biens sans raison, tout  sa
volent. Pour ce, requeroient  l'empereur, qu'il les receust en sa garde
et aprs y envoiast tels qui fussent si sages et si forts qu'ils
rtablissent les choses tollues aux l'glyses et aux peuples, et fissent
tenir et garder les anciennes coustumes et lois du pas. Volontiers
s'accorda l'empereur  ceste requeste. Pour ceste besoingne furent esleus
le comte Donnat, le comte Boniface et l'abb de Flavigni. A tant se
dpartit de l l'empereur et s'en ala chacier en bois vers le septembre, si
comme il avoit accoustum; vers yver se retraist vers Ais-la-Chapelle.

      Note 984: _D'Espaigne._ Pen omnes Septimani nobiles.

Quant le fort yver fu pass[985], droit s kalendes de janvier, l'estoille
comte apparut au ciel au signe de l'Escorpion. En pou de temps aprs
mourut Pepin, l'un des fils l'empereur, l'empreris Judith ne mist pas en
oubli la besoingne qu'elle avoit encommencie; car si comme nous avons j
dit, elle s'estoit conseillie au conseil du palais, coment elle auroit en
son aide l'un des fils l'empereur. Aprs la mort du pre, derechief s'en
ala aux barons et les pria de ceste besoingne. Et ils prirent  l'empereur
qu'il envoiast querre Lothaire, et luy mandast qu'il venist  luy par telle
condicion que s'il voulloit amer et garder Charles, son frre, sceust-il
certainement qu'il luy pardonneroit bonnement quanqu'il avoit oncques vers
luy meffait, et qu'il luy donroit encor moiti de l'empire, fors Bavire
tant seulement. Ceste chose pleut  Lothaire et  sa gent, et luy sembla
que c'estoit son preu. [986]Aprs Pasques vint  son pre en la cit de
Garmaise, Le pre le receut liement luy et sa gent. Largement leur fist
livrer et administrer quanque mestier leur fu. Et l'empereur luy dist qu'il
luy tiendroit volontiers ce qu'il luy avoit promis; et que dedens trois
jours seroit conseill et avis, entre luy et sa gent, coment l'empire
seroit dparti et devis, en telle manire toutes voies que luy et Charles
auroient avantage de prendre avant  leur choix. Et Lothaire eut conseil
qu'il s'accorderoit  ce; mais que l'empereur devisast l'empire  sa
volent. Toutes voies, disoit-il bien que ceste particion ne pouvoit estre
gaument faite, pour ce que l'on ne savoit pas n les lieux n les rgions.
Lors dpartit l'empereur l'empire au mieux et au plus justement qu'il peut
en deux parties, fors le royaume de Bavire qu'il eut donn  Loys son
autre fils. Les barons et le peuple appella. A Lothaire donna tout le
royaume d'Austrasie, si comme il se comporte jusqu'au fleuve de Meuse. Et
l'autre partie de de devers occident donna  Charles, son petit fils; et
confirma ceste partition par ses parolles, devant les barons et devant tout
le peuple. Si li estoit de ces choses qu'il avoit ainsi ordonnes, qu'il
en rendit graces  nostre Seigneur et admonnestoit ses fils qu'ils
s'entramassent entirement, et se gardassent l'un l'autre. Et  Lothaire
pria et commanda qu'il eust grant cure de son frre et qu'il luy souvenist
qu'il estoit son pre; et  Charles commanda qu'il luy portast honneur
comme  son pre espirituel et comme  son ainsn frre.

      Note 985: La plupart des leons latines portent _hieme transact;_
      mais Dom Bouquet a judicieusement prfr celle de _qu hieme_.

      Note 986: _Vita Ludovici Pii.--LX._

Quant le pre qui tousjours ama paix eut ainsi fait paix et amour entre les
frres et entre les barons  son povoir, il donna congi  Lothaire de
retourner en Italie. Mais avant luy donna de grans dons et sa benion. Et
si luy admonnesta qu'il gardast sa loyault et ce qu'il luy avoit promis.
Tout cel yver demoura  Ais-la-Chapelle et clbra la Nativit et la
Rsurrection avant qu'il s'en partist. [987]Moult porta grief ceste
partition Loys, le roi de Bavire. Ost assembla et saisit toute la terre
del Rin. L'empereur, qui ces nouvelles ot, le souffrit jusques  Pasques.
Tantost aprs la feste esmut son ost et trespassa le Rin et la cit de
Maence et ala jusques  Tribure[988]. L demoura un pou pour accueillir et
pour attendre son ost. Lors s'en partit et vint jusques  la cit de
Bodomat[989]. L vint  luy son fils moult humblement quelque grief qu'il
en eust; des parolles du pre fu blasm et repris; et luy recongnut qu'il
avoit mal fait et promist qu'il amenderoit tout. Et le pre qui tousjours
fu doulx et dbonnaire luy pardonna tantost. Avant le chastia et reprit de
parolles dures si comme il l'avoit desservi; aprs le blandit et assouagea
de belles paroles. A tant luy donna congi de retourner en Bavire. Et
l'empereur se mist au retour; le Rin passa et entra en Ardaine pour
chascier, si comme il avoit accoustum en celle saison.

      Note 987: _Vita Ludovici Pii.--LXI._

      Note 988: _Tribure_, ou _Tribourg_. Entre Mayenne et Oppenheim,
      au-del du Rhin.

      Note 989: _Bodomat._ Latin: _Bodomia_. Il y avoit dans ce lieu de
      Germanie un palais de nos rois.


XXIII.

ANNEES: 839/840.

_De la discorde des barons et du peuple du royaume d'Acquitaine. Du
parlement que l'empereur tint  Chalon, de l'ordonnance du royaume
d'Acquitaine, et de l'estat de sainte glyse. Coment son fils Loys esmut de
rechief ses osts contre luy; de la maladie qu'il en eut et de son
mautalent; et coment il accoucha au lit de la mort en la cit de Maence._


Encore se dportoit l'empereur en chaces et en gibiers, quant certaines
nouvelles luy vindrent d'Acquitaine par messages qui  luy venoient; et
affirmoient, ce qui voir estoit, que une partie des plus nobles hommes de
la terre attendoient son ordonnement et sa sentence du royaume
d'Acquitaine; et les autres estoient courroucis de ce qu'ils avoient o
dire qu'il avoit donn son royaume  Charles, son mainsn fils. Et pour
ceste besoigne vint  luy broin, l'vesque de Poitiers, et luy dist que
luy et les autres des plus grans hommes du royaume d'Acquitaine attendoient
 or sa volent, et estoient tous prs d'accomplir son commandement; si
estoient en ceste volent et en ceste ordonnance les plus grans du pas, si
comme luy-meisme, le comte Regnault, le comte Grart, qui gendre estoit
Pepin, le comte Rothaire et mains autres qui estoient de leur volent. Mais
l'autre partie du peuple et meismement Emein, le plus grant et le plus
chevetain, n'estoient pas de celle volent, ains avoient prins l'enfant
Pepin, son nepveu, pour ce qu'il devoit estre droit hoir du royaume; et
s'en aloient par toute la terre et mettoient toutes leurs cures en faire
rapines; et pour ce prioit l'vesque broin  l'empereur pour Dieu qu'il
mist hastivement conseil en ceste besoigne, et venist tost au pas, et
ordennast du royaume  sa volont avant que ceste pestilence moutepliast
plus. L'empereur regracia moult l'vesque broin pour sa bonne volent et
pour sa loyault et tous les autres aussi qui  son accort se tenoient.
Arrire les renvoia et manda aucuns qu'ils feussent  luy  Chalon en
Bourgoigne au mois de septembre, car il proposoit  y faire parlement. Si
ne doibt-on pas cuider que l'empereur eust courage de l'enfant Pepin son
nepveu deshriter. Mais il voulloit mettre conseil en sa besoigne et
chacier et reprendre la lgiret des gens du pas, car il cognoissoit leur
manire et leur desloyaut comme cil qui avoit est norri au pas; et
savoit qu'ils estoient gens o il n'avoit point d'esprance de seuret. Et
pour ce qu'ils peussent corrompre et convertir les mauvaises meurs, Pepin
son frere, le pre de l'enfant, chacirent-ils au commencement hors du
royaume ceulx que luy-meisme avoit l envois pour luy garder et enseigner,
ainsi comme ils avoient est baills  luy-meisme au temps Charlemaines son
pre. Et quant ils les eurent hors bouts, si s'abandonnrent  faire leurs
grans desloyauts parmi le royaume, toutes rapines et homicides si comme il
est apparent, et comme savent ceux qui encore sont vivant. En toutes
manires voulloit que l'enfant feust saintement nourri et enseign, si
qu'il peust prouffiter  soy et aux autres. Si luy souvenoit de cil qui ne
vouloit donner terres  ses fils tant comme ils estoient jeunes; et quand
on luy en parloit, il se excusoit en telle manire: Je ne suis pas tant
esmeu par envie contre mes enfans que j'ay engendrs de moy, que je veuille
qu'ils ne soient  grant honneur. Mais pour ce, je scai bien que l'on
admoneste lgirement  si jeunes gens de faire cruault, et ceux qui sont
jeunes volontiers si accordent et assez lgirement. Vers le mois de
septembre s'en alla l'empereur  Chalon. L assembla parlement si comme il
avoit ordenn. L fu traiti des besoignes de sainte glise et des
besoignes du royaume communes et prives.

Aprs ce entendit et ordenna du royaume d'Acquitaine; de la cit de Chalon
se partit, si estoit Loys avecques luy, l'emperris Judith et Charles son
fils,  grans compaignies de princes et de peuple. Le fleuve de Loire
trespassa et s'en ala  Clermont en Auvergne. L furent venus ses amis et
ceulx qui loyaut luy portoient. Liment et dbonnairemient le receurent.
Et puis voult qu'ils fissent serement de loyaut  Charles son fils.
Aucuns de ceulx qui ne voulloient avant venir fist prendre pour ce
meismement que ils ne voulloient avant venir, ains alloient entour la
route, espiant et faisant toultes et larrecins quant ils povoient. Jugier
les fist et justicier selon les loys. Tant demoura au pas pour ordenner
des besoignes du royaume que la Nativit approucha. La feste fist en la
cit de Poitiers.

[990]La meisme nuit vint  luy un messagier qui luy apporta nouvelles que
son fils Loys avoit assembl Saisnes et Thoringiens, et estoit entr moult
esforciement en Alemaigne. De ces nouvelles fu l'empereur si troubl, qu'il
en receut en soy une maladie, car il estoit de grant aage et de fleumatique
complexion, qui plus habunde en yver que en est. Si avoit autres
enfermets dedans le corps et la douleur des nouvelles qui moult le
tourmentoient, j soit ce qu'il feust dbonnaire oultre manire d'homme.
Mais le grant cuer de luy qui oncques ne fu pour nulle adversit brisi, et
ce qu'il voit sainte glyse trouble et le peuple crestien en perscucion,
le fist fort  souffrir toutes adversits pour l'amour de nostre Seigneur.

      Note 990: _Vita Ludovici Pii.--LXII._

Quant ce vint vers le caresme, que les saintes jeunes durent commencier, il
appareilla son ost pour ostoier en Alemaigne contre son fils Loys. Si le
grevoit plus pour ce qu'il souloit tout ce saint temps despendre en matines
et en jeunes et en oraisons et aumosnes; et il le convenoit ostoier et
chevauchier en armes par le pas, n ne voulloit avoir un seul jour de
repos pour la cure qu'il avoit de sainte glyse ramener  pais et 
concorde. Car il faisoit  l'exemple du bon pasteur qui pas ne doubte 
abandonner son corps  martire pour la dlivrance de ses ouailles: dont
l'en ne doibt pas doubter qu'il ne ait les mrites receues, quant le
souverain des pasteurs promet grant loier  ceulx qui ainsi travaillent
pour l'amour de luy. A Ais-la-Chapelle s'en vint  grant travail de son
corps et meismement pour la maladie qu'il sentoit. Droit  la sollempnit
de Pasques vint l. Aprs la feste, se mist  la voie pour accomplir la
besoigne pour quoi il estoit meu: le Rin trespassa et s'en alla en
Thoringe, o il avoit entendu que Loys estoit. Mais quant il sceut que son
pre venoit si efforciement, il ne l'osa attendre, ains se mist  la fuite
par Esclavonie, et par l retourna en Bavire. Et l'empereur assembla
parlement en la cit de Garmaise. Si envoia endementiers en Italie  son
fils Lothaire, et luy manda qu'il venist  son parlement pour traitier de
ce et d'autres choses. Charles son fils et l'emperris estoient demours en
France, et conversoient adoncques au royaume d'Acquitaine.

_Incidence._ Droit en ce temps fu clipse de soleil universel, tel que
entre l'clips et la nuit n'a voit point de diffrence. Et j soit ce
qu'il feust[991] doulx et dbonnaire selon nature, si eut-il fin triste et
douloureuse. Car il fu par ce signifi que celle grant lumire qui luisoit
au monde dessus le candelabre, se devoit dpartir en tnbres et en
tribulations. Car il commena lors  afleboier et  perdre le boire et le
mangier, puis  sangloter et  souspirer et  deffaillir du tout. Et quant
il se sentit ainsi en foible point, il commanda que on lui tendist ses
paveillons en une isle de ls la cit de Maence. Lors si defaillant fu de
ses membres qu'il accoucha du tout au lit.

      Note 991: _Qu'il feust._ Que l'clipse.

Qui pourroit raconter la cure qu'il avoit de sainte glyse et la joie qu'il
avoit quant il la voit en bon estat, et la douleur aussi et la compassion
qu'il avoit de sa tribulacion? Qui pourroit nombrer les larmes qu'il
respandoit en priant nostre Seigneur pour le confort de sainte glyse? Il
ne se doutoit pas pour ce qu'il trespassoit de ce sicle, mais pour les
tribulacions qu'il sentoit qui estoient  venir aprs sa mort, et disoit en
se complaignant: Las pourquoi est ma vie fnie en telle tribulacion et en
telle perscution de paix et de concordance. L estoient prsens mains
vaillans prlas pour lui reconforter et mains autres sergens nostre
Seigneur. Entre les autres estoit Henry[992], arcevesque de Trves;
Othogaire, arcevesque de Maence, et Dreues son frre, arcevesque de Mez,
et arcichapellain du palais. Et en tant comme il estoit plus son prouchain,
de tant se fioit-il plus en luy; c'estoit celluy  qui il se confessoit
chascun jour,  qui il offroit  Dieu le sacrifice de vrai cuer contrit.
Par quarante jours ne prist oncques aultre viande que le corps du Sauveur,
en regraciant et loant la justice de nostre Seigneur, et en disant: Sire
Dieu, tu es juge droiturier; car pour ce que je n'ai pas jeun la
quarantaine, je te rends orendroit ces jeunes commandes.

      Note 992: _Henry._ Le latin peut-tre corrompu ou mal dit porte:
      _Heti_.


XXIV.

ANNEE: 840.

_Coment l'empereur fist aporter tous ses joiaus devant luy pour dpartir
aux glyses. Coment il donna sa couronne et s'espe  Lothaire, pour ce
qu'il amast et soustenist Judith sa femme et Charles son fils. Comment il
se complaint de son fils Loys. De son trespassement, et coment Dreues son
frre, vesque de Mez, fist le corps porter  Mez, et noblement
enspoulturer en l'glyse Saint-Arnoul._

Lors commanaa  Dreues, son frre, qu'il fist venir devant luy tous les
chambellens du palais et les menistres, et voult que tous ses joyauls et
ses meubles feussent escris, en quelque chose que ce feust: en escrins, en
or, en couronnes ou en pierres ou en armes, en livres, en vaisseaux et en
draps de soie ou en ornemens d'glyses. Pour ce le faisoit qu'il voulloit
savoir qu'ils pourroit donner aux glyses, aux povres et aux menistres du
palais; et, au derrenier, que il pourroit donner  ses deux fils Lothaire
et Charlon. A Lothaire donna sa couronne et s'espe par telle condicion
qu'il portast foy et loyaut  sa femme Judith et  Charlon son frre, et
qu'il luy laissast en paix sa partie du royaume, telle comme il luy avoit
donne devant les princes du palais, ainsi comme luy-meisme estoit tenu 
tenir et  garentir par son serement.

Aprs ce qu'il eut ainsi ordenn de toutes ces choses, il rendit graces 
Dieu de ce que riens propre ne luy demouroit. Son frre, l'vesque Dreues,
et les autres prlas qui prsens estoient, regracioient Dieu de ce qu'ils
voient la fin du saint prudomme en telle dvocion et en telle
persvrence, sacrifiant  Dieu en vraie pacience les tribulations de ce
sicle. Si devoit avoir bien telle fin, car il avoit tousjours eue vie
aourne de vertus. Mais une chose y avoit qui un petit troubloit leur joie,
car ils se doubtoient qu'il ne voulsist son cuer apaisier envers Loys son
fils, qui tant de tribulacions lui avoit faites. Car ils savoient bien
qu'il l'avoit tant de fois courrouci et meismement en la fin de sa vie
qu'il en avoit grant ire et grant douleur au cuer. Toutes voies se firent
tant en la pacience de son doulx cuer qui oncques pour nulle adversit
n'avoit est brise qu'ils essairent lgirement sa pense par l'vesque
Dreues son frre: car il ne voulloit refuser de nule chose qu'il voulsist.

Et quant l'vesque Dreues luy eut son fils ramerteu, il monstra premier par
semblant l'amertume et la douleur de son cuer. Mais aprs quant il fu
revenu petit  petit  sa pense et il se fu efforci de parler tant comme
il put, il commena  raconter et  nombrer les angoisses et les maulx
qu'il luy avoit fais et puis les mrites qu'il avoit desservis  faire
telles choses contre nature et contre le commandement nostre Seigneur.
Mais pour ce, dist-il, qu'il ne peut  moy venir, pour faire satisfaction
en tesmoing de Dieu et de vous qui ci estes prsens, je luy pardoing tout
quanqu'il m'a meffait. Mais  vous, dist-il, appartient de luy amonnester
que s je luy pardone ce qu'il a tantes fois vers moy mespris, toutes voies
n'oublie-il pas les travaulx et les griefs qu'il m'a fais  la fin de ma
vie qui m'ont men  la mort. Et qu'il n'oublie pas aussi ce qu'il a petit
prisi et mis en despit les commandemens de nostre Seigneur qui commande
qu'on porte honneur  son pre et  sa mre. [993]Aprs ces parolles il
commanda que l'en chantast Vigiles devant luy; si estoit samedi au soir. Et
puis commanda que l'en le seignast du signe de la sainte croix. Luy-meisme
prist la croix et fist signe sur son front et sur son pis. Et quant il
estoit las, il faisoit signe  l'vesque Dreues, son frre, qu'il le
prseignast.

      Note 993: _Vita Ludov. Pii.--LXIV._

Toute celle nuit demoura si foible que nulle vertu corporelle n'estoit en
luy, mais tousjours avoit pense saine sobre et attempre et certaine
mmoire de sens naturel. Et au dimanche au matin commanda qu'on
appareillast pour chanter messe; et voult que l'vesque Dreues son frre la
chantast. Aprs la messe receut son Sauveur, et en un petit galice un pou
de son prcieux sang. Lors pria son frre et tous les autres qu'ils
allassent mengier, et dist qu'il attendroit bien tant qu'ils feussent
revenus.

Aprs quant ils eurent mengi et ils furent revenus, il sentit que l'eure
de son trespassement approchoit. Il joingt le pouce au doi et fist signe 
Dreues, son frre, qu'il s'approchast de luy, car il faisoit ads[994]
ainsi, quant il le voulloit appeler. Quant luy et tous les autres prlas se
furent approchs de luy, il leur requist par signes et par parolles telles
comme il put qu'ils li donnassent leur benion. Quant ce vint  celle
heure que l'ame se dut dpartir du corps[995], il tourna sa face  senestre
partie, et  toute la force du corps qu'il put en soy trouver, par manire
de grant indignacion, il dist: _Huz! huz!_[996] qui vault autant  dire
comme hors, hors: dont il appert que il vit le diable  celle heure; de
laquelle compaignie il n'eut oncques que faire n mort n vif. Aprs ce,
retourna sa face  destre partie et puis si leva les yeulx vers le ciel; et
de tant comme il regardoit plus horriblement  la senestre partie, de tant
regardoit-il  la destre plus liement, en telle manire que entre luy et un
homme qui rit n'avoit point de diffrence.

      Note 994: _Ads._ Toujours.

      Note 995: Le texte latin ajoute: _Ut plures me retulet_.

      Note 996: _Huz._ C'est, je pense, l'interjection dont on se sert
      encore pour faire avancer les btes de somme. _Hu!_ lequel mot,
      suivant le latin, _significat foras, foras_.

En ceste manire trespassa de ceste mortelle vie  la joie de paradis si
comme l'en croit certainement. Car (ainsi comme un sage maistre dit) cil
ne peut mauvaisement mourir qui tousjours a bien vescu. Le jour de son
trespassement fu en la douziesme kalende de juillet. Le temps de sa vie
soixante-quatre ans. Le temps du royaume d'Acquitaine trente-sept ans. Le
temps de son empire vingt-sept ans. Le temps de l'incarnation huit cent
quarante.

Quant il fu trespass, Dreues son frre, l'vesque de Mez, et les autres
prlas, les abbs, les comtes et les barons[997] qui l estoient prsens,
prindrent le corps et le firent mettre en terre  Mez  grant procession du
clergi et du peuple: en l'glyse Saint-Arnoul le fist son frre enterrer
honnourablement avec sa mre, la royne Hildegarde, qui lans estoit
enspulture.

      Note 997: _Les barons._ Wassis dominicis.

Au temps de cestuy empereur furent apportes les reliques en France de
saint Ypolite et de saint Tiburce, et mises honnourablement en l'glyse
Saint-Denis en France.


CI FINENT LES GESTES DU DEBONNAIRE ROY LOYS, ET LE SECOND VOLUME DES
GRANDES CHRONIQUES.











End of the Project Gutenberg EBook of Les grandes chroniques de France (2/6), by 
Paulin Paris

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