Project Gutenberg's L'Illustration, No. 0409, 27 Dcembre 1850, by Various

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org


Title: L'Illustration, No. 0409, 27 Dcembre 1850

Author: Various

Release Date: January 10, 2012 [EBook #38543]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 0409, 27 ***




Produced by Rnald Lvesque






L'Illustration, No. 0409, 28 Dcembre 1850

L'ILLUSTRATION

JOURNAL UNIVERSEL

N 409.--Vol. XVI.--Du Vendredi 27 dc. 1850 au Vendredi 3 janv. 1851.
Bureaux: rue Richelieu 60.

Ab. pour Paris, 3 mois. 9 fr.--6 mois. 18 fr.--Un an. 36 fr.
Prix de chaque N, 75 c.--La collection mensuelle, br., 3 fr.

Ab. pour les dp.--3 mois. 9 fr.--6 mois, 18 fr.--Un an, 36 fr.
Ab. pour l'tranger, --   10 fr.--        20 fr.--       40 fr.

SOMMAIRE

Histoire de la semaine.--Voyage  travers les journaux.--Varits.--
Courrier de Paris.--Industrie parisienne.--De la contrefaon des oeuvres
littraires et artistiques.--La veille de Nol, souvenirs
d'autrefois.--Un mobilier de police correctionnelle, pilogue.--Lettres
sur la France (8e article), de Paris  Nantes.--Chronique musicale.--
Souvenirs d'un voyage au Tennessee.--Monsieur Abraham.--Notice sur
Perlet. _Gravures_. L'_Allier_ et le _Borda_ dans la rade de Brest par
le coup de veut du 15 dcembre.--Dcembre, fantaisie par Gavarni; Du 15
dcembre au 1er janvier.--Magasins d'horlogerie et de bijouterie de C.
Detouche.--Un mobilier de police correctionnelle, 21 dessins par
Gavarni.--Souvenirs du Tennessee, six gravures.--Perlet, rles du
comdien d'Etampes.--Rbus.



Histoire de la semaine

L'anne finit assez paisiblement. Les questions qui tiennent le monde
dans l'attente subissent un moment de calme; Dieu veuille que ce soit du
recueillement et de la mditation. Les confrences de Dresde ont t
ouvertes le 23, et nous dirons la semaine prochaine comment se
prsentant les solutions qu'elles cherchent. A l'intrieur, on se
prpare  entrer en campagne pour les grandes preuves de 1851, qui
doivent aboutir constitutionnellement en 1852. Les partis s'observent et
se mnagent; ils semblent mme assez disposs  se pardonner
rciproquement; c'est une manire d'viter les explications. Cependant,
il faudra bien en venir l, et gare les rcriminations. Le procs
d'Allais, commenc mardi et continu aprs la fte de Nol, se terminera
probablement trop tard aujourd'hui jeudi pour nous permettre de donner
le rsultat avant de mettre ce numro sous presse; mais ce procs est un
pisode de l'histoire des intrigues contemporaines dont il sera parl
plus d'un jour.

[Illustration: L'_Allier_ et le _Borda_ dans la rade de Brest par le
coup de vent du 15 dcembre, d'aprs un croquis envoy par M. Th.
Barellier.]

Tandis que la politique se reposait, le ciel, qui semble aujourd'hui
radouci comme elle, a svi la semaine prcdente avec des symptmes
extraordinaires. Nous avons rappel, il y a huit jours, quelques-uns des
sinistres de mer arrivs  notre connaissance; mais  cette heure-l
mme on nous envoyait de Brest le rcit d'un accident qui a failli
causer une catastrophe, et qui l'et certainement cause si le fait se
ft pass la nuit au lieu de se passer  deux heures de releve. La
corvette de charge l'_Allier_ cass son corps-mort et est alle tomber
sous le beaupr du vaisseau le _Borda_, le vaisseau-cole o
trs-heureusement aucun accident n'est  dplorer. L'_Allier_ a t
oblig de dmter du grand mt et du mt d'artimon pour se parer. Le
lendemain la tempte durait encore; un ouragan furieux fondait sur la
ville de Brest. Les clairs brillaient et le tonnerre grondait comme
dans les orages d't.

--Les interpellations adresses au ministre de l'intrieur sur les
loteries autorises par le gouvernement, et notamment sur la loterie
dite des Lingots d'or, ont t l'vnement de la semaine parlementaire.
Toutefois, ainsi qu'il arrive souvent, l'intrt du dbat est moins
ressorti de la question mme que des incidents de sance et des
pripties de vote: comme on dit au palais, l'accessoire a emport le
principal. Ce n'est pas que le motif essentiel de la discussion n'et
son importance; il s'agissait de savoir quelle devait tre la meilleure
interprtation de la loi de 1836 qui, en proscrivant les loteries d'une
manire gnrale, a admis deux exceptions en faveur des oeuvres de
bienfaisance et des encouragements aux beaux-arts; on avait  se
demander si ces exceptions devaient tre maintenues; si dans la sphre
suprieure des principes elles taient compatibles avec le sentiment de
la morale publique, si gnreuse que ft la pense qui les a inspires.
Au point de vue des faits, il tait permis d'examiner, avec quelque
succs, si la loterie des lingots d'or tait bien conforme dans son but
et dans son organisation  l'esprit de la loi, et si l'autorisation
accorde par le gouvernement avait t suffisamment rflchie. On a bien
un peu parl de tout cela; mais ces limites ne suffisaient pas  la
politique militante, et bientt les attaques exagres, les vivacits,
les incidents personnels, ont donn  la sance tous les mrites de ces
sortes d'intermdes parlementaires. Enfin pour que rien ne manqut  la
journe, une crise ministrielle, ou tout au moins une dmission
importante, a failli sortir du scrutin.--Un retour prudent de la
majorit a cependant ravi ce triomphe  l'opposition, mais non pas sans
beaucoup de dmarches diplomatiques de la part des membres les plus
considrables de la droite.

A la suite d'une discussion dans laquelle M. le ministre de l'intrieur
avait eu  subir un acte vritable d'accusation fond sur quelques
griefs rels mais affaiblis,  notre avis, par la gravit mme qu'on
avait voulu donner  des faits secondaires, dont l'exactitude a
d'ailleurs t fortement conteste par le ministre, un membre de la
majorit a dpos un ordre du jour motiv qui dguisait  peine un blme
formel.--La gauche, qui avait galement une formule de blme toute
prte, s'est empresse, avec une trs-habile condescendance, de se
runir  cette rdaction.--L'instant tait menaant, et si l'on et vot
par assis et lev, l'ordre du jour motiv de M Gabriel Delessert avait
certainement chance d'tre adopt.--C'tait la dmission presque force
de M. Baroche. Heureusement pour le ministre, quelques voix amies ont
demand l'ordre du jour pur et simple, qui, en vertu de son droit de
priorit, a d tre soumis d'abord au scrutin. Il a t rejet: c'tait
d'un triste prsage; mais durant le vote on avait mieux pes toute la
porte des termes de l'ordre du jour motiv, et de tous les bancs de la
droite il a bientt surgi des rdactions cherchant  effacer autant que
possible l'intention de blme qui ressortait ncessairement du rejet de
l'ordre du jour pur et simple, et  adoucir jusqu' une simple
recommandation la censure svre que contenait la premire rdaction
propose. Ce n'est pas sans peine qu'on a russi: pendant une heure la
confusion, le tumulte, les cris ont remplac toute discussion; tandis
que deux ou trois orateurs se disputaient la tribune pour essayer de
faire prvaloir leur solution, M. Emile de Girardin parvient  s'en
emparer et lit la formule suivante: La majorit _satisfaite_ passe 
l'ordre du jour. Bien qu'aussi inopportune que peu justifis,
l'allusion tait trop directe pour tre excuse, et cette fois unanime
et spontane, la majorit pousse un cri d'indignation et inflige  M. de
Girardin la censure avec exclusion temporaire.--Comme en dfinitive 
tout drame parlementaire il faut une conclusion, celui-ci, allant
peut-tre d'un extrme  l'autre, s'est termin par l'adoption de la
rdaction la plus conciliante.

En rsum, la sance de samedi aurait pu tre plus srieuse, plus utile
dans la question mme des loteries, sinon plus vhmente et plus
pittoresque. Pour nous, nous lui prfrons de beaucoup le dbat qui
s'est un peu improvis  l'occasion de la premire dlibration sur le
projet de loi relatif aux modrations  introduire dans le rgime
commercial de l'Algrie, en ce qui concerne les taxes imposes en France
aux produits de notre colonie d'Afrique. Le public s'en est moins
proccup que des interpellations qui ont suivi; la presse lui a ouvert,
moins gnreusement qu' celui-ci, l'hospitalit de ses colonnes--et
cependant il touchait  un intrt bien autrement suprieur pour le
pays:  l'avenir,  la prosprit de cette France africaine, conquise au
prix de tant de sang et d'argent. Pour quelques esprits mal disposs,
ces sacrifices sont un crime qu'on ne doit point pardonner  l'Algrie
et qui concluent  sa condamnation; mais, avec une apprciation plus
leve, les hommes d'tat y voient des liens nergiques qui nous
attachent invinciblement  l'Afrique. L'honorable M. Dufaure a rsum en
quelques paroles chaleureuses, prcises, d'une pntrante loquence,
cette opinion, la seule que puisse admettre non-seulement l'honneur,
mais le haut sens national, et il a fait justice aux applaudissements de
l'Assemble, et pour toujours, nous l'esprons, de cet ternel
rquisitoire que M. Desjobert fulmine chaque anne, depuis bientt vingt
ans, contre l'Algrie, et qu'il avait cru devoir exhumer, une fois
encore, au dbut de la discussion. Nous pensons, comme l'a si bien dit
M. Dufaure, que la France a eu raison de persister dans sa conqute;
mais, quoi qu'il en puisse tre, tout retour sur le pas est dsormais
inutile; tout s'accorde, notre dignit comme notre intrt, pour
maintenir notre drapeau en Afrique, et certainement le pays s'associera
au vote de l'Assemble qui, une fois de plus, a dclar que l'Algrie
tait dsormais une terre franaise.--La loi sur le rgime commercial
de l'Algrie, qui forme la premire partie d'une srie de dispositions
sur l'organisation dfinitive de notre colonie, a pour but de donner 
cette dclaration toute la force de la ralit.

Avant d'ouvrir cette discussion sur l'Algrie, l'Assemble avait
dfinitivement vot le projet de loi tendant  accrotre la pnalit en
matire d'usure, et la svrit qu'elle a montre  cet gard rduira
peut-tre l'tendue de ce mal, qui, ainsi que le disait un orateur, en
certaines de nos campagnes, a caus plus de ruines que dix annes de
grle.--Une sance, consacre  de difficiles et toutes spciales
questions hypothcaires, et des interpellations d'une importance
secondaire sur des fournitures de draps pour l'arme, ont fait lundi et
mardi  l'Assemble, aprs la sance agite de samedi, un demi-loisir
que la fte de Nol a rendu complet.

Nous ne terminerons pas sans rparer un oubli de ces derniers jours: le
nouveau systme de votation pour les scrutins de division, dont
l'_Illustration_ a donn une description dtaille, a t inaugur il y
a une quinzaine de jours, et l'intrt curieux que l'Assemble a accord
au mcanisme de cette ingnieuse invention, justifie la curiosit avec
laquelle nos lecteurs ont d recevoir la communication que nous avons pu
leur en faire  l'avance.

PAULIN.



Voyage  travers les Journaux.

Du 20 dcembre au 5 janvier, la politique fait silence et la littrature
donne sa dmission. Pendant cette doucereuse quinzaine, aime des
enfants et des confiseurs, le journal n'est plus qu'une page d'annonces.
Il n'y a place dans ce vaste carrousel de la publicit que pour les
cachemires, les bonbons, les livres illustrs et les billets de loterie.
Nous avons fait bien des rvolutions, mais nous n'avons pu encore
dtrner les trennes. Vivent les trennes! Cette anne, M. Capefigue,
le brillant homme d'tat que vous savez, offre dix volumes in-8 pour la
bagatelle de quinze francs. Un franc cinquante centimes le volume, c'est
cher au prix o sont les cornets de papier. Puisque la littrature nous
chappe, il faut bien nous rabattre sur autre chose et parler de
l'_Illustrated London News._

_The Illustrated London News_, ou, pour parler plus intelligiblement 
des lecteurs franais, les _Nouvelles illustres de Londres_, ne sont
pas satisfaites de rgner paisiblement sur les trois royaumes; ce
journal hebdomadaire aspire  la conqute du monde: il veut cueillir les
palmes de Charlemagne et de Napolon! Les feuilles de toutes les nations
nous annoncent que ce recueil, inquiet de la tournure que prennent les
vnements en Europe, est dcid  faire pntrer en France et en
Allemagne ses canards illustrs pour arrter le torrent des opinions
dangereuses, et rtablir,  l'aide de ses dcoupures littraires et de
sa gravure sur bois, l'ordre si profondment troubl. Depuis longtemps
le besoin d'un journal anglais traduit en franais et en allemand se
faisait gnralement sentir. L'_Illustrated_ va se publier on allemand
et on franais. D'ici  peu de jours, le continent pourra dguster cette
fine plaisanterie britannique qui chatouille le palais comme une
bouteille de _gin_, et gaie l'esprit comme un verre de cidre. Il nous
sera enfin donn de voir fleurir dans le parterre de la Flore
londonienne ces faciles coq--l'ne, qui, depuis la conqute des
Normands, font les dlices des _cockneys_ de la Grande-Bretagne.
Innocents Parisiens! Plus innocents habitants de Berlin et de Vienne,
vous aviez cru qu'il y avait chez vous assez de gens d'esprit pour vous
amuser ou tout au moins vous distraire. Nave illusion! l'esprit, le
savoir, l'lgance, le bon got, tout ce qui charme et tout ce qui
sduit se trouvaient  Londres dans le Strand, paroisse de Saint-Clment
Danes. Qui l'et dit?

Puisque l'_Illustrated_ veut tre modestement le dominateur de
l'univers, qu'il nous permette d'examiner si le talent de la paire de
ciseaux qui prside  sa rdaction justifie ses prtentions
cosmopolites. Nous venons de parcourir plusieurs numros de ce recueil,
et nous avouons tout d'abord qu'il nous a t difficile de trouver notre
chemin dans ce labyrinthe de faits, de nouvelles, d'vnements, de
dsastres, d'anecdotes, le tout jet ple mle et entass comme des
chiffons dans un sac. Nous ne savons l'effet que produiront sur les
lecteurs de Vienne et de Berlin ces pluchures littraires, mais ce que
nous savons bien, c'est qu'il n'est pas un seul lecteur franais qui
pourra perdre son temps et ses yeux sur ces _ttes de clou_
microscopiques et sur cette littrature plus microscopique encore que
les caractres imprims; quant aux sujets traits dans l'_Illustrated_,
le cadre, nous devons en convenir, est assez vari; il est d'abord
question des nouvelles de la cour: Sa Majest la trs-gracieuse reine
Victoria est alle se promener hier  Windsor (rcit de la promenade),
Son Altesse Royale le prince Albert (_His royal Highness_) est mont 
cheval vers trois heures. Puis on raconte l'emploi de la journe du
prince de Galles, du duc d'York, de la Royale princesse, de la princesse
Alice, ce qui ne peut manquer d'intresser trs-vivement les Parisiens
et les Berlinois; aprs que vient l'numration des dners
aristocratiques, des rceptions et des raouts. Puis la liste des
naissances et des dcs des grands personnages; on a galement le
bonheur d'apprendre que tel jour,  telle heure, le capitaine William
Bathurst est arriv d'gypte, que le colonel Thompson reviendra le mois
prochain des Grandes-Indes avec sa femme et sa fille, et que le vicomte
Fielding se dispose  partir pour Rome. A ce sujet, l'Europe ne saura
pas sans une vive satisfaction le nombre de voitures qui suivront le
voyageur et le personnel de ses domestiques. Dtails du plus haut
intrt: les Franais et les Allemands de la rive gauche du Rhin, qui
sont presque tous catholiques, prouveront aussi un vritable bonheur 
connatre les progrs que fait le protestantisme dans l'Inde et dans les
colonies anglaises. Nous saurons le chiffre exact des Bibles qui sont
journellement expdies de Londres pour tre rpandues par les
missionnaires anglicans. Les catholiques qui aiment  rire de leur
religion seront enchants de voir le pape prsent avec des oreilles
d'ne, et les cardinaux et les vques brls en effigie. Quant aux
faits divers, qui tiennent  peu prs les trois quarts du recueil, ils
n'auront quelque parfum de nouveaut pour le lecteur continental qu'
une condition, c'est qu'il ne lira aucun journal franais, tous les
faits, toutes les anecdotes, tous les vnements de l'_Illustrated_
ayant tran dans toutes les feuilles de France avant d'tre coups par
l'intelligente paire de ciseaux du Strand, paroisse de
Saint-Clment-Danes. Pour ce qui est de la littrature, proprement dite,
des voyages, de la critique, des articles de genre, des articles d'art,
il n'en est nullement question dans ce spirituel _Illustrated_, qui
abandonne ce genre d'exercice intellectuel  la _Revue d'Edimbourg_, 
la _Revue trimestrielle_ et aux _Magazine_. L'_Illustrated_ s'est plus
appliqu jusqu' ce jour  parler aux yeux qu' l'esprit. C'est sans
doute ce qui lgitime ses nouvelles prtentions  l'empire universel.

Les conqurants du Strand, paroisse de Saint-Clment Danes, voient
l'Europe et le monde entier au point de vue de leur paroisse. Pour la
paire de ciseaux de l'_Illustrated_, il est avr que le Franais ne
voyage jamais sans avoir un violon sous le bras et qu'il se nourrit de
grenouilles. Retranchez le violon et la grenouille, et vous supprimez du
mme coup toute la plaisanterie anglaise  l'adresse de la France, il ne
restera plus  John Hall et  l'_Illustrated_ que Waterloo. Ainsi du
reste, l'_Illustrated_ a-t-il  retracer le meurtre de madame de
Praslin? il affuble le procureur gnral de cette poque, M. Delangle,
d'une perruque  trente six marteaux. Pourquoi cela? parce que dans la
paroisse de Saint-Clment Danes les magistrats portent encore la
perruque, et que la paire de ciseaux de l'_Illustrated_ est convaincue
qu'un juge sans perruque ne peut exister dans aucune partie du monde.
Nous pourrions citer toutes les navets qui fourmillent dans chaque
numro de ce recueil, mais nous aimons mieux attendre l'dition
franaise, qui nous est promise trs-incessamment, pour apprcier dans
son ensemble et dans ses dtails la finesse, le bon got, l'esprit et
l'enjouement qui concourent  la rdaction de ce journal universel...
pour les paroissiens de Saint-Clment Danes.

Pourquoi l'_Illustrated_ n'a-t-il pas auprs de lui un Cynas?--H!
seigneur _Illustrated London News_, lui dirait-on que diable ferez-vous
quand vous aurez conquis la France et l'Allemagne, qui, je vous le dis
entre nous, ne sont pas aussi faciles  conqurir que vous le
supposez?--Nous conquerrons la Russie, la Finlande et la Norvge.--Et
aprs?--Nous ferons une dition en arabe, en slave, en japonais et en
cochinchinois.--Et quand vous aurez traduit comme Panurge votre _canard_
illustr en quarante six langues, en serez-vous plus avanc? Tenez,
seigneur _Illustrated_, croyez! moi, vous tes le marguillier de votre
paroisse, les _cockneys_ de Londres ont quelque estime pour vous, comme
des _cockneys_ qu'ils sont, restez dans votre boutique du Strand, et ne
courez pas  la conqute du monde sous peine de vous casser le nez en
passant le dtroit, ce qui ferait rire le sacristain et les fidles
paroissiens de Saint-Clment.

C'est qu'en effet de tous les lecteurs, le lecteur franais est le plus
exigeant; il veut dans un recueil littraire de la mthode, de la clart
et de l'intelligence jusque dans le choix des sujets qui y sont traits;
il va mme jusqu' demander  l'crivain qui aspire  l'honneur de
l'intresser, de l'esprit, de la distinction et du talent. Ces qualits
peu communes se rencontrent gnralement dans les revues d'outre-Manche,
lesquelles comptent de trs-remarquables crivains. Mais que
l'_Illustrated_ nous permette de le lui dire: Pour concevoir l'trange
prtention qu'il affiche depuis quelque temps, il a peut-tre eu le tort
de compter trop exclusivement sur ses dessins. Les journaux illustrs,
il faut bien le reconnatre, ne sont pas prcisment favorables 
l'crivain; la gravure attire tout d'abord le regard, et le texte avec
ses lignes uniformes fait une triste mine auprs d'un portrait d'une
scne ou d'un paysage. Dans cette lutte perptuelle entre le crayon et
la plume, celle-ci a presque toujours le dessous; cependant c'est
peut-tre aussi un stimulant pour celui qui crit, de penser qu'il a une
difficult de plus  vaincre en dehors de toutes les autres difficults.
Cette mulation entre la plume et le crayon, vous ne la rencontrerez pas
dans l'_Illustrated_. L, le dessin seulement existe..... quand il
existe. Aussi l'_Illustrated_, qu'il soit traduit en franais, en
allemand ou en bas-breton, ne sera-t-il jamais qu'un journal qu'on
regardera volontiers, mais qu'on ne lira jamais.

Maintenant que la cause est entendue, abandonnons la paroisse de
Saint-Clment Danes et revenons  Paris.

Nous avions eu la bonhomie de croire  la mort du roman-feuilleton; mais
le roman-feuilleton a la vie dure; il parat qu'il va s'panouir plus
que jamais, en dpit du centime supplmentaire de M. de Riancey. Le
roman-feuilleton est le Prote moderne; hier il courait les tavernes et
professait les belles manires de la Courtille; aujourd'hui il se fait
professeur de morale, et pour chapper  la loi du centime il se dguise
en _mmoires_. Voici un journal conservateur, dfenseur de la proprit,
propagateur de la religion et prdicateur de la famille, qui promet pour
trennes  ses abonns les _Mmoires de Lola Monts_, une aimable
personne d'un certain monde, qui a fait quelque peu parler d'elle et qui
s'est marie deux ou trois fois par inadvertance, de sorte qu'elle
possde  peu prs un mari dans toutes les parties du monde connu Le
_Pays_ ne se dissimule pas l'audace de la tentative; faire asseoir
madame Lola  un tout autre foyer que le foyer d'un thtre de
boulevard, c'est scabreux au premier abord; aussi ce journal, pour
expliquer la vente dans son feuilleton de l'ex-matresse du roi de
Bavire et d'un certain nombre de particuliers, se hte-t-il de faire
remarquer que Lola Monts appartient  la grande famille des _Lelia_,
que les _Lelia_ ont leur posie sauvage, etc., etc., et que rien ne sera
plus moral au fond que la propagation de ces mmoires, destins 
initier les mres de famille  l'existence lgre de la plus lgre des
danseuses: si aprs une explication aussi suffisante, les conservateurs
ne se trouvent pas suffisamment dtendus et protgs par un avocat qui
comprend si bien les intrts de ses clients, il faut avouer que le
_Pays_ n'aura plus qu' donner sa dmission de journal dfenseur de la
religion et de la morale, et qu' abandonner la socit  ses ennemis.

Ce n'est pas tout; comme _Llia_ n'est pas prcisment un ouvrage d'une
orthodoxie universellement admise, le _Pays_ met en avant, pour la
justification de son cadeau d'trennes, l'autorit de saint Augustin, de
_saint Augustin, cet homme le plus homme qui ait jamais exist!_ Voil
donc madame Lola, cette femme la plus femme qui existe en ce moment,
place sur la mme ligne qu'un illustre Pre de l'glise, sous prtexte
de scnes d'alcve  taler sous les yeux du lecteur; puis comme si ce
n'tait point encore assez de cette normit sans exemple, l'crivain du
_Pays_ a grand soin de rappeler que beaucoup de femmes ont cherch la
clbrit sans avoir eu le bonheur de la rencontrer comme la ci-devant
favorite bavaroise; cela signifie en bon franais que toutes les femmes
n'ont pas t assez heureuses pour distribuer des coups de cravache 
des gendarmes prussiens, pour pouser un candide M. Heald quand elles
avaient dj un infortun M. James, et pour faire passer la rue dans
leur chambre  coucher! Esprons que les lectrices du _Pays_ profiteront
de l'exemple de madame Lola, et que nous aurons bientt toute une
gnration de femmes clbres! Pour moi, je demande qu'on me ramne au
_Chourineur_.

En vrit, quelle trange ide se font donc de leurs abonns certains
journalistes? _Le Pays_ n'a vu, dans la publication des _Mmoires_ de
Lola Monts qu'une spculation. Il a spcul sur le scandale et sur la
curiosit imbcile. Je sais bien que madame la comtesse de Lansfeld
vient d'ouvrir tout dernirement ses salons dans lesquels se pressent, 
ce qu'on m'assure, les plus fanfarons dfenseurs de la famille; on va
mme jusqu' dire que des lions sur le retour se disputent la possession
de ce coeur aussi vaste qu'une place publique; cependant, si les
Confessions d'un personnage aussi peu intressant que cette danseuse
reinte et effronte pouvaient augmenter la clientle d'un journal, il
faudrait induire de ce fait que la socit franaise est en proie  la
plus effroyable des maladies,  la maladie de l'impudeur.

 EDMOND TEXIER.

La vente au profit des Polonais malades et indigents aura lieu du 26 au
31 courant, rue Basse-du-Rempart, 26, dans les salons que M. Odiot a
gnreusement offerts pour cette bonne oeuvre. On y trouvera un grand
assortiment de nouveauts, broderies, tableaux, cristaux, porcelaines,
bijoux et objets pour trennes.

Les dames patronnesses ont l'honneur d'en donner avis au public. Elles
esprent que les personnes bienfaisantes voudront bien contribuer 
soulager tant d'infortunes et honorer la vente de leur prsence.

Tout envoi d'argent ou d'objets pour la vente sera reu avec
reconnaissance par les dames patronnesses et par la princesse
Czartoryska, prsidente de la Socit de bienfaisance des dames
polonaises, rue Saint-Louis-en-l'Ile, 2, htel Lambert.



Correspondance.

M. L. L.  Reims. Cette omission regrettable, Monsieur, sera rpare.

M. E. d'H. Mille remercments, Monsieur, mais il n'y a gure de semaines
que nous n'ayons l'occasion de motiver nos refus au sujet de
propositions semblables.

M. le vicomte d'A.  Lisbonne, rclame contre un passage d'un article du
2 novembre o il est dit que S. M. l'impratrice douairire du Brsil
avait dn  Francfort,  la table d'hte de l'htel de Russie, en
compagnie de plusieurs princes d'Allemagne et autres personnages
considrables. S. M. impriale, dit M. le vicomte d'A., n'a pas mme t
 Francfort  cette poque.

L'_Illustration_ est en mesure de pouvoir annoncer une srie de
publications du plus haut et du plus piquant intrt, sur tous les
sujets compris dans son cadre encyclopdique. Jamais, depuis qu'elle
existe, elle ne s'est trouve en possession de travaux plus importants
et de dessins aussi varis, aussi curieux. Jamais les crivains et les
artistes aims de ses lecteurs ne lui ont apport un concours plus actif
et plus zl. Gavarni nous adresse de Londres des tudes et des
fantaisies o son rare talent se rvle sous un aspect toujours nouveau
et charmant. Valentin nous revient d'Afrique, aprs un voyage de six
mois, avec des _albums_ o il a recueilli, dans toute sa vrit
originale, la vie de ces peuples dont nous ne connaissons que
l'existence officielle et dont il a pntr, jusque dans les plus petits
dtails de leurs habitudes sociales et prives, le caractre,
l'attitude, la physionomie et le costume.

Nous publierons successivement les tudes de Valentin et de Gavarni, sur
lesquelles nous appelons d'avance l'attention de tous ceux qui savent
lire dans un dessin, la pense profonde ou le caprice spirituel d'un
artiste inspir. C'est comme oeuvres  part et indpendamment de leur
liaison avec le plan gnral de l'_Illustration_, que nous annonons ces
prcieux travaux; mais nous ne laissons pas d'insister sur ce qu'ils
ajoutent de valeur aux articles spciaux dont ils forment le magnifique
accompagnement.

Nous citerons sur une ligne parallle nos autres collaborateurs qui
suivent de plus prs notre travail quotidien, et mritent galement
notre reconnaissance, justifie par le got et l'approbation de nos
abonns. Janet-Lange, Pharamond Blanchard, Renard, Freemann, Marc, E.
Forest, toujours prts  traduire de leur habile crayon les scnes qui
s'offrent chaque semaine  la curiosit publique ou  l'enregistrement
de l'histoire contemporaine; tels sont ces noms connus des lecteurs de
l'Illustration. Mais combien d'autres, comme Karl Girardet, Franais,
Champin, apportent une page dtache de leur oeuvre au tableau que nous
composons de tant de tableaux divers? Combien de talents appels par
nous, tels que Cham, Bertall, Stop, etc., ou fournissant par occasion
leur contribution volontaire? Notre collection le montre, et notre
prsent programme le montrerait encore mieux.

La rdaction de l'_Illustration_ peut vanter ses dessinateurs; il ne
convient pas qu'elle se loue elle-mme. Les lecteurs lui rendront
cependant cette justice qu'elle a su vaincre une prvention ne de la
concurrence redoutable que le crayon fait  la plume devant le public
qui voit par les yeux avant de voir par l'esprit. Il ne tiendrait qu'
nous de citer des tmoignages d'une autorit irrcusable qui nous
classent de la manire la plus flatteuse comme revue de l'histoire
universelle; bornons notre contentement  mriter de tels suffrages, ce
qui vaut mieux que de les publier.



Courrier de Paris.

Le carnaval n'a pas encore secou ses grelots, et pourtant nous voil
dans la tempte des polkas et des scottish. L'autre soir,  l'Opra, on a
dans par bienfaisance. Les autorits s'y trouvaient; les ntres sont
infatigables; le beau sexe leur plat et elles plaisent au beau sexe, si
bien que ds le premier tour de polka on pouvait retourner le mot de
Beaumarchais en contemplant les groupes: Il fallait un danseur, et
c'est un administrateur qui l'obtint, Des toilettes, les unes taient
jolies et les autres riches. Les observateurs chagrins auront beau
tablir des points d'analogie entre notre jeune rpublique et l'ancienne
au moment du Directoire, cette comparaison cloche, au point de vue
surtout du costume fminin. L'chancrure des robes au-dessous du cou ne
fait pas de progrs; elle est ramene au niveau pudique rgl par la
fameuse Isabeau de Bavire, qui introduisit cette mode en France. La
robe de bal moderne, d'une toffe solide et forte, n'a plus rien de
mythologique; sous leur diadme de tresses d'or ou d'bne, ces dames
ressemblent plutt  des Junon qu' des Hb ou des Iphignie, et le
sacrificateur, comme disait un contemporain de madame Rcamier,
n'inspecte plus, en les contemplant, les entrailles de la victime. La
pudeur moderne donnerait plutt dans l'excs contraire, et, sous certain
rapport, la plaisanterie d'Addison pourrait tre encore de circonstance:
Je compare ce bizarre ajustement (le panier)  ces palissades sacres
des temples gyptiens, o l'on finit par dcouvrir, au fond de
l'enceinte circulaire, l'image de la divinit, qui n'est parfois qu'un
petit singe.

On danse  l'Elyse, en attendant le grand jour des rceptions, qui sera
celui des dceptions,  ce que disent les boudeurs. L'Elyse a plus de
monde que ses salons n'en peuvent contenir, mais ce n'est pas
prcisment le monde qu'il voudrait avoir. Sauf l'arme et le
reprsentatif, dont les dignitaires les plus essentiels entourent l'lu
de la France, le reste du cortge se compose d'un menu fretin de
fonctionnaires. Les costumes sont brillants et les noms obscurs; il y a
des ingnieurs pimpants comme des marquis et des auditeurs dors comme
la pairie de Charles X; tout cela saute au feu des lustres et des croix
d'honneur. La tribu des artistes, rduite  la simplicit du frac noir,
s'en ddommage par le luxe des dcorations qu'elle affiche; on y trouve
des peintres dont la boutonnire est une palette irise de toutes les
couleurs de l'arc-en-ciel, des statuaires  la poitrine diamante, et
des crivains inconnus blasonns comme des ambassadeurs. Assurment,
l'antique monarchie, mme au plus beau temps de l'Oeil-de-boeuf, ne fit
pas autant de chevaliers que notre Rpublique. Le simple ruban si envi
sous l'Empire est abandonn au vulgaire des amateurs; la rosette
elle-mme reste sans prestige; tout le monde veut tre commandeur ou
grand-croix. Brantme crivait, il y a tantt trois cents ans: Le feu
roi (Henri III) imagina son nouvel ordre (le Saint-Esprit) par aversion
de l'ordre de Saint-Michel, dont les gens du mrite ne voulaient plus,
parce qu'on l'avait donn  trop de monde, si bien qu'on a compt
jusqu' trois mille de ces chevaliers.--Aujourd'hui la Lgion d'honneur
compte cinquante mille dignitaires, et tout le monde en veut encore. Le
progrs est vident.

O nous arrter? Au Jardin-d'Hiver, qui vient de s'ouvrir  d'autres
divertissements. Le bal fera aussi son entre demain dans ces beaux
lieux, sous les auspices du printemps qui s'y trouve perptuellement en
cage. Les jeunes mres y conduiront leurs jolies fillettes pomponnes 
la Watteau, et leurs charmants bonshommes attif  la Vandick; on
circulera sans rvrence, on dansera sans morgue, on se bourrera de
friandises au bnfice des pauvres, et il n'y aura point d'autre
autorit que celle du plaisir Grande nouveaut, sans compter celle de la
salle; elle est vaste, fleurie, odorante, touffue comme une fort
vierge, rayonnante comme un palais de cristal, vritable atelier des
fes, sans vote et sans ombre, sous sa cuirasse de verre.

Cette semaine a vu bien d'autres affaires. Le commerce de boucherie est
affranchi de la taxe des monopoleurs. Ce que la philanthropie patente
cherchait en vain depuis nombre d'annes, le conseil municipal vient de
le trouver, c'est--dire que dsormais l'ouvrier qui travaille pourra
manger de la viande. Le pauvre lui-mme en aura sa part, et il n'a plus
besoin d'attendre les miracles de la glatine. En vain le prjug
prchait pour le _statu quo_, et la politique disait: Prenez garde et
laissez faire la science qui sait nourrir son monde philanthropiquement;
un beau jour est venu o le bon sens s'est trouv plus fort que le
charlatanisme, la routine et le prjug. C'est vraiment une trs-grande
et trs-remarquable nouveaut.

Puisqu'il s'agit toujours du conseil municipal, qui fait si
honorablement parler de ses pompes et de ses oeuvres, c'est le cas de
rparer l'erreur o nous sommes tombs au sujet de la statuette de
Voltaire. On nous certifie qu'elle occupe sa niche dans la faade de
l'htel de ville;  la distance du sol ou elle est place, il vaut mieux
y croire que d'y aller voir, ainsi que notre obligeant correspondant
nous y invite. Puisque le conseil municipal de la ville de Paris se
dcidait au bout de quarante ans  suivre les indications fournies par
Voltaire pour la dcoration du monument, nous n'aurions pas d penser
qu'il en effacerait le nom et l'image du grand homme.

Au sujet de la buvette de l'exposition de peinture, notre _mea culp_
sera moins formel. L'information tait exacte, le projet arrt et
formul, par qui? peu nous importe. L'essentiel  constater aujourd'hui,
c'est que le jury l'a rejet. Le Salon ne sera pas un rfectoire.

Un grand scandale a t remu, c'est celui des loteries; leurs partisans
sont dans la consternation. On ne jouera pas l'achvement du Louvre. Ces
messieurs comptent bien prendre leur revanche en votant l'observation du
dimanche. Quant  l'adjudication de l'emprunt, vous en connaissez les
dtails, sauf le suivant peut-tre. On assure que MM. de Rothschild
frres s'taient dcids  retirer leur soumission par suite d'un deuil
de famille; mais les sceptiques qui doutent de tout, ou plutt qui ne
doutent de rien, affirment que M. James tait dtermin  lutter contre
la concurrence du comptoir d'escompte, lorsque M. Salomon apprit par une
indiscrtion le chiffre soumissionn par ses adversaires. Au bout du
conflit le 3% devait choir aux Rothschild, mais le 5% leur chappait.
S'il en est ainsi, aurait dit alors l'un des deux frres, plutt que de
voir l'emprunt mutil, j'aime mieux le leur laisser tout entier, et M.
James lui aurait donn son assentiment par ces paroles: Il n'y a rien 
dire, c'est le jugement de Salomon.

Le Thtre-Franais a donn le _Joueur de Flte_. C'est l'aventure du
Persan Pharnabaze qui, aprs s'tre ruin trs-promptement pour Las, se
vendit comme esclave afin de prolonger son bonheur de quelques jours.
Sous la plume de M. Emile Augier, cette anecdote imperceptible est
devenue une comdie lgiaque. Pharnabaze s'appelle Chalcidias, il se
donne pour le riche Ariobarzane, et ce n'est qu'un ptre de Thessalie,
pauvre joueur de flte, qui s'est vendu deux talents, un prix fou, 
l'usurier Psaunis, avec cette clause en usage  Corinthe comme  la
Bourse de Paris, _livrable fin courant_. Chalcidias, semblable au Libyen
distingu par Cloptre, a livr sa libert et mme sa vie pour une nuit
de Las. L'usurier qui s'occupe de la courtisane est fort surpris de
trouver un rival dans son esclave, et quand Las est informe du fait,
elle s'en merveille encore davantage, la voil sur la pente d'un
caprice amoureux que l'auteur rige tout de suite en belle et bonne
passion.

        Avec quelle superbe il traite le destin,
        Avec quelle admirable et tranquille insolence
        Il met sa volont dans la sombre balance!

La courtisane amoureuse--ce n'est pas autre chose--est donc prise comme
ses pareilles de la Grce, dans les serres de l'imagination, et c'est un
trait d'observation parfaitement juste. Il faut que Chalcidias soit
libre, puisqu'il est aim, elle va le racheter; rien de mieux. A quel
prix? deux talents, c'est une obole pour Las, et qu'elle se hte,
Chalcidias veut se tuer. Nouvel obstacle, un autre usurier, Bomilcar,
avide et rus comme un Carthaginois qu'il est, a vent ce bel amour, et
comme il sait sa Las par coeur, il achte l'esclave dix talents pour le
revendre cent  la courtisane: toute sa fortune y passera, et Las
n'hsite pas. Ce trait d'observation ne vaut pas l'autre, il n'a rien de
grec; c'est un expdient de comdie moderne. Je veux croire, puisque la
tradition l'atteste, que Las et tout sacrifi  Diogne, mais c'tait
Diogne, un cynique, une raret immortelle, une curiosit que les rois
et les conqurants venaient voir du fond de l'Asie; mais un obscur
joueur de flte, les courtisanes pas plus que les matrones de l'Attique
n'taient faites pour un pareil sacrifice; c'est le fantme de la gloire
et la grimace de la philosophie qu'elles poursuivaient jusque dans
l'entranement des sens. Au point de vue de la comdie, l'erreur de M.
Augier n'est qu'une peccadille; mais il a voulu faire une tude grecque
et jouer un air de Las, comme M. Ponsard jouait nagure de l'Horace, et
la circonstance est aggravante. Elle s'aggrave encore lorsque, quittant
la fantaisie pour la ralit, la courtisane s'enfuit, pauvre et nue,
avec son joueur de flte. _Qu'en pensera Socrate, et que dira la Grce?_
Mais l'essentiel  connatre, c'est le sentiment de notre public. La
pice l'a intress, quoiqu'elle n'ait rien d'trange et de neuf: c'est
le conte de La Fontaine. Le public a saisi au passage des intentions
romiques; un caractre original finement trac, relui de Bomilcar, l'a
mis en belle humeur, et bref il a fait fte  ce mlange un peu barbare
peut-tre, mais assez piquant de sentiments paens, chrtiens, anciens,
modernes, ainsi qu' ces vers grecs d'intention, gaulois de substance,
o l'imitation de Molire se croise avec celle d'Andr Chnier, et saute
de Voltaire  M. Victor Hugo. C'est un succs complet galement mrit
par l'auteur et par les acteurs. Aprs _la Cigu_, et en dpit de
_Gabrielle_, nous croyons toujours  l'avenir comique de M. Emile
Augier; il connat la scne, rare qualit dans un pote de fantaisie; il
est plein de verve et d'esprit; son langage est naturel, et son vers est
orn; mais il lui manque encore, sauf erreur, l'invention des caractres
et l'unit de style, ces deux  peu prs du gnie.

Cependant l'pope napolonienne se continue au Cirque-Olympique. Les
armes se heurtent et la poudre fait des siennes. On assure qu'il s'agit
de la bataille de Leipsick livre sous cette nouvelle rubrique; le
_Petit Tondu_. Lorsque la victoire n'est plus douteuse et que l'ennemi a
pris la fuite, le tambour bat aux champs, l'empereur descend de cheval
et donne la croix  un hussard au milieu du bruit. Ce troisime acte est
magnifique,  ce point que les deux premiers sont comme s'ils n'taient
pas. Le dialogue est peut-tre grotesque; mais qui est-ce qui l'coute?
Ici, comme  l'Opra, les paroles sont couvertes par la musique, celle
du canon. D'ailleurs, l'habit verdtre, la capote grise, les grandes
bottes et le petit chapeau, il n'en faut pas davantage pour soixante
reprsentations.

[Illustration: Fantaisie par Gavarni.]

Dcembre s'en va au milieu de son escorte de nuages pais et sombres, il
s'enveloppa en nous quittant d'un voile de brouillards, on attendant son
manteau de neige. Il finit encore et toujours dans les tristesses des
catastrophes et du ncrologue; et nous allions, suivant une ancienne
habitude, lui consacrer une oraison funbre et allgorique: Gavarni nous
en dispense; il faut cder la place  son pinceau. Un magnifique dessin
de plus, et la page que nous n'crivons pas, c'est tout bnfice; mais
voici notre ddommagement, le jour de l'an.

O jour trois fois heureux! l'arbre de Nol vient de secouer ses fruits
savoureux; vous allez revoir la royaut de la fve, et voici venir
l'anniversaire mmorable qui fait de la ville un paradis. Dix jours de
ftes, de compliments, de chansons, de drages, d'actions de grces, de
bombance et d'indigestions, Les trennes! aurons-nous des trennes?
demandent les enfants.--Oui, mes petits anges, rpond le bon pre avec
une satisfaction intime.--Et moi, mon ami, aurai-je les
miennes?--Certainement, ma chre, il le faut bien.

Il le faut bien! Voil o vous en tes, mesdames: on se soumet  l'usage
tout en le maudissant; votre jour de l'an, ce charmant Cupidon aux ailes
roses, messager d'amour et de madrigaux, on l'accueille comme un
crancier et presque comme un recors. Ses compliments sont crits sur
papier timbr; il a beau minauder ses sommations et sucrer ses requtes:
rfractaires, prenez-garde  vous! vous seriez condamns aux dpens.
Hlas! s'crie l'poux dans sa douleur, les trennes, quel abus! et
comme l'institution a dgnr depuis son origine! En vrit, ma chre
amie, vous n'tes pas aussi raisonnable que la femme de Tatius.--Tatius,
que voulez-vous dire?--C'tait un roi des Sabins, l'inventeur des
trennes, qui,  chaque renouvellement de l'anne, donnait  sa femme
une branche d'arbre, et ce bon exemple tait imit par ses sujets.

En gnral, les femmes gotent peu cet apologue; la moralit qu'elles en
tirent, c'est l'_enlvement des Sabines_, et,  leur avis, Romulus dut
offrir  Hersilie quelque chose de mieux qu'un rameau de chne. Paris
est encore peupl de Sabins. Sans parler des avares qui ne donnent rien,
ou des prodigues qui sment leurs prodigalits ailleurs, on en voit qui
distribuent d'une main ce qu'ils reprennent de l'autre. Ces faux
gnreux trompent leur confiante moiti au moyen d'une srie d'attrapes
qu'ils ont organise autour du jour de l'an pour chapper  ses fourches
caudines. Ds la mi-dcembre, la pauvre femme sme  foison les sourires
et les clineries: c'est sa graine  diamants et autres parures. Que de
soins et de peines pour fertiliser ce sol ingrat: la gnrosit d'un
mari! Bref, l'heure de la rcolte a sonn: Monsieur l'apporte au logis
dans ses poches. Une toffe nouvelle, quelle joie! Mais c'est pour
habiller  neuf le meuble du salon. Et cette bote d'une dimension
respectable, voil notre surprise,  n'en pas douter; pas encore: c'est
un porte-liqueur. Enfin, du milieu d'une liasse de factures acquittes
aux frais de la communaut, et qui profiteront au mnage, s'chappe un
objet imperceptible: c'est un anneau quelconque, cadeau sentimental et
d'autant plus conomique, orn des chiffres conjugaux et d'une mche
authentique. Quoi, ce sont de vos cheveux, monsieur, il ne fallait pas
vous en priver (c'est un mari chauve); vous faites des folies.

--En effet, ce jour de l'an m'a ruin.--Oui, en ustensiles.

--Voil bien les femmes; il leur faut des colifichets; et cie je n'avais
qu' vous offrir _une chaumire et son coeur_, comme dit la chanson.--Il
ne manquerait plus que cela, une chaumire au mois de janvier: je dirais
que vous prenez mal votre moment.--Tenez, ma chre, embrassons-nous et
que a finisse.

La prsente vignette vous montrera le thermomtre conjugal sous un autre
aspect. La victime du jour de l'an, ce n'est plus ici la femme, c'est le
mari. Heureux homme pourtant, d'abord on lui passe toutes ses
fantaisies, il est assassin de petits soins; c'est le bijou de la
maison. Ne le contrarions pas: voici venir les trennes. Ainsi pense
la matresse du logis, et c'est fort bien penser. Quelques-unes poussent
la complaisance jusqu' simuler le martyre. On se lve plus tt qu'
l'ordinaire et l'on se couche plus tard; il s'agit de parachever quelque
oeuvre mystrieuse, bourse ou bretelles brodes, petit mystre
d'iniquit innocente, que le hros de l'aventure accepte ordinairement
pour un mystre d'amour. Rgle gnrale ou  peu prs: la Parisienne
achte tout faits les cadeaux qu'elle est cense avoir confectionne. Se
piquer les doigts et user ses beaux yeux  ces travaux sans clat, c'est
une imprudence dont son bon got la prservera toujours. Les
prvenances, les sourires, les cajoleries et l'emplette, chacune de ces
douceurs a produit son effet: voil le thermomtre conjugal arrive son
maximum; il faut qu'il dgringole. Le mari s'est excut. La face des
choses, et surtout celle de la dame, a bien chang. C'est la traduction
libre du: _Je l'aime un peu, beaucoup, passionnment... pas du tout!_
Heureusement que le trait de moeurs n'est qu'une exception.

Que vous dire encore  propos du jour de l'an? C'est un anniversaire qui
s'ternise, les mmes compliments, les mmes srnades et les mmes
bonbons qu'autrefois; dans les rues, la mme foule et le mme spectacle.
Il est bien entendu que la ville est plus que jamais un magasin de
curiosits. Toute la population est dehors, et l'on se souhaite le
bonjour entre deux emplettes. La promenade du jour de l'an vaut celle du
mardi gras: c'est une mascarade  visage dcouvert, o l'on peut
reconnatre chacun des masques et des emplois de la comdie humaine. Le
gnreux, le dissipateur, le glorieux en tourne de crmonie, le
parasite en habit neuf portant sa carte aux amphitryons, le bon pre
charg de polichinelles, le flneur qui jouit de tout et l'avare qui ne
jouit de rien. L'tincelant fouillis que les boutiques! Ne me parlez pas
des merveilles orientales, des palais moresques, des villes peintes
comme Canton ou Nankin, et des cits mascarades comme Venise et Naples;
l'or, les pierreries, les brillants tissus, les mtaux resplendissants,
les toffes merveilleuses tisses par des fes invisibles: voil les
perles que Paris a tires de son crin. Seulement n'allez pas demander
quelle est l'trenne  la mode et dans quel moule nouveau 1851 a jet
son monde et ses fantaisies. En fait d'inventions, on s'accommode assez
volontiers du vieux, et il faudra que la nouvelle anne s'arrange des
nouveauts de ses anciennes. Il est trop vrai qu'au milieu du propres
gnral le bonbon reste stationnaire, on s'en tient  la drage et au
fruit confit; les chinoiseries font la mme grimace; ainsi de la
littrature du bonbon, qui ne sort pas de la devise et du rbus. Aprs
cinquante ans d'exercice, nous en sommes encore aux nigmes du _Fidle
Beryer_. Ailleurs, ce sont les mmes bons hommes plus ou moins
rjouissants, les reprsentants de la rpublique... du rococo, parleurs
 la mcanique, automates joueurs d'instruments sur toutes les cordes,
grands hommes pte molle ou biscuit. L'esprit franais ne se lasse pas
de voir toutes choses en caricature; il a l'humeur railleuse des
vieillards. Certainement notre poque gayera fort nos descendants, et
ils n'auront pas  lui appliquer la maxime de Montesquieu: Heureux les
peuples dont l'histoire est ennuyeuse.

Philippe Besoni.

[Illustration; Du 15 dcembre au 1er janvier, par Stop.]



Industrie parisienne.

Au moment o l'Angleterre convie les industries du monde entier 
l'exposition universelle que l'anne 1851 verra s'ouvrir  Londres, et
dont la France doit se reprocher de n'avoir point pris l'initiative,
l'_Illustration_, aprs avoir depuis longtemps ouvert ses colonnes aux
grands tablissements industriels franais, montrerait plus que de
l'indiffrence et pourrait mme tre taxe d'injustice en n'essayant pas
de faire connatre successivement  ses lecteurs les produits multiples
et varis de l'industrie parisienne appele  tenir une place si leve
 cette exposition.

L'industrie parisienne, clbre par le bon got de ses produits,
l'habilet de ses artistes et l'intelligence de ses ouvriers, s'exerce
en effet sur un nombre infini d'articles de natures diffrentes; les
efforts nombreux tents depuis la rvolution pour amliorer l'industrie
franaise ont toujours t couronnes des plus heureux succs dans la
capitale; mais c'est surtout depuis les longues annes de paix dont la
France a joui, que Paris est devenu une ville industrielle de premier
rang, sans avoir cependant l'aspect d'une ville manufacturire; ses
articles portant d'ailleurs un caractre particulier de nouveaut et
d'lgance, sont accueillis et recherchs avec une faveur trs-marque
tant en France que dans les colonies et sur les marchs trangers.

Parmi les branches d'industrie spciales  cette capitale, l'horlogerie
fine, les bronzes, l'orfvrerie et la bijouterie entrent pour des sommes
importantes dans la balance de son commerce.

L'horlogerie mixte, c'est--dire celle qui s'exerce sur des pices
provenant de fabriques trangres ou franaises, et l'horlogerie de
prcision, dont toutes les pices sont fabriques  Paris mme, y sont
cultives avec assez d'honneur pour assurer  cette ville le monopole
des pendules, dont l'Angleterre seule nous achte pour plus de deux
millions par an; et si l'horlogerie de Paris, en ce qui concerne la
fabrication des montres, est encore en lutte avec celle de Genve, elle
a conserv, pour tout ce qui est art, got et invention, une
incontestable suprmatie.

La fabrication des bronzes de Paris, pour les coffres de pendules,
flambeaux, candlabres, coupes et autres pices des garnitures de
chemines, est sans concurrence dans le monde, et les artistes minents,
crateurs incessants des modles varis qu'enfante leur inpuisable
imagination, sont galement sans rivaux. Les produits de cette
industrie, qui occupe  Paris plus de cinq mille ouvriers, s'lvent
annuellement  une valeur de 20 millions environ.

L'orfvrerie qui embrasse tous les objets d'or et d'argent, tels que
vaisselle plate, surtouts pour la dcoration de la table, ornements
d'glise, etc., ne peut trouver ailleurs que dans les grandes villes la
runion des conditions qu'exige une large fabrication. Aussi Paris,
centre de cette fabrication, a-t-il rendu depuis longtemps l'tranger
tributaire de la France par le bon got qu'il a su imprimer  ses
produits. Beaut, lgance dans les formes, richesse de dessin et
travail parfait, tels sort les caractres des ouvrages qui sortent des
ateliers de Paris. Htons-nous d'ajouter que les sculpteurs les plus
distingus, les dessinateurs les plus renomms ne ddaignent pas de
consacrer leurs talents  cette industrie, qui rclame des mains habiles
pour tous ses dtails, et qui donne lieu chaque anne  des transactions
commerciales considrables.

[Illustration: Grande fabrique et magasins d'horlogerie, orfvrerie et
bijouterie de C. Detouche, 158 et 160, rue Saint-Martin.]

Quant  la bijouterie, chacun sait que c'est une des branches les plus
importantes du commerce franais, et celle qui constate de la manire la
plus vidente la supriorit dans les arts du modelage, de la ciselure
et du dessin, les progrs toujours croissants de l'industrie parisienne,
la fabrication de cette innombrable multitude de bijoux que le besoin, la
mode et le caprice font sortir des ateliers de bijouterie, consomme
chaque anne 4,500 kilogrammes d'or, reprsentant 12,400,000 francs
environ; la main d'oeuvre, qui occupe plus de 7,000 ouvriers, tant
bijoutiers, mailleurs, sertisseurs, graveurs, ciseleurs, etc., que
doreurs, tourneurs, estampeurs, fondeurs et guillocheurs, gale  peu
prs le prix de la matire employe, ce qui porte cette fabrication au
chiffre de 24 millions qui ne s'appliquent absolument qu' la main
d'oeuvre et au prix du mtal dgag de la valeur des nombreuses
pierreries que la joaillerie est appele  monter chaque anne  Paris.
Indpendamment des maisons qui se livrent  la fabrication spciale des
diffrents articles que nous venons d'numrer, il s'est form dans
Paris de puissants tablissements commerciaux, qui,  l'aide de capitaux
considrables, ont, depuis un certain nombre d'annes, essay de donner
une plus forte impulsion  l'une ou  l'autre de ces branches de
l'industrie parisienne. Le plus important de ces tablissements n'a mme
pas recul devant l'audacieux projet de les runir toutes, c'est celui
que M. C. Detouche a form dans la maison portant sur la rue
Saint-Martin les n 158 et 160.

Dans de vastes magasins, salons et galeries, dcors avec got, et au
dveloppement desquels trois tages suffisent  peine, s'tale sans
confusion, et au contraire avec un ordre parfait, tout ce que la
fabrication parisienne peut produira en horlogerie, bronzerie,
orfvrerie et bijouterie-joaillerie.

L'horlogerie offre au choix depuis la simple horloge de village jusqu'au
rgulateur compliqu, qui, aprs avoir obtenu  l'exposition des
produite de l'industrie franaise en 1819 la mdaille d'argent, doit
aller en conqurir une autre  l'exposition de Londres; depuis le cartel
en bois du prix le plus modique jusqu'au module de pendule en bronze
dor ou florentin du travail le plus nouveau et le plus recherch;
depuis la montre d'argent  savonnette jusqu' la montre marine, au
chronomtre le plus perfectionn, et jusqu'aux ingnieux appareils
uranograniques de M. Gunat.

Prs du flambeau destin au travailleur solitaire, l'art du bronzier
expose des candlabres et des bras de chemine empruntant  la Grce ses
formes pures et svres,  la renaissance ses lgantes arabesques, et
aux rgnes de Louis XIV et de Louis XV leurs plus capricieux
enroulements.

Dans les vitrines consacres  l'orfvrerie ont t runies les pices
les plus simples de la vaisselle plate ordinaire, aux modles riches et
varis des objets destins  la dcoration de la table la plus opulente;
la fabrique du village ainsi que celle de la ville y trouveront chacune
les vases et objets du culte en harmonie avec les ressources larges ou
bornes de leurs glises respectives.

Enfin les montres de la bijouterie renferment  ct de l'alliance
brise la bague au chaton orn d'un riche came; le bracelet en argent
et la croix  la Jeannette prs du collier de perles fines  fermoir
maill; les simples boucles d'oreilles en or et l'crin complet
blouissant de diamants et de pierreries.

Si  cette runion inusite se joint encore la garantie de toutes les
marchandises livres, un prix fixe toujours cot avec modration, la
facilit de faire des commandes et de n'en prendre livraison qu'autant
que leur confection satisfait le got le plus difficile, on ne s
tonnera plus de l'honorable clientle que la maison Detouche a su se
faire  Paris et dans la province, et des dbouchs considrables
qu'elle s'est crs tant dans les colonies qu'en pays tranger.

G. Falampin.



De la contrefaon des oeuvres littraires et artistiques.

La proprit des oeuvres littraires ou artistiques n'est plus conteste
aujourd'hui que par un petit nombre d'crivains qui se font payer le
plus cher possible, et dfendent de reproduire les crits dans lesquels
ils la combattent. C'est donc une question juge qu'il serait inutile de
discuter. L'exercice du droit n'est pas encore toutefois aussi
gnralement reconnu que le droit lui-mme. Parmi les publicistes et les
jurisconsultes qui admettent la proprit littraire, il en est qui se
sentent tents de tolrer la contrefaon, sinon indigne du moins
trangre. Deux ou trois sophismes se sont empars de certains esprits,
 tel point qu'ils ont fini par leur sembler des vrits. Sur ce point,
la discussion est encore ncessaire. Aussi, bien que nous nous
proposions surtout dans cet article d'examiner les moyens proposs ou
pris jusqu' ce jour par le gouvernement franais pour mettre un terme 
la reproduction illicite des oeuvres littraires et artistiques,
croyons-nous devoir pralablement entrer dans quelques dtails
historiques et statistiques sur la contrefaon, et rfuter le principal
argument de ses partisans honteux ou avous.

Personne ne l'ignore: la Belgique, et en Belgique, Bruxelles, sont le
centre d'un immense commerce de contrefaon qui ferme  la librairie
franaise les marchs du monde entier. A peine un livre, destin suit 
un succs de vogue, soit  une fortune durable, a-t-il paru  Paris,
qu'il est rimprim par des libraires de Bruxelles ou des autres villes
de la Belgique--quand je dis libraires, je me trompe; je devrais dire
des socits en commandite, constitues au capital de plusieurs millions
de francs, et ayant des comptoirs et des sous-comptoirs dans les
principales villes du globe. Les rsultats de cette double opration
sont faciles  concevoir. Pour les rendre plus clairs, je prends un
exemple: M. Didier, de Paris, achte 15,000 francs  M. Guizot le
manuscrit de _Monk_, et le fait imprimer, je suppose,  5,000
exemplaires qu'il vend 5 fr.; c'est donc 3 fr. de droits d'auteur qu'il
a  payer par chaque exemplaire. M. Mline, de Bruxelles, rimprime cet
ouvrage, et, comme il n'a pas de droits d'auteur  payer, il peut, en le
vendant seulement 2 fr., courir les mmes chances de bnfices que M.
Didier, qui est oblig de le vendre 5 fr. En consquence, les libraires
de l'Angleterre, de la Russie, de la Sardaigne, de la Prusse, de
l'Espagne, de l'Italie, des tats-Unis, du Mexique, etc., qui croient
pouvoir placer des exemplaires de Monk, s'adressent  M. Mline, de
prfrence  M. Didier, parce que les consommateurs ou les acheteurs
sont d'autant plus nombreux que le prix de la marchandise est moins
lev, et M. Didier, qui a fait une spculation hasardeuse, repouss
ainsi du march extrieur par une spculation presque assure, se voit
rduit au march intrieur peut-tre insuffisant, sans compter que dans
certaines provinces frontires la contrebande lui fait encore une
concurrence redoutable. Ce que je viens de dire d'un libraire et d'un
livre s'applique  tous les libraires et  tous les livres franais.

Et qu'on le remarque bien: ce n'est pas seulement aux diteurs, c'est
aussi aux auteurs que la contrefaon porte, prjudice. Si les diteurs
pouvaient compter avec certitude sur la vente des marchs trangers, ils
accorderaient aux auteurs ou les auteurs exigeraient d'eux une
rmunration plus forte de leurs travaux. En outre, la contrefaon ne se
borne pas  tuer les ouvrages existants; elle en empche un grand nombre
de natre, soit par les craintes malheureusement trop fondes qu'elle
inspire aux diteurs, soit par la rimpression anticipe des articles de
journaux ou de revues composs tout exprs par leurs auteurs pour en
former des volumes.

On a dit pour justifier, pour excuser la contrefaon, que tout en
portant atteinte  des droits individuels, elle servait nanmoins, par
l'abaissement de ses prix,  faciliter au dehors la diffusion des
oeuvres de l'intelligence. Cet argument, produit  la tribune franaise
par un de ses orateurs les plus minents et de ses hommes d'tal les
plus senss, ne supporte pas l'examen. Qu'on ouvre  la librairie
franaise tous les marchs trangers qui lui sont aujourd'hni ferms, et
elle y vendra ses produits  des prix infrieurs mme  ceux de la
contrefaon. Rien de plus facile  expliquer et  comprendre. Les frais
fixes ou gnraux d'un livre, c'est--dire les droits d'auteur, la
composition, les moyens de publicit, les dpenses d'administration
diminuent pour chaque exemplaire  mesure que le nombre des exemplaires
tirs augmente. S'lvent-ils  1 franc, par exemple, pour un tirage 
2,000, ils tombent  25 cent, pour un tirage  8,000. Si, dans l'tat
actuel des choses, un livre franais se vend  8,000 exemplaires dans le
monde entier, 2,000 exemplaires au plus sont fournis par l'diteur qui,
par consquent, est oblig de retirer 1 franc pour frais gnraux sur
chaque exemplaire. C'est la contrefaon belge qui vend les 6,00
exemplaires restants. Mais la contrefaon n'est pas un contrefacteur.
Elle se compose d'ordinaire pour un ouvrage un peu important de trois
contrefacteurs qui se font concurrence. Chacun de ces contrefacteurs
vendra 2,000 exemplaires pour sa part, et aura par consquent--bien
qu'il ne paye pas de droits d'auteur--50 cent. de frais fixes et
gnraux  percevoir sur chaque exemplaire. Eh bien, supposez la
contrefaon dtruite n'importe par quel moyen, supposez que l'diteur
franais vende seul les 8,000 exemplaires, il aura, bien qu'il paye les
droits d'auteur, 25 cent. de moins de frais fixes ou gnraux que les
contrefacteurs belges. Il pourra donc s'il le veut, et son intrt bien
entendu l'y dterminera, vendre son livre meilleur march que ne
l'aurait vendu la contrefaon, et la destruction de la contrefaon
servira, mieux encore que son maintien,  faciliter au dehors la
diffusion des oeuvres de l'intelligence. Seulement alors cette diffusion
aurait lieu au bnfice de celui qui aurait risqu une partie de sa
fortune pour la faciliter. Il est difficile d'apprcier en chiffres le
tort que la contrefaon belge cause chaque anne  la librairie
franaise. Les tableaux d'exportation publis par l'administration belge
sont videmment incomplets et inexacts. Ainsi, en 1848, la France a
export en livres, gravures et papiers de musique,--les documents
officiels ne distinguent pas entre ces trois sortes d'objets,--974,000
kilogrammes, reprsentant une valeur officielle de 7,900,000 francs, et
si nous devions en croire les tableaux officiels de l'administration
belge, dont nous ne contestons pas la bonne foi, mais dont nous ne
pouvons pas accepter les chiffres, les exportations des livres belges se
seraient leves

        en 1844  211,000 kilog., soit  1,489,000 fr.
        en 1845  297,000               1,830,000
        en 1846  213,000               1,308,000
        en 1847  154,000               1,200,000

Nous ne connaissons pas les relevs de 1848 et de 1849, mais nous
pouvons rappeler ceux de quatre annes prcdentes qui, quels que soient
les chiffres vritables, tmoignent du moins des progrs toujours
croissants de ce commerce avant 1846:

        en 1836,   90,447  kilog. donnent 612,682 fr.
        en 1837, 121,871                  731,226
        en 1838, 138,190                  829,140
        en 1839, 170,743                  1,033,771

Admettons que ces chiffres soient exacts,--ce qui est une pure
hypothse,--et voyons comment les exportations de 1844, 1845, 1846 et
1847 se sont rparties dans les diverses contres du globe. Le tableau
suivant est emprunt galement aux documents officiels:

EXPORTATION DES LIVRES BELGES.

                               Valeurs officielles en francs.
Principaux pays de
destination
                       en 1844      en 1845      en 1846     en 1847

1.  Prusse             448,000 fr.  437,000 fr.  411,000 f.  431,000 f.
2.  Pays-Bas           437,000      688,000      281,000     222,000
3.  Angleterre         145,000      190,000      120,003     121,000
4.  France              73,000       81,000       94,000     101,000
5.  Toscane             34 000       23,000       95.000      75,000
6.  Brsil              30,000       40,000       64,000      63,000
7.  Villes ansatiques 101,000       87,000       66,000      69,000
6.  Luxembourg         14,000        21,000       18,000      19,000
9.  tats-Unis          9,000        21,000       10,000      18.000
10. Chili               7,000         6,000        9,000      18,000
11. Espagne             2.000         4,000        3,000      17,000
12. Cuba               12,000         8,000        7,000      12,000
13. Portugal           23,000        17,000       10,000      10,000
14. Turquie             9,000         6.000       11,000       9,000
15. Russie             29.000        15,000        6,000       7,000
16. Francfort          73,000         8,000        8,000       6,000
17. Rio de la Plata     5,000           "          6,000       3,000
18. Danemark,  Sude
      et  Norvge        5,000        6,000        1,000       3,000
19. Sardaigne          14,000        26.000       26,000         "
20. Autriche            6,000        12,000        7 000         "
21. Deux-Siciles        1,000         1,000        5,000         "
22. Mexique             3,000         6,000        9,000         "
23. Prou               1,000           "            "           "

Les envois de 1847 comprenaient: en livres brochs et en feuilles,
valus  6 fr. le kilog., 162,000 kilog., soit 975,000 fr.; en livres
cartonns et relis, valus  7 fr. le kilog., 32,000 kilog., soit
226,000 fr.

Du reste, il ne faut pas s'y tromper, la contrefaon a des effets
dsastreux pour les pays o elle s'exerce, quand ces pays parlent la
langue dans laquelle sont crits les ouvrages qu'ils contrefont. Elle
dtruit, soit dans ses dveloppements, soit dans ses germes, toute
littrature nationale. Malgr d'honorables efforts qui ont donn
quelques rsultats satisfaisants, on ne peut pas dire que la Belgique et
les tats-Unis aient une littrature. En effet, les crivains belges ou
amricains ne produisent pas ou produisent peu, parce qu'ils sont
assurs d'avance de ne retirer aucun bnfice de leurs travaux, la
contrefaon, qui n'a pas de droits d'auteur  payer, vendant  vil prix
des ouvrages suprieurs ou gaux,--infrieurs, si l'on veut,-- ceux
qu'ils pourraient produire; aussi la socit des gens de lettres belges
et celle des artistes ont-elles adress rcemment  la chambre des
reprsentants et au snat des ptitions dans lesquelles elles ont
demand l'interdiction de la contrefaon. Toutefois ce serait se faire
illusion que de croire que la contrefaon, qui cause de si graves
prjudices et aux littrateurs trangers et  la littrature nationale,
soit une spculation avantageuse. Certains contrefacteurs se sont
enrichis, mais ce sont des exceptions heureusement rares. Le dlit,
j'allais dire le crime, porte avec soi son chtiment: La concurrence a
ruin la contrefaon belge, ou du moins a tellement diminu ses profits
par l'abaissement des prix qu'elle ne produit plus que pour produire,
c'est--dire pour entretenir des imprimeries et des papeteries. Elle en
est arrive  ce point qu'elle croit devoir diminuer le nombre et
l'importance de ses oprations. M. Mline prouvait, il y a quelques
jours, au directeur de la _Revue, britannique_, M. Amde Pichot, qu'il
avait rduit son tirage d'un tiers.

Mais quelles que soient les exportations, les veilles  l'intrieur dont
le chiffre mme approximatif ne nous est pas connu, les ralisations de
bnfices ou les pertes de la contrefaon belge, toujours est-il qu'elle
cause un tort norme  la librairie franaise, car elle lui ferme en
partie tous les marchs trangers. Aussi depuis plus de vingt-cinq ans
la librairie franaise proteste contre les abus de la contrefaon et
s'efforce d'y mettre un terme. Jusqu' ce jour ses plaintes ont t 
peu prs inutiles. Elle a chou dans toutes ses tentatives, car la
France est un pays ou la rforme la plus insignifiante, la plus
ncessaire, la moins conteste attend un ou deux sicles sa ralisation,
 moins qu'elle ne s'achte au prix d'une rvolution.

En 1840 un trait est conclu avec la Hollande; il reste  l'tat de
projet, car il n'est mme pas suivi des conventions spciale qui
devaient en assurer l'excution.

En 1843 une convention en date du 28 aot est conclue avec la Sardaigne
pour garantir dans les royaumes de France et de Sardaigne la proprit
des oeuvres littraires et artistiques. En 1846 une convention
supplmentaire est ajoute  ce premier trait; mais ces deux
conventions ne reoivent aucune excution, c'est--dire que malgr leurs
prescriptions la contrefaon belge continue comme par le pass  inonder
le march sarde de ses produits. Aussi le 2 dcembre dernier, M. le
gnral Lahitte, ministre des affaires trangres, a-t-il prsent 
l'Assemble lgislative un projet de loi sur une troisime convention
conclue avec la Sardaigne, et ayant pour objet, selon l'expos des
motifs, d'assurer respectivement  la proprit des oeuvres d'esprit et
d'art publies dans les deux pays des garanties plus efficaces contre la
contrefaon trangre. Car, ajoutait plus loin M. le gnral Lahitte,
malgr le soin apport  la rdaction de traits prcdents et la
loyaut extrme avec laquelle le Cabinet de Turin a invariablement
cherch  en assurer l'excution, l'exprience a montr que le but
poursuivi n'tait que trs-imparfaitement atteint--M. le ministre et pu
dire pas du tout--et que les contrefaons trangres de nos principaux
ouvrages de librairie continuaient  trouver un vaste dbouch dans
l'intrieur du royaume sarde. Une commission a t nomme par
l'Assemble lgislative pour examiner ce projet de loi et elle a choisi
M. Victor Lefranc pour rapporteur.

Le troisime trait conclu avec la Sardaigne sera-t-il plus efficace que
les deux premiers? Il est permis de l'esprer. Toutefois, avant qu'il ne
soit discut par l'Assemble lgislative, le Cercle de la librairie, de
l'imprimerie, de la papeterie, fond depuis quatre ans (1), a cru devoir
soumettre  la commission un certain nombre d'observations qui ne
peuvent manquer d'y faire apporter quelques modifications importantes.
Ainsi, par exemple, MM. les libraires, imprimeurs et papetiers unis
demandent avec raison qu'on empche non-seulement la publication et
l'introduction, mais la vente des oeuvres d'esprit et d'art
contrefaites. En consquence, ils proposent que tout ouvrage contrefait
de l'un ou de l'autre pays existant au moment de la convention dans les
magasins des libraires ne puisse tre vendu qu'aprs avoir t frapp
sur le titre d'une estampille et que tout ouvrage neuf d'une dition
contrefaite qui ne porterait pas l'estampille constatant l'antriorit
de sa publication ou de son introduction soit considr comme une
contrefaon prohibe. Plus loin ils sollicitent, avec non moins de
raison, une rduction plus forte des droits actuellement tablis 
l'importation dans le royaume de Sardaigne, des livres, dessins,
gravures ou ouvrages de musique publis dans toute l'tendue du
territoire de la Rpublique franaise. Ces droits sont encore trop
levs. Pour les livres brochs, ils restent fixs  30 fr. les 100
kil., et pour la musique grave  60 fr. tandis que l'introduction en
France des mmes produits n'est frappe que d'un droit de 10 fr. par 100
kil.

[Note 1: M. Pagnerre, diteur, prsident, MM Raillire et Lecoffre,
diteurs, vice-prsidents; M. Grallot, directeur de la papeterie
d'Essonne, secrtaire.]

Nous n'aurions pas parl de ce mmoire qui soulve et rsout beaucoup
d'autres questions d'excution ou de dtail! s'il ne posait pas avant
tout un grand principe dominant toute la matire. Ce principe, c'est la
reconnaissance entire et formelle du droit de proprit en France pour
tous les ouvrages publis par les trangers dans leur pays. La librairie
franaise, nous devons le dire  sa louange, a plusieurs fois dj
formul ce voeu. Dans un mmoire en date du 20 janvier 1810, elle disait
en parlant de cela disposition:

Elle consacre un principe fcond et qui trouvera des imitateurs;

Elle appelle la reconnaissance des crivains trangers;

Elle donne au gouvernement franais le droit et lui impose le devoir de
rclamer, en toute occasion, l'adoption par les trangers d'un principe
que la France a reconnu elle-mme  leur profit.

Au premier coup d'oeil, cette mesure peut paratre un sacrifice; mais
elle est de notre part une initiative honorable, et elle nous parat
fconde en rsultats assez prochains.

Lors de la prsentation du projet d'union douanire avec la Belgique en
1811 et  diverses poques, la librairie franaise a renouvel la
demande qu'elle adresse encore aujourd'hui  l'Assemble lgislative;
elle persiste  croire --que le seul moyen efficace de protger la
proprit littraire est dans un ensemble de traits internationaux, et
que cet ensemble de traits ne saurait tre obtenu tant que la France
elle-mme n'aura pas pris une gnreuse et loyale initiative, en
proscrivant chez elle et sous conditions la contrefaon des ouvrages
trangers;--que les diteurs franais puiseront dans cet acte une force
bien plus grande pour poursuivre les dbitants de contrefaon, car on ne
pourra plus leur rpondre que la France commet le mme dlit  l'gard
des autres tats; en effet, ce n'est plus seulement un intrt personnel
qu'ils auront  dfendre, c'est un acte immoral, condamn par la
lgislature de leur pays, dont ils rclameront la rpression. En
consquence, elle sollicite de l'Assemble lgislative et du Pouvoir
excutif le vote et la promulgation du dcret suivant:

Le droit de proprit des auteurs trangers sur leurs oeuvres publies 
l'tranger est assimil en France au droit des auteurs franais.

Cette grande mesure ferait  coup sur honneur  la France. Mais lui
serait-t-elle vraiment utile; en d'autres termes, ne risquerions-nous
pas de devenir dupes et victimes de notre gnrosit? C'est l'opinion,
nous devons l'avouer, de beaucoup de bons esprits Toutefois, qu'on ne
l'oublie pas, l'Angleterre (31 juillet 1838), la Prusse, le Danemark,
les tats du pape, les tats-Unis, la Toscane, la Sardaigne ont dj
admis la rciprocit; et, d'ailleurs, qui connat mieux le besoin de la
librairie, qui est plus intress  sa prosprit que les libraires? Ne
soyons pas plus rpublicains que la Rpublique. Or les libraires, les
imprimeurs, les papetiers franais--sauf bien entendu ceux qui
s'enrichissent des produits de la contrefaon--sont unanimes pour
rclamer la reconnaissance franche et sans restrictions du droit de
proprit en France pour tous les ouvrages publis par les trangers
dans leur pays. Pour les nations, comme pour les individus, disaient,
ds 1844, les comits runis de la Socit des gens de lettres et de la
librairie, la morale est une, et ce serait une triste ressource que de
se dfendre immoralement contre l'immoralit d'autrui. La contrefaon
est une usurpation de proprit; il faut avoir le courage de le dclarer
hautement, et donner aux autres l'exemple du sacrifice. Oui, il
appartient  la France de prendre encore, comme pour le droit d'aubaine,
une gnreuse initiative. Qu'elle dclare nettement et sans rserve que
le droit des auteurs trangers sur leurs oeuvres publies  l'tranger
est assimil chez nous aux droits des auteurs sur leurs oeuvres publies
en France, et ce sera un grand exemple donn au monde, en mme temps
qu'un pas immense fait dans une carrire de justice et de loyaut o
toutes les nations tiendront  honneur de nous suivre.

ADOLPHE JOANNE.



La veille de la Nol.

SOUVENIRS D'AUTREFOIS.

C'tait la veille de Nol! L'heure du _gros souper_ tait sonne depuis
longtemps  l'antique horloge de bois de la grande salle; tout tait
prt pour recevoir les convives, la table dresse avec une magnificence
inusite talait les mille sductions apptissantes d'un repas moderne,
luxe inconnu de nos pres; l'office envoyait de ses profondeurs les
parfums les plus balsamiques, et personne n'arrivait. Aussi mon aeule
allait et venait avec une impatience qu'elle s'efforait vainement de
dguiser. Tantt elle s'approchait de la fentre dont elle soulevait les
lourds rideaux pour voir si,  travers les brouillards du soir, elle
n'apercevrait pas ses enfants qu'elle attendait; mais la nuit tait
sombre et le vent du nord soufflant par rafales emportait des
tourbillons de neige et ne permettait pas de rien distinguer. D'autres
fois elle regardait la porte avec anxit esprant sans doute que ses
convives apparatraient tout  coup par un effet magique de sa volont;
la solitude et le silence semblaient se jouer de sa peine, en demeurant
seuls, comme des htes importuns, matres des lieux que devaient animer
le bruit, le plaisir et la gaiet. Dcourage, elle revenait s'asseoir
prs du feu, s'agitait, ne pouvait tenir en place, frappait le parquet
de ses fins petits sabots pour se calmer au son de sa propre impatience,
et jetait enfin des regards inquiets et furtifs vers la pendule, la
priant en vain de suspendre sa marche, car le balancier inexorable n'en
pressait pas moins sur le cadran le pas silencieux et continu des
aiguilles accomplissant leur rotation rgulire, marquant des heures
impartiales dans leur dure et insensibles aux voeux sages ou insenss
de ceux qui veulent en arrter ou en acclrer le cours.

Ce fut avec un vritable dsespoir qu'elle entendit frmir le timbre
prcurseur de l'heure. Neuf heures allaient sonner! mais au mme instant
un autre son y rpondit; le lourd marteau de cuivre branlait vivement
la porto cochre, des pas presss rsonnrent dans le corridor, et ma
grand'mre heureuse oubliait, dans la joie d'embrasser ses enfants, son
impatience, ses inquitudes et le long sermon qu'elle leur avait
prpar. Puis runissant autour d'elle la bande joyeuse de ses
petits-enfants, et sortant avec solennit de sa poche une clef qu'elle y
tenait cache depuis nombre de jours, elle ouvrit une porte, et tous,
frissonnants de bonheur, nous entrmes en tumulte dans un grand cabinet
splendidement clair, o sur une table s'levait l'_arbre de Nol_,
radieux des bougies et des jouets attachs  ses branches. Autour
taient tales, groupes, arranges, des fantaisies d'enfants aussi
charmantes que varies. La poupe aux dents d'ivoire, aux yeux d'mail,
 la robe bouffante, pomponne et satine comme une grande dame,
brillait  cte d'un chevalier arm de pied en cap, pareil aux anciens
preux. Le vaillant cavalier peronnait un cheval toujours fougueux, mais
toujours immobile; des fantassins couraient le pas de charge sur leurs
tablettes de bois, des escadrons de lanciers chevauchaient  travers les
ballons, les cerceaux, les raquettes, en faisant quelquefois mordre la
poussire  d'innocents polichinelles, acteurs obligs de semblables
ftes: puis des tambours, des clairons, des sabres, des fusils, appareil
guerrier dploy pour charmer l'humeur martiale des petits garons,
mls aux rubans, aux chiffons, aux bijoux, aux coffrets  l'usage de la
coquetterie naissante des petites filles. Il y en avait pour tous les
ges, pour tous les gots, pour ravir et captiver des imaginations
d'enfants. Quand nos transports et nos cris de joie eurent cess,
lorsqu'on nous eut arrachs  la contemplation de ces merveilles
rassembles des bazars de Paris et des foires de Nuremberg, ma
grand'mre donna le signal du souper, chacun rentra dans la salle et
prit place autour de la table ou trente couverts symtriquement aligns
attendaient depuis longtemps les convives. Des flacons remplis de vins
aux blonds reflets, ou aux teintes aussi chaudes que le rubis,
semblaient vouloir lutter de sductions avec les mille riens,
hors-d'oeuvre indispensables d'un repas. Les citrons du pays s'talaient
auprs des concombres  la robe verdtre, les olives faisaient pendant
aux champignons sauvages conservs dans l'huile, le beurre se baignait
en pains mignons dans l'eau claire de ses gondoles,  et l une foule
de conserves renfermes dans des pots de verre aux longs cols ou  la
base rebondie excitaient par leur mystrieux dehors l'apptit et la
curiosit. Les lgumes, sous les apprts les plus varis, encombraient
la table; de superbes poissons nageaient dans leur sauce aromatique ou
disparaissaient  demi sous les herbes marines qui leur prtaient leurs
parfums, en faisant miroiter  la lumire leurs cailles aussi diapres
que les couleurs de l'arc-en-ciel; ils taient entours de coquillages
qui les escortaient comme leurs tributaires naturels.

Pour ornement aux coins de la table s'levaient dans leurs vases de
terre brune quatre grosses gerbes de bl encore vert que le plus jeune
enfant de la maison avait fait germer dans l'eau et soign avec la plus
vive sollicitude depuis un mois pour cette solennit. Coutume ancienne
de nos pres qui foraient la nature  produire, bien avant le temps, le
froment saint et bni pour l'associer  sa joie dans un jour grand de
miracles et le consacrer  Dieu comme un hommage de reconnaissance et
d'amour. Au milieu, pour surtout principal, un candlabre d'argent
massif mariait sa lumire avec celle du lustre, et d'un commun accord
ils frappaient d'tincelles vives l'argenterie, s'tendaient en reflets
clatants, en losanges capricieux, en ronds tincelants sur la mate
blancheur des porcelaines, et changeaient enfin en diamants, en rubis,
en meraudes, en topazes ou en saphirs merveilleux les facettes
brillantes des cristaux. Le buffet pliait sous le poids des fruits, des
oranges  l'corce vermeille, des melons blancs  la pulpe douce et
savoureuse, des gteaux dors et parfums, du nougat nuanc, de la verte
pistache, du miel transparent dans les coupes et des confitures
embaumes.

Un immense feu embrasait l'tre et envoyait des pyramides de flammes
dans l'antique chemine, et par moments, lorsque ces mmes flammes
vacillaient sous le souffle du vent en dcrivant des spirales ou des
langues de feu, on distinguait dans l'ardente profondeur du foyer la
bche de Nol, bloc norme de bois coup du tronc du plus vieil arbre de
la fort voisine, suivant une ancienne tradition. Le buis bnit tait
rpandu  profusion autour de la salle; les lumires se jouaient 
travers ses rameaux, qui s'levaient en touffes gracieuses, en bouquets
lgants; le houx courait en guirlandes le long des murs, disparaissait
derrire un faisceau d'armes pour reparatre au bas d'un vieux portrait
en y traant un chiffre symbolique; il s'lanait ensuite en festons
au-dessus des portes, dcrivait des arcades, des colonnes sur les
boiseries, et mlait enfin ses jolis fruits rouges et ses feuilles
sombres et menues aux girandoles du lustre, en se perdant sous une
grosse branche d'oranger suspendue au plafond, d'aprs un vieil usage du
pays.

Cet intrieur, ainsi clair et anim, avait un charme de gaiet et de
bien-tre en contraste avec la rigueur de la saison, et donnait un
nouveau prix  cette atmosphre si chaude,  ce foyer ami,  ce toit
paternel si fcond en souvenirs,  cette table hospitalire qui nous
runissait ainsi tous chaque anne  pareil soir, pour retremper nos
mes aux saintes douceurs des affections de la famille. En effet, qui
pourrait dire les sentiments divers qui agitaient les convives: dans
cette salle tincelante de lumires, ne voyaient-ils pas comme  travers
le verre transparent d'une lanterne magique, les mille incidents de leur
enfance, les motions imptueuses ou paisibles de leur jeunesse? Chaque
lambris, chaque meuble rest  la mme place ne leur retraait-il pas un
jour de bonheur, une heure de rverie, des instants d'illusions  jamais
perdus? Autrefois, ce jeune homme  imagination fougueuse n'avait-il pas
rv la gloire et la clbrit au coin de ce foyer? N'avait-il pas
espr voir le monde ouvrir devant sa volont les portes dores de son
Eden de plaisirs, et lui apporter, comme le gnie de la _Lampe
merveilleuse_, les trsors et les grandeurs? Cet autre, dont l'me
aimante rvait une affection tendrement partage, n'avait-il pas vu pour
la premire fois  cette place la compagne aime de sa vie? L, cette
jeune femme n'avait-elle pas reu la foi d'un poux ador? Ici, son
enfant ne lui avait-il pas souri, et son pre ne l'avait il pas bnie,
agenouille prs de ce fauteuil vnr? N'avaient-ils pas tous aim,
pleur, souffert en ces lieux? De pareils souvenirs ne s'effacent pas de
la mmoire, de semblables motions ne peuvent s'oublier, car cette
trinit de bonheur et de misre s'inscrit dans le pass en caractres de
feu; parce qu'elle brle ce qu'elle touch et consume ce qu'elle a une
fois anim.

Ma grand'mre, heureuse et fire de ses enfants, qu'elle voyait autour
d'elle entourant sa vieillesse de respect et d'amour, regardait tour 
tour ces ttes blondes et brunes, ces fronts pensifs ou joyeux, ces
hommes dans la force de l'ge, ces femmes charmantes, ces petits enfants
espigles et gracieux; anneaux d'une mme chane, lis les uns aux
autres par les liens indissolubles de la famille. Alors de sa voix
maternelle et enjoue elle encourageait l'apptit prs de s'teindre,
ranimait la gaiet par ses sourires, tait enfin l'animation et la vie
de ce banquet, qu'elle prsidait comme l'aeule adore de ses nombreux
enfants. Parfois ses yeux attrists et rveurs s'arrtaient sur la place
occupe jadis par un tre aim, place qu'il avait laisse vide; une
larme brillait sous sa paupire comme un hommage qu'elle rendait  celui
qui n'tait plus, mais dont le souvenir cher et sacr vivait toujours
dans son coeur. Puis ses regards reprenaient leur douceur, le sourire
revenait sur ses lvres plies par les regrets, en contemplant cette
gnration blonde et boucle d'enfants aimables; gnration destine 
remplacer celle qui s'teignait, comme le fruit remplace la fleur, puis
tombe et se renouvelle, et qui faisait son esprance, sa consolation et
son orgueil. Et elle les revoyait tous runis un soir  la veille de la
Nol, et les flacons circulaient, et la causerie se ranimait vive et
gaie et les paroles affectueuses s'changeaient dans toute l'effusion du
coeur. Et les cloches se mirent  sonner en joyeux carillons, en
brillantes voles la messe de minuit, interrompant de leurs voix
vibrantes les joies mondaines de ce jour. Il semblait qu'elles eussent
emprunt les sons clatants de la trompette sonore de l'ange messager
annonant autrefois aux pasteurs la naissance du Christ, pour commander
par leurs chants puissants et passionns le recueillement et la prire.
A ce signal bien connu, chacun fit ses prparatifs; les uns
s'envelopprent de leur manteau, les jeunes filles s'entourrent de
fourrures, les servantes ajustrent leur pelisse, en s'armant des falots
qui devaient clairer notre route; ma grand'mre m'abrita sous sa mante,
et me prenant par la main, nous ouvrmes la marche.

C'tait bien une nuit de Nol, triste, froide et glace par le vent du
nord. Les toiles scintillaient sur le sombre azur du ciel, comme autant
de points d'or se dtachant d'une gaze noire. La neige durcie criait
sous nos pas ou s'effondrait de temps  autre. Quelques retardataires
isols venaient se joindre  nous ou passaient rapidement en se perdant
dans l'obscurit. Au loin, les feux des lanternes sourdes
s'entrecroisaient, on et dit des feux-follets sortant de terre et
dansant une ronde fantastique. Le silence n'tait interrompu que par de
pauvres petits enfants runis en bandes et chantant des Nols de porte
en porte pour implorer la charit.

La foule tait grande aux abords de l'glise; chacun voulait dans un
semblable anniversaire avoir sa part de prires et de bndictions. Dans
l'intrieur, l'glise resplendissait sous l'ardeur de ses lustres; de
hauts chandeliers d'or tincelaient prs du tabernacle; les colonnes
disparaissaient sous leurs tentures de brocarts et de soie; partout des
fleurs, partout grandeur, majest, lumire et harmonie. Les prtres,
revtus de leurs chasubles splendides, s'avanaient vers l'autel; et
dans une chapelle, une humble crche, symbole de douleurs, rappelait la
naissance du Fils de Dieu fait homme dans la pauvre table de Bethlem.
Le sacrifice s'accomplissait; l'encens montant en spirales embaumes,
comme un mystrieux emblme de la prire, se perdait dans la profondeur
des nefs. L'orgue jetait ses larges et merveilleux accords  travers les
votes ou mlait sa voix aux voix suaves des choeurs de jeunes filles
qui chantaient des Nols d'allgresse. Certes c'tait un coup d'oeil
imposant, que ces fidles ainsi prosterns au pied des autels y
apportant leurs vanits dues, leurs croyances trompes, leurs
dsespoirs et leurs misres! L'heure, le lieu, la saintet de la
crmonie, ce mlange de pompe et de splendeur religieuse, avec le nant
qu'elles enseignent, ces fronts courbs vers la terre par la main
puissante du malheur ou de l'esprance, les humbles prires de ces mes
souffrantes venant implorer la merci de ce Dieu qui console, rendaient
cette solennit sublime, et jamais fte plus auguste ne frappa mon
imagination d'enfant.

La messe venait de finir, les derniers sons des orgues vibraient encore
dans leurs tuyaux d'airain; l'air imprgn des senteurs de l'encens
enveloppait de ses molles et chaudes vapeurs les fidles, sortant en
foule des portiques, distraits par les mille bruits de la sortie. Je
regardai autour de moi. Prs d'un pilier,  genoux, priait une petite
fille  la figure anglique; ses vtements attestaient la misre la plus
profonde, et ses mains jointes, serres avec ardeur, ses yeux noys de
larmes, sa bouche contracte par le chagrin annonaient une violente
douleur. Bientt l'enfant se mit  sangloter en jetant des regards
gars autour d'elle, murmurant des mots que je ne pouvais entendre, en
tordant ses petites mains dlicates avec l'angoisse du dsespoir.
L'impression dchirante d'une semblable dtresse agit vivement sur mon
coeur. Mon aeule venait de finir sa prire et se disposait  partir;
d'un geste suppliant je lui montrai la pauvre afflige, et, l'entranant
avec moi, je la conduisis prs de la petite fille en pleurs Ma
grand'mre, toujours bienfaisante et bonne pour le malheureux, s'mut
profondment  l'aspect de ce pauvre petit tre isol et en apparence
sans appui. Mon enfant, lui dit-elle, pourquoi pleurez-vous? qui vous
donne tant de chagrin? Parlez! je puis vous aider, vous secourir. La
petite afflige tressaillit en entendant cette douce voix, et levant
vers mon aeule des yeux craintifs, dans lesquels brillait une lueur
d'espoir. Hlas! madame, rpondit-elle, j'ai bien faim; puis j'ai
froid, je n'ai pas d'asile, et j'ai tant de peur par une nuit si noire,
que je prie le bon Dieu de m'appeler  lui dans son saint paradis.
--Vous n'avez donc pas de mre, ma pauvre enfant? personne ne
s'intresse donc  vous? Les pleurs de l'enfant redoublrent, o Ma mre
est morte, madame! Ceux qui m'avaient recueillie m'ont chasse hier
disant qu'ils taient trop pauvres pour me nourrir, et qu'un soir de la
veille de la Nol on m'assisterait si j'implorais la charit. Ah!
madame, ne m'abandonnez pas! vous qui paraissez si bonne, ayez piti de
moi.--Chre grand'mre, lui dis-je alors spontanment, croyant faire
plus d'impression sur un coeur charitable, tu m'as toujours dit qu'on
ftait Dieu dignement en secourant son semblable; eh bien! dans un si
beau jour, ne me refuse pas tu m'as promis de belles trennes, mais la
plus belle trenne pour moi serait de recueillir cette pauvre petite
fille. Mon aeule me souriait doucement d'un air charm et attendri;
elle releva la jeune afflige, la baisa au front, et, se tournant vers
moi, elle ajouta: Mon enfant! les pauvres sont nos frres, et nous
devons partager avec eux. Comment veux-tu que je ne recueille pas ta
protge? et quand mme le bienfait n'aurait pas en lui sa rcompense en
donnant  l'me une suprme satisfaction, Jsus-Christ n'a-t-il pas dit:
Quiconque donnera un verre d'eau en mon nom sera rcompens.
L'orpheline ravie baisa la main de ma grand'mre, et jetant un dernier
regard plein de reconnaissance vers la crche, elle dit tout bas: Nol!
Nol! soyez bni!... et nous sortmes de l'glise.

Arrivs au logis, l'enfant eut encore sa part du gros souper. Une
chambre bien chaude, un bon petit lit la reurent. Pour moi, heureux et
satisfait de ma journe, je m'endormis profondment. De beaux rves
bercrent mon sommeil; de gracieuses jeunes filles, transfigures comme
des vierges, des anges aux ailes d'or, entr'ouvraient mes rideaux
blancs, et m'envoyaient de clestes sourires et de douces paroles; et au
milieu d'eux il me semblait voir le visage radieux de ma petite protge
qui rptait encore: Nol! Nol! soyez bni!....

AURLIUS ZAMPA.



Un mobilier de police correctionnelle, charade en action par
Gavarni.--(_Voir le dernier Numro._)

[Illustration: _Commerante._]

[Illustration: _Artiste peintre._]

[Illustration: _Vingt-six ans et demi._]

[Illustration: _Artiste coiffeur._]

[Illustration: _Artiste dramatique et graveur sur bois._]

[Illustration: _Profils de Tmoins._]

[Illustration: _Un Tmoin  charge._]

[Illustration: _Un Tmoin  dcharge._]

[Illustration: _L'Avocat._--Or donc...]

[Illustration: _Profils de Tmoins._]

[Illustration: _Profils de Tmoins._]

[Illustration: _Autre banc de Tmoins._]

[Illustration: Commentaires et rafrachissements sur le quai aux
Fleurs.]

[Illustration: Commentaires et rafrachissements.--Pourquoi faire en
Rpublique des Procureurs du Roi?]



pilogue.

Lecteur judicieux, il n'est pas que vous ne parcouriez quelquefois le
rcit de ces causes _macaroniques_ dont les dtails badins varient
agrablement le fond un peu sombre des journaux consacrs aux matires
de procdure. Vous aurez infailliblement alors reconnu au passage, dans
cette galerie d'originaux que Gavarni vient de faire passer sous vos
yeux, les personnages obligs, immuables de ces scnes populaires dans
lesquelles la gravit du dlit disparat devant les incidents rcratifs
ou grotesques. Ces procs, nous allions presque dire ces
reprsentations, d'une physionomie allgre, qui empruntent tour  tour
dans leur exposition la verve humoristique de l'homme du peuple, le
langage mtaphorique et si vivement imag des joyeuses commres ou le
babil prcieux de la grisette, constituent de vritables tableaux de
moeurs. Nous dtestons le paradoxe et la contre-vrit. Nous dclarons
de propos ferme qu' notre jugement aucune comdie ne pourra jamais
prototyper avec le mme relief le caractre franais.

Les esprits superficiels pourront seuls se mprendre sur la porte
morale de l'oeuvre de Gavarni. La sottise, la prsomption, l'impudence,
tous les travers de l'esprit, le vice mme, y sont bafous et
stigmatiss. Chacun des portraits de cette galerie individualise un
ridicule. L'ensemble de cette tude ralise une conception comique d'un
tour infiniment piquant.

Ce n'est pas tout, cette peinture charmante offre encore l'intrt et le
mouvement d'une narration attachante et bien faite. Peu de rcits
d'audiences fourniraient une pareille abondance de dtails, un concours
aussi grand de personnages, une diversit aussi tranche d'attitudes, de
costumes et de moeurs. On voit se mouvoir, on entend parler chacune de
ces figures. Il est facile de suivre les dbats sur ces pages en blanc
o l'artiste a dispos ses acteurs, comme les pices d'un chiquier dont
la marche, quoique trace d'avance, doit se prter  toutes les
combinaisons du joueur. On ne saurait imaginer, dans les conditions du
vrai, du naturel, une action dans laquelle chacune de ces figures ne
vienne s'encadrer d'elle-mme; leur runion rsume en effet tous les
lments de la vie commune.

On pourrait proposer aux moins pntrants de reconstituer dans son
entier le rcit que Gavarni a crit sous une forme abrge, mais d'une
manire complte cependant, et ils n'omettraient  coup sr aucun des
faits, aucune des saillies, aucune des particularits caractristiques
de cette cause dont on sait le fond par les dtails. Ce qui nous parat
une tche facile pour les moins dlis ne saurait tre qu'un jeu pour le
lecteur de l'_Illustration_, lequel, selon notre estime, doit runir au
plus haut degr la perspicacit, un jugement prompt et sr, un got
clair, une imagination fertile. Nous voulons l'essayer sous la forme
d'un dfi courtois.

Nous proposons en consquence  ceux de nos lecteurs qui tiendraient 
justifier la bonne opinion que nous avons conue d'eux en gnral, un
concours littraire dont voici le programme:

Dvelopper dans l'expos d'une cause judiciaire, d'aprs le mode adopt
par la _Gazette des Tribunaux_ pour les comptes rendus de ce genre, les
principaux caractres esquisss par l'artiste.

_L'action_ devra comprendre les divers personnages du dessin, et autant
que possible dans l'ordre qui leur est assign dans la srie.

Afin de soumettre  l'uniformit les pices du concours, nous
indiquerons ici quelques traits qui devront entrer dans la
composition.--L'accus a quarante ans; la partie civile en a
soixante;--c'est, dit Chicaneau, le bel ge pour plaider.

On ne pourra, mme par voie d'allusion, s'carter du respect d  la
magistrature; mais il n'est pas dfendu de s'gayer aux dpens des
avocats, de ceux dont l'loquence contribue srement  faire condamner
un client dbonnaire, mais aussi trop confiant.

Les dveloppements fournis par les tmoins devront tre renferms dans
le cercle des convenances, quoique pris dans la nature mme du
personnage et dans la vrit.

Telles sont les clauses gnrales du concours. Nous n'avons rien 
prescrire quant au genre d'esprit qu'il conviendra de faire entrer dans
cette esquisse de moeurs judiciaires. Nous dirons seulement qu'il ne
saurait tre ni bas, ni mme grossirement trivial, mais seulement
populaire dans la bonne acception de ce mot.

L'_Illustration_ prend l'engagement d'insrer dans ses colonnes
l'esquisse qui lui paratra runir la plus grande somme de mrites,
aprs un examen impartial. Aucun de nos rdacteurs habituels ne sera
admis  concourir.

Les auteurs pourront garder l'anonyme,  condition de se renfermer dans
les dispositions de la loi, qui prescrit la signature pour les crits
publics, en mme temps qu'elle laisse circuler dans le monde une foule
de produits sophistiqus, frauduleux, nuisibles mme, sans l'tiquette
du marchand.

Enfin nous offrons, moins comme une prime d'encouragement que comme un
tmoignage de notre estime et de notre reconnaissance, un abonnement
gratuit d'une anne au journal l'_Illustration_, au comptiteur heureux
dont le travail sera agr par notre conseil de rdaction.

Nous convions  ce concours tous les hommes d'imagination qui nous font
l'honneur de nous lire. Il ne faudrait pas qu'une fausse honte ou qu'une
ide ddaigneuse de l'importance mme du sujet propos arrtassent les
esprits timides ou prsomptueux: bien des acadmies ont plus d'une fois
propos des sujets de concours qui, avec des apparences de gravit,
taient au fond moins srieux que le ntre. On ne devra pas perdre de
vue d'ailleurs que nous avons assign au travail que nous attendons,
toute l'importance d'une oeuvre comique bien faite.

--Quoi! dirent les stoques avec hauteur, nous ririons et nous ferions
rire!--Eh! messieurs, ne riez point, s'il vous plat, ou riez avec
gravit,--comme les Espagnols,--si vous le savez. Mais, de grce,
laissez-nous rire, nous qui tenons, avec un moraliste ingnieux, que la
plus perdue de toutes les journes est celle o l'on n'a pas ri.

PAULIN



Lettres sur la France.

DE PARIS  NANTES.

A Monsieur le Directeur de l'ILLUSTRATION.

VIII.

DE SAUMUR A ANGERS.--ANGERS.--D'ANGERS A NANTES..

Le pittoresque ici subit un temps d'arrt: gurets entrecoups de
vignobles en haies et plants d'arbres fruitiers, rappelant la triple
culture de la splendide valle du Graisivaudan; pays gal, fertile sans
exubrance, monotone comme la mdiocrit heureuse. A demi-kilomtre, la
Loire, qu'on ne voit pas, coule presque tarie ou tout imptueuse entre
saules et peupliers. Nul incident digne de remarque. A la seconde
station seulement, l'un des conducteurs du train, ouvrant notre wagon, y
pousse avec efforts une grosse dame de campagne tout effare et
haletante, qui,  peine le convoi en marche, se prend  pousser des cris
de dsespoir et supplie, mais assez en vain, comme on peut le croire, la
locomotive _d'arrter_. Voyant que la machine demeure sourde  ses
interpellations dchirantes, elle fait mine, mais tout de bon, de se
jeter par la portire. Heureusement la taille de la dame s'opposait 
l'excution de ce furieux projet!

--Hlas! c'est fait de moi, dit-elle en retombant anantie sur son
sige. Mes bons messieurs, je suis une femme perdue! Et mes enfants, les
pauvres petits innocents, que vont-ils devenir?

Habitante de ces contres passablement primitives, o la hennissante
machine est encore un objet d'effroi, la pauvre femme faisait son
premier dbut dans ces chars trans par le monstre aux poumons de fer,
aux naseaux de feu. Elle avait, avant de risquer cette effroyable
aventure, rassembl la dose de courage et de rsignation dont elle tait
capable; mais la provision, probablement petite, s'en tait trouve
puise juste au moment de l'entreprise.

Nous fmes de notre mieux pour calmer la douleur et assourdir les cris
perants de cette Niob trop plaintive, dont l'ide fixe tait de
conserver une mre  sa ligne villageoise, et crmes y parvenir en lui
faisant entendre, nous et les autres voyageurs, que si elle prissait,
chose encore douteuse, nous nous cotiserions pour prendre  l'envi soin
de son orpheline famille, ainsi que notre coeur touch et nos tympans
endoloris nous en imposaient le devoir. Mais la bonne femme,
interrompant ses cris aigus, ne laissa pas de dployer un certain sons
en nous faisant observer que, si elle sautait ou si le wagon prenait
feu, nous serions immanquablement broys on grills avec elle. La
remarque tait juste, et cette perspective, sans rassurer la bonne
femme, parut la consoler un peu. A quelque Chose le malheur est toujours
bon--celui d'autrui. Cette tendre mre villageoise savait d'intuition
son Larochefoucauld. Elle nous laissa achever presque en paix notre
court voyage, au terme duquel nous emes tous la satisfaction, et elle
la surprise, de nous sentir en assez bon tat de conservation, nul
d'entre nous,  ce qu'il nous sembla du moins, ne formant plus d'un seul
morceau.

ANGERS.

Quand on aborde de ce ct la capitale de l'Anjou, le premier monument
qui frappe les regarda, c'est le _chteau_ immense, norme, menaant,
flanqu  ras de quinze ou vingt tours formidables, que si quelqu'un
regrette, au point de vue de l'art, la ruine de la Bastille, qu'il se
console: il la retrouvera intacte, magnifique d'horreur et dmesurment
agrandie aux bords de la Maine. Ce gracieux castel, joliment dcor par
le haut d'un cordon losang de tuffeau et de schiste, et damass noir et
blanc, (disposition frquente dans les constructions du treizime au
seizime sicle), fut, dit je ne sais quel mmoire archologique sur
Angers, bti par saint Louis. Il faut lire sans doute: Sous saint
Louis. j'en demande pardon  l'rudition angevine. Les ducs d'Anjou,
les hritiers des Plantagenet, taient de hauts et puissants sires, et
ils n'taient point gens  cder  quiconque, ft-ce au roi de France,
l'honneur et le plaisir de se btir, de ces forteresses inexpugnables,
avec casemates, oubliettes et cachots de toutes les sortes, o le
despotisme local devait avant tout s'assurer d'un point d'appui
inluctable contre sujets et suzerain. Mais quel qu'en soit
l'architecte, ce sombre monument n'en demeure pas moins l'un des
morceaux les plus parfaits, l'un des types les plus puissants de cet art
fodal et carr par la base, o tout est combin pour la force, ou rien
n'est sacrifi au strile et illusoire _plaisir des yeux_. Mais la force
seule, parvenue  ce luxe de perfection, d'exubrance et de brutalit,
devient une beaut relle, et les prodigieux cubes de maonnerie fodale
difis par nos pres, dans leur sauvagerie grandiose, mritent une
place dans l'histoire, au mme titre pittoresque et potique que les
monuments gyptiens et les torses de Michel-Ange. Ce caractre n'est
nulle part empreint plus fortement, ni si fortement peut-tre que dans
ce chteau angevin, le mieux conserv et le plus surprenant dont la
carrure et les assises, enracines dans les entrailles de la terre,
aient rsist  huit sicles de jacqueries, de luttes de suzerain 
vassal, de discordes religieuses, de guerres civiles, de rvolutions
sociales et politiques, enfin d'invasions ennemies.

Angers est une ville noire comme Lyon, Birmingham et Saint-tienne. Ce
ne sont point pourtant les vapeurs de la houille qui en obscurcissent
l'atmosphre et lui donnent cette teinte enfume, mais bien les schistes
et l'ardoise dont elle est btie et qu'elle puise en abondance,  ses
portes mmes, dans des carrires sculirement exploites, l'une de ses
richesses. Elle abonde pourtant en vieilles maisons contemporaines du
chteau, vergetes, chevronnes de solives noirtres,  toits pointus et
 auvents, comme celles du Rouen gothique ou du quartier juif 
Francfort. Toute pleine des tmoignages irrcusables du pass, et du
pass le plus lointain, mais irrgulire, montueuse, entortille, et
renfrogne, mal gracieuse autant que possible, elle intresse sans nul
doute, mais rjouit peu le voyageur. Il semble en la voyant avec sa
couche d'encre, son fouillis de ruelles, de masures, d'impasses, le tout
d'un grand caractre, je l'avoue, et fort propre  faire une dcoration
d'opra, que ce soit une ville triste, asctique et d'humeur fonce
comme ses toits et ses murailles. Bien loin de l, et l'on n'apprend pas
sans surprise qu'Angers est au contraire une ville de plaisirs,
d'motions fivreuses et de fort beaux esprits, aimant, outre les joies
des arts et les dlicatesses littraires, la haute chre, le luxe, les
folles nuits de bal et tous les genres d'lgance. Il parat que le roi
Ren, avec son corps qui repose sans tombeau sous les votes de la belle
glise Saint-Maurice, aux deux flches si audacieuses et si sveltes, a
lgu  ses chers concitoyens d'Anjou une assez notable, parcelle de
l'me de trouvre et du joyeux esprit qui l'animaient de son vivant. Une
demi-douzaine de fort grandes dames et autant d'opulents et jeunes
mnestrels donnent le ton et ne soutirent pas que les gais codes du plus
grand des chorgraphes et des musiciens couronns subissent le cruel
affront de tomber en dsutude dans les anciennes possessions de ce roi
matre de ballets, plus philosophe  lui tout seul que Frdric II,
Joseph 11, avec la grande Catherine. On raconte mme, sous le manteau,
de ces exploits d'hiver que l'on ne peut redire, de ces _Nouvelles
nouvelles_ qui font songer aux temps gracieux ou Boccace tait mis en
action, de ces prouesses qui sentent de fort prs leur vieux Louvre ou
leur htel de Nesles, moins le ct tragique; et de celles qui faisaient
dire au capitaine Buridan, de ce ton lgiaque, et de cette voix du nez
que lui prtait M. Bocage: Que voulez-vous, ce sont de grandes dames!

Enfin, s'il faut en croire nos auteurs, la _ville noire_ est une Chypre,
une Capoue et une Venise. Je ne l'eusse pas devin.

Il y a  Angers un muse remarquable: toutes les coles y sont
reprsentes par des toiles plus ou _moins_ authentiques, et un livret,
chef-d'oeuvre de rdaction, non-seulement en dresse la longue
nomenclature, mais accompagne chaque page de commentaires explicatifs et
de rflexions ingnieuses  l'usage des gens de lourde intelligence et
d'esthtique mdiocre. Voici un joli petit spcimen que je prends au
hasard, page 31, de ces _arguments_ bnvoles et pittoresques: Denney
(Franois).--_Betzab au bain_.--Betzab, femme d'Urie, tant au bain,
fut aperue par David. Ce prince fut si _touch_ de sa beaut qu'il la
fit venir dans son palais et en _abusa_. (O David! Heureusement la
phrase _abuse_ de la langue et ne dit pas prcisment de quoi vous avez
abus!)

Je poursuis:--Tandis que Betzab sort du bain avec l'aide d'une de ses
femmes (quivalent timide mis ici  la place d'un texte par trop
biblique), David du haut de son palais l'aperoit et _parat_ la
considrer avec _plaisir_. O David, voici un _parat_ et un _plaisir_
qui vous condamnent! Nous pouvions douter avant le texte, car cette
vnrable physionomie de roi de pique qu'en effet j'aperois au haut
d'un balcon ne nous rvle aucunement le plaisir que vous _paraissez_ (
ce qu'il parat) prouver, et dans notre ignorance profonde de la
lgende de Betzab et d'Urie, nous n'eussions jamais pntr le dessous
de carte, sans le perfide commentaire qui nous dcouvre les noirceurs
d'une figure mieux faite pour les ardeurs du whist que pour les fivres
de l'amour.

Autre David.--Le principal attrait de ce muse est la galerie David
(d'Angers), tout entire forme des oeuvres et par les dons du grand et
gnreux artiste. Son oeuvre sculpturale est l presque complte avec
les mdailles o son infatigable et dmocratique burin a dcern la
gloire et l'immortalit  tant de fronts plbiens. Peut-tre (noble
excs du reste) pourrait-on lui reprocher de n'tre pas assez mnager de
ses auroles et d'en amoindrir le prix par trop d'universalit et de
munificence. En effet, la numismatique de l'avenir n'apprendra pas sans
admiration, par les bronzes du grand statuaire angevin, que notre
poque, unique dans les sicles, compte dj  cette heure _quatre cent
et tant_ de grands hommes. Je n'en veux point citer, de peur que
l'opinion du prsent nuise  certains auprs de la postrit, ce dont je
serais rellement dsol pour eux et pour elle. Ne faisons donc point
les dgots et, prenant en bloc le panthon de M. David, flicitons la
ville d'Angers et de possder cette riche collection d'illustres
profils, et de compter parmi ses citoyens l'artiste minent qui portera
leurs traits, idaliss comme leur gloire, aux gnrations futures.

La partie archologique du muse renferme des spcimens fort curieux et
tout rcemment dcouverts de spultures gallo-romaines des cinquime et
sixime sicles. Ce sont des cercueils en plomb renfermant, avec un
grand nombre d'ustensiles ou menus bijoux propres  jeter un grand jour
sur les usages de nos anctres, des squelettes dont la plupart sont
tombs en poussire au contact de l'air ou  la moindre pression, mais
dont quelques-uns cependant ont subsist, bien qu' l'tat de gypse
impondrable qui semble prt  se vaporiser au premier souffle. Rien ne
fait mieux sentir que ce pltras humain le peu qu'est l'homme et la
fragile contexture de son enveloppe terrestre. Les momies ne sont que
hideuses: c'est la coquetterie de la dissolution et l'hypocrisie de la
tombe. La cendre et les fragments d'os  demi brls rappellent
dsagrablement la rtissoire culinaire. Je donne de beaucoup--puisqu'il
faut opter et que l'on ne peut s'en ddire,--la prfrence au procd
gallo-romain, qui laisse la mort accomplir d'elle-mme,  son gr, son
oeuvre ternelle et lente de destruction.

Toutes ces collections diverses, dont l'ensemble ferait honneur  plus
d'une grande cit, sont pittoresquement abrites sous les votes
mi-renaissance, mi-gothiques d'un vaste et beau manoir seigneurial,
dsign sons le nom de _logis Barrau_. Ce splendide logis, qui a
appartenu  la triste mre de Louis XIII rappelle un souvenir Historique
peu difiant, celui de la bataille que la mre et le fils faillirent se
livrer  quelques pas de l,  la journe du Pont-de-C, et qui se
dnoua heureusement par une rconciliation phmre entre les deux
gnrations belligrantes. Louis XIII, qui plus tard en appela, eut un
bon mouvement dans cette occurrence. Il fit sa soumission  sa mre,
l'embrassa, et l'on vint souper en grande liesse  ce mme _Logis
Barrau_ que je vous dcrirais plus en dtail si l'heure de deux, venant
 sonner tout  coup, ne me rappelait aux bords de la Maine, o dj
fume et s'branle le pyroscaphe de bas-bord qui va nous conduire 
Nantes.

D'ANGERS  NANTES.

La Maine, qui s'est grossie de la Mayence et de plusieurs autres
affluents moindres, a pris, lorsqu'elle arrive  Angers, o elle n'est
qu' peu du kilomtres de son embouchure, un large dveloppement, et elle
ne le cde gure, avant de se confondre dans la Loire,  ce grand fleuve
comme ampleur et cart entre ses deux rives. Le petit steamboat qui nous
porte, effil comme une sardine, calcul pour voguer sur toutes les
basses eaux, et sans eau, s'il en est besoin, range tout d'abord en
partant les sinistres dbris du _pont de la Basse-Chaine_, dont les deux
cules seules sont demeures debout, supportant encore quelques restes
d'amarres et de crampons de fer. Loin de nous la pense de revenir sur
la lugubre catastrophe du printemps dernier ni d'en faire remonter 
qui que ce soit la responsabilit accablante; mais il faut du moins
reconnatre que ce fut une trange fatalit que celle qui fit choisir ce
fragile tablier pour passage d'une pesante troupe arme, dans un ville
o deux ponts de pierre, dont l'un tout neuf et magnifique, offraient au
malheureux bataillon du 11e une voie si sre et un transit si naturel 
deux ou trois cents pas de l. Il faudrait ou se hter de reconstruire
ce pont de funeste mmoire, ou en faire disparatre jusqu'aux derniers
vestiges; car c'est non seulement un deuil national, mais un ferment
d'acrimonie que perptuent ces lamentables dbris.

Aprs une heure ou deux de navigation, prs du joli village de la
Poissonnire, la Maine se jette dans la Loire. A dater de ce point, le
fleuve, pour ainsi dire, n'est plus qu'un archipel tout panach d'Ilots
verdoyants: leurs ttes superbes, leurs inextricables saules dteignent
sur le fleuve rtrci dont les bras, cessant de rflchir la lumire
blanche du ciel, semblent couler sur un lit d'algues, de gomon et de
pourpier sombre. Parfois, largissant ses sinus, il nous montre des
rives toutes charges des mmes frondaisons, des mmes teintes de
sinople. L'aspect en est riant, mais monotone: il donne ce que j'appelle
un tourdissement de verdure. Tant de peupliers et de saules repose
l'oeil d'abord et le sature ensuite. On rend plus de justice, aprs cinq
heures de cette interminable feuille, au _ruisseau de la rue du Bac_.
On finirait par le regretter tout de bon si un petit coteau, une vieille
tour, les ruines de quelque donjon fodal, un pont suspendu, un village
qui semble toujours  la veille ou au lendemain du dluge, ne venaient
de temps en temps rompre cette vgtation curviligne. Voici Chalonnes et
Champtoc, o l'on voit encore les dbris du chteau de ce fameux Gilles
de Retz, de ce terrible _barbe-bleue_ qui enlevait les petits enfants
des deux sexes pour les faire servir  Dieu seul, et ses malheureuses
victimes peuvent savoir quels diaboliques et alchimiques sortilges Plus
loin, Montjean et Ingrande, la dernire commune de l'Anjou;
Saint-Florent, dont le nom, clbre dans les fastes de l'insurrection
vendenne, rappelle le beau trait du marquis de Bonchamps qui, bless 
mort, donna ordre d'pargner les quatre mille _bleus_ que les _blancs_
allaient mitrailler aprs la bataille de Chollet. Aussi est-ce un
rpublicain, M. David d'Angers, qui lui a rig la statue, juste prix de
son humanit, qu'on voit  Saint-Florent, et o l'artiste l'a reprsent
sur un brancard, se soulevant avec effort pour adresser aux siens sa
noble et suprme parole. Aprs Ancenis, dont je n'ai rien  dire,
Champtoceaux _Castrum celsum_, remarquable par les grandes ruines d'un
chteau fort qui joua un certain rle dans les guerres du douzime au
quatorzime sicle, et obtint notamment l'honneur d'tre pris
successivement par Henri II (Plantagenet) et par saint Louis.

C'est  peu prs en cet endroit que, si j'ai bonne souvenance, le
fleuve, s'largissant tout  coup, dchirant son immuable rideau
d'arbres, dveloppe ses deux grands bras autour d'une le colossale et
nous laisse voir, du milieu de cette espce de rond-point, une admirable
plaine que termine  droite, et tout au bout de l'horizon, une roche
abrupte et sauvage. Sur cette base granitique s'lve jusqu'au ciel une
croix gigantesque. A ce monument singulier, sur lequel se pressaient
dj dans notre tte mille hypothses lgendaires, se rattache en effet
une petite histoire assez trange, mais toute neuve; elle est d'hier. La
voici, telle que nous l'a conte sur le pont, en fumant sa pipe 
l'arrire, un vieux marinier qui tient le gouvernail sur notre
_inexplosible_ boat:

Il y a quelques mois, me dit-il, que mourut un gentilhomme de ce pays,
nomm M. de L...... Il laissait de grands biens  partager entre cinq
fils. Il y avait assez de terres pour les mettre tous  leur aise; mais
il n'y avait qu'un chteau, malheureusement; il est l-bas derrire les
arbres; vous ne pouvez le voir d'ici. L'un des fils s'tait mis en tte
de garder pour lui le chteau: il le voulait absolument: mais comment
faire, puisqu'il fallait tirer les lots au sort. Alors, il eut l'ide de
promettre au bon Dieu que, si le chteau lui _tombait_, il lverait l,
sur cette roche, la plus grande croix que l'on ait vue en mmoire de son
pre. Bien lui en prit, car, peu aprs, on en est venu au tirage et le
chteau lui en est rest. Alors, on dit qu'il oublia quelque temps de
remplir son voeu; c'tait sans doute le trop d'aise qui lui _brouillait
la recordance_. Mais sa mre, une sainte femme, lui ayant rappel sa
promesse au bon Dieu en l'honneur de son dfunt pre, il faut lui rendre
cette justice qu'il s'est tout de suite excut. Ds le lendemain, il a
fait venir les charpentiers, les serruriers, les manoeuvres, leur a
montr l'endroit; ils ont travaill fort, et voil dimanche, trois
semaines que la grande croix est sur ses pieds. a lui cote bon!  ce
qu'on dit; mais il n'a fait que ce qu'il doit. Quand on promet, il faut
tenir.

Ce singulier rcit me remet en mmoire ces quatre vers de l'_tourdi_:

        Llia--et l'action lui sera salutaire.
        D'un bel enterrement veut rgaler son pre,
        Afin de consoler le dfunt de son sort,
        Par tout ce grand honneur que l'on fait  sa mort.

Il est vrai qu'il s'agissait moins ici de consoler le dfunt que le
survivant. Mais il n'importe: contrairement  l'adage des casuistes, le
moyen justifie la fin dans ce cas plus qu'excentrique. Le fils a son
chteau, le dfunt a gagn une croix  la loterie, et il a cela de
commun avec bon nombre de vivants.

Telle est l'habilet des mariniers de Loire que, malgr les difficults
dont la navigation de cette rivire est hrisse, ils la parcourent dans
tous les temps et  toute heure. De menus branchages jalonnant la route
liquide indiquent les sables mouvants et les bas fonds  viter. La
nuit, une succession de phares s'allume au flanc des Iles ou sur les
berges de la rive, et projette une lueur mystrieuse sur l'eau noire o
glisse notre pyroscaphe. C'est aprs plusieurs heures de cette
navigation clair-obscure que notre nef Argo au tnbreux panache nous
dpose dans l'un des nombreux canaux ou bras de fleuve de la Venise
armoricaine, contre le _Port-Maillard_, entre le chteau de Nantes, d'o
s'vada si bien le cardinal de Retz, et la place du Bouffay, o, moins
heureux que lui, son anctre le marchal (le Barbe-Bleue dj nomm)
avait trs justement pay de sa tte, deux sicles avant, ses folies
furieuses, son amour de massacre et sa monomanie infanticide.

FLIX MORNAND.



Chronique musicale.

A Dieu ne plaise que nous finissions l'anne en gardant le moindre poids
sur notre conscience de chroniqueur. Nous nous htons donc de donner
acte  M. Saint-Lon de la lettre qu'il nous a adresse ces jours
derniers, lettre conue d'ailleurs en termes trs convenables et
fort-obligeants pour nous. D'aprs sa rclamation, il parat que dans la
distribution d'loges que nous avons faite  propos de la premire
reprsentation de l'_Enfant prodigue_, nous n'avons pas assez nettement
spar la part de l'auteur des _divertissements_, de celle qui revenait
 l'auteur de la mise en scne. Que nos lecteurs le sachent donc bien:
les deux marches du second acte, le leve du rideau et la bacchanale du
troisime acte, le tableau de l'apothose, ont t rgls par M.
Saint-Lon. Cela n'enlve rien d'ailleurs aux loges que nous avons
donns  M. Leroy pour tout le reste de l'ouvrage, qui a t mis en
scne par lui. Mais, ainsi que nous l'avons dit il y a quinze jours,
tout cela, si brillant qu'il soit, n'est qu'accessoire  nos yeux; le
principal, c'est la partition. L'oeuvre nouvelle de M. Auber gagne
beaucoup  tre entendue; on s'tonne,  mesure qu'on la connat
davantage, que tous les ravissants dtails qu'elle renferme ne nous
aient pas frapp tout d'abord. Le titre biblique de la pice fait sans
doute que bon nombre d'auditeurs pensent, involontairement peut-tre, 
la musique de _Joseph_, de Mhul, ou  celle de _Mose_, de Rossini, et
semblent tout surpris que la musique de l'_Enfant prodigue_ de M. Auber
diffre compltement et de l'une et de l'autre. Le contraire serait en
effet surprenant. Nous savons quelqu'un qui ne se plaindra pas, lui, que
M, Auber, en crivant la partition de l'_Enfant prodigue_, ait fait de
la musique _sui generis_: c'est l'diteur. On n'a, pour s'en convaincre,
qu' consulter le catalogue des vingt et un morceaux dtaches de la
partition, de plus, et particulirement, celui des dix airs de ballet:
il y a l de quoi dfrayer pendant longtemps les amateurs de chant et de
danse. Le nouvel ouvrage de M. Auber est dit chez Brandus et
compagnie. Sous cette raison sociale se trouvent aujourd'hui runies
deux maisons de commerce de musique les plus importantes de Paris, la
maison Schlesinger et la maison Troupenas; c'est--dire que tous les
ouvrages que Rossini a crits pour la scne franaise, ceux de M.
Meyerbeer, de M. Auber, de M. Halvy, etc., font partie du mme fonds.
Ce fait, quoique plus spcialement commercial, nous a paru mriter d'tre
cit dans une _Chronique musicale_.

Avant que la dernire heure de l'anne 1850 ne sonne, nous avons
quelques comptes  rgler. Voici d'abord un album de piano contenant six
tudes de genre: deux rveries, deux romances et deux chansons sans
paroles; l'auteur est M. Flix Godefroid. Ces divers morceaux sont
crits pour le piano, de manire  faire supposer qu'il existe deux
Flix Godefroid, l'un excellent pianiste, l'autre le premier harpiste du
monde; les deux cependant ne font qu'un. Le double talent de M. F.
Godefroid s'est produit dans tout son clat, il y a peu de jours, dans
une soire chez M. Marmontel, l'habile professeur du Conservatoire; l,
aprs que madame Massart, MM. Goria et J. Cohen eurent fait applaudir
les charmantes ludes que SI. K. Godefroid a runies dans son album de
piano, M. F. Godefroid est venu lui-mme recueillir de ces
applaudissements enthousiastes qu'il est toujours sur d'exciter,
lorsqu'il tire de sa harpe vraiment merveilleuse de ces effets dont il
parat avoir seul le secret. Cet minent artiste nous fournira, nous
l'esprons, plus d'une occasion de reparler de lui cet hiver.

L'album de chant de madame Victoria Arago est cette anne-ci, comme les
annes prcdentes, dit avec un luxe de lithographies, de gravures et
d'impression tout particulier. Les dessins sont tous de M. Aumont, et
font beaucoup d'honneur au talent de cet artiste. Quant  la musique,
elle a les qualits essentielles du genre, c'est--dire la grce et la
facilit mlodiques; nous ne critiquerions  la rigueur, si toutefois la
critique doit se montrer rigoureuse  propos d'albums de chant, et
surtout  propos de l'album de chant compos par une femme, nous ne
critiquerions, disons-nous, que quelques modulations ambitieuses,  la
suite desquelles madame V. Arago ne revient pas toujours dans le ton
principal avec tout le bonheur que nous lui souhaitons. Puisque madame
V. Arago veut bien soumettre son nouveau recueil  notre jugement, nous
lui dirons que les compositeurs de romances franaises qui ont eu le
plus de popularit, mme dans les pays o l'on aime de prfrence la
musique trs-travaille, sont ceux qui ont su trouver de trs-jolies et
trs-simples mlodies sans s'loigner, ou que fort peu, de la _tonique_
et de la _dominante_. Nous pensons qu'elle a tout ce qu'il faut pour
marcher avec succs sur leurs traces.

Une matine musicale, donne jeudi de la semaine dernire dans la jolie
salle Sax, a t consacre  l'audition des romances, chansons,
chansonnettes, ballades et fabliaux de l'album de M. A. Ropicquet, l'un
des violonistes de l'orchestre de l'Opra. Tous ces petits drames ou
comdies en plusieurs couplets ont t trouvs charmants. Les morceaux
qui ont t le plus applaudis sont ceux intituls l'_Ame du Mntrier_,
chant par mademoiselle Grimm, avec accompagnement oblig de violon,
excut par l'auteur de l'album; _Fleur des amours_, dit par M.
Caillou, excellent baryton; les _Clochettes_, amusante bluette, rendue
plus amusante encore par la manire dont l'interprte M. Sainte-Foy;
enfin la _Musette enchante_, mlodie cossaise dlicieusement chante
par M. Roger, et aussi dlicieusement accompagne sur le hautbois par M.
Verroust.

Mais dcidment les albums de danse livrent une rude concurrence aux
albums de chant. Aprs les schottischs, les mazurkas, les polkas et les
valses de l'album de M. Pasdeloup, dont nous avons parl la semaine
dernire, voici les valses, les polkas, les mazurkas et les schottischs
de l'album-Strauss, qui rclament une mention dans notre chronique de
fin d'anne; mention que nous leur accordons avec plaisir, car elles la
mritent compltement. En outre les ddicaces de ce dernier album sont
traduites de telle sorte par le crayon de M. Langlade, qu'elles en font
autant un agrable armorial qu'un recueil d'airs de danse.

Que M. Chevillart nous pardonne, lui, l'artiste srieux, de placer ici
quelques lignes d'loges sur les six mlodies qu'il a composes pour le
violoncelle et que nous venons de relire en ce moment afin de faire
diversion  ce qui prcde; car enfin nous pourrions dire, comme le
petit Antonio de Grtry: _La danse n'est pas ce que j'aime_. On trouve
dans ces mlodies instrumentales des penses musicales pleines de
distinction et d'une expression pntrante; elles sont crites dans un
style vraiment lev, qui satisfait autant l'intelligence que le coeur.
Pour peu que l'excutant en comprenne le sens et sache le rendre, ces
chants, tour  tour rveurs, expansifs, religieux, mlancoliques n'ont
pas besoin de paroles qui en indiquent la signification positive; ils
disent bien plus par eux-mmes et vont bien plus droit au fond de l'me
que ne saurait faire aucun langage humain. Au fait, l'poque des
trennes nous fait faire cette rflexion, que, pour un amateur de
violoncelle, on n'en saurait gure trouver de plus attrayantes que les
six mlodies de M. Chevillart. Nos lecteurs voudront bien sans doute
prendre cette ide telle qu'elle nous vient: honni soit qui mal y pense.

Voici encore deux ravissants morceaux pour piano, _Calabraise_ et
_Ballade_, mlodies caractristiques, dues  la plume d'un de nos
artistes les plus estims  la fois comme virtuose et comme compositeur,
M. Rosechain, dont le nom seul vaut le meilleur loge. Nous avons t si
charm de lire ces deux morceaux, aprs avoir eu tant de plaisir  les
en--tendre, que nous n'avons pu rsister  la tentation d'en dire
quelques mots.

Il y a restauration et restauration; celle dont nous avons  parler
avant de terminer aujourd'hui notre chronique est la restauration d'un
_Amati_, faite, dit-on, avec le plus grand succs par M. Bianchi,
luthier italien depuis quelque temps  Paris. Cet instrument, qui
peut-tre date du temps de Charles IX, et qui appartient  M. O'Brien,
officier de la marine anglaise, tait dans le plus mauvais tat; en
passant par les mains de M. Bianchi, on nous assure qu'il a retrouv
l'aspect et toutes les qualits de sa jeunesse. Certes, si une telle
restauration n'est pas de nature  branler le concert europen, elle
n'en est pas moins trs-digne d'tre inscrite dans les annales musicales
de l'anne 1850.

_Georges Bousquet._



Souvenir d'un Voyage au Tennessee.

(AMERIQUE DU NORD).

Six gravures d'aprs les dessins de MM. Faure Beaulieu.

15 octobre 1850, sur l'_Ohio_.

Des intrts de famille et d'avenir m'appelaient, au mois d'aot
dernier, dans le _Tennessee_, tats-Unis d'Amrique. Cette partie de
l'Union a t leve au rang glorieux d'tat en 1796; il touche  la
Virginie d'un ct et  l'est: par l'ouest, le nord et le sud, il est
envelopp par les tats du _Missouri_, de l'_Arkansas_, du _Mississipi_,
de l'_Alabama_ et du _Kentuky_. Dans l'ordre gographique, comme dans
l'ordre moral, il tient une place intermdiaire; c'est un des anneaux de
la grande chane qui doit relier le littoral oriental dj vieux en
civilisation  ce vaste espace qui s'tend du Mississipi 
l'Ocan-Pacifique et qu'occupent encore le dsert et la vie sauvage. Le
_Tennessee_ est un pays de montagnes, c'est l'_Auvergne_ ou bien encore
le _Limousin_ par ses mamelons, par ses ravins, ses torrents imptueux,
ses valles fcondes et ses pentes adoucies. Il a aussi ses profonds
abmes; seulement ici le vertige n'est pas  craindre, car ils sont
cachs par la fort vierge et sombre qui se dploie sous le regard
enchant. Nulle part le squelette gologique avec ses anfractuosits et
ses dchirures n'apparat dans le _Tennessee_; la vgtation, l'ordre,
la varit, la vie organise sont partout et sous toutes les formes. Sa
population clairseme prsente dans ses habitudes, ses coutumes, ses
moeurs en gnral, un caractre tout particulier, une physionomie
originale. Son gouvernement est simple et fort comme sa nature. Un
gouverneur, une chambre des reprsentants, un snat nomms par le
peuple; des agents, produit aussi de l'lection et dont l'intervention
ne se fait voir et sentir que par la scurit la plus complte dont on y
jouit; tel est l'tat du _Tennessee_, entr dans la grande famille
amricaine avec 60,000 citoyens, et qui offre aujourd'hui une population
de plus d'un million d'mes. La douceur de son climat, la richesse de
ses valles, la facilit d'y vivre, d'assurer et d'agrandir l'avenir par
le travail y ont appel plusieurs familles franaises. J ai donc pens
qu'il pouvait y avoir quelque utilit  faire connatre un de ces tats
de l'Union ns d'hier, que les touristes visitent peu parce qu'il n'y a
que de la posie  y faire dans ses sites, ses oiseaux, ses fleurs et
les hommes rudes et fiers de ses montagnes. Je cde bien aussi un peu,
il faut le confesser,  cette manie de l'poque qui pousse tout voyageur
 crire ses impressions de voyage. Mais un travers gnral cesse par
cela mme d'tre un travers, et je me le donne sans trop d'efforts pour
ma modestie.

Deux grandes lignes,  travers l'espace ocanique, conduisent d'Europe
dans l'Amrique du Nord; deux vastes ports,  ses deux extrmits
opposes, _New-York_ et _New-Orlans_, reoivent dans leurs larges
bassins, tous les jours et  toute poque de l'anne, choses et hommes,
marchandises et ides, ngociants et touristes partis de l'ancien monde.
Des fleuves qui sont des bras de mer vous transportent par l'un et
l'autre port au centre de ce vaste continent; et s'il tait donn au
voyageur un peu de cette capacit somnolente de la _Belle au bois
dormant_, il pourrait se rveiller, quinze jours aprs son dpart des
ctes de France, dans les forts du Tennessee ou les plaines du Missouri
sans autre drangement que le passage d'un bateau sur un autre bateau 
vapeur qui vous mne directement  votre destination.

On a beaucoup crit sur l'Amrique, ses institutions, son commerce, ses
industries; on a dcrit les grandes villes de l'Union. Que sait-on des
moeurs du centre et de l'ouest? Qu'a-t-on dit des populations de la
campagne? Les tats du _Tennessee_, de l'_Alabama_, du _Mississipi_ sont
d'hier. Que savait-on, il y a un sicle, des moeurs, des coutumes de la
Bretagne et de l'Auvergne? _Nasheville_ est la capitale du _Tennessee_;
c'est une ville de salon, de littrature, de loisir; ce serait la cit
aristocratique de l'ouest, si ce mot ne jurait de se trouver accol 
celui de _dmocratie_, le seul admis dans la langue amricaine. Quand de
cette ville vous tendez vos excursions vers le _sud-ouest_ et dans les
divers comts de cette partie de l'tat, vous vous trouvez bientt dans
des dserts de forts vierges et dans les montagnes du _Cumberland_,
derniers rameaux des _Alleghanys_. Dans cette direction, la contre est
boursoufle, mamelonne et prsenterait la configuration, l'aspect de
l'Auvergne, si l'Auvergne avait encore ses forts. Que dut prouver, aux
premiers jours de son arrive, l'homme qui, d'un point lev, put
tendre son regard sur ce dsert de feuilles agites et bruissantes, sur
cette solitude solennelle et majestueuse? Qu'a-t-il fait de ces gants
aux racines profondes et aux cimes lances? Quel parti a-t-il tir de
ces sombres valles, de ces plaines ondules, de ces torrents
envahisseurs, de ces fleuves qui marchent? Il y a  peine un
demi-sicle, les Indiens chassaient dans ces lieux, dormaient sous
l'ombrage des grands arbres et s'entre-detruisaient dans ces solitudes
qu'ils ont laisses dans toute leur beaut sauvage. Un vieux soldat
amricain me disait tre venu, il y a cinquante ans, dans le _Tennessee_
sous le commandement du gnral _Jackson_ pour en chasser les Indiens,
qui, prenant les canons pour des troncs d'arbres, se jetaient sur les
pices et reculaient mitraills par la terrible industrie du canon
europen. Que sont devenues toutes ces richesses de la nature, parses
et confuses, sous l'action nergique de la race anglo-saxonne? Les
forts ont t dfriches, les torrents disciplins, les vallons se sont
ouverts sous la hache; les valles ont t chauffes et claires par
les rayons du soleil, les mamelons ont vu sur leurs douces pentes se
dresser des habitations, les montagnes ont servi de pturages aux
bestiaux. J'ai parcouru les valles de _Tom's creek_, de _Round's creek_
qui dbouchent dans le fleuve du _Tennessee_: ce sont des valles de
_Temp_, et l o rgnait le silence des solitudes, il y a peu d'annes
encore, j'ai entendu tous ces bruits de civilisation campagnarde qui
charment l'oreille et attirent le voyageur. C'est une nouvelle cration
dont la vue est bien faite pour donner  l'homme un haut sentiment de sa
puissance et de sa grandeur.

Dans le _Tennessee_ comme dans tout l'ouest tout homme est citoyen, tout
citoyen est pre de famille, tout pre de famille est propritaire,
depuis 150  2,000 acres (l'acre est l'arpent de France). Lorsque vous
visitez ses valles et ses plaines, une chose frappe le regard et excite
fortement l'esprit: c'est la parit, l'uniformit dans les maisons, les
vtements, les manires, le langage, les intelligences mme; c'est
l'galit dans tous les rapports de la vie absolue, vivante, souveraine
dans les ides et dans les faits. Quand on a vu un _log-house_ (maison
de troncs d'arbres superposs), visit l'intrieur, partag le dner
d'un Amricain, marchand un docteur, _square_, shrif ou constable, ou
simplement _farmer_ (propritaire cultivateur), vous pouvez dire avoir
vu le tout dans la partie, la gnralit dans l'individu. L'ingalit
n'est que dans la quantit d'acres de terre possds et dfrichs. Je ne
parle pas des villes, des chefs-lieux de comt, des bourgs, ils sont en
trs-petit nombre dans le _sud-ouest_. Mais l encore il n'y aurait 
constater qu'une trs-lgre diffrence dans les habitations: la planche
y remplace le tronc d'arbre non dgrossi. Voici un spcimen du
_log-house_ tel qu'on le trouve dans tout l'ouest; c'est un carr long
en deux parties spar par un appentis ouvert; il se compose d'une
grande chambre  plusieurs lits, d'une pice o les femmes tissent au
mtier les vtements de la famille. A peu de distance se dresse le
_log-house_ destin  la cuisine.

Plus loin, et dans un dsordre qui ne manque pas de pittoresque, les
curies, les vacheries prsentent leurs faces grises et leurs toits de
bardeaux. En vingt-quatre heures, grce au concours empress des
voisins, un _log-house_ est construit: il est ordinairement plac sur
les bords d'un creek ou ruisseau torrentiel: on choisit une pente un peu
douce pour se mettre  l'abri des crues. Vous connaissez maintenant les
lieux et l'habitation de l'homme; voyons l'habitant, le _farmer_ et sa
famille sous ce toit agreste. Je ne sais rien qui doive plus vivement
frapper le regard et l'esprit du voyageur franais que l'attitude de
l'Amricain en prsence du voyageur qui reoit l'hospitalit dans un
_log-house._

[Illustration: Souvenirs de Tennessee.--Construction d'un log-house.]

[Illustration: Log-house avec dfrichement.]

[Illustration: Ferme amricaine.]

Lorsqu'un tranger entre dans une chaumire de paysan franais, il porte
l'embarras, la gne, le trouble mme dans la maison: la mre de famille
rougit, les enfants se cachent sous le tablier maternel, et le paysan
tourne entre ses doigts son chapeau dans une posture timide et servile.
A cet embarras qui se manifeste au dehors par un regard hbt se joint
souvent cette obsquiosit qui fait souvent, et  tort, souponner la
cupidit. Si la fatigue de la course, du voyage demande quelque
nourriture et du repos, le paysan n'aura  vous offrir que son pain noir
et une mauvaise chaise pour dormir. Entrez dans un _log-house_ amricain
 toute heure du jour et de la nuit: vous vous trouvez en prsence du
pre de famille qui vous tend la main, vous dit ces bonnes paroles: _How
do you do_, vous invite  vous asseoir, vous offre une place  sa table
et n'hsiterait pas  vous abandonner son lit, si la chambre
hospitalire n'tait un vritable dortoir de pension. Toutes ces choses
sont dites et faites avec une simplicit, une aisance, une dignit de
gestes qui vous font croire, quand le regard n'est pas fait  ce
tableau, que vous vous trouvez dans la maison d'un citadin retir par
got ou par caprice sous un toit champtre. Au reste, tout est 
l'unisson dans la famille: si vous acceptez le djeuner, le dner ou le
th du soir, la mre de famille, entoure de huit ou dix enfants, se
place au bout de la table, sert le caf ou le th, en fait les honneurs
avec une aisance que vous ne trouverez en France que chez la matresse de
maison qui a l'habitude de recevoir du monde. Je dis aisance dans le
geste, la pose du corps, car mari et femme parlent peu et sont sobres de
ces mouvements saccads, de cette agitation, de ces paroles dont on est
si prodigue dans nos moeurs franaises. Toutefois, prenez garde. Si vous
vous tes assis au foyer du fermier anglais dans un des riches comts
d'Angleterre, n'invoquez pas vos souvenirs en jetant les yeux autour de
vous: un inventaire des meubles et ustensiles de mnage troublerait un
peu vos ides d'ge d'or au dix-neuvime sicle. Tout y est rustique,
grossier, limit au plus strict ncessaire: le ncessaire y est mme un
peu rduit aux choses de la vie sauvage. L'abondance n'est qu'en une
chose, mais elle y est large: c'est l'abondance sur la table. Du porc
sous diverses formes, du poulet pass au beurre, du _boeuf bouilli_, le
pain de mas roussi au feu et tout fumant, du petits pains de froment de
forme ronde (rolls), du lait froid ou de l'eau pour boisson  dner, du
caf  djeuner et du th  souper, voil le menu d'une table
_tennessenne_. Gare  votre estomac si vous n'avez pas l'habitude de
dner en courant: l'Amricain mange vite et peu. L'heure des repas voit
d'ailleurs ordinairement se succder  table plusieurs sries de
convives, tels que voyageurs attards, voisins flneurs, magistrats en
voyage, gens venus pour traiter affaires, aides de ferme, enfants de la
maison. Les mmes assiettes, les mmes verres, les mmes fourchettes, le
mme lit, les mmes draps deviennent des objets de jouissance communiste
qui, de prime abord, blessent le regard aussi bien que la perspective
d'un communisme plus gnral froisse nos ides et nos moeurs. Les livres
classiques nous parlent beaucoup de l'hospitalit aux temps hroques de
l'antiquit: elle devait prsenter en ralit ces images un peu
grossires. Elle n'a pu d'ailleurs s'exercer en ces temps primitifs sous
des formes plus gnreuses, plus simples et plus cordiales. Nous avons
vu le _farmer du Tennessee_ dans la famille. Suivons-le dans ses
rapports extrieurs avec les choses et les hommes. Trois grands intrts
absorbent la pense, le sentiment, la volont de l'Amricain de l'ouest:
le commerce, la justice, la religion. Quel est l'homme d'esprit qui a
dit ou crit qu'il n'y avait pas d'Amricain qui n'et vendu son cheval?
Toutes choses, depuis le grain de mas jusqu'au _log-house_ qu'il a
construit, au champ qu'il a dfrich, aux arbres qu'il a plants, en
traversant par la pense tout ce qui est visible et tangible, sont objet
de commerce pour l'Amricain. S'il ne peut vendre, il change; au
besoin, il troquerait son habit contre le vtre pour le seul plaisir de
trafiquer. Prenez garde, il est fait  toutes les roueries,  toutes les
ruses du commerce: lev au srail, il en connat les dtours. On
l'accuse de mauvaise foi: c'est une erreur. Dans sa conscience, la ruse,
c'est de l'habilet;  vous de vous dtendre ou d'tre plus prvoyant et
plus habile. Le gain pour l'Amricain, c'est la constatation  ses
propres veux de sa supriorit. La culture est nglige au _Tennessee_:
pourquoi? Parce que ses produits sont lourds, d'un trop gros volume et
par suite de difficile transport. Mais il fait des lves en chevaux,
mules, btes  cornes, porcs, qu'il pousse devant lui pour les conduire
sur les bords du _Mississipi_, o il trouve un facile et avantageux
coulement. Hors de sa maison, le Tennessen est toujours  cheval:
l'enfant arriv  l'ge de quinze ans a son cheval, qu'il achte avec le
produit de son travail dans la maison paternelle ou de ses deniers au
dehors. _L'Amrique du Nord_ est trop riche en fleuves pour avoir song
 crer un bon systme de routes. D'ailleurs, le _Tennessee_ est un pays
de montagnes: le mode de locomotion, c'est le cheval. Lorsque dans la
valle ou dans la fort vous rencontrez le _Tennessen_, il est toujours
en selle. Est-il seul et en nglig, dites qu'il va prparer ou terminer
un achat ou une vente. Est-il en habit, gilet et pantalon noirs avec
peron au talon de la botte? S'il est seul, il se rend au chef-lieu du
comt pour remplir une des diverses fonctions de juryman (jur),
constable, square, juge de paix, _commissioner_, que les institutions du
pays imposent par l'lection  tout citoyen Entendez-vous au loin te
bruit de chevaux renvoy par l'cho de la montagne, approchez: vous vous
trouvez en face d'une cavalcade compose de jeunes gens et de jeunes
filles aux robes les plus fraches et les plus varies en couleur, avec
de grands chapeaux de forme anglaise, une plerine de mousseline sur la
poitrine et les paules. O va cette troupe de cavaliers? A une fte
patronale,  une noce,  des rendez-vous de plaisirs champtres. Au
_Tennessee_, que dis-je, dans tout l'ouest, dans toute l'Union les
danses sur le gazon, les runions nombreuses en plein air ou sous le
chaume, les repas de noce au babil bruyant, les veilles coteuses sous
le toit de la grange, sont des distractions trangres aux moeurs
amricaines, inconnues et qu'un repousserait comme profanes. Cette
troupe grave et silencieuse se rend au _preaching_ qui doit avoir lieu
dans la fort, sous le toit d'un log-house ou sous la vote du ciel.

C'est principalement dans les cours de justice et dans les _meetings_
religieux qu'il faut tudier l'Amricain de l'_ouest_. J'assistais en
septembre dernier  une sance de _Circuit-court_,  _Lindon_, chef-lieu
de _Perry-county_. Un ngre tait accus d'homicide. Dcrivons les lieux
et dessinons au trait les personnages du drame. Au centre d'une ville
riche de rues, vide de maisons, qui n'avait d'existence hier encore que
sur le papier, et qui sera demain une ville de dix ou douze mille mes,
s'levait une construction de bois qu'on aurait pu transformer en grange
sans crainte de dommage. Cette maison, c'tait la _city-hall_, la maison
de ville, le palais de justice, le monument public de cette ville en
germe. Dans l'intrieur se tenait, debout et dcouverte, la foule; une
barrire fragile de bois la sparait de la partie qui tait occupe par
les jurs, le _clerk_ de la cour et les avocats. Au del et sur une
estrade tait assis sur une modeste chaise le juge prsident de la cour,
sans cravate et un chapeau de paille sur la tte. L'_attorney_ gnral,
confondu avec les avocats et les jurs, tait debout devant une mauvaise
table de bois et portait la parole dans l'accusation. L'accus tait
assis prs de ce magistrat et sur le mme banc, sans menottes aux mains,
libre, sans gardes au dedans ni au dehors. Pendant le rquisitoire de
l'_attorney_, les jurs, assis ou couchs sur des bancs, fumaient,
chiquaient, crachaient et prenaient les postures les plus extravagantes.
Quelques-uns quittaient leurs places pour aller boire un verre d'eau que
renfermait une cruche qui servait de fontaine  la cour et au public.
Certes, un pareil tableau tait peu fait pour conqurir  la justice
amricaine et  ses formes extrieures un Franais qui avait assist aux
sances solennelles de la cour de cassation, aux audiences des cours
d'assises de notre France et aux plaidoiries anglaises  _Westminster_,
sous la prsidence d'un lord du parlement. Mais ici aussi, je ne devais
pas m'arrter aux surfaces: il fallait traverser par le regard intrieur
les faits et les formes matrielles, pour aller saisir dans les cerveaux
le travail de l'esprit. Que vis-je alors dans la foule? Des citoyens qui
coutaient attentivement, non pas seulement avec l'oreille, mais dans
l'attitude d'hommes instruits des lois de leur pays et exercs au
mcanisme de la lgislation. Les physionomies au banc des jurs taient
graves, et les regards baisss indiquaient un travail de pense que rien
ne venait distraire. Les dbats termins, le prsident, debout sur
l'estrade, fit d'un ton grave et solennel le rsum impartial de
l'accusation et de la dfense. Les jurs sortirent, et sous l'ombre de
la fort voisine dlibrrent sur le sort de l'accus. Le ngre, ce
paria qu'on traite en Amrique comme une crature dchue, que dis-je,
comme une chose, fut acquitt. Je courus  la prison, je la trouvai vide
de son prisonnier. Mais  la situation du btiment,  l'tendue
spacieuse de la cellule, aux ouvertures qui laissaient entrer l'air par
pleines bouffes et le soleil par larges rayons, je compris que le
peuple amricain unissait  une grande intelligence des habitudes de
douceur et d'humanit.

Il me restait  voir cette race anglo-saxonne dans une de ces
manifestations morales qui disent le pass et l'avenir d'un peuple: je
veux parler d'un _meeting religieux_. On le sait, le luthrianisme a
enfant des sectes sans nombre. Gnes dans leur dveloppement en
Europe, elles ont trouv sur la terre amricaine la libert la plus
complte. Anabaptistes, presbytriens, universalistes, piscopaux,
unitairiens, calvinistes, _mthodistes_, se mlent sans se heurter, se
sparent dans l'expression de leurs sentiments religieux sans que la
scurit publique et les rapports de la vie civile aient  souffrir de
ce fractionnement. La tolrance n'est pas le fait d'un commandement
lgislatif: elle est dans les coeurs, dans les esprits, dans les moeurs
enfin de la nation. Chaque secte a ses ministres, ses glises, ses
assembles; l'tat n'intervient en quoi que ce soit dans l'exercice de
chacune de ces religions. Les forces de ces sectes en nombre, en
intelligence, en richesses, ne se balancent pas dans chaque tat. Dans
la Pennsylvanie, c'est la secte des _quakers_ qui est en majorit; le
_Maryland_ est en grande partie catholique. Le _mthodisme_ a pntr
dans le sud, et dans le _Tennessee_ il semble vouloir y conqurir la
majorit. Qu'est-ce que la doctrine mthodiste? C'est l'intervention
directe de l'Esprit saint  l'aide de la prire et du prche. La _foi_,
abstraction des oeuvres, voil la condition du salut. La GRACE se rvle
par des illuminations subites, des transes, des extases, et n'existe
point sans elles.

Sa formule par cris est celle-ci: _My soul happy (Mon coeur est
heureux)_. C'est l'illuminisme, le mysticisme sous certaines formes et
sous la condition de certaines disciplines  suivre.

[Illustration: Tuilerie amricaine.]

[Illustration Camp-meeting religieux au Tennessee.]

[Illustration: Jeune fille de la campagne au meeting.]

Tel est le dogme du _mthodisme_. Sa morale, elle est svre et sombre.
Elle interdit les distractions du monde et ses exigences. Ainsi, nul de
ces plaisirs que donnent les runions des deux sexes, point de danse au
bruit d'une musique champtre; nulle de ces joies qu'une naissance,
qu'une noce, qu'une fte de famille appellent au foyer domestique.
Chaque intrieur de famille devient un couvent d'o la femme ne sort que
pour se rendre aux _preachings_. Mais  quoi bon une exposition, qui
semble viser  la science thologique? suivez moi, lecteur,  un
_camp-meeting_.

C'tait le 29 septembre 1850, par une de ces splendides matines que le
ciel, le soleil et le paysage amricain prodiguent au voyageur sous le
36e degr de latitude. J'tais accompagn de mes deux fils et de M. de
Lobe, jeune Franais qui applique au Tennessee ce qu'il a de science 
l'agriculture et  l'industrie, de bont et de dignit  faire aimer et
respecter le nom de la France. Un Amricain nous servait de guide dans
ce labyrinthe de forts  traverser pour arriver au _duck river_. Monts
sur de jeunes et bons chevaux du _Tennessee_, nous parlions, non sans
une motion secrte, de la patrie absente, lorsqu'aprs trois heures de
marche nous vmes s'ouvrir devant nous, du haut d'un mamelon, une large
valle pleine de lumire et d'ombre, de mouvement et de bruit: nous
tions arrivs au _camp-meeting_. Le paysage, par la grandeur svre des
lignes et des formes, la majest des arbres, rpondait  la solennit du
but. Au premier plan, on voyait attachs  chaque arbre de la fort des
groupes de chevaux demandant un abri  l'ombre du feuillage; le wagon
amricain aux larges flancs attirait le regard par sa tenture de toile
blanche, qui tranchait dans ce milieu d'ombre et de verdure. Par les
sentiers troits de la montagne descendaient gravement et lentement ces
familles nombreuses, reprsentes par des vieillards, de jeunes hommes,
de blanches filles, des mres allaitant leurs nourrissons au balancement
de leur monture: le jeune garon y avait sa place, et se faisait grave
pour tre  l'unisson de la caravane. Au loin, et au penchant d'une
colline, dans une clairire de la fort largement ouverte, on remarquait
une masse de constructions en bois, qu'une sorte de pense
architecturale avait ordonnes en des lignes droites et parallles:
c'tait les _log-houses_, les uns ferms, les autres ouverts, que la
pit et les ncessits d'une grande assemble religieuse devaient
transformer, celui-ci en temple, ceux-l en salles  manger et en
dortoirs. De grands feux, aliments par des troncs entiers d'arbres,
disputaient au soleil son clat et faisaient bouillonner de vastes
marmites, objet pour les uns de convoitise, et pour les autres espoir
d'apptits aiguiss par une longue course. En arrire et sur des bancs
sans abri contre les ardeurs du soleil, taient parques les familles de
la race noire. Il tait deux heures: c'tait l'heure du prche. Sous un
vaste hangar ouvert de tous cts pour la circulation et ferm au levant
par une estrade, vinrent s'asseoir des groupes de jeunes filles et de
femmes de tout ge. A l'lgance de leurs vtements,  leur dmarche
aise,  leurs manires faciles, vous auriez pu vous croire dans un
salon franais en plein air. Derrire, mais sans mlange, et sur les
cts, les hommes se massaient pour entendre la voix des prcheurs. Sur
tous les bancs, au dedans, au dehors, partout rgnait le plus grand
silence. Trois ministres du culte mthodiste, en habits et pantalons
noirs, montrent sur l'estrade. L'un d'eux prit dans la Bible un texte
qu'il expliqua et dveloppa  la foule attentive. Sa voix tait
vibrante, mais sans onction. J'entendis quelques soupirs et quelques
cris isols qui vinrent interrompre le prcheur. Bientt aprs
succdrent au prche les chants religieux au rhythme lent et monotone;
 certains intervalles, la foule flchissait le genou et un nouveau
ministre disait  haute voix une prire. Cependant le soleil descendait
 l'horizon: un demi-jour se faisait dans la valle. A un signal donn,
l'assemble s'agita, la foule fut debout, et deux processions, l'une
d'hommes, l'autre de femmes, se dirigrent vers deux points apposs de
la montagne, pour demander  une solitude plus profonde les inspirations
et les extases. J'ai suivi la procession des hommes; je les ai vus
s'agenouiller, courber leur front dans les hautes herbes, tressaillant
sous la parole forte et accentue du prcheur; cette parole allait
remuer des regrets, des dsirs, des esprances, car j'entendis bientt
des soupirs, des sanglots s'chapper de ces larges poitrines. La scne
se passait dans un ravin de la montagne, aux pentes riches de la plus
belle vgtation. Qui, en cet instant, aurait pu se dfendre d'une
motion profondment religieuse? J aurais dfi, toutes les sectes de
la terre de ne pas entrer en communion de reconnaissance et d'amour pour
Dieu sous ce beau ciel et en prsence d'une nature, qui disait si haut
sa puissance et sa bont. Mais hlas! ces sentiments devaient peu durer,
et  l'motion religieuse devaient bientt succder la tristesse, la
fatigue et la rvolte de l'esprit. La nuit tait descendue sur la fort:
les feux seuls clairaient le paysage de reflets rougetres et
fantastiques. Le vaste _hangar-temple_ fut clair par de minces
chandelles, qui jetaient une lumire triste et blafarde fur l'assemble.
La foule vint occuper ses premires positions; les prches et les chants
recommencrent. Mais soit que le plerinage  la montagne et exalt les
coeurs et les esprits, soit que la parole du ministre s'pancht plus
abondante et plus vive, la scne de la nuit revtit un caractre
profondment lugubre. Les bancs se dgarnirent, et dans les intervalles,
sur une terre humide et froide, se roulaient des jeunes filles le sein
dcouvert et les cheveux pars. Une d'elles,  genoux, levait les yeux
au ciel, et en des rires convulsifs semblait indiquer, par son regard
fixe et illumin, qu'elle avait pntr au sjour dsir et rv. Les
unes sanglotaient et jetaient par saccades des cris de dsespoir qui
eussent fait trembler d'effroi le voyageur gar dans la fort. La joie
chez quelques autres s'exprimait par sauts, par bonds rpts,
grotesques, semblables  la danse des fous. Ici des cris de plaisir et
d'extase; l, des hurlements de misre et de terreur. Cette jeune fille
qui lve les bras au ciel, se tord en convulsions sur les genoux de sa
mre, qui semble heureuse de cet tat. Et quelle piti n'ai-je pas
ressentie pour cette femme aux cheveux blancs qui, s'adressant  la
foule dans l'attitude d'une sibylle, criait  ses oreilles de s'amender,
de se repentir, de _professer religion!_ Et comme si cette scne dt
prsenter le mlange du lugubre et du burlesque, on voyait  quelques
pas du hangar la foule des noirs s'agiter, danser, crier, imiter enfin,
mais avec l'exagration du sang africain, les contorsions et les
frnsies de ses matres. La nuit ne fut plus pour nos esprits qu'un
long cauchemar!

Il tait deux heures aprs minuit: les chants et les cris, les soupirs
et les hurlements avaient cess; les feux s'teignaient. Quelques hommes
erraient autour des _log-houses_, et sous le hangar gisaient, mais
immobiles, ces corps frles de jeunes filles que la fatigue et le
sommeil avaient saisies au milieu des convulsions. J'attendais le jour
avec une sorte d'impatience fivreuse. Enfin, les cimes des arbres
s'clairrent, le bruit se fit autour de nous, et peu d'instants aprs
on voyait se diriger vers les foyers pour s'y rchauffer toutes ces
pauvres cratures  la marche chancelante, aux visages ples, et aux
regards teints et fatigus. Le _camp-meeting_ devait se prolonger avec
toutes ses pripties pendant huit jours. Je rejoignis mes compagnons de
voyage et nous partmes. Qu'avais-je donc de plus  apprendre du
_mthodisme_ pour le juger? Un culte qui donne tantt une folle jactance
et tantt un morne dsespoir, qui branle les imaginations par les
terreurs les plus sombres, surexcite les organisations frles et produit
souvent une exaltation qui ne peut tre pure ni en sa source ni en ses
effets, n'est point un culte que la raison puisse admettre. Mais tout
est-il faux dans cette doctrine, et ne pourrait-on en dgager un
principe saint et vrai? Le mthodisme n'est point une secte nouvelle: au
fond c'est le calvinisme, qui ne croit au salut qu' l'aide de la grce,
abstraction des oeuvres. Mais la question de la grce en thologie,
comme celle du libre arbitre en philosophie, est un de ces problmes qui
furent toujours le tourment et recueil de la curiosit humaine. Quoi
qu'on fasse, l'homme ne peut se passer de Dieu et de la grce: l'appeler
par la foi et la prire est un besoin. Seulement cette doctrine fait
trop bon march du principe de la libert humaine; c'est l sa
faiblesse. Etudiez, les diverses doctrines des sectes religieuses et des
philosophies: chez les unes et chez les autres, l'esprit d'erreur a
exagr l'un des principes au prjudice de l'autre. La philosophie
attribue  l'homme l'entire et libre facult de choisir entre le bien
et le mal: les sectes luthriennes accordent tout  la grce et 
l'inspiration; la premire cde trop  l'orgueil et gare; les autres
ruinent dans l'homme le ressort moral en dispensant de tout effort. La
doctrine catholique est la seule qui se maintienne entre les opinions
extrmes. Elle refuse d'abolir la libert humaine, tout en maintenant
l'intervention divine, la grce dans nos sentiments et nos
dterminations. Grce et libert dans les actes humains, voil sa noble
et pure doctrine.

J'ai suivi l'Amricain du sud-ouest dans sa vie intime et extrieure.
Peut-on dgager du prsent l'avenir, et lire dans ses moeurs et ses
tendances la destine de ce peuple? La philosophie de l'histoire fait 
chacun des peuples anciens et modernes sa part dans le grand travail de
l'humanit. De toutes les nations qui ont pris part  l'oeuvre
progressive accomplie jusqu' ce jour, il n'en est pas une, d'aprs sa
doctrine, qui ne se distingue par un caractre bien tranch, par un mode
d'activit, propre  elle, signe de sa tche spciale dans le travail
commun. L'industrie et le commerce ont fait fleurir la Phnicie. La
conservation des traditions anciennes a t la mission du peuple juif;
Athnes a brill par ses beaux arts et sa littrature; Sparte, par son
activit guerrire; Rome a vcu tout entire dans une seule pense, la
conqute du monde. Chaque peuple des temps modernes serait aussi appel
par la Providence  remplir une fonction particulire et y puiserait les
lments de son activit nationale. On peut combattre cette thse dans
en ce qu'elle a de trop gnral. Mais pour le voyageur qui a parcouru
l'Amrique du nord, la mission providentielle de la race anglo-saxonne
parait crite en lettres intelligibles  la poupe de ses vaisseaux, au
front de ses villes et sur les vastes terrains de ses dfrichements.
Lors de la dclaration de l'indpendance en 1776, l'Amrique avait une
population de 4 millions, resserre entre les _Alleghanys_ et l'Ocan;
aujourd'hui sa population est de 28 millions, et du lac _Michigan_ au
golfe du Mexique, les contres voisines du Mississipi sont occupes par
une arme de dfricheurs. Quelques lments trangers ont pntr, il
est vrai, dans cette arme par l'migration; mais la masse est
anglo-saxonne. Quelle est sa mission providentielle? Conqurir par le
travail, le commerce, l'industrie, ce vaste espace qui des montagnes
Rocheuses s'tend au Mississipi. Dieu n'a pas voulu que ces immenses
plaines grasses et fcondes fussent toujours le domaine du sauvage et du
buffle. Le travail et le commerce, voil les puissants instruments qu'il
a mis aux mains de cette forte race. Mais ne dfricherait-elle les
forts avec la cogne que pour vivre de mas comme jadis le sauvage
vivait de chasse? Ne transformerait-elle le monde extrieur que pour
satisfaire ses apptits matriels? Ne parcourrait-elle le monde que pour
trafiquer et s'enrichir? Ne le croyez pas; allez au del des surfaces,
sondez les mes, et vous y verrez dominer de nobles sentiments et de
fortes croyances religieuses. Sous quelle latitude, dans les temps
anciens et modernes, vit-on un peuple entourer la femme de plus de
protection et de plus de respect? Chez quelle nation vit-on la religion
pntrer plus profondment dans tous les actes du corps social? Un
peuple qui marche dans la vie avec cette double force ne peut ni
s'arrter ni s'amoindrir: l'espace et l'avenir lui appartiennent.

G. FAURE BEAULIEU.



Monsieur Abraham.

Nous avons reu,  propos de notre article sur Saumur (_Lettres sur la
France_, t. XVI, p. 374), la rclamation qu'on va lire. Nous l'avons
prise tout d'abord pour l'essai satirique de quelque bel esprit de
province, qui, sous une forme et une signature apocryphes, s'tait
propos le but et le petit plaisir d'enchrir sur les innocentes
plaisanteries contenues dans notre article  l'adresse de quelques
ridicules locaux, de quelques travers bourgeois dont la _cit_ de Saumur
n'est sans doute pas plus exempte qu'aucune ville du monde.

Nous ne dsignions personne, par la raison premptoire que nous n'avions
en vue personne. Le modle vivant et pos sous nos yeux, l'archtype de
ces millionnaires conomes et infatigables, qui, aprs avoir toute leur
vie su gagner de l'argent, et beaucoup d'argent, ne savent comment le
dpenser (c'est tout simple: on ne peut tout apprendre et tout faire; 
chacun son rle en ce monde), le prototype, disons-nous, de ces
estimables Crsus se fut offert  nos pinceaux plus qu'anodins--on nous
rendra, nous l'esprons, cette justice--nous et donn sa tte 
peindre--que, Adle  notre respect des convenances et  notre haine de
toute personnalit, nous ne l'eussions point signale  l'hilarit
publique.

Cependant ce M. Abraham, qui parait prendre pour lui la portraiture,
nous a honor de l'ptre que nous transcrivons ci-aprs. Avant de
l'insrer, nous avons d aller aux renseignements pour nous convaincre
que ce digne fils de Jacob n'est point un mythe, et qu'en publiant sa
missive nous ne serions point la victime de ce que nos voisins
britanniques appellent un _hoax_ ou un _puff_, et que nous nommons,
nous, en langage vulgaire, une factie ou un _canard_. Nous tions
fond, comme on s'en convaincra,  craindre une plaisanterie,  redouter
quelque serpent mystificateur sous les fleurs de cette rhtorique
mercantile et passablement furieuse.

Il n'en est rien: le tlgraphe lectrique, que nous avons fait
manoeuvrer  cette occasion, nous apprend que la chose est tout  fait
srieuse; que monsieur Abraham existe rellement, qu'il est vivant,
qu'il a de beaux cus sonnants, qu'il possde un htel, ainsi que
lui-mme prend soin de nous en informer. Cette heureuse assurance, en
coupant court  toutes nos apprhensions, nous permet de publier, avec
une joie que nous sommes certain de faire partager  la grande masse de
nos lecteurs, la lettre de monsieur Abraham: c'et t, en effet,
dommage de la confisquer. C'est une pice unique dont nous eussions t
dsespr de frustrer les historiens de l'avenir.

Mais laissons la parole  M. Abraham; nous la demanderons aprs lui:

Saumur, 15 dcembre 1850. Monsieur,

Tous les amis de l'ordre, de la proprit et de la famille,
c'est--dire l'immense majorit des habitants de Saumur, ont lu avec
autant de surprise que d'indignation le tableau dprdateur et faux que
vous faites de cette cit. Je vous invite  rectifier dans le prochain
numro de l'_Illustration_ les graves inexactitudes que vous avez
insres dans votre rcit, et qui sont attentatoires  l'honneur, et
plus encore aux intrts d'une population respectable.

D'abord, et c'est ce qui doit nous tenir le plus au coeur, vous
prtendez qu' Saumur les ouvriers sont ractionnaires, et que le moyen
et petit commerce est imbu des doctrines rpublicaines.

Vous saurez; Monsieur, qu'il n'existe  Saumur, surtout dans
l'honorable profession du commerce, aucun habitant honnte dispos 
souffrir qu'un lui donne ce nom si compromis de rpublicain.

Les commerants de Saumur, dans tous les degrs de l'chelle, sont
rests dvous  cette noble et sage politique qui a procur  la
France, pendant dix-huit ans, tant du prosprits relles et
profitables, srieuses et morales.

Il y a bien quelques maisons respectables attaches  des souvenirs
plus anciens; mais de rpublicains, il n'y en a point.

Il n'y a personne qui oserait l'avouer, si ce n'est peut-tre quelques
_pauvres diables_ en bien petit nombre, ou quelques _garnements sans
fortune_ dans la classe des _derniers ouvriers_ ou des derniers
boutiquiers.--A Saumur, comme ailleurs, si quelqu'un est connu pour
rpublicain, soyez sr que c'est un homme tar, _sans patrimoine_ et
sans considration.

Ce n'est pas, du reste, que nous fassions beaucoup de cas de la
politique, comme de toutes les choses d'imagination. Nous savons ce
qu'en vaut l'aune au point de vue de la prosprit publique et du
bien-tre particulier. Nous savons parfaitement peser les hommes et les
choses dans la balance du bon sens et des intrts positifs. Nous
apprcions trs-bien ce que peuvent coter au commerce et  l'industrie
les terroristes de 93 et les imbciles de 1848.--Nous mettons au-dessous
de toute espce de cours ces affreux petits montagnards rouges, et aussi
les montagnards blancs, qui soulveraient trop de rsistances dans les
classes du peuple, et qui d'ailleurs voudraient un jour peser sur
nous-mmes. Enfin, nous appartenons corps et me, tte et bourse, aux
hommes d'tat habiles et influents qui se sont coaliss pour rendre  la
France, quand il en sera temps, le bonheur intrieur et la prosprit
financire que lui avait donns le Napolon de la paix.

Voil, Monsieur, la politique dont les Saumurois font hautement
profession, car c'est celle qui doit russir infailliblement.

Quant  vos critiques sur nos richesses et sur l'emploi que nous en
faisons ou que nous n'en faisons pas, nous n'avons qu'un mot  rpondre
aux _folliculaires_ qui les prendraient pour textes de leurs
plaisanteries prtentieuses et impertinentes: c'est que nous payons
comptant; que nos moyens nous permettent de vivre comme nous le voulons;
que nous n'avons pas besoin de gagner notre pain _en dansant sur la
corde roide du journalisme_, et que _nous resterons les matres_, parce
que _la socit est renferme dans nos portefeuilles_, moins les
crivains qui voudraient bien y tenir place.

Recevez, Monsieur, les salutations trs-humbles d'un bourgeois de
Saumur, qui a eu la simplicit de _quatrupler_ une fortune que son pre
avait dj double, et qui serait lou et clbr par les hommes de
plume s'il voulait les admettre dans son HTEL.

ABRAHAM, ancien ngociant.

Permettez-Nous d'abord,  monsieur Abraham, de parer le trait assassin
qui termine votre missive. Nous savons fort bien que le temps est pass
o les gens opulents comme vous honoraient et accueillaient les gens de
lettres. Ils vous _clbreraient_, dites-vous, si vous les admettiez
dans votre HTEL. Je ne le crois pas trop; mais qu' cela ne tienne!
N'ayez crainte, monsieur Abraham: nous vous clbrerons bien sans cela!

Oui, monsieur Abraham, nous esprons vous rendre clbre en Isral et
nous y tcherons. Car enfin il n'est point sant qu'un homme de votre
mrite et de vos revenus soit aussi ignor  dix pas de chez lui qu'un
_garnement_ SANS FORTUNE, et nous ne nous pardonnons pas le doute
irrvrencieux que nous avons pu concevoir un instant sur votre
existence. Nous en sommes confus: l, vrai, monsieur Abraham, cela nous
fait une peine et une humiliation que nous ne saurions vous dire!

GARNEMENT SANS FORTUNE!... Savez-vous bien, monsieur Abraham, que vous
avez dit l un mot sublime, et que vous tes pote comique sans le
savoir? Croyez-moi, le _sans dot!_ de ce croquant de Molire qui n'avait
pas trente mille livres  entasser bon an, mal an, ne vaut pas votre:
_Sans fortune!_--_Sans fortune!_ cela est beau; c'est foudroyant; comme
cela vous terrasse ces _garnements_ qui souffrent la faim et la soif!
_Sans fortune!_ Je m'y connais et je vous dis, moi, que ce mot est le
fin du fin. A _Sans fortune!_, il n'y a rien  rpliquer. Aprs _Sans
fortune!_, il faut tirer l'chelle _Sans fortune!_ est comique et
tragique  la fois. Il dpasse de trente-six piles d'cus le _Sans dot!_
et le _Qu'il mourut!_ de Corneille.

Cette vocation dramatique vous vient sans doute du temps o vous
figuriez si agrablement, auprs du marquis de Moncade et de l'oncle
Mathieu, dans;'agrable ouvrage de d'Allainval, un _garnement_ qui avait
aussi son mrite, mais qui mourut  l'hpital d'puisement et de misre,
en vrai garnement qu'il tait.

Cette circonstance, non moins que le _vis comica_ qui apparat dans vos
crits, nous porte  regretter bien vivement pour l'art que la fortune,
trop prodigue de ses largesses envers vous, vous dispense, selon
l'aimable mtaphore que nous vous empruntons, de _gagner votre pain en
dansant sur la corde roide du journalisme_. Tudieu! monsieur Abraham,
que nous eussions aim vous voir, le blanc d'Espagne  la semelle et le
balancier en main, danser sur cette corde _roide_! Et que la fortune est
aveugle et inepte de refuser ses faveurs  des _garnements_
qu'accommoderaient si bien une grande existence, un vaste portefeuille
et un splendide _htel_, tandis qu'elle vous accable, vous un homme n
pour l'emploi des premiers danseurs!

Ne nous en plaignons pas pourtant, _folliculaires_ et _pauvres diables_
que nous sommes, car m'est avis que la fortune nous a t en vous un
rude concurrent, si elle nous priv d'un modle, et il est hors de doute
que si l'astre contraire, aidant votre gnie naissant, vous et conduit
sur la corde, il ne nous ft rest  tous d'autre ressource que de
l'abandonner pour le commerce des chapelets ou des fruits secs,  cette
fin de _quatrupler_ une fortune que malheureusement nos pres, pour la
plupart, n'ont pas eu, comme le vtre, prcaution de _doubler_.

Tous les Abrahams ne sont pas, pour le dire en passant, d'entrailles ni
d'humeur si paternelles, tmoin celui du _sacrifice_. Le Seigneur, qui
sait son monde et se connat en Abrahams, se garda bien de lui demander
ses cus. Il n'eut pas cette indiscrtion. Il se borna  le prier de lui
offrir son fils; ce  quoi le vnrable patriarche, qui plus tard envoya
son autre fils Ismal, avec sa femme Atar, mourir dans le dsert,
acquiesa... facilement. Vous n'tes pas, monsieur j'aime  le croire
du moins, de ces Abrahams-l. Continuez donc  _quatrupler_ vos
richesses de pre en fils. Permettez-moi seulement de vous faire
remarquer qu'on dit: _quadrupler_, et pardonnez-moi cette misrable
chicane; vous le pouvez, fort de l'avantage certain que vous avez sur
nous: car, si nous savons le mot, vous savez bien mieux la chose.

C'est l le point. Au reste, foin de l'orthographe! C'est imagination
toute pure, et vous _savez ce qu'en vaut l'aune_. L'essentiel est de ne
pas prendre trois pour quatre, et rciproquement. Voltaire, _un homme de
plume_, qui n'tait rien moins qu'un _garnement_, et qui savait fort
bien compter, nous apprend qu'on peut crire _d_ votre _d_, de trois
manires: _d, deu_ ou _deub_, de _debere_; comme _quatrupler_, de
_quater_. L'important est de faire centrer exactement son _d_, _deu_ ou
_deub_; et c'est  quoi, monsieur Abraham,--ou Buffon a menti, et le
style n'est pas l'homme--vous n'avez garde de manquer.

Pour ce qui est de la politique, monsieur Abraham, nous approuvons les
choses fort senses que vous dites; et, pour ne pas savoir si bien que
vous ce _qu'en vaut l'aune_, croyez-le, nous n'aimons-pas plus que vous
 nous en occuper. Vous nous apprenez qu'il n'y a  Saumur que de
_pauvres diables_, de malheureux _boutiquiers_, de misrables
_ouvriers_, attachs  la rpublique, c'est--dire au gouvernement
tabli. Le Dieu de la Bible nous garde, monsieur Abraham, de vouloir
vous contredire ou vous contrister pour si peu. Permettez-nous pourtant
de vous faire observer que le propos nous semble un peu sditieux, dans
la bouche surtout ou sous la plume d'un homme aussi intress que vous
paraissez l'tre  la stabilit et au maintien de l'ordre. Il y a 
Saumur un magistrat qui se nomme procureur _de la Rpublique_. Ce
fonctionnaire se trouve, s'il faut vous en croire, dans une fort laide
position: il vit au milieu d'une population toute d'ennemis et de
rebelles. Son sort est digne de piti et son poste peu enviable. Le
pauvre homme! Mais c'est son affaire et non la ntre. Laissons-le, et,
avec lui, la politique. J'y acquiesce de grand coeur et rpare
volontiers, trop heureux si je puis dsarmer  ce prix votre ire,
monsieur Abraham, l'outrage que j'ai fait involontairement  la ville de
Saumur en avanant qu'il s'y rencontre des citoyens amis de l'ordre, de
la paix et dsireux de conserver les institutions existantes.

Vous nous annoncez plus loin, monsieur Abraham, que vous logez la
socit franaise _dans votre portefeuille_. Je n'irai point cette fois
encore  rencontre; mais convenez que, si vous tes  l'aise, voil une
socit qui n'en peut dire autant, et que, si elle touffe, il ne
faudrait pas pour cela la trop malmener, la pauvrette, ni l'accuser de
_terrorisme_. Est-ce bien sa faute, l'innocente, si, strangule dans
l'tau de cuir o vous la tenez comprime, elle laisse de temps en temps
chapper un cri de dtresse?--Pour ce qui est des crivains que vous
excluez, comme Platon, de votre rpublique--pardon!--de votre royaume de
basane, et qui voudraient bien s'y fourrer, dites-vous (pourquoi faire?)
ma foi, monsieur Abraham, voil de la jovialit ou je cesse de m'y
connatre. Vous tes un malin et un factieux, et vous entendez mieux la
fine plaisanterie qu'on ne jugerait tout d'abord. Ces pauvres crivains
qui raillent les anciens ngociants en pommes sches et en pruneaux,
comme les voil chtis de leur impertinence! Ils voudraient bien entrer
chez M. Abraham, les malheureux, _les funambules!_ Qui sait? on leur
offrirait peut tre un verre d'eau sucre ou quelque autre douceur, avec
la jouissance de la conversation de monsieur Abraham ou de l'oncle
Mathieu. Mais que nenni, mes beaux discours de fariboles!--Apprenez,
s'il vous plat que M. Abraham n'est point des gens dont on se gausse;
que ce n'est point pour vous que lve la brioche et que les chandelles
s'allument.--Ah! ah! mes _garnements_, vous voil tout penauds!--Vous en
vouliez tter, mes meurt-de-faim, mes drles,  d'autres!--Sachez aussi
que M. Abraham vous met non-seulement hors son _htel_, mais hors la
socit et la loi, c'est--dire hors son portefeuille, o il parat que
l'une a lu domicile. Beau logement garni, et grand bien lui fasse!
Puisse-t-elle y goter du moins le sort du rat dans son fromage de
Hollande!

Et  propos de rats, monsieur Abraham, comme je vous veux infiniment de
bien, permettez moi de vous redire une petite historiette que l'on m'a
conte l'autre jour.--Il y avait un homme trs-riche comme vous, qui
avait comme vous un trs-gros portefeuille et beaucoup de billets de
banque. S'il y logeait la socit, je l'ignore; c'est un dtail dont on
a omis de m'instruire. Comme il avait grand'peur d'tre vol et que son
imagination frappe ne lui reprsentait qu'crivains et larrons, il
pratiqua un trou sous une boiserie et y insra son trsor. Il ne fut pas
vol en effet. Seulement, lorsque peu aprs il y voulut, par aventure,
ajouter quelques banknotes, quelques jolis bons du trsor, il n'en
trouva que les dbris. Les rats le lui avaient mang. C'taient
probablement des rats de bibliothque, des rats savants--et
journalistes.

Dfiez-vous des rats monsieur Abraham; ce sont des animaux fort
subversifs. Je les souponne beaucoup d'tre rpublicains, en leur
qualit d'affams. Et puis n'est-ce pas d'eux qu'accouchent les
_montagnes_ en travail d'enfant, ces montagnes qui vous inspirent tant
d'effroi?

Dfiez-vous-en!--L-dessus nous vous prions, monsieur Abraham, d'agrer
nos remercments bien sincres pour le ton exquis et la parfaite amnit
de votre style pistolaire. Prsentez nos respects  madame Abraham,
ainsi qu' M. le marquis de Moncade--sans oublier l'oncle Mathieu.

Votre trs-humble servante,

L'_Illustration_.

Pour copie conforme:

_Felix Mornand._

P S. Ce n'est pas tout: voici une terrible affaire. Saisissons les
mouchettes. Un lampion du cru, nomm M. Godet,--un jeune lumignon de la
plus brillante esprance,--nous a lanc une flammche. Que pouvons-nous
bien dire  un quinquet qui fume? Si nous l'avons bien compris, il
insinue dlicatement, avec toutes sortes d'ambages--crainte de Dieu et
des sergents--que le signataire des articles: _Paris  Nantes_, pourrait
bien tre un _chapp de Fontevrault_. Il n'y a, en effet, qu'un
rclusionnaire qui puisse mdire de Saumur.

Cela va de suif. Mais nous avions beaucoup mieux  faire qu' donner au
public une rdition de la grande querelle de Piron et des Beaunois.
L'auteur de la _Mtromanie_ est mort, mais certains Beaunois lui ont
survcu  Saumur. Renvoyons donc M. Godet  ses huiles et  ses mches.
C'est tout ce que l'_Illustration_ peut faire pour lui en raison de son
loquence grsillante et de son article--_des six_. Elle aime les
rieurs, et non pas les bobches. Nous mettons l'abat-jour sur M. Godet:
que l'teignoir lui soit lger!

--Faute d'oser souffler, dira M. Godet; et il aura bien raison.



Adrien Perlet.

Hier les amis de Perlet l'ont conduit  sa dernire demeure, et j'ai
prononc quelques paroles sur sa cendre. Aujourd'hui je vais encore
parler du vieil ami que je pleure; si je l'eusse devanc dans la tombe,
il aurait, je n'en doute pas, consacr quelques lignes  ma mmoire.
C'est  moi de remplir ce triste devoir du survivant.

Adrien Perlet est n  Marseille le 28 janvier 1793 Son pre avait t
cornlien et directeur de spectacle dans la province; il avait jou
aussi  Paris, o il s'tait fix plus tard comme correspondant de
thtre. Les enfants sont imitateurs, surtout ceux qu'une irrsistible
vocation entrane plus tard vers la scne, et ds son plus jeune ge
Perlet manifesta ce penchant  copier,  reproduire tout ce qui le
frappait. Il aimait les crmonies religieuses, et toutes les fois qu'il
avait entendu un sermon, il ne manquait pas,  son retour, de
contrefaire, devant un muet auditoire de chaises, l'organe et les gestes
du prdicateur qu'il avait attentivement cout. Il se plaisait aussi 
faire mouvoir des pantins; les paroles qu'il leur prtait lui
arrachaient d'abondantes larmes, qu'il essuyait en portant  ses yeux
les acteurs mmes dont il venait d'improviser les rles. Au sortir du
collge, il voulut tre mdecin; mais le dmon du thtre l'emporta. Il
fut entendu au Conservatoire imprial de musique et de dclamation le 15
novembre 1810: j'assistais  cet examen, et le souvenir m'en est bien
prsent. Le comit, prsid par M. Sarrette, notre bon et paternel
directeur, tait compos de Talma, de Fleury, de Baptiste an et de
Lafont. C'tait l un auditoire plus imposant que celui devant lequel le
jeune Perlet avait jadis rcit ses essais de prdication. Perlet rpta
la premire scne du _Lgataire_ avec la folle gaiet qu'il avait 
quinze ans, et qu'il communiqua bientt  toute l'assemble. lves,
professeurs, directeur, secrtaire, tout le monde riait  gorge
dploye. Il n'est pas besoin de dire que Perlet fut admis  l'unanimit
et par acclamation. Autrefois l'emploi des Crispins s'appelait aussi
l'emploi des _Poissons_, du nom de celui qui l'avait cr, et des deux
clbres hritiers de son nom et de son talent. En sortant du
Conservatoire, Fleury, enchant, crivit quelques mots au pre de
Perlet. Ou sait que Fleury avait tout  la fois les manires et
l'orthographe d'un marquis: je veux parler des marquis de l'ancien
rgime; plus tard l'galit des droits a d amener celle de
l'orthographe. Le billet de Fleury tait ainsi conu: Ton fils a
beaucoup de dispositions; je crois qu'il jouera trs-bien les Poisons.
Une lettre de moins n'tait rien  l'autorit d'un tel suffrage, et le
pre du jeune Adrien put pressentir dj l'avenir de son fils.

A cette poque, je l'ai dit, Perlet avait quinze ans: son front bomb,
ses yeux vifs et renfoncs, sa maigreur, son flegme, ses vlements sous
lesquels il avait grandi et qui n'avaient point grandi comme lui, tout
cela formait un ensemble bizarre et plaisant qu'on ne pouvait regarder
sans clater de rire. Son humeur tait trs-gaie, un peu moqueuse, et le
sang-froid avec lequel il lanait ses plaisanteries les rendait plus
piquantes encore. J'tais au Conservatoire depuis quelques mois
lorsqu'il y fut admis, et nous nous limes d'une trs-vive amiti.
Lafont tait mon professeur, Baptiste an le sien. Talma avait un
lve, nomm Raimond, dont il faisait un cas extrme et qui et sans
doute acquis une grande rputation dans les premiers rles de la
tragdie ou de la comdie: car il tudiait ces deux genres avec un
succs  peu prs gal. Il devint notre ami; nous ne nous quittions
presque pas, et l'on nous appelait les trois insparables, Raimond
mourut en 1815; mais, quand je me trouvais avec. Perlet, il revivait
dans nos entretiens et se mlait  tous nos souvenirs.

Les brillantes dispositions de Perlet se dvelopprent avec rapidit: il
obtint, en 1811, le second prix de comdie; c'tait un lve tout  fait
hors ligne et qui promettait un comdien du premier ordre. Sa voix avait
acquis beaucoup d'tendue; il avait certaines notes dont la gravit
surprenait Talma: Avec cette voix, lui disait-il, vous joueriez bien la
tragdie, si vous n'aviez pas une figure si comique. Il y eut cette
anne-l au Conservatoire des exercices publics, qui se composaient de
scnes de tragdie, de comdie, de grand opra et d'opra comique. Ces
reprsentations, donnes dans le jour, attiraient la haute socit de
cette poque. Le talent de Perlet en tait un des attraits les plus
piquants: l brillaient Ponchard, Levasseur, mademoiselle Callaut, qui
fui depuis madame Ponchard, et mademoiselle Palar, qui devint madame
Rigault. Notre ami Raimond tait aussi l'un des hros de ces ftes,
dramatiques, qui taient pour Perlet de vritables triomphes, le public
le traitait en enfant gt, et ds qu'on l'apercevait ou qu'on entendait
le son de sa voix, l'hilarit et les applaudissements clataient dans
toute la salle.

J'avais un an de plus que lui, et la conscription, qui alors n'pargnait
presque personne, allait m'enlever  mes tudes thtrales. On esprait
qu'un premier prix me ferait exempter du servie militaire, mais la
supriorit de Perlet tait si bien reconnue, qu' ct de lui je ne
pouvais aspirer qu'au second. C'tait en 1812. Perlet se retira du
concours pour n'y reparatre que l'anne suivante. Malheureusement sa
gnrosit n'eut pas le rsultat qu'il en attendait: j'obtins le premier
prix; mais je ne fus pas exempt, et j'allais partir pour l'arme,
lorsque l'empereur lana de Moscou le fameux dcret qui est devenu la
loi suprme du Thtre-Franais. Ce dcret instituait un pensionnat de
dclamation semblable au pensionnat de chant dj tabli. C'est ce qui
me prserva de la gloire militaire, alors si redoutable. Il est probable
que j'ai d la vie au dcret de Moscou; plus tard il a protg mes
intrts et ma position. J'ai donc eu raison de le dfendre comme je
l'ai fait en plusieurs occasions; je le devais, ne ft-ce que par
reconnaissance. J'entrai au pensionnat avec Perlet et Raimond, et l
nous vcmes de la vie la plus insouciante et la plus gaie.

Il y avait cependant chez Perlet des moments, rares il est vrai, o
cette gaiet se voilait sous des commencements de souffrance. C'taient
les premires atteintes de la maladie opinitre qui ne le quitta jamais.
Nous avions le tort de nous moquer de ses plaintes et de le traiter de
malade imaginaire. Nous sommes trop punis aujourd'hui de cette
incrdulit railleuse.

Il y a dans la jeunesse de Perlet quelques traits plaisants dont on
pourrait gayer sa biographie. Si je n'crivais pas cette notice presque
sur sa tombe, je les raconterais; mais le lendemain de la mort d'un ami
on n'a pas got aux joyeuses anecdotes: j'en citerai donc une seule.
Comme pensionnaires du gouvernement, nous avions un uniforme, et les
jours o nous paraissions en public nous portions un habit bleu et une
culotte blanche. Or, peu d'entre nous taient dous de mollets
prsentables. Une culotte courte et pas de mollets! c'tait chose
pnible pour notre amour-propre. Cependant, nous nous rsignions assez
gaiement  ce malheur. Mais Perlet voulait  toute force tre mieux fait
que nous, et, n'ayant pas assez de fonds pour recourir  l'art du
bonnetier, il se mit  dcoudre son matelas, et un peu de laine qu'il en
ta fut consacr  l'ornement de ses jambes trop exigus (il ne faut pas
oublier que Perlet logeait au pensionnat). Malheureusement la laine ne
resta pas  l'endroit o il l'avait place: elle retomba, et les jambes
du jeune comique offraient un aspect tout  fait bizarre, un spectacle
extraordinaire. Cependant, le surveillant du Conservatoire fit un
rapport o il accusait l'lve Perlet d'avoir _vol la laine du
gouvernement_. M. Sarrette rit du rapport, pardonna le larcin, et
recommanda  Perlet d'avoir  l'avenir des mollets plus stables.

Son premier prix lui fut dcern  l'unanimit, en 1813. L'horizon
politique devenait sombre, et 1814 renversa notre pensionnat. Il y eut
pour nous des moments de dtresse. Le pre d'Adrien tait bon; mais il
s'armait quelquefois d'une svrit trop grande qui effrayait Perlet et
l'loignait de la maison paternelle. Un jour, nous nous rencontrons dans
une des plus sombres alles des Tuileries, vers quatre ou cinq heures,
et voici notre entretien: Que fais tu l?--Je me promne.--Moi
aussi.--As-tu dn?--Non; et toi?--Ni moi non plus.--Eh bien, causons
thtre. Et la conversation de s'engager avec notre chaleur habituelle
sur cet intarissable sujet. Nous avions  peine vingt ans. Aujourd'hui
peut-tre, des jeunes gens, dans une position semblable  la ntre, au
lieu de parler thtre et beaux arts, traiteraient quelque grande
question politique et sociale, et ne verraient de salut pour leur gnie
incompris que dans le suicide ou dans une rvolution nouvelle; mais sous
l'empire on s'occupait peu de politique, et les gnies incompris
n'taient pas encore  la mode.

C'est en 1814 que Perlet a dbut au Thtre-Franais; ses dbuts furent
heureux; mais  cette poque il tait triste, soit qu'il et de secrets
chagrins dont il ne m'a point fait part, soit que ce mal dont il se
plaignait plus frquemment, caust l'humeur mlancolique que je lui
reprochais. Cette tristesse nuisit un peu  son jeu et  ses succs, et
il ne retrouva toute sa verve que dans le Crispin du _Lgataire_, qui
dj lui avait port bonheur au Conservatoire. Aprs ses dbuts, il
partit pour Londres; il voulut tenter la fortune, et russit
compltement dans les rles de vaudeville o il s'essaya. Il reut avec
un ddain superbe une lettre de la Comdie-Franaise qui lui offrait un
engagement de douze cents francs. A partir de ce moment sa carrire fut
heureuse et brillante; il acquit en mme temps renomme et richesse. De
Londres il alla  Bruxelles remplacer un comique fort aim qui
s'appelait Paulin, un ancien camarade de Fleury, qui attendit quarante
ans le moment de leur retraite commune pour se runir  son vieil ami,
et qui se brouilla avec lui aussitt qu'ils vcurent ensemble. Perlet
fit promptement oublier Paulin. Le Gymnase s'ouvrit; Perlet y fut
appel; il y dbuta dans _Rigaudin_ de la _Maison en loterie_,
vaudeville de Picard et Barr, prcdemment jou  l'Odon, et qui,
grce  Perlet, obtint une vogue nouvelle et plus grande. Il attira
constamment la foule au Gymnase, o il dploya un talent vrai, fin,
spirituel, original. Il avait eu au Conservatoire un penchant  la
charge dont il s'tait entirement corrig. Il fut toujours un comdien
de bon got, et n'alla jamais chercher ses succs hors de la vrit et
de la raison. Il changeait de physionomie et presque de figure aux yeux
mmes du spectateur: ainsi dans le _Comdien d'Etampes_, il arrivait
avec la figure et les manires d'un jeune homme, et devenait vieux 
l'instant mme et sans quitter la scne, en posant sur sa tte une
perruque de vieillard. Il excellait  imiter les patois, les accents
provinciaux ou trangers, et dans les rles d'Anglais, qui jusque l
avaient t jous avec une exagration convenue, il montra une
perfection de vrit  laquelle nos voisins d'outremer applaudissaient
eux-mmes. Parmi les pices dont il cra les rles principaux avec tant
de bonheur, on se rappellera longtemps le _Parrain, le Gastronome sans
urgent, le Secrtaire et le Cuisinier, Michel et Christine le Comdien
d'Etampes, le Landau_. Il montra dans _Michel et Christine_ une
sensibilit touchante et vraie que les auteurs n'avaient point song 
donner au personnage qu'il reprsentait, et j'ai entendu M. Scribe dire
que Perlet avait heureusement corrig son rle par cette nuance si
finement exprime. La Comdie-Franaise voulut reprendre l'habile
comdien dont le Gymnase tait fier: les termes du privilge accord 
ce dernier thtre lui en donnaient le droit: Perlet opposa un refus
constant aux prtentions des socitaires; il aima mieux ne pas rejouer 
Paris, et il s'en exila pour recommencer ses brillantes tournes dans
les dpartements. Il revint plus tard et reparut au Gymnase; mais son
mal augmentait toujours, et il fut contraint de quitter le thtre 
l'ge o le talent est dans toute sa force. Perlet s'tait mari en 1819
avec une des filles de Tiercelin, si parfait dans les personnages
populaires, et qui contribuait avec Brunet et Potier  la fortune des
Varits. Malheureusement, madame Perlet tait faible et souffrante
comme celui dont elle tait si heureuse de porter le nom. Elle avait
pour lui un dvouement de tous les instants, et paraissait oublier ses
maux en s'occupant de ceux de son mari. Perlet lui rendait toute
l'affection, et, quand elle en avait besoin, tous les soins qu'il en
recevait. Il fut excellent poux et excellent pre; il aimait sa fille
d'un amour jaloux dont elle tait bien digne; sa tristesse habituelle
augmenta quand il s'agit de la marier. Le pre du brave et excellent
jeune homme  qui elle s'est unie se dsolait aussi  l'ide de se
sparer de son fils: Il vint en pleurant faire une demande  laquelle
Perlet souscrivit en pleurant.

[Illustration: Perlet.--Rles de comdien d'Etampes.]

Perlet connaissait profondment son art, et adorait le thtre. Il a
publi sur l'art dramatique et sur l'art du comdien des rflexions qui
dclent l'artiste suprieur et l'homme de got. Il m'crivait souvent
en vers pleins d'esprit et de traits heureux. Il causait avec finesse et
chaleur, et aimait beaucoup la conversation, mais seulement avec ses
intimes; il recherchait peu le monde et les liaisons nouvelles; il tait
plein d'honneur, bon et fidle ami, avait des moeurs rgulires et des
manires polies. Les susceptibilits de son caractre ne doivent tre
imputes qu' cette sant dbile qui le mettait quelquefois au
dsespoir. Depuis longtemps il tait rduit  ne plus savoir de quels
aliments se nourrir, tant ses digestions taient douloureuses, tant le
mal faisait de progrs et le poussait vers la tombe Sa femme l'y a
prcd; elle est morte  Enghien-les-Bains le 6 septembre dernier.
Perlet, qui ne l'avait pas quitte pendant toute sa maladie, fut tmoin
de ses derniers moments; ce fut un coup dont il ne se releva point.
Trois mois aprs il n'tait plus: sa femme tait morte un vendredi 
huit heures du soir; il mourut  la mme heure un vendredi.

Quoique Perlet ne jout plus, il tait utile au thtre par la manire
dont il savait en parler, par les avis prcieux qu'il ne refusait point
aux jeunes comdiens qui sollicitaient le secours de ses lumires et de
son exprience; il tait par ses nobles et excellentes qualits
ncessaire  ses amis, qui le regretteront toujours.

21 dcembre 1850.

SAMSON _(de la Comdie-Franaise)._



Le _Vritable Gribouille_, par GEORGE SAND; les _Fes de Ia Mer_, par
ALPHONSE KARR; le _Royaume des Roses_, par ARSNE HOUSSAYE; _Tom Pouce_,
par P. J. STAHL; les _Contes des Fes_ (2). Ce qui a manqu presque dans
tous les temps  la littrature enfantine, ce sont les crivains de
talent. Si l'on devait juger de cette littrature par les _Contes  ma
Fille_, les _Contes  mon Neveu_ et les innombrables contes  dormir
debout dont nous sommes inonds chaque anne  l'approche du mois de
janvier, il faudrait croire que la composition des livres  l'usage des
enfants est devenue le patrimoine des acadmiciens sur le retour et des
sous-matresses de pensionnat. Voici un diteur qui a voulu que les
enfants fussent aussi bien traits que les grandes personnes; il a fait
appel aux crivains les plus en vogue, il leur a demand de nouvelles
histoires merveilleuses. C'est d'abord l'auteur de la _Mare au Diable_
et de la _Petite Fadette_, deux chefs-d'oeuvre. George Sand, en
gribouillant _Gribouille_, s'est rappel les riants tableaux qu'il avait
sems  et l dans ses prcdents ouvrages, et il a crit un petit
conte dont il sera longtemps parl dans les veilles enfantines; aprs
George Sand, Alphonse Karr, qui serait un grand marin s'il n'tait un de
nos plus spirituels littrateurs, nous raconte toutes les merveilles
qu'il a dcouvertes dans ses plongeons au milieu des vagues. L'Ocan
s'est illumin de splendeurs inoues, et il a montr  l'historien de
Sainte-Adresse ses palais en coquillages, ses Louvres en turquoises, et
ses Tuileries en diamants. De l'empire de la mer nous passons au
_Royaume des Roses_; au beau royaume, celui-l, qui renat chaque anne
et qui n'a rien  redouter des rvolutions tant qu'il y aura des
printemps. Puis il y a encore _Tom Pouce_, qui a obtenu les honneurs
d'une troisime dition; _Tom Pouce_, un hros microscopique, auquel il
arrive les plus surprenantes aventures. Cette charmante collection,
cette bibliothque choisie de l'enfance, se composa en outre de _Trsor
des Fves_, par Charles Nodier; des _Aventures du Prince Chnevis_, par
Lon Gozlan; de la _Bouillie de la Princesse Berthe_, par Alexandre
Dumas; de l'_Histoire de la Mre Michel et de son chat_, par de
Labdollire, et enfin du _Prince Coqueluche_, par Edouard Ourliac.
L'diteur a eu soin que les gravures fussent  la hauteur du texte, les
dessinateurs habiles, tels que Granville, Grard-Sguin, Bertall, Tony
Johannot, Maurice Sand, ont illustr ces petits livres de vignettes
charmantes. Nous avons surtout remarqu les illustrations de
_Gribouille_, dues au crayon de M. Maurice Sand. Nous sommes assur que
l'auteur de _Gribouille_ ne se plaindra pas du dessinateur. Le crayon de
l'un semble fait exprs pour la plume de l'autre.

[Note 2: Chez Blanchard, rue Richelieu, 78.]

En rsum, la collection dont nous parlons est un trs-joli cadeau
d'trennes; et si nous avions le bonheur d'tre encore un petit garon,
nous prfrerions de beaucoup _Gribouille, Tom Pouce_ et les _Fes de la
Mer_  tous les marrons glacs et  toutes les pralines des confiseurs.
E. T.



Rbus.

[Illustration.]

EXPLICATION DU DERNIER RBUS.

Le salon de cette anne sera beau, s'il faut en croire les on dit.








End of the Project Gutenberg EBook of L'Illustration, No. 0409, 27 Dcembre
1850, by Various

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 0409, 27 ***

***** This file should be named 38543-8.txt or 38543-8.zip *****
This and all associated files of various formats will be found in:
        http://www.gutenberg.org/3/8/5/4/38543/

Produced by Rnald Lvesque

Updated editions will replace the previous one--the old editions
will be renamed.

Creating the works from public domain print editions means that no
one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
(and you!) can copy and distribute it in the United States without
permission and without paying copyright royalties.  Special rules,
set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark.  Project
Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
charge for the eBooks, unless you receive specific permission.  If you
do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
rules is very easy.  You may use this eBook for nearly any purpose
such as creation of derivative works, reports, performances and
research.  They may be modified and printed and given away--you may do
practically ANYTHING with public domain eBooks.  Redistribution is
subject to the trademark license, especially commercial
redistribution.



*** START: FULL LICENSE ***

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK

To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
distribution of electronic works, by using or distributing this work
(or any other work associated in any way with the phrase "Project
Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
Gutenberg-tm License (available with this file or online at
http://gutenberg.org/license).


Section 1.  General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
electronic works

1.A.  By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement.  If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
permission of the copyright holder found at the beginning of this work.

1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5.  Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
word processing or hypertext form.  However, if you provide access to or
distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
form.  Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8.  You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
