Project Gutenberg's Les Jeudis de Madame Charbonneau, by Armand de Pontmartin

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Title: Les Jeudis de Madame Charbonneau

Author: Armand de Pontmartin

Release Date: July 24, 2013 [EBook #43294]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES JEUDIS DE MADAME CHARBONNEAU ***




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Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le
typographe ont t corriges. L'orthographe d'origine a t conserve
et n'a pas t harmonise.




    LES JEUDIS
    DE
    MADAME CHARBONNEAU




CHEZ LES MMES DITEURS


    OEUVRES COMPLTES
    DE
    ARMAND DE PONTMARTIN

FORMAT GRAND IN-18.


    CAUSERIES LITTRAIRES.--_Nouvelle dition_                    1 vol.

    NOUVELLES CAUSERIES LITTRAIRES.--_2e dition, revue et
      augmente d'une prface_                                    1 --

    DERNIRES CAUSERIES LITTRAIRES                               1 --

    CAUSERIES DU SAMEDI.--_2e srie des_ CAUSERIES LITTRAIRES.
      _Nouvelle dition_                                          1 --

    NOUVELLES CAUSERIES DU SAMEDI.--_2e dition_                  1 --

    DERNIRES CAUSERIES DU SAMEDI                                 1 --

    LE FOND DE LA COUPE.--Nouvelles                               1 --

    LES JEUDIS DE MADAME CHARBONNEAU.--_2e dition_               1 --

    LES SEMAINES LITTRAIRES                                      1 --

    CONTES D'UN PLANTEUR DE CHOUX                                 1 --

    CONTES ET NOUVELLES                                           1 --

    LA FIN DU PROCS                                              1 --

    MMOIRES D'UN NOTAIRE                                         1 --

    OR ET CLINQUANT                                               1 --

    POURQUOI JE RESTE A LA CAMPAGNE                               1 --


Paris.--Impr. de PILLET fils an, rue des Grands-Augustins, 5.




    LES JEUDIS
    DE
    MADAME CHARBONNEAU

    PAR
    ARMAND DE PONTMARTIN

    DEUXIME DITION AUGMENTE D'UNE PRFACE

    [Illustration]

    PARIS
    MICHEL LVY FRRES, LIBRAIRES DITEURS
    RUE VIVIENNE, 2 _bis_, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15
    A LA LIBRAIRIE NOUVELLE

    1862

    Tous droits rservs.




PRFACE

DE CETTE NOUVELLE DITION.


Ce livre a excit une telle surprise, qu'une explication me semble
ncessaire.

Les chapitres qui ont le plus mu le monde littraire, avaient paru,
depuis prs de trois ans, dans la _Semaine des Familles_, journal
dirig par deux hommes honorables entre tous, et qui ne passent pas
pour des incendiaires. La plupart avaient t reproduits par le
_Journal de Bruxelles_ et par quelques feuilles de province, ainsi
que l'on peut s'en assurer en compulsant les registres de la Socit
des gens de lettres. De temps  autre des amis me disaient: Vous avez
l les matriaux d'un joli volume: quand le publierez-vous? C'est
ainsi que l'ide de publier ce livre s'est empare peu  peu de mon
esprit, et a fini par me sembler toute naturelle. Ce n'est donc pas
une normit prmdite que j'ai commise; ce serait plutt une erreur
d'apprciation ou d'optique. Pouvais-je croire qu'un journal tir 
sept ou huit mille exemplaires n'tait arriv, en deux ans, aux yeux
ni aux oreilles d'aucun de ceux  qui je rendais leurs attaques? En
conscience, l'humilit d'un auteur et d'un journaliste ne peut aller
jusque-l.

Vous me dites, je le sais, que cette premire publicit n'en tait pas
une, et, qu'ayant enferm mon pamphlet dans une cave, je ne pouvais
m'tonner que nul n'et rclam. Prenez garde! Je vais vous rpondre
par le dilemme suivant: Ou je crois tre lu, et alors ma bonne foi est
vidente; ou, s'il m'est prouv que mon nom, mis au bas d'un article,
n'attire pas un seul lecteur, s'il m'est prouv que le malheur des
temps, l'injustice des hommes, mon dfaut de savoir-faire, ma
rputation d'ennuyeux, m'aient peu  peu amen, au dclin de ma
laborieuse carrire,  crire dans les journaux assez obscurs, assez
inconnus pour que mes malices y restent indites, j'ai droit  cet
tat chronique d'irritation nerveuse qui explique les livres tels que
celui-l!

C'est cette mme erreur, cette scurit, absurde si l'on veut, mais
sincre, qui m'a amen, non pas prcisment  ddier mon livre  M.
Sandeau, mais  lui adresser ma prface, ce qui n'est pas tout  fait
la mme chose. Une introduction n'est pas une ddicace: la ddicace a
des allures brves, expressives, absolues, qui placent un ouvrage sous
le patronage d'un nom. Ici, rien de pareil. Mon livre tait fait
depuis longtemps, les preuves corriges depuis cinq ou six mois; mon
diteur m'crit que le volume lui semble un peu mince, et me demande
d'improviser une prface. J'tais  la campagne,  deux cents lieues
de Paris, n'ayant entre les mains ni ma copie, ni mes preuves. J'ai
cru pouvoir adresser cette prface  M. Sandeau, non pas, grand Dieu!
pour faire peser sur lui la plus lgre parcelle de responsabilit,
non pas pour le compromettre dans mes jugements et mes portraits, mais
plutt pour dire  cet ami dont je m'tais un peu loign depuis qu'il
est dans les grandeurs. Me voil! je suis toujours l! La vieille
amiti qui m'a fait crire tant d'articles sur vos romans,  l'poque
o votre clbrit naissante ne ddaignait pas mon humble appui, cette
vieille amiti n'est pas morte: je vous _ddiai_, en 1845, mon premier
ouvrage; je vous _offre_, en 1862, celui-ci, qui sera probablement le
dernier; et la preuve que je n'ai pas voulu vous y compromettre c'est
que j'ai mme vit de vous flatter. Voil mon crime: je m'en accuse
auprs de M. Sandeau et du public: mais il y a deux espces de torts,
et ceux o se rvle une tourderie ou un malentendu, ne sont pas les
plus graves.

Quant aux portraits, plus ou moins piquants, mis dans la bouche
d'Eutidme, personne assurment n'a pu les attribuer  un autre qu'
moi seul. Dans un livre o le dialogue tient une si large place, il
est vident que l'auteur, ne ft-ce que pour varier la forme, a le
droit d'exprimer ses jugements en faisant parler ses interlocuteurs;
l'essentiel est qu'il en assume toute la responsabilit. On s'y trompe
si peu, que le plus malin des journaux a tout naturellement port 
mon compte plusieurs de ces portraits. Ceci m'amne  aborder une
question plus gnrale.

Les _Jeudis de madame Charbonneau_ sont une satire contemporaine, la
satire d'un Parisien dchu ou d'un provincial en rvolte; satire en
prose malheureusement; car si j'avais jet sur ses maigres paules le
velours de l'alexandrin et les dentelles de la rime riche, tout le
monde l'et accepte. Or la satire a un privilge: l'exagration, ou,
si l'on aime mieux, la parodie et la comdie; la parodie, c'est--dire
le ct grotesque et excessif de ce que l'on met en scne; la
comdie, c'est--dire le verre grossissant.

Et,  ct de l'exagration, la fantaisie, sa soeur; la fantaisie
qui a le droit d'inscrire au seuil de son domaine: _Lasciate ogni
speranza..._ de reconnatre tel ou tel personnage dans les crations
de mes caprices. Depuis le modeste employ de bureau jusqu' la grande
dame, mon imagination a tout fait et la vtre perdrait ses peines 
chercher des noms en dehors de ceux que j'ai eu l'ingnuit de donner
moi-mme.

A qui persuadera-t-on que des vaudevillistes qui se rassemblent,
changent, en cinq minutes, trente mots d'_argot_, et ne songent
qu'aux moyens de gagner de l'_argent_ avec des _pices  femmes?_ Non;
mais l'argot, l'argent et les _pices  femmes_ tant au nombre des
plaies du thtre moderne, la satire concentre ces traits pars et les
met en saillie.

Qui peut croire que nos spirituels chroniqueurs racontent
perptuellement des niaiseries, comme celles qui, dans ma pense,
n'taient qu'une parodie? Non; mais cette parodie est justifie par
le rle dmesur qu'a donn logiquement  ce genre d'articles la
lgislation actuelle de la presse.

Et, dans un autre genre, lorsque, pour ter  mon livre d'_humoriste_
l'apparence d'une oeuvre de parti, je me suis permis un lger badinage
aux dpens d'un homme minent que j'admire, que j'honore et que
j'aime, n'ai-je pas multipli les lettres de Phidippe, afin que la
_charge_,  force d'tre visible, cesst d'tre offensante?

De mme, tant donns ces sujets, vrais et actuels: dsillusions d'un
provincial naf en prsence de nos clbrits parisiennes; atmosphre
artificielle, cre par les flatteurs autour d'une femme clbre;
grandeur et dcadence d'un critique, suivant qu'il se prte aux
procds de complaisances rciproques, ou que, par conviction ou par
humeur, il tombe dans l'excs contraire, etc., etc., etc., etc...;
tant donns ces cadres et quelques autres, la satire a le droit d'y
placer les figures, telles que la mmoire de l'auteur les lui retrace;
mmoire qui peut,  distance, s'garer sur quelques dtails, mais non
pas sur le sens mme de l'pisode et les principaux traits de la
physionomie.

Mais, me dit-on, pour qu'une pareille mthode ft acceptable, il ne
faudrait pas mettre en scne des personnages rels; il n'et pas fallu
surtout articuler les noms propres  la fin du volume. Ah! de grce,
ne me reprochez pas ce qu'il y a de plus honnte dans les _Jeudis de
madame Charbonneau_! Aimeriez-vous mieux, par hasard, ce systme
perfidement habile, qui et consist  crer des types assez
lastiques pour mettre ma responsabilit  couvert, assez
reconnaissables pour satisfaire surabondamment la curiosit et la
malice? Ainsi ont fait, je le sais, la Bruyre et le Sage; mais
d'abord ils avaient du gnie, et je n'ai un peu d'esprit que depuis
trois semaines. Ensuite il y a des nuances dont il sied de tenir
compte. Toutes les prcautions taient permises ou mme obliges en
face des puissances de l'ancien rgime; toutes les quivoques nous
sont interdites vis--vis de nos gaux dans la socit moderne. Je
comprends trs-bien qu'un crivain ait eu peur de la Bastille: je
n'admets pas qu'il ait peur de ses confrres. Qu'y aurais-je gagn
d'ailleurs? de me cacher derrire ces pseudonymes comme derrire un
buisson, d'tre tent d'opposer aux rclamants une dngation commode,
et de ne pouvoir, sans des complications fcheuses, rectifier les
erreurs de dtail et de date qu'il m'tait presque impossible de ne
pas commettre? Quand on fait une imprudence, il faut la faire
complte: mieux vaut une faute qu'une perfidie; mieux vaut une folie
qu'une lchet.

Dans un pareil livre, en effet, il y a trois choses: les portraits,
que l'auteur croit vrais, de cette vrit excessive que la satire
comporte; les souvenirs ou pisodes, dont je suis certain, et les
dtails, en trs-petit nombre, sur lesquels j'ai pu me tromper ou tre
tromp. J'en ai rectifi deux; de ces deux-l, il en est un, qui exige
de moi une explication trs-franche, duss-je faire rire  mes dpens.
Mon livre a paru le 11 avril, et, ds le 15, on m'a assur, de toutes
parts, qu'il soulevait des temptes. Onze jours aprs, le samedi
26,--je tiens  tout prciser,--je rencontrai,  l'angle du boulevard
et de la rue Taitbout, M. Ernest Legouv. Il vint  moi, me tendit la
main, et me parla d'une faon si cordiale et si chaleureuse, que j'en
fus vivement touch. Je crus--et qui ne l'aurait pens  ma
place?--qu'il avait lu mon livre, et que, ne voulant pas s'en
offenser, il s'tait amus  me faire repentir de mes pigrammes par
son attitude plus affectueuse que de coutume. Je rentrai chez moi, et,
en vue d'une dition prochaine, je refis plusieurs parties du chapitre
qui le concerne. Dans cette opration, je ne songeai qu' son
amour-propre littraire; car, Dieu merci! aucune question plus grave
ne pouvait tre en jeu. Depuis, on m'a rappel, dates en main, que la
lecture de la comdie d'_Alice ou le Nom du Mari_, avait eu lieu  la
fin d'avril 1855, et, qu' cette poque, M. Ernest Legouv tait dj,
depuis prs de deux mois, membre de l'Acadmie franaise. On m'a
demand une rectification de date, que je ne pouvais pas refuser;
mais, par un sentiment tout spontan, j'avais fait d'avance beaucoup
plus, ainsi qu'on le verra dans l'dition actuelle. J'avais aussi
compris la convenance d'effacer, dans ce mme pisode, jusqu'au
pseudonyme sous lequel on a cru reconnatre une femme entoure de tous
les respects. Mais, encore une fois, comment aurais-je pu me croire si
coupable, quand ce chapitre avait paru dans un journal dirig par un
des crivains favoris de la socit aristocratique, un journal
comptant bon nombre d'abonns, sinon dans les cafs et les cabinets
littraires, au moins dans les salons du faubourg Saint-Germain et du
faubourg Saint-Honor?

Je ne veux pas prolonger ce plaidoyer: je m'arrterai  un dernier
point de vue. On a dit que ce livre tait l'oeuvre d'un ambitieux qui
ne trouvait pas sa fortune littraire au niveau de ses prtentions et
cassait les vitres pour faire du bruit. Je ne le crois pas, c'est
plutt l'oeuvre d'un dsenchant, j'allais dire d'un _spleenitique_ en
littrature. Un moment, les _Jeudis de madame Charbonneau_ m'ont
sembl tenir le milieu entre un testament et un suicide littraire.
Que sait-on pourtant? Les vents et les flots sont changeants. Il y a
des tempraments bizarres qu'une maladie aigu renouvelle et fortifie;
il y a des crises qui sauvent et des orages qui fertilisent. Ce
succs, si peu prvu et si peu dsir, le bruit qu'a fait mon livre,
les temptes qu'il a suscites, cet cre parfum de tubreuse substitu
aux fades odeurs de mauve et de camomille, cette atmosphre
d'agitation et d'ivresse, si nouvelle pour moi, tout cet ensemble m'a
dmontr les inconvnients et les avantages de ce genre d'ouvrages o
mille dfauts sont rachets par un peu de ralit et de vie; mais tout
cela aussi m'a rvl  moi-mme, m'a expliqu le vague malaise,
l'intime souffrance que j'prouvais depuis longtemps. C'tait le
dplaisir de me savoir ennuyeux sans tre bien sr que ce ft l ma
vocation vritable; c'tait cette veine franche, vive, gauloise,
pigrammatique, que je sentais en dedans, tandis qu'au dehors
s'panchaient les banalits bienveillantes, les priodes  ressorts
et ces ambitieuses tirades dont M. Sainte-Beuve s'est si justement
moqu. Que mes confrres le sachent bien, et que cet aveu attnue 
leurs yeux mes crimes! Ce qui m'a prdispos  cette exagration
maladive dont mon livre porte des traces, ce qui m'a irrit contre mes
amis et mes ennemis, contre autrui et contre moi-mme, c'taient bien
moins des sarcasmes et des invectives dont chacun de nous, en
dfinitive, a sa part, que cette lutte, cette rsistance intrieure de
mon vrai genre contre le factice et le convenu. Maintenant que
ferai-je de cette dcouverte? Je l'ignore, et peut-tre bien, aprs
m'tre donn le plaisir de cette quipe, reprendrai-je gravement le
pas et l'uniforme, la consigne et l'paulette de laine, pourvu que mes
chefs consentent  ne pas trop me fusiller comme dserteur. Peut-tre
aussi fouillerai-je de nouveau dans mes cartons et mes souvenirs:
chose singulire! Le proverbe a raison: les extrmes se touchent, et
l'excessive ingnuit m'a conduit aux mmes rsultats que l'excessive
prudence. Quand j'arrivai  Paris avec cette avidit, cet
enthousiasme, cette gloutonnerie littraire que j'ai essay de
peindre, je traitai mes bien-aims confrres comme les dvots traitent
leurs saints et les amants leurs fiances. Le soir, en rentrant, plein
d'une extase bate, je crayonnais pieusement sur des tablettes tout ce
que j'avais vu et entendu de curieux dans ces illustres compagnies.
Plus tard, beaucoup plus tard, quand sont venues les lunes rousses,
j'ai t tout surpris de constater que ce qui n'tait et ne voulait
tre, dans ma pense, que trsor d'amoureux et pieuse relique,
pourrait devenir, en cas de ncessit urgente, une panoplie d'armes
dfensives. Voici donc aujourd'hui la situation finale: il est vident
que je viens d'avoir ce que l'on a spirituellement appel l't de la
Pontmartin: une hausse subite s'est faite sur mes pauvres actions
littraires, qui passent d'emble du Graissessac  l'Orlans; enfin je
suis tonn moi-mme de la quantit de jeudis que contient encore
l'almanach de madame Charbonneau. Nous les y laisserons, Dieu merci!
et je me hte d'voquer un souvenir du plus charmant des potes, comme
on brle du bois de santal pour chasser les odeurs malsaines: _Il ne
faut jurer de rien_.

    Paris, 14 mai 1802

    ARMAND DE PONTMARTIN.

   _P.-S._--Cette dition, prpare et publie  la hte, n'est et ne
   peut tre, dans la pense de l'auteur, l'dition dfinitive. A ct
   de la question de convenance et d'quit, il y a la question d'art
   et de got. Je voudrais maintenant essayer de faire un livre de ce
   qui n'tait,  vrai dire, qu'une srie de feuilletons, cousus tant
   bien que mal. Or, qui dit livre ou oeuvre d'art, suppose aussitt
   des horizons plus purs, des tons moins violents, une forme moins
   offensive. Des souvenirs trop personnels disparatraient pour faire
   place  une peinture large et collective de nos nouvelles moeurs
   littraires. Le groupe remplacerait le personnage, qui ne serait
   plus d'ailleurs un individu, mais un type. Ds lors aussi les noms
   propres, non-seulement ne me sembleraient plus obligatoires, mais
   n'auraient plus de sens. Ce travail de refonte ne pouvait, on le
   comprend, s'accomplir pendant la phase orageuse que je viens de
   traverser. Qu'on me laisse un peu de calme et de libert d'esprit,
   et j'espre le mener  bien.

    A. P.

    Paris, 20 mai.




    INTRODUCTION
    A
    UN ANCIEN AMI[1]


Il y a seize ans, je vous ddiai mon premier ouvrage: permettez-moi de
vous offrir celui-ci. Si je voulais me rendre intressant, je vous
dirais qu'il sera probablement le dernier. Ce que je crois, du moins,
c'est qu'il sera, dans ma vie littraire, une date, peut-tre une
crise.

  [1] Je maintiens cette introduction comme morceau littraire.

J'avais d'abord song  faire des _Jeudis de madame Charbonneau_ une
sorte de protestation de la province contre la centralisation
parisienne; mais cette centralisation formidable offre ce caractre
particulier, que tous, tant que nous sommes, nous trouvons constamment
d'excellentes raisons pour la combattre, et que nous cherchons sans
cesse de mauvais prtextes pour lui cder; nous passons notre temps 
en mdire et  la subir: cette thse a donc tous les inconvnients du
lieu commun sans un seul de ses avantages.

Il est trop naturel, d'ailleurs, de tomber du ct o l'on penche. Ds
la trentime page, j'ai t invinciblement entran  ajuster dans ce
cadre provincial mes souvenirs personnels et parisiens. Ceci m'amne,
mon cher ami,  aborder avec vous une des faces de celle question
dlicate.

Vous vous souvenez, j'en suis sr, de nos premires rencontres, de ces
commencements d'intimit que votre aimable accueil me rendit plus doux
encore, et auxquels je fais allusion dans un des chapitres de ce
livre: Heureux temps, o je redevenais jeune par l'enthousiasme et
l'esprance! saisons printanires dont les meilleurs moments
s'coulrent dans ce joli pavillon de la rue de Lille ou sur ce
gracieux coteau de la Celle-Saint-Cloud, au milieu du groupe choisi
que runissait votre hospitalit charmante! soires dlicieuses o
aucun nuage ne se glissait entre vos htes, o Gustave Planche,
Gleyre, mile Augier, Ponsard, tendaient une main amie au
_lgitimiste_ trs-peu fier,  l'_aristocrate_ un peu rp! J'en
appelle  votre tmoignage: Vous faisais-je alors l'effet d'un
nergumne, d'un Zole, d'un dtracteur _ priori_ de nos clbrits?
Je ne demandais qu' estimer,  admirer et  aimer. Que de sympathies
pour les oeuvres! que d'illusions sur les hommes! Ce n'tait pas
d'un got de dnigrement, mais d'un excs de confiance que vous
aviez  me prserver. Aussi obscur que peut l'tre un grand homme
d'arrondissement, aussi g que les moins jeunes d'entre vous, je puis
affirmer dans toute la sincrit de mon me que jamais le sentiment de
mon infriorit ne dgnra en un mouvement d'envie.

Maintenant, comment a-t-il pu se faire que, de ce point de dpart, je
sois arriv o je suis? Comment l'agneau s'est-il chang en loup, le
lilas en chardon, le ramier en hibou, l'or pur en un plomb vil?
Comment, sans trop d'invraisemblance, a-t-on pu m'accuser d'apporter
dans ma critique tous les dfauts contraires  toutes les qualits que
j'avais alors? Je ne saurais me le dissimuler, il n'y a pas, dans la
rpublique des lettres, de citoyen plus impopulaire que moi. J'ai eu
 traverser d'orageux trimestres, pendant lesquels il m'tait
impossible d'ouvrir un journal sans m'y heurter contre mon nom encadr
dans une malice, souvent plaisante, quelquefois grossire. Je ne suis
pas mme Frron,--ce serait trop beau,--mais Patouillet ou Nonotte,
une espce de long fantme noir aux doigts crochus, qu'offusque la
lumire du soleil, et qui va, le soir, ramasser dans les ruines
quelque grosse pierre pour la jeter  nos plus glorieuses statues.
Journalistes de la dmocratie en sabots, comme les beaux esprits du
_Sicle_, ou en gants jaunes, comme les raffins de la _Presse_,
courtisans du Palais-Royal, littrature officieuse, rpublicains pour
rire, vaincus de carnaval, libraux de mardi-gras, haute et basse
bohme, tous m'ont dchir avec un ensemble d'autant plus difiant que
j'tais plus faible, plus seul et plus dsarm. En province mme, o
nos passions littraires ne pntrent pas,  Montpellier, dans cette
ville intelligente, polie, savante, qui a t le berceau d'une partie
de ma famille et o je compte encore des parents et des amis, il s'est
trouv un homme,--heureusement,  ma belle France, c'est un
Anglais,--pour crire ceci: M. de Pontmartin,  qui il sera beaucoup
pardonn, parce qu'il a beaucoup dtest!--Oui, j'ai lu, de mes
propres yeux lu cette phrase incroyable dans le journal de M. Danjou,
l'ennemi des nudits en marbre et un des plus svres gardiens de la
morale publique;--et personne n'a rclam!

Encore une fois, quel est le mot de cette nigme? Voulez-vous, mon
cher ami, que nous le cherchions ensemble?

Notre malheur  tous a t la rvolution de Fvrier; et je puis me
rendre cette justice, que je l'ai, ds le premier jour,
instinctivement maudite et hae. Si, comme on l'assure, quelques-uns
de nos politiques les plus minents se sont crs un prcdent fcheux
en saluant  son aurore notre seconde Rpublique, on ne trouvera pas
pice pareille dans mon dossier. Ds que j'ai eu  ma disposition un
carr de papier, je me suis attir les colres rouges de la _Rforme_,
en racontant l'histoire d'un invalide civil, pensionnaire des
Tuileries, mort pour avoir aval un diamant, et en annonant 
mademoiselle Rachel que la _Marseillaise_ ne lui porterait pas
bonheur. Cette aversion instinctive n'avait rien de politique; non:
c'tait l'homme de lettres qui se sentait transport, avec ses amis et
ses adversaires, dans une atmosphre malsaine et violente, o nous
allions tous perdre une des plus prcieuses qualits de la critique:
la mesure. Quand les Proudhon, les Raspail, les Blanqui, les Louis
Blanc, les Cabet, mettaient chaque matin en circulation les thories
les plus monstrueuses, quand le spectre de 93 tait sans cesse voqu
et glorifi, quand les manifestations et les meutes servaient de
commentaires  chacune de ces pages sinistres, nul ne songeait 
s'tonner ou  se plaindre si les hommes placs  l'extrmit
contraire foraient le ton pour se faire entendre au milieu de cet
inexprimable chaos. A des folies,  des injures,  des menaces, nous
rpondions par des durets et des rudesses, et ce genre de polmique
paraissait tout simple  tout le monde,  commencer par nos
antagonistes. C'tait un orchestre,--un charivari, si vous le
voulez,--o le diapason tait, de part et d'autre, tellement hauss,
que celui qui aurait voulu ne jouer que la note juste aurait fait de
cette justesse une dissonnance. Nous avions, en outre, pour complice
la socit tout entire; oui, la socit qui, enrageant tout bas de
s'tre laiss surprendre, voulait se ddommager en dtail et nous
excitait  redoubler de fureur,  ne mnager personne,  briser les
dangereux instruments de ses plaisirs de la veille,  remonter aux
sources de ce dsordre moral, dont la traduction brutale tapissait les
murs et courait les rues. On ne trouvait jamais que nous en eussions
assez dit, et nos violences les plus excessives furent crites sous la
dicte des hommes du monde les plus distingus et les plus polis. On
est si terrible, quand on a peur! Mes articles sur Branger, qui ont
mis dans ma littrature, jusque-l si paisible, un peu de bruit et
tant d'amertume, sont de cette poque; et,  cette poque, nul ne fut
scandalis de voir un royaliste, deux fois vaincu, en juillet 1830 et
en fvrier 1848, attaquer l'homme qui avait le plus contribu  ces
deux rvolutions. Et madame Sand! il fallait entendre les cris de
fureur qui retentirent, lorsqu'on l'accusa d'avoir rdig ce fameux
bulletin de la Rpublique, qui clata comme une bombe sur Paris
constern; il n'y avait pas de roman, pas de chef-d'oeuvre qui tnt:
ce jour-l, si un vil ractionnaire de notre espce, oubliant
_Valentine_, _Andr_, _Mauprat_ et vingt autres rcits merveilleux,
l'et crible de sarcasmes et d'invectives, il et t le hros de la
ville, sinon de la cour. Et Victor Hugo! on joua, en 1850, sur un
thtre du boulevard, un mlodrame tir de _Notre-Dame de Paris_. J'en
profitai pour montrer o nous avait conduits tout doucettement cette
Esmralda, fille de Marion Delorme et de Manon Lescaut (nous n'avions
cependant pas encore Marguerite Gautier et la baronne d'Ange); et tel
tait alors le courant d'ides, que ma diatribe qui, dix ans plus
tard, aurait paru trop forte pour l'_Univers_, obtint un grand succs
de vingt-quatre heures, non pas, comme on l'a dit, auprs du vicaire
de mon village, mais auprs de mes confrres de la Socit des gens de
lettres. Et Eugne Sue! nous avions invent, pour combattre sa
candidature, un brave homme, nomm Leclerc, dont le fils avait t tu
du bon ct des barricades et dont on n'a plus jamais entendu parler.
Nous fmes battus, comme toujours; mais quelle verve, quelle
vhmence, quelle indignation collective contre l'auteur de ces
_Mystres de Paris_ qui nous avaient pourtant si passionnment amuss!
Ainsi l'exigeait, ainsi nous armait en guerre la socit elle-mme,
cette socit qui, dans des jours plus calmes, avait su par coeur et
s'tait racont avec dlices les chagrins de Mathilde, les crimes de
Lugarto, les vertus de Rochegune, les prouesses de Rodolphe, les
douleurs de Fleur-de-Marie, la rhabilitation du Chourineur et les
misres de Couche-tout-Nu. Elle ne nous permit pas mme d'pargner ce
noble et doux Lamartine, le plus pur assurment de tous ceux qui ont
fait du mal  leur pays sans le vouloir et sans le savoir; Lamartine
qui nous offrait pour sa ranon de pote, Graziella, Raphal et
Genevive; Lamartine, cet tre lger et sacr, que Platon et mis
peut-tre  la porte de sa Rpublique, mais qui du moins avait pacifi
et apprivois la ntre; hlas! il fallut encore immoler celui-l; tant
la violence tait dans l'air! tant les reprsailles semblaient
naturelles! Heureuses encore, heureuses les rpubliques o l'on ne se
grise qu'avec de l'encre!

Qu'en est-il rsult? ce que l'on pouvait aisment prvoir. Aprs
cette phase ardente, quand tout est rentr dans l'ordre, quand les
plus poltrons ont t rassurs, quand toute cette dmocratie
exubrante a t discipline et musele, le pli tait fait, l'habitude
prise; l'_ut_ de poitrine de nos antipathies et de nos colres avait
pass  l'tat chronique: nous ressemblions  ces chanteurs de
province qui,  force d'avoir cri, ne peuvent plus chanter. Nous
tions atteints, les uns contre les autres, d'une sorte de
surexcitation qui, chez plusieurs d'entre nous, n'est pas encore
calme. Dans le fait, pourquoi ce qui paraissait vrai en 1849, ne le
serait-il plus en 1859? Pourquoi ceux qui nous applaudissaient alors,
nous tourneraient-ils le dos aujourd'hui? Immdiats ou ajourns, les
prils n'ont-ils pas la mme origine et la mme cause? Y a-t-il une
morale pour les temps d'angoisses, et une autre morale pour les temps
de scurit? Y a-t-il un got, une critique, une littrature  l'usage
des gens qui tremblent, et une autre littrature, une autre critique,
un autre got  l'usage des gens tranquilliss? Thoriquement, cela ne
devrait pas tre; en ralit, cela est: l'homme est une crature
essentiellement inconsquente; la socit, c'est l'inconsquence de
chacun multiplie par l'inconsquence de tous. Il y a plus: le rgime
nouveau plaait hors du contrle, c'est--dire des attaques de la
presse, tous les pouvoirs politiques, tous les personnages officiels
qui avaient dfray autrefois la verve des journalistes. Il n'y avait
plus rien  faire ni  dire de ce ct-l. Il fallait pourtant un
drivatif, une soupape  cet esprit franais, gaulois, frondeur,
railleur, qui risque d'clater si on le comprime. Cette soupape, c'est
nous-mmes, et  nos frais et dpens, qui nous la sommes fournie 
nous-mmes. Nous nous sommes mis  nous dchirer mutuellement, entre
gens de lettres, faute de pouvoir dvorer des ministres, des
ambassadeurs, des gnraux et des princes! Ainsi, d'une part, nous
tions  peine guris de cet accs de fivre de quatre annes, qui
nous avait laiss, surtout aux vaincus, une irritation nerveuse;
d'autre part, cette irritation ne pouvait plus s'exercer que sur nos
confrres. Et quelles diffrences, grand Dieu, sans compter la
susceptibilit proverbiale de notre piderme? Quand des hommes tels
que M. Guizot, tels que le marchal Bugeaud, tels que M. Thiers, tels
que le duc de Broglie, taient attaqus, insults mme dans un article
presque toujours sans signature, il n'y avait pas d'offense. La
fonction, le service public, le personnage couvrait l'homme: ce
n'tait pas un individu moqu ou invectiv par un autre individu;
c'tait une puissance sociale aux prises avec cette puissance anonyme
qu'on appelait l'opposition ou la presse. Mais un simple et
trs-simple homme de lettres qui vit de plain-pied avec son
perscuteur, qui n'est ni plus ni moins que lui, et que l'on peut se
montrer du doigt sur le boulevard au moment o l'article qui
l'_excute_ circule encore de main en main! Celui-l n'est pas une
abstraction, une gnralit, la personnification d'une ide, d'un
pouvoir, d'une doctrine: quand on le blesse, c'est bien son sang qui
coule! Assurment, il ferait mieux de se taire, de pardonner, de s'en
remettre  la justice ou  l'indiffrence du public, d'attendre que le
temps cicatrise sa blessure; mais demandez donc cette preuve de
patience ou de sagesse  ces natures passionnes, fivreuses,
irascibles, qu'un rien exalte, que tout prdispose aux sensations
extrmes, et qui ont sans cesse  leur porte l'instrument de leur
supplice--et de leurs reprsailles! On prtend que les tnors, les
mdecins, les avocats, les gnraux (pour ne citer que quelques
professions bien diverses), sont tout aussi susceptibles, tout aussi
enclins que les auteurs  mdire les uns des autres. Mais les tnors
chantent au lieu d'crire; les mdecins n'oprent que sur leurs
malades; les gnraux prfrent l'action  l'criture, et les avocats
soulagent leur bile aux dpens de leurs clients: nous, au contraire,
c'est notre dangereux privilge, que les occasions de nous attaquer
mutuellement fassent, pour ainsi dire, partie de notre profession
mme. De l ces haines, ces querelles littraires, qui sont sans doute
de tous les temps, mais qui, ce me semble, s'enveniment et se
multiplient dans le ntre. Et remarquez un dtail que j'ai pu vrifier
 mes risques et prils. Dans ces petites guerres  coups de plume,
les plus agressifs, ceux qui, par tat ou par got, ont tour  tour
immol toutes les grandeurs et toutes les faiblesses de ce monde, sont
justement ceux qui s'tonnent et s'irritent le plus, si une de leurs
victimes essaye de riposter. Au lieu de relire Corneille, et de
rpter avec Auguste:

    Quoi! tu veux qu'on t'pargne, et n'as rien pargn!

Ils prouvent la sensation du chasseur qui verrait tout  coup un
livre au gte se saisir d'un revolver et faire feu sur son ennemi.
Puis, aprs ce premier mouvement de surprise, quel redoublement de
colres et d'injures!

Voil, mon cher ami, comment, sans vocation pralable, sans mchancet
naturelle, avec le vif dsir de trouver tous ses confrres bons,
aimables, spirituels, dignes de toutes sortes de respects et
d'hommages, on peut se voir, malgr soi, transport dans cette sphre
orageuse o les fleurs de rhtorique se hrissent d'pines, attir par
le tournoiement de cette meule o s'aiguisent les sarcasmes et les
pigrammes. Je ne dteste pas les coups, mais  la condition de les
rendre, crivait rcemment un des matres de la critique
contemporaine. Le mot est vrai et triste, comme presque tout ce qui
est vrai. Ce qu'y perd la dignit des lettres, dj si compromise par
les prjugs d'une partie du public, ce qu'y deviennent ce calme,
cette paix, cette libert d'esprit, si ncessaires  l'enfantement
des oeuvres srieuses, nous nous le sommes dit bien souvent, vous pour
vous encourager  rester dans votre rle de conteur cher  toutes les
imaginations dlicates, moi pour prendre d'excellentes rsolutions
auxquelles j'ai maintes fois manqu. Afin d'lever un peu la question
et d'chapper  ce _moi_ qui n'a pas cess, depuis Montaigne,
d'tre hassable, laissez-moi vous signaler deux symptmes qui
m'ont frapp dans ces querelles, et qui me semblent appartenir plus
particulirement  notre poque. La vanit, chez les gens de lettres,
est certainement un bien vilain dfaut; mais d'abord on pourrait
invoquer en sa faveur la parole vanglique: Que celui qui n'a pas
pch, lui jette la premire pierre! Ensuite, ce dfaut est l'envers
de qualits, d'illusions du moins, sans lesquelles le travail du
littrateur ne serait qu'un supplice continuel. videmment, l'homme
qui, arriv  un certain ge et ayant dj crit, persiste  crire
encore, est un idiot s'il ne croit pas avoir du talent, ou un
hypocrite s'il a l'air d'tre de l'avis de ceux qui lui en refusent.
Inhrente d'ailleurs  l'exercice mme de la pense, la vanit,--qui
chez les hommes de gnie s'appelle l'orgueil,--ne peut pas compter
parmi les bas instincts de la nature humaine: il sied donc de
l'amnistier ou  peu prs. Mais, depuis quelque temps, et surtout chez
nos nouveaux auteurs, la vanit semble constamment se doubler d'une
question d'argent: ceci tient  la physionomie de plus en plus
commerciale que prend notre littrature: on a trs-bien fait,  coup
sr, d'organiser son budget, de crer des caisses, de grossir les
droits d'auteurs, de fixer et de prolonger la proprit littraire, de
s'arranger, en un mot, pour dmentir la tradition proverbiale qui veut
que les crivains et les potes meurent de faim. Dans notre sicle,
o le superflu devient de plus en plus le ncessaire, il et t cruel
et absurde que les travailleurs, les hommes de talent demeurassent
condamns au brouet noir, pendant que les agioteurs s'enrichissaient
en dix minutes. Par malheur, les moeurs de ces hommes d'argent, qui
ont failli devenir nos matres, ont pntr et fait cole parmi nous.
Aujourd'hui un grand succs est surtout une bonne affaire. On value
avec admiration et envie les sommes qu'ont rapportes le _Duc Job_ et
le _Pied de Mouton_, celles que rapportent les _Intimes_. Le critique
qui parle d'un livre nouveau avec une svrit polie, n'est plus du
tout un juge qui exerce un droit; il n'est plus mme un censeur morose
qui blesse une vanit, un esprit mal fait qui mconnat les beauts et
exagre les taches; il est bien pis que tout cela; on le traite de
crature malfaisante, coupable d'avoir diminu les bnfices d'une
affaire, d'avoir entrav la circulation d'un objet de ngoce. L'auteur
critiqu semble lui dire: Attendez au moins que ma premire dition
soit vendue!--C'est le contraire de l'Intim, criant: Frappez, j'ai
quatre enfants  nourrir!--Il y a eu, dans le bizarre pisode de
_Gatana_, un dtail que l'on n'a pas remarqu, parce qu'il est tout 
fait en harmonie avec ces nouvelles moeurs dont je parle. L'auteur de
_Gatana_ a crit quelque part: L'lite des polissons de Paris (ceci
n'est rien, c'est le mot de l'homme en colre), qui m'ont _vol le
fruit de sept ou huit mois de travail_.--Voil le trait de moeurs. M.
About a dix fois plus d'esprit qu'il n'en faut pour savoir que sa
pice est trs-mauvaise; qu'elle aurait eu, dans des circonstances
ordinaires, sept ou huit reprsentations, dont six au moins devant les
banquettes; il sait aussi que l'crivain qui travaille pour le thtre
court une foule de chances: n'tre pas reu, n'tre pas jou, n'tre
pas applaudi, n'obtenir qu'un succs d'estime, etc., etc., et que, par
consquent, le fruit de son travail peut trs-bien tre perdu sans
qu'il ait  rclamer les moindres dommages-intrts. Il sait enfin que
les choses ont tourn de faon  rendre _Gatana_, sinon aussi
glorieuse, au moins aussi lucrative que possible. N'importe! le
naturel s'est trahi; la plaie d'argent a cri plus fort que la
blessure d'amour-propre.

A ce symptme s'en ajoute un autre qui l'aggrave et le complte. Qui
dit commerce, dit annonce, et, en effet, c'est sous l'annonce
aujourd'hui que disparat la vraie critique. Ce qu'il y a de plus
difficile, de plus dangereux et de plus rare, dans la littrature
actuelle, c'est la vrit. Il en est du public des livres comme de
celui de nos thtres: d'un ct, la masse indiffrente; de l'autre,
le groupe des claqueurs. Or, ces claqueurs, ces amis, ces compres,
font leur office tellement en conscience, leur admiration est
tellement _monte_ de ton, ils entourent l'auteur d'une atmosphre si
charge d'enthousiasme et d'encens, que la moindre restriction, la
plus lgre critique lui fait l'effet d'une insulte ou d'un blasphme.
Si l'on essaye de rduire  leur juste valeur des oeuvres surfaites et
des succs factices, on est aussitt assailli par une foule d'Orontes
mal levs, qui traduisent en langage d'atelier ou d'cole normale,
le: _Je voudrais bien, pour voir..._, de l'homme au sonnet. Si on
laisse entendre  des fantaisistes ou _humorists_ spirituels, qu'ils
n'ont pas encore tout  fait dtrn Sterne, Lesage et Voltaire, on
devient leur perscuteur, leur ennemi. Comment en serait-il autrement?
L'exagration, la convention, la commandite, l'assurance mutuelle,
rgnent en souveraines dans le monde des lettres: on ne juge plus; on
aime ou on dteste, ou bien encore on loue avec rage pour tre lou 
outrance. Les habiles, ceux qui veulent que rien ne trouble dsormais
leur quitude, s'en tirent, ou, comme M. Thophile Gautier,  l'aide
d'une bienveillance universelle, olympienne, qui rayonne galement sur
M. Camille Doucet et sur M. Barrire, sur M. Vacquerie et sur M. Laya,
ou par des prodiges de diplomatie qui nous forcent de chercher leur
vraie pense sous des enveloppes sibyllines. Peut-on s'tonner, ds
lors, qu'un homme isol, bienveillant, mais indpendant, sympathique
au talent, mais rcalcitrant aux consignes, d'autant plus aigri par
l'injustice de ses confrres qu'il leur apportait plus d'affection et
de confiance, soulve sous ses pas des bourrasques et finisse par leur
emprunter, lui aussi, quelque chose de leur maussaderie et de leur
violence?

S'ensuit-il que je prtende ne m'tre jamais tromp? Hlas! non, mille
fois non: les questions de littrature et de got ne sont pas soumises
aux mmes lois inflexibles que les questions de morale, de religion et
de politique. Celles-l auraient, faute de mieux, l'honneur pour
gardien; mais en matire littraire, quand on fait de la critique
depuis vingt ans et que tant de points de vue ont chang,
l'obstination absolue serait le fait d'un fanatique ou d'un sot. Oui,
je me suis souvent tromp; j'ai t trop agressif contre d'admirables
talents de qui je n'aurais jamais d oublier qu'ils avaient t les
enchanteurs de mon heureuse jeunesse: j'ai cru madame Sand finie et
condamne lors de ses _Mmoires_: elle m'a rpliqu par une gerbe de
magnifiques rcits. J'ai donn lieu de croire que j'tais insensible
au merveilleux gnie de Voltaire, moi qui ne le hais que par peur de
trop l'admirer. J'ai attaqu trop aveuglment le ralisme, qui n'est
que la forme, encore indigeste, mais vivace, de l'art dmocratique,
c'est--dire du seul art possible au dix-neuvime sicle. Enfin j'ai
essay de faire de la littrature aristocratique, et je ne me suis pas
aperu que l'aristocratie avait toutes les qualits possibles, mais
qu'elle les gtait par le mme dfaut que la jument de Roland: elle
tait morte. Et cependant, l encore, n'ai-je pas t victime d'une
inconsquence? Quel mal ne dit-on pas, dans les romans, au thtre et
ailleurs, des riches qui restent oisifs, des gentilshommes qui donnent
 la socit active le spectacle de leur dsoeuvrement, toujours
inutile, souvent coupable? Or, si le plus humble de ces gentilshommes,
si le plus pauvre de ces riches, cdant  une vocation, malheureuse
peut-tre, mais sincre, se donne  la littrature, non pas  cette
littrature des privilgis qui n'est qu'un luxe de plus, mais 
celle qui impose un travail incessant, use les forces, affronte les
orages, accepte et affirme l'galit moderne et finalement n'obtient
ni couronnes, ni rcompenses, on le traite en intrus; il semble qu'il
usurpe sa place au soleil, que ses confrres doivent l'en chasser par
droit de naissance et par droit de conqute; et dans ces prtendus
avantages qui ne le rendent ni paresseux, ni fier, qu'il oublie et
abdique en prenant la plume, on cherche une condition d'infriorit,
parfois mme de ridicule!

Au milieu de ces dissidences, de ces injustices, de ces reprsailles,
de ces discordes civiles et inciviles qui ont si tristement troubl
notre beau ciel littraire, gardons au moins, mon cher ami, deux
choses intactes: cet art dlicat et charmant dont j'ai t le
Lapeyrouse et dont vous tes le Colomb; et cette amiti qu'ont
pargne, Dieu merci! nos vicissitudes publiques. Laissez-moi
terminer cette trop longue prface par une image emprunte  ma vie
rustique. Je visitais l'autre jour une grange abandonne qui a fait
partie du riche domaine de la Chartreuse de Villeneuve. Cette grange
fut incendie au commencement de la Rvolution: puis sont venus les
acqureurs des terres, dont aucun n'a voulu se charger de ce btiment
 l'aspect sinistre, dont les murailles et la toiture tombaient en
ruines. Alors a commenc un travail de destruction qui dure encore: 
chaque onde de pluie,  chaque bouffe de mistral, une cloison se
lzarde, une pierre se dtache de la vote, une marche de l'escalier
s'effondre et va grossir l'inextricable chaos de buissons, de tuiles
et de dbris. De temps  autre, un mendiant vient passer la nuit dans
ce gte ouvert  tous les vents; d'autres fois, des malfaiteurs y ont
attendu  la brune et dvalis des charretiers endormis, des
cultivateurs attards. Une lgende lugubre a fini par s'attacher 
cette ferme maudite dont la physionomie dsole saisit les
imaginations populaires et m'a donn le frisson.

Mais voici que dans une cour intrieure, au milieu de cet amas de
dcombres, un paysan octognaire m'a montr un vieux pied d'aubpine,
qui, dit-il, est l depuis prs d'un sicle. Raviv par notre
printemps htif, cet arbuste allait fleurir, et une petite fauvette 
tte noire y commenait dj son nid. Ainsi, dans ce coin dsert
qu'avaient marqu de leur empreinte les ravages du temps, les passions
de l'homme, ses crimes et ses misres, l'oeuvre de Dieu se rvlait
encore  moi dans toute sa fracheur et toute sa grce. L o les
hommes avaient mis le feu, la ruine, le meurtre, la pauvret, le vol
et l'abandon, Dieu mettait un oiseau et une fleur. Que ce soit l, mon
ami, un emblme! Le malheur des temps, les vicissitudes politiques,
les querelles de partis, nos dceptions, nos ressentiments, nos
colres, ont accumul en nous et autour de nous bien des dbris:
conservons au moins l'aubpine et la fauvette; une fleur et une
chanson!

    ARMAND DE PONTMARTIN.

    2 avril 1862.




    LES JEUDIS
    DE
    MADAME CHARBONNEAU


Refus  la Comdie-Franaise!... Siffl au thtre Beaumarchais! Et
voir russir des rapsodies comme le _Demi-monde_, _Dalilah_ et les
_Effronts_! Dcidment l'art s'en va, le got s'en va, la socit
s'en va, les moeurs s'en vont, les rois s'en sont alls, les dieux
s'en iront; c'est pourquoi je m'en vais aussi. Ingrat Paris, tu
n'auras pas ma _copie_! Me voici revenu  C..., ma ville natale.

C... jouit d'une rputation trs-usurpe. D'abord, on m'y prend au
srieux, et il est avr, parmi mes compatriotes, que je suis un grand
homme mconnu,  qui il n'a manqu qu'un peu d'intrigue pour remplacer
M. Briffaut  l'Acadmie; ensuite, c'est une jolie ville situe dans
un pays charmant. On y est de premire force au whist, on y fait bonne
chre; on y aura un chemin de fer en 1864. C... possde une
bibliothque, bien connue de M. Libri, une salle de spectacle, o l'on
joue la _Tour de Nesle_ tout aussi bien qu' Montbrison, et o l'on
chante _Robert le Diable_ pas plus mal qu' Angoulme. Donc,
dcentralisons! Soyons ici comme Coriolan chez les Volsques, comme
Thmistocle chez les Perses, et qu'un jour Paris, stupfait de ma
gloire, regrette de m'avoir laiss partir!

Justement les lettrs du pays, sachant que j'tais _dans leurs murs_,
ont eu une ide lumineuse: ils ont dcid madame Charbonneau, la femme
du directeur de l'enregistrement,  donner, tous les jeudis, un th
avec prohibition absolue de boston et de bouillotte. On causera
littrature, beaux-arts, thtre, voyages, pisodes de la vie
mondaine. Les commrages seront interdits; les conversations sur la
garance, l'_odium_, la maladie des vers  soie et le drainage,
svrement dfendues. On aura de l'esprit, c'est dans le programme. De
temps en temps, le _monsieur de Paris_ (c'est de moi qu'il s'agit)
rsumera les questions, les saupoudrera de bons mots, et, s'il y a
lieu, le secrtaire de la mairie en inscrira le procs-verbal sur un
grand registre  fermoirs. Ce sera,  deux cents ans et  deux cents
lieues de distance, une rduction Collas de l'htel de Rambouillet,
rhabilit par M. Cousin. J'en serai le Godeau ou le Mnage, le
Voiture ou le Trissotin.

Ici mes instincts de pote comique se rveillent. (Oui, pote comique,
malgr les boules noires de ces cabotins de la rue Richelieu!)
Il me prend envie de m'amuser aux dpens de cette Philaminte
d'arrondissement, qui porte, j'en suis sr, des turbans vert-de-gris,
de ces braves gens qui en sont encore  la tragdie, au madrigal et au
pome didactique; de tous ces arrirs dont l'esprit s'habille  la
mode de 1810. Chaque jeudi soir, en rentrant, j'essayerai de crayonner
les scnes ou les physionomies grotesques qui auront pos devant moi;
je colligerai les sottises qui se seront dites et les leons que Paris
aura donnes, par ma bouche,  la province bahie. Mon temps d'exil me
semblait lourd et bte; je vais le rendre spirituel et lger, en me
moquant de ces imbciles.




I


    Jeudi 15 dcembre 186...

Tiens! c'est singulier; je n'ai pas ri, ou du moins, si je me suis
diverti, ce n'est pas du tout de la faon que j'avais espre. Je ne
suis pas mme sr qu'on ne se soit pas un peu amus  mes dpens.

D'abord madame Charbonneau est une Parisienne, et une Parisienne de
l'espce la plus intelligente; fille d'un artiste sans fortune, mais
brillamment leve, elle m'a rappel ce type de la belle madame
Rabourdin, si minutieusement dcrit par Balzac. Son mari, enfant de
Paris comme elle, a une physionomie d'ambitieux. D'ici  dix ans, elle
en aura fait un receveur gnral. Son piano est d'rard; elle est
lve de Chopin. Elle s'habille avec cette lgance inne qui ne
s'analyse pas. Rien  faire ni  dire de ce ct-l pour les mauvais
plaisants. Son th arrive tout droit de la _Porte chinoise_. Sa
cuisinire fait les brioches comme Flix.

Pourtant, la soire ne commenait pas mal. Une petite femme brune, la
femme de l'adjoint, madame Galimard, est entre comme une trombe
cercle de crinoline, en s'criant: Vous ne savez pas? Madame Burel a
renvoy Catherine!

Pourquoi madame Burel avait-elle renvoy Catherine? Un cordon bleu qui
avait refus trois cents francs de gages chez le sous-prfet! On se
perdait en conjectures, et cette grande nouvelle menaait de faire
tort aux causeries annonces, quand la matresse de la maison,
tournant vers moi son regard pntrant, me dit avec un spirituel
sourire:

--Dcidment, nous sommes incorrigibles... Vous nous trouvez bien
cancaniers, n'est-ce pas, monsieur le Parisien?

J'allais rpondre. M. Dervieux m'a prvenu; c'est le prsident du
tribunal.

--Mon Dieu, madame! ne nous humilions pas trop, et souvenons-nous que
les hommes sont partout les mmes. Au lieu de laisser  monsieur le
temps de tourner un compliment ou de dguiser une pigramme, je vais
vous raconter ce que j'ai vu de mes yeux et ou de mes oreilles. La
province vous semble avoir le monopole des commrages, des _caquets_
dont parle la Bruyre dans sa fameuse page sur la petite ville. Eh
bien, c'tait aussi mon avis en 1845, quand je partis pour Paris, o
j'allais terminer mon stage. J'avais vingt-cinq ans, et, avant de me
dcider  tre tout  fait magistrat, je dsirais essayer de la
littrature. Avec quel bonheur je me dis qu'enfin je sortais de notre
atmosphre _cancanire_, que je n'entendrais plus que des gens
spirituels, causant sur des sujets levs et des ides gnrales, que
je n'aurais affaire qu' des artistes, des savants, des crivains, des
inventeurs, des critiques, trop occups de leurs penses, de leurs
travaux, de leurs ouvrages, pour s'informer de ce qui se passait chez
le voisin! Grce  un hasard providentiel, je me trouvai, au bout de
six mois, dans une socit essentiellement artistique et littraire,
compose d'un diteur clbre, de deux acadmiciens, d'un philosophe,
d'un pote, de trois peintres et d'un professeur au Conservatoire.
Inutile d'ajouter que, dans ce glorieux cnacle, je me proposais,
moins ambitieux que Juvnal, de tout couter et de ne rien dire.
Hlas! hlas! six autres mois ne s'taient pas couls, voici ce qui
se passait: mdisances et caquets pleuvaient comme grle. L'diteur
avait rompu avec le philosophe; les deux acadmiciens ne se saluaient
plus; le pote tait brouill,  hmistiches tirs, avec deux des
peintres, et il tait question d'une rencontre entre le troisime
peintre et le professeur. Tout ce petit monde se criblait
rciproquement dans un tamis que Pzenas ou Draguignan et envi  la
rue Jacob. Il est vrai que la plupart de ces messieurs avaient des
femmes; mais comment supposer que ces dames eussent leur part dans ces
bavardages? Vous ne me croiriez pas si je vous le disais, et je me
garderai bien de vous le dire...

J'tais battu sur mon propre terrain, et je m'abstins de rpliquer; je
savais par exprience  quel point M. Dervieux tait dans le vrai.
J'essayai de m'en tirer  l'aide d'une phrase sur l'ternelle
similitude de l'homme  travers ses variations apparentes, sur le
contraste des cadres ne servant qu' faire ressortir l'uniformit des
tableaux, et je me rsumai en ces termes:

--La prtention de l'homme est de se _diffrencier_ constamment, et sa
destine est de se ressembler toujours.

--A qui le dites-vous? interrompit M. Verbelin, le juge d'instruction;
et, prenant sur la table le livre de M. Sainte-Beuve, _Chateaubriand
et son groupe_, il ajouta:

--N'tes-vous pas d'avis que toutes les fautes, tous les malheurs de
l'illustre auteur des _Martyrs_ ont t causs par son orgueil?

--Oh! oh! pensai-je, voici un Philistin de premire force; je tiens ma
revanche.

Et je m'inclinai en signe d'assentiment.

--Eh bien, monsieur, reprit-il, je suis d'une gnration qui avait
fait de M. de Chateaubriand l'idole, le demi-dieu de sa jeunesse.
Pourtant,  force d'entendre dire qu'il tait plein d'orgueil, j'avais
fini par rpter  part moi: M. de Chateaubriand est orgueilleux;
c'est bien extraordinaire. Tant pis pour lui! Je vais chercher un
grand crivain qui soit modeste; je n'aurai que l'embarras du choix.
L-dessus me voil portant mon admiration et mon culte  M. de
Lamennais. Peu d'annes aprs, l'on m'apprend que M. de Lamennais a
t gar par l'orgueil. Je passe  M. de Lamartine; je le vois
dcourag, vieilli, accabl, et l'on me crie: L'orgueil l'a perdu.
Je cours  M. Victor Hugo; il tait  Jersey, et tout le monde
redisait en choeur que c'tait l'orgueil qui l'avait men l. Je
songeai  M. de Balzac; je sus que, non content d'tre un immense
romancier, il avait crit, en grosses lettres, sur la porte de son
cabinet de travail: tre par la plume ce que Napolon a t par
l'pe, et n'avoir pas de Waterloo.--Je me rabattis sur M. de Vigny;
je le rencontrai dans un salon o l'on causait littrature, et je le
trouvai fermement convaincu que le thtre franais a fini 
_Chatterton_, le roman  _Cinq-Mars_, et la posie  _Eloa_... J'en
conclus que la vanit tait probablement une maladie littraire, et je
me promis de ne plus frquenter que des gens illettrs. Je repartis
pour le chef-lieu de mon dpartement. Deux amis intimes, Paul et
Gustave, venaient de rompre une amiti de quinze ans, parce que
Gustave avait supplant Paul auprs de la premire chanteuse du
thtre. Tu comprends bien, me dit l'amant conduit, que je tenais
trs-peu  Locadie; elle chante faux, elle a de fausses nattes, un
oeil plus petit que l'autre, et le nez rouge ds qu'elle veut monter
au _si bmol_ suraigu; mais l'amour-propre!--J'arrive  mon chef-lieu
de canton, une petite ville de trois mille mes. Deux proches voisins,
un peu parents, et les plus honntes gens du monde, avaient cess de
se voir et de se parler, parce que l'un des deux avait t nomm
membre du conseil municipal, et que l'autre avait chou... Vous
entendez bien, me dit le candidat malheureux, qu'au fond cela m'est
bien gal; c'est mme une corve que j'vite, mais chacun a son petit
amour-propre.--Enfin, je prends gte dans mon village; on savait que
j'tais avocat. Le lendemain, je vois entrer un pauvre paysan; il me
demande en sanglotant s'il n'y a pas moyen de se ddire d'un march o
il va payer cent cus un tas de fagots qui vaut cent francs. Mais,
malheureux! lui demandai-je, comment vous y tes-vous laiss
prendre?--Ah! monsieur, hu! hu!... c'est que Jean Pcoul, le
marguillier, voulait les fagots; il a pouss jusqu' deux cent nonante
francs... hu! hu!... et je n'ai pas voulu qu'il les ait... Ah! ma
pauvre dfunte (explosion de sanglots) me le disait bien: Jacques, la
vanit te ruinera!... Ce fut l ma premire consultation; je la
donnai gratis. Je mis quelque argent dans la main de Jacques, en lui
disant: Mon ami, je vous flicite et vous remercie; vous venez de
rhabiliter M. de Chateaubriand.

Le rcit de M. Verbelin acheva de m'aplatir. Madame Charbonneau
l'coutait d'un petit air approbatif. L'assistance me regardait, comme
pour me dire: Eh bien, monsieur le pote comique, avez-vous toujours
envie de vous moquer de nous? Y aurait-il donc des Parisiens en
province, comme il y a des provinciaux  Paris? Les chemins de fer, le
nivellement dmocratique, le va-et-vient perptuel d'une socit que
le centre attire sans cesse et renvoie marque de son empreinte, tout
cela a donc effac les diffrences, les disparates sur lesquelles je
comptais pour rire? Ces ides vagues se pressaient dans mon cerveau,
et je commenais  perdre contenance, lorsque l'on annona M.
Toupinel.

Figurez-vous un homme de quarante-cinq  cinquante ans, haut en
couleur, un peu gros, drap plutt que vtu dans un de ces amples
habits noirs que les hommes politiques ont mis  la mode; possdant
une de ces physionomies goguenardes qui dnoncent un amateur de bonne
chre, un chanteur de chansonnettes ou un mystificateur de salon. Il
portait sous son bras un norme rouleau de papiers. Son entre fit
sensation.

--La parole est  M. Toupinel! s'cria l'assemble.

--La parole est  M. Toupinel! dit madame Charbonneau.

--Oh! pour le coup, fis-je dans un nouvel apart, voici le provincial
de lettres dans toute l'expansion nave de son type primitif; voici la
proie que j'attendais. Je suis sr que ce rouleau de papiers recle
dans ses flancs un pome sur les vers  soie ou une tragdie de
_Mnlas_. Il va m'indemniser,  lui tout seul, de toutes mes
railleries rentres. Attention!

On a fait silence; mais, au mme moment, la pendule de madame
Charbonneau a sonn onze heures; c'est l'heure classique de la
dispersion gnrale et du couvre-feu, dans l'honnte ville de C...
Madame Charbonneau a servi une tasse de th  M. Toupinel en le
grondant d'tre venu si tard. Il a rengain son rouleau de papiers.
Chacun a repris son paletot, son parapluie et ses socques en rptant:
A jeudi prochain!

Jeudi, je saurai peut-tre ce que renfermait le rouleau de papiers de
M. Toupinel.




II


    Jeudi, 22 dcembre 186...

...Dcidment je suis mystifi, et, pour tre du parti des rieurs, je
me vois forc de me dserter. M. Toupinel et son rouleau de papiers
n'ont pas t ce que je croyais. Je m'attendais  des vers du cru, 
une tragdie du terroir,  de la prose de chef-lieu d'arrondissement,
et je m'apprtais  rire; or, voici ce qui est arriv:

Je suis entr chez madame Charbonneau  huit heures prcises. La
socit tait au grand complet. M. Toupinel, assis devant une petite
table garnie d'un verre d'eau sucre et d'une lampe Carcel, semblait
me guetter au passage comme un animal froce guette sa proie. Il
tenait  la main son ternel rouleau, l'instrument de mon supplice,
pensais-je; je ne croyais pas si bien dire!

Aprs que j'ai eu convenablement salu la matresse de la maison et
ses habitus, aprs les premires escarmouches sur la pluie et le
mistral, il s'est fait un silence solennel. M. Toupinel a dcachet et
dpli son paquet, et, au lieu du manuscrit attendu et redout, j'ai
aperu des liasses de journaux parisiens de toutes les nuances et de
tous les formats, des pages de _Revues_, des fragments de livres et de
brochures... Je ne comprenais pas encore. Est-ce que ce monsieur, me
disais-je, tient un cabinet littraire par chantillons?

--Jeune homme, m'a dit M. Toupinel avec la gravit d'un prsident de
cour d'assises, votre prsence _dans nos murs_ (ils y tiennent!) va me
fournir l'occasion de me dgonfler un peu. Un de mes amis, pote et
homme d'esprit par-dessus le march, vient de publier, sous cet
heureux titre: _les Bvues parisiennes_, un petit livre dont vous avez
sans doute entendu parler, et o il prouve, pices en mains, que vos
beaux messieurs du feuilleton et du premier-Paris auraient bien besoin
qu'on leur enseignt ce qu'ils sont censs nous apprendre. Moi, je me
suis livr, depuis vingt ans,  un travail analogue. J'ai rassembl,
dans les dossiers que voici (il y en avait bien une trentaine), les
lments du procs qui s'instruira tt ou tard contre le mensonge
parisien. J'y prouve,  l'aide de citations exactes et soigneusement
dates, qu'il n'y a pas un de vos illustres qui ne se soit contredit
cinquante fois sur les hommes et sur les choses; qu'il est
littralement impossible  un lecteur de bonne foi de dmler le vrai
et le faux au milieu de ces jugements contradictoires, dont les motifs
cachs, souvent inavouables, se dcouvriraient presque tous dans les
plus ignobles coulisses de la comdie parisienne; que ce prtendu bel
esprit s'approvisionne constamment, mme chez les plus applaudis et
les mieux rents, d'anecdotes et de bons mots qui tranent, depuis des
sicles, dans tous les _anas_, de phrases toutes faites, ou, pour
parler votre langage, de _rengaines_ aussi vieilles que le premier
calembour de M. de Bivre; et que, si l'on retranchait des courriers
de Paris, des vaudevilles, des mlodrames, des petits journaux, des
petits volumes  couverture jaune, verte, brune, grise ou bleue, les
niaiseries ou les redites, le billon ou la fausse monnaie, il n'en
resterait pas de quoi faire l'aumne  un pauvre de province.
Voulez-vous quelques exemples? Tenez: dossier no 7; lettre L.;
chapitre des chanteurs et de la critique musicale.

Je suppose un provincial comme moi, dbarqu de la veille  Paris et
regardant les affiches de spectacle:

Opra.--Ce soir, seconde reprsentation du _Trouvre_: M. Llio
chantera le rle de Manrique.

--Bravo! _le Trouvre!_ chef-d'oeuvre de l'illustre Verdi, le plus
grand compositeur de notre sicle et de tous les sicles, ainsi que me
l'ont enseign, dans la _France musicale_, les frres Escudier; Llio,
dlicieux chanteur, dont la voix gagne chaque jour en tendue, en
puissance, en fracheur, ainsi que me l'apprend le _Constitutionnel_;
ce sera superbe; je vais louer une stalle.

Notre homme entre ensuite au caf; justement c'est le jour des
feuilletons de musique; toute la critique musicale rend compte de la
reprsentation du _Trouvre_.

Premier journal srieux: Llio, dans le rle de Manrique, ce n'a pas
t seulement un immense succs, 'a t une rvlation. Enfin, grce
 l'admirable artiste, ce rle impossible, inintelligible,
insoutenable, a pris un corps, une forme, une me; le mannequin est
devenu un homme, et les accents de cet homme ont fait battre tous les
coeurs; quant  la voix de Llio, elle n'a jamais t plus pure, plus
puissante, plus tendue, plus jeune, plus frache; c'est Nourrit 
vingt-cinq ans! Transports, rappel, ovations, rien n'a manqu  son
triomphe....

--Oh! oh! il n'y a pas  s'en ddire; j'ai bien fait de louer cette
stalle; je vais passer une bien belle soire!

Deuxime journal srieux: Assurment Llio a eu de beaux lans
dramatiques dans le rle de Manrique. Pourtant la sympathie mme que
nous inspire son talent nous engage  lui dire que, dans l'tat actuel
de sa voix, il a commis une imprudence, et la froideur du public le
lui a dit avant nous. Il n'aurait jamais d se mesurer avec cette
redoutable partition, qui exige des moyens dont Llio est aujourd'hui
compltement priv, ni surtout avec le souvenir de Mario, qui a marqu
ce rle de Manrique du sceau de son crasante supriorit...

Mon provincial fronce le sourcil.

Troisime journal srieux: L'effet de la reprsentation de vendredi a
t lamentable; Llio, dans le rle de Manrique, a constern ses
admirateurs et ses amis. Llio n'a plus du tout de voix, et il y
supple mal par des mouvements tlgraphiques et une pantomime
convulsive. Le public a nergiquement rappel au silence la tourbe des
chevaliers du lustre. Ce chanteur si justement ft  l'Opra-Comique,
a commis une faute immense, en quittant, pour une plus grande scne,
le thtre de ses vritables succs. Nous craignons qu'il ne se relve
jamais de ce dernier naufrage.

Voil mon homme au dsespoir. Pour s'achever, il jette les yeux sur un
journal lger, tout en dgustant sa tasse de caf  la crme.

Le journal lger: M. Llio est parti pour Chambry. Il cherche
_Savoie_; on ne dit pas qu'il l'ait encore _Trouvre_.

--Parti pour Chambry! murmure  part lui le provincial, incapable de
comprendre les calembours par  peu prs; mais alors il ne joue pas
ce soir! L'affiche a donc menti? Que faut-il penser?...--Il mdite
pendant une heure les deux lignes du petit journal, sans pouvoir
rencontrer de solution raisonnable; ses perplexits redoublent, et il
finit par vendre sa stalle, au rabais,  un industriel de la galerie
noire.

Telle est, monsieur, a continu l'impitoyable Toupinel, telle est, en
raccourci, et dans le plus lger de ses cadres, l'image de la critique
parisienne. Vous semble-t-il qu'elle rponde parfaitement  son
programme: Renseigner clairement ses lecteurs sur ce qu'ils doivent
penser de ce qu'elle juge?

Je ne savais trop que rpondre, et j'essayais de reprendre mon aplomb,
quand une diversion m'est advenue du dehors; un jeune homme assez
lgant est entr dans le salon: il avait commenc sa soire au
thtre, o l'on donnait la _Juive_. Il nous a annonc, d'un air
tragique, que le tnor, en s'efforant de lancer un _ut_ de poitrine,
avait fait un _couac_ formidable, et que le parterre s'tait fch.

--Voil bien vos publics de province! ai-je dit pour me rattraper: ils
condamnent les malheureux chanteurs  crier comme des nergumnes, et
adieu le chant, les nuances, la mlodie!

--Oh! permettez! a interrompu M. Verbelin; cette mode nous vient de
Paris. Je m'y trouvais, l'an pass, au mois d'avril, et j'assistai aux
dbuts de Tamberlick. La salle tait splendide; il y avait l
assurment les femmes les plus lgantes, les connaisseurs les plus
dlicats, la fine fleur du dilettantisme parisien. Tamberlick chanta
fort bien le premier acte d'_Otello_: le public fut de glace.
Tamberlick fut magnifique d'nergie et de passion dans le troisime
acte, qui est sublime: on ne l'applaudit que modrment. Tout ce qui
prcda et suivit le fameux _ut dize_ fut compt pour rien. On avait
annonc cet _ut dize_; l'assemble attendait cet _ut dize_; il lui
fallait cet _ut dize_, auquel Rossini, par parenthse, n'a jamais
song. Si Tamberlick avait escamot cet _ut dize_, non-seulement il
serait tomb  plat, mais sa vie n'et pas t en sret. Pensez aux
lgitimes colres de ces mille Parisiens, dont cent cinquante Russes,
trois cents Italiens, et huit cents Anglais, qui forment ce qu'on
appelle tout Paris. Ils et elles ont mis leur cravate blanche et leurs
diamants, dcouvert leurs paules et frott le verre de leurs
lorgnettes, manqu une polka ou une partie de lansquenet, le tout sur
la foi d'un _ut dize_, et cet _ut dize_ aurait fauss compagnie! On
a assassin pour moins que cela. Sans _ut dize_, cet homme tait un
zro; avec _ut dize_, c'est un dieu. Que Shakspeare et Rossini
s'arrangent comme ils pourront: vive l'_ut dize_ et Tamberlick _for
ever_!--tes-vous bien sr, monsieur, que ce soit l de la musique?

--Mais enfin, je ne suis pas musicien, ai-je rpliqu avec une
certaine impatience; que M. Llio chante bien ou mal le _Trouvre_,
que M. Tamberlick donne ou garde son _ut dize_, ce sont, aprs tout,
choses d'assez mince importance, et nous avons l une singulire faon
de causer littrature...

--Patience! a repris l'impitoyable Toupinel en rouvrant son cahier.
Dossier no 12, lettre P, chapitre du _courrier de Paris_ et des
chroniqueurs.

Gaston B..., jeune peintre de plus d'esprances que de rentes, avait
remarqu, aux eaux de Baden, la fille d'un trs-riche banquier,
Clmentine R... On savait que le pre serait inflexible. Heureusement
l'amour est ingnieux, et nos deux jeunes gens s'avisrent d'une ruse
des plus spirituelles. Gaston s'introduisit chez le banquier, et y
obtint, sur sa bonne mine, l'emploi de premier commis. Au bout de six
mois, M. R... raffolait de Gaston. Celui-ci en profita pour lui avouer
qu'il avait cultiv la peinture  ses moments perdus, qu'il tait
lve de M. Ingres, et il lui proposa de faire, _pour rien_, le
portrait de mademoiselle Clmentine. Les millionnaires ne sont pas
insensibles  ces petites conomies: M. R... consentit donc. Gaston
fit cent soixante-trois sances. Le portrait tait si ressemblant, que
M. R..., enthousiasm, laissa chapper ces paroles, bien
attendrissantes dans la bouche d'un homme riche: Je ne sais ce que je
pourrais refuser au peintre dont le magique talent me donne une
seconde fille!--Eh bien, monsieur, donnez-moi la premire! s'est
cri Gaston, prompt  la riposte. Esclave du prjug bourgeois, M.
R... commenait une horrible grimace, lorsque l'on a sonn  la porte.
Le groom de Gaston lui apportait une lettre d'un notaire de
Chteau-Thierry, sa ville natale. L'honnte tabellion lui annonait
qu'une vieille parente, qu'il connaissait  peine, venait de mourir
en lui laissant cinq cent mille francs. Ce dnoment providentiel et
imprvu a drid M. R... et ramen la joie dans tous ces coeurs. Le
mariage se clbrera jeudi prochain  Saint-Roch. Gaston a mis dans la
corbeille un exemplaire du _Roman d'un jeune homme pauvre_, de M.
Octave Feuillet, magnifiquement reli.

--Voil, monsieur, ce qui se paye cinquante centimes la ligne dans la
capitale du monde civilis. Dcoupez cette piquante anecdote en autant
de syllabes et de lettres que vous le voudrez. Mettez le tout dans un
sac de loto; remuez et tirez au hasard; vous aurez dix, cent, cinq
cents anecdotes de mme force et de mme style, telles que nous les
servent vos chroniqueurs. Voulez-vous une autre guitare? Dossier no
14; lettre V, chapitre du comique bourgeois.

Deux couples de la rue Saint-Dnis se trouvaient l'autre soir, au
Thtre-Lyrique; l'on chantait les _Noces de Figaro_. Voici quelques
bribes du dialogue que nous avons pu saisir  travers la porte de la
loge, laisse entr'ouverte par gard pour une des deux dames, afflige
d'un commencement d'embonpoint.

M. Bringuet, bonnetier.--Ce Mozart a bien du talent: il faudra que je
tche de l'avoir  mes soires...

M. Dupochet, droguiste.--Mais il est mort!

Madame Dupochet, s'ventant avec son mouchoir.--Non, mon ami, tu te
trompes, c'est M. Adolphe Adam qui est mort; un autre musicien bien
remarquable!

M. Dupochet.--Chut! ma bonne amie, tu m'empches d'entendre madame
Ugalde.

Madame Bringuet, minaudant.--Je l'aimais mieux dans _Galathe_. Tu
sais, monsieur Bringuet? (Fredonnant.) _Verse! verse! verse!
verse!_...

M. Bringuet, fronant le sourcil.--Vous connaissez, Malvina, mon
opinion sur _Galathe!_... c'est nu, voluptueux, indcent et risqu,
et j'ai appris avec beaucoup de peine que notre lodie l'avait chante
dans son pensionnat. Il faudra que je dise l-dessus un mot
d'avertissement  madame Gavinat, sa matresse de pension. Ces
coupables tolrances ne peuvent que troubler le repos des familles et
amener tt ou tard dans la socit des perturbations...

M. Dupochet, timidement.--Mais, mon voisin, la socit ne craint rien
pour ce soir... Si nous coutions Mozart?...

Madame Dupochet, illumine.--L'affiche a peut-tre estropi son nom:
ne serait-ce pas Musard?...

M. Bringuet, furieux.--Alexandrine!!!

--Est-ce la peine, dites-moi, d'avoir tant d'esprit pour crire ou
pour applaudir de pareilles choses?

--Assez! assez! s'crirent en choeur les invits de madame
Charbonneau.

--Oh! par grce, mesdames, permettez-moi d'extraire encore de mon
portefeuille la petite photographie ci-jointe, tombe de la poche d'un
Parisien de mauvaise humeur:


L'HOMME BIEN INFORM

La vogue niaise du _courrier de Paris_, de la chronique et du
chroniqueur, a cr, par contre-coup, l'homme bien inform. L'homme
bien inform est au chroniqueur ce que le mlomane est  l'artiste, ce
que l'ombre est au corps, ce que le lierre est  l'ormeau, ce que
Maquet est  Dumas.

Voici, par exemple, une pice nouvelle, une de ces pices qui
passionnent la curiosit publique. Autrefois, dans les temps de
barbarie, pendant l'enfance de l'art, l'essentiel et t d'abord de
voir si elle est bonne et bien joue, puis de tcher de s'en rendre un
compte exact, ensuite de l'analyser fidlement pour les lecteurs, et
enfin de revtir cette analyse de toutes les lgances d'une forme
spirituelle et piquante. Aujourd'hui nous avons chang tout cela: la
forme,  quoi bon? Le style, fi donc! Le style, dans la chronique, ne
serait qu'un excdant de bagages. Vous voil gagnant modestement votre
place, comme un profane ou un botien que vous tes. Arrive l'homme
bien inform: poignes de mains  droite et  gauche; il s'assied 
vos cts, et il vous rcite  sa faon son cours de littrature
dramatique. La pice a t retarde de quatre jours, parce que le
troisime enfant de l'ingnue a eu une fivre catarrhale, parce que le
pre noble donnait hier une soire, parce que le jeune premier
chassait  courre, et parce que la grande coquette avait command et
dcommand cinq fois sa coiffure. Madame F... devait porter, au
quatrime acte, une robe rose avec des noeuds lilas; mais elle a su,
par des indiscrtions de couturire, que mademoiselle M... en aurait
une pareille, et, au moment o l'auteur lui faisait rpter pour la
vingtime fois ces mots du coeur, qui doivent emporter le succs de la
scne capitale: Ah! oui, je suis une pauvre femme, une faible
crature que l'on opprime et que l'on dchire; oui, une fatale
influence m'a enlev le coeur de mon Ernest; mais je vaincrai ses
ddains  force de rsignation et de douceur... madame F... a eu une
attaque de nerfs, et n'en est sortie que pour traiter mademoiselle
M... de _girafe_ et de _chipie_; ce qui a suspendu la rptition, ces
dames devant, en cet instant mme, tomber dans les bras l'une de
l'autre.

Puis l'homme bien inform s'arme de sa gigantesque lorgnette, tourne
le dos  la rampe qu'on allume, et parcourt la salle d'un regard de
connaisseur. Ah! voil madame R... qui entre dans sa loge... Jules
doit tre au balcon: justement.--Tiens! c'est singulier, le ministre
plnipotentiaire du Chili n'est pas encore arriv, et cependant il
sait bien que la petite Clara ne parat que dans le prologue.--La loge
de madame de S... est vide... Ah! je sais pourquoi: elle avait reu
une lettre de Fontainebleau qui lui apprenait que sa belle-soeur tait
 l'agonie, et elle l'avait supprime pour ne pas perdre sa premire
reprsentation; mais son mari, qui est trs-jaloux, a cru que la
lettre tait d'Albric, le jeune auditeur au conseil d'tat; il a
fallu la lui montrer, et ce qu'il y a de bon, c'est que, pendant qu'il
la lisait, Albric tait cach dans un placard: ce soir, le couple est
dans les larmes, bien que cette soeur n'ait pas d'enfant et laisse
trente mille livres de rente... Ainsi de suite. Voil le feuilleton
dramatique de l'homme bien inform.

Vous lisez un roman nouveau: il vous plat ou il vous dplat, ceci
n'est pas la question. Vous vous demandez, avant de fixer votre
jugement, si les caractres sont vrais, si la donne est originale, si
les situations sont pathtiques, si le rcit est intressant, si les
descriptions sont belles, en un mot si le roman est bon ou mauvais.
Patience! voici l'homme bien inform qui frappe  votre porte; il
entre, il jette les yeux sur le livre ouvert; il vous raconte comme
quoi l'hrone est cette dame que vous avez rencontre  Trouville
l't dernier; l'auteur lui avait demand la main de sa nice, cette
jolie blonde qui dansait si bien la polka; le mariage a manqu, et
c'est pour cela que la nice et la tante figurent dans le roman. Vous
aurez peut-tre aussi remarqu, dans ce livre, l'odieux personnage de
V... C'est, trait pour trait, un crancier de l'auteur, que vous avez
d voir  la Bourse, le banquier T... Et G..., ce type de vieil avare,
hargneux et grotesque! vous savez sans doute qu'il n'est autre que le
propre oncle de l'auteur, le notaire P..., qui avait dshrit son
neveu, parce qu'il dtestait les gens de lettres. Quant  l'pisode
tant soit peu risqu de l'enlvement de la jeune Emma, c'est une
histoire vraie qui a fort diverti, l'an pass, tous les baigneurs de
Carlsbad; George, le ravisseur, s'appelle, en ralit, Gustave; il est
trs-li avec l'auteur,  qui il a naturellement tout racont. Aussi
ce roman fait-il un bruit d'enfer en Bourgogne, o la famille de la
jeune personne compte beaucoup de parents et d'amis. Le libraire de
Dijon,  lui tout seul, en a vendu cent cinquante-cinq exemplaires...

--Mais que pensez-vous de l'oeuvre en elle-mme? il me semble que les
caractres sont un peu forcs, les incidents invraisemblables, les
descriptions oiseuses, le style  la fois prtentieux et incorrect...

--Je l'ignore et ceci importe peu, vous rpond l'homme bien inform:
ce qu'il y a de pire, c'est que l'auteur n'avait pas de trait avec
B... son libraire. B... a perdu beaucoup d'argent dans l'affaire des
_Petites Voitures_, o il s'tait mis, comme vous savez, 
l'instigation de X..., un de ses bailleurs de fonds, et maintenant il
est possible que ce roman qui a t tir  douze mille, ne rapporte
rien de plus que les cinq cents francs touchs contre livraison du
manuscrit... etc., etc., etc. Voil comment l'homme bien inform
entend et pratique le feuilleton littraire.

Passons maintenant  la politique: nous sommes ici sur un terrain
glissant; tchons de ne pas tomber. Vous tes inquiet (simple
conjecture) de la tournure que prennent les vnements: vous vous
demandez avec angoisse si la socit sera assez forte pour rsister 
cette propagande des mauvaises doctrines, favorise par la connivence
ou la faiblesse des honntes gens. Il est question d'une guerre avec
une des puissances du Nord et peut-tre avec l'Angleterre. L'Italie
est en feu; on parle d'un changement de ministre, d'une convocation
des Chambres; le commerce souffre, les affaires languissent; bref,
toutes les grandes ides de droit public, de politique internationale,
de religion, de morale, de libert, d'autorit, d'ordre et de
dsordre, sont souleves par ce souffle d'orage qui prcde les
catastrophes. Vous recevez la visite de l'homme bien inform, et vous
lui communiquez le rsultat de vos mditations graves et
tristes.--Mon cher, vous n'y entendez rien, vous rpond-il d'un air
dgag. L'ambassadeur de Russie voulait donner un bal le 17 fvrier;
l'ambassadrice ne voulait le donner que le 19, parce qu'elle avait
demand  Gnes une cargaison de fleurs qui devait lui arriver par le
_Sirius_, que les vnements ont empch de partir mardi. Il y a eu
une petite querelle de mnage; l'ambassadrice, qui est fort vive, a
crit  sa mre, qui est trs-fire, et qui a rappel sa fille: un
correspondant de l'agence Havas passait devant la porte cochre au
moment o l'on chargeait les voitures; il en a conclu que
l'ambassadeur avait redemand ses passe-ports, et il l'a dit  N...,
son cousin, huitime d'agent de change, qu'il a rencontr allant  la
Bourse. La rencontre avait lieu, mercredi,  une heure,  l'angle de
la rue Royale et de la rue Saint-Honor. N... a eu le temps, dans le
trajet, de rflchir sur cette nouvelle, et il en a conu l'ide de
jouer  la baisse sur toutes les valeurs. Tout son plan stratgique
tait fait avant qu'il arrivt au tourniquet. S'approchant d'un groupe
o il a reconnu D..., H... et E..., trois intrpides gobe-mouches, il
leur a annonc que deux ambassadeurs, munis de leurs passe-ports,
allaient partir dans la soire; que le _Moniteur_ d'aprs-demain
publierait la dclaration de guerre; qu'il y aurait un appel immdiat
aux Chambres, un remaniement complet du ministre et un emprunt de
seize cents millions. Ces nouvelles ont circul avec une rapidit
lectrique; la manoeuvre de V... a parfaitement russi; il y a eu une
baisse norme sur toutes les valeurs; ce qui, par parenthse, a fait
perdre deux cent mille francs  Z..., le clbre rdacteur de votre
journal de prdilection, lequel, rentrant chez lui de trs-mauvaise
humeur, a crit, _ab irato_, sur la fivre de l'agiotage, le progrs
des mauvaises doctrines, les prils de la socit, la corruption des
moeurs, les excs de la mauvaise presse, l'imminence des
bouleversements les plus horribles, ce fameux article qui a fait tant
de bruit et vous a tant effray... etc., etc... etc...--Voil le
premier-Paris politique tel que le professe l'homme bien inform.

Quelle belle politique et quelle belle littrature!

--Et quelle belle vie, si nous nous accoutumons  veiller jusqu'
minuit! reprit madame Charbonneau, qui trouvait sans doute ma
pnitence assez longue. Vite, une tasse de th, et  jeudi prochain!
M. Toupinel pourra se recueillir d'ici l; il fouillera, j'en suis
sre, au fond de son bissac, et en tirera encore quelque pice bien
accablante pour ce misrable Paris.

--C'est possible, belle dame, mais j'aurai soin de relire auparavant
la fable du _Renard et les Raisins_, dit M. Toupinel tenant son
chapeau d'une main et son portefeuille de l'autre.




III


    Jeudi, janvier 186...

--Ce soir, dit M. Toupinel en fermant ses gros cahiers, au lieu de
faire dfiler sous vos yeux cette masse de contradictions, de
paradoxes, de bvues, d'neries et de vieilleries de toutes sortes,
qui ne vous apprendraient rien, et compromettraient dans l'esprit de
ces dames la plupart de leurs auteurs favoris, j'aime mieux vous
montrer une autre face de la question, traite en raccourci dans la
lettre que j'ai l'honneur de vous prsenter.

Il faut vous dire que je possde, non loin de Lodve, un ami qui
s'appelle Auguste Clrisseau, et qui a t, il y a trente-trois ans,
mon camarade de collge  Stanislas. Il tait, comme moi, fou de
musique, de littrature, de posie, de peinture, de toutes les belles
choses qui ne fleurissent qu' Paris, et quiconque m'et dit alors que
Clrisseau passerait trente ans sans remettre le pied dans la capitale
par excellence, m'et paru un bien mauvais prophte. Mais l'homme
propose et Dieu dispose. A peine sorti des bancs de philosophie,
Clrisseau se trouva chef de famille par la mort de ses parents: il
fallut recueillir et dbrouiller une succession embarrasse. Bientt
l'amour se mit de la partie: il ne perdit pas Troie, mais il retint
mon ami, qui, pour s'en gurir, se maria; puis les enfants arrivrent
 la file, et leurs petits bras enlacs autour du cou de leur pre lui
furent des chanes d'autant plus fortes qu'elles taient plus faibles.
D'ailleurs, pour aller de Lodve  Paris, il fallait alors cinq nuits
et six jours: on partait avec des cheveux blonds, et on dbarquait rue
de Grenelle-Saint-Honor avec des cheveux gris. tait-ce la poussire?
tait-ce la dure du voyage? Les rudits ne s'accordent pas sur cette
question que l'histoire claircira.

Petit  petit les annes s'coulrent: Auguste dut songer  marier
Victorine, sa fille ane. Antoine, son fils, n'avait pas la vocation
militaire; on lui fit un remplaant, qui, vu le congrs de la paix et
la guerre de Crime, cota horriblement cher. Louise, la fille
cadette, voulut entrer au couvent; on pleura beaucoup, et on
travailla de bon coeur  sa dot et  son trousseau. Jacques, le second
fils, eut des vellits d'alexandrins, ce qui exigea, de la part de
ses parents, la plus nergique surveillance. Ensuite madame Clrisseau
tomba malade. Son mdecin lui ordonna d'aller passer l'hiver  Nice,
et Auguste tait trop bon mari pour ne pas l'y accompagner. Elle y
mourut au bout de cinq mois; mais le mdecin de Nice assura qu'elle
serait morte six semaines plus tt si elle tait reste chez elle, et
ce fut une consolation pour l'poux inconsolable. On tait alors au
printemps de 1859.

Une fois son deuil expir,--et Clrisseau le fit durer en
conscience,--il se trouva un peu plus libre qu'il ne l'avait jamais
t depuis le collge, o il ne l'tait pas du tout. Antoine,
l'exonr, plaidait avec succs le mur mitoyen; Jacques, le pote,
tait clerc d'avou. Victorine, bien marie, Louise religieuse,
n'avaient plus besoin de leur pre. Clrisseau, enrichi par le dcs
d'un oncle tomb en enfance avant d'avoir le temps de le dshriter,
songea  Paris qu'il regrettait toujours, et m'y donna rendez-vous
pour le mois d'avril: il se proposait, me disait-il, de reprendre o
nous l'avions laisse notre charmante camaraderie, et il rglait
d'avance le programme de nos journes parisiennes. Nous irions aux
Italiens et  l'Opra, comme au beau temps de madame Malibran et de
_Robert le Diable_, de Rubini et de la _Sylphide_; au temps o nous
_faisions queue_, par un froid de dix degrs, ds deux heures de
l'aprs-midi. Nous suivrions les cours de la Sorbonne et du collge
de France, comme  l'poque o nous allions applaudir MM. Guizot,
Cousin et Villemain. Nous irions le matin  l'exposition de peinture,
le soir au Thtre-Franais, pour nous dcider enfin entre les
classiques et les romantiques, entre Ingres et Delacroix, entre Racine
et Victor Hugo. Nous ferions quelques excursions  travers ce qui
reste du vieux Paris, afin d'y amasser des trsors de couleur locale,
d'en bien pntrer le sens et l'histoire, d'y recueillir une  une ces
reliques du temps pass, sans lesquelles toutes les magnificences
prsentes ne sont que luxe de parvenu. Il profiterait, lui,
Clrisseau, de quelques anciennes connaissances qui nous ouvriraient
les salons les plus spirituels et les plus lettrs de Paris, pour
rapprendre  causer, ce que l'on oublie en province; pour renouer le
fil de ces conversations dlicates, fines, lgres, lgantes, polies,
qui sont un des charmes et une des gloires de la socit franaise:
Tu le vois, ajoutait-il avec une simplicit touchante, je m'accroche
o je peux, comme le naufrag: mon coeur est mort, sauf ce que j'en
garde pour mes enfants; je veux chercher avec toi un refuge dans les
jouissances de l'esprit, de l'imagination et de l'art.

Il arriva ce qui arrive presque toujours aux rendez-vous les mieux
raisonns. J'y manquai, une affaire urgente me retenait ici: un mois
aprs, j'tais  Paris, je courus rue de l'Universit, htel des
Ministres, o Clrisseau s'tait log; au lieu de sa bonne figure, j'y
trouvai la lettre que voici:

Pardonne-moi, mon cher ami, de m'tre enfui avant ton arrive, comme
je te pardonne d'avoir manqu la mienne. Tu sais l'histoire de ce
Marseillais qui, descendu la nuit dans un de ces affreux htels
voisins de la gare et n'ayant aperu le lendemain matin, de sa
fentre, que les terrains vagues, les tuyaux de chemine, les
boutiques borgnes de la rue de Lyon et la grande muraille noire de la
prison de Mazas, s'cria avec son accent inimitable: C'est l leur
Parisse!!! et, haussant les paules, repartit immdiatement pour
Marseille sans vouloir en connatre davantage. Eh bien, mon vieux
camarade, j'ai fait, sauf les dtails, comme ce brave citoyen de la
Cannebire. Voici le bulletin de mon odysse parisienne.

Le premier soir (1er avril, date fcheuse!) je retournai d'instinct 
nos premires amours et j'allai aux Italiens.... Un parterre  moiti
vide, une salle somnolente, quelques bravos inintelligents ou d'une
froideur glaciale, voil pour le public; de vieux chanteurs ennuys,
disant du bout des lvres une musique qu'ils ne comprennent plus,
voil pour les artistes. Mon voisin de stalle m'affirmait, entre deux
billements, qu'Assur, Smiramide, Arsace et Idreno avaient,  eux
quatre, deux cent dix-sept ans; je n'ai pas vu leur acte de naissance,
mais je suis tent de le croire. Ce qu'il y a de plus drle,--ou de
plus triste,--c'est que j'avais lu, le matin mme, un article crit
par un beau monsieur, porteur de magnifiques favoris plus noirs que
nature, article d'o il ressortait que chacun de ces artistes avait
chant comme un ange, qu'on les avait acclams, rappels, couverts de
fleurs, que l'enthousiasme de la salle tenait du dlire, que l'on
n'avait jamais assist  pareille fte, et une foule d'_et ctera_. On
m'a dit que c'tait l de la critique transcendante,  l'usage des
raffins du dix-neuvime sicle.

Le lendemain, je suis all faire un tour  la Bourse. O mon ami,
quels chantillons de l'espce humaine! quelles vocifrations
sauvages! quel monde! quelle langue! quel temple! quel dieu! Mais, ce
qui m'a le plus tonn, c'est que j'ai rencontr l, se pavanant et
gesticulant au milieu des groupes, trois ou quatre de mes compatriotes
qui n'oseraient plus se montrer dans nos rues, de peur d'tre lapids
par les gamins et hus par les honntes gens. Le notaire Vruchon, par
exemple, qui, avec ses airs de bon aptre, avait capt la confiance de
nos riches et de nos pauvres, et a lev le pied en rduisant  la
misre plus de cinquante familles! Et Fourcheux, le ngociant fripon,
dont la faillite a dsol notre march! Vruchon et Fourcheux taient
l, draps dans des raglans magnifiques, et causant gravement affaires
avec d'autres raglans qui, trs-probablement, ne valaient pas mieux.
Il parat que la province envoie comme cela,  Paris, ceux de ses
enfants qui lassent son indulgence maternelle, et que Paris s'en
accommode fort complaisamment. Plusieurs de ces migres involontaires
amassent une belle fortune; ils ont alors pignon sur rue, appartements
blanc et or, chevaux, voitures, livre, chinoiseries, tableaux,
chalets, villas, crdit ouvert chez Chevet, grandes et petites
entres  l'Opra. Maintenant, aprs ces chauffantes journes, sans
cesse ballottes entre le million et l'_excution_, figure-toi ces
scories vivantes de la province _expurgata_, se rpandant le soir dans
les thtres, dans les cabinets de lecture, dans les divans, partout
o s'talent les oeuvres d'art, o se discutent les productions de
l'esprit: quels gourmets de friandises intellectuelles et morales!
quels dignes apprciateurs des dlicatesses de la pense et des
dlicatesses du coeur! quels juges infaillibles, quels experts
autoriss en matire de sentiments, d'ides, de nuances, de scrupules,
de raffinements chevaleresques! Quel excellent contrle pour les
pudeurs de l'me, les chastes et romanesques tendresses, les saintes
austrits de l'honneur, les rudes exigences de la probit, les
respects et les grandeurs de l'histoire! Et si la littrature est
l'expression de la socit, que sera la littrature charge d'exprimer
une socit pareille?

Cette littrature, je l'ai retrouve, le mme soir, aux petits
thtres: dans ces thtres o nous avions eu autrefois de si bons
accs de fou-rire, j'ai cherch vainement un mot spirituel ou
franchement gai. En revanche, d'ignobles gravelures, et surtout des
exhibitions et des danses  faire rougir un _turco_: il n'y a plus de
comiques, il y a des queues-rouges: il n'y a plus d'actrices, il y a
des jambes: les pices _ femmes_, les rles  corset,  maillot, _
cuisses_, le _collant_, la polka finale, qui permet aux comdiennes de
l'endroit de montrer aux binocles de l'orchestre tout ce que cache le
peu de robe qu'elles portent encore; par l-dessus quelques beaux
dfils et quelques dcorations splendides, voil le dernier mot de
l'art dramatique en 1861. Parole d'honneur, j'aime mieux le pauvre
petit thtre de mon chef-lieu, et cela pour trente-six raisons; la
premire, c'est que je n'y vais jamais; dispense-moi des trente-cinq
autres.

Pour m'indemniser un peu, j'ai voulu aller  l'Exposition. Tu te
souviens, mon ami, de celle de 1831, la dernire que nous ayons
visite ensemble, o clatrent  la fois les _Moissonneurs_ de
Lopold Robert, le _Cromwell_ et les _Enfants d'Edouard_, de Paul
Delaroche, la _Mde_ et la _Libert_, d'Eugne Delacroix, les
merveilleuses toiles de Decamps, les tableaux de Schnetz, d'Ary
Scheffer, de Marilhat, de Delaberge, de Johannot, de Roqueplan, de
Louis Boulanger, de Poterlet, de Dvria, de Chenavard, de Paul Huet!
Et, parmi les visiteurs de ce _Salon_, quel entrain! quelle verve
d'admiration! quelle fougue de colres! Que de jeunesse dans ces yeux
ardents, dans ces longues chevelures, dans ces chapeaux de ligueurs,
dans ces justaucorps de velours! C'tait risible peut-tre, mais
c'tait passionn, fervent, convaincu. Cette fois, j'ai rencontr,
dans les alles ratisses des Champs-Elyses, de bons bourgeois,
bonnetiers ou notaires, avec leur livret sous le bras, prparant
paisiblement leur pice blanche et allant chercher ce rgal artistique
pour se dlasser de leurs affaires. A ce nouveau public, un petit art
friand et malsain sert une peinture proprement faite, o des qualits
matrielles fort remarquables, mais trs-uniformes, dguisent mal la
pauvret du style, l'absence de conviction et le nant de la pense.
Au bout de deux heures, je suis sorti avec un peu de tristesse et
beaucoup de migraine.

En revenant, je suis entr dans un cabinet de lecture: j'avais jet
un coup d'oeil sur la devanture, et voici les titres des livres le
plus en vidence, tals  la place d'honneur: les _Cotillons
clbres_; les _Femmes galantes_; les _Matresses royales_;
_Comdiennes et Courtisanes_; _Mmoires anecdotiques sur madame du
Barry_; l'_Amour_; les _Souvenirs de Rigolboche_; les _Femmes de la
Rgence_, etc., etc. J'allais demander quelques explications  la
matresse de l'tablissement, lorsque la porte vitre s'ouvrit avec
fracas... Un coup de vent, un tourbillon, une mche de cheveux
voltigeant sur un crne dnud, un teint livide, un oeil fivreux, un
paletot-sac friable comme de l'amadou, un chapeau rougi par la pluie,
un pantalon tombant en charpie sur des bottes cules, tout cela, cher
ami, c'tait Marc Stphen, notre ancien _copin_ du collge Stanislas,
maintenant critique, fantaisiste, bohme, homme de lettres.

J'avais vu la veille,  la Bourse, des martyrs de l'argent; 
prsent, j'avais sous les yeux un martyr de la littrature; crations
parisiennes, mon cher, et qui doivent nous consoler de rester attachs
o nos chvres broutent! Ce Marc Stphen n'est ni un imbcile, ni un
enfant trouv; il a fait de trs-bonnes tudes; il appartient a une
excellente famille de Draguignan; il pourrait tre aujourd'hui un bon
_gentleman farmer_, tranquille, honor, utile, cultivant ses terres,
faisant le bonheur d'une honnte femme. Mais, au sortir de l'cole de
droit, le dmon littraire l'a saisi et n'a plus lch prise. Il
souffre, il jene, il patauge dans tous les cloaques de Paris. Ses
proprits, vendues  bas prix, se sont monnayes en quelques fragiles
capitaux; ceux-ci,  leur tour, se sont gaspills en impts ordinaires
et extraordinaires que la bohme pauvre prlve sur la bohme riche:
dners offerts aux confrres qui dlivrent des brevets de gnie;
argent prt, sur le boulevard,  des Schaunard famliques; fondations
de petits journaux destins  dmolir les vieilles rputations,  en
crer de nouvelles, et  mourir d'inanition  leur cinquime numro,
faute d'un sixime abonn. Bref, au bout de trois ans, tout l'avoir de
Marc Stphen s'en tait all; le talent n'tait pas venu, et la gloire
encore moins! Il a trente ans  peine, et il parat en avoir soixante.
Pour un million en perspective et un fauteuil  l'Acadmie, nous
n'accepterions, ni toi ni moi, la somme de tortures, de privations, de
dboires qui compose son existence; mais il est riv  cette existence
horrible comme un forat  sa chane; il ne pourrait plus respirer un
autre air, ni vivre une autre vie! En le voyant au seuil de cette
sombre et humide boutique, crott, mouill, hve, blme, dcharn,
presque en haillons, sous un ciel bas, qui, depuis trois semaines,
n'a pas cess de tamiser une pluie fine et drue, je n'ai pu m'empcher
d'voquer en ide le ciel de la Provence, les plaines du Var, et de me
figurer cet infortun galrien de la fantaisie  la place o il
devrait tre, au milieu des lentisques et des citronniers, sur la
terrasse d'une jolie villa, souriant  une jeune mre entoure de
joyeux enfants.

Marc Stphen tait dans un de ses moments d'pre franchise: le
malheureux n'avait pas dn la veille! Il m'a pris le bras, et,
m'entranant hors du cabinet de lecture, il m'a dit d'une voix
saccade comme une pulsation fbrile:

--N'coute pas cette vieille dbitante de poisons! Tous les livres
qu'elle t'offre sont des ordures... Mais voil comment se font les
succs maintenant! Une compagnie d'assurances, une socit en
commandite entre le livre, la pice et le juge: loue-moi, je te loue;
vous nous louez, nous vous louerons, ils se louent; et le public
achte! Hachette! Tiens! je fais des mots  prsent!

Et, de sa voix stridente, Marc Stphen entonna une philippique
furieuse contre nos clbrits littraires; elles y passrent toutes
ou presque toutes: celui-ci vendait sa plume au plus offrant; celui-l
mettait en coupes rgles la vanit des auteurs et des artistes: A...
tait un histrion, B... un charlatan, C... un bavard, D... une
girouette, F... s'tait compromis dans une affaire vreuse qui le
plaait sous la dpendance d'une courtisane madre; G... vivait des
bienfaits d'une femme entretenue qui prtait  la petite semaine;
L.... s'abrutissait d'eau-de-vie pour se consoler de l'infidlit
d'une actrice qui l'avait trahi pour son coiffeur; M..., enrag
dfenseur des bonnes doctrines, avait des moeurs suspectes, et n'et
pas complt le nombre des dix justes ncessaire au salut des villes
maudites; P.... avait fait de l'emprunt une science rivale du whist et
des checs. Il y en avait, comme cela, pour tous les gots et pour
toutes les lettres de l'alphabet. A en croire Marc Stephen (mais je ne
le crois pas, il tait trop en colre!), il y aurait quelque chose de
bien extraordinaire. Ces illustres, ces fiers dmocrates de la
littrature seraient des _libraux_ et des Spartiates pour rire. Ils
se soucient de la libert comme des vieilles lunes: l'un spcule sur
un titre, l'autre sur un vice; un troisime, pour rouler carrosse et
dner chez Vfour, s'est fait l'homme lige d'un riche agioteur qui lui
paye ses vertus  tant par mois et ses opinions  tant la ligne;
presque tous les journaux  grandes fanfares et  grand style
appartiennent  des hommes d'argent qui nourrissent, voiturent,
gouvernent, enrichissent et aplatissent les hommes d'ides. Ces
Cassius et ces Catons de la dmocratie littraire ont une attitude
admirablement hroque et intrpide vis--vis du bon Dieu, du pape,
des vques, des curs, des religieux, des religieuses, des royauts
dchues, des grandeurs du pass, et, en gnral, de toutes les
puissances qui ne peuvent pas ou ne veulent pas se dfendre en ce
monde; mais (c'est toujours Marc Stephen qui parle), ds qu'il s'agit
des pouvoirs en plein exercice, des grandeurs du moment, des princes
et princesses possdant un palais, un salon  manger et une
antichambre, la scne change; leur chine devient d'une tonnante
souplesse; ils en remontreraient aux courtisans de Versailles et de
l'OEil-de-Boeuf. Comme tous les gens mal levs, ils ne saluent pas du
tout ou ils saluent trop bas; leur vie se partage entre l'insolence et
le servilisme: il y en a qui, s'il le fallait absolument, prouveraient
au prince Napolon que c'est lui qui a pris Sbastopol; il s'en
rencontre qui, pour se rendre utiles et agrables, allumeraient les
candlabres, battraient les tapis et frotteraient les assiettes chez
telle princesse  la mode ou tel ministre prpondrant. Je te rpte
que c'est Marc Stephen, Marc Stephen affam, furibond et frissonnant
de fivre, qui dbitait  mon oreille toutes ces choses incroyables;
je ne les crois point, et je n'en prends pas la responsabilit.

Il parla ainsi pendant une heure, pre, excessif, nerveux, forcen,
parfois loquent. Au moment o, passant en revue mes auteurs de
prdilection, il entamait Octave Feuillet, j'essayai de l'arrter:

--Je dois t'avouer, lui dis-je, que les belles dames de mon
arrondissement ont un faible pour celui-l.

--Les belles dames de partout, depuis le palais jusques au comptoir,
et c'est ce qui m'enrage! a repris mon homme en redoublant de fureur;
mais il le payera... Vois-tu, Clrisseau! c'est encore l une des
industries de cet excrable Paris. Quand un succs est trop clatant
pour qu'on puisse l'amortir, on procde par le moyen contraire. On
touffe le triomphateur sous son triomphe, comme Nron touffa ses
convives sous une pluie de roses. Si tu vivais parmi nous, tu
rencontrerais quelques-uns de ces fruits secs du succs de vogue: ils
te feraient piti; leur vie se passe  expier l'engouement d'un
trimestre. Ils ont beau faire, ils ont beau dire: Mais, Athniens,
regardez-moi! Je suis le mme homme que vous avez ft, couronn,
difi... Vains efforts! C'est  peine si l'on se souvient de leur
nom et de leur date. Les malins le savent bien, et, quand un succs
les offusque, ils s'arrangent en consquence. Aussi, lorsque je vois
le hros du jour port  bras tendus sur le pavois de vingt
feuilletons, au milieu des acclamations de la foule, sais-tu  quoi je
songe? Au boeuf gras, revtu d'une housse  crpines dores,
enguirland de festons et de bouquets, prsent aux grands de ce
monde, escort de tous les dieux de la fable, assourdi de clarinettes
et de trombones... et men  l'abattoir... l'abattoir, l'oubli!...

Mon coeur se serrait pendant que Marc Stephen me rvlait ainsi les
misres de ce trottoir parisien que nous avons quelquefois la bonhomie
d'envier. Tout  coup il s'est arrt, et, pressant ma main avec un
mlange d'amertume et de cynisme, il m'a dit:--Mon ami, je viens de te
faire pour cinq francs de littrature; prte-moi cent sols!...

J'ai tir  la hte trois ou quatre louis et les ai glisss, en
rougissant, entre ses doigts qui tremblaient un peu; il m'a remerci
du regard, et, bgayant une parole d'adieu, il a disparu dans le
passage Jouffroy.

Que te dirai-je? Je commenais  en avoir assez de ma nouvelle
preuve parisienne,  trente annes de distance. Tu n'arrivais pas, et
je ressentais d'heure en heure une impression analogue  celle que
l'on prouve lorsque l'on retrouve quinquagnaire, triste, dsabuse
et ride, une femme que l'on a aime  vingt ans. Cependant il me
rpugnait de lcher prise si vite. Un monsieur, connaissance
trs-phmre que j'avais faite dans le wagon et qui m'avait suivi
dans mon htel, m'assura que l'on avait encore  Paris normment
d'esprit, qu'il ne s'agissait que de savoir le trouver. Mon cicrone
d'occasion prtendait qu'il n'y avait plus de salons; mais il ajoutait
que, si je voulais aller m'asseoir dans un caf du boulevard qu'il me
dsigna, j'entendrais des choses excessivement spirituelles et
plaisantes; je me le tins pour dit, et, vers cinq heures, j'tais
install devant une table, entre la colonnade des Varits et le coin
de la rue Vivienne. L'absinthe coulait  pleins bords dans les verres
de mes voisins.

Je pris machinalement un petit journal, qui passe pour avoir,  lui
seul, plus d esprit que tous les autres ensemble: j'y lus des
anecdotes de coulisses, destines  renseigner les cinq parties du
monde sur les dtails de la vie prive des barytons et des jeunes
premiers, des comiques et des ingnues. Celui-ci a un tilbury,
celle-l est meuble en palissandre; cet autre a un valet de chambre
qui joue  la Bourse, cette autre possde une soubrette qui sait le
latin. Ces particularits si intressantes, attendues et accueillies
avidement par un public spcial, redoublent chez tous ces gens-l le
sentiment de leur importance: ils sont gonfls comme des ballons. Puis
s'alignaient les lettres aigres-douces, changes entre directeurs,
auteurs, critiqueurs, nouvellistes, chroniqueurs; les feux croiss de
rpliques, de rclames, de rcriminations, de dmentis; poignes de
mains qui voudraient bien tre des griffes pour percer jusqu' l'os;
parades en plein vent de tous les amours-propres, de toutes les
haines, de toutes les colres, de tous les scandales de ce petit art,
de cette basse littrature, dont vivent dix mille Parisiens et qui
vitaux dpens de cinquante mille autres. C'tait tout: les dernires
pages appartenaient aux annonces: boutique sur boutique! Impatient de
ma lecture, je voulus me ddommager en coutant. C'est ici que le
vritable esprit franais entre en scne.

Justement cinq ou six clbrits s'taient groupes prs de ma table.
Il y avait l les hros du succs d'argent, des hommes dont les
calembours sont cots entre l'Orlans et le Crdit mobilier; des
capitalistes qui, en faisant rimer _je t'aime_ avec _bonheur suprme_,
ont amass cent mille livres de rentes. J'tais tout oreilles. Deux de
ces messieurs avaient des physionomies d'employs aux pompes funbres:
un troisime venait de jouer  la hausse: il perdait en huit jours ses
droits d'auteur de toute l'anne: vingt bordes de sifflets ne
l'auraient pas tant constern. Deux autres discutaient violemment sur
la question de savoir s'ils confieraient leur prochain rle travesti 
mademoiselle Alphonsine ou  mademoiselle Virginie:

Je te dis qu'Alphonsine a plus de _chien_!

--Oui, mais Virginie est la _toquade_ de ces petits gandins de
l'orchestre...

Ils en taient l de leur discussion, lorsque survinrent deux autres
de leurs spirituels confrres; la conversation s'anima: j'coutais 
en perdre la respiration.

--Bonjour, ma _vieille_... Eh bien, ce pauvre B... a _remerci son
boulanger_!

--Hlas! oui; c'est comme D... il vient de _dvisser son billard_.

--Ah! que veux-tu? il tait trop _pochard_; il prenait trop de
_casse-gueule_; il tait _paff_ quatre ou cinq fois par semaine; il
n'y a pas quinze jours que je le rencontrai aux _Dlass.-Com._, il
avait _tordu le cou  vingt perroquets_. Enfin, le pauvre diable, il a
_cass sa pipe_!

--Que fais-tu ce soir?

--Je vais _siffler une chope_, puis je _dgoiserai une babillarde_ 
papa, qui a _le sac_; ensuite, je me mettrai _dans une roulotte_;
j'enverrai mon _larbin_ chercher Csarine, qui est dans la _dche_,
et, si elle veut, nous irons _bouffer_ quelques pieds truffs au
_pavillon d'Armenonville_.

J'tais ahuri; je me demandais si mes deux voisins parlaient le
lapon, l'iroquois ou le tatien. Un garon,  qui je donnai la pice
blanche, eut piti de moi; lorsque tout le monde se fut lev pour
aller dner, il me nomma les deux causeurs: c'taient deux
vaudevillistes _minents_.

--Mais, lui demandai-je, quelle est donc cette langue?

--C'est tout ce qu'il y a de mieux port... Ces messieurs, qui ont
tant d'esprit, ne peuvent pas parler comme vous et moi...

--Soit; mais que veut dire, par exemple, dvisser son billard,
remercier son boulanger, casser sa pipe?

--Ah! l'on voit que monsieur est de la province: cela veut dire
mourir.

--Et se mettre dans une roulotte?--Prendre une voiture.--Et _dgoiser
une babillarde_?--crire une lettre.--Et avoir le sac?--tre
riche.--Et tordre le cou  vingt perroquets?--Boire une infinit de
erres d'absinthe.--Et tre dans la dche?--N'avoir pas le sou... Mais,
pardon, monsieur, voil le public qui nous arrive: il faut que je me
_sylphide_... Une demie au cinq! pas de Cogne au six! _L'Entr'aque_
demand! Le _Const._ au neuf! Il est en main! Vl, m'sieu, v'l...

L finit ma premire et dernire leon de franais moderne,  l'usage
des hommes d'esprit et des garons de caf. Je me remmorai le
franais de Pascal, de la Bruyre, de Fnelon, de _Gil-Blas_ et de
_Zadig_, et je me dis que dcidment la langue n'tait pas en progrs;
puis je songeai  ces salons ouverts autrefois  toutes les grces, 
toutes les lgances de l'esprit et du langage, et, vois  quel point
un provincial peut-tre arrir! je regrettai ces salons.

Il me restait encore une derrire preuve  tenter; une longue et
consciencieuse promenade  travers ce vieux Paris que nous aimions
tant, et o, tant de fois, dans nos belles annes de romantisme, nous
avions pris plaisir  ressusciter les grandes figures de l'histoire,
les grandes posies du pass. Te souviens-tu de nos motions et de nos
extases quand parut, il y a trente ans, ce roman trange de
_Notre-Dame de Paris_, o dj Victor Hugo demandait compte de tant de
dmolitions et de ruines?--Qu'avez-vous fait, disait-il, de ceci et de
cela, et de cette autre chose encore, et de ce bijou de la
Renaissance, et de cette dentelle du moyen ge, et de ces rosaces, et
de ces ogives, et de ces sculptures, et de ces vieilles maisons qui
ressuscitaient un sicle, et de ces rues tortueuses, pleines de
souvenirs et de mystre, o l'imagination s'garait sur les pas du
temps? Et son gnie, ds lors fertile en numrations, droulait en
trente pages le tableau de ses griefs de pote et d'antiquaire contre
le Paris nouveau, le Paris blanchi  la chaux, largi  l'querre,
tir au cordeau, des niveleurs, des badigeonneurs et des maons...
Grand Dieu! que dirait-il aujourd'hui? Ce n'est plus la posie et
l'histoire de Paris que l'on dtruit; c'est son me, ce sont les
derniers traits de son caractre, les derniers dtails de sa
physionomie; c'est sa vie, cette vie mystrieuse et intime qui, pour
les villes comme pour les individus, pour les nations comme pour les
familles, ne consiste pas dans la splendeur des palais et la
rgularit des difices, mais qui rside dans un ensemble d'ides, de
sentiments et de choses, unis par une solidarit sculaire et lgus
par les gnrations teintes aux gnrations nouvelles. L o j'avais
laiss des rues, des maisons, des jardins, des monuments, des
reliques, je trouvais de vastes espaces, sillonns de grosses
charrettes, qui empchaient les passants de s'entendre, hrisss
d'chafaudages qui dressaient sous un ciel sombre leurs sinistres
silhouettes, encombrs d'chelles, de brouettes et de poulies,
infests de poussire ou d'une boue gluante qui faisait glisser les
pitons, retentissants de cris grossiers ou sauvages, de coups de
fouets, de grincements de roues, de hennissements de chevaux. Tout
cela sera peut-tre superbe un jour, mais, pour le moment, c'est
affreux. Mon coeur se serrait  ces tristes spectacles; mon oreille
tait brise par tous ces bruits discordants; je me crottais comme un
provincial ou un caniche. A chaque instant, j'avais failli tre
cras, estropi, foul, ananti, pulvris; et lorsque, n'en pouvant
plus de courbature, d'ahurissement et de fatigue, je voulais prendre
un omnibus, tous les omnibus taient complets. Hlas! trois fois
hlas! j'tais rserv  une motion plus cruelle encore et plus
poignante. Je venais de passer, rue Croix-des-Petits Champs, devant
une maison que l'on btissait ou badigeonnait. Tout  coup,  dix pas
de moi, j'entends un cri pouvantable; je vois quelques curieux se
prcipiter avec des gestes d'effroi vers la porte cochre; je me
retourne; une planche de l'chafaudage avait t mal assure: elle
s'tait brusquement retourne, et deux hommes gisaient sur la dalle du
trottoir, le crne fendu, roide morts, sans avoir eu un moment pour se
reconnatre, un instant, un seul, entre la vie et l'ternit. Ils
taient l, couchs sur la pierre, sanglants et livides, martyrs
anonymes de cette civilisation  outrance, qui a ses frocits comme
la Barbarie. La foule s'attroupait. Le propritaire de la maison fit
entrer les cadavres  la hte; on ferma la porte cochre; le public se
dispersa. Le lendemain, les journaux racontrent en deux lignes ce
_fait-Paris_; puis le corbillard des pauvres, la fosse commune, et
tout fut dit.

Encore une fois, mon ami, pardonne-moi: l'preuve tait trop forte
pour un homme accoutum au calme de la province et de la campagne; je
me sentis entran par une force irrsistible; une sorte de terreur
fantastique s'empara de moi: une heure aprs, ma malle tait faite,
et, le soir mme, l'_express_, en me ramenant _at home_, me rendait le
seul service que je voulusse dsormais demander au _progrs_
contemporain. Pardonne-moi, et, pour mieux me prouver ton pardon,
viens passer  la Grange-Neuve autant de semaines que je comptais
passer de jours  Paris. Le printemps n'est pas fini; tu trouveras les
acacias, les jasmins, les tilleuls et les rosiers en fleurs, et s'il
te tombe quelque chose sur la tte, ce sera la plume d'une hirondelle
ou le ftu de paille d'un nid de rossignol; ce ne sera ni un moellon,
ni un maon. Ton vieil ami,

    CLRISSEAU.

L se terminaient les critures de M. Toupinel et la premire partie
de mon supplice.




IV

UN MAIRE DE VILLAGE


    Jeudi, janvier 186..

....Cette srie de petites leons ne m'avait donc pas corrig! Ce
soir encore, me voici tout penaud, et pourquoi? parce qu'un mot
prononc par madame Charbonneau et ses habitus avait rveill mes
mchants instincts.

Jeudi dernier, au moment o le redoutable Toupinel interrompait sa
lecture pour boire un verre d'eau sucre, j'avais entendu M. Verbelin
dire  la matresse de la maison:

Croyez-vous, madame, que nous ayons ce soir msieur le maire de
Gigondas?

Quelques instants aprs, un violent coup de sonnette ayant forc M.
Toupinel de s'arrter, M. Dervieux avait murmur _sotto voce_:

C'est peut-tre M. le maire de Gigondas.

Enfin, pendant que, rangs autour de la table, nous prenions le th
hebdomadaire, prlude et signal du dpart, M. Galimard s'tait cri
d'un air de regret:

Dcidment nous n'avons pas eu M. le maire de Gigondas!

--Je n'y comptais pas trop pour ce soir, rpondit madame Charbonneau
en me prsentant ma tasse toute sucre; mais je suis  peu prs sre
qu'il viendra jeudi prochain.

Et, tandis qu'elle parlait, sa figure intelligente et fine avait une
expression sournoise, que je traduisais ainsi:--Voil qui vous
regarde, monsieur l'auteur comique! C'est une proie que je vous
destine!

M. le maire de Gigondas! Quel original, quel type, quel crustac, quel
cryptogame pouvait se cacher sous cette appellation grotesque! Quelle
varit de l'espce provinciale et villageoise allais-je dcouvrir
sous cette charpe? Dans une de mes promenades misanthropiques,
j'avais pntr jusqu' Gigondas. C'est un village ou plutt un hameau
juch tant bien que mal  l'angle d'une colline chauve, o la roche
calcaire se marie agrablement au _safras_, argile durcie par le
soleil. Derrire le village, de maigres garrigues s'tendent jusqu'
la route dpartementale que ctoient,  l'horizon, quelques mamelons
gristres, parsems d'oliviers poudreux et de chnes-verts rabougris.
Au bas du coteau, une plaine assez riche, mais continuellement
menace des dbordements de l'Ouvze, jolie et dangereuse rivire, 
demi cache sous d'paisses oseraies. Les hauteurs que domine le grle
clocher de Gigondas suivent une ligne si irrgulire, si accidente,
si profondment reploye sur elle-mme, que l'on se croirait au bout
du monde, bien que la ville ne soit pas trs-loin. Des perviers
planent autour des rochers; des alouettes gazouillent dans le bleu du
ciel. Le jour o j'y avais promen ma tristesse et mon ennui, novembre
commenait. Un vent froid, imprgn de brouillard, gmissait  travers
la _Combe_: la pluie avait grossi l'Ouvze, dont j'entendais au loin
le ronflement monotone. J'avais travers le village sans rencontrer
me qui vive:  voir ces enclos vides, ces portes closes, on et pu le
croire abandonn. Un enfant, qui pleurait prs d'un tas de fumier et 
qui je demandai mon chemin, ne put pas me l'indiquer. Le coeur encore
saignant de mes dceptions parisiennes, j'avais prouv,  ce triste
spectacle, une sorte d'amer contentement.--Oui, me disais-je, c'est le
bout du monde: l'oubli, le repos, l'assoupissement de toute sensation
et de toute pense, sont ici, dans ce coin de terre, entre ces
rochers. De tous les habitants, depuis le maire jusqu'au garde
champtre, il n'en est pas un,  coup sr, qui sache mme le nom des
hommes dont j'ai  me plaindre et des choses qui m'ont froiss. C'est
tout au plus s'ils savent que Paris existe; encore l'ignoreraient-ils,
si le _Moniteur des communes_ ne le leur rappelait de temps en temps.
La civilisation, l'art, les lettres, les journaux, les salons, les
revues, les thtres, les coteries, les coulisses, tout ce qui m'a
charm et trahi disparatrait tout  coup de ce monde, nul ici ne s'en
douterait. Je jetterais aux chos de cette colline les noms les plus
sonores de notre sicle, Chateaubriand, lord Byron, Walter-Scott,
Rossini, Hugo, George Sand, Lamartine, Balzac, l'cho les redirait
indiffremment; ils tomberaient dans le vide, comme tombe au fond de
ce prcipice ce caillou roul sous mes pieds. Le maire de ce hameau
est sans doute un de ces paysans incultes dont l'orthographe et le
style amusent les petits journaux. Au fait, pourquoi pas? N'est-il pas
plus heureux, plus sage peut-tre dans son ignorance que moi dans ma
littrature? Cet agreste cimetire que j'aperois l-bas n'a-t-il pas,
tout comme le Pre-Lachaise, le secret de la suprme galit?

Telles avaient t mes rflexions le jour de ma promenade. Aussi, ces
seuls mots: M. le maire de Gigondas! rpondant  ce souvenir,
avaient-ils veill en moi mille vellits de moquerie trempe de
tristesse. Ce soir, je suis arriv de fort bonne heure chez madame
Charbonneau, afin de ne pas manquer l'entre de M. le maire de
Gigondas. Les habitus, les beaux esprits, les lettrs, M. Verbelin,
M. Dervieux, M. Toupinel, n'ont eu garde de se faire attendre.
L'assemble tait au grand complet, lorsque Isidore, un gros garon
joufflu, pass dans la maison  l'tat de matre Jacques, a annonc,
de toute la force de ses poumons:

M. le maire de Gigondas!

Le nouveau venu a paru sur le seuil; j'ai pouss un cri de surprise:

--Mais c'est Georges de Vernay!

--Lui-mme, mon cher Calixte, votre ex-confrre, m'a-t-il dit en me
serrant la main avec un calme mlancolique; lui-mme, ayant dit adieu
aux vanits de ce monde, et rcitant tous les matins le _O fortunatos
nimium_ de notre cher Virgile.

Georges de Vernay est un gentilhomme provenal qui a occup, pendant
dix ou douze ans, une place dans la littrature parisienne. Puis sont
venus les mcomptes, les orages, les ingratitudes, tous ces ennuis,
tous ces dboires auxquels ne saurait chapper un homme du monde, un
homme bien lev, ne voulant pas rester un _amateur_ ou un
_dilettante_ de lettres, et entr trop avant dans la vie littraire.
J'en avais ignor le dtail, tant alors en voyage et n'ayant jamais
eu avec Georges de rapports bien intimes. Seulement je sus,  mon
retour, qu'il avait quitt Paris un beau soir, annonant l'intention
de voyager longtemps et dans des pays tellement lointains, que nul ne
pourrait esprer ni demander de ses nouvelles. Cette disparition
subite avait fait jaser pendant quelques jours: Tiens! tu ne sais
pas? c'est singulier! Georges de Vernay est parti pour l'Ocanie... ou
pour Enghien; pour les les Sandwich... ou pour Asnires! Aprs tout,
il n'a pas mal fait; le pauvre garon baissait depuis quelque temps.
Puis on avait cess d'en parler ou mme d'y songer; l'oubli s'tait
ht d'inscrire le nom de Georges au chapitre des absents. Nous
autres, enfants d'un sicle o tout se nivelle, se morcelle et se
multiplie  l'infini, nous sommes obligs de faire tous les jours un
peu de bruit pour qu'on s'aperoive de notre prsence. Du moment que
nous manquons  l'appel, nous n'existons plus. Nous ne gravons dans le
granit ni notre nom, ni notre oeuvre; nous traons  la hte sur le
sable mouvant quelques caractres rapides que le lendemain efface.
Georges de Vernay n'crivait plus; on ne le rencontrait plus sur les
boulevards; on ne savait plus o aller le trouver pour fumer ses
cigares ou lui emprunter de l'argent: donc, il n'y avait plus de
Georges de Vernay. La causerie des divans, des foyers, des brasseries
et des trottoirs avait pass  un autre sujet: une rvolution ou un
tnor, un nouveau journal ou un Pierrot des _Funambules_, un procs
scandaleux ou un roman raliste.

Aprs avoir joui de ma surprise et chang avec Georges les politesses
d'usage, madame Charbonneau lui a dit:

--Eh bien, monsieur de Vernay! vous voil en pays de connaissance;
vous ne ddaignerez plus mon salon comme trop provincial pour recevoir
vos confidences. Que faites-vous dans votre pittoresque retraite? Une
comdie ou un drame? un roman ou un livre de morale?

--Moi, madame! a rpliqu Georges, non sans une lgre nuance d'ironie
et d'amertume qu'il s'efforait de dguiser sous un air de bonhomie;
j'ai prsid hier mon conseil municipal en patois; j'ai crit 
l'agent voyer du canton pour lui demander le redressement de mon
chemin vicinal, et j'ai perdu trente-six fiches, au boston, avec mon
matre d'cole, mon adjoint et mon cur...

--Mais vous vous tenez du moins au courant des nouveauts et des
nouvelles? a repris madame Charbonneau sans se dconcerter. Voyons,
que pensez-vous des derniers ouvrages et des derniers succs dont nous
parlent les journaux? que pensez-vous de l'cole Flaubert et Feydeau?
des pices de MM. Thodore Barrire et Dumas fils? Comptez-vous aller
 Paris pour assister  la rception de M. Victor de Laprade succdant
 Alfred de Musset? Ce sera curieux: le spiritualisme de Frantz et
d'Herman se mesurant avec le scepticisme de Rolla!

--Hlas! madame, je n'ai lu, depuis un mois, qu'une brochure sur
l'odium, des numros dpareills du _Messager de Vaucluse_, les
circulaires de mon sous-prfet, le bulletin des actes administratifs,
et trois lettres de marchands de graine de vers  soie. J'ignore ce
que c'est que M. Victor de Laprade, et n'ai jamais entendu parler ni
d'Herman, ni de Frantz; quant  Alfred de Musset, j'en ai gard un
vague souvenir: c'tait, je crois, un habitu du caf de la Rgence,
il avait fait des vers dans son jeune temps; il buvait un affreux
mlange d'absinthe et de bire...

--Monsieur de Vernay! a interrompu madame Charbonneau en fixant sur
Georges ce regard pntrant dont il est difficile de soutenir
l'expression; l'affectation ne sied pas aux gens d'esprit, et
l'affectation de simplicit moins que toutes les autres. Dans cette
faon de nous rappeler  nos moutons,  l'odium et aux vers  soie,
n'y a-t-il pas encore un peu d'orgueil et beaucoup de ddain? Il faut
 cette me puissante Rome ou le dsert, dit le hros des _Martyrs_,
 propos de saint Jrme. Voil votre devise,  vous tous, volontaires
de la solitude et de l'oubli, dmissionnaires de la civilisation et de
la clbrit parisiennes. Vous tes saint Jrme et nous sommes le
dsert; mais saint Jrme avait Dieu et la prire, et vous n'avez que
vos regrets!... L'odium, les vers  soie, le boston avec votre
adjoint!... tout votre horizon finissant aux rochers de Gigondas!...
c'est bon  dire aux imbciles, et nous devons vous savoir gr de la
prfrence... Au fond, vous n'en pensez pas un mot, et vous seriez
dsol qu'on le penst. A qui ferez-vous croire qu'on puisse, 
quarante ans, brler tout ce qu'on a ador et adorer tout ce qu'on a
brl? Laisser l Paris, l'art, la posie, la musique, le thtre, les
succs, l'esprit, le mouvement, le bruit, et se passionner pour les
intrts d'une commune de trois cents habitants?... Souvenez-vous du
vieux proverbe: Qui veut trop prouver ne prouve rien.

--Vous avez raison madame, et j'ai tort, a dit Georges en s'inclinant.

--Eh bien, a poursuivi madame Charbonneau avec son charmant sourire,
puisque vous avouez votre faute, laissez-moi vous imposer votre
pnitence. Il n'y a, en fait d'aveu, que le premier pas qui cote; ne
vous arrtez pas en si beau chemin; faites quelque chose de plus
spirituel et de plus charitable que de nous parler de votre conseil
municipal et de vos chemins vicinaux; dites-nous par quelle srie de
dsabusements, de mcomptes, de coups d'pingle empoisonne, vous en
tes arriv  har ce que vous avez aim.... Racontez-nous vos
impressions de voyage  travers la littrature contemporaine.
Montrez-nous, par un coin, ce ct des coulisses littraires o le
public n'entre pas. Peut-tre, en nous disant ce que vous avez
souffert, en reproduisant la silhouette de quelques-uns de vos
confrres, en esquissant les symptmes de quelques-unes des maladies
morales qui infestent la rpublique des lettres, jetterez-vous un peu
de jour sur plusieurs points rests obscurs ou inexplicables pour des
ignorants comme nous. Ce sera un cours familier de littrature,
dbit,  deux cents lieues de Paris, entre deux tasses de th, et
sans prtention de faire concurrence  notre cher et pauvre
Lamartine.... Allons, monsieur de Vernay, un peu de franchise et de
courage!

--Vous le voulez? Eh bien, soit! a rpliqu Georges aprs un moment
d'hsitation. J'essayerai, pour vous amuser et vous instruire,--ft-ce
 mes dpens!--de feuilleter avec vous quelques chapitres de mes
_Mmoires pour servir  l'histoire littraire de mon temps_. Aussi
bien, le moment n'est pas mal choisi; j'ai l mon confrre Calixte,
dont les souvenirs seront, j'en suis sr, d'accord avec les miens. Les
recherches rudites de notre excellent M. Toupinel me serviront, au
besoin, de pices justificatives. Seulement, il me faut huit
jours,--huit jours de solitude et de travail  Gigondas,--pour
retrouver et rajuster ces feuilles parses, pour idaliser les
passages trop personnels, pour imaginer ces dguisements et ces
pseudonymes plus ou moins diaphanes dont mademoiselle de Scudry n'a
pu se passer pour ses _portraits_ et La Bruyre pour ses satires. La
pendule marque dix heures moins cinq minutes; M. Verbelin cherche son
chapeau, et le th ne peut rester plus longtemps sourd aux murmures de
la bouilloire. Je propose donc l'ajournement  jeudi.

On a vot l'ajournement  l'unanimit, et toutes les attentions de
l'assemble ont t dsormais pour Georges de Vernay. Il a eu la
premire tasse, et il m'a sembl que madame Charbonneau y mettait le
plus gros morceau de sucre. Voil Georges premier rle, et moi
descendu au rang infime de confident ou de comparse. Et j'arrivais
avec l'espoir de m'gayer aux dpens du maire de Gigondas!... C'est
bien fait!




V


    Jeudi, janvier 186...

....Mesdames et messieurs, nous dit, le jeudi suivant, Georges de
Vernay, son cahier  la main, vous ne trouverez dans ces pages que mes
souvenirs _littraires_.

Je ne crois pas ncessaire de profiter de l'occasion et de votre
complaisance pour vous parler en dtail des campagnes de mon
trisaeul, des rhumatismes de mon grand-pre, des _dadas_ de mon
grand-oncle et du carlin de ma tante. Je ne veux et ne dois vous
raconter que quelques-uns de mes conflits avec la littrature
parisienne, afin d'essayer de gurir les Parisiens du pch d'orgueil
et les provinciaux du pch d'envie. Pourtant il importe  mon sujet
que vous connaissiez d'abord, au moins en abrg, ce qui, dans mon
ducation, mes antcdents de jeunesse et le penchant de mon esprit,
m'a prpar au genre d'illusions, de mcomptes et de souffrances que
je vais retracer. Ceci n'est pas l'histoire d'un homme, c'est
l'histoire d'une me.

Il en est des gnrations comme des individus; elles naissent avec un
trait caractristique. Celle que nous avions remplace tait active et
guerrire; celle  laquelle j'appartiens a t raisonneuse et
rveuse. Venue au monde  l'poque o les dernires grandes guerres de
l'Empire achevaient d'puiser le sang de la France, on et dit qu'elle
se ressentait de cette langueur mditative, de cette faiblesse mle
d'imaginations et de songes, habituelle aux convalescents et aux
blesss. L'ducation qu'elle reut dveloppa encore cet instinct et
l'exagra. Pour moi, brillant lve de l'Universit, laurat des
concours gnraux de 1826  1830, je puis dire que, pendant ces quatre
ans, mes matres, mes condisciples, mes rivaux, le milieu o je
vivais, l'atmosphre classique de la rue de la Harpe et du jardin du
Luxembourg, tout contribuait  me persuader que la fin suprme de
l'homme en ce monde tait le premier prix de discours latin,  moins
que ce ne ft le premier prix de discours franais. A cet enseignement
officiel s'en joignait un autre, plus clandestin. Nous avions Cicron
et Virgile sur nos pupitres, Voltaire et Branger dans nos poches.
C'tait moins de la corruption prcoce que le dsir de nous poser, ds
le dbut, en penseurs hors de tutelle. Mme, ceux qui, comme moi,
taient _trs-forts_, obtenaient tacitement le privilge de laisser
apercevoir, sous leur habit, un petit bout du volume prohib. Les
professeurs ne soufflaient mot et fermaient les yeux; ces juvniles
hardiesses souriaient  leur _libralisme_. Il tait cens,
d'ailleurs, que l'esprit de Voltaire, le lyrisme de Branger,
s'associant aux gnies de la Grce et de Rome, y ajoutaient je ne sais
quel vernis plus moderne, propre  faire de nous des bacheliers
superfins et des rhtoriciens modles.

Comment, avec une ducation pareille, et avec une passion toujours
croissante pour les lettres, m'avisai-je, quelques annes plus tard,
d'avoir une opinion politique? Et comment cette opinion fut-elle
diamtralement contraire  celle que semblaient prsager ces
antcdents? Ceci a eu trop d'influence sur certaines crises de ma vie
littraire, pour que je ne m'y arrte pas un moment.

A l'heure mme o ma dernire couronne de _laurier_ (elle tait de
lierre en papier peint) s'accrochait aux doctes murailles de ma
chambre, une rvolution clata. Elle formait comme le dnouement
grandiose, la ralisation vivante de mes tudes, de mes lectures, de
mes antipathies, de mes admirations; et cependant je lui tournai le
dos ds l'abord, et,  force de me persuader  moi-mme que je la
hassais, je finis par la har. Son premier effet avait t de me
relguer  la campagne, dans ce mme village de Gigondas que
j'administre aujourd'hui. L, je fus frapp d'un de ces spectacles qui
produisent un immense effet sur les natures _artistes_, o la
sensibilit nerveuse domine tout le reste. Mon pre, jeune encore,
souffrant dj, ressentit un coup si terrible en apprenant cette
rvolution, que son mal s'aggrava d'une faon effrayante. Trois
semaines aprs, les journaux lui apportrent un sujet de douleur plus
poignante encore et plus personnelle, l'arrestation d'un ministre dont
il avait t le compagnon pendant toute l'migration, et qui, arriv 
la toute-puissance, avait daign lui conserver son ancienne amiti,
au point de le recevoir en audience particulire et de le nommer sans
hsitation... maire de ce mme Gigondas. Le chagrin de mon pre
n'tait donc pas prcisment de l'ambition brise, et il n'agissait
que plus puissamment sur une imagination telle que la mienne. Je vis
cet homme de bien, entour d'estime et de respect, laisser tomber une
larme sur cette charpe blanche qu'il ne devait plus porter; je le vis
crire d'une main tremblante une dmission, hlas! superflue; car il
n'avait plus que peu de jours  vivre! Je lus dans ses yeux mourants
les sentiments douloureux qui se disputaient cette me de royaliste et
de chrtien. A l'affliction que lui causaient les vnements s'en
ajoutait une autre plus intime, et que je devinais; les opinions qu'il
me supposait, qui sait? le regret, peut-tre le remords de m'avoir,
par vanit paternelle, rapproch de la contagion universitaire et
librale. Il languit ainsi pendant six mois, et, comme pour rendre un
suprme et funbre hommage  cette royaut dont il avait t le
serviteur le plus obscur, il mourut le jour anniversaire du plus grand
des crimes rvolutionnaires, de la dernire halte du martyre royal. Ce
jour-l, je me sentis dans le coeur un sentiment assez profond pour me
crer des convictions ou pour m'en tenir lieu, et, aprs trente
annes, ce sentiment rsiste encore.

Toutefois, ni la solitude, ni la douleur, ni mes rflexions, ni ma
_conversion_, ne diminurent mon amour pour la littrature. J'en fis
le but idal, le rve de ma jeunesse et de ma vie. Plac dsormais en
dehors des carrires actives, ayant d'autre part le dsoeuvrement en
horreur, mon imagination ou ma vanit s'accommodant mal de mon
obscurit prsente, il me sembla que la _gloire_ des lettres
concilierait tout, et continuerait brillamment ce que mes succs de
collge avaient commenc. Bientt cette ide devint une passion, et
cette passion une manie. De mme que, vingt-cinq ans auparavant, un
jeune homme de mon ge, en voyant passer un rgiment, musique en tte,
se serait pris de clairons et d'paulettes, de mme le frmissement
de mon couteau d'ivoire  travers les pages toutes fraches d'un
in-octavo, l'avnement d'un nouveau nom dans un journal ou une _revue_
 la mode, l'cho lointain des applaudissements prodigus  un roman
ou  un drame, un pisode de la vie intime des gens de lettres,
entrevu dans une de leurs confidences imprimes ou racont de loin par
un de mes anciens amis de collge, me causaient des ravissements sans
fin, des extases mles de trouble et d'envie. Il y eut  cette
poque, dans ma pauvre cervelle, des erreurs d'optique dont j'ai eu
beaucoup de peine  revenir. Vivant dans un milieu de bonne et vieille
noblesse de province,  laquelle j'appartenais par ma naissance,
jouissant dans mon pays de cette considration qui s'attache  la
proprit territoriale, maintenue intacte depuis plusieurs
gnrations, je croyais sincrement que je m'lverais de bon nombre
de degrs sur l'chelle sociale si je devenais quelque chose comme M.
Thophile Gautier ou M. Alphonse Karr. Que dis-je? mon ambition
n'allait pas d'abord aussi loin. tre l'ami d'un de ces messieurs, le
contempler face  face, lui donner le bras sur le boulevard aux yeux
d'une foule merveille, arriver peut-tre  me faire tutoyer par lui,
me paraissait un assez grand honneur, en attendant mieux, Gil-Blas,
chez les comdiens de Grenade, esprait tre pris pour le cousin du
sous-moucheur de chandelles, et il s'en trouvait d'avance
prodigieusement flatt. J'tais comme Gil-Blas. Les dtails mme
matriels de la vie littraire avaient pour moi un attrait
inexprimable. Corriger des preuves, faire de la _copie_, courir les
rues de Paris avec un rouleau de papiers sous le bras, pouvoir dire:
Je vais chez mon diteur, avoir ma stalle aux thtres les jours de
_premire_, me promener au foyer, pendant les entr'actes, en saluant
d'un geste familier Jules Janin ou Hippolyte Lucas, quelle gloire et
quelle joie! Si, dans ce temps-l, Alexandre Dumas, Mry ou Frdric
Souli taient venus me demander l'hospitalit dans mon modeste
chteau, qui n'avait jamais log que des gentilshommes campagnards ou
des chevaliers de Saint-Louis, je crois, en vrit, que j'en aurais
perdu la tte: du moins je me serais considr comme un personnage
beaucoup plus important que le gnral de mon dpartement, le prfet
de mon chef-lieu, ou mme l'vque de mon diocse.

L ne se bornait pas cette espce de mirage littraire: je lisais
assidment, comme vous pouvez bien le penser, toutes les nouveauts en
vogue, et, d'aprs les sentiments exprims par les auteurs, les
caractres qu'ils dveloppaient de prfrence, les dlicatesses
d'esprit et de coeur o ils semblaient se complaire, les raffinements
qu'ils indiquaient en affaire de conscience, d'honneur, de sensibilit
ou de probit, je me formais une ide de leur personne et de leur
faon de vivre.

C'est ainsi que je me crai un Lamartine  moi, d'aprs _Jocelyn_, un
Victor Hugo d'aprs les _Feuilles d'automne_, un George Sand d'aprs
les _Lettres d'un Voyageur_, un Sainte-Beuve d'aprs les
_Consolations_, un Jules Sandeau d'aprs _Richard_ et _Fernand_, un
Lamennais d'aprs les _Paroles d'un Croyant_, un Alfred de Musset
d'aprs les _Nuits_, et ainsi de suite. Le titre de pote tait  mes
yeux synonyme de dvouement, de tendresse, d'immolation perptuelle 
tous et  chacun, d'me trop aimante et trop pure pour ce monde, de
candeur sraphique en commerce intime avec les choeurs clestes.
Celui-ci tait un aigle bless; celui-l une tourterelle gmissante;
cet autre, un cygne laissant au rivage une plume de ses blanches ailes
avant de s'envoler vers le ciel; cet autre encore, une hermine
prfrant la mort  la plus lgre souillure. Ceux qui, moins
richement dous, occupaient, dans ce monde bienheureux, les rles
secondaires et se contentaient des fonctions de critique, taient des
juges d'un got infaillible, d'une quit  toute preuve, n'ayant pas
de plus grave souci que d'examiner en dtail les oeuvres soumises 
leur contrle, d'en tudier le fort et le faible, d'en faire valoir
les beauts, d'en signaler franchement les dfauts, devoir pnible
sans doute, mais dont ils s'acquittaient par excs de conscience! Quel
air doux et salubre on devait respirer en pareille compagnie! quelle
atmosphre pure, dgage de penses vulgaires et de miasmes
terrestres! quel den intellectuel! que d'horizons sublimes! quel
ensemble de sentiments exquis et d'aspirations thres! Je restais
quelquefois des heures entires plong dans mon ardente rverie,
l'oeil fix sur un de ces noms radieux, inscrit en tte d'un volume ou
signant un article de revue... Si ce nom tait le mien! oh! que je
serais grand!... il existe pourtant, cet homme: il y a des gens qui le
connaissent, qui vont frapper  sa porte, et qui disent  son
concierge, sans que l'motion brise leur voix: M. de Lamartine!--M.
Victor Hugo!--M. de Musset!--M. de Balzac!--M. Edgar Quinet!--Oh! les
voir, les aimer, m'enivrer du mystrieux parfum qui s'exhale de ces
mes! m'clairer aux rayons lumineux dont elles sont le centre! me
rchauffer aux flammes divines dont elles sont le foyer immortel! Tel
tait mon voeu de tous les jours; le musulman dvot ne songe pas avec
plus de respect et de ferveur au plerinage de la Mecque.

Douze annes s'taient coules. J'avais trente ans: les circonstances
m'avaient loign de Paris: le hasard m'y ramena; un de ces hasards
dont on est toujours le collaborateur, quand ils font ce qu'on
souhaite. J'y arrivais, le coeur gonfl d'motion et d'esprance,
ayant dans ma malle quelques manuscrits et sur mon carnet quelques
adresses. Huit jours aprs, grce  des compatriotes fixs  Paris et
 d'anciens camarades qui voulurent bien me reconnatre, j'tais
prsent  trois ou quatre puissances de journal, de revue, de
librairie et de thtre. Quinze jours plus tard, je djeunais en
tte--tte, au caf Bignon, avec un de mes auteurs favoris, le
clbre conteur Eutidme[2].

  [2] A dater de ce moment, George de Vernay a jug sans doute
  convenable de gazer lgrement les noms propres, et peut-tre de
  composer des types  l'aide de souvenirs pars dans sa mmoire.

    (_Note de l'auteur._)

Dieu merci! je suis heureux de commencer par celui-l; car, de toutes
mes illusions provinciales  l'endroit de la littrature et des
crivains en renom, il en est peu qui me soient restes plus intactes.
C'est une me honnte et dlicate qu'Eutidme, et bien m'en prit; car
ma bourse, mes secrets de coeur, mes affaires de famille, tout aurait
t  sa merci, s'il l'avait voulu. S'il lui et plu de me rendre
ridicule pour dix ans, d'abuser de ma candeur, de me forcer  le
servir aprs avoir emprunt au garon sa serviette et son tablier
blanc, rien ne lui et t plus facile: j'tais tout tonn et
trs-reconnaissant qu'il me permt de m'asseoir  sa table et de
manger en face de lui. Mon embarras tait de trouver des mets dignes
de lui tre offerts, et surtout une boisson qui ne ft pas trop
grossire pour ses lvres. Il y avait dans ses ouvrages tant d'mes
exiles de leur ciel, tant de tristesses inconsoles, tant de sourires
tremps de larmes, tant de mlancoliques regards incessamment tourns
vers les horizons infinis, tant de frles sensitives froisses au dur
contact des ralits mondaines, tant de pauvres femmes plores,
plaintives, vtues de deuil, penches sur des urnes funbres, tant de
coeurs hroques et chevaleresques dpayss dans notre sicle
d'gosme et de prose, qu'il me semblait presque sacrilge d'offrir au
crateur de ce monde noble et charmant un rosbif aux pommes, un turbot
 la hollandaise et du vin de Mdoc. J'aurais voulu inventer
quelques-unes de ces friandises orientales, ptries par les sultanes
pendant les ennuis du harem, feuilles de roses mouilles d'eau de
neige, rves ou parfums dguiss en confitures, fleurs de nopals ou de
citronniers pleurant dans des coupes d'or. L'aspect gnral de mon
potique convive avait bien quelque peu drang mon idal; je me
l'tais tant de fois reprsent grand, mince, lanc, un teint ple,
de grands yeux noirs levs vers le ciel, des cheveux boucls
naturellement sur un front ombrag de mlancolie! J'avais devant moi
un gaillard de bonne mine, aux larges et robustes paules, menac d'un
embonpoint prcoce, de petits yeux vifs, doux et fins, le front dnud
comme un genou, une cravate noire ngligemment noue autour d'un cou
musculeux, la lvre un peu paisse, les couleurs de la sant, une
tenue de sous-lieutenant habill en bourgeois, un air de simplicit et
de bonhomie qui excluait toute exagration sentimentale. N'importe! Je
m'obstinais, je feuilletais la carte de Bignon, y cherchant quelque
plat romanesque et quelque liqueur arienne, lorsque mon homme
trancha la difficult, en me proposant un menu de la vulgarit la plus
substantielle. J'aurais voulu du moins me rattraper sur le dessert et
obtenir du garon quelques liqueurs indites,  l'usage des femmes
incomprises: Eutidme me demanda un petit verre d'eau-de-vie: 'a t
l mon premier mcompte littraire.

Il y avait sur la table un journal de thtre. On y rendait compte
d'une pice joue la veille. L'auteur de l'article parlait de la pice
comme d'un chef-d'oeuvre, et de la reprsentation comme d'un de ces
triomphes qui inscrivent une date mmorable dans l'histoire de l'art
dramatique. Je lisais avidement ce bulletin admiratif:

--Quelle belle chose que le succs, et que cet auteur est heureux!
m'criai-je.

--Lui! rpliqua Eutidme en souriant: il se dsole, au contraire; sa
pice est dtestable, elle est tombe  plat...

--Ce n'est pas possible; on vous aura mal renseign...

--Oh! vous pouvez me croire; j'y tais, et je n'ai aucune raison pour
me rjouir de cette chute: je ne suis ni l'ennemi de l'auteur, ni son
ami intime...

--Mais ce journal, cet article?...

Eutidme m'expliqua alors que les journaux de thtre, afin d'obtenir
le privilge d'tre vendus dans la salle, s'engageaient, par un
trait,  ne jamais dire que du bien des pices dont ils rendaient
compte.

C'est si connu, ajouta-t-il, que souvent l'article est crit avant la
premire reprsentation; sans quoi on n'aurait pas le temps de
l'imprimer, puisque le journal parat le matin, et que quelques-unes
de ces _grandes solennits dramatiques_ (style oblig) ne finissent
que bien avant dans la nuit.

--C'est dplorable! dis-je en rougissant: c'est faire entrer la
combinaison commerciale dans ce monde de l'imagination et de l'art o
elle ne doit jamais mettre le pied (nouveau sourire d'Eutidme:) mais
enfin ce n'est l, grce au ciel! que le fretin de la critique
thtrale: les vritables juges, les brillants feuilletonistes du
lundi ne donnent pas dans ces calculs misrables: ils ne disent et
n'crivent que la vrit...

Eutidme me regarda encore: un troisime sourire se dessina au coin de
sa bouche doucement railleuse: il posa sur la table son petit verre,
et notre causerie commena.




VI


    Jeudi, fvrier 186...

--Quoi! disais-je  Eutidme, les juges suprmes en matire de thtre
songeraient  autre chose qu' rendre la justice et  dire la vrit?

--Hlas! oui, rpliqua-t-il, ils songent surtout  faire de l'esprit,
de la fantaisie ou de la couleur  propos et  ct des pices dont
ils parlent: l'oeuvre, l'auteur et le public deviennent ce qu'ils
peuvent. L'essentiel, pour Polychrome, est de dployer les richesses
d'une palette qui s'est trompe de vocation en demandant au papier et
 la plume ce que le pinceau et la toile pouvaient seuls lui donner.
Qu'importent  Polychrome les sentiments, les ides, les caractres,
le dialogue, la vraisemblance, la convenance, les dlicatesses de
l'esprit, l'tude du coeur, tout ce qui fait qu'au thtre comme dans
la vie l'homme est quelque chose de plus que l'toffe, le bois ou la
pierre? Si l'on supprimait l'me, il serait le premier crivain et le
plus heureux de son sicle. Il n'est jamais plus  son aise que
lorsqu'il rend compte d'une pice dont les beauts littraires
rsident principalement dans les dcors. Alors, en avant la brosse et
le blaireau! cinq lignes sur le sujet, l'intrigue, les personnages et
les dtails; quinze colonnes sur les prodiges du dcorateur! Si vous
voulez savoir  quoi vous en tenir sur l'art dramatique au
dix-neuvime sicle, Polychrome ne vous adressera pas  MM. Dumas pre
et fils, Ponsard et Augier, mais  MM. Cicri, Schan, Philastre et
Cambon. Quant  Julio, je l'adore, mais c'est une autre affaire: ce
charmant esprit a, depuis un quart de sicle, l'entreprise des
variations brillantes sur le piano du lundi. Vous n'tes pas sans tre
all quelquefois au concert. Vous y avez entendu ces virtuoses qui
annoncent qu'ils vont vous jouer un morceau favori sur le sextuor de
_Lucie_, le trio de _Guillaume Tell_ ou le duo des _Huguenots_. Vous
voil coutant de toutes vos oreilles. Au dbut, vous recueillez bien
quelques phrases qui vous rappellent vaguement celles de Donizetti, de
Rossini ou de Meyerbeer; mais bientt, gare dessous! le virtuose ne se
souvient plus que de lui-mme: les notes pleuvent, les gammes
dbordent, les triples croches ruissellent; c'est une averse, une
avalanche, un torrent, une cataracte; l'ide primitive a de l'eau par
dessus la tte, et, quand on l'en retire, elle est noye. Ainsi fait
Julio; pour l'acquit de sa conscience il crit sur sa premire page le
nom de l'auteur et le titre de l'ouvrage; puis sauve qui peut! il
varie, il varie, il varie sans cesse, en franais et en latin; il
varie tellement, que, de variante en variante, on ne sait plus o l'on
en est, ni o il va, ni de quoi il est question, ni ce qu'il a voulu
dire. A propos d'un marivaudage du Gymnase, il vous raconte la seconde
guerre punique, et une bouffonnerie du Palais-Royal lui sert de
prtexte pour citer dix lignes de Xnophon. Au demeurant, excellent
garon et homme d'infiniment d'esprit, pourvu qu'on ne lui demande pas
l'impossible; l'impossible serait pour lui de dire brivement et
nettement ce qu'il pense de ce qu'il juge, et de se souvenir, le
lendemain, de son opinion de la veille. Il assiste  une pice; il est
ravi, il dit  l'auteur: C'est charmant...  lundi! vous serez
content de moi. Il rentre, il se met  sa table: qu'est-ce donc? le
vent soufflait du nord, il souffle du sud; la bulle de savon allait 
droite, elle s'envole  gauche. La plume court bride abattue, la
louange verse dans la premire ornire et l'pigramme prend les
guides; si bien que le pauvre auteur, port aux nues le vendredi,
compliment le dimanche, est, en dfinitive, _reint_ le lundi. Que
voulez-vous? ce n'est pas la faute du feuilletoniste, c'est la faute
du feuilleton, qui a pris le pot de moutarde pour le pot de miel; une
autre fois, on fera plus d'attention  l'tiquette! C'est la faute de
l'orgue de Barbarie qui a agac les nerfs, de la mouche qui a
bourdonn contre les vitres, de l'ide qui s'est enfuie vers les
corniches, du mot propre qui s'est blotti sous les tisons. L'auteur
est au dsespoir, mais Julio n'est pas coupable!

Et Caritids? dis-je timidement.

--Caritids a reu du ciel, auquel il ne croit plus, un got exquis,
une finesse de tact extraordinaire, de merveilleuses aptitudes de
critique, releves et comme fertilises par de rares facults de
pote. Il possde et pratique en matre l'art des nuances, des
sous-entendus, des insinuations, des infiltrations, des volutions,
des circonlocutions, des prcautions, des embuscades, des chatteries,
de la haute cole, de la stratgie ou de la diplomatie littraire. Il
excellerait  distiller une goutte de poison dans une fiole d'essence,
de manire  rendre l'essence vnneuse ou le poison dlicieux. Sa
prose est attrayante et magntisante comme une femme un peu compromise
qui ne dit pas tous ses secrets, et s'enjolive  la fois de ce qu'elle
montre et de ce qu'elle cache. Caritids n'a voulu tre qu'un plerin
d'ides, moins la premire des qualits du plerin, c'est--dire la
foi. Il a fait, en amateur, le tour de toutes les doctrines de son
temps sans s'y fixer jamais, et, en les abandonnant, il a eu l'air de
les trahir. Accus injustement de tratrise et d'apostasie, il a tenu
 justifier sa rputation, et il a fini par devenir l'ennemi de ceux
dont il n'tait que le dserteur. Son erreur a t de sophistiquer ce
qu'il aurait pu faire tout simplement, avec tant de grce, d'esprit et
de supriorit naturelle, de traiter la littrature comme une mauvaise
guerre o il faudrait constamment avoir un fleuret  la main et un
stylet sous son habit. On assure qu'il passe son temps  colliger une
foule d'armes dfensives et offensives, de quoi accabler ceux qu'il
aime aujourd'hui et qu'il pourra har demain, ceux qu'il dteste 
prsent et dont il veut se venger plus tard. Caritids aurait pu tre
la plus irrcusable des autorits, il n'est que la plus friande des
curiosits littraires.

--Et Philocrate?

--Philocrate est mon ami, rpondit gravement Eutidme.

--Mais enfin?

--Philocrate est l'honntet, l'austrit, l'impartialit mme: aussi
est-il trs-probable qu'il mourra  l'hpital!...

Ainsi me parlait Eutidme; il m'en dit bien d'autres! Autour de ces
illustres plantes gravitaient les satellites: aux premires
reprsentations on voyait, dans les entr'actes, les lieutenants
s'approcher des capitaines et prendre le mot d'ordre. Il en rsultait,
le lundi suivant, des apothoses ou des excutions collectives. Tantt
c'tait Rachel que l'on mettait au pain sec pour trois mois et contre
laquelle on suscitait une rivale, aussi suprieure  notre tragdienne
qu'Alfieri est suprieur  Racine; tantt c'tait le Gymnase que l'on
_suspendait_, pour avoir mdit des _gazetiers_: tantt la consigne
ordonnait un feu de peloton sur M. Scribe, pour le punir de fatiguer
de sa longvit dramatique les jeunes, les nouveaux venus, qui ne sont
ni venus, ni nouveaux, ni jeunes. Sous le _pourquoi_ officiel de
chaque loge et de chaque blme, il existait une douzaine de
_pourquoi_ mystrieux qu'il fallait connatre pour s'expliquer le
treizime. Et voil ce que l'on appelait les magistratures
littraires!

Encore si les rvlations d'Eutidme en taient restes l! mais mon
avide curiosit provoquait d'autres confidences: il avait travers
les mauvais sentiers, les steppes et les frontires, sans y rien
laisser de son honneur, mais sans y rien garder de ses illusions. Il
me raconta les jours de pauvret pre et malsaine, le gouffre de
l'arrir, l'huissier grattant  la porte, la chasse  l'cu de cent
sols, la _copie_ crite  la hte pour faire face aux ncessits
urgentes, et les joies du travail se changeant en supplice. Je tombais
des nues, de ces nues de pourpre et d'or sur lesquelles mon
imagination provinciale aimait  asseoir, comme sur un trne, les
artistes et les crivains clbres. Lorsque Eutidme me parla des
personnes, ce fut bien pis. Naturellement, je le questionnai sur
_Llia_. Tous ceux qui, comme moi, avaient vingt ans au moment o
parurent les premiers romans de Llia s'taient passionns pour ce
type de posie libre et fire, refusant d'accepter les froides chanes
de la vie commune et justifiant les paradoxes de sa rvolte par
l'loquence de ses plaidoyers et la beaut de ses songes. Je m'aperus
vite que l'idal et le rel sont deux frres ennemis. Les OEuvres
d'Hermagoras m'avaient inspir un sincre enthousiasme. Eutidme me
dvoila le grain de folie et de dpravation nave qui se mlait, dans
ce cerveau puissant,  un incontestable gnie. Il me dpeignit cette
vanit maniaque, ce got furieux de richesse et de luxe, toujours prt
 s'lancer et  entraner les autres dans les plus hasardeuses
aventures, cette habitude de transporter dans la vie littraire le
grimoire de la basoche et les roueries de don Juan vis--vis de M.
Dimanche. Au milieu des coupables licences du roman, j'avais remarqu
de douces et chastes histoires publies par Critiphon; sans leur
attribuer une grande valeur, j'avais en les lisant prouv un
attendrissement de bon aloi. Je m'tais dit que Critiphon tait sans
doute un chevaleresque gentilhomme, et qu'il mettait dans sa vie ce
parfum de vertu que l'on respirait dans ses ouvrages. Eutidme me dit
que c'tait un viveur et un farceur, qui, aprs avoir dvor son
patrimoine, demandait au roman une pension alimentaire, et la
demanderait au scandale si la littrature des honntes gens ne
rpondait pas  son apptit.

Dsenchant, humili, accabl, je finis par supplier Eutidme de ne
pas tout m'apprendre en un jour, et la conversation, sans changer de
sujet, changea de terrain. Je communiquai  mon nouvel ami mes
projets, mes plans, mes souhaits, mes esprances. Hlas! je ne tardai
pas  remarquer que, dans nos faons d'envisager la littrature, il y
avait des _hiatus_ gigantesques, et que, si nous parlions la mme
langue, ce n'tait pas avec le mme accent. Quelques-unes de mes
confidences produisirent sur Eutidme un effet de stupeur presque gal
 celui qu'il m'avait caus. Ainsi, les mandres de notre entretien
m'ayant amen  lui parler de la maison de campagne que je venais de
quitter, il me dit avec surprise:

--Vous avez des terres?... mais alors vous avez des rentes?

--Oh! bien peu: les impts sont lourds, les fermiers payent mal; il y
a l'imprvu, les frais d'exploitation, les rparations, les comptes
d'ouvriers; bon an, mal an, c'est  peine s'il me reste douze ou
quinze mille francs de revenu...

Eutidme se leva comme la poupe d'une bote  ressorts; il jeta sa
serviette au plafond, alluma un troisime cigare, et s'cria en me
regardant dans le blanc des yeux:

--Quoi! vous avez des rentes! vous tes propritaire, et vous voulez
faire de la littrature?... Mais moi, si je possdais seulement une
maisonnette quelque part et un champ qui me rapportt trois mille
francs par an, je prendrais mes jambes  mon cou; je briserais mes
plumes, je viderais mon critoire, je ferais des cocottes avec ma
dernire feuille de papier, et j'en finirais avec cet abominable
mtier... La vie littraire, monsieur! ah! vous ne savez pas ce que
c'est!... un bagne, un enfer! Les directeurs de journaux et de revues,
les diteurs, les libraires, sont des tyrans, des bourreaux!... s'ils
vous font seulement une avance de dix louis, vous devenez leur homme
lige, leur esclave, leur chose... Le ciel est bleu, la campagne est
riante, vous voudriez sortir, courir dans les bois, cueillir les
marguerites des prs, humer l'air charg de senteurs printanires...
La promenade rafrachirait votre cerveau, ranimerait votre verve..
Non, non, esclave!  ta gele! il faut ta copie pour demain, et on ne
peut pas faire attendre... elle est paye! Heureux encore si la misre
n'allonge pas sa face livide sur la page commence!..... Mais pardon,
monsieur, je vous attriste... excusez-moi... Ces maux ne sauraient
vous atteindre... j'oubliais que vous tes riche... Mais que diable
venez-vous faire dans notre maudite galre?...

J tais mu, et l'motion me rendit presque loquent. J'expliquai 
Eutidme comment cette qualit de propritaire, qui lui semblait si
enviable, m'avait souvent dsol, et me dsolerait bien davantage, si
elle restait synonyme de dsoeuvrement et d'obscurit. Je lui dis que
j'changerais volontiers mes quelques sacs de mille francs contre ses
tourments, son talent et sa renomme. Je lui demandai comment
l'exercice des facults les plus leves de l'intelligence pourrait,
en aucun cas, tre une condition d'infriorit sociale. Puis je lui
indiquai mon but, ma pense: en vue des catastrophes  venir, et, en
attendant, par haine de l'oisivet, me ranger parmi les travailleurs,
comme si j'avais besoin de travailler pour vivre; mettre mon talent,
si jamais j'en avais un peu, au service d'ides morales qui
intressaient la socit tout entire, puisque le dsordre dans les
mes devait tt ou tard finir par le dsordre dans la rue; ensuite,
lorsque mon nom aurait acquis quelque autorit, tcher d'tre utile 
mes confrres, dans la mesure de mes forces; tablir quelque part une
tribune littraire o ma plume consciencieuse et bienveillante ferait
pour les livres ce que ces fameux feuilletons du lundi faisaient
surabondamment pour les pices de thtre; n'avoir ni complaisance ni
rigorisme toutes les fois que mes croyances ne seraient pas
srieusement en jeu; tenir compte des bonnes intentions, des illusions
de la jeunesse; accueillir, encourager, mettre en lumire, faire
ressortir les beauts plutt que les taches; tendre la main aux
dbutants, aux faibles, aux aspirants littraires; accepter
franchement toutes les conditions d'une bonne et loyale confraternit;
me faire aimer...

--Car enfin, ajoutai-je navement, je ne veux pas, monsieur, vous
paratre meilleur que je ne suis; je me crois un honnte homme, mais
je suis sr de ne pas tre un hros: je dsire de tout mon coeur
servir la vrit, mais je voudrais bien aussi acqurir un peu de
gloire!...

Il y a dans une passion vraie quelque chose de si communicatif, qu'
mesure que je parlais je voyais s'animer et s'panouir la bonne et
spirituelle figure d'Eutidme. Cette nature dlicate, qui avait pass
 ct de la boue sans se salir, me comprit et m'aima. Il me tendit sa
main par-dessus la table, et, serrant la mienne  me faire crier, il
me dit en dguisant assez mal une larme qui roula sur son assiette:

--Quoi! c'est l votre ide? Vous ferez cela, vous?... Oh! c'est bien,
c'est trs-bien; vous tes un brave garon... Dans cette nouvelle
phase de votre existence, je serai heureux et fier d'tre votre
premier ami... George, soyez le bienvenu parmi nous!

--Oui, repris-je exalt par ce tmoignage d'une prcieuse sympathie,
mes pressentiments ne m'ont pas tromp: j'aurai du succs; mes
confrres m'aimeront, et je combattrai pour la vrit!...

Cette triple prophtie associait,  ce qu'il parut, des ides assez
disparates; car l'enthousiasme d'Eutidme vacilla comme une bougie
sous un coup de vent: il me regarda en dessous; un sourire triste et
fin, ce sourire que je connaissais dj, dessina l'arc de ses lvres,
et, s'emparant de mon dernier mot, il me dit  demi-voix:

--La vrit? Mais comment l'entendez-vous, mon ami?

--Eh bien, il n'y a pas deux manires: la vrit religieuse, la vrit
sociale, la vrit morale, voil pour la conscience; la vrit
littraire, du moins celle  laquelle je crois, voil pour le got. La
conscience est le got de l'me; le got est la conscience de
l'esprit; il n'y a rien l qui puisse nous embarrasser.

Eutidme sifflota la barcarolle de la _Muette de Portici_:

    Conduis ta barque avec prudence,
      Pcheur, parle bas!

Puis il ajouta en prose:

--Mais, George, pour dfendre toutes ces vrits-l, vous serez oblig
d'attaquer ceux qui les attaquent?

--Cela va de soi...

Eutidme se remit  siffloter; cette fois, ce fut l'air de la _Dame
blanche_:

    Prenez garde!

Mais il pensa probablement que mon ducation ne pouvait se faire en
une seule sance, et qu'il m'avait suffisamment renseign pour une
premire fois. Il laissa tomber la conversation; puis, avalant un
dernier verre de curaao, allumant un quatrime cigare et passant la
manche de son paletot, il me dit trs-cordialement:

--C'est gal, Georges, je vous remercie: il y a longtemps que je
n'avais contempl face  face un homme de lettres de votre calibre.
Prparez pour demain votre esprit des dimanches: je vous prsenterai
chez Marphise!...




VII


    Jeudi, fvrier 186...

--Justement, cela se trouve  merveille! m'avait dit Eutidme en me
quittant: il y a demain une lecture chez Marphise; elle doit nous lire
une tragdie de sa faon, une tragdie en cinq actes et en vers! Vous
rencontrerez l bon nombre de nos clbrits littraires. Seulement,
vous savez la consigne? Admirer, admirer encore, admirer toujours!
lever l'enthousiasme jusqu' l'extase, la louange jusqu'au
dithyrambe, l'hommage jusqu' l'apothose! C'est une de mes surprises
perptuelles, qu'une personne de tant d'esprit ne comprenne pas le
moment o l'loge devient drisoire  force d'tre excessif... Que
voulez-vous? Marphise est femme, elle est pote, et il y a des grces
d'tat.

....Mais auparavant, avait repris Eutidme, vous me permettrez,
n'est-ce pas? de rpliquer  votre aristocratique djeuner par un
pauvre petit dner d'hommes de lettres, non plus dans le somptueux
cabinet de Bignon, mais hors barrires, chez le pre Moulinon, au
rendez-vous des surnumraires de l'art et de la littrature. Le vin,
le gigot et la salade y cotent moins cher que sur le boulevard des
Italiens, et il est bon qu'un fervent nophyte tel que vous passe le
plus tt possible par tous les degrs de l'initiation. La salle 
manger du pre Moulinon est au salon de Marphise ce qu'une chambre de
conscrits... ou d'invalides est  l'tat-major d'un marchal de
France.

J'acceptai avec reconnaissance, et, le lendemain,  six heures, nous
sortions de Paris, Eutidme et moi, par la barrire des Martyrs; nous
gravissions les hauteurs de Montmartre, et nous entrions chez le pre
Moulinon  l'heure o y affluait sa clientle.

C'tait un spectacle tout nouveau pour moi. Figurez-vous un gourmand
que l'on enfermerait dans une cuisine, et que l'on forcerait
d'assister, bouche bante,  tous les dtails les plus _ralistes_ des
prparatifs d'un grand dner. Dans une salle troite et longue, sombre
et basse, taient dresses des tables o s'asseyaient, par groupes
ingaux, des jeunes gens de dix-huit  cinquante-cinq ans, prludant 
la gloire par la fume: ici, des mentons imberbes contrastant avec
d'normes chevelures; l, des barbes en broussaille cachant aux trois
quarts des joues hves et amaigries; plus loin, des calvities
prcoces, des yeux plombs, des regards fbriles; partout cet air
inquiet et effar o se trahit le dsordre des habitudes. L'cre
senteur du tabac se mlait  ces odeurs fades et rances, particulires
aux tables d'hte de cinquime ordre. Je cherchais vainement sur tous
ces visages la douce et potique gaiet de la jeunesse, l'expansion
des natures bien doues, l'aimable cordialit de compagnons de voyage,
marchant ensemble par les sentiers difficiles. Le noviciat littraire
s'y rvlait  moi sous ces formes rudes et pres qui caractrisent
les dmocraties. Des sourires maladifs, un mlange incroyable de
trivialit et d'affectation, des mouvements de btes fauves essayant
leurs dents et leurs griffes, des attitudes famliques, des mots mis 
la torture pour ressembler  des ides, une familiarit brutale,
l'envie vidente de dvorer tous leurs suprieurs pour se prparer 
craser tous leurs gaux, tels taient les traits dominants de cette
runion bizarre, qui promenait en bohme l'art du dix-neuvime sicle.
Eutidme me prsenta, et j'prouvai aussitt une sensation qui ne m'a
jamais quitt pendant ma carrire littraire. Je devinai,  une foule
de nuances, que, pour ces _artistes_ en littrature, j'tais et
resterais toujours un _amateur_, un tranger, tolr seulement  titre
d'hte passager et d'homme sans consquence; que l'on m'accablerait de
respects, en attendant que l'on m'accablt de sarcasmes; que l'on
s'arrangerait pour faire de mon nom, de ma fortune, de ma position
sociale, autant de barrires et d'obstacles entre mon ambition et mon
but; que l'on refuserait, en un mot, d'accepter ce dplacement de mon
amour-propre, aspirant  effacer le gentilhomme sous l'crivain. Tous
ces gens d'esprit, rimeurs, dramaturges, conteurs, rapins, musiciens,
peintres, statuaires, diteurs, directeurs de thtres, qui n'taient
pas, semblait-il, grands partisans des distinctions nobiliaires, me
donnaient du _monsieur le comte_ avec la plus difiante unanimit;
mais, videmment, ce _monsieur le comte_ signifiait: A bon entendeur,
salut! vous ne serez jamais des ntres; restez chez vous, et ne
chassez pas sur nos terres!

Le dner finit, et il tait temps, car je me sentais mal  l'aise: ce
que je voyais diffrait tellement de ce que j'avais rv! Eutidme
m'offrit le bras, et nous nous dirigemes vers les Champs-lyses, en
ctoyant ces buttes d'o le regard embrasse le panorama de Paris. Un
commencement de tristesse et de dcouragement s'emparait de moi; mais
la soire tait belle: un dernier rayon du soleil d'avril glissait sur
ces masses confuses, dessinait la silhouette des difices, se jouait
sur la cime des coupoles, et irisait la brume du soir, lger voile de
gaze dore qui s'abattait peu  peu sur toutes ces magnificences: je
voyais Paris  mes pieds; il n'est pas d'imagination un peu vive qui
rsiste  ce spectacle! Voil votre futur royaume! me dit Eutidme:
que faut-il pour le conqurir? Un coup de ds: le cornet est dans vos
mains, et vous avez de quoi vivre, en attendant!

Cette promenade me rassrna: la nuit vint; des milliers de lumires
jaillissaient, de moment en moment, dans cette immensit, et me
faisaient l'effet d'toiles terrestres: nous marchions cte  cte,
changeant une phrase entre deux bouffes de cigare. A neuf heures,
nous arrivions rue de Chaillot, dans une espce de temple grec, bti 
dix mtres au-dessous du niveau de la chausse, et o il fallait
descendre comme dans une cave: c'tait la demeure de Marphise; rien
n'y manquait, ni colonnes, ni statues, ni fleurs, ni tableaux, ni
candlabres, ni valets de chambre en habit noir et en culottes
courtes; mais tout cela avait un air accidentel et provisoire que le
comte de Saint-Brice, un trs-spirituel habitu de la maison,
expliquait en ces termes: Chaque fois que j'y retourne, je crains
toujours de trouver les chevaux vendus, les domestiques renvoys, le
mari parti, le salon ferm et la maison rase. M. de Saint-Brice
avait d se rassurer, au moins pour ce jour-l: le salon tait au
complet. Marphise, en grande tenue, son manuscrit sur ses genoux;
Olympio, Raphal et Falconey, les trois astres de notre ciel potique;
puis les plantes secondaires, Polychrome, Bourimald, Camlo; Llia,
le grand romancier amazone; des mdecins, des artistes, deux ou trois
socitaires du Thtre-Franais et quelques hommes du monde.

Marphise avait alors quarante-cinq ans; ses flatteurs parlaient encore
de sa beaut. Sa conversation tait blouissante, mais manquait de
charme: son esprit s'imposait; ses bons mots montaient  l'assaut.
Chez elle, la force avait fini par dominer la grce: deux heures de
causerie avec Marphise quivalaient  une courbature ou  une
migraine. Et pourtant un de ses plus fervents admirateurs avait dit 
son sujet ce singulier paradoxe: Elle serait la premire femme de son
sicle, si elle avait toujours caus, jamais crit.

Son mari, ple, le teint lymphatique, l'oeil vitreux, le front dcoup
en coeur par une mche prtentieuse, tait dj et est rest la
personnification la plus exacte de l'homme de gnie en carton-pierre,
illumin par deux quinquets de thtre.

Il y avait en lui du dandy, du sophiste et de l'agitateur. Son talent
tait de faire croire  des ides absentes, comme les spculateurs
accrditent des capitaux imaginaires. Il commenait ce que d'autres
ont achev depuis: il faisait de l'industrie et de l'annonce les
souveraines de la littrature et de la presse. Second par l'esprit de
son temps, il introduisait dans le monde intellectuel les hasards et
l'imprvu du monde de la finance.

Il devait gagner  ce mtier beaucoup d'argent, le plaisir de faire du
bruit, de renverser des gouvernements, de rver un portefeuille, et la
chance d'tre premier ministre, le jour o il s'agirait de mettre la
raison publique au dfi et la France en faillite.

Tout le monde, autour de lui, paraissait prendre sa supriorit au
srieux, mme sa femme. Ce n'tait pas assurment un mnage, dans ce
sens d'affectueuse et fidle tendresse que comporte le mariage pour
les petites gens, mais l'association de deux intelligences servies par
deux paquets de plumes. Ils faisaient profession de s'admirer l'un
l'autre avec un luxe d'talage qui donnait envie de douter et de
sourire.

Eutidme m'avait annonc: il dclina mon nom; je ne sais comment
Marphise avait appris depuis la veille que je possdais, en plein
faubourg Saint-Germain, une vieille tante, duchesse _pour de vrai_,
accepte comme une autorit sans rplique depuis le quai Voltaire
jusqu' la rue de Babylone, et admirablement pose pour ouvrir 
certaines vanits la porte de certains htels, que le talent et la
clbrit ne russissaient pas  forcer. Or c'tait l la monomanie de
Marphise: tre reue dans le noble faubourg, y vivre de plain-pied
comme dans sa sphre naturelle; pouvoir dire: Mon amie la petite
marquise!--ou: Je sors de chez notre chre Jeanne; vous savez? ma
charmante comtesse! sa nvralgie la fait bien souffrir! Ce triomphe
lui semblait mille fois prfrable aux applaudissements de ses
lecteurs et de ses amis. Toutes les plaisanteries mdiocres dont elle
maillait ses trop vants _Courriers de Paris_ avaient pour cause
unique le refus trs-net oppos par deux ou trois courageuses
matresses de maison  des tentatives de Marphise pour arriver chez
elles avec effraction et escalade. Aussi m'accueillit-elle avec une
grce toute particulire, que j'eus la navet d'attribuer  mon
mrite. Au reste, je n'eus pas le temps de me mettre en frais
d'analyse: la lecture allait commencer.

C'tait une tragdie de femme, mais de femme habille en homme,
dcide  faire quelque chose de bien viril, de bien vigoureux, et ne
russissant qu' produire un ouvrage en plaqu, o tout tait puril,
artificiel et convenu, depuis le premier hmistiche jusqu'au dernier.
Shakspeare y tendait la main  Campistron; Thophile Gautier y
coudoyait Dorat; Plutarque s'y combinait avec le _Journal des modes_,
Cloptre s'y livrait  des tirades dmesures sur l'archologie, sur
les hiroglyphes, sur le soleil, sur le climat, sur la vertu; Antoine
y commettait des _concetti_ dans le got de Snque; Octavie s'y
exprimait comme une Parisienne bien leve qui soigne la rougeole de
ses enfants et leur cache les dsordres de leur pre; ce n'tait ni
antique, ni romain, ni classique, ni romantique, ni bon, ni mauvais;
c'tait une gageure tragique, gagne par une femme d'esprit aux dpens
de ceux qui l'coutaient. Ceux-ci pourtant firent bravement leur
devoir. Jamais le _Cid_, _Polyeucte_, _Andromaque_ et _Athalie_
n'avaient soulev de pareils transports. Bourimald improvisait et
accentuait en marseillais des paradoxes admiratifs auxquels il ne
manquait que la rime riche. Polychrome, semblable  un gros Turc vtu
 l'europenne, sortait de sa placidit musulmane pour crier au
miracle; Falconey,  demi couch sur son fauteuil, dans une pose
mitoyenne entre l'assoupissement et le _kief_, souriait de batitude.
Olympio dclarait qu'on n'avait jamais rien crit d'aussi beau en
aucun sicle, dans aucun pays, dans aucune langue, et exceptait tout
bas les _Burgraves_. Raphal, pareil  un dieu descendu sur la terre
et tout tonn de s'y trouver chez soi, laissait tomber de ses lvres
divines des compliments parfums d'ambroisie, clatants de posie et
ruisselants d'indiffrence. Sapho applaudissait d'autant plus
qu'ayant assez de gnie pour se passer d'esprit, ce genre de
littrature lui tait plus compltement antipathique. Enfin, Camlo,
le petit Camlo, la mouche du coche politique et littraire, allait
de l'un  l'autre, son lorgnon incrust dans l'arcade sourcilire, se
haussant dans sa taille exigu, faisant rsonner ses bottes  talons,
portant au vent sa figure bouffie et tranchante, suant sang et eau
pour se donner de l'importance, visant  devenir chef d'emploi et fort
mortifi de voir son enthousiasme rduit  chanter dans les choeurs:
on et dit qu'il prsentait ses extases sur un plateau, comme on
prsente les glaces et les petits-fours.

La tragdie m'avait ennuy: cette comdie d'adulations me rvolta. Je
ressentis un dsir d'autant plus vif de faire acte de franchise et
d'indpendance, que je me voyais plus humble et plus obscur au milieu
de tous ces illustres actionnaires de la socit d'assurance mutuelle,
organise par la vanit de tous au profit de la vanit de chacun. Je
murmurai, assez haut pour tre entendu de mes voisins:

--Dcidment la _Muse de la patrie_ ne s'appelle pas Melpomne.

Marphise, vingt ans auparavant, dans le plus vif clat de sa potique
jeunesse, s'tait dcern ce titre de _Muse de la patrie_, que ses
admirateurs lui avaient maintenu et qui lui restait. Le mot tait
donc, sinon trs-piquant, au moins fort intelligible et assez juste:
il ne tarda pas  faire le tour du salon, comme toutes les malices
que l'on est enchant d'emprunter  son voisin sans en payer les
frais. Bientt je vis un intime parler  l'oreille de Marphise: elle
rougit; ses lvres minces se pincrent; son nez et son menton se
menacrent plus que jamais; ses yeux vifs et clairs se dtournrent de
son interlocuteur et me lancrent un regard plus tragique que les cinq
actes de sa tragdie. Je compris que le mot venait de lui tre rpt
en toute confidence, et que l'anathme universel planait sur le
provincial, sur le Huron, sur le barbare assez os pour faire des mots
 ct de Bourimald et pour affecter de rester insensible aux sublimes
beauts de _Cloptre_. Cependant tout n'tait pas perdu encore;  mon
insu, j'avais en rserve un moyen de rentrer en grce auprs de
Marphise. Son visage reprit une expression souriante; elle s'approcha
de moi, et me dit d'un ton clin:

--Eh bien, monsieur le comte, donnez-moi donc des nouvelles de notre
excellente duchesse de C..., votre tante, je crois?

Dans la disposition d'esprit o j'tais alors, rien ne pouvait m'tre
plus dsagrable que cette faon de me rappeler mes titres
aristocratiques, au moment o je ne voulais tre que littraire. Je
rpondis d'un petit air de bohme parfaitement dtach des vanits
nobiliaires:

--La duchesse de C...! je ne la vois jamais, et j'ignore comment et
pourquoi nous sommes parents... Son salon tait dcidment trop
ennuyeux: on y jouait le whist  dix centimes, et il y avait des
bourrelets  toutes les portes pour empcher les ides d'entrer. J'ai
cess d'y aller dans le temps, et maintenant je n'oserais plus y
retourner.

--Trs-joli! on a de l'esprit en province, me dit Marphise schement.

C'en tait fait, mon compte se rglait ainsi: une mchancet en plus,
une duchesse en moins; j'tais tois.

Un quart d'heure aprs, nous prenions cong de Marphise: elle donna 
Eutidme une fraternelle et virile poigne de main, _ l'anglaise_;
moi, je n'obtins en partage qu'un petit salut bien sec et bien froid,
qui voulait dire en bon franais:

--Vous tes un malappris et un sot; vous m'avez dplu; ne revenez que
le moins possible.

Quand nous nous retrouvmes sur la chausse des Champs-lyses et que
nous emes allum de nouveaux cigares, Eutidme me dit brusquement:

--Mon cher, il me semble que, pour un ancien premier prix d'histoire
au concours gnral, vous commettez de furieux anachronismes.

--Comment cela?

--Oui... vous n'avez pas eu encore de succs, et vous vous faites dj
des ennemis!




VIII


    Jeudi, mars 186...

Bientt, grce  d'amicales indiscrtions d'Eutidme, le bruit se
rpandit dans la rpublique des lettres qu'un jeune homme du monde,
passionn pour la littrature, auteur de quelques esquisses
_remarques_ dans les journaux et les revues, allait offrir aux
livres, aux posies, aux romans, cette hospitalit hebdomadaire, cette
publicit  jour fixe, dont jouissaient, de temps immmorial, les
pices de thtre. Un mois plus tard, en effet, on put lire ma
signature au bas d'un feuilleton de quinze colonnes, dans un journal
dont il sied de dire ici quelques mots. En un moment de crise
imminente et de frayeur gnrale, ce journal avait rendu d'minents
services et acquis une grande clbrit; mais depuis, par suite de
circonstances singulires, ce mme journal, si dvou  la cause de
l'ordre, devint tout  la fois suspect au pouvoir et odieux au parti
de la rvolution. Notez bien, mesdames, cette bizarrerie: vous y
trouverez, en temps et lieu, l'explication d'une partie de mes
malheurs.

Vers la mme poque je publiai, chez un diteur  la mode, un volume
de romans. Ce fut l ma lune de miel littraire. Je fus tonn de la
quantit d'amis et d'admirateurs qui m'arrivaient de toutes parts.
J'aurais dit volontiers, en parodiant le mot d'Alceste: Parbleu!
messieurs, je ne croyais pas tre si spirituel que je suis!--Mais, de
toutes les surprises, c'est celle  laquelle le coeur humain
s'accoutume le plus aisment et le plus vite. Je ne tardai pas 
trouver tout simple que l'on me regardt comme un gnie, et je me
reprochai navement de ne pas m'en tre aperu plus tt. Chacun
vantait mon petit bouquin comme s'il se ft agi d'un chef-d'oeuvre.
C'tait lgant, fin, ingnieux, d'une distinction parfaite!... On
voyait bien que l'auteur appartenait  la socit polie,  cette
socit d'lite dont les parfums exquis sont trop souvent remplacs
dans la littrature moderne par une odeur de musc et de cigare! Tout
le monde fit _chorus_, Camlo et Victorinet, Polychrome et Julio,
Prsal et Colbach, Duclinquant et Delatente. J'aurais pu faire un
volume avec les paquets de louanges qui m'taient adresss: mais je
dois ajouter, pour tre vridique, que la plupart de mes pangyristes
avaient soin de glisser dans le mme paquet quelque volume de leur
cru, accompagn d'ptres-ddicaces et de cordiales instances. J'en ai
conserv trois ou quatre, que je vous livre comme chantillons: on ne
rencontrerait pas mieux chez les compagnies d'assurances.

Monsieur, me disait Sosthnes, votre apparition parmi nous est un
honneur dont nous avons tous pris notre part. Vous rgnrez la
critique, comme vous purifiez le roman. On devient meilleur en vous
lisant, et l'on se sent une irrsistible envie de mieux faire, pour
tre plus digne de votre estime. Les jours o paraissent vos articles
sont des jours de fte, et chaque ligne que vous accordez  nos
pauvres petits livres se traduit, chez nos libraires, par une vente de
cent exemplaires. Voici un humble volume que je prends la libert de
vous envoyer: vous y trouverez peut-tre quelques tons un peu vifs,
quelques nuances un peu jeunes; ne me mnagez pas, monsieur; je me
soumets d'avance  vos reproches,  vos rserves: tre grond par vous
est encore une bonne fortune; vous y mettez tant de courtoisie et de
grce!

Suivait un roman de l'cole de Balzac ou de George Sand, moins le
gnie de George Sand et de Balzac.

Monsieur, m'crivait Edmond, je vous admire d'autant plus que nos
opinions ne sont pas les mmes; on pourrait dire qu'elles sont
contraires; mais les extrmes se touchent, et nous nous touchons par
bien des points: ne sommes-nous pas tous deux des vaincus?
Chateaubriand sympathisait, que dis-je? fraternisait avec Armand
Carrel. Je ne suis pas Carrel; mais vous pourriez bien, avant peu,
tre Chateaubriand (_sic_). Quoi qu'il en soit, voici un livre que je
vous offre; quelques passages blesseront peut-tre vos honorables
regrets, vos respects chevaleresques: ils ont au moins le mrite de la
sincrit, et cette sincrit, je ne l'ai jamais mieux comprise et
mieux pratique qu'en me disant votre lecteur le plus assidu, votre
plus fervent admirateur...

Monsieur, m'crivait Jacques, ne me jugez pas, je vous en conjure,
d'aprs les journaux dont je suis,  mon vif regret, le collaborateur:
des circonstances imprieuses, d'anciennes camaraderies, et, pourquoi
ne l'avouerais-je pas? les ncessits de la vie parisienne, m'ont
forc de me ranger, en apparence, du ct des gros bataillons; mais
j'ai, en province, une bonne vieille mre qui ne lit pas d'autre
journal que le vtre; un de mes oncles est chevalier de Saint-Louis;
un autre a servi dans l'arme de Cond; enfin, ma tante Vronique est
une dvote dont vous pourriez m'assurer pour toujours les bonnes
grces, si elle avait un jour le bonheur d'apercevoir  travers ses
lunettes le nom de son neveu suivi d'un loge sign de vous. Car je
n'ai pas besoin d'ajouter que vous tes son auteur favori; et de qui
ne le seriez-vous pas? qui pourrait rester insensible  ces trsors
de..., de... et de... (ici ma modestie se refuse  transcrire).
L-dessus il n'y a qu'une opinion. Royalistes et dmocrates, disciples
de la tradition ou amants de la fantaisie, voltigeurs de l'ancien
rgime ou rformateurs de l'avenir, tous sont unanimes pour saluer
d'avance, comme une des gloires prochaines de notre littrature, le
pur et noble talent qui... et que... (Nouveaux scrupules de ma
modestie).

P. S.--Ci-joint deux exemplaires de mes oeuvres, que je soumets 
votre spirituelle et bienveillante critique.

Quelle fut ma rponse  toutes ces sduisantes avances? Hlas! je
voudrais pouvoir affirmer qu'elle fut hroque, que j'immolai, sance
tenante, tous ces thurifraires sur l'autel mme o ils faisaient
fumer leur encens. Mais la vrit me force  reconnatre que je ne fus
pas un hros. Ce grand nom de Chateaubriand, habilement prsent  mon
orgueil par un de ces quteurs de louanges, me mit en got. Je
fouillai dans ma bibliothque, et je trouvai, en tte de la traduction
du _Paradis perdu_, par l'illustre pote des _Martyrs_, une prface o
tous les nouveaux venus en littrature, potereaux et petits
critiques, romanciers et fantaisistes, membres de la socit des
Droits de l'homme et comparses de l'antichambre de madame Rcamier,
taient complaisamment passs en revue par le _grand conntable_, et
recevaient la croix d'honneur de ses mains sexagnaires. Cet exemple
m'encouragea...  manquer de courage. Je me dis qu'un pauvre dbutant,
ayant sa fortune littraire  faire, pouvait bien se permettre
quelques concessions, puisque j'en rencontrais de si larges sous la
plume de l'immortel auteur du _Gnie du christianisme_, de
l'infatigable athlte monarchique, assez gorg de gloire pour pouvoir
se passer de pareils stratagmes. Je ne dsertais pas, d'ailleurs, la
cause de la vrit sociale, morale et religieuse. Je faisais pour elle
ce qu'avaient fait les Chambres pour la nationalit de la Pologne sous
le gouvernement de 1830. Je rservais en quelques mots _bien sentis_
ses droits imprescriptibles. Puis, une fois en paix avec ma
conscience, je donnais  tous mes admirateurs du galon de mme qualit
que le leur, sans lsiner sur la quantit. Tous eurent part  la
distribution, les beaux esprits de la _Presse_, les esprits forts du
_Sicle_, les mousquetaires rouges de la _Revue de Paris_, les
loustics du petit journal et du roman bohme. Aprs avoir bien
constat ma persistance  croire tout ce que niaient ces messieurs, 
respecter tout ce qu'ils offensaient,  aimer tout ce qu'ils
hassaient et  har tout ce qu'ils aimaient, je me htais de faire
ressortir  quel point ils taient distingus, persuasifs, loquents,
spirituels, sincres, irrsistibles, charmants.

Ce n'est pas tout. Au-dessus de cette sphre il en existait une autre,
plus pure assurment et plus srieuse. Ici je touche  des parages
trs-dangereux; je me tirerai d'embarras en me transportant  Bagdad.
Veuillez donc vous figurer, mesdames et messieurs, qu' une poque
quelconque de l'hgyre, un vieux calife trop dbonnaire avait t
trangl par un de ses cousins[3], qui tait devenu calife  son tour.
Cela se fait dans les meilleures socits... turques et persanes. Le
nouveau calife avait eu pour vizirs et pour ministres, non pas Giafar
et Mesrour, mais des hommes d'un esprit suprieur, d'une science
consomme, littrateurs parfaits, philosophes sublimes, historiens
incomparables, qui avaient pass leur vie  formuler des maximes
politiques et  s'tonner que les Persans eussent la tte trop dure ou
l'humeur trop mobile pour se conduire d'aprs ces maximes savantes,
mdites, peses et quilibres dans le silence du cabinet. Quoi qu'il
en soit, au bout de dix-huit ans, quelques Persans, mcontents de ne
pas percer assez vite, tranglrent le nouveau calife au moyen d'une
seconde rvolution, qui, pour tre sre de russir, n'eut rien de
mieux  faire qu' copier la premire. Quant aux vizirs et aux
ministres, ils donnrent un noble exemple, qui mrita d'obtenir grce
pour leurs illusions politiques. Sortis des affaires publiques sans
avoir emport un seul des diamants ou des rubis qui ruissellent dans
les _Mille et Une Nuits_, rentrant pauvres dans la vie prive, ils se
remirent vaillamment au travail, et produisirent de nouveaux ouvrages
dignes d'enchanter tous les lettrs de Bagdad et de Bassora. Mais,
comme le coeur humain, mme chez les meilleurs, garde toujours son
coin pour les petites faiblesses, ces vizirs en retraite, qui ne
pouvaient douter ni de leur talent, ni de leur succs, ni de
l'admiration universelle, aimrent un peu trop  s'entendre dire ces
vrits agrables dans des articles spciaux, dont les auteurs,
stagiaires de la bonne littrature, se chargeaient de traduire,
d'expliquer et de surexciter de leur mieux l'enthousiasme du public.
Or, afin de rchauffer le zle de ceux qui leur procuraient, tous les
trois mois, cette honnte jouissance, nos illustres Persans
possdaient un moyen qui semblait infaillible. En se dmettant de
toutes leurs autres charges, ils en avaient conserv une, purement
honorifique, qui consistait  se runir, au nombre de quarante, dans
un bel difice  minarets et  coupole, pour y discuter des questions
de grammaire, y juger des concours de belles-lettres et y distribuer
des prix de vertu. Comme ces quarante pontifes du beau s'asseyaient
sur des bancs, la chose s'appelait un fauteuil. Fauteuil ou banc,
c'tait l l'objet des ambitions les plus ardentes, les plus
acharnes. A peine un des quarante avait-il ferm les yeux, aussitt
vingt candidats en perdaient le boire, le manger et le sommeil.
Quelquefois mme on faisait passer le moribond pour mort afin de
commencer plus tt les dmarches et les visites. On citait de riches
seigneurs qui entretenaient  grands frais des cuisiniers clbres et
donnaient des dners hebdomadaires, uniquement pour parvenir  ce
banc,  ce fauteuil et  cette coupole.

  [3] Ceci est un odieux mensonge: tout le monde sait que
  Louis-Philippe n'a jamais trangl Charles X.

    (_Note de l'auteur._)

Eh bien, nos vizirs mrites, qui se trouvaient tout naturellement 
la tte de la docte _quarantaine_, employaient  coup sr le procd
suivant. Ils prenaient gracieusement  part les distributeurs de
clbrit, et, sans contracter d'engagement positif, ils leur
faisaient clairement entendre ( bon entendeur, salut!) qu'aprs
quelques annes de ces bons et utiles services ils auraient droit  ce
fauteuil tant convoit. Maintenant, mesdames et messieurs, revenez de
Bagdad  Paris; acceptez mon histoire comme une allgorie, et vous
comprendrez  quel genre de sduction je fus expos pendant cette
courte et brillante priode de ma vie littraire.

Le tout me paraissait charmant, et je contemplais d'avance, entre deux
bouffes d'encens, ce rayon naissant de ma gloire, comme un
propritaire contemple en ide la cueillette de ses amandiers en
fleur,--quand je rencontrai Thodecte.

Nous avions chang quelques cartes et quelques lettres, mais je ne le
connaissais pas encore. Je me sentis attir vers lui par les
contrastes mmes qui nous sparaient. Ma nature lgante et dlicate,
comme on me disait alors, faible et maladive, comme on m'a dit depuis,
semblait en contradiction absolue avec cette robuste carrure, cette
solidit de chne, laissant deviner sous les rugosits de son corce
une sve extraordinaire. Sa laideur mle et puissante me fit songer 
Mirabeau,  un Mirabeau plbien,  cheveux noirs et plats, repos des
agitations de son me au pied des autels. Sa parole me charma et me
subjugua;  travers quelques violences de dtail,--je dirai presque de
costume,--on y sentait vibrer une conviction nergique d'honnte homme
et de chrtien, servie par la verve la plus mordante qui ait jamais
emport l'piderme des ples successeurs de Voltaire. Parmi nos
contemporains, nul n'a t plus ha que Thodecte; et je ne parle pas
seulement de ces haines qu'il est glorieux d'inspirer, de l'insulte de
ces gens ameuts contre tout ce qui gne la circulation de leurs
ordures et le dbit de leurs poisons. Je parle, hlas! de la haine
d'hommes honorables, minents, priant le mme Dieu que lui et
dfendant la mme vrit. Au milieu de ces orages, il est rest
debout; il est rest fort, comme ces aigles du dsert, dont les serres
s'enfoncent plus profondment dans le sable  mesure que le vent
redouble de furie. Je ne donne tort ou raison ni  Thodecte ni  ses
adversaires sur certains points dlicats qui ne sont pas de mon
ressort; mais je ne me lasse pas d'admirer en lui ces incroyables
qualits d'athlte, toujours prt  faire rouler dans la poussire
quiconque essaye de lui barrer le chemin. Euss-je d'ailleurs envie de
le blmer de quelques-unes de ses vhmences, je n'en aurais pas le
courage. Thodecte possde un titre  ma gratitude, contre lequel rien
ne saurait prvaloir: il a flagell, soufflet, bafou, ridiculis,
humili, exaspr mieux que personne les gens que je dteste plus que
tout. Il leur a fait des blessures qui ne guriront jamais. Il a
stigmatis d'un trait indlbile ces histrions qui jouent sur le
thtre de leurs vices la comdie de leur vanit.

Nous revismes ensemble les feuilles sur lesquelles je consignais mes
jugements sur les productions contemporaines, et il se trouva que,
tout compte fait, je n'avais, en dix-huit mois, immol  mes
convictions qu'une victime, un pharmacien retir, ex-directeur de
revue et de danseuses, Mcne bourgeois, dont le seul tort avait t
de se croire Horace et d'crire ses Mmoires sur des cartes de
restaurateur.

--Et voil, me dit svrement Thodecte, tous vos sacrifices  la
vrit? Des loges  l'un, des politesses  l'autre, des rvrences 
celui-ci, des compliments  celui-l!... Je le crois bien, qu'ils vous
proclament une des esprances de _leur_ littrature! Vous dites tout
juste de leurs opinions le mal qu'il faut pour faire acheter leurs
livres. Et c'est l ce que vous appelez servir votre noble et austre
cause? Oh! monsieur!...

Il me parla longtemps, et il me parla bien. Je ne vous redirai pas ses
paroles; ce fut instructif comme un sermon et tincelant comme une
satire. A la fin, honteux de mes faiblesses, lectris par son
langage, avide de rparer le temps perdu, je dis  Thodecte en
serrant sa main dans les miennes:

--Vous partez pour Rome? vous reviendrez dans six mois? Eh bien, vous
me laissez au milieu des dlices de Capoue; vous me retrouverez sur le
champ de bataille!




IX


    Jeudi, mars 186...

Le sjour de Thodecte en Italie se prolongea au del de ses
prvisions et des miennes: il ne revint en France qu'au bout de trois
annes. Trois ans! Il n'en faut pas tant pour bouleverser de grands
empires; il en avait fallu beaucoup moins pour me conduire du Capitole
 la roche Tarpenne.

Sans que j'aie besoin cette fois de me transporter  Bagdad, sans que
je prcise aucune date ou aucun dtail de polmique, vous avez tous
assez d'esprit pour comprendre qu'il y a des moments o la socit a
peur, et d'autres o elle se rassure. Les moments o la socit a peur
sont, en gnral, ceux o il se fait un grand tapage dans les rues, o
les tapageurs forcent les citoyens paisibles  avoir l'air de se
rjouir de ce qui, au fond, les consterne, et o les organes de la
publicit noncent, chaque matin, des propositions terrifiantes pour
le bourgeois et le propritaire. Les moments o elle n'a plus peur
sont ceux o, tout dsordre extrieur tant dompt  la surface, il
faudrait une oreille bien fine pour entendre le bruit de la sape
souterraine, un oeil bien perant pour apercevoir quelques petits
points noirs dans un ciel serein. Quoi qu'il en soit, quand je
commenai ma campagne contre les crivains dangereux et les mauvais
livres, cet honnte public tait dans une de ses phases d'angoisse et
d'pouvante. La littrature malfaisante avait si videmment et si
largement contribu  le jeter dans ces fondrires claires de
lampions, qu'il tait furieux contre ses idoles de l'avant-veille et
encourageait de toutes ses forces les iconoclastes. Des hommes qui
n'allaient que trs-rarement  la messe proclamaient la ncessit
d'une nouvelle Saint-Barthlemy, conue sur une plus vaste chelle, et
d'anciens souscripteurs du Voltaire-Touquet regrettaient
trs-srieusement les lettres de cachet, la Bastille, la torture et
l'inquisition. Le moment tait donc favorable  un essai de
contre-rvolution littraire, et je m'en donnai  coeur joie.
Voltaire, Branger, Eugne Sue, Balzac, George Sand, Victor Hugo,
Michelet, Quinet, tous y passrent; je n'pargnai pas mme Lamartine,
et je devins, contre notre illustre et cher pote, le complice des
plus tristes passions de cette socit, aussi impitoyable dans sa
rancune qu'aveugle dans sa scurit. Quant aux _seconds rles_, aux
_utilits_ de la troupe littraire, je n'en fis qu'un coup de dent. Il
m'arriva l, pendant ces heures ardentes, ce qui arrive au soldat dans
la mle,  l'ivrogne au cabaret: je me grisai avec mon encre comme
d'autres se grisent avec de la poudre, du sang ou du vin. Sans
hypocrisie aucune, mais par une sorte d'emportement et de dfi, je
dpassai de beaucoup mon opinion vritable; j'infligeai des dmentis
furieux  mes propres admirations. En outre, dans le feu du combat, je
ne m'aperus pas d'un dtail qui devait tt ou tard me faire tomber la
plume des mains. Ces crivains que j'attaquais avaient des torts
immenses; mais ils restaient, malgr tout, aussi immenses que leurs
torts. Lorsque, aprs les avoir foudroys, ne pouvant pas tre
toujours en colre, je revenais  des sentiments plus doux, lorsque,
pour satisfaire mes affections personnelles, mes amitis politiques,
pour rendre justice  des oeuvres estimables,  des talents honntes,
 des noms inoffensifs, je leur donnais de l'_minent_ et de
l'_admirable_, il en rsultait des dfauts de proportion, accablants,
en dfinitive, pour l'autorit et la solidit de ma critique. Enfin,
comme en dpit de ma bonne volont tous ceux que je louais n'taient
pas des saints, comme l'un tait protestant, l'autre  demi
voltairien, un troisime censur  Rome, celui-ci sceptique de bon
ton, celui-l romancier dsabus et lgrement immoral, on avait le
droit de me demander en vertu de quel privilge je pouvais allier tant
de svrit  tant d'indulgence.

Maintenant, s'il ne s'agissait que de vous dire: je fus applaudi tant
que j'eus le mrite de rpondre aux rancunes et aux frayeurs de mes
lecteurs; je fus siffl et oubli quand le public, cessant de trembler
et de gmir, reprit ses anciennes habitudes, mon histoire serait
bientt finie; elle n'offrirait rien de piquant; vous pourriez me
rpliquer que je suis bien sot de m'en plaindre, bien niais de m'en
tonner, et bien naf d'avoir cru pouvoir vous intresser  mes
tonnements et  mes plaintes. Non; ce que je dsire, c'est vous faire
toucher au doigt certains dtails de moeurs, certains traits de
physionomies littraires; c'est montrer aux jeunes gens qui m'coutent
_comment a se joue_, et comment, en littrature, les maladroits sont
traits par les habiles.

Justement, de grands vnements qui venaient de s'accomplir, et qui
rassurrent le gros des honntes gens, prparrent mes disgrces. La
presse, vous le savez, aprs avoir eu toute libert et mme toute
licence, passa d'un extrme  l'autre. Ne pouvant plus attaquer ni
rois, ni empereurs, ni gnraux, ni princes, ni princesses, ni
ministres, ni prfets, ni magistrats, ni gendarmes, elle tait
condamne ou  prir d'inanition ou  se rattraper sur d'autres
victimes. Mais quelles seraient ces victimes? L tait la question.
Tous les grands coeurs et les grands esprits du journalisme
rvolutionnaire et bohme mirent  la rsoudre une touchante
unanimit. Privs de leur pte habituelle, voulant cependant dner,
et dner le mieux possible, ils se rurent vaillamment sur les plus
faibles, c'est--dire sur ceux qu'il tait le plus commode et le moins
dangereux de frapper, puisqu'ils taient tout ensemble dsagrables au
gouvernement et vous  une cause impopulaire. On vit alors, et on
voit peut-tre encore, les vaincus pour _tout de bon_ et les vaincus
_pour rire_; ceux-ci, cribls  la fois d'avertissements et d'injures,
de suspensions et de sarcasmes; ceux-l, hros en disponibilit,
dmagogues en retrait d'emploi, martyrs en expectative, mais ayant,
sous le joug oppresseur, l'art de manger chaud, de boire frais,
d'accommoder leur prose au got de leurs milliers d'abonns, et,
moyennant quelques lgiaques regrets donns, de temps en temps, 
leurs vieilles idoles, matres de dgonfler leur bile contre ces
misrables suppts d'absolutisme, ces chouans ou ces sacristains de la
politique et de la littrature, les royalistes et les catholiques. Que
dis-je? On est Spartiate ou on ne l'est pas, et ces intrpides
avaient assez de patriotisme pour se faire les courtisans des
puissances du jour; ils divisaient en deux parts leur vie courageuse:
le matin, dans leur journal, ils bafouaient l'ancien rgime; le soir,
ils mettaient un habit brod; puis, parfums au jasmin ou  la rose,
ils allaient dire crment leurs vrits aux princes, et jouaient au
naturel, sous les lambris dors, les rles de Burrhus, de Lauzun ou de
Mascarille.

Mon premier perscuteur fut ce petit Camlo dont je vous ai dj
parl lors de mes fcheux dbuts chez Marphise. Camlo est devenu,
depuis lors, le type le plus accompli du journaliste  tout faire:
aussi fortement convaincu que le tourlourou le mieux disciplin, son
opinion politique est plus qu'une foi; elle est une consigne, 
laquelle il obit avec une roideur pleine de souplesse. Son ministre
est un caporal qui a le droit de penser pour lui, et, se
contredirait-il dix fois en un jour, Camlo imperturbable lui
prouverait qu'il a dix fois raison. Mais,  cette poque recule, vers
1855, Camlo tait le plus sincre distributeur de libres coups de
plume qui se pt rencontrer de la rue Montmartre  la rue de Chaillot.
Rpublicain, socialiste, humanitaire, pleine lune d'Eugne Pelletan,
il clairait de ses lueurs sereines le feuilleton de la _Presse_. Sa
spcialit tait de se figurer, non-seulement qu'on le lisait, mais
qu'on se souvenait de lui huit jours aprs l'avoir lu. D'ordinaire, il
commenait ainsi: Eh bien! qu'avais-je dit? suis-je assez bon
prophte? Vous vous rappelez ce que je vous annonais l'autre jour:
ma prdiction s'est ralise de point en point.--Et Camlo se
croyait trs-srieusement prophte, tandis qu'il n'tait pas mme
sorcier. Dress sur ses jambes courtes comme sur des ergots, il
regardait du haut de son lorgnon et de ses quatre pieds dix pouces
quiconque avait l'air de croire en Dieu et de douter de Dunoisin. Pour
le moment, il essayait en l'honneur de Marphise son talent de
thurifraire, et lui cassait, chaque matin, sous son nez d'aigle, un
encensoir dont elle daignait ramasser les morceaux. Il s'tait fait le
page, le gnome, le nain de cette femme clbre, qui n'avait plus,
hlas! que quelques mois  vivre. Ce fut lui qui ouvrit le feu contre
moi. Un jour, pour complaire  Marphise, il crivit sur un coin de sa
table vingt lignes fort mchantes qu'il eut soin de ne pas signer, et
o il me disait exactement le contraire de ce qu'il m'avait crit.
Comme ces lignes taient anonymes, je ne voulus pas le reconnatre:
d'ailleurs, qui peut se fcher contre Camlo? Je le rencontrai peu de
temps aprs, et sa poigne de main fut plus cordiale qu'elle ne
l'avait jamais t; mais voici le trait de moeurs, car jusqu' prsent
je ne vous ai rien dit que de trs-ordinaire. Remarquez que Marphise
tait mourante, ce que j'ignorais, mais ce que Camlo savait
trs-bien. Remarquez que, depuis des semaines, la _Presse_
s'panchait, sous sa plume, en effusions sentimentales sur la tendre
amiti qui s'tait forme entre Llia et Marphise. Remarquez enfin que
Camlo devait me croire parfaitement renseign sur le vritable
auteur du venimeux entrefilet qui m'avait fait ma premire blessure.
Or, voici le dialogue qui s'tablit entre nous sous une arcade de la
rue Castiglione:

--Ah! pour le coup, mon cher monsieur, Llia doit tre contente: votre
article de ce matin sur l'_Histoire de ma vie_ enlve, comme on dit,
la paille: quel feu! quel enthousiasme! quel lyrisme!

--Ce sont les charges du mtier... il le fallait!...

--Entre nous, votre admiration est un peu excessive; le rcit se
relve, depuis que Llia est arrive aux poques vraiment
intressantes de sa vie; mais, auparavant, que de longueurs! quel
fatras! que de dtails au moins inutiles sur sa famille, sa mre, etc.

--Mais, mon cher, reprit Camlo d'un air narquois, vous ne savez donc
pas?...

--Quoi donc?

--Ah! vous tes bien encore de votre province!... Llia, un peu
insouciante comme tous les grands artistes, avait envoy  notre
seigneur et matre cet norme paquet de vingt-quatre volumes en
l'autorisant  en retrancher au moins un gros tiers: mais Marphise,
toujours spirituelle, a pens que, dgage des longueurs du
commencement, l'oeuvre aurait un trop grand succs... et notre
gracieuse souveraine a dcid, en femme de got, que les vingt-quatre
volumes paratraient en entier, sans tre allgs d'une syllabe. C'est
beau, c'est grand, c'est gnreux, d'autant plus que la _copie_ est
paye fort cher, et que les abonnements ont diminu...

--Mais cette belle amiti?...

--Amiti de femme, amiti de pote: on s'adore, mais quoi de plus
vulgaire que d'aimer ses amis quand ils russissent? C'est  pleurer
leurs revers qu'excelle une me dlicate et sensible...

Quinze jours aprs, Marphise mourut; les larmes et les pangyriques
coulrent  flots: Camlo mena le deuil, et prouva que Marphise
avait,  elle seule, plus de gnie que Sapho, Corinne, George Sand,
madame de Stal et madame de Svign...

Ce fut  la mme poque que je fis connaissance avec Argyre. Quand je
le rencontrai, il venait de dbuter, et ses amis annonaient en lui un
hritier direct de Voltaire. Comme Voltaire, il avait reconnu ds
l'abord que l'humanit se partageait en marteaux et en enclumes, et il
voulait tre marteau. Pour commencer, il s'tait moqu d'une potique
contre dont il avait t l'hte, dont les souverains et les ministres
l'accueillirent avec confiance, et il avait pay une hospitalit de
trois ans par une satire de trois cents pages. A cet difiant dbut
qui mit les rieurs de son ct, succda une oeuvre d'un autre genre
qui faillit produire sur cette rputation en fleur l'effet d'une gele
d'avril sur un amandier. L'hritier de Voltaire, pour ramener le roman
au naturel et au vrai, n'avait rien trouv de mieux, disait-on, que de
copier une correspondance vritable, et d'indiscrets chercheurs de
pistes menaaient de livrer cette correspondance  la publicit.
L-dessus, _tolle_ gnral, et haro sur l'homme d'esprit charg de
reliques italiennes. Le moment tait critique. Argyre me fut prsent
par une de ces charmantes matresses de maison auxquelles il est si
difficile de rsister. Je vis un homme d'environ vingt-huit ans,
mince, d'une figure irrgulire, mais fine, regardant les gens comme
un myope excessif qui abuse de ses dsavantages. Ses yeux petits,
veufs de lunettes, scintillaient  froid sous un double bourrelet de
sourcils et de paupires, qui semblaient toujours prts  les
absorber. J'ai trouv plus tard, dans un singulier livre amricain,
_Elsie Venner_[4], quelques traits applicables  ce bizarre regard. La
bouche d'Argyre, moqueuse et sensuelle, affectait dj la grimace du
rictus voltairien. Son sourire cre et quivoque faisait songer au
tournoiement d'une meule  pigrammes. On surprenait, dans son
attitude, sa physionomie et son langage, cette obsquieuse malice,
cette familiarit  la fois adulatrice et railleuse, que Voltaire
employait si bien vis--vis des grands, et que son disciple se
prparait  pratiquer auprs des puissances de notre sicle, les
parvenus et les riches. Je fus frapp de ce visage de Machiavel
lycen, o le dsir d'arriver se combinait avec l'envie de jouir, o
le calcul de l'ambitieux s'alliait  l'espiglerie de l'enfant
terrible. Dire qu'il m'accabla de compliments et de louanges,  quoi
bon? Il avait ou croyait avoir besoin de moi. Je me fis bnvolement,
dans une _Revue_, le dfenseur du pauvre calomni, comme on se fait,
par bont d'me, l'avocat de la veuve et de l'orphelin. Argyre me
remercia _verbalement_ avec des effusions de reconnaissance
extraordinaires; mais il se garda bien de m'crire ses remercments:
une lettre aurait pu l'engager, et, plus tard, le gner. Or il menait
de front le stage diplomatique et littraire; il s'exerait
simultanment  la fine littrature et  la manire de s'en servir.

  [4] _Elsie Venner_, by Oliver OEendell Holmes; voir la _Revue des
  Deux-Mondes_ des 15 juin et 1er juillet 1861.

Quelques mois aprs, il fit jouer une pice qui tomba  plat. On y
entendit, ce qui ne s'tait plus ou de mmoire de claqueur, une grle
de sifflets. Les charitables critiques du lundi,--des raffins qui
n'aiment pas qu'on ait de l'esprit ou du succs sans eux et malgr
eux,--se jetrent sur la pice, comme des chiens  la cure: on crut
que cette fois notre homme tait  la mer. Il ne se tint pas pour
battu; il avait des intelligences dans des maisons puissantes: il
trouva vite un paquet de charpie pour ses blessures. L'hiver suivant,
on apprit qu'Argyre, pans et guri, allait crire dans le plus
brillant des petits journaux. Aussitt les amateurs de scandale
s'attendirent  une grosse aubaine, et leur attente ne fut pas
trompe. Ds la seconde lettre du bon jeune homme  sa cousine, on put
deviner qu'il n'avait pris, aux avant-postes de la littrature lgre,
cette position belliqueuse que pour fusiller ceux dont sa vanit
avait  se plaindre. Pendant un trimestre, la fusillade fut si bien
nourrie que chaque samedi comptait ses morts. Nulle part on n'a vu un
pareil carnage. C'est tout juste s'ils n'en mouraient pas; mais tous
taient frapps, Julio et Prsal, Camlo et Cascarin, Orvitan et
Molossard, Choufleury et Perruchon, et chacun se disait en
frissonnant: Il va y avoir, un de ces matins, une tuerie pouvantable;
cet imprudent Argyre n'en sera pas quitte  moins de dix affaires...
Point. Il y eut des pourparlers, des ambassades, des changes
d'explications qui n'expliquaient pas grand'chose et de rparations
qui ne rparaient rien. Des officieux intervinrent, prouvant aux
intresss qu'en les appelant paltoquets, charlatans, acrobates,
Argyre n'avait pas eu l'intention de les offenser, au contraire. Bref,
un beau jour, la farce joue, la toile tombe, les critiques bien et
dment passs par les verges, tout ce petit monde spirituel et
chevaleresque s'en alla, bras dessus, bras dessous, insulteur et
insults, djeuner ensemble dans un chalet o le bon jeune homme
demanda  ses victimes, entre les hutres et le sauterne, leur avis
sur des Titien qu'il venait de dcouvrir et qui n'taient pas mme des
Mignard. On s'embrassa devant ces crotes, et l'on se spara enchants
les uns des autres. Ces faux Titien avaient t pour leur acqureur la
queue du chien d'Alcibiade: il en consomma une tous les six mois. Les
questions littraires et pittoresques, romanesques ou historiques,
artistiques ou agricoles, grecques ou romaines, ne furent jamais pour
lui des sujets, mais des rclames.

Avant de quitter son petit journal, l'excellent jeune homme tint  me
prouver comment il pratiquait la reconnaissance; il me cribla
d'pigrammes, et je payai les frais de la paix. Depuis lors, j'ai su
qu'Argyre avait trs-bien fait son chemin dans le monde: il est riche,
il est dcor; il excelle dans la brochure: les plus hardies vrits
n'ont rien qui l'effraye; il a parl du Pape en homme qui ne craint
pas les puissances spirituelles, et il a dmontr que l'original du
plus beau des portraits de Flandrin avait gagn la bataille de l'Alma
et organis l'Algrie.




X


Parmi les nombreux dtails de ma _grandeur et ma dcadence_, il n'en
est aucun qui caractrise mieux nos moeurs littraires que l'histoire
de mes relations avec Colbach, aujourd'hui romancier vertueux et
aspirant aux prix de l'Acadmie franaise.

Colbach faisait primitivement partie d'un trio qui prtendait ne pas
tre confondu avec la tourbe des crivains dmocrates; et, dans le
fait, Massimo et Lorenzo, ses deux chefs de file, n'avaient rien de
ces vulgarits d'estaminet qui ont valu tant d'abonns  un journal
clbre. Potes tous deux, Lorenzo avec une lvation remarquable,
Massimo avec une nergie bizarre, proccups d'un idal que la
dmocratie a le droit de poursuivre puisqu'elle ne l'a pas encore
trouv, hommes du monde capables de discuter en gants jaunes les plus
rudes questions du socialisme, ils n'acceptaient aucune de ces
servitudes de parti qui humilient si souvent les plus fires
intelligences devant des idoles de pltre ou d'argile. Ajoutons que
l'on citait de tous les deux de beaux traits de gnrosit. Il y avait
dans cet ensemble un je ne sais quoi d'aristocratique  la fois et de
rvolutionnaire qui les avait fait surnommer _les Polonais de la
littrature_.

Naturellement, lorsque clata l'orage soulev par mes irrvrences
contre Branger, ces messieurs se sparrent de leurs amis politiques
et me complimentrent. L'un d'eux m'adressa mme une lettre, o se
trouvaient ces mots qu'assurment je n'aurais pas crits: _Ce bta de
Branger_. Il y eut entre nous une sorte d'alliance. Colbach la
clbra en publiant dans sa revue un article en mon honneur, o, aprs
les rserves d'usage et les dclarations de guerre aux doctrines, il
traitait ma prose de _charmeresse_, et se plaignait d'tre fascin au
point de se croire, par moments, converti  la cause du trne et de
l'autel. Cette pithte de _charmeresse_ me charma  mon tour, et il
me sembla que ma prose allait, comme les serpents, fasciner toutes les
pies-griches et tous les canards de la dmocratie. Une anne
s'coula; ces belles amitis se refroidirent; c'est le sort des
tendresses factices. L'hiver suivant,  mon second volume, Colbach se
mit encore  l'oeuvre; mais cette fois je ne fus plus qu'ingnieux.
C'tait beaucoup plus encore que je ne mritais, et je m'en serais
volontiers tenu l: par malheur, je ne pouvais oublier les austres
conseils de Thodecte; et justement,  cette poque, Colbach, qui
pouvait mriter de vifs loges comme conteur, eut l'ide fcheuse
d'diter un gros livre de critique transcendante, o il abmait tout
ce que j'admire et encensait tout ce que je hais. Mon embarras fut
grand, je l'avoue; ces jolis mots de _charmeresse_ et d'_ingnieux_ me
trottaient encore dans la tte. Pour me mettre  mon aise, Colbach,
dont je n'avais pas assez vant le dernier roman, crivit un troisime
article sur mon troisime bouquin. Hlas! la lune de miel tait finie;
nous entrions en plein dans la lune rousse: charmeur en 1855,
ingnieux en 1856, je n'tais plus, en 1857, toujours d'aprs le mme
juge et sous la mme plume, que prtentieux et ennuyeux. Ce brusque
retour des choses et des pithtes d'ici-bas me rendit toute ma
libert d'allures; je marchai dans ma force et dans mon indpendance,
et je dissquai le gros volume de Colbach avec une svrit que
tempraient encore des formes courtoises et les dimensions mmes de
mon tude. Une autre anne s'envola; mon quatrime bouquin parut;
remarquez que ce n'taient pas l des ouvrages diffrents, mais des
sries d'une mme oeuvre exprimant les mmes opinions dans le mme
style. Remarquez aussi que la _Revue_ de Colbach et le journal o je
m'tais rfugi aprs mes premiers naufrages avaient t supprims le
mme jour, ce qui tablissait entre nous une fraternit de martyre.
N'importe! Colbach, le mme Colbach, enrl dans un journal auquel il
tait sr de plaire en m'injuriant, me lcha une seule ruade, mais de
la force de vingt chevaux chargs de grelots charivariques. Il me
qualifia de _quidam_, demanda ce que voulait _ce monsieur_ avec ses
rabchages littraires; ce qu'il a de plus curieux, ce n'est pas qu'il
et crit cet article; c'est qu'il le signa. Quatre ans et une
gratignure d'amour-propre avaient suffi pour oprer ce prodige, cette
transformation de mtaux depuis l'or pur jusqu'au plomb vil, cet
avatar du Vichnou de la prose charmeresse en chou et en carotte de
rabcheur et de _quidam_. Et qu'on mdise encore de la loi des
signatures!

A prsent vous parlerai-je de Schaunard? J'avais crit de son vivant
ce chapitre de mes _Mmoires_; je l'aurais supprim, si je sentais la
moindre goutte de fiel se mler au souvenir des petites ingratitudes
de ce charmant crivain. Mais, je crois vous l'avoir dit, il s'agit
pour moi beaucoup moins de satisfaire de striles rancunes que de vous
montrer un coin de la vie littraire au dix-neuvime sicle. Il s'agit
surtout, je le rpte, de gurir d'avance les jeunes gens qui
m'coutent de l'envie d'exercer ce mtier des lettres qui, de loin, a
tant de miroitements et de prestiges. Jeunes gens! si vous aviez
quelque vellit de ce genre, attachez-vous une pierre au cou, et
allez vous jeter dans l'Ouvze; ou si vos principes vous interdisent
le suicide, si vous ne pouvez rsister  la vocation, mditez du moins
mon histoire!

En 1850, Schaunard venait de publier un livre o les moeurs de la
bohme taient peintes sous des couleurs peu propres  sduire les
imaginations honntes. Au dire de l'auteur, le stage de nos futurs
grands hommes de lettres n'tait qu'une chasse perptuelle  l'cu de
cent sous et  la ctelette. On ajoutait que Schaunard avait appris 
peindre cette vie en la pratiquant. Mais enfin il y avait l quelques
bonnes bouffes de fantaisie et de jeunesse. Le public, d'ailleurs,
tait dgot des grandes aventures, des romans en cinquante volumes,
qui cadraient mal avec les proccupations publiques. On avait donc
fait  cette _Vie de Bohme_ un trs-joli succs; mais Schaunard n'en
tait, pour cela, ni plus hupp ni moins rp. On me le prsenta, et
je n'oublierai jamais la profondeur du salut qu'il me fit. Je craignis
un moment que sa tte chauve ne tombt sur ses genoux. Cette calvitie
prcoce donnait  sa figure fine et mlancolique une physionomie
singulire; on et dit, non pas un jeune vieillard, mais un jeune
homme vieux.

Ce que Schaunard dsirait le plus au monde, c'tait d'entrer dans
cette clbre et puissante _Revue_, dont nous disons tous tant de mal
quand nous avons  nous en plaindre, et qui n'a qu' nous faire un
signe pour que nous tombions dans ses bras. J'tais alors en fort bons
termes avec la rue Saint-Benot. Je promis  Schaunard de parler pour
lui, et une occasion favorable se prsenta quelques jours aprs.

--Je ne sais ce que nous allons devenir, me dit M. B... les vieux s'en
vont, et les jeunes n'arrivent pas.

--C'est que vous ne voulez pas les voir. Tenez, Schaunard, par
exemple! il vient de faire un livre qui est amusant et qui a du
succs.

--Schaunard! Et c'est vous, George, le gentilhomme de lettres,
l'crivain aristocrate, qui portez,  ce qu'on prtend, une cravate
blanche et des gants jaunes ds huit heures du matin (il est vrai que
je ne vous en ai jamais vu), c'est vous qui me proposez Schaunard, le
bohme par excellence!

--Et pourquoi pas? nous sommes dans un temps o les cravates blanches
doivent de grands gards aux cravates rouges. D'ailleurs tout arrive:
qui sait? Schaunard crira peut-tre dans le _Moniteur_ avant moi.

--Vous le voulez? soit, j'y consens; mais souvenez-vous de ce que je
vous dis: vous en aurez du dsagrment.

Le lendemain, une voiture prise  l'heure nous conduisait, Schaunard
et moi, de l'angle du boulevard et de la rue du Helder chez le
directeur de la _Revue_.

Dans le trajet, nous causmes; et, s'il m'tait encore rest quelques
illusions touchant les rves potiques et les penses virginales des
jeunes gens tourments par une vocation littraire, ces quelques
minutes eussent suffi pour m'en dlivrer. Schaunard n'tait proccup
que de questions d'argent. Comment payerait-il son terme, ou plutt
ses deux ou trois termes arrirs? Il avait encore crdit chez tel
restaurateur; mais chez tel autre un _oeil_ (arrir) si effrayant,
qu'il n'osait plus y remettre les pieds. Et son tailleur? Et son
bottier? La liste tait longue, et le _passif_ lamentable. Pour couper
court, j'eus l'ide de lui faire un sermon sur la moralit de la
littrature et la mission des hommes de talent. Il faut, lui dis-je,
que l'art chappe au matrialisme qui le domine et finirait par
l'absorber. Nous autres, romantiques de 1828, nous nous sommes
tromps. Nous avions cru ragir contre l'cole paenne et momifie du
dix-huitime sicle et du premier Empire: nous ne nous sommes pas
aperus qu'un art rvolutionnaire ne pourrait, en aucun cas, tourner
au profit des grandes traditions spiritualistes et chrtiennes, du
culte de l'idal, de l'lvation des intelligences; qu'il serait tt
ou tard escamot par la dmagogie littraire, laquelle, sans
tradition, sans doctrine, sans autre loi que sa fantaisie, se mettrait
au service de toutes les passions basses, de toutes les laideurs
physiques et morales. Eh bien, s'il en est temps encore, rparez nos
fautes! Relevez, rgnrez les lettres; ramenez-les dans ces sphres
suprieures o l'me garde sa vraie place... Je commenais 
m'chauffer, et j'en tais au plus bel endroit de ma plus belle
phrase, lorsque Schaunard m'interrompit par ces mots:

--Croyez-vous que M. B... me payera ma premire feuille?

Cette question produisit sur mon enthousiasme prcheur le mme effet
qu'un baquet d'eau froide sur un caniche exalt.

--Monsieur, dis-je sans trop m'mouvoir, vous arrangerez ces
dtails-l avec M. B... je ne me suis charg que de vous prsenter.

Nous arrivions: de peur de gner le dialogue des deux interlocuteurs,
je pris un livre et j'allai me promener dans le jardin. Au bout de
vingt minutes, on me rappela; j'appris sommairement que Schaunard
s'tait engag  crire un roman pour la _Revue_. Puis nous sortmes
ensemble; mais  peine avions-nous dpass la porte du numro 20,
Schaunard me dit rapidement: Ah! pardon! j'ai oubli quelque chose!
et il retourna sur ses pas. J'ai su plus tard que ce quelque chose
tait une avance d'argent qu'il alla demander au caissier pour ce
roman dont il n'avait pas encore crit la premire syllabe.

Si j'insiste sur ces dtails misrables, ce n'est pas,  Dieu ne
plaise! pour insulter  la pauvret laborieuse, au talent forc de
lutter contre les difficults de la vie, ni mme--car  tout pch
misricorde!--aux embarras de l'imprvoyante et insoucieuse jeunesse.
Mais ici il y avait, et c'est pour cela que j'en parle, le trait
caractristique, la marque de fabrique de cette bohme littraire qui
s'tait empare de Schaunard tout entier, contre laquelle il s'est
dbattu vainement et qui a fini par le briser dans ses fivreuses
treintes. La bohme a t pour Schaunard ce que la roulette est pour
le joueur, ce que l'eau-de-vie est pour l'ivrogne, ce que les
souricires de la police sont pour l'escroc et le voleur; il la
maudissait, et ne pouvait plus en sortir; il y a vcu, il en a vcu,
il en est mort. Dans ma premire conversation avec Schaunard, et, plus
tard, dans chacune de nos rencontres, la question d'argent revenait
sans cesse, sur tous les tons et sous toutes les formes; et quand,
plus familiaris avec ce qu'il appelait ma pruderie, il me fit des
confidences plus intimes, je vis qu'il lui fallait pour vivre trois
fois la somme annuelle qui suffit  toute une famille d'employs de
province et mme de Paris. De l des protts, des huissiers, des
recors, des complications inoues, des transes continuelles,
l'idoltrie du succs d'argent, d'ternelles plaintes contre les
diteurs, les libraires, les directeurs de thtres, des dmarches
inquites, une perte de temps immense, une incroyable fatigue de
cerveau, assez de tracas et de soucis pour mettre en fuite les penses
fcondes, pour tarir les sources de l'inspiration et de la posie.
Encore Schaunard a-t-il t un de ceux qui, depuis quinze ans, ont le
mieux russi, puisqu'il a eu la croix d'honneur et qu'on ne la donne
qu' ceux qui la mritent. Qu'on juge des autres; des avorts, des
ddaigns, des surnumraires, de ceux qui vont loger en garni,  dix
centimes la nuit, ou chercher leur maigre dner hors barrire, dans
une gargote hante par les cochers de fiacre; de ceux qui s'asphyxient
ou se pendent, tus par la folie et la faim, ces deux ples desses
des littratures athes!

--Eh bien, dis-je  Schaunard quand nous fmes rinstalls dans notre
coup de remise, tes-vous content?

--Oui et non: le plus difficile est fait; on me permet d'apporter mes
chefs-d'oeuvre, et je n'oublierai jamais l'immense service que vous me
rendez... Entre nous, monsieur, bien que nous ne servions pas les
mmes dieux littraires, c'est dsormais  la vie et  la mort!...
Mais... le caissier est diablement dur  la dtente: croiriez-vous que
je lui ai demand deux cents francs d'avance, et qu'il n'a rien voulu
entendre?

Nous nous quittmes fort bons amis, et les effusions de sa
reconnaissance ne s'arrtrent qu' ma porte.

Des annes s'coulrent: le roman de Schaunard se fit un peu attendre;
enfin il parut: un autre le suivit  dix-huit mois d'intervalle; puis
un troisime. Le talent tait incontestable: le succs fut mdiocre.
On avait tant dit  ce pauvre Schaunard que travailler pour la _Revue_
n'tait pas une petite affaire, qu'il avait  se dgager de toutes ses
charges d'atelier, de tout son bagage de petit journal! Il avait pris
le conseil trop au srieux, et il semblait parfois gn dans ses
entournures. Ses tudiants, ses grisettes, ses rapins s'endimanchaient
et n'taient plus drles. Et puis, Musette aprs Mimi, Fanchette
aprs Musette, Javotte aprs Camille, Olympe aprs Fifine, Coralie
aprs Marinette, Marcel aprs Valentin, Rodolphe aprs Olivier,
c'tait toujours la mme chose, toujours la mme chanson, un peu plus
vieillotte  chaque nouveau couplet et  chaque nouveau refrain!
Marivaux descendait encore d'un tage; M. de Musset avait noy sa
poudre et ses mouches dans un verre de vin de champagne; Schaunard les
trempait dans un carafon d'eau-de-vie ou une chope de bire.

Cependant la reconnaissance de Schaunard, toutes les fois que nous
nous rencontrions, continuait de s'exhaler en hymnes enthousiastes.
Puis, je le perdis de vue pendant quelque temps. On me dit qu'il
habitait la fort de Fontainebleau pour chapper  ses cranciers.
Lorsqu'arriva le moment critique de ma vie littraire, je lus un matin
dans un petit journal une charge  fond dont j'tais le hros
grotesque, une factie de cinquante lignes o je figurais en toutes
lettres comme membre d'une socit de temprance d'ides, d'esprit et
de style, avec le menu drolatique d'un dner o l'on avait mang du
Balzac au premier service, du Branger au rti, du Michelet aux
entremets et du George Sand au dessert. Le lendemain et jours
suivants, la factie se prolongea et se rpta en des variations
innombrables; elle prit les proportions d'une _scie_ d'atelier, d'une
scie dont chaque dent s'aiguisait aux dpens de mes ctes. Le tout
tait sign Marcel, le nom d'un des hros de la _Vie de Bohme_; mais
j'tais  mille lieues de croire que mon _oblig_, ainsi que
Schaunard s'intitulait lui-mme, ft all grossir les rangs de mes
perscuteurs. D'ailleurs c'tait bien _gamin_, bien _bohme_ pour un
rdacteur de la _Revue_!

Quelques jours aprs, je sus  n'en pouvoir douter que ces articles
taient de Schaunard. J'en ressentis un vif chagrin: on traite de
Philistins et de Prudhommes ceux qui mettent sans cesse en avant,
comme une des misres de cette socit et de cette littrature,
l'absence de sens moral: il faut bien pourtant trouver un nom pour ces
choses-l; il le faut dans l'intrt mme des coupables; car, dans
cette petite _gaminerie_ comme dans ses oprations stratgiques autour
de la pice de cinq francs, le pauvre Schaunard n'avait pas conscience
de ce qu'il faisait: ce n'tait pas de la noirceur; c'tait le
laisser-aller moral pouss jusqu' ses plus extrmes limites. Il tait
mon oblig, ainsi qu'il le proclamait lui-mme; je l'avais introduit,
recommand, prsent  un homme et  une _Revue_ qui ont le droit
d'tre difficiles: pour lui, j'avais vaincu des rpugnances, affront
des reproches. A chacun de ses romans je m'tais, au grand scandale de
mes lecteurs habituels et malgr les gronderies de Thodecte, mis en
frais d'indulgence et d'loges, sans y regarder de trop prs. Jamais
le plus lger nuage ne s'tait lev entre nous; et, au moment o
j'tais attaqu et lapid de toutes parts, le voil qui s'affublait
d'un pseudonyme et joignait ses sarcasmes aux autres afin de contenter
son ftichisme pour Balzac et de gagner quelques cus.

Je continuai  rencontrer Schaunard de temps en temps sur le boulevard
et aux premires reprsentations: croyez-vous qu'il m'vita?
nullement; il n'avait pas l'air, en ces rares occasions, d'prouver le
moindre embarras: il me donnait de fortes poignes de main, ou bien il
m'adressait un de ces saluts profonds qui mettaient son crne dnud
au niveau des poches de son gilet. Il publia ensuite un roman dans le
_Moniteur_; aprs quoi il fut dcor. Puis il y eut une longue lacune.
Pas une ligne de Schaunard ne paraissait plus nulle part: je
n'entendais pas dire qu'aucune pice de sa faon et t reue ou mme
refuse par aucun des dix-huit thtres de Paris. Enfin, un jour, je
l'aperus devant les Varits: je l'abordai, je lui demandai de ses
nouvelles, et je finis par la question oblige entre hommes de
lettres: Que faites-vous en ce moment? Et pourquoi y a-t-il si
longtemps que vous ne nous avez rien fait lire ni rien applaudir?

--Pourquoi? je m'en vais vous le dire, rpliqua-t-il avec un
sang-froid mlancolique. Ceci n'est plus de la littrature, c'est de
l'arithmtique. Je dois quatre mille francs  madame Porcher, la
providence des auteurs dramatiques; deux mille francs au _Moniteur_ et
quinze cents  la _Revue_... Suivez bien mon raisonnement: si je
donnais une pice, cette excellente madame Porcher rentrerait dans son
argent, et je ne toucherais rien: si je portais un roman au
_Moniteur_, il me faudrait vingt feuilletons avant d'tre au pair.
Enfin, si je livrais de la copie  la _Revue_, quand elle aurait
imprim et publi mes six feuilles, elle me dirait: Nous sommes
quittes. Vous voyez que ce serait de ma part une prodigalit
impardonnable, et j'ai enfin rsolu de me ranger: aussi ai-je pris le
parti de ne rien faire pour ne pas dpenser mon argent, et je suis
paresseux... par conomie!

Son rcit dsarma mes derniers restes de rancune; je lui pris la main
et lui dis: Tenez, Schaunard, je dois vous l'avouer... je vous en
voulais un peu; mais votre arithmtique est plus littraire que vous
ne le pensez: vous venez de me donner une leon de littrature
contemporaine, et je vous dis comme vous dirait la _Revue_: Nous
sommes quittes!

Je m'esquivai sans attendre sa rponse, et en murmurant tout bas:

--Voil pourtant le plus spirituel et un des plus honntes!

Hlas! je ne devais plus le revoir. Au fond de cette gaiet triste, de
cette rsignation narquoise, il y avait dj un commencement de
dissolution intellectuelle et physique. Vous vous souvenez peut-tre
du bruit qui se fit sur ce pauvre cercueil et qui convertit la leon
en fanfares et en rclames. On peut dire que Schaunard fut escort
jusqu'au cimetire par la musique du rgiment qui l'a tu! Mais ceci
nous mnerait trop loin et n'entre pas dans notre cadre: reprenons le
rcit de mes infortunes.




XI


Dcidment la tempte tait dchane; quolibets et brocards
pleuvaient sur moi comme grle. Pas de plaisir complet sans un peu de
cruaut: les empereurs romains le savaient, et les journalistes
franais ne l'ignorent pas. Je me trouvai l tout  point pour
aiguiser l'apptit de ces _rictus_ famliques qui ne pouvaient plus
dvorer ni princes, ni ministres. Il y avait bien  et l dans le
groupe quelques obligs, quelques enthousiastes de ma premire
manire, lesquels eussent t fort attraps si j'eusse exhib leurs
lettres admiratives; d'autres  qui j'avais rendu des services plus
palpables; d'autres enfin qui taient venus jadis, chapeau bas et
l'chine souple, me demander l'autorisation de faire des pices avec
mes romans. Mais qu'tait-ce que ces considrations mesquines quand il
s'agissait des grands intrts des lettres, du got et des gloires
nationales? J'tais le vil dtracteur, l'impie contempteur de ces
gloires, et, comme tel, bon  traner sur la claie. Voltaire
blasphm, Branger insult, Hugo outrag, criaient chtiment et
vengeance. L'ombre de Balzac surtout demandait que justice ft faite;
les lumires du ralisme ne seraient rendues au monde que quand le
sacrilge aurait t puni suivant ses mrites: c'est ainsi que les
choses se passaient du temps des dieux et des desses de l'Olympe. Il
est vrai que, de son vivant, Balzac n'avait pas t mis  ce rgime
d'adorations extatiques: il faisait profession de dtester les
journalistes, qui le lui rendaient bien. Gnralement, on l'avait fait
passer pour fantasque, quinteux, maniaque, absurde. Ses amis, ses
diteurs, tout ceux qui avaient eu affaire  lui, racontaient  son
sujet d'assez vilaines histoires. N'importe! Balzac tait mort; Balzac
tait dieu; le dieu de tous ces bohmes, qui, sans lui, auraient eu le
chagrin d'tres athes. Je fus donc immol, mis sur le gril, coup en
morceaux, rduit en miettes par tous les sergents, tous les caporaux
de la grande arme raliste et fantaisiste. Camlo me dchirait dans
la _Presse_, Croquemitaine me fusillait dans le _Sicle_, Porus
Duclinquant m'assommait dans le _Charivari_. Ici j'ouvre une
parenthse. A cet pisode de mon excution se rattache une anecdote
qui mrite de trouver place dans cette galerie de croquis  la plume.

Je me disposais  partir pour la campagne, o je comptais passer
quelques semaines, en plein mois de mai, pour me remettre un peu de
toutes ces bourrades et me prouver  moi-mme que, malgr ce feu de
peloton, je n'tais pas tout  fait mort. Je sortais d'un caf, o
j'avais pu lire, entre un bifteck et une tasse de chocolat, les divers
dtails de mon supplice. L'un, plus clbre par sa malpropret que par
ses articles, affirmait que j'allais tre chti et expuls par la
bonne compagnie; l'autre jurait ses grands dieux que j'tais un
farceur, un sceptique ayant entrepris la dfense des saines doctrines
et l'_reintement_ des crivains illustres comme un moyen de faire
parler de moi: celui-ci me reprsentait comme un pauvre homme, arriv
de sa province avec des manuscrits plein ses poches, et qutant des
loges afin d'attendrir les diteurs et les libraires; celui-l, tout
 ct, me dpeignait comme un richard, si nergiquement tourment de
manie littraire, que je payais les journaux et les revues pour y
introduire mes tartines que personne n'et acceptes gratis... Un
autre encore... mais  quoi bon tout numrer? Je devais me tenir pour
trs-doucement trait, et j'ai pu m'en assurer depuis: nul, parmi mes
excuteurs, ne disait encore que j'eusse assassin mes parents, trich
au jeu ou souscrit de fausses lettres de change. Patience, mesdames,
et ne vous rcriez pas! Vous verrez tout  l'heure que peu s'en est
fallu que l'on n'arrivt jusque-l.

Je sortais donc, et ma main tait encore pose sur le bouton de la
porte, lorsque accourut  moi un de mes amis intimes. Son visage
exprimait ce mlange de commisration cordiale et d'envie d'appuyer un
peu plus, qu'adoptent toujours les amis intimes en pareille
circonstance:

--Et bien, fit-il en me serrant la main, qu'en dis-tu?

--Et bien, c'est complet, comme les omnibus de la barrire Blanche.
Tous y ont mis la main, la patte ou la griffe, Polycrate, Argyre,
Colbach, Camlo, Beauvinaigre, Schaunard, Croquemitaine, Charagneux,
Porus Duclinquant...

--Ah!  propos, tu as lu son article d'avant-hier?...

--Non.

--Oh! c'est celui-l qu'il faut lire! Ceux de ce matin ne sont rien en
comparaison. Srieusement, je te conseille de ne pas partir sans en
avoir pris connaissance.--Prenant un air pinc:--Dans ta position, tu
ne dois rien ignorer de ce qui s'crit contre toi.

Je suivis ce conseil amical, et je me dirigeai vers la rue du
Croissant, o moisissent les bureaux du _Charivari_; mais, comme
l'endroit est peu attractif pour les personnes de bonne compagnie,
permettez-moi de prendre le plus long et de passer par le faubourg
Saint-Honor. En chemin, nous rcolterons une petite histoire.

Un mois auparavant, j'avais eu le plaisir de rencontrer le comte de
Brgny, spirituel dilettante, trs-bien pos dans les quelques salons
aristocratiques qui gardent encore une porte ouverte sur la
littrature; nous avions chang le dialogue suivant:

--Vous connaissez Euphoriste?

--Si je le connais!... le plus poli et le plus aimable des lieutenants
d'Alexandre Scribe! Un homme charmant, qui, dans notre sicle de
clubs, de cigares, d'curies, de jockeys et d'argot, a eu le bon
esprit de tomber aux pieds de ce sexe auquel il doit la gloire de son
pre! il a une jolie fortune, il est de l'Acadmie franaise; sa
maison est agrable, son urbanit exquise, ses dners ravissants: s'il
y a dans tout bonheur un grain d'habilet, o serait le mal cette
fois? Pourquoi les honntes gens ne seraient-ils pas un peu habiles?
Les coquins le sont tant! Et depuis quand n'a-t-il pas fallu un peu
d'art pour entrer  l'Acadmie? Vous exhortez le soldat  chercher
tous les matins dans sa giberne le bton de marchal qu'il y trouve
rarement, et vous dfendriez au pote de chercher les palmes vertes au
fond de son portefeuille!

--Eh bien, avait repris M. de Brgny, Euphoriste, que vous connaissez
et qui a t mon camarade de collge, vous adresse une invitation que
vous ne refuserez pas. Il a crit une pice sur ce sujet si dlicat,
si pineux, dont Eutidme a fait sa jolie comdie, le _Gendre de M.
Poirier_. Seulement, cette fois, ce n'est plus un gentilhomme ruin et
brillant qui pouse la fille d'un bourgeois: c'est au contraire un
jeune homme, fils de ses oeuvres et portant un nom dsastreusement
roturier, qui,  force de talent, d'nergie, de dlicatesse d'esprit
et de coeur, se fait aimer d'une jeune fille noble, se fait accepter
par ses parents, et entre, par droit de conqute, dans ce monde dont
le sparait sa naissance.

--Ceci est un peu plus difficile, parce que mademoiselle Poirier
pousant le marquis de Presles n'est plus que madame la marquise de
Presles, tandis que mademoiselle de Montmorency pousant M. Bernard
n'est plus que madame Bernard...

--Justement! Bernard! vous tes sorcier; c'est le nom du jeune hros
de la comdie d'Euphoriste. Mais Euphoriste est, avant tout, tourment
par un scrupule qui lui fait le plus grand honneur: il professe un
respect sincre, une sympathie de bon got, pour les distinctions
nobiliaires: donc, avant de faire jouer sa comdie, il voudrait tre
certain qu'elle ne renferme pas une seule scne, pas un seul mot,
offensants ou dsagrables pour les oreilles armories. Afin
d'acqurir cette certitude, voici ce qu'il dsire: il lira sa comdie
chez moi; j'inviterai la duchesse de Praly, le marquis de Lormont, la
comtesse de Marsy, le gnral de Vergelle, le duc de Villiers, la
marquise de Blmont, la baronne de Chavry. J'y adjoindrai,--et c'est
ici que vous entrez en scne,--deux ou trois critiques de bonne
compagnie. Bref, dans cet aropage prventif, la majorit sera
compose de fils de croiss presque aussi spirituels que des fils de
Voltaire. Pour qu'Euphoriste soit content de lui, il faudra que cet
auditoire d'lite dcide,  l'unanimit, qu'il n'y a pas lieu  une
seule coupure. Viendrez-vous? Encore une fois, c'est Euphoriste qui
vous invite.

--J'accepte trs-volontiers, mon cher comte, parce qu'Euphoriste lit
admirablement, parce que la pice sera jolie comme tout ce qu'il fait;
mais croyez bien que cette preuve ne prouvera absolument rien. Notre
pauvre socit ressemble  la femme de Sganarelle, qui aimait  tre
battue: elle a subi de bonne grce et pay en or et en bruit, des
attaques plus meurtrires que ne peuvent l'tre celles d'Euphoriste.
Voyez comme on me traite, moi qui ai voulu tre M. Robert!

M. de Brgny me serra la main, et nous nous quittmes. Quelques jours
aprs, la lecture eut lieu: elle fut exactement ce que j'avais prvu.
Il y avait l, pour entendre Euphoriste, autant de marquis et de
duchesses (des vraies) qu'il y avait eu de rois pour applaudir Talma
au parterre d'Erfurt. Cette noble assemble couta la comdie
d'Euphoriste avec cette urbanit un peu distraite, avec ces jolies
exclamations admiratives qui, depuis l'auteur du _Solitaire_ jusqu'
l'auteur d'_Arbogaste_, ont constamment ft les lectures de salon. La
pice, qui s'appelait alors le _Nom du Mari_, tait agrable; ce qui
m'y choqua le plus, ce ne fut pas cet antagonisme de la noblesse
maigre et de la bourgeoisie grasse, que l'auteur n'avait trait ni
mieux ni plus mal que les autres; ce furent des dtails de ponts, de
chausses, de conseils gnraux, de desschements de marais, de
rapports de prfecture, de canaux, de rail-ways et de houilles, qui
alourdissaient singulirement la tunique lgre de Thalie; ce qui me
parut le plus invraisemblable, ce ne fut pas d'avoir mari une jeune
fille de haute naissance au fils d'une marchande de pommes; ce fut
d'avoir fait de ce fils, ingnieur de son tat, le type de toutes les
perfections et de toutes les grces. Ce n'tait plus le critique qui
protestait en moi, mais le propritaire riverain.

En somme, le succs fut unanime. Cet auditoire blasonn applaudit
Euphoriste de ses petites mains gantes, qui ne font pas beaucoup de
bruit. On le complimenta d'une si dlicate faon, qu'il en fut
sincrement mu. Il n'y eut pas la plus lgre objection, le plus
lger murmure, et moi-mme j'avais dans les yeux cette petite larme
dont parle madame de Svign.

A prsent, mesdames, je vais reprendre avec vous le chemin de la rue
du Croissant et des bureaux du _Charivari_.

Balzac a peint, dans ses _Illusions perdues_, ces bureaux de petits
journaux, ce couloir coup en deux parties gales, dont l'une conduit
au bureau de rdaction ou au cabinet du rdacteur en chef, dont
l'autre ouvre, par une porte btarde, sur le comptoir grillag o se
tient le prpos aux abonnements. On sait ce que sont ces vieilles
maisons, ces escaliers, ces cloisons; un jour faux et blafard
pntrait par une fentre  chssis, qui donnait sur un ciel ouvert et
dont les carreaux disparaissaient sous une triple couche de poussire,
de fume et de suie. Le galandage, pass  la chaux et jadis blanc,
portait d'innombrables empreintes de doigts tachs d'encre,
entremles de caricatures au crayon et d'inscriptions grotesques.
Bien que l'on ft au mois de mai, on avait froid en entrant dans ce
bouge; on se sentait le coeur soulev par ce genre de dgot que
causent les odeurs rances et les laideurs ignobles. Le subalterne 
qui je m'adressai avait bien la figure de l'emploi, une de ces
figures ternes, impassibles et louches, qui s'encadrent dans presque
toutes les scnes du ralisme parisien. Tout tait en harmonie dans
cette officine: l'air, le jour, la maison, la lettre et l'esprit.

Je demandai  cet employ la collection du mois d'avril, et je me mis
 la feuilleter; bientt je trouvai et je lus l'article de Porus
Duclinquant.

Porus Duclinquant est Mridional. Il fit ses premires armes 
Marseille, dans le _Smaphore_; mais le demi-jour de la province ne
pouvait suffire  cet aigle, et, quelques annes plus tard, l'aigle
dbutait  Paris. Hlas!  l'amnit primitive de son caractre
Duclinquant eut bientt  ajouter les douleurs intimes du _fruit-sec_.
Son chagrin le plus poignant fut de se croire un homme srieux et
d'tre condamn par le malheur des temps  la factie chronique et au
calembour  perptuit. Figurez-vous Junius forc d'tre Triboulet.
Aussi tourna-t-il  l'aigre; ses calembours furent lugubres, ses
facties pnibles, sa gaiet funbre. Les prtentions de cette gravit
rentre dans cette hilarit factice eussent apitoy les ennemis mmes
de Porus Duclinquant, si Porus Duclinquant et pu jamais aspirer 
avoir des ennemis. Une seule fois, ce supplici de la drlerie essaya
de sortir de ses galres: il crivit une comdie et russit  la faire
jouer sur un thtre dont le directeur avait t son collgue. Les
opinions _avances_ de Porus Duclinquant prvenaient en sa faveur son
jeune et bouillant public; mais qui peut chapper  son destin? Le
chef-d'oeuvre fut siffl; il s'appelait la _Fin de la comdie_; un
dtestable plaisant prtendit que la pice tait bien mal nomme,
puisque le parterre ne l'avait pas laiss finir. L-dessus,
Duclinquant usa de la mthode du tailleur de Gulliver, qui prenait
mesure d'un habit d'aprs les rgles de l'arithmtique: il prouva que
sa pice avait eu trois reprsentations compltes; que, le directeur
tant son ami intime et l'Odon tant habituellement dsert, elle
aurait pu en avoir trente; que, par consquent, nous devions lui
savoir gr de sa modration; ce dernier argument ne rencontra pas de
contradicteur, et les lecteurs de Porus Duclinquant, en songeant aux
vingt-sept reprsentations dont il avait bien voulu leur faire grce,
furent saisis d'une religieuse terreur.

Qu'avais-je donc commis pour mriter son ire? J'avais manqu de
respect  Branger, et Duclinquant, quoique plaisant par tat,
n'entendait pas sur ce point la plaisanterie. Son gnie s'tait
exactement moul dans le gnie du chansonnier, et il rclamait comme
siennes les injures subies par l'auteur de la _Gaudriole_.
Franchement, le plus  plaindre l-dedans, c'tait Branger lui-mme,
et toutes mes mchancets runies n'taient pas comparables 
celle-l. N'importe! prenant la querelle  son compte, Porus
Duclinquant profitait de l'occasion pour vider sa poche de fiel.
J'tais trait comme le dernier des Trestaillons, le plus hideux des
assassins du marchal Brune. En lisant cet article, je me sentais
humili, mais non pas comme l'auteur l'aurait voulu; humili pour la
presse, pour la littrature, et pour Branger, qui mritait mieux. Ces
cloisons humides me causaient une impression de dgot, mle d'une
profonde tristesse; et, comme pour mieux obir  la loi des
contrastes, je me reportais par le souvenir vers le salon du comte de
Brgny, vers cette socit d'lite o tout tait fleurs, courtoisie,
parfums, lgance, o l'on ne savait pas mme se fcher contre ses
ennemis, et o l'aimable pote Euphoriste, entour des femmes les plus
charmantes et les plus spirituelles de Paris, obtenait nagure un si
doux triomphe!

Tout  coup une voix sympathique et vibrante, une voix qu'il me
semblait avoir entendue en meilleure compagnie, vint me distraire de
mes douloureuses penses. Du coin obscur o j'tais blotti et o l'on
ne pouvait m'apercevoir, je vis s'ouvrir la porte du cabinet de
rdaction. L'_alter ego_ de Porus Duclinquant en sortait, reconduisant
un visiteur en qui je reconnus Euphoriste.

Ils passrent tout prs de moi, dans le couloir qui longeait le bureau
d'abonnement. J'entendis Euphoriste qui disait au journaliste en
ouvrant la seconde porte:

--Cher monsieur, je vous recommande ma pice, et j'espre qu'elle vous
plaira!

Ce contraste m'exaspra; j'avais en ce moment-l les nerfs
horriblement agacs par une irritante lecture; j'en prouvai contre
Euphoriste un genre de dpit analogue  celui que ressentent les
enguignonns contre les heureux, les pauvres contre les riches, les
bossus contre les beaux hommes et les maladroits contre les habiles.
Je me dis: George, mon pauvre George, tu ne seras jamais qu'un grand
imbcile; et cette anecdote s'est grave dans ma mmoire.




XII


Au plus orageux moment de mon martyre littraire, tandis que j'tais
flagell, conspu, hach menu par toute la bohme et toute la
dmocratie de l'critoire, on annona une nouvelle qui rjouit les
amis des bonnes doctrines et de la saine morale. Le jour de la vrit
et de la justice allait luire enfin. Le _rveil_ des honntes gens
allait se signaler par l'apparition d'un journal comme on n'en avait
jamais vu, d'un journal destin  pulvriser tout ce que j'avais
attaqu,  venger tout ce que j'avais essay de dfendre et  mettre
cette fois les rieurs du ct de la vertu. Dans cette feuille rare,
antidote de tous les poisons journaliers ou hebdomadaires, point de
concessions, de capitulations ni de complaisances. On y appellerait un
chat un chat et Voltaire un polisson. L'orthodoxie religieuse la plus
stricte et la plus inflexible, place sous le patronage du comte
Joseph de Maistre, la morale la plus pure et la plus rigide, rejetant
avec horreur, dans les ouvrages de l'esprit, tout ce qui pouvait
porter le moindre ombrage aux imaginations de pensionnaires ou aux
scrupules de dvotes, le got le plus classique et le plus dlicat,
remontant en droite ligne aux traditions du grand sicle, voil ce que
devaient nous rendre ces crivains sans peur et sans reproche, ces
paladins de la littrature, disposs d'avance  cette tche
rparatrice par toute une vie de bonnes oeuvres, de mditations
pieuses, d'austrits et de prires. La joie fut vive parmi les bonnes
mes que consternaient les triomphes de plus en plus insolents de
l'irrligion, du scandale et du vice. Quelques sminaires de province,
quelques ecclsiastiques confiants, envoyrent leur adhsion et
s'abonnrent pour un an. Un officieux vint me proposer de m'enrler
dans la croisade, en ma qualit de victime des infidles que cette
croisade allait exterminer. Assurment, je ne demandais pas mieux:
mais je dsirai savoir comment s'appelaient, en 1857, nos Tancrde,
nos Renaud et nos Godefroi de Bouillon.

Ma question, quoique bien naturelle, parut troubler mon interlocuteur:
il se remit pourtant, et me dit _mezza voce_.

--Le chef, ce sera Bernier de Faux-Bissac.

--Lui!... m'criai-je avec une surprise quivalente  cent points
d'admiration. Mais, mon cher monsieur, ce n'est pas dans le
journalisme, en face d'ennemis aussi goguenards que les ntres, que
l'on peut invoquer la belle parole vanglique: A tout pch
misricorde! Fussent-ils expis et rtracts par un repentir
sincre, les antcdents sont vivaces et inexorables. Or, M. Bernier
de Faux-Bissac, fort galant homme du reste, me semble avoir par-devers
lui tout ce qu'il faut pour compromettre notre cause en se plaant 
la tte de ses dfenseurs. Songez que la dcadence littraire a eu
dj deux ou trois gnrations solidaires l'une de l'autre, et que ce
saint homme, ce pur classique d'aujourd'hui, a t au plus pais de
celle qui florissait, il y a vingt ans, sous les auspices du
romantisme, fils de la Rvolution, pre du ralisme et oncle  la mode
de bohme de toutes ces gentillesses contre lesquelles vous voulez
ragir. Songez qu'il a, dans la _Presse_ et ailleurs, soutenu la
prminence des drames de M. Hugo et de son cole sur les
chefs-d'oeuvre de Sophocle, de Corneille, d'Euripide et de Racine; que
c'est  lui qu'on attribue le mot un peu vif prononc, dans une soire
mmorable, aux dpens de l'auteur d'_Athalie_; et que, sans parler
politique, genre de conversation qu'interdisent avec raison les
gendarmes de Bilboquet, on peut remarquer que Faux-Bissac a eu, toute
sa vie, un pied dans un monde dont les vertus sont de trop frache
date pour pouvoir nous servir de prospectus, et une main dans la
littrature diamtralement contraire  celle que nous voudrions
inaugurer. Le jour o il se dchanerait contre l'orgie, il
ressemblerait  un dbitant de liqueurs fortes qui, sous prtexte que
ses bouteilles sont puises, prtendrait empcher ses anciennes
pratiques d'aller se griser chez ses voisins.

--Mais que me direz-vous de son premier lieutenant? reprit mon
officieux lgrement dcontenanc: l'illustre chevalier de Molossard!

--Lequel?

--Il y en a donc deux?

--Certainement: il y a le critique hyper-catholique, le fervent
disciple des _Soires de Saint-Ptersbourg_, le champion de
l'absolutisme, le pourfendeur des tides, l'_index_ vivant de toute
faiblesse, de toute atteinte commise contre le dogme et la morale; et
il y a l'auteur de romans licencieux que vous ne connaissez
probablement pas, mais que mes attributions de vieux critique m'ont
malheureusement oblig de lire. Vous voyez donc bien que j'ai raison,
et qu'il existe deux Molossard!

--Mais c'est le mme, balbutia mon interlocuteur, dont l'embarras
allait croissant.

--Le mme!... Au fait, je le savais, repris-je comme feu le grand
matre des Templiers. Eh bien, ce sera l toute ma rplique. Je
connais Molossard depuis prs de dix ans. Il a eu du talent, mais ce
talent a t, ds l'origine, gt par une affectation incroyable de
penses, de style, d'allure et de costume. J'aime la vrit, et je
suis prt  subir pour elle de plus dures frules que celles de
Duclinquant et de ses amis; mais, quand la vrit m'est prche par un
homme  moustaches cires, arques et retrousses comme celles du
Capitan de la comdie italienne, portant un feutre pointu et  bords
vass, comme les _Mousquetaires_ de l'Ambigu; drapant thtralement
sur son paule gauche une limousine  grosses raies grises, et
laissant deviner sous cette draperie une tunique pince sur la taille
et bouffante sur la hanche; quand je suis oblig d'y regarder  deux
fois pour m'assurer s'il est tout  fait exempt de corset et de
crinoline, je me sens des vellits de rvolte et surtout des envies
de rire qui drangent horriblement ma conversion. De mme, mon
intelligence et mon coeur s'inclinent devant la vertu chrtienne,
lorsqu'elle me parle le simple et mle langage des critures, des
Pres de l'glise, de Pascal et de Bossuet; mais, quand il me faut la
dcouvrir sous un amas de paillettes et de mtaphores, lorsqu'elle
endosse ce _style figur dont on fait vanit_, et le porte avec une
crnerie qui en augmente le scintillement et le cliquetis, je cherche
si je n'apercevrai pas le boeuf gras derrire elle, et cette image
carnavalesque me gte les plus difiantes homlies. Enfin, j'ai un
got et un respect tout particuliers pour les grands crivains du
dix-septime sicle, les matres de la vraie beaut dans l'art; mais,
quand cette beaut m'est recommande dans une prose ajuste tout
exprs pour faire mesurer la distance parcourue entre ces purs modles
et nos plus dplorables excs, quand c'est l'_ithos_ ou le _pathos_
lev  sa plus haute puissance qui me fait les honneurs de cette
perfection classique, si justement regrette, savez-vous  qui je
songe?  un professeur qui ferait sa classe en costume de pierrot ou
de dbardeur et rciterait l'exorde de l'oraison funbre de la reine
d'Angleterre avec l'accent, les poses, les gestes de Frdrik Lematre
dans l'_Auberge des Adrets_. Je demande qu'on me ramne  nos modernes
Mascarilles: au moins ceux-l ont la franchise de leurs opinions et le
courage de leur mauvais got... Voyons, mon bon monsieur,
n'auriez-vous pas, pour me dcider, des noms plus rassurants 
m'offrir? Quels seront les autres croiss?

--Nous aurons encore, dans nos premiers numros, des articles de
l'heureux et aimable Clistorin...

--Ah , Basile se bornait  demander: Qui trompe-t-on ici? Moi, je
demande: De qui se moque-t-on? Clistorin, grand Dieu! Je ne rvoque
en doute ni sa religion ni sa morale: quand le diable devient vieux,
il se fait ermite, et, aprs tout, Clistorin n'est pas le diable! Mais
enfin le public ne juge et ne peut juger que l'extrieur, les actes,
les oeuvres, tous ces dehors par lesquels un personnage attire les
regards et se soumet au contrle des passants. Or, sur ce terrain,
l'on est forc de convenir qu'il manque beaucoup de choses  Clistorin
pour que son faux-col serve de ralliement  la vertu. Quels seraient
ses titres aux austres honneurs de cet apostolat? Sa pte pectorale?
Elle est excellente, mais la vertu ne se traite pas comme un catarrhe.
Les souvenirs de son rgne  l'Opra? Ils sont glorieux, mais de
longues tudes sur le fort et le faible du corps de ballet, sur les
jupes raccourcies, les _portants_, les _vols_, les trappes, les rats,
les pas de deux et les pas de caractre, si graves qu'elles puissent
tre, si utiles qu'elles soient  la prosprit de l'tat, ne forment
peut-tre point un stage suffisant pour un professeur de morale.
Est-ce son rle d'homme politique et de directeur de journal? Il fut
magnifique; mais comment oublier qu'il inaugura ses prosprits sous
le patronage du Juif-Errant? Il y aura toujours, quoi qu'on fasse, un
dficit de cinq sous dans le compte des vertus de Clistorin, et Eugne
Sue vous dira le reste! Voyons, monsieur, cherchons encore!

--Pour varier un peu, et en guise de haltes rcratives entre nos
exercices d'_reintement_, nous aurons de charmantes fantaisies
artistiques de M. Poissonier...

--Oh! pour le coup, c'est trop fort! Vous ne savez donc pas que, dans
ce monde musical o la rclame est peut-tre encore plus perfectionne
que dans le monde littraire, M. Poissonier a de beaucoup dpass ses
confrres en fait de _puff_, de _blague_ et de hblerie! Il aurait pu
tre, il tait un cor merveilleux: il a mieux aim tre un drle de
cor. Il est le bouffon en titre des lieux d'o _la garde qui veille_
n'carte pas toujours l'ennui. Pasquin Auvergnat, combinant le
machiavlisme de Saint-Flour avec le dilettantisme de la salle Herz,
il a plac,  gros intrts, le capital de sa clbrit dans une
opration de facties  outrance et d'excentricits _quand mme_, qui
amuse  la premire sance, fatigue  la seconde et excde  la
troisime. Il vous raconte, par exemple, comment, se trouvant dans un
omnibus complet, comme tous les omnibus, on l'a vu tout  coup plir,
sangloter, s'arracher une poigne de cheveux, chiffonner une lettre
qu'il tenait entre ses doigts crisps, l'ouvrir, la lire, la relire en
donnant des signes du plus violent dsespoir; puis soudain, par un
geste imprvu et irrsistible, entre deux hoquets mlodramatiques,
tirer de sa poche un pistolet, l'armer, l'appliquer  son front ple
et mouill de sueur... Cri d'angoisse: ses compagnons d'omnibus se
prcipitent sur lui pour arrter sa main meurtrire. Trois dames se
trouvent mal; le tumulte est  son comble: Poissonier, de l'air d'un
homme qui se rveille d'un songe, relve son pistolet, le casse en
autant de morceaux qu'il y a de personnes dans le vhicule, et l'offre
 la socit, en disant: Prenez, mesdames, c'est du chocolat, et en
glissant l'adresse du chocolatier... et la sienne. Voil l'homme: le
bon mot d'hier, le calembour de demain, la _charge_ d'aujourd'hui,
l'ami  qui il serre la main sur le boulevard, le journal auquel il
apporte une anecdote sur Rossini ou sur lui-mme, le concert o on le
voit, celui o on l'entend, celui o on le cherche, le salon d'o il
sort, celui o il court, le pays qui le dsire, celui qui l'attend,
celui qui le possde, tout pour lui est rclame, annonce, trombone et
grosse caisse. Les plus grands noms de la musique n'ont de valeur et
de sens que comme cortge du sien. Il n'a pas encore trouv moyen de
ramener  l'gosme de sa gloire la question italienne et la question
amricaine; mais il y viendra. Chez lui, l'artiste a voulu absolument,
pour tenir plus de place, se doubler d'un autre personnage, mlang de
Brasseur et de Mangin. Et qui sera, s'il vous plat, le propritaire
directeur de cette feuille vertueuse, dvote et chevaleresque, de
cette implacable ennemie de la morale facile et de la bohme, de la
_blague_ et du mercantilisme littraire? Quelle sera l'hermine qui
rchauffera dans son sein virginal cette couve d'anachortes, de
justiciers, de prdicateurs et d'aptres?

--Les frres Blaguignard, murmura mon homme, mais si bas, si bas, que
j'eus peine  l'entendre.

--Allons, c'est clair! dis-je en clatant cette fois d'un rire
homrique: c'est une gageure; reste  savoir qui la gagnera...

Je me levai; je reconduisis poliment mon tentateur  ma porte, et il
ne fut plus question de m'enrler, mme en qualit de caporal ou de
fifre, dans cette troupe d'lite.

Cependant les rclames allaient grand train: quelques braves gens, les
provinciaux surtout, furent dupes, et les premires listes
d'abonnements reurent quelques noms chers  la religion et 
l'glise. Un mois aprs, le journal parut. Molossard, ds le premier
numro, y fit de la critique  grand cart, se livrant au saut du
tremplin avec d'inexprimables effets de massue et de mtaphores, pos
en Arpin, en Rabasson, en Lotard, en Alcide du Nord, traversant la
langue franaise sur la corde roide, comme Blondin traverse le
Niagara; abmant les libres penseurs, les clectiques, les gallicans,
les universitaires, les modrs, que dis-je? les plus fervents
catholiques du _Correspondant_ et du parti libral; mais
trs-indulgent, et pour cause, envers les ralistes, les coloristes,
les fantaisistes, les matrialistes du _Moniteur_, auxquels il
applique tout d'abord les circonstances attnuantes: du crin pour le
P. Lacordaire, de la ouate pour M. Sainte-Beuve. Ici, mesdames et
messieurs, vous qui habitez une ville primitive o l'on est fort
arrir sur le chapitre de la langue franaise, vous me saurez gr de
vous donner, en passant, une leon de beau langage, tel que le
pratiquent, en 1861, les raffins de l'cole Molossard. Laissez-l, je
vous prie, vos souvenirs de Pascal, de Bossuet, de Fnelon et de la
Bruyre, et coutez ceci; nous ne choisirons que des sujets graves.

Saint Thomas d'Aquin:--Prouver que saint Thomas d'Aquin, l'Aristote
du catholicisme (mais du catholicisme, voil bien ce qui gte un peu
l'Aristote), fut un philosophe plus et mieux que Kant et Hegel, par
exemple, les Veaux, non pas d'or, mais d'ides, de la philosophie
contemporaine; montrer qu'on peut trs-bien dgager de son oeuvre
thologique une philosophie complte avec tous ses compartiments, et
que le monde d'un instant qui l'a pris pour une tte norme, ce grand
Boeuf de Sicile dont les mugissements ont branl l'univers, ne fut
dupe ni de l'illusion ni de l'ignorance, etc., etc., etc...

Donoso Corts:--Les vnements lui donnent dans les yeux de leur
impalpable cendre de chaque jour et font ciller ses mlancoliques
paupires, qui n'ont pas l'immobilit de celles de l'aigle... Lorsque
ailleurs, je crois, sur cette immense et noire tenture de mort dans
laquelle il voit l'Europe enveloppe (et QUI l'est... peut-tre,) il
se mle de dcouper de petites prophties spciales, il ne russit
pas, etc., etc., etc...

Hegel:--(Passant du grave au doux.) Kant, Fichte, Jacobi, Schelling,
n'existent plus... que dans Tennemann. Mettons, pour Hegel, qui est le
plus fort de tous ces Allemands, mettons quelque chose comme
quatre-vingts  cent ans d'influence malsaine sur le monde, quelque
chose comme la beaut de Ninon, qui vieille, fit des conqutes,
jusqu' l'pe dans le ventre, car on se tua pour ses beaux vieux yeux
chargs de tant d'iniquits... Hegel n'a vu ni le dehors, ni le dedans
de ce condamn politique de Dieu, en prison dans ses organes et en
prison sur sa mappemonde, ce double pnitentiaire parfaitement
construit, avec ses climats et ses langues, qui,  lui seul, dirait la
faute, quand l'Histoire, plus certaine que la Philosophie, ne nous la
dirait pas, et il a eu la prtention superbe, froide, mais nave, de
pntrer les essences, de saisir l'absolu dans sa notion la plus
prcise et la plus profonde, de construire enfin ici-bas
scientifiquement la vrit...

Ici il se fit un grand bruit dans le salon de madame Charbonneau. Des
cris inarticuls, des gmissements sourds, des chaises renverses,
annonaient une catastrophe.

--A l'aide! au secours! j'touffe! criait M. Toupinel.--De l'air! de
l'ther! de l'arnica! ouvrez les fentres! Je suis asphyxi! exclamait
M. Verbelin.--Madame Burel se trouve mal!--Dlacez madame
Galimard!--Un verre d'eau de fleur d'orange  madame Durivel!--M.
Dervieux est pourpre; sa cravate l'trangle; les attaques d'aploplexie
ne se dclarent pas autrement!

George de Vernay attendit la fin de la bagarre; puis il reprit en
souriant:

--Ah! mesdames et messieurs! comme on voit que vous avez gard toute
votre candeur provinciale! Ces phrases, qui vous font tomber en
syncope, sont tout ce qu'il y a de mieux port dans la capitale de
l'esprit franais: elles s'panouissent au plus bel endroit du plus
catholique des journaux officieux, et l'auteur est mentionn avec de
grands loges dans les crits de M. Sainte-Beuve, le matre de la
critique moderne. Permettez-moi, je vous en conjure, de vous rciter
encore ces quelques lignes sur le P. Lacordaire; aprs quoi nous
rentrerons dans notre sujet.

Le P. Lacordaire:--Le P. Lacordaire, _comme_ la plupart des hommes
qui sont beaucoup mieux faits qu'on ne pense (????) a les opinions et
les dfaillances d'un talent _comme_ le sien, presque MULIBRILE
(????), qui se tend et se dtend, _comme_ des nerfs, etc., etc., etc.

Je demanderai  Molossard, en courant comme chat sur braise, comment
les hommes bien faits peuvent avoir quelque chose de mulibrile, et je
finirai  la hte mon rcit.

Dans le premier article de son journal (sous la raison Blaguignard,
Clistorin et Cie) Molossard ne manqua pas de m'englober parmi ses
victimes et m'assna ses plus vigoureux coups de trique. J'tais,
suivant lui, atteint et convaincu:

1 D'arrire-penses et de concessions acadmiques;

2 D'accommodements mondains et littraires, de mnagements criminels
envers MM. Cousin, Guizot, Villemain, de Broglie, de Sacy, de
Montalembert, Vitet, Mignet, hommes entachs de libralisme, ne
sachant pas le franais, et enclins  respecter ce polisson de Henri
IV;

3 De dfaut absolu de parti pris entre l'erreur et la vrit.

Il m'et volontiers pardonn M. de Balzac, Thophile Gautier, M.
Ernest Feydeau, M. Baudelaire, _Mademoiselle de Maupin_, Chamfort, la
_Physiologie du Mariage_, _Joseph Delorme_, _Fanny_, et qui sait?
peut-tre Louvet, Laclos et Casanova de Seingalt; mais il ne pouvait
me passer les _Souvenirs contemporains_, les _Moines d'Occident_,
_Madame de Hautefort_, l'_Histoire de la Rvolution d'Angleterre_,
l'_Empire romain au quatrime sicle_; tout se compense. Ainsi, moi
qui, depuis cinq ans, supportais le poids du jour et de la chaleur,
moi qui servais de cible aux ennemis de cette vrit que Molossard se
vantait de dfendre, j'tais accus d'avoir sacrifi mes convictions
et mes devoirs aux calculs de ma vanit, et cela par qui? par l'auteur
d'un roman dont le hros trahissait sa femme au profit d'une vieille
matresse qui lui passait autour du cou... ses bras? non, sa jambe!!

Je fus consol de ce malheur par un Allemand, un jeune citoyen de
Francfort-sur-le-Mein, venu  Paris pour apprendre la bonne
prononciation franaise. Le malheureux y perdait son latin et ne
russissait qu' parler comme le baron de Nucingen. Je l'avais
rencontr au Collge de France et  la Bibliothque: nous avions caus
du _moi_ et du _non-moi_: je lui avais prt quelques livres, et une
sorte d'intimit s'tait tablie entre nous; il tait convenu que je
rectifierais  mesure les imperfections de son accent.

Wilhelm Kruchener (c'tait son nom) m'aborda, le nouveau journal  la
main, et me dit d'un air narquois:

--_Che grois_ que ce sont des _varzeurs_...

--Des farceurs! oui, vous avez bien raison.

--Ce ne sont _tonc bas des breux_?

--Des preux? pas le moins du monde.

--Ni des _baladins_? ajouta Wilhelm avec un violent effort pour
articuler correctement ce dernier mot.

--Des paladins?... oh! oui; ce sont des paladins comme vous le
dites... en prononant  l'allemande.




XIII


Maintenant, comme vous auriez le droit de trouver monotone cette
galerie des portraits de famille de la bohme littraire, nous allons
changer d'horizon.

Ma campagne contre les gloires rvolutionnaires m'avait ouvert
quelques salons du faubourg Saint-Germain, et je dois avouer en toute
sincrit que la compensation ne fut pas trs-brillante. Pauvre
gentilhomme de province, je me sentais un peu dcontenanc dans ces
somptueux appartements o je ne connaissais presque personne, et o je
faisais forcment une assez pitre figure: j'arrivais  pied les jours
de beau temps, en fiacre les jours de pluie, et il me fallait un
certain dtachement des biens de ce monde pour supporter
philosophiquement le contraste de mon modeste quipage avec les
splendides voitures, armories sur tous les panneaux, hrisses de
gigantesques valets de pied, qui se croisaient dans ces cours
spacieuses et dans ces rues aristocratiques. Je me souviens, entre
autres, d'un grand escogriffe, dor et galonn sur toutes les
coutures, post, au milieu de vingt autres gaillards, dans
l'antichambre d'une duchesse. Au moment o je sortais du salon o je
venais de contempler un peintre de marine couvert de plus de
dcorations, de plaques et de crachats que n'en porta jamais un grand
d'Espagne de premire classe, ce fastueux majordome (ce n'est pas du
peintre que je parle) me demanda sous quel nom il fallait appeler mes
gens: mes gens, c'taient mon parapluie et mon paletot, que j'avais
laisss dans un coin et que j'eus beaucoup de peine  retrouver;
pendant que je me livrais  ces recherches, j'aperus un sourire
quelque peu mprisant sur ces visages vous au respect des hirarchies
sociales. Il tait clair que, si j'avais publi un livre obscne ou
tremp dans une affaire vreuse, et si, avec les profits d'une de ces
deux oprations, j'avais eu, moi aussi, mes laquais et ma voiture, ces
valets de bonne maison m'auraient estim bien davantage.

Quoi qu'il en soit, j'allais quelquefois,  cette poque, chez le
comte et la comtesse de R... que j'appellerai, si vous le permettez,
Plombagne et Harpagona.


HISTOIRE D'HARPAGONA ET DE PLOMBAGNE

On appelait le mari Plombagne, parce qu'il tait trs-lourd, et la
femme Harpagona, parce qu'elle tait trs-avare. L'histoire de ce
mnage intressant et intress mrite un rcit  part. Ils n'avaient
pas toujours habit les lambris dors ni mang dans la vaisselle
plate. Plombagne, pauvre cadet de famille, avait t militaire
pendant les premires annes de sa jeunesse, et il s'tait trouv au
sige d'Anvers: je note ce dtail secondaire, parce que le sige
d'Anvers, point culminant dans ses souvenirs guerriers, revenait 
tout propos dans sa conversation: Austerlitz et Waterloo, Solfrino et
Sbastopol, Navarin et Isly, n'taient que de trs-petites anecdotes,
dmesurment grossies par la rumeur publique; mais le sige d'Anvers,
voil le grand fait militaire du dix-neuvime sicle, et vous n'tiez
pas assis depuis cinq minutes  ct de Plombagne, sans qu'il vous
dcrivt le sige dans ses plus minutieuses circonstances, en homme
qui y avait pris part et s'y tait couvert de gloire.

En pousant Harpagona, qui n'avait gure pour dot qu'une figure
charmante, un ravissant esprit, une lgance inne, Plombagne avait
quitt le service et tait entr dans une carrire administrative. Il
avait fallu courir la province, aller du midi au nord et de l'est 
l'ouest, combiner une lgance relative avec une gne latente: c'est
dans cette premire phase qu'Harpagona commena  dployer toutes les
ressources de son gnie fminin: pour avoir un domestique, elle priva
pendant des annes son mari de dessert, et, pour que ce domestique et
une livre, elle rognait sur le blanchissage. Ses placards taient
veufs de chemises, et elle avait une femme de chambre qui lui
frottait les pieds avec des brosses en flanelle. C'est aussi pendant
cette priode laborieuse qu'elle contracta sans doute cet amour
effrn de l'argent qui devait plus tard produire tant de merveilles
et lui servir de second baptme ou plutt effacer le premier; car les
juifs ne sont pas baptiss.

La fortune finit par payer de retour cette adoration passionne, mais
en mlant, comme toujours,  ses faveurs un grain de raillerie. Au
moment o Harpagona n'avait plus un cheveu et plus une dent, elle eut
en perspective deux gros millions carrment assis sur les meilleures
terres de la Touraine. Un vieux parent de Plombagne, veuf et
immensment riche du chef de sa femme, perdit coup sur coup ses deux
fils, beaux jeunes gens d'une trentaine d'annes. Ce fut un navrant
spectacle que de voir,  quelques mois de distance, ce vieillard
foudroy se pencher en tremblant sur ces deux lits de morts, puis
retomber affaiss sur lui-mme, comme si l'extinction de sa race
marquait dj le terme de sa vie. Cette douleur morne et terrible
arrachait des larmes aux plus indiffrents. Mais Harpagona avait l'me
forte et le coeur stoque: on put admirer le triomphe qu'elle remporta
sur son dsespoir intrieur. Elle ne pleura pas; elle eut le courage
de dissimuler son affliction pour ne pas augmenter celle du malheureux
pre, et elle mesura d'un oeil intrpide le changement que cette
catastrophe apportait dans la situation de son mari.

C'tait lui en effet, c'tait Plombagne qui devenait l'hritier
probable du baron de Rouvray,--ainsi s'appelait le vieil
oncle.--Celui-ci regimba quelque peu: il retrouva son esprit
d'autrefois pour faire comprendre  son neveu et  sa nice combien il
les trouvait pres  cette cure funbre. Il y eut, dans les premiers
temps, des cahots et du tirage; mais il tait goste et faible; il
voulait, faute de mieux, avoir la paix et le calme pour ses vieux
jours; il cda: d'ailleurs, Harpagona tait si spirituelle! elle
savait si bien rentrer ses griffes arabes dans sa longue main
franaise! Elle excutait de si charmantes chatteries, de si gracieux
_rourous_ pour plaire  ce pauvre vieux, peu accoutum  pareille
fte! Elle excellait tellement  lui raconter d'amusantes histoires et
surtout  lui persuader qu'elle entendait pour la premire fois celles
qu'il lui narrait pour la cinquantime! Elle le mettait si adroitement
sur la voie du bon mot qu'il ne rptait gure que dix fois par
semaine depuis 1850! Tant d'efforts et de fatigues mritaient une
rcompense: la galerie elle-mme applaudissait. La _chasse  l'oncle_
devint proverbiale dans la ville qu'habitait le baron de Rouvray: on
savait que le testament tait chez Me Crapouillet le notaire, et
l'importance dudit Crapouillet en grandissait de cent coudes. Il y
avait des paris ouverts pour et contre Harpagona, et les habitants se
mettaient sur leur porte pour la voir passer.

Mais, vous le savez, la fortune vend ce qu'on croit qu'elle donne:
cet hritage en perspective devint pour Plombagne et surtout pour
Harpagona la robe de Djanire. Il en oublia presque le sige d'Anvers;
elle en perdit le manger, le boire et le sommeil. D'abord le vieux
baron, que rien, semblait-il, ne retenait plus en ce monde,
s'obstinait  vivre, sans doute pour taquiner son hritier; ensuite,
les mauvais plaisants s'amusaient, de temps  autre,  faire courir
des bruits sinistres: Le baron de Rouvray avait chang d'ides; il
laisserait tout aux hpitaux; son confesseur l'accaparait, et gare les
codicilles! Il existait un autre neveu, Albert de M..., qui avait des
intelligences dans la place et stipendiait les domestiques... Le vieux
sournois avait vu clair dans le jeu de sa nice, et lui prparait une
surprise. Harpagona, quand ces vagues rumeurs parvenaient jusqu' son
oreille, entrait dans des crises nerveuses  effrayer un hpital; elle
accourait rugissante, comme une lionne dont on aurait enlev les
petits. Cette femme, si parfaitement femme du monde, remplie d'esprit,
d'une force de volont incroyable pour marcher  son but et dominer
ses sensations, devenait une furie ds qu'il s'agissait de l'hritage.
Cette attente fbrile, cette esprance sillonne de doutes, avaient
fini par changer en elle l'amour de l'argent en frnsie, en
rthisme, et, comme les fanatiques, elle et dvor quiconque aurait
fait mine de lui disputer l'objet de son culte: s'il lui et t
prouv que les prtres--ils n'en font jamais d'autres--eussent exhort
le patient  consacrer en bonnes oeuvres une partie de cette norme
fortune, elle et ameut contre eux tous les rdacteurs du _Sicle_,
ou plutt elle n'et pas attendu la feuille vengeresse; elle aurait
saut  la gorge de l'infme suborneur et dchir sa soutane de ses
doigts crochus, taills en dents de rteau. Le chapitre des
secrtaires du vieux baron fut pour Harpagona et pour Plombagne un
sujet de vives perplexits. Il les et volontiers dispenss
d'orthographe, mais ils n'en trouvaient jamais d'assez srs. Le
premier tait un jeune homme intelligent, doux, modeste, charmant,
mais suspect d'amicale prfrence pour Albert, cet autre neveu qui
donnait parfois des inquitudes: il mourut; le premier cri d'Harpagona
fut encore un cri du coeur: Tant mieux! dit-elle, il aimait trop
Albert! Ce fut l toute l'oraison funbre. Pour plus de certitude, on
fit remplacer le dfunt par un employ de l'administration dont
Plombagne tait le chef: mais voyez l'inanit des calculs humains! Ce
nouvel lu fut un tratre. Il fut vu trois fois se promenant sur la
terrasse avec cet odieux Albert, et changeant avec lui une
conversation  voix basse; il n'en fallut pas davantage: son procs ne
fut pas long. Heureusement l'imprudent donna des armes contre
lui-mme; il prit dans la bibliothque un vieux bouquin rong de
poussire; on lui accorda le temps de faire sa malle et on le chassa
comme un gueux.

Un autre jour--jour nfaste!--Harpagona, retenue dans une ville
voisine par les fonctions de son mari, apprit une terrifiante
nouvelle: un notaire--un notaire!--du chef-lieu de canton, subitement
appel chez le baron de Rouvray, y avait pass la nuit. Qu'tait-il
all y faire? Bien peu de chose: un dix-septime testament o le baron
maintenait les seize autres, et y ajoutait seulement, dans sa
munificence, un legs de vingt-cinq francs pour un tablissement de
bienfaisance; mais la chose resta quelque temps enveloppe de
tnbres, et le premier moment fut rude. Pour savoir  quoi s'en
tenir, Plombagne, presque sexagnaire, riche dj par sa place,
porteur d'un beau nom et de dcorations nombreuses, ne craignit pas de
s'humilier devant les domestiques et de les questionner les mains
jointes. Quant  Harpagona, ce fut bien pis. Elle bondit, hurla,
grina de rage, prit  tmoins les dieux et les hommes, se roula sur
son tapis, menaa de la guillotine tous ceux qui auraient tremp dans
le complot, et, dans le dsordre de ses sens, ne s'aperut pas qu'elle
donnait ce hideux spectacle  une dame de la ville, qui n'avait aucune
raison de lui garder le secret.

Enfin, enfin, le ciel eut piti de ses angoisses. Le baron de Rouvray
se dcida  faire quelque chose en faveur de parents qui ne se
tourmentaient que pour son bien. Il ne mourut pas tout  fait encore:
c'et t trop beau! Mais le pauvre richard, qui radotait dj, tomba
compltement en enfance; une enfance raliste, digne de M. Champfleury
et surtout de M. Clairville! c'est ici qu'clata la pit
quasi-filiale d'Harpagona et de Plombagne. Ils constatrent l'tat du
bonhomme, et, de peur qu'on n'en abust, ils firent publier partout
par leurs frres, soeurs, cousins, amis et connaissances, que le baron
de Rouvray--leur bienfaiteur!--tait emmaillot, qu'on lui donnait la
becque comme  un moineau en bas ge, qu'il ne reconnaissait plus
personne, qu'il se croyait  l'auberge, nourri aux frais du
gouvernement, qu'il prenait son cur pour Garibaldi, sa servante pour
mademoiselle Mars, son valet de chambre pour lord Palmerston, et son
garde champtre pour le cardinal Antonelli; tous faits authentiques
d'o il rsultait que si, par hasard, dans une lubie, ledit baron
changeait quelque chose  ses dispositions testamentaires, ce
changement serait de toute nullit.

Deux autres annes s'coulrent. Puis, le baron, qui tait dj mort,
mourut officiellement. Harpagona et Plombagne avaient, dans
l'intervalle, commenc  s'installer  Paris. Je glisse sur le dtail
des ladreries qu'ils brodrent en guise de larmes sur le drap
funraire. On en parle encore, on en parlera longtemps, sous le chaume
et sous l'ardoise,  vingt lieues  la ronde, dans le dpartement
d'Indre-et-Loire. Albert, le neveu qui n'hritait pas, passa trois
mois  recevoir et  conduire poliment des gens qui venaient se
plaindre des lsineries de l'hritier. Avant l'vnement, Plombagne
et Harpagona se faisaient pauvres; aprs, ils se firent indigents, et
traitrent comme une insulte personnelle toute allusion  leur
nouvelle fortune. Peu s'en fallut qu'ils n'allassent, par prcaution,
se faire inscrire au bureau de bienfaisance de leur arrondissement. Le
mari, par ordre de la femme, se mit  porter les vieux paletots de son
oncle. Toutes les variantes du _pauvre homme!_ furent puises en
l'honneur de ce malheureux, condamn  payer cent vingt mille francs
de droits de succession. Il y eut du bruit, des menaces de juge de
paix, pour une soucoupe brche, un plumeau chauve et une serviette
de cuisine qui ne se retrouva pas. Pourtant Plombagne eut un accs de
libralit qui lui fit le plus grand honneur: il avisa dans le grenier
un tableau qui reprsentait le beau-pre de son oncle, figurant dans
une fte civique en costume du temps du Directoire. Cette toile, due
au pinceau bien intentionn d'un barbouilleur du cru, aurait
certainement valu, dans une vente, un franc cinquante centimes.
Plombagne, aprs avoir lu quelques pages de Snque sur le mpris des
richesses, envoya ce tableau au muse de la ville, en y ajoutant une
lettre commmorative: il ne rclama rien pour le cadre.

Mais  Paris, o, en fait d'argent, on ne juge que les rsultats,
Harpagona reprit tous ses avantages: elle avait infiniment d'esprit,
de belles alliances, de brillantes amitis, un tat de maison dj
fort passable, et l'on peut dire qu'elle tait faite pour la fortune
comme l'aimant pour le fer. Avec l'aide d'un clbre cuisinier de
Tours,  qui elle persuada qu'il avait des affaires  Paris, elle
donna conomiquement quelques beaux dners, qui, bien maquignonns,
eurent un grand succs. Bref, elle ne tarda pas  avoir, ce qui est
si difficile et si rare, un salon, et, qui plus est, un salon
d'exquise compagnie: son seul embarras, sur ce premier chelon de ses
grandeurs, ce fut son mari Plombagne. Madame Sophie Gay a dit, dans
ses _Salons clbres_, que, pour qu'une femme suprieure et tout son
relief, pour que le salon de cette femme et tout son agrment, il
fallait que son mari ft nul, absent ou invisible. Or Plombagne
n'tait, hlas! ni absent, ni invisible, ni nul; il tait ennuyeux, et
d'un genre d'ennui particulirement antipathique  l'esprit parisien,
qui a pris pour devise le _glissez, mortels, n'appuyez pas!_ de ce
diable de Voltaire. Plombagne avait des connaissances varies,
beaucoup de lecture, un peu d'_x_, pas mal de chimie, de gologie, de
mcanique, d'hydraulique, et, avec tout cela, cet amour de la
prcision qui ne permet pas qu'un bouton de gutre s'gare dans la
conversation. Pourvu qu'il vous arrivt, devant lui, de lcher une
imprudence, d'aventurer un mot inexact, rpondant  une de ses
spcialits (il les avait toutes), vous tiez pris, et vous en aviez
pour deux heures. Tous les aboutissants, embranchements, dgagements
et annexes de la question taient traits _ex professo_, de l'alpha 
l'omga, du cdre  l'hysope, en style panach de Joseph Prudhomme et
de polytechnicien _fruit-sec_: jugez du supplice d'Harpagona,
lorsqu'elle entamait avec ses habitus et ses spirituelles amies
quelque causerie fine et dlie comme de la dentelle, et que
Plombagne, changeant la causerie en cours de l'cole des arts et
mtiers, marchait lourdement sur ces ailes d'abeilles, comme un boeuf
en vacances sur l'talage de Delisle ou de Gagelin! Le whist tait
alors sa ressource; le whist, ami fidle de ses bons et de ses mauvais
jours: le whist, qu'elle jouait comme feu Deschapelles. Autrefois,
disait-on, avant l'hgyre des millions Rouvray, au temps des garnisons
maigres, Harpagona condamnait au whist forc les subordonns de son
mari: elle jouait mieux qu'eux et jouait un peu cher; ils taient
pauvres, mais rsigns; ils perdaient toujours et s'en allaient la
tte basse; le lendemain, par extraordinaire et pour cette fois
seulement, son mari avait du dessert.

Pour l'intelligence de ce qui va suivre, je dois dire que, comme
presque tous les salons de Paris, celui d'Harpagona avait sa bte
noire; or, cette bte noire tait un homme qui n'est ni noir, ni bte;
une des gloires de notre poque, un de nos appuis dans les temps
mauvais, mle caractre, parole sduisante, loquence pleine
d'-propos, pit sincre, habilet mise au service de toutes les
nobles causes; un homme enfin, dans un sicle qui en compte encore
beaucoup sur les champs de bataille, mais si peu dans la vie civile!
La tendre et fidle admiration que j'prouve pour Iphicrate--vous
l'avez dj reconnu,--m'autorise  avouer un tout petit dfaut que
notre faible Nature a ml  toutes ses grandes qualits, sans doute
pour ne pas trop humilier ses contemporains. Dou d'un art admirable
pour tirer de toutes les situations le meilleur parti possible, il a,
pour qu'elles lui rendent tout ce qu'elles peuvent rendre, besoin que
nous l'aidions tous  l'approche du moment dcisif. Certainement, ce
concours lui est bien d: il en fait un si bon usage! mais on a
gnralement remarqu qu'il a le bon got de prfrer les citrons
pleins aux citrons _exprims_. En d'autres termes, il n'est pas tout 
fait le mme le lendemain du service rendu que la veille du service
trs-lgitimement demand. La veille, il est charmant, tout feu et
tout flamme. Le lendemain, il est charmant encore; il ne peut pas ne
pas l'tre, mais le feu s'teint et la reconnaissance couve sous la
cendre. Si, au lieu d'tre l'homme le plus poli de l'univers, il
parlait l'argot bohme, on croirait parfois qu'il va dire: A prsent
passons  un autre exercice! Comme tous les hommes suprieurs, il a
des sides qui ne le valent pas, et qui, en le servant, sont sujets 
le contrefaire. Tenez, mesdames! un trait entre mille: Iphicrate, au
moment dont je parle, songeait dj, et  trs-bon droit,  l'Acadmie
franaise. Il avait d'abord jet son dvolu sur la succession
acadmique de Thonas, octognaire de lettres, un de ces immortels
opinitres qui monnayent en longvit l'immortalit dont ils ne sont
pas srs: aimable, vnrable, dlectable, mais, pour le quart d'heure,
ayant le dfaut contraire  celui de la jument de Roland: il n'tait
pas mort:--goutteux, catarrheux, rhumatisant, apoplectique,
paralytique, mais enfin, grand bonhomme vivait encore! Or,  cette
poque, je devais, dans un journal clbre, consacrer une tude aux
excellents ouvrages d'Iphicrate. Seulement, pour rendre mes louanges
plus significatives, il avait t convenu avec Phidippe, un des plus
zls secrtaires de ses commandements, que je m'arrangerais pour
faire exactement concider l'apparition de mon article avec la mort de
Thonas et l'ouverture de sa succession. L-dessus, me voil 
l'ouvrage, et les dpches tlgraphiques de Phidippe de fondre comme
grle sur ma table de travail:

Lundi matin.--Attendons; Thonas va un peu mieux: il a pris un
bouillon et dormi deux heures...

Mardi soir.--Vite,  la besogne! Thonas est au plus mal; on l'a
administr: il n'a presque plus de pouls. Les mdecins disent qu'il ne
passera pas la nuit.

Mercredi matin.--C'est inconcevable! Thonas n'est pas mort.
Suspendez la publication.

Jeudi matin.--Thonas est  l'agonie. Corrigez les preuves.

Ainsi de suite; total: cinq bulletins et cinq cartes de Phidippe.
Depuis, je n'ai plus eu l'honneur de le revoir.

Thonas mourut enfin, et ce fut alors un concert de douleurs, d'loges
et de regrets: ainsi va le monde, la vie et l'Acadmie.

Pourtant Iphicrate ne fut pas nomm cette fois-l; mais il le fut six
mois aprs, et jamais succs plus lgitime n'attira sur un homme
illustre de plus injustes violences. Que les Triboulets srieux ou
grotesques de la presse rvolutionnaire fussent acharns contre lui,
il n'y avait pas l de quoi s'tonner; mais la socit polie et
charmante qui se runissait chez Harpagona! le phnomne tait plus
trange et donnait lieu  des rflexions plus tristes.

Un soir d'hiver, elle avait invit ses intimes,--la fine fleur du
faubourg Saint-Germain,-- un whist maill de causerie: il faisait
froid au dehors, un bon feu flambait dans la chemine; on dchirait
Iphicrate  petites dents blanches et  petits ongles roses: la soire
commenait bien.

Survint un des habitus du salon, Maurice de Prasly; il s'approcha du
feu aprs avoir salu la matresse de la maison, et dit tourdiment:
je suis gel!..

--Non, mon cher, vous n'tes pas gel, reprit doctoralement
Plombagne: si vous tiez gel, vous ne pourriez plus ni parler, ni
marcher; il faut, pour la conglation du corps humain, 28 degrs
Raumur, et nous n'avons ce soir que huit degrs centigrades.
Marfurius, dans son _Voyage au Spitzberg_, donne de curieux dtails
sur les conditions ncessaires pour qu'un homme soit gel: les yeux
brlent, le sang cesse de circuler, la vie abandonne les extrmits,
les oreilles sont assourdies par un bourdonnement sinistre: j'ai les
trois volumes in-4 de ce _Voyage_ dans ma bibliothque; si vous
voulez, j'irai vous les chercher et nous les parcourrons ensemble. Au
surplus, il n'y avait pas d'hommes mieux renseigns l-dessus que nos
vtrans de la campagne de Russie: je me souviens, entre autres,
d'avoir fait causer un sergent qui avait eu l'oreille gauche gele en
sortant de Wilna; dix-neuf ans aprs il s'en ressentait encore; nous
tions ensemble dans la tranche; c'tait l'avant-veille de la prise
d'Anvers...

--Mon ami, je vous en prie, sonnez pour qu'on nous apporte d'autres
cartes! s'cria Harpagona, qui avait depuis longtemps compris la
ncessit de ces diversions.

On se remit  dchirer Iphicrate.

Un demi-heure aprs, un des joueurs se leva brusquement, et, quittant
la table de whist, dit aux causeurs rests prs de la chemine:

--Dcidment, j'y renonce pour ce soir: j'ai des jeux impossibles!

--Prenez garde! rpliqua Plombagne; s'ils taient impossibles, vous
ne pourriez pas les avoir, et, par consquent, vous ne les auriez pas.
Lisez Boiste, Restaud, de Wailly, Lavaux, Napolon Landais, la
grammaire de Port-Royal, et vous y trouverez la vraie significative du
mot _impossible_. Je ne comprends pas, je l'avoue, surtout chez les
gens bien levs, cette manie de dtourner de leur sens propre la
plupart des mots de la langue franaise. Vous croyez donner plus de
piquant au discours, et vous ne faites que copier les bohmes, les
rapins, les fantaisistes, les acrobates du vers et de la prose. C'est
pourquoi, si vous le voulez bien, nous dclarerons tout simplement que
vous avez eu des jeux _dtestables_, et nous ajouterons que rien n'est
_impossible_  l'arme franaise; c'est ce que me disait, en montant
 l'assaut, un de mes camarades de promotion, le jour de la prise
d'Anvers...

--Gaston, je vous en conjure, appelez Franois, pour qu'il renouvelle
les bougies, dit Harpagona, qui, depuis deux minutes, semblait tre
sur le gril.

On se remit  dchirer Iphicrate.

En ce moment, un habitu retardataire, milion de Pressoles, parut 
la porte du salon, et ses premiers mots furent ceux-ci: je viens du
club, o j'ai perdu un argent _fabuleux_...

Plombagne saisit l'adjectif au vol.

--Permettez, mon ami! dit-il en aspirant une prise de tabac:
_fabuleux_ est encore un de ces mots que vous dtournez de leur vrai
sens; vous torturez le dictionnaire et vous supprimez les tymologies
sous prtexte de ne pas parler comme tout le monde; la belle
gloire!--_Fabuleux_ s'applique spcialement aux poques antrieures 
celles qu'a claires l'histoire; l'on dit: les temps historiques, et
les temps fabuleux; les vnements fabuleux, et les vnements
historiques: ainsi l'on dira que le sige de Troie est un vnement
fabuleux et que le sige d'Anv.....

--Mon ami, vite, vite, une tranche de brioche pour le gnral, qui n'a
plus de jeux! exclama Harpagona, dont la sueur perlait sous ses
cheveux gris.

On se reprit de plus belle  _reinter_ Iphicrate: parmi les plus
acharns, on me montra la baronne Arsino, femme d'esprit, et le
chevalier Acaste, jeune homme de haute naissance, connaisseur en
belles choses, trs-spirituel, disait-on, et passionn pour la
littrature. Acaste me fit force compliments, et ce dilettante
consomm me flicita tout d'abord de ma magnifique tude sur
Paul-Louis Courrier, qui est de Nettement, et de mon dlicieux roman
de _Catherine_, qui est de Jules Sandeau. Je lui pardonnai de grand
coeur ces deux lgres peccadilles en faveur de la bonne intention,
et, profitant du triste privilge de mon ge, je lui reprochai,  lui,
aristocrate, homme monarchique, Venden, habitu des Confrences de
Notre-Dame, ses prventions furieuses contre Iphicrate. Il dfendit
son opinion  grand renfort de paradoxes d'un got qui ne valait pas
celui de sa cravate: puis, comme s'il avait rserv son meilleur
argument pour le dernier, il me dit avec une nuance d'ironie et
d'lgance mondaine:

--Parbleu! cela vous va bien,  vous qui avez _reint_ l'crivain
monarchique et catholique par excellence!...

--Qui donc?

--Balzac.--Et ces deux syllabes lui remplissaient la bouche. Je restai
stupfait, abasourdi, ahuri: la baronne Arsino et quelques jeunes
femmes coutaient. En un moment, par une de ces intuitions rapides que
donne aux improvisateurs littraires l'habitude du mtier, je revis en
ide tous les passages que j'avais nots en tudiant Balzac, et o ce
gnie trange assaisonnait de maximes absolutistes ses dangereuses
peintures, comme un pharmacien hallucin qui dlayerait de l'arsenic
dans de l'eau bnite. Abusant de ma stupeur, et encourag par le
sourire approbateur de son gracieux entourage, Acaste me cita coup sur
coup une douzaine de phrases dont la plus douce et fait tomber  la
renverse tous les _libraux_ de la Restauration. De jolies petites
mains applaudirent de toutes leurs forces. Moi, rsumant mes griefs et
me croyant sr d'accabler mon contradicteur, j'allais,  mon tour,
commencer mon rquisitoire et mes citations, lorsque j'avisai,
derrire l'paule d'Arsino, les yeux fixs sur moi avec une
incomparable expression de curiosit virginale, une jeune fille de
dix-huit ans  peine, portant un des plus beaux noms de France, une
fleur, un lis de beaut et d'innocence, doucement incline dans une
attitude dont rien ne saurait rendre la suavit et la grce. Elle
tait l, attendant ma rponse, sans doute pour avoir une premire
opinion sur ces livres qu'elle n'avait jamais lus. Je la regardais, et
mon imagination mobile croyait voir une sorte de Psych chrtienne,
attire par la lampe mystrieuse qui allait lui montrer un ange ou un
monstre. A l'instant, je me dis qu'il ne m'tait pas permis, mme dans
l'intrt d'une bonne cause, de ternir cette cleste ignorance; que,
pour confondre mon adversaire, il me faudrait lui rappeler des
dtails, des scnes et jusqu' des titres d'ouvrages, qui, mme voils
 demi par mes rticences, pourraient troubler cette adorable enfant.
Moi-mme je me sentis rougir, je bredouillai honteusement; j'essayai
d'tablir avec le smillant Acaste un _a parte_ qui ne fut nullement
du got de ces belles dames. Bref, ma droute fut complte, et ce
monde aristocratique et charmant dcida _in petto_ que Balzac tait un
grand homme, un vigoureux champion des doctrines monarchiques et
catholiques, et que monsieur le critique rigoriste ne savait pas mme
donner ses raisons.

Heureusement, Plombagne accourut, en bon matre de maison, pour
masquer ma dfaite.

--Balzac, dit-il, est rempli d'absurdits. Je le crois infrieur 
Henri Conscience, qui, comme vous savez est Belge;  propos de
Belgique, je me rappelle qu'au sige d'Anvers...

Harpagona allait pousser son quatrime cri de dtresse; mais elle n'en
eut pas le temps, ou plutt ce cri de dtresse se changea en cri de
fureur. Franois venait de casser une tasse de porcelaine de Chine. Ce
fut un tel dsespoir, qu'Iphicrate, Balzac, Conscience et Anvers
furent oublis. On entoura la pauvre Harpagona, en proie  des
convulsions nerveuses: chacun la consola de son mieux, et je profitai
du tumulte pour m'esquiver.

Je vous pargne mes rflexions douloureuses, et j'arrive au fait.
Quelques mois s'coulrent, et bientt l'on annona comme prochaine la
rception d'Iphicrate  l'Acadmie. Trs-peu d'accord sur son mrite,
ses ennemis et ses amis s'accordaient sur un point: c'est que la
sance de rception serait trs-brillante, que _tout Paris_ y serait,
et que, par consquent, les personnes qui avaient la juste prtention
d'tre partie intgrante de ce tout Paris ne pouvaient, sans se
manquer  elles-mmes, se dispenser d'avoir des billets. Si ces
billets s'taient cts  la Bourse, il y aurait eu une hausse
extraordinaire. Le secrtaire perptuel recevait plus de suppliantes
pattes de mouches qu'un ministre du lendemain ne reoit de demandes de
prfectures; il avait puis (c'est tout dire) les lgances de son
langage avant d'tre au bout de ses refus polis. Il tait clair que la
rception d'Iphicrate serait pour les hommes et les femmes  la mode,
qui se piquent de bel esprit, un de ces champs de bataille o il faut
vaincre ou mourir.

Je ne sais si je vous ai dit, mesdames, que ma soeur Ursule, plus ge
que moi de cinq ou six ans, s'tait faite  Paris ma gouvernante et ma
mnagre. Elle y avait d'autant plus de mrite qu'elle blmait ma
vocation littraire, qu'elle craignait toujours de me voir faiblir du
ct du roman ou du thtre, et qu'elle ne manquait jamais de me
prdire que toutes ces critures ne me produiraient rien de bon. Les
plaisirs de ce monde ne la tentaient point et ses vanits encore
moins. Soeur d'un crivain qui avait eu ses moments de notorit et
dont la stalle tait encore marque aux premires reprsentations,
Ursule ne mettait jamais le pied au thtre: elle ignorait le titre
des pices nouvelles, n'allait pas dans le monde et ne connaissait
gure d'autre chemin que celui de Saint-Louis d'Antin. Ayant refus de
se marier pour rester avec moi et me garder des carts de mon
imagination, m'aimant avec un dvouement inou, elle avait  peine lu
quelques pages de mes livres: elle les trouvait encore trop mondains!
Il n'y avait eu dans sa vie ni sourire, ni fleurs, ni soleil; pas un
amusement frivole, peu de gaiet, aucune de ces joies domestiques qui
crent aux femmes un monde dans un berceau. Cette existence si
austre, si mortifie, cette vie de recluse  ct de la mienne o
pntraient toutes les lueurs, o retentissaient tous les bruits de la
civilisation parisienne, ce contraste me touchait jusqu'au fond de
l'me et m'inspirait une sorte de respectueuse piti.

Or,  ce moment, Ursule,  qui ma position littraire n'avait jamais
rapport un seul avantage, un seul plaisir, fut prise d'un dsir de
femme et de dvote; un de ces dsirs qui, dans les mes habitues 
l'abngation, remplacent la quantit par la qualit. Elle m'avoua,
comme une secrte faiblesse, qu'elle mourait d'envie d'aller  la
rception d'Iphicrate; que cette envie lui avait donn des
distractions  la messe et au sermon, et qu'elle me suppliait de me
procurer deux billets, un pour moi et un pour elle: D'ailleurs, me
dit-elle avec ce bon sens un peu positif que la dvotion n'exclut pas,
tu as droit  deux billets, puisque tu dois rendre compte de la sance
dans un journal et dans une _Revue_, et que chacun de tes deux
articles te vaudra probablement une cinquantaine d'injures.

Le raisonnement ne manquait pas de justesse. J'accueillis avec
transport la demande de ma soeur Ursule. Enfin, j'allais avoir une
occasion de lui montrer que _ma_ littrature pouvait tre bonne 
quelque chose, de lui faire goter quelques heures agrables,  elle
volontairement sevre de toutes les joies de ce monde! Comme il n'y a
que le premier pas qui cote, Ursule, une fois dcide  jeter son
bonnet par-dessus la coupole du palais Mazarin, commanda une robe et
acheta un chapeau neuf. En quelques jours, elle avait rajeuni de dix
ans, et moi, j'avais peine  retenir de douces larmes en voyant ce
rayon courir sur ce visage pli et rid avant l'ge. Quant  l'ide de
n'avoir pas les deux billets, si quelque impertinent l'avait exprime
dans ces premiers jours, j'aurais clat de rire. Puis cette ide me
revint, et je la repoussai; puis elle prit plus de consistance, et,
comme la grande journe approchait, je commenai  me mettre
srieusement en campagne. Je frappai  vingt portes; je sollicitai
toutes les puissances; je fis valoir mes titres, mes deux articles en
perspective, la certitude d'tre injuri pour la plus grande gloire du
rcipiendaire. Hlas! je ne tardai pas  me convaincre que ce qui
m'avait d'abord paru si ais tait horriblement difficile. Comment
aurait-on pu m'accorder ma demande? On refusait, on tenait en suspens
deux marchaux, trois duchesses, cinq ou six princes russes, un
vque, quatre snateurs et plusieurs socitaires de la
Comdie-Franaise. J'arpentais tout Paris; je me ruinais en voitures 
l'heure: cependant les jours s'envolaient plus rapidement que jamais.
Nous tions au dimanche, et la sance tait annonce pour le jeudi
suivant. Enfin, las d'importuner des indiffrents, je pris le parti de
m'adresser au principal intress,  Iphicrate lui-mme. Je courus
chez lui; justement le hasard me servit: je trouvai Iphicrate devant
sa porte; tout essouffl, un peu mu, je balbutiai ma demande; il
m'arrta aux premiers mots.

--Des billets! me dit-il avec une familiarit charmante: J'ALLAIS VOUS
EN DEMANDER!

Le mot tait si complet, si beau, que je restai en extase, comme
devant un magnifique objet d'art. Je souris niaisement, je serrai la
main d'Iphicrate, et nous nous sparmes.

Le jeudi suivant, j'allai seul  l'Acadmie. La pauvre Ursule,
consterne d'abord, puis rsigne, offrit  Dieu cette mortification,
qu'elle avait mrite, disait-elle, par un dsir trop vif. Elle garda
le logis, occupe  tricoter une paire de bas pour les _petites soeurs
des pauvres_.

La sance fut d'un clat inou; mais devinez quelles furent les deux
premires figures que mes yeux rencontrrent aux plus belles places:
la baronne Arsino et le chevalier Acaste. Ils dtestaient Iphicrate.
Depuis un mois, ils avaient dit de lui autant de mal que j'en pensais,
disais et crivais de bien. N'importe! La chose tait  la mode; la
moiti de leurs amis n'avaient pu avoir de place; tout Paris y tait
le matin, et en parlerait le soir. Il tait donc de toute ncessit
que l'on y vt Arsino et Acaste:--et on les y voyait!

Ce jour-l, pour la premire fois, je regardai comme possible une ide
qui m'et paru, quelque temps auparavant, la plus humiliante des
folies: l'ide de quitter Paris, de me rfugier  la campagne, de
renoncer  cette vie littraire o je ne rencontrais plus que
mcomptes et dboires. Pourtant, je voulus accomplir ma tche jusqu'au
bout, et la prdiction d'Ursule se vrifia de point en point.
J'crivis les deux articles: ils dtournrent sur ma chtive personne
une partie des colres et des haines amasses contre Iphicrate: il y
eut,  mes dpens, redoublement d'injures et de quolibets. Porus
Duclinquant se distingua, comme toujours, au premier rang de mes
perscuteurs, et ce fut, pour rappeler le titre de son chef-d'oeuvre,
la fin de la comdie.




XIV


Aprs cet pisode, plaisant et triste comme tous les actes de la
comdie humaine, mes vellits d'migration et de retraite  la
campagne devenaient de plus en plus frquentes,  la grande joie
d'Ursule, qui me poussait de toutes ses forces dans cette voie
nouvelle. Ma pauvre commune de Gigondas unissait pour moi aux simples
beauts d'une nature vraiment agreste l'attrait des souvenirs
d'enfance, les traditions de bienfaisance, de bonne et saine
popularit, lgues par mes chers parents. Avec une rsignation o se
cachait encore un fond de vanit, je me demandai s'il ne valait pas
mieux m'enfermer dans ce petit cadre, y faire un peu de bien, y vivre
paisiblement, _entre le thym et la rosee_, avec de bons et honntes
villageois, que m'escrimer, en l'honneur d'une socit qui ne voulait
pas tre dfendue, contre une littrature qui me montrait, en me riant
au nez, le bulletin de ses triomphes et de mes chutes. J'tais donc 
peu prs dcid  revenir demander le calme  nos vallons et  nos
rochers; et cependant je ne me pressais pas, tant il est difficile de
se dtacher de ce que l'on a trop aim! Pareil  ces joueurs qui,
ayant perdu tous leurs billets de banque, mais faisant encore sonner
quelques louis dans leurs poches, jettent en s'loignant sur le tapis
vert un regard de convoitise et de regret, je rdais sur les
boulevards, sur les quais, dans les foyers des thtres, commenant
chaque jour un adieu que je ne finissais jamais.

Pourtant les avertissements ne me manquaient pas: il ne tint qu' moi,
par exemple, de prendre pour une allusion prophtique l'article
suivant, publi par un petit journal que l'on m'envoya sous bande:


L'INVALIDE DE LETTRES

La littrature a ses batailles, ses armes, ses troupes rgulires,
ses compagnies franches, ses marchaux, ses officiers, ses caporaux,
ses voltigeurs, ses conscrits, ses embuscades, ses tranards, ses
maraudeurs, ses sapeurs, ses dserteurs, ses tambours, ses fanfares et
ses cantinires: elle a aussi ses invalides; seulement, ceux-l ne
sont pas tous logs dans un htel style Louis XIV, avec un dme dor
en perspective.

L'invalide littraire peut se diviser en six catgories principales,
qui admettent de nombreuses subdivisions: le retrait, le
dmissionnaire, l'invalide civil, l'exhum, l'clop et le
_fruit-sec_.

Les retraits occupent le haut bout de cette chelle qui commence 
l'Institut et finit au Petit-Lazari; ce sont les crivains qui
n'crivent plus, mais qui,  l'poque de leurs succs ou  la faveur
des circonstances, ont su se mnager des positions assez brillantes
pour devenir des valeurs sociales au moment mme ou ils cessent d'tre
des valeurs littraires. La Chambre des pairs autrefois, le Snat
aujourd'hui, l'Acadmie toujours, les bibliothques, les directions
des grands thtres, la haute main dans les bureaux de l'esprit public
ou du colportage, les missions scientifiques, la prsidence d'une
socit quelconque destine  encourager quelque chose, voil les plus
belles retraites, celles que l'on pouvait appeler les _mentons
d'argent_. Il ne faut pas confondre les retraits avec les
sincuristes. Les retraits sont ceux qui ne travaillent plus; les
sincuristes, ceux qui n'ont jamais travaill. Ne croyez pas non plus
qu'il suffise, pour prendre rang parmi les retraits, d'avoir eu sa
phase de travail et de talent. Non; il faut encore avoir su flairer le
vent, changer  propos, encenser  cinquante ans ce que l'on a brl 
trente, embrasser courageusement le parti du plus fort; moyennant
quoi, l'on peut prtendre  tout en fait de glorieuses retraites.

Le dmissionnaire de lettres peut se subdiviser en deux classes: il y
a l'homme qui, avec du talent, mais faute d'une vocation littraire
bien dtermine, profite de ses premiers succs, et, au besoin, simule
une opposition vhmente pour que le gouvernement compte avec lui et
en fasse un personnage officiel; il y a l'crivain qui, se sentant
vieillir, dgot ou exaspr par les spectacles auxquels il assiste,
furieux de voir le _Duc Job_ rapporter cent mille francs, _Fanny_
atteindre sa vingtime dition et le _Grain de sable_ sa quinzime,
l'_Opinion nationale_ compter vingt-cinq mille abonns et M.
Paulin-Limayrac devenir un gros personnage, jette la plume aux orties
et s'efforce d'oublier l'orthographe. La premire de ces deux varits
abonde dans les temps de rvolution, ou mieux encore aux poques
d'agiotage, de fivre industrielle et aurifre, o les gens d'esprit
ne peuvent se rsigner  gagner en dix ans la moiti de ce que des
imbciles raflent en deux heures; la seconde se rencontre assez
frquemment parmi les honntes gens et les hommes de got, dans les
temps o le mauvais got triomphe et o l'honntet grelotte.

L'invalide civil est celui qui n'a jamais t _militaire_, ou qui, en
d'autres termes, n'tant pas un crivain, mais simplement un amateur,
s'avise, sur ses vieux jours, d'occuper ses loisirs et de charmer ses
veilles par un commerce intime avec les muses. Ce sont d'ordinaire
d'anciens chefs de bureau ou de division, des receveurs particuliers,
des intendants militaires en disponibilit, des conseillers de
prfecture, des acadmiciens de province, des agriculteurs mrites,
qui, aprs avoir donn trente ou quarante ans de leur existence aux
paperasses administratives, aux chiffres, aux fournitures, aux chemins
vicinaux ou au drainage, se mettent  feuilleter Virgile et Horace de
leur main sexagnaire et publient chez Firmin Didot,  leurs frais et
dpens, une traduction en vers ou en prose des _Bucoliques_, des
_Odes_ ou des _Satires_. Ces invalides remplacent les blessures par
les rhumatismes, les jambes de bois par une tenue svre et des
attitudes napoloniennes. Ils rappellent complaisamment le beau temps
o M. Daru traduisait, entre deux rapports  l'Empereur, le _Justum et
tenacem_ ou le _Clo tonantem credidimus Jovem_. Ils ont le verbe
haut, le geste sobre, l'criture superbe, et passent dans leurs
familles pour des gnies mconnus  qui l'occasion seule a manqu
pour rivaliser avec MM. de Pongerville et Dureau de la Malle. Delille
est rest leur idole. Ils demandent srieusement si l'on a crit en
France un beau vers depuis les _Trois Rgnes_ et le pome de
l'_Imagination_. Quant  Lamartine,  Victor Hugo,  Musset, ce sont
des cervels qui avaient d'heureuses dispositions, mais qui ont
corrompu le got et qui d'ailleurs n'ont pas su se conduire. Parfois,
l'invalide civil joue de bonheur: il obtient, dans les _Dbats_, un
article de M. F. Barrire. Ces jours-l, il illumine et se fait
photographier par Disdri, le coude incrust dans une pile de livres.

L'exhum diffre de l'invalide civil en ce qu'il a eu son moment, ses
annes ou au moins ses semaines d'activit de service: c'est, si vous
le voulez, l'ex-dmissionnaire pass  l'tat de revenant. Exemple: un
homme d'esprit fait jouer quelques comdies agrables et applaudies:
une rvolution arrive, qui le mtamorphose en prfet. Le voil,
pendant quinze ou vingt ans, rglant son budget, haranguant ses
maires, donnant  dner  son conseil gnral, couvrant ses bons
mots d'un habit brod; puis survient une seconde rvolution
(tranquillisez-vous, ce ne sera pas la dernire). Elle met sur le pav
cet administrateur greff sur un auteur dramatique. Pendant ces quinze
ans,--_grande mortalis vi spatium_,--le public s'est renouvel; les
modes ont chang, la monnaie courante de l'esprit franais ne porte
plus la mme effigie ni le mme millsime. Les grands acteurs de 1828
s'en sont alls o vont les vieilles lunes et les jeunes
constitutions. Notre prfet destitu croit n'avoir qu' reprendre le
fil de ses succs de thtre au point o il les a laisss, du temps de
Michelot et de mademoiselle Mars. Hlas! sa comdie s'habille au got
des contemporains du ministre Martignac: elle a gard les manches 
gigot, la juppe serre sur les hanches, et la ceinture plus haute que
la taille. Notre homme passe de droit au premier rang des exhums. Il
devient candidat perptuel  l'Acadmie franaise, o quelques
septuagnaires, plus heureux que lui et rangs parmi les retraits, se
souviennent d'avoir eu autrefois ce jeune homme pour collaborateur. Il
a d'ordinaire, concurremment avec M. Lon Halvy, deux voix au premier
tour de scrutin, une au second, et il disparat au troisime.

Les _clops_ forment la masse la plus imposante, comme qui dirait le
gros de la troupe des invalides littraires: il en existe de tous les
ges, de tous les styles et de tous les sexes. L'clop, c'est le
retrait en paletot-sac et en cravate noire: il y a des clops de
naissance; il y en a qui, aprs avoir brill l'espace d'un matin,
deviennent clops pour le reste de leurs jours. M. Alexandre Dumas
pre est le gant des clops; M. Mry, M. Ponsard, M. Auguste
Barbier, M. Alphonse Karr, M. Latour de Saint-Ybars, sont des clops,
dont plusieurs auront beaucoup de peine  se hisser parmi les
retraits. On arrive  l'tat d'clop d'une foule de manires: par
sa faute, par celle des circonstances, de la roulette, du trente et
quarante, de la politique, de l'absinthe, des beaux yeux de Dalila. Il
est bien rare qu'un clop puisse reprendre du service actif: les
mieux aviss se retirent  Versailles, comme M. mile Deschamps. Rgle
gnrale: tout crivain qui ne se sent pas l'chine assez souple, le
nez assez fin pour tre sr de figurer un jour au nombre des
retraits, tout homme de lettres qui n'a pas en lui les aptitudes d'un
courtisan, d'un solliciteur ou d'un matre des crmonies, ne doit
parler des clops qu'avec de grands gards, et fera sagement d'crire
au bas de cette esquisse:--Voil pourtant comme je serai dimanche.

Le _fruit-sec_ est la pire espce d'invalide littraire; c'est
l'clop primitif, l'crivain qui dbute toute sa vie, le surnumraire
 perptuit, qui donnait des esprances en 1835, s'appelait en 1844
un homme d'esprit qui prendra sa revanche, et se perd en 1862 dans les
catacombes. Il y a le _fruit-sec_ insouciant, le _fruit-sec_ bohme,
le _fruit-sec_ atrabilaire.

Des coliers pleins d'avenir se sont un beau matin rveills
_fruits-secs_, et M. About, le plus bruyant de tous, pourrait bien
tre dj en voie de dessiccation. Si vous lisez dans quelque mauvais
petit journal une grossire diatribe contre vous ou quelqu'un des
vtres, soyez sr qu'elle est l'oeuvre d'un _fruit-sec_ en colre. Le
_fruit-sec_ est impitoyable: si vous lui parlez de la pice en vogue,
il vous dira que l'auteur est un crtin; si vous lui demandez son
avis sur le roman de George Sand ou d'Octave Feuillet, il vous
rpondra en haussant les paules qu'il n'est pas fait pour lire de
pareilles rapsodies; puis il vous prendra  part, et, en quelques mots
mystrieux, il vous fera entendre qu'il a en portefeuille une comdie
en cinq actes et un roman en deux volumes, destins  craser toute
concurrence, mais que, d'une part, une tnbreuse intrigue a t
ourdie contre lui dans le comit du Thtre-Franais, et que, de
l'autre, ses ennemis politiques l'ont desservi auprs de MM. Michel
Lvy, Hachette et Poulet-Malassis. Le _fruit-sec_ est l'homme qui, au
lieu de prendre le grand escalier, a cru arriver plus vite par
l'escalier drob, et finalement trouve la porte ferme. Il passe
souvent le reste de son existence  tourner la clef,  accuser la
serrure,  injurier ceux dont il entend les noms retentir derrire la
cloison. Mais, fort heureusement, la plupart des _fruits-secs_
littraires, aprs quelques annes d'inutile persistance, renoncent 
la littrature, rentrent dans la classe des petits dmissionnaires et
se font, suivant leurs moyens, notaires, avous, huissiers, chefs de
gare, modistes, restaurateurs, conducteurs d'omnibus, journalistes de
province ou sergents de ville. Dernirement, dans un des plus petits
ports de la Mditerrane, je vis un douanier qui pchait  la ligne
faute de contrebandier: il avait pris, depuis le matin, une tanche et
deux ablettes; il me demanda des nouvelles du _Lonidas_ de Pichald et
se plaignit des rigueurs de M. Duvicquet: c'tait un _fruit-sec_
littraire de 1826.

       *       *       *       *       *

Comme je serai dimanche!--Oui, c'tait bien cela!--et cependant je
ne partais pas!




XV


Vers cette poque, la socit du noble faubourg fut plonge dans le
deuil par la mort d'une jeune et charmante femme, qui unissait (vieux
style) toutes les vertus  toutes les grces. Le R. P. de R....., qui
l'avait souvent propose pour modle  ses compagnes, pleura et pria
sur son cercueil. Jamais le nant des flicits et des vanits
humaines ne s'tait plus nergiquement rvl que sur ce lit de mort
o s'abmaient de chastes tendresses, un bonheur sans nuage, la beaut
d'un ange releve par la pit d'une sainte, et o s'agenouillaient en
sanglotant sous la main de Dieu deux des plus nobles familles de
France. Le directeur de notre journal, qui vivotait encore entre deux
avertissements et une suspension, m'engagea  payer un tribut
d'hommages et de regrets  cette douce et pure mmoire: c'est ce qu'il
appelait servir d'interprte  la bonne compagnie. Je n'avais pas,
humble gentilhomme de province, l'honneur de connatre madame de la
R..... Mais qui et pu rester insensible  un semblable malheur? Elle
cumulait d'ailleurs, de son chef et par son mariage, les deux noms qui
parlaient le mieux  mon imagination et  mon coeur: l'un, parce qu'il
est demeur, grce aux _Maximes_, le plus littraire de nos grands
noms historiques; l'autre, parce que c'tait justement celui de ce
ministre de Charles X que mon pre avait si tendrement et si
douloureusement aim. Je me mis donc au travail, et je puis dire en
toute sincrit que, si j'ai crit dans ma vie une page touchante, ce
fut celle-l. J'avais du moins t fidle au prcepte d'Horace, et des
larmes tremblaient dans mes yeux, tandis que j'crivais les dernires
lignes. Or voici comment la bonne compagnie rcompensa son interprte.
Entran par l'habitude, par l'association traditionnelle de certains
titres et de certains noms, j'avais qualifi de duchesse madame de la
R.......d. Elle devait bien l'tre un jour, ou plutt elle l'tait
dj, mais pas de la mme manire. J'avais donc commis une bvue
gigantesque, impardonnable, monstrueuse; le monde auquel je
m'adressais aurait amnisti plus volontiers vingt fautes de grammaire
et cinquante fautes d'orthographe. Ce fut, de la rue de Lille  la rue
de Babylone, un _haro_ universel. Calomnier cette socit, transformer
ses marquis en imbciles et ses patriciennes en courtisanes, passe
encore! Mais se tromper sur un point aussi grave, avoir l'air
d'ignorer ce que doit savoir tout homme _comme il faut_, voil le
fait d'un croquant ou d'un intrus! Celle  qui appartenait en propre
le titre de la famille se mit, bien entendu,  la tte des rclamants:
c'tait, m'a-t-on dit depuis, une femme d'infiniment d'esprit, doue
des plus rares qualits de l'intelligence et du coeur: elle ne
remarqua pas cependant ce qu'il y avait de tristement puril  laisser
parler l'orgueil nobiliaire sur cette tombe  peine ferme, o la plus
brutale des galitaires venait de souffleter de sa main dcharne
toutes les grandeurs et toutes les joies de ce monde: elle ne se dit
pas que, les journaux tant, par nature et par tat, sujets  se
tromper souvent et  mentir quelquefois, un article de journal, n le
matin pour mourir le soir, ne pourrait jamais acqurir l'importance
d'une pice officielle ou d'un renseignement authentique. Enfin elle
ne se demanda pas, elle si gnreuse pourtant et si bonne, s'il tait
juste, s'il tait charitable de rendre en mortifications et en
dsagrments ce que j'avais essay de donner en tmoignage de respect
et de regret. Elle me tana vertement dans une lettre de quatre pages,
et exigea une rectification qui ne pouvait lui tre refuse;
seulement, si je l'eusse rdige moi-mme, ma pnitence et t trop
douce; ce fut mon directeur qui s'en chargea, et il s'en acquitta de
faon  mettre mon amour-propre en charpie pour mieux panser la
blessure ducale. En somme, le bruit que fit ce petit pisode me fut
assez pnible, et je me disais: George, mon ami, tu n'as que ce que
tu mrites; il est temps de te retirer  Gigondas.--Je savais
vaguement que dans plusieurs salons on avait chang maintes questions
sur mes origines et mes antcdents: d'o venait, d'o sortait ce
petit monsieur, ce freluquet, qui, afin de se glisser par les portes
entr'ouvertes, affectait de prendre parti pour les bonnes causes, et
tirait son mouchoir quand le faubourg Saint-Germain pleurait?--Je
supposais ingnument que questionneurs et questionns s'taient
accords pour conclure que j'tais un pauvre hre, peu au courant des
choses du vrai monde et bon  renvoyer dans mon trou, d'o je n'aurais
jamais d sortir. J'tais loin de compte.

A peu de temps de l, un de mes amis que vous connaissez bien et qui
habite les environs, Sulpice de Prvel, reut la lettre suivante, que
lui adressait un Parisien trs-spirituel, lanc dans la meilleure
compagnie:

J'ai recours  vous[5], mon cher ami, pour m'aider  repousser, au
sujet d'un de vos compatriotes et amis,--une de mes connaissances
agrables  moi,--des affirmations plus que dsobligeantes, contre
lesquelles j'ai hier, en certain lieu, protest avec une extrme
vivacit. Voici ce qui m'a t object devant vingt personnes:

  [5] Textuel: On n'invente pas ces choses-l, et elles n'auraient
  plus de sens, si l'on y changeait une seule syllabe. (_Note de
  l'auteur._)

Votre ami, le comte George de Vernay (c'est de moi qu'il s'agit,
mesdames!), n'est pas comte et n'est pas de Vernay: il se nomme
Mainviel tout simplement. Son pre, qui fut un des septembriseurs les
plus violents (_sic_) et qui avait t un des auteurs des massacres de
la Glacire, avait _vol_ (_sic_, _sic_,) les papiers de la famille de
Vernay, dont il a usurp le nom ensuite.

Voil ce qui m'a t jet hier  la tte dans un salon par une femme,
moiti du monde et moiti police, derrire laquelle j'ai reconnu un
lche drle avec qui elle vit, que je vous nommerai plus tard, et qui
est par parenthse un oblig de George de Vernay.

J'ai ripost plus que vivement  tout cela, et me suis engag 
confondre ces impostures.

Il va sans dire que George ignore et doit ignorer tout ce triste
incident. Si, comme je n'en doute pas, tout cela est mensonge,
crivez-moi, cher ami, une lettre ostensible et signe de vous, qui
sera cense une rponse  mes questions et que je lirai tout haut dans
ce lieu-l  l'appui de mon dire.

Que si, au contraire, contre toutes mes donnes, il y avait quelque
chose de vrai dans ce qu'on m'a jet  la tte, dites-le moi dans une
lettre que je garderai pour moi seul, n'en prenant que ce que je
pourrai produire pour la dfense de notre ami.

C'est une querelle politique, au fond, derrire une querelle
littraire. Je vous conterai cela...

Mon ami Sulpice, vous le savez, n'est pas un sot: il tait en verve et
en _humour_ ce jour-l. Voici ce qu'il rpondit  cette singulire
ptre:

Hlas! mon cher ami, je voudrais pouvoir venir en aide  votre
intelligente et courageuse amiti pour le sieur George de Vernay:
_sed magis amica veritas_. Loin de contredire les tristes dtails dont
vous me parlez dans votre honore du 16 courant, je me vois forc d'y
ajouter. Si la belle dame  laquelle vous avez eu tort de donner
tourdiment un dmenti appartient rellement  la police, comme vous
paraissez le croire, elle sera enchante, j'en suis sr, de pouvoir
complter son dossier.

Ce n'est pas le pre de George qui a t massacreur de la Glacire et
septembriseur, vu que son pre, n en 1783, avait huit ans en 91 et
neuf ans en 92: mais c'est son grand'pre. Ce misrable s'appelait, en
effet, Mainviel; il assassina de sa propre main, dans les rues
d'Avignon, le marquis d'Aulan, le marquis de Rochegude et l'abb de
Nollac. De plus en plus altr de sang  mesure qu'il en versait
davantage, il prit avec Jourdan _Coupe-tte_ une part active aux
massacres de la Glacire; puis il figura au premier rang des
septembriseurs, et mourut en 1796, le sang brl par la dbauche et
par le crime.

Son fils, pre de George, venait alors d'accomplir sa douzime anne.
Un vieux parent lui fit donner quelque ducation,  condition qu'il
changerait de nom; mais il ne fut pas heureux dans ce changement, ou
plutt bon sang ne peut mentir. Ce malheureux s'appela Castaing; il
tudia la mdecine, et nous le retrouvons, en 1823, empoisonneur des
frres Ballet et excut en place de Grve. Il laissait un fils
naturel ou mme adultrin, qui n'tait autre que George. George
s'embarqua comme mousse,  bord d'un vaisseau. Un vol dont il fut
accus le fit chasser honteusement; il revint  Marseille vers 1827,
et s'affilia  une bande, dite des _Petits Grecs_, qui dsola pendant
dix-huit mois la ville et les environs. Arrt en flagrant dlit, il
dut  son ge le bnfice des circonstances attnuantes et fut
condamn  trois ans de rclusion. Lorsqu'il sortit de prison, on
tait en pleine Rvolution de 1830. George profita de la perturbation
gnrale pour se faire accepter, comme gabier, par un vaisseau de
marine marchande. L, il gorgea tout l'quipage,  commencer par le
capitaine et son second. Le drle esprait pouvoir ainsi s'emparer de
la cargaison; mais il comptait sans la tempte, qui le jeta sur des
brisants, o il et infailliblement pri, s'il n'avait t recueilli
par la frgate l'_Atalante_, que commandait le comte de Vernay. Il
russit  exciter d'abord la piti, puis la confiance du comte, qui le
prit pour secrtaire. Quelque temps aprs, ils s'enfonaient ensemble
dans les plaines alors dsertes de la Californie, o M. de Vernay
s'tait charg d'un voyage d'exploration: que se passa-t-il entre ces
deux hommes dans ces sauvages solitudes? Il est facile de le deviner.
Sans nul doute George assassina son bienfaiteur et droba ses papiers.
Il avait appris d'ailleurs dans les prisons et dans la socit de
sclrats comme lui, l'art de fabriquer de fausses pices, souvent
assez bien imites pour drouter la justice. Un an plus tard, George
se prsentait devant notre consul avec un certificat en bonne forme
constatant que le capitaine de Vernay tait mort du cholra, et avec
un acte d'adoption par lequel il lui laissait  lui, George, son nom,
son titre et ses biens. Le consul tait un homme fort insouciant: il
crivit en France; on ne lui rpondit pas; M. de Vernay n'avait pas de
famille et passait pour endett. George put jouir impunment du fruit
de ses crimes: pour plus de prudence, il laissa s'couler huit ou dix
ans, fit _per fas et nefas_ une petite fortune, commit indubitablement
d'autres assassinats que couvrit l'ombre discrte des forts vierges,
et ne revint qu'en 1848. Une nouvelle rvolution l'attendait pour sa
bienvenue, et au milieu de ce chaos formidable, personne ne songeait 
se demander comment tait mort le comte de Vernay. George fut donc de
Vernay des pieds  la tte et sans nulle contestation: il se fixa
provisoirement dans le midi de la France: il avait contract en
Amrique la passion du jeu, et il trichait d'une manire effroyable.
Il fut pris la main dans le sac,  Aix-en-Provence: on touffa
l'affaire, et il partit pour Paris. Il avait toujours eu, non pas un
talent d'crivain, mais une certaine facilit. La vie littraire le
tenta, et une ide machiavlique dcida de son choix entre les
diffrents partis. Il crut, l'odieux coquin, qu'en devenant le
champion des bonnes doctrines, le dfenseur _du trne et de l'autel_,
il mettrait hors de contrle sa position sociale, se ferait
universellement reconnatre pour gentilhomme, et dpisterait d'avance
les soupons, dans le cas o quelque oeil curieux essayerait de
retrouver la trace de ses antcdents. De l ses exagrations
monarchiques, religieuses et morales, ses violences contre les plus
grands hommes du dix-huitime sicle et du ntre; contre Rousseau,
Branger, Balzac, Victor Hugo, George Sand, Voltaire et M. Arsne
Houssaye. C'taient autant de moyens de dguiser l'escroc, le
faussaire et l'assassin, fils et petit-fils d'empoisonneur et de
meurtrier. Votre lettre, mon cher ami, me prouve que George, _dit_ de
Vernay, en sera pour ses frais de rhtorique et que l'on est sur la
voie. Seulement il parat que l'on ne tient encore que la moindre
partie de ce tissu de sclratesses et d'infamies. Vous rendrez aux
honntes gens un vritable service en achevant de renseigner
l'difiante personne dont vous me parlez et son respectable
entourage.--Tout  vous, SULPICE DE P...

_P. S._ Vous vous rcrierez peut-tre sur l'invraisemblance de
quelques-uns des dtails que je vous donne. Eh! en quoi sont-ils plus
invraisemblables que ceux que vous vous tes laiss _jeter  la tte_,
dans un salon de Paris, en prsence de vingt personnes? Si un homme
que nous connaissons tous, dont tous nos _anciens_ ont connu le pre,
l'aeul et le bisaeul comme des modles d'antique honneur et de
vertu; si cet homme, qui tient, par alliance ou par lui-mme,  vingt
des meilleures familles du Languedoc et de la Provence, n'a pu entrer
dans la vie littraire et mettre le pied sur le macadam parisien sans
compromettre, non-seulement lui-mme, mais les purs et intgres
souvenirs de sa race; si de pareils mensonges, que dis-je? des
monstruosits pareilles ont pu tre dites par une femme sans que
toute l'assistance lui cracht immdiatement au visage et la jett par
la fentre, que voulez-vous que je vous rponde? Nous autres, pauvres
Botiens de province, nous ne sommes pas  cette hauteur: on contredit
la calomnie, on discute la mdisance; on ne rfute pas la folie et
l'ordure; je n'y puis rien. Allez  la prfecture de police;
faites-vous donner le numro d'inscription de cette femme et de son
amant; puis gravez-le sur leur front avec un fer rouge, et chacun
alors aura t trait suivant ses mrites. Ce n'est pas
_srieusement_, n'est-ce pas? que vous, homme d'esprit par excellence,
m'avez crit pour tre mis en mesure d'opposer un renseignement
_prcis_  la parole d'une catin et d'un mouchard?

George ignorera de quelle main est parti ce coup de stylet
empoisonn, qui, Dieu merci! a port dans le vide; mais je ne vous
promets pas de ne jamais lui rvler ce qui a pu tre dit impunment 
son sujet, devant vingt personnes, par une femme d'un monde
quelconque, dans un de ces salons dont il ne se mfie pas assez. Il
faut, au contraire, qu'il le sache: il faut qu'il connaisse le fond de
ce cloaque dont il n'a sond que les bords. Ce _triste incident_,
comme vous l'appelez, le dcidera peut-tre  s'arracher  des
sductions qui cotent cher, et  venir reprendre avec nous notre
bonne et loyale vie de province, o l'on s'ennuie quelquefois, o l'on
n'a pas toujours de l'esprit, mais o le fils du comte de Vernay, de
noble et pieuse mmoire, ne passera jamais, je vous en rponds, pour
le fils d'un septembriseur ou d'un massacreur de la Glacire.

Sulpice avait devin juste. Quelques mois plus tard, lorsqu'il
m'envoya, sans m'en dsigner l'auteur, l'trange lettre que j'ai
transcrite, la sensation que j'en prouvai fut dcisive. L'ide que
les haines excites par mes crits faisaient rejaillir leur bave, leur
fiel et leur boue jusque sur cette mmoire paternelle dont j'tais
fier et qu'entouraient, aprs trente ans, les respects de tout un
pays, cette ide me fut mille fois plus horrible que les injures et
les dboires o j'tais seul en cause: Ursule triompha; le lendemain
nous tions partis pour Gigondas.




XVI


La vanit est si bien ancre dans le coeur de l'homme, et mme de
l'homme de lettres, que la mienne cherchait une indemnit dans cette
abdication volontaire et cette retraite  la campagne. Je me rappelais
complaisamment Diocltien plantant des laitues, Charles-Quint rglant
des horloges et gouvernant un couvent: je ne croyais pas pousser bien
loin la similitude; mais ces illustres exemples me consolaient. Par
suite d'un de ces partis extrmes o se complaisent les imaginations
vives, il me semblait que plus la civilisation raffine m'avait fait
subir de chagrins et de mcomptes, plus la vie littraire m'avait
montr l'espce humaine sous ses aspects mchants ou perfides, plus
aussi j'allais trouver dans les moeurs rustiques d'innocence, de
scurit et de douceur. Aspirer  pleins poumons l'air vif et pur de
mes montagnes, me rassrner dans la solitude, dans une intime
familiarit avec les beauts de la nature, faire un peu de bien autour
de moi pour donner un but srieux et utile  mon oisivet
contemplative, tel fut le programme de ma nouvelle existence.

Dans les commencements, tout alla bien: on tait  la fin de
septembre, c'est--dire  la plus belle saison de notre Midi. Je ne me
lassais pas de mes promenades  travers ces dlicieux paysages qui se
droulent comme une immense corbeille aux pieds du Ventoux, et
auxquels il ne manque que des auberges, un Guide Joanne et le lointain
pour rivaliser avec la Suisse. La temprature tait douce, le ciel
bleu, les couchers de soleil magnifiques. Chaque arbre commenait 
prendre sa teinte particulire: ces belles teintes d'automne, plus
rjouissantes  l'oeil du paysagiste que la ple et uniforme verdure
du printemps. J'avais un chien, qui, bien diffrent de mes confrres
les lettrs, me rendait le bien pour le mal, une caresse pour un coup
de pied. Je chassais, et, comme je voyais trs-peu de gibier et n'en
tuais jamais, je rentrais chez moi avec plus d'apptit que de remords.
Chaque jour, j'avais le plaisir de faire dans ces sites agrestes et
solitaires quelque nouvelle dcouverte qui tait bien mienne, car il
n'y avait l ni Anglais ni touriste pour me la disputer. Ces
dcouvertes n'taient pas les seules: afin de ne pas rester tout 
fait dsoeuvr, je me mis  relire mes auteurs classiques, dtail
singulirement nglig dans notre vie d'improvisation et de fivre,
dont les limites littraires ne vont gure que de Lamartine  M.
About, comme son parcours matriel ne va que du boulevard du Temple 
la Madeleine. Je ne tardai pas  _dcouvrir_ qu'il y avait peut-tre
plus d'esprit dans _Gil Blas_ que dans les _Mariages de Paris_; que la
prose de Pascal, de Fnelon, de la Bruyre, bien que moins image que
celle de MM. Thophile Gautier et Paul de Saint-Victor, pouvait en
balancer les mrites; que ce pauvre Boileau lui-mme ne manquait pas
de bons sens; qu'on pouvait lire Racine, mme aprs Victor Hugo, et
qu'il n'tait pas impossible que, pour le naturel et le charme, madame
de Svign ft prfrable  madame de Girardin.

En somme, il y eut l pour moi quelques semaines de bien-tre
intellectuel et physique, pendant lesquelles ni Virgile, ni Gessner,
ni Florian, ne me parurent avoir surfait les dlices de la vie
champtre et la puret des moeurs pastorales. J'avais rappris par
coeur le _O fortunatos nimium_... et je le rcitais aux chos de nos
charmantes collines de Flassan et de Gigondas.

Bientt, pourtant, je crus m'apercevoir qu'il y avait quelque chose
qui me gtait un peu la campagne: ce quelque chose, c'taient les
campagnards. Je ne vous tonnerai pas si je vous dis que ma longue
absence et mon exclusive proccupation de littrature avaient
introduit dans mon trs-modeste domaine une foule d'abus qui se
traduisaient soit en pertes d'argent, soit en dsagrments de toutes
sortes. Ici, c'tait un fermier  figure patriarcale qui, sous
prtexte qu'il cultivait de pre en fils _mon_ carr de terre, avait
fini par le regarder comme sa proprit et cessait depuis longtemps
d'en payer la rente. L, c'tait un paysan  l'air candide qui avait
pris la douce habitude de cueillir chez moi de l'herbe pour ses
bestiaux, du bois pour son mnage, des lgumes pour son pot-au-feu, de
la _feuille_ pour ses vers  soie, et qui demeurait stupfait quand je
lui demandais sur tout cela mon droit de propritaire. D'honntes
cultivateurs, de nafs villageois, des femmes, des enfants, allant
travailler  leurs champs, avaient trouv tout simple d'abrger leur
itinraire en passant par mon avenue, par mon chemin, sous mes
fentres, et jusque dans mon jardin, o les haies vives taient mortes
et o un joli petit sentier avait t peu  peu trac  travers mes
plates-bandes: si bien que, tous les matins, avant l'aurore, nous
tions rveills par un affreux bruit de charrettes, avec
accompagnement de jurons, et que je ne pouvais entr'ouvrir mes
croises ou mettre le nez  ma porte sans voir un gros bonhomme
trottinant sur son ne le long de mes marronniers, une vieille femme,
dans un costume non prvu par Greuze, butinant son fagot dans mes
alles, ou des marmots joufflus, mais malpropres, pitinant dans mon
ruisseau, se roulant sur mon pr, grimpant sur mes arbres, et
ramassant par distraction mes poires et mes abricots.

Ma soeur Ursule, rentre dans son lment, dressait l'inventaire des
abus  rformer, des chiffres  rtablir sur leur vritable base. Je
ne sais pourquoi ces rformes m'effrayaient encore plus que les abus
ne m'taient dsagrables. Il tait clair que mon absence et mon
insouciance me faisaient perdre un bon quart de mon revenu,
c'est--dire un millier d'cus; mais ces mille cus reprsentaient
pour moi d'interminables discussions o j'avais la certitude de n'tre
pas le plus fort. A ce premier ennui s'en joignit un autre: comme les
paysans me rencontraient souvent me promenant un livre  la main, ils
en conclurent que j'tais avocat. Ds lors, tous les recoins de ma
valle de prdilection, tous les replis de ces collines, tous les
bouquets d'arbres de ces bois, devinrent,  mes dpens, des cabinets
de consultation. Au moment o j'en tais au plus bel endroit de mes
rveries, de mes contemplations ou de mes lectures, je voyais tout 
coup surgir devant moi un grand gaillard qui m'abordait en se grattant
la tte et me narrait verbeusement comme quoi on lui avait fait tort,
dans la succession de son beau-pre, d'une somme de trois francs
cinquante centimes; comme quoi le percepteur le forait de payer
l'impt d'une parcelle de terrain qui n'tait plus porte sur le
cadastre, ou comment le maire voulait lui faire enlever son fumier,
qu'il s'tait habitu  manipuler dans la rue. La situation ne tarda
pas  se dessiner d'une faon plus prcise. Le maire exerait ses
fonctions depuis dix ans, ce qui veut dire qu'il avait  peu prs
autant d'ennemis qu'il existait de maisons dans le village. Moi
absent, nul n'avait os lever l'tendard de la rvolte; car le paysan
est, avant tout, circonspect, et il supporte patiemment tous les
dboires tant qu'il a peur; mais mon arrive donna le signal d'un
dchanement universel, et ce fut  qui me dnoncerait le tyran de
Gigondas. Simon Breloque,--c'tait le nom du redout magistrat,--tait
un oppresseur, un perscuteur, un pacha, exerant son autorit  la
turque, et traitant ses administrs comme un vil btail. Il ruinait la
commune par des dpenses insenses que lui suggrait une vanit
froce: il avait voulu mettre Gigondas sur le pied d'un chef-lieu de
canton, avoir une plantation d'arbres verts, des rues praticables, une
horloge, un garde champtre habill  neuf, un htel de ville et trois
rverbres. Pour subvenir  ces prodigalits, il alinait les bois
communaux, molestait les troupeaux, crasait le pauvre monde et
multipliait les centimes additionnels. Quiconque faisait mine de lui
rsister tait sr d'attraper, dans les trois mois, quelque bon
procs-verbal qui lui cotait gros et l'humiliait devant ses
concitoyens. Aussi les projets les plus audacieux commenaient-ils 
bouillonner dans ces cervelles villageoises. On parlait de tirer des
coups de fusil, de se barricader dans ses maisons, de se transporter
en masse  la sous-prfecture et de demander la tte du maire. Puis
on me prenait par l'amour-propre, exactement comme s'il se ft agi
pour moi d'une lutte contre le _Sicle_ ou le _Figaro_. Simon Breloque
disait publiquement qu'il tait plus riche que moi, que son vin tait
meilleur que le mien, qu'il avait plus d'influence que je n'en aurais
jamais, que sa maison, place au point culminant du village, tait le
vritable chteau, et qu'il se faisait fort de prouver que quatre
platanes, considrs de temps immmorial comme miens, appartenaient 
la commune. Ces propos, sans m'mouvoir beaucoup, m'agaaient les
nerfs, et je reconnus l, pour la centime fois, combien l'homme, mme
le plus fier des prtendues supriorits de son esprit, s'accoutume
vite au rtrcissement de son cadre et y ajuste aisment, en
miniature, les passions qui l'agitaient sur un plus grand thtre.
Simon Breloque devint  mes yeux quelque chose comme un Gustave
Planche ou un Sainte-Beuve en charpe tricolore. C'tait, en ralit,
un paysan enrichi dans l'exploitation d'une _prire_ qu'il avait eue
presque pour rien et qui avait fourni d'excellentes pierres aux
constructions du voisinage: il possdait les qualits et les dfauts
de l'emploi: actif, intelligent, nergique, mais dur, mprisant pour
les pauvres diables qui n'avaient pas su s'enrichir, et les accablant
de son luxe, qui consistait  manger des canards et des lapins pendant
qu'ils mangeaient des haricots. Son argent d'abord, puis la bonne
chre, et enfin les dignits municipales, lui avaient port  la
tte. J'aurais d l'tudier comme un type: ma sottise fut de
l'accepter comme un rival et un adversaire.

Au bout de six mois, employs  cette guerre d'observation, une ide
grotesque, impossible, logique pourtant, s'empara de mon esprit et
n'en dlogea plus. Il fallait  tout prix renverser Simon Breloque,
qui, le dimanche,  la messe paroissiale, prenait dcidment des airs
trop superbes en s'installant dans le banc de la mairie et en me
voyant relgu sur une chaise dans une obscure chapelle. Comment le
remplacer? Les plaignants abondaient  Gigondas, mais les capacits
manquaient. Ceux des habitants qui savaient lire et crire (il y en
avait cinq ou six) taient conseillers municipaux; ils passaient pour
avoir subi la dltre influence de Simon Breloque, qui en avait fait
des suppts d'arbitraire, aussi souples que les snateurs (romains)
sous les empereurs. Pour triompher de cette oligarchie villageoise, il
tait ncessaire de frapper un grand coup, de mettre en avant un nom
sans rplique, et moi seul,  quatre kilomtres  la ronde, tais
capable de mener  bien cette difficile entreprise. Voil du moins ce
que me disaient mes flatteurs; je n'avais pas l'air de les comprendre,
mais je les laissais dire. De l  me laisser persuader et  envisager
sans terreur, dans un avenir possible, la succession de Breloque me
tombant sur les paules et me ceignant les reins, il n'y avait qu'un
pas: ce pas fut franchi. Mon sous-prfet, homme d'esprit, fut enchant
de l'ide de compter parmi ses maires de village un membre de la
Socit des gens de lettres; il pensa peut-tre que la gravit
administrative prvaudrait en moi sur ce naturel frondeur,
incorrigible chez les vieux journalistes. Je fis bien quelques faons;
mais, encore une fois, il y avait l quelque chose qui sentait le
Diocltien, le Charles-Quint, le Denys de Syracuse, et qui ne me
dplaisait pas. Je n'avais pas voulu tre le second  la _Revue des
Deux Mondes_; j'allais tre le premier de mon village: Csar n'et ni
mieux dit ni mieux fait. Bref, aprs quelques dlais indispensables
pour obtenir poliment la dmission de Breloque, je fus nomm maire de
Gigondas.

Ici je vous demande la permission d'ouvrir une parenthse, afin de
vous dire quelques mots des deux sujets dont notre littrature a le
plus abus et qui m'impatientent le plus quand je les vois revenir
dans les oeuvres contemporaines; le _moi_ et l'argent: mais ces
quelques mots sont ncessaires  la suite de mon rcit. Nous avions,
Ursule et moi,  peu prs douze mille francs de rente, ce qui nous
suffisait pour vivre  Paris, mais sans faire la plus lgre conomie.
On liait, comme on le dit, les deux bouts; rien de plus. Or je
songeai, en revenant  Gigondas, que nous allions y mener un train de
princes avec une dpense annuelle de six mille francs, et qu'aprs
deux annes de ce systme conomique nous aurions devant nous une
anne de revenu que nous pourrions affecter  un grand voyage en
Italie et en Terre-sainte; objet des dsirs passionns, mais sans
espoir, de ma bonne et dvote Ursule. Je voulais lui en faire la
surprise, et 'avait t l un des motifs qui m'avaient dcid  cette
courageuse retraite. Ceci pos, je reprends ma narration.

L'allgresse des habitants de Gigondas, en apprenant la chute de Simon
Breloque et ma nomination, ne connut pas de bornes: ce fut du dlire,
et je pus boire  longs traits  la coupe fragile de la popularit. Le
jour de mon installation restera  jamais grav en lettres d'or dans
les fastes de la commune. Quatre arcs de triomphe enguirlands et
pavoiss, avec des inscriptions inspires par la circonstance, furent
dresss sur mon passage. Ds le matin, des botes annoncrent, par
leurs dtonations triomphales, qu'une grande journe venait de se
lever sur Gigondas. Tous les yeux versaient des larmes de joie; toutes
les bouches criaient _Vive M. le Maire!_ A la grand'messe, qui fut
chante par les choristes de la paroisse et accompagne par deux
violons, une clarinette, un tambourin et un ophiclide du chef-lieu de
canton, je crus vraiment qu'on allait m'encenser et glisser mon nom
dans le _Domine salvum fac_. Je fis ce que m'imposaient mes nouveaux
devoirs dans ces moments solennels. J'offris un pain bnit
gigantesque, confectionn par le meilleur ptissier de la ville
voisine. Ensuite les chantres et les musiciens trouvrent, au sortir
de la messe, dans le jardin du cur, une table charge de
rafrachissements substantiels. Mais fallait-il abandonner aux
horreurs de la faim et de la soif les gosiers moins bien traits par
la nature, les dshrits du plain-chant et de la clarinette? Non. On
mit des rallonges, on en mit beaucoup, et bientt tout le village put
prendre part  ces agapes fraternelles o l'on mangeait, o l'on
buvait d'autant plus que l'on tait plus enthousiaste et plus heureux.
La soire ne fut pas moins belle. On improvisa un bal sur ma prairie,
au grand dplaisir d'Ursule, qui n'aimait pas la danse et qui
calculait que le regain allait tre dtruit d'avance sous les pieds
lgers des danseurs. Mais ce fut  peine un petit nuage dans ce jour
radieux. Les _vivat!_ les cris de joie, clataient avec une furie
toujours nouvelle et desschaient ces robustes poitrines qui se
rconfortaient par des libations incessantes. D'immenses galettes, des
gteaux de Savoie, de fabuleux jambons, des pts homriques, de
colossales brochettes de dindes et de poulets, s'talaient sur des
trteaux rustiques. On dfonait des tonneaux de bire. Le punch
flambait  droite, le vin de Tavel circulait  gauche; les estomacs
dlicats se contentaient de curaao et de limonade gazeuse. Au coucher
du soleil, les populations environnantes, attires par la rumeur
publique et l'lectricit des joies populaires, accoururent en foule,
et j'eus l'orgueilleux bonheur de possder quatre mille enthousiastes,
quatre mille admirateurs, quatre mille convives au lieu de cinq cents.
A neuf heures, un transparent  mon chiffre illumina ma faade et fut
le signal d'un splendide feu d'artifice; des verres de couleur, des
lampions en astragales, serpentrent le long de ma grille et
scintillrent  travers le feuillage. Des fuses, salues par
d'enivrantes clameurs, montrent dans l'espace et firent plir les
toiles. L il y eut encore un de ces petits accidents que la
Providence se plat  mler aux triomphes de ce monde, pour nous
avertir de leur fragilit. Une fuse mal teinte tomba sur un banc de
paille et y mit le feu. Le propritaire se dsolait; je le rassurai en
lui dclarant que le dommage tait tout naturellement  ma charge. Ce
trait de gnrosit se communiquant de proche en proche, mit le comble
 l'ivresse gnrale: on cria plus fort que jamais; on me donna une
quinzaine de srnades; on chanta; on dansa des farandoles et des
rondes; on monta sur les chaises; on en cassa quelques-unes; on mangea
de nouveau, on but encore; on trouva, pour clbrer les vertus de M.
le maire, des _ut dize_ inconnus  Tamberlick.

Enfin,  minuit, combl de flicit et de migraine, bris d'motion,
satur de courbature, je dis adieu  mon peuple, qui chantait et
buvait toujours. Je me couchai, et je rvai que le brigadier de la
gendarmerie m'amenait, pieds et poings lis, MM. Taxile Delord,
Assolant et Ulbach, et les forait de crier _Vive M. le Maire!_

Le lendemain, il fallut payer la carte de cette allgresse: en voici 
peu prs les chiffres:

    Pain bnit                                        20 fr.
    Buis et rubans pour les arcs de triomphe          25
    Honoraires des musiciens                          40
    Djeuner des musiciens, des chantres et
      de leurs amis, invits par msieu le
      maire                                           95
    Ptisseries                                      130
    2,000 bouteilles de bire,  50 c. pice       1,000
    1,000 litres de vin de Tavel,  50 c. id.        500
    Curaao, rhum et liqueurs fines                  275
    Rtis divers pour les invits de msieu
      le maire                                       360
    Lampions et verres de couleur pour illuminer
      msieu le maire                                 80
    Feu d'artifice pour le triomphe de msieu
      le maire                                       120
    Limonade gazeuse pour les dames                   50
    Pain                                              15
    Bons distribus aux indigents                    150
    Prix estimatif d'un banc de paille incendi
      par une fuse de msieu le maire               600
                                                 -----------
                             TOTAL                 3,460 fr.

On m'avait fait grce des centimes.

Nous disons trois mille quatre cent soixante francs, c'est--dire plus
d'un trimestre de notre budget parisien.

J'inaugurais assez mal mon systme conomique, mais j'tais le plus
ft, le plus acclam, le plus triomphant, le plus populaire, le plus
glorieux des maires de village.




XVII


Savez-vous quel est le plus grand ennemi de ces journes pures,
radieuses et triomphales, comme le fut celle de mon installation?
C'est le lendemain. J'eus un lendemain; hlas! j'en eus mme
plusieurs: et voyez l'influence de ma prdestination! Ce fut par la
littrature que mes tribulations commencrent: ma premire
perscutrice fut Marguerite de Bourgogne.

Ceci mrite explication.

A peine tabli dans ma dictature municipale et rustique, j'avais fait
maison nette. C'est l'usage en pareil cas, et les royauts qui
commencent sont obliges de satisfaire  la fois les ambitions et les
rancunes de ceux qui veulent les places contre ceux qui les ont. Ceci
avait mme donn lieu  un singulier quiproquo pendant la priode
d'irritation populaire qui s'tait termine par la chute de mon
prdcesseur. Un paysan peu lettr tant venu me dnoncer un des
innombrables abus qui exaspraient la population, je lui avais rpondu
d'un air superbe:

Que Simon Breloque ne m'chauffe pas la bile! s'il en fait trop,
j'irai voir le sous-prfet, et je balayerai les curies d'Augias!

A ces derniers mots, le paysan me contempla avec une expression de
stupeur que je ne remarquai pas d'abord. Or, justement, il y avait
dans la commune un petit fermier qui s'appelait Auzias, nom assez
commun dans le Midi. Cet Auzias possdait une curie comme tous les
cultivateurs quelque peu aiss. Mon propos lui fut redit, et l'agita
si terriblement, qu'il passa deux nuits sans fermer l'oeil. Le
surlendemain, il vint me trouver, un norme balai  la main, et me dit
confidentiellement: Monsieur, si vous trouvez mon curie malpropre,
ayez la bont de me le dire; mais ne me faites pas l'affront de la
balayer vous-mme.

Quoi qu'il en soit, je congdiai entre autres le garde champtre, qui
m'avait t signal comme l'me damne de mon prdcesseur, et qui,
trois mois auparavant, avait dress un procs-verbal contre l'oncle
d'une de mes servantes. Il fut impitoyablement sacrifi  mes
ressentiments domestiques. En mme temps j'crivis  M. le prfet pour
lui demander un garde champtre qui ft honneur  ma commune, un garde
qui ne ressemblt pas au premier venu. Je ne fus que trop bien servi.

Quelques jours aprs, au moment o nous venions de rgler, mon adjoint
et moi, les conomies svres  introduire dans notre budget, nous
vmes entrer un grand gaillard de cinq pieds huit pouces, maigre,
nerveux, dcoupl, vid comme un chien de chasse, et dont la tte
semblait avoir t moule dans une poire  poudre. Il arrivait droit
de la prfecture pour exercer  Gigondas les fonctions de garde
champtre, et m'exhiba ses papiers, qui taient en rgle. Il se
nommait Jacques Cauvin: je lui adressai sur ses antcdents quelques
questions auxquelles il rpondit avec un sourire de satisfaction
intrieure. Il avait t successivement zouave, marchand de bretelles,
gelier d'une maison centrale, dcorateur, ptre dans une troupe de
saltimbanques, bedeau dans un temple protestant, chanteur ambulant,
grande _utilit_  Carcassonne, et agent de police. A son tour, il
s'informa des avantages de son nouveau poste, et, quand je lui dis que
nous ne donnions que quatre cents francs de traitement, son visage
piriforme exprima un ddain ineffable. Il me regarda comme le cocher
de M. de Rothschild regarderait l'impertinent qui lui offrirait une
place de palefrenier. Cependant il parut se rsigner, et je ne tardai
pas  avoir le secret de cette rsignation mritoire. A peine mon
adjoint fut-il sorti, que Jacques Cauvin me prit  part, et, se
mettant au port d'armes, m'avoua, avec une srnit qui prouvait la
puissance de l'habitude, que toutes ses hardes, nippes, draps, linge,
vtements, taient au mont-de-pit  Avignon, et qu'il ne lui restait
plus absolument que ce qu'il avait sur le corps; que, de plus, il
devait  un cabaretier d'Orange une somme de cent quarante-cinq
francs, et que, pour garantir sa crance, le tavernier avait eu
l'inhumanit de retenir en gage la femme dudit Cauvin, plus une bague
en brillants, souvenir de leur mariage (Cauvin paraissait regretter
beaucoup la bague); enfin quelques petites dettes criardes,
contractes pendant une longue maladie de son pouse (ici une larme
d'attendrissement), levaient le chiffre total de son passif 
six-cent quatre-vingts francs: faute de cette modique somme, Cauvin
tait oblig de renoncer aux fonctions publiques et de retomber dans
ces professions aventureuses o la dignit de l'homme et de la femme
reste rarement intacte. Si, au contraire, je lui avanais ces quelques
centaines de francs, d'abord Cauvin s'obligeait religieusement  me
les rendre sur ses conomies futures; puis il dgageait ses nippes, sa
bague, sa femme; il payait ses dettes jusqu'au dernier sou, et,
pntr de reconnaissance, il donnait, en sa personne,  la commune de
Gigondas et  son maire un garde champtre comme on n'en avait jamais
vu.

Je fus atterr! J'avais encore dans ma poche le compte des frais de
mon ovation; ma soeur Ursule s'tait rcrie, remarquant, non sans
raison, que, si nous allions de ce train-l, nos vignes, nos prs et
nos moissons ne tarderaient pas  s'envoler dans un pli de mon
charpe. Ce nouvel impt forc, consquence logique de mes grandeurs,
m'ouvrait une de ces perspectives vagues, qui n'en sont que plus
effrayantes. Mon premier mouvement fut ngatif. D'autre part,
pourtant, me convenait-il que mon garde champtre ft un pensionnaire
du mont-de-pit? tait-il de ma dignit que cet homme pt dire, en
s'en allant, qu'il avait compt sur le maire de Gigondas et que le
maire de Gigondas n'avait pas eu d'entrailles? tait-il moral de le
tenir spar de sa femme et de sa bague? Premier magistrat de la
commune, n'avais-je pas charge d'mes? Ne serait-ce pas pour moi un
ternel remords si je rencontrais, un jour de foire, sur un vil
trteau, devant la tente d'un banquiste, Jacques Cauvin, en costume de
paillasse ou de queue-rouge, subissant une grle de calembours et de
coups de pied? Ces rflexions me dsarmrent: je vidai mon tiroir,
tout en me disant que mes plus besoigneux confrres de la rpublique
des lettres ne m'avaient pas emprunt en dix ans ce que cet ex-zouave
me cotait en un jour. Je joignis  mon bienfait une remontrance
paternelle que Cauvin couta avec la componction la plus difiante, et
son service commena.

Je fus,  cette poque, oblig de m'absenter pour quelques jours: 
mon retour, je trouvai sur mon passage des figures horriblement
allonges et sur ma table une liasse de procs-verbaux qui
n'attendaient que ma signature. Voici ce qui tait arriv: Cauvin,
regardant son traitement fixe comme indigne de ses talents, avait
rsolu d'y suppler par le casuel. Les plus minces dlits, les
contraventions les plus impalpables, taient devenus pour lui matire
 procs-verbal et couchs sur papier timbr. Pour grossir le chiffre
de ses bnfices, Cauvin,  cette heure douteuse qui n'est pas encore
la nuit, mais qui n'est plus le jour, tait all se poster sur la
grande route qui passe derrire le village; et l, tout voiturier
ayant oubli, comme le singe de Florian, d'allumer sa lanterne, tout
charretier endormi sur son vhicule, tout berger laissant une de ses
brebis s'garer dans le champ voisin, taient immdiatement arrts,
apprhends, interrogs, condamns. Mon adjoint ayant formellement
refus de contre-signer ces _verbaux_, c'est  moi que Cauvin avait
rserv l'honneur de livrer les coupables  la justice; et quels
coupables! deux marguilliers, trois conseillers municipaux et le
cousin de l'adjoint. Aussi, dans quel tat de consternation ma pauvre
commune de Gigondas se prsentait  mes regards effars! une terreur
morne avait succd aux esprances veilles par ma nomination. On
s'abordait en tremblant; les tourterelles se fuyaient; le caf tait
dsert. Cauvin ayant organis, disait-on, une police secrte, chacun
se mfiait de son voisin comme d'un dnonciateur: les femmes mmes se
taisaient. Le mot sinistre de prison circulait de bouche en bouche. On
se serait cru  Venise au plus formidable moment du conseil des Dix.
Quant  moi, je n'avais fait qu'un saut du Capitole  la roche
Tarpienne. J'tais devenu en quelques semaines plus impopulaire que
mon prdcesseur. Que nous sert, disait-on, d'avoir pour maire un
_bonhomme_ (bonhomme, un membre de la Socit des gens de lettres!),
si nous sommes opprims, ruins, perscuts, emprisonns par le garde
champtre! Cette fois je me mis en colre. Je fis venir Cauvin, et je
lui infligeai une verte semonce. Il me rpondit sans se dconcerter
qu'il faisait son devoir et que tout le monde peut-tre ne pourrait
pas en dire autant. Puis, comme sa rponse m'exasprait encore plus,
le drle me dclara, toujours avec le mme sang-froid, qu'il ne
pouvait pas vivre, lui et sa femme, avec ses quatre cents francs de
traitement, et que je devais, par consquent, trouver tout simple
qu'il essayt de battre monnaie ailleurs.

J'clatai.

--Mais, malheureux, osez-vous bien me parler encore de ces ternels
quatre cents francs? Je vous en ai donn sept cents pour payer vos
dettes: vous m'avez soutir du bois, de l'huile, du bl, des lgumes;
je paye votre logement: bref, dans un mois, vous m'avez cot prs de
mille francs; douze mille francs par an! il me semble que ce n'est pas
mal pour un garde champtre! Savez-vous, misrable, que les dputs au
Corps lgislatif n'en ont pas autant, et ils sont cependant l'lite de
la nation, les lus du suffrage universel, les dfenseurs des liberts
publiques!...

J'tais furieux.

--Puisque monsieur le maire, qui est si bon, se fche contre moi, me
dit tout  coup Cauvin avec un mauvais sourire, c'est qu'il aura t
influenc par monsieur le cur.

--Monsieur le cur!...

--Oui, et, pas plus tard que demain, j'irai le dnoncer  l'vch...
Je dirai qu'il s'est fait jouer la _Tour de Nesle_...

Celte fois je crus Cauvin tout  fait fou, et je me prparais, de peur
d'un malheur,  lui faire rendre sa plaque et sa carabine, quand mon
adjoint m'expliqua cet inexplicable mystre. Pendant les premiers
jours de sa lune de miel avec la commune, Cauvin, ci-devant zouave et
comdien ambulant, s'tait amus  dployer ses talents devant un
auditoire peu blas en fait d'motions dramatiques. Les
reprsentations avaient lieu chez l'adjoint lui-mme, lequel tait
trs-li avec le cur. Celui-ci, jeune prtre d'une vertu austre,
d'une pit presque asctique, avait une candeur d'enfant. Irlandais
d'origine, naturalis Franais et lev au sminaire de Sainte-Garde,
jamais il n'avait entendu parler ni de la pice de MM. Dumas et
Gaillardet, ni mme du trs-apocryphe pisode que ces messieurs ont
dramatis  leur faon. Or, un soir que le cur se chauffait les pieds
 un bon feu de fagots d'olivier chez son ami l'adjoint, Cauvin avait
annonc qu'il allait leur jouer la _Tour de Nesle_.

Ces mots magiques avaient excit la curiosit gnrale, et tous les
habitus de la _veille_ taient accourus pour prendre leur part de la
fte. Cauvin avait une manire de jouer la _Tour de Nesle_, qui en
attnuait singulirement les normits historiques et morales. D'abord
il jouait  lui tout seul ce drame, qui ne compte pas moins de
vingt-deux acteurs. Ensuite il le rduisait  une scne, que sa prose
et surtout son accent rendaient incomprhensible. Il se faisait
attacher  une chaise, sur un tas de paille frache, au milieu de la
salle; puis sa femme, laide et noire  faire peur, arrivait avec un
papier et une chandelle. Elle figurait la reine Marguerite de
Bourgogne. Cauvin-Buridan lui tenait  peu prs ce langage:

--Margaritou, z v t raconter une ptite histoire: T souviens-tu d
ton papa, l duc Robert? C'tait zun vieillard bien respectable, qu
z bien souvent rvu n sonze; car z l'tranglai pour t faire
plsir, fiue coquine!...

Ainsi de suite: c'est ce que Cauvin appelait la grande scne de la
prison: les villageois n'y avaient vu que du feu, et le cur n'y
comprit absolument rien. N'importe! Tout en estropiant les phrases de
M. Gaillardet, Cauvin gardait par-devers soi un fonds de mchancet
diabolique, et il ne lui en fallait pas davantage pour chafauder
l-dessus tout un systme de dnonciation contre mon brave cur.

Le lendemain matin, au petit jour (on tait en plein mois de
dcembre), je partis tout grelottant pour l'vch, afin de prvenir
les effets de cette incroyable accusation. Mais le drle m'avait
devanc, et, quand j'ouvris la porte du secrtariat, un irritant
spectacle frappa mes regards: Cauvin, en grande tenue, orn d'un kpi
et d'un baudrier dont je lui avais fait cadeau, dclamait et
gesticulait devant les deux grands vicaires, entremlant aux formules
de sa dnonciation les tirades de son rle:

--Oui, messieurs, aussi vrai que z suiz un bon catholique, msieur le
cur d Gigondas il s f zou la _Tour de Nesle_, une pice ous'qu'on
parle trs-mal de la rlizion et des reines de France... C'tait zun
vieillard bien respectable qu z bien souvent revu en sonze: car z
l'tranglai pour t faire plsir, fiue coquine!

Les deux grands vicaires, vieux et infirmes, n'avaient plus la force
de faire taire cet nergumne, qu'ils croyaient chapp des
petites-maisons.

Je me prcipitai comme une trombe.

--Misrable! m'criai-je  demi suffoqu de colre, sortez, sortez 
l'instant... Messieurs, pardon... je vous expliquerai... je suis le
maire de Gigondas... Ce sclrat... mes bienfaits... C'est moi qui lui
ai donn ce kpi... La _Tour de Nesle_!... Ce n'est pas vrai... M. le
cur est innocent comme l'enfant qui vient de natre... C'est ce
Buridan... non, ce Cauvin, non, ce Mlingue, non, cette Marguerite de
Bourgogne... Mais, malheureux, sortiras-tu,  la fin?...

Mon apparition, au lieu de rassurer ces pieux vieillards, acheva de
les terrifier: ils se demandaient s'ils avaient affaire  deux fous au
lieu d'un, et si la commune de Gigondas tait une mnagerie. Quant 
Cauvin, il ne bougea pas, et me rpondit effrontment:

--Monsieur le maire, ici vous n'tes pas plus que moi: c'est  ces
messieurs  me dire si je dois sortir.

La colre dcuplait mes forces; la porte du secrtariat tait encore
ouverte: d'un bond je m'lanai sur Cauvin, qui me faisait face; je le
retournai comme une omelette, et, lui allongeant le plus beau coup de
pied qu'il et jamais reu dans sa carrire dramatique, je le jetai
dehors. Il ne perdit pas la tte (ce n'tait point  la tte que je
l'avais frapp): entr'ouvrant la porte, et passant au travers son
visage perpendiculaire, il dit en accentuant chaque syllabe:

--Coups et outrages  un agent de la force publique dans l'exercice de
ses fonctions: dlit prvu par la loi.

Puis il referma la porte.

On eut piti de moi; on poursuivit Cauvin dans la cour de l'vch; on
le ramena: hlas! ce moment de vivacit, comme il l'appela par un
euphmisme ironique, avait compltement chang nos situations
respectives: de crancier de Cauvin j'tais devenu son dbiteur.
L'affaire fut arrange, grce  l'intervention amicale des tmoins de
cette trange scne: on chiffra le coup de pied; quand j'en eus sold
le compte, quand j'eus congdi Cauvin, dont j'obtins le renvoi, quand
j'eus pay les nouvelles dettes qu'il laissait  Gigondas, quand
j'eus derechef dgag sa bague et sa femme et mis un peu d'argent
dans sa poche, il se trouva que cette unique reprsentation de la
_Tour de Nesle_,  laquelle je n'avais pas assist, me revenait
au mme prix que trois cent soixante-cinq stalles du thtre de la
Porte-Saint-Martin au beau temps de Bocage et de mademoiselle Georges.

C'tait un peu cher.




XVIII


A prsent, veuillez me permettre une petite description prliminaire,
que je crois indispensable  la clart de mon rcit.

Le village de Gigondas, situ ou plutt perch sur une colline
argileuse dont il occupe le point culminant, domine une plaine fertile
et riante qu'arrose la jolie rivire de l'Ouvze. Ma maison, que mes
flatteurs seuls appellent un chteau, est tapie, tout au bas de la
cte, sous des massifs de marronniers et de platanes. Ce petit coin de
terre offre en miniature le contraste des pays de plaines et des pays
de montagnes. En bas, tout est fracheur, verdure, eaux jaillissantes,
gazouillements d'oiseaux, luzernes fleuries, ruisseaux caressant
l'herbe des prs et les iris aux longs corsages; en haut, des rochers,
des cailloux, des _safras_, la strilit, la scheresse, des landes
incultes, de maigres _garrigues_, quelques pis de seigle, quelques
pieds d'olivier croissant pniblement sur un sol avare. Ce plateau aux
aspects mlancoliques s'tend jusqu' la grande route et va rejoindre
d'autres collines non moins pauvres, o des troupeaux affams
cherchent le thym et le serpolet.

Gigondas, group sur ce plateau, serr derrire sa vieille glise,
communique avec la plaine par une rampe trs-roide qui monte en zigzag
jusqu' l'entre du village et fait le dsespoir des charretiers.
Quand arrive la saison des foins ou celle des moissons, c'est
piti de voir de malheureuses btes,--c'est des chevaux que je
parle,--essouffles, haletantes, ruisselant de sueur, gravir cette
pente formidable sous une grle de cris et de coups de fouet, et plier
sous le poids de leurs charrettes charges de fourrage ou de bl. Tous
les ans quelque catastrophe lamentable, un cheval abattu, un paysan
bless, un ne assomm sur place, un attelage roulant avec fracas le
long du prcipice, vient mettre  l'preuve cette rsignation
villageoise que l'on pourrait appeler le stocisme de la routine.

Mais ce qu'il y avait de plus pnible pour mes administrs, c'est que,
par suite de ce contraste mme entre tant de fracheur et tant de
scheresse, la fontaine et le lavoir du village se trouvaient au bas
de la cte, derrire ma maison, qui n'en avait nul besoin, et  vingt
minutes du reste de la population. Tout ce qui en rsultait de fatigue
et d'ennui pour ces bons paysans, je vous le laisse  penser. Les
femmes et les filles de Gigondas passaient la moiti de leurs journes
 monter et  descendre du village  la fontaine, portant les
cruches brunes sur leurs coiffes blanches, avec des attitudes
trs-pittoresques, mais trs-incommodes. Pendant nos longues chaleurs,
cette eau frache devenait brlante; l'hiver, il fallait la faire
dgeler. Et les chevaux! Lorsque, aprs une rude journe d'aot ou de
septembre, on les ramenait, moites et fumants, du labourage, et qu'on
leur imposait cette corve supplmentaire, plusieurs refusaient de
boire. Et puis, que de temps perdu! que de cruches casses! Pour
supporter cet tat de choses qui durait depuis des sicles, il fallait
que ce gnie de la routine dont je parlais tout  l'heure et ptrifi
les habitants de Gigondas comme l'argile de leurs collines.

C'est pourquoi Simon Breloque, mon prdcesseur, homme essentiellement
progressif, avait aisment compris  quel point cette situation,
compatible tout au plus avec les temps d'ignorance et de servage
populaires, s'accordait mal avec une poque d'amlioration et de
lumire. Il s'tait dit qu' lui, maire du progrs, ennemi du _statu
quo_ et de l'ornire, il appartenait d'attacher son nom  un bienfait
imprissable, de doter sa commune d'une fontaine qu'elle ne ft plus
force d'aller chercher  une demi-lieue, mais qui vnt la trouver 
domicile, et qui coult jour et nuit, sur la place publique, devant la
porte de la mairie. Pour cela que fallait-il? Pas grand'chose: une
machine hydraulique et une souscription volontaire. La souscription,
il se chargeait de l'arracher  l'enthousiasme plus ou moins spontan
de ses concitoyens; la machine, il savait  qui la demander, et cela
en associant ses affections domestiques  sa gloire administrative. Il
connaissait, dans la ville voisine, un jeune ingnieur civil, plus
riche de dessin linaire que de billets de banque, lequel semblait
fort dsireux de mettre sa science et ses diplmes aux pieds de
mademoiselle Catherine Breloque, fille du maire, douce et charmante
enfant, trs-pieuse et parfaitement leve; car, par une heureuse
inconsquence dont les maires de village n'ont pas le monopole, Simon
Breloque, tout en taquinant son cur et en mangeant du lapin le
vendredi, avait voulu que ses cus frais clos lui servissent  faire
donner  sa fille une excellente ducation dans un des meilleurs
couvents de la ville. M. Jules Mayran,--c'tait le nom de
l'ingnieur,--encourag dans ses esprances matrimoniales et consult
par son futur beau-pre sur la grande question de la fontaine, se
garda bien de le contredire: il accourut  Gigondas, muni de ses
instruments hydrographiques, contempla les beaux yeux de mademoiselle
Catherine: puis, aprs avoir jaug la vieille source dans tous les
sens, il jura ses grands dieux qu'elle donnerait huit litres d'eau par
seconde, c'est--dire deux fois plus qu'il n'en fallait pour abreuver,
laver, baigner tous les habitants, y compris les chevaux, les moutons
et les nes, et pour arroser, par-dessus le march, toutes les
_garrigues_ situes derrire le village; qu'il suffirait, pour
raliser ce prodige, de mnager une chute d'eau suffisant  faire
mouvoir un piston et tourner une roue, puis d'y adapter cent mtres de
tuyaux de plomb qui remonteraient en serpentant le long du coteau
jusque sur la place: aprs quoi l'on n'aurait plus qu' y construire
un rservoir, un abreuvoir et un lavoir. Ensuite,  un moment donn,
moment de triomphe pour le maire et de liesse pour la commune! on
ouvrirait un robinet, et une eau limpide, abondante, jaillirait en
gerbe, s'pandrait en nappe aux yeux des habitants merveills. M.
Jules Mayran calcula scrupuleusement les frais par mtres et
centimtres, et, tout compt, maonnerie, mcanique, tuyaux,
main-d'oeuvre et fournitures, il constata que la dpense totale ne
s'lverait pas au del de quatre mille francs: encore esprait-on
bien pouvoir en dtacher deux ou trois cents pour rparer le clocher
de l'glise.

Arm de ce plan et de ce devis, Breloque mena l'affaire avec son
activit habituelle. Il se mit en rgle  la prfecture; il eut
rponse  tout: les huit litres d'eau par seconde devinrent sur ses
lvres quelque chose de pareil au _sans dot_ d'Harpagon. Quant au bon
vouloir des habitants, il en tait d'autant plus sr qu'il ne leur
laissait pas l'embarras du choix. Quelques retardataires, quelques
pessimistes avaient hoch la tte et prtendu que la source serait
plus fine que M. le maire, que les anciens avaient eu leurs raisons
pour la laisser au bas de la cte, et que l'on n'en serait pas quitte
 si bon march. Je ne sais comment cela se fit, mais quinze jours ne
s'coulrent pas sans que ces prophtes de malheur fussent chtis de
leur tmrit: l'un fut officieusement averti que sa maison n'tait
pas dans l'alignement et qu'il aurait  la reculer; l'autre, qui avait
un fils sous les drapeaux, se vit refuser un certificat d'infirmit,
de vieillesse et d'indigence qui aurait pu lui faire rattraper le
jeune conscrit; un troisime enfin apprit avec terreur que ses moutons
avaient t vus tondant la largeur de leur langue dans un pr, et que
le procs-verbal, dress et contre-sign, allait partir pour le
chef-lieu d'arrondissement. Devant ces signes de la colre cleste,
toute opposition cessa, et Breloque acheva de triompher des
rcalcitrants en annonant aux plus pauvres que le maire payerait
trs-probablement pour eux: il ne croyait pas dire si vrai!

Bref, les derniers obstacles furent levs, et la liste de souscription
_volontaire_ se couvrit _spontanment_ de croix en guise de
signatures.

Telle tait la situation quand la chute de Simon Breloque vint prouver
une fois de plus l'inanit des grandeurs de ce monde, l'instabilit
des choses terrestres et le nant des projets de la sagesse humaine.
Le maire disparu, l'affaire de la fontaine disparatrait-elle avec
lui? _That is the question_, disaient en patois les Hamlet de
Gigondas. Les avis se partagrent: du moment que cette fontaine tait
un bienfait pour la commune, m'attribuer l'ide de la laisser tomber
dans l'eau, c'et t me faire injure. D'autre part, on ne pouvait
nier que ma position personnelle vis--vis de ce fameux projet n'tait
pas tout  fait la mme que celle de mon prdcesseur. D'abord, je
n'en tais pas l'inventeur; ma gloire y tait engage de moins prs
que la sienne; ensuite je n'y avais aucun intrt, au contraire,
puisque ma maison se trouvait au bas de la colline et possdait sa
fontaine; tandis que, selon les mauvaises langues, Breloque n'avait
t si vif dans cette affaire que parce qu'il esprait pouvoir arroser
son jardin avec le trop-plein de la fontaine nouvelle. Enfin, disaient
les plus malins, notre nouveau maire a-t-il les mmes raisons que
Breloque pour compter sur le zle et le concours de M. Jules Mayran?
N'est-il pas positif d'ailleurs que les devis sont toujours dpasss
de moiti? Et, si ce malheur nous arrive, o prendra-t-on l'excdant,
 prsent que la commune est puise, et que nous rentrons, Dieu
merci, dans la voie svre des conomies?

Je levai toutes ces difficults, je dissipai tous ces doutes en
annonant que j'entendais accepter sans rserve la succession de mon
devancier; qu'au premier rang figurait ce projet de fontaine, regard
comme un bienfait pour mes administrs; que ce mot seul me traait mon
devoir, que toutes les pices venaient de m'tre renvoyes de la
prfecture, et que ce grand travail allait commencer. Ces paroles
soulevrent une explosion de bravos, une tempte d'enthousiasme qui me
rendit toutes les joies de la popularit: quinze jours aprs les
habitants de Gigondas purent se convaincre que mes promesses n'taient
pas une vaine amorce jete  la crdulit publique.

Par malheur, les lments et les hommes, les pierres, le sable, la
chaux, le plomb, le bois, l'acier, tout sembla conjur pour me rendre
cette oeuvre plus pnible, cette onde plus amre qu'elle ne l'et t
sans doute  mon prdcesseur. Le hasard me fit mettre la main sur le
plus mauvais maon qui pt se rencontrer  dix lieues  la ronde. Au
bout d'une semaine il y eut rixe et gourmades rgles entre ses
ouvriers et les habitants. La population, qui payait de ses deniers,
prtendait avoir droit de conseil et de contrle. Du matin au soir,
cinq ou six paysans et dix ou douze paysannes, transforms en
ingnieurs honoraires, stationnaient sur le chantier, critiquaient
ceci, blmaient cela, gourmandaient l'un, raillaient l'autre, et
oubliaient  qui mieux mieux le vers clbre sur les facilits de la
critique et les difficults de l'art. Alors les maons leur jetaient
des pierres, les femmes criaient, les enfants pleuraient, et _ma_
fontaine, comme je commenais  l'appeler, ressemblait provisoirement
 la tour de Babel gouverne par le roi Ptaud. Au milieu de ces
tiraillements, les travaux n'avanaient pas. On mettait trois mois
pour creuser le bassin o devait fonctionner la roue; c'taient dix
semaines de plus que n'en indiquait le devis. Le chiffre des journes
s'accumulait d'une manire effrayante. Le maon, cribl de dettes, me
demandait de continuels -compte. Quant  M. Jules, ce n'tait plus le
mme homme: on et dit une eau bouillante change subitement en eau
glace. Sa foi robuste semblait chancelante: la certitude des huit
litres par seconde n'tait plus qu'une probabilit. Il ne faisait que
de rares apparitions sur le thtre de mes ennuis, regardait
ngligemment, grondait les maons du bout des lvres, promenait sa
toise au hasard, puis tournait invinciblement les yeux vers une
certaine fentre, festonne de vigne et de houblon, o apparaissait de
temps  autre une gracieuse et virginale figure. Le dirai-je? je
souponnais parfois M. Jules de se faire un bouquet de mes soucis pour
le prsenter  sa jolie fiance: pouvais-je lui en vouloir, moi qui,
avant d'tre maire, avais crit des romans? Rien de plus quitable:
j'tais puni par o j'avais pch.

Trois autres mois s'coulrent. Les contrarits, les accidents, les
retards, les _supplments_, se multipliaient  l'infini; c'taient
tantt un conduit qui s'boulait, tantt un pan de mur qui
s'croulait, tantt un tuyau qui clatait. Il semblait que chaque
lendemain ft occup  dtruire l'ouvrage de la veille. Bientt il
devint manifeste que ce qui avait t estim quatre mille francs en
coterait dix mille. Ma pauvre soeur Ursule jetait les hauts cris. Ce
n'tait plus une brche, c'tait une ruine. Cette fontaine devenait un
gouffre o allait se prcipiter une grosse moiti de notre revenu.
D'un autre ct, comment faire? Ne pas entreprendre, passe encore!
mais reculer, c'tait bien pis! D'ailleurs, la roue hydraulique tait
commande, et le mcanicien n'entendait pas qu'elle lui restt sur les
bras. Mes administrs,--mes enfants!--n'auraient-ils pas ternellement
le droit de me demander compte de leurs esprances dues, de leur
souscription gaspille? Ils attendaient; ils avaient soif; et, en
attendant, l'ancienne fontaine tant bouleverse par les maons, la
nouvelle n'existant pas encore, c'tait chez moi que btes et gens
venaient s'abreuver. Il y avait l de quoi faire prendre la campagne
en horreur! Les faunes et les sylvains, la paix et la rverie,
s'enfuyaient au bruit de cette incessante cohue qui pitinait, criait,
jurait, obstruait mes alles, brisait mes arbustes, salissait mon
lavoir, crasait mes fleurs, regardait derrire mes vitres et
changeait mon jardin en place publique. Tout n'tait-il pas prfrable
 ce provisoire? Ne valait-il pas mieux se jeter, comme Dcius, dans
l'abme bant? Je me remmorais les noms de tous les grands
bienfaiteurs de l'humanit, et je rougissais de honte en songeant au
prix de quels sacrifices--souvent de quels martyres--ils avaient
achet ce titre glorieux. Je me reprochai mes hsitations comme un
reste d'gosme littraire ou mondain, et je me dterminai  passer
outre.

Je pus croire que mon hrosme allait avoir sa rcompense. Tout finit
en ce monde, mme les ouvrages interminables. Au bout d'un an la roue
tait place, les tuyaux poss, les constructions acheves, la
fontaine btie, le bassin creus; le robinet, flambant neuf, ne
demandait plus qu' tourner pour nous verser ses trsors. L'ingnieur
vint d'un air triomphant me prvenir que je n'avais qu' fixer le jour
de l'inauguration. Il fut dcid que ce serait le jour anniversaire de
mon avnement  la mairie. Souvenir radieux, double fte, qui mlerait
toutes les ivresses du pass  toutes les joies de l'avenir!

Une fois rsign sur la question d'argent, j'avais rsolu de faire
grandement les choses, et voici comment je rglai le programme de la
journe: un bal champtre aurait lieu sur la place; je danserais le
premier quadrille avec la fille du percepteur des contributions, et, 
un signal donn par le chef d'orchestre, la fontaine se mettrait 
couler pendant que nous excuterions, ma danseuse et moi, une
brillante _pastourelle_. Je ne prtendais pas copier les magnificences
du troisime acte de la _Juive_ et changer en vin le premier tribut de
la source de Gigondas; mais du moins j'aurais soin que les bons
villageois eussent constamment, pendant ce jour mmorable, du vin 
mettre dans leur eau. Puis, aprs les premiers bats, nous
descendrions chez moi avec les notables du pays et l'lite de mes
invits: un bon dner nous attendrait, suivi, si nous tions en
nombre, d'une _sauterie_ au piano dans mon salon tapiss de toutes les
fleurs de l'automne, comme un reposoir de procession.

Ces riantes perspectives avaient achev de me rassrner. Les plaies
d'argent se cicatrisaient  vue d'oeil; je ne songeais plus qu' ma
gloire et au bonheur de mon peuple. Un seul nuage passait parfois sur
ma flicit: que dis-je? ce qui m'inquitait, au contraire, c'tait
l'absence de tout nuage, un ciel obstinment bleu depuis le
commencement de l't, une scheresse implacable qui tarissait les
rivires, puisait les torrents, supprimait les sources, et
m'inspirait sur le volume d'eau de ma fontaine des doutes
invraisemblables, mais poignants. Quoique bien appauvri par mes
profusions municipales, j'aurais donn dix cus d'une averse et dix
louis d'une trombe. Voeux inutiles! Les jours succdaient aux jours,
l'azur  l'azur, les vingt-cinq degrs Raumur aux trente degrs
centigrade. Je voyais bien une roue, des pistons, des tuyaux; mais
tout cela ne fonctionnait pas encore; rien ne me prouvait que la chute
d'eau ft assez forte pour que les pistons jouassent, pour que la roue
tournt, pour que les tuyaux se remplissent; une ou deux fois je
questionnai M. Jules: mais pouvais-je en obtenir une rponse
catgorique? Il pressait la publication des bans et achetait la
corbeille. _Alea jacta est!_ avait dit un grand pote en se
prparant  noyer son pays. _Alea jacta est!_ disais-je en
m'apprtant  dsaltrer le mien.




XIX


Je sus bientt que l'inauguration de _ma_ fontaine prenait dans le
pays les proportions d'un vnement. La province n'est pas difficile
en fait de distractions et de commrages, et, depuis un an, il tait
clair que je proccupais l'attention publique. Dj ma nomination
avait fort diverti les beaux esprits et les belles dames, curieux de
savoir comment je concilierais le culte des Muses avec mes fonctions
municipales. Un journaliste du chef-lieu n'avait pas peu contribu 
ces flatteuses rumeurs en publiant sur mon installation triomphale un
article fulgurant, o il peignait entre autres les vieillards de
Gigondas perdus d'motion, ivres de joie, enflamms de vin de Tavel,
embrassant, faute de mieux, le tronc de mes marronniers, que leurs
grands-pres avaient plants. Cette accolade donne au rgne vgtal
par le rgne animal avait fait fortune, et d'cho en cho tait
arrive jusqu' mes confrres parisiens, qui en avaient ri aux larmes.
Cette fois, ce mme journaliste, ami et camarade de Jules Mayran,
notre jeune ingnieur, tailla de nouveau sa plume des dimanches et
crivit l'article suivant:

_Sursum! sursum!_ le grand oeuvre de la dcentralisation littraire
et artistique, scientifique et industrielle, fait chaque jour de
nouveaux progrs. Dj nous avons failli avoir cet hiver un opra en
deux actes, dont les paroles, la musique et les dcors sont dus, comme
on sait,  trois de nos compatriotes. Si cette solennit dramatique et
musicale a t retarde, c'est que notre Laruette, engag pour les
secondes basses-tailles, a cru devoir rsilier son engagement, et que
la chanteuse  roulades, idole de notre intelligent parterre, n'a pas
voulu s'abaisser  chanter un rle de Dugazon. Mais tout nous fait
croire que ces lgres difficults seront leves pour la saison
prochaine, et ce jour-l nos _dilettanti_ n'auront plus rien  envier
 la moderne Babylone. Esprons-le, grand Dieu! esprons-le! Nous
avons vu paratre, ce printemps, chez notre libraire  la mode, un
roman, la _Bergre du Ventoux_, crit par un membre de notre Acadmie,
et qui laisse bien loin derrire lui les productions indigestes des
Balzac, des George Sand, des Dumas, aussi affligeantes pour la morale
que pour le got. Enfin nous savons tous qu'une des plus modestes
communes de notre dpartement, la commune de Gigondas, a, depuis un
an, pour maire un crivain distingu, M. Georges de Vernay, qui,
charg des palmes parisiennes, est venu en apporter le tribut  son
pays natal. Il signe aujourd'hui les actes administratifs de cette
mme plume qui a sign tant de fines critiques et d'intressantes
nouvelles. Que dis-je? il prpare en ce moment  sa chre commune un
bienfait qui doit attirer ternellement sur son nom les bndictions
de ses administrs. Second par un ingnieur habile de notre ville, M.
Jules Mayran, il a fait construire une machine qui lvera jusque sur
le plateau du village une eau que, de temps immmorial, les malheureux
habitants taient obligs de venir chercher au bas de leur montagne.
Ce magnifique travail est maintenant termin. C'est dimanche prochain,
15 octobre, qu'aura lieu l'inauguration de cette belle oeuvre de
dcentralisation aquatique. Une fte champtre sera offerte  cette
occasion par M. le maire, dont l'imagination potique mnagera, nous
en sommes srs, de charmantes surprises  ses visiteurs. _Utile
dulci!_ Nous prsumons assez bien de nos lecteurs et de nos lectrices
pour tre certains que l'lite de notre _fashion_, les dames les plus
haut places, notre brillante jeunesse, nos plus minents
fonctionnaires, nos savants et nos artistes, se feront une fte de
prendre leur part de cette splendide journe. Oui, nous rpondrons
tous  cet appel du talent descendu de ses sphres idales pour
devenir le bienfaiteur de l'humanit. _Sursum! sursum!_

On le voit, si les grands acteurs de mlodrame font prcder leur
entre par un _tremolo_ de violoncelles et de violons, l'_entre_ en
fonctions de ma fontaine tait aussi annonce par une assez belle
ritournelle.

Le grand jour arriv, je me levai avant l'aurore: la persistance du
beau temps avait redoubl mes inquitudes. Non-seulement il n'tait
pas tomb une goutte d'eau depuis six mois, mais le soleil d'aot,
attard en plein octobre, donnait  la campagne un faux air d'Arabie
Ptre. Pas un nuage, pas un souffle d'air; le ciel tait d'un bleu
de turquoise, et le thermomtre marquait dix-huit degrs  sept
heures du matin. Nous devions faire avec le mcanicien et ses
ouvriers une rptition gnrale, afin d'tre srs que notre _prima
donna_--l'eau--ne manquerait pas sa rplique.

En ce moment le fils Chapuzot,--c'est le nom du mcanicien,--jeune
garon de quatorze  quinze ans, accourut tout essouffl, et, aprs
m'avoir tir par la manche de mon habit, il me dit  demi-voix en me
prenant  part:

--Nous n'avons que deux litres par seconde: il n'y a pas de quoi faire
tourner la roue!...

Avez-vous vu au thtre, dans certaines pices modernes, un caissier
venir annoncer  son matre que sa maison est en faillite, au moment
o s'allument les lustres du bal et o l'on entend le roulement des
premires voitures? Ma situation tait tout aussi tragique, et je
sentis un horrible frisson courir de la racine de mes cheveux  la
plante de mes pieds. Comment faire? Il tait sept heures; mes invits
devaient arriver  onze, et la fte commencer  midi.

--Il faut que la roue tourne! m'criai-je avec cette nergie du
dsespoir qui ne calcule pas ses paroles.

--Mais, monsieur le maire, c'est impossible.

--Impossible, petit malheureux! Tu veux donc me dshonorer?...
coute... qu'il y ait de l'eau jusqu' ce soir, et puis... la
scheresse, la soif, le nant, la tombe. Demain n'existe pas pour les
dsesprs! Il n'y a pas assez d'eau, dis-tu, pour que la roue tourne
toute seule?... eh bien! fais-la tourner... recrute tous les gamins du
village; qu'ils s'y attellent  tour de rle; je serai grand et
gnreux... promets-leur de l'argent, beaucoup d'argent... De l'eau 
tout prix! sauve-moi du ridicule et de la honte: songe que j'attends
dans quelques heures le prfet, le gnral et les plus belles dames de
la ville... va... va!... Ah! s'il ne s'agissait que de livrer ma tte!

Chapuzot s'inclina avec un sourire narquois et courut excuter mes
ordres. J'tais ple; une sueur froide mouillait mes tempes; et
cependant je fus beau de dissimulation stoque; je me retournai vers
mon adjoint et mes conseillers, et, couvrant mes douleurs d'un masque
marmoren, je leur dis:

--Ce n'est rien, messieurs; tout va bien.

Pendant les trois heures qui suivirent, ma fermet ne se dmentit pas
un instant; mais j'enviai les jeunes Lacdmoniens, qui n'avaient 
cacher qu'un renard dans leur poitrine.

Nous assistmes  une grand'messe en musique, qui mit tout le monde
d'accord--except les chantres--pour remercier Dieu des bienfaits de
cette journe. A la sortie, j'interrogeai du regard mon ami Chapuzot:
il me fit signe que mes ordres s'excutaient et que nos pompes
vivantes s'taient mises  l'ouvrage. Bientt nous vmes poindre les
premires voitures, et, si j'avais pu, dans ce moment de crise, tre
accessible aux fumes de l'amour-propre, j'aurais eu lieu d'tre
satisfait. videmment Gigondas, sa fontaine et son maire avaient ce
jour-l un succs de vogue. C'tait en diminutif le _tout_ Paris des
premires reprsentations. Autorits, notabilits, beauts, lgances,
tout affluait. Les plus jolies femmes du pays donnaient le bras  ses
dignitaires les plus hupps. Elles furent d'une grce charmante
pour le critique chang en maire, que la plus lettre de ces dames
appela le loup devenu berger. Elles voulurent--notez ce fait
important--descendre, en se promenant, jusqu' mon _chteau_, faire
connaissance avec le salon, la salle  manger et la bibliothque,
situes au rez-de-chausse. La table tait dresse d'avance, et elles
daignrent approuver les nappes damasses, d'une clatante blancheur,
les fleurs et les fruits artistement groups dans des vases de Chine,
le vin de l'Hermitage dans des buires de Bohme. Puis elles se
passrent en minaudant mes livres de main en main, et admirrent les
reliures de Durut et de Bauzonnet, avec force compliments pour le
propritaire. Elles entrrent ensuite au salon: l'une d'elles essaya
le piano de Pleyel, qu'elle dclara excellent; et comme la chaleur
allait croissant, mes belles visiteuses se dbarrassrent de leurs
chles, de leurs charpes, de leurs fourrures, de leurs mantelets,
qu'elles dposrent sur les divans. C'taient des gazouillements
joyeux, de frais sourires, d'aimables propos, auxquels, malgr tous
mes efforts, je rpondais avec une proccupation visible qu'elles
eurent la bont d'attribuer aux fatigues administratives ou aux
distractions potiques.

Midi approchait; nous remontmes sur la place, qu'avait envahie une
foule compacte. Les musiciens prludaient sur leurs instruments: la
salle de bal, recouverte d'une tente, dcore de lauriers et de buis,
attendait les danseurs. L'adjoint, le garde champtre, le doyen de la
fabrique, se tenaient prs de la fontaine, o il ne manquait plus que
de l'eau. C'tait  ma danseuse que j'avais rserv l'honneur de
tourner le robinet. Je voulus prouver que ma gloire ne m'avait pas
fait oublier mon premier engagement, et je prsentai galamment ma main
gante de blanc  mademoiselle Eugnie Blanchard, fille du percepteur
des contributions. Le gnral et la prfte voulurent bien nous faire
vis--vis. J'avais l'oeil fix sur l'horloge de la mairie, dont
l'aiguille marquait midi moins deux minutes. Mon coeur palpitait; ma
danseuse rougissait comme une pivoine. C'tait un de ces instants
solennels qui sont  la vie ordinaire ce que l'Himalaya est  nos
collines.

L'orchestre joua la chane des dames. Au moment o je battais un
triomphant six-quatre devant la prfte, midi sonna. Je m'arrtai net;
un long frmissement parcourut la foule: l'motion, l'attente, le
dsir, l'enthousiasme taient  leur znith. Mademoiselle Eugnie,
passe de l'carlate au ponceau, s'approcha de la fontaine et tourna
le robinet.... L'orchestre jouait dj les premires mesures de l'air:
_O peut-on tre mieux qu'au sein de sa famille?..._

Rien ne coula. Rien! RIEN! RIEN! En ce moment, il me sembla que
Shakspeare s'tait tromp, et que Banquo s'appelait Desmousseaux
de Givr.

Un mme cri,  grand'peine touff, vibra et mourut dans toutes ces
poitrines. Mes courtisans se htrent d'affirmer que l'eau n'avait pas
eu le temps de monter et que nous allions la voir jaillir. L'adjoint
se pencha sur le tuyau, et, y collant son oreille, il nous assura
qu'il entendait distinctement le bouillonnement de l'eau qui montait.
Je me penchai  mon tour, et j'entendis en effet quelque chose comme
un bruit souterrain, pareil  celui que produit la pioche d'un mineur.
Nous vcmes encore cinq minutes sur ce bruit et sur cette esprance.
Ces cinq minutes envoles, les visages s'allongrent d'une faon
effrayante. Il fallut bien convenir que ce bruit consolateur, au lieu
de se rapprocher, s'loignait. Dix autres minutes effleurrent mon
front brlant de leurs ailes de plomb et blanchirent plusieurs mches
de mes cheveux. Je n'osais plus regarder autour de moi; ma main
serrait convulsivement la main de ma danseuse, qui ne soufflait mot;
je croyais lire ma honte inscrite sur toutes les figures. Un silence
de glace avait succd au joyeux murmure de la fte. L'orchestre se
taisait; mes administrs taient au dsespoir, et mes invits
rprimaient une forte envie de rire. Atterr, hbt, stupide,
j'appelais tout bas une catastrophe, une rvolution, une attaque
d'apoplexie, un coup d'pe, un coup de tonnerre qui vnt rompre,
ft-ce en m'crasant, cette situation intolrable.

Je fus exauc: le coup de tonnerre demand se personnifia dans ma
servante, qui se prcipita haletante sur la place, en criant:

--Monsieur! Monsieur! il y a une fontaine dans votre salon!

A ces mots magiques, l'espce d'_enchantement_ qui nous tenait
immobiles comme Bartholo dans le finale du _Barbier de Sville_ cessa
subitement. Nous descendmes, nous roulmes comme une avalanche au bas
de la cte. Un poignant spectacle nous y attendait.

Voici ce qui tait arriv.

L'eau, aussi capricieuse que les nymphes et les naades, ses
mythologiques patronnes, avait djou tratreusement les efforts de la
science. Dloge du bassin o elle coulait depuis des sicles,
violente par une force motrice insuffisante, qui l'avait contrarie
sans la dompter, elle s'tait ouvert une issue, pendant que nous
ajustions les tuyaux neufs destins  la recevoir, et cette issue
souterraine l'avait peu  peu conduite jusqu'au mur de mon
rez-de-chausse. Ce mur tait vieux comme tout le reste de la maison:
cependant l'irruption n'aurait pas t si soudaine, si les gamins du
village, excits depuis le matin par mes ordres et par mes promesses,
n'avaient tourn la roue avec une vigueur et un entrain dignes d'un
meilleur sort. Cdant  cette impulsion nergique, mais s'obstinant 
ne pas monter, l'eau avait suivi sa pente naturelle, et, largissant
une voie dj fraye, elle tait venue battre de sa masse pousse par
le jeu des machines un mur lzard. Quelques heures lui avaient suffi
pour y faire sa troue, et, par un redoublement d'ironie,  l'instant
mme o, d'aprs mon programme, elle devait jaillir dans la fontaine
officielle, elle me donnait,  domicile, une reprsentation
extraordinaire. La troue s'tait faite,  cinq pieds au-dessus du
parquet,  travers une tapisserie des batailles d'Alexandre. Deux
gravures, l'_Entre d'Henri IV  Paris_ et _Atala_, violemment
dcroches, nageaient ple-mle avec les femmes de Darius. Le piano,
les tables  jeu, renverss sens dessus dessous, ressemblaient  des
noys dont on n'aperoit plus que les jambes. Les albums, les cahiers
de musiques, les _keepsakes_, les tapis, les potiches, les cadres, les
tentures, se confondaient dans un inexprimable chaos. De cette
premire station l'eau tait arrive dans la salle  manger et dans la
bibliothque, y exerant des ravages plus cruels encore. L o l'on
avait salu, le matin, l'ordre, l'arrangement et l'lgance, on ne
voyait plus qu'une confusion inoue, de tristes paves flottant au gr
de l'onde. Adieu mon beau linge, si religieusement soign par ma
pauvre Ursule! Adieu les fruits et les fleurs! Adieu les vases et les
buires! Mon bon vin, chapp de ses bouteilles brises, se mlait 
cette eau inhospitalire; mes dressoirs faisaient l'effet d'les
battues par la vague. Les jambons, les galantines, les volailles, le
gibier, les souffls, les compotes, les crmes, prenaient un bain,
cte  cte avec mes beaux livres et mes belles reliures. Mais, hlas!
tout cela n'tait rien encore, et j'aurais eu  me fliciter d'en tre
quitte  si bon march. Les divans du salon avaient t renverss
comme les autres meubles, et vous n'avez pas oubli que mes lgantes
visiteuses y avaient dpos une partie de leur toilette, afin d'tre
plus lestes et plus champtres. J'entendis de petits cris de douleur
et de colre auprs desquels une condamnation capitale doit ressembler
 un madrigal. Grand Dieu! le mantelet de madame la prfte!--Ciel!
le cachemire de madame la baronne!--Bont divine! l'charpe en
dentelle de madame la marquise!--Maman, mon boa!--Maman, mon chapeau
de paille d'Italie!--Toutes ces merveilles d'lgance fminine
nageaient ou se noyaient dans cette miniature du Dluge.

Je n'ai plus gard qu'un vague souvenir des moments qui suivirent. Je
ne pensais plus, je ne sentais plus, je ne voyais plus. Ursule offrait
une image de la statue du dsespoir habille de soie puce. J'avais de
l'eau jusqu' mi-jambe, et je ne m'en apercevais pas. Il me sembla que
j'entendais des exclamations, des clats de rire, puis mes invits
demandant d'une voix brve leurs voitures, puis le bruit de ces
voitures qui s'loignaient. Il y avait l un mdecin qui eut piti de
moi. Il me prit la main, me tta le pouls, dclara que j'avais un
violent accs de fivre, donna ordre que l'on me hisst dans ma
chambre, que l'on me ft mettre immdiatement au lit, que l'on me
servt une potion calmante et qu'on fermt hermtiquement mes
fentres. Ses ordres furent excuts comme sur une machine inerte.
Toutefois, comme le sens _littraire_ rsiste chez moi aux plus
terribles catastrophes, j'eus le temps, avant d'tre emport, d'our
les deux mots suivants, qui furent comme l'oraison funbre de mon
programme:

--On ne peut pas dire que M. le maire de Gigondas nous ait reus
schement, murmura le prfet.

--C'est tout  fait une hospitalit d'homme de lettres, dit la
Philaminte: chez lui la fontaine ne pouvait tre qu'une fable.




XX

COMME QUOI IL N'EST PAS NCESSAIRE POUR FAIRE UN FOUR, D'TRE AUTEUR
DRAMATIQUE


Il me fallut, aprs cette catastrophe qui fit du bruit, quatre ou cinq
mois pour me remettre le moral en quilibre. Quant aux avaries
matrielles, elles ne sont pas encore rpares. Tout compte fait, et
sans mme compter l'immense dception administrative, il se trouva que
le dsastre absorbait au moins deux annes de mon revenu. Nous nous
prommes, Ursule et moi, de redoubler d'conomie. Le voyage en Italie
fut ajourn jusqu' la fusion dfinitive de l'lment pimontais et de
l'lment napolitain, et le voyage en terre sainte jusqu' la
rconciliation radicale des glises grecque et latine.

Nous avions de la marge, et je commenais  me rassrner, lorsque
l'on vint m'annoncer que le four de la commune allait tre vacant. Ce
n'est pas une affaire sans importance que la direction du four
communal. Il concentre, deux fois par semaine, la vie politique,
intellectuelle et mondaine du village tout entier: il s'y dbite,
comme de juste, beaucoup de fagots; les commrages s'chauffent 
cette temprature, et souvent des rputations de rosires ont t
dmolies entre deux fournes. Le boulanger ou _fournier_ est un
personnage considrable, presque un fonctionnaire: il dpend des
caprices de sa montre ou de son humeur de rveiller en sursaut, avant
le chant du coq, la femme de l'adjoint, ou de _brler_ le gteau _
l'huile_ de la fille du marguillier. Il s'agissait donc de faire un
bon choix qui runt l'utile  l'agrable, et obtnt l'assentiment
populaire; car je ne pouvais me dissimuler que, soit par suite de la
mobilit proverbiale des masses ignorantes (en cela bien diffrentes
des esprits cultivs), soit plutt  cause de mes dernires
msaventures, ma popularit avait prodigieusement baiss. Or la voix
publique me dsignait unanimement, comme le plus digne, un jeune
_mitron_ de vingt  vingt et un ans, de la plus belle esprance, natif
de Gigondas, mais ayant tudi  Avignon les secrets les plus dlicats
de la boulangerie. Ses parents taient au nombre de mes administrs
les plus pauvres: mais, justement fiers de leur fils qui ne devait pas
manquer de donner du pain  sa famille, ils chuchotaient des paroles
mystrieuses dont je n'ai compris le sens que plus tard. On me
prsenta le jeune homme qui s'appelait Hippolyte (familirement
Polyte), et que je n'avais pas vu depuis sa plus tendre enfance.
C'tait un beau garon joufflu, haut en couleur, large d'paules,
ayant l'air heureux d'tre au monde et enchant de sa robuste
personne; le type complet d'un Rodrigue de village pour qui tout
Gigondas aurait eu les yeux de Chimne. Il me montra complaisamment
ses bras musculeux, qui, sans doute, enfournaient son pain avec autant
de grce que Pourceaugnac en mettait  manger le sien. Fascin par la
superbe encolure et les faons victorieuses du beau Polyte, qui
s'tait fait escorter de toutes les commres de l'endroit, je lui
annonai que je le nommais _fournier_ de la commune; il reut cette
faveur en homme  qui un refus ne semblait pas possible. Voil donc
enfin, me disais-je, une affaire rgle sans encombre!

Bientt, pourtant, je m'aperus qu'Ursule tait soucieuse. Elle avait
avec le cur et avec la mre de Polyte de frquentes confrences o
paraissaient s'agiter de graves intrts. Un jour que le cur dnait
avec nous, je le vis faire un signe d'intelligence  ma soeur: puis il
me prit  part, et me dit que le retour et le sjour de Polyte dans la
paroisse l'inquitait fort pour la partie la plus aimable, mais la
plus fragile de ses ouailles. Dj il tait moins content de sa
congrgation; la veille, un dimanche  l'issue des vpres, il avait vu
trois ou quatre de ses plus vertueuses choristes rire et foltrer avec
le superbe mitron, qui les criblait de coups de poing dans le dos; ce
qui est, comme on sait, la plus haute expression de la galanterie
villageoise. Ce jeune homme tait trop beau, trop dlur, trop
sduisant: il rapportait au bercail quelque chose des civilisations
dangereuses de la ville; bref, on redoutait un malheur, et si ce
malheur arrivait, quel dsespoir pour le cur! quel chagrin pour le
maire!

--Eh bien! dis-je gaiement, puisqu'il y a pril en la demeure, puisque
Polyte est si redoutable, nous avons un moyen de neutraliser ce
Lovelace: le voil avec un tat, un four et une petite maison que je
lui loue pour rien: trouvons-lui une femme! Marions Polyte!

--C'est ce que nous allions vous demander, mademoiselle votre soeur et
moi, rpliqua le cur un peu tranquillis.

Il tait donc dcid que nous marierions Polyte. Avec qui? ce dtail
ne m'inquitait gure: j'avais lieu de croire que le gaillard n'aurait
que l'embarras du choix. Je lui en touchai quelques mots auxquels il
rpondit vaguement, mais d'un petit air guilleret et sournois qui me
donnait beaucoup  penser.

Pour le moment, l'essentiel, d'aprs Ursule et le cur, tait de le
piquer d'honneur, de le mettre au pied du mur matrimonial, en
prparant d'avance le logement des deux poux; ce qui, en y ajoutant
mes bonts, le four et les avantages personnels de Polyte, suffirait 
faire de lui un des meilleurs partis du village.

Ursule, en cette circonstance, se relcha de sa parcimonie habituelle:
on acheta du linge, une commode, un lit, une crdence; on fit recrpir
au lait de chaux la chambre de l'escalier; le tout sur la cassette
particulire du maire, qui, depuis longtemps, hlas! n'avait plus de
cassette. Enfin, quand tout fut prt, les draps plis, les chemises
marques, les serviettes ourles, les cloisons blanchies, quand je
croyais n'avoir plus qu' jouir de mon ouvrage et  calculer
intrieurement le nombre de blanches colombes arraches aux pattes de
ce ramier, une ide foudroyante me traversa de part en part: Polyte
n'avait pas tir  la conscription!...

Je le fis venir, et lui dis avec une svrit tout administrative:

--Mais, malheureux! vous nous avez laisss faire des prparatifs qui
me cotent les yeux de la tte, et vous n'avez pas encore tir au
sort!...

--C'est vrai, monsieur le maire, rpondit-il en se dandinant; mais je
suis bien tranquille: j'ai toujours eu du bonheur; je suis sr de
tirer le meilleur numro de la classe.... D'ailleurs, ajouta-t-il
finement, quand mme je _tirerais mauvais_, tout le monde sait...
qu'il dpend de monsieur le maire... de me faire exempter.

Ici Polyte, malgr son aplomb, s'arrta terrifi par l'expression de
fureur qui se peignit tout  coup sur mon visage. Il faut savoir que
les paysans du Midi, et probablement de toute la France, ont une
superstition dont rien ne peut les gurir: c'est qu'il suffit d'avoir
une certaine position sociale, d'occuper des fonctions quelconques,
ft-ce les plus modestes, pour disposer arbitrairement de toutes les
consciences administratives, chirurgicales et militaires, de qui
dpend le sort des conscrits. J'ai beau me fcher, m'emporter, sauter
au plafond, rien n'y fait: les solliciteurs s'en vont bien convaincus
que mon pouvoir est sans bornes, et que si je refuse de leur donner un
petit coup de main, c'est faute de bonne volont. Or, j'aimerais
mieux, s'il le fallait absolument, commettre un vol  main arme ou
croire au gnie de M. de Pongerville, que tenter de faire rformer un
conscrit aux dpens d'un autre, lequel pourrait _avoir du malheur_ 
la guerre ou  l'hpital et laisser sa famille dans le dsespoir ou la
misre. Cette ide seule me fait frmir; aussi, toutes les fois qu'un
de mes incorrigibles remet la question sur le tapis, je suis plus
furieux que si l'on me lisait une tragdie. Je russis pourtant  me
contenir, pour ne pas trop compromettre ma dignit magistrale devant
mon infrieur, et je dis froidement  Polyte:

--Vous avez donc des cas d'exemption?

--Oui, monsieur le maire: un rhumatisme  la jambe gauche, un
commencement d'anvrisme au coeur et la poitrine attaque....

Notez que, dans son empressement, il tait accouru en costume de
_four_, et qu' travers sa chemise entr'ouverte j'admirais un torse
d'Hercule Farnse.

--Allez, mon ami, lui dis-je avec un calme trs-mal jou, allez
enfourner votre pain; quand le moment viendra, nous nous occuperons de
vos infirmits.

Le jour du tirage, Polyte se prsenta devant l'urne, les paules
effaces et la bouche en coeur, comme un tnor qui va chanter son air.
Hlas! son toile lui fit faillite: il amena triomphalement le numro
deux.

La consternation  Gigondas fut gnrale. Ce diable de Polyte tait de
ces gens qui ont, comme Ltorires, la clef des coeurs: toutes les
filles fondaient en larmes, comme si toutes avaient eu l'espoir de
l'pouser. Leur douleur tait aussi touchante que bavarde. Les parents
du conscrit malheureux rdaient sans cesse autour de moi, et
recommenaient  l'envi ce duo mystrieux qui m'avait dj si fort
intrigu. On affectait de parler de mon crdit auprs du prfet, de
_mon ami_ le gnral, que je n'avais jamais vu. Les insinuations, les
sollicitations, les prires, muettes ou formules, m'arrivaient de
toutes parts et sous toutes les formes. Il tait clair que si je ne
faisais rien pour tirer Polyte de ce mauvais pas, ma popularit, dj
fort en baisse, tomberait au-dessous de zro. Pourtant je tenais bon,
me bornant  rpter gravement que le drame se dnouerait le jour de
la sance du conseil de rvision.

Ce jour fatal arriva, et le dnoment fut tel que je l'avais prvu.
Quand Polyte parut en costume de mitron du paradis terrestre, et que
le conseil procda  la rvision de sa constitution, il y eut parmi
ses juges un long murmure d'enthousiasme; je crus un moment que le
gnral--un vieux de la vieille--allait se jeter sur lui comme un ogre
affam de chair frache. Ce gracieux embonpoint, uni  cette riche
musculature, plongea le chirurgien-major en extase. Aussi, lorsque
Polyte essaya d'allguer ses infirmits, l'admiration se changea en
une explosion d'hilarit. Le rictus du lieutenant de gendarmerie
s'ouvrit comme celui d'un crocodile, et le conseiller de prfecture
fit un calembour. Le trop superbe numro deux fut dclar d'une voix
unanime _bon  partir_. Mais il eut une compensation: on le proclama
le plus bel homme de son canton, et le gnral lui affirma qu'avec un
peu de protection il pourrait entrer dans les _cent-gardes_.




XXI


Le lendemain de cette journe mmorable, Polyte entra chez moi de bon
matin; il tait cette fois en grande tenue, et sa figure exprimait une
foule de sentiments complexes:

--Monsieur le maire, me dit-il, si je suis oblig de partir, je manque
ma fortune...

--Votre fortune! rpliquai-je, pas prcisment... mais enfin nous
aurions fait de notre mieux pour vous assurer les moyens de vivre
honntement dans votre tat.

--Il s'agit bien de mon tat! reprit-il avec un ddain magnifique; je
veux parler de Lise Trinquier.

--Lise Trinquier!... qu'est-ce que c'est que Lise Trinquier?

--Lise Trinquier! vous ne connaissez pas Lise Trinquier? Mais c'est la
fille du plus riche vtrinaire d'Avignon, proche voisin du boulanger
chez qui j'tais apprenti... Lise a perdu sa mre, qui lui a laiss
trente mille francs, dposs chez M. Girard, notaire, rue Banasterie.
Son pre vient de se remarier avec une femme de quarante-cinq ans, qui
n'aura pas d'enfant; sa fille aura encore _mieux_ de vingt-cinq mille
francs de ce ct-l. Enfin, monsieur le maire, Lise a une tante...
une vieille tante qui est sa marraine, qui l'aime comme sa fille, et
dont elle sera l'unique hritire.... Cette tante, madame Cuminal, est
immensment riche: elle possde une maison  Montheux, un moulin,
trois _olivettes_, un pr, un _clos_, un jardin potager; elle rcolte,
bon an, mal an, douze _salmes_ de bl et quarante quintaux de
garance... elle a une vigne, monsieur, et quelle vigne!... une vigne
de deux hectares!

--J'aimerais mieux que ce ft _d'un hectare_ (du nectar), dis-je
tourdiment, oubliant qu'un maire ne doit pas se permettre de
paillettes.

Polyte ne comprit pas: il tait plong jusqu'aux oreilles dans le
Pactole de la tante Cuminal.

--Enfin, poursuivit-il, sa fortune est value  quatre-vingt mille
francs; et tout cela sera pour sa nice, pour Lise Trinquier!

--Et Lise Trinquier est...

--Folle de moi, fit Polyte en donnant  ces trois mots la valeur d'un
long pome.

--Et on vous la donne, comme cela, tout uniment, sans que vous ayez 
apporter autre chose que votre bonnet de coton?

--Ah! pardon... _on_ exige avant tout que je sois rform ou...
exonr.

Ceci mritait considration: on a vu des rois pouser des bergres; le
roman nous a montr des filles de ducs et de marquis amoureuses de
simples artisans. Pourquoi Polyte, me disais-je, ne serait-il pas
ador par Lise Trinquier? videmment les distances taient moindres.
D'une autre part, ce _on_ me semblait un peu vague. Qu'tait-ce, en
ralit, que ce _on_? le pre, la fille ou la tante? Sparment ou
tous les trois ensemble?

--Mon ami, dis-je  Polyte, je prendrai des renseignements, et s'ils
me prouvent que vous m'avez dit la vrit... eh bien! nous verrons,
nous aviserons.... Rform, il n'y faut plus songer... exonr, c'est
un peu cher: deux mille cinq cents francs... et vous n'avez gure
d'autres rpondants que vos deux bras. Mais enfin, si rellement Lise
Trinquier vous aime, et si la tante Cuminal ne vous voit pas de trop
mauvais oeil, nous tcherons d'arranger tout cela... Je n'ai
certainement pas le coeur assez sec pour laisser un de mes conscrits
manquer, faute d'un peu d'aide, ce parti californien.

Cet adjectif si neuf (pour Gigondas) dpaysa un peu Polyte, qui ne
s'en rpandit pas moins en effusions de reconnaissance.

Je me mis immdiatement en campagne, et averti par de pnibles
expriences, je dployai cette fois tout le machiavlisme dont je me
croyais pourvu. Mon vieux cheval tomba malade juste  point; je
l'envoyai en pension chez Trinquier, le vtrinaire, afin d'avoir des
intelligences dans la place; mes missaires firent jaser les ouvriers
et les voisins, et bientt je sus,  n'en pas douter, que les
renseignements fournis par Polyte taient parfaitement exacts.
Trinquier tait riche; il avait eu de sa premire femme une fille
unique, qui s'appelait bien Lise, et  laquelle sa mre avait laiss,
disait-on, une trentaine de mille francs. Je m'arrangeai pour voir
moi-mme Lise Trinquier au sortir de la messe: c'tait une fille fort
laide, trs-brune et mme passablement noire, dont les yeux, le teint,
les sourcils abondants et la bouche orne d'un commencement de
moustache dnotaient le caractre inflammable. Mis en got par ces
premiers rsultats, j'allai de ma personne  Montheux, le bourg habit
par la tante Cuminal. Le percepteur des contributions me confirma tous
les dtails que Polyte m'avait donns touchant les immeubles possds
par cette tante, qui passait  Montheux pour une marquise de
Carabas. J'appris que Lise tait en effet sa filleule et serait
trs-probablement son hritire. Enfin, je me transportai chez matre
Girard, le notaire, que je connaissais de vieille date: il me rpta
que les trente mille francs lgus par la mre Trinquier et placs au
cinq pour cent sur premire hypothque, seraient intgralement compts
 Lise le jour de son mariage. On le voit, tout s'ajustait
admirablement au rcit de Polyte. Cependant je ne fus pas satisfait:
je voulais tout prvoir, tout calculer, n'avoir pas  me repentir plus
tard de trop de prcipitation et de confiance; je dis  Polyte:

--Mon garon, tout cela est bel et bien: Lise existe, les chiffres
sont exacts, la tante Cuminal a la physionomie de l'emploi; mais qui
me garantit la nature du sentiment que vous avez inspir  cette jeune
fille? Est-ce une amourette, un caprice, une passion? Est-ce son coeur
qui a parl? est-ce seulement sa tte! Nous autres romanciers
psychologistes, nous tenons grand compte de ces diffrences!...

Polyte carquilla de gros yeux, se demandant sans doute si je parlais
turc ou iroquois. Puis sa face vermeille reprit son expression de
contentement et de fatuit villageoise. videmment mes doutes
l'humiliaient, non pas pour lui, mais pour moi et pour ma commune. Il
gmissait d'avoir un maire aussi peu certain des moyens de sduction
de ses administrs.

--Monsieur, me dit-il enfin, c'est dimanche prochain le bal du
_Corps-Saint_ (quartier populaire d'Avignon). J'y serai, Lise y sera;
vous pourrez la questionner vous-mme: elle vous connat (qui ne
connat pas M. le maire de Gigondas?); elle vous aime dj comme mon
bienfaiteur, et elle aura confiance en vous.

Ces paroles, assez adroitement tournes, furent dites d'un ton de
scurit qui devait achever de me convaincre. Le dimanche, je ne
manquai pas d'aller  ce bal, o dansaient gaiement toutes les
grisettes et toutes les petites bourgeoises du quartier: Lise, en
grande toilette, y figurait au premier rang; les galants affluaient;
Polyte les dpassait de toute la tte, et les joues de sa danseuse,
quand il battait devant elle un victorieux entrechat, offraient un
heureux assemblage de coquelicot et de noir de fume. Il me mnagea,
entre deux quadrilles, une courte conversation avec elle; mais j'avais
compt sans la pudeur et la timidit virginales. A toutes mes
questions, insidieuses ou directes, Lise rpondit par des monosyllabes
dont un juge d'instruction aurait eu grand'peine  tirer parti. Aussi
bien, pouvait-elle me rpondre autrement? Ses yeux, tendrement fixs
sur le beau Polyte, ne parlaient-ils pas pour elle? Lui demander
davantage, n'tait-ce pas mconnatre les susceptibilits fminines,
attenter  une sensitive, porter une main brutale sur ces ailes de
papillon qu'on appelle les rves de jeune fille, manquer en un mot 
toutes les traditions de cette littrature _des dlicats_,  laquelle
j'avais eu un moment la prtention d'appartenir? Je me condamnai, pour
ma pnitence,  venir en aide  Polyte. Mes renseignements
n'taient-ils pas complets? N'avais-je pas puis et mme dpass tout
ce que pouvait exiger la plus minutieuse prudence?

Je m'excutai donc de bonne grce. Trois jours aprs, j'empruntai, 
l'insu de ma soeur, les deux mille cinq cents francs et je les comptai
 Polyte, qui me fit un billet bien en rgle sur un papier dont je
payai le timbre. Je lui adressai, sur les consquences formidables
qu'aurait pour lui son insolvabilit, un _speech_ qu'il couta avec
une scrupuleuse attention. Il m'appela son sauveur, emporta les
rouleaux et s'en alla en sifflotant l'air de Fernand dans la
_Favorite_.

Quinze jours s'coulrent, puis six semaines, puis deux mois. Polyte
continuait d'enfourner son pain  la satisfaction gnrale. Je
profitai de notre premire rencontre pour lui demander o en taient
ses prparatifs de mariage.

--Ah! voil... me dit-il d'un air un peu embarrass; si la chose
dpendait de Lise, ce serait dj fait!... elle m'aime tant!
ajouta-t-il en levant les yeux au ciel. Mais le pre et la tante
Cuminal ne veulent pas en entendre parler: ce sont des ambitieux, des
orgueilleux, des vaniteux, qui me mprisent parce que je n'ai rien, et
qui ont rv pour Lise un grand mariage: ils esprent lui faire
pouser le greffier Malingray...

--Mais enfin le pre Trinquier est remari; sa fille a le bien de sa
mre; elle est matresse de sa personne, et si elle vous aime
vritablement...

--Ah! c'est qu'elle est mineure, reprit Polyte en se grattant
l'oreille, et...

--Mineure, juste ciel! mais elle a de la barbe!... Je lui donnais
vingt-trois ou vingt-quatre ans.

--Monsieur le maire, elle aura dix-huit ans aux prunes...

--Aux prunes, grand Dieu!... Allons, j'ai fait une sottise; ce ne
sera ni la premire ni la dernire. Mais vous, petit malheureux, vous
avez singulirement abus de ma confiance!

Je ne voulus pas me tenir pour battu. La puret de mes intentions, le
dsir de rattraper mes deux mille cinq cents francs, un certain got
de romanesque que j'avais gard de ma vocation primitive, me donnrent
une hardiesse que je n'aurais jamais eue pour moi-mme. Je demandai un
rendez-vous  Lise Trinquier, et je l'obtins. J'interrogeai
l'intressante mineure avec un mlange d'autorit paternelle, de
gravit municipale et de paradoxe sentimental. Ses rponses trahirent
un dfaut absolu d'nergie et d'initiative, et mme, hlas! un certain
penchant  sacrifier au Veau d'or, aux vanits de ce monde,  ce luxe
effrn qui est la plaie de notre poque... Elle aimait bien Polyte,
mais le greffier Malingray avait un joli pavillon  un demi-kilomtre
de la ville, et il promettait de l'y conduire en voiture!

Au reste, je n'eus pas le temps de m'abandonner aux rflexions
mlancoliques que me suggrait cette nouvelle preuve de
l'appauvrissement de l'esprit romanesque en France. A peine
tions-nous ensemble, Lise et moi, depuis dix minutes, que la porte
s'ouvrit avec fracas, et le pre Trinquier parut, une norme trique 
la main... Rassurez-vous, mesdames, je dois ajouter bien vite que
cette trique ne m'tait point destine.

--Ah! monsieur le maire, me dit-il d'un ton o le respect et la
colre se combinaient  des doses trs-ingales, il est heureux pour
vous que je ne sois pas aveugle; car je vous aurais tap comme un
sourd... Je croyais ma fille enferme avec ce gueux de Polyte... Quant
 vous, je vous respecte, parce qu'au fond vous n'tes pas un mchant
homme, et que, de pre en fils, j'ai toujours ferr votre famille...
mais vous faites-l un vilain mtier. Vous qui avez mis le nez dans
tous les livres, vous avez lu sans doute le Code pnal; vous savez, en
cas de dtournement de mineure,  quoi s'exposent les complices... Je
ne vous dis que a.--Et toi, malheureuse, poursuivit-il en se tournant
vers sa fille avec un geste de mlodrame, si tu ne veux pas que ce
bton te brise comme verre, tu vas me jurer devant Dieu et devant
monsieur le maire de ne plus revoir ton infme Polyte!

--Oui, papa, oui, papa!... se hta de rpondre Lise en sanglotant.

--Et d'pouser mon excellent ami, M. Simonin Malingray...

Nouveaux sanglots.

--Oui, papa, oui, papa... dit-elle enfin moins distinctement.

Je compris que toute esprance tait perdue, et je ne songeai plus
qu' sauver ma sortie.

J'abaissai sur le pre Trinquier un regard olympien; puis je dis  sa
fille:

--Mademoiselle, la posie est morte, le roman se meurt; vivent les
greffiers, et soyez heureuse!... Mais si jamais votre imagination
avide d'idal se dbat, captive et meurtrie, dans les treintes de la
ralit; si jamais votre regard, un moment tourn vers les
perspectives radieuses de l'infini, se reporte avec douleur sur
l'troit horizon d'un mnage vulgaire; si votre front, dessch par
cette lourde atmosphre, appelle en vain des brises plus fraches et
plus douces; si votre coeur, riv  sa chane, regrette les ardeurs et
les dlicatesses du vritable amour, souvenez-vous que vous avez ferm
vous-mme,  dix-huit ans, de vos mains fbriles, le livre  peine
entr'ouvert du sentiment, de la rverie, de l'enthousiasme et de la
jeunesse! Souvenez-vous, mademoiselle, que vous aviez le got du
bonheur et que vous n'en avez pas eu le courage!!...

Et je sortis majestueusement, laissant Lise et son pre occups 
mditer le sens de mes paroles.

Trs-peu de temps aprs, Polyte s'arrachait les cheveux en apprenant
le mariage de Lise avec M. Malingray, qui fit magnifiquement les
choses. La corbeille arriva tout droit de Paris, et le dner de noces
fut un des chefs-d'oeuvre de Camp, ce cuisinier merveilleux qui a
dcentralis la gastronomie.

Cinq mois plus tard, je vis entrer dans mon salon le cur par une
porte et Ursule par une autre; tous deux taient ples, mornes,
effars, suffoqus. Une horrible catastrophe se lisait d'avance dans
leur attitude.

--Ah! monsieur le maire, je vous l'avais bien dit, s'cria le digne
homme, il faut marier Polyte, il le faut! Ce n'est plus seulement
ncessaire, c'est urgent, trs-urgent...

--Trs-urgent, rpta Ursule, les yeux baisss.

--Marier Polyte? et avec qui? demandai-je.

--Avec Madeleine Tournut, une de mes congrganistes, bredouilla le
pauvre abb en rougissant jusqu'aux oreilles.

Madeleine Tournut tait une assez jolie fille, mais pauvre comme le
fut Job avant d'tre duc.

--Il le faut?

--Il le faut.

--Il le fallait, bgaya Ursule, qui, par cette variante, acheva
d'claircir la situation.

--Absolument?

--Absolument.

--Et promptement.

Ces deux adverbes joints ne suffisaient pas pour servir de dot 
Madeleine. Le jeune couple, riche d'amour, mais ne possdant pas
d'autre richesse, fut mari gratis. Ursule, qui se reprochait sans
doute de ne pas avoir fait assez bonne garde, se punit aux dpens de
sa bourse et de la mienne. Nous paymes tout.

Moyennant une indemnit annuelle dont je me reconnus dbiteur envers
la commune, j'assurai  Polyte pour dix ans la proprit de _son_
four.--Quant  moi, mon _four_ tait complet.




XXII


Ces trois pisodes peuvent vous donner une juste ide de mes succs
administratifs et de mes conomies municipales. Je pourrais encore
vous en raconter huit ou dix du mme genre; mais  quoi bon? Le cadre
est trop troit pour que les tableaux soient bien varis, et vous
finiriez, mesdames, par me trouver trs-ennuyeux si vous n'avez
commenc par l: l'essentiel est de constater, en guise de moralit,
que l'charpe de maire ne m'a pas mieux russi que la frule de
critique: c'est que l-bas comme ici,  Paris comme au village,
l'homme est toujours le mme. Pour se gouverner  travers ses passions
et ses vanits, il faut une habilet que je n'ai pas. Je m'tais bris
sur les rcifs du boulevard Montmartre; j'ai chou sur les cueils de
ma pauvre commune de Gigondas.

--Puissamment raisonn! dit M. Toupinel qui, malgr son temprament
sanguin, avait cout ce long rcit sans donner trop de marques
d'impatience: mais, monsieur le maire ou monsieur le critique, il ne
suffit pas d'tre modeste; tout homme de lettres le serait autant que
vous,--c'est une des qualits inhrentes  la profession,--il faut
encore tre clair et honnte; clair pour nous, pauvres Athniens de
Thbes-la-Gaillarde, sur qui vos pseudonymes,  la la Bruyre ou par
_-peu-prs_, produisent exactement l'effet de la lanterne magique du
singe de Florian; honnte pour messieurs les Parisiens, qui, si vous
publiez jamais vos _Mmoires_, ne manqueraient pas de vous accuser de
ne pas avoir mis d'tiquette  vos transparents. Entre nous qui ne
comprenons pas assez et ceux qui comprendraient trop, vous n'avez
qu'un moyen de tout concilier: c'est de nous donner, ds ce soir, le
trousseau de _clefs_ que vous avez sans doute dans votre poche...

--Rien de plus juste, rpliqua George de Vernay; ces diables de noms
propres sont si terribles  manier, que je les ai momentanment
ajusts  ma commodit particulire; mais,  prsent, je suis  vos
ordres; tablissons, si vous le voulez, un dialogue par demandes et
par rponses, comme dans le catchisme: ce sera une sorte de table des
matires...


--Eh bien, attention! je commence:--Qui entendez-vous par Eutidme?

--M. Jules Sandeau.

--Et Thodecte?

--M. Louis Veuillot.

--Et Euphoriste?

--M. Ernest Legouv.

--Et Iphicrate?

--M. de Falloux.

--Et Thonas?

--Lacretelle.

--Et Argyre?

--M. Edmond About.

--Et Colbach?

--M. Louis Ulbach.

--Et Porus Duclinquant?

--M. Taxile Delord.

--Et Clistorin?

--Le docteur Vron.

--Et Molossard?

--M. Barbey d'Aurevilly.

--Et Schaunard?

--Henry Mrger.

--Et Camlo?

--M. Paulin Limayrac.

--Et Marphise?

--Madame mile de Girardin, ne Delphine Gay.

--Et Llia?

--George Sand. (Alcade, saluez!)

--Et Caritids?

--M. Sainte-Beuve.

--Et Polycrate?

--Gustave Planche.

--Et Polychrome?

--M. Thophile Gautier.

--Et Bernier de Faux-Bissac?

--M. Granier de Cassagnac.

--Et Poisonnier?

--M. Vivier.

--Et Massimo?

--M. Maxime du Camp.

--Et Lorenzo?

--M. Laurent Pichat.

--Et Falconey?

--Alfred de Musset.

--Et Olympio?

--M. Victor Hugo.

--Et Julio?

--M. Jules Janin.

--Et Raphal?

--M. de Lamartine.

--Et Bourimald?

--M. Mry.

--Et Hermagoras?

--M. de Balzac.

--A la bonne heure! maintenant vous avez mon estime: reste  savoir si
votre rcit a mu la sensibilit de ces dames...

On entoura, on applaudit, on plaignit George de Vernay; mais tout 
coup, au milieu de cette ovation de province, une voix solennelle
s'leva pour protester: c'tait celle de M. Margaret, vieux magistrat
en retraite, qui passait pour le Nestor de la contre:

--Jeune homme! dit-il (George a cinquante ans), j'ai t intimement
li avec votre excellent pre; ma vieille amiti vous a suivi, 
votre insu,  travers toutes vos msaventures parisiennes; et si j'ai,
grce  mon ge, mon franc parler avec tout le monde, ce n'est pas une
raison pour que je vous pargne vos vrits. Rien, absolument rien,
dans votre histoire, ne mrite l'intrt qu'on vous tmoigne. Tous vos
malheurs viennent d'un dfaut absolu de rflexion et de prvoyance,
d'un manque d'quilibre intellectuel que je rsume en ces termes: Vous
aviez trop d'imagination pour un critique, pas assez pour un
romancier: c'est pourquoi vous avez perptuellement flott entre vos
impressions mobiles qui taient  vos jugements littraires toute
solidit et toute fermet, et vos lubies aristocratiques qui gtaient
 plaisir les crations de votre cerveau. Vous avez fait de la
critique avec vos passions et du roman avec vos systmes. Il en est
rsult que vos apprciations des oeuvres et des hommes ont sans cesse
dpass la mesure en bien ou en mal, et que vos fictions romanesques
ont pri dans le faux et dans l'ennui. Vous, un critique! oh! que non
pas! Il faut au critique de la gravit, et vous tes lger; de la
profondeur, et vous tes superficiel; du savoir, et vous tes
ignorant; de l'Antiquit, et vous ne savez pas le latin!...

--Oh! s'cria George avec un soubresaut, comme si on avait march sur
ses cors...

--Non, vous ne le savez pas, reprit M. Margaret avec plus de force:
Voyons! scandez-moi seulement ces trois mots: _Urit fulgore suo!_...

--_Urit_, deux longues, bredouilla le patient, semblable  un aspirant
au baccalaurat que son examinateur embarrasse; _fulgo_, deux longues;
_re su_, deux brves; _o_, une longue; cet hmistiche ne peut entrer
dans un hexamtre...

--Et vous l'y avez mis, ignare que vous tes! vous avez oubli,
_enim_: _Urit enim fulgore suo, ignorantus!_

--_Ignoranta, ignorantum; dignus est intrare; cabricias arci thurum,
Catalamus singulariter_, exclama George pour se rattraper.

--Oui, vous savez le latin de Molire; mais vous ne savez pas celui de
Cicron et de Virgile; voil qui est dit!...

--Mais j'ai eu, au concours gnral, un prix de vers latins, un prix
de narration latine, un prix de discours latin et un prix de
dissertation latine!

--C'est possible; mais cela date de si loin! Moi aussi, j'ai dans la
gavotte, en 1807, comme Trnis; et aujourd'hui je ne saurais pas
mettre un pied devant l'autre. Non, mon cher, vous n'tes pas un
critique; vous seriez tout au plus un causeur, si vous aviez su mener
cte  cte vos dfauts et vos qualits. Hlas! monsieur tranche du
grand; monsieur a voulu se lancer dans le morceau d'apparat: ah! mon
pauvre ami, qu'alliez-vous faire dans cette galre? Tenez, il y a dans
vos volumes,--non pas, comme on l'a dit, en tte du premier, mais du
quatrime--une grosse tartine philosophique et dclamatoire que je
n'ai jamais pu digrer: cela s'appelle, je crois: _la Littrature et
les Honntes gens_. Vilain titre, jeune homme, vilain titre! J'en ai
vu un  peu prs pareil, il y a quarante-trois ans, dans le
_Conservateur_, qui n'a rien conserv du tout. _Les Honntes gens!_
mais c'est donner  entendre qu'il y a des gens qui ne le sont pas;
c'est mdire de la socit actuelle, qui du reste est au-dessus de
semblables mdisances. Vous avez, messieurs, de ces manires
exclusives qui tablissent des classes, des catgories, des camps, l
o il ne devrait y avoir que de bons Franais, apprciateurs clairs
des bonnes et belles choses. Ainsi vous dites encore: _Nous autres
catholiques_. Quelle arrogance! mais tout le monde est catholique,
except les protestants, les juifs et les Turcs; seulement, il y a
ceux qui vont  la messe, et ceux qui n'y vont pas; et ceux-l ont
peut-tre droit  plus d'gards que les autres: leur religion est en
dedans, et vous n'tes pas sans savoir que les sentiments contenus
sont les plus vivaces. Votre titre tait donc dtestable, et vous en
avez t cruellement puni. Grand Dieu! quel amphigouri! quel jargon
mtaphorique! Telles sont les questions que je veux effleurer ici,
comme on plante un jalon  l'entre d'une route.--_Effleurer_ et
_planter_ dans la mme phrase! Vraiment, vous mritez que je vous
_effleure_ la joue et que je vous _plante_ l ds les premires
lignes: ceci n'est rien. Voici qui enlve la paille: Cette
philosophie  la fois si destructive et si strile, cette rvolution
si radicale et si impuissante, avaient montr l'homme rduit
 lui-mme dans un tat de misre, de crime et de nudit: il
ramenait sur sa poitrine les lambeaux de ses croyances, dchires
 tous les angles du chemin qui l'avait conduit des bosquets du
paganisme-Pompadour aux marches de l'chafaud. Ouf! ouf!  Cathos! 
Madelon!  Gali!  Thomas!

George baissait la tte, et j'ai su, depuis, qu'il tait, sur ce
malheureux morceau, si horriblement rempli de cartilages, tout  fait
de l'avis de son critique: M. Toupinel vint  son secours:

--Permettez, monsieur! dit-il au formidable octognaire: est-il bien
juste de prendre dans un ensemble de sept volumes le chapitre le plus
mal russi, et, dans ce chapitre, huit ou dix lignes qui, spares du
reste, n'en paraissent que plus boursoufles et plus grotesques? Quel
ouvrage serait de force  rsister  ce procd? Voulez-vous un
exemple? Je me souviens qu'en 1840 M. de Balzac se livra, vis--vis du
premier volume de _Port-Royal_, de M. Sainte-Beuve,  un chenillage
du mme genre, et il fit rire tout Paris aux dpens de l'auteur et de
l'oeuvre. Et cependant l'oeuvre a survcu, parce qu'elle est
charmante, et aujourd'hui les mmes gens de got admirent  la fois
Sainte-Beuve et Balzac: grande leon, soit dit en passant, contre les
querelles littraires!...

--Dont les gens de lettres ne profiteront pas, grommela entre ses
dents M. Verbelin.

--Je n'ai pas tout dit! je n'ai pas tout dit! reprit M. Margaret en se
redressant: et l'histoire, jeune homme! l'histoire! Quand vous
tudiez le livre d'un historien, il semble,--le mot est de vous,--que
vous apprenez, en le lisant, ce que vous tes cens enseigner  vos
lecteurs: vous tes  la merci de votre auteur; vous ne ragissez pas
contre lui; vous ne lui rsistez pas!

--Juste ciel! Je ne lui rsiste pas! je ne leur ai que trop rsist,
et c'est pour cela que l'on m'a assassin: J'ai rsist  M. de
Chalambert, racontant l'histoire de la Ligue, si mchamment mise 
mort par Henri IV; j'ai rsist  M. Nicolardot, ministre des finances
de Voltaire, et j'y ai attrap quelques bonnes gratignures; j'ai
rsist  M. Roselly de Lorgues, le colossal historien de Christophe
Colomb, et j'y ai perdu quatre majuscules; j'ai rsist  M.
d'Haussonville, sacrifiant un peu trop, dans son excellent livre,
Louis XIV et la France  la Lorraine et  ses ducs; j'ai rsist  M.
Cousin, non pas au Cousin de madame de Longueville et de madame de
Hautefort, mais au Cousin de mademoiselle de Scudry, de _Cllie_ et
de _Cyrus_: j'ai rsist...

--Assez! assez! personne n'ignore, mon pauvre ami, que vous n'excellez
pas dans les morceaux de rsistance. Ce que je veux aussi vous
reprocher,--et ici, mesdames, je vous prierai d'envoyer vos filles
dans la salle  manger pour prparer les _sandwiches_,--c'est
l'impudicit de votre style. Ceci, mon cher, tient  votre chastet
exagre. Il n'y a rien de tel, en effet, que ces esprits chastes pour
se complaire dans certains dtails croustilleux, certaines images
allchantes, certaines expressions lascives, qui... que... enfin je
m'entends: c'est au point qu'on rencontre  chaque pas, dans vos
crits, le mot _immondices_ et le mot _souillures_...

--_Souillures! immondices!_ quelle horreur! dit en minaudant une femme
un peu mre, trs-dcollete pour une mre de famille: Agla, mon
enfant! il est dix heures; va-t'en vite! Plagie doit t'attendre au
bas de l'escalier...

--_Immondices! souillures!_ poursuivit M. Margaret: ceci me confond et
me rvolte chez un crivain vertueux. Que l'auteur de _Mademoiselle de
Maupin_ nous montre... que l'auteur de _Madame Bovary_ nous dcrive...
que l'auteur de _Fanny_ nous fasse voir... ce n'est rien, ils sont
dans leur droit; l'art, le grand art excuse et purifie tout; la
morale, la grande morale leur pardonne et leur sourit: mais
_souillures_ et _immondices_! Fi donc! Votre main n'a pas trembl,
votre front n'a pas rougi, votre coeur ne s'est pas soulev, quand
vous criviez ces syllabes sales! Ah! messieurs les dvots! ce sont l
de vos inconsquences! Encore et toujours Tartufe rudoyant le sein de
Dorine et chiffonnant le genou d'Elmire!

--Monsieur, vous tes impitoyable! s'cria madame Charbonneau; vous
traitez bien mal M. de Vernay, qui va nous accuser de trahison...

--Laissez-moi faire, madame! reprit le vieux magistrat: il vaut mieux
que ses vrits lui soient dites par moi que par ses ennemis. J'ai
encore  demander  George pourquoi, lui qui se pique de politesse et
de bonnes manires, lui, le chevalier franais, l'aristocrate, le
troubadour de pendule, il s'abandonne  des violences,  des
invectives,  des acrimonies incroyables. Comment se fait-il que ces
gentilshommes, ds qu'ils se mettent  crire et qu'ils font de la
critique, enveniment si aisment leur plume, et en viennent, ds les
premiers mots,  dire des choses?...

--Sacrebleu! je voudrais bien vous y voir! interrompit George en
clatant: vous me paraissez d'une humeur peu endurante; vous en seriez
vite aux gros mots. Quant  moi, je puis vous dire, en toute
conscience, que je n'tais pas _venu au monde comme a_. Mais il faut
tre juste pour tous, mme pour ceux qui ont le dsagrment de
possder un _de_ devant leur nom. Quand on supporte, depuis quinze
ans, le poids du jour et de la chaleur, quand on a eu  ses trousses
les plus rudes jouteurs de la critique  coups de stylet ou  coups
d'pingle, quand on a t immol cent fois sur les autels de la
dmocratie et les tables d'estaminet, quand on a t trait d'idiot,
de crtin, d'hypocrite, d'nergumne, d'intrigant, de mchant, de
grotesque, on perd patience  la fin, on sort de son caractre, et
l'on est tout tonn, un beau matin, de parler  peu prs le mme
langage que ceux qui vous font la vie si dure. Ce n'est pas de
l'impolitesse, c'est de l'pidmie. Croyez bien que, lorsqu'on
m'attaque avec talent, avec finesse, avec malice, voire avec une
malveillance ingnieuse et habile, je redeviens moi-mme et rentre
dans le ton: mais comment M. de Coislin en personne s'y serait-il
pris pour rpondre  des gens qui vous impatientent  la fois par la
grossiret de leurs opinions, la brutalit de leurs injures et la
vulgarit de leur style? Sans doute il serait plus poli, plus
chevaleresque, de dire, chapeau bas,  celui-ci: Monsieur, vous tes
un des premiers crivains du sicle, et j'ai fort got, dans le
temps, vos calembours. Permettez-moi cependant de prendre la libert
de vous faire observer humblement que votre cause n'tait peut-tre
pas si intimement lie  celle de Branger, que votre colre contre
moi ne pt s'exprimer avec un peu plus de modration; modration dont
j'aurais d'autant mieux senti le prix, que je suis, monsieur, au rang
de vos admirateurs les plus sincres et de vos plus dvous
serviteurs; et  celui-l: Monsieur, votre tendresse paternelle pour
_Marcomir_ vous fait le plus grand honneur; on sait que les vrais
coeurs de pres sont toujours enclins  prfrer ceux de leurs enfants
qui naissent avec des infirmits prcoces. Toute la presse doit vous
savoir gr de vos efforts dsintresss pour venger _Marcomir_ des
rigueurs du colportage tout en rappelant _Marcomir_  l'ingrate
mmoire des lecteurs de _Marcomir_, qui pourraient n'avoir pas assez
de souci de _Marcomir_. Maintenant, me trouverez-vous trop os si je
me plains qu'un homme de tant d'esprit, de tant de talent et de tant
de _Marcomir_, affirme, sans en tre assez sr (oh! pardon! pardon!),
que mes livres se vendent au poids chez l'picier; plainte, monsieur,
dont la vivacit, peut-tre excessive, vous prouvera du moins le cas
tout particulier que je fais de _Marcomir_ et de vous. Et ainsi de
suite. Assurment, cela vaudrait mieux: il vaudrait mieux aussi tre
un saint; je ne suis pas un saint, c'est positif, et quand ma bile
s'amasse, il faut que je me dgonfle: et puis, voyez-vous? le mtier
n'est pas gai: il n'y a rien qui aigrisse le caractre,  la longue,
comme d'tre trente-deux ans parmi les battus, trente-deux ans,
monsieur! depuis le seuil de la premire jeunesse jusqu' l'extrme
dclin de l'ge mr! Et encore il y a battus et battus: de votre
temps, c'tait tout profit et tout plaisir. Sous le premier empire,
les crivains des _Dbats_, Fletz et Saint-Victor[6] par exemple,
pouvaient, moyennant quelques hommages bien sentis  la gloire et  la
victoire, dire leur fait aux rvolutionnaires et aux philosophes,
reinter Voltaire, abmer Rousseau, bafouer la _Dcade_ et le
_Publiciste_, qui valaient bien le _Sicle_ et l'_Opinion nationale_,
persifler Garat, Ginguen, Morellet, qui valaient bien M. Arsne
Houssaye et M. Edmond About: ils avaient pour eux le succs, le
public, la vogue, le gros bataillon des rieurs. Et plus tard, sous la
Restauration, quel bon tat que celui de battu! On payait quelquefois
l'amende, c'est vrai; mais la popularit nous remboursait au centuple:
 l'aide d'un bon procs de presse, plaid par Mesdames Dupin, Barthe
ou Berville, M. Cauchoix-Lemaire et M. de Jouy passaient d'emble au
rle de grands hommes, de hros, d'idoles populaires: on allait
gaiement en prison boire le vin de Champagne et manger les pts de
foie gras prodigus aux heureux martyrs de la cause librale. Les
perscutions se traduisaient en couronnes civiques, en chars de
triomphe et en actions du _Constitutionnel_, plus productives que les
meilleures terres de la Beauce ou de la Brie. Et sous ce pauvre
Louis-Philippe! que d'aubaines pour quiconque avait le bon esprit
d'attaquer le gouvernement! Il suffisait d'inventer quelque grosse
btise, la paix  tout prix, l'abaissement continu, le gouvernement 
bon march, la halte dans la boue, pour recevoir immdiatement de
l'admiration publique un brevet d'homme de gnie et de grand citoyen.
Un littrateur pur et simple, aurait-il eu la grce de Nodier, la
finesse de Sainte-Beuve ou le charme d'Alfred de Musset, n'et t
qu'un zro auprs de M. de Genoude. Aujourd'hui les choses se passent
autrement: on est tout  la fois trs-battu et trs-impopulaire: on
crit dans des journaux avertis ou suspendus; et en mme temps la
dmocratie, triomphante sous ses airs de dfaite simule, vous crible
de sarcasmes et d'invectives: l'on a contre soi les bohmes, les
ralistes, les journaux  cent mille abonns, les auteurs de livres 
vingt-cinq ditions, le gros public,--et le monsieur  cravate
blanche, prcurseur aussi poli que funbre des avertissements et des
suspensions; on est cras tout doucettement, sans bruit, entre deux
portes, celle qui ouvre du ct des palais et celle qui ouvre du ct
de la foule; et l'immense majorit trouve que c'est bien fait, que
l'on a ce que l'on mrite, qu'il sied d'en finir avec les
incorrigibles, les fanatiques, les ennemis de la patrie et de la
libert, les partisans acharns de l'ancien rgime, des privilges, de
l'inquisition, du droit du seigneur et de la corve. Et si, par
dsintressement, on persiste  crire dans les journaux pauvres, si
l'on se rsigne  vivre chichement,  aller  pied ou en omnibus
plutt que de vendre sa plume, des gens qui touchent vingt mille
francs par an pour manger chaque matin du chanoine et du prtre, vous
taquinent l-dessus en petit franais, et calculent d'aprs le chiffre
de vos sacrifices la somme de votre talent. Comment, au milieu de ces
mortifications varies, ne tournerait-on pas  l'aigre? Je suis aigri,
je ne m'en cache pas, aigri contre mes adversaires, contre mes amis
peut-tre, et il n'est pas tonnant que mon style parfois s'en
ressente; c'est, je crois,  propos de Chateaubriand que l'on a
compar certaines fidlits politiques, prolonges et moroses,  la
vertu de ces femmes maries  des hommes beaucoup plus gs qu'elles,
trs-dcides  rester sages, mais toujours portes  croire qu'on ne
leur en sait pas assez de gr, que l'on n'apprcie pas suffisamment
les mrites et les difficults de leur sagesse. Au fait, elles n'ont
pas tout  fait tort. Elles sont jeunes, elles sont belles; leurs yeux
brillent, leur coeur bat, un sang rose colore leurs joues; leur
blanche poitrine bondit sous le corsage svre. Elles ouvrent la
fentre: sous leur regard, par un joyeux soleil de mai, passent des
couples amoureux, des fiancs du mme ge, de brillantes amazones,
escortes de hardis cavaliers; au loin retentissent des cris de
plaisir et de fte; dans la maison voisine, un orchestre de bal leur
envoie l'cho adouci de ses mlodies et de ses fanfares: toutes les
voix du printemps et de la jeunesse les appellent  vivre,  aimer, 
prendre leur part de ces enchantements et de ces ivresses. Elles se
retournent vers leur foyer: un mari, noble et vnrable entre tous,
mais tourment de rhumatismes, leur demande sa tasse de tisane ou sa
table de tric-trac: dans les grandes occasions, trois ou quatre
voltigeurs de la mme date viennent faire sa partie de whist et
comblent sa jeune femme de madrigaux contemporains de leurs ailes de
pigeon. Elle est fidle, c'est convenu, mais elle n'est pas toujours
de bonne humeur; ne me pardonnez pas, mais pardonnez-lui!...

  [6] Le pre de Paul de Saint-Victor, un de nos plus charmants
  crivains.

--Tudieu! mon cher, comme vous y allez! s'cria M. Margaret; et quelle
bouffe de mistral a fait grincer votre girouette? Mais  quoi bon
vous mettre en frais d'loquence? Vos belles phrases ne rpondent pas
 mon rquisitoire: ce qui a caus la plupart de vos infortunes, c'est
d'avoir suivi, au lieu de la morale naturelle et humaine, une morale
de convention, une morale aristocratique...

--Ah! prenez garde, mon vieil ami! riposta M. Verbelin, je suis  peu
prs de votre avis sur les romans de George de Vernay: tout roman o
se trahit le systme est jug, et je n'en voudrais pour preuve que
les romans socialistes ou humanitaires de madame Sand, compars 
_Andr_,  _Mauprat_ ou  _Valvdre_. M. de Vernay a eu d'ailleurs le
tort de se proccuper beaucoup trop, dans ses fictions romanesques, du
got des salons qui ont admir pendant vingt-cinq ans, tout en
pouffant de rire, le vicomte d'Arlincourt, et qui n'ont pas permis 
un seul des leurs d'expliquer tout ce qui se mlait de moquerie intime
 cette admiration burlesque. Il ne faudrait pas cependant aller trop
vite; il sirait de se demander si cette morale de convention, cette
morale aristocratique, ne peut pas tre, en certains cas, proche
parente et presque synonyme de l'idal: idal qui varie ncessairement
d'aprs la position sociale, les sentiments, l'ducation, les
antcdents des personnages, sans qu'il soit juste d'accuser l'auteur
d'tre tomb uniformment et de propos dlibr dans l'artificiel et
le convenu. Prenons un exemple, un seul; car la discussion trane en
longueur, et madame Charbonneau regarde la pendule. Le roman moderne,
abusant du droit du plus fort, avait singulirement dfigur et noirci
les gentilshommes et les patriciennes: je n'insiste pas, je n'aurais,
en fait de preuves, que l'embarras du choix. Survient M. de Vernay,
qui se propose de nous offrir des types contraires. Il peint ou plutt
il esquisse un gentilhomme dou d'une grande dlicatesse d'esprit et
de coeur, une exception si vous voulez, qui a le malheur d'tre le
mari d'une femme clbre par l'clat de ses ouvrages et de sa vie. M.
d'Ermancey, c'est son nom, est le voisin de campagne d'un autre
gentilhomme, le marquis d'Auberive, plus riche et plus noble que lui,
et qui peut, privilge bien rare! remonter aussi loin que possible 
travers ses parchemins sans y rencontrer la tache la plus lgre. M.
d'Ermancey a une fille, Aurlie, adorable enfant, pure comme les
anges. Le marquis d'Auberive a un fils, Emmanuel, beau, romanesque et
passionn. Emmanuel et Aurlie s'aiment; ils sont faits l'un pour
l'autre: mais d'une part les commrages de la ville voisine et des
chteaux d'alentour font subir  Aurlie le contre-coup des brillants
dsordres de sa mre; de l'autre, les journaux apportent jusque dans
la solitude habite par M. d'Ermancey l'cho mal touff de la vie
bruyante de sa femme. Qu'arrive-t-il? ce qui doit logiquement arriver,
tant donns les deux caractres et les situations respectives. Le
marquis demande  M. d'Ermancey Aurlie pour son fils, et M.
d'Ermancey la lui refuse[7]: ce scrupule est exagr, j'en conviens;
il fait le malheur de deux tres charmants, innocentes victimes de
fautes qu'ils n'ont pas commises; mais il complte et couronne le type
que l'auteur a voulu peindre et qui ne reprsente pas, selon lui, la
morale universelle, ni l'accomplissement d'un devoir absolu, mais une
certaine faon de comprendre cette morale et ce devoir. Convention,
dites-vous? soit; mais, pour cette me dlicate et timore, cette
convention s'appelle l'honneur: elle est contraire  la loi de
nature, de cette douce et bienfaisante nature que vous aimez tant?
soit; mais cette morale naturelle, si tous la laissiez faire, pourrait
vous mener loin; elle vous dirait: Mangeons chaud, buvons frais,
aimons les jolies femmes et les bonnes truffes, soyons toujours du
parti du succs, et nargue du qu'en dira-t-on!--Appliquez cette
thorie  l'art tout entier,  la posie, au drame, au roman, et vous
condamnez  mort des oeuvres que vous admirez, des oeuvres tout autres
que cette pauvre _Aurlie_, dont je fais d'ailleurs bon march. Vous
dtruisez d'un seul coup cet lment essentiel de toute motion
pathtique et leve; la lutte de la passion contre la conscience, de
la conscience contre les entranements du coeur, de l'imagination et
des sens. Hernani arrach aux bras de dona Sol et se tuant pour rester
fidle  son serment, morale de convention! Le Richard de Jules
Sandeau, fuyant la jeune fille qu'il aime quand il dcouvre qu'elle
est la soeur de l'homme qui a aim et dshonor sa mre, morale de
convention! Convention, le Cid, Polyeucte et le vieil Horace et son
fils! Convention, archi-convention, le Maxime et la Marguerite de M.
Octave Feuillet, qui ont fait couler tant de larmes! Vous vous
rduisez au rpertoire de M. Ernest Feydeau et de M. Champfleury, 
_Sylvie_ et aux _Amants de Sainte-Prine_. Qu'en rsulte-t-il? Lorsque
l'on a bien satur le public de cette littrature; lorsqu'au thtre
et ailleurs on a bien install sur les ruines de la morale de
convention cette morale de nature qui commence  la glorification des
apptits et finit  l'exhibition des jambes, si l'on essaye de nous
offrir une oeuvre d'allure plus fire et plus haute, elle tombe au
milieu des sifflets, des billements et des clats de rire, et nous
redemandons du _Pied de Mouton_. Donc, si cet ternel _spiritualisme
dans l'art_, dont j'avoue que nous avons un peu abus, vous impatiente
et vous ennuie, laissez du moins  l'idal un dernier refuge, comme on
laisse un coin de terre  un souverain exil de son empire. Ne lui
disputez pas son le d'Elbe ou sa principaut de Monaco! Cultivez dans
vos serres chaudes, amassez dans vos vases de Chine les camellias et
les roses, les jacinthes et les tubreuses; mais n'crasez pas du
talon de votre botte la pauvre fleur de violier ou de clmatite qui
vgte sous les ruines!

  [7] Voir la note  la fin du volume.

--Amen! dit M. Toupinel; mais,  prsent, pour qu'il soit bien avr
que le rcit de M. George de Vernay nous laisse  tous une impression
salutaire, j'ai l'honneur, mesdames et messieurs, de vous proposer un
toast et un serment, avant de clore les jeudis de madame
Charbonneau.--A la province! et, tous tant que nous sommes ici, jurons
de lui tre fidles, de ne plus la quitter, de ne demander qu' elle
seule nos sujets d'tudes, le but de nos ambitions, la rcompense de
nos travaux, nos plaisirs, nos peines, nos illusions, nos
enthousiasmes, nos rves, nos motions mondaines, artistiques et
littraires! Jurons de ne jamais remettre les pieds dans cet affreux
Paris que j'appellerais la moderne Babylone, si la nouveaut de cette
expression ne me semblait un peu hardie; ce Paris, sphinx redoutable,
dont chaque nigme cote si cher aux tmraires qui essayent d'en
trouver le mot; minotaure insatiable qui dvore, en guise de chairs
virginales, tant de gnies indits, de songes radieux et de juvniles
esprances: meurtrire courtisane, dont les sourires trompent, dont
les caresses tuent, dont la beaut dcevante n'est que fard et
maquillage, et qui passe ses cruels loisirs  se faire des colliers de
perles avec les larmes de ses victimes: ce Paris enfin, que notre
compatriote et ami, George de Vernay, a eu tant de raisons de maudire
et dont il a si spirituellement chang la vie fivreuse contre la
douceur et l'innocence des champs, les soins paisibles d'une mairie de
village, les sages calculs d'une conomie prvoyante et les
satisfactions dlicieuses du devoir accompli... Haine et anathme 
Paris! Jurons encore une fois de n'y retourner jamais!

L'effet de ce discours fut lectrique.

--Nous le jurons! s'crirent tous les assistants, avec autant
d'ensemble que les Suisses d'Uri et de Schwitz au second acte de
_Guillaume Tell_.

--Nous le jurons! rptrent bravement M. et madame Charbonneau!

--Je le jure! dit George de Vernay plus violemment que tous les
autres.

--Je le jure! ai-je ajout de toutes mes forces, cdant 
l'entranement gnral.

Un mois aprs, M. et madame Charbonneau, George de Vernay, maire
dmissionnaire, et moi, nous nous retrouvions ensemble dans le mme
wagon, sur le chemin de fer de Marseille  Paris. Madame Charbonneau,
aussi jolie et plus Parisienne que jamais, ne perd pas son temps: elle
a dj l'oreille de deux ou trois chefs de division, ses grandes et
petites entres dans deux ou trois ministres, et l'on assure qu'elle
possde des recettes particulires pour faire obtenir par son mari une
recette gnrale. Moi, je suis au comble de mes voeux; j'ai un drame
en sept actes reu  corrections au thtre de Belleville, et je serai
jou au mois d'aot prochain, ds que le thermomtre aura atteint
trente degrs de chaleur. Quant  George de Vernay, il a hroquement
repris cette vie littraire contre laquelle tous les serments
ressemblent  des serments d'ivrogne ou de joueur. Ce gaillard-l a
toujours eu de la chance, et je ne sais vraiment pas o il s'arrtera!
A peine au sortir de la premire jeunesse (cinquante ans, huit mois et
dix-sept jours), il a, dit-on, le vague espoir de remplacer, 
l'Acadmie franaise, le successeur de l'homme minent qui succdera
au successeur du successeur de M. Viennet.




NOTE


Ces quinze dernires pages ne peuvent tre tout  fait intelligibles
que si l'on a lu (mais qui ne l'a pas lu?) l'article de M.
Sainte-Beuve dans le _Constitutionnel_ du 3 fvrier. Je ne saurais en
parler sans un certain embarras. Si j'en crois les chos de la petite
presse et les susceptibilits de quelques-uns de mes amis, il
paratrait que l'illustre critique m'a _reint_. Or je dois dclarer
que son article m'avait caus une impression toute diffrente: j'y
avais vu l'oeuvre d'un adversaire ingnieux, fin, poli, malin,
cherchant les points vulnrables (ce qui est de bonne guerre), et, en
somme, sauf quelques lgres injustices de dtail, me faisant  peu
prs la part  laquelle je puis raisonnablement prtendre. Je m'y
tais vu surtout, pour la premire fois depuis que je suis entr dans
la vie littraire, apprci, discut, valu, serr de prs par un
crivain suprieur, et cela d'une faon qui ne ressemblait ni aux
complaisances faciles de l'amiti, ni aux _gamineries_ de la bohme,
ni aux violences de la haine. Cependant, aprs avoir admir et mme
remerci son juge, il n'est pas dfendu de recourir  l'appel et de
plaider encore. Dans le dialogue qui termine le prsent volume, les
interlocuteurs de George de Vernay (qui n'est autre que moi-mme)
dbattent  leur manire la plupart des chefs d'accusation si
spirituellement dvelopps par M. Sainte-Beuve: sur quelques-uns, je
me tiens pour battu; sur d'autres, je crois qu'un bon avocat aurait
beaucoup  rpliquer. Je ne me permettrai, en finissant, qu'une seule
remarque,--et une remarque d'aprs coup,-- propos de cette pauvre
_Aurlie_, que je croyais morte et enterre, et  laquelle M.
Sainte-Beuve a donn, en y insistant, une sorte de nouvelle vie. M.
Verbelin, le dfenseur officieux d'Aurlie (page 279), la dfend fort
mal, et cela par une bonne raison, c'est que je l'avais compltement
oublie. En ralit, ce n'est pas M. d'Ermancey, le pre d'Aurlie,
qui refuse sa fille  Emmanuel, le fils du marquis d'Auberive: c'est
Aurlie qui, ayant entendu toute la conversation entre son pre et le
marquis, se refuse elle-mme: elle cde  un scrupule peut-tre
excessif, mais qui tient aux plus intimes dlicatesses du coeur, et
n'a ds lors rien de commun ni avec la morale de convention, ni
surtout avec ces durets, ces frocits antiques, sacerdotales,
fodales et patriciennes qu'ont brises les rvolutions.--Ici, je
l'avoue (bien qu'on soit mauvais juge dans sa propre cause), je n'ai
pas reconnu l'exquise justesse de ton dont M. Sainte-Beuve nous a
donn tant de preuves. Non-seulement il tombe dans l'emphase au
moment o il vient de me la reprocher; mais l'ide mme porte  faux:
c'est justement parce que les rvolutions,--que nous ne maudissons pas
toutes,--ont fait rentrer dans le droit commun les privilgis
d'autrefois, c'est justement parce qu'il ne leur reste rien de leurs
anciens privilges, qu'ils doivent en conserver un seul, celui de se
montrer plus scrupuleux, plus ombrageux mme dans les questions tout
idales d'honneur et de sentiment. Cette vrit ne serait-elle
reconnue et pratique que par l'imperceptible minorit de
gentilshommes franais, le roman de bonne compagnie aurait le droit
d'y chercher ses types, de mme que le roman en vogue a cherch les
siens parmi les gentilshommes tars et les patriciennes dclasses. En
toute autre circonstance, cette nuance n'et pas chapp  l'esprit si
fin de M. Sainte-Beuve: tant il est difficile, dans notre malheureux
mtier, malgr les plus belles rsolutions d'quit et de sagesse, de
ne pas s'chauffer outre mesure, de ne pas risquer l'_ut_ de poitrine,
ou bien de se borner  chanter juste!

Cette remarque tardive m'est suggre, au moment de mettre sous presse
cette dernire feuille, par un article de l'excellente _Revue de
Bretagne et de Vende_ (fvrier 1862), article sign Edmond Dupr. Je
remercierais plus vivement M. Edmond Dupr si j'tais moins son
oblig, et je le louerais davantage si, depuis bien des annes, il ne
me comblait des tmoignages de la plus flatteuse sympathie. Il vient
de me prouver qu'il se souvenait de mes romans mieux que moi-mme; et
bien souvent il lui est arriv de complter ma pense par son
interprtation aussi bienveillante que dlicate, de comprendre ce que
j'avais tent de faire plutt, hlas! que ce que j'avais fait. Que M.
Edmond Dupr (est-ce bien son vrai nom?) reoive ici l'expression de
ma reconnaissance! Rendre un lgitime hommage  un crivain de
province qui n'aurait eu qu' vouloir pour russir  Paris, n'est-ce
pas la meilleure manire de terminer un petit livre o j'ai racont
les malheurs d'un crivain de Paris qui et mieux fait de rester en
province?

    A. P.

    Mars 1862.


FIN.





End of the Project Gutenberg EBook of Les Jeudis de Madame Charbonneau, by 
Armand de Pontmartin

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES JEUDIS DE MADAME CHARBONNEAU ***

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trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation information page at www.gutenberg.org


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at 809
North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887.  Email
contact links and up to date contact information can be found at the
Foundation's web site and official page at www.gutenberg.org/contact

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit www.gutenberg.org/donate

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit:  www.gutenberg.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For forty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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