Project Gutenberg's L'Illustration, No. 0032, 7 Octobre 1843, by Various

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Title: L'Illustration, No. 0032, 7 Octobre 1843

Author: Various

Release Date: February 26, 2012 [EBook #38987]

Language: French

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L'Illustration, No. 0032, 7 Octobre 1843

L'ILLUSTRATION,

JOURNAL UNIVERSEL.

N 32. Vol. II.--SAMEDI 7 OCTOBRE 1843.
Bureaux, rue de Seine, 33.

Ab. pour Paris.--3 mois. 8 fr.--6 mois, 16 fr.--Un an, 30 fr. Pris de
chaque N, 75 c.--La collection mensuelle br., 2 fr. 75.

Ab. pour les Dep.--3 mois 9 fr.--6 mois 17 fr.--Un an, 32 fr. pour
l'tranger.      --      10    --    20       --       10



SOMMAIRE.

Rvolution du Mexique. Le gnral Bustamante. _Portrait_.--Courrier de
Paris,--Histoire de la Semaine. _Mdaille de l'cole Normale, par M.
Bory; Messager parisien; Vue de Bahia._--Simulacre d'un combat naval
dans la rade de Brest. _Gravure_.--Thtres. _Une Scne de Pamla Giraud
et Une Scne des Bohmiens de Paris._--De Paris  Spa, par Ad. J. _Vues
du Pouhon et de la Gronstre_.--Les Ftes de Septembre,  Bruxelles.
(23, 24, 25 et 26 septembre 1843). _Concert dans le Parc; Concert dans
l'ancienne glise des Augustins_.--Un Amour de province, par madame
Louise Colet. (Suite et fin.)--Margherita Pusterla. Roman de M. Csar
Cant. Chapitre X, le Procs. _Dix Gravures_.--Annonces.--Candlabres
offerts  Louis-Philippe par le roi de Hollande. _Gravure_.--Amusements
des Sciences.--Observations mtorologiques.--Rbus.



Rvolution du Mexique

(Voir, sur Santa-Anna, tome 1er, pages 337 et 403.) LE GNRAL
BUSTAMANTE.

Parmi les trangers qui frquentaient la table de l'htel des Princes
dans l'automne de l'anne dernire, on en remarquait un d'une taille
au-dessus de la moyenne et, droite encore, quoiqu'il et pass soixante
ans. Un je ne sais quoi dans sa tournure, le ruban de quatre couleurs
diffrentes qui ornait la boutonnire de sa redingote, et un certain air
de commandement empreint dans toute sa personne, rvlaient un officier
suprieur. Ses traits irrguliers taient assez fortement gravs de
petite vrole, mais son front haut abritait des yeux noirs et perants;
ses cheveux, que l'ge faisait grisonner sans les claircir, frisant
nergiquement sur une tte petite et ronde, indiquaient, ainsi que ses
paules larges et carres, une constitution pleine de vigueur; enfin, un
teint hl et un accent mridional trs-prononc dcelaient son origine
espagnole.

Ce personnage, vtu avec une extrme simplicit, aux manires affables
et gracieuses, qui prenait modestement ses repas  une table commune,
avait cependant t,  deux reprises diffrentes et pendant huit ans,
investi d'un pouvoir  peu prs souverain; pendant huit ans, le tambour
avait battu aux champs lorsqu'il sortait de son palais, honneur que Dieu
seul partageait avec lui quand le Saint-Sacrement franchissait les
portes de la cathdrale; il avait fait aux Chambres lgislatives, au
commencement de chaque session, de solennels discours d'ouverture, il
avait eu son conseil de ministres; en un mot, c'tait presque un roi
dtrn; c'tait, en 1840, l'excellentissime seigneur, et en 1842, 
l'htel de la rue de Richelieu, le gnral Bustamante tout simplement.

Une rvolution dirige par l'ambitieux Santa-Anna, son ennemi personnel
et son antagoniste avou, l'avait dpossd de la prsidence des
tats-Unis mexicains, et le gnral Bustamante, homme d'une grande
probit politique, d'un patriotisme plus pur et plus dsintress que
celui de ses rivaux, cherchait  oublier dans l'tude,  Paris, non le
pouvoir et les honneurs dont on l'avait priv et qu'il regrettait peu,
mais les malheurs de son pays, dchir par toutes les ambitions qui s'y
croisent et s'y choquent incessamment. C'tait ces ides qu'il essayait
d'touffer dans le silence studieux des bibliothques publiques et des
tablissements consacrs  la science qu'il frquentait avec assiduit.

Lorsqu'au mois de septembre 1810, _Hidalgo_ et _Allende_ poussrent
contre les Espagnols le premier cri d'indpendance, et que ce cri,
partout rpt, mit la Nouvelle-Espagne en conflagration, Bustamante,
alors g de trente ans environ, exerait dans la ville de
_Guadalajara_,  cent cinquante lieues  l'ouest de Mexico, la
profession de mdecin. Il y jouissait dj d'une certaine rputation de
talent, quand il fut forc d'abandonner cette carrire et l'avenir
qu'elle lui promettait, pour se joindre, les armes  la main, aux
efforts des Espagnols contre ses compatriotes insurgs. A peine quatre
mois s'taient-ils couls depuis l'insurrection, qu'il combattait sous
les ordres du gnral _Calleja_, contre _Hidalgo, Allende, Aldama_ et
_Abasolo_, ces quatre grandes figures de la guerre de l'indpendance, 
la fameuse bataille du pont _Calderon_.

[Illustration: Le gnral Bustamante.]

Les voyageurs qui ont fait une fois seulement le trajet de _Mexico_ 
_Guadalajara_, se rappelleront un pont de pierre jet,  quelques lieues
de cette dernire ville, sur une rivire qui coule au milieu d'une vaste
plaine dont le silence et l'aridit attristent l'me. C'est le pont et
la rivire Calderon. Dans la saison des scheresses,  peine entend-on,
au milieu de son lit escarp, le murmure de ses eaux, tandis qu'
l'poque des pluies, elle les fait gronder, fangeuses et gonfles comme
un torrent. Mais, dans tous les temps, le vent qui souffle lugubrement
dans les grandes herbes dessches, les mornes pels qui dominent le
pont, font natre un sentiment de terreur involontaire, et le voyageur
peronne son cheval pour fuir ce lieu funeste et les croix de meurtre
dont il est parsem.

Le 17 janvier 1811, 100,000 insurgs avec 103 bouches  feu occupaient
cette position. Un grand nombre de ces canons avaient t arrachs au
port de San Blas sur _le Pacifique_, et transports par-dessus la chane
inaccessible de la Cordillire, o quelques-uns  moit enfouis
aujourd'hui rvlent au voyageur qui gravit ces pics formidables
l'irrsistible puissance des masses. Cette multitude sans discipline,
presque sans frein, tait compose des lments les plus disparates,
depuis la soutane des prtres, les manteaux bariols des _rancheros_
(fermiers), jusqu'aux rares vtements de cuir qui couvraient les corps
bronzs de 7,000 guerriers indiens arms de leurs flches et de leurs
_macanas_ (casse-tte).

Le gnral espagnol _Calleja_, avec un peu plus de 6,000 hommes, dont la
moiti d'une excellente cavalerie et 10 pices de campagne, n'hsita pas
 attaquer cette foule innombrable; et telle fut la supriorit de la
discipline sur le nombre, que les insurgs furent taills en pices et
leurs chefs disperss.

D. Anastasio Bustamante, alors simple officier, se distingua dans cette
bataille de manire  attirer sur lui l'attention publique, et ce fut l
le commencement de sa carrire militaire. Le rsultat de cette affaire
fut un coup presque mortel pour l'insurrection, et la capture des chefs
qui l'avaient excite. Selon la coutume des Espagnols, qui ont toujours
aim ces sanglants trophes, leurs ttes spares du tronc furent
exposes sur la place de Guanajuato, derrire un grillage de fer. Elles
blanchirent l pendant dix ans, fouettes par la pluie, dessches par
le soleil, alternativement outrages par les ennemis de l'indpendance,
ou honores par la pit des patriotes, qui venaient brler de petits
cierges devant elles et prier pour les mes qui les avaient animes.

Nous ne suivrons pas Bustamante dans les curieux et sanglants pisodes
de cette guerre acharne dont les dtails sont si pleins d'un intrt
saisissant, et nous dirons seulement une, devenu gnral aprs s'tre
rang parmi les indpendants, il fit enlever et ensevelir les ttes des
chefs qu'il avait aid  vaincre, aprs avoir fait clbrer en leur
honneur un service funbre dans l'anne 1821.

Ce fut cette mme anne que le gnral _Iturbide_, qui devait,  l'issue
de cette lutte, devenir empereur du Mexique, proclama  son tour dans
_Iguala_ l'indpendance de son pays. Bustamante se joignit  lui et lui
fut fidle jusqu' sa dchance, en opposition avec _Santa-Anna_, qui le
premier se souleva contre ce prince, aprs avoir t combl de ses
faveurs. Forc d'abdiquer en 1823, par suite de la dfection successive
de toutes les provinces de l'empire, sa dchance fut proclame le 8
avril de la mme anne, et la nouvelle rpublique fut installe. Le
gnral _Guadalupe Victoria_ en fut le premier prsident.

Pendant ce laps de temps jusqu'en 1828, poque  laquelle la prsidence
temporaire cessait de droit, Bustamante prit une part active dans les
affaires de l'tat. Le 30 novembre, une insurrection clata dans la
capitale; elle avait pour but de faire annuler l'lection de _Pedraza_,
qui venait de succdera _Victoria_, et elle se termina par la fuite du
premier, le pillage de Mexico et l'avnement du gnral _Guerrera_, qui,
nomm vice-prsident, exera pendant un an l'autorit du prsident
lui-mme. Une rvolution semblable  celle qui l'avait lev devait le
renverser une anne aprs, mois pour mois, et il tait rserv au
gnral Bustamante d'tre l'instrument de sa chute, et plus tard de sa
mort tragique.

(_La fin  un prochain numro._)



Courrier de Paris.

Tout est dit, l'hiver approche et Paris s'y prpare. Paris change
d'habitudes, en effet, et se transforme priodiquement; il varie de
trimestre en trimestre et de saison en saison: il y a quinze jours
encore, il tait leste, dgag, vtu  la lgre, et voici qu'il
commence  se boutonner,  mettre les mains dans ses poches, et 
regarder du coin de l'oeil sa _tween_ et son paletot. Avant huit jours,
il grelottera et se palissadera contre le rhume et les ternuements. On
voit dj des joues ples et des nez transis circuler  et l en plein
vent, et annoncer les jours maussades..

Les tailleurs taillent le vtement piqu et ouat; les bottiers
travaillent,  coups redoubls, la double semelle; la couturire et la
marchande de modes faonnent le velours et la soie pour abriter la
petite poitrine de nos frles Parisiennes.

Le ramoneur, mondant tuyaux engorgs par la suie, comme dit Voltaire,
commence  chanter sa chanson sur les toits; on replace les tapis; on
met de l'huile dans les lampes; le marchand de bois mesure, quarrit et
scie, et le rtisseur de marrons allume son fourneau  l'angle des
marchands de vin et au coin des rues.

Aux Tuileries, au Luxembourg, aux Champs-Elyses, la loueuse de chaises
se dispose  prendre ses quartiers d'hiver, et regarde d'un oeil morne
son arme de btons empaills, si peuple tout  l'heure, maintenant
dserte et tristement entasse. Passez-vous sur le boulevard Italien, la
vive et lgante nation qui le peuplait dans les belles soires, a battu
en retraite. Les promeneurs acharns, ceux que ni le froid, ni le vent,
ni la pluie, ne peuvent retenir au logis, s'abritent au passage, de
l'Opra; et les _lions_ n'talent plus leurs crinires, au clair de la
lune, sur les dalles du _Caf de Paris_, rongeant l'or de leur canne, ou
lanant au nez des passants la blanche fume du cigare.

Sur les murailles, les affiches disent qu'il sera bientt temps de
s'envelopper de son manteau, et de crier  sa gouvernante; Hol!
Franoise, faites-moi un bon feu! Les Wauxhall d'hiver, les Prado
d'hiver, les Tivoli d'hiver, se font imprimer tout vifs et placarder 
tous les coins de la ville, sollicitant d'avance les frisettes, les
tudiants en droit, les lves en mdecine et les commis marchands. Que
vous dirai-je? M. Musard a sonn un premier coup de son cor  piston,
cette trompette joyeuse qui promet la prochaine rsurrection des folles
danses et du dbardeur.

On pourrait douter cependant de la ralit de tous ces signes
prcurseurs, si le Thtre-Italien ne venait pas de rouvrir ses portes
et de mettre en ligne son rgiment de tnors et de soprani, de contralti
et de barytons; mais puisque le Thtre-Italien recommence ses chansons,
l't est bien mort, il n'y a plus  en douter. Grisi, Persiani,
Lablache, Mario, tous les oiseaux mlodieux que l'Italie envoie  Paris,
nous abandonnent en effet au premier soleil printanier, et nous
reviennent invariablement quand la dernire feuille tombe et s'en va;
contre l'habitude des rossignols, ils se montrent  nous et roucoulent
dans la noire saison o les corbeaux s'assemblent par bandes et
croassent. Cette anne, la volire italienne a perdu deux de ses htes
harmonieux et sans plumes; Tamburini nous manque, et madame Pauline
Viardot avec lui. Regrettons madame Viardot: qui la remplacera? c'est
encore le secret de M. Vatel, l'autocrate du Thtre-Italien. Jetons
aussi quelques pleurs  cet honnte Tamburini; sa voix, il est vrai,
s'affaiblissait de jour en jour,  force d'avoir us et abus de la
roulade; mais quel magnifique instrument dans le temps de ses beaux
succs et de sa frache jeunesse? Pleurons donc Tamburini pour le pass,
plutt que pour le prsent, et ne soyons pas ingrats. Rien n'est
ternel, en ce bas monde, ni la beaut, ni la richesse, ni la puissance,
ni les voix de basse.

L'empereur de Russie donnera l'hospitalit au jeune et potique talent
de madame, Pauline Garcia-Viardot, et recueillera les restes encore
vaillants de la voix de Tamburini. Tous deux vont partir, s'ils ne sont
dj partis; Rubini, cet autre dserteur, est l-bas, 
Saint-Ptersbourg, qui leur fait signe et leur tend les bras. Ainsi, la
Russie devient dilettante, et nous enlve une bonne partie de, notre
bien. Qui sait? peut-tre, est-ce une amlioration qui se prpare dans
la gamme diplomatique, assez mal engage, depuis la Rvolution de
juillet, entre Paris et Saint-Ptersbourg, et un acheminement  une plus
tendre harmonie.

Quant  nous, notre fureur dilettante ne se ralentit point par l'usage;
on a souvent reproch  Paris sa lgret et son inconstance; mais, 
coup sur, pour ce qui est du Thtre-Italien, le reproche n'est pas
mrit; il y a longtemps que cette passion dure, et elle devient de plus
en plus fidle et tenace: ni la dportation, ni l'incendie, n'ont pu la
dcourager ni l'abattre; elle a brav deux annes d'exil  l'Odon, et
s'est tire vivante de la flamme et des cendres de la salle Favart.

Le ciel, sans doute, est touch de cette persvrance, car il n'a jamais
laiss le dilettante parisien sans pture; il le nourrit depuis quinze
ans, avec un soin tout particulier, faisant succder Malibran  Pasta,
Grisi  Malibran, et il continuera certainement de nourrir les petits du
dilettante et les petits de ses petits. Voyez, plutt! L'empereur
Nicolas nous te Tamburini, tout aussitt le ciel nous envoie Ronconi,
et le tnor Salvi par-dessus le march. Les i, les o et les a ne nous
manqueront jamais; l'Italie a de quoi renouveler l'alphahet.

Le monde riche et le monde lgant se sont disput la location des
stalles et des loges du Thtre-Italien avec la mme ardeur que par le
pass. Ds le mois d'aot, on s'en inquitait, et  peine septembre
eut-il sign sa premire heure, que la rage s'y est mise.--La jolie
comtesse de S... retenue dans son chteau du Berry, a eu de frquentes
insomnies pendant huit jours, et, s'veillant en sursaut toutes les
nuits, s'criait: Aurai-je ma loge? Elle n'a recouvr le sommeil que
le lendemain du jour o la nouvelle lui en a t positivement expdie
de Paris par estafette.--Un ami de la baronne de H... a reu ces mots
tracs de sa petite main fine et blanche: Courez, bien vite retenir ma
loge de face pour la saison, et vous irez ensuite savoir des nouvelles
de mon pre, qui est  l'extrmit. Adieu, cher.--Madame C... plaide en
ce moment en sparation contre son mari.--Quoi! des poux si tendres et
si bien assortis, qui promettaient de renouveler Philmon et
Bancis!--Eh! mon Dieu oui.--Que leur est-il donc arriv? Comment cela se
fait-il? ils s'aimaient tant! ils vivaient dans une intimit si
parfaite!--Le mari n'a pas voulu prendre une loge aux Italiens; la femme
le voulait: on a plaid d'abord le oui et le non avec douceur, puis avec
vivacit, puis avec enttement, puis avec emportement, puis avec fureur,
comme cela arrive dans les meilleurs mnages; et hier la demande de
sparation, pour cause d'incompatibilit d'humeur, a t dpose au
greffe du tribunal: Deux poux vivaient en paix depuis dix ans; une loge
survint, et voil la guerre allume.

On sait ce qui arriva autrefois  propos du fameux roman de Richardson,
_Clarisse Harlowe_: la vogue tait telle qu'on faisait queue  la porte
du libraire. Un jour, un seul exemplaire restait pour deux amateurs qui
s'en saisirent en mme temps, chacun par mi-ct.--Je l'aurai!--Tu ne
l'auras pas!--Ils mirent l'pe  la main et l'exemplaire fut adjug au
vainqueur, le vaincu tant lgrement bless.

La mme bataille vient de se renouveler entre deux forcens dilettanti
pour la dernire stalle d'orchestre  louer au Thtre-Italien; mais
l'issue du duel a t plus funeste: les deux adversaires, percs l'un
par l'autre et du part en part, sont morts sur le coup; la stalle est
revenue  un gros monsieur qui l'attendait dans son lit. Le procureur du
roi informe.

Vous tes pri d'assister au convoi et  l'enterrement.

On s'apprte, on s'inquite, on se bat, on s'gorge pour avoir place au
Thtre-Italien; mais le temps n'est pas encore venu de s'y montrer; a
n'est pas bon genre. Se ruer ainsi ds le premier jour, fi donc! laissez
cela aux femmes d'avous et aux provinciales. En vrit, ne dirait-on
pas qu'on meurt d'inanition et qu'on a besoin de se prcipiter
brutalement sur la premire cavatine qu'on vous jette: il n'y a que les
estomacs vulgaires qui montrent de ces gros apptits gloutons. Et puis,
vous croyez, que nous allons laisser l nos chteaux pour entendre M.
Salvi; pas si plbiens! tout au plus commencerons-nous  y songer quand
dcembre viendra; nous prterons nos loges, en attendant,  quelque ami
ou  quelque petit cousin; pourvu qu'on ne nous y voie pas avant trois
mois, notre honneur est sauf.

Oui, mesdames les duchesses et mesdames les marquises, et vous les
lionnes du barreau et de la Nuance, prparez-vous  l'hiver: illuminez
ses sombres nuits par l'clat des ftes; voilez, sa tristesse par le bal
et le plaisir; choisissez au thtre la place la plus favorable au
succs de votre lgance et de votre coquetterie; l'hiver vous plat,
vous aimez l'hiver, vous voyez venir l'hiver avec un sourire, car c'est
la saison de vos triomphes les plus charmants et de vos joies les plus
vives.

Hlas! Paris n'est pas compris tout entier dans une loge d'Opra, et
dans une valse  deux temps; vous tes le Pans que l'hiver pare, amuse
et fait rire; mais,  ct de vous, il y a le Paris que la venue de la
saison rigide inquite et pouvante: Ce Paris l, c'est le Paris de
l'ouvrier et de l'indigent l'hiver,  la main glace, va bientt devenir
l'hte sans piti de la triste mansarde; il branlera de son souffle
cruel les portes disjointes et les portes mal closes; et l'enfant nu,
ple, grelottant, souvent priv de nourriture, se rfugiera vainement
dans le sein de sa mre en haillons, pour y chercher un peu de force et
de chaleur.--Allons, mes belles, appelez les violons, et mettez-vous en
danse! Qui est-ce qui n'est pas joyeux? qui est-ce qui ne danse
pas?--Les cent mille malheureux que Paris cache dans ses rues sombres et
dans ses noirs replis! La statistique l'a dit, et la statistique est
d'une vracit terrible; chaque hiver fait une horrible guerre  prs de
cent mille infortuns, femmes, enfants, vieillards, sans feu, sans
vtements et sans pain.--Que ne travaillent-ils! dit nonchalamment un
jeune blond, qui se fait les ongles et se parfume toute la journe; ce
sont des fainants, ajoute cet autre, qui passe sa vie tendu sur les
coussins d'un divan, jetant  l'or et au velours de son appartement la
fume de sa cigarette, et frisant ngligemment un coin de sa moustache.

Nous allons entrer dans lu saison des circulaires, des qutes  domicile
et des comits de bienfaisance: mais, c'est une honte! on ne sait pas
combien. Le Paris voluptueux et riche a l'me dure et l'oreille ferme 
la charit; le Paris pauvre et mourant de faim frappe incessamment  sa
porte; la porte reste close, ou  peine une main distraite et
ddaigneuse jette-t-elle une misrable aumne  l'insistance du maire ou
du comit de l'arrondissement. J'ai eu entre les mains un relev total
de l'humanit officielle de mon quartier; c'tait  faire rougir! les
noms les plus riches ou taient absents, ou figuraient pour les sommes
les plus avares.

Un roi de l'antiquit, avait charg un de ses serviteurs de lui dire
chaque jour, en l'veillant: Roi, souviens-toi que tu es homme! ne
serait-il pas bien de placer au chevet de tous ces heureux  la sourde
oreille, un sergent de ville qui leur crierait tous les matins, 
tue-tte: Riche, souviens-toi qu'il y a des pauvres; la charit, s'il
vous plat!

Passons  la pice comique, aprs cette espce de tragdie. Un de nos
amis, tout frais arriv de la Haute-Marne, nous a confi, sous le sceau
du secret, une aventure plaisante dont Chaumont, honorable chef-lieu du
dpartement, commence  parler tout bas; Langres s'en mlera bientt, et
peu  peu, de discrtion en discrtion, l'aventure aura parcouru la
France et passera  l'tranger.

Le bouts de l'affaire fut longtemps connu  Paris pour un homme de
beaucoup d'esprit et un philosophe remarquable par l'excentricit de ses
fantaisies et de ses bons mots. Son nom seul fait encore tressaillir
d'effroi les piciers, qu'il avait particulirement choisis pour
victimes, et les rverbres, dont il cassait volontiers les vitres, la
nuit, aprs butte.

Ce charmant original est aujourd'hui prfet; la Rvolution de Juillet
l'a pris au milieu des dbris des rverbres et des angoisses de
l'picerie, pour le hisser au pouvoir. Depuis deux ou trois mois, la
Haute Marne a l'honneur de couler sous son administration.

Ce n'est pas seulement aux piciers et aux rverbres que l'illustre
administrateur en voulait dans ses jours de jeunesse et de gaiet: les
portiers aussi ont pass pas ses mains; il n'y a pas une loge o l'on ne
raconte en frissonnant l'histoire lamentable de cet infortun portier
que notre jeune homme poursuivit pendant un an, sans trve ni relche,
de cette apostrophe diabolique: Portier, je veux de tes cheveux. Tous
les soirs,  minuit, le marteau retentissait, l'honnte portier ouvrait
avec confiance, et les terribles paroles: Portier, je veux de tes
cheveux! arrivaient invariablement  l'oreille de l'infortun; il en
conut,  la longue, un tel ennui et une telle terreur, qu'il en fit une
affreuse maladie et mourut chauve.

La malheureuse, victime a laiss deux fils, ces deux rejetons
nourrissaient, depuis leur plus tendre enfance, la pense de venger leur
pre: les haines,  ce qu'il parat, sont hrditaires dans les familles
de portiers, comme jadis dans la maison d'Altre et de Thyeste.

Ils attendirent que la barbe leur eut pouss, car il est difficile de
venger un pre tant qu'on tette encore sa nourrice. Enfin, l'heure
fatale leur paraissant venue, l'autre jour, vers la fin de septembre
dernier, ils quittrent Paris, l'oeil morne et la tte baisse et se
mirent en route pour le dpartement en question.

Arrivs  Chaumont, nos deux Orestes s'inscrivirent  la prfecture,
sous un nom suppos, et demandrent instamment que M. le prfet voult
bien les recevoir en audience particulire: ils se donnaient pour
deux hauts fonctionnaires en mission, chargs d'un secret d'tat d'o
dpendaient la prosprit et le salut de la Haute-Marne.

M. le prfet n'hsita pas un seul instant  les recevoir, et leur
expdia la lettre d'audience.--Aussitt tous deux arrivrent et furent
introduits par un corridor mystrieux jusqu'au cabinet du bourreau des
portiers; l, les plus savantes prcautions avaient t prises, par
l'ordre du prfet lui-mme, pour que rien ne transpirt au dehors de
cette importante confrence; tout importun, tout valet tait loign et
la porte close  double tour; de toutes parts, le silence et la
solitude.

Que me voulez-vous, messieurs? dit le fonctionnaire de son plus
charmant sourire.--Ceux-ci, sans faire de frais d'loquence, allrent
droit  lui et, chacun de son ct, le saisissant par un bras, de
s'crier d'une voix terrible; Prfet, je veux de tes cheveux! En mme
temps, l'an des frres tirait de sa poche une norme paire de ciseaux.
Je veux de tes cheveux, prfet, je veux de tes cheveux!

La lutte fut longue et mmorable: le prfet eut beau appeler son
secrtaire-gnral et sa gendarmerie; personne ne l'entendit et il
fallut cder; la chevelure tout entire tomba sous le ciseau fatal,
comme autrefois celle des rois dpossds par quelque maire du palais.

Le lendemain, il y eut une sance du conseil-gnral, o le prfet, la
veille, fris et luxuriant, parut compltement ras.

Les deux fils satisfaits revinrent  Paris, et,  la manire des
guerriers francs, suspendirent la chevelure de leur ennemi, la chevelure
de M. le prfet, au tombeau du leur pre, un elle est visible tous les
jours, depuis six heures du matin jusqu' six heures du soir.

Les mnes du portier sont satisfaits.

Mais le dpartement de la Haute-Marne ne sait que penser, voyant son
prfet tondu de si prs.



Histoire de la Semaine.

Notre gouvernement vient de voir se terminer  sa satisfaction une
ngociation dans laquelle notre charg d'affaires intrimaire 
Constantinople, M. de Bourqueney, a prouv de la rsistance et
rencontr des difficults. Nous n'avons pas la fatuit de croire que nos
lecteurs ne savaient rien des vnements de ce monde avant que nous ne
prissions  _l'Illustration_, il y a de cela huit jours, le portefeuille
des affaires trangres et de l'intrieur. Par consquent nous les
tenons pour prcdemment instruits de l'insulte qu'avait reue 
Jrusalem le consul franais. Il a fallu, pour que M. de Bourqueney
arrivt  obtenir la satisfaction devenue indispensable, qu'il menat
le divan de demander ses passe-ports. Enfin, le 30 au soir, nos journaux
officiels ont pu publier la dpche tlgraphique suivante: Le pacha de
Jrusalem est destitu; son successeur fera au consul de France une
visite officielle d'excuse. Le pavillon franais sera solennellement
arbor  Beyrouth, chef-lieu du gouvernement gnral de la province, et
salu de vingt-un coups de canon. Tous les meneurs de l'meute recevront
un chtiment exemplaire. Peut-tre eussions-nous d exiger que notre
drapeau ft relev galement  Jrusalem, o l'outrage avait t commis;
mais le canon n'est pas habitu  se faire entendre  Beyrouth en faveur
de la France, et l'on aura vu l une nouveaut qui nous aura rendus
moins exigeants.--Au Sngal, notre gouverneur, le capitaine Bonet a
galement eu  obtenir satisfaction d'une tribu voisine de nos
possessions du midi de l'Afrique, et a su de son ct faire respecter le
nom franais par une nergie et une dtermination ferme et mesure que
nos officiers de marine, il faut leur rendre cette justice, possdent en
gnral  un degr plus minent que beaucoup de nos diplomates.--Cette
nergie, notre gouverneur des les Marquises, le capitaine Bruat,  t
oblig de la dployer contre une partie de l'quipage _l'Uranie_, qui le
transportait de France dans notre nouvelle colonie de l'Ocan-Pacifique.
On manque encore de dtails sur cette tentative de rvolte, presque
inoue dans les annales de notre marine, et sur les moyens auxquels il a
fallu recourir pour la comprimer et la punir.

La situation de l'Espagne est devenue bien plus complique encore depuis
huit jours. Sans nul doute, le gouvernement nouveau peut nourrir
l'espoir de venir prochainement  bout des insurrections de Barcelone et
de Sarragosse; mais l'tat des esprits  Madrid, la situation de cette
capitale et les mesures extraconstitutionnelles qu'il y a prises,
compromettent sa force morale et lui alinent bien des sympathies.
Voyant que le rsultat des lections tait la condamnation de la marche
suivie par lui, ce gouvernement, qui n'a renvers le rgent que parce
que Espartero n'avait pas su respecter la constitution, la viole ds ses
premiers pas, avec bien moins de faons que son prdcesseur, peu
scrupuleux cependant, a toujours cru devoir en mettre pendant ses trois
annes de rgne. Le gnral Narvaez s'est prsent devant le conseil des
ministres et lui a dit: On vient de crier  mes oreilles: Vive
Espartero! Mort  Narvaez! J'attache peu d'importance  ce dernier cri:
un militaire doit toujours tre prt  faire le sacrifice de sa vie.
Mais, aprs moi, ce sera votre tour; et pour empcher qu'un tat de
choses aussi menaant se prolonge, il faut prendre une mesure
indispensable aujourd'hui: il faut mettre Madrid en tat de sige.
C'est, on le voit, le vieux moyen classique; il et d seulement, pour
complter l'effet, s'tre fait donner quelques coups de poignard dans
son manteau, dont il et pu montrer les trous  Lopez et  ses
collgues. Mais il paraissait tre sr que cela tait surabondant; et en
effet, on marchanda sur les termes, mais on lui accorda sans hsiter que
le gouverneur de Madrid, le gnral Mazaredo, runirait  ses
attributions militaires tous les pouvoirs civils. La distinction de
cette situation, de cette concentration, avec l'tat de sige nous
chappe. Ce qui n'est pas le moins affligeant dans tout ceci, c'est que
le seul ministre dans lequel l'Espagne et, depuis longtemps, cru
pouvoir placer quelque confiance, n'a pas tard  cesser de la
justifier, et que ce malheureux pays semble de nouveau livr aux plus
mauvaises chances de l'instabilit.--L'Angleterre parat aussi vouloir
recourir aux mesures exceptionnelles pour le pays de Galles.
L'application de la loi martiale  ces contres, ou Rbecca et ses
filles rgnent par la destruction et l'effroi, passe pour rsolue. Cette
dtermination et cet tat de choses sont graves. Si le constable arrive
en Angleterre  perdre son autorit, si son bton blanc se voit destitu
de sa vertu et de sa puissance, s'il faut, pour le gouvernement,
recourir  l'arme de terre et l'lever au contingent qu'exigeront un
pareil changement et les ventualits de l'Irlande, c'est une surcharge
norme, une dpense extraordinaire qui ncessitera de nouveaux impts
dont le vote, si on propose de l'asseoir sur la proprit, ou la
perception, si on veut encore en surcharger les objets de consommation,
peut amener une crise profonde.--Dans le Bolonais l'agitation continue.
On a annonc l'arrive  Paris de deux des premiers instigateurs de ce
mouvement. Il parat que les combattants ne sont pas dtermins  imiter
cette retraite. La cour de Rome presse l'instruction de l'affaire des
trente-cinq prisonniers dtenus au fort de Saint-Leo; mais l'Autriche,
qui ne parat pas croire qu'un exemple judiciaire puisse suffire pour
faire cesser le soulvement, a renforc sa garnison de Ferrare, et se
montre prte  donner un secours arm. On comprend les complications
qu'une pareille dmarche amnerait ncessairement; aussi notre
ambassadeur, M. de La Tour-Maubourg, a-t-il repris prcipitamment la
route de la capitale du saint-sige.

On avait tir beaucoup de conjectures de la rencontre annonce de
l'empereur de Russie et de M. le duc de Bordeaux  Berlin. Ce prince
n'est arriv dans la capitale de Prusse qu'aprs le dpart du czar.--Un
autre prtendant au trne de France, le soi-disant Charles de Bourbon,
duc de Normandie, arrt pour dettes  Londres, a profit d'un secours
de 91 st.,  lui accord par la cour des dbiteurs insolvables, 
l'effet de subvenir aux premiers frais de procdure et  dpos au
greffe sa requte pour obtenir le bnfice de cession de biens. Voici la
traduction littrale des trois principaux articles de sa requte,
contenant l'actif qu'il abandonne  ses cranciers comme libration d'un
passif de 125,000 fr.; 1 tous mes droits et intrts dans le chteau
de Saint-Cloud et dans le chteau de Rambouillet, situs prs de Paris,
royaume de France; ensemble les divers domaines qui ont t achets par
feu ma mre, Marie-Antoinette, reine de France,  titre de proprit
prive; 2 tous mes droits en rptition contre le gouvernement anglais
pour obtenir le remboursement de la valeur de certains vaisseaux de
guerre dposs en 1794, par les autorits de Toulon, entre les mains de
l'amiral Hood, comme fidicommis, au profit de Louis XVII, dauphin de
France; 3 enfin _tous mes droits et intrts au trne de France_, comme
fils lgitime et hritier de Louis XVI, dcd roi de France. Un dlai
lgal a t intim aux cranciers pour dclarer s'ils refusent ces
propositions, et s'ils s'opposent  la cession de biens. On voit que si
le bottier et le tailleur du prince ne sont pas assez, mal conseills
pour refuser une semblable proposition, ils peuvent, un de ces beaux
matins, devenir rois de la France, qui n'aura rien  dire si la cession
est en rgle, si l'acte a t dment enregistr.--Un autre prince vient
galement de cder sa seigneurie. Le prince de Puckler-Muskau, qui a
publi, il y a quelques annes, des _Mmoires_, des _Voyages_ et un
livre intitul _De tout un peu_, tous traduits en franais, et d'un
esprit fort peu allemand, vient de vendre  l'intendant-gnral de la
musique du roi de Prusse, moyennant 3 millions de thalers (environ 7
millions et demi de francs), la seigneurie de Muskau, situe dans le
cercle de Rothembourg, contenant sept villages et une population
d'environ 1,800 mes. Le prince se prpare  s'aller installer en
Italie, o il veut passer le reste de ses jours. Nous apprendrons aux
nombreux lecteurs de ses amusants ouvrages que l'tourdi a
cinquante-huit ans.

Des dlires affreux et malheureusement plus authentiques que celui de la
ville de Bahia, dont nous donnons aujourd'hui une vue pour bien constater
qu'il n'y a rien de chang en elle, des inondations pouvantables ont
port la ruine et la mort dans de riches contres des dpartements de
l'Aude, de l'Hrault et des Pyrnes-Orientales. Des vignobles entiers,
des champs d'oliviers, des fermes, des habitations, des troupeaux nombreux,
des routes, des ponts, des voitures publiques, ont t emports et
dtruits. Des cimetires ont t labours et retourns par les eaux; les
tombeaux ont t ouverts, les ossements disperss. Le nombre des victimes
a t considrable; car dans un seul village,  la Cesse, quinze personnes
ont pri et quinze maisons ont t renverses. Les moindres ruisseaux
taient devenus des torrents et roulaient des cadavres. Dans le nombre,
on a remarqu celui d'une jeune femme serrant encore entre ses bras le
corps inanim de son enfant, touff sans doute dans une treinte
convulsive. De Cuxac  Coursan, la rivire s'est fray un passage sur les
deux bords par cinq brches normes et a chang en un lac immense la plaine
de Coursan. Du haut du pont de ce village on voyait passer au milieu des
flots des meubles, des charrettes, des bestiaux, et, chose pouvantable!
des hommes, des femmes, des enfants, entrans sans espoir vers la mer.
Il est rare qu'au rcit de ces terribles catastrophes on ne puisse ajouter
celui de quelque noble dvouement, qui soulage un peu le coeur de l'aspect
de tant de misres. A Peyriac, ce sont des gendarmes qui exposent
courageusement leur vie, au milieu de la nuit, pour sauver celle des
habitants. A Cuxac, c'est un digne cur qui, debout sur la digue, aux
endroits les plus menacs, les plus prilleux, a eu la jambe casse en
donnant  ses paroissiens l'exemple du travail et du courage. Cette
inondation, de beaucoup plus violente que celle de 1772, la seule dont
ces populations eussent conserv un souvenir d'effroi, a galement
tendu ses dsastres dans la Catalogne. A Girone, qui a t
principalement maltraite, cinquante-sept maisons ont croul, dit
_l'mancipation_, et deux cent cinquante cadavres ont t ensevelis sous
les dcombres. Notre port le plus voisin, Port-Vendres, a galement
beaucoup souffert. Tout ce qui se trouvait sur les quais de l'ancien
port a t entran, dans la mer, et le nouveau bassin a t combl par
les ruines des murs renverss. Un beau trois-mts amricain s'est bris
contre le rocher sous le fanal: l'quipage a t sauv.--Mme sort est
advenu dans la Mer Rouge au btiment  vapeur anglais qui apportait de
l'Inde la malle attendue au commencement de septembre. Aucun des
passagers n'a pri. Ou attend d'autant plus impatiemment la malle
d'octobre.

Les habitants de Mzires viennent de clbrer, suivant l'usage,
l'anniversaire de la leve du sige de cette ville, soutenu par le
chevalier Bayard. Cette crmonie a toujours quelque chose de touchant.
Une petite ville conserve, aprs trois sicles, le souvenir d'un hros
de la vieille France, d'une des plus nobles figures de notre histoire.
Lors de notre invasion, ce souvenir, qu'elle se montra digne de
perptuer, lui traa sa conduite, et dans ce temps, attrist par de
coupables faiblesses et de lches trahisons, Mzires fit hroquement
son devoir, sans faste, avec simplicit. Une arme nombreuse entourait
ses murs; il ne vint  l'ide, de personne que Mzires pt se rendre
sans rsister jusqu'au bout: la garde nationale, aide de quelques
braves douaniers, tait nuit et jour sur les remparts. Les bombes
pleuvaient dans les rues troites de cette cit; les habitants de
Saint-Julien voyaient leurs maisons brler par ordre du gouverneur, et
personne ne songeait  capituler. Cette belle rsistance donne droit aux
habitants de Mzires de fter chaque anne, religieusement et avec un
noble orgueil, le chevalier Bayard.

La socit Cuvirienne, socit zoologique et purement scientifique,
compte plusieurs membres dans l'Italie autrichienne. Le gouvernement de
Vienne, alarm de voir des socits parisiennes tendre leurs
ramifications jusque dans les tats soumis  sa domination, fit prendre
des renseignements par voie diplomatique. On s'adressa  notre ministre
des affaires trangres, et celui-ci fit passer les interrogations au
ministre de l'intrieur, qui aussitt envoya au sige de la socit
prendre copie de ses statuts et de son programme. Sans doute ces
documents tout scientifiques transmis  Vienne auront rassur le
gouvernement autrichien, et il laissera dsormais  ses sujets la
libert de faire partie d'une socit zoologique de Paris.--Le ministre
de l'intrieur, non pas par frayeur politique, mais par curiosit
statistique fait faire en ce moment des recherches analogues et
compltes pour connatre le nombre des socits scientifiques et autres
qui existent  Paris. Il y a dj constat l'existence de cent
quarante-neuf; et il lui reste  classer un certain nombre d'autres
socits qui, par leur nature, se placent entre les socits proprement
dites et les runions ou associations industrielles ou commerciales dont
le but n'est pas prcis, et qui ne se rassemblent pas  des poques
fixes.--Un congrs agricole s'est runi  Vannes. Il a mis, dans
l'intrt de l'agriculture, quelques voeux plus pratiques et ayant plus
de chances de se voir accueillir que les voeux de l'union vinicole.
Toutefois, comme le congrs scientifique d'Angers, il a demand que
l'agriculture constitut  elle seule un dpartement ministriel. Sans
doute il faut que les affaires et les intrts de l'agriculture soient
dirigs par des hommes qui en comprennent l'importance et qui sentent
combien il y a  faire pour rparer le mal qu'a produit le peu de
sollicitude qu'on y a apport jusqu'ici. Mais qu'attend-on de bon de ces
subdivisions intimes? Depuis 1830 on a distrait du ministre de
l'intrieur quelques bureaux dont on a fait un ministre du commerce et
de l'agriculture; puis quelques autres qui ont constitu un ministre
des travaux publies; on voudrait aujourd'hui que le commerce formt un
dpartement, que l'agriculture en compost un autre. Nous voyons bien
comment tous ces fractionnements surchargent le budget, multiplient la
correspondance des prfets, et retardent par consquent l'expdition des
affaires; ce que nous concevons moins ce sont les bons rsultats qu'ils
pourraient produire et que s'en promettent ceux qui en provoquent de
nouveaux.--L'Acadmie des Beaux-Arts a, le 30 septembre, proclam les
prix pour le concours de peinture. Le premier grand-prix a t dcern 
M. Dannery, de Paris, g de vingt ans, lve de M. Delaroche; le
premier second grand-prix  M. Benonville, de Paris, g de vingt-deux
ans et demi, lve, de M. Picot; et le deuxime second grand-prix  M.
Gambard, de Sceaux, g de vingt-quatre ans, lve de M. Signol.

[Illustration: Mdaille de l'cole Normale, par M. Bovy.]

Nous avons dit un mot la semaine dernire des mdailles frappes 
l'occasion de la loi sur les chemins de fer et des travaux de l'cole
Normale. Nous dirons aujourd'hui que leur auteur, M. Bovy, vient d'tre
nomm membre de la Lgion-d'Honneur, distinction  laquelle tous les
artistes applaudiront. Nous avons dj donn la gravure du premier de
ces beaux ouvrages (t. I, p. 150); nous avons galement fait graver le
second, et nous pouvons le mettre aujourd'hui sous les yeux de nos
lecteurs.--Par suite de souscriptions et des derniers votes des
conseils-gnraux, les statues de plusieurs hommes illustres vont
s'lever sur la place principale de la ville qui a vu natre chacun
d'eux:  Miramont (Lot-et-Garonne) sera rige la statue de M. de
Martignac, confie au ciseau de M. Foyatier;  Aurillac, celle de
Gerbert, archevque de Reims, devenu pape sous le nom de Sylvestre II; 
Montdidier (Somme), celle de Parmentier, propagateur zl de la culture
de la pomme de terre;  Avignon va tre inaugure celle du Persan auquel
le dpartement de Vaucluse a d l'introduction de la garance et sa
richesse; celle-ci, dont on fait particulirement l'loge, est l'oeuvre
de M. Brian an, qui vient de terminer galement le modle de la statue
de Descartes pour la ville de La Haie (Indre-et-Loire), o l'immortel
philosophe est n, et qui a pris son nom. La ville de Tours rclamait ce
monument; mais cette jolie cit n'y avait aucun droit, et d'ailleurs
elle est peu conservatrice, car elle a laiss dmolir et enfouir, depuis
longtemps, dans un caveau, un monument qu'elle avait lev, au
commencement de ce sicle,  une de ses illustrations, pour, disait
l'inscription, porter son souvenir  la postrit la plus recule. La
ville de La Haie-Descartes fait donc sagement de ne rien lui donner 
garder.

La ville de Paris entreprend un assez grand nombre de travaux d'art et
de voirie, et va prochainement se mettre  l'oeuvre pour plusieurs
autres.--On est sur le point de dmolir l'ancienne bibliothque
Sainte-Genevive, et d'en construire une nouvelle sur l'emplacement de
la prison Montaigu. A cet effet, ou doit largir la place Saint-tienne
et niveler II rue des Grs. Cet difice cotera deux millions. L'tat
abandonne  la ville le terrain ncessaire, et celle-ci se charge
d'acqurir un emplacement sur la place du Panthon pour y faire
construire, paralllement  l'cole de Droit, la mairie du douzime
arrondissement.--Les immenses terrains qui sont  l'entour des
Petits-Pres, et qui font partie du domaine de l'tat, vont tre vendus.
On se propose de percer et de construire sur ces terrains une rue qui
continuera la partie du passage des Petits-Pres donnant rue
Neuve-des-Petits-Champs, et qui ira aboutir  la place de la Bourse. La
rue Saint-Pierre-Montmartre sera largie et continue jusqu' la rue
Vivienne, en face de la rue de l'Arcade-Colbert. Le passage Vivienne
viendra dboucher sur ces nouvelles rues. La mairie du troisime
arrondissement sera transfre place des Victoires, dans l'ancien htel
Ternaux.--On termine la sculpture des deux colonnes de la barrire du
Trne, demeures si longtemps inacheves. Au sommet de ces deux colonnes
on a construit deux dmes qui seront couronns des statues du Commerce
et de l'Agriculture.--On vient de commencer dans les grandes
contre-alles de l'avenue principale des Champs-Elyses, et au milieu de
ces voies, l'tablissement de trottoirs en asphalte qui rgneront depuis
la barrire de l'toile jusqu' la _Place de la Concorde_,--Oui, cette
place, qui a successivement port les noms de Place Louis XV, Place de
la Rvolte, Place de la Concorde, Place de la Rvolution, Place Louis
XVI, vient de voir placer  ses angles des plaques de lave couleur azur,
 lettres blanches, qui lui donnent dfinitivement ce nom de _Place de
la Concorde_. Ce n'est sans doute pas pour l'harmonie monumentale qui y
rgne; car jamais emplacement n'a t le thtre d'une plus clatante
discorde architecturale que cette place avec son Garde-Meuble et ses
fosss Louis XV, ses lampes romaines, son oblisque gyptien, ayant pour
terminer l'horizon, au nord et au sud, des monuments grecs, la
Madelaine, la Chambre des Dputs;  l'ouest, un arc romain, et  l'est
un monument de la Renaissance, le pavillon de Philibert Delorme. Mais
enfin, on a eu beau faire, l'ensemble est si vaste, et plus d'une des
parties est si belle, que la _Place de la Concorde_ pourra toujours tre
montre avec orgueil aux trangers.--La restauration de
Saint-Germain-l'Auxerrois tire  sa fin. On vient de poser quatorze
statues dans les niches du portail et du porche intrieur. Les chapelles
de l'hmicycle du choeur, au nombre de cinq, seront bientt ouvertes; on
vient d'ouvrir celles de Saint-Germain et des Morts. Nous reviendrons
sur l'ensemble de ce travail.--On rpare en ce moment la flche de
Saint-Germain-des-Prs, dont la charpente tait vermoulue. C'est
toujours en tremblant qu'un voit les ouvriers se mettre  cette
malheureuse glise. Sous la Restauration, des craintes d'croulement ou
bien plutt le vandalisme d'un architecte l'a fait mutiler en lui
enlevant deux de ses tours. En 1838, le comit historique des arts et
monuments dclara, dans un rapport: qu'on cachait sous le stuc deux
chapelles de Saint-Germain-des-Prs, en attendant qu'on et assez
d'argent pour habiller ainsi l'glise entire. Que va-t-on faire
maintenant? Du reste, les antiquaires ont l'oeil  ce travail.

[Illustration: Messager parisien.]

Paris va voir s'oprer une rvolution au coin de ses rues. Ces
emplacements taient occups de temps immmorial par des
commissionnaires, pour la plupart originaires de Savoie, auxquels la
prfecture de police accordait des mdailles. Une socit vient de
s'organiser pour les remplacer par des messagers offrant au public la
garantie de l'administration qui les embrigade. Dj le service est
organis depuis le 1er de ce mois dans le deuxime arrondissement, et
l'on voit circuler ces nouveaux commissionnaires, revtus d'un uniforme
se composant d'une veste et d'un pantalon couleur _fume de Londres_,
avec passe-poils rouges, et d'une casquette ayant sur le devant un
numro d'ordre. Leurs brancards portent cette inscription: _Messagers
parisiens_. Ils stationnent, comme leurs rivaux, aux coins des rues, aux
portes des marchands de vins et sous les portes cochres: on les
trouvera bientt dans des bureaux dsigns et rapprochs. Leur tarif est
fixe et modr. La chronique criminelle et judiciaire est aussi pauvre
cette semaine que la prcdente. Les journaux spciaux ne nous ont
entretenus que des rvlations d'un dtenu qui a mis la justice  mme
d'arrter une bande de criminels, ses complices, qui s'taient, depuis
plusieurs annes, rendus coupables avec lui de meurtres commis  Paris,
dont les auteurs taient demeurs inconnus. Cet homme, nous apprend-on,
a fait des aveux par affection pour sa nice, qui les a exigs de lui.
Il y a quinze jours, on nous citait un domestique qui, ayant disparu
depuis six mois, de chez son matre, ngociant de la rue du Sentier,
avec une somme de 500 francs qu'il lui avait soustraite, tait venu
lui-mme remettre l'argent drob et se dnoncer au commissaire de
police, dclarant que depuis sa mauvaise action le sommeil l'avait fui
et la vie lui tait devenue insupportable. Pauvre nature humaine!
inexplicable mlange!--Pendant que ceux-ci entraient en prison, un
forat trouvait moyen de sortir du bagne de Rochefort. Un monsieur et
une dame, paraissant de bonne condition, avaient t admis  visiter
l'arsenal. Ils ont t de nouveau, le lendemain, autoriss  y entrer;
mais cette fois ils n'en sont pas sortis seuls: une troisime personne
les accompagnait, en habit de ville, avec des lunettes et une
dcoration. Les gardiens conviennent bien aujourd'hui que la dcoration
ne leur inspirait pas grande confiance, mais les lunettes les auront
compltement rassurs. Quoi qu'il en soit, c'tait le forat, qui est
mont en chaise de poste avec ses librateurs et qu'on n'a pas encore
repris, que nous sachions.--La poste a galement t prise par des
antiquaires d'une nouvelle espce, qui se sont rendus de divers cts au
Glandier pour y assister  la vente des meubles et effets ayant
appartenu  madame Lafarge. Sa robe de noces a, dit-on, t adjuge
moyennant 800 francs, et une jeune Anglaise, encore  marier, a pay 50
francs le verre dans lequel l'hrone de ces lieux donnait  boire  son
mari.

[Illustration: Vue de Bahia.]

La mort, par qui tout doit finir, mme l'_histoire de la semaine_, a
enlev madame Sirey, nice de Mirabeau, femme du jurisconsulte, et mre
de M. Aim Sirey, dont _l'Illustration_ a racont la fin tragique 
Bruxelles, et madame Guadet veuve du conventionnel girondin, dcde 
Saint-milion dans un ge trs-avanc.



Simulacre d'un Combat Naval dans la Rade de Brest.

[Illustration: Simulacre d'un combat naval dans la rade de Brest, en
prsence du duc et de la duchesse de Nemours, le 30 aot 1843.]

La nature a cr  Brest une admirable position maritime, l'art en a
fait un des premiers ports de la terre. Les anciens habitants de
l'Armorique, Kimris on Celtes, appelaient ce lieu _Occismor_; les
Romains lui donnrent le nom de _Brivatis-Portus_. Ce n'tait alors
qu'une pauvre bourgade de pcheurs. Les ducs de Bretagne y
construisirent un chteau-fort au neuvime sicle, et ds lors elle prit
de l'importance. Le cardinal de Richelieu comprit toute la valeur
militaire de ce point avanc et s'empressa d'y lever des magasins, des
fortifications et d'y faire creuser un port Louis XIV termina, en les
dveloppant encore, tous les plans de Richelieu. Depuis, de nombreux
travaux sont venus s'ajouter aux travaux prcdents, et qui fait de
Brest la mtropole de la marine franaise.

La magnifique rade de Brest a quinze lieues carres; elle offre
d'excellents mouillages et pourrait contenir tous les navires de guerre
du globe; des collines granitiques l'entourent et l'abritent
compltement; son entre, nomme le Goulet, n'a que 1,650 mtres de
largeur; le port est form par une baie qui s'enfonce entre deux
collines et qui a prs de 4 kilomtres de longueur sur une largeur
moyenne de 60 mtres. C'est autour de ce port qu'ont t creuss les
bassins, les cales de construction et de radoub, et que sont situs les
magasins de la marine, l'arsenal et enfin la ville. De formidables
batteries dfendent la rade, le port et la ville.

Le 29 aot,  quatre heures de l'aprs-midi, le duc et la duchesse de
Nemours arrivrent  Brest. Depuis leur entre en Bretagne ils avaient
t escorts, de ville en ville et de village en village, par un grand
nombre d'habitants, dans leurs costumes nationaux si caractristiques,
si bizarres, les uns  pied, d'autres monts sur les petits chevaux vifs
et ardents du pays.

Le 30,  dix heures du matin, le duc de Nemours s'embarqua sur le bateau
 vapeur _le Fulton_ et sortit du port. Les batteries de terre salurent
le prince, tous les navires de la rade se pavoisrent aussitt; les
vergues et les haubans se chargrent de matelots; _le Fulton_ passa au
milieu d'eux, recevant les saluts de l'artillerie, les _vivat_ des
quipages, et se dirigea vers le Goulet. Aprs une borde de plusieurs
heures en dehors de la rade, vers l'le d'Ouessant, _le Fulton_ rentra
et le prince monta sur _le Suffren_, o la duchesse de Nemours venait
d'arriver. Le contre-amiral Casy avait son pavillon  bord de ce
vaisseau; son escadre tait compose du _Friedland_, vaisseau  trois
ponts; du _Scipion_, de 80; du brick de guerre _le Voltigeur_ et de
plusieurs bateaux  vapeur; il y avait de plus, en rade, le
vaisseau-cole et plusieurs corvettes destines  l'instruction des
lves de marine et des mousses.

Peu aprs l'arrive du prince,  un signal fait  bord du _Suffren_, les
embarcations des trois vaisseaux de ligne se dtachent et se dirigent
sur le brick _le Voltigeur_,  l'ancre sur un autre point de la rade.
Ces onze chaloupes se divisent en deux flottilles; l'une d'elles,
conduite par la grande chaloupe du _Friedland_, arme d'une caronade et
monte par quarante-cinq hommes, se porte sur l'arrire du brick pour
viter le feu de sa batterie; l'autre flottille, guide par la chaloupe
du _Scipion_, s'avance vers l'avant du _Voltigeur_. A l'approche de ces
embarcations, le brick fait branle-bas de combat, hisse ses filets
d'abordage et ouvre le feu avec ses pices de l'avant et de l'arrire.
Les chaloupes approchent toujours et rpondent au feu du brick. A une
porte de fusil, le feu de la mousqueterie se mle  celui du canon; les
gabiers des hunes lancent du brick des grenades sur les assaillants; le
combat redouble de vivacit, la fume cache _le Voltigeur_ aux autres
navires de la rade. On devait aller jusqu' l'abordage, mais l'animation
des hommes, qui commenaient  prendre ce jeu au srieux, fit juger
prudent de s'abstenir du combat corps  corps; les chaloupes reurent
l'ordre de virer de bord et de regagner leurs vaisseaux.

Aprs quelques instants de repos, la fume s'tant dissipe et les
chaloupes ayant rejoint leurs navires respectifs, l'quipage du
_Suffren_ excuta rapidement le branle-bas de combat. Ce mouvement
termin, tous les officiers et marins tant  leur poste, dans les
batteries et dans les hunes, le porte-voix du commandant fit entendre
l'ordre du combat; le sifflet aigu du matre d'quipage rpta le
signal, et les batteries de tribord et de bbord commencrent leur feu.
Aprs plusieurs dcharges, la cloche se fit entendre et l'quipage se
prpara  repousser l'abordage d'un vaisseau ennemi; les marins
s'lancrent dans les haubans, sur les bastingages, sur la dunette, et
excutrent un feu nourri de mousqueterie; la corvette des lves de
deuxime anne passait alors sous toutes voiles  porte de pistolet du
_Suffren_.

Aprs ces divers exercices,  trois heures de l'aprs-midi, le duc et la
duchesse de Nemours dbarqurent, visitrent le chteau et sa salle
d'armes si riche et si belle; ils se rendirent ensuite au cours d'Ajot,
d'o ils eurent la vue d'une joute entre les chaloupes des navires de
guerre. La beaut du temps, le calme de la mer ajoutrent encore 
l'intrt qu'offrait cette scne.

Le 31, le duc de Nemours visita le port et les tablissements de la
marine, il visita _le Valmy_, vaisseau de trois ponts en construction.
Le soir, un bal de 3,000 personnes eut lieu dans une salle immense. Les
villages voisins y avaient envoy des danseurs et des danseuses en
costumes du pays, avec leurs bannires et leurs musiciens; cette varit
d'habillements et l'excution de danses nationales donnrent  cette
runion une physionomie particulire.

Le 1er septembre, aprs la visite des fortifications et la revue des
troupes, le prince assista, du cours d'Ajot  un simulacre de
dbarquement; le soir, il eut, du mme lieu, le spectacle curieux d'un
combat naval de nuit. Cette scne termina la srie de ces exercices
militaires, qui ont donn  tous les spectateurs une haute ide de ce
qui pourrait faire notre marine en cas de guerre.



Thtres

[Illustration: Thtre de la Gaiet--_Pamla Giraud_, 4e acte.--Le
gnral Verby, Saint-Mar; Dupr, Joseph; Rousseau, douard; Binet,
Francisque; Pamla, madame Saint-Albin; madame Rousseau, madame
Stphanie; madame du Brocard, Mlanie.]

_L'cole des Princes_, comdie en cinq actes, et en vers de M. LOUIS
LEFVRE. (SECOND-THTRE-FRANAIS).--_Pamla Giraud_, drame de M. DE
BALZAC; (THTRE DE LA GAIET).--_Les Bohmiens de Paris_ (THTRE DE
L'AMBIGU-COMIQUE).

Le Second-Thtre-Franais, ferm pendant trois mois, a rouvert ses
portes jeudi dernier; M. Ponsard et Lucrce ont eu les honneurs de cette
premire journe; rien de mieux; cette politesse leur tait bien due:
sans M. Ponsard en effet, et sans _Lucrce_, le Second-Thtre-Franais
serait-il encore aujourd'hui le Second-Thtre-Franais? L'clat de leur
succs a fix sa destine chancelante, et appel sur lui la manne de la
subvention. Sans doute, l'oeuvre a les mmes beauts de style que par le
pass, mais les acteurs sont moins heureux et moins habiles. Il est
fcheux que M. Lireux, le directeur, n'ait pas gard Bocage, Bouchet et
madame Hadley, qui avaient fortifi de tout leur talent le premier
succs de la tragdie de M. Ponsard; mademoiselle Maxime, M. Ballande et
M. Godat les remplacent, mais ne les font point oublier; il ne reste de
l'ancienne distribution que madame Dorval; encore a-t-elle abandonn le
rle de Lucrce pour celui de Tullie, o elle russit moins. _Lucrce_
est donc un peu compromise par ces changements et ces dsertions; o
sont d'ailleurs les succs ternels?

[Illustration: Thtre de l'Ambigu-Comique:--les bohmiens de Paris, 4e
acte.--Crvecoeur, Malis; Louise, madame Deslandes.]

Le Second-Thtre-Franais ne semble pas vouloir conomiser la
marchandise; ds le lendemain, il mettait au monde une comdie en cinq
actes et en vers.

L'ide de cet ouvrage est honnte et philosophique, mais d'une honntet
qui frise l'ennui, et d'une philosophie par trop banale; voici le sujet
en quelques mots.

Un misanthrope, du nom de Feldmann, s'est retire du monde, qu'il hait de
toute son me; sa philosophie mcontente et grondeuse a choisi, comme
dit l'Alceste de Molire:

                       .......... Un endroit cart,
        O d'tre homme d'honneur on ait la libert.

L Feldmann nourrit dans la solitude sa rancune contre le genre humain.
Mais il n'est pas si fort enfonc dans le dsert qu'un prince
d'Oldenbourg, qui chassait  travers bois, ne tombe chez lui. Le
philosophe et le prince se mettent  causer ensemble; le prince traite
gaiement le philosophe, et le philosophe gronde le prince et le prche:
Que faites-vous, altesse? Vous opprimez, votre peuple, et vous tes la
dupe des intrigants et des pervers!--Allons donc! s'crie le
prince.--Sur mon me, c'est la vrit, rplique le philosophe.--Eh bien!
philosophe mon ami, venez avec moi; vous me donnerez des leons, vous me
corrigerez, et nous ferons, de compagnie, le bonheur de mes honorables
sujets.

Aussitt dit, aussitt fait: voil Feldmann  la cour du duc
d'Oldenbourg. Qu'y trouve-t-il? De mchants ministres qui sucent le
meilleur de l'impt et s'en engraissent, une comtesse ambitieuse, qui
veut s'emparer de l'esprit du prince et mener les affaires  sa
fantaisie. Ce n'est pas tout: le prince a une passion dans le coeur, et
convoite la fille de son premier ministre; la belle rsiste, et en aime
un autre; ce ddain jette monseigneur dans des emportements, et des abus
de pouvoir qui vont jusqu' faire arrter le pre de cette beaut
rcalcitrante. Prcisment Budner est le seul honnte homme du
ministre; c'est avoir la main malheureuse.

Vous voyez d'ici la tche de Feldmann: il combat l'intrigue, il fait
face  l'ambition de la comtesse, il protge la jeune fille et son
honnte homme de pre contre l'amour et la rancune du prince, et
morigne suit altesse le mieux qu'il peut. Aprs un semblant de
rsistance, le philosophe triomphe, le prince reconnat ses torts,
chasse les intrigants, congdie la comtesse, rhabilite le vertueux
ministre, et marie la fille perscute  l'amant prfr. L'excellent
prince! et que le philosophe est heureux d'avoir rencontr, pour
achalander son cole, un si docile colier!

Le grand malheur de M. Louis Lefvre est d'avoir fait une dclamation
plutt qu'une comdie; personne n'agit, dans cette thse  l'usage des
princes et des courtisans; et vraiment, Feldmann trouve, dans ses
adversaires, si peu de prsence d'esprit et de savoir-faire, qu'il n'y a
pas grand mrite de sa part,  tre le plus fort contre eux, et  les
vaincre.

Le style ne manque pas d'nergie, mais il est souvent incorrect et rude,
et ne sert, la plupart du temps, qu' faire des enveloppes de rimes pour
quelque gros lieu commun.--Le succs a t pareil  l'ouvrage, trs-lent
 venir et trs-froid.

Pamla Giraud,  l'exemple de la fille du premier ministre du duc
d'Oldenbourg, a grand besoin d'tre protge. Heureusement, elle trouve
aussi un protecteur; celui-l est, comme Feldmann, quelque peu
philosophe, mais particulirement avocat. Voici  quelle occasion il
vient en aide  Pamla Giraud.

Pamla est aime par le fils d'un trs-riche banquier nomm Rousseau;
non-seulement le jeune Ernest Rousseau est amoureux, mais il conspire.
tre carbonaro et pris de mademoiselle Pamla Giraud, c'est bien de
l'occupation  la fois.

S'il est au mieux avec Pamla, le jeune homme est fort mal avec la
police; les gendarmes et le commissaire sont  sa piste; il presse
Pamla de s'enfuir avec lui; mais Pamla a de la vertu; aimer
honntement, soit; mais une fuite, jamais. Tandis qu'elle dlibre ainsi
et hsite entre l'amour et le devoir, le gendarme met la main sur Ernest
Rousseau. Voil Pamla au dsespoir. Si elle avait consenti  fuir, les
sbires seraient arrivs trop lard, et Rousseau serait libre. Ce sont ses
scrupules qui l'ont perdu.

Remarquez, qu'il s'agit de la Cour d'assises et d'une accusation
capitale: conspiration contre le prince et la sret de l'tat!

La famille de Rousseau est au dsespoir et fait venir un avocat; il faut
sauver notre jeune homme  tout prix! Mais comment le sauvera-t-on? Il
n'y a qu'un moyen, dit l'avocat: que Pamla Giraud atteste que cette
nuit o on l'accuse d'avoir conspir, Ernest l'a passe tout entire
prs d'elle. De l un alibi, et de l le salut d'Ernest.

--Je ne dirai pas cela, s'crie Pamla Giraud, car je mentirais, et puis
je serais dshonore.

On offre de l'or, elle refuse.

On lui dpeint Ernest, qu'elle aime, condamn et montant sur l'chafaud;
et Pamla consent enfin, sacrifiant ainsi sa rputation au salut
d'Ernest. Dans un moment d'entranement, la famille Rousseau lui promet
de payer tant de dvouement, en lui donnant Ernest pour mari.

Le procs commence; Pamla fait la dposition convenue, et Ernest est
acquitt. Mais le danger pass, la famille Rousseau devient ingrate.
Donner notre fils  cette petite fille, allons donc!  cette nouvelle,
la pauvre Pamla plit, rougit, pousse un cri et s'vanouit.

C'est ici que la protection de l'avocat est ncessaire et devient
efficace: il se met sur la piste de ces Rousseau, il les attaque, il les
pourchasse, il les effraie par toutes sortes de ruses, de piges et de
menaces, et les oblige enfin  tenir leur promesse et  faire le bonheur
de Pamla.

Il y a des traits piquants et de l'observation dans ce drame, et l'on
s'aperoit que l'esprit de M. de Balzac n'a pas impunment pass par l;
mais l'action en est un peu vague et confuse.

Parlez-moi des _Bohmiens de Paris_; quel drame singulier et curieux!
des cabarets, des cavernes, des voleurs, des assassins, des noys, des
forats; voil de quoi vous donner des hauts de coeur et des crises de
nerfs! On se hterait de s'enfuir de ce monde repoussant, si, chemin
faisant, la vertu perscute, puis rcompense, ne vous faisait prendre
le crime en patience.

Montorgueil est le chef de toute cette Bohme, c'est lui qui commande 
ces bandits d'estaminet et de bagne; ce Montorgueil est d'ailleurs un
homme de trs-bonne compagnie et trs-raffin sur la mode: il a bottes
vernies, gants glacs et canne  pomme d'or; mais regardez, derrire ce
beau linge, vous trouvez un infime sclrat.

Tous les crimes de Montorgueil ont pour but de s'emparer d'un gros
hritage, ou tout au moins d'une bonne part de cet hritage. Pour
arriver  ce vol, Montorgueil perscute une pauvre jeune fille, trompe
un honnte vieillard, entrane un jeune homme  faire un faux contrat de
mariage.--Que vous dirai-je? Montorgueil ne recule devant aucune
entreprise et aucune mauvaise action. Rencontre-t-il un homme vertueux
qui lui fasse obstacle, il l'attire dans un bouge infme et le prcipite
dans une trappe souterraine; aprs quoi il fait dmolir la maison. Il
n'a peur de rien, il n'est arrt par rien. Partout il a des espions,
des compres, des excuteurs de ses hautes oeuvres; ce sont les
Bohemiens de Paris, tout ce que le dsoeuvrement, la dbauche et la
rapine enfantent de consciences peu scrupuleuses et de mines quivoques.
Montorgueil trane le spectateur  la suite de cette gent effronte,
dans tous les lieux suspects et mystrieux qui leur servent d'abri, au
cabaret, dans les jeux de billard souterrains, sous les arcades des
ponts et dans les carrires Montmartre. C'est l prcisment, 
Montmartre, au Fond de ces carrires, que Montorgueil est sur le point
d'accomplir un de ses plus grands crimes: il arme le pre contre la
fille, contre cette malheureuse fille dont Montorgueil a besoin de se
dbarrasser  tout prix; mais, au moment de frapper, le pauvre homme,
pouss au crime par Montorgueil, reconnat son enfant dans la victime
qu'il tait prs d'immoler.

Ici commence la ruine de Montorgueil, qui finira par le chtiment que le
dieu du mlodrame tient toujours suspendu sur la tte du coupable.
D'abord, c'est ce pre qui l'attaque le premier, puis la fille, puis les
victimes que le sclrat croyait avoir ensevelies sous les maisons en
dmolition, et qui sortent saines et sauves des dcombres. Montorgueil a
beau faire, il a beau opposer  tous les vnements un front audacieux,
son heure est arrive, et le gendarme n'est pas loin, ou plutt le voici
qui prend mon gredin au collet avec toute son arme de bohmiens. Que
voulez-vous de plus? La morale n'est-elle pas satisfaite?

Ou dcouvre que Montorgueil ne s'appelle pas Montorgueil, mais je ne
sais plus comment, Jacques Ferrand, peut-tre, et qu'il a commis une
quantit de crimes dont le catalogue ne finirait pas.

Enfin on le tient, et Dieu soit lou!

Les dcors sont curieux et pittoresques. La sclratesse de Montorgueil
aurait seule suffi au succs: que sera-ce donc avec la carrire
Montmartre et le pont des Arts, peints par MM. Schin, Diterle et
Gambon?



De Paris  Spa.

1er octobre 1843

Mon cher Directeur,

Il y a deux ans, jour pour jour, je cherchais  Anvers une voiture qui
pt me conduire  Rotterdam, car le bateau  vapeur venait d'y emporter
mon bagage, sans ma permission, lorsque, tout  coup, au dtour d'une
rue, je heurtai violemment un gros homme marchant d'un pas rapide, et si
proccup qu'il ne m'avait pas aperu. Le choc fut terrible. Nous
chancelmes d'abord tous les deux; puis, aprs avoir oscill plusieurs
fois sur nos talons, nous parvnmes  reprendre notre quilibre. Nous
nous regardmes alors; mais un cri de joie et de surprise s'chappa au
mme instant de la bouche de mon _adversaire_, qui tait un des plus
gros feuilletonistes de Paris (je ne parle ici que de la corpulence).

--Vous  Anvers, mon cher! s'cria-t-il en s'adressant  mon compagnon
de voyage.

--Heureux de vous y rencontrer, rpliqua celui-ci, avec une politesse
calme et distingue. Mais que vous est-il arriv? ajouta-t-il aussitt
d'un ton plus amical, ds qu'il eut jet un regard sur son confrre.

En effet ce feuilleton parisien, que je ne nommerai pas, avait, au
moment de notre rencontre, une physionomie si extraordinaire, qu'il
tait impossible de la contempler sans trouble et sans motion. Une
sueur abondante couvrait son front et ses joues, un tremblement
convulsif agitait ses bras et ses jambes, et ses petits yeux perants
exprimaient tout  la fois le mpris, l'indignation et la colre.

--Jamais vous ne pourrez le croire, rpondit-il avec un accent amer et
railleur.

--Quoi? lui demanda mon ami.

--C'est une chose si trange que vous refuserez d'y ajouter foi.

--Encore faut-il savoir...

--Ne l'avez-vous pas remarqu aussi?

--Je ne vous comprends pas, vous dis-je....

--Les sots! les misrables! Et en prononant ces mots il s'essuyait le
front  coups de poing.

--De qui nie parlez-vous:

--Voyez-les, continua-t-il en nous dsignant du doigt trois ou quatre
citoyens d'Anvers assez bien vtus et bien nourris qui se rendaient d'un
pas lent  leurs plaisirs o  leurs affaires.--Voyez-les. Ont-il
seulement l'air de s'en douter? Et il semblait prt  s'lancer sur eux
pour les punir de ses propres mains de cet excrable forfait dont il les
croyait coupables et dont ils paraissaient si peu repentants. Nous le
retnmes chacun par un bras au moment on il se disposait  frapper une
de ses victimes.

--Ah ! mon cher, lui dit mon ami, si vous voulez me prouver que vous
jouissez encore de l'usage complet de votre raison, rpondez
catgoriquement cette fois  ma dernire question. De quoi ces
excellents pres de famille n'ont-ils pas l'air de se douter?

--Qu'ils possdent une cathdrale et un muse admirable, rpondit-il
d'une voie indigne et avec un srieux qui n'avait rien de jou.

A ces mois, nous ne pmes retenir un sourire d'incrdulit, et nous,
abandonnmes notre infortun confrre  ses tristes penses, sans lui
laisser pour adieu une seule parole de consolation. Quinze jours aprs,
un grand journal politique de la France apprenait  ses abonns que M.
P. S. O. M. venait de dcouvrir, dans une ville de la Belgique nomme
Anvers et situe sur l'Escaut,  huit lieues de Bruxelles, une
magnifique cathdrale gothique que personne n'avait eu le bonheur de
voir avant lui, et des tableaux fort remarquables, sous le rapport de la
couleur, d'un peintre du dix-septime sicle, connu de certains artistes
sous le nom de Rubens. Cette grande nouvelle produisit une vive
sensation  Paris et en Europe; et depuis cette poque, des voyageurs de
tous les pays se sont rendus en plerinage dans cette ville curieuse,
qui devra probablement sa fortune et sa gloire  M. P. S. O. M.

Ainsi va le monde! on imite plus volontiers et plus facilement le mal
que le bien. Depuis que M. Alexandre Dumas a eu l'esprit d'inventer la
Mditerrane, tous les gens de lettres adultes ou imberbes, inconnus ou
clbres, qui ont franchi le mur d'enceinte de Paris, se sont crus
obligs de faire des dcouvertes gographiques du genre de celles de M.
P. S. O. M. Celui-ci nous apprend que Boulogne est un port de mer;
celui-l rvle  l'univers tonn l'existence des Alpes ou du Vsuve.
Ce n'est pas tout encore; leur rudition leur semblant insuffisante, ces
grands _dcouvreurs_ prouvent tous, dans leurs voyages des
_impressions_ plus ou moins bizarre au besoin mme ils en fabriquent ou
plutt ils se font complaisamment les hros de toutes les aventures
qu'ils ont lues dans des recueils d'ana ou entendu raconter dans le
monde. Que l'humanit compatissante apprte ses larmes, M. I. Z. U. a eu
l'affreux malheur de coucher dans un lit trop dur et trop troit! Que
tous les lecteurs malheureux ou mlancoliques oublient leur tristesse
pour partager la joie que la vue d'un passant ridicule a cause  M. E.
R. V... Et comme ces livres si mouvants, si comiques, sont en outre
instructifs! quel jour clatant et nouveau ils jettent pour la plupart
sur les points les plus obscurs de l'histoire! Pour peu qu'un homme de
lettres ait de tact et de facilit, et alors mme qu'il ne mettrait pas
le public dans la confidence de ses motions intimes, une simple course
en diligence de Paris  Bruxelles lui fournira au moins la matire de
deux volumes in-8 de 340 pages. Il racontera:

--A la barrire de la Villette, l'hroque rsistance d'une partie de la
population de Paris contre les allis:

--A Ermenonville, l'histoire de Jean-Jacques Rousseau:

--A Pronne, l'arrestation de Louis XI par Charles le Tmraire;

--A Cambrai, la vie de Fnelon et le long voyage de Tlmaque  la
recherche de son pre Ulysse, sous la conduite de Minerve, dguise en
Mentor;

--A Valenciennes, l'boulement du beffroi;

--A Bruxelles, la mort du comte d'Egmont, l'abdication de Charles-Quint,
et la bataille de Waterloo;

Grands vnements historiques; dont l'humanit aurait infailliblement
perdu le souvenir si MM. E. U. X. et mademoiselle A. C. K. ne s'taient
pas dcids  en intercaler le rcit dans les annales immortelles de
leur voyage en Belgique.

Ma rencontre avec le gros feuilletoniste,  Anvers,--m'est-il permis
d'ajouter, une petite dose de bon sens dont m'a dou la Providence--et
la lecture d'un livre que j'avais emport avec moi dans la
diligence,--me prserveront cette fois encore, Dieu merci, d'un pareil
ridicule. Ce livre, c'tait le cinquime volume du voyage au pole-sud et
dans l'Ocanie, sous le commandement de J. Dumont-d'Urville. En allant
de Paris  Bruxelles je visitai successivement les les Viti, Bancks,
Niendi, Solomon, Bogolen, Gouaham, Umata, Ternate, etc.... Quel est le
touriste europen qui oserait raconter ses impressions, aprs avoir lu
celles de l'infortun commandant de _l'Astrolabe_? et de ses braves
compagnons de pril et de gloire? Ses plus audacieuses intentions
galeraient-elles jamais en intrt leurs rcits si simples et si vrais?
Le mrite rel est toujours modeste. Ces hommes courageux qui exposent
leur vie pour enrichir la science de quelques faits nouveaux, ou pour
tendre ou consolider, dans des mers lointaines, l'influence de leur
patrie, ne se vantent et ne mentent jamais. Ils ne cherchent mme pas 
donner  la ralit l'apparence sduisante du mensonge. Et pourtant,
quel parti le moins inhabile de tous les feuilletonistes n'et-il pas
tir d'une excursion semblable  celle que tirent, le 21 novembre 1838,
MM. Ducorps, Boyer, Gervaize et Desgras, sur l'le Isabelle, une des
les Solomon?--Ils taient seuls, presque sans armes, loin de leur
navire, au milieu d'une population nombreuse, perfide, cruelle,
anthropophage. Nos demandes ritres, pour savoir s'ils mangent leurs
ennemis, sont pleinement satisfaites par leurs gestes expressifs, dit M.
Desgras; ils mordent leurs bras en faisant semblant de mcher. Cette
dmonstration est trop claire pour qu'elle puisse laisser le moindre
doute; il serait d'ailleurs extraordinaire qu'ils fissent exception,
lorsque cette coutume est gnrale dans l'Ocan Pacifique. Mafi, qui
s'est familiaris avec leur langage, leur exprime tant bien que mal son
aversion pour cette action. Sae, auquel il a accord le titre pompeux de
Tayo, le regarde avec surprise et semble lui demander si, nous aussi,
nous ne mangions pas nos ennemis. Mali, qui probablement n'a pris cette
grande horreur du cannibalisme dont il fait parade que depuis son sjour
 bord, profite de la circonstance pour faire un beau discours; ses
auditeurs ont l'air de se dire: Comment un homme si grand, si robuste,
peut-il ne pas manger ses ennemis? S'il le voulait, sa table serait
toujours bien servie. Et comme s'ils ne comprenaient pas les motifs
d'une pareille conduite, ils regardent attentivement les gestes de
l'orateur un peu moins sauvage qu'eux.--Que sont encore les biftecks
d'ours, compars  ces biftecks d'hommes?

Je ne vous aurais donc, mon cher directeur, adress aucune lettre
pendant mon voyage, si je n'avais  vous parler d'un merveilleux travail
que j'ai eu le bonheur, je ne dirai pas de dcouvrir, mais d'admirer un
des premiers, le chemin de fer de Lige  Verviers. Une fois achev, ce
chemin sera, sans contredit, une des principales curiosits de la
Belgique. Jamais peut-tre l'homme n'avait eu  soutenir une pareille
lutte contre la nature, jamais il n'avait remport sur sa redoutable
adversaire un plus complet et plus clatant triomphe. La route de terre
qui reliait Verviers  Lige suivait modestement les nombreux dtours
que fait, entre des collines boises, avant de se jeter dans la Meuse,
la charmante rivire de la Vesdre. Plus hardi et plus fier, le chemin de
fer a trac sa courbe sans s'inquiter des obstacles qui pouvaient
l'arrter. La rivire, il la franchit; la valle, il la comble; les
montagnes, il les perce. C'est une suite non interrompue de viaducs, de
ponts et de tunnels. Vous sortez des tnbres les plus profondes et vous
entrez tout  coup, sans transition, dans un dlicieux petit vallon. Des
bouquets de bois couronnent ses coteaux couverts d'une douce verdure,
une eau rapide et transparente l'arrose, un soleil clatant l'claire. A
peine avez-vous eu le temps de contempler ce ravisant tableau, dj le
convoi qui vous porte s'enfonce sous une autre vote non moins sombre
que la prcdente. Est-ce un rve que vous avez fait? Mais non, un
chteau gothique, de construction moderne, s'offre  vos regards
charms. Quelle obscurit profonde! vous criez-vous. Comme ces ruines
sont pittoresques! vous repond votre voisin en vous montrant du doigt un
vieux chteau du Moyen-Age, perch au sommet d'un rocher. Vous courez
ainsi,  une vitesse de huit lieues  l'heure, de surprise en surprise,
depuis Lige jusqu' Verviers, ne sachant ce que vous devez admirer le
plus, des gracieuses beauts de cette petite valle de la Vesdre, ou des
magnifiques et solides travaux qu'ont eu la gloire de faire excuter les
ingnieurs de la Belgique.

Ne louons pas trop les Belges cependant. Certains journaux franais leur
ont tant rpt que leurs chemins de fer taient, sous tous les
rapports, suprieurs  ceux de la France, qu'ils ont fini par le croire
et par s'en glorifier.--D'abord leur modestie gala leur mrite;
aujourd'hui, la vanit les gare; elle les perdra entirement s'ils n'y
prennent garde. Autant ils se montraient, jadis, simples, obligeants,
exacts, accommodants, etc., autant ils deviennent peu  peu arrogants,
maussades, inexacts et chers. Un triste dsordre rgne maintenant o se
faisait encore admirer, il y a deux ans, l'ordre le plus parfait.
Avez-vous l'audace de vous plaindre;--C'est encore moins cher et mieux
administr que dans votre France, vous disent les employs suprieurs
avec un ironique ddain. Telle est du moins la rponse qu'adressa  mes
justes rclamations, le 10 septembre 1843, un des chefs principaux de
l'incommode et petit embarcadre du chemin du nord  Bruxelles.--Je le
rpte donc, les chemins de fer franais sont,  l'heure qu'il est,
malgr leurs imperfections, beaucoup plus confortables, plus prompts et
plus polis que les chemins de fer belges.

Messieurs des _railways_ ont, en gnral, le grand tort de se croire
dispenss d'avoir des attentions et des gards envers les voyageurs. Ils
se regardent comme des potentats ncessaires, que leurs sujets
obissants doivent tre trop heureux d'adorer. Dans les commencements,
le public les a autoriss en quelque sorte, par sa sotte conduite, 
concevoir d'aussi folles prtentions. Victime d'un engorgement
irrflchi, il leur a prodigu des loges ridicules; il s'est dclar
hautement leur esclave, il a mme tir vanit de son imprvoyance et de
sa faiblesse. Instruit par de svres leons, il est actuellement plus
raisonnable. S'il se dtermine  leur confier sa vie, s'il consent 
s'exposer  toutes leurs _petites misres_, il impose, en retour, aux
chemins de fer, diverses obligations, il exige qu'ils aient certaines
qualits dont ils avaient cru pouvoir impunment se priver.

Les _petites misres_ des chemins de fer! Que n'ai-je l'esprit de mon
ami Old-Nick pour vous les raconter! Je ne parle pas _des grandes_:
elles sont tellement effroyables,

                  Che nel pensier rinuova la paura.

Mais les _petites_, qu'elles sont nombreuses et cruelles! Si elles ne
nous font jamais mourir, comme elles nous rendent l'existence pnible!
Qu'il faut tre press d'_arriver_ pour se dterminer  les affronter et
 les subir (1)

      [Note 1: Est-il besoin d'avertir les lecteurs de l'_Illustration_
      que cette boutade de notre correspondant contre les chemins de fer
      n'a rien de srieux... (_Note du Directeur_.)]

Vous voulez partir par le convoi de midi; quatre ou cinq _petites
misres_ (voir Old-Nick et Grandville) vous ont arrt en roule; vous
tes en retard: vous htez le pas, vous courez, mme, au risque de vous
faire craser par les voitures qui encombre les abords de l'embarcadre,
vous arrivez, inquiet, haletant, harass; l'heure va sonner, le bureau
est devant vous, un mtre  peine vous en spare; mais il vous faut
encore, avant de l'atteindre, dcrire je ne sais quelle figure
disgracieuse entre deux balustrades en bois qui le protgent contre
l'empressement de la foule... Quand, votre billet  la main, vous
franchissez le seuil de la dernire porte, vous apercevez,  cent pas de
vous, le convoi s'loigner, puis disparatre... Votre montre marque midi
une minute.--A quelle heure part le premier convoi? demandez-vous d'une
voix mue  l'un des employs de la compagnie.--A quatre heures, vous
rpond cet homme d'un ton ironique et bourru! Vous avez quatre heures 
dpenser...

Hlas! oui. Un crivain fort spirituel, dont le nom m'est inconnu, a eu
raison de le dire, les hommes attendent, les chevaux attendent,
quelquefois mme, si vous tes jeune et beau, vieux et riche, ou fort
aimable, les femmes vous attendent; mais jamais une _steam-engine_, ou
une machine  vapeur n'a attendu personne, et il est impossible de
courir aprs elle et de la rejoindre.

Quatre heures  dpenser! Amre drision! Sais-tu bien, malheureux! ce
qu'elles lui couleront,  ce voyageur dont tu te moques si
impitoyablement, ces quatre heures?... quelle influence,  jamais
dplorable, une telle perte de temps peut avoir sur son existence? Dans
le pays o il se rendait vit une jeune fille qu'il aime et qui partage
son affection. Presse par ses parents de consentir  un mariage odieux,
elle l'attend pour prendre, de concert avec lui, un parti dcisif. Il
lui a promis d'tre auprs d'elle tel jour,  telle heure. Quelque
argent qu'il dpenst maintenant, il ne saurait tenir sa parole. Si
celle qui l'attend, ne le voyant pas arriver, le croit infidle, si le
dpit et la jalousie l'garent, peut-tre se dterminera-t-elle  cder
aux prires de son rival. Sans cette fatale barrire, il ft parti, et
au lieu d'tre ternellement malheureux, ces deux tres, crs tout
exprs l'un pour l'autre, eussent, comme on disait au sicle dernier,

          Fil jusqu' la mort des jours d'or et de soie.

Vous n'tes pas seul, vous n'entrepreniez pas un voyage  la recherche
d'une pouse: vous alliez, avec quelques amis, passer une journe de
repos  la campagne, vous tes arriv  l'embarcadre un quart d'heure
avant l'heure fixe... Tout semble vous sourire: l'air est pur, le ciel
sans nuages, la journe sera magnifique, la socit seule de vos
compagnons ou compagnes de plaisir suffirait pour vous rendre heureux.
Tout  coup un sifflet a retenti: c'est un signal du dpart. Le chemin
de fer traite les hommes comme les hommes traitent les animaux: il ne
leur fait pas l'honneur de leur adresser la parole; c'est par un coup de
sifflet qu'il leur exprime ses suprmes volonts. A ce signal, les
portes s'ouvrent avec fracas, et la foule se prcipite vers les voitures
destines  la contenir. Entran par des flots d'hommes, de femmes et
d'enfants, vous tes port malgr vous dans l'intrieur d'une voilure
o,  votre grand dsespoir, vous vous trouvez, seul en compagnie de
sept manants aussi dsagrables  voir qu' entendre et  sentir. Nous
appelez vos amis; deux on trois voix, parties de deux ou trois cts
diffrents, rpondent  vos cris... Vous voulez sortir: un conducteur
vous le dfend sous peine de la vie; vos voisins se plaignent avec
amertume de votre insupportable agitation; l'un deux mme jette sur vous
des regards menaants, et s'apprte  vous proposer un duel pour le
lendemain. En vain vous protestez contre cette odieuse tyrannie. Votre
billet, monsieur? vous demande votre gelier, furieux de vos
plaintes.--Mon billet?--Oui, monsieur, faut-il vous le rpter?--Je l'ai
donn  un homme qui l'a dchir.--Et qui vous l'a rendu?--Oui.--O
est-il alors?--Je l'ignore. Vous le cherchez vainement, vous ne le
trouvez pas, vous l'avez perdu dans la bagarre. Au moment mme o le
conducteur vous annonce l'agrable nouvelle qu' l'arrive il vous
contraindra  payer une seconde fois votre place, un autre coup de
sifflet se fait entendre, et la machine vous emporte sur les rails, en
vomissant des tourbillons de flamme et de fume, et en poussant les plus
atroces gmissements qui aient jamais dchir une oreille humaine!

A ce bruit, vous avez frmi malgr vous; car il vous a sembl entendre
la trompette fatale de l'Ange exterminateur annonant aux hommes l'heure
du jugement dernier. Malgr vous aussi, vous vous rappelez alors toutes
les fautes que vous avez pu commettre pendant votre vie, comme si vous
deviez bientt comparatre devant votre Juge suprme, et votre mmoire
voque le funbre souvenir de la catastrophe du 8 mai...

Mais chassons ces tristes penses, et oublions un instant que tout
voyageur qui se sent emport par une machine  vapeur sur des rails de
fer, doit ncessairement recommander son me  Dieu; supposons mme
qu'aucune autre petite misre ne viendra vous assaillir. O sont les
petits bonheurs de la route de terre, les beaux chevaux qui obissent
avec tant d'intelligence  la voix de leur matre, les dtours gracieux
de la route qui serpente au travers d'une prairie ou d'une fort, les
jeunes filles qui vous offrent des fleurs ou des fruits, les promenades
 pied dans les passage difficiles avec une aimable voisine,  laquelle
on offre son bras, et tant d'autres qu'il est inutile d'numrer?--Le
chemin de fer suit une ligne droite ou lgrement courbe; s'il
s'arrte, c'est pour ranimer ses forces abattues, pour prendre ou pour
dposer des passagers; mais jamais il ne songerait  procurer aux
voyageurs qu'il conduit et leur destination ni distractions ni repos;
qu'il traverse une lande inculte et dsole, un frais vallon, une belle
fort, il court toujours avec la mme vitesse, sans se proccuper des
beauts de la nature; il tourmente de ses horribles cris les nerfs les
moins sensibles; il aveugle, avec sa poussire noire, toutes celles de
ses malheureuses victimes qui se hasardent  ouvrir les yeux; il les
touffe avec les odeurs infernales qu'il exhale  chaque soupir. Qu'un
malade soit tout  coup saisi par une de ces douleurs violentes
auxquelles une courte halte est absolument ncessaire, en vain, ne
voulant sacrifier ni sa rputation ni sa vie, il le supplie de ralentir
sa marche; sourd  ses prires comme il serait sourd  ses menaces, son
impitoyable bourreau ne lui rpond que par un coup de sifflet tellement
effroyable, que l'motion qu'il prouve redouble encore la violence de
son mal.....

Cependant le chemin de fer traverse un pays peu peupl; il a fait  la
dernire station une ample provision d'eau et de charbon; depuis une
heure dj il vous entrane sans reprendre haleine, avec une vitesse de
plus en plus grande... Aveugl, suffoqu, tourdi, malade peut-tre,
vous sentez le besoin de respirer, ne ft-ce qu'une minute.--Vain dsir!
Au lieu de diminuer, la vitesse redouble... Les arbres et les maisons
passent si rapidement devant vous, qu'ils ne vous paraissent plus
spars par aucune solution de continuit... Vous fermez les yeux; mais
si vous cessez de voir la vitesse, vous la sentez encore. D'abord la
monotonie de ce mouvement vous donne le mal de mer; puis le sang vous
monte  la tte, mille penses confuses se pressent en dsordre dans
votre cerveau, vous prouvez ce mal trange qu'on appelle le vertige.
Entran par une force irrsistible, vous allez ouvrir la portire et
vous prcipiter sur les talus du chemin pour vous soustraire  cette
insupportable souffrance... Heureusement, au moment o vous tourniez le
bouton, le convoi commence  ralentir sa marche... Vos yeux se rouvrent,
votre coeur se dilate, votre tte se dbarrasse, vous respirez, vous
vivez, vous tes arriv.

Arriv!--J'ai bien souffert, vous dites-vous  vous-mme; mais que de
temps et d'urgent j'ai conomis!--Et, jouet de cette illusion, vous
vous flicitez, d'avoir support courageusement des douleurs
utiles.--Erreur grossire! Rcapitulons, en effet, et, tout compte fait,
il se trouve que vous avez, dpens trois heures et dix francs de plus
par le chemin de fer que par la diligence ordinaire, sur un modeste
trajet de quatre-vingts lieues, et que vous avez eu en outre
l'inapprciable avantage de changer sept ou huit fois de voiture.

[Illustration: Vue de la fontaine de Pouhon,  Spa.]

Arriv!--Payez une seconde fois votre place et courez, dcouvrir votre
bagage au milieu d'une montagne de malles, de valises, de sacoches,
d'tuis, etc. Une fouille intelligente vous a mis en possession de
l'objet cherch; tout fier encore d'en tre quitte  si bon march, de
n'avoir perdu aucun de vos membres, vous vous dirigez, votre bagage sous
le bras, vers la porte de sortie. Une dernire misre vous tait
rserve. Vous avez perdu aussi le petit bulletin qui devait prouver 
l'employ de service  cette porte que vous tes le lgitime
propritaire de vos effets... heureux si on ne vous arrte pas comme un
voleur! Que de dmarches vous devez faire avant de pouvoir obtenir la
remise de tout ce qui vous appartient!--Bonne chance,  mon infortun
compagnon de route! Quant  moi, le sort aujourd'hui m'est favorable, et
je profite de ma libert m'chapper de la station et courir  Spa.

Mais, j'y songe! que vous dirai-je de ce charmant pays que vous et vos
lecteurs ne sachiez dj? Qui n'a entendu parler de ces eaux minrales,
si clbres dans le monde entier? jamais un malade n'a demand en vain
au _Pouhon_ et  la _Gronstre_ la saut qu'il avait perdue. Mais sur
les dix mille trangers qui visitent Spa chaque anne, huit mille
environ se portent parfaitement bien, ou se gurissent, sinon avec les
eaux, du moins avec les plaisirs de Spa. Tous les matins, de nombreuses
et brillantes cavalcades partent dans toutes les directions. Celles-ci
vont parcourir les vastes forts qui couronnent,  650 mtres au-dessus
du niveau de la mer, les montagnes voisines; celles-l se rendent  la
cascade de Cou,  la grotte de Remouchamps,  la belle proprit de
Justenville. Le soir ramne tous les promeneurs au rendez-vous commun.
Souvent une mme, table d'hte, runit trois cents convives. Aprs le
dner, un orchestre de musiciens excute des ouvertures et des
symphonies sous les magnifiques ombrages du la promenade de _Sept
heures_, ou au sommet de la montagne, d'_Annette et Lubin._ La nuit
venue, chacun se rend  la Redoute, o des divertissement varis, le
jeu, le spectacle, la lecture, la conversation, les concerts, le bal,
terminent la journe des heureux oisifs auxquels les htels de Spa ont
accord une hospitalit aussi aimable que modre. Il y a dix ans, Spa,
abandonne pour Baden-Baden et Wiessbaden, avait beaucoup perdu de son
ancienne splendeur. Une administration intelligente et les chemins de
fer la rendront dsormais ce qu'elle a dj t cette anne, la ville
d'eaux la plut agrable, et la plus frquente de l'Europe.

[Illustration: Source de la Gronstre  Spa.]

Adieu, mon cher directeur. Une autre fois, si vous me le permettez, je
vous ferai part de la _dcouverte_ de la Moselle par votre dvou
correspondant.



Les Ftes de Septembre,  Bruxelles

23, 24, 25, 26 SEPTEMBRE 1843.

Avant 1830 la Belgique ne s'tait jamais appartenue  elle-mme; les
Romains, les Francs, des seigneurs fodaux, les ducs de Bourgogne, la
maison d'Autriche, l'Espagne, la France et la Hollande, l'avaient tour 
tour conquise et gouverne. La Rvolution de Juillet lui inspira le
dsir et le courage de devenir libre et indpendante. Au mois de
septembre 1830 elle prit les armes, chassa ses derniers matres, brisa,
en ce qui la concernait, les traits de 1815, et, puissamment aide par
la France, elle conquit enfin sa nationalit. Aujourd'hui elle forme un
des tats secondaires de l'Europe.

Cependant, bien qu'unies entre elles par les mmes lois, les neuf
provinces dont se compose le royaume de Belgique offraient encore des
divisions parfaitement distinctes. Chacune d'elles avait sa physionomie,
son climat, sa langue, ses moeurs, ses coutumes, ses opinions. La
rvolution une fois accomplie, les hommes d'tat appels  la diriger
durent donc s'occuper de moyens de fondre en un seul tout homogne ces
lments si divers et si opposs. Les habitants de la Belgique taient
Franais, Allemands, Hollandais, Espagnols mme: il fallait les rendre
tous Belges. Pour atteindre ce but, le gouvernement prsenta la loi du
1er mai 1834, qui dcrtait l'tablissement d'un vaste ensemble de
chemins de fer.

[Illustration: Anniversaire de la Rvolution belge.--Concert dans le
Parc de Bruxelles.]

Cette grande mesure, si promptement excute, a dj eu d'immenses
rsultats. Sans doute elle n'a pas encore produit tous les effets que
l'avenir doit en attendre; mais en rapprochant  de courtes distances
les provinces les plus loignes, elle a affaibli, si ce n'est dtruit,
une foule de prjugs et de rivalits; elle a rendu, de plus, d'minents
services  l'agriculture, au commerce,  l'industrie; enfin elle a
videmment favoris le dveloppement intellectuel de la nation. Ainsi,
depuis 1830, la Belgique, qui emprunte ses diffrents idiomes aux
peuples qui l'avoisinent, et qui, par consquent, n'a point de
littrature nationale proprement dite, a publi, pour la premire fois,
des ouvrages originaux d'un mrite incontestable. Les arts ont devanc
les progrs de la littrature. La peinture, la sculpture, la musique,
ont maintenant, chez, nos voisins du Nord, de clbres interprtes.

Le gouvernement belge n'a pas voulu que le peuple pt perdre le souvenir
d'une rvolution dont les bienfaits sont dj si grands. Aussi fait-il
chaque anne clbrer des ftes publiques en l'honneur de son
anniversaire. Ces ftes ne sont pas toujours aussi monotones et aussi
ennuyeusement absurdes que celles qui ont lieu  Paris, soit au 1er mai,
soit au 29 juillet; elles varient selon les circonstances et selon les
opinions des ministres rgnants. Tous les ans le programme est discut
et arrt par les Chambres.

Ainsi, en 1831, la mme anne o furent vots les chemins de fer, les
ftes de septembre eurent un caractre qu'on ne leur a malheureusement
plus donn depuis. M. Hogier, alors ministre de l'intrieur, avait conu
le plan d'un grand concours musical et littraire, qui avait pour but
d'aider au dveloppement de l'intelligence. Ce but fut atteint. Le
gouvernement dcerna des mdailles et des sommes d'argent  des
littrateurs et  des compositeurs de musique. Ces rcompenses avaient
un grand attrait pour des artistes belges, dont les travaux sont si
rarement rmunrs avec quelque munificence ou avec quelque dignit dans
leur pays. Ce concours ne fut suivi d'aucun autre; mais l'impulsion
tait donne, et,  dater de ce moment, une grande activit se dploya
dans les travaux intellectuels. La littrature et la musique, qui ne
peuvent aussi facilement se produire que la peinture et la sculpture,
firent cependant de grands progrs. Ce fut en 1835, si nous ne nous
trompons, qu'eut lieu dans le temple des Augustins, sous la direction de
M. Flis, le premier grand festival belge de musique. Un nombre
considrable d'instrumentistes et de chanteurs, venus de tous les points
de la Belgique, se rendirent dans cette ancienne glise, transforme en
salle de concert.

[Illustration: Anniversaire de la Rvolution Belge.--Concert dans
l'ancienne glise des Augustins.]

En 1837, le dplorable tat o se trouvait alors l'enseignement primaire
inspira l'ide de crer  Bruxelles une socit ayant pour but de
rpandre l'instruction parmi les classes ouvrires. Cette socit ouvrit
des cours gratuits qui comptrent, en peu de temps, plus de huit cents
lves. On y enseignait surtout la musique.

Le gouvernement s'tait mfi des tendances de cette socit; rassur,
il conut l'ide de faire servir cet enseignement  l'embellissement des
ftes de septembre de l'anne 1838. Des choeurs devaient tre chants
sur la place des Martyrs au moment de l'inauguration de la statue de la
Libert leve  l'endroit o reposent les combattant qui succombrent
en 1830. Mais les ministres actuels, craignant sans doute de donner aux
ftes de septembre un caractre trop prononc, renoncrent  ce projet.

Cependant, l'enseignement musical continua de faire de rapides progrs
parmi les masses; de nombreuses socits de chant se constiturent de
toutes parts, et, en 1841, le gouvernement songea de nouveau  les
employer aux ftes de septembre; un grand concours vocal ayant t
institu cette anne  Bruxelles, toutes les socits de chant du
royaume et mme de l'tranger furent invites  y prendre part. Des
mdailles taient destines aux socits victorieuses. Une fte
semblable eut galement lieu en 1842; mais alors dj on s'aperut des
nombreux inconvnients qu'elle offrait. Les villes ou rsidaient les
socits qui n'obtenaient point de prix virent leur dfaite avec dpit.
L'union que l'on voulait faire rgner entre toutes les provinces de la
Belgique fut de nouveau compromise, On se rappela que, sous le
gouvernement hollandais, une haine profonde entre Gand et Anvers n'avait
eu d'autre motif que le prix remport par la premire de ces villes  un
concours de musique. Les concours de chant durent donc tre abandonns
de nouveau.

L'anniversaire de la Rvolution de 1830, clbr cette anne 
Bruxelles, n'a pas encore t ce qu'il devrait tre si le gouvernement
comprenait son devoir. Les ftes donnes taient plus faites pour
rcrer les yeux que pour rjouir le coeur ou lever l'intelligence.
Cependant, parmi ces ftes, nous en avons remarqu qui sont susceptibles
de dvelopper de plus en plus, en Belgique, le got et le sentiment de
la musique; tels sont, par exemple, les concerts donns aux Augustins et
au Parc.

L'ancienne glise des Augustins, o se donnent actuellement  Bruxelles
les concerts qui exigent la runion d'un grand nombre d'excutants, est
un difice lev en 1642 et runi  cette poque  un couvent d'une
construction beaucoup plus ancienne. L'extrieur, d'une remarquable
simplicit, offre quelque intrt; le portail de l'glise est assez
large: il est orn de six colonnes dont les chapiteaux supportent une
corniche qui rgne, sur toute la faade. Trois portes donnent accs 
l'intrieur. Les dessins de cette glise et de son portail sont dus 
Wenceslaus Coebergher.

L'intrieur des Augustins, dispos actuellement en salle de concert,
peut contenir un grand nombre d'auditeurs; des bancs sont rangs dans la
nef principale ainsi que dans les deux nefs latrales. Au-dessus des
deux nefs latrales, on a lev des espces de tribunes qui contiennent
encore un certain nombre de places. Au fond, dans l'ancien choeur, se
trouve l'orchestre.

La partie musicale des ftes de cette anne a t confie par le
gouvernement  M. Ferdinand, ancien chef d'orchestre du thtre de
Lige. M. Ferdinand a fait preuve d'une grande activit, et surtout de
beaucoup d'habilet dans l'organisation et dans la direction des grandes
solennits musicales. Trois cents excutants environ, tant
instrumentistes que chanteurs, se trouvaient placs sous sa direction
aux concerts des Augustins. Lige, Tongres. Verviers, Namur, Mons,
Maestricht, Berg-op-Zoom, Leyde. Cambrai, Valenciennes, Courtrai,
Bruges, Ostende, Gand, Termonde, Ham, Lille, Spa, Aix-la-Chapelle,
Cologne et Mayence, avaient envoy  Bruxelles, par les chemins de fer,
l'lite de leurs dilettanti. Comme on le voit, la Hollande elle-mme
tait reprsente  ce Festival. Telle est la puissance de la musique,
qu'elle force  fraterniser les ennemis les plus irrconciliables.

Cette masse imposante d'excutants a rendu avec beaucoup d'ensemble
quelques-uns des morceaux les plus clbres de la musique classique, au
nombre desquels on a surtout remarqu les magnifiques compositions de
Beethoven, de Chrubini, de Mhul, de Haendel et de Haydn.

Outre les deux concerts donns aux Augustins, le programme des ftes de
septembre portait qu'une troisime sance musicale, galement dirige
par M. Ferdinand, aurait lieu dans l'enceinte du parc.

Le parc de Bruxelles, regard avec raison comme l'une des plus belles
promenades de l'Europe, est merveilleusement dispos pour que la
musique,--la musique vocale surtout,--y produise de beaux effets. Vers
le milieu de cette magnifique promenade se trouve un bassin rempli
d'eau. C'est  quelques pas de ce bassin que l'on avait dispos une
estrade o sont venus se placer, vers les sept heures du soir, tous les
chanteurs appels  prendre part  ce concert vocal. Notre dessin peut
seul donner une ide de l'aspect ferique que prsentait cette scne,
brillamment claire par des milliers de lampions et de candlabres, qui
se rflchissaient dans l'eau du bassin, et dont un sombre rideau de
verdure faisait encore ressortir l'clat.

Si jamais de nouvelles modifications taient apportes aux ftes
variables de l'anniversaire de la Rvolution belge, _l'Illustration_
prparerait de nouveau ses crayons et sa plume.



Un Amour en province.

NOUVELLE. (Suite et fin.--Voir v. II, p. 74)

II

La mre de Dmosthne passait les premiers mois de son deuil dans une
jolie bastide que son mari avait achete sur les bords de la mer pour
aller se reposer des fatigues du barreau. C'est l qu'entoure de sa
famille, elle attendait l'arrive de son fils. Dmosthne n'avait qu'une
soeur, qui s'tait marie pendant son absence avec un assez riche
ngociant nomm M. Armand. Celui-ci tait rest orphelin de bonne heure,
et avait servi, pour ainsi dire, de tuteur  deux soeurs plus jeunes que
lui. Madame Delvil, qui dpassait alors trente ans, dissimulant son ge,
unie  un vieux mari qui lui laissait une grande libert, lgante,
coquette, et trangement dpite de voir toujours auprs d'elle une
jeune soeur de dix-huit ans,  l'air noble et candide, vraiment, belle,
doue d'une intelligence suprieure et originale qui ne s'tait encore
veille qu' demi dans ce contact touffant du monde jaloux ou vulgaire
qui l'entourait. Thrse Armand tait pour sa soeur un objet de
menaante rivalit: tandis que les grces de la jeune fille se
dveloppaient chaque jour, les charmes un peu suranns de la femme dj
sur le retour tendaient il s'effacer pour jamais. C'est pour la plupart
des femmes une poque pleine d'amertume et d'aigreur que cette phase du
dclin. Madame Delvil la combattait rsolument; mais force de lui cder
cependant, elle prouvait des rvoltes intrieures qui se trahissaient
en mauvaise humeur contre Thrse, calme, riante et chaque jour plus
jolie. Aussi souvent et aussi longtemps que possible, madame Delvil
s'tait repose du rle de mentor de Thrse, que lui imposait sa
qualit de soeur ane, d'abord sur son frre, plus tard sur sa
belle-soeur, et, en dernier lieu, sur la mre de Dmosthne, qui, depuis
la mort de son mari, avait trouv une douce distraction  sa douleur
dans l'aimable compagnie de la jeune fille. De son ct, Thrse s'tait
sentie vritablement heureuse de passer quelques, mois avec la bonne
veuve dans cette riante bastide, au bord de la mer, loin du mnage un
peu bourgeois de son frre et des gots mondains et vulgaires de sa
soeur. Elle avait plus vcu par l'esprit et l'imagination, durant ces
quelques semaines de solitude, que pendant les annes lentement coules
de sa jeunesse contenue et rveuse. Le pre de Dmosthne, voulant en
imposer comme rudit et comme bel-esprit, avait eu le luxe d'une double
bibliothque  la ville et  la campagne, et sa veuve, qui n'avait
jamais ouvert de sa vie un autre livre que son livre d'heures, ne
souponna pas qu'il y et le moindre danger pour une jeune fille de lire
tous les livres de littrature une son mari avait mls aux Digestes et
aux Codes.

Thrse lut ainsi les potes, les historiens, et mme quelques romans.
_Clarice Harlowe_ la loucha; _Corinne_ exalta son intelligence; la
_Nouvelle Hlose_ fut pour elle sans danger, _Julie_ lui parut
raisonneuse et pdante, et _Saint-Preux_ un triste idal. Enferme dans
le cabinet de l'avocat dfunt, la jeune fille dvorait volume sur
volume, tandis que la mre de Dmosthne surveillait ses poules, ses
lapins et ses fruits. Thrse employait ainsi les heures brlantes de la
journe, alors que la promenade tait impossible; mais lorsque, le soir,
la brise de la mer frachissait, elle allait s'asseoir sous un petit
bois de pins qui touchait au rivage, elle rvait dlicieusement, son
coeur se dilatait, elle sentait, en face de la nature, le rveil d'une
me forte et d'une sensibilit exquise. Parfois la mre de Dmosthne
l'accompagnait; alors la jeune fille tait distraite de ses rveries
accoutumes par la conversation de la bonne mre, qui ne tarissait pas
en loges sur son fils bien-aim, gloire  venir de sa maison, noble
hritier de l'loquence paternelle. Thrse, dont l'esprit juste et un
peu moqueur s'tait permis de douter depuis quelques annes du gnie du
pre de Dmosthne, fut d'abord dispose  la mme incrdulit envers
les mrites du fils; mais la mre les exaltait avec tant de conviction
et de ferveur, qu'insensiblement sa foi fit quelque impression sur l'me
de la jeune fille; il y avait d'ailleurs, ajoutait la bonne veuve, des
rapports frappants de gots entre Dmosthne et Thrse: comme elle, il
aimait l'tude, la littrature, la posie. Insensiblement l'esprit de la
jeune fille fut attir vers cette image du jeune _Parisien_ instruit,
lgant et spirituel, ainsi qu'on se plaisait  lui reprsenter
Dmosthne dans sa famille; et parfois, durant ses promenades au soleil
couchant qui se baignait dans la mer, une figure idale et chre
peuplait la solitude qui se droulait devant elle: c'tait celle de
Dmosthne!!!... Elle tait dans cette disposition d'me, lorsqu'une
lettre du hros de ses rves annona  l'heureuse veuve le jour fix
pour l'arrive de son fils. Il devait, avant de se _montrer_  la ville,
aller embrasser sa mre  la campagne, et s'y arrter une semaine pour
se reposer de la fatigue du voyage.

Le jour si vivement dsir par la mre de Dmosthne et assez,
impatiemment attendu par Thrse arriva enfin. Ds le matin, M.. et
madame Armand et madame Delvil, dans sa plus jeune et agaante toilette,
s'taient rendus  la bastide. On ne savait pas  quelle heure prcise
devait arriver le voyageur, de sorte que toute la journe se passa dans
une attente agite. La bonne mre allait et venait, donnant des ordres,
gourmandant et aidant sa cuisinire, afin que le premier repas qu'elle
offrirait  son fils fut exquis en tous points. M. Armand se promenait
avec sa femme dans l'alle du petit jardin, et, comme un bon ngociant,
causait affaires d'intrt. Votre frre se montrera, j'espre,
quitable dans le partage, disait-il  sa femme; il hrite, grce 
l'injuste testament de votre pre, du quart en sus de tous les biens; je
pense du moins qu'il nous laissera notre part d'immeubles.--Oui, certes,
il le faudra bien, rpondait la mnagre, qui, en femme positive, tait
rsolue  plaider contre son frre plutt que de se laisser dpouiller.
Madame Delvil passait les heures d'attente dans sa chambre, allant de
son miroir  la fentre, piant le moindre bruit, revenant arranger une
boucle rebelle, un noeud de ruban d'un effet incertain, et, tout en se
mettant sous les armes, elle pensait que l'aimable avocat parisien
ferait une heureuse diversion  la monotone compagnie des jeunes
ngociants de la ville, qui ne savaient parler que bonne chre et
denres coloniales. Quant  Thrse, assise sous un berceau d'acacias en
fleurs d'o l'on dominait la route et la mer, elle lisait une des plus
belles lgies de M. de Lamartine, celle qui commence ainsi:

        D'ici je vois la vie  travers un nuage
        S'vanouir pour moi dans l'ombre du pass;
        L'amour seul est rest, comme une grande image
        Survit seule au nant dans un souvenir effac.

Ces expressions brlantes et potiques d'un ravissement et d'une
souffrance qu'elle comprenait, mais qu'elle n'avait pas encore
ressentis, initiaient son me  l'amour,  cet ineffable et divin
sentiment qui, selon d'expression du pote, survit seul au nant.
L'image de Dmosthne flottait dans son ardente rverie. Un bruit se fit
entendre; elle crut qu'il arrivait, elle resta immobile, son coeur
battait avec force: une larme s'chappa de ses yeux et tomba sur le
feuillet du livre entrouvert; mais tout  coup elle s'arracha elle-mme
 son motion en poussant un petit clat de rire enfantin: son esprit
tait en rvolte contre son coeur: elle cda  cette opposition. Malgr
les sductions qu'elle prtait ou _fantme ador_, le nom de Dmosthne
lui paraissait souverainement ridicule, et elle se disait qu'un homme
d'esprit, dans notre sicle de srieuse simplicit, aurait d se
dbarrasser bien vite de ce nom crasant. Tout en pensant ainsi, elle
monta d'un pas leste et avec un air demi-railleur les marches du perron
qui conduisait au salon. Dmosthne n'tait pas arriv. Toute la famille
attire, ainsi que Thrse, par une fausse alerte, tait l runie; M.
et madame Armand, fort calmes; la mre, inquite et trouble par la
pense des dangers imaginaires que son fils courait en route; madame
Delvil, assise prs de la porte vitre qui s'ouvrait sur le perron,
jouant avec un charmant ventail ou avec les barbes diaphanes d'un
gracieux bonnet qui encadrait coquettement et rajeunissait son joli
visage; parfois son attention se portait sur les plis rguliers de sa
robe de taffetas noir, orne de dentelles noires, et dessinant 
merveille sa taille encore svelte. Vue _seule_, madame Delvil aurait
encore pu faire illusion; mais,  ct de sa soeur, ce n'tait plus
qu'un _dbris_; elle le sentait, et involontairement elle jetait des
regards d'envie sur la jeune fille belle et sereine qui tait l prs
d'elle, nonchalamment accoude sur la table o reposait le livre qu'elle
continuait  lire. Ses blonds cheveux, relevs en nattes au sommet de la
tte, entouraient de grappes flottantes son frais visage, son cou pur,
et venaient effleurer ses blanches paules; une simple robe de
mousseline bleue dessinait sa taille souple et fine; ses manches taient
courtes et laissaient  dcouvert des bras d'une puret de forme qui
rappelait la statuaire grecque. Elle tait ainsi adorablement belle, et
la pense envieuse de sa soeur, tout en cherchant un dfaut  ces
charmes si purs, tait vaincue. Elle disait alors tout bas, C'est bien
avec raison que nos lourdauds de province l'ont surnomme, la perle des
Bouches-du-Rhne! Tandis que chacun s'abandonnait ainsi  ses
proccupations diverses, la nuit tait tout  fait venue. Tout  coup un
bruit de fouet se fit entendre; Pour cette fois, c'est bien lui!
s'cria la mre, et retrouvant de jeunes jambes, elle courut sur la
route par laquelle devait arriver son fils. M. et madame Armand la
suivirent d'un pas plus modr. Madame Delvil composa son sourire le
plus sduisant, son regard le plus assassin, et descendit le perron.
Thrse seule resta debout sur le seuil de la porte, en apparence
indiffrente, mais en ralit fort trouble; car, au moment o la
voiture s'arrta et qu'elle vit un jeune homme dont elle ne distingua
pas les traits s'en lancer, elle prta  cette ombre, que la veuve de
l'avocat pressait avec tendresse dans ses bras, toutes les sductions
irrsistibles de l'idal de ses rves; et, s'abandonnant de nouveau 
son coeur, elle s'cria mentalement: Oh! mon Dieu, ne serai-je pas
due? sera-t-il tel que je l'espre? et m'aimera-t-il?

III.

Aprs avoir embrass sa mre, sa soeur et son beau-frre, et bais
galamment la blanche main de madame Delvil, Dmosthne entra dans le
salon trs-faiblement clair; il aperut Thrse plutt qu'il ne la
vit, il la baisa au front d'un air distrait, comme une aimable enfant
dont sa mre lui avait souvent parl dans ses lettres. La jeune fille
tressaillit sous ce premier baiser donn froidement, mais reu par elle
avec une motion virginale et brlante. Elle resta quelques instants
recueillie, les paupires baisses, connue si elle et craint qu'un
regard fit vanouir l'ineffable bonheur qu'elle venait d'prouver; enfin
elle se dcida  regarder Dmosthne. Ce premier coup d'oeil fut un
dsenchantement, elle le trouva vieux et laid; mais il parla, et le son
de sa voix la charma, cet accent parisien si doux, si correct, en
contraste avec le mauvais franais criard et discordant qu'elle
entendait chaque jour, lui parut une harmonieuse musique. Il parla de
Paris, de ses monuments, de ses orateurs, de ses artistes, de ses
littrateurs clbres; il cita des vers des potes en vogue qu'il
connaissait tous, disait-il; il se vantait, il mentait, il produisait un
grand effet. Thrse l'coutait avec ravissement; il s'exprimait d'une
manire fort ordinaire, mais les choses qu'il racontait avaient un
attrait de puissante curiosit pour la jeune fille; elle restait
silencieuse et charme, tandis que madame Delvil, smillante et
coquette, questionnait Dmosthne, le complimentait, s'occupait sans
cesse de lui et le forait  s'occuper d'elle. Pour la premire fois,
Thrse souffrait de l'irritante coquetterie de sa soeur, sa candeur en
tait rvolte. Que voulait madame Delvil? dans quel but exciter
l'attention de Dmosthne et provoquer sa galanterie? Elle, du moins,
elle tait libre, elle pouvait l'aimer... et, en pensant ainsi, elle
sentit une sorte de mpris pour sa soeur. Durant toute la soire,
Dmosthne avait  peine regard une ou deux fois le jeune fille; elle
lui avait paru fort belle, mais il la jugea trs-sotte, car, plus
occupe  l'couter qu' se montrer elle-mme, elle avait gard un
strict silence. Retire dans sa chambre, Thrse pleura; il est noble,
instruit, distingu, pensa-t-elle; je l'aime, mais il ne m'aime pas, il
aime ma soeur; et elle se sentit jalouse.

IV.

Elle passa une nuit fort agite, et le lendemain, quand le jour parut,
elle descendit dans le cabinet du pre de Dmosthne, y prit un volume,
et alla s'asseoir sur le bord de la mer. Elle lisait  haute voix cette
admirable loge du lac, dont le langage passionn a souvent servi
d'interprte  des auteurs qui auraient craint de se trahir sous des
expressions moins potiques. Un bruit de pas vint l'interrompre, elle
tourna la tte, aperut Dmosthne, et tressaillit visiblement. Pardon,
mademoiselle, je vous drange, je suis indiscret... Mais que lisez-vous
l, vos prires du matin, sans doute? ajouta-t-il d'un ton
demi-railleur.--Oui, comme une petite fille, rpondit-elle en souriant
malicieusement  son tour.--Mais non, s'cria Dmosthne avec
tonnement: Lamartine! _le lac!_ oh! _le Lac_, c'est mon morceau favori;
que de fois je l'ai dclam! et, prenant le livre des mains de Thrse,
il se mit  rciter avec assez d'art ces belles strophes qui,
accompagnes du bruissement des vagues, et,  cette heure matinale et
recueillie, parurent plus belles encore  l'me attendrie de Thrse.
C'est le pote qui la captivait, mais, involontairement, elle attribua
au charme de la voix de Dmosthne une partie de son motion. Bientt
elle s'imagina que ces beaux vers traduisaient des sentiments rels que
Dmosthne connaissait, et qu'il ne les disait si bien que parce qu'ils
taient un cho de son coeur. A la dernire strophe, des larmes
jaillissaient sur les joues de Thrse. Enchant de l'effet qu'il
pensait avoir produit: N'est-ce pas que c'est beau, dit ainsi?
poursuivit-il; et maintenant, voulez-vous du Racine? coulez la
dclaration de Nron  Junie, vous croirez entendre Talma. Et il se mit
 dclamer avec une certaine habilet d'imitation ces vers
inaltrablement beaux.

Thrse l'coutait avec ravissement, car toute grande posie l'mouvait.
Il lui lit entendre ainsi plusieurs fragments de nos meilleurs potes;
elle le louai fort de son got et de son talent, et lui _dcouvrit_
alors qu'elle avait beaucoup d'instruction et d'esprit, un esprit vif,
original et profond, qui l'embarrassait parfois, lui qui n'avait qu'une
intelligence de _placage_.

Ils se promenrent fort longtemps sur le rivage et dans le petit bois de
pins. A l'heure du djeuner, la voix retentissante de M. Armand vint les
avertir qu'on les attendait  la bastide. Thrse, un peu trouble,
passa devant son frre sans lui parler, et elle rejoignit ces dames dj
runies dans la salle  manger. Mais savez-vous que votre soeur est
charmante? dit d'un ton de connaisseur Dmosthne  son beau-frre.--Je
le crois bien, rpondit simplement l'honnte ngociant; c'est la plus
belle personne du dpartement, sans compter qu'elle a un esprit qui nous
tonne: nous ne savons d'o il vient.--Oui, en vrit, son esprit est
surprenant, rpliqua Dmosthne.--Plusieurs riches partis se sont dj
prsents pour elle, mais elle n'pousera jamais qu'un homme bien lev
et d'un vrai mrite. Dmosthne se rengorgea. En ce moment, ils
entrrent dans la salle  manger.--Quoi! monsieur le Parisien, vous
faire attendre? dit madame Delvil en minaudant.--C'est la faute de votre
aimable soeur, rpondit Dmosthne avec un sourire galant qui
s'adressait  Thrse.--En vrit? rpliqua schement madame
Delvil.--Oui, madame, je me suis oubli en lui rcitant de beaux vers;
elle les sentait si bien qu'elle encourageait mon faible talent.--Je
l'avais prvu, dit navement la mre de Dmosthne; vous avez les mmes
gots, vous dviez, vous entendre--Ainsi, monsieur, poursuivit madame
Delvil avec une sorte d'irritation, vous approuvez qu'une jeune fille se
nourrisse l'esprit de romans et de posie?--Eh! eh! ma soeur, l'amour
qu'on trouve dans les livres ne mne pas si loin que d'autres amours,
rpliqua M. Armand avec un gros rire. Madame Delvil jeta  son frre un
regard de superbe ddain, et, continuant  s'adresser  Dmosthne:
Est-ce qu' Paris, monsieur, on aime les femmes bel-esprit?--Ou aime les
femmes qui ont assez d'intelligence pour apprcier la notre, rpondit
Dmosthne avec fatuit.--Seulement assez pour cela? lui dit Thrse
d'un ton un peu railleur. Il fut dconcert; et, pour sortir
d'embarras, il s'effora de nouveau d'tre trs-aimable auprs de la
jeune fille. Son amour-propre tait en jeu; c'tait, disait-on, la plus
belle personne du dpartement, et, quoiqu'elle et  peine dix-huit ans,
on la citait dj pour son esprit. De prime abord occuper ce jeune
coeur, s'en faire aimer, n'tait-ce pas pour lui une preuve de
supriorit dont il devait tre fier? Un instant, dans la soire de la
veille, la coquetterie de madame Delvil l'avait attir; mais quand il
revit au grand jour ces grces de trente ans auprs de la frache beaut
de Thrse, il s'accusa de mauvais got.

D'ailleurs, le souvenir des charmes suranns de Locadie le rendait plus
dispos encore  la sduction de la jeunesse; il sentait qu'tre aim de
Thrse, aprs l'avoir t de la figurante, serait une clatante
rhabilitation ncessaire  son amour-propre. Dans cette situation
d'me, il ne s'occupa que de la jeune fille; madame Delvil en
vieillissait de dpit. Aprs le djeuner, elle se retira dans son
appartement pour essayer d'une nouvelle toilette, pensant que celle du
malin avait manqu son effet.--Thrse passa dans la petite
bibliothque, Dmosthne l'y suivit; elle lui parla de nouveau de Paris.
Ils causrent longtemps avec bonheur. La conversation de Dmosthne
empruntait un vif intrt aux souvenirs de tout ce qu'il avait vu; celle
de la jeune fille tait naturellement enjoue, spirituelle et
suprieure. Ils furent interrompus par le bruit d'une voiture qui
s'approchait de l'habitation; Dmosthne regarda par la fentre, et
laissa chapper un cri de surprise et presque d'effroi. Dans cette
voiture qui touchait  la bastide, il venait de reconnatre Locadie!

V.

Il ferma brusquement la fentre, et donnant un tour de clef  la porte
du cabinet, il se prcipita aux genoux de Thrse, Mademoiselle, lui
dit-il avec emphase, au nom du ciel, donnez-moi une preuve d'affection!
Presque pouvante de cet trange mouvement et de ton solennel,
Thrse se dirigea vers la porte, qu'elle allait ouvrir lorsque
Dmosthne s'cria avec plus d'instance: Oh! de grce, mademoiselle, ne
craignez rien, mais coutez-moi!--Et que faut-il que j'coute? dit
Thrse en tremblant et en rougissant beaucoup.--Vous m'inspirez une
respectueuse admiration, une irrsistible sympathie; eh bien! en change
de ces purs et vifs sentiments, accordez-moi un peu de confiance, un peu
d'amiti.--Comment? rpondit Thrse.--En croyant ce que je vous dirai
sur ce qui va se passer ici, et en ne cherchant pas  le pntrer.--Et
que va-t-il se passer? dit Thrse avec une sorte de terreur.--Vous le
saurez, s'cria Dmosthne; mais consentez,  ne pas en tre tmoin:
restez ici un quart d'heure  m'attendre.--C'est facile, rpondit
Thrse en souriant: je suis reste souvent plusieurs heures
volontairement enferme.--Oh! merci. s'cria Dmosthne, qui reut
cette rponse comme un consentement. Et ouvrant la porte, il en ta la
clef et la referma  l'extrieur. Quoi! prisonnire! s'cria Thrse,
mais je ne veux pas; ouvrez donc, monsieur. Dmosthne ne l'entendit
point, la vois retentissante de Locadie arrivait seule en ce moment
jusqu' lui: il se prcipita pour conjurer l'orage. Cependant Thrse
s'tait approche de la fentre, et  travers des barres de fer qui la
rendaient infranchissable, elle avait vu la voiture dboucher de
l'avenue de la bastide et s'arrter devant le perron. Une femme en
descendit; Thrse ne put distinguer qu'un mantelet noir et un voile
vert. Cette femme tait-elle jeune et belle, ou vieille et laide?
l'esprit de la jeune fille se perdit en conjectures. Pour satisfaire sa
curiosit, elle fut sur le point d'appeler. Je veux la voir,
pensait-elle. Puis, aprs une rflexion, Mais  quoi bon? ne m'a-t-il
pas dit qu'il se sentait attir vers moi par une irrsistible sympathie?
c'est donc moi qu'il aime!

Cette femme, quelle qu'elle soit, il ne l'aime pas! Cette pense lui
fut douce et elle se rsigna  l'attente. L'obissance et le, dvouement
sont si faciles en amour! et en ce moment Thrse; croyait sincrement
aimer Dmosthne. Elle s'assit sur le bord! de la fentre, et se mit 
rver avec assez de calme.

VI.

Dmosthne! Dmosthne! criait perdument Locadie en franchissant la
porte du salon, o taient alors runis la veuve de l'avocat, sa fille
et son gendre.--Que voulez-vous, madame? dit M. Armand en se levant
bahi.--Ce que je veux, rpondit la figurante; l'ingrat n'est-il pas
ici? Et elle se mit  jouer au naturel une scne d'Ariane abandonne.
En ce moment Dmosthne entra. L'indignation cda la place  l'humour
dans le coeur de Locadie, et s'lanant vers l'infidle, elle
l'treignit  l'touffer dans ses bras musculeux. Il se dbattit
quelques instants, et finit par se dgager. Madame, dit-il d'un ton
grave tout  fait plaisant, la plus grande preuve de tendresse que vous
puissiez me donner, c'est de remonter dans votre voiture: je vous
rejoindrai dans quelques minutes, je vous le jure, et je vous
reconduirai  la ville; mais vous comprenez, bien, ajouta-t-il, que j'ai
quelques explications pralables  donner  ma mre,  ma soeur Et tout
en parlant ainsi, il reconduisait la figurante vers la porte. J'y
consens, murmura-t-elle; mais si vous ne reparaissez pas dans dix
inimits, je reviens. A peine eut-elle disparu que la mre, la soeur et
le beau-frre de Dmosthne s'crirent  la fois: Quelle est donc
cette femme? que vient-elle faire ici?--Cette femme m'a beaucoup aim,
et elle ne peut vivre sans moi!--C'est en dehors de tout principe!
s'cria l'excellente mre.--Mais cette femme est fort laide, objectrent
M. et madame Armand?--Elle a t fort belle, et c'est encore une de nos
premires, tragdiennes.--Jsus Marie! s'cria l'honnte veuve
scandalise, je savais bien que Paris te perdrait.

--Soyez tranquille, ma mre, je n'pouserai jamais cette femme; mais je
dois quelques gards  son dvouement  ses malheurs,  son talent je
vais la reconduire  la ville, lui faire entendre raison et je vous
reviens. A ces mots il sortit, et, se dirigeant du ct de la petite de
la petite bibliothque, il aperut Thrse et s'approcha d'elle. Je
viens vous dlivrer, lui dit-il en lui remettant la clef de la porte,
qu'il avait ferme sur lui. Oh! merci, ajouta-t-il, de votre
condescendance, et maintenant donnez-moi encore une preuve de bont: ne
m'accusez pas pendant ma courte absence;  mon retour je vous dirai
tout. Cette femme, qui m'a suivi jusqu'ici, a t bien belle, bien
sduisante puis elle ma tant aim. Pour moi, Thrse, ajouta-t-il d'une
voix mue, avant de vous connatre, sais-je si j'ai aim? Et sans
attendre de rponse, il disparut. Tout en rejoignant avec humeur
Locadie, il se flicitait d'avoir pu la drober du moins aux regards de
madame Delvil et surtout  ceux de Thrse. Si par malheur Thrse
l'avait vue, pensait-il, c'en tait fait de mon prestige. Une telle
hrone m'aurait rendu bien ridicule, tandis qu'inconnue, son image
agitera le coeur de la jeune fille et le tournera infailliblement vers
moi. Tout en pensant ainsi, il se rjouissait de son habilet. Dans
cette aventure, il songeait  mettre  couvert, non sa moralit, mais
son amour-propre.

VII.

Madame, dit-il d'une voix trs-rude  la figurante, je ne comprends
rien  votre quipe; je vous avais laisse  Paris dans une position
avantageuse, et.....--Bien avantageuse, ni elle! interrompit Locadie
d'un ton naturellement aigri par les paroles de Dmosthne; ds le
premier soir, une cabale a interrompu mes dbuts, et pour vous suivre,
pour payer ma place  la diligence, j'ai t force de vendre mon
mobilier.

--Quel folie! murmura Dmosthne; et maintenant que voulez-vous?
qu'esprez-vous faire, ici?--Ne plus vous quitter, et si vous me
repoussez, faire un esclandre, vous afficher, faire renatre votre
ingratitude  tout le pays, et enfin, si vous me refusez votre appui, je
dbuterai, pour gagner de quoi vivre, sur le grand thtre de la ville.
Cette dernire menace pouvanta Dmosthne; il n'avait plus d'illusion
sur le talent de la figurante, et il sentait que si elle paraissait sur
la scne locale, elle serait indubitablement siffle. Alors comment
aspirer dsormais  la rputation d'homme irrsistible, qu'il
ambitionnait d'acqurir en arrivant en province. Vue et juge par toute la
ville, Locadie devenait une hrone impossible; ce n'tait plus qu'une
grotesque Dulcine. Pour conjurer cette redoutable alternative,
Dmosthne se dcida  filer doux Madame, lui dit-il, feignant d'tre
subitement attendri, je serais le plus ingrat des hommes si je n'tais
profondment reconnaissant de la preuve d'amour que vous me donnez: mais
cet amour me serait trop envi s'il venait  tre connu. De grce,
Locadie, consentez  mener ici une vie cache; je vous verrai souvent,
je ne serai occup que de vous; mais je veux qu'on nous ignore. La
province n'a pas les moeurs de Paris, et votre arrive, qui m'a dj
follement compromis, dans ma famille, pourrait me perdre tout  fait en
public. Soyons heureux, mais sans bruit Tout en parlant ainsi, il
prenait un air suppliant qui vainquit tout  fait la figurante. Ils
arrivrent  la ville, et, aprs avoir install Locadie dans un fort
modeste logement, Dmosthne s'empressa de prendre cong d'elle.

VIII

Son prompt retour  la bastide interrompit toutes les conjectures
auxquelles s'taient livrs, pendant son absence, les quatre femmes et
M. Armand. La crainte qui proccupait en ce moment l'excellente veuve
tait que son fils, entran par l'trangre, n'et pris la fuite avec
elle et ne reparut plus. Mais elle est donc bien belle, cette
Parisienne? demanda aigrement madame Delvil, qui, ainsi que Thrse,
venait d'entendre avec une vive curiosit le rcit du cette
aventure.--Pas le moins du monde, rpondirent d'un ton convaincu M. et
madame Armand.--Je m'en doutais, rpliqua madame Delvil. Ces messieurs,
si difficiles en province, sont fort accommodants  Paris, on l'on ne
prend pas garde  eux.--Mais cette femme peut avoir les sductions de
l'esprit? objecta timidement Thrse. Et en se hasardant  prononcer
ces paroles, elle rougit beaucoup, Oui, sans doute, dit la bonne mre,
des sductions diaboliques; c'est une femme de thtre! A ces mois,
Thrse baissa la tte et devint fort triste. Ainsi Dmosthne n'tait
pas l'homme studieux et distingu qu'elle avait cru d'abord trouver; il
n'aimait pas la littrature, et la posie n'tait pas l'lvation
naturelle de son esprit; il ne devait l'apparence de ces nobles gots
qu' sa liaison avec une femme de thtre: cette rflexion fut un
premier dsenchantement.

En arrivant, Dmosthne, qui avait tudi son rle, embrassa
cordialement sa mre, serra la main de sa soeur, fit un salut gracieux 
madame Delvil, et sourit  Thrse avec mlancolie. Oublions ce qui
vient de se passer, dit-il  sa mre d'un ton srieux. Cette femme a
commis une action extravagante en venant ici; c'est un sentiment
irrsistible qui l'a pousse, le mme sentiment la dcide  prsent  la
rsignation,  l'obissance; dans peu de jours elle aura pour jamais
quitt la France.--Pauvre victime! murmura d'un air railleur madame
Delvil.--Pauvre femme! pensa tristement Thrse; il l'a aime, il ne
l'aime plus et il la chasse. Dmosthne ne lui paraissait pas encore
ridicule, mais elle commenait  pntrer qu'il tait fort personnel.
Pour lui, impatient de se rhabiliter dans son esprit, il lui dit avec
instance  voix basse: Pardonnez-moi d'avoir pens que j'avais aim
avant de vous avoir vue, ce n'tait l qu'une illusion; d'hier seulement
j'ai connu l'amour.

A ces paroles, qui ressemblaient  l'aveu d'un sentiment rel, Thrse
se troubla, garda le silence; puis, aprs quelques instants de
recueillement, elle se retira dans sa chambre. Elle aimait Dmosthne!
oui, en vrit, elle l'aimait!... et qu'on ne la juge pas trop sotte
d'aprs ce ridicule sentiment, elle comprenait instinctivement ce que
c'tait qu'un homme vraiment suprieur, mais comme elle n'en avait
jamais rencontr autour d'elle, elle crut un instant que Dmosthne
allait prendre la place de cet idal dont il n'tait qu'une bouffonne
parodie.

Ainsi qu'il l'avait prvu, l'arrive subite de Locadie avait surexcit
le sentiment naissant de la jeune fille. La curiosit, la jalousie,
l'amour, le ddain, luttaient dans son coeur et lui prsentaient
Dmosthne sous les traits d'un hros de roman.

Le jour suivant, ds le matin, madame Delvil quitta la bastide; elle
avait hte de se retrouver  la ville pour raconter  toutes ses
connaissances l'aventure de la veille; elle esprait se venger de
Dmosthne en le ridiculisant; elle n'y russit qu' demi. Malgr ses
attestations, trs-peu voulurent croire  la laideur de la figurante.
Pour le plus grand nombre, ce fut une mystrieuse beaut; ou s'en
proccupa beaucoup. Les hommes envirent Dmosthne; les femmes rvrent
 lui, et la pauvre Locadie, retire dans sa mansarde, ne se douta pas
qu'elle avait agit pendant un mois les imaginations oisives d'une
grande ville de province.

Dmosthne, retenu  la bastide par ses affaires de famille, crivit 
la figurante des lettres fort tendres pour conjurer un nouvel clat; il
conquit ainsi quelques jours de libert. Il les employa  exalter dans
l'me de Thrse le penchant qu'elle prouvait pour lui; la solitude et
la posie lui furent de puissants auxiliaires. Il s'occupait aussi 
gler avec sa mre et sa sieur le partage de l'hritage de son pre, et
parfois, il montrait alors involontairement  la pntrante intelligence
de Thrse un coeur sec, intress et vulgaire. Souvent sa sduction fut
prte  s'vanouir; mais il lui suffisait, pour remettre la jeune fille
sons le charme, de quelques beaux vers lus ensemble. Cependant le moment
approchait o Dmosthne devait faire ses premires armes dans ce
barreau, veuf encore de l'loquence de son pre. Il tait attendu  la
ville, il s'y rendit avec sa mre, tandis que sa soeur et Thrse
devaient finir  la bastide la saison d'automne. Cette dcision convint
 la jeune fille; elle, dsirait l'isolement pour s'y recueillir et
mieux pntrer le sentiment qu'elle prouvait. Avant de la quitter,
Dmosthne, attendri, se dclara positivement: il lui promit un prompt
retour, puis une ternelle runion. Thrse l'arrta... Avant de nous
engager, dit-elle, il faut rciproquement nous bien connatre.

Un mois suffit  Dmosthne pour accaparer tous les plaideurs de sa
province, enchanter par sa faconde tous les membres de la cour royale,
tre le point de mire de toutes les hritires  marier et de toutes les
coquettes en renom de la ville; il devint l'homme  la mode de son
dpartement. Son amour-propre trnait sur des roses. Mais de toutes ses
satisfactions, la plus douce, la plus complte, tait d'avoir pu se
faire aimer de cette jeune fille si belle, si intelligente, si admire,
lui en dfinitive dj vieux, laid, mdiocre. Thrse tait de plus un
fort riche parti.

Pour _couronner_ sa destine par un tel mariage, Dmosthne songea
d'abord  se dbarrasser  jamais de la figurante. Une occasion se
prsenta, il la saisit brusquement. Un directeur de spectacle recrutait
dans la ville une troupe tragique pour les tats-Unis; heureux d'obliger
Dmosthne, dont il tait le dbiteur, il y incorpora Locadie. Elle
pleura, s'indigna, rsista d'abord, puis finit par signer son
engagement, et bon gr mal gr elle fut embarque sur un navire qui
mettait  la voile.

Sur ce mme lment qui l'entranait au loin, glissait un autre vaisseau
porteur d'une autre fortune. Pour en finir avec cette mtaphore banale,
disons simplement que M. Armand, frre de Thrse, avait aventur dans
une opration commerciale d'outre-mer la fortune de sa soeur, qu'il
grait comme tuteur. Le vaisseau fit naufrage, et la dot entire de
Thrse fut perdue. Tandis que ce sinistre s'accomplissait dans la
solitude de l'Ocan, Thrse, ignorante et insoucieuse de sa fortune,
passait  la compagne ces beaux jours d'une attente agite, si pleine de
tourments et de douceur, ces jours d'illusions naves qui passent si
vite et ne reviennent jamais. Elle voyait souvent Dmosthne; il lui
paraissait tendre, gnreux, loquent; elle le jugeait souvent ainsi
lorsqu'il n'tait plus l, car alors l'idal reprenait la place de la
ralit incomplte. Si parfois Dmosthne manquait  la visite promise,
Thrse, prouvait une morne tristesse; cette femme inconnue, qui avait
suivi Dmosthne en province, le retenait sans doute! Ainsi la pauvre
figurante exile tait devenue, sans s'en douter, l'objet de la pudique
jalousie de la jeune fille.

Un jour Dmosthne tait attendu  la bastide, il n'arriva pas. M.
Armand lui-mme, qui venait chaque soir, ne parut point. L'inquitude de
Thrse tait extrme; elle n'osait pourtant en faire l'aveu  sa
belle-soeur. Le lendemain, M. Armand arriva suivant son habitude, mais
il tait seul et fort agit. En voyant son trouble, Thrse, qui ne
pensait qu' Dmosthne, s'cria: _Lui_ serait-il arriv quelque
malheur?--C'est  _moi_, c'est  _nous_, ma soeur, rpondit M. Armand,
qu'il est arriv un malheur irrparable; et tout en larmes il se jeta
dans les bras de sa soeur.--Mais que se passe-t-il donc, dit-elle avec
effroi?

--Votre fortune et la mienne sont ruines. J'ai aventur votre dot, je
l'ai perdue; je suis bien coupable, ma soeur. Les traits de M. Armand
exprimaient un profond dsespoir. Thrse prit la main du son frre, et
lui dit avec un divin sourire: Je craignais un malheur plus grand; je
craignais la mort d'un parent, d'un ami, d'une personne qui nous est
bien chre. Notre fortune est perdue; dites-vous? du moins cette
campagne reste  votre femme: j'y passerai heureuse ma vie avec
vous.--Et avec un autre, j'espre, dit madame Armand, attendrie de la
rsiliation de la jeune fille.

--Mais si cet autre ne venait pas? murmura M. Armand d'un air
sombre.--Il viendra, s'cria joyeusement Thrse en entourant son frre
de ses bras; il viendra, il est trop fier, trop gnreux. Il m'aime trop
pour ne pas venir. Et en rptant ces mots qui trahissaient son amour,
elle tait radieuse.

Cependant huit jours s'coulrent et Dmosthne ne parut point. Il
crivit un court billet  sa soeur pour s'excuser: une affaire des plus
importantes le retenait, disait-il,  la ville; il ajoutait un froid
souvenir pour Thrse. D'abord elle crut faire un rve douloureux; mais
quinze jours s'coulrent ainsi, il ne revenait pas, il n'crivait plus;
elle questionnait son frre. Sans doute, cette femme, cette actrice
brillante tait la cause de son oubli? M. Armand ne rpondait point, il
craignait d'accrotre sa douleur en lui disant la vrit.

Un jour madame Armand reut une lettre; Thrse reconnut l'criture de
Dmosthne: Montrez-moi cette lettre, dit-elle vivement. Sa belle-soeur
la lui remit sans l'avoir lue. Thrse plit beaucoup en la parcourant;
puis, sans profrer une parole, elle sortit du salon. Dans cette lettre,
Dmosthne annonait son mariage  sa soeur; il pousait, lui disait-il,
une riche hritire d'origine belge, point belle, mais _suffisamment
agrable_; d'un esprit ordinaire, mais d'une _grande raison_, ce qui
vaut bien mieux en mariage... Puis il ajoutait, comme faisant allusion 
Thrse: Une esprance plus brillante et plus chre m'avait un instant
sduit... j'ai cru sagement devoir en faire le sacrifice, il m'en a
cot... Misrable!... s'cria M. Armand aprs avoir lu cette lettre.
Quant  Thrse, elle avait disparu; o tait-elle? Il la chercha dans
le jardin, et ne l'y trouvant point, il se dirigea sur les bords de la
mer; il l'aperut debout sur le rivage, ple, immobile, le visage
couvert de larmes. Cette horrible pense le frappa, et d'un bond il
s'lana sur le sable mouvant et saisit Thrse par ses vtements. Si
je voulais mourir, dit-elle imprieusement et d'un air gare,
auriez-vous le droit de m'en empcher? Quoiqu'il ft profondment
afflig, M. Armand, qui avait un esprit juste et une vive pntration,
affecta une grande hilarit, et laissa chapper un bruyant clat de
rire. Oh! mon frre, vous m'insultez! dit la jeune fille avec une
explosion de sanglots!--Non, ma soeur, c'est de lui que je ris, dit-il,
et il y bien de quoi, j'espre, en effet, concevez-vous une plus
plaisante pasquinade? hier il vous adore! et aujourd'hui il en pouse
une autre, passe une votre dot est perdue; cela mrite-t-il autre chose
que la drision et le mpris?--A ces mots, Thrse parut, sortir d'un
songe; les paroles de son frre dpouillrent de tout prestige celui
qu'elle avait cru aimer, elle le vit tel qu'il tait; elle eut honte de
son amour: la gurison fut rapide et complte. Pour vous prouver ma
force d'me, dit-elle  son frre, je veux assister  ce mariage,
taquiner le futur de ma prsence, l'insulter de ma gaiet franche et
relle, je vous assure, car elle ne sera point cause par le dpit, mais
par la satisfaction vraie de ne m'tre pas lie pour toujours  une me
aussi commune.

Huit jours aprs, riante et pare, Thrse assistait au mariage de
Dmosthne. La marie tait richement laide, comme le sont par une grce
presque toutes les hritires. Thrse, _sans dot_ attirait tous les
regards. Parmi les convis se trouvait par hasard un homme suprieur qui
passait dans le dpartement; il vit Thrse, l'aima, l'obtint en mariage
et l'emmena  Paris. Avant de quitter sa ville natale, Thrse, qui, par
une clairvoyance soudaine, avait pntr la pauvret du coeur de
Dmosthne, voulut aussi se faire une ide relle de la valeur de son
esprit. Il devait plaider dans une grande affaire; ses partisans
exaltaient  l'avance son loquence. Thrse assista  l'audience. Il
s'agissait d'une cause fort tragique; Dmosthne fut ampoul, froidement
chaleureux, faussement attendri, d'une sensibilit et d'une loquence
factices; Thrse ne put s'empcher de rire aux clats. Elle croyait
assister, non  l'exposition d'un drame sanglant, mais  sa parodie.
Pauvre coeur! pauvre esprit, pensa Thrse; et elle partit heureuse.

Plusieurs annes s'taient coules; Thrse tait devenue une des plus
belles et des plus spirituelles jeunes femmes de Paris. Un soir, elle
tait  l'Opra avec son mari; un de ses compatriotes entra dans sa
loge: Madame, lui dit-il, il y a ici une de nos anciennes
connaissances.--Il fallait nous l'amener, rpondit Thrse avec un
sourire aimable.--Je l'ai tent, mais il n'a pas os se prsenter 
vous.--Mais de qui parlez-vous donc? ajouta-t-elle.--De Dmosthne!
Elle cacha son hilarit derrire son ventail. Voyons, montrez-le-moi;
o est-il plac? L'interlocuteur de Thrse lui indiqua du geste un
petit homme assis dans une stalle de balcon: sa taille tait vote, son
front rid, ses cheveux blancs; il portait des lunettes d'or. Et quand
je pense que ce fut l ma premire passion, dit gaiement Thrse.--Ceci
demande une explication, rpliqua son mari en riant.--Oh! vous l'aurez,
mon ami, et ds ce soir; cette histoire vous amusera,--Il parat que
c'est le moment des reconnaissances et des dsenchantements, ajouta son
compatriote, qui comprenait  demi. Je juge que Dmosthne vous semble
vieilli et fort laid, Eh bien!  son tour, il vient de retrouver ici une
personne qui lui avait jadis tourn la tte, et qui aujourd'hui...
--J'espre que ce n'est pas moi, interrompit Thrse avec un sourire
d'honnte coquetterie.--Oh! non, madame, ce n'est pas vous, mais
regardez: et il dsigna  Thrse une grosse femme au teint couperos,
aux cheveux grisonnants couverts d'un simple bonnet, et qui, en ce
montent, entrouvrait la porte de la loge voisine et offrait un petit
banc  une daine qui venait d'entrer. Que voulez-vous dire? Qui est
cette femme?--C'est l'ancienne hrone de Dmosthne, celle qui a tenu
en moi durant un an notre ville de province, la grande Tragdienne qui
n'a jamais t qu'une figurante, et qui est aujourd'hui ouvreuse de
loges.--Pauvre femme! murmura Thrse presque avec tristesse; et lui si
riche, il ne songe pas  lui faire un peu de bien?--Il ne songe qu'
tre dput, et il le sera infailliblement l'anne prochaine--Et dire
que c'est  cette femme qu'il devra d'avoir t orateur, ajouta
Thrse.

Depuis ce jour, chaque fois que Thrse va  l'Opra, elle cherche du
regard la grosse Locadie, et lorsque celle-ci lui offre un petit banc,
elle glisse gnreusement dans sa main une pice d'argent; puis par fois
en la considrant, elle se prend  sourire en pensant que cette pauvre
femme lui a, sans s'en douter, fait connatre, dans ses plus belles
annes, ce sentiment cre et profond: la jalousie!--O! destin!

LOUISE COLET.



MARGHERITA PUSTERLA.

Lecteur, as-tu souffert?--Non.--Ce livre n'est pas pour toi.

CHAPITRE X.

LE PROCS

A Milan, sur ces entrefaites, on instruisait le procs des personnes
arrtes comme ayant pris part  la conjuration. Luchino Visconti
s'tudiait soigneusement  garder les apparences de la justice, et ses
flatteurs rappelaient souvent avec de grands loges le trait dont nous
allons parler. Il avait remis le gouvernement de Lodi aux mains de
Bruzio, son btard de prdilection, jeune homme ami des belles-lettres,
mais plong dans toutes sortes de corruptions. Sous son administration,
il arriva qu'un gentilhomme de Lodi tua un autre gentilhomme; il fut
pris et condamn  la peine capitale. Les parents du condamn se
prsentrent devant Bruzio, et lui dirent: Messire, si vous avez besoin
d'argent, sauvez la tte de notre fils, et voici quinze mille beaux
florins que nous vous donnons.

A cette proposition. Bruzio, tent par l'or, chevaucha vers Milan, alla
trouver son pre, se jeta  ses genoux, et, lui demandant la grce du
coupable, lui dmontra comment cette grce lui donnait les moyens de
s'enrichir. Luchino fit signe  un page de lui apporter son casque, qui
tait tout reluisant, avec un beau cimier couvert de velours vermeil;
et, le montrant  Bruzio, il lui dit: Lis les paroles qui sont
inscrites sur ce casque; elles disaient: justice! et la justice,
ajouta-t-il, nous veillerons  ce qu'elle soit accomplie. Je ne
permettrai pas que quinze mille florins psent plus que ma devise. Va,
retourne  Lodi, et fais justice, ou je la ferai de toi.

[Illustration.]

Le droit du sang, dans les rpubliques lombardes, aprs la paix de
Constance, appartenait au podestat. Ce magistrat, qu'on choisissait
ordinairement parmi les trangers, et qui sigeait pendant deux on trois
annes, rendait les sentences de concert avec un lieutenant et quelques
praticiens en droit romain et en droit coutumier. Dans les procs
d'tat, les rpubliques avaient dj commis la faille de droger au
droit commun; les petits tyrans qui leur succdrent dans la plus grande
partie de l'Italie aggravrent encore les dispositions des gouvernements
populaires  cet gard. Quand on retrouva, ou, pour mieux dire, quand ou
se mit  tudier la raison crite dans les Pandectes, les puissants ne
se soucirent pas des garanties qu'y avait inscrites la sagesse de Rome
libre, mais firent leur profit des lois excessive que la craintive
tyrannie des Csars avait mles  de meilleurs rglements. Ils se
servirent de ces exemples pour en faire la base de leur illgitime
autorit, et se crurent justifis de transgresser le droit dans les cas
de lse-majest.

Alors les jurisconsultes ne consultrent plus ce qui tait juste, mais
ce qui tait crit. Inspirs par les exemples d'une socit o le Christ
n'tait point encore venu opposer  l'pe un pouvoir tutlaire, ils
tombrent dans la servilit la plus abjecte, et devinrent de furieux
champions du parti Gibelin, par cette manie d'imitation romaine qui a
tant gt de choses dans notre beau pays. Quand Barberousse rassembla 
Roncaglia la dite italienne, de fameux lgistes dclarrent que
l'empereur tait seigneur du ciel et de la terre, matre de la vie et
des biens. Dante ne s'avana gure moins dans son livre servile _de
Monarcchia_. Les jurisconsultes avaient toujours  leur disposition
quelques raisonnements pour induire les villes  substituer au
gouvernement de tous le gouvernement d'un seul. Les petits tyrans
profitaient de pareilles doctrines, qui ne mettaient point la lgalit
dans la raison, mais dans les actes d'un gouvernement quel qu'il ft,
qui soutenaient que toute loi est absolument obligatoire et que ce qui
plat aux chefs est la loi. De cette manire, les tyrans pouvaient se
vanter d'tre les protecteurs de la libert, puisqu'on dfinissait la
libert le pouvoir de faire tout ce qui n'tait pas proscrit par les
lois.

Les statuts criminels de Milan se sentent de cet esprit du sicle. Le
paragraphe 168 tablit: Que seront rebelles dans la commune de Milan
tous ceux qui se dclareront contre la tranquillit du seigneur et de la
commune. L'article prcdent ordonne que, dans les cas de rbellion,
considrs dans ce large sens, le podestat et les juges, tous et chacun,
soient tenus par leur office d'informer et de procder par indices,
arguments et tortures, et tous autres moyens qu'il paratra, puis de
condamner et de punir.

Ces rglements lastiques faisaient que dans tout pays, comme le dit
Muratori: Quand, par vengeance ou sur de simples soupons, on voulait
ter la vie  un homme, on mettait en avant le nom et la procdure d'une
conjuration.

C'tait aussi ce nom que Luchino avait rpandu. Il s'agissait maintenant
qu'un procs lui donnt de la consistance. Le 15 de juin, c'est--dire 
peine six jours avant ces vnements, la chaise de podestat de Milan
avait t confre  Francesco de Osomara, marquis de Malaspina, habile
jurisconsulte, et lui aussi adulateur de la lettre crite. Il regardait
comme le premier devoir d'un magistral de conserver la paix publique. En
entrant en charge, il avait jur de faire observer les statuts de la
commune de Milan, et principalement ceux qui concernaient les rebelles,
ou comme on les appelait, les _malesardi_. Il n'aurait donc mis aucun
obstacle  la condamnation des conjurs; mais, d'un autre ct, il tait
honnte homme: il avait des vues courtes, mais des intentions droites;
il pouvait tre envelopp par les ruses d'un homme pervers, mais il
tait absolument incapable de se salir les mains pour flatter le prince,
ou dans de sordides esprances. Luchino avait en rserve l'homme qu'il
lui fallait.

[Illustration.]

Cette troupe de Saint-Georges, dont nous avons parl plus haut, et que
Lodrisio avait rassemble, se dbanda aprs la bataille de Parabiago.
Ces mercenaires, habitus aux violences et aux sacs des villes,
pillaient, attaquaient, incendiaient, terribles encore en petites
troupes. On les connaissait sous le nom de _giorgi_. Pour les rprimer,
on permit  chacun de se faire justice par ses propres mains. Les
mmoires du temps rapportent qu'Antoine et Matteo Crivelli, dont les
_giorgi_ avaient dtruit leurs villas, les rtissaient au feu quand ils
pouvaient les attraper, et les farcissant d'avoine ils les donnaient 
manger  leurs chevaux; d'autres, dans le Crmonais, eurent la peau
taille sur le dos, en guise de rubans, puis le bourreau les fouettait
en criant  chaque coup: _Stringhe e bindetti_, bandes et
aiguillettes. Ainsi les citoyens et les nations s'instruisaient 
l'humanit.

Luchino,  cause de son amour pour ce genre de justice, avait institu
contre les _giorgi_ un nouveau magistrat, le capitaine de justice, et il
l'avait revtu d'une autorit considrable. Il choisit, pour remplir
cette charge, un certain Lucio, homme d'un caractre impitoyable, qui,
ne se lassant point d'emprisonner et de pendre, dbarrassa le pays des
brigands.

[Illustration.]

Je dis des grands et des petits brigands, car les seigneurs mmes, dans
leurs citadelles et dans leurs palais de campagne, ne laissaient passer
aucun homme s'il n'avait le sauf-conduit de la misre. Luchino mit aussi
un frein  l'orgueil de ces nobles voleurs; il abolit les guerres de
personnes  personnes, de familles  familles, il dclara que tout le
pays relevait immdiatement du sige de. Milan au criminel. Les
feudataires furent obligs de se restreindre  la juridiction simple, et
ne purent plus compter que leur tyrannie serait sans appel. Aussi les
courtisans du prince pouvaient le louer d'avoir tabli l'galit de tous
devant la loi. Mais cette galit, cependant, dit un historien, ne
plaait point sous son niveau les puissants, les russ, les flatteurs,
le prince, ses favoris, ni les favoris de ses favoris.

Les amliorations sont un bienfait du ciel lorsqu'elles sont opres par
un bon prince; mais, entre les mains d'un mauvais souverain, elles
deviennent des armes terribles, dont il se sert pour assouvir ses
passions. Luchino, en effet, abattait ses ennemis de la mme main dont
il frappait les ennemis de la socit! Il tait merveilleusement servi
dans cette oeuvre par le caractre de Lucio. Nul n'tait plus dur, nul
ne savait mieux que lui fabrique des traquenards judiciaires, et rien
n'galait son zle  faire observer ce qu'il appelait le droit,
c'est--dire la volont du prince. Ce n'est pas que sa conscience
l'gart dans une voie trompeuse, mais c'est qu'il n'ambitionnait que de
se dlivrer d'une honte qui lui pesait plus qu'un crime, celle d'tre n
dans une classe pauvre et d'tre pauvre lui-mme.

Luchino l'avait achet, et l'avait employ plusieurs fois  ses fins.
Aussi n'hsita-t-il point  jeter les yeux sur lui dans cette occasion,
et il commena  le flatter et  mettre en jeu la vanit de cet homme.
Le jour de la translation solennelle des reliques de saint Pierre,
martyr, la grande fte dont nous avons parl se termina  la cour par un
splendide festin. L'vque Giovanni, tous les ambassadeurs des villes,
des princes, des grands seigneurs, des lettrs milanais ou trangers,
assistaient  ce festin, et la profusion y tait si grande, que
Grillincervello, en admiration devant toutes ces choses, dit  l'oreille
de Luchino: Matre, tu as donc quelque poisson  prendre par la gueule?
'

Chaque service tait port,  son de trompe et d'autres instruments, par
des pages magnifiquement vtus. Grillincervello courait au milieu d'eux,
tenant tout le monde en joie par ses bons mots, ses vers et ses
chansons. Il recevait de toutes mains des reliefs, qu'il avait entasss
 l'cart sur un escabeau, disant qu'ils suffiraient  nourrir pendant
quinze jours les nombreuses femmes et les nombreux enfants que, selon
l'usage libertin de ses pareils, il entretenait dans sa maison.

[Illustration.]

Les discours taient plus vifs entre les convis qu'ils n'ont coutume de
l'tre aujourd'hui  la table des princes. C'tait une nouvelle caresse
pour l'amour-propre de Luchino, parce que jamais la gaiet du vin ne
suscitait des paroles qui eussent pu dplaire au prince. La tranquille
flicit des peuples, les actes de bienfaisance, les prouesses
guerrires, la honte des ennemis, quelque joyeuse aventure d'un
particulier, fournissaient une ample matire de plaisanteries et
d'adulations. On pensera peut-tre que les convives de Luchino devaient
soigneusement viter la moindre allusion aux troubles de la semaine et
aux malheureux qui languissaient en prison pendant qu'on se rjouissait
 la cour; mais n'tait-ce pas un nouveau triomphe du prince? n'tait-ce
pas un pril vit, un acte de publique justice? Le podestat et le
capitaine de justice, placs au milieu d'autres jurisconsultes,
tardrent donc peu  prendre ces vnements pour thme de leurs
discussions. Ds que Luchino s'en aperut, il adressa la parole  Lucio,
et lui dit: Vous qui connaissez  fond les lois, vous qui avez
interrog tous les oracles de l'antique sagesse, que pensez-vous de ce
qui vient d'arriver? Qu'en auraient dit les Humains, nos illustres
aeux?

La bassesse calcule du capitaine, s'accrut de la distinction dont il
tait l'objet au milieu de toute cette noblesse, et il rpondit sans
hsiter: La condamnation des tratres  la patrie peut-elle tre un
instant douteuse? Quant  moi, habitu  soutenir franchement la
justice,  dcider selon les lois, quoi qu'il m'en doive coter, je dis
et je maintiens que si votre srnit pargne le sang des coupables,
elle manquera  ses devoirs, et dsertera l'autorit que le peuple lui a
confie.

Comme ils sonnent bien  l'oreille des tyrans ces conseils qui leur font
un devoir d'obir  leur cruaut et de suivre tous leurs penchants! Les
yeux de Luchino brillrent de complaisance. Joyeux d'avoir t si bien
compris, il continua, Oui, mais comment s'y prendre avec les vieux
renards, gens de robe, gens d'pe, tous retors dans l'art de nier les
faits les plus vidents?

--Prince, enseignez-moi  vaincre l'ennemi; pour faire parler un rebelle
obstin, je n'ai pas besoin d'aller  l'cole.

Ainsi, sous le masque d'une vracit rustique, Lucio cachait les plus
viles adulations et dguisait son infamie. Puis il se vanta, comme d'un
bel exploit, d'avoir conduit  bonne fin les procs les plus difficiles,
o il tait parvenu  convaincra  sa manire les plus obstins  nier
leur crime, et l o les tmoignages manquaient le plus. Puis la
discussion s'chauffa entre tous ces suppts de chicane, et dura
longtemps aprs qu'on fut sorti de table. Enfin Luchino, prenant  part
le capitaine, lui confia le soin de diriger le procs, et conclut en
disant: . Les Pusterla sont d'opulents seigneurs; le trsor aura en
abondance les moyens de rcompenser magnifiquement ses fidles
ministres.

[Illustration.]

C'tait donner de l'peron  un bon cheval, et, de ce moment, Lucio ne
songea plus qu' ourdir les fils de sa trame. Je ne sais quel crivain
moderne a dit: Donnez-moi deux ligues d'un galant homme, et je vous
promets de le trouver digne de la mort. Pensez ce que ce devait tre,
dans ces temps o aucun frein ne retenait les mauvaises passions du
prince et la vnalit des juges, et o d'ailleurs la torture pouvait
toujours tre employe pour arracher  l'accus la vrit, ou ce qu'on
voulait prendre pour elle.

Outre l'assemble gnrale, en qui rsidait la suprme autorit, il y
avait  Milan un conseil particulier compos de vingt-quatre citoyens,
douze plbiens et douze nobles: les uns, _juris periti_ c'est--dire
lettrs et matres dans la science les lois; les autres, _morum
periti_, c'est--dire praticiens au fait du droit coutumier et des
statuts. Ils gardaient leur office deux mois, s'appelaient socit de
justice; et c'est  eux que revenait la connaissance des dlits de
majest. Ils taient prsids par un juge, toujours choisi parmi les
trangers.

Le juge, prsident ou capitaine tait ce mme Lucio. Il travailla 
former son conseil de gens dociles  ses vues, plutt par une
disposition naturelle de leur esprit et par l'influence de leurs
prjugs que par un pacte abject qui les et vendus  prix d'argent 
leur matre. Il savait d'ailleurs quels sont les avantages de
l'accusation en de tels procs, et que celui-l est un prodige
d'innocence qui en sort sain et sauf. En outre, n'avait-il pas son
recours aux tortures, soit aux tortures clatantes de la corde et du
chevalet, soit aux hypocrites tortures qui se cachent dans l'obscurit
des cachots et qu'on mesure au prisonnier goutte  goutte? Aussi, aprs
avoir tout bien examin, aprs avoir pes toutes les circonstances d'un
procs d'tat, o les accusateurs, tmoins, juges savent tre agrables
au prince en chargeant les accusations, il trouva que tout lui souriait,
et se dit  lui-mme: Repose, mon coeur: un beau palais, un riche
domaine et la confiance de mon matre, sont des biens qui ne peuvent me
manquer.

Mais, pour tre plus sr de l'accomplissement de ses projets, le
capitaine mit d'abord en jugement Franzino Malcolzato, le serviteur de
Pusterla, bravache renomm pour son humeur batailleuse et ses homicides.
Ds que cet homme se vit plac entre la torture, la potence, ou du moins
la prison perptuelle d'un ct, et de l'autre la promesse de l'impunit
s'il s'avouait coupable et dcouvrait les fautes qu'on imputait  son
matre, il n'hsita pas dans son choix, et Lucio triompha de son
invention. Obissant donc aux suggestions du capitaine de justice,
Malcolzato dit qu'il avait entendu former le plan d'une grande
conjuration; qu'on parlait habituellement avec mpris du prince et de
ses actes; qu'on s'entretenait d'esprances, de changements prochains,
d'un meilleur avenir; que son matre avait eu  Vrone de frquentes et
secrtes confrences avec le seigneur Mastino della Scala et avec Matteo
Visconti, qu'il avait reu de cette ville Alpinolo, expdi en grande
diligence par les conjurs milanais, et qu'il tait revenu en toute hte
 Milan avec ce page, souvent blasphmant pendant la route contre le
seigneur Luchino; qu'il y avait des armes dans le palais des Pusterla;
qu'un certain soir il avait introduit les plus fidles amis de son
matre, et qu'on avait, tout dispos en fait de serment, de meurtre,
d'incendie, de pillage.--Il poursuivit ainsi, racontant des choses si
absurdes et si contradictoires, qu'il et fallu l'enfermer dans une
maison du fous ou le condamner comme imposteur.

[Illustration.]

Dans le conseil de justice, il ne manqua pas de gens qui firent
apercevoir l'inconsquence de semblables dpositions. Mais Lucio observa
que, pour teindre les sditions, il fallait poser le pied sur les
premires tincelles, et que, si la paix commune demandait quelque
victime, il valait mieux frapper ce ribaud que de mettre en pril tant
de ttes illustres.

Il est vrai que la justice ne devrait point faire acception de
personnes; mais combien d'autres choses ne devrait-elle pas faire? Le
petit nombre des opposants, voyant l'opinion de la majorit prvaloir,
entrait en dfiance de son propre sentiment et craignait de se tromper.
Le respect du pouvoir est si profondment enracin dans le plus grand
nombre, que, sans s'en apercevoir, ils mlaient dans leurs jugements la
pense d'honneurs probables, de rcompenses, de participation 
l'autorit; enfin, ou rflchissait qu'aprs tout il ne s'agissait que
d'un bandit dont la socit ne pouvait attendre aucun service d'aucun
genre.

Mais malheur  l'homme qui pactise un seul moment avec l'austrit de sa
conscience! Si c'est un particulier, il deviendra un homme injuste, si
c'est un magistrat, un side; si c'est un prince, un tyran.

[Illustration.]

Bronzino Caimo ne put supporter une pareille procdure; et ce courageux
jurisconsulte osa en pleine assemble, en dmontrer l'normit  ses
collgues. Lucio (les mchants se trompent aussi quelquefois) n'avait
pas hsit  le mettre sur la liste des juges. Bien qu'il ne dissimult
point l'aversion que lui inspiraient les violences de Luchino, les
ennemis du prince n'avaient jamais montr qu'ils fissent grand cas de
lui, parce qu'il se dclarait toujours contre les oppositions illgales
et les amliorations obtenues par l'pe. Aussi avait-on coutume de dire
qu'il prtendait redresser le monde avec l'eau bnite et le missel. Mais
l'eau bnite et le missel lui inspirait une rpugnance profonde pour
toute fraude, et le courage de soutenir le vrai. Il se dclara avec tant
de force que la procdure chafaude  si grands frais par Lucio ne
pouvait arriver  son terme, si on ne punissait d'abord celui qui avait
os avoir raison, Lucio, dans un secret interrogatoire, parvint  faire
confesser par Malcolzato que Bronzino Caimo tait au nombre des
conjurs, et mme le plus dangereux, parce qu'il tait le plus
raisonnable. Au moment o cet homme gnreux se prparait  ne point
permettre que la justice ft viole sans protestation, il se vil traner
lui-mme dans les prisons, et appel devant les mmes juges  qui son
exemple devait enseigner la servilit.

Personne n'osa plus lever la voix, et les aveux de Malcolzato furent
tenus pour vridiques. Puis, sous prtexte qu'il n'avait pas voulu dire
tout ce qu'il savait, on ne lui accorda point l'impunit promise.
Condamn  mort, il fut bientt pendu comme le criminel agent des
manoeuvres criminelles de Pusterla. Le peuple courait  ce spectacle, et
on disait; Tant mieux! c'tait un mchant spadassin, et il devait finir
ainsi. Vivent nos seigneurs, qui purgent le monde d'une telle canaille!

Mais, comme les injustices s'enchanent! Aprs ce supplice, il demeurait
convenu parmi le peuple, bien plus, il tait pass en chose juge qu'une
conspiration existait, que Pusterla en tait le chef: qu'il tait
second par les personnages qu'on avait nomms, et par un plus grand
nombre d'autres complices qu'on n'avait pu dcouvrir. On pouvait donc
faire le procs des autres accuss sur un fait dont il n'tait plus
permis de douter, toujours en vertu de la chose juge, et il ne restait
plus  Lucio qu' les montrer coupables des crimes qu'on leur imputait.

La conclusion de tout cela fut que, lorsque les dbats de la socit de
justice furent clos, les crieurs de la commune parcoururent la ville,
s'arrtant  chaque carrefour, et, aprs un son de trompe, invitrent
les chefs de famille  se rassembler  midi,  un jour prescrit, pour y
former l'assemble gnrale.

Dans cette assemble gnrale rsidait, comme nous l'avons dit,
l'autorit souveraine. J'entends qu'elle y rsidait en droit; car, dans
la pratique, on pensait qu'aprs avoir nomm le prince, les citoyens
s'taient spontanment dchargs sur les paules de l'lu du fardeau de
la souverainet, qui, s'il faut l'avouer, paraissait rarement trop
pesant  ce dernier.

La circonstance tait une de ces rares occasions o le prince aimait 
se dcharger de sa responsabilit; il fallait, en effet, que l'ombre du
voeu public sanctionnt un des actes de sa tyrannie. Visconti n'tait
nullement inquiet de la dcision de l'assemble: il savait par
exprience que le voeu de la multitude ainsi rassemble n'est que
l'expression de la volont de quelques intrigants trompant la foule,
qui, pour la plupart, n'a ni la volont, ni le temps, ni la capacit de
peser les droits et la justice. D'un autre ct, comme il regardait d'un
mauvais oeil ces apparences rpublicaines qui survivaient au sein: de la
monarchie, Luchino aimait  discrditer ces assembles en les associant
 ses crimes.

Donc, lorsque les citoyens furent rassembls, la socit de justice
comparut au milieu d'eux, et le capitaine, montant  la _parlera_,
exposa la conspiration qu'on avait dcouverte, nomma les coupables,
publia les projets de sentences, tant contre les prisonniers que contre
les fuyards. Ces derniers n'taient pas en petit nombre. Tous ceux qui
savaient n'tre point agrables  Visconti, bien qu'ils n'eussent pris
aucune part  la prtendue conjuration et qu'elle leur et t mme
compltement inconnue, se sauvrent, dans la crainte que Luchino ne
choisit cette invasion o la rigueur pouvait tre justifie.

Aprs lecture du procs, c'est--dire des extraits qu'il avait plu 
Lucio de choisir, la faute de tous les accuss parut si norme, si
vidente, que les neuf cents pres de famille qui votaient secrtement
avec des cailloux blancs et roux, se trouvrent tous d'accord pour
confirmer la condamnation, except une douzaine d'entre eux, qui, ou
s'taient tromps de cailloux, ou n'avaient pas compris la volont
srnissime.

Les fuyards furent dchus de noblesse et leurs biens confisqus. Devant
une madone qui surmontait la porte Romaine, on alluma deux torches, et
il fut intim au beau Galas et  Barnab de sortir de la ville avant
que la cire ft consume. Lorsqu'ils furent partis, on publia un rescrit
qui les dclarait bannis de l'tat comme suspects dans leur foi,
violateur de la paix, parjures dtestables; on dclarait en outre qu'ils
ne pouvaient contracter mariage, ni, aprs leur mort, tre enterrs en
terre sainte.

On ne sait que trop comment ils revinrent, traitant ce malheureux pays
le plus mal qu'ils purent. Ils furent ensevelis dans l'glise, et
laissrent une postrit qui ne valait pas mieux que ses pres.

Le sort le plus affreux fut pour ceux des conjurs dont on avait pu se
saisir. Machino et Pinalla Alipratuli, enferms dans les prisons
prtoriennes sur la place des Marchands, sous les escaliers du palais,
purent entendre, par une lucarne de leur tanire, la sentence qui les
condamnait  mourir de faim. Le jours suivant, ils virent Botolo da
Castelletto, Beltramolo d'Amieo et l'incorruptible juge Bronzino Caimo
dcapits sur la place. Ils les virent, et combien ils durent envier
leur prompte mort, eux qui taient contraints de la voir s'avancer  pas
lents, au milieu des atroces tortures du jene!

Chaque anne on imposait une taille extraordinaire, dite du _florin
d'or_, aussi onreuse  la noblesse qu'au peuple. Le matin de
l'excution, Luchino fit publier qu'il remettait cette taille, et qu'il
ne la percevrait plus,  moins d'invasion des ennemis.

Cela suffit, et ce fut mme trop pour que le peuple milanais oublit le
sang vers, et mme courut assister  l'excution de la justice de son
gnreux seigneur. Tant le peuple ressemble aux enfants, pour qui tout
est sujet de fte, qui contemplent en riant le drap tendu sur le
cercueil de leur pre, et qui admirent la beaut des cierges allums aux
funrailles de leur mre.

[Illustration.]

Les juges, en sortant de charge, eurent la satisfaction d'avoir bien
travaill pour le maintien de la scurit publique, et d'avoir bien
russi  dcouvrir et  chtier les tratres  la patrie. Le capitaine
Lucio eut une satisfaction beaucoup plus grande: une lettre de Luchino
lui assigna pour rsidence le palais des Pusterla et il lui concda
l'usufruit du dlicieux domaine de Montebello, sauf  lui en accorder la
proprit lorsqu'on aurait dfinitivement prononc sur le sort de
Pusterla et de sa famille.

[Illustration.]



Candlabres offerts  Louis-Philippe

PAR LE ROI DE HOLLANDE.

On remarque depuis quelque temps au palais des Tuileries, dans la
galerie de Diane, deux grands candlabres remplaant,  chacune des
extrmits de cette galerie, des vases orns de peintures, qui ont t
transportes au muse du Louvre, et placs prs des idoles chinoises dont
_l'Illustration_ a donn la figure dans son 24e numro.

Ces candlabres, levs sur un socle en marbre et d'une hauteur de 2
mtres environ, ont t envoys par le roi de Hollande au roi des
Franais. Les matriaux employs par les artistes chargs leur
construction sont le cristal et le bronze dor.

[Illustration: Candlabres en bronze et cristal, donn par le roi de
Hollande au roi des Franais.]

L'ornementation, d'un style renaissance gnralement heureux, parat
avoir t compose sur des dessins franais; l'excution des bronzes est
trs-satisfaisante: mais les cristaux, quoique d'une belle eau, laissent
 dsirer sous le rapport de la taille, principalement dans le ft des
colonnes, dont les cannelures, s'enfilant au lieu de se contrarier, ne
produisent pas les feux et l'effet qu'on devrait en attendre.

Quoiqu'il en soit, l'ensemble de ces candlabres fait honneur  la
fabrication hollandaise; mais l'exposition prochaine de notre industrie
dmontrera que, pour le got et la puret de l'excution de ses bronzes
et cristaux, la France marche et marchera toujours  la tte des autres
nations.



Amusements des Sciences.

SOLUTION DES QUESTIONS PROPOSES DANS LE DERNIER NUMRO.

I. Ce problme est de la mme nature que celui du lion de bronze que
nous avons donne dans un des numros prcdents; il est aussi tir de
l'anthologie grecque, d'o il a t traduit en mauvais vers latins que
voici:

        Qui jaculamur aquas tres hic, adstamus Amores;
        Sed varie liquidas Euripo immittimus undas.
        Dexter ego; fummis et quae mihi manat ab alis
        Quatuor est horis laevus versa influit urna
        Dimidiatque diem medius dum fundit ab area
        Die, age, quam paucis Euripum implebimus horis
        Ex arca simul atque alis urnaque fluentes?

En supposant le jour divis en vingt-quatre heures, ou trouvera que les
trois Amours rempliront le bassin en 2/24 ou prs de deux heures.

II. La solution de ce problme est contenue dans ces deux diptiques
latins;

        It duplex mulier, redit una, vehitque manentem,
        Itque una; utuntur tunc duo puppe viri
        Par vadit et redeunt bini, mulierque sororem
        Advehit; ad propriam fine maritus abit.

Ce qui signifie:

Deux femmes passeront d'abord: puis, l'une ayant ramen le bateau,
repassera avec la troisime femme. Ensuite une des trois femmes ramnera
le bateau, et, se mettant  terre, laissera passer les deux hommes dont
les femmes sont de l'autre ct. Alors un des hommes ramnera sa femme,
et, la mettant  terre, il prendra le troisime homme et repassera avec
lui. Enfin la femme qui se trouve passe entrera dans le bateau et ira
en deux fois chercher les deux autres femmes.

On propose encore ce problme sous le titre des _trois matres et des
trois valets_. Les matres s'accordent bien ensemble et les valets
aussi; mais chaque matre ne peut, souffrir les valets des deux autres;
de manire que s'il se trouvait avec un des deux valets, en l'absence de
son matre, il le battrait infailliblement.

III. Il faut faire une bote carre; car c'est celle qui,  cause des
angles droits, est la plus propre  ce jeu optique. Vous la diviserez en
quatre cloisons perpendiculaires au fond, qui se croiseront au centre,
et contre lesquelles vous appliquerez des miroirs plans. Vous percerez
ensuite chaque face de la bote d'un trou propre  regarder au dedans,
et qui soit tellement mnag que l'on ne puisse voir que les miroirs
appliqus contre les cloisons, et non la base. Dans chaque petit
triangle rectangle, enfin, qui est form par deux cloisons, vous
disposerez un objet qui, se rptant dans les glaces latrales, puisse
former un dessin rgulier, comme un dessin de parterre, un plan de
fortification, une place de ville, un pav de compartiments. Pour
clairer l'intrieur, vous ne couvrirez la bote que d'un parchemin
transparent.

Il est vident que si on place l'oeil  chacune des petites ouvertures
pratiques aux cts de cette bote, on apercevra autant d'objets
diffrents, qui paratront nanmoins remplir toute la bote. L'un sera
un parterre trs-rgulier; l'autre, un plan de fortification; le
troisime, un pav de compartiments; le quatrime, une place dcore.

Si plusieurs personnes ont regard  la fois par ces diffrentes
ouvertures et qu'elles se questionnent ensuite sur ce qu'elles ont vu,
il en pourra rsulter entre elles une contestation assez plaisante pour
celui qui sera au fait du tour: l'une assurant qu'elle a vu un objet,
l'autre un autre, et chacune tant galement persuade qu'elle a raison.

Pour rendre, plus transparent le parchemin dont on se sert dans les
machines optiques telles que la prcdente, il faut le laver plusieurs
fois dans une lessive claire qu'on changera  chaque fois, et,  la
dernire, dans de l'eau de fontaine; on le mettra ensuite scher 
l'air, en le tenant bien tendu.

Si l'on veut lui donner de la couleur, on se servira, pour le vert, de
vert-de-gris dlay dans du vinaigre, avec un peu de vert fonc; pour le
rouge, de l'infusion de bois de Brsil; pour le jaune, de l'infusion de
baies de nerprun, cueillies au mois d'aot; l'on passera enfin de temps
en temps un vernis sur ce parchemin.

NOUVELLES QUESTIONS A RSOUDRE.

I. Un pre de famille ordonne, par son testament, que l'an de ses
enfants prendra sur tous ses biens, 10,000 francs et la septime partie
de ce qui restera; le second 20,000 francs et la septime partie de ce
qui restera; le troisieme 30,000 francs et la septime partie du
surplus; et ainsi jusqu'au dernier, en augmentant toujours de 10,000
francs. Ses enfants ayant suivi la disposition du testament, il se
trouve qu'ils ont t galement partags. On demande combien il y avait
d'enfants, quel tait le bien de ce pre, et quelle a t la part de
chacun des enfants.

II. Un homme rencontre, en sortant de sa maison, un certain nombre de
pauvres. Il veut leur distribuer l'argent qu'il a sur lui: il trouve
qu'en donnant  chacun 9 sous, il en a 32 de moins qu'il ne lui faut;
mais, qu'en en donnant  chacun 7, il lui en reste 24. Quels taient le
nombre de pauvres et la somme que cet homme avait dans sa bourse?

III. Faire une boule trompeuse au jeu de quilles.



Observations Mtorologiques

FAITES  L'OBSERVATOIRE DE PARIS.

1843.--SEPTEMBRE.

[Tableau complexe.]



Rbus

EXPLICATION DU DERNIER RBUS.

La nuit, tous chats sont gris.

[Illustration: Nouveau rbus.]









End of the Project Gutenberg EBook of L'Illustration, No. 0032, 7 Octobre
1843, by Various

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