The Project Gutenberg EBook of La Renaissance Italienne et la Philosophie
de l'Histoire, by mile Gebhart

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Title: La Renaissance Italienne et la Philosophie de l'Histoire

Author: mile Gebhart

Release Date: July 11, 2013 [EBook #43196]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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et n'a pas t harmonise. Les mots et phrases imprims en gras dans
le texte d'origine sont marqus =ainsi=.




    TUDES MRIDIONALES
    LA
    RENAISSANCE ITALIENNE




    VERSAILLES
    CERF ET FILS, IMPRIMEURS
    59, RUE DUPLESSIS, 59




    TUDES MRIDIONALES
    LA
    RENAISSANCE ITALIENNE
    ET
    LA PHILOSOPHIE DE L'HISTOIRE

    MACHIAVEL--FRA SALIMBENE
    LE ROMAN DE DON QUICHOTTE--LA FONTAINE
    LE PALAIS PONTIFICAL--LES CENCI

    PAR

    MILE GEBHART

    PROFESSEUR A LA SORBONNE

    [Illustration: logo]

    PARIS

    LIBRAIRIE LOPOLD CERF

    13, RUE DE MDICIS, 13

    1887




AVANT-PROPOS


Les lecteurs qui voudront bien feuilleter ce recueil, selon l'ancienne
mthode, en commenant par les premires pages, comprendront pourquoi
deux figures aussi peu semblables l'une  l'autre, Machiavel et Fr
Salimbene, s'y rencontrent tout d'abord,  la suite de la thorie de
Burckhardt sur la Civilisation de la Renaissance en Italie. Le trait
dominant, pour ne pas dire la cause principale de la Renaissance
italienne tant la personnalit individuelle dveloppe parfois 
l'excs, mais d'autant plus forte que les circonstances extrieures
semblaient plus propres  l'opprimer ou  l'altrer, on verra comment
le grand historien, aux heures les plus tristes de sa vie, est demeur
obstinment attach  la vrit politique qu'il avait embrasse pour
le bien de l'Italie, et comment l'inflexible conscience du diplomate a
sauv en lui l'honntet de l'homme que la ruine de sa fortune pouvait
pousser  se dmentir et  mentir. L'admirable libert d'esprit qui
est  l'origine de ce dveloppement de la personnalit prexistait 
la Renaissance; elle rend compte du mouvement religieux de la
Pninsule ds le XIIIe sicle, car c'est dans la chrtient italienne
plus encore que dans la commune italienne qu'elle s'est surtout
manifeste au moyen ge; le bon frre Salimbene, un joyeux
reprsentant de la seconde gnration franciscaine, exprime cet tat
original de l'esprit de sa race d'une faon si vive, qu'il est
vritablement comme un prcurseur de la Renaissance; je n'ai donc
point hsit  le prsenter de nouveau, dans la familiarit de son
personnage, tel que je l'ai produit, il y a quelques annes, devant un
cercle intime d'amis indulgents.

Les morceaux historiques qui sont  la fin du volume sont comme une
application des consquences morales et sociales de la Renaissance,
que j'ai tent de dduire des vues philosophiques de Burckhardt.
L'esprit d'individualit, qui fut longtemps la vie de la civilisation
italienne, n'avait point adouci les moeurs, soit publiques, soit
prives. Le tyran italien du XVe sicle, dont la valeur personnelle
fut porte au suprme degr, garda toute la brutalit fodale,
aggrave encore par la mfiance, la peur incessante, la pratique de la
fourberie, l'insolence d'un pouvoir sans contrle. La Renaissance
s'arrta en mme temps que tomba la libert; il n'y eut plus de
tyrans, quand les provinces autonomes disparurent; mais il resta une
socit habitue  la violence,  la duret des moeurs domestiques, au
jeu des passions dpourvues de tout scrupule. La famille des Cenci
n'est pas belle  voir de prs; mais le tableau en est restitu
d'aprs des textes srs, notamment d'aprs les pices de l'horrible
procs, et je demande d'avance pardon pour cette tragique ralit aux
personnes sensibles qui aimaient tendrement Batrice Cenci. Quant au
chapitre o les juifs, les musulmans esclaves et les bonnes gens de
Rome apparaissent dans la vrit lamentable de leur condition, du XVIe
au XVIIIe sicle, je n'ai fait qu'y traduire, sans y ajouter un seul
trait, les documents qui abondent sur ce curieux sujet, 
l'_Archivio_ de la province de Rome, au _Fanfulla della domenica_, 
la _Rassegna Settimanale_, dans l'ouvrage de M. Silvagni, _La Corte e
la societ romana_, qui est crit en partie d'aprs les mmoires de
l'abb Benedetti.

Restent deux tudes, l'une sur Cervantes et le Don Quichotte, l'autre
sur notre La Fontaine. Cervantes et La Fontaine ne s'expliquent
compltement que par le gnie de la Renaissance, telle que l'Italie
l'avait entendue. L'ironie transcendante de Cervantes procde de
l'ironie de Pulci et de l'Arioste, qu'elle dpasse, il est vrai, par
l'invention symbolique et l'pret du ralisme espagnol. Cervantes
s'est dgag, comme l'avaient fait l'Arioste et tous les potes
chevaleresques de l'Italie, de la fascination du moyen ge hroque;
mais, dans toutes les digressions critiques de son roman, il montre 
quel point il est toujours attach  l'inspiration potique des vieux
sicles. J'en dirai autant de La Fontaine. Il tait facile d'indiquer
la filiation qui l'unit  Boccace et  l'Arioste, et comment il fut
aussi un Attique et un libre platonicien; mais c'est surtout dans ce
qu'il a gard de notre moyen ge gaulois, que le fabuliste parat le
continuateur des Italiens. Sans doute, ce ne sont point les grands
souvenirs des chansons de Geste qui revivent en lui; mais nos pres
avaient chant un hros qui ne fut ni chevalier de Charlemagne ni
compagnon de la Table Ronde, Renart, dont la lgende avait t la
contrepartie ironique de l'pope glorieuse, la satire du monde
fodal. La Fontaine reprend Renart comme l'Arioste a repris Roland, il
l'invente  nouveau, il s'en divertit, il le transforme en le plaant
au point juste de l'esprit de critique et du got littraire de son
sicle. La conciliation du pass et du prsent fut non seulement dans
la littrature, mais encore dans les arts du dessin, la tradition
constante de la Renaissance; c'est en vertu de ce trait d'originalit
que Cervantes et La Fontaine sont entrs dans ce petit volume.

    Paris, 7 fvrier 1887.




    LA
    RENAISSANCE ITALIENNE
    ET LA
    PHILOSOPHIE DE L'HISTOIRE




LA THORIE DE JACOB BURCKHARDT[1]


Le titre du grand ouvrage de Jacob Burckhardt,--_Die Cultur der
Renaissance in Italien_,--ne me semble pas rendu rigoureusement par
ces mots: _la Civilisation en Italie au temps de la renaissance_. Un
rcent traducteur du _Cicerone_ de Burckhardt crit simplement, dans
sa prface: _la Culture de la renaissance_. Il demeure ainsi beaucoup
plus fidle  la pense de l'auteur, qui rpte souvent: En Italie,
la _culture_ que rvlaient les oeuvres de la parole crite a prcd
_l'art_, qui est une partie considrable de la civilisation. Dans le
Nord, au contraire, par exemple dans les Flandres, l'art apparat
longtemps avant la _culture_, les portraits de l'cole de Van Eyck
avant les descriptions des crivains moralistes. Mais il faut
s'entendre sur cette expression, la _culture_, et ne point l'appliquer
seulement au mouvement intellectuel de l'Italie vers l'antiquit et le
paganisme littraire. Le retour aux anciens s'appelle lui-mme, en
Allemagne et en France, _l'humanisme_. Burckhardt donne  l'humanisme,
dans sa thorie de la renaissance, la place qui lui convient, mais il
ne le considre que comme l'effet ou le signe de la _culture_, de mme
que l'tat social, les moeurs, la religion, la posie, les arts. Le
plus sr moyen d'entendre ce titre est encore de lire le livre mme,
mais comme il mrite d'tre lu. Ici, la curiosit d'un esprit cultiv
ne suffirait point. L'tonnante diversit des questions traites par
Burckhardt peut faire d'abord illusion sur l'objet de l'ouvrage. A
travers les six divisions qui le constituent, jetez au hasard les yeux
sur quelques chapitres: _la Tyrannie au XVe sicle, la Papaut et ses
Dangers, l'tat italien et l'Individu, Rome, la Ville des ruines,
Dcouverte de la beaut et de la campagne, les Ftes_, vous vous
croyez en prsence d'une srie de tableaux historiques et d'analyses
morales. En ralit, c'est une explication scientifique, un problme
de psychologie historique que Burckhardt expose et rsout. Il faut,
pour ne point s'garer dans la multiplicit des points de vue ou se
laisser distraire par le charme d'une rudition immense, se rappeler 
chaque page que l'on tudie un chapitre capital de la philosophie de
l'histoire et s'orienter sans cesse sur la doctrine de l'auteur. On
aperoit vite ce qu'il s'est propos de mettre en lumire. Il n'crit
ni l'histoire gnrale de la renaissance, ni celle de la littrature,
ni celle des arts; quant  celle-ci, il l'a entreprise dans un autre
livre, dont une partie seulement, la classification et la description
des monuments de l'architecture italienne, a paru[2]. Il dgage de
l'observation des faits la cause qui les a produits, la direction et
les caractres qu'elle leur a imposs; il nous fait saisir la loi d'un
dveloppement intellectuel, ou, si l'on veut, d'une civilisation qui a
dur prs de trois sicles et a renouvel la civilisation de toute
l'Europe. C'est  l'me italienne qu'il demande le secret de la
renaissance, et, par le mot de _culture_, il a voulu exprimer l'tat
intime de la conscience d'un peuple. Pour lui, tous les grands faits
de cette histoire: la politique, l'rudition, l'art, la morale, le
plaisir, la religion, la superstition, manifestent l'action de
quelques forces vives, l'indpendance de l'esprit, le jeu constant du
sens critique, l'lan de la passion, l'nergie de l'orgueil. Mais ces
forces, bien coordonnes, forment une harmonie o les convoitises du
coeur acceptent la discipline de l'esprit, o les violences de
l'instinct concourent  la matrise de la raison. Jamais l'homme n'a
t plus libre en face du monde extrieur, de la socit, de l'glise;
jamais il ne s'est possd plus pleinement lui-mme. Les Italiens ont
appel _virt_ cet achvement de la personnalit. La _virt_ n'a, il
est vrai, rien de commun avec la vertu. Les _virtuoses_ mnent le
choeur de cette civilisation. Pour Burckhardt, le rveil de l'me
personnelle, le sentiment que l'individu a repris de sa valeur propre,
sont non seulement le trait distinctif de la renaissance italienne,
mais la cause profonde de cette renaissance.

  [1] _La Civilisation en Italie au temps de la Renaissance_, par
  Jacob Burckhardt, traduction de M. Schmitt. Paris, 1885; Plon et
  Nourrit.

  [2] Cet ouvrage a deux titres: _Geschichte der Renaissance in
  Italien_, et _Geschichte der neueren Baukunst_; Stuttgart, 1878.
  Il rpond  un projet d'histoire complte de la renaissance, que
  faisaient attendre les lacunes volontaires de _la Culture_
  relativement aux lettres et aux arts de l'Italie. J'essaierai
  ici, trs discrtement, de suppler au silence ou aux indications
  trop sommaires du matre sur ces points.

Il fallait indiquer tout d'abord l'ide suprieure qui vivifie
l'oeuvre de l'illustre professeur de Ble. Le livre est de premier
ordre: il est comme le brviaire historique de quiconque crit ou
parle sur la civilisation italienne durant la priode que limitent,
d'une part, le temps de Ptrarque, de l'autre, le concile de Trente.
Toutefois, pour le bien possder, on doit y revenir souvent et se
former  la logique et  la mthode du matre. On doit aussi, par la
rflexion, lucider plusieurs questions graves que Burckhardt
considre comme rsolues dj, et sur lesquelles il n'a donn que de
trop rapides aperus. Les diffrents groupes de faits qui lui servent
 tablir sa thorie sont trs riches en exemples pour le XVe sicle
et le premier quart du XVIe, plus clairsems pour le XIVe et les
annes qui suivent Lon X, trs rares pour le XIIIe et l'ge de
dcadence contemporain du concile de Trente. Ainsi, les points
d'attache de la renaissance, soit avec le moyen ge, soit avec le
milieu du XVIe sicle, sont  peine visibles. Les personnes auxquelles
la _culture_ du moyen ge n'est point familire seront dconcertes
par l'apparition un peu brusque du gnie nouveau de l'Italie; elles ne
saisiront que d'une faon confuse l'originalit de cette rvolution
intellectuelle et verront peut-tre en elle une cration spontane de
l'histoire, absolument indpendante du pass italien. Puis, parvenu 
la dernire division, qui montre l'affaiblissement de la foi
religieuse et de la morale dans la Pninsule, le lecteur cherchera
sans doute la conclusion de l'ouvrage entier; il se demandera si la
fin des vieilles croyances n'a point une relation troite avec le
dprissement gnral de la civilisation, avec la ruine politique de
l'Italie. Il pourra mme se poser une question que je ne crois point
paradoxale: ce dveloppement magnifique de l'individualit qui fut,
pour la renaissance, le principe mme de la vie, n'a-t-il pas t, par
ses propres excs, la loi mortelle du dclin? Il est donc utile
d'clairer  ses deux extrmits le livre de Burckhardt, afin d'en
montrer plus srement l'ordonnance et le dtail.


I

Le moyen ge, qui fut si violemment troubl par l'explosion frquente
de la passion individuelle, a tent un effort singulier pour
discipliner les mes. Quelques notions trs hautes, quelques
institutions trs fortes, le prestige de certaines traditions,
l'ascendant mystique de l'autorit ont,  partir de l'poque
carolingienne, organis la socit et rgl les intrts et les
consciences. L'ide de chrtient fut la premire et la plus gnrale
de ces notions; puis vint la thorie,  la fois religieuse et
politique, de l'empire et de la papaut; puis le rgime fodal,
groupant les faibles autour des forts et les unissant entre eux par le
serment de fidlit et le devoir de la protection, fonda la hirarchie
sociale; puis les communes crrent l'indpendance des cits ordonnes
en corporations. Au sein de l'glise, le monachisme runit les plus
purs parmi les chrtiens sous une loi plus austre de renoncement et
d'obissance. Enfin, la scolastique tablit dans la science la tutelle
de la thologie et fit concourir les esprits, mme les plus fiers, 
une oeuvre commune de dialectique. En tout ceci, le moyen ge a mis 
la fois son profond idalisme, le sentiment qu'il avait des droits de
Dieu sur l'humanit, la piti que lui inspirait l'homme isol, perdu
dans sa faiblesse, l'angoisse que lui donnait le rve des mes
solitaires. Dans ces moules rigoureux de la vie sociale ou religieuse,
dans cette enceinte troite de l'cole sur laquelle veille l'glise,
la raison de l'individu, comme sa volont, est enchane. Quelque
mouvement qu'il fasse, il rencontre un matre: le pape, l'empereur, le
comte, l'vque, le texte des livres saints, la charte de sa commune;
il se sent d'autant plus fragile que, sous ces formes visibles de
l'autorit, il aperoit la puissance de Dieu. Dieu est le suzerain
universel. Le sige idal de sa royaut est  Rome, sur le tombeau des
aptres, dans la ville sainte vers laquelle l'Occident gravite; l
commandent les deux vicaires infaillibles de Dieu: le pape, dont le
droit remonte  Jsus-Christ; l'empereur, qui descend de Csar. Tout
dsordre politique est donc un attentat contre la paix de la
chrtient: _Recordemini Dei et vestr christianitatis_, crit Charles
le Chauve aux barons rvolts d'Aquitaine. Plus tard, mme quand
l'empire parut reprsenter d'une faon moins grande la notion de
chrtient, la primaut de Dieu domina toujours le pacte social. Le
roi, les comtes, les vques dcrtent toujours au nom de la sainte
Trinit. Mais la communaut parfaite, selon le coeur du moyen ge, est
encore le monachisme, qui maintient l'homme dans la vision perptuelle
des choses divines. Que le moine, crit au XIe sicle Arnoulf de
Beauvais, soit, comme Melchisdech, sans pre, sans mre et sans
parents. Qu'il n'appelle sur la terre ni son pre ni sa mre. Qu'il se
regarde comme seul et Dieu comme son pre. _Amen._

On le voit, le trait original de cet ge est la soumission absolue de
la conscience personnelle  une discipline inflexible. L'individu
disparat dans le cadre politique que l'glise et le dogme de la
monarchie oecumnique ont tabli pour le repos du monde et
l'exaltation du royaume de Dieu. Il disparat dans l'ordre fodal, o
le suzerain est vassal d'un seigneur plus grand, o le sujet est
serf, attach de sa personne  la terre de son matre. L'oeuvre
collective de la croisade appartient bien au temps o l'intrt des
particuliers, comme celui des plus grands royaumes, s'effaait devant
l'intrt suprieur de la chrtient. La rvolution sociale des cits
fut aussi une oeuvre collective o l'individu acceptait le joug
parfois trs lourd de la loi communale. En France, ces petites
rpubliques furent vite absorbes par la royaut. En Italie, quand
elles se furent dvores les unes les autres, elles firent sortir de
leurs ruines le rgime nouveau de la tyrannie: mais la tyrannie du
XIVe sicle est dj un des premiers signes de la renaissance. La
scolastique a dur plus longtemps que l'empire universel, la fodalit
et les communes, et c'est d'elle peut-tre que les mes ont reu, dans
les pays o elle a domin, la plus forte empreinte. Elle avait t, en
un certain sens,  ses dbuts, une tentative de libert, et la
premire opposition de l'esprit de critique  l'autorit. Mais elle
perdit tout, ds le principe, par l'excs de sa mthode. Elle crut que
l'interprtation est le fondement de la philosophie, que l'art de
raisonner est la science mme, et qu'un syllogisme rgulier est
l'instrument unique de la certitude. Elle mit donc dans la logique la
philosophie tout entire. Et, comme elle avait dtermin la mthode,
elle fixa les problmes qu'elle jugeait les plus propres au jeu de
l'_a priori_, proclama Aristote le matre par excellence, fit passer
tout le cortge des sciences exprimentales sous la rgle du faux
pripattisme des Arabes. L'cole tait condamne au rgime mortel de
l'abstraction. L'glise, toujours inquite pour le dogme de la
Trinit, la ramena sans cesse  l'idalisme de Scot Erigne et de
Guillaume de Champeaux. Les plus grands docteurs, Ablard, Pierre
Lombard, Albert le Grand furent impuissants  rendre  la scolastique
le sentiment de la ralit et de la vie, l'art de l'analyse, la
libert de l'exprience. Au commencement du XIVe sicle, Okam montra
la vanit de la sagesse gothique; il rappela, par une volution
dernire, la doctrine au point o Ablard l'avait place,  cette
simple notion que les ides ne sont pas des tres. L'cole avait vcu,
mais la routine scolastique, la superstition du syllogisme, abrites
par l'Universit de Paris comme en une forteresse, persistrent
jusqu'au jour o la France de Rabelais et de Ramus accueillit la
tradition platonicienne de Florence et le rationalisme de l'Italie.

Le concert de trois pays, l'Italie, l'Allemagne, la France du nord et
celle du midi, a form la civilisation du moyen ge. Tous les trois
ont accept le rgime fodal. L'Italie a cr la primaut spirituelle
du saint-sige, l'Allemagne, la suzerainet suprme de l'empire.
L'Italie et la France ont fond des communes. C'est  la France
qu'appartient en propre la scolastique. Toutes les nations envoyaient
 la montagne de Sainte-Genevive leurs matres et leurs coliers. On
peut dire, d'une faon gnrale, que, dans ces trois contres, les
crises les plus graves ont marqu toute tentative pour largir ou
briser les liens rigides du moyen ge. Qu'un docteur, Ablard, essaie
d'asseoir la science sur la raison; qu'une province, le Languedoc, se
dtache du christianisme; qu'un pape, Grgoire VII, veuille arracher
son glise  l'treinte de l'empire; qu'un empereur, Frdric II,
s'attaque  l'action politique de l'glise; qu'un tribun, Arnault de
Brescia, entreprenne de rduire le pape  n'tre dans Rome que le
premier des vques, toutes ces rvoltes provoquent sur-le-champ un
clat terrible. Quiconque ose toucher  quelque partie de l'difice
sacr est un brigand, un apostat, un hrtique, une figure de
l'Antchrist. Presque toujours, c'est d'un concile que part le coup de
foudre qui le terrasse. Presque tous ces martyrs peuvent,  leur
dernire heure, rpter les paroles de Grgoire VII expirant, car ils
ont cherch la justice et ils meurent pour la libert.

Ainsi, au moyen ge, la tradition a prim l'invention personnelle. La
vie morale tout entire s'est trouve atteinte par cette rigueur de
discipline dont l'effet s'est fait sentir dans les ouvrages de
l'esprit. La France, dont le moyen ge s'est prolong jusqu'au XVIe
sicle, a vu, ds le XIVe, le dclin de son gnie: sa civilisation
antrieure, si pleine de promesses, a tout  coup langui, comme
frappe d'un mal secret. Cependant, ds le XIIe sicle, l'Italie avait
rejet peu  peu de ses paules la chape pesante du pass, et dj une
aurore de renaissance l'clairait, quand le crpuscule des vieux ges
semblait s'paissir de plus en plus sur la France. Ici, nous touchons
le point essentiel de la question prliminaire  la thorie de
Burckhardt sur la renaissance.

On sait que les crations originales de la France du nord, entre le
XIe et le XIIIe sicles, la chanson du geste, le roman chevaleresque
et l'architecture ogivale, ont fait, dans toute la chrtient, une
fortune prodigieuse. C'est de nos trouvres que le monde civilis a
reu Charlemagne et les hros de la Table-Ronde. La posie lyrique des
Provenaux eut  peu prs un pareil rayonnement dans toute l'Europe
latine. Nos troubadours ont promen leur lyre en Sicile, en Toscane,
en Catalogne, en Portugal. L'Italie laisse entrevoir, dans ses plus
anciennes oeuvres lyriques, l'influence provenale. Vers l'an 1200,
la premire littrature de la Pninsule, dans la rgion du P et de
l'Adige, est rellement franco-italienne. Le troubadour lombard
Sordello crivit en langue d'ol. Jusqu'au XVe sicle, l'Italie a
traduit, refondu, compil les _romanzi franceschi_ que Dante lisait;
elle mlangeait les _matires_ de France et de Bretagne en des livres
populaires qui inspireront plus tard Pulci et l'Arioste. Un si
tonnant succs peut s'expliquer par plusieurs causes. La figure de
Charlemagne tait toujours le plus auguste souvenir de l'histoire.
L'empereur avait accompli trois choses qui le rendaient sacr pour le
moyen ge: il avait fond la justice, lev l'glise et repouss les
paens. Il avait ranim l'image de l'empire romain; il faisait
trembler la terre sous les pas de son cheval. Avec Charlemagne
commence vraiment la chrtient. Derrire lui marchaient ses pairs,
Roland, Turpin, Renauld, transfigurs par la gloire de Charles et qui
se prtaient encore mieux que lui aux fantaisies de l'imagination
potique. La ralit historique des personnages de la Table-Ronde
tait bien plus indcise: mais le moyen ge retrouvait en eux tous ses
rves et toutes ses larmes, l'amour mystique, le culte de la femme, le
sentiment rsign de la vie, la voix maternelle de la nature et des
fes, la vision du Paradis terrestre. Artus, Merlin, Lancelot,
Perceval, Tristan, chevaliers, prophtes et justiciers, beraient
d'esprance les peuples courbs sous l'oppression fodale, les croiss
allant  la terre-sainte, les mes dlicates que le charme d'un amour
plus fort que la mort consolait des misres du sicle. Aux potes de
notre Midi, l'Europe demandait les mmes motions, des chants d'amour
et des cris de guerre. La France eut encore le temps, avant l'heure de
son dclin, de donner  plusieurs de nos voisins la vieille pope
moqueuse de _Renart_, c'est--dire la parodie du monde fodal, la
revanche des vilains contre les seigneurs, des coeurs mdiocres contre
les preux, des laques contre l'glise.

La littrature franaise des hauts sicles exprimait  merveille ce
que tout l'Occident pensait, regrettait ou souhaitait. Mais cette
littrature, avec sa grce d'adolescence, n'avait rien encore qui pt
dconcerter les nations pour lesquelles, dans l'ordre de la
civilisation, la France semblait une soeur ane. Elle tait d'une
candeur exquise, trs intelligible  des esprits jeunes. Elle put,
sans peine, devenir populaire  l'tranger. Plus parfaite, elle ft
demeure plus troitement nationale. Sa navet mme l'a faite
europenne. Il serait injuste de lui reprocher comme un dfaut ce
trait de caractre, car il tait de son ge. La conscience de nos
vieux potes est une fleur encore  demi-close; les dons de la
maturit morale, les retours de la rflexion, la curiosit des
mystres du coeur, l'art d'inventer,  l'aide de ses motions
personnelles, la passion d'autrui, l'art, plus difficile, de crer le
rcit en vue de l'motion d'autrui, et de toucher le lecteur par les
nuances de la composition, n'tait point  la porte des trouvres.
C'est l'imagination impersonnelle du moyen ge qui vit en eux. Ils
rendent  leur sicle et au monde les lgendes d'amour ou de batailles
qui peuplaient la mmoire des foules. Leur exprience est bien courte
encore et ils se soucient peu de dgager l'histoire des traditions
confuses qui viennent  eux. M. Pio Raina, dans son livre sur les
_Origines de l'pope franaise_, vient de montrer que les souvenirs
de l'poque mrovingienne se retrouvent dans nos chansons de geste
carolingiennes. Prenez maintenant les troubadours. Leur forme est trs
varie, savante mme; leur inspiration est toute juvnile: sensualit
timide, tendresse spirituelle plutt que touchante, larmes vite
essuyes, colres d'enfant aussitt dissipes ou qui s'moussent en se
portant  la fois contre tous ceux que hait le pote, tel est le gnie
des Provenaux. Ils chantent la passion comme les potes du moyen ge
occidental, franais ou allemands, chantent la nature; ceux-ci
s'intressent aux fleurs,  la bruyre, au rayon de soleil; il n'y a
chez eux qu'un premier plan et pas de lointain: ils peignent avec
d'clatantes couleurs l'objet qui est sous leurs yeux, la sensation
fugitive qui les aiguillonne; personne ne sait encore voir et ne peut
mesurer les dernires profondeurs de la nature ou du coeur humain.

tait-il rserv  la France du nord de produire un Dante ou un
Arioste,  la France mridionale d'avoir un Guido Cavalcanti ou un
Ptrarque? La croisade des Albigeois n'a pas laiss  notre Midi le
loisir de donner tous ses fruits; une civilisation noble, brusquement
disparue, a emport le secret de son propre avenir. La littrature
d'ol a poursuivi sans trouble le cours de sa destine. Aux XIIe et
XIIIe sicles, la France lisait et paraissait comprendre les crivains
latins; la culture classique aidait lentement aux progrs de la
conscience littraire. Toutefois, au temps de saint Louis, quand dj
la nationalit franaise se reconnaissait clairement, tout effort pour
crer une littrature rflchie tait encore prmatur. Comparez la
dbilit gracieuse de l'esprit de Joinville  la sant intellectuelle
de son contemporain italien Marco Polo. Dj, cependant, la veine
chevaleresque s'puisait: les compilateurs refondaient, abrgeaient,
traduisaient en prose ou grossissaient dmesurment les anciens
ouvrages. La bibliothque de don Quichotte tait commence.
Impuissants  rajeunir la tradition littraire, les crivains en
cherchrent une nouvelle. On vit alors  quel point trois sicles de
scolastique avaient us les ressorts de l'esprit franais. Comme on ne
savait plus raisonner sur des choses relles, on ne fut plus capable
de crer des figures vivantes. L'cole, aprs avoir arrt la science,
desscha la posie. On entra dans l'ge des abstractions et des
chimres versifies. Charlemagne, Roland, Merlin, ne sont plus que de
purs accidents, des _quiddits_ littraires que l'on rejette;
dsormais, les universaux seuls ont le droit de se mouvoir et de
parler, je ne dis pas d'agir: les vices et les vertus, les espces et
les genres qui peuplaient dj la premire partie du _Roman de la
Rose_, sont rejoints, dans la seconde, par les deux hautes
quintessences, _Raison_ et _Nature_, que n'embarrassent point des
dissertations de trois mille vers. La prdication subtile envahit tout
le champ potique. L'allgorie thologique se glisse dans le _Roman de
Renart_ et en teint la gat. Le symbolisme enveloppe d'un brouillard
cette littrature doctorale; seules, les formes toutes bourgeoises,
moqueuses, le fabliau, le mystre, le conte, la sottie, se
maintiennent en joie. Mais que nous sommes loin de la _Chanson de
Roland_!

L'art franais, par excellence, l'architecture ogivale, dprit du
mme mal que la posie. Longtemps elle avait gard les traditions
graves du roman, les solides piliers, les grandes lignes, les
proportions qui rassurent l'oeil. Elle respectait alors les lois de la
matire. Mais voici qu'elle se passionne pour la lgret jusqu' la
folie. Elle exagre les hauteurs et les vides, rarfie la pierre,
rduit les murs au dernier degr de maigreur, se joue des piliers et
des votes comme si ces masses n'taient que des formes gomtriques;
la pesanteur et l'quilibre, la loi ne compte plus pour elle. Il
s'agit d'lever dans la nue le rve cisel des flches et des tours;
le dtail, raffin  outrance, multipli en triangles aigus, afin de
supporter l'ensemble arien, monte toujours et absorbe non seulement
les lignes horizontales, mais toutes les grandes lignes. La
cathdrale, maintenue contre toute vraisemblance, tage par mille
contreforts, vritable sophisme de pierre, fait penser aux syllogismes
de l'cole, o le raisonnement, priv de raison dans les prmisses,
vacille et s'affaisserait s'il n'tait soutenu par le sophisme voisin.
Cet art tourment et malade tuait les autres arts: l'austre statue du
XIIe sicle n'aurait plus de place pour se tenir debout; la statuette
dlicate du XIIIe est rduite au rle de broderie; la sculpture finit
par l'imagerie, la laideur se mle au pathtique dans les _Ecce Homo_
et les _Christ de douleur_; la Madone, l'Enfant ont perdu toute
noblesse; l'Enfant n'est plus que le fils d'un bourgeois qu'on
amuse; la gargouille impudente, la fleur bizarre, le diablotin
grotesque, altrent de plus en plus la figure mystique de l'glise; la
peinture sur verre se corrompt par la recherche du dtail et
l'ambition de l'effet.

L'exprience historique du moyen ge a donc t complte pour la
France. Notre civilisation n'a point su prolonger ou rajeunir son
originalit. La _culture_ premire de l'Occident a produit chez nous
ses dernires consquences. L'Italie, rebelle de bonne heure  cette
culture, a fait manquer chez elle l'exprience. Son moyen ge portait
les germes les plus fconds de sa renaissance.

Toujours elle eut dans le concert de la chrtient, une physionomie
trs particulire. Envahie tour  tour par les Goths, les Lombards,
les Arabes, les Normands, domine par les Byzantins, les Francs, les
Hohenstaufen, les Angevins, elle ne prit de ses matres que ce qui lui
plut et arrangea  son gr sa civilisation, sa vie publique et sa foi.
De l'histoire de Rome elle n'avait voulu conserver que des traditions
de libert, entretenues par la persistance de ses corporations
d'artisans, et une image idale qui lui servait de modle pour bien
juger le rgime de la double monarchie universelle et l'ordre fodal.
Elle porta plus lgrement que personne ce triple joug, parce qu'elle
rencontra vite l'art d'opposer l'un  l'autre et d'affaiblir l'un par
l'autre les deux souverains de l'Occident, l'empereur et le pape. Elle
sut empcher, par la rsistance de l'glise, l'absolue primaut de
l'empire; elle arrta sans cesse, par l'appui qu'elle prtait aux
empereurs et les prtentions obstines de la commune de Rome, les
progrs de la primaut temporelle de l'glise; elle employa trs
habilement tantt le pape, tantt l'empereur,  l'affaiblissement des
comtes et  la protection des rpubliques municipales. Quand elle se
fut dlivre du despotisme des seigneurs, il se trouva qu'elle avait
du mme coup diminu le saint-sige et l'empire en dtruisant la
hirarchie qui les soutenait; elle avait les mains plus libres du ct
de l'un et de l'autre; tous les deux devaient dsormais composer avec
une Italie communale, tantt gibeline et tantt guelfe qui, par ses
ligues militaires, savait manifester les vues d'une politique vraiment
nationale. Elle eut alors une histoire plus tragique qu'aucun autre
peuple, parce qu' Rome tait le noeud de tous les problmes qui
agitaient la chrtient, mais, au fond, cette histoire est tout  fait
consciente. En dehors des Deux-Siciles qui subissaient toujours
quelque domination trangre, l'Italie a cherch un ordre social
nouveau, fond sur l'autonomie des villes, et bientt sur celle des
provinces, un rgime o la suzerainet de l'empereur et celle du pape
n'taient plus que fictives, o le saint-sige, jusqu'au XVe sicle,
se vit sans cesse dpossd de sa royaut temporelle par la commune de
Rome, mais o l'glise romaine gardait toujours son prestige en tant
qu'oeuvre matresse du gnie italien. L'Italie a tourment les papes;
elle les a vus sans remords, pendant trois sicles, fuir, proscrits et
outrags, sur tous ses chemins; jamais elle n'a consenti  se rallier
aux antipapes, presque tous Allemands, que lui donnaient les
empereurs. Au temps des papes d'Avignon, elle a rsist aux sductions
d'un schisme; au temps du grand schisme, elle a su rserver  ses
pontifes propres la lgitimit apostolique.

Il tait naturel, en effet, que le plus grand effort des Italiens ft
dirig du ct de l'indpendance religieuse. Ils n'eussent rien gagn
 se soustraire  l'empire et  la fodalit s'ils s'taient
d'ailleurs rsigns  la domination du saint-sige. Entre l'glise et
l'Italie s'tablit une sorte de concordat tacite o l'indulgence
rciproque eut la meilleure part. L'glise permit aux Italiens de
passer sans austrit ni tristesse  travers cette valle de larmes.
Les papes accordrent  la Pninsule des liberts ecclsiastiques
qu'ils eussent refuses  l'tranger;  l'glise de Milan, dont
l'archevque tait une sorte de souverain pontife, l'autonomie
liturgique;  Venise, un patriarcat presque indpendant de Rome;  la
Sicile, au midi napolitain, une familiarit tonnante avec la
communion grecque et l'usage de la langue grecque pour le culte. Les
meilleurs chrtiens de l'Italie, les moines, les anachortes lvent
sans cesse la voix contre les abus du pontificat romain, que corrompt
la puissance sculire. Pierre Damien, l'ami de Grgoire VII, dplore
que l'glise ait en main le glaive temporel. On connat les invectives
furieuses de Dante contre Rome, l'insolence du moine Jacopone 
l'gard de Boniface VIII. Mais, en tout ceci, il faut voir la passion
politique plutt que l'motion religieuse. Le christianisme italien
est une cration singulire. Il tient beaucoup de la foi primitive; le
dogme troit, la morale rigide, la pratique svre, la hirarchie
gnent fort peu son indpendance: l'inspiration individuelle, la
communion directe du fidle avec Dieu, qui forment le fond de la
religion franciscaine, sont peut-tre les plus essentielles
traditions de l'me italienne. Une pense parat souvent chez leurs
premiers crivains, tels que Dante et Francesco da Barberino: c'est
dans le coeur qu'est la religion vraie. Dante met en purgatoire le roi
Manfred que l'glise a maudit, que Clment IV a fait arracher  sa
spulture et jeter,--_a lume spento_, les cierges tant teints,--au
bord du Garigliano. Non, s'crie le fils de Frdric II, leur
maldiction ne peut nous damner.

    Per lor maledizion si non si perde.

L'Italie n'est pas loigne de penser que toutes les religions mnent
au royaume de Dieu. Le voisinage des croyances les plus diverses,
l'islamisme et la foi grecque, l'avait prserve de l'gosme
religieux. La tolrance la conduisit  une notion librale de
l'orthodoxie: le conte des _Trois Anneaux_ tait au _Novellino_
longtemps avant Boccace. C'est pourquoi les Italiens, trs libres dans
l'enceinte de leur glise, n'ont jamais song srieusement  en
sortir. Ils n'ont point eu d'hrsie nationale: la _pataria_ lombarde,
le catharisme oriental, l'affiliation  la secte vaudoise ne furent,
entre le XIe et le XIIIe sicles, que de courtes tentatives de rvolte
plus sociale encore que religieuse. La doctrine issue des prdictions
de Joachim, abb de Flore, parut un instant plus menaante; elle
troubla le monde franciscain par l'attente d'une troisime rvlation,
l'vangile ternel du Saint-Esprit. Le saint-sige traita avec douceur
ces excs du mysticisme italien; il autorisa la liturgie et le culte
de Joachim dans les diocses de Calabre; il condamna Jean de Parme, le
gnral des frres mineurs, puis lui offrit le chapeau de cardinal,
enfin, le batifia; il laissa pulluler les petites sectes des
_fraticelles_ et des _spirituels_, qui continuaient le joachimisme; il
batifia  son tour Jacopone, le plus bruyant de tous ces sectaires.
Il tait bien entendu, entre l'glise et l'Italie, que selon la parole
emprunte  saint Paul par Joachim, l o est l'esprit du Seigneur,
l est la libert. La conscience libre, dans la cit libre, telle fut
alors la loi de la civilisation italienne.

Dans le domaine rationnel, l'Italien du moyen ge n'est pas moins
matre de soi-mme. Il pense librement et d'une faon trs saine.
C'est un fait grave que la scolastique ne s'est jamais implante
solidement dans la Pninsule. L'Italie a donn  l'cole de Paris
plusieurs de ses plus grands docteurs, Pierre Lombard, saint Thomas,
saint Bonaventure, Gilles de Rome, Jacques de Viterbe; ceux d'entre
eux qui ont repass les Alpes tonnrent plutt qu'ils ne sduisirent
leurs compatriotes. Saint Thomas professa devant Urbain IV ses
doctrines par une mthode singulire et nouvelle, crit Tolomeo de
Lucques. La scolastique ne fut docilement accepte en Italie que par
les thologiens et les moines. Au XIVe sicle, Ptrarque et Cino da
Rinuccini, dans son _Paradis des Alberti_, se moquent du _trivium_ et
du _quadrivium_. Les premiers moralistes, Brunetto Latini et Dante,
peuvent conserver les divisions et l'apparence logique de l'cole: en
ralit, ils procdent par exprience dans leurs descriptions de la
nature et du coeur humain. La science nationale de l'Italie, 
Bologne,  Rome,  Padoue, n'est point la dialectique, mais le droit
crit, c'est--dire la raison applique aux choses de la vie relle;
c'est aussi le pripattisme de la tradition arabe, mais absolument
dgag de la thologie, l'averrosme, auquel se rattache la rnovation
des sciences naturelles et de la mdecine. Cette grande cole, dont
Padoue fut le centre, a beaucoup inquit l'glise: les peintres
religieux, tels que Benozzo Gozzoli, montrent volontiers Averros
terrass, vritable Antchrist, sous les pieds de saint Thomas. Les
averrostes ont tent, dans l'Italie du moyen ge, une reconnaissance
de l'ordre purement rationnel que Descartes reprendra pour la France.
Leurs adhrents plus ou moins dclars allrent trs vite jusqu'au
terme dernier de l'incrdulit: ils niaient l'immortalit de l'me et
l'me elle-mme. Les _bonnes gens_, la _gente volgare_, voyant Guido
Cavalcanti passer rveur dans les rues de Florence, prtendaient qu'il
cherchait des raisons de ne pas croire en Dieu. Dj, au commencement
du XIIe sicle, on avait signal  Florence des _picuriens_ qui se
riaient de Dieu et des saints et vivaient selon la chair, dit Villani.
Comme tous ces libres esprits appartiennent au parti gibelin, il est
peut-tre bon de n'accueillir qu'avec rserve les accusations lances
contre eux par les guelfes et les moines. On ne peut sans doute
mesurer l'tendue de leur scepticisme, mais il faut bien signaler en
eux ce trait caractristique de l'homme moderne. Ils ont eu, dans leur
incrdulit, l'orgueil naturel aux consciences qui ddaignent la foi
ou les illusions de leur sicle. Dante les condamne, comme hrtiques,
mais on sent qu'il les admire, car ils sont de sa race. Le plus
hautain de tous, Farinata degli Uberti, tout droit dans son spulcre
embrs, le front altier, semble, dit-il, avoir l'enfer en grand
mpris. Mais n'avons-nous pas dj perdu de vue le moyen ge
occidental? Tandis que la France s'arrte dans l'oeuvre de la
civilisation, l'Italie, ouvrire plus tardive, est toute prte 
inventer une civilisation nouvelle. Elle tient en ses mains
l'instrument de tout progrs, l'art de penser clairement; elle sait
opposer  l'autorit de la tradition la valeur rationnelle et
l'nergie de l'individu. Elle passe d'une faon presque insensible du
moyen ge  la renaissance.


II

Elle y passe d'abord par une vaste crise politique et sociale qui a
transform chez elle la notion de l'tat, le caractre du pouvoir, les
rapports du citoyen avec le gouvernement de sa patrie, les relations
des diffrentes parties de l'Italie entre elles, les relations de
l'Italie avec la chrtient. Il s'agit de la _tyrannie_, ou du
principat absolu, qui s'tablit avec ensemble sur les dbris de
l'ordre fodal et des communes rpublicaines. Burckhardt tudie ce
grand fait avant tous les autres, parce qu'il est non point la seule
cause, mais la cause initiale de presque tous. La tyrannie, en brisant
les anciens cadres politiques, n'a pas seulement donn aux Italiens un
exemple d'action; elle leur a impos l'action mme par la ncessit o
ils se trouvrent de respirer et de vivre dans l'atmosphre d'un
rgime nouveau.

Le type premier de l'tat moderne remonte  l'empereur Frdric II.
Avant lui, les princes normands avaient rgn sur l'Italie infrieure
et la Sicile en modifiant le systme fodal, qu'ils changrent en
baronnies indpendantes: Frdric substitue  leur oeuvre une
remarquable imitation des gouvernements musulmans. Il est, lui, le
seul baron, le matre absolu; partout o il domine, le droit politique
des comtes est ananti, les lections populaires sont dfendues; entre
lui et la multitude des sujets ne subsiste plus une ombre de
hirarchie; il gouverne par son bon plaisir, loi suprme qu'excutent
sans piti ses vicaires, tels qu'Ezzelino da Romano; il gouverne en
dehors de l'glise et contre elle; s'il ne fonde pas une religion
d'tat, s'il ne prtend pas  la suprmatie religieuse du monde, tout
au moins est-il le chef vritable des religions diverses qui vivent en
paix sous son sceptre. Il s'est rserv le pouvoir judiciaire; il
enveloppe son royaume du rseau d'une administration dont sa
chancellerie trilingue est le centre, fixe, par le cadastre, l'impt
foncier, rgle les impts de consommation, surveille la science, fait
des universits de Naples et de Salerne une cole impriale o toute
la jeunesse de l'Italie mridionale est oblige d'tudier; il est
lui-mme l'armateur privilgi de l'empire pour tous les ports de la
Mditerrane, il s'octroie le monopole du sel et des mtaux. Son
gosme, ses passions, son gnie, o la tolrance se rencontre avec
la cruaut, sont la rgle unique de sa politique. Il brle les
hrtiques, tout en rconciliant l'Europe chrtienne avec l'Asie
musulmane. Il appelle  sa cour les potes et les mdecins grecs ou
arabes, les troubadours, les rabbins juifs, les gomtres et les
chanteurs. Ce khalife souabe qui crit des vers d'amour et s'entoure
de bourreaux sarrasins est la terreur de l'Occident et de Rome. Mais
l'Italie, qui bientt permettra tout  ses matres,  la condition
qu'ils fassent de grandes choses, voit en Frdric le premier de ses
princes, _specchio del mondo_, miroir du monde, dit le _Novellino_;
longtemps aprs la chute de sa maison, il occupera l'imagination
populaire et passera dans les songes des Visconti, des Malatesta, des
Sforza et des Borgia.

La tyrannie italienne a mis plus d'un sicle  trouver son expression
dfinitive dans les grandes familles despotiques des derniers Visconti
et des Sforza de Milan, des Este de Ferrare, des Gonzague de Mantoue,
des Montefeltri d'Urbin, dans le principat des premiers Mdicis, le
pontificat des papes tels que Pie II ou Paul II. Au XIVe sicle, le
dsordre inou o est tombe l'Italie, abandonne par le pape et
l'empereur, permet aux audacieux de s'imposer violemment soit  leur
propre cit, soit aux barons de leur voisinage. Les petites
dominations qui ont commenc par un exploit de brigandage sont alors
trs nombreuses et d'un caractre farouche. La rsistance des communes
ou celle des seigneurs, l'indiscipline de ses fils, de ses btards et
de ses proches qui se rient d'un droit dynastique fond par le
guet-apens, maintiennent le matre illgitime dans la mfiance, le
forcent  rgner par l'pouvante. Le tyran s'isole dans son palais o
aboutissent toutes les forces vives de l'tat, la police, les impts,
la justice; la garde du tyran est la seule arme nationale; son trsor
btit les glises, dessche les marais. Son peuple lui appartient au
mme titre que ses meutes de chasse. Jean-Marie Visconti lchait ses
dogues sur les bourgeois de Milan, Urbain VI jetait des cardinaux dans
une citerne pleine de reptiles. Cette tyrannie ne pouvait durer; elle
s'usa vite par sa violence mme. Le XVe sicle nous la montre
s'amliorant par le progrs de l'esprit politique, par un
dveloppement plus humain de la personnalit des princes. Les petites
seigneuries sont absorbes par les plus grandes. Celles qui subsistent
encore, les Malatesta de Rimini, les Baglioni de Prouse, les
Manfreddi de Faenza, semblent dsormais de vritables fosses aux lions
o princes et sujets se dvorent sans merci. Mais, ailleurs, l'ordre a
commenc. Un nouveau personnage est entr en scne, le condottire,
qui est parfois un tyran  la solde d'un autre, capitaine d'aventures,
vnal, brave, dnu de scrupules, mais qui sait commander, rompu 
toutes les ruses, tonnamment matre de sa passion du moment. Tel fut
le paysan Jacques Sforza, qui fonda la plus grande des maisons
italiennes. Il disait  son fils Franois: Ne touche jamais  la
femme d'autrui; ne frappe aucun de tes gens, ou, si cela t'arrive,
envoie-le bien loin; ne monte jamais un cheval ayant la bouche dure ou
sujet  perdre ses fers... Le condottire a cr l'arme moderne, o
la valeur personnelle et l'exprience du gnral sont un ressort
d'autant plus puissant que l'invention des armes  feu modifie
davantage la vieille tactique fodale et contraint le soldat  une
manoeuvre d'ensemble; il achvera dans la tyrannie italienne, o il
s'installe souvent par usurpation, l'tat moderne absolu. Ici, la
fortune de l'tat, entoure de puissances rivales, repose  la fois
sur les ressources militaires et sur l'habilet diplomatique du tyran.
Et toute la scurit de celui-ci est dans son propre caractre. Il n'a
pas, aux yeux des sujets, comme le roi de France ou l'empereur, une
sorte de prestige mystique; sa race n'est point sculaire; le
parchemin que lui ont dlivr l'empereur ou le pape ne compte point
pour son peuple; la seule garantie qu'il ait de son pouvoir est la
faon dont il l'exerce. Et, comme il est le fils de ses oeuvres, il
groupe naturellement autour de sa personne ceux dont la noblesse est
tout intellectuelle, les artistes, les savants, les potes, les
rudits. Le mcnat devient la parure de la tyrannie italienne. Il en
est aussi la force, car il console les villes de leurs liberts
communales perdues, et il enveloppe le prince d'une clientle dvoue,
toujours prte pour la louange et qui a toute l'apparence de l'opinion
publique. Ainsi l'une des plus sres raisons d'tre des princes est la
part considrable qu'ils ont dans la civilisation de la renaissance.

Les formes de cette souverainet furent trs diverses. Ferrare, Urbin,
Mantoue, toujours menaces par quelque voisin, le pape, Milan ou
Venise, se rsignrent  une politique efface, mais, pour l'lgance
de la civilisation, elles se tinrent au premier rang. La tyrannie par
excellence fut le duch de Milan, surtout au temps de Ludovic le More.
Milan pouvait fermer ou ouvrir  l'tranger les routes des Alpes; elle
tait comme la cl de vote de la Pninsule: ses matres osaient
aspirer  la couronne d'Italie. Au midi, Naples avec sa famille
vraiment royale, mais trangre, les Aragons, sa noblesse hrditaire
et le temprament monarchique qu'elle tenait des Normands et des
Angevins, fut plutt une royaut au sens europen qu'un principat
italien. D'ailleurs, elle ne compta gure dans la renaissance: sa
civilisation, trs brillante au XIIe sicle et dans la premire moiti
du XIIIe, vint du dehors; la dynastie espagnole reprit, avec Alphonse
le Grand, la tradition librale de Robert d'Anjou; nanmoins, les
Deux-Siciles furent toujours infrieures, pour la culture de l'esprit,
mme aux petites principauts des Este et des Gonzague.

C'est  Rome que le rgime tyrannique apparut de la faon la plus
originale et la plus complexe. Le saint-sige tait, en Italie, la
plus ancienne image de l'autorit. Mais, depuis plus de deux cents
ans, son pouvoir s'tait lentement modifi sous l'empire de
circonstances presque fatales. Peu  peu, le pape du moyen ge, le
pape faible dans Rome, sans cesse violent par sa noblesse ou son
peuple, mais trs fort en face de la chrtient, avait fait place  un
prince ecclsiastique, de plus en plus matre de Rome et de ses tats,
de plus en plus redoutable aux factions fodales, mais qui, chaque
jour, perdait quelque chose de sa primaut religieuse. Les luttes des
papes avec Frdric II, Manfred et les Gibelins, la rbellion
permanente des fraticelles et des mystiques, Philippe le Bel, l'exil
d'Avignon, le schisme, l'hrsie hussite, les conciles du XVe sicle,
prcipitrent la dchance du pontificat romain. L'glise elle-mme
avait d,  Constance et  Ble, dpouiller son premier vque de la
toute-puissance dogmatique. Les papes voyaient toutes leurs
entreprises religieuses condamnes d'avance. Eugne IV, Nicolas V
essayrent vainement la rconciliation de la chrtient grecque avec
Rome. Pie II mourut en bnissant  Ancne les galres qui ne devaient
point faire voile vers Jrusalem. Mais Sixte IV refusa obstinment aux
princes chrtiens de prcher la croisade contre les Turcs, et
Alexandre VI noua avec Bajazet des relations diplomatiques. La
papaut, se repliant dans sa puissance territoriale, passa trs
rsolument  l'tat de tyrannie italienne. Elle eut ses condottires,
ses ambassadeurs, ses espions, ses sbires, son trsor, ses droits de
douane, son tarif d'indulgences. Mais sa condition de royaut lective
lui imposait un rle difficile dans le concert de la pninsule. Le
pape, vieux, priv de la garantie dynastique, tait condamn  une
perptuelle dfensive. Les cardinaux des prcdentes familles
pontificales, les nobles romains, les princes italiens enlaaient de
mille intrigues le chef de l'glise, dont la succession semblait
toujours ouverte. Le pape, oblig par sa situation temporelle de
suivre une politique sans cesse changeante, grce  la mobilit des
intrts italiens auxquels elle se mlait, dut, afin d'tre le matre
dans sa maison, exercer sur le sacr-collge une police terrible,
craser dans le sang le parti des Colonna, abattre ce qui restait de
petits tyrans dans les Romagnes, nouer et dnouer des ligues,
s'appuyer tour  tour sur Naples, Milan, Venise, Florence, trahir le
lendemain l'alli de la veille, acheter une infanterie suisse, enfin
appeler sur la Pninsule l'tranger, la France, l'Espagne ou l'empire.
Le saint-sige a tourn dans ce cercle depuis la fin du grand schisme
jusqu' Clment VII, entranant dans son tourbillon la politique de
l'Italie entire. Le seul point auquel ces papes (Jules II except)
s'attachrent avec constance, fut le npotisme. C'tait l'invitable
ncessit du principat ecclsiastique. Par leurs neveux ou leurs fils,
dots de fiefs considrables et maris dans les familles princires,
les pontifes craient l'apparence d'une dynastie, agrandissaient la
suzerainet de l'glise du ct de Naples, de Florence, de Venise. Le
npotisme a boulevers l'Italie sous Sixte IV, Alexandre VI et Lon X;
il faillit tre mortel  l'glise elle-mme. Le fils de Sixte IV,
Pietro Riario, conut l'ide de prendre la tiare,  titre d'hritier,
sans lection et du vivant mme de son pre. Csar Borgia reprit ce
projet extraordinaire en vue duquel Alexandre mnageait  son fils
l'appui de Venise. Qu'il se ft ou non proclam pape, il mettait la
main sur le royaume de saint Pierre et le fondait, avec son duch des
Romagnes, en une souverainet de l'Italie centrale: J'avais pens 
tout ce qui suivrait la mort du pape et trouv remde  tout, dit
Csar  Machiavel, quelques jours aprs la fin foudroyante
d'Alexandre; seulement, j'avais oubli que, lui mort, je pouvais tre
moi-mme moribond.

Burckhardt tudie  part deux cits: Venise, qui demeurait une
rpublique patricienne, immobile dans sa constitution sociale, et
Florence, qui, dmocratique de gnie, gota de tous les rgimes, de la
tyrannie militaire du duc d'Athnes, de la dmagogie incendiaire des
_ciompi_, de la tyrannie thocratique de Savonarole, du principat
intermittent des Mdicis, de la rpublique bourgeoise de Soderini.
Venise fut longtemps comme en dehors de l'Italie, tourne vers
l'Orient, indiffrente aux agitations de la Pninsule, o elle
n'entrait jamais que pour quelques instants, en faisant payer son
alliance le plus cher possible. Tout son esprit d'invention allait
vers les rgions lointaines o cheminaient ses caravanes. Le moyen ge
se prolongeait sur les lagunes, maintenu par un gouvernement
inquisitorial, la dvotion d'tat, l'troite solidarit des citoyens,
que fortifiait la haine du reste de la Pninsule. Le soupon
incessant, la terreur de la dlation, pesaient sur toutes les mes.
Venise, trs ingnieuse de bonne heure pour le calcul des intrts
conomiques, ne devait s'veiller que tard  la vie de l'esprit. Sa
renaissance fut d'arrire-saison, le dernier rayon de l'Italie. Elle
n'eut pas, antrieurement  Alde Manuce, l'amour dsintress des
lettres; elle dcourageait les rudits que l'Orient grec lui envoyait;
Paul II, un Vnitien, traitait d'hrtiques tous les philologues.
Venise laissa se perdre les manuscrits de Ptrarque et dprir la
bibliothque de Bessarion. Ses premiers potes datent du XVIe sicle,
sa peinture originale de la fin du XVe. Sa littrature propre est dans
_les Relations_ de ses orateurs, qui, par leur art national de
l'espionnage, ont t peut-tre les plus fins diplomates du monde.

Tout autre fut la physionomie de Florence. Ce peuple mobile peut
renverser dix fois par sicle son gouvernement: on sent qu'il est le
matre de sa destine et de ses actes. Machiavel en expose l'histoire
comme celle d'un tre vivant et personnel: Florence, dit Burckhardt,
tait alors occupe du plus riche dveloppement des individualits,
tandis que les tyrans n'admettaient pas d'autre individualit que la
leur et celle de leurs plus proches serviteurs. Cette vie fconde de
la conscience  laquelle les tyrans doivent tout ce qu'ils sont, et
qu'ils communiquent aux artistes et aux crivains de leur cour,
Florence l'avait donne elle-mme  tous ses citoyens. Le Florentin ne
se laisse point opprimer par l'histoire tumultueuse de sa rpublique.
Il cherche toujours, entre les partis extrmes, quelque point de
conciliation. Il veut bien tre guelfe, mais  la condition que le
pape ne touchera point aux liberts florentines. Il tudie
srieusement les causes de la prosprit ou du malaise de la cit.
Avec Dante et Machiavel, il juge les dfauts de son gnie, la
lgret, la jalousie, la calomnie, l'hrdit de la vengeance; avec
les Villani, Guichardin et Varchi, il recherche et mesure toutes les
sources de la fortune de Florence, il passe sans effort de la
statistique  l'conomie politique; il aime sa ville; exil, il la
pleure, mme en la maudissant, et, jusqu'au dernier jour de
l'indpendance nationale, il la glorifie comme le chef-d'oeuvre de
l'histoire. Dans une telle cit, le rgime politique repose sur
l'opinion et chancelle au moindre frmissement du sentiment public.
Florence n'a jamais t plus vritablement elle-mme qu'aux jours o
le crdit seul de Cosme l'Ancien gouvernait les affaires; la seule
tyrannie qu'elle accepta avec srnit fut, aprs la conspiration des
Pazzi, celle de Laurent le Magnifique. C'est  ces annes de la vie
florentine que s'applique le mieux la dnomination donne par
Burckhardt  la premire partie de son livre: _l'tat considr comme
oeuvre d'art_. Vers ce pote et ce sage gravite harmonieusement une
civilisation o tout un peuple pris de libert et de beaut a mis son
me.


III

La renaissance a renouvel d'abord la condition sociale de l'Italien.
A l'tat moderne rpond dsormais l'homme moderne, citoyen ou sujet.
Affranchi des anciennes communauts politiques, il ne compte plus que
sur soi et l'exemple de ses tyrans et de ses condottires l'engage  y
compter sans rserve. Il se sent plus isol qu'autrefois; l'isolement
mme fortifie son caractre. Le trait du _Gouvernement de la famille_
d'Alberti numre les devoirs que l'incertitude de la vie publique
impose au particulier. Mais cette incertitude ne le trouble gure. Il
fait face  la tyrannie rsolment. Il frappe ses princes avec joie,
mme  l'glise, mme tant prtre. Proscrit, il ne se croit pas
diminu. Ma patrie, disait Dante, est le monde entier.--Celui qui a
tout appris, dit Ghiberti, n'est tranger nulle part; mme sans
fortune, mme sans amis, il est citoyen de toutes les villes; il peut
ddaigner les vicissitudes du sort. tre seul contre tous, _uomo
unico, uomo singolare_, mouvoir par quelque grand acte de vertu ou de
sclratesse l'imagination de son sicle, tel est le rve de
l'italien. L'image de la gloire le tourmente, une branche de laurier
donne au Capitole, un tombeau  Santa-Croce, une inscription sur un
mur d'glise. Les damns de Dante n'ont qu'un souci: la mmoire de
leur nom chez les vivants. Les rgicides vont au supplice le regard
fix sur l'immortalit. A vingt-trois ans, Olgiato, l'assassin de
Galas-Marie Sforza, montra  mourir le plus grand coeur, dit
Machiavel. Comme il allait nu et prcd du bourreau portant le
couteau, il dit ces paroles en langue latine, car il tait lettr:
_Mors acerba, fama perpetua, stabit vetus memoria facti._

Les coeurs s'ouvrent donc  toutes les passions, les volonts  toutes
les rsolutions; entrans par la mme loi, les esprits recherchent
avidement toutes les connaissances. L'_uomo universale_, l'homme qui
sait tout et porte en sa pense la culture entire de son sicle, non
point  la manire des compilateurs arides du moyen ge, mais comme un
artiste toujours prt  l'invention personnelle, ce virtuose
intellectuel est encore une cration singulire de la renaissance. Au
XVe sicle, les marchands florentins lisent les auteurs grecs que leur
ddient les humanistes; le diplomate Collenuccio, qui traduit Plaute
et imite Lucien, forme un muse d'histoire naturelle, explique la
gographie des anciens et fait avancer la cosmographie. Brunelleschi
connat toutes les sciences relatives  l'architecture; il difie sa
coupole sur une donne mathmatique; il est architecte et sculpteur,
comme plus tard Michel-Ange sera peintre, sculpteur, architecte et
pote. Le pre de Cellini, architecte, musicien, dessinateur, entend
le latin et crit en vers. Laurent le Magnifique converse avec Pic de
la Mirandole; il semble que toute l'exprience de l'esprit humain soit
entre en Lonard de Vinci. L'architecte Leo Battista Alberti, qui a
laiss une oeuvre moins splendide que le matre de l'cole de Milan,
n'tait pas moins savant; il pratiqua tous les arts, crivit dans tous
les genres, en latin et en italien;  vingt-quatre ans, voyant que sa
mmoire baissait, tandis que ses aptitudes pour les sciences exactes
demeuraient intactes, il quitta la jurisprudence pour la physique et
la gomtrie. Il se rptait souvent cette fire maxime: L'homme peut
tirer de soi-mme tout ce qu'il veut.

Le sentiment que l'Italien a de sa valeur individuelle, le retour
goste qu'il fait sur lui-mme, quand il rencontre la personnalit
d'autrui, provoquent la raillerie sous la forme triomphante de
l'esprit. Ceci est encore une nouveaut. Il ne s'agit plus des
injures qui, au moyen ge, accablaient les vaincus et clataient mme
dans les querelles des thologiens, ni des dfis familiers aux potes
provenaux, ni des satires didactiques, dont le _Roman de Renart_ est
le modle et qui atteignaient, sous le masque de personnages
collectifs, certaines classes de la socit. La victime de l'ironie
moderne est l'individu isol dont le moqueur blesse les prtentions
personnelles,  qui il lance parfois un mot terrible. Le _Novellino_
manquait encore d'esprit; il ignorait l'art du contraste spirituel;
dj, quelque temps aprs la rdaction de ce recueil, Dante galait
Aristophane pour la verve ironique. Ds lors la raillerie est un
lment constant de la pense italienne. Elle passe d'une faon
continue  travers la haute littrature comme dans le conte populaire.
Ptrarque se moque des mdecins, des philosophes et des sots.
Sacchetti rappelle les mots piquants changs  Florence de son temps.
Vasari raconte toute sorte d'histoires plaisantes, bons tours
d'ateliers, vives rparties,  propos des artistes du XIVe et du XVe
sicles. L'_uomo piacevole_, l'homme qui a toujours les rieurs de son
ct, est un personnage bien vu, que l'on souhaite en tous lieux; le
Florentin russit mieux qu'aucun autre dans ce caractre. Vers la fin
du XVe sicle, le grand matre de l'art tait un cur du _contado_ de
Florence. Le bouffon est d'une espce infrieure, car il doit se plier
aux fantaisies de ses patrons; tels, les moines, le cul-de-jatte, et
les parasites  qui Lon X fait manger des singes et des corbeaux
rtis. Ce pape organisa un jour, pour un malheureux que la manie de la
gloire littraire possdait, un triomphe grotesque au Capitole; la
parodie manqua par le refus de l'lphant sur lequel tait mont le
pote, de passer sur le pont Saint-Ange. Dj la posie elle-mme
faisait une grande place  la raillerie des plus augustes souvenirs.
Laurent de Mdicis avait travesti l'Enfer de Dante, Pulci, Boiardo se
jourent plaisamment des traditions chevaleresques. On sent bien que
l'Arioste s'amuse du moyen ge, tout en gardant aux traditions
hroques leur grce idale. Mais tout cela tait encore inoffensif.
Les moeurs violentes de la renaissance produisirent le vritable
pamphlet satirique, trait mortel qui frappe l'ennemi au coeur. Les
philologues qui se dchiraient l'un l'autre tablirent dans Rome, au
temps de Paul Jove, une officine occulte de mdisances, de
_pasquinade_, contre les gens d'glise. L'austre Adrien VI, pape
tranger, fut une de leurs plus lamentables victimes. La raillerie de
l'Italien touchait tratreusement, comme le stylet du spadassin. Elle
fut, entre les mains de l'Artin, une des terreurs du XVe sicle.

Burckhardt arrive ici  un point capital de son livre: _la
Rsurrection de l'antiquit_. On comprend pourquoi cette srie de
chapitres n'est point venue plus tt. Abstraction faite de
l'antiquit, les forces vives de l'Italie se dveloppaient
spontanment, la renaissance tait assure dans ses lignes
principales. Mais la culture antique apporta  l'Italie une condition
intellectuelle particulire. Elle l'a fait vivre dans la familiarit
d'une civilisation toute rationnelle, avec la vue constante de modles
de beaut; elle a rendu plus rapide et plus harmonieuse l'ducation
des Italiens. Elle leur montrait de quelle faon, dans un milieu
social trs semblable au leur, affranchis comme eux de toute croyance
imprieuse, les hommes avaient jadis su penser, raisonner et agir.
L'exprience que l'Italie poursuivait dans l'ordre nouveau de la
socit politique et les formes nouvelles de l'art, se prsentait 
elle justifie par l'histoire, la littrature et les ruines du monde
antique. En ralit, jamais elle n'avait perdu de vue l'antiquit. Les
vestiges du pass couvraient ses campagnes, taient debout dans ses
cits. Les crivains latins, les Grecs eux-mmes, dont la langue se
parlait toujours en Sicile, taient pour elle autrement intelligibles
que pour les Franais ou les Allemands du moyen ge, non point des
trangers, mais des anctres. Dante, sans faire aucune violence  sa
foi chrtienne, leur rserve en dehors des rgions dolentes de
l'enfer, une frache retraite o ils vivent en conversant dans une
paix solennelle. Il remercie Brunetto Latini, qui fut son matre pour
la lecture des anciens, de lui avoir appris comme l'homme
s'ternise. Il appelle toujours langue latine, langue royale, le
toscan qui devenait l'idiome littraire de la Pninsule. La grande
image de Rome, que l'glise la premire vnrait, semblait unir
l'Italie moderne  l'Italie virgilienne. Les pierres des murs de
Rome, crit Dante, mritent le respect de tous. C'est  la vue de
Rome que Villani sent natre sa vocation d'historien. Ptrarque, Fazio
degli Uberti, le Pogge ont pour Rome, pour son pass et ses ruines
grandioses, l'motion potique, la tendresse filiale de quelques-uns
de nos modernes. Un chroniqueur obscur du XVe sicle s'crie: Ce que
Rome a de beau, ce sont les ruines. Pie II mourant sourit  Bessarion
qui lui promet un tombeau dans l'enceinte de Rome. La Rome chrtienne,
consacre par les souvenirs de saint Pierre et de Grgoire le Grand,
frappe moins les imaginations que la Rome des Gracques et des
Scipions: la Rome impriale,  laquelle se rapportent toutes les
grandes ruines, disparat presque dans le fantme glorieux de la
vieille mtropole rpublicaine. Les tribuns, Crescentius, Arnauld de
Brescia, Rienzi, les crivains tels que Ptrarque et Boccace, semblent
vivre dans la commune de Tite-Live. Pour eux, l'archologie n'est
point une simple curiosit d'rudition: elle leur rend les titres de
la famille italienne. Les papes du XVe sicle encouragrent ces
tudes. Blondus de Forli ddia  Eugne IV sa _Roma instaurata_. De
Nicolas V  Clment VII, le saint-sige a prsid  cette exhumation
des oeuvres d'art, comme  la propagation des livres. L'antiquit
retrouve est une lumire qui permet aux Italiens de voir plus clair
dans les dtours mme les plus tortueux de leur propre conscience. Les
conspirateurs, les rgicides s'inspirent de Salluste; les meurtriers
du duc de Milan, en 1476, taient des jeunes gens que la mmoire de
Catilina et de Brutus avait enflamms; il y avait des humanistes dans
le complot des Pazzi.

La renaissance italienne est, en effet, minemment latine, et d'autant
plus vivante. La dvotion pour les crivains grecs tait certes dj
trs vive au XIVe sicle. Ptrarque expira, dit-on, le front pench
sur un manuscrit d'Homre qu'il pouvait  peine peler. Au sicle
suivant, l'enthousiasme pour la Grce classique, encore accru par
l'motion qu'veilla en Occident la chute de Constantinople, toucha
par moments  la superstition. Les grandes bibliothques des
Montefeltri,  Urbin, des Mdicis, du Vatican, s'enrichissaient
mthodiquement de manuscrits grecs. Les princes, les particuliers mme
pensionnaient les rfugis byzantins, leur donnaient  corriger le
texte des manuscrits, entretenaient des copistes, des traducteurs, des
calligraphes, des relieurs, faisaient fouiller les greniers des
couvents. Florence, Rome, Padoue avaient leurs professeurs publics de
grec; l'hellnisme, aprs s'tre tabli d'abord  Rome, au temps de
Nicolas V et de Bessarion, se fixait  Florence dans l'acadmie
platonicienne des Mdicis. Mais l'Italie, pousse par l'instinct
national, s'attacha toujours plus troitement  l'antiquit latine.
_Gravior Romanus homo quam Grcus_, disait le pape Pie II. La
renaissance demandait  la Grce des modles littraires, des
doctrines philosophiques; ce qu'elle recherchait dans les crivains
romains, c'tait l'homme lui-mme. La littrature grecque a un
caractre impersonnel qu'elle doit  son haut idalisme,  son
indiffrence pour le dtail biographique, le trait individuel. Les
Latins ont vcu et pens dans une sphre moins sublime; ils ont eu
plus de curiosit pour leur propre vie morale, un sentiment plus
intime des choses de l'me, un got dcid pour l'observation de
conscience. Ils aiment  se rvler  autrui, mme par l'aveu de leurs
faiblesses; ils font, pour ainsi dire, dj des confessions. Leur
oeuvre fut ainsi plus humaine que celle des Grecs, et c'est  la
pratique de leurs livres que se rapporte le plus justement la notion
d'_humanits_. L'Italie se rangea donc  cette tutelle littraire de
Rome que Dante, disciple de Virgile, avait reconnue avec une pit
filiale. Ptrarque fut, par excellence, le lettr italien de la
renaissance, form  l'cole des Latins; il est aussi le premier en
date et peut-tre le plus grand des humanistes de l'Occident. Quoi
qu'il crive, c'est en ralit sur Ptrarque qu'il crit. Ainsi
avaient fait jadis Cicron et Horace. Il mle  merveille ensemble
l'enthousiasme et le scepticisme, la posie et l'ironie; n'oublions
pas l'gosme. Pour les lettrs tels que lui, la fortune de leur
esprit est l'affaire importante de la vie; mais il leur reste encore
du loisir pour leur fortune temporelle. Nous les admirons, et nous
serions des ingrats si nous ne les aimions. Car ils vivent
familirement avec nous et ne nous dconcertent point par leur
grandeur d'me; ils nous donnent les plaisirs les plus dlicats,
celui-ci, entre autres, de nous entretenir de nous-mmes, tout en nous
parlant sans cesse de leur gloire, de leurs amours, de leurs rves, de
leurs chagrins et de leur sant. De Cicron  Ptrarque, de Ptrarque
 Montaigne, ils ont t les dieux domestiques de tous ceux qui
pensent, qui lisent ou crivent, et ne dsesprent point de leur
ressembler par quelque endroit.

Le gnie italien n'a point t fauss par l'influence constante des
lettres latines. Le latin avait toujours t la langue de l'glise en
mme temps que celle de la science pour la chrtient entire; sans
effort ni raideur pdantesque, il reparut avec toute sa valeur
littraire dans la littrature pistolaire qui renaissait sous la
plume de Ptrarque: au XVe sicle, dans les encycliques et les bulles
du saint-sige, les chroniques de Platina et de Jacques de Volterra,
les biographies de Vespasiano Fiorentino, les _Commentaires_ d'neas
Sylvius; enfin, dans une foule d'oeuvres potiques, dont l'_Africa_
marqua le dbut, popes, bucoliques, lgies, pigrammes. Cicron,
Catulle et Virgile revivent dans la littrature no-latine de
l'Italie. Les grands historiens, Machiavel, Guichardin, s'inspirent
des descriptions et des harangues de Salluste et de Tite-Live, des
rflexions morales de Tacite. L'entre des comdies de Plaute sur le
thtre de Lon X n'tonna personne;  Rome, comme  Naples, 
Brescia,  Bergame,  Padoue,  Florence, la _Commedia dell'arte_ et
la farce populaire n'avaient-elles point conserv, dans le jeu de
l'intrigue et le masque des personnages, les traditions dramatiques de
l'Italie latine? Chrms tait l'aeul de Cassandre, Davus fut l'un
des matres de Polichinelle.


IV

Nous venons de considrer l'une des deux faces de la renaissance
italienne, l'Italien lui-mme, tudi d'une manire toute subjective,
l'homme moderne, affin par l'antiquit, arm de critique, libre
d'esprit, dont la volont propre ou la force inflexible des choses
limitent seules l'action. Passons maintenant  une srie de vues
parallles qui achvent la thorie de Burckhardt,  la rencontre de la
conscience italienne avec les ralits du dehors, du monde extrieur,
avec la nature, la socit; en d'autres termes, observons l'aspect
original de la science, de la posie, de l'art, de la moralit dans
l'Italie de la renaissance.

En plein moyen ge, les Italiens eurent sur le monde des notions
suprieures  celles des autres peuples chrtiens. Leur situation
mditerranenne, le souvenir de l'_orbis Romanus_, la lecture des
gographes anciens, les intrts de leur commerce maritime les
portrent  regarder fort loin,  chasser de leur esprit la terreur
de l'inconnu. Au temps des croisades, ils se proccupaient beaucoup
moins du saint tombeau que de leurs comptoirs et de la sret de leurs
caravanes; au XIIIe sicle, Plano Carpini et les trois Polo se
souciaient fort peu du prtre Jean, du paradis terrestre ou de la
porte du purgatoire; ils allaient, pendant des annes, du ct du
soleil levant, cherchant les meilleures routes vers le pays de l'or,
des pices, des pierres prcieuses. Quand Christophe Colomb dit: _Il
mondo  poco._ La terre n'est pas si grande qu'on le croit, il
exprimait un sentiment tout italien. La terre est certes une belle
demeure, dont l'immensit ne doit pas effrayer l'homme; il peut s'y
mouvoir  son aise, en pntrer les dtours sans angoisse, l'tudier
et la dcrire comme une oeuvre d'art que Dieu a mise  sa porte.
Ptrarque qui traa, dit-on, la premire carte d'Italie, mentionne les
choses remarquables qu'il a vues dans ses longs voyages en Europe.
neas Sylvius explique le monde par la cosmographie, la gographie, la
statistique, il dpeint les paysages, note l'aspect des villes, leurs
moeurs, leurs mtiers, leurs produits. La science de la nature,
bauche nagure par de grands esprits solitaires, Gerbert, Roger
Bacon, Vincent de Beauvais, entrait dans la sphre intellectuelle de
toute une race. Les ides astronomiques, qui sont si subtiles dans la
_Divine Comdie_, taient certainement comprises de tous les Italiens
instruits. Les collections de plantes et d'animaux, les jardins
botaniques, o la plante est cultive non seulement pour ses vertus
mdicales, mais pour sa beaut, apparurent en Italie au XIVe sicle;
le got des btes fauves, venues  grands frais d'Asie ou d'Afrique,
remontait  Frdric II; il devint un luxe favori des cits, des papes
et des princes. Les lions de Florence avaient leur chapitre au budget
de la rpublique. Lonard de Vinci, qui, enfant, amassait des
scorpions et des lzards, quand il fut grand seigneur, entretint des
lions et des tigres. Gonzague de Mantoue nourrissait dans ses haras
des chevaux d'Espagne, d'Irlande, d'Afrique, de Thrace et de Cilicie.
Le cardinal de Mdicis forma mme une mnagerie d'hommes barbares,
Maures, Turcs, ngres, Indiens, qui parlaient plus de vingt langues
diffrentes.

On trouve en ceci,  ct de la curiosit scientifique et de l'utilit
pratique, le sentiment de l'art. Mais la vie profonde de la nature,
embrasse par une vue d'ensemble, ne touche pas moins l'imagination
italienne que le dtail singulier; le paysage a pour elle, comme la
plante ou la bte rare, une valeur trs haute. Dans son _Cantique au
soleil_, saint Franois avait exalt par un mme chant d'amour la
lumire cleste et toutes les choses vivantes. Personne n'a fait
sentir par des couleurs plus clatantes que Dante la posie des
horizons sans bornes, des abmes o tourbillonne la tempte,  la
lueur vermeille des clairs, de la mer qui tremble sous les feux de
l'aurore; et quel peintre primitif a imagin une plus frache prairie,
avec ses grands arbres et son ruisseau, un tableau plus maill de
fleurs mystiques que la retraite des sages et des potes paens 
l'entre de l'enfer? Ptrarque, Boccace, neas Sylvius se rpandirent
en descriptions plus abondantes; ils furent, avant le Poussin et le
Lorrain, les inventeurs du paysage classique, avec sa riche lumire,
la construction large de ses horizons, la noblesse des arbres, la vie
des eaux courantes, la grce des ruines et des souvenirs
mythologiques; les premiers potes aussi du paysage moderne, par
l'attrait attendri ou finement sensuel qui les rappelle sans cesse 
la jouissance de la nature. Plus tard, il semble que les potes et les
conteurs, plus proccups de l'action humaine, aient eu moins le
loisir de goter le monde extrieur; ils laissrent aux peintres, 
Raphal,  Lonard, au Corrge, la sduction azure des lointains;
Boiardo et l'Arioste ne tracrent plus que des premiers plans nets et
rapides; la renaissance, aprs avoir fait le tour de la nature,
s'arrtait  l'homme, le plus digne objet de sa posie, de ses
beaux-arts, des progrs de sa vie sociale.

Il faut encore ici remonter aux matres potiques de l'Italie,  Dante
et  Ptrarque. Toutes les passions, toutes les douleurs clatent dans
_la Divine Comdie_, mais par des traits d'une brivet tragique, qui
peignent  la fois, en trois paroles, l'attitude ou la convulsion du
damn, le cri qu'il jette, la haine aigu qui le torture, le deuil
infini de son coeur. Autant de visions qui passent et fuient comme en
un crpuscule, mais qu'on n'oubliera plus, parce qu'on a saisi tout
ensemble le geste terrible de ces fantmes, leur sanglot dsespr, et
le dernier fond ternel de l'me humaine. Cette aptitude  exprimer
l'une par l'autre la figure visible de l'homme et sa physionomie
morale, rendues l'une et l'autre par le signe le plus individuel,
reut, selon Burckhardt, son achvement de la discipline que Ptrarque
imposa  l'esprit italien par les lois rigoureuses du sonnet. Le
sonnet, rgularis pour toujours dans le nombre de ses vers, la
disposition de ses parties, l'ordre de ses rimes, oblig de relever et
d'animer le mouvement de sa seconde partie, devint une sorte de
condensateur potique de la pense et du sentiment comme n'en possde
aucun peuple. tendons la remarque au tercet dantesque,  l'octave
des posies piques ou hro-comiques. A la structure plastique de la
forme rpondirent, dans la posie de la renaissance, l'allure vive et
mesure de la pense, qui ne doit pas s'alanguir, la nettet de
l'motion, qui n'a pas le temps de se fondre dans la mollesse du rve,
la puret de la couleur, dont le dessin un peu sec de l'image limite
l'clat.

Mais cette perfection mme des formes rtrcit le domaine de
l'invention, qui s'arrte en face des genres dont la forme est, de sa
nature, indcise. L'Italie, o la vie quotidienne tait si dramatique,
n'a point eu de drame national. Plus d'une raison explique d'ailleurs
ce phnomne singulier: la persistance des mystres, des farces et de
la _Commedia dell'arte_, le luxe des dcors et des costumes,
l'importance excessive des ballets, des pantomimes, des danses aux
flambeaux: la scne, trop brillante, tait funeste au drame. Le sens
dramatique ne manque cependant point aux Italiens; _la Fiammetta_,
_Griselidis_, toute la littrature des _Nouvelles_, ont montr de la
faon la plus touchante les plus douloureuses passions. Mais ici le
drame est un rcit. Que le rcit soit en prose ou en vers, l'crivain
demeure toujours le matre de ses personnages; il n'est point oblig
de s'identifier avec eux, de vivre dans leur coeur; sa main les porte,
et, s'il est dou d'ironie, il peut s'en jouer librement. Le rcit en
octaves est, avec le sonnet, le pome italien par excellence. On doit,
pour en goter toute la saveur, ne point oublier la civilisation au
sein de laquelle il a fleuri; il est encore aujourd'hui populaire au
plus haut degr, au mle de Naples comme parmi les pcheurs de Venise,
mais c'est pour la socit de cour, pour les familiers des Mdicis et
des Este que Pulci, Boiardo et l'Arioste avaient d'abord crit. Le
pome n'est point fait pour tre lu des yeux, mais pour tre dclam,
devant des courtisans et des dames, au cours d'un festin, d'une fte
princire, parmi les danses, les accords de musique et les
conversations. La suite lente et savante des caractres, qui
s'expriment surtout par le dialogue et le monologue, chapperait vite
 ce monde spirituel et distrait, car il n'a point le loisir de
mditer sur les causes et les effets des passions; ce qui le charme,
c'est le fait vivant, l'action rapide, brusquement suspendue, suivie
d'une autre action plus prodigieuse encore, et qui reparat au bout
d'un dtour capricieux du rcit, quand le pote renoue les fils qui
semblaient briss et perdus. L'octave sonore, qui finit sur deux
rimes, sur deux notes semblables, marque d'une mesure prcise un geste
du hros, un accident de l'aventure, un coin de paysage; l'attention
s'y arrte sans s'y lasser, car elle est aiguillonne par la rime
nouvelle de l'octave qui suit. Un chant, qui dure une heure, suffit
pour embellir la fte, pour promener les paladins d'un bout de la
plante  l'autre, ou de la terre  la lune; il a diverti la curiosit
des auditeurs et la laisse en veil, avide d'couter le chant qui
vient aprs. C'est encore par l'action plutt que par le discours
qu'clate le pathtique et la passion porte  son comble, comme chez
Roland, par des merveilles d'extravagance qui bouleversent la nature
entire. La tendresse, la volupt sont toujours gayes d'un rayon
d'ironie. Anglique, la vierge altire qui a ddaign les rois et les
guerriers chrtiens, se donne  un enfant aux yeux de jais, aux
cheveux d'or,  un page sarrasin. Tous les hasards de la vie hroque
sont disposs pour la joie moqueuse du pote et de son cercle. Le
vieux moyen ge est invent de nouveau pour l'amusement d'un monde
lettr qui ne prend plus au srieux que les temps antiques; ses
prouesses les plus hautes tournent  la comdie. Morgante, d'un coup
de son battant de cloche, crase des armes. Le bon sens de Roland a
pass dans une fiole de cristal aux mains de saint Jean. Mais plus est
fou le neveu de Charlemagne, plus il vit d'une faon grandiose. Et
plus les lgendes chevaleresques s'embrouillent dans une plaisante
confusion, plus magnifique est le spectacle de ces traditions
rajeunies, grand fleuve de posie dont les eaux miroitantes
rflchissent la terre entire, cites bourdonnantes couronnes de
campaniles ou de minarets, champs de bataille, plaines mornes du
dsert, les enchantes tout empourpres d'aurore, profondes forts
aux clairires lumineuses, embaumes d'aubpine et de verveine.

La littrature historique de l'Italie s'est porte vers l'observation
pntrante de l'homme individuel, du grand homme revtu de gloire,
tudi non seulement dans les actes de sa vie politique, mais dans les
traits de son caractre intime. Notre moyen ge ne nous avait laiss
qu'un caractre bien individuel, le saint Louis de Joinville. Les
historiens et les biographes italiens, ds le quatorzime sicle, ont
trac des portraits d'une grande valeur  la fois pittoresque et
psychologique. Voyez, en Dino Compagni, Dino Pecora, le boucher
dmagogue de Florence, grand de corps, hardi, effront et grand
charlatan, qui persuadait aux seigneurs lus qu'ils l'taient grce
 lui et promettait des places  beaucoup de citoyens. Voici trois
figures de Dante plus vigoureuses que la fresque mme de Giotto:
philosophe hautain et ddaigneux, dit Jean Villani; d'me altire
et ddaigneuse, dit Boccace; il tait, crit Philippe Villani,
d'une me trs haute et inflexible et hassait les lches. Ce
dernier crivain a compos toute une galerie des hommes les plus
marquants de Florence, thologiens, juristes, capitaines, astrologues,
artistes. Jusqu' Vasari, le portrait historique et la biographie
prive persisteront chez les Florentins; les grands historiens,
Machiavel, Guichardin, Varchi, les ambassadeurs mettront toujours en
lumire les moeurs, les passions, les faiblesses des hommes qui ont
t les artisans de l'histoire, des princes dont ils scrutent la
pense dans l'intrt de leur rpublique. Les ambassadeurs vnitiens,
neas Silvius, dans ses _Commentaires_ et son _de Viris illustribus_,
les biographes des papes, tels que Jacques de Volterra, Corio,
l'historien de Milan, Paul Jove, dans ses _Vies_ et ses _loges_,
rendront de mme la physionomie mobile de leurs contemporains. En deux
lignes, Antonio Giustinian explique  la seigneurie de Venise le
caractre et la lgret d'Alexandre VI: Il est trop sensuel dans ses
apptits et ne peut s'empcher de dire quelque parole qui trahit
l'tat prsent de son esprit. L'autobiographie, qui dbute par la
_Vita nuova_, aboutit aux _Mmoires_ de Cellini: le premier de ces
livres est la confession d'une souffrance sans pareille, le second est
le rcit de tout ce qu'un homme a pu oser et de l'enivrement qu'il a
trouv dans l'insolence mme de sa vie.

Les peintres et les sculpteurs eurent une conception de la personne
humaine conforme au gnie de la renaissance, analogue  celle des
potes et des historiens. Pour eux, l'homme a toute sa valeur en tant
qu'individu le plus rel et le plus vivant possible. On sait comment
l'art s'est affranchi,--par l'influence antique, avec Nicolas de Pise,
par le retour  la nature, avec Giotto,--des formes immobiles de l'art
byzantin, de la manire grecque. Mais Nicolas et son cole, mais
Orcagna, Donatello, Ghiberti, Luca della Robbia ne se sont pas
attachs avec moins d'amour  la nature relle que tous les matres de
la peinture florentine. Et Florence a fait l'ducation de l'art
italien tout entier. Ces figures, peintes ou sculptes, vivent,
respirent, vont parler; ces ttes bourgeoises des bronzes de Ghiberti
ou des fresques de Ghirlandajo sont, par leur gravit et leur finesse
d'expression, d'une race aussi haute que les condottires de
Donatello, les aptres de Masaccio. L'idal descend, comme une lumire
gale, sur tous ces visages, non point un idal convenu d'cole ou
d'glise, mais une grce riante ou une noblesse dont l'artiste est
bien l'inventeur, qualits qu'un critique du XVIe sicle, Firenzuola,
dans son _Trait de la beaut fminine_, exprime par ces mots, qu'il
ne russit pas  bien dfinir: _leggiadria_, _vaghezza_, _venust_,
_aria_. Ajoutons, pour Lonard, Raphal et le Corrge, pour Donatello
lui-mme, la _morbidezza_. Ce charme, tantt voluptueux, tantt
passionn ou majestueux, parfois maladif ou trange, est, selon nous,
dans l'esthtique inconsciente des matres italiens, le don essentiel.
Par lui, l'oeuvre a son plus vif attrait, qu'elle doit non pas  la
tradition sainte que l'artiste a traite,  la richesse ou au
mouvement de la mise en scne, mais  la sduction des figures, des
regards et des attitudes. La renaissance, qui excelle dans le
portrait, la statue questre, la statue funraire, rend  la peinture
religieuse le caractre individuel des personnages et l'interprtation
libre des sujets. Une vierge de Raphal diffre autant d'une madone de
Lonard que d'une madone d'Andrea del Sarto. L'ange de Botticelli, aux
longs cheveux boucls, ne se retrouve alors sous le pinceau de
personne. Un ange, un saint, un docteur, un capitaine, un page
apparat dans un tableau, non que la lgende ou l'dification pieuse
l'y appelle, mais parce que son visage, son geste, la beaut de son
vtement compltent la vie harmonieuse de l'oeuvre. On peut diviser en
cinq ou six groupes _la Dispute du saint-sacrement_ ou _l'cole
d'Athnes_, on peut en isoler chacune des figures; ce qui demeurera
sous nos yeux sera toujours un ouvrage achev, une personne humaine
qui, dans son cadre troit, s'impose  nous par sa valeur propre.

Le rle minent de l'individu dans la posie, l'histoire et l'art
persiste dans la vie sociale. La socit de la renaissance s'est
forme autour de lui et  son image; elle est le thtre de sa
fortune. L'ancienne hirarchie a disparu de presque toute l'Italie.
Les communes ont rduit les seigneurs  l'tat de citoyens; l'Eglise
donne des mitres et parfois la tiare aux plus humbles des chrtiens;
les nobles de Florence, de Venise, de Gnes, s'enrichissent par le
commerce. Les classes sont niveles partout, except dans le royaume
de Naples, o la culture intellectuelle sera toujours mdiocre. Le
prjug de la naissance s'est dissip. Dante l'abolit dans son
_Convito_; Ptrarque crit: _Verus nobilis non nascitur, sed fit_. Les
humanistes affirment tous que le mrite de l'homme est non dans sa
race, mais dans son esprit. La chevalerie est morte, dit Sacchetti.
L'Arioste le croyait aussi. Ce qui reste de _cavalieri_, de nobles,
vit dans les villes, entre dans les magistratures, se mle intimement
au peuple. L'Italie princire voit s'lever une noblesse nouvelle:
lettrs, artistes, courtisans, hommes de guerre, d'esprit ou d'argent.
Ceux-ci,  leurs qualits personnelles ajoutent une recherche
d'lgance, une politesse de moeurs sans lesquelles la vie commune
perdrait de son charme. Une physionomie intressante se dessine de
plus en plus: celle de l'homme bien lev, accompli en toutes choses,
le _cortigiano_, qui, selon Castiglione, s'inquite moins du service
de son prince que de la perfection de sa propre personne, et,  la
guerre, se bat moins par devoir que pour _l'onore_, pour se faire
honneur. Ce virtuose parle une langue choisie, le pur toscan
florentin; il crit le latin, est familier avec tous les jeux nobles:
l'escrime, la danse, l'quitation, la musique, la paume; il sait
causer, sourire et se taire  propos dans le cercle des dames. Une
socit si polie devait, en effet, donner aux femmes le premier rang.
Les femmes recevaient alors une ducation savante qui ne le cdait
gure  celle des jeunes gens. Elles eurent souvent un esprit
suprieur, relev par la hauteur de l'me. Telle fut Vittoria Colonna.
La renaissance a salu du nom de _virago_ des femmes telles que
Catarina Sforza, la _prima donna d'Italia_, qui, par l'nergie parfois
froce de la passion, ont gal les plus rudes condottires. Ici, dans
les salles des palais, sur le gazon des villas, c'est de conversations
et d'aimables disputes qu'il s'agit. La _donna di palazzo_ peut
converser sur tout sujet, et le _cortigiano_ peut lui conter toute
histoire. C'tait ainsi dj au temps du _Dcamron_; Boccace, alors,
jetait comme un voile lger de priphrases sur ses tableaux les plus
libres; les conteurs du XVe et du XVIe sicles ont trs souvent cart
le voile. Mais les jeunes filles taient au couvent ou dans un
appartement cart, et les dames, dit Castiglione, devaient prendre
simplement, en ces minutes difficiles, un air rserv.

Il fallait un dcor magnifique pour encadrer l'lgance de cette vie
polie, un dploiement extrieur et populaire qui montrt dans toute sa
beaut la civilisation de la renaissance. Le tournoi fodal n'avait
plus de valeur pour une socit o le cavalier remplaait le
chevalier; le vieux mystre ecclsiastique tournait  la
reprsentation brillante, o la gat dominait de plus en plus; les
saturnales bourgeoises, les messes des fous, les joyeusets d'coliers
ou d'artisans taient bonnes pour les pays arrirs en culture, o les
belles-lettres et les beaux-arts ne formaient point encore l'ornement
de la vie sociale. Durant prs d'un sicle, l'Italie a clbr une
fte merveilleuse dans laquelle les rudits, les artistes, les
courtisans, les princes, les papes ont mis tout leur esprit et dont le
spectacle s'est offert libralement aux regards de la foule. La
pantomime, le drame, l'intermde comique, l'allgorie mythologique,
les scnes tires des romans de la Table-Ronde, le cortge des chars
et des cavaliers, les fantaisies du carnaval occupaient les rues et
les places des grandes cits italiennes. Pie II passa  travers
Viterbe, le saint sacrement dans les mains, ayant  droite et  gauche
des tableaux vivants: la Cne, le Combat de saint Michel contre Satan,
la Rsurrection, la Vierge enleve par les anges. Charles VIII, 
peine entr en Italie, vit jouer les aventures de Lancelot du Lac et
l'histoire d'Athnes. Le cardinal Riario, neveu de Sixte IV, fit
dfiler devant Lonore d'Aragon Orphe, Bacchus et Ariadne, trans
par des panthres, l'ducation d'Achille, des nymphes que
tourmentaient des centaures. Le tyran de la renaissance reconnat dans
ces splendeurs l'image de sa royaut; il les prsente  son peuple
comme une leon pittoresque de politique sduisante pour des mes
mridionales et lgres. Lorsque Csar Borgia revint d'Imola et de
Forli, qu'il avait conquises, le sacr-collge l'attendait  la place
du Peuple: prcd de l'arme, des pages, des gentilshommes, entour
des cardinaux en robes rouges,  cheval, vtu de velours noir, il
marcha au milieu d'une foule immense qui applaudissait. Les femmes
riaient en voyant passer le fils du pape, si charmant avec ses
cheveux blonds. Quand il arriva au Saint-Ange, le canon tonna.
Alexandre, fort mu, se tenait, avec ses prlats, dans la salle du
trne;  la vue de son fils qui s'avanait, port vers lui dans les
bras de l'glise, _lacrimavit et risit_, dit l'ambassadeur vnitien:
il rit et pleura  la fois. C'tait de joie seulement et d'orgueil
qu'il pleurait. Un seul homme alors, Laurent de Mdicis, eut, dans ses
_Posies carnavalesques_, le sentiment mlancolique d'une fin
prochaine de la fte et d'un retour de la fortune: Rjouissez-vous,
aujourd'hui, dit-il, car demain est un grand mystre.


V

Une civilisation complte, vritable oeuvre d'art, avait ainsi t
cre par la conscience d'une race affranchie des entraves sculaires
de l'me humaine. Mais une multitude d'efforts individuels dirigs
contre un ensemble de traditions trouvent difficilement en eux-mmes
leur mesure. La renaissance, comme tant d'autres rvolutions, devait
prir par l'excs de son propre principe. Les derniers chapitres de
Burckhardt sur la moralit, la religion et la superstition, font
comprendre la dcadence rapide de l'Italie, mais ne donnent pas assez
clairement la thorie de cette dcadence. Le docte crivain avait
ferm dfinitivement le chapitre d'histoire politique et sociale: ici
encore, il laisse deviner une conclusion qu'il n'a point exprime;
mais sa doctrine est si forte qu'il suffit, pour la complter, de lui
demeurer fidle.

Les destines de la posie et de la peinture ont t diverses: la
premire s'est arrte brusquement, la seconde, toujours religieuse en
apparence, et conserve par l'glise, a pass par toutes les phases
d'un lent dclin. C'est l'ironie qui a tu la posie. L'ironie,
employe par de grands potes, avait transform la matire
chevaleresque, mais ne l'avait point dtruite; le got des grandes
choses, le respect littraire du pass, un sentiment exquis de l'idal
avaient sauv les souvenirs de Charlemagne; Roland et les douze pairs
pouvaient tre fous, ils ne furent jamais petits ni ridicules. Tout 
coup, du vivant de l'Arioste, en 1526, la parodie de Teofilo Folengo,
l'_Orlandino_, fit une blessure mortelle  l'pope hro-comique.
Roland et, avec lui, tout le monde des _Reali di Francia_, toutes les
lgendes de la Table-Ronde finissaient dans la caricature. Les
paladins que l'Europe avait si longtemps vnrs, se battaient, monts
sur des nes, en un tournoi de village. Roland ne cherchait plus
Anglique, ne croisait plus le fer contre les paens: il bornait sa
prouesse  disputer  un prlat glouton, avec mille injures, une
sacoche de gibier, de charcuterie et de poisson. La satire
littraire, dirige contre l'Arioste, la satire religieuse, qui fait
penser aux invectives luthriennes d'Ulrich de Hutten, marquent, dans
l'_Orlandino_, une rupture dfinitive avec l'art du XVIe sicle. La
posie tournait au pamphlet. La haute inspiration reparatra plus tard
avec le Tasse; mais celui-ci fut le pote convaincu de la
contre-rformation catholique, et il n'appartient plus  la
renaissance.

La recherche de l'_effet_ a t funeste  la peinture; elle a
pareillement nui  la statuaire des successeurs de Michel-Ange. Tandis
que, dans la grande cole de Venise et le Vronse, la mise en scne,
le dcor d'architecture, l'ampleur clatante des costumes, la richesse
des accessoires, parfois aussi la familiarit de l'invention,
altraient de plus en plus la valeur religieuse des ouvrages de
peinture, les peintres des coles de Florence et de Rome gtaient
leurs tableaux par le parti-pris d'tonner le regard. On fit longtemps
encore de beaux portraits, mais le secret des grandes compositions se
perdit. Les anciens matres avaient toujours subordonn les
personnages  l'ensemble; chez les lves de Raphal et de
Michel-Ange, plus tard encore, dans l'cole de Bologne, la figure
individuelle, lors mme qu'elle n'occupe qu'une place secondaire, se
dtache vivement de l'ensemble, les yeux fixs sur le spectateur,
afin d'en retenir plus srement la curiosit. L'effort des mouvements,
l'intention dramatique des gestes que prolonge le jeu trop savant des
draperies, l'abus des moyens pittoresques et bientt du clair-obscur,
les fausses grces et les sourires affects, tous ces dfauts d'une
peinture qui veut avoir trop d'esprit, rappellent singulirement la
posie de cour, le sonnet manir et le fade madrigal o aboutissait
dans le mme temps l'art de Ptrarque.

Le mal tait, d'ailleurs, irrparable, car les parties vitales du
gnie italien taient atteintes. La catastrophe politique du XVIe
sicle, l'asservissement de la Pninsule, ne rend point  elle seule
compte du naufrage d'une civilisation et d'une littrature, comme le
fait, pour la France mridionale, la croisade des Albigeois, car les
excs et les folies du principat, qui dcidrent de l'Italie,
n'taient eux-mmes que l'effet d'une cause invincible qu'il importe
de considrer.

Dans un chapitre de ses discours sur Tite-Live, Machiavel dit: Nous
autres Italiens avons  l'glise et aux prtres cette premire
obligation d'tre sans religion et corrompus; nous en avons une plus
grande encore qui est la cause de notre ruine,  savoir l'tat de
division, de discorde et de faiblesse o l'glise, depuis le temps des
Lombards et des Francs, a maintenu, par son gosme, l'Italie. Cette
explication d'une chute que Machiavel prvoyait comme trs prochaine,
est trs incomplte, excessive pour l'glise, mais elle contient
cependant les lments essentiels du problme. Afin de bien lucider
celui-ci, commenons par observer l'tat religieux des Italiens en
changeant l'ordre des analyses de Burckhardt, qui tudie la moralit
avant la religion.

Je l'ai dit plus haut: l'Italie avait toujours eu, du consentement
mme de l'glise, une grande libert religieuse. Elle s'tait attache
 la foi plus qu'aux oeuvres, avait tenu peu de compte de l'austrit
et de la pnitence. Le prodigieux succs de saint Franois rsulta de
la faon tout italienne dont le rveur d'Assise avait compris
l'originalit du christianisme, une religion faite de tendresse et
d'enthousiasme plus que d'obissance et de terreur, une religion
d'amour, par consquent livre  l'imagination personnelle du
chrtien, trs individuelle sans doute, mais non point  la manire du
protestantisme. Car l'glise est toujours l, image visible de Dieu,
corps de doctrine plutt que hirarchie sacerdotale; l'Italie demeure
volontiers sous le manteau de l'glise,  qui elle demande des
sacrements et des prires, dont jamais elle ne songe  discuter les
dogmes, prcisment parce que ces dogmes la proccupent assez peu. Un
tel tat ne pouvait durer qu' deux conditions: la premire, que la
simplicit religieuse et le mysticisme de l'ge franciscain fussent
toujours dans les consciences; la seconde, que l'glise mritt de
garder, par l'autorit morale, la rgle souveraine de la foi. A la fin
du XVIe sicle encore, la peinture d'un Prugin ne s'loigne pas
beaucoup de l'inspiration nave d'un Fr Angelico, et, cependant, le
Prugin tait un chrtien mdiocre. Ici donc, les oeuvres d'art ne
peuvent donner aucune indication srieuse sur les mes. A la mme
poque,  entendre Savonarole, il n'y avait plus dix justes dans
Florence. Cent ans plus tt, je trouve encore dans les lettres du
notaire ser Lapo Mazzei le christianisme le plus grave et le plus
candide, sans direction troite, la pense constante de Dieu, celle du
salut, sans aucune angoisse, la charit pour les humbles, l'amour de
saint Franois, dont il fait lire les _Fioretti_, le soir,  ses
petits garons. Cet excellent homme, vieux bourgeois florentin, est
d'une souche religieuse plus ancienne que celle de Ptrarque, qui est
cependant son an de prs d'un demi-sicle. Mais Ptrarque est un
lettr, il est homme d'glise, il a dj en lui le demi-scepticisme
des premiers humanistes, la demi-indiffrence d'un chanoine italien
vivant  la cour d'Avignon. Au XVIe sicle, Gelli crivait: Ceux qui
tudient ne croient plus  rien. Lentement, d'anne en anne, la
culture savante fit baisser la foi dans les mes. Le paganisme
littraire des humanistes du XVe sicle, les railleries dj
voltairiennes de Pulci, montrent le progrs du scepticisme chez les
hommes instruits. La foi individuelle n'avait pu rsister  l'action
de la raison individuelle. Les lettrs, malgr leurs propos impies, ne
professent point rellement l'athisme, mais une philosophie vague,
trs tolrante, empreinte de fatalisme, qui se rsume en ces paroles
du professeur de Sixte IV, Galeotto Marzio: Celui qui se conduit bien
et qui agit d'aprs la loi naturelle entrera au ciel,  quelque peuple
qu'il appartienne.

L'incrdulit des humanistes trouvait sa justification dans le
spectacle que donnait l'glise, l'excs de ses ambitions temporelles,
le trafic de la tiare, le scandale de la simonie et du npotisme, la
cruaut d'un Sixte IV, l'avidit d'un Alexandre VI, la violence d'un
Jules II; quant au peuple, il voyait ou devinait le reste et les
conteurs ne lui mnageaient gure sur la vie des clercs et des moines
les plus piquantes rvlations. Il comprenait que le charlatanisme
occupait le sanctuaire, qu'on lui montrait, comme un divertissement de
foire, de faux miracles et de faux exorcismes. Nous pouvons, sur ce
point, en croire les nouvelles de Boccace et de Massuccio, quand nous
avons lu le pieux Salimbene. D'ailleurs, les crivains qui se jouaient
le plus librement des choses saintes, n'taient-ils point eux-mmes
gens d'glise: Boccace, le Pogge, Berni, Teofilo Folengo, Bandello?
Tandis qu'on voyait, au sommet de la hirarchie, le pape Alexandre
livrer  sa fille la rgence du saint-sige, Savonarole criait  toute
l'Italie la vie honteuse du clerg sculier. Les moines talaient
librement leur grossiret. Aux funrailles du cardinal
d'Estouteville, sous Sixte IV, mineurs et augustins se battirent, 
Sant-Agostino,  coups de torches autour du cadavre, qu'il s'agissait
de dpouiller de son anneau et de sa chasuble. Si l'Italie, gagne par
la libre pense dont l'glise n'tait point responsable, s'tait
loigne de l'vangile, l'glise n'avait plus aucun droit pour l'y
rappeler. Savonarole put provoquer  Florence une explosion de
fanatisme; on voyait encore  et l des bandes de flagellants; des
ermites visionnaires prophtisaient de tous cts; de Lon X  Paul
III, se formait  Rome une chapelle de chrtiens lettrs tels que
Bembo, Sadolet, Vittoria Colonna, Contarini, qui essayrent de revenir
au christianisme trs pur du XIIIe sicle: ces rveils accidentels de
la foi montrent mieux encore le vide religieux de la Pninsule. Les
mes, dsenchantes des vieilles croyances, et qui ne sont point
mres pour la ngation absolue du surnaturel, se tournent vers la
superstition, vers l'astrologie et la sorcellerie. Jadis Ptrarque,
Jean et Matthieu Villani, Sacchetti, avaient ni l'influence des
astres sur la vie humaine et s'taient moqus des astrologues;  la
fin du XVe sicle et malgr les efforts de Pic de la Mirandole, tout
le monde, philosophes, humanistes, hommes d'tat, les papes eux-mmes,
croient aux conjonctions d'toiles et aux prophties qui s'en tirent.
Jules II, Lon X, Paul III, font lire dans les profondeurs du ciel les
destines de l'glise. Toutes les superstitions classiques, toutes les
terreurs du moyen ge reparaissent. On croit aux prsages purils, aux
revenants, aux courses nocturnes de fantmes sans ttes, au chasseur
noir,  la descente des esprits malins sur la terre,  l'vocation des
dmons. Des dominicains allemands apportent, en Italie, les pratiques
des sorciers; un prtre sicilien fait voir  Cellini des milliers de
diables dans le Colise; Marcello Palingenio s'entretient la nuit,
dans la campagne de Rome, avec des esprits, _divi_, qui viennent de la
lune et lui donnent des nouvelles de Clment VII.

Nous pouvons apprcier maintenant l'tat moral de l'Italie. Les
consciences ne reconnaissaient plus de rgle suprieure; toute haute
discipline tait abolie, les notions chrtiennes de charit, de
pudeur, de justice divine, taient dtruites; l'glise trahissait la
cause de Dieu et avait perdu toute autorit apostolique; la
superstition inclinait les esprits vers le fatalisme paen. D'autre
part, du spectacle de la vie publique, o primait seul le droit de la
force ou de la fourberie, les mes recevaient une perptuelle leon
d'gosme et de licence. Il tait bien permis  chacun d'tre, dans le
cercle o la fortune l'avait plac,  la fois renard et lion, puisque
ceux-l seuls taient heureux et envis qui atteignaient, par tous les
moyens,  la plus grande mesure possible de puissance, de richesse et
de plaisirs. L'individu qui se rit de la loi humaine et se rserve de
faire sa paix,  la dernire heure, avec la loi divine, est donc libre
absolument pour la poursuite de son intrt et de sa passion. Il l'est
d'autant plus qu'il se sent encourag par deux prjugs profondment
italiens. L'un d'eux a t exprim par le pape Paul III disant de
Benvenuto: Les hommes uniques dans leur art, comme Cellini, ne
doivent pas tre soumis  la loi. Et l'_uomo unico_ peut invoquer
encore en faveur de ce rare privilge l'ide que son temps se fait de
l'honneur. Guichardin crit dans ses _Aphorismes_: Celui qui fait
grand cas de l'honneur russit en tout, parce qu'il ne craint ni la
peine, ni le danger, ni la dpense; les actions des hommes qui n'ont
point pour principe ce puissant mobile sont striles. Mais on sait ce
que l'Italie entendait alors par _onore_. Ce n'est pas plus l'honneur
vrai que la _virt_ n'est la vertu. L'_onore_ est le prestige que
donne l'accomplissement d'une action difficile obtenue d'une faon
clatante. Le respect du droit d'autrui, les scrupules de la
dlicatesse morale n'ont rien  y voir. Il n'est pas ncessaire de
marcher  l'ennemi au grand jour et de le combattre loyalement. Csar
Borgia juge plus sage de l'trangler  la suite d'un repas cordial. Il
est imprudent d'agir sur-le-champ, surtout si l'on a un outrage 
venger. Ce qui ne se fait point  midi, disait Csar, peut s'ajourner
au soir. La _bella vendetta_ demande, en effet, de la patience, une
relle srnit d'esprit. Le poison subtil et lent, le _venenum
atterminatum_ qui se dissimule entre les pages d'un missel, dans les
plis d'un mouchoir, est, pour une affaire d'_onore_, une arme exquise.
Enfin, le bravo, le spadassin qui vend son coup de poignard pour
quelques ducats, est aussi un artisan prcieux de l'honneur d'autrui.
D'ailleurs, nulle hypocrisie; c'est avec une franchise admirable, une
bonne foi parfaite que l'Italien, tranquille du ct de l'opinion et
du remords, assouvit sa passion. Je n'ai rien  dire ici de la
corruption des moeurs. Je crois d'une bonne critique de se fier, sur
ce chapitre, aux comdies de Machiavel et de Bibbiena, aux nouvelles
de Bandello; on peut, si l'on recherche une preuve historique
d'apparence plus solide, s'en tenir aux chroniqueurs runis par
Muratori, au _Journal_ de Burchard, le chapelain d'Alexandre VI, ou,
plus simplement encore, aux lettres familires de Machiavel.

Comme l'indiffrence ironique loignait l'Italie des croyances qui
avaient jadis form la communaut chrtienne, l'gosme transcendant
la dtachait des notions morales qui sont le lien de la communaut
humaine. La Pninsule tait peuple de virtuoses; elle n'tait plus
une socit au sens troit du mot. Les mes, possdes par l'intrt
personnel, perdaient peu  peu tout enthousiasme, toute douceur et
tout amour. Un jour, le plus grand des Florentins jeta un cri
d'alarme: il comprit que l'Italie tait sur le point de payer de sa
libert les complaisances de sa morale. Il essaya, mais trop tard, de
donner  Florence une arme nationale. L'ide mme de communaut
nationale tait sortie des esprits. Machiavel est le dernier qui
conserve la notion de patrie italienne, si claire autrefois chez Dante
et Ptrarque. Le temps n'tait plus aux ligues des villes contre
l'ennemi commun. La ligue qui avait attendu les Franais  Fornoue
fut une tentative princire inutile et rien de plus. Les princes, et
le pape plus souvent que les autres, dans leur fureur d'craser leurs
voisins, allaient dsormais appeler sans cesse les barbares. On vit
alors les consquences dernires de la tyrannie. La socit politique
du moyen ge s'tait soutenue par des institutions qui supplaient 
la valeur et au gnie de l'individu: la tyrannie avait fait table rase
de toutes les institutions et mis  la place le prince. Celui-ci
tomb, qu'une rvolution ou une invasion l'ait chass, il ne reste
plus rien dans l'tat, rien qu'un trne vide o le roi tranger peut
s'asseoir. L'asservissement d'une province voisine devient chose
indiffrente. L'tranger franchit-il la frontire, entre-t-il en
Toscane, le Florentin ne s'meut point encore. Mais que Charles VIII,
une fois l'hte de Florence, fasse mine d'imposer  la seigneurie un
trait inquitant, Florence criera par la bouche de Capponi: Sonnez
vos trompettes, nous sonnerons nos cloches. C'tait trop peu, en
vrit! Si, quand les premires compagnies du roi trs chrtien
parurent sur les Alpes, toutes les cloches d'Italie s'taient mises en
branle, les cloches de Palerme, qui sonnrent les vpres tragiques de
1282, la cloche du Capitole, qui donna si souvent le signal de
l'meute communale contre le pape et les empereurs, les cloches de
Milan, qui ftrent la victoire nationale de Legnano, toutes,
jusqu'au bourdon de Saint-Marc, qui avait tant de fois grond sur les
lagunes contre les Turcs, si elles avaient clat en un tocsin
unanime, la premire invasion s'arrtait en Lombardie, celle qui, 
travers Florence, Rome et Naples, fraya le chemin  toutes les autres.
L'histoire accomplit donc son oeuvre, avec la logique inflexible qui
dplace la fortune des peuples et suspend ou dtourne le cours des
civilisations. L'Italie, vassale de l'Espagne et de l'empire, allait
s'assoupir sous la main de l'glise et la garde de l'inquisition,
tandis que la renaissance entrait en France.




    L'HONNTET DIPLOMATIQUE DE MACHIAVEL


Machiavel tait-il un honnte homme? Telle est la question qui
sollicite sans cesse l'esprit du critique occup  l'analyse de
l'crivain et de l'homme d'tat le plus quivoque et le plus sduisant
de la Renaissance italienne. Il semble en vrit qu'on ne puisse
crire froidement, sans colre ou sans admiration, de ce philosophe
politique qui a trac, avec une srnit parfaite, dans ses _Discours_
sur Tite-Live, la thorie du coup d'tat, de la conspiration et de
l'meute, et dans le _Prince_, la thorie d'un despotisme dont
rougirait peut-tre tel sultan asiatique du XIXe sicle. Longtemps, on
le sait, dans l'Italie autrichienne et bourbonnienne, comme dans
l'Allemagne de Frdric II, comme aussi en France, le machiavlisme a
pes lourdement sur la mmoire de Machiavel: on n'tait pas loin de
penser qu'il avait invent la tratrise en matire de gouvernement,
absolument comme Aristote avait invent les _quatre causes_ en
mtaphysique. On est revenu maintenant de cet tat premier de la
critique. La balance a commenc de pencher de son ct le jour o l'on
comprit qu'il avait t l'un des plus grands citoyens de l'Italie,
qu'il avait crit, qu'il avait lutt et mme pti pour la paix,
l'unit morale et la libert de la Pninsule. La premire voix
autorise qui s'leva en France en faveur du secrtaire d'tat
florentin fut celle de M. Franck, dans son livre sur les _Rformateurs
et Publicistes de l'Europe_ (1864). Notre compatriote signalait un
acte honorable de la vie de Machiavel, son discours sur la _Rforme de
l'tat de Florence_, compos  la demande de Lon X, et qui concluait
pour la forme rpublicaine contre le principat mdicen. L'occasion
tait belle, dit M. Franck, pour relever sa fortune, en flattant
l'ambition du Souverain-Pontife. En Angleterre, lord Macaulay, dans
son _Essai_ sur Machiavel, dmontra que les maximes de cet crivain
avaient seulement exprim, avec une prcision et une franchise
incomparables, les rgles mmes du gouvernement, telles que les
avaient entendues les hommes d'tat de la Renaissance. Ces rgles, il
les fltrit hautement, parce qu'en elles-mmes elles sont dtestables:
mais l'illustre whig voit bien que de telles doctrines laissent encore
intactes des parties importantes du caractre de Machiavel. Sans
doute, celui-ci a prsent  son pays toutes sortes de poisons dont il
vantait l'excellence: mais l'Italie des derniers Mdicis, l'Italie qui
bientt verra le sac de Rome, tait fort malade, et ce mdecin, qui
l'aima d'un si grand amour, put bien lui proposer des remdes inous,
hroques, trs propres  la sauver ou  la tuer d'une faon
foudroyante. Macaulay notait particulirement l'effort de cet
ambassadeur, homme de cabinet, de conversation diplomatique, pour
donner une arme nationale  Florence. Il fallait en finir avec les
mercenaires qui se battaient mal, taient des trangers, et cotaient
fort cher: l'historien se fit gnral, ingnieur, intendant: il tudia
la stratgie, mdita sur l'artillerie, sur la gymnastique, sur l'art
de fortifier ou d'attaquer une place. Il mourut au milieu des ruines
non de son oeuvre, mais de ses esprances: mais il avait eu le
pressentiment de l'avenir, et l'crivain anglais annonait
loquemment, ds l'anne 1827, que le nom de Machiavel se relverait
avec clat le jour o l'Italie connatrait la libert si longtemps
attendue, quand un second Procida aura veng Naples, quand un Rienzi
plus heureux aura rtabli le _Bon tat_ de Rome, quand les rues de
Florence et de Bologne auront rsonn de nouveau de leur vieux cri de
guerre: _Popolo, Popolo, muoiano i tiranni!_--La critique allemande,
 son tour, a pntr les problmes moraux qui se rattachent au nom de
Machiavel. Gervinus, dans son _Histoire de l'Historiographie
florentine_ (_Historische Schriften_, Wien, 1871), a cherch, avec
sagacit, dans les crits du secrtaire d'tat, la clef de son
caractre. Le moment dlicat de la vie de Machiavel est videmment
celui de sa disgrce. Gervinus relve ses lettres suppliantes 
Vettori. Le malheureux s'efforce de faire entendre aux Mdicis son cri
de dtresse: pour ses enfants et pour lui-mme, il tend la main, comme
un mendiant. Et cependant, crit l'historien allemand, dans cette
effroyable situation il tait encore d'une si rigoureuse moralit,
qu'invit  plusieurs reprises par Vettori de venir le rejoindre 
Rome et de vivre sous son toit, il refusa toujours (p. 120). Le
mmoire  Lon X est pareillement signal par Gervinus, comme il l'a
t par M. Franck. Je voudrais que tous ceux qui tiennent Machiavel
pour un flatteur rampant pussent tudier  fond ce Discours (p. 144).
Cependant ce Discours mme ne forcerait pas encore la conviction d'un
esprit prvenu. Il prouve surtout que Machiavel tait demeur
rpublicain aprs la chute de la Rpublique. Mais il avait t au
pouvoir dans l'interrgne des Mdicis, et, sous le faible Soderini,
avait gouvern l'un des tats les plus florissants de l'Europe. Il
regrettait, dira-t-on, le rgime qui lui avait donn l'honneur de sa
vie. Et puis, il est plus facile de se convertir  la libert que de
trahir celle-ci pour passer au parti de l'absolutisme. Nous ne parlons
pas sans doute des mes mdiocres qu'aucune apostasie n'embarrasse.
Les Mdicis tant excrs par la bourgeoisie, Machiavel dut croire
d'ailleurs que la restauration ne pouvait durer,  moins que le
temprament de la socit florentine ne ft d'abord altr par de
grandes catastrophes. Ainsi tout concourait  le rendre fidle  la
constitution dmocratique, les traditions de sa carrire politique,
ses regrets de ministre tomb, tout son pass, et l'avenir que, du
fond de sa misre, il attendait encore pour lui-mme et pour sa
patrie.

Nous voudrions faire valoir un document plus dcisif, la
correspondance change en 1513 et 1514 entre Machiavel et Vettori.
Les critiques les plus favorables, M. Villari lui-mme, dans son grand
ouvrage sur _Nicolas Machiavel et son temps_ (Florence, Lemonnier,
1877-1882), ne se sont point arrts  la partie politique de ces
lettres. Elles nous semblent cependant essentielles pour dterminer la
physionomie morale d'un personnage  l'gard duquel la postrit s'est
montre certainement trop svre.

Il convient d'abord de rappeler l'une des plus funestes ngociations
de Machiavel, la plus grande et la pire action de toute sa vie, la
part qu'il prit aux origines lointaines de la _Ligue de Cambrai_. Quel
qu'ait t son crdit dans les conseils de Jules II, comme il y
reprsentait Florence, l'ennemie acharne de Venise, il est videmment
responsable, dans une assez large mesure, de la politique qui fut si
dsastreuse pour l'Italie et pour l'glise. Venise, tourne vers le
dehors, vers l'Orient, plus libre que Milan, Rome, Florence et Naples,
avait eu jusque-l une destine particulire comme son gnie. Gnes et
Pise n'aimaient point en elle une rivale puissante dans la
Mditerrane. Rome se dfiait d'une cit d'esprit fort indpendant,
trs capable de s'entendre amicalement avec l'islamisme, et qui
jamais, ni dans sa vie intime, ni dans ses beaux-arts, ne se laissa
charmer par le mysticisme. Florence enfin dtestait en elle un tat
ddaigneux de la dmocratie, une puissance marchande, industrielle et
financire qui gnait ses comptoirs et ses banques. On ne tenait pas
compte du don minent de Venise, qui pouvait tre employ pour le bien
de toute l'Italie, le grand art de la diplomatie, la science consomme
de la politique extrieure. Or, c'tait l le ct faible de Milan, de
Florence et de Rome. Le gouvernement d'un Sforza, d'un Alexandre VI,
d'un Lon X, d'un Savonarole, d'un Soderini ou d'un Mdicis y tait 
la fois trop personnel et trop incertain, dpourvu de suite, domin
par les caprices du chef de l'tat, par les intrts de l'heure
prsente, par la fatalit du npotisme, les rivalits et les ambitions
de familles. C'est  Rome surtout qu'clata cette infirmit de la
politique italienne. Au temps mme de Machiavel, quatre papes, qui
n'taient point des hommes mdiocres, par une diplomatie indcise et
brouillonne,  force de nouer et de rompre des alliances
contradictoires qui ramenaient sans cesse l'tranger au-del des
Alpes, poussrent le Saint-Sige  la catastrophe trs logique de
1527. Seule, dans ce grave dsordre des affaires italiennes, Venise
s'appuyait sur des traditions de gouvernement intrieur et de
diplomatie assez fermes pour sauvegarder les intrts non des chefs de
l'tat, mais de l'tat lui-mme. Elle connaissait  merveille les
ressorts de la politique europenne. Les _Rittratti_ de Machiavel sur
les institutions et le caractre de la France et de l'Allemagne sont
curieux  lire: mais ils tmoignent en quelque sorte de notions
nouvelles, et comme de la dcouverte d'un nouveau monde par Florence
et son ambassadeur. Il y avait longtemps que la patrie de Marco Polo
avait abord des nations encore plus lointaines, et en avait pntr
le gnie. Elle pouvait donc rendre les plus grands services  l'Italie
chaque fois que la paix de celle-ci tait de nouveau trouble par les
prtentions ou les entreprises de l'tranger. Il suffit de relire
Commines pour apprcier l'action dcisive de Venise avant Fornoue.
Mais l'Italie de la Renaissance ne s'embarrassait point d'un excs de
gratitude, et Charles VIII avait  peine repass les Alpes qu'elle
songea  l'abaissement dfinitif de Venise.

L'heure sembla propice au moment de l'lection de Jules II qui, par sa
famille, se rattachait  Gnes. Les Vnitiens, qui convoitaient alors
Fanza et Rimini, sur les frontires pontificales, donnaient eux-mmes
un prtexte plausible aux accusations de leurs ennemis. Jules II
hsita longtemps, et Machiavel fut quelques jours inquiet des
incertitudes du vieux pontife. Il mena donc l'intrigue rapidement et
de main de matre. Le Pape avait t lu le 1er novembre 1503. Le 6,
Machiavel lui rend hommage, et visite les cardinaux influents. Je
leur dis qu'il s'agissait de la libert de l'glise, non de la
Toscane, que le Pape deviendrait un simple chapelain des Vnitiens
s'ils accroissaient encore leur puissance, que c'tait  eux 
dfendre le Saint-Sige dont ils pourraient devenir les hritiers. Le
cardinal Soderini, qui dnait souvent avec Jules II, aidait
adroitement l'ambassadeur Florentin. Le 10 novembre, le pape disait 
Soderini: Si les Vnitiens veulent s'emparer des possessions
dpendantes du Saint-Sige, je m'y opposerai de tout mon pouvoir, et
j'armerai contre eux tous les princes de la chrtient. Le 11, il
rpte  Machiavel les mmes menaces: celui-ci insinue que Florence
est trop faible pour mettre  elle seule un frein  l'ambition de
Venise. Le 12, Soderini effraie les cardinaux sur les dangers que
court leur libert personnelle. Le 20, Machiavel soumet  Jules II une
dpche pressante du gouvernement de Florence. Il en a paru vivement
affect... L'insolence des Vnitiens l'obligeait  convoquer
sur-le-champ tous les ambassadeurs trangers[3].

  [3] Cette dpche est sans doute la pice date du 15 novembre
  que vient de publier pour la premire fois M. Nitti, dans son
  ouvrage intitul: _Machiavelli nella vita e nelle dottrine_, t.
  I, p. 253. Les Florentins affirment que l'entreprise des
  Vnitiens sur Fanza _li conduce alla monarchia d'Italia_. Les
  intrigues d'Alexandre VI et de Csar avaient jet cette notion de
  _monarchie une_ dans le courant des ides italiennes. Le premier
  volume de M. Nitti, le seul qui soit publi jusqu'aujourd'hui,
  s'arrte  la chute de Machiavel.

Le 24, les affaires sont dj assez avances pour qu'il puisse crire:
Tout respire ici la haine contre eux, aussi y a-t-il lieu d'esprer
que, si l'occasion s'en prsente, on leur fera prouver plus d'une
humiliation. Ils sont l'objet des plaintes de chacun. Soderini ne
ngligeait point d'agir sur l'esprit du cardinal d'Amboise. Le projet
d'une ligue se prcisait, et l'ambassadeur florentin rapporte ces mots
du pape: Si les Vnitiens ne renoncent pas  leur entreprise, et ne
lui restituent pas les places qu'ils lui ont enleves, il se liguera
avec le roi de France et l'Empereur, et ne s'occupera que de dtruire
une puissance dont tous les tats dsirent l'abaissement. Le 26,
Machiavel rassure la Seigneurie sur la sincrit des emportements de
Jules II. Il me tmoigna la plus vive indignation contre les
Vnitiens. Le 1er dcembre, le pape retombe dans ses incertitudes.
Mais Soderini dne avec lui, et le dtermine. Le 16, Machiavel offre
l'alliance de Florence pour rtablir les neveux  Forli et  Imola,
c'est--dire pour commencer les approches contre les terres
vnitiennes. Il finit ainsi sa dernire dpche: Le pape tiendra bon,
car il ne manque point ici de gens bien disposs  traverser les
Vnitiens et  dvoiler toutes leurs intrigues.

En moins de six semaines, l'ambassadeur florentin avait gagn Jules 
la politique de la _Ligue de Cambrai_. Venise fut crase au moment
mme o Alde Manuce donnait Platon  la Renaissance. Puis les
_ultramontains_ dchirrent l'Italie, o le souverain pontife les
avait attirs. Quand il poussa son cri: _Fuori i barbari!_ il tait
trop tard. Le Jules II morose du portrait de Raphal contemple
videmment des ruines que ses successeurs ne relveront pas.

Machiavel, qui rva toute sa vie l'expulsion des _Barbares_, comprit
la faute du pape et sa propre erreur. Une occasion singulire s'offrit
 lui de proposer au Vatican une politique bien diffrente qui,
applique avec suite, et t, peut-tre, le salut de l'Italie.

Dix annes s'taient coules. On tait en mars 1513, aux premiers
jours du pontificat de Lon X. Machiavel qui avait tourdiment
conspir contre les Mdicis, sortait de prison, encore tout meurtri
par la torture. Il crivait le 18  Vettori, ambassadeur de Florence
auprs du Saint-Sige: Il me semble que je vaux mieux que je ne
l'aurais cru. Si nos nouveaux matres ne veulent point me laisser de
ct, j'en ressentirai la plus vive satisfaction, et je crois que je
me conduirai de manire  leur donner l'occasion de s'en applaudir.
S'ils croient devoir me refuser cette faveur, je vivrai comme lorsque
je vins au monde. Je suis n pauvre, et j'ai appris  souffrir bien
plus qu' jouir. Il offrait donc timidement ses services aux Mdicis.
Or la cour de Rome eut tout aussitt besoin de ses conseils. Il
s'agissait pour le nouveau pape d'adopter une politique personnelle,
favorable au Saint-Sige et  sa propre famille. Le duch de Milan,
gouvern par le faible hritier de Ludovic le More, tait toujours le
point de mire de Louis XII et de Ferdinand le Catholique. Il fallait
d'abord prendre parti pour l'un de ces deux princes. A ce moment, ils
conclurent une trve d'une anne, pour la frontire seule des
Pyrnes, rservant les champs de bataille de l'Italie. Grand embarras
au Vatican. Le roi d'Espagne tait-il donc un politique mdiocre?
Quelle intrigue se tramait? Le 9 avril, Vettori crit  Machiavel.
L'Espagne, dit-il, l'Empire et la France s'entendent-ils pour partager
notre malheureuse Italie? Ce n'est pas encore au diplomate, c'est 
l'ami qu'il s'adresse. Il passe rapidement sur cette affaire, et finit
par une page de condolance sur la situation de l'ancien secrtaire
d'tat. Celui-ci rpond le 16 avril. De politique, pas un mot: il tend
doucement l'hameon, attendant qu'on y morde franchement. Il se peint
fort ennuy, trs misrable. Peut-tre serait-il opportun pour lui de
_passer au pape_ plutt qu' Julien: J'ai l'intime conviction que,
que si Sa Saintet commence une fois  se servir de moi, outre le bien
que j'y trouverai, je pourrai faire honneur et me rendre utile  tous
ceux qui ont de l'amiti pour moi. Aussi, le 21 avril, Vettori est-il
plus explicite. A la trve des deux rois, il ajoute une donne
nouvelle du problme, le trait conclu entre Venise et la France,
Venise devant recevoir Brescia, Crme, Bergame et Mantoue. Ceci dit,
commence une consultation en forme qui durera plusieurs mois. Vettori
retourne la question sur toutes ses faces. Venise a tout  gagner. Si
Louis XII lui tient parole, il est possible qu'elle parvienne 
recouvrer, outre les tats qu'elle a perdus, son honneur et sa
rputation. Le roi d'Espagne joue un jeu prilleux. Par la trve sur
les Pyrnes, il rend au roi de France sa libert d'action en Italie.
Le Milanais reconquis, Louis XII ne convoitera-t-il pas le royaume de
Naples et mme la Castille? Ferdinand, d'autre part, peut, lui aussi,
reporter en Lombardie toutes ses forces: le duc de Milan, les Suisses
et le pape se joindront  lui, de sorte que les Franais ne
recueilleront que la honte de cette entreprise. Faux calcul, se
rplique  lui-mme Vettori. L'arme espagnole ne peut tenir tte aux
Franais renforcs d'un corps d'Allemands. Les populations du
Milanais, qui ont en haine les Espagnols et les Suisses, se jetteront
dans les bras des Franais. Il y a, conclut l'ambassadeur, quelque
chose sous jeu que nous ne savons pas... Qu'en pense donc Machiavel?

Jusqu'ici Vettori n'a parl qu'en son propre nom. Mais son
correspondant a compris que c'est Lon X lui-mme qui l'interroge.
Florence, en effet, n'avait aucun intrt direct en cette affaire. Un
pape Mdicis pouvait mme instituer une politique fausse sans que la
Toscane ft rellement compromise. La suite de la correspondance nous
montrera encore plus clairement le Souverain Pontife derrire l'envoy
Florentin.

La rponse  la lettre du 21 avril n'est point date. Machiavel devine
que le Vatican, qui s'inquite si fort d'une faute apparente de
l'Espagne, penche pour le roi catholique. Il va donc pntrer la
politique de Ferdinand, et en dcouvrir les rapports avec la politique
gnrale de l'Europe. Il sait qu'il contrariera les vues de Lon X, il
s'excuse donc d'abord de son _radotage_. Depuis qu'il n'est plus aux
affaires, il s'est, dit-il, terriblement rouill. Non, poursuit-il, le
roi d'Espagne n'est pas un prince habile: il est plutt rus et
heureux. Cette trve, si elle a t conclue sous Jules II, lui a t
impose par la force des choses. Abandonn par le pape, mal second
par Henri VIII, avec une arme et des finances en ruines, il se
trouvait en face d'une France grandissante, fortifie par l'alliance
de Venise. Mais s'il avait tendu la trve au Milanais mme, et conclu
une paix complte, ses confdrs, l'empereur et le pape n'y eussent
point consenti. L'Europe et les princes italiens se seraient mus. Par
la trve partielle, il inquite ses allis. Il brouille de nouveau les
affaires de l'Italie, et jette la Pninsule  ses ennemis, _comme un
os  ronger_. Il pense enfin que le Saint-Sige, l'Empire et les
Suisses sont jaloux de la grandeur de la France et de la renaissance
de Venise. Il oblige le pape, effray des prtentions franaises, 
s'attacher aveuglment  l'Espagne. Il a donn l'veil  toute la
chrtient contre la France et contre Venise. Mme politique
d'ailleurs, si l'on suppose la trve conclue sous Lon X qui, plus
rsolu que Jules II vieillissant, _joue pour son propre compte_, et
qu'il importe de ramener au respect de l'Espagne. Ici Machiavel
s'arrte, il a prouv  Vettori qu'il s'agit non seulement de prendre
une attitude en face d'un acte diplomatique isol et quivoque, mais
d'organiser un plan de conduite, et de commencer une tradition
politique capable de soutenir tout un pontificat.

Cette fois Vettori ne rpondit pas. Machiavel n'tait pas entr dans
les vues du pape, et celui-ci recherchait moins ses conseils. Le 20
juin, l'historien renoue lui-mme la consultation: Je me suis mis 
la place du Saint-Pre, et j'ai examin tout ce que j'aurais 
craindre, et les expdients que je pourrais employer. Il se mfierait
donc de l'Espagne, des Suisses et de toute autre puissance
prpondrante en Italie, la France excepte, si le Saint-Sige
consentait au retour de Louis XII en Lombardie. Il juge que l'Espagne
redoute le pape soutenu par les Suisses, et prvoit que les ncessits
du npotisme pourront compromettre la possession du royaume de Naples.
C'est pourquoi elle s'accommode avec les Franais et leur abandonnera
le Milanais, afin de placer l'tranger, comme une barrire, entre Lon
X et les Suisses ses allis. Il faut donc traverser cet arrangement,
le retourner en faveur du Saint-Sige et le diriger. Le secrtaire
d'tat propose alors _une alliance latine_ entre Rome, la France,
l'Espagne et Venise, laissant en dehors les Suisses, l'Empereur et
l'Angleterre. Pour prix de leur concours, il attribue aux Vnitiens
Vrone, Vicence, Padoue et Trvise, la Lombardie aux Franais, 
l'Espagne, il garantit le Napolitain: Il n'y aurait, dit-il, de
bless par cet arrangement qu'un duc postiche, les Suisses et
l'Empereur, qui seraient tous laisss sur les bras de la France, de
sorte que, pour se dfendre de leurs attaques, elle serait oblige
d'avoir sans cesse la cuirasse sur le dos; mais cette cuirasse
protgerait en mme temps le Souverain-Pontife. De plus, la crainte
commune de l'Allemagne semble  Machiavel le lien durable de cette
quadruple alliance. Sa conclusion est qu'aucune autre politique
n'offre de scurit.

27 juin. Vettori rpond nettement qu'une pareille union est
impossible. Le 12 juillet, il renouvelle ses objections, et fait un
pas de plus, et trs considrable, en avant. Il dvoile  Machiavel
les projets de Lon en faveur de sa famille. Il faudra pourvoir
largement Julien et Laurent, puis reprendre les terres et les villes
usurpes par Jules II, telles que Parme et Plaisance. C'tait toujours
la politique guerroyante qui avait cot si cher au Saint-Sige depuis
Alexandre VI. Vettori en apercevait les dangers. Je lui ai dit
plusieurs fois qu'il s'exposait  perdre. Il a montr au pape que le
matre dfinitif du Milanais, Louis XII ou Ferdinand, cherchera dans
cette reprise de Parme et de Plaisance un prtexte pour se brouiller
avec le Saint-Sige. Le pape coutait mes raisons, mais n'en suivait
pas moins son ide. D'ailleurs l'envoy florentin ignore, ou feint
d'ignorer quelles provinces seront octroyes aux neveux. Peut-tre
est-ce cette Lombardie o Lon X ne veut pas que rentre la France.
Vettori prie son ami de lui tracer le dessein d'une paix solide, en
grand dtail, en plusieurs lettres s'il le faut. Les loisirs ne
manquent pas maintenant aux ambassadeurs auprs du Saint-Sige, car
les affaires se traitent directement avec le pape, et non plus par
l'intermdiaire de plusieurs cardinaux.

Ainsi, Machiavel tait averti une fois de plus que ses avis allaient
droit au Souverain-Pontife. Nous ne possdons pas sa rponse: mais la
rplique de Vettori, date du 5 aot, nous apprend qu'il avait encore
recommand la quadruple alliance, que l'on persiste  rejeter. Vettori
ne croit pas que l'Angleterre, qui a besoin de l'Espagne pour
contre-balancer la France, permette  Ferdinand de s'unir  Louis XII.
Il ne consent  abandonner  Venise que Brescia et Bergame. Mais
surtout il refuse absolument le Milanais  la France. Sur ce point la
cour de Rome tait inflexible.

10 aot. Machiavel affirme avec une obstination gale  celle de Lon
X, qu'il faut cder sur le duch de Milan. La France, avec un vieux
roi, surveille de prs par l'Angleterre et l'Allemagne, gne par le
voisinage des Suisses, deviendra pour l'Italie conciliante et
pacifique. Si on la mcontente, au lieu de former le rempart de la
Pninsule contre le reste de l'Europe, elle sera le centre de toutes
les intrigues contre l'Italie. Quant  l'entente des princes italiens,
le diplomate de Florence la traite avec un suprme ddain. Leurs
troupes, dit-il, ne valent pas un liard, et les Suisses les battront
toujours quand il leur plaira.

20 aot. Le secrtaire de Lon X dclare  son correspondant que
dcidment il a la vue trouble. La France, dont il vantait l'alliance,
est en fort mauvais point. 40,000 Anglais assigent Trouenne, les
Suisses vont marcher sur la Bourgogne, les Espagnols sont rentrs en
Lombardie. Le Vatican serait bien mal avis s'il se souciait davantage
de Louis XII. Sa rsolution est dsormais fixe: il se donnera aux
plus forts, aux Anglais, aux Espagnols et aux Suisses coaliss.

26 aot. Machiavel est tout dconcert. Il mesure le pril o le
Saint-Sige prcipite l'Italie pauvre et avilie, objet de la
convoitise des princes ultramontains. Il s'crie, comme le moine des
vieux temps: _Pax! Pax! et non erit Pax!_ Non, rpond-il, la France
n'est pas si faible en face de l'Angleterre qui ne parvient pas 
prendre Trouenne, et qui, fatigue des longueurs d'un sige d'hiver,
lchera prise. Vous vous livrez aux Suisses dont la rapacit nous
puisera jusqu'au dernier cu. Vos mercenaires aujourd'hui, ils seront
vos matres demain, et s'tabliront les arbitres de l'Italie dchire
et corrompue. La France seule peut les mettre  l'ordre. Si la France
n'y suffit pas, je n'y vois point de ressource, et je commencerai ds
 prsent  pleurer avec vous la servitude de notre patrie et les
ruines que nous devrons soit au pape Jules II, soit  ceux qui
n'aident point  nous sauver, si toutefois il en est temps encore.

La correspondance des deux amis, interrompue, parat-il, pendant six
mois, est reprise par Machiavel le 25 fvrier 1514. Cette lettre et la
rponse de Vettori dveloppent seulement certains points des
discussions prcdentes. L'ancien secrtaire d'tat apparat de plus
en plus hostile  l'Espagne qu'il considre comme la cause premire
des troubles de la chrtient. Sa rentre dans le Milanais
provoquerait de nouveaux dchirements. Ferdinand ne cdera le duch ni
au pape ni aux Vnitiens; il ne peut le garder pour lui-mme, car sa
part en Italie est dj trop forte; s'il le donne  son petit-fils, il
le livre en mme temps  l'empereur. Le roi de France seul peut
reprendre et garder la Lombardie.

Le 3 dcembre 1514, Vettori fit un dernier appel  la sagesse
diplomatique de Machiavel: Je dsirerais que vous traitassiez cela
_de manire que je pusse mettre votre lettre sous les yeux du pape. Je
vous promets de la lui montrer comme tant de vous._ L'ambassadeur
florentin suppose que le roi de France, aid des Vnitiens, veut
reprendre le Milanais contre le gr de l'empereur, de l'Espagne et des
Suisses. Que devra faire le pape? Que doit-il craindre et esprer de
l'un et de l'autre ct? Et si les Vnitiens abandonnent le parti
franais pour passer aux autres princes, le Saint-Sige doit-il entrer
dans cette coalition? La question est des plus nettes. La politique de
Lon X sera-t-elle espagnole ou franco-vnitienne? Machiavel sait 
quel auguste personnage son avis sera prsent. Il sait de plus, par
les informations prcdentes, de quel ct penche depuis trop
longtemps le pape, et quel conseil lui serait le plus agrable. Je ne
crois pas, crit-il d'abord, que depuis vingt ans on ait agit une
affaire plus grave. Il passe alors en revue les forces et les
relations des grandes puissances de l'Europe. L'Angleterre fait sa
paix avec la France, et ses rancunes la tourneront contre l'Espagne.
L'Angleterre et la France sont riches, et tiendront longtemps
campagne. Tous les autres, l'Espagne, l'Empire, le duc de Milan, les
Suisses, sont pauvres. Une guerre prolonge donnera la victoire aux
Franais. Les Suisses, race de mercenaires, sont peu srs: le roi de
France pourrait les acheter. Le parti de l'Espagne est donc dangereux.
Le pape aurait  garder, contre les flottes de Venise et de la France,
des ctes tendues. Si les Suisses sont vainqueurs, ils feront sentir
au Saint-Sige toute leur insolence. Ils le ruineront en
contributions. Ferrare, Lucques, les petits tats se mettront sous
leur protectorat, et alors _actum erit de libertate Itali_. Toute
l'Italie deviendra leur vassale. Aucune ligue ne pourra plus se former
contre eux: ils l'empcheront toujours en se donnant  quelqu'un des
souverains de l'Europe. L'Italie tombe paratra dsormais _sine spe
redemptionis_. Mais si Lon s'allie  la France, et que celle-ci
l'emporte, il a toutes chances que le trait soit observ en sa
faveur. La mauvaise fortune serait encore meilleure avec la France
qu'avec toute autre nation. Le pape aurait du moins ses terres
d'Avignon pour s'y rfugier. La France, qui ne tarderait pas  se
relever d'un chec, le soutiendrait fidlement. S'il s'attache au
parti espagnol, et qu'il succombe, il faut qu'il aille en Suisse pour
y mourir de faim, ou en Allemagne pour y tre un objet de drision, ou
en Espagne pour tre corch.

Resterait un troisime parti  prendre, la neutralit. Mais la
neutralit est funeste pour un prince dont les tats sont placs entre
deux belligrants plus puissants que lui. Le vaincu le hait, le
vainqueur le mprise. Il faut traiter sans cesse avec l'un ou l'autre
adversaire, accorder le passage, des logements et des vivres: on est
galement souponn par les deux partis: mille incidents prilleux
peuvent clater chaque jour, qui sont pour l'tat neutre une cause
d'angoisses incessantes.

Quant au rapprochement de la France et de l'Espagne, que le pape n'y
compte point,  moins que, contre toute probabilit, l'Angleterre
elle-mme ne l'ait prpar. Qu'il ne se tourne pas non plus vers
l'empereur toujours indcis et _qui ne s'est jamais nourri que de
changements_. En somme, le Saint-Sige ne doit hsiter sur l'alliance
franaise que si Venise passait  l'Espagne et  l'Empire. Il faudrait
alors rflchir,  cause des difficults que la Rpublique opposerait
 la descente d'une arme franaise en Italie. Mais je ne puis croire
que les Vnitiens se conduisent ainsi. Je suis convaincu qu'ils ont
obtenu des Franais des conditions bien plus avantageuses que celles
qu'ils pourraient esprer des ennemis du roi trs chrtien; et
puisqu'ils sont rests fidles  la fortune de la France, lorsqu'elle
tait expirante, il n'est pas raisonnable de supposer qu'ils
l'abandonnent maintenant qu'elle reprend son antique vigueur. La
conclusion de Machiavel est que le Saint-Sige doit s'allier  la
France, et n'embrasser le parti contraire que si Venise elle-mme s'y
attache. Nous sommes loin des conversations de 1503 avec Jules II.
L'alliance vnitienne semble  Machiavel la dernire ancre de salut de
la papaut.

Le 20 dcembre 1514, l'crivain florentin fit un appel suprme  la
prudence de la cour de Rome. Je ne suis pas, dit-il, l'ami des
Franais. Un pareil soupon m'affligerait beaucoup; car, dans les
choses de cette importance, je me suis toujours efforc de tenir mon
jugement sain, et de ne point me laisser entraner par de vaines
affections. Si j'ai pench du ct de la France, je crois avoir eu
raison. Dans cette lettre, il touche pour la dernire fois de sa vie
aux grandes affaires; et, de mme que dans les dpches antrieures il
a entrevu les effets dplorables de la politique qui fut vaincue 
Marignan, il pressent et annonce la catastrophe d'un pontificat 
venir, la chute inoue d'un autre pape Mdicis, de Clment VII. N'en
a-t-on pas vus mis en fuite, exils, perscuts, _extrema pati_, tout
comme les princes temporels, et dans un temps encore o l'glise
exerait sur le spirituel une autorit bien plus rvre que de nos
jours? Mais les princes n'coutent point volontiers les prophtes de
malheur, et le pontife d'esprit si lger, qui plaisanta sur la
rvolution religieuse de l'Allemagne, ne s'inquitait gure, ni pour
lui-mme ni pour ses successeurs, des souvenirs tragiques de Grgoire
VII et de Boniface VIII.

Quant  Machiavel, il demeura en disgrce, victime de sa franchise et
de sa probit diplomatique. Certes, ce malheureux grand homme d'tat
avait t visit par une tentation terrible. Ses intrts, son
ambition le poussaient  se faire le complaisant collaborateur de Lon
X. La tentation dura prs de deux annes, en un temps o, dnant avec
ses amis, il ne trouvait dans sa bourse que dix sous, pour payer un
cot de quatorze. S'il avait persist  poursuivre Venise, comme aux
jours de Jules II, il pouvait, sans contredire son pass, carter du
mme coup le Saint-Sige de l'alliance franaise. La politique souffre
de plus faciles accommodements que la science. Quand un savant a
dcouvert quelqu'une des lois absolues de la nature, il ne saurait,
s'il n'est un lche, la renier ouvertement, pour relever sa fortune.
Le cri de Galile, _e pur si muove_, ne perd rien de sa beaut pour
clater dans une conscience o la notion du droit public a t trop
souvent pervertie. Ce dangereux thoricien tait homme d'honneur,
malgr ses doctrines, malgr sa misre et la contagion de son temps.
La probit du diplomate tait demeure en lui inflexible, comme
l'amour de la patrie: deux vertus assez belles dans un ge de
corruption et  l'entre d'un sicle de servitude.




    FRA SALIMBENE
    FRANCISCAIN DU TREIZIME SICLE[4]


I

Vous me pardonnerez d'avoir invit une compagnie de personnes lettres
 l'histoire d'un pauvre religieux du XIIIe sicle. Cette confrence a
presque l'air d'un entretien sur l'archologie ou la palontologie
sacre: les frres de Saint-Franois n'occupent plus en Occident leur
ancien rle, qui fut parfois clatant, et c'est une chose remarquable
 quel point, depuis quelques annes, ils sont devenus rares en
France, aussi bien qu'en Italie. Celui-ci, trs bon chrtien
d'ailleurs, n'a pas t canonis; il n'a pas t brl non plus; on
n'a gure brl des franciscains qu' partir du XIVe sicle, lorsque
la doctrine de la pauvret absolue et jet dans l'hrsie les plus
exalts d'entre eux. Ce n'tait point un grand clerc; il s'obstine 
prendre Henri III pour Henri IV et  conduire  Canossa un empereur
qui n'et jamais consenti  s'y rendre. Il nous conte des histoires de
nourrices: le dragon du mont Canigou, qui sort d'un lac quand on y
jette des pierres et obscurcit le ciel de l'ombre de ses ailes;
l'aventure d'un fou que le diable trangla nuitamment au milieu des
pains entasss par lui en prvision de la famine. Ce n'tait point un
pote passionn, comme Jacopone de Todi, et trs capable de tourmenter
le pape en langue vulgaire. Salimbene a rdig sa chronique en latin,
et je vous assure qu'il est moins bon latiniste que Cicron. Mais quel
joli latin! tout plein de barbarismes sans tre barbare, souple,
vivant, tel qu'on le prchait alors dans l'intrieur des couvents,
pour l'dification plus dvote que grammaticale des moinillons. On y
trouve tout le vocabulaire de la plus basse latinit. Le potage s'y
appelle bonnement _potagium_; on y voit un vque qui, craignant une
meute de ses ouailles, s'enferme dans sa tour, _quod pelli su
timebat_. La critique de Salimbene est nulle. Il n'envisage l'histoire
qu'au point de vue des intrts de son ordre et juge les rois, les
papes et les rpubliques selon le bien ou le mal qu'ils font aux
franciscains. Pour lui la maison d'Assise est le coeur du monde. Comme
la plupart des vieux chroniqueurs, il met au mme plan les plus graves
vnements de son sicle et les plus minces accidents naturels. Nous
apprenons par lui qu'en 1285, au mois de mars, il y eut une tonnante
abondance de puces prcoces; en 1285, une mortalit sur les poules:
une femme de Crmone en perdit 48 dans son poulailler. En 1282, il
signale un tel excs de chenilles que les arbres en perdirent toutes
leurs feuilles; mais, pour la mme anne, les Vpres sanglantes de
Sicile ne lui prennent que trois lignes. L'me, en lui, fut mdiocre.
Tout petit, il tait dans son berceau, lorsqu'un ouragan terrible
passa sur Parme; sa mre, craignant que le baptistre ne tombt sur la
maison, prit dans ses bras ses deux fillettes et se sauva, abandonnant
 la grce de Dieu le futur franciscain. Aussi, dit-il, je ne l'ai
jamais beaucoup aime, car c'est moi, le garon, qu'elle aurait d
emporter. Il entra au couvent, malgr ses parents et l'empereur
Frdric II auquel le pre eut recours. L'empereur ordonna aux frres
de rendre leur novice; le pre vint supplier son fils au nom de sa
mre; Salimbene rpondit tranquillement: _Qui amat patrem aut matrem
plus quam me, non est me dignus_. Plus tard, il se rjouissait de
n'avoir point, lui et son frre, continu le nom et la race
paternelle. Et cependant, il ne fut qu'un religieux assez calme, d'un
zle raisonnable. Il parle des choses liturgiques avec un sans-faon
qui tonne. C'est bien long, dit-il, de lire les psaumes  l'office
de nuit du dimanche, avant le chant du _Te Deum_. Et c'est bien
ennuyeux, autant en t qu'en hiver; car, en t, avec les nuits
courtes et la grande chaleur, on est trop tourment des puces. Et il
ajoute: Il y a encore dans l'office ecclsiastique beaucoup de choses
qui pourraient tre changes en mieux. Il aime les grands couvents o
les frres ont des dlectations et des consolations plus grandes que
dans les petits. Il ne fait pas mystre de ces _consolations_,
poissons, gibier, poulardes et tourtes, douceurs temporelles que Dieu
prodigue  ceux qui font voeu d'tre siens. Vous trouverez, dans la
chronique, quatre ou cinq dners de petits frres de saint Franois,
tous trs succulents. Une pieuse gourmandise porte  la gat, et
Salimbene est un joyeux compre: les histoires de couvent, dignes de
frre Jean des Entommeures, abondent dans son livre. Il en est deux,
d'une saveur et d'une couleur toute rabelaisienne, que je conte
volontiers dans l'intimit; mais, ici, _ex cathedra_, entre deux
lampes, je ne puis vous les dire. Acceptez, en change, ces quelques
vers d'une chanson  boire qu'il dut chanter plus d'une fois, sur
quelque air d'glise, aux aprs-dner des ftes carillonnes: Le vin
doux, le vin glorieux rend gras et bien dodu, et ouvre le coeur. Le
vin fort, le vin pur rend l'homme tranquille et chasse le froid. Le
vin pre, mord la langue,

      _Intestina cuncta sordet,
        Corrumpendo corpora,
    Vinum vero quod est glaucum,
      Potatorem facit raucum,
        Et frequenter mingere._

Mais tout ceci n'est que le petit ct de Fr Salimbene. Il ne
serait pas juste de s'y arrter. Il n'a pas t un saint, soit;
qui donc, parmi nous, lui jettera la premire pierre? Retournez-le
et vous apercevrez l'un des crivains--je dis des crivains
ecclsiastiques--les plus prcieux du moyen ge, l'un des tmoins
les plus difiants du XIIIe sicle italien.

  [4] Confrence faite au cercle Saint-Simon.


II

Il tait n  Parme en 1221. A dix-sept ans, il prit l'habit. Il
rdigea sa chronique entre 1283 et 1288. Il mourut sans doute en 1289.
Enfant, il et pu contempler saint Franois d'Assise; il vit
s'panouir, dans leur suavit printanire, les fleurs de la lgende
sraphique. Pendant quarante annes il se promena en Italie et en
France, de couvent en couvent. Il conversa avec les personnages les
plus grands de son sicle, il vit face  face Frdric II, _vidi eum,
et aliquando dilexi_; il connut familirement Jean de Parme et Hugues
de Digne. A Sens, il entendit Plano Carpi, le prcurseur de Marco
Polo, expliquer son livre sur les Tartares. Il aborda,  Lyon,
Innocent IV, le pape terrible qui avait jur d'craser la maison de
Souabe et de poser son talon sur ce nid de vipres. Enfin, en 1248,
 Sens, au moment de la Pentecte, il a vu saint Louis. Le roi se
rendait  la croisade, cheminant  pied, en dehors du cortge de sa
chevalerie, priant et visitant les pauvres, moine plutt que soldat,
crit Salimbene. Le portrait qu'il nous en donne est charmant: _Erat
autem Rex subtilis et gracilis, macilentus convenienter et longus,
habens vultum angelicum et faciem gratiosam._ Et quel fin repas il
fit servir aux mineurs de Sens! D'abord, le vin noble, le vin du Roi,
_vinum prcipuum_; puis, des cerises, des fves fraches cuites dans
du lait, des poissons, des crevisses, des pts d'anguilles, du riz
au lait d'amandes saupoudr de cynamome, des anguilles assaisonnes
d'une sauce excellente (_cum optimo salsamento_), des tourtes, des
fruits. Remarquez que le menu est rigoureusement maigre, mais d'un
maigre canonical qui permet d'attendre avec rsignation le gras du
lendemain. C'tait, peut-tre, la Vigile de la Pentecte, jour
d'abstinence, jour de lentilles et de racines; mais Franois avait dit
dans sa _Rgle_: mangez de tous les mets qu'on vous servira:
_necessitas non habet legem_. Salimbene accompagna le Roi jusqu'au
Rhne. Un matin, il entra avec lui dans une glise de campagne qui
n'tait point pave; saint Louis, par humilit, voulut s'asseoir dans
la poussire, et dit aux frres: _Venite ad me, fratres mei dulcissimi
et audite verba mea._ Et les petits moines s'assirent en rond autour
du Roi de France.

Certes voil, pour un obscur religieux, une vie et des souvenirs qui
n'ont rien de vulgaire. Mais la singularit originale de Salimbene est
surtout dans sa vocation au Joachimisme,  la religion de l'vangile
ternel. Comme beaucoup d'mes excellentes, il se laissa entraner par
le mouvement de mysticisme qui,  ct du franciscanisme pur, et au
sein mme de l'institut de saint Franois, agita, vers le milieu du
XIIIe sicle, l'Italie, et effraya l'glise; contradiction curieuse du
christianisme, embrass par des hommes qui se croyaient sincrement
les plus rguliers des chrtiens et qui se prparaient, par la plus
audacieuse des hrsies,  la ralisation des promesses suprmes de
Jsus.

Je ne puis vous rappeler que les principaux traits de cette crise
religieuse dont le XVIe sicle a vu les derniers incidents. En
ralit, elle existait  l'tat latent depuis le premier ge du
christianisme. L'vangile de saint Jean et l'Apocalypse avaient laiss
entendre que la situation religieuse du monde ne tarderait pas 
changer profondment, et qu'une re meilleure et dfinitive tait
proche. Le rgne futur du Saint-Esprit, du Paraclet, prcd par le
rgne temporel du Christ pendant mille ans, la venue de la Jrusalem
cleste, le triomphe momentan, puis la chute horrible de
l'Antechrist, la fin des choses terrestres, toutes ces ides avaient,
ds l'poque apostolique, proccup les consciences nobles. La dure
exprience de l'histoire, la misre du moyen ge, les scandales de
l'Eglise romaine les avaient confirmes davantage. Saint Augustin les
avait reues de saint Jean; Scot Erigne les reut de saint Augustin.
Les hrsiarques scolastiques les possdent tous, si je puis ainsi
dire, en puissance. Elles reparaissent, au commencement du XIIIe
sicle, dans l'cole d'Amaury de Chartres, qui ne doit rien
certainement  Joachim de Flore. Celui-ci, un pote, un visionnaire,
perdu dans ses montagnes de Calabre, mais habitu, par le contact de
la chrtient grecque,  une exgse trs libre, avait rendu 
l'Italie, vers la fin du XIIe sicle, ces vieilles terreurs et ces
vieilles esprances. Un jour, dans le jardin de son couvent, un jeune
homme d'une beaut rayonnante lui tait apparu, portant un calice
qu'il tendit  Joachim. Celui-ci but quelques gouttes et carta le
calice. Oh! Joachim, dit l'ange, si tu avais bu toute la coupe,
aucune science ne t'chapperait! Mais l'abb de Flore avait assez
got de la liqueur mystique pour annoncer, dans sa _Concordia novi et
veteris Testamenti_, une troisime rvlation religieuse, celle de
l'Esprit, suprieure  celle du Fils, comme celle-ci l'avait t 
celle du Pre. Il faut citer tout ce passage o court un grand
souffle. Joachim caractrise les trois ges religieux du monde, dont
le dernier lui semble prs de se lever:

Le premier a t celui de la connaissance, le second celui de la
sagesse, le troisime sera celui de la pleine intelligence. Le premier
a t l'obissance servile, le second la servitude filiale, le
troisime sera la libert. Le premier a t l'preuve, le second
l'action, le troisime sera la contemplation. Le premier a t la
crainte, le second la foi, le troisime sera l'amour. Le premier a t
l'ge des esclaves, le second celui des fils, le troisime sera celui
des amis. Le premier a t l'ge des vieillards, le second celui des
jeunes gens, le troisime sera celui des enfants. Le premier s'est
pass  la lueur des toiles, le second a t l'aurore, le troisime
sera le plein jour. Le premier a t l'hiver, le second le
commencement du printemps, le troisime sera l't. Le premier a port
les orties, le second les roses, le troisime portera les lis. Le
premier a donn l'herbe, le second les pis, le troisime donnera le
froment. Le premier a donn l'eau, le second le vin, le troisime
donnera l'huile. Le premier se rapporte  la Septuagsime, le second 
la Quadragsime, le troisime sera la fte de Pques. Le premier ge
se rapporte donc au Pre, qui est l'auteur de toutes choses; le second
au Fils, qui a daign revtir notre limon; le troisime sera l'ge du
Saint-Esprit, dont l'aptre dit: l o est l'Esprit du Seigneur, l
est la Libert, _ubi Spiritus Domini, ibi Libertas_.

Mais c'est bien sur cette terre et ds cette vie et non plus seulement
dans la Jrusalem paradisiaque de l'Apocalypse, de saint Augustin et
de Scot Erigne, que devait se manifester la rvlation joachimite. Le
rveur de Flore y rservait aux moines, aux contemplatifs, aux
_spirituales viri_ le ministre dvolu jusqu'alors aux clercs, 
l'glise sculire. De quelles catastrophes serait prcde la grande
volution religieuse? Joachim pressentait des annes tragiques, et,
dans les derniers jours du XIIe sicle, il calculait en tremblant que
les deux prochaines gnrations humaines de trente annes verraient
cette crise extraordinaire, que peut-tre elle allait commencer, qu'au
plus tard elle claterait en l'an 1260.

Il mourut avec le renom d'un prophte, en odeur de saintet. Henri VI,
Richard Coeur-de-Lion, l'avaient consult sur la venue de
l'Antechrist. L'glise le batifia, et Dante l'a mis en son _Paradis_,
dans le choeur des mystiques. Mais ses visions lui survcurent. Les
Franciscains, dans les vingt annes qui suivirent la mort de saint
Franois, s'attachrent  lui comme au prcurseur de la religion
nouvelle dont l'enfant d'Assise aurait t le Messie. On annona, pour
1260, la fin de l'glise de Rome. On ajouta aux ouvrages vrais de
Joachim toutes sortes de livres apocryphes et de prophties o
Frdric II et sa descendance, le pape Innocent IV, saint Franois et
saint Dominique et le vtement mme des ordres mendiants taient
clairement annoncs. Autour de Jean de Parme, gnral des
Franciscains, se groupaient les plus ardents aptres joachimites. L'un
d'eux, Grard de San-Donnino, en son _Liber introductorius ad
Evangelium ternum_, rsuma toute la doctrine de Joachim. L'vangile
ternel, qui fut, en effet, une doctrine et non un livre, avait t
jusque-l comme un texte idal, la Bonne Nouvelle du Saint-Esprit, que
chaque adepte portait secrtement en son coeur. Le jour o il devint
un manifeste d'hrsie et un tendard rvolutionnaire, l'glise et
l'Universit de Paris s'murent et s'entendirent pour frapper la
secte. L'opration fut trs simple, tous les sectaires tant, au fond,
de pieux catholiques. Jean de Parme abdiqua le gnralat. Grard de
San-Donnino dut s'exiler en Sicile et renoncer aux fonctions
sacerdotales[5].

  [5] Voyez notre tude sur l'histoire du Joachimisme dans la
  _Revue historique_, mai-juin 1886.

Tout ceci se passait entre 1250 et 1255. Salimbene, tout novice,
s'tait fait joachimite, comme les autres. A Hyres, il avait reu de
Hugues de Digne, le chef de la secte pour la France, un prcieux
commentaire de Joachim sur les quatre vanglistes, et l'avait copi 
Aix. Aprs le jugement de condamnation, prononc en 1255, par
Alexandre IV, il tait encore demeur fidle  la doctrine
mystrieuse. Longtemps aprs, quand, vieux et dsenchant, il crit sa
chronique, il rappelle  dix reprises et trs bravement, qu'il a t
jadis grand joachimite, _magnus joachita_. Mais aprs 1260, l'anne
fatale tant coule, et l'glise du Fils n'ayant pas cd la place 
celle de l'Esprit, il se dtacha tout  fait de la secte. Bartolomeo
de Mantoue lui dit un jour,  propos de Jean de Parme: Il avait
suivi les prophties de vritables fous. Cela me fait bien du chagrin,
rpondit Salimbene, car je l'aimais tendrement. Et Bartolomeo: mais
toi aussi, tu as t joachimite. C'est vrai, rplique navement notre
moine; mais aprs la mort de l'empereur Frdric II et la fin de
l'anne 1260, j'ai tout  fait abandonn cette doctrine, et je suis
rsolu  ne plus croire qu'aux choses que j'aurai vues.

Cependant, il garda toujours une tendresse pour les rves de sa
jeunesse. Son orgueil fut d'avoir t l'un des initis  la rvlation
de l'vangile ternel, et il aime  nous conter tout ce qu'il a vu et
connu de ce grand mystre. Par lui nous pntrons dans ce monde
singulier qui eut toujours l'allure d'une socit secrte. A Pise, il
voit apporter furtivement, par un vieil abb de l'ordre de Flore, les
livres de Joachim, que l'on voulait soustraire aux violences de
Frdric II, ou plutt aux recherches des inquisiteurs pontificaux. A
Hyres, il assiste, dans la chambre de Hugues de Digne, aux colloques
 voix basse des joachimites: il y avait l des notaires, des juges,
des mdecins, _et alii litterati_. Des franciscains venus les uns de
Naples, les autres de Paris, s'interrogeaient anxieusement. Que
pensez-vous, disait l'un, Jean de Naples,  Pierre de Pouille, de la
doctrine de Joachim? Je m'en soucie, disait l'autre, comme de la
cinquime roue d'un carrosse, _quantum de quinta rota plaustri_. A
Provins, il se fait expliquer un livre apocryphe de Joachim,
l'_Expositio super Jeremiam_. A Modne, il rencontre Grard de
San-Donnino revenant de Paris. Leur entretien est curieux, et se
dcoupe facilement en dialogue:

_Salimb._--Si nous disputions de Joachim?

_Gr._--Disputer, non, mais causons, et dans un lieu secret. (Ils s'en
vont derrire le dortoir et s'assoient  l'ombre d'une treille.)

_Salimb._--Dis-moi quand et o natra l'Antechrist.

_Gr._--Il est dj n et grand, et bientt le mystre d'iniquit
s'accomplira.

_Salimb._--Tu le connais?

_Gr._--Je ne l'ai pas vu en face, mais je le connais bien par
l'criture.

_Salimb._--Quelle criture?

_Gr._--La Bible.

_Salimb._--Eh bien! dis tout, car je connais bien la Bible.

_Gr._--Non, il nous faut une Bible. (Salimbene court chercher sa
Bible. Ils tudient le 18e chapitre d'Isae, que Grard applique  un
roi d'Espagne ou de Castille.)

_Salimb._--Et ce roi est l'Antechrist?

_Gr._--Tout  fait. Les docteurs et les saints l'ont tous prdit.

_Salimb._ (riant).--J'espre que tu verras que tu t'es tromp.

(En ce moment les frres, avec des sculiers, apparaissent dans la
prairie, la mine allonge, causant avec des signes de tristesse.)

_Gr._--Va, et coute ce qu'ils disent. On dirait qu'ils ont reu de
mauvaises nouvelles.

(Salimbene court, interroge et revient. Mauvaises nouvelles, en effet:
l'archevque de Ravenne a t fait prisonnier par Ezzelino de Padoue.)

_Gr._--Tu vois bien, voil le mystre qui commence.

Longtemps aprs, _post annos multos_, au couvent d'Imola, on lui
prsenta un livre de son ami Grard, peut-tre le _Liber
introductorius_. Mais Grard avait t condamn, ses crits taient
frapps d'infamie. Salimbene eut peur et dit: Jetez-le au feu.

L'apprhension de l'Antechrist fut, en dehors mme de la socit
joachimite, un sentiment essentiel de la religion italienne au XIIIe
sicle. On s'en inquitait dj au temps de Grgoire VII. Les
prdictions de Joachim attirrent l'attention des mystiques sur
Frdric II: videmment, le monstre, c'tait lui. Toutes les
calomnies, toutes les mdisances propages par les moines se
retrouvent en Salimbene, qui voit dans les malheurs des dernires
annes de l'empereur, le signe trs clair de la colre divine. Aussi
les a-t-il numrs tous, l'un aprs l'autre, jusqu' la mort
misrable de Frdric, dans un chteau de la Pouille. Il invoque,
comme tmoins de la vengeance cleste, tout  tour les Prophtes, les
Sibylles, Merlin, l'abb Joachim. Frdric, c'est l'ennemi satanique
de l'glise et de Dieu, l'impie, l'athe, le fourbe, le libertin,
_callidus_, _versutus_, _avarus_, _luxuriosus_, _malitiosus_,
_iracundus_, _jocundus_, _delitiosus_, _industriosus_, _picureus_;
pote cependant, spirituel, sduisant, _pulcher homo_. Cet homme
charmant tait d'ailleurs froce: il fit couper le pouce  un notaire
qui, dans un acte, avait crit de travers une lettre du nom imprial;
il donna  deux malheureux un excellent repas, puis fit courir l'un et
laissa s'endormir l'autre; on les ouvrit alors, sous les yeux de
l'empereur, curieux d'tudier le problme de la digestion.


III

La parole de saint Paul et de Joachim de Flore: _ubi Spiritus Domini_,
_ibi libertas_, s'tait ralise  la lettre. L'Italie, anime par
l'attente d'une rnovation religieuse, porta tout d'un coup une
tonnante floraison de doctrines, de sectes, de miracles et de
prodiges de toutes sortes. Le premier, saint Franois, avec la
puissance d'un crateur, avait rajeuni le christianisme; cette
fcondit d'invention ne s'tait pas ralentie au temps de Salimbene,
et, par lui, nous pouvons pntrer dans la chrtient la plus vivante
qui ft jamais. Et, je le rpte, si nous mettons  part les vues
aventureuses du joachimisme, ici, nous n'avons pas affaire  des
hrsies. Mme les plus scandaleux de ces chrtiens d'Italie se
croient en rgle avec le bon Dieu. Ils difient librement,
joyeusement, leurs petites chapelles, leurs communions bizarres dans
l'enceinte de la grande glise, qui les laisse faire quelque temps,
puis ramne vivement  la ligne droite ceux qui s'en loignent avec
une belle humeur trop inquitante.

Le groupe de Jean de Parme semble au complet dans la _Chronique_. La
personne la plus singulire de ce groupe est assurment la soeur de
Hugues de Digne--_unius de majoribus clericis de mundo_--sainte
Douceline, dont la vie est dans un manuscrit provenal de la
Bibliothque, publi, en 1879, par M. l'abb Aubans. Elle avait le
don de gurir ou mme de ressusciter les petits enfants. Elle n'tait
pas entre en religion, mais portait le cordon de saint Franois, et
parcourait la Provence, suivie de quatre-vingts dames de Marseille.
Elle entrait dans toutes les glises des frres mineurs, o elle avait
des extases. Elle y demeurait facilement, les bras en l'air, depuis la
premire messe du matin jusqu'aux complies. On n'en a jamais dit de
choses fcheuses[6], crit Salimbene. Tte politique, d'ailleurs,
dans le genre de sainte Catherine de Sienne. Charles d'Anjou, comte de
Provence, la respectait; il en avait peut-tre un peu peur.

  [6] Elle ne pouvait pas our parler de Dieu, de Notre-Dame, de
  saint Franois ou des saints et des saintes, qu'elle ne ft prise
  aussitt d'une extase. Beaucoup de fois, elle tait suspendue
  dans une si haute contemplation, qu'elle demeurait ravie tout
  l'espace d'un jour... Cela fut bien souvent constat par diverses
  personnes, qui la voyant dans ces ravissements, la poussaient et
  la tiraient fortement, et lui faisaient mme beaucoup de mal,
  sans pouvoir parvenir  la faire remuer. Quelquefois elle tait
  suspendue en l'air sans s'appuyer  rien, si ce n'est des deux
  gros orteils; et elle tait si fort leve, soutenue en l'air par
  la force de son merveilleux ravissement, qu'il y avait entre elle
  et la terre l'espace d'un pan; de sorte que bien des fois,
  pendant qu'elle demeurait dans cette position, on lui baisait le
  dessous des pieds. (_La vida de la Benaurada Sancta Doucelina_,
  p. 73.)

Dans ce monde trange, le miracle, le petit miracle familier, tait
une douce habitude. Les miracles de Salimbene tournent, en gnral, 
la gloire des Franciscains. Il ne dissimule point qu'une pieuse
industrie peut y aider. En 1238, dit-il,  Parme, vers le temps de
Pques, les mineurs et les prcheurs s'entendirent sur les miracles
qu'il convenait de faire cette anne-l, _intromittebant se de
miraculis faciundis_. Il a connu un Frre Nicolas,  qui le miracle ne
cotait pas plus que la rcitation du _Pater_. Un moinillon, tout en
cumant la soupe conventuelle, avait laiss tomber dans le chaudron un
brviaire enlumin, qu'on venait de lui prter. Le saint livre
s'imprgnait de bouillon _miro modo_. Fr Nicolo, appel, dit une
prire sur la soupe, et retira le brviaire intact et tout neuf.
Salimbene ne nous apprend point si la soupe en fut plus grasse. A
Bologne, un novice ronflait si fort que personne ne pouvait plus
dormir au couvent. On l'exila du dortoir au grenier, du grenier au
hangar: rien n'y fit; c'tait une trompette d'Apocalypse. On tint
chapitre sous la prsidence de Jean de Parme, en personne.
Quelques-uns demandrent l'expulsion du petit frre _propter enormem
defectum_. On rsolut de le rendre  sa mre, pour fraude sur la
chose livre, _eo quod ordinem decepisset_. Fr Nicolo intervint et
promit un miracle. Le lendemain, l'enfant servit sa messe; puis, il le
fit passer derrire l'autel et l, il lui tira vivement le nez. Ds
lors, le novice dormit _quiete et pacifice_, comme un loir, _sicut
ghirus_.

Mais aussi, que de faux miracles de la part des reliques qui ne sont
pas franciscaines! La ville de Parme vit entrer un matin,
processionnellement et suivie d'une foule de dvots, la chsse d'un
prtendu saint Albert de Crmone. La relique--le petit doigt d'un
pied--fit merveille. Les curs de paroisses commandaient pour leurs
glises des fresques en l'honneur de saint Albert _ut melius
oblationes a populo obtinerent_. Mais un chanoine dou de flair
s'approcha de trs prs de la chsse, et sentit une odeur qui n'tait
point de saintet. Il prit la relique: c'tait une simple gousse
d'ail!

Evidemment, la notion d'orthodoxie tait alors trs particulire. Il
tait entendu que les fidles, individuellement, ou forms en
communauts libres, pouvaient chercher o il leur plairait la voie du
salut. Et chacun de tirer de son ct, selon son humeur: celui-ci, un
laque de Parme, s'enferme en un couvent de cisterciens pour crire
des prophties; cet autre, un ami des mineurs, fonde quelque chose
pour lui tout seul (_sibi ipsi vivebat_). C'est le Don Quichotte de
saint Jean-Baptiste: longue barbe, cape armnienne, tunique de peau de
bte, une sorte de chasuble sur les paules avec la croix devant et
derrire, et tenant une trompette de cuivre (_terribiliter reboabat
tuba sua_), il prche dans les glises et sur les places, suivi d'une
foule d'enfants qui portent des branches d'arbres et des cierges.
Voici les _Saccati_ ou _Boscarioli_, hommes vtus de sacs, hommes des
bois. C'est une secte de faux mineurs sortie du groupe de Hugues de
Digne, et qui ont pris un costume pareil  celui des franciscains. Ils
semblent de furieux quteurs, plus alertes que les vrais, et qui ne
leur laissent que des miettes. Salimbene les mprise. Voici les
_Apostoli_, des vagabonds, _tota die ociosi_ (_ocieux_), _qui volunt
vivere de labore et sudore aliorum_. Cette bande va et vient, attirant
 elle les enfants qu'ils font prcher, suivie d'une troupe de femmes
(_muliercul_), vtues de longs manteaux, qui se disent leurs soeurs;
ils doivent pratiquer le communisme  outrance. Leur chef, Gherardino,
a des aventures galantes qui rvoltent la pudeur de Salimbene. Une
pieuse veuve, bien digne des honneurs du _Dcamron_, lui a confi sa
fille avec laquelle il dormit: _in eodem lecto, ut probaret si
castitatem servare posset_. L'exprience n'tait pas neuve: elle
remontait  Robert d'Arbrissel, c'est--dire  la premire croisade.
Mais Gherardino la jugeait curieuse et la renouvela souvent. Le
scandale des _Apostoli_ mut l'vque de Parme, qui fit emprisonner
ceux qu'il put prendre. Puis Grgoire X condamna la secte qui refusa
de se soumettre. Les _Saccati_, plus humbles s'taient soumis.

Deux socits religieuses, orthodoxes, mais trs diffrentes l'une de
l'autre, ont attir l'attention de Salimbene: les Flagellants et les
_Gaudentes_, ou les _joyeux compres_. Les Flagellants apparurent
dans l'Italie du Nord en 1260, l'anne fatale des joachimites: Tous,
petits et grands, nobles, soldats, gens du peuple, nus jusqu' la
ceinture, allaient en procession  travers les villes et se
fouettaient, prcds des vques et des religieux. La panique
mystique fit de grands ravages: tout le monde perdait la tte, on se
confessait, on restituait le bien vol, on se rconciliait avec ses
ennemis. La fin de toutes choses semblait prochaine. Le jour de la
Toussaint, les nergumnes vinrent de Modne  Reggio, puis ils
marchrent sur Parme. Celui qui ne se fouettait point tait rput
pire que le diable, on le montrait au doigt, on lui faisait violence.
Ils se dirigrent enfin sur Crmone. Mais le podestat de cette ville,
Palavicini, refusa l'entre des portes: il fit dresser des fourches le
long du P  l'usage des flagellants qui essaieraient de passer: aucun
ne se prsenta. Avec les _Gaudentes_, autre tableau. Ceux-ci ne se
frappaient point, mais vivaient gaiement en confrrie chevaleresque.
Ils avaient t invents par Bartolomeo de Vicence, qui fut vque.
Petite confrrie, d'ailleurs. Ils mangent leurs richesses _cum
hystrionibus_, crit Salimbene. Ils ne faisaient point l'aumne, ne
contribuaient  aucune oeuvre: monastres, hospices, ponts, glises.
Ils enlevaient par rapine le plus qu'ils pouvaient. Une fois ruins,
ils avaient l'audace de demander au pape de leur assigner, pour y
habiter, les plus riches couvents d'Italie. Dante les rencontre dans
la procession des hypocrites aux chapes de plomb dor, et converse
avec Loderingo, l'un des fondateurs dsigns par Salimbene.

Ces chrtiens aimables continuaient la tradition des _clerici
vagantes_ du XIIe sicle. Et mme,  ct d'eux, certains _Gaudentes_
isols, les plus aviss sans doute, et les plus voluptueux de l'ordre,
annoncent dj les prlats peu difiants du XVIe sicle romain. Tel ce
chanoine Primas, pote assez spirituel, qui parodie les textes
liturgiques, compose une apocalypse bouffonne, grand truand, grand
mauvais sujet, _magnus trutannus magnus, trufator_. Accus prs de
son vque de trois vices capitaux: la luxure, le jeu et le vin, il se
dfendit par une confession grotesque que notre chroniqueur se plat 
rapporter tout entire. En voici quelques vers en l'honneur de
l'ivrognerie:

    _Tertio capitulo, memoro tabernam;
    Illam nullo tempore sprevi neque spernam,
    Donec sanctos Angelos venientes cernam
    Cantantes pro mortuis Requiem ternam._

    _Poculis accenditur animi lucerna,
    Cor imbutum nectare volat ad superna;_
    _Mihi sapit dulcius vinum de taberna
    Quam quod aqua miscuit prsulis pincerna._

    _Meum est propositum in taberna mori,
    Ut sint vina proxima morientis ori.
    Tunc occurrent citius angelorum chori.
    Sit Deus propitius mihi potatori._


IV

Vous le voyez, Salimbene et sa chronique sont une relique bien
vnrable du pass. Ils n'engendrent point la mlancolie, ce qui est
bon; mais, ce qui vaut mieux encore, ils inspirent de srieuses
rflexions ou confirment de graves ides historiques. Chacune des
pages de ce livre montre que la libert d'invention dploye par les
Italiens du XIIIe sicle dans l'oeuvre de la Commune, dans
l'organisation des franchises politiques et sociales, fut tout aussi
grande, aussi fconde,  la mme poque, dans l'ordre des faits
religieux. La conscience libre dans la cit libre, telle fut alors la
formule de la civilisation italienne. Certes, l'apostolat mme de
saint Franois et ses rsultats immdiats tmoignaient dj, d'une
faon clatante, de cette vrit. Mais ici, de l'exquise posie de la
lgende sortait peut-tre un sentiment trop idal de la ralit
historique. L'odeur suave des _Fioretti_, telle qu'une vapeur
d'encens, nous trouble les sens et nous donne une illusion
paradisiaque. Le moinillon de Parme, si familier, qui raconte avec
candeur tout ce qu'il a entendu, tout ce qu'il a vu, dissipe quelque
peu l'enchantement et nous apprend que, dans l'ordre sraphique, tous
n'taient pas des sraphins. On ne connat pas assez une socit
religieuse si l'on n'en visite que les sanctuaires, si l'on n'en
contemple que les fondateurs; il importe aussi de fouiller les grands
et les petits recoins, la sacristie, le clotre, le rfectoire et les
cellules, et de prter l'oreille aux pieux propos, aux confidences,
aux joyeusets des plus humbles moines. Pour cet office, Salimbene est
un guide incomparable; on ne fait pas de meilleure grce aux trangers
les honneurs de son couvent.

Ce livre a un mrite encore: il confirme une vue qui est absolument
ncessaire si l'on veut bien comprendre le gnie religieux de l'Italie
entre les temps de Joachim et de saint Franois et le concile de
Trente. Dans cette vieille religion italienne, fonde sur la libert
et vivifie par l'amour, une notion a manqu, celle de la Valle de
larmes, l'ide que cette vie est un plerinage douloureux, que l'on
poursuit en pleurant, o il convient de dchirer ses mains et ses
genoux  toutes les ronces du sentier. Ils crurent, au contraire, que
cette vie est bonne, que la nature est bienfaisante, que la joie est
permise, que le plaisir n'est pas dfendu. Saint Franois, dans sa
Rgle, prescrit comme vertus excellentes la bonne humeur et
l'allgresse: _Ostendant se gaudentes in Domino, hilares, et
convenienter gratiosos_. Une telle disposition, favorable dj  la
sant morale du fidle, est en outre une grande force pour l'oeuvre
gnrale de la civilisation. Elle attache le chrtien aux ralits et
aux charmes de la vie, lui fait aimer la cit terrestre, le dtourne
de l'isolement mystique. Il ne faut pas juger du christianisme italien
d'aprs des visionnaires lugubres, tels que Dante et Savonarole, qui
ont t des exceptions. L'Italie vraie, celle de Fr Angelico comme
celle de Ptrarque, l'Italie de sainte Catherine de Sienne, du pape
Pie II, de Raphal, a vcu de srnit, a fui la tristesse. Elle
semble avoir ajout une batitude au Sermon sur la montagne: _Beati
qui rident_. Mais le jour o l'glise menace, chancelante, s'est
replie sur elle-mme, s'est dfendue pour ne point prir et a fait
revenir imprieusement la chrtient  la discipline austre et  la
rigueur dogmatique, ce jour-l l'Italie a perdu la moiti de son me.




    LE ROMAN
    DE
    DON QUICHOTTE


Le _Don Quichotte_ est peut-tre, de tous les ouvrages trangers, le
plus populaire parmi nous. Il l'a t ds la fin de la vie de
Cervantes. La premire partie de la traduction, rdite par la
librairie Jouaust, est de 1614. Le grand crivain languissait alors
tristement dans une petite ferme, prs de Madrid. La seconde est de
1618, deux annes aprs sa mort. La France du XVIIe sicle a donc lu
ce texte qui rappelle singulirement par sa souplesse sinueuse, sa
grce nave et son tour latin, la langue de Descartes. Et c'est
justement parce que le franais de cette poque tait comme une
transposition fidle de la langue latine, que notre traduction se
moule avec une tonnante facilit sur le castillan de Cervantes. On
sait que, de tous les idiomes romans, l'espagnol est demeur le plus
proche de la source latine. Je ne crois pas que ni la version, trs
scrupuleuse mais un peu dure, de M. Viardot, ni celle de M. Biart, si
spirituelle et d'allure si franaise, serrent d'aussi prs l'original.
L'ouvrage espagnol nous est ainsi rendu avec une bonne foi exquise, en
un texte o l'on croirait lire quelque roman d'aventure du temps de
Louis XIII.

Les grandes oeuvres des littratures trangres, la _Divine Comdie_,
le _Roland furieux_, les drames de Shakespeare, n'entrent gure que
dans les bibliothques des purs lettrs. Mais l'histoire du bon
chevalier de la Manche fait la joie de tous les lecteurs, des jeunes
et des vieux, des simples et des doctes. Plus encore que les romans de
Walter Scott, elle est le livre de la quinzime anne; puis, aprs
avoir gay les plus belles heures de l'adolescence, elle charme
encore la maturit et l'automne de la vie; il est toujours doux d'y
revenir, d'y ranimer la flamme de l'enthousiasme, d'y chercher, pour
les mcomptes de l'esprance, de riantes consolations. C'est un livre
de chevet, comme Horace, comme Montaigne, plus cher mme que ces deux
crivains aux mes gnreuses. Car enfin, il donne le spectacle du
devoir, mme chimrique, embrass et accompli,  travers les rises
des sages, jusqu'au sacrifice; le tableau d'un rve sublime que ne
dissipent point les leons de la ralit, et qui ne s'vanouit qu'
l'heure de la mort.

Il y a donc, dans le _Don Quichotte_, comme une philosophie du coeur
humain qui fait de ce roman le patrimoine de tous les peuples
civiliss. Mais c'est aussi une oeuvre nationale, qui marque, dans la
littrature espagnole, une date plus importante, un pamphlet de haute
critique, crit  l'heure o l'Espagne, tardivement sortie du moyen
ge, se livrait enfin  la Renaissance,  l'Italie. Il convient
d'abord d'lucider ce point d'histoire littraire; nous estimerons
mieux ensuite ce que Cervantes a su ajouter au roman satirique qui
semblait seulement conu pour l'intrt de l'heure prsente,  savoir
une tragdie et une comdie ternelles.


I

L'Espagne avait t, au moyen ge, la plus naturellement chevaleresque
des nations chrtiennes. Tandis que les autres peuples de l'Occident
portaient la croix en Terre Sainte, sur le Bosphore, ou en gypte,
elle poursuivait sur son propre sol une croisade de sept cents ans,
et, dlaisse du reste de l'Europe, prive de ses plus riches
provinces, luttait contre une race fanatique et savante, fire de sa
noblesse religieuse et de sa civilisation raffine. Les docteurs
arabes de Tolde et de Cordoue, les continuateurs d'Averros, dont les
doctrines troublaient toute la chrtient, devaient mpriser
souverainement ces bandes de montagnards qui se ruaient sur la
_Huerta_ de Valence, brlaient les bois de citronniers et drangeaient
avec brutalit les commentateurs d'Aristote. Mais ces barbares
croyaient que le Ciel combattait pour leur cause. Saint Jacques le
Tueur de Maures, qui avait apport l'vangile  l'Espagne,
apparaissait souvent  la tte de leur cavalerie, et la mort
chevauchait  la droite de l'aptre. Le Cid Campador, mort depuis
plusieurs jours, soutenu par ses compagnons sur son coursier, gagnait
encore une bataille. Saint Jacques et le Cid furent les premiers
chevaliers populaires de l'Espagne. Mais leur lgende ne rassasiait
pas l'imagination de ce peuple qui se dbattait dans une guerre sans
merci. Ils se souvinrent de Charlemagne, le roi des Francs, l'Empereur
miraculeux,  la barbe fleurie, vieux de deux cents ans, dont les
chevaliers avaient accompli, aux dfils des Pyrnes, des merveilles
de bravoure. Par la brche de Roncevaux, les popes de France
entrrent en Espagne. Au XIIIe sicle, dans la _Cronica general_
d'Alphonse X et la _Chronica Hispani_ de Rodrigue de Tolde, notre
Roland reparaissait, avec sa grande histoire retouche, altre par
l'invention castillane. L'_Historia de l'Emperador Carlomagno_
enchantait les esprits au mme titre que le roman du Cid. Les chansons
de geste franaises, et le cycle d'Artus, le magicien Merlin, les
Douze Pairs, l'archevque Turpin, Lancelot, le saint Graal,
enrichirent  l'envi la littrature chevaleresque de l'Espagne: les
plerins de Saint-Jacques de Compostelle apportaient sous leur manteau
nos rcits piques et les fables de la Table-Ronde, que les croiss
faisaient connatre  la mme heure en Orient et  Athnes, et que
copiaient l'Angleterre de Richard Coeur-de-Lion, l'Allemagne de
Barberousse, l'Italie des _Reali di Francia_. En Espagne, comme
ailleurs, les premires chansons franaises, remplies par la lgende
carolingienne, d'une trame si simple, et qui laissaient peu de place 
la peinture des passions tendres, durent partager de bonne heure leur
fortune avec le roman d'aventures, le roman fantastique et amoureux
sorti du mythe de la Table-Ronde. L'hroque _Chanson de Roland_ et
les oeuvres de la mme famille parurent vite monotones en face de la
nouvelle tradition romanesque, d'origine bretonne, plus favorable  la
passion,  la volupt et au rve. Cette race dlicate des Celtes
bretons qui, sur les bords d'une mer mlancolique, aspirait aux
rgions lointaines, indfinies, aux terres idales, accessibles
seulement aux saints, aux enchanteurs et aux preux, avait donn 
l'Europe mille touchantes imaginations, que l'Europe n'entendit qu'
moiti, o elle chercha peu  peu un divertissement plutt qu'un motif
d'dification et d'enthousiasme, et que bientt elle modifia
profondment. Les Franais du Nord, d'esprit si alerte, les
Provenaux, les Italiens, les Espagnols, afin de contenter leur
curiosit enfantine, demandrent beaucoup  ces vieux contes bretons:
des miracles, des coups d'pe, des tournois, des gants et des nains,
des sorciers et des fes, surtout des scnes d'amour. L'amour, pour le
moyen ge, tait presque une vertu cardinale. Quelques-uns, comme
Amadis, en ptissaient longuement, en silence, puis en mouraient.
Tristan et la blonde Iseult, brls par un philtre d'amour,
languissaient et mouraient. Mais vivre tait aussi chose excellente;
la jouissance et la joie avaient leurs bons moments aprs la
mysticit. La veine sensuelle des fabliaux, la veine gauloise passa
largement  travers les romans d'aventures. On finit par s'amuser fort
 la cour du roi Artus. Des vivacits dignes du Dcamron se
multipliaient dans les histoires chevaleresques. En vain l'glise
protestait et recommandait l'austre chanson de geste: les hros
carolingiens eux-mmes, Roland par exemple, entraient gaiement dans le
cycle de la ferie et de la galanterie. Et la galanterie l'emportait
bientt sur la pure chevalerie. Roland, peu soucieux du pril de
Charlemagne et de la dtresse de Paris qu'assigent les paens, court
le monde, cherchant sa matresse; mais Anglique s'tait abandonne au
beau Mdor, le page sarrasin. La posie des vieux ges se fondait dans
le songe voluptueux qui bera la Renaissance italienne.

Revenons  l'Espagne. Ce fut seulement  la fin du XVe sicle et dans
le cours du XVIe que s'panouit chez elle la plus riche floraison du
roman chevaleresque. Jusque-l, elle avait eu trop peu de loisir pour
goter les plaisirs de l'imagination: elle avait imit et traduit
plutt qu'invent. Mais, les Arabes une fois chasss, elle renouvela
pour elle-mme la fte potique dont les autres nations commenaient 
se lasser et qui allait finir en Italie par la grce ironique de
l'Arioste et les bouffonneries de l'_Orlandino_. Un peu plus tard
encore, la veine romanesque est si compltement puise chez les
Italiens que le Tasse revient sans hsiter aux traditions historiques
de la croisade. Mais, en Espagne, entre Ferdinand le Catholique et
Philippe II, et jusqu' la veille mme du _Don Quichotte_,
l'invention chevaleresque est dans son plein. Toute une littrature
clate au soleil, mdiocrement nationale, presque tous les personnages
venant du dehors et de loin, la fe Mlusine, le prophte Merlin, la
lgende du saint Graal; puis Josu, David, Hector, Alexandre, Jules
Csar, confondus dans les mmes chroniques, ple-mme avec Artus,
Charlemagne et Godefroy de Bouillon, Vespasien, Du Guesclin, Robert le
Diable, Lancelot du Lac, Flore et Blanchefleur; enfin, se dtachant de
cette foule, les deux lignes, prolonges jusqu' la fin du XVIe
sicle, d'Amadis de Gaule et de son frre Florestan, d'une part, de
don Palmrin d'Oliva, de l'autre. Mais Amadis tait Franais
d'origine. Nous avons l'_Amadas_ franais qui faisait partie, en 1265,
des livres d'un chanoine de Langres et qui dveloppait peut-tre un
trs vieux roman maintenant perdu: le traducteur de l'_Amadis_
espagnol, Herberay des Essarts, prtend qu'il en avait trouv
quelques restes crits  la main en langage picard.

Malheureusement, plus d'un grain d'extravagance se mlait  cette
littrature chevaleresque. Les antiquits juive, grecque et romaine,
l'Orient, l'Occident, Jrusalem, Constantinople et Rome s'y
rapprochaient par trop navement; l'histoire, la gographie, la
raison y taient trop violentes. Dans le roman du _Chevalier
Marsindo_, on voyait le chevalier de l'pine dfier,  la tte d'un
pont, prs de Constantinople, en l'honneur de sa matresse, tous les
paladins de Grce et de mille autres lieux, dmonter et vaincre
Garfir, roi de Thessalie, et Pirio, roi d'Argos. Les romans de
_Montsinos_ et le _Fierabras_ brouillent ensemble sans aucun
discernement, plusieurs chansons franaises, tout cela, dans un temps
de critique, de raisonnement et de politique, le temps de Christophe
Colomb et de Charles-Quint. Ces excs d'invention avaient convenu au
moyen ge, qui vcut de merveilleux, et, sans cesse du par la
ralit, se consola par le miracle. Mais la Renaissance, qui rendit 
l'Europe le sens de la critique, fut funeste aux lgendes. Tout prise
d'antiquit classique et de paganisme, elle ne retint plus les
traditions chevaleresques que pour s'en gayer: Pulci, Boiardo et
l'Arioste accumulrent, avec un esprit infini, d'amusantes absurdits,
puises  pleines mains, de droite de gauche, dans la littrature
antrieure. Mais leurs oeuvres lgantes ne s'adressaient qu'aux
lecteurs dlicats; en Espagne, elles ne pouvaient supplanter le vieux
roman. Les nobles castillans, qui avaient reu en Lombardie et dans la
vice-royaut de Naples la culture italienne, et les premiers lettrs
de la Renaissance espagnole qui se formaient  l'cole des humanistes
de l'Occident, accueillirent avec ardeur cette interprtation
sceptique des fables chevaleresques. Mais le peuple ne pouvait en
savourer l'ironie. C'est ainsi qu'entre les lecteurs ignorants et
crdules des contes de nourrices et les beaux esprits de Madrid et de
Salamanque se posa, au temps de Philippe II, comme une question des
romantiques et des classiques, du moyen ge et du got moderne.

Alors apparut le manifeste littraire de la premire partie du _Don
Quichotte_. Ds le premier chapitre, la porte de l'ouvrage se montre
d'une faon gnrale. Il ne s'agit plus seulement ici, comme dans
l'_Orlando Furioso_, de divertir le lecteur par des merveilles
pousses jusqu' la folie, mais de faire toucher du doigt la folie du
malheureux que ces merveilles ont troubl, et, par la trivialit des
aventures, de tuer le rve de l'aventurier. Deux pisodes fort
importants, l'excution sommaire de la bibliothque du chevalier et la
conversation du chanoine et du cur escortant la cage du hros
enchant; plus loin enfin, dans la seconde partie, la conversation
dans l'htellerie interrompue par le massacre des outres de vin,
permettent de dgager du roman la critique de Cervantes sur la
littrature populaire de son pays. A la dernire page du livre,
l'crivain fait dire  bon droit  sa propre plume, au moment o il la
dpose pour toujours: Les extravagantes histoires de chevalerie,
frappes  mort par celle de mon _Don Quichotte_, trbuchent dj et
vont tomber tout  fait sans aucun doute. Il pouvait montrer la
grande foule des romans chevaleresques se heurtant  la tombe de don
Quichotte et s'croulant comme une ruine. Mais on jugerait mal
Cervantes si on lui imputait,  l'gard du moyen ge tout entier, des
lgendes, des pomes et des rcits de jadis, un mpris sans mesure.
Dans tout conflit entre la foi et les ides du pass et celles de
l'avenir, les esprits de second ordre prennent seuls un parti extrme:
les intelligences trs hautes, qui voient la suite et la raison d'tre
des traditions, s'attachent  une pense plus librale. Rappelez-vous
notre Rabelais et son rle  l'heure mme o le gnie franais
traversa la crise de la Renaissance. Vers 1550, la Pliade, par la
voix de Joachim du Bellay, renverra superbement aux Jeux floraux de
Toulouse, c'est--dire aux lecteurs de province, les romans de la
Table-Ronde. Mais, dans ce renouvellement profond et un peu htif du
XVIe sicle, par son livre et par sa langue, Rabelais osait alors
rattacher notre pass gaulois aux temps qui venaient de s'ouvrir.
Il jeta un pont sur l'abme qui s'tait creus tout d'un coup
entre les deux grandes poques de notre histoire intellectuelle.
Malheureusement, il fut presque le seul  y passer. Il me semble que
cette tentative de conciliation fut reprise en Espagne par Cervantes,
 l'occasion du dnombrement critique des livres de don Quichotte.
Dans ce chapitre, qu'il faut lire avec une srieuse attention, il a
voulu sparer le bon grain de l'ivraie. Et, si le bon grain s'est
trouv rare, la faute n'en est ni  Charlemagne ni  Merlin, mais au
got particulier d'un gentilhomme de village.

Or, donc, ce matin-l, don Quichotte, vaincu la veille, rou de coups
par un muletier, dormait  poings ferms dans son lit: il voyait en
songe les Douze Pairs, la fe Mlusine et le marquis de Mantoue. Le
cur, le barbier, sa nice et la gouvernante entrrent tout doucement
dans la bibliothque. Il y avait l plus de cent gros volumes et
autant de petits, bien relis, toute la littrature chevaleresque et
bucolique de l'Espagne. Ces quatre personnages n'aimaient point
l'idal et n'entendaient rien aux rves grandioses du cher oncle: ils
avaient dcid que, les livres ayant gt la cervelle de don
Quichotte, il fallait les brler. La gouvernante courut chercher un
pot d'eau bnite et un goupillon; le cur sourit de la simplicit de
cette bonne me; il ne voulut point qu'on jett au hasard et sans
jugement les coupables dans la basse-cour, et, comme il tait lettr
et bon thologien, il pargna les plus distingus et sauva mme du feu
ceux dont les fautes lui parurent vnielles.

Le premier qu'on arrache de son rayon, le pre d'une longue postrit,
_Amadis de Gaule_, docteur et dogmatiseur d'une si pernicieuse
secte, le meilleur de tous les livres qui ont t composs de ce
genre, commence la srie des lus, comme premier livre de chevalerie
qui s'est imprim en Espagne, et duquel tous les autres ont pris leur
origine. Mais ses fils et petits-fils, _Esplandian_, _Amadis de
Grce_, descendent lestement par la fentre, et, sur leurs talons,
_Don Olivante de Laura_, le plat _Florismart d'Hyrcanie_, le
_Chevalier Platir_, le _Chevalier de la Croix_. Mais voici le _Miroir
de Chevalerie_, c'est--dire,  la fois, la bonne tradition franaise,
Turpin, Renault de Montauban, et la traduction du fameux Mathieu
Boiardo et aussi de quelques autres pomes italiens; c'est, par
consquent, de l'avis du cur, comme un cousin espagnol du chrtien
pote Louis Arioste, lequel si je trouve ici et qu'il parle une autre
langue que la sienne, je ne lui garderai aucun respect; mais, s'il
parle son idiome, je l'embrasserai de tout mon coeur. Quant au
_Miroir_ et  tous ceux qui se trouveront traitant des choses de
France, ils seront rservs avec soin, jusqu' plus ample
information, except, toutefois, le _Bernardo del Carpio_ et le
_Roncevaux_. Il s'agit ici de deux romans tirs de la _Chronica
Hispania_ et de la _Chronique_ d'Alphonse X, deux fausses chansons de
Roland, o Bernard del Carpio, alli des paens, taillait en pices la
chevalerie franaise. _Palmerin d'Oliva_ est condamn aux flammes,
mais _Palmerin d'Angleterre_ est recueilli avec une rare
bienveillance. Le cur l'attribue  un savant roi de Portugal.
C'tait une imitation du vieil _Amadis de Gaule_, modifi en ses
ditions successives sous diffrents noms d'auteurs, et remarquable
par l'art de la composition, la vrit des caractres, le bon got de
l'invention. _Don Blianis_ est donn au barbier,  condition qu'il ne
le laissera lire  personne, et le cur mettrait volontiers dans sa
poche _Tiran le Blanc_, trsor de contentement et mine de
passe-temps. Les aventures en sont aussi amusantes qu'absurdes. Le
mme jour, Tiran bat en duel les ducs de Bourgogne et de Bavire, les
rois de Pologne et de Frise: il prend Rhodes au sultan du Caire et
Constantinople au Grand-Turc; l'empereur grec reconnaissant lui
accorde la main de sa fille Carmesina, prs de laquelle le chevalier,
grce  la complaisante dugne Placerdemivida, avait dj pass
quelques instants agrables. Entre temps il avait fait cadeau  la
bonne dame d'un royaume quelque part en Afrique. Nanmoins, ajoute le
cur, dans ce roman la vraisemblance se concilie encore avec le
merveilleux; les chevaliers mangent et dorment, et meurent en leurs
lits, font testament avant leur mort.

Ainsi, pour ne rien dire des bucoliques et des bergeries, qui eurent
aussi leur tour, trois groupes d'oeuvres romanesques mritaient, selon
Cervantes, de demeurer entre les mains des lecteurs cultivs: celles
qui drivaient directement des sources mmes de la lgende
chevaleresque, de la _matire de France_ et de la _matire de
Bretagne_; les romans et pomes illustres des peuples trangers, mais
en leur langue originale, enfin les oeuvres divertissantes  la fois
par la fantaisie de l'invention et la ralit des moeurs et de la vie.
Tout le reste fut condamn au feu pour hrsie envers le bon sens, la
tradition historique et le bon got. Ils brlrent parfaitement et
bientt l'odeur inquitante de l'auto-da-f se rpandit dans le logis.
Mais don Quichotte demeura fou, car il savait par coeur toute sa
bibliothque. Que lui importait que ces romans ridicules, dont le
populaire illettr faisait ses dlices, ne fussent plus qu'une
poigne de cendres lgres? L'idal qu'ils portaient en eux tait
entr dans l'me du hros de la Manche. La servante avait perdu son
eau bnite et ses _oremus_, et le cur allait s'apercevoir bientt,
par la trs prochaine escapade du chevalier, qu'on ne gurit pas les
esprits en brlant les livres.


II

D'ailleurs, des livres nouveaux, des ides nouvelles n'taient pas le
remde propre de la folie de don Quichotte. En lui, ce n'est pas la
raison mme qui est atteinte le plus profondment. Elle n'est malade
que par contre-coup. Ni le sophisme, ni l'ironie, ni le mensonge ne
l'ont gte. Jamais il n'a essay de justifier une action vile par un
raisonnement faux. C'est pourquoi le coeur est intact en ses parties
les meilleures. Le chevalier est demeur bon, courtois, loyal,
hroque. Sa conscience tait droite, sa parole fut, jusqu' la fin,
comme son pe, d'un vrai gentilhomme. Et cependant, c'est bien au
coeur qu'est le sige du mal. C'est par l'excs de l'enthousiasme et
l'essor immodr des passions gnreuses que don Quichotte s'est
perdu. Quelques sicles plus tt, au temps des preux, il et paru 
sa place, parmi les pairs de Roland, sous la bannire du Cid; mais il
est venu trop tard, en un ge vieilli, paladin surann que les sages
tournent en drision. Si les empereurs lgendaires qui dorment au fond
des cavernes, sur les hautes montagnes, si Charlemagne et Barberousse,
se redressant tout  coup, descendaient, avec leurs armures ronges
par la rouille, dans les plaines et dans les villes, ils ne
donneraient pas un spectacle plus trange. Quand les dieux sont morts,
les gens aviss soufflent gaiement sur la dernire lampe du
sanctuaire, et il faut avoir l'me bien enfantine et bien grande pour
essayer de la rallumer.

Tel avait t, pour son malheur, Michel Cervantes, et, dans le
personnage de don Quichotte, il a mis le sentiment mlancolique de sa
propre vie. Son roman, commenc dans une prison, termin dans un logis
d'aventure, a le charme triste d'une confession: un lien douloureux y
unit les rves et les dboires du hros aux esprances et aux
dsillusions de l'auteur. Cervantes trana toute sa vie le fardeau
d'une longue misre. Aucune des choses qu'il entreprit ne russit, et
les entreprises de l'Espagne ou de la chrtient auxquelles il prit
part allgrement tournrent pour lui d'une faon plus ou moins
lamentable. Vritable chevalier errant, il servit son pays sur terre
et sur mer en Italie,  Tunis, en Portugal, aux Aores; il assista,
dans les eaux de Lpante, au suprme effort de l'Europe contre
l'islamisme. Deux coups de feu dans la poitrine, la main gauche
brise, sept mois de fivre dans les hpitaux de Sicile, quatre annes
de captivit aux bagnes d'Alger, des procs, un peu de prison de temps
en temps, la pauvret toujours, la demi-domesticit de l'homme de
lettres attach  la clientle des grands personnages, la course
haletante du pote dramatique en qute d'un thtre et du petit
fonctionnaire au service du fisc; enfin l'effront plagiat et les
injures d'Avellaneda qui osa continuer le _Don Quichotte_, tel fut
ici-bas le lot de Cervantes. Certes, il et eu le droit d'imaginer un
Hamlet espagnol dont l'histoire et tmoign d'une faon amre de la
vanit du gnie, du courage et de la bont, toujours trahis par la
malice des hommes, l'insolence de la fortune et la mdiocrit de la
vie. Mais il y avait, dans cette me mridionale, trop de bonne grce
et de douceur, et peut-tre aussi cette ide qu'aprs tout, l'idal
tant une joie trs noble, les fous ont ds ce monde une part au
royaume de Dieu. C'est pourquoi il faut avoir l'oreille assez fine
pour reconnatre,  travers le franc clat de rire du _Don Quichotte_,
le cri tragique du malheureux grand crivain.

Ici, en effet, domine la comdie, parce que la passion touchante du
chevalier pour l'hrosme ne se peut manifester que par des chimres
ou des actes ridicules. Il plane  une telle hauteur au-dessus des
ralits de la vie qu'il ne les aperoit plus, sinon transfigures par
un mirage blouissant. S'il aborde de front les choses, il s'y heurte
avec une telle maladresse que, du choc, il tombe piteusement, et nous
rions de la culbute; s'il se mle  la vie des autres hommes,  leurs
plaisirs ou  leurs peines, c'est toujours  contre-temps, et nous
rions encore. Lui seul est profondment srieux et convaincu. Il
marche, avec une allure magnifique, le front perdu dans les nuages:
moulins  vent et moulins  foulons, troupeaux de moutons ou de
flagellants, htelleries campagnardes, chteaux de grands seigneurs,
muletiers grillards, vnrables dugnes, espigles camristes,
relaveuses de vaisselle, renouvellent ou exasprent l'ide fixe du
chevalier: au violent soleil d'Espagne, dans le dsert poussireux,
dans la campagne blanche et morne, au fond des gorges horribles de la
Sierra Morna, il passe tout droit, avec la srnit d'un pote: la
nuit, toujours debout et charg de ses vieilles armes, il veille et
songe encore, et, tandis que Sancho ronfle entre Rossinante et le
grison immobiles, pensif et tout ple sous un rayon de lune, il
coute comme en extase le bruissement infini de la nature. S'il
rencontre sur sa route les amours violentes ou les passions naves de
Cardnio et de Lucinde, de don Fernand et de Dorothe, de Claire et de
don Louis, l'motion qu'il en reoit rallume encore les fantaisies de
son cerveau. Il ne s'veille qu' la suite de la plus humiliante de
ses aventures: battu en combat singulier, condamn par son serment
chevaleresque  une longue inaction, il ouvre enfin les yeux,
reconnat sa folie et retombe d'une chute si lourde du ciel sur la
terre que ce jour est le dernier de sa vie. Il meurt le coeur bris,
car il a perdu tout  coup les deux plus grandes forces de l'me, la
foi et l'amour. Il n'a pas le courage de recommencer une vie nouvelle.
Il ne saurait survivre aux glorieux fantmes qui l'ont consol de tant
de misres. Tant qu'il a cru en eux, il a accueilli les coups de bton
avec la rsignation d'un amant ou d'un martyr; maintenant qu'il sait
que peiner et lutter pour le relvement du droit et l'exaltation de la
justice, c'est ferrailler contre de simples moulins  vent, il n'a
plus qu' faire sa dernire sortie du ct de l'autre monde. Paix 
votre mmoire, chevalier de la Triste-Figure! Vous avez t vaincu.
C'est la destine des grandes mes et des grandes causes. Mais vous
nous avez bien amuss, et, pour le bon sang que nous vous devons,
nous vous pleurerons ternellement!


III

Les lecteurs qui ne sont pas dous du temprament chevaleresque ont
parfois un faible pour Sancho Pana, et le prfrent  don Quichotte
lui-mme. Plus d'un moraliste affirme que Sancho reprsente le sens
commun en face de la pure draison, la prose oppose  la posie. Sans
doute, l'cuyer distingue clairement entre un troupeau de moutons et
une arme en marche; il aime mieux tre arrt sur son chemin par une
valise pleine d'cus que par une vole de bois vert; enfin, quand il
se donne le fouet, afin de dsenchanter le cher matre, ce n'est point
le cuir mme des Pana, mais l'corce d'un robuste chne qu'il frappe
avec l'entrain d'un franc casuiste, compatriote de saint Ignace.
J'accorde qu'il ne prend pas en gnral la vie par son ct hroque,
trs semblable en cela aux gens raisonnables  l'excs: il est
poltron, goste, paresseux, menteur et gourmand. Brave coeur
toutefois, patient, rsign, fidle et aimant  la manire d'un vieux
chien de berger. Mais, avouons-le, il est fou, lui aussi, par
contagion, fou  lier quelquefois, car certaines extravagances de
l'cuyer ne sont pas moins fortes que celles de son seigneur. Il a
beau voir et toucher chaque jour les folies de don Quichotte et en
recevoir le contre-coup fcheux sur les paules ou ailleurs, il
s'entte dans sa chimre aussi obstinment que l'hidalgo dans la
sienne. Ce rustre a la maladie des grandeurs; par ambition, afin
d'obtenir l'le qui lui a t promise, il accepte toutes les
msaventures, comme fait don Quichotte, par amour de la gloire; qu'on
le berne sur une couverture, qu'on le btonne, qu'on lui vole son ne,
il fera bon visage  la fortune, tout en caressant son propre rve.
Et, s'il n'tait pas encore plus fou que sens, le roman de Cervantes
et tourn court. D'abord, un cuyer, c'est--dire un interlocuteur,
tait ncessaire au chevalier. Seul, et s'abandonnant au lyrisme de
ses longs monologues, don Quichotte ft devenu assez vite ennuyeux.
Remarquez que la premire sortie est bientt termine. C'est un lever
de rideau o le hros n'a presque rien  nous dire. Il s'y montre dans
toute son originalit maladive; mais l'isolement mme o il se meut
l'oblige  une perptuelle et monotone divagation. L'attention du
lecteur serait lasse au bout de quelques chapitres. La vraie comdie
ne commence donc que par l'entre en scne de Sancho. En effet, le
caractre de chacun des deux personnages n'a toute sa valeur et sa
complexit qu'oppos  celui de son compre. Chaque fois que don
Quichotte bat la campagne, Sancho, tout  coup dgris, parle et
prche comme l'un des sept Sages, et, quand l'cuyer ne dit ou ne fait
plus que des sottises, le chevalier raisonne d'une faon parfaite. La
dmence de l'un se mesure toujours  l'aide du bon sens ou de l'esprit
de l'autre. C'est pourquoi ces deux visionnaires sont comiques au plus
haut degr. L'un, qui est la dupe nave de l'autre, lui fait sans
cesse la morale des pres de famille, et le galant homme qui le
premier a embrouill la cervelle de son valet s'efforce de lui
redresser l'entendement et de lui ennoblir le coeur. Ironie
excellente, qui n'a rien de forc, car elle rpond aux contradictions
intimes de la vie humaine; conflit toujours et partout renouvel, et
plus apparent peut-tre que rel, de l'ange et de la bte. Seulement,
comme nous avons la prtention de n'tre ni celle-ci ni celui-l, nous
rions tout aussi volontiers des dconvenues de l'ange que des misres
de la bte.

Certes Sancho mritait bien de jouer un instant le premier rle dans
le drame hro-comique de Cervantes. Chose curieuse! c'est au moment
mme o le rve se ralise pour lui qu'il s'en dgote  tout jamais,
comme si le bonheur n'tait qu'affaire d'imagination et
s'vanouissait ds qu'on croit en jouir. On sait qu'il fut pendant
sept grands jours chef d'tat, prsident d'une rpublique qui n'tait
que provisoire, une petite ville de terre ferme qu'il prenait pour une
le et o il fut abreuv d'amertumes. Il y fit tout le bien possible,
ne pendit personne, rendit la justice aussi paternellement que saint
Louis, aussi finement que Salomon, et faillit mourir de faim dans le
palais mme de sa seigneurie. Il entre dans sa capitale au son des
fanfares: les magistrats lui prsentent les clefs de la ville et le
populaire crie vivat sur son passage. Ds le premier jour, un homme
nfaste, son mdecin, empoisonne toutes ses joies, l'empche de boire
et de manger  sa guise, et voil l'le en proie au dangereux rgime
d'un gouvernement de mauvaise humeur. Sancho s'assombrit: il veut tout
rformer  la fois, il promulgue des statuts et des pragmatiques, il
glisse sur la pente du pouvoir personnel. videmment, il tombera
bientt. Il fait des rondes de nuit qui inquitent les amoureux:
entour de son conseil de cabinet, y compris le maudit mdecin,  la
lueur d'une lanterne, il dvisage de trop prs une fillette dguise
en page. Cette police excessive mcontente la jeunesse qui passe tout
entire au parti de l'opposition. Or, la septime nuit de son
gouvernement, Sancho fut rveill par le tocsin, les tambours et les
clameurs de la foule: c'tait une rvolte, pour ne point dire une
rvolution. On lui crie aux armes. Il invite ses partisans  qurir
trs vite don Quichotte, pour qui les armes n'ont pas de secret. Ses
gens lui rpondent qu'tant gouverneur il commande l'arme et doit
marcher  l'ennemi. On l'incruste donc entre deux gros boucliers
relis par une corde, o il se trouve plus empch qu'une tortue
couche sur le dos. Il tombe et passe une nuit horrible: l'le entire
pitine sur le chef de l'tat. Jamais l'autorit politique ne fut plus
cruellement avilie. Le matin venu, il s'vanouit entre les bras de ses
serviteurs, puis, tranquillement, magnanimement, quoique vainqueur de
la sdition, il abdique. Il descend  l'curie, embrasse en pleurant
son ne, le cher grison des heureux et des mauvais jours, le bte et
le bride de ses propres mains, monte en selle, dit adieu  ses
derniers fidles, prononce quelques paroles profondes sur le nant de
l'ambition et de la puissance, puis s'en va au petit pas, tout seul,
n'emportant de ses grandeurs qu'une poigne d'orge, un morceau de
fromage et une crote de pain. _Et nunc, reges, intelligite!_

Tel est le livre le plus universellement aim, le plus europen de
tous les romans, que Cervantes a pu inventer, malgr ses ennuis. Nos
pres ont ft le _Don Quichotte_, vingt ans avant le _Cid_, dans
cette mme traduction qui, longtemps oublie, reparat  la lumire.
On estimera peut-tre que la langue en laquelle elle est crite
justifiait la rimpression qui nous rend en quelque sorte une
intressante relique de la vieille littrature franaise.




    LA FONTAINE


I

Il n'est point de bibliothque d'honnte homme o l'on ne rencontre un
La Fontaine. Les uns, plus attachs aux nafs souvenirs d'enfance,
gardent un vieux fabuliste fan; les autres, amis des histoires de
plus longue haleine et de leurs portraits en gravure, ont plac, sur
les rayons d'en haut, que n'atteint point le bras des coliers, un
prcieux exemplaire des Contes, en deux volumes, dors sur tranches.
Mais c'est toujours La Fontaine; conteur ou fabuliste, il est toujours
bien venu comme un hte familier. Beaucoup de personnes cultives le
placent  ct de Molire, au premier rang de leurs prdilections. Et
cependant il n'a gure reprsent l'esprit de son poque. Il tait
bien plutt la contradiction mme du got classique. La grande estime
o nous le tenons est surtout l'oeuvre de la postrit. Ses
contemporains le regardaient comme un personnage assez trange, une
faon de rveur qui suivait, disait-on, le convoi mortuaire d'une
fourmi, comme un parent, et qu'on ne voyait point aux antichambres de
Versailles. Louis XIV ne l'aimait pas et faisait de ses _Fables_
autant de cas que des _magots_ de Tniers. Boileau, qui l'aimait, eut
soin de l'oublier dans son _Art potique_. C'tait, dit durement Louis
Racine, un homme fort malpropre et fort ennuyeux. On riait beaucoup
de sa simplicit en toutes choses. N'avait-il pas trouv loquentes
les prophties de Baruch? N'avait-il pas pleur courageusement, avec
les _Nymphes de Vaux_, sur la disgrce de Fouquet? Pendant vingt ans
il perdit de vue son fils: il aurait voulu perdre pareillement de vue
sa femme qui, du reste, ne l'embarrassait gure. Au Temple, dans la
socit libertine des Vendme, on l'enivrait, on le gorgeait de bonne
chre. Il mettait ses bas  l'envers et garait son haut-de-chausses
aprs souper. Il vieillit assez tristement, sans famille, au foyer de
quelques amis; son esprit s'affaiblit; il fut pris d'une grande peur
de la mort; son amusement tait d'assister aux runions de l'Acadmie,
o il allait fidlement, par le chemin le plus long. Un jour, en
revenant de la sance, il s'vanouit dans la rue du Chantre. Ce fut sa
dernire promenade. Deux mois aprs, on enterrait l'ami des btes, le
dernier des potes gaulois, l'incomparable crivain qui avait
retrouv, en ce sicle solennel de Port-Royal et de Bossuet, avec
l'inspiration voluptueuse de la Renaissance italienne, la grce
aimable et fine de l'esprit grec. Gaulois, Italien, Attique, tel fut,
en effet, La Fontaine, au temps o le _Pantagruel_ passait pour une
oeuvre monstrueuse et incomprhensible, o Boileau ne voyait que
_clinquant_ dans la posie du Tasse, o les dieux grecs taient
mconnus, o l'art d'Euripide paraissait sur la scne tragique raffin
et altr par la politesse des salons et de la cour. Mais, grce  la
navet de son gnie, ces traits singuliers et si divers se
rencontrrent en lui sans artifice ni dissonance, avec une sincrit
et une libert pures de toute affectation:

    Papillon du Parnasse, et semblable aux abeilles
    A qui le bon Platon compara nos merveilles,
    Je suis chose lgre et vole  tout sujet:
    Je vais de fleur en fleur et d'objet en objet.

Et, dans ce miel d'une saveur si franche, et qu'il faut goter d'un
palais dlicat, on distingue sans peine la bonne odeur bourgeoise des
petits jardins champenois, l'pre senteur des roses du _Dcamron_,
et le parfum subtil des asphodles d'Athnes.


II

On sait que la Renaissance dtacha tout d'un coup les crivains trs
lettrs du seizime sicle franais de la langue, des traditions et du
got de notre premire littrature: la langue, les ides et le ton des
contemporains de Ronsard et de Montaigne furent, pour employer le mot
de du Bellay, _illustres et auliques_. En mme temps, la Pliade
renvoyait avec ddain aux jeux floraux de Toulouse et au Puy de
Rouen toute la posie chevaleresque et satirique du moyen ge. Le
dix-septime sicle se sentait dj si loin des origines littraires
de la France, qu'au-del de Villon il n'entrevoyait plus que des
formes confuses, des oeuvres barbares et un art grossier tout  fait
indigne de l'attention des beaux esprits. Ceux-ci, renferms dans la
culture classique, charms par la conversation polie, la tragdie et
l'oraison funbre, oublient toutes les vieilles choses, l'histoire,
les mythes et les contes, comme l'idiome et les moeurs de nos pres.
Versailles, cit toute neuve, vers laquelle l'Europe entire regarde,
est comme le symbole du got nouveau: on y jouit d'un si magnifique
spectacle que personne n'y pense plus gure  Paris, la _grand'ville_
du roi Henry,  la place Maubert, aux rues tortueuses peuples de si
grands souvenirs. Quant  la pauvre province, si vivante chez les
vieux auteurs, on n'y va plus qu'en exil, on l'abandonne  ses
dialectes locaux,  ses patois campagnards,  ses lgendes hroques
et  ses fables de nourrices.

Il y eut du provincial en La Fontaine, dont la muse familire avait
ses vallons sacrs quelque part entre Reims et Chteau-Thierry: les
scnes de ses fables s'encadrent, non point entre les charmilles
architecturales de Versailles, mais dans les paysages modestes de
Champagne ou de Brie, dans les rues de village, les carrefours des
petites villes. Ici, le long des haies, il a rencontr, et peut-tre
attendu, _lgre_ et _court vtue_, la bonne Perrette portant son pot
au lait; l, dans cet enclos, il a vu passer, au son des trompes, la
meute du seigneur du village chassant le livre, et Monsieur le Baron,
qui vient de manger les poulets et de lorgner la fille du manant,
craser sans piti chicore et poireaux, oseille et laitue, orgueil du
pauvre hre. C'est au bord d'une rivire villageoise, peu profonde, o
l'eau rit au soleil, que se promne solennellement son hron, et
_certaine fille un peu trop fire_, qui fait fi des bons partis,
comme celui-ci des brochets et des carpes, a certainement son logis
tout prs de cette rivire.

Voici, dans son choppe qui coudoie l'htel d'un financier, le
savetier Grgoire, toujours en belle humeur; sur la place, le
charlatan et la mnagerie o matre Gille, _singe du pape en son
vivant_, arriv de la veille _en trois bateaux_, merveille la foule.
L-haut, sur la colline, en plein midi, dans la poussire crayeuse, au
fond des ornires, chemine sur quatre roues grinantes le coche de
Paris, escort de ses voyageurs  pied, chantant, jurant ou priant.
Tout  l'heure,  la lisire de ce bois, les voleurs les
dtrousseront. Sur ce point, une lettre du fabuliste montre, sous la
fable, une impression personnelle. Il se rendait en Limousin: dans son
carrosse, point de moines, mais, en rcompense, trois femmes, un
marchand qui ne disait mot, et un notaire qui chantait toujours et qui
chantait trs mal. Le chemin devient dtestable: Tout ce que nous
tions d'hommes dans le carrosse, nous descendmes, afin de soulager
les chevaux. Tant que le chemin dura, je ne parlai d'autre chose que
des commodits de la guerre: en effet, si elle produit des voleurs,
elle les occupe, ce qui est un grand bien pour tout le monde, et
particulirement pour moi, qui crains naturellement de les
rencontrer. On dit que ce bois que nous cotoymes en fourmille: cela
n'est pas bien, il mriterait qu'on le brlt. Mais dans la vie de
province, insoucieuse et grasse, une pointe de sensualit chatouille
et rveille souvent les esprits qu'endormirait mortellement la
mdiocrit monotone des choses. La Fontaine ne touchait point ce
chapitre avec le chanoine Maucroix: mais, pour sa femme, il n'avait
pas de ces secrets. C'est pour elle qu'il crit sincrement son
voyage. Parmi les trois femmes il y avait une Poitevine qui se
qualifiait comtesse; elle paraissait jeune et de taille raisonnable,
tmoignait avoir de l'esprit, dguisait son nom, et venait de plaider
en sparation contre son mari: toutes qualits de bon augure, et j'y
eusse trouv matire de cajolerie si la beaut s'y ft rencontre;
mais sans elle rien ne me touche. Suivent alors toutes sortes de
confidences sur les filles de Chtellerault, de Poitiers et de Bellac,
et ce naf aveu de ses rves d'avenir: Il y a d'heureuses vieillesses
 qui les plaisirs, l'amour et les grces tiennent compagnie jusqu'au
bout: il n'y en a gure, mais il y en a. Le contemplateur curieux des
aspects pittoresques et du mnage de la province, cet amateur des
petites aventures de l'amour et du hasard ne serait point complet,
s'il n'tait paresseux. Ce serait, dit-il avec un gros soupir, une
belle chose que de voyager, s'il ne se fallait point lever si matin.

On le voit, bien des habitudes d'esprit et de got rattachent La
Fontaine  la vieille France: mais ce ne sont encore l que les traits
extrieurs d'une physionomie morale, et comme les conditions
prliminaires de ce qu'il y eut en lui de profondment gaulois. C'est
par les _Fables_ beaucoup plus que par les _Contes_ eux-mmes que se
manifeste sa parent avec nos anctres littraires. Le sel qu'il a
rpandu  poigne dans ses _Contes_ est passablement gaulois, je
l'avoue; les moines fort veills qu'il y a dpeints sortent tout
gaillards des _Cent nouvelles nouvelles_ et du _Pantagruel_. Mais les
_Fables_, qu'il feint de traduire d'Esope ou de Phdre, leurs
principaux personnages et leur moralit intime nous ramnent bien plus
prs encore des sentiments, des jugements et des rves du temps jadis.
Nous y retrouvons, condense en de merveilleuses rductions, toute la
littrature des _fabliaux_, et l'oeuvre matresse de cette
littrature, le grand _Roman de Renart_, et cette notion mille fois
proclame par la satire franaise du moyen ge: Petites gens et
pauvres gens, qui n'avez pas la force, ni peut-tre le coeur, mais qui
peinez et ptissez beaucoup tout le long de votre vie chtive,
bourgeois et manants, artisans et serfs, vous tous que l'on tourmente
et dont on se raille, vous qui demeurez tapis, l'oeil au guet, au
fond du sillon, et que l'ombre de vos oreilles effraie quelquefois,
rjouissez-vous, mes amis, et entendez la _bonne nouvelle_. Vous
n'tes ni des hros, ni des asctes, ni de hauts seigneurs, ni des
saints. Toutes les grandes forces de ce monde vous manquent: la
puissance, la sagesse, l'audace, la richesse. Mais vous avez la ruse,
la patience, la prvoyance et la bonne humeur; vous savez attendre et
souffrir, vous pliez comme le roseau, sous la tempte; votre gosme
prudent tient en rserve mille artifices subtils pour ne rien
compromettre, pour dissimuler, mentir au besoin. Votre langue est
dore, elle enchante vos matres, et vous savez l'art d'accuser le
voisin s'il est un sot, de faire crier _haro_ sur le baudet, de sauver
votre peau aux dpens de celle du loup. Vous n'tes point de fiers
barons, mais de malins lgistes, et vous humez l'hutre au nez des
plaideurs. Dans ce grand combat pour la vie auquel la destine vous
oblige, vous tes incomparables pour venter les stratagmes de
l'ennemi et flairer le chat qui ne souffle mot sous son masque de
farine. Vous pouvez, il est vrai, perdre votre queue  la bataille,
mais qu'importe un ornement superflu? Le tout, ici-bas, est d'tre
alerte, avis, riche en ressources, d'chapper au chasseur; si l'on
est renard, de croquer les poules; si l'on est loup, pauvre gueux, au
fond des bois, dans la neige, d'tre libre; si l'on est rat, dans un
bon fromage, de s'y engraisser, mais tout seul; si l'on est ne, avec
des reliques sur le dos, de respirer largement l'encens et de se
croire un dieu. Bienheureux les petits, arms de malice et lgers de
scrupules: ils sont, en vrit, plus forts que les grands, que
l'orgueil aveugle: il n'est pas bien sr qu'ils entrent tous au
royaume des cieux, mais, en attendant, ils font leur chemin en ce
monde, o la primaut revient toujours aux gens d'esprit. Telle est la
rvlation que Renart, le hros de nos pres, manifesta par son
exemple, et dont Panurge fut le dernier prophte.

C'est ainsi que la morale du moyen ge et l'clat de rire gaulois
passrent de l'antique fabliau aux fables du bonhomme. Ici, de mme
que dans notre vieille satire, dominent l'ironie et la gaiet. La note
douloureuse est plus rare, mais elle y rsonne parfois, et, dans ce
malheureux qui chemine, courb sous son fagot, lentement, le long des
grands bois en deuil, puis qui tombe au bord du sentier, et repasse
dans sa pense les amertumes de la vie:

    Point de pain quelquefois, et jamais de repos:
    Sa femme, ses enfants, les soldats, les impts,
            Le crancier et la corve,

apparat un instant la misre des vieux ges, de tous les temps,
l'ternelle misre humaine.


III

Le _Roman de Renart_, l'pope de la bte astucieuse qui se drobe
lestement  la prise des puissants, la satire piquante du monde
fodal, n'appartiennent qu' l'Europe occidentale: le Midi, l'Italie,
o la vie fut moins dure et plus noble, les moeurs plus lgantes,
l'me plus sereine, eurent de bonne heure un art plus dlicat, form
de posie et de volupt. Un sentiment qui a trop souvent manqu 
notre moyen ge, du moins dans les pays de langue d'_oil_, le culte de
la femme avait, ds l'origine, donn  l'inspiration littraire des
Provenaux et des Italiens une grce inconnue aux crivains des
fabliaux. Boccace, dont la mre tait Franaise et qui recueillit 
Paris mme bon nombre des histoires du _Dcamron_, n'est pas moins
suprieur  tous nos conteurs par l'enthousiasme et le got de la
beaut que par les qualits d'une langue dj parfaite. Les sept dames
qui, fuyant la peste de Florence, coutent, sous les ombrages d'une
villa de Toscane, le rcit de si plaisantes aventures, n'entendent que
des paroles discrtement choisies, dont le charme couvre d'un voile
lger des images voluptueuses; mais le voile y est, et tout est l:
l'art du conteur n'est point chaste, mais le conteur est artiste
consomm. Il fut le matre de La Fontaine, et, avec lui, l'Arioste,
Machiavel et le Tasse, non moins que Rabelais et la reine de Navarre:

    Boccace n'est pas le seul qui me fournit:
    Je vais parfois en une autre boutique;
    Il est bien vrai que ce divin esprit
    Plus que pas un me donne de pratique.

Le disciple, il est vrai, fut, dans ses peintures, moins rserv que
ses modles italiens: il transpose, en quelque sorte, la musique de
ceux-ci; il chante les mmes airs, mais sur le ton gaulois; c'est
encore _matre Franois_ qui lui bat la mesure de ses _Contes_. Et
cependant, on sent bien passer dans ses ouvrages le souffle
mridional. Boileau lui-mme a reconnu dans le _Joconde_ de La
Fontaine, qu'il met au-dessus du rcit de l'Arioste, ce _molle_ et ce
_facetum_ qu'Horace a attribu  Virgile, et qu'Apollon ne donne qu'
ses favoris. C'est  l'Italie et  Boccace qu'il dut de peindre une
fois, parmi tant de rcits lgers ou licencieux, le vritable amour,
trs profond et trs simple. Il s'agit du _Faucon_, o l'auteur du
quatorzime sicle avait mis l'abngation touchante de la passion,
comme il en avait montr, dans son beau roman de _Fiammetta_, les
fureurs jalouses. Un cavalier de Florence aimait une dame qui se rit
de ses soins et prit un autre pour mari. L'amoureux s'tait ruin en
ftes, cadeaux et tournois; il ne lui restait plus, tout prs du
chteau de la belle, qu'une pauvre mtairie, avec un jardinet qu'il
cultivait de ses mains, et un faucon merveilleux, son dernier ami,
compagnon de ses chasses et pourvoyeur de son garde-manger. La dame
devint veuve. Elle avait un fils, enfant maladif qui, caress et gt
par Frdric, s'prit d'amour pour le faucon, tomba malade, et, dj
mourant, demanda l'oiseau  sa mre. Celle-ci, oubliant ses ddains,
se rend  la mtairie o elle s'invite  djeuner. Hlas! il ne
restait rien au logis, pas un gteau, pas un fruit. Frdric met
stoquement  la broche le faucon. Le repas fini, la veuve prsente sa
requte:

    Souffrez sans plus que cette triste mre,
    Aimant d'amour la chose la plus chre
    Que jamais femme au monde puisse avoir,
    Son fils unique, son unique esprance,
    S'en vienne au moins acquitter du devoir
    De la nature..........

    Hlas! reprit l'amant infortun,
    L'oiseau n'est plus: vous en avez dn!
    L'oiseau n'est plus! dit la veuve confuse.
    Non! reprit-il, plt au ciel vous avoir
    Servi mon coeur, et qu'il et pris la place
    De ce faucon!

Les personnages chants par les grands potes de l'Italie reparaissent
 et l dans les vers de La Fontaine: Armide, Anglique, Renaud,
Alcine; et parfois un cri passionn ou plaintif, ou quelque aveu
mlancolique rappelle la sentimentalit profonde des mridionaux:

    Ah! si mon coeur encor osait se renflammer!
    Ne sentirai-je plus de charme qui m'arrte?
              Ai-je pass le temps d'aimer?
    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
        Aimez, aimez, tout le reste n'est rien.

Ou bien encore, telle peinture d'un charme exquis nous donne comme la
vision d'une fresque arienne du Corrge, endormie au plafond de
quelque vieux palais de Parme ou de Mantoue:

    Par de calmes vapeurs mollement soutenue,
    La tte sur son bras, et son bras sur la nue,
    Laissant tomber des fleurs et ne les semant pas.


IV

La Fontaine, dit en ses _Mmoires_ Louis Racine, ne parlait jamais,
ou ne voulait parler que de Platon. Il en avait annot les dialogues
 chaque page; il en gardait chez lui le buste de terre cuite. Un
jour, selon le prsident Bouhier, il louait Platon devant une
personne qui demanda si c'tait un bon raisonneur.--Oh! vraiment non,
rpondit le fabuliste, mais il s'exprime d'une manire si agrable, il
fait des descriptions si merveilleuses qu'on ne peut le lire sans tre
enchant. C'tait donc le pote qu'il aimait en Platon. C'est grand
dommage qu'au lieu du _Dies ir_, il n'ait point traduit, en prose,
seulement le _Banquet_ et le _Phdon_. Bien qu'il ne ft ni
philosophe, ni platonique, il tait de ces crivains qui, suivant le
mot de Sainte-Beuve, _ont fait le voyage de Grce_. On les reconnat
toujours,  je ne sais quel tour noble,  je ne sais quelle forme
dlicate de l'imagination,  la puret de la langue,  la finesse de
l'ironie. On cherche sur leur front la couronne de violettes et les
bandelettes des convives d'Agathon. Certes, si l'on soupe chez les
morts, La Fontaine doit tre admis, dans cette compagnie de sages
aimables,  des entretiens qu'il ne comprend qu' demi quand parle
Socrate, mais dont il gote la grce quand Aristophane ou Alcibiade a
repris la parole. Car il n'a pas les ailes assez fortes pour s'lever
aux sublimes hauteurs de la sagesse grecque: s'il est attique, c'est
par toutes sortes de qualits tempres, par l'veil et la srnit de
l'esprit, par le sourire. Il n'a point l'me assez chaste pour tre un
vritable fidle de Platon, ni assez hroque pour entrer dans la
famille stocienne. Il est mieux  sa place sous les oliviers du
jardin d'picure qu' l'ombre des platanes de l'Acadmie. C'est un
picurien qui a crit ces vers:

    Volupt! volupt! toi qui fus la matresse
            Du plus bel esprit de la Grce,
    Ne me ddaigne pas: viens-t'en loger chez moi;
            Tu n'y seras point sans emploi.
    J'aime le jeu, les vers, les livres, la musique,
            La ville, la campagne.....

C'est Lucrce encore qui inspira cette maxime:

    La mort avait raison! je voudrais qu' cet ge
    On sortt de la vie ainsi que d'un banquet,
    Remerciant son hte, et qu'on ft son paquet;
    Car de combien peut-on retarder le voyage?

Il faut toujours, quand on parle des Grecs, revenir  leur sculpture,
leur art par excellence. La Fontaine confesse, dans ses _Contes_, que
ce n'est pas la grande Vnus cleste de Phidias qu'il et adore, mais
une autre beaucoup moins svre, que l'on voit encore au muse des
antiques de Naples:

    ... C'et t le temple de la Grce
    Pour qui j'eusse eu plus de dvotion.

Il dtache donc d'Athne ou d'Anacron des bas-reliefs spirituels,
d'une fantaisie riante, d'un trait simple comme celui des pierres
graves; il prend  Ptrone le sujet grec de la _Matrone d'Ephse_;
il interprte d'une faon familire la belle histoire de Psych. Son
chef-d'oeuvre, en ce genre, fut l'_Amour mouill_:

    Il pleuvait fort cette nuit:
    Le vent, la pluie et l'orage
    Contre l'enfant faisaient rage.
    Ouvrez, dit-il, je suis nu.

La Fontaine ouvrit sa porte  l'enfant, et fit bien. Ce passant de
nuit, battu par la tempte, qui s'arrtait au seuil du pote, n'tait
plus l'Amour ternel, l'an des dieux, contemporain du Chaos, que
chantaient Hsiode et Parmnide: il n'tait pas davantage le symbole
de l'art auguste que la France du dix-septime sicle s'efforait de
reproduire. Ce petit, tremp de pluie, malin et moqueur, et si curieux
du plaisir, pouvait se rchauffer au foyer du fabuliste et appuyer sa
tte blonde et rieuse sur l'paule du bonhomme: ce Benjamin de
l'Olympe apportait  son hte, pour le payer de ses soins,
l'inspiration aimable d'une Grce moins sublime, mais plus sduisante
que celle de Racine; il pouvait, et sans tonnement, s'endormir dans
ses bras, berc, comme par une lgende maternelle, du rcit des
vieilles fables franaises, des contes de Boccace et des romans de
l'Arioste.




    LE
    PALAIS PONTIFICAL
    ET LE
    GOUVERNEMENT INTRIEUR DE ROME


M. Bertolotti et ses confrres de l'_Archivio Storico_ de Rome ont
fait de bien curieuses dcouvertes dans les documents, si longtemps
indits, o tait ensevelie l'histoire intime du Saint-Sige et de la
ville ternelle. Ils nous permettent ainsi de pntrer avec eux dans
les coulisses de la grande histoire, dlassement si fort got par les
esprits du temps prsent. Ils nous dvoilent l'envers des splendeurs
pontificales. Ce n'est point une oeuvre voltairienne ou de polmique
passionne qu'ils accomplissent, mais d'rudits et d'historiens
consciencieux: les rsultats de leurs travaux ne modifieront pas
d'une faon sensible les jugements gnraux ports sur les papes des
derniers sicles par Lopold de Ranke et Gregorovius; ils en
confirment singulirement les vues dominantes par de prcieux dtails
sur la vie prive ou l'administration intrieure des pontifes. Non,
l'glise romaine n'a t ni en dehors ni au-dessus de l'humanit. Rome
ne fut point une arche mystique leve sur la chrtient. cartez le
voile de pourpre de ce tabernacle: vous y trouverez des faiblesses
innocentes, des passions dangereuses, l'orgueil et les dures pratiques
des anciens rgimes, du temps o l'opinion publique tait mprise, o
l'autorit n'tait point gnreuse, o le privilge outrageait le
droit.


I

_I Papi e le Bestie. Les Papes et les Btes rares_, chapitre piquant
extrait par M. Bertolotti des registres de dpenses du Vatican. Au XVe
sicle, ce sont les perroquets et les oiseaux extraordinaires qui
amusent les loisirs du saint Pre. Quand Martin V Colonna voyageait,
il confiait  deux officiers la garde de son favori: 15 mars 1418.
Payez un florin d'or  Pietro Stoyss et  Giovanni Holzengot, qui
portent le Perroquet de Notre-Seigneur avec sa cage. L'aimable Pie II
Piccolomini, le lettr dlicat, devait apprendre  son perroquet des
vers latins. 20 avril 1462. Cinq ducats pays par ordre de Sa
Saintet  matre Giachetto, gouverneur du Perroquet. 4 dcembre
1462. Cinq gros, donns  Gabazzo, pour l'achat d'une toffe destine
 couvrir le Perroquet. 17 dcembre 1462. Trois cus et demi 
Domenico, de Florence, matre menuisier, pour acheter des planches et
des clous destins  rparer la cage des oiseaux, qui est 
Saint-Pierre. Ce _Papagallo_ pontifical aurait-il inspir  Rabelais
le nom et le mythe du _Papegaut_, qui, tout somnolent dans sa cage,
accompagn de deux petits Cardingaux et de six gros et gras
Evesgaux, fait tomber Panurge en contemplation vhmente? Mais,
dit Pantagruel, faictes nous icy quelque peu Papegaut chanter, afin
qu'oyons son harmonie.--Il ne chante, respondit ditue, qu' ses
jours, et ne mange qu' ses heures.--Non fay-je, dit Panurge; mais
toutes les heures sont miennes. Allons doncques boire d'autant.

Pie II entretenait aussi des cerfs, Sixte IV un perroquet et un aigle
qui mangeait chaque jour pour deux baoques de viande. Lon X, pape
trs magnifique, avait des lions et un lopard.

26 octobre 1513. Payez  Francesco de Ferrare, gardien du lopard de
Notre Trs-Saint-Seigneur, dix ducats d'or,  savoir six pour les
dpenses du lopard, et quatre pour un mois de traitement au gardien.
2 octobre 1516, la Saintet de Notre-Seigneur donne dix grands ducats
d'or  l'homme qui a men les lions de Florence  Rome. 29 juin
1517, aux Hongrois des ours, dix-huit ducats. Aprs les ours, les
beaux-arts: Plus, ce 1er juillet, vingt ducats aux lves de Raphal
d'Urbin, qui ont peint la chambre voisine de la garde-robe. Autres
comptes relatifs  la Magliana, villa et pavillon de chasse du pape:
17 avril 1517, quatre ducats  celui qui a retrouv le chien Setino.
15 mai 1517, neuf jules pour une cage du rossignol. 7 aot 1517,
quarante ducats  l'oiseleur florentin qui a apport les ortolans de
Florence. 30 mai 1518, au Rvrend cardinal d'Ursin, pour envoyer
prendre des faucons  Candie, deux cents ducats. 1er juin 1518, 
l'homme qui a prsent les gerfauts, quarante ducats. 2 octobre
1518, deux ducats et quatre jules pour seize perdrix vivantes. 13
octobre 1518,  deux estafiers qui ont pris un cerf, quatre ducats.

Sous Paul III Farnse, le terrible pape du portrait de Titien: 26 mai
1541, au jardinier Lucerta, pour l'achat d'une chvre qui allaitera
les faons donns  Sa Saintet, un cu cinq baoques.

Puis ce sont les autours, les faucons, les perviers pour la chasse
aux cailles, les clous dors pour ferrer Falbetta, mule de
Notre-Seigneur, des cailles vivantes, les fournitures de chasse. Les
pcheurs d'hommes taient devenus de grands chasseurs devant
l'ternel; mais, tandis qu'ils couraient le cerf ou le renard dans
l'pre dsert de Corneto, la chrtient chancelait perdue et la
tunique sans couture se dchirait lamentablement.

L'glise ne traversait pas alors une priode d'asctisme, et
Quaresmeprenant n'tait point le grand matre de la salle pontificale.
Les registres des saintes cuisines eussent fait pleurer de tendresse
frre Jean des Entommeures. Pie II fut gourmand comme le sont en
gnral les lettrs, et dpensa pour sa table plus qu'aucun pape du
XVe sicle, plus de deux mille ducats, plus de huit mille francs par
mois. Le chapon tait son rt favori; les pauvres btes entraient par
troupe au Vatican. Nous lisons la note suivante: Pour un chapon gros
et gras destin  Notre-Seigneur, trente-six bolonais (baoques).
Presque chaque jour on lui servait un fromage de buffle, mais il
gotait fort aussi le parmesan. Le faisan, la perdrix, le pigeon, le
sanglier, les pts succulents charmaient son apptit; trois pts
pour Notre-Seigneur, dit le registre. On achetait pour lui des
quantits abondantes de vins des diffrents crus d'Italie; mais il les
dgustait lui-mme avant de conclure le march. Le 18 octobre 1460, il
fulmina, lui si doux, l'anathme contre Grgoire d'Hembourg, l'un des
plus grands esprits de l'Allemagne, prcurseur de Luther. La veille,
il avait dn d'une poularde  la moutarde et au poivre; le jour de
l'excommunication,--qui n'tait point jour de jene,--il avait dn de
deux paires de tourterelles et de deux chapons accompagns de jambon.
Le lendemain on lui servit quatre grives grasses. L'hrsie naissante
ne lui troublait pas la digestion.

Paul II, pape vnitien, ne dpensait gure que 500 ducats par mois
pour sa table. Il se nourrissait surtout de foie de porc (pro fegato
de porcho per nostro Signore), de saucisses, de boudins et de tripes;
le chapon semble en disgrce sous ce pontificat; les alouettes, les
grives et les cailles sont plus en faveur; pour les jours maigres, on
prpare au pape des monceaux de poissons de mer. En novembre 1464, la
dpense ne monta qu' 397 ducats, y compris le festin servi 
Saint-Jean de Latran,  tous les seigneurs cardinaux,  tous les
ambassadeurs et seigneurs nobles qui taient  la Cour. Ce banquet ne
cota que 126 ducats. Ce pape tait conome. Il se contentait d'un
petit vin moscatello qui cotait sept sous la cruche. Mais il
tourmentait les platoniciens et j'aime mieux Pie II.

Sixte IV, fils d'un batelier de Savone et ancien moine mendiant, n'est
point un raffin. Viande de veau, de vache, de mouton, de chevreau et
poules, tel est son ordinaire; le luxe est pour les vins. Aid par les
bons moines de son ordre, qui devaient fourmiller autour de lui, il
dpense jusqu' 900 ducats par mois. A la Nol de 1482, il fait 
chacun des ambassadeurs d'Espagne, de Gnes, de Milan, de Sienne, de
Venise et de Naples, le rare prsent d'un veau du prix de 10 francs.

Le vieil Alexandre VI, l'Espagnol dont Giulia Farnse adolescente
exaspre les sens, recherche les pices brlantes: poivre, gingembre,
cannelle, noix muscade, safran, cumin, anis, raisin sec, sauces
aromatiques, moutarde; ajoutez les salaisons cres: sardines, anchois,
saucisses bien pimentes; pour teindre l'incendie du gosier
pontifical, douze ou quinze vins de crus prcieux: vins de Corse, de
Grce, de Sicile, d'Espagne. La dpense monte en certains mois 
quatre mille ducats. A la Saint-Antoine, le pape envoyait des
quantits de cire  l'glise du Thaumaturge, pour la sant de ses
chevaux, haquenes et mules;  Nol et  Pques, il envoyait  chaque
cardinal un veau et deux chevreaux, sans compter les agneaux bnits de
sa main apostolique et des paniers d'oeufs. En 1501, il donna  dner
aux cardinaux qui l'avaient assist dans les fonctions pascales, et
leur fit servir une tourte monstrueuse, toute dore. C'tait le temps
des dorures. Dans une mascarade de Laurent le Magnifique, on dora des
pieds  la tte un petit garon qui parut une merveille, et qui en
mourut. La veille de sa mort foudroyante, un vendredi, Alexandre
mangea des oeufs, des langoustes, des citrouilles au poivre, des
confitures, des prunes, une tourte enveloppe de feuilles d'or. M.
Bertolotti ajoute: _et ctera_. Sans doute, il ne but pas, ce jour-l,
de l'eau claire. Et l'on tait au mois d'aot, si nervant  Rome. La
fortune, qui le rservait au poison, le prserva de l'indigestion.
S'il tait mort sur sa tourte dore, frapp d'apoplexie, Csar qui, le
lendemain, devait si malheureusement goter au vin rserv, et mis
sur l'glise sa main de condottire impudent, et la chrtient et
assist  une incomparable aventure. Cependant le peuple romain
jenait bien  son aise, tout le long de l'anne, en rvant au
paradis. On lui jetait un pain horrible, noir, sans substance, tel que
celui dont se nourrissent encore aujourd'hui les misrables paysans de
la Basilicate et de la Pouille. Au moins, s'il avait pu prsenter sa
pagnotta aux bonnes odeurs qui montaient des profondeurs des cuisines
papales et se perdaient du ct du ciel! Mais la supplique suivante,
adresse en 1607  Paul V, montre  quel point il tait dangereux
d'taler cette misre aux yeux du vicaire de Jsus-Christ:

    Trs bienheureux Pre,

   Le pauvre et malheureux Andra Negri, Florentin, indigne de la
   grce de Votre Saintet, le jour de Saint-Pierre, comme Votre
   Saintet passait prs de la Rotonde, lui a montr deux pains, sans
   penser  lui faire injure, mais aveugl par le dmon. Il croyait
   que Votre Batitude ne savait pas de quelle faon on vit  Rome.
   Sur-le-champ, par ordre de Monseigneur le Gouverneur de Rome, il a
   t arrt, soumis au supplice de la corde, puis exil de l'tat
   ecclsiastique, selon le bon plaisir de Votre Saintet.
   Aujourd'hui, le pauvre misrable se trouve infirme, hors de ce
   royaume, ayant  Rome un enfant, et sa femme enceinte; la
   malheureuse endure bien des misres, n'ayant pas de quoi vivre. Il
   supplie donc Votre Batitude, par les entrailles de N.-S.
   Jsus-Christ, qu'elle ait piti de cette famille en dtresse et de
   sa grande pauvret, qu'elle lui pardonne son garement, et le
   relve de son long exil, ce qui sera une oeuvre de misricorde; en
   outre, il ne manquera pas de prier sans cesse le Seigneur Dieu pour
   la longue et heureuse vie de Votre Saintet: _Quam Deus..._

   (A Monseigneur le Gouverneur, afin qu'il en parle 
   Notre-Seigneur.)

Mais Paul V Borghse difiait la faade pompeuse de Saint-Pierre, et
la famine pouvait servir  son architecture. Pontife svre, trs
rigoureux et inexorable en fait de justice, crit un ambassadeur
vnitien. Je crains fort qu'Andrea Negri n'ait langui dans l'exil
jusqu'au pontificat de Grgoire XV. Une anecdote rapporte par Ranke
sur ce pape, rappelle la duret des empereurs romains. Un pauvre
diable d'crivain, Piccinardi, avait compos dans sa solitude une
biographie sur Clment VIII, prdcesseur de Paul, et l'avait compar
 Tibre. Puis, il avait cach dans sa maison l'innocent manuscrit.
Une servante droba celui-ci et le fit livrer au pape. Quelques
personnes influentes, des ambassadeurs mme, rpondaient de
Piccinardi. Paul V les rassura par la bonhomie indiffrente avec
laquelle il parlait de l'ouvrage. Un beau matin, on mena l'historien
de Clment VIII au pont Saint-Ange et on lui coupa la tte, sans
jugement.

Cette populace qui meurt de faim et que l'on repat de spectacles
sanglants, effraye par sa brutalit farouche les bonnes gens qui
aiment la paix. La _sassaiola_, la lutte  coups de pierres, rendait
certains quartiers de Rome extrmement dangereux. Un dnonciateur,
prudemment couvert du masque de l'anonyme, informe, en 1601, Sa
Batitude, que les jours de fte, c'est--dire tous les dimanches au
moins, quatre ou cinq cents jeunes gens partags en deux camps, au
lieu d'aller  l'office divin, ou mme d'entendre la messe, se battent
 coups de pierres dans le Campo-Vaccino et aux environs. Ils se
qualifient Espagnols ou Franais, habitants des Monti ou du
Transtvre, se font des prisonniers pour le rachat desquels ils
exigent une ranon qu'ils vont ensuite jouer et boire  l'_osteria_,
mais bien des blesss restent sur le champ de bataille, la tte
fendue; les sbires n'y prennent point garde et disent qu'ils n'ont
rien  y gagner que des pierres videmment, et ce scandale va
croissant. Les trangers en sont indigns et aussi les hrtiques, et
bientt on ne pourra plus passer ni dans les rues ni sur les places
les jours de fte; les glises seront inaccessibles; que Sa Saintet
prenne donc la rsolution qui paratra la plus convenable  son trs
profond jugement. C'tait la Rome de Callot et de Piranesi,
pittoresque et sauvage. Jusqu' l'poque de Chateaubriand, le Colise
tait un repaire o les voleurs faisaient bon mnage avec les chiens
vagabonds. J'ai souvent observ, jadis, au crpuscule, entre l'arc de
Titus et l'arc de Constantin, des personnages patibulaires qui, munis
chacun d'une poigne de paille ou d'un sac, se glissaient furtivement,
 la faveur des premires ombres, comme des reptiles, dans les trous
des ruines. Les recherches archologiques et une police plus rgulire
ont quelque peu drang ces carrires d'Amrique. Les gueux reculent
devant l'ordre de cette ville trange dont le charme s'vanouit 
mesure que la civilisation moderne s'y tablit. Quelques cailloux
lancs a et l par deux ou trois _monelli_ rappellent faiblement la
_sassaiola_ grandiose du XVIIe sicle. C'tait le bon temps pour les
artistes. Quelques-uns le regrettent, et je n'affirme pas qu'ils aient
tort.


II

Mais voici bien d'autres misres. Les juifs et les musulmans
taient-ils des hommes semblables aux autres fils d'Adam? Le
Saint-Sige n'en tait pas trs sr et il les mettait sans piti en
dehors de la loi civile et de l'humanit. Nagure cependant, en
Avignon, les povres juifs, crivait Froissard, ars et escacs
(chasss) par tout le monde, except en terre d'Eglise, dessous les
clefs du pape, s'taient vus protgs contre l'Inquisition par nos
graves et doux pontifes franais. Le Comtat-Venaissin fut, pendant
soixante ans, pour les fils d'Isral une terre promise trop tt
perdue. Les saintes clefs, qui les avaient abrits sur les bords du
Rhne, leur donneront dsormais,  Rome, des coups bien rudes.
L'histoire de la juiverie romaine est encore  crire: ce sera un
triste chapitre dans l'histoire de l'Occident chrtien. Gregorovius,
en finissant son livre sur _le Ghetto et les Juifs  Rome_, disait:
Une histoire du Ghetto romain pourrait clairer pleinement le
dveloppement successif du christianisme  Rome, et contribuerait
singulirement  complter l'histoire gnrale de la civilisation. Il
faudrait remonter au temps mme de saint Paul,  l'arrive furtive de
ces familles vagabondes venues de Palestine, et accueillies avec
tendresse dans les plus misrables quartiers de la Rome impriale, par
leurs frres si timides et si rapaces, dont Horace s'tait moqu. La
paix ne dura gure, dans le sein de la famille d'Abraham: une question
baroque, celle de la circoncision, divisa bientt la synagogue en deux
partis irrconciliables. Vers la fin du premier sicle, quand la
police des empereurs ne distinguait pas encore clairement les juifs
des chrtiens, ces deux groupes religieux taient dj spars l'un de
l'autre par un abme. Le jour o les chrtiens entrrent en matres
dans l'tat, le vieil Isral dut courber la tte sous un joug
terrible. On ne saura jamais de quelles humiliations il fut abreuv, 
quel dur servage il fut condamn. M. Bertolotti a publi, dans
l'_Archivio_ de Rome, quelques textes fort curieux, destins  tre
comme un fondement premier de l'histoire que souhaitait Gregorovius.
Ils se rapportent aux seizime, dix-septime et dix-huitime sicles.
Si ces documents peuvent consoler l-bas, aux bords du Danube bleu,
_super flumina Babylonis_, la postrit mlancolique de Jacob, je
n'aurai point perdu mon temps en traduisant les dcouvertes de M.
Bertolotti.


III

Nous sommes au 23 mars 1573, un an et cinq mois avant la
Saint-Barthlemy. La Renaissance paenne a gt le troupeau romain du
_Pastor ternus_; dans la moiti de l'Europe, la rforme protestante a
dispers les brebis. L'glise, au concile de Trente, a fait un immense
effort pour rtablir sa primaut spirituelle: les livres, la science,
toutes les liberts de la pense la tourmentent. Mais dans ce Ghetto
empest que noient les brouillards du Tibre, il y a des rabbins, des
docteurs qui expliquent la Bible, devenue, depuis Luther, la grande
angoisse de Rome. Il faut  tout prix empcher que les chrtiens ne
touchent  cette corruption. Et l'on publie dans la ville l'dit
suivant:

   Le rvrendissime Mgr Monti Valenzi, protonotaire apostolique et
   gouverneur gnral, camerlingue de cette noble cit et de son
   district, _par ordre exprs de Notre-Seigneur_, fait savoir  toute
   personne quelconque, de tout tat, classe et condition, qui n'a
   rien  faire  la place des juifs, ni autour du Ghetto des juifs,
   qu'elle doit sur-le-champ et sans aucun retard se retirer, _sous
   peine de la pendaison_ (_sotto pena della forca_),  laquelle on
   procdera sans rmission.

   Donn au palais de la rsidence ordinaire dudit Monseigneur
   rvrendissime gouverneur, cejourd'hui 23 mars 1573.

    M. VALEN., gouvern.

   Moi, Vincent, trompette, j'ai proclam ledit ban autour de
   l'enceinte et du quartier ferm (_Seraglio_) des juifs cejourd'hui
   23 mars 1573.

En 1592, le pape, afin d'entraver les relations entre juifs et
chrtiens, dcrte les prohibitions suivantes:

Dfense aux hbreux de laisser entrer des trangers dans leurs
synagogues, sous peine de 50 cus d'amende;

D'entrer dans les maisons prives des chrtiens, except des juges,
avocats, procureurs, notaires, sous peine de 50 cus, et du fouet pour
les femmes;

De recevoir des chrtiens aprs les vingt-quatre heures ( la nuit);

De boire et de manger avec les chrtiens, sinon en voyage;

De vendre de la viande et du pain azyme aux chrtiens;

De faire tuer les btes de boucherie par des chrtiens;

D'enseigner aux chrtiens l'hbreu,  chanter,  danser,  faire de la
musique, ou quelque art que ce soit, ou de recevoir des leons des
chrtiens, sous peine de 10 cus pour chacune des deux parties.

S'ils enseignent des enchantements, des superstitions, la divination,
ils encourront _ipso facto_ la peine du fouet, des galres et autres
chtiments _arbitraires_.

Dfense aux juifs d'exercer la divination, ou de prdire, soit pour le
pass, soit pour l'avenir, par exemple  l'occasion de vols commis ou
d'autres choses semblables. Peine: le fouet, les galres et autres
chtiments lgaux, tant pour le devin que pour celui qui l'a consult.

Dfense d'employer des domestiques chrtiens, d'aller aux tuves et
chez les barbiers des chrtiens; de laver dans le Tibre, sinon le long
du Ghetto; de se servir de sages-femmes et de nourrices chrtiennes;
de soigner ou de mdicamenter les chrtiens; d'avoir des chrtiens
pour tuteurs, excuteurs testamentaires ou curateurs; de prter de
l'argent ou d'en promettre aux chrtiens, hommes ou femmes; enfin, de
jouer avec les chrtiens.

Ils doivent porter bien apparent un signe jaune au chapeau, et les
femmes ne doivent pas cacher ce signe sous un mouchoir. Il leur est
interdit de trafiquer des _Agnus Dei_, des reliques, des brviaires,
des missels, des ornements d'glise. Le soir,  la tombe de la nuit,
ils sont astreints  rentrer tous au Ghetto, d'o ils ne pourront
sortir avant le plein jour, sous peine de 50 cus et de trois tournes
de corde pour les hommes et du fouet pour les femmes.

En 1603, nouveau rglement pour la clture du Ghetto. Le portier
commis par le cardinal-vicaire fermera les cinq portes  la premire
heure de nuit, de Pques  la Toussaint,  deux heures, le reste de
l'anne (sept heures du soir, en hiver). Les portes une fois closes,
le portier ne les ouvrira, jusqu' trois heures de nuit en t, et
jusqu' cinq en hiver, qu'aux juifs rests dehors pour cause juste et
ncessaire, et munis d'une police dlivre par un juge ordinaire ou
toute autre personne connue, honorable et digne de foi; ces polices
seront prises par le portier et remises par lui au notaire pontifical.
Au del du dlai lgal, le portier ne laissera plus entrer que les
juifs trangers arrivant  Rome la nuit; il prendra leurs noms. En
cas de ncessit, rixes, enterrements, le portier laisse sortir, mais
accompagne au dehors les juifs, aprs les avoir compts au dpart; il
les compte de nouveau au retour, et ds le matin il dnonce au notaire
pontifical les noms et prnoms. Les juifs qui tenteront de rentrer en
fraude, par quelque porte particulire ou quelque fentre, recevront
trois tournes de corde. Quiconque, juif ou chrtien, offrira de
l'argent au portier pour enfreindre le rglement, sera flagell et
paiera 10 cus, dont la moiti pour le dnonciateur.

Fouetter les femmes et les enfants, charper les hommes, c'est bien;
convertir, par la force ou par la sduction, une race maudite, c'est
mieux encore. Le petit Mortara n'a t que la fin d'une longue
tradition apostolique. Le Ghetto vit jadis des scnes extraordinaires,
dont tmoigne la supplique d'un malheureux, Sabato d'Alatri,
emprisonn  la suite d'une meute religieuse: les juifs, voyant un
jour entraner  travers leurs rues une jeune fille que les sbires
menaient en prison sous prtexte qu'elle voulait se faire
chrtienne, avaient jet des pierres de leurs fentres  la police
pontificale; trente d'entre eux avaient t arrts, interrogs, puis
remis en libert; Sabato seul a t retenu; il se prtend innocent,
ajoute que l'affaire est trs ancienne, et qu'il est charg de
famille (1645). Rubino de Cavi rclame son fils Isral, un enfant de
quinze ans, qui, aprs avoir t perscut pendant six semaines par
des chrtiens pour qu'il embrasst la religion catholique, aprs avoir
paru consentir, refusa tout d'un coup, et, le jour mme, fut emmen
par les sbires, malgr ses cris, aux catchumnes, puis  la prison;
la loi voulait que, pour un cas pareil, le juif ft dtenu quarante
jours sous les saints verrous. Le pauvre Rubino fait observer que le
dlai est expir, et prie que l'enfant lui soit rendu (1662). Mais
ceux-ci, des juifs au coeur lger, que le bagne ennuie, crivent en
ces termes au pape:

    Bienheureux Pre,

   Dans les galres de Votre Batitude se trouvent quatre hbreux
   condamns pour diffrents dlits  ramer  temps sur lesdites
   galres; tous les quatre ils se sont convertis  la foi chrtienne,
   ils supplient votre Saintet de daigner leur enlever une anne de
   leur condamnation sur deux, afin que, par cette grce, ils puissent
   plus tt et avec plus de ferveur servir Notre-Seigneur Dieu; outre
   que beaucoup d'hbreux, voyant s'accomplir une telle grce, se
   feront eux aussi chrtiens (1607).

Quatre galriens taient une maigre aubaine. Ces nophytes en bonnet
jaune promettaient bien tourdiment la conversion de leurs frres. Je
suppose qu' leur retour dans la ville ternelle, ils ne se sont pas
empresss de prcher la bonne nouvelle au Ghetto. videmment, le
martyre de saint tienne ne les a point tents.

Les juifs dtenus pour dettes dans la prison du Saint-Sige n'taient
point sur un lit de roses. Certains dignitaires ecclsiastiques, dont
la charge tait de veiller au rgime des prisonniers, les laissaient
mourir de faim; d'autres, plus humains, les nourrissaient. La
communaut hbraque sur laquelle retombait, dans le premier cas, le
soin d'entretenir les malheureux, rclama en 1620, au nom du droit
naturel, afin que l'on donnt aux prisonniers les aliments que les
hbreux accordent aux chrtiens et accorderaient aux barbares et aux
infidles. Une congrgation fut tenue  propos de cette requte. Neuf
voix repoussrent la prire des juifs; trois seulement lui furent
favorables. Dans un second mmoire du mme temps, adress au pape, la
synagogue dvoile les fraudes de ses enfants perdus: ils contractent
des dettes avec plusieurs marchands,  l'insu l'un de l'autre, puis
ils revendent les marchandises frauduleusement achetes, et en
retirent des centaines d'cus; avec cet argent, les uns marient leurs
filles, paient leurs dettes antrieures, acquirent leurs droits de
proprit sur leurs maisons, jouent aux cartes ou aux ds; les
autres, s'tant fait une bonne bourse, s'enfuient  Florence, 
Venise,  Mantoue,  Salonique,  Constantinople; d'autres suspendent
malicieusement leurs petits paiements et se font mettre en prison; au
bout d'un mois ou plus de dtention, ils ont toute chance d'effacer
leur dette, leurs cranciers juifs se lassant de subvenir  leur
nourriture; remis ds lors en libert, ils recommencent aussitt 
duper de nouveaux marchands qui ignorent leurs intentions
frauduleuses. Les cranciers chrtiens, qui gotaient tout aussi peu
de contentement  nourrir, dans le Clichy de Rome, ces isralites trop
habiles, sollicitent la mme rforme, bien que la sainte commission
ait dclar maintes fois que les chrtiens ne doivent pas d'aliments
aux juifs prisonniers, selon la parole de Notre-Seigneur Jsus-Christ:
_Non est bonum sumere panem filiorum et mittere canibus._ Mais le
pape ordonna que l'on ft  l'avenir comme pour le pass, et la
question demeura en suspens jusqu'au XVIIIe sicle. La communaut du
Ghetto fut mme condamne, par Clment XI,  nourrir ses
coreligionnaires enferms pour crimes.

Il serait intressant de faire le compte des vexations dont les juifs
romains furent alors accabls. Les documents dits par M. Bertolotti
nous en rvlent un certain nombre. Ainsi, il tait dfendu, d'une
faon gnrale,  tout habitant de la ville, d'acheter quoi que ce ft
aux personnes inconnues et suspectes. La mesure n'tait point
mauvaise: elle entravait la vente clandestine des objets vols. Mais
on en profitait pour mettre en prison les acheteurs juifs qui, de
bonne foi, avaient trafiqu avec des artisans de leur connaissance,
nullement suspects, mais voleurs dans le fond, et qui refusaient net,
avec force injures, de dnoncer leur petite opration au bureau de
police. En 1622, le Ghetto demande un rglement protecteur, d'autant
plus que, en cette anne prsente, tous les trangers sont inconnus
et peuvent tre considrs comme suspects.

Si quelque rixe clatait dans le quartier hbraque, les sbires, en
qute de tmoins, arrtaient tout le voisinage, mme  l'occasion de
toute petite chute des enfants, qui tombent toute la journe et se
font au front ou  la tte quelque blessure trs lgre, sans que
personne en soit la cause; on emprisonnait, dans cette occurrence, le
pre, les voisins et les voisines, puis on les interrogeait et on les
relchait gratis, mais la tte bien lave. La communaut observe
que c'est chose ordinaire aux petits garons de tomber dans la rue,
et qu'il serait juste de dfendre aux espions et aux sbires de
capturer qui il leur plat, mais seulement ceux qui rsistent 
l'invitation de tmoigner.

Le signe distinctif que les juifs devaient porter au chapeau tait une
occasion d'avanies frquentes. Les plus timides mettaient volontiers
le chapeau par dessus le signe. Prcaution d'autruche candide qui
croit se rendre invisible en cachant sa tte sous son aile. Le visage
du fils d'Abraham et son allure fuyante trahissaient le dlit. coutez
ce placet:

   A l'illustrissime et rvrendissime seigneur Monseigneur le
   gouverneur de Rome.

   Isral de Bologne, hbreu, trs dvou plaignant de votre
   illustrissime Seigneurie, expose humblement que ces jours passs, 
   l'Ave Maria, il revenait des Pres de Saint-Barthlemy-en-l'Ile, 
   qui il avait port un peu de foin pour gagner le pain de sa
   famille; rencontr par la police, il fut emprisonn sous prtexte
   qu'il n'avait pas le signe habituel. Le dit plaignant fut condamn
    cinquante cus d'amende; mais il est si pauvre qu'il ne pourrait
   payer un _quattrino_, et puis il est innocent. (Le signe qu'il
   prtend avoir port en ce moment tait sans doute dissimul avec
   une dangereuse habilet.) Il a recours  la droite justice de Votre
   Seigneurie illustrissime, la suppliant qu'elle daigne ordonner 
   qui de droit sa libration.

Le gouverneur fut touch des prires d'Isral. Il crivit au bas de la
requte: _Rescritto; Publice torsus, fiat gratia de pena._ En bon
franais: l'amende est leve et commue en torture sur la place
publique (1647).

En 1671, le cardinal-vicaire interdit aux juifs et aux juives d'aller
en voiture, et renouvelle l'ordonnance relative au signe jaune sur la
tte: chtiment, trois tournes de corde et cent cus d'or d'amende;
pour les femmes et les mineurs, outre les cent cus, le fouet ou
l'exil. Songez que cet dit froce est contemporain de Fnelon et de
Racine. Ces prlats, fouetteurs de femmes, crivaient agrablement en
vers latins; mais ils ne lisaient plus l'vangile.

Les bruits les plus absurdes trouvaient toujours crance  Rome ds
que les juifs en taient les victimes expiatoires: enfants chrtiens
assassins, hosties saintes lapides, images de la madone outrages.
Voici un mauvais frre qui accuse les gens du Ghetto d'avoir enlev
les fleurs entourant la vierge de quelque coin de rue, et d'avoir
lapid et bris le tableau; on arrte d'abord toute une foule et le
plus d'enfants possible: ceux-ci, mis  la torture, confessent la
profanation. A les entendre, ils auraient  moiti dmoli la niche
sacre; la vrit tait que rien ne s'tait pass; le pape, intercd,
fit justice de la calomnie; mais l'avanie avait port ses fruits, et
les pierres dvotes pleuvaient dans les rues de Rome sur les paules
d'Isral. Contre ces rprouvs, toutes les mchancets semblaient
bonnes. Vitale de Segni et sa femme Troher, qui sont chargs de filles
et de nices, avertissent le gouverneur qu'au prochain carnaval une
compagnie de marchands de fruits et de poissons prpare un char du
haut duquel on criera des infamies contre la pauvre famille (1659).
Salomon de Tivoli a fait arrter un chrtien masqu en hbreu, et
portant des ornements sacrs dcrits dans la Bible; le chrtien a t
assez vite relch; mais Salomon est en prison, trouve le temps long,
et sollicite sa libert. Elle lui fut rendue (1780). Un juif, bless
par un chrtien, meurt sur le chemin de l'hpital. Le pre rclame le
cadavre, mais le prieur de la Consolation exige cent cus de rachat,
puis traite pour cinquante, que la synagogue paya afin d'viter une
meute. Le pape fit restituer l'argent (1783). Quand un juif tait
assassin, le cadavre tait examin par le tribunal du gouverneur. Si
l'autopsie tait juge ncessaire, le prix en tait fix  l'cu et
cinquante baoques pour le chirurgien, son aide et le notaire, plus
vingt baoques pour les sbires; en tout, moins de neuf francs, prix
vraiment fort doux. Aussi, en 1784 et 1786, le chirurgien et ses
compres exigent-ils tout  coup six cus. Les juifs, tondus de prs,
crient misricorde. Le chirurgien rpond que le cas tait
extraordinaire. Cependant le gouverneur donne, dans les deux
circonstances, raison aux plaignants.

Certes, les moeurs sont aujourd'hui bien adoucies; le Ghetto est
ouvert, et les juifs ne sont plus poursuivis dans Rome comme des btes
de pestilence. Ne croyez pas cependant que le prjug populaire leur
concde dj le droit commun. Il y a quelques annes, en pleine nuit,
un enterrement parti du Ghetto cheminait,  la lueur de quelques
torches,  travers les rues les plus farouches de la ville; on portait
le mort hors de la porte Saint-Paul,  ce misrable champ o ceux qui
furent le peuple de Dieu attendent le grand jour de justice et rvent
de la valle de Josaphat. Au coin de la place Bocca della Verita, des
buveurs chrtiens sifflrent l'humble cortge qui hta le pas, aprs
quelques horions changs entre les deux Lois, et disparut, comme un
troupeau effarouch, dans cette nuit terrible du dsert de Rome. Mais
au retour l'affaire fut plus vive: on se battit solidement, et
l'ancien Testament allongea quelques bons coups au nouveau. Le
cardinal-vicaire, le saint Office et la sainte Rote n'avaient plus
rien  dire sur l'aventure. Mais je crains bien que les povres juifs
ne paient encore longtemps d'assez durs intrts pour les trente
deniers touchs par Judas: le tratre a cot cher  sa race.


IV

Quant aux musulmans, que les vieux documents qualifient
indistinctement de Turcs, leur condition tait encore plus triste.
L'esclavage leur tait rserv, l'esclavage  la faon antique.

Il s'agit d'abord ici des malheureux capturs en mer, soit par les
galres pontificales, soit par les flottes de l'Espagne ou des
chevaliers de Malte. Le pape, afin d'armer ses navires, achetait les
captifs au Roi catholique ou  la Religion de Malte; il payait
argent comptant, ou donnait en change ceux de ses galriens que
quelque infirmit rendait impropres  la pnible manoeuvre de la
chiourme. Cet usage n'tait pas, d'ailleurs, particulier au
Saint-Pre: la correspondance de Louis XIV et de Louvois a montr que
les choses se passaient de mme pour la marine franaise. Mais Louis
XIV n'tait pas oblig de gouverner l'vangile  la main.

En 1604, un galrien, d'origine calabraise, condamn, en 1595, _pour
le temps qu'il plairait_ (_a beneplacito_)  Son Excellence Francesco
Aldobrandino, et livr  l'ordre de Malte, contre un Turc, rclame sa
libert. L'Excellence tait morte, et son bon plaisir avait disparu;
mais on avait crit, par mgarde, sur les registres des chevaliers:
Au bon plaisir du gouverneur de Rome, magistrat perptuel, quel que
ft son nom; notre homme, grce  ce dtail de comptabilit, pouvait
attendre dans les fers jusqu'au jugement dernier. Le gouverneur fit
rechercher le registre pontifical pour y trouver le texte premier de
la sentence. Autre msaventure: le Tibre l'avait emport dans
l'inondation de 1598. La cause de la permutation, crit ce magistrat,
fut que la galre de Malte a consign un Turc par chrtien. Le
plaignant ne fut rendu  la libert qu'en 1608.

Voici un billet autographe d'Innocent X, du 8 juillet 1645, qui
constate le dtail de cette barbare opration: A Mgr Lorenzo Raggi,
notre trsorier-gnral. Nous avons ordonn au prince Nicolo
Ludovisio, gnral de nos galres, de les pourvoir de cent esclaves
turcs. Nous vous adjoignons, pour les frais d'achat de ces esclaves,
d'obir  la volont et aux ordres dudit prince, mme purement
verbaux, et de faire un ou plusieurs mandats qui seront accepts par
notre Trsor et ports comme bons  son compte aprs paiement.

Il y avait bien un moyen, pour ces Turcs qui ramaient sur la barque de
l'glise, de recouvrer la libert: c'tait le baptme, moyen garanti
par des dcrets de Paul III et de Pie V. Mais ils avaient beau crier
qu'ils voulaient embrasser la religion catholique; tant qu'ils
pouvaient manoeuvrer sous le fouet de leurs chefs, on se riait de leur
conversion. Je laisse,  la supplique douloureuse qui suit, sa forme
et sa ponctuation enfantines; le lecteur en imaginera, s'il le peut,
l'orthographe italienne:

    Trs bienheureux Pre,

   Amor de Viman, d'Anatolie, esclave dj depuis vingt ans de Sa
   Saintet, il y a longtemps qu'il dsire se faire chrtien et venir
    la trs fidle (glise). Et en elle persvrer et mourir pour
   sauver son me. Et pour cela tant vieux. Et infirme. Et vingt
   annes de souffrances sur la galre. Qu'il n'en peut plus. Il
   recourt  Votre Saintet. Et pour l'amour de Dieu. Il la supplie en
   grce d'ordonner prcisment qu'il soit conduit aux catchumnes de
   Rome. Afin qu'il y soit enseign. Et instruit parvenir  la
   connaissance de tout ce qui est ncessaire pour vivre. Et recevoir
   la Trs Sainte foi qui sera cause de son salut, et puis il priera
   Dieu pour Sa Saintet.

   _Quam Deus_, etc. (1608).

   Amor Viman, d'Anatolie, esclave depuis vingt ans sur la galre
   _Sainte-Catherine_ de Votre Batitude.

Le pape fit passer la demande au Gouverneur, mais elle demeura sans
rsultat. Amor, l'esclave de Smyrne ou de l'Archipel, mourut sur son
banc,  bord de la _Sainte-Catherine_, dsespr et paen.

Cependant, trois documents signs d'Alexandre VII, un demi-sicle plus
tard, nous apprennent que, de loin en loin, les galres abandonnaient
leur proie, mais dans quelles conditions! Ceux-ci sont trop inhabiles
 la rame, trop faibles de sant: ils se rachteront pour le prix
qu'ils ont cot; on vendra jusqu' leurs haillons au profit du trsor
pontifical; et, de cet argent, crit le pape  son trsorier-gnral,
nous voulons et ordonnons que vous fassiez acheter d'autres esclaves,
soit  Livourne, soit dans le Levant. Cet autre, enlev dans les mers
de Candie, affirme, depuis treize ans de chiourme, qu'il est chrtien,
mais il ne peut donner la preuve certaine de son baptme. Alexandre
VII finit par cder  ses prires; il sera libre, ds qu'il aura
livr, en change de sa personne, _deux_ esclaves turcs, jeunes et de
bonne sant, trs bons pour le service des galres. En 1638, le pape
est moins pre pour le remplacement de Romadad, de Jrusalem, et de
Sciaba, de Nauplie; il ne leur demande  tous les deux ensemble qu'un
seul esclave, jeune et habile marin. Il est vrai que les deux Turcs
ont l'un, soixante-dix, l'autre soixante-quinze ans et qu'ils sont 
bout de forces. Plutt que d'attendre leur mort, le Saint-Sige
faisait rellement une bonne affaire. Le 1er fvrier 1687, Innocent
XI, le pape humaniste  qui Bossuet crivait des lettres en latin,
pse d'un seul coup, dans les saintes balances, comme un tas de
vieilles ferrailles, tous les esclaves caduques ou infirmes, et, de la
main qui bnit la ville et le monde, marque le prix qu'ils paieront
pour leur libert: Ali Grosso, 350 cus; Ameth di Sal, 250; Aggi
Braim, 250; Fascilino, 120; Ramad, 300; Aggi Regeppe, 225; Asaime,
120; Mustafa, 120; Ameth Constantino, 170; Salemme, 120. Le Saint-Pre
ajoute que des gens si malades sont bien encombrants; toutefois, on ne
brisera leurs chanes qu'aprs avoir reu le dernier baoque de la
ranon de chacun. Il dut toucher ainsi environ douze mille francs, et
j'aime  croire que, ce jour-l, il ne relut point le Sermon sur la
montagne.

D'o venait donc l'argent du rachat? d'une longue mendicit dans les
ports pontificaux ou italiens, de travaux pour le compte de
particuliers. Mais il est certain que les misrables amassaient sou 
sou le prix de leur dlivrance, comme le prouve un rapport officiel du
XVIIe sicle:

   Note sur les esclaves des galres de Notre-Seigneur, impropres au
   service de mer; plusieurs offrent une somme d'argent pour leur
   libert; ils ont t reconnus par le mdecin et le chirurgien
   mauvais pour les galres.

   Salem d'Ali, d'Alexandrie, esclave sur la galre capitane, souffre
   des yeux; treize ans de service sur les galres; g de
   cinquante-cinq ans; il offre deux cents cus; il ne peut presque
   plus manoeuvrer.

   Ali di Mustapha, de Constantinople, esclave sur la capitane, vendu
   cinquante cus par les galres de Malte  celles de Notre-Seigneur;
   a servi dix ans; souffre de rhumatismes et de sciatique; incapable
   de servir; il offre trois cents cus. (C'tait un gain de deux cent
   cinquante cus. Le placement avait t bon.)

   Ibrahim d'Amur, de Constantinople, esclave sur la capitane;
   soixante ans environ; douze ans de services; impropre  la
   manoeuvre, il offre deux cents cus. Un marchand de Venise est prt
    payer jusqu' la fin de mai prochain.

   Mahmoud d'Abdi, esclave sur la capitane, vingt-deux ans de
   services, g de soixante ans; mauvais rameur, offre cent cus.

La note est longue et j'abrge. Celui-ci, venu de la mer Noire, a
trente ans de services et soixante-cinq ans d'ge; il prsente
timidement 80 cus; cet autre, 30 seulement. Les estropis, les
rachitiques, les dcrpits n'ont pas un baoque; ainsi, Iousouf,
d'Alger, qui a soixante-dix ans d'ge et vingt-sept de services  la
mer. Voici enfin les _nophytes_ qui demandent le saint baptme, tous
sexagnaires; l'un d'eux, Giorgio Greco, de Salonique, pris jadis sur
une barque grecque, crie merci; il rame pour le pape depuis trente-six
ans; et depuis trente-six ans on ne veut pas reconnatre qu'il est
chrtien de naissance, malgr les tmoignages des aumniers et des
officiers de sa galre.

A la fin du XVIIIe sicle, aprs les papes spirituels qui ont lu
Voltaire et plaisant avec de Brosses, les documents sur l'esclavage
pontifical sont, dans leur prcision administrative, tout aussi
tristes. Un capitaine de galre a reu une provision frache
d'esclaves. D'aprs le rapport de l'officier qui a surveill
la mise  la chane, et comme le mauvais temps bouleversait
quelque peu le navire, il a d'abord dnonc  Rome le chiffre de
vingt-sept nouveaux-venus. Le lendemain, il compte lui-mme et n'en
trouve que vingt-six. Il s'empresse alors de demander pardon au
cardinal-secrtaire de l'tat et  Son Excellence Mgr le Trsorier
de cette quivoque involontaire. Le document est de 1788.

Le 17 dcembre 1794, le commandant Clarelli rclame,  propos de
l'esclave qui lui sert d'_ordonnance_, certaines pices  la chambre
apostolique. Il donne en mme temps l'tat civil et sanitaire de ses
Turcs:

ESCLAVES PRSENTS A CIVITA VECCHIA.

       NOMS             NOMS
    BARBARESQUES.  SUR LA GALRE.    PATRIE.     AGE.    SANT.

    Papass.        Papass.

    Acmet.         Bufalotto (le     Tunis.    45 ans.   Bonne.
                     petit buffle).

    Machmet.       Marzocco.         Tripoli.  40 ans.   Estropi 
                                                           la mer.

    Mesaud.        Piantaceci.       Alger.    45 ans.   Bonne.

    Machmet.       Mezza Luna.       Alger.    35 ans.   Bonne.

    Aamor.         Bella camiscia.   Alger.    35 ans.   Bonne.

    Braim.            --             Tripoli.  30 ans.   Bonne.

    Gizenn.           --             Alger.    30 ans.   Bonne.

    Salem.            --             Alger.    30 ans.   Bonne.

    Machmet.       Il Gabbiano.      Alger.    30 ans.   Bonne.

    Ali.           Nettuno.          Tunis.    40 ans.   Mdiocre.

    Aamor.         Carbone.          Tripoli.  30 ans.   Bonne.

Un an plus tard, le mme capitaine Clarelli crit une note sur
l'inconvnient qu'il y aurait  relcher Papass et Ali, sans compter
l'estropi Marzocco, en change d'un rengat chrtien. Papass, qui a
longtemps navigu sur les navires pontificaux, est un garon srieux;
il connat certainement les ctes de l'tat ecclsiastique et pourrait
servir de lumire aux corsaires. Ali serait moins dangereux; c'est
une brute, toujours appesanti par le vin. Si l'on retient le pauvre
Papass, que l'on rende  sa place Mezza Luna, un butor aussi, et, de
plus, un fieff voleur. Le mieux serait de relcher Gizenn et Salem,
deux Algriens, qui n'ont point navigu, et dont le premier est au
service priv de Clarelli. L'estropi serait rendu par dessus le
march. Il s'agissait de tirer des griffes barbaresques un Italien de
l'le d'Elbe, Giovanni Nuti, qui, depuis quatre ans, suppliait les
cardinaux, les ngociants riches et le pape de pourvoir  son rachat.
Ceci se dbattait  la fin de 1795. Il y a vingt ans, quelque trs
vieux bourgeois de Civita-Vecchia pouvait encore se souvenir d'avoir
donn, tout enfant, un baoque  Papass ou  Mezza Luna. N'tait-il
pas bon que le grand coup de vent de la Rvolution franaise passt
par l?


V

Les papes qui jugeaient utile d'acheter des esclaves pour le service
de leurs galres ne pouvaient trouver mauvais l'esclavage priv; le
droit des particuliers  possder des tres humains au mme titre
qu'un boeuf de labour leur paraissait sacr. Ils n'y mettaient
obstacle que dans le cas o l'esclave fugitif pouvait gagner, comme un
lieu d'asile, le Capitole, et tmoigner devant les conservateurs, par
preuves sres, de sa conversion et de son baptme. Une supplique du
XVIe sicle, de Jean-Baptiste, originaire de Bne, esclave qui s'est
enfui de Gnes  Rome, nous fait connatre un malheureux qui, dpourvu
de certificat de baptme, n'a que le choix entre deux extrmits: tre
rendu  son matre ou mourir de faim. Il crit au pape pour lui
exposer sa dtresse et lui demander l'aumne. Celui-ci fait passer le
placet au Gouverneur de Rome et non aux conservateurs du Capitole; il
le livre ainsi  la police criminelle qui le rendra  son tour  son
matre gnois.

Le 24 mai 1608, l'archevque d'Otrante, Marcello Acquaviva, rclame,
par son agent Polidoro Baldassino, aux magistrats pontificaux, un
jeune esclave donn  Monseigneur par les Vnitiens et baptis depuis
deux ans. Il s'est chapp, dans un voyage o il accompagnait son
matre et s'est sauv jusqu' Rome o il est en prison, par ordre de
l'illustrissime Gouverneur. Le 26 mai, la police du Saint-Sige
interroge dans les _Carceri Salvelli_ Teodoro, que l'on qualifie de
_nophyte_, c'est--dire de chrtien, et  qui l'on dfre le serment.
Voici sa dposition:

Je suis prisonnier ici depuis trois jours. Quand j'tais trs petit,
en Grce, on m'a livr comme esclave aux Turcs, la Grce tant force
de payer un tribut de ses enfants au Grand-Turc. J'tais du nombre:
on m'a fait Turc et musulman. Comme j'allais sur les galres de mes
matres, nous avons rencontr les galres des Vnitiens qui nous ont
pris; ils ont taill en pices tous les Turcs, et parce que j'ai dit
que j'tais Grec de naissance, ils m'ont laiss la vie; quand nous
sommes passs prs des Abruzzes avec les vaisseaux vnitiens, on m'a
donn comme esclave  Mgr l'archevque d'Otrante, avec qui je suis
rest six ans;  la dernire Pque, il y a deux ans que je me suis
fait chrtien. Comme j'ai entendu dire  la maison que l'archevque
voulait me vendre, je me suis enfui et je suis venu  Rome _o l'on ne
fait pas de ces choses_; Monseigneur l'a su, il m'a fait arrter et
enfermer ici dans la prison Savelli. Le magistrat lui demande si
vraiment Monseigneur avait l'intention de le vendre: Tous les
serviteurs m'ont assur que Monseigneur voulait me donner  un de ses
neveux en me vendant, et pour cela je me suis enfui. Au procs-verbal
de l'interrogatoire sont jointes les pices relatives  l'tat civil
du jeune Grec et l'acte de son baptme, sign par l'archevque
lui-mme, contre-sign et scell par le juge royal et les officiers de
l'Universit d'Otrante. Et cependant Rome le rendit au prlat,  qui
il tait permis d'en user  son gr, la violence excepte, parce
qu'il tait chrtien.

En 1609, Vincenzo David, Turc, pris  l'ge de six ans par les
chrtiens, en Hongrie, puis vendu cent ducats  Naples, au duc della
Castelluccia, a reu le baptme, en change duquel son matre lui
promettait la libert. La libert n'est pas venue, mais le duc a voulu
revendre l'enfant, qui s'est sauv jusqu' Rome. On l'y emprisonna,
sur la requte de Castelluccia, et on le vendit, quoique chrtien,
comme le jeune Grec d'Otrante. En 1668, un conseiller royal de Naples
court aprs son esclave Ali, toujours jusqu' Rome. Il supplie,
crit-il dans son mmoire, la _souveraine bont_ de Votre Saintet,
d'ordonner qu'il soit emprisonn _ad correctionem_, et puis remis 
son service. En 1670, le docteur Antonio Bolino, Napolitain, a
recours  la mme bont souveraine; celui-ci a perdu deux esclaves
qu'il avait achets depuis sept ans et qui l'ont quitt pour s'en
retourner  leurs maisons en Turquie, mais l'tat mauvais de la mer
les ayant arrts, ils ont t forcs de se rfugier dans l'tat
ecclsiastique. Les pauvres gens eussent t plus aviss s'ils
s'taient confis  une mer furieuse, sur une planche; fugitifs chez
le pape, ils taient perdus sans esprance. En effet, _Sanctissimus
annuit_, le _Trs-Saint a consenti_, est-il crit en marge du
document. Ils furent donc rendus au docteur.

Je termine ce long martyrologe par les aventures de trois esclaves,
Jean Baptiste, Salvatore Giacinto et Antonio Maria, trois esclaves
baptiss, d'aprs le tmoignage mme de leurs matres, des Gnois, qui
semblent leur avoir servi de parrains, et leur ont donn leurs propres
noms, Orero, Savignone et Grimaldi. Le trio aprs de longues annes
d'une pre et trs svre servitude, est parvenu jusqu' Rome, mais
avant d'avoir touch  l'asile du Capitole, il a t arrt par le
Gouverneur qui a dcid, avec l'approbation du pape, de le renvoyer 
Gnes. Les suppliants font observer que leur chtiment sera effroyable
pour dtourner par l'exemple les autres esclaves de la fuite;
peut-tre mme seront-ils mis  mort. Ils sont chrtiens, et offrent 
leurs matres le prix de leur ranon, conformment aux lois
pontificales. Ils furent nanmoins livrs par l'glise,  la condition
qu'on ne les maltraiterait pas et qu'on ne les vendrait pas aux
galres, sous peine de deux cents cus d'amende. Quelque temps aprs,
le pape reut un mmoire sign de Grimaldi, matre d'Antonio Maria.
Grimaldi se plaignait de l'insolence des esclaves qui, confiants dans
la condition impose par le Saint-Sige, ont d'abord refus de
travailler et n'ont cess de prparer une nouvelle vasion. Il a fallu
mettre Giacinto en prison, aux _Carbonari_ o l'on enferme un grand
nombre de personnes pauvres. Mais le frre du captif, Jean Baptiste,
l'excitant du dehors  la fuite, sans que son matre Nicolo Orero
consentt  punir le provocateur, deux patrons sur trois se
querellrent, se battirent, et Orero fut tu. Savignone, le meurtrier,
est en prison, accus d'homicide, quoique innocent, assure Grimaldi.
Celui-ci qui, outre Antonio Maria, a _sept_ esclaves dans sa maison,
craignant que l'esprit de rvolte ne soufflt sur ce btail humain, a
donc pris la rsolution d'envoyer au march de Cadix le turbulent
Antonio. Mais le rus compre, sachant que son matre ne pouvait,
grce  la dfense du pape, le vendre aux galres, a si bien jou son
rle d'esclave indocile et paresseux, que personne n'a consenti 
l'acheter. Notre Gnois s'est donc vu forcer de recevoir, de nouveau,
 Gnes, l'incommode personnage, dont l'impertinence, encore excite
par celle de Jean Baptiste, n'a plus connu de bornes. On l'a donc jet
dans les prisons publiques. Mais il faut en finir et l'honnte
Grimaldi ne voit,  cet insupportable dsordre, qu'un seul remde: que
le pape lve la dfense et l'autorise  vendre, sur place, aux galres
gnoises, Antonio Maria. La peur, dit-il, fera rentrer l'esclave dans
l'obissance. S'il persiste, eh bien! les galres le rendront sage, et
avec lui tous ces misrables qui n'ont d'autre pense que de retourner
dans leur pays, de renier la foi catholique et de revenir  leur
ancien paganisme. Que Sa Saintet considre que refuser cette grce,
serait d'un grand prjudice aujourd'hui et dans l'avenir  un grand
nombre d'esclaves; beaucoup de familles gnoises, nobles ou
bourgeoises, se servent communment des esclaves et  Gnes, dans
cette nation d'une si solide pit, l'esclavage est le bienfait qui
conduit, _par tous les moyens profitables_,  la foi catholique. Le
pape daignera considrer la difficult que ces pieux Gnois prouvent
 retenir leurs esclaves,  qui la fuite par mer est si facile; que si
le Saint-Sige,  l'ombre duquel ils parviennent trop souvent  se
sauver, ne les rend qu' cette dure condition de ne point les revendre
aux galres, les Gnois auront tout avantage  les vendre--
bnfice--le jour mme o ils les auront achets et sans attendre
qu'ils acceptent le saint baptme au grand prjudice de leurs mes.

    Et l'intrt du ciel est tout ce qui me touche!

Le pape ne rpondit point au mmoire de Grimaldi, qui s'empressa de
lui en adresser un second. Alexandre VII manda alors le Gouverneur de
Rome pour confrer de cette affaire. Le 9 octobre 1663, le Saint-Pre
et son conseiller rsolurent de charger d'une enqute l'archevque de
Gnes. Celui-ci donna son avis le 2 novembre. C'tait un archevque
esclavagiste; selon lui, Grimaldi n'a jamais maltrait son esclave,
mais, _con maniere soavi_, avec des procds d'une douceur suave, l'a
seulement sollicit de bien servir. Antonio, fort de la certitude o
il tait de n'tre point chti rudement, a toujours vcu avec
licence et insolence. Suit l'incident du voyage  Cadix, tout 
l'honneur du patron. Les choses tant ainsi, continue le bon vque,
et la douceur (_dolcezza_) du digne Giuseppe m'tant bien connue, je
jugerais convenable que Sa Saintet permt _bnignement_ au susdit
matre de revendre son esclave aux galres ou  des particuliers,
mais, quant  ceux-ci, sous la condition de ne le revendre point 
leur tour aux galres; le tout, aprs un dlai raisonnable, qui
permettra  Antonio Maria de rflchir et de se rsoudre  servir en
paix et avec amour son prsent matre qui, en ce moment, le tient
enferm dans les prisons publiques de cette ville. La cause tait
entendue. On ne sait ce que dcida Alexandre VII. Mais trois pauvres
esclaves, qui avaient cependant le droit d'invoquer leur baptme et le
sang du Sauveur vers pour leur salut, durent lui paratre bien lgers
dans les balances de sa justice.


VI

Mais les Romains de Rome, ceux qui n'taient ni Juifs ni Turcs,
gotaient-ils, ds cette vie, les joies de la Jrusalem cleste? Un
livre curieux nous fait pntrer dans le dtail de l'ancien rgime
ecclsiastique des deux derniers sicles. (_La Corte e la Societ
Romana_, par David Silvagni, Rome, 1883.) L'oeuvre de M. Silvagni
n'est point un pamphlet; c'est une histoire vraie, crite en grande
partie d'aprs les mmoires de l'abb Benedetti--un abb laque et
mari, dont l'espce a disparu--qui a racont les vnements grands ou
petits de la Ville ternelle, dont il fut le tmoin, parfois l'acteur,
pendant trois quarts de sicle, entre Clment XIII et Grgoire XVI.
Ajoutez tous les documents singuliers que, depuis douze ans, les
archivistes italiens dcouvrent dans les archives publiques ou prives
de Rome. Cette description de la cour et de la socit romaine est
rellement trace d'aprs les sources les plus sres. Bien des
chapitres n'y peuvent intresser que ceux qui connaissent bien Rome,
et surtout ceux qui l'ont encore vue sous Pie IX. D'autres, tels que
celui qui concerne Cagliostro, dont l'abb Benedetti suivait les
sances de magie et de prophtie, sont pour les amateurs de rarets
paradoxales; quelques-uns, renfermant la peinture de moeurs
fastueuses, de cavalcades grandioses  travers Rome, de ftes
pontificales ou carnavalesques, divertiront les artistes. J'ai trouv
de quoi satisfaire ces diverses classes de lecteurs dans les pices
historiques relatives  la justice, ou plutt _aux justices_,
c'est--dire aux supplices des criminels (_le Giustizie_) auxquels le
Saint-Pre ouvrait d'une main, parfois un peu dure, les portes du
ciel. On comprendra que le bon larron lui-mme et pass  Rome un
assez mauvais quart d'heure.

Allons  la place Navone, dont M. Silvagni nous donne une peinture
anime et piquante comme une gravure de Callot. Il y a vingt ans,
c'tait encore l'un des endroits les plus pittoresques de la ville,
march de lgumes, de fruits, d'antiquailles, de vieux livres, qui
grouillait et piaillait autour de la fontaine de l'lphant
porte-oblisque. Mais il y a cent ans! Chaque mercredi, on y vendait
les denres, le vin  un sou le demi-litre, la viande de choix 
quatre sous la livre. Le peuple fourmillait autour des talages,
jurant que le pape le faisait mourir de faim.  et l, sur les ttes
de la foule s'levaient les trteaux des charlatans, des chanteurs de
complaintes, des arracheurs de dents, des magiciens, des marchands de
reliques et d'amulettes. Celui-ci glorifiait saint-Dominique de
Cuculla, gurisseur de morsures de vipres ou de chiens enrags.
Celui-l chantait pour saint Nicolas de Bari, mdecin infaillible en
toutes les maladies; un autre vendait les _Agnus Dei_ de saint Jacques
de Compostelle, prservatif sr contre la peste; un autre, le _mage de
Sabine_, distribuait des numros excellents pour la loterie de Rome ou
celle de Gnes. A un bout de la place, un jsuite, le crucifix  la
main, se dmenait comme un beau diable, invitant le peuple  la
pnitence. A l'autre bout, sur une estrade, on voyait, ce jour-l,
trois hommes assis, lis  leur banc, avec un criteau pendu au cou,
portant leurs noms, prnoms et la nature de leurs dlits. C'tait la
_Berlina_, l'exposition publique, dont le cardinal Antonelli rgalait
encore, en 1856, les Romains sur la place du Peuple. L'un des
misrables tait coupe-bourse, l'autre falsificateur de balances.
Quand la populace tait rassasie de ce prlude de spectacle
judiciaire, la trompette sonnait: la foule courait alors  l'chafaud,
le supplice du chevalet allait commencer. Les trois patients taient
garrotts par les sbires dans la posture convenable; puis le valet du
bourreau levait son nerf de boeuf et cinglait vigoureusement les
chines. Les patients hurlaient, se tordaient tout sanglants; le
peuple applaudissait. L'un d'eux, le plus jeune, ple et chtif,
devait recevoir cinquante coups, le maximum qui tait rserv aux
voleurs, presque toujours mortel. Le fouet allait donc son train,  la
grande joie des spectateurs, quand tout  coup le bourreau, matre
Casella, l'homme le plus redout de Rome, cria d'une voix de stentor:
Arrte! Et la trompette sonna. Or,  l'extrmit de la place Navone,
un grand cortge venait d'apparatre, chevauchant dans la direction de
Saint-Pierre. C'tait l'ambassadeur de la srnissime Rpublique de
Venise, Alvise Tiepolo, qui allait au conclave complimenter les
cardinaux de la part du doge Mocenigo. Coureurs, estafiers, piquet de
chevau-lgers, garde-portires en magnifiques livres, massiers
portant le bton revtu de velours cramoisi et surmont du lion d'or
de Saint-Marc; c'tait une belle escorte autour du noble carrosse dor
que tranaient quatre chevaux, et o le secrtaire, ou plutt l'espion
de l'ambassadeur, toujours prsent aux entrevues diplomatiques, se
tenait aux cts de l'Excellence. Par derrire venaient neuf carrosses
orns de tous les insignes officiels, en soie jaune broche d'or ou en
soie noire, et une longue file de voitures remplies de gentilshommes
vnitiens ou romains et de prlats; enfin, pour fermer le cortge, une
autre escouade de cavalerie. Cependant le voleur, levant la tte,
avait aperu le pompeux dfil, et, d'une voix mourante, il criait
grce! Le peuple, charm de l'incident, criait grce!  son tour.
L'ambassadeur, se tournant vers l'chafaud, fit un signe au bourreau,
qui s'inclina respectueusement. La grce tait faite en effet. Le
patient fut dtach, et, sans demander son reste, s'chappa  travers
la foule qui criait: Vive saint Marc! Ces grces taient, d'ailleurs,
assez frquentes. Les cardinaux rencontrant un condamn  mort
pouvaient le dlivrer. Un jour, Cencio Storto, mercier de la place
Sciarra, se balanait dj au bout de la corde; le bourreau allait lui
sauter sur les paules, quand un cardinal vint  passer, qui donna
l'ordre de couper la corde. Cencio fut sauv, mais il garda le cou
lgrement tordu (_Storto_) et un nom de guerre en souvenir de cette
dangereuse aventure.


VII

Jusqu'en 1870, quand un criminel devait subir la peine capitale, on
placardait dans Rome, au coin des places publiques ou  la porte des
glises, l'avis suivant: Indulgence plnire  tous les fidles qui,
confesss et communis, visiteront le trs saint-sacrement expos
dans l'glise des Agonisants pour les condamns  mort. La premire
fois que M. Silvagni vit le lugubre criteau, en 1840, il s'agissait
d'un certain Luigi Scapino, g de vingt-sept ans, coupable de vol
sacrilge. Il avait drob un ciboire. Le nom et le crime du
malheureux taient indiqus gnralement  la suite de l'avis
d'indulgence. On invitait ainsi les fidles  prier pour l'me de
celui qui allait mourir.

Qu' Rome le sacrilge ft un crime capital, personne ne s'en
tonnera. Les _dits gnraux_ (_Bandi generali_) qui formaient la
lgislation criminelle au dix-huitime sicle, et qui, renouvels en
1815, durrent jusqu'en 1833, sous Grgoire XVI, sont bien plus
extraordinaires. J'en traduis quelques extraits. Le secrtaire d'tat
de Benoit XIV punit ainsi le blasphme du trs saint nom de Dieu, ou
de son Fils unique, notre Rdempteur, ou de sa trs-sainte Mre
toujours vierge, ou de quelque saint ou sainte: pour le premier
dlit, trois tours de corde en public. (On attachait le patient  la
corde par dessous les aisselles; on l'levait  une certaine hauteur 
l'aide d'une poulie, puis on laissait tout d'un coup se drouler la
corde, de faon que l'homme, tombant trs vite, ne toucht pas le sol,
mais ft horriblement dtraqu par la secousse). Le second blasphme
valait le fouet en public, et le troisime cinq ans de galres.

_Violation de la clture des couvents de femmes_: peine de mort. Si le
crime a t commis de nuit, peine de mort pour les complices de tous
les degrs; peine de mort pour quiconque, entr de jour, s'est cach
de faon  se trouver de nuit dans le monastre; peine de mort
toujours, mme, dit l'dit, _si rien de fcheux n'est arriv aux
religieuses_.

_Baiser donn en public  une dame honnte_: Galres  perptuit, ou
mme, s'il plat  Son Eminence, peine de mort et confiscation des
biens, quand mme le coupable ne sera pas arriv effectivement au
baiser, mais seulement au geste ou  la tentative d'embrassement.

_Libelles injurieux ou diffamatoires._ C'est la loi pontificale sur la
presse. Celle-ci n'existait  Rome que sous forme de pamphlets qui
couraient de mains en mains, ou de petits libelles, imprims ou
manuscrits, que l'on affichait furtivement en certains endroits bien
connus, par exemple  la statue de Pasquin. L'dit punit de mort, de
confiscation, d'infamie perptuelle, ou tout au moins des galres, au
choix de Son Eminence, quiconque aura crit, affich, distribu
quelqu'un de ces pamphlets ou pasquinades, quand bien mme il n'y ft
dit que la vrit .

_Outrages et injures sur les portes ou les murailles des maisons._
Quiconque mettra ou fera mettre des peintures outrageantes, des cornes
ou autres choses offensantes aux portes ou aux murs d'une maison, mme
habite par une courtisane publique, sera puni des galres 
perptuit, ou mme de mort, au choix de Son Eminence.

En 1828, le cardinal Giustiniani remania par l'dit suivant les
pnalits encourues par les blasphmateurs: Pour le premier blasphme,
vingt-cinq cus d'or; pour le second, cinquante; pour le troisime,
cent; en outre, le coupable sera fltri comme infme. Si c'est un
homme du peuple et pauvre, la premire fois il sera li  la porte
d'une glise; la seconde, fouett; la troisime, _il aura la langue
perce et sera mis aux galres_.

Eh bien, cette abominable loi n'est rien en comparaison de ce dernier
article: Les dnonciateurs gagneront, _outre dix annes
d'indulgences_, le tiers de l'amende. Jusqu'en 1870, j'ai lu bien des
fois, affichs aux portes de Saint-Pierre ou de Saint-Jean-de-Latran,
les noms des blasphmateurs. Mais Pie IX tait doux et ne leur perait
plus la langue.


VIII

Voici quelques cas particuliers assez intressants pour l'tude des
moeurs monacales. En 1693, une soeur de Saint-Dominique fut assassine
de nuit par une converse, qui blessa en outre deux autres nonnes
accourues au secours de la premire. La coupable fut trangle par
ordre du pape; mais, avant de mourir, elle dclara qu'elle avait
commis le crime  l'instigation d'une trs noble religieuse, une
Aldobrandini, nice de Clment VIII. Celle-ci fut mise  mort en
secret.

Un jeune Ferrarais, amoureux d'une soeur, se fit porter au couvent
enferm dans un coffre. La nonne avait la clef. Elle ouvrit:
l'amoureux tait mort touff. Grand embarras! Il fallut avertir
l'abbesse, qui en rfra au cardinal vicaire. La nonne fut emmure,
c'est--dire scelle toute vive dans une muraille du couvent. Elle
avait dix-huit ans.

En 1648, grande bataille, au monastre fminin de San-Silvestro, pour
une raison futile. Les bonnes religieuses tirrent le couteau. L'une
d'elles, blesse  mort, fut jete dans un puits. Une autre mourut
quelques jours plus tard. Le pape envoya au couvent le bourreau, qui
mit  mort les coupables.

En 1649, un lettr romain, Camillo Zaccagni, qui avait en vain pri le
gouverneur de Rome de faire sortir de prison un sien neveu, eut
l'imprudence de dire, dans une boutique de barbier, que ces prlats
taient inhumains, plus durs que des Turcs, et qu'il saurait bien s'en
venger quand le sige apostolique serait vacant. Zaccagni, dnonc,
se vit appliqu la loi Julia, une trs vieille loi  laquelle il
n'avait pas pens: on lui coupa la tte au pont Saint-Ange, en plein
hiver, le 4 janvier.

Le dix-septime sicle romain eut ses empoisonneuses, tout comme le
ntre. Des dames patriciennes formrent une socit secrte pour se
dbarrasser de leurs maris par l'_acqua tofana_. On n'osa pas couper
la tte  la duchesse de Ceri; mais on pendit cinq femmes du peuple
qui avaient distill l'eau empoisonne. La Girolama Spana avoua avoir
tu trente-deux personnes. Quand ce fut le tour de la cinquime, le
prince de Palestrine qui, en sa qualit de confrre de saint Jean le
Dcapit, remplissait prs de l'infortune la mission de consolateur,
dit au bourreau de faire vite. Le bourreau rpondit insolemment au
prince d'officier  sa place, et s'en alla. Il fut, par ordre du
gouverneur de Rome, men  travers la ville, fouett et enferm aux
galres. Mais la cinquime empoisonneuse n'en fut pas moins pendue.

Parmi les papiers de l'abb Benedetti se trouvent des cahiers
consacrs aux plus clbres justices accomplies  Rome depuis
l'horrible procs des Cenci sous Clment VIII. C'est une belle
collection, trs propre  mouvoir les mes sensibles. En 1636, un
neveu de cardinal, Giacinto Centini, avait, avec plusieurs complices,
envot,  l'aide d'une figurine de cire, un comptiteur probable de
son oncle au pontificat. Le 22 avril, ce neveu trop dvou, dut
confesser son crime,  Saint-Pierre, devant vingt mille spectateurs,
en compagnie de Fr Cherubino et de Fr Bernardino, ses complices.
Celui-ci, en pleine basilique, nia le fait, et se rpandit en injures
si violentes, qu'il fallut lui enfoncer un billon dans la bouche. Les
autres complices taient condamns aux galres, et, parmi eux, un
augustin. La crmonie religieuse termine, on mena les trois associs
 travers la ville, longuement, jusqu' la place de Campo di Fiore, o
tait dress le couperet, vritable guillotine--car  Rome on
connaissait l'horrible machine--et deux potences entoures de bois et
de matires combustibles. Centini fut d'abord dcapit. Les deux
capucins taient dans un tat pitoyable,  demi-morts de terreur. On
les attacha chacun  son gibet, et on mit le feu par dessous, comme on
avait fait pour Savonarole. C'est ainsi qu'ils expirent leur figure
de cire perce d'une pingle.

Mais une justice extraordinaire fut celle du 9 juin 1666, sous
Alexandre VII. Le bourreau, ce jour-l, faisait coup double. Il devait
pendre Paolo Camillo Nicoli, convaincu d'assassinat sur son beau-pre,
et dcapiter Tomasini, un mdecin, professeur public, qui, cinq ans
auparavant, avait poignard mchamment un confrre, le docteur Egidio
da Montefiore. Nicoli mit  se confesser une heure et demie
d'horloge, donna les signes du plus touchant repentir, essaya de
toucher le coeur de son compagnon de misre, et mourut avec douceur.
Mais Tomasini n'entendait pas se laisser gorger comme un mouton.
Quand ses consolateurs de la confrrie des pnitents, le marquis
Corsini et le prince de Palestrine lui annoncrent que l'heure fatale
tait venue, il poussa de grands cris et dclara qu'il voulait tre
damn. Prires, exhortations, litanies, chapelet, rien n'y fit. On lui
offrit d'appeler un religieux en qui il et confiance, il refusa. On
crut qu'il tait hrtique; il affirma qu'il croyait  tous les
articles de foi. Mais il ne voulait point se confesser. Le soir tait
venu. Les consolateurs, pour l'attendrir, se mirent la corde au cou et
lui baisrent les pieds. Tomasini se mit la tte au mur, leur tournant
le dos, trs indcemment. On essaya des menaces et de la violence. On
lui appliqua  la main la flamme d'une chandelle, pour qu'il et le
sentiment du feu de l'enfer. Il assura qu'il irait volontiers en
enfer, o il trouverait grande compagnie. On fit venir le pre Orazio,
homme plein d'onction, qui prcha, supplia, tempta, et perdit son
latin. On changea les consolateurs; les nouveaux venus, tout frais,
renforcs de capucins, n'obtinrent rien. On avertit le gouverneur de
Rome, qui avertit le pape, afin que le supplice ft ajourn. Aprs les
capucins, ce fut le tour des carmes dchausss. Mme succs. Il
faisait jour. On emmena de force Tomasini  la messe. Il refusa de
s'agenouiller et s'assit sur un banc. Le prtre se tourna vers lui,
tenant l'hostie dans ses mains, avec un discours qui fit pleurer 
verse (_dirottamente_) toute l'assistance; il mit sa main sur ses yeux
pour ne point voir. On revint aux menaces; il dit que si on le
conduisait  l'chafaud, il en conterait de belles sur les cardinaux
et les prlats. C'est bon, ma mort ne les fera pas rire. Un notaire,
qui tait prsent, courut au gouverneur, afin de le prvenir de cette
inquitante ventualit. Cependant, Monsieur de Rome et tout son monde
apportaient des nouvelles au procureur pontifical. Il s'agissait, par
ordre suprieur, de pendre Tomasini, qui ferait videmment quelque
difficult pour s'ajuster sous le couteau de la _manaia_, de le
voiturer jusqu'au lieu du supplice, car, sans doute, il refuserait
d'aller  pied, enfin, de le billonner proprement, pour qu'il ne
bavardt pas, chemin faisant, sur les Eminences. Le bourreau devait,
en cas de suprme rsistance, au pied du gibet, trangler Tomasini,
puis le pendre.

Tomasini, inform du nouveau programme, rpond encore qu'il veut tre
damn,  la grande horreur de toutes les personnes prsentes. Entre
du bourreau qui, pour l'effrayer, lui met la corde au cou, le billon
dans la bouche et lui coupe les cheveux. Nouvelle messe. Exorcismes.
Il avait assurment le diable dans le corps: on cherche avec soin si
quelque sortilge ou malfice n'tait pas dans une couture de ses
vtements. Dernire tentative du prince de Palestrine, toujours
inutile. On se met en route vers la potence. La foule frmissait d'une
religieuse indignation. Dj le bourreau posait la main sur Tomasini;
celui-ci poussa un grand soupir, ta son billon, disant qu'il ne
convenait pas  un homme tel que lui d'tre billonn. Les confrres
de la pnitence, persuads que Dieu avait enfin touch son coeur,
s'empressrent autour de lui, pleurant d'allgresse, et l'emmenrent 
l'glise. L, Tomasini abjura ses erreurs et demanda: 1 qu'on le
reconduist en prison afin qu'il pt se confesser et communier; 2
qu'on fit de ses cheveux coups une perruque ou qu'on en trouvt une
de la mme teinte, pour qu'il mourt avec cette coiffure; 3 qu'on
rtablt l'chafaud afin que la sentence premire ft excute par le
couperet. A ces conditions, il consentait  finir en bon chrtien.

Un bon moment fut encore perdu  discuter entre sbires et pnitents
sur l'ultimatum du condamn. On le prcha pour qu'il renont  la
perruque et se rsignt  la potence. Mais Tomasini revint sur ses
concessions: rien n'tait fait; il voulait dcidment aller en enfer.
Les pnitents expdirent donc une ambassade au gouverneur, pour qu'il
accordt tout au spirituel professeur. Il s'agissait, disaient-ils, du
salut d'une me que Jsus-Christ a rachete de son sang. Le gouverneur
consentit au couperet et  la perruque. Tomasini, ayant puis toutes
ses ressources d'imagination, se dcida  mourir canoniquement. Il se
confessa et demanda  tous pardon du scandale qu'il avait caus. On
lui mit une perruque de la couleur convenable, un col et des
manchettes blanches, et un bel habit. Il se fit raser; il sortit alors
de la prison, rcitant les psaumes de la Pnitence, suivi d'une foule
immense. Sur l'chafaud, il ta tranquillement son manteau, remonta sa
robe dans la ceinture, embrassa le P. Orazio, mit de bonne grce sa
tte sur le billot. Le bourreau fit son office. On porta en procession
le corps du supplici  Sainte-Ursule.

J'en demande bien pardon aux lecteurs. Mais il faut finir ces rcits
par quelques scnes abominables. L'histoire a parfois l'aspect
repoussant d'un amphithtre d'anatomie. On est libre de n'y point
entrer, comme de ne point lire ce chapitre jusqu'au bout:

3 juillet 1703.--Mattia Troiano, valet de chambre d'un prlat du
palais apostolique, coupable d'assassinat sur son matre, monte sur
l'chafaud. Il ne pouvait plus se tenir sur ses jambes. Le bourreau
lui ta le chapeau et la perruque et lui banda les yeux. Il
s'agenouilla. Le _matre de justice_ lui donna sur la tte un coup
terrible de massue, qui le jeta  gauche du billot, puis lui enfona
le couteau dans la gorge et ouvrit, en descendant, jusqu' la
poitrine, puis lui enleva la tte et le coeur, puis les entrailles et
les graisses qu'il entassa  ct de l'chafaud; les autres morceaux
furent accrochs  des perches tout autour. Le soir, on porta cette
boucherie  Saint-Jean le Dcapit au milieu de la foule qui gagnait,
en l'accompagnant, les indulgences. On remarqua que Troiano, en
sortant de prison, tait blanc comme cire, en route, rouge comme du
feu, puis violac, puis noir, effets de la mort qu'il redoutait,
crit le bon chroniqueur. Les prlats avaient lou les fentres
propices  des prix fous, et y avaient plac leurs valets de chambre.
La tte demeura dans une cage de fer, attache  la porte _Angelica_,
et les soeurs du criminel furent bannies de Rome jusqu' la troisime
gnration.

En 1688, sous Innocent XI, excution, au Pont-Saint-Ange, de l'abb
Rivarola, _coupable de satires et libelles_. En dpit de tous les
vinaigres et de tous les rconfortants, le pauvre journaliste,  demi
vanoui, n'tait plus prsentable debout. Il fallut l'emporter sur la
civire au milieu de la populace  laquelle les sbires distribuaient
des coups de bton pour s'ouvrir un passage. L'abb fondait entre les
mains de ses consolateurs; il fut ajust de travers, et le couperet
lui entama profondment l'paule. Le bourreau dut scier le cou avec un
grand couteau. Le peuple prit des pierres pour lapider le bourreau et
se rua sur l'chafaud. Les sbires essayrent de protger l'excuteur;
mais l'un deux, par hasard, frappa de son bton un soldat de la milice
pontificale, qui mit la main  son pe. Le sbire leva sa carabine. Le
peuple se rejeta brusquement en arrire. Ce fut une confusion inoue:
tandis que le bargello (prfet de police) se voyait arracher des
paules son manteau de soie et s'enfuyait, le soldat outrag par le
bton de la police courait vers Saint-Pierre chercher ses camarades
afin de venger l'insulte; la garnison du Chteau-Saint-Ange sortait en
armes pour protger la garde d'honneur du bourreau; la foule, saisie
de panique, foulait aux pieds les malheureux qu'elle avait renverss.
Le tronc dcapit de l'abb saignait toujours sur l'chafaud. Quand
l'ordre fut rtabli, le bargello revint prendre son manteau de soie en
lambeaux, les pnitents prirent les restes de Rivarola, et les sbires
prirent le bourreau; le lendemain on le fouetta publiquement, puis on
l'exila.

3 fvrier 1720, premier samedi du carnaval, excution d'un autre abb,
un lgant criminel, Gaetano Volpini; il marcha  l'chafaud avec le
rabat et les manchettes de dentelles, souriant, saluant de la tte et
de la voix les belles dames, les abbs aimables et les cavaliers qui
se pressaient aux fentres. Il avait vingt-deux ans. Son crime tait
d'avoir crit  un journal de Vienne quelques indiscrtions sur les
moeurs intimes de S. S. Clment XI. Plaignez-vous donc de notre
prsente loi sur la presse! J'ajoute que le pamphlet de Volpini ne fut
jamais publi, mais circula manuscrit dans les salons autrichiens, o
le nonce en avait pris connaissance.

Le bourreau de Lon XII, Bugatti, mit  mort, par la massue ou la
guillotine, trois cent trente-neuf personnes. Le 27 janvier 1800, un
sacrilge, Gennari, fut pendu, cartel, puis brl, sous Pie VII,
Chiaramonti, amateur clair de l'art antique. Par contre, quelques
confrries avaient alors le privilge souverain de requrir, le jour
de certaines ftes, la grce entire des pires malfaiteurs. Ainsi, en
1824, la confrrie de Saint-Jrme allait chercher solennellement un
assassin, Checco le vacher, aux Carceri-Nuove, le conduisait  la
messe, le revtait du costume des confrres et le menait dans Rome en
procession, couronn de lauriers, tout comme Ptrarque et le Tasse! Il
n'a manqu  l'heureux vacher que de cheminer, la lyre  la main et le
front relev vers les nuages, le long de la voie sacre!

On m'objectera peut-tre cette vrit triste que, partout ailleurs en
Europe, partout en Italie, la justice avait des faons d'agir aussi
atroces, aussi lugubres qu' Rome. Je l'avoue, et en voici la preuve:
Le 14 mai 1794, le ministre du roi de Naples invite l'archevque 
clbrer un _triduum_ d'expiation pour le crime commis par Tommaso
Amato de Messine. Ce sclrat devait subir tour  tour les supplices
qui suivent: tre tran, attach  la queue d'un cheval, avoir la
langue coupe, puis la main, puis la tte; le cadavre sera brl, les
biens confisqus, le nom dclar infme  perptuit. Or, voici le
crime d'Amato: trois jours auparavant, il tait entr dans l'glise
des Carmes, sur la place du March--le march de Masaniello;--pendant
la messe il avait jet en l'air son chapeau, en criant,  plusieurs
reprises: _Vive Paris! vive la Libert!_ Le peuple voulait le mettre
en lambeaux: arrestation, instruction, procs, dfense, sentence, tout
cela s'expdia en _six heures_. Le roi lui fit grce de la queue de
cheval. M. Silvagni n'ose pas dcrire, d'aprs les rcits du temps, la
hideuse et obscne boucherie qu'on lui fit endurer. Cela est vrai,
l'ancien rgime ne valait pas mieux  Naples,  Parme,  Modne, qu'
Rome. Mmes moeurs publiques, mme rgime judiciaire, mme
civilisation, mme barbarie. L'glise, engage, par des ncessits
sculaires, dans la mle des intrts temporels, avait d se
conformer aux conditions sociales de la vieille Europe. L'histoire
orageuse de la papaut avait voulu que le royaume de Dieu ft de ce
monde. Le Saint-Sige demeurait encore, en ce sicle, par ses
institutions et son esprit, comme une image immobile du pass. Qui
sait si la dchance politique dont il se plaint si amrement ne
semblera pas un jour aux chrtiens que charment les misricordes de
l'vangile, un rel bienfait?

On peut, sans fantaisie paradoxale, imaginer l'glise trs grande et
planant au-dessus des misres invitables d'une souverainet
effective. Et qui sait mme si, dans l'histoire trouble de notre
occident, elle n'est pas appele  demeurer longtemps encore une force
politique de premier ordre?




    LA VRIT
    SUR
    UNE FAMILLE TRAGIQUE
    LES CENCI


I

Rocca-Petrella est un nid de vautours fodaux, aujourd'hui une ruine
accroche aux montagnes dsoles de l'ancien tat pontifical, vers les
frontires du royaume de Naples. Ruine vulgaire, d'ailleurs, si un
souvenir terrible n'y demeurait attach. Un matin de septembre 1598,
Francesco Cenci, baron de ce manoir, fut trouv, dans les branches
d'un sureau, au fond d'un prcipice que dominait la terrasse de sa
maison, la tte brise  coups de marteau. C'tait un mchant homme,
immensment riche; ses domaines lui rapportaient plus de 500,000
francs de rentes. Le fisc criminel du Saint-Sige l'avait, en une
fois, soulag paternellement, afin de lui viter l'ennui du bcher,
d'une somme gale  son revenu d'une anne, non qu'il ft hrtique,
mais ses moeurs dplorables lui avaient valu un trs honteux procs et
une amende d'un demi-million. Ce grand seigneur logeait de temps en
temps dans les cachots du Saint-Pre, mais, comme il tait trs dvou
 saint Franois, son patron, il couchait aussi volontiers chez les
capucins.

Cette mort fit donc grand bruit  la Cour et  la ville: la victime
tait malfame et illustre, et le vieux Clment VIII n'tait point
tendre dans sa justice. Cependant,  Rome mme, la rumeur publique fut
lente  souponner les vritables assassins: tandis qu'aux environs de
Rocca-Petrella, on murmurait le mot de parricide, et que la police de
Naples mettait dj  prix la tte des deux sicaires, Olimpio et
Marzio, instruments de la famille Cenci,  Rome, la veuve, les fils et
la fille de Francesco portaient un deuil apparent, et commandaient,
pour la Madone del Pianto, une parure d'toffes prcieuses.

Tout  coup, vers le milieu de janvier 1599,  la suite d'une
dnonciation secrte d'un espion, on arrta Giacomo, l'an des
enfants, et, quelques semaines plus tard, Batrice, Bernardo Cenci et
Lucrezia, seconde femme du baron. Du chteau Saint-Ange on les
transfra  la prison de Torre-di-Nona, puis  celle de la
Corte-Savelli.

Le parricide parut dmontr, et la torture ne manqua pas  la
dmonstration.

On sait quelle fut l'issue du procs: Batrice et sa belle-mre eurent
la tte coupe; Giacomo fut tenaill, broy  coups de massue et
cartel; Bernardo fut condamn aux galres. Le sentiment populaire,
rvolt par l'atrocit du supplice, jugea l'expiation excessive.
L'indignit du pre assassin n'tait-elle point une cause de piti en
faveur de la famille sclrate? Tous ces beaux domaines, hritage des
Cenci, n'avaient-ils point tent l'avarice du pape? Prospero
Farinaccio, l'un des avocats, avait plaid la lgitime dfense de
Batrice, cartant ainsi tous les autres meurtriers de l'accusation.

La jeune fille aurait sauv par un crime son honneur de l'amour infme
de Francesco. Rome s'enorgueillit ds lors d'avoir possd, en un
sicle corrompu, une Virginie ou une Lucrce digne des anciens jours.
On voulut reconnatre son portrait dans la peinture du palais
Barberini, faussement attribu au Guide, dont les touristes  l'me
sensible emportent toujours pieusement les mdiocres copies. Les
relations manuscrites se multiplirent aux XVIIe et XVIIIe sicles.
Elles ont toutes un fond commun, qui a servi de matire aux narrateurs
modernes, et o le portrait de Francesco est pouss terriblement au
noir. Certains dtails singuliers ou dramatiques, certaines paroles
passent fidlement de l'une  l'autre de ces chroniques.

J'ai sous les yeux le rcit indit du frre Antoine, de Prouse, dat
de 1770. Il est enfoui dans la bibliothque communale de Todi, en
Ombrie. M. le comte Leoni a eu la bonne grce de la transcrire de sa
main,  mon intention. Ici, les vices et les brutalits de Cenci sont
clairs d'une lumire crue. Par excs d'avarice, afin de ne point
marier et doter Batrice, il la squestre au fond d'un appartement, o
elle languit longtemps, avec une bonne provision de bastonades. Fr
Antonio l'accuse sans dtour de l'assassinat de ses fils Rocco et
Cristoforo, aux funrailles desquels il ne voulut pas payer pour un
baoque de cierges. Il dit alors qu'il ne serait content que si les
siens taient _per crepar tutti_. Plusieurs crivains du sicle
prsent ont probablement connu la chronique du moine ombrien. Quand,
en effet, la lgende et grandi plus de deux cents ans dans
l'imagination de la foule, les potes et les romanciers la
recueillirent: Shelley, Niccolini, Stendhal, Guerrazzi contrent ou
mirent sur le thtre cette histoire sanglante, altrant les dates,
inventant ou supprimant des personnages, clairant sans hsitation, au
gr de leur fantaisie, les points obscurs, dissimulant les parties
authentiques du drame vritable. Stendhal imagina l'absolution _in
articulo mortis_ que le pontife, entendant le canon du Saint-Ange,
aurait envoye  la malheureuse fille innocente. Le roman de Guerrazzi
qui est, en Italie, pour bien des personnes, l'vangile de la vie et
de la passion de Batrice, repose sur une ide presque symbolique: le
pre et la fille sont comme l'incarnation du bien et du mal; le vieux
Cenci une fois tu, le rle infernal est repris avec aisance par le
Saint-Pre. L'anglique Batrice succombe dans cette lutte ingale
contre les deux satans. Francesco tale une mchancet grandiose dont
les Csars romains semblaient avoir emport le secret. Il invite des
cardinaux  souper et leur montre les sept caveaux o il se promet
d'ensevelir bientt, joyeusement, l'un aprs l'autre, ses sept
enfants. Il nie Dieu et sa sainte Mre  la face de ces princes de
l'glise, oubliant le Saint-Office et les merveilles de ses bourreaux.
Il dit  son spadassin: Si le soleil tait une chandelle, je la
soufflerais. De telles paroles, tombant de la bouche d'un baron, mme
trs haut, sont ridicules. Ajoutez que dans ce Mphistophls, il y a
un Faust. La nuit, pench sous sa lampe, il mdite sur l'_Histoire des
Animaux, d'Aristote_, il annote le livre antique, et soupire, ainsi
qu'et fait Claude Frollo: Je veille, mais en vain. Les mystres de
la nature ne se laissent point pntrer. Tourne et tourne mille fois
sur toi-mme: tu ne retrouveras jamais la porte qui t'a fait entrer
dans la vie!

Il vient toujours une heure o l'esprit de critique,  l'aide de vieux
parchemins, met  la raison les lgendes sculaires. Au moment mme o
l'on parlait dans Rome de placer au Capitole le buste de Batrice
Cenci, vierge et martyre, M. Bertolotti publiait un livre fort
difiant (_Francesco Cenci e la sua famiglia_, Studi Storici. Firenze
1879), compos tout entier d'extraits des archives criminelles, des
dpositions des tmoins, des correspondances diplomatiques, des actes
notaris, en un mot de tous les documents que l'on avait ignors
jusqu'alors. La lgende n'tait qu'un rve de potes. Voici l'histoire
vraie: elle n'est point belle, et n'a point la grandeur fatale d'un
drame d'Eschyle: mais elle claire d'une faon curieuse la vie
domestique de la socit romaine vers la fin du XVIe sicle, et permet
de passer en revue l'quipage qui montait alors la barque de saint
Pierre.


II

Francesco Cenci, baron de Rocca-Petrella et autres lieux, naquit en
1549, d'une faon peu canonique, de monsignore Cristoforo Cenci, clerc
de la chambre apostolique, chanoine de Saint-Pierre, trsorier gnral
de l'tat pontifical, et de Batrice Arias, femme lgitime et adultre
d'un poux complaisant. Monseigneur n'tait point prtre, mais
seulement pourvu des ordres mineurs. Il reconnut l'enfant, et, au lit
de mort, Batrice tant devenue veuve, il pousa la mre avec la
permission du pape. Cet homme d'Eglise avait fait, dans le maniement
des fonds sacrs, une fortune norme, que de bons hritages avaient
encore grossie. Sixte-Quint, par un _motu proprio_ qui ne cota que
25,000 cus (130.000 francs), daigna plus tard passer l'ponge sur les
malversations de Cristoforo, en faveur de Francesco, institu hritier
unique par le testament du bon chanoine: celui-ci laissait  la mre
un douaire et une maison, avec l'esprance, disait-il, qu'elle
vivrait honntement et chastement. Batrice s'empressa de marier son
fils, g de quatorze ans, et d'pouser elle-mme un troisime mari,
l'avocat Evangelista Recchia, ancien intendant du clerc apostolique.
Dans le cours de ce second veuvage, elle n'avait eu qu'un seul petit
procs, intent par le prcepteur de Francesco, un abb,  qui elle
avait vol deux soutanes.

A onze ans, Francesco eut sa premire affaire avec la justice. Un
certain Quintilio di Vitrella se plaignit d'avoir t btonn jusqu'au
sang par le fils de monseigneur et par son abb: jeu d'enfant que
Cristoforo paya sans marchander. A douze ans, le jeune homme fut
mancip. A la fin de 1563, il pousait Ersilia di Santa-Croce, une
orpheline qui lui donna douze enfants. On l'accusa d'avoir empoisonn
sa femme, aprs vingt et un ans de mariage, mais rien ne prouve le
crime: il est certain seulement que l'union ne fut pas heureuse. Par
un testament, en date de 1567, Francesco enlevait  Ersilia la tutelle
des enfants  natre et le droit d'habiter avec eux.

En 1566, il se brouillait avec ses cousins Cenci, et ceux-ci durent
s'engager juridiquement  ne point lui dresser d'embches pendant
quatre ans. Mais Francesco, qui n'avait rien promis, deux mois plus
tard, aid de ses spadassins, attaqua  coups d'pe, la nuit, dans la
rue, Cesare Cenci dguis en paysan, et le blessa. Il fut condamn 
garder, comme prison, la maison de sa mre. L'anne d'aprs, il
cassait la tte  son muletier Lodovico d'Assisi: celui-ci se
plaignit, et le baron dut payer cher pour ne point sjourner longtemps
dans les cachots du pape. En 1572, son valet Pompeo oublie de fermer
la porte qui mne  l'appartement des femmes; Francesco l'assomme 
coups de poing et de bton.

Cette fois, il fut banni pour six mois de l'tat pontifical, sous
peine, s'il rentrait, de 10,000 cus d'amende. Mais il fut graci trs
vite par l'intercession du cardinal Caraffa.

En 1577, sa servante Maria Milanesi tarde  lui porter une clef qu'il
demande: il la roue une premire fois  coups de manche  balai; le
soir, nouvelle bastonnade, accompagne de coups de talon de bottes:
Le sang me sortit par la bouche, et il me laissa  terre toute
dfigure, et ne voulut pas qu'on chercht un mdecin. Vers le mme
temps, il fut enferm au Saint-Ange pour blasphme.

En 1586, tant veuf, il renouvela son testament. Cette pice est fort
importante. Plusieurs dispositions montrent que Francesco tait dvot
et s'inquitait de son me; qu'il tait charitable d'une faon
posthume, et n'oubliait ni les hpitaux, ni la dot des filles pauvres,
qu'il songeait  l'avenir de ses filles, Batrice et Lavinia,  qui il
assure, en argent et en usufruits, une fortune convenable; mais
l'article principal vise Giacomo, son fils an, qu'il dshrite, ne
lui laissant que sa lgitime et 100 cus d'or. Les quatre autres fils,
Cristoforo, Rocco, Bernardo et Paolo, sont institus hritiers
universels.

Cenci prolongea son veuvage neuf annes. Il eut alors ses plus beaux
procs. Il rompait les ctes  Maria Pelli, sa servante et sa
matresse, et disait: Qu'importe! N'ai-je pas de l'argent pour
payer? Nanmoins, il retenait  la malheureuse ses malles, son lit,
ses nippes, et quarante-trois cus. Il donnait du poing dans l'oeil 
son intendant Stefano Bellono et lui arrachait la moustache; puis,
aid de sa servante, il mettait le pauvre diable en chemise, et
l'emmenait en carrosse jusqu' sa maison de Ripetta, o il l'enfermait
jusqu' la gurison des blessures. Quand le sige pontifical tait
vacant, il s'entourait, selon l'usage, de la noblesse romaine, de
bravi arms, montait en voiture avec la bande, et faisait dans les
rues,  coups d'arquebuse, la police de ses ouvriers. Ses laquais, ses
palefreniers, les artisans qu'il employait, parurent enfin comme
plaignants ou comme tmoins dans l'affaire qui cota une si grosse
amende  ce gentilhomme du temps de Henri III, et fut le cadeau de
noces qu'il offrit  sa seconde femme, Lucrezia. Cenci nia
effrontment et dit au juge instructeur: Je vous en prie,
largissez-moi, que je puisse parler au pape, afin qu'on accommode
tout ceci,  l'aide de trois ou quatre cardinaux. Il fut largi, en
effet, mais tondu de fort prs, et peu dispos  payer les dettes que
ses trois fils avaient gaiement contractes au cours de la triste
enqute. Nouveau procs que Francesco perdit contre ses enfants. En
1596, il tait encore une fois sous les verrous; mais les archives
criminelles de Rome ont ici une lacune, et la dernire aventure du
baron est un mystre.

Bon sang ne peut mentir. Toute la race des Cenci fut digne de ce pre.
Giacomo, l'an, semble un parfait mauvais sujet. Il s'tait mari
contre la volont de Francesco. Les trente cus par mois que celui-ci
donnait  ses fils ne lui suffisant plus, il volait des deux mains et,
comme Panurge, avait plus de soixante-trois manires de gagner de
l'argent. En 1587, il fut contraint de reconnatre, dans un acte
authentique, par devant notaire, un larcin de trois cent
quatre-vingt-onze cus, dont quinze taient destins  la pension de
ses soeurs dans un couvent, vingt-deux emprunts  un prtre, onze dus
 un cordonnier, trente taient le produit d'toffes drobes  la
garde-robe paternelle, quatre-vingts escroqus aux vassaux du baron.

En 1594, trente cranciers, dont trois juifs, se font attribuer 16,000
cus sur les biens de Cenci, pour les dettes de ses trois ans. A
cette poque, Francesco intenta un procs  son fils pour
prmditation de parricide. Un page de Giacomo, trouv en possession
d'une arquebuse, avait dclar que cette arme tait destine au crime.
Mais il parut que l'arquebuse n'avait pas de roue et que le page tait
un voleur d'un caractre rancunier, qui supportait mal les coups de
bton que son matre distribuait, sans compter,  ses gens et  ceux
de ses amis. Giacomo, avant de monter  l'chafaud, confessa un faux
de 13,000 cus fabriqus par lui au dtriment de son pre.

Cristoforo, le second des Cenci, gota la prison en 1595, on ne sait 
la suite de quel dlit; la mme anne, il s'tait rachet d'une
plainte pour injures et menaces, intente contre lui par un juif. Il
courait les rues, de nuit, avec son spadassin Lucantonio: le matre
fut une fois bless  la cuisse, le valet, au bras. En 1597, il paie
de nouveau les frais d'une agression nocturne. L'anne d'aprs, il fut
assassin par Paolo Bruno Corso, amant jaloux dont il courtisait la
matresse, Flaminia, femme d'un pcheur d'esturgeons. La dposition du
bravo Octavio Pali est pittoresque. La nuit tait noire. Le seigneur
Cristoforo me dit d'aller  la petite place de l'le Saint-Barthlemy,
dans une ruelle, et de faire bonne garde. Je m'assis sur un escalier
et m'endormis. (Evidemment Octavio a trahi.) Je fus veill par un
bruit de pas prcipits et de voix violentes; je me levai et vis deux
hommes l'pe nue, tout furieux; l'un portait une lanterne et tait
jeune, l'autre avait une longue barbe. Ils m'attaqurent, et je me
dfendis avec l'pe. Je courus  la Pescaria o je trouvai mon matre
qui gmissait tendu par terre. Je l'aidai  se relever et, il fit
quatre pas et dit qu'il n'en pouvait plus. Il se coucha entre deux
pierres. J'allai  la maison appeler le seigneur Bernardo, son frre,
qui fit lever le seigneur Giacomo. Nous prmes une chaise, Cesari et
moi et allmes vers le seigneur Cristoforo qui s'tait tran  la
distance de huit ou dix pas. Le seigneur Giacomo dit qu'il ne fallait
pas le relever et m'envoya appeler les sbires  Monte-Giordano, o je
fus arrt.

Rocco Cenci avait des fantaisies d'empereur romain. La nuit, il
sortait en chemise de la maison, avec ses valets arms d'pes et
lapidait les maisons du voisinage; il poursuivait, l'pe nue, et
blessait les passants; il fut, pour ce divertissement, condamn 
5,000 cus d'amende et  un exil de trois ans. Il rentra  Rome
secrtement, fora les portes de l'appartement paternel et fit
main-basse sur l'argent, les toffes de soie, un habit de prtre,
relique du secrtaire apostolique, son grand-pre, quatre coussins,
un bassin d'argent, quatre chemises du baron, onze mouchoirs, des
serviettes et des tapisseries. Il avait pour complice, dans cette
expdition, son cher ami et cousin, monsignor Guerra ou Guerro, dont
le chapeau de feutre et l'pe furent retrouvs sur les lieux;
Batrice, dans sa dposition, dit: Monsignor Mario Guerra a d
l'aider  emporter tout cela, je suis mme sre qu'il est l'inventeur
de l'entreprise. Nous retrouverons plus loin ce prlat  la main
leste. Quant  Rocco, sa carrire fut courte: un certain Amilcare,
btard du comte de Pitigliano, qu'un soir, en compagnie de monseigneur
dguis, il avait forc  courir devant la pointe de son pe, le
provoqua en duel dans un carrefour: Rocco reut l'pe dans l'oeil
droit; il tomba  terre, dit son valet Ulisse di Marco, et ne parla
jamais plus.

Bernardo et Paolo, les deux plus jeunes Cenci, entraient  peine dans
l'adolescence, au moment du crime de Rocca Petrella: ils eurent
connaissance du projet des assassins et n'y firent aucune objection.
Les deux filles anes, Lavinia et Antonina, n'ont laiss aucun
souvenir mauvais. Le mari de Lavinia, trsorier gnral de Cenci, fut
poursuivi pour empoisonnement. Antonina pousa le baron Savelli, veuf
d'un premier mariage et pre de plusieurs petites filles. C'est une
bonne pte, crivait d'elle sa belle-soeur Sofonisba, tranquille et
de bonne humeur. Pendant l'intermde conjugal de Savelli,
l'excellente et adroite Antonina envoyait aux petites des cadeaux, par
exemple, des poupes pour 40 baoques.

Batrice n'tait point une bonne pte; orgueilleuse, irascible,
tenace, elle supportait impatiemment le joug brutal de son pre. Le
sjour de Rocca-Petrella acheva la perte de cette me dangereuse. La
ple odalisque du palais Barberini, la _bianca creatura di bianco
vestita_, prpara froidement la ruine tragique de toute sa maison.


III

Le baron Francesco, fort ennuy du sjour de Rome, s'tait retir,
vers 1595, dans son manoir fodal, bien loin des fcheux et de la
police du Saint-Pre. Il emmenait avec lui sa seconde femme Lucrezia,
Batrice et ses fils Bernardo et Paolo. Ceux-ci s'enfuirent quelque
temps avant le crime et retournrent  Rome auprs de leur frre
Giacomo. La tyrannie du vieux Cenci s'appesantit plus lourdement sur
les deux femmes isoles. Il les battait pour tuer le temps. Batrice,
dans ce morne dsert, sentit toutes ses rvoltes s'exasprer. Le
rgisseur du chteau, Olimpio Calvetti, qui tait mari et pre de
famille, lui parut un ami; il devint bientt son amant. Sur ce point,
tous les tmoignages sont concluants. Il venait dans nos chambres,
dit la belle-mre Lucrezia, et se mettait  parler avec madame
Batrice, et moi j'allais me coucher et les laissais causer ensemble.
Toute la maison, les frres, le sicaire Marzio, furent au courant de
l'intrigue; elle-mme, elle la confessa  ses juges, selon une dpche
de l'ambassadeur de Modne  son duc. Certaines dispositions trs
voiles du testament de Batrice, en faveur d'un jeune enfant qu'elle
ne nomme point, font croire  M. Bertolotti qu'elle tait devenue
mre. Mais ici, je ne vois pas de preuve bien tablie. Quelque chose
d'extraordinaire se ft pass  Rocca-Petrella; Cenci et commis, 
l'occasion de cette naissance inattendue, un exploit froce qu'aucun
indice ne rvle. Il est seulement certain qu'il ouvrit, mais un peu
tard, les yeux sur la conduite de sa fille et qu'il chassa Olimpio. On
imagine la scne terrible de cette journe. Les tmoins ont parl d'un
nerf de boeuf toujours pendu dans sa chambre  coucher, et dont il
frappait souvent sa fille; il fit fermer par une barre de fer
extrieure la porte de l'appartement des deux femmes;  cette porte,
on pratiqua un volet, muni d'une serrure, par o entrait la
nourriture; les fentres furent mures aux trois quarts et ne
recevaient plus le jour que par le haut,  la faon des cachots.
Batrice se redressa toute frmissante, et la pense du parricide
entra dans son esprit.

Ainsi la rbellion lgitime de deux femmes outrages, et, d'autre
part, les plus vils intrts, les passions les plus fougueuses,
l'orgueil irrit, la peur, la soif d'une vengeance, l'attrait de l'or,
runirent fatalement pour la sanglante entreprise les assassins:
Batrice,  qui Cenci a arrach son amant; Giacomo, le faussaire
dshrit; Lucrezia, la malheureuse qui tremble devant son mari et le
mprise; Olimpio, qui fera sa fortune en effrayant ses complices;
enfin Marzio, vassal de la Rocca, un simple bandit, qui, pour une
poigne d'cus, accomplira l'oeuvre sclrate. Et quel thtre plus
propice que ce manoir, dont les bonnes gens n'osaient point approcher
et qui se penche sur les gorges profondes de la montagne, au sein des
solitudes solennelles du mont Cassin et d'Anagni!

Le plan du crime fut dress avec mthode. Nous y trouvons, ds
l'origine, la volont et la main de Batrice et d'Olimpio; Giacomo,
probablement aussi Lucrezia et les jeunes frres ne furent affilis
que plus tard  la conspiration. Olimpio rdait sans cesse autour de
la Rocca et s'y glissait de nuit par les fentres, aid sans doute
des valets qui ne voyaient en lui qu'un amant audacieux. Je suppose
que Cenci se retirait de bonne heure dans sa tanire, dont il fermait
les verrous soigneusement. Olimpio pntrait dans la chambre de
Batrice et le lugubre colloque commenait. D'abord, selon Marzio, au
rcit de qui j'emprunte les dtails qui suivent, il fut question de
livrer le baron aux brigands; c'tait la mort la plus naturelle du
monde. Mais Francesco sortait peu et arm jusqu'aux dents. Puis la
jeune fille eut un entretien avec Marzio et le pria de dcouvrir un
assassin digne de confiance parmi ses amis. Mais Olimpio exigeait que
les trois frres Cenci fussent d'accord avec leur soeur; on sduisit
sans peine Paolo et Bernardo qui se sauvrent alors pour ne rien voir.
Olimpio fit le voyage de Rome et dcida Giacomo. A ce moment, on
paraissait choisir le poison. Giacomo remit au sicaire une racine
rouge et une fiole remplie d'opium: Batrice reut le poison et tenta
de s'en servir. Mais Cenci, mfiant, faisait goter par sa fille les
mets et les boissons de sa table. Dans un conseil tenu avec les deux
misrables, Batrice rsolut de donner  son pre du vin avec de
l'opium, afin de l'endormir.

Vous le tuez alors, dit-elle, comme vous voudrez, et puis nous le
jetterons du haut de la terrasse et nous dirons qu'il est tomb par
accident. Elle alluma une chandelle de suif sans chandelier, la
remit  Marzio et renvoya les deux hommes. Mais Olimpio laissa Marzio
seul dans la chambre basse o ils devaient se cacher et remonta chez
sa matresse: Marzio se coucha sur deux tables, envelopp d'une
couverture de la chambre de Batrice. Les assassins demeurrent toute
la journe du lendemain dans leur retraite: Batrice leur apporta 
manger. Vers le soir, elle revint et dit que son pre avait bu du vin
ml d'opium, mais fort peu, parce qu'il l'avait trouv amer: elle
avait d en avaler elle aussi quelques gouttes. Il n'tait pas
possible que le baron s'endormit d'un bon sommeil. Olimpio dit: cette
nuit, nous dciderons l'affaire. Il remonta chez Batrice, sortit du
chteau, ne rentra que de nuit, et laissa dormir Marzio tout seul,
comme la veille. Il vint le chercher  l'aube; ils prirent leurs
engins, un rouleau  faire la pte, un gourdin et un fort marteau, et
rejoignirent Batrice. Tous les trois se dirigrent vers la chambre de
Francesco. Mais ils rencontrrent Lucrezia qui parla bas  Olimpio;
tous les quatre se rendirent  la cuisine, o Lucrezia, effraye,
tenta de faire abandonner le projet. Mais Batrice dclara qu'il
fallait que son pre ft tu n'importe comment. On attendit donc cette
fois encore jusqu' la nuit. Quand tout fut noir dans le chteau, les
bravi remontrent chez Batrice qui tait seule. Tout  coup, Olimpio
feignit d'avoir une quinte de toux, et se retira, sous le prtexte de
ne point tre entendu; mais, la toux persistant, il dit  Marzio: Va,
donne  Madame une excuse, nous ne pouvons rien faire  prsent.
Marzio s'acquitta de la commission, Batrice s'emporta contre Olimpio,
l'accusant de trahison. Olimpio eut un accs de fureur, blasphma le
nom de Dieu et dit: Tu veux que je fasse ce que je ne puis pas faire.
Si tu veux que j'aille au diable, j'irai! Et, suivi de Marzio, il
s'enfuit hors du chteau. Mais la nuit porte conseil, et, ds le
matin, nous les retrouvons auprs de Batrice. Cette fois on n'hsite
plus. Tout  l'heure Lucrezia ouvrira la porte de la chambre
conjugale. Le vieux Cenci est bien perdu.

Il fait grand jour au dehors, un matin radieux de septembre. Les
verrous ont gliss et Lucrezia parat sur le seuil. Elle pouvait alors
crier, rveiller son mari: elle regarde, muette, le trio qui entre
doucement: Olimpio le premier, puis Marzio, puis Batrice. Olimpio
connat la situation du lit: il se jette de tout son poids sur le
baron et le frappe sur la tte  grands coups de marteau. Batrice
s'est lance vers la fentre qu'elle ouvre, afin qu'on voie clair.
Elle s'y arrte un instant, puis se retire, tandis qu'Olimpio frappe
sur la poitrine et Marzio sur tout le corps. Francesco n'a pouss
qu'un seul cri, s'est soulev  demi, et tombe cras, inerte. Les
femmes rentrent, enlvent en toute hte du lit les couvertures et les
matelas inonds de sang; on habille le corps encore tide, et
l'horrible cortge se dirige vers la terrasse qui donne sur le
prcipice. Olimpio ouvre une brche dans le parapet; la chute de nuit
paratra ainsi vraisemblable. Francesco est lanc dans le vide. Mais
Marzio rclame son salaire. Batrice lui remet vingt cus enferms
dans un mouchoir blanc. Le pauvre homme, en les comptant  la maison,
jugea la rcompense assez maigre. Il se plaignit  Olimpio. Celui-ci
lui assura qu' Rome, Giacomo lui donnerait de l'or. Mais, depuis, on
ne m'a plus rien donn. Ainsi finit la confession de Marzio, que je
viens de rsumer. Les deux bravi s'loignrent au plus vite de la
Rocca. Marzio se jeta dans les montagnes o il se tint cach jusqu'
l'hiver, malgr la neige. Le commissaire pontifical russit  l'y
arrter, et ses aveux dcidrent ses complices  s'accuser les uns les
autres. Il mourut en prison, des suites de la torture. Olimpio fut
assassin par des spadassins aux gages de Giacomo. Il s'tait d'abord
cach  Rome, chez un dominicain de ses parents. Cesare, cousin des
Cenci, vint lui porter deux cents cus de la part de Giacomo, afin
qu'il allt plus loin. Olimpio partit en compagnie de Camillo Rosati,
 qui il raconta la scne du crime. Camillo le fit emprisonner
tratreusement  Novellara, mais Olimpio parvint  s'vader. Il fut
rejoint  Teramo par trois anciens valets des Cenci, Marco Tulio
Bertoli, Cesare et Pacifico da Terani,  qui il proposa de former une
troupe de brigands dont il devait tre la premire victime. Les
bandits turent leur capitaine sur la grande route, lui couprent la
tte et la portrent au marquis de Celenza, dans les Abruzzes, afin de
toucher le prix que la police napolitaine avait promis. Un tmoignage
considrable chappait ainsi au tribunal criminel de Rome. Mais
Olimpio avait sem de toutes parts ses dangereuses confidences, et sa
mort fut inutile  ses complices. La police du Saint-Sige, qui
s'tait assure dj de la famille des Cenci et recherchait ardemment
toutes les personnes compromises de prs ou de loin dans le drame de
Rocca Petrella, s'inquita alors de la brusque disparition de
monsignor Mario Guerra, le compagnon de fredaines de son cousin Rocco
Cenci. Elle supposa, et non sans raison, qu'il avait tout au moins
aid  la fcheuse suppression d'Olimpio. Monsignor se cachait 
Naples, o il vivait assez misrablement, sous le nom de l'abb
Scardafa. Une lettre anonyme informa le pape de l'aventure. Clment
VIII fit arrter, par l'entremise du nonce, le faux abb que
l'autorit napolitaine lui expdia par la voie de mer. C'est un homme
roux, plein de chair, dit dans sa dposition le capitaine de la
felouque qui portait ce mystrieux passager. Monsignor rentra charg
de chanes dans la Ville ternelle. On ne releva contre lui aucun fait
palpable: mais les tribunaux ecclsiastiques se dfiaient de cet homme
d'glise: on le garda donc en prison six ans, pendant lesquels il
crivit mmoire sur mmoire: il fut ensuite relgu  Malte pour trois
ans; mais on prolongea son exil. Il revint enfin  Rome, et s'occupa
de toutes sortes de ngociations illicites, de commerce et de trafics
interdits par les sacrs canons, dit, en 1633, un bref d'Urbain VIII.
Il tait trs vieux alors, songeait  se faire ermite, et demandait
pardon pour les irrgularits de sa vie. Urbain VIII, le pape qui
frappa Galile, lui pardonna.


IV

Les Cenci se virent perdus par la rvlation de leurs sicaires. Chacun
d'eux, selon la formule du document judiciaire,  peine soulev dans
la torture, crie: Descendez-moi, seigneur!, et dnonce aussitt ses
complices. Giacomo charge  la fois Olimpio, qui est mort, et
Batrice: Ma soeur est la cause de la mort de mon pre et du malheur
de ma maison; je tiens d'elle, de Lucrezia, de Bernardo, de Paolo et
d'Olimpio qu'elle traitait celui-ci avec fureur jusqu' ce qu'il et
consenti  l'assassinat. Moi, je voulais le chasser, mme aprs le
crime, et Batrice me disait: Il faut lui faire des caresses, sinon il
te perdra. Ma belle-mre Lucrezia aussi est coupable, car elle tait
au courant de tout le complot. Il feint d'avoir t offens de
l'intimit de sa soeur avec Olimpio: Ils avaient toujours quelque
chose  se dire  l'oreille. Bernardo confirme le tmoignage de son
frre an. Lucrezia accuse Olimpio, Batrice et Giacomo. Le 7
septembre elle a une premire fois empch le crime, au nom de la
madone, dont ce jour tait la fte... la madone aurait fait quelque
miracle effrayant.

Au moment mme du meurtre, elle ne se doutait de rien; elle rencontra
les trois assassins arms  la porte de son mari, et se dirigea
tranquillement vers la chambre de Batrice. Elle a entendu les coups,
mais sans comprendre sur qui l'on frappait. Quand elle est revenue, il
tait trop tard. Tandis qu'elle lavait les draps ensanglants du
baron, elle pleurait, et Batrice lui dit: Sotte bte, pourquoi
pleures-tu? Batrice, fille virile, crit l'agent secret du
grand-duc de Toscane, nie d'abord, puis avoue avec franchise sa part
de prmditation. Je dis  Olimpio que je ne voulais pas qu'on ft
rien sans le consentement de mes frres. Mais elle dnonce Giacomo et
sa belle-mre, qui porta  manger aux bravi enferms deux jours et
deux nuits dans le chteau. Madame Lucrezia aussi m'a conseill et
persuad de faire tuer mon pre par Olimpio. Elle disait: Cet
Olimpio a promis de le tuer, et il n'en finira jamais. Olimpio, 
son retour de Rome, m'a dit que Giacomo lui avait bien recommand,
quand il tuerait le seigneur Francesco, de l'achever, parce qu'il
avait sept esprits, comme les chats.

Je laisse de ct les tmoignages secondaires des parents ou des
domestiques des meurtriers. La cause tait entendue. Les efforts de la
dfense devaient tre vains. Batrice elle-mme n'avait rien rvl
d'un attentat commis sur elle par son pre. Farinaccio dveloppa sans
succs cet argument dsespr. Une sentence capitale fut prononce
contre les trois principaux accuss: le pape fit grce de la vie au
petit Bernardo, _ la condition qu'il assisterait de prs au supplice
des siens_. Le malheureux figura, en effet, sur les deux chafauds.
Aprs quelques annes de galres, il fut exil, puis graci, et vcut
chtivement  Rome d'une pension que la sainte Rote lui servit sur sa
part confisque dans l'hritage paternel. Quant aux enfants de
Giacomo, ils trouvrent une fortune entame par la confiscation,
ruine par les dsordres de la famille, charge de dettes et de frais
judiciaires; il fallut vendre, avec l'autorisation du pape, les biens
patrimoniaux, qu'achetrent comptant les Borghse, les Aldobrandini,
les Barberini, les Cafarelli.

Ce procs inou avait profondment mu la socit romaine. Les
journalistes ou chroniqueurs du temps, qu'on appelait _menanti_,
informent, dans leurs _avvisi_, les lecteurs de la marche de
l'affaire, puis des chances de plus en plus faibles que les condamns
ont d'tre grcis par le pape. En gnral, ils sont favorables aux
Cenci. Les avocats assigeaient l'antichambre de Clment VIII, qui les
reut, mais fort mal. Les religieuses de Rome suppliaient le
Saint-Pre d'pargner aux deux femmes la honte de la mort publique.
Les cardinaux Aldobrandini et Santa-Severina demandaient que Batrice
ft enferme  perptuit dans un couvent. Il est certain que le pape
voulut lire le dossier du procs et les plaidoiries; il hsita quelque
temps, en faveur sans doute de Lucrezia et de la jeune fille.
Malheureusement, plusieurs crimes analogues effrayrent, dans cette
anne 1599, le vieux pontife. En juin, Marc Antonio de Massimi,  qui
jadis l'on avait dj pardonn l'assassinat de sa belle-mre,
empoisonna son frre dans un plat de macaroni, aprs avoir essay le
poison sur le cuisinier, qui en tait mort. Massimi fut pendu. Une
femme tuait son mari, le cousait dans un sac, et attachait le sac si
habilement sur le dos d'un portefaix charg de jeter le cadavre 
l'eau, que ce complice, li, sans le savoir,  son fardeau,
accompagnait le mort au fond du Tibre. En aot, Andrea Capranica
blessa grivement son frre, et fut arrt dans le palais du duc
Cesarini. Enfin, cinq ou six jours avant le supplice des assassins de
la Rocca, Paolo Santa-Croce, parent trs proche des Cenci, tua sa
mre, prs de Rome, de seize coups de poignard, avec la complicit de
son frre Onofrio. Clment VIII n'hsita plus, et fit signe  ses
bourreaux.

Le 11 septembre,  minuit, on avertit les condamns que l'heure de
mourir tait venue. Ils sortirent de la prison, au matin, pour se
rendre au pont Saint-Ange: Giacomo, nu jusqu' la ceinture, sur une
charrette; Bernardo, en long manteau, et la tte masque par un
capuchon, sur une autre charrette; les femmes, vtues de deuil, 
pied. Giacomo tait intrpide. Bernardo, l'enfant de seize ans,
sanglotait; Lucrezia semblait une morte qui marche; Batrice avait
une incomparable srnit. Les deux femmes moururent les premires,
dcapites non par la hache, mais par une vritable guillotine dont le
dessin a t retrouv, par M. Bertolotti, aux archives criminelles de
plusieurs procs du XVIe et du XVIIe sicles, qui sont encore 
l'_Archivio_ romain. Giacomo, que l'on avait tenaill, chemin faisant,
aux deux mamelles, attendait, tout rouge de sang: il fut enfin
cartel.

Clment VIII sortit alors du Quirinal et s'achemina vers Saint-Jean
de Latran, o il dit une messe basse pour le repos des trois mes
si criminelles et si malheureuses. Les corps restrent exposs
jusqu' la nuit: les femmes, sur une tribune entoure de torches
flamboyantes, et les dbris affreux de Giacomo tals sur
l'chafaud. Quand les premires ombres furent descendues sur Rome,
la confrrie des Florentins vient prendre Giacomo pour le porter 
San-Giovanni-Decollato; la confrrie des Stigmates recueillit, sur
leur lugubre chapelle mortuaire, Lucrezia et Batrice et les porta 
San-Francesco. Une foule immense de religieux et de peuple suivait
avec un grand bourdonnement de prires. Sur la tte livide de la jeune
fille on avait dpos une couronne de fleurs.

Sept jours plus tard, on apprit  Rome un nouveau parricide. Deux
frres avaient tu et enterr leur pre dans une vigne, o des chiens
le dcouvrirent. Dieu nous aide! s'crie le chroniqueur, je crois que
la fin du monde approche! En mme temps, on brlait vif,  Campo di
Fiori, un faux capucin convaincu d'hrsie. L'ambassadeur de France
n'avait pas permis qu'on ft de pareilles justices devant son palais,
non qu'il veuille du bien aux hrtiques, comme le disent ses ennemis,
(c'tait l'ambassadeur de Henri IV), mais simplement pour ne pas
entendre ni voir de telles personnes.

Rome avait assist, depuis l'entre de Charles VIII,  beaucoup de
spectacles extraordinaires; au dclin de ce grand sicle, ouvert par
Alexandre VI, Jules II et Lon X, la vieille ville sainte n'avait plus
gure, pour charmer son ennui, que des tragdies de famille et des
auto-da-f. L'entranement gnreux de la Renaissance avait cess
depuis longtemps, et, sous la dure discipline inaugure au Concile de
Trente, la socit romaine, indiffrente  la culture de l'esprit,
trangre  l'lgance des moeurs comme aux liberts de l'me,
retournait  la barbarie et  la corruption de l'ge fodal. Ces
parricides et ces fratricides, les Cenci, les Santa-Croce, les
Massimi, ne sont point des _popolani_ condamns par leur condition 
l'empire des passions brutales: ils sont, par la naissance, placs
dans les premiers rangs, fort loin de la foule. Quand une socit se
gte par le haut, la dcadence politique, la ruine de la civilisation
sont irrmdiables.


FIN.




TABLE DES MATIRES


    AVANT-PROPOS      V

    La Renaissance italienne et la philosophie de l'histoire       1

    L'honntet diplomatique de Machiavel                         81

    Fra Salimbene, franciscain du treizime sicle               107

    Le roman de don Quichotte                                    133

    La Fontaine                                                  159

    Le Palais pontifical et le gouvernement intrieur de
    Rome                                                         177

    La vrit sur une famille tragique: les Cenci                241


VERSAILLES, IMPRIMERIE CERF ET FILS, 59, RUE DUPLESSIS.




LIBRAIRIE LOPOLD CERF

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         ge=, in-18      3 fr. 50

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Philosophie de l'Histoire, by mile Gebhart

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*** START: FULL LICENSE ***

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
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work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
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approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
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Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
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Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
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with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


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