Project Gutenberg's L'Illustration, No. 1587, 26 Juillet 1873, by Various

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Title: L'Illustration, No. 1587, 26 Juillet 1873

Author: Various

Release Date: August 7, 2014 [EBook #46525]

Language: French

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*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, 26 JUILLET 1873 ***




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L'ILLUSTRATION

JOURNAL UNIVERSEL

        [Illustration]

        RDACTION, ADMINISTRATION, BUREAUX D'ABONNEMENTS
        33, rue de Verneuil, Paris.

        31e Anne.--VOL. LXII--N 1587
        SAMEDI 26 JUILLET 1873.

        SUCCURSALE POUR LA VENTE AU DTAIL
        60, rue de Richelieu, Paris.

        Prix du numro: 75 centimes
        La collection mensuelle, 3 fr.; le vol. semestriel,
        broch, 18 fr.; reli et dor sur tranches, 23 fr.

        Abonnements
        Paris et dpartements: 3 mois, 9 fr.;--6 mois,
        18 fr.;--un an, 36 fr.; tranger, le port en sus.



SOMMAIRE

Texte: Histoire de la semaine.--Courrier de Paris.--Le peintre
Ab-Ovo.--La Cage d'or, nouvelle, par M. G. de Cherville (suite).--Nos
gravures.--Revue comique du mois, par Bertall.--Les Thtres.--Bulletin
bibliographique.

Gravures: L'incendie des magasins du Grand-Monge, rue Monge (2
gravures).--Sir Samuel Baker, explorateur de l'Afrique centrale;--Lady
Baker.--La sieste, composition et dessin de J. Millet.--Un nouveau
sport; le Paper Hunt, chasse au papier.--La tante  succession, d'aprs
le tableau de M. Worms.--Dcouverte d'un lphant fossile  Durford
(Gard), 3 gravures.--Revue comique du mois, par Bertall (12 sujets).--La
cabine-laboratoire du _Challenger_, navire charg d'explorer le fond des
mers.--Rbus.

[Illustration: L'INCENDIE DE LA RUE MONGE.--Les pompiers essayant
d'enfoncer la devanture des magasins du Grand-Monge.]



HISTOIRE DE LA SEMAINE

FRANCE.

 l'heure o ces lignes paratront, l'Assemble nationale sera sur le
point de se sparer pour ne rentrer en session que le 5 novembre. Cette
longue interruption des travaux parlementaires a t dcide dans la
sance de samedi dernier, d'aprs les conclusions du rapport prsent
par M. Paris et malgr l'opposition de la gauche qui, trouvant l'poque
de la prorogation trop loigne, avait vainement demand qu'elle fut
fixe d'abord au 20 septembre, poque de la libration du territoire,
puis au 20 octobre.

La semaine parlementaire a d'ailleurs t bien remplie. L'Assemble a
discut et vot plusieurs lois importantes, que nous allons
successivement passer en revue. C'est d'abord la loi relative 
l'organisation de l'arme, dont nous avons rsum, dans notre prcdent
bulletin, les dispositions principales, et dont l'adoption en deuxime
lecture a eu lieu, comme on pouvait le prvoir,  la presque unanimit,
sauf quelques modifications secondaires apportes  la rdaction
primitive de certains articles, notamment en ce qui concerne la dure
des fonctions des gnraux dans l'exercice d'un mme commandement, et la
latitude laisse au ministre de la guerre pour modifier l'habillement et
l'quipement des troupes; les changements d'uniforme, abandonns jusqu'
prsent  la discussion du ministre, ne pourront plus avoir lieu,
dsormais, qu'aprs le vote d'un crdit spcial.

L'Assemble s'est ensuite occupe d'une proposition manant de MM.
Fresneau et Carron et ayant pour objet l'organisation du service
religieux dans l'arme de terre; cette proposition a eu ce sort
singulier d'tre soutenue et combattue avec une gale vivacit et avec
les arguments les plus opposs, au nom du mme principe, celui de la
libert de conscience. Selon les adversaires du projet, dont M. le
gnral Guillemaut s'est fait remarquer comme l'un des plus ardents,
cette libert sera soumise aux plus graves atteintes par l'existence
d'un service religieux spcial aux troupes qui, alors mme que la
frquentation n'en serait pas obligatoire, aura pour effet de faire
remarquer les militaires qui n'y assisteraient pas, et de crer, par
suite, entre les pratiquants et les non pratiquants, une diffrence dont
les effets seront funestes  plusieurs points de vue. Selon les gnraux
Robert et Plissier, et selon M. Carron, tout au contraire, la
proposition dont il s'agit aura prcisment pour effet de protger cette
mme libert de conscience en assurant aux croyants les moyens de
remplir leurs devoirs religieux, moyens qui leur faisaient trop souvent
dfaut jusqu' prsent. Nous n'avons pas besoin d'ajouter que la
majorit a t de cet avis, et le projet a t vot par plus de 400
voix.

C'est encore d'une question religieuse que la Chambre s'est occupe dans
ses sances de mardi et mercredi. Mgr l'archevque de Paris a demand 
l'Assemble de dclarer d'utilit publique la construction d'une glise
au sommet de la butte Montmartre. Cette construction, dont les frais
seraient couverts par une souscription, ne coterait rien  l'tat; la
dclaration d'utilit publique a simplement pour but, en ce cas, de
donner aux promoteurs de l'entreprise le droit d'acqurir l'emplacement
ncessaire par voie d'expropriation. L'utilit publique existe-t-elle;
peut-elle tre galement dclare dans ce cas particulier? Tel est le
terrain purement juridique sur lequel M. Bertauld a plac la question
aprs quelques observations d'ordre religieux et politique prsentes
par M. de Pressens. Pour soutenir la ngative, M. Bertauld a cit des
passages du _Cours de droit administratif_ de M. Batbie, o l'honorable
dput qui est aujourd'hui ministre des cultes semble se prononcer dans
ce sens. M. Batbie a reconnu l'exactitude de la citation, mais en
ajoutant que la doctrine jadis soutenue par lui n'avait pas t
confirme par la jurisprudence ultrieure; il a ensuite relev plusieurs
erreurs commises dans l'argumentation de M. Bertauld et, finalement, la
Chambre a adopt la dclaration d'utilit publique.

Nous avons,  dessein, rserv pour la fin de notre revue de la semaine
parlementaire l'interpellation adresse par M. Jules Favre et plusieurs
membres de la gauche au gouvernement sur sa politique intrieure, dans
la sance de lundi dernier. Cette interpellation, d'abord retire par
ses auteurs, puis reprise au dernier moment, empruntait  la prochaine
prorogation de l'Assemble, une importance toute particulire.

Elle pouvait fournir au gouvernement l'occasion de s'expliquer sur ce
qu'il compte faire pendant ces trois mois o il va se trouver, en
quelque sorte, livr  lui-mme, et sur la faon dont il entend prparer
la solution des graves questions constitutionnelles depuis si longtemps
en suspens. Malheureusement, l'orateur qui s'tait charg de la
soutenir, gravement discrdit aux jeux de la majorit et mme  ceux
d'une partie de la gauche, en avait  l'avance compromis le rsultat par
sa seule intervention. De l'aveu mme d'une grande partie des journaux
rpublicains, M. Jules Favre, mal inspir en prenant la parole, l'a t
plus mal encore dans le dveloppement de son discours. Au lieu de
maintenir le dbat dans la sphre leve qui lui convenait, il l'a port
sur le terrain des incidents secondaires et des rcriminations
passionnes. M. de Broglie, dont la rponse tait ainsi rendue
singulirement facile, s'est content de se reporter au 24 mai et aux
circonstances qui avaient amen le diffrend entre la majorit et M.
Thiers; au rquisitoire de M. Jules Favre le sommant de dire si le
gouvernement tait lgitimiste, orlaniste ou bonapartiste, il a
simplement rpondu que le gouvernement ne prparait pas de solution
constitutionnelle, que c'tait l le domaine de l'Assemble, dont il
avait reconnu le pouvoir et dont il accepterait la sentence lorsque le
jour serait venu. A la suite de ce discours, un ordre du jour exprimant
la confiance de l'Assemble nationale dans la politique du gouvernement
et sign du gnral Changarnier, de M. d'Audiffret-Pasquier et de M. de
Larcy, a t adopt  la majorit de 388 voix contre 269, sur 651
volants.

Le mouvement d'vacuation des troupes allemandes, annonc d'abord comme
ne devant commencer que le 25, est dj effectu en grande partie et
sera entirement termin le 2 aot, moins la place de Verdun. A l'heure
o nous crivons, les villes de Mzires, Charleville, Bar-le-Duc,
Sedan, Commercy, Vaucouleurs et Neufchteau ont vu s'loigner les
troupes allemandes qui les occupaient et qui ont t immdiatement
remplaces par des garnisons franaises.

ESPAGNE.

L'Espagne parat tre arrive  cette priode de crise suraigu qui
prcde les vnements dcisifs. Le dictateur Pi y Margall, dont
l'inconcevable apathie lui avait valu les attaques les plus violentes au
sein des Corts, se voyant dans l'impossibilit de former un ministre,
a fini par donner sa dmission et a t immdiatement remplac par M.
Salmeron. Ancien vice-prsident du Snat sous le dernier rgne, M.
Salmeron appartient  la droite de l'Assemble; son ministre, pris dans
la droite galement, comprend plusieurs anciens ministres ou
fonctionnaires du roi Amde. Le nouveau gouvernement russira-t-il
mieux que son prdcesseur  rtablir l'ordre et  refouler
l'insurrection? Cette simple question a l'air d'une amre ironie en
prsence de l'effroyable dcomposition  laquelle l'Espagne est en proie
du Nord au Midi. Nous avons dj signal, il y a huit jours, les
dsordres dont Carthagne, Alcoy, Barcelone et Malaga avaient t le
thtre. Les dtails publis depuis sur les excs commis par les
forcens qui rgnent en matres  Alcoy et  Carthagne dpassent en
horreur tout ce que l'imagination peut concevoir. Du reste, le mouvement
fdraliste gagne chaque jour du terrain; les provinces de Murcie, de
Valence et d'Andalousie ont proclam leur complte autonomie; plusieurs
navires de guerre, la frgate la _Vittoria_ entre autres, tombs au
pouvoir des insurgs de Carthagne, ont t expdis par ceux-ci sur
Alicante pour aller soulever la population;  Sville, la populace a
arrt le capitaine gnral nomm par le gouvernement et a pris
possession du tlgraphe;  Cadix, elle assige les troupes restes
fidles qui se sont retranches dans l'arsenal.

Pendant ce temps, les carlistes poursuivent le cours de leurs succs et
don Carlos est entr en Espagne, o il a pris le commandement des forces
dont il dispose. Dans sa proclamation aux volontaires royalistes, date
du village de Zugarramurdi, don Carlos commence par invoquer le Dieu des
armes; puis il annonce que les volontaires auront dsormais en
abondance les armes qui leur avaient souvent manqu jusqu' prsent; il
dplore l'aveuglement de l'arme qui oublie quinze sicles de gloire, et
termine en faisant appel au dvouement de ses partisans pour sauver
l'Espagne agonisante.

Un des premiers actes du prtendant a t d'adresser au gnral carliste
Antonio Lizarraga, commandant gnral en Guipuzcoa, une lettre dans
laquelle il dclare le cur Santa Cruz tratre et rebelle, et donne
ordre de traiter comme tels ceux qui  l'avenir serviraient sous ses
ordres ou l'admettraient dans leurs rangs. Selon une dpche de source
carliste, Santa Cruz,  la suite de sa disgrce, aurait dpos son
uniforme, abandonn son commandement militaire et, reprenant sa soutane,
serait entr en France, d'o il se rendrait  Rome pour se jeter aux
pieds du saint-pre et demander son pardon.

GRANDE-BRETAGNE.

La Chambre des Communes a vot, la semaine dernire, malgr l'opposition
du ministre, une proposition qui peut paratre chimrique, mais qui
montre que les ides de progrs et d'humanit ne cessent jamais de
perdre compltement leur empire, mme aux poques les plus troubles.
Aux termes de cette proposition, le gouvernement est invit  faire
appel au tribunal arbitral, avant de recourir  la force des armes,
chaque fois qu'il s'lvera un conflit entre lui et une puissance
trangre; il devra en outre s'appliquer par tous les moyens possibles 
amener entre les puissances une entente ayant pour but l'institution
d'un semblable tribunal pour rgler pacifiquement les diffrends qui
pourraient s'lever entre elles. Combattue avec assez de vivacit par M.
Gladstone, qui l'a qualifie d'utopique et en a dmontr l'inefficacit,
cette motion n'en a pas moins t adopte comme nous l'avons dit, car
elle avait pour elle l'loquent exemple de la solution d diffrend
relatif  l'_Alabama_; remplira-t-elle son objet et russira-t-elle 
dlivrer l'humanit du flau de la guerre? Il faut le souhaiter si l'on
n'ose l'esprer.

Les fianailles du duc d'dimbourg, second fils de la reine
d'Angleterre, avec la grande-duchesse Marie Alexandrowna, fille de
l'empereur de Russie, ont t clbres la semaine dernire au chteau
de Heiligenberg, prs de Jugenheim, dans la Hesse. La grande-duchesse,
ne le 17 octobre 1853, atteindra bientt sa vingtime anne. Le duc
d'dimbourg a vingt-neuf ans; il est n le 6 aot 1844.

COURRIER DE PARIS

Il est donc parti, il ne reviendra plus. Je ne le nomme pas; ce ne
serait point la peine de le nommer. Vous avez assez vite devin de qui
je veux parler. Il est parti. Qu'Allah soit lou jusqu' ce ciel de
nacre o El Borak, la divine jument du Prophte, va conduire les houris
aux grands yeux noirs! On compte de cela sept jours depuis qu'il a pris
le chemin de fer qui l'a conduit de Dijon  Genve. De Suisse il va en
Italie, du Tyrol  Constantinople. Jamais vagabonde comte n'aura laiss
derrire elle une si longue trane de ftes et d'tincelles.

En nous quittant, il s'est amus  faire pleuvoir des croix par
poignes. Avez-vous vu sa plaque? Un soleil au milieu duquel se dresse
un lion tenant une pe dans ses griffes. Le tout entour de diamants.
Ceux qui s'taient constitus ses historiographes du jour et de la nuit
racontent qu'il a distribu cinq cents de ces soleils. Comment! rien que
a! La belle pousse pour un pays o c'est une maladie de naissance que
de porter des rubans! --Mon Dieu, s'criait le vieux roi
Louis-Philippe, ils demanderaient des croix au cholra, si le cholra en
donnait!

Pour en revenir  celui qui en a sem cinq cents, plus de quatorze cents
placets avaient t dposs au Petit-Bourbon; Malcolm-Khan, le premier
ministre, a d mettre une digne  cette inondation de suppliques. Tandis
qu'on y tait, on aurait bien satisfait  toutes les demandes. Qu'est-ce
que a pouvait leur faire, neuf cents dcorations persanes de plus ou de
moins! Mais au moment o l'on se disposait  doubler la pluie,  la
tripler mme, on a dcouvert avec stupeur qu'on avait us jusqu'au
dernier tous les brevets imprims et scells _ad hoc_. En partant de
Thran, on avait rempli toute une caisse de ces parchemins, pensant que
la cargaison serait suffisante. Cette disette de diplmes a tout arrt.
Ah! si l'on avait su en quoi consiste, sous ce rapport, la _furia
francese_, ce n'est pas une caisse, c'est une demi-douzaine qu'on aurait
mle aux bagages!

Nassr-ed-Din a emport Paris avec lui, en Orient. Savez-vous comment? Un
peu avant son dpart, M. Alphand lui a fait prsent de son intressant
ouvrage, _Les Promenades de Paris_, qu'a publi l'diteur J.
Rotschild.--M. Alphand, vous le savez, est l'habile ingnieur qui a fait
le Paris dcoratif que vous connaissez.--De retour  Thran, le shah
feuillettera plus d'une fois ce curieux volume en se rappelant les
monuments qu'il a visits, les jardins, les grandes voies et les places
qu'il a traverss.--Et qui sait? peut-tre ce volume lui servira-t-il,
un de ces jours,  dcrter un Paris oriental?

Lui parti, l'ambassade japonaise arrive. C'est la douzime que nous
voyons entrer dans nos murs. Venez, Japonais! Soyez les bien-venus! On a
toujours fait bon accueil  vos devanciers. Pourquoi ne vous
mnagerait-on pas,  vous aussi, une rception de premire classe? MM.
les reporters prparent dj leurs carnets. On va nous tenir au courant
des faits et gestes de l'ambassade nouvelle. A premire vue, par
malheur, on a pu constater une lacune. Cette douzime ambassade
japonaise manque absolument de Tacoun.

Point de Tacoun, qu'en dira-t-on?

Il est impossible que nous ayons perdu de vue la figure pain d'pice,
imberbe et tonne de Son Altesse le Tacoun, comme on appelait cet
adolescent venu de ledd. Il n'y avait pas de fte sans le jeune
tranger. Comme le palais des Tuileries, alors si souvent en liesse, le
mettait savamment en relief, de par M. Feuillet de Conches, dans toutes
les crmonies, dans tous les dners, dans toutes les chasses, dans tous
les bals et jusqu'aux soires o l'on organisait les _tableaux vivants!_
Qu'est-il devenu, monseigneur le Tacoun? Les neiges d'autan sont
fondues, je le sais. Toutes les grandeurs d'alors se sont vanouies
comme la fume d'un cigare. Ainsi l'a voulu le destin qui semble ne
vouloir jamais que des choses bizarres ou pnibles; mais le Tacoun
n'tait pour rien dans nos affaires. C'est pour vous dire qu'il avait
des droits  tre pargn. O est-il donc? Vit-il encore? _An puer
Ascanius vivit ne aut vescitur aura?_ comme dit Virgile. Et s'il
arrivait qu'il n'y eut plus de Tacoun, qui empchait d'en improviser un
autre afin de nous l'envoyer avec la douzime ambassade qui nous fait
l'honneur de visiter Paris en ce moment?

Ces visites multiplies dmontrent d'ailleurs combien est irrsistible
la force qui pousse dsormais l'Orient  donner la main  l'Occident. Ce
serait  faire croire que les deux mondes ne peuvent plus vivre
dsormais sans confondre leurs intrts. Tout justement, sous
l'impulsion de M. Lon de Rosny, savant professeur, il s'ouvrira, le 1er
septembre prochain, un Congrs international des orientalistes. Toutes
les socits savantes sont dj occupes  lire leurs dlgus. Pour la
premire fois, on verra donc runis en une sorte de dite les
gyptologues, les hbrasants, les indoustanistes, les assyriologues,
les sinologues, les ocanistes et tous ceux qui tudient les smites et
les no-grecs. Mais, si j'ai bien compris le sens des statuts, le
congrs aura surtout pour programme de mettre en relief ceux qu'on
appelle les japonistes.

Il tait d'usage autrefois de rire  propos d'un congrs organis par
des savants. Ces savants de jadis ne s'entendaient gnralement qu'en
une science, celle qui consiste  bien se servir de la fourchette. A la
vrit, ils y taient de premire force; un congrs de savants tait
immanquablement une trs-belle manifestation gastronomique. Sous
prtexte de vieilles mdailles, par exemple, ils se rencontraient en
assez bon nombre pour agiter l'intressante question de savoir si la
perdrix rouge est dcidment prfrable  la perdrix grise, ou bien s'il
est possible  l'homme de marier le melon  l'ananas; on discourait avec
intrpidit, on buvait sec, on chantait au dessert, et le congrs, une
fois la carte paye, ajournait  l'anne prochaine la suite de ses
travaux.

Rien de semblable, croyez-le, au sujet du Congrs des Orientalistes. Les
questions poses sur le tapis pourront toucher  la cuisine, mais
seulement en ce sens qu'il faut de mieux en mieux nourrir les peuples.
L'archologie, la production agricole, l'histoire, l'industrie, les
langues, l'art sous toutes ses formes, voil ce qui constituera le fond
des dlibrations. Un bureau provisoire fonctionne dj. On y remarque
MM. Lon de Rosny, dj nomm, professeur  l'cole spciale de langues
orientales, prsident de la Socit d'ethnographie; Jules Oppert,
professeur prs le collge de France, prsident de l'Athne oriental
(il a vcu cinq ans sur les ruines de Babylone); Geslin, architecte et
peintre, ancien inspecteur du muse du Louvre; Le Vallois, capitaine du
gnie; Charles Leclerc, libraire-diteur pour les langues orientales.
Vous voyez que les garanties ne manqueront pas.

Un homme qui, pour sr, aurait t une trs-grande lumire pour
l'Assemble projete vient de mourir subitement,  Venise,  la grande
douleur de ses amis. J'ai nomm Philarte Chasles, professeur au Collge
de France, conservateur  la Mazarine, le polygraphe le plus vari, le
plus tmraire et le plus color du temps. Il tait parti pour l'Italie,
il y a trois semaines, plein de vigueur et de gaiet.--J'ai reu de lui,
 cette date, une lettre de sa grande criture si nette, si dcide.--La
surveille du jour o il est tomb pour ne plus se relever, il faisait
encore de cette critique dont les dlicats se montraient friands depuis
tant d'annes. De quoi est-il mort? D'un rayon de soleil trop brlant ou
de l'air des lagunes? il est mort et une des plus prcieuses
intelligences de notre pays a cess d'tre.

Philarte Chasles n'tait plus jeune. N en 1798, il touchait  sa
soixante-quinzime anne. Qui s'en serait dout? De taille exigu mais
fort bien pris dans sa petite taille, mince, fluet mme, toujours
soigneux de sa personne, il s'tait habitu  combattre les atteintes de
l'ge autant par l'hygine svre du travail que par les artifices de la
toilette. Tel il avait t en 1830, tel il paraissait tre encore en
1870. Sans tre belle, sa figure plaisait  cause de son excessive
vivacit. L'oeil tait plein de malice. Un oeil de pie! disait un jour
M. de Balzac. Pour se faire une ide des causeurs d'il y a quarante ans,
race charmante qui s'en va de plus en plus pour cder la place  de
grossiers plaisantins, il fallait couter, ne ft-ce qu'une heure, ce
jeune vieillard, l'un des plus prompts  la riposte qu'on ait jamais
connus.

Peu d'hommes auront eu des commencements plus dramatiques. Fils d'un
ancien chanoine de la cathdrale de Chartres, rvolutionnaire ardent,
qui avait t un des montagnards inexorables de la Convention nationale,
il ne se souvenait pas d'avoir eu un seul jour d'enfance. Racontant ses
dbuts  moi-mme,  la suite d'un dner d'amis, il disait: Mon pre
tait un pre disciple de J. J. Rousseau. Il disait, comme Saint-Just,
son collgue et son ami, lequel avait dj rpt le mot d'un fameux
jansniste: _Un rvolutionnaire ne doit se reposer que dans la tombe._
Il m'avait donn un tat manuel, celui de typographe. Mais, en mme
temps, il avait mis ma tte d'enfant en serre chaude. Figurez-vous qu'on
m'apprenait le latin  huit ans, mais comme on l'a enseign  Montaigne,
c'est--dire en le parlant devant moi. Il en est rsult que
j'expliquais Tacite  dix ans,--sans le comprendre. Il a, du reste, mis
le public dans la confidence de sa vie intime de cette poque, en
crivant un trs-beau chapitre du livre des _Cent-et-un_, intitul: _la
Maison de mon pre_. C'est une trs-curieuse peinture des rgicides du
temps o la premire Rpublique avait t renverse par Bonaparte, aprs
le 18 brumaire. On voit dfiler l-dedans des physionomies de
conventionnels fameux: Vadier, Amar, Mallarm, Robert, Lindet, Daunou,
hommes terribles, selon l'histoire; vieillards pleins de coquetterie et
ne parlant que d'idylles, suivant le narrateur.--Le volume des oeuvres
de Philarte Chasles o se trouve ce morceau est rare au point d'tre
introuvable.

Ce n'tait l qu'une prface  la plus laborieuse des carrires. Tour 
tour apprenti imprimeur, correcteur d'une grande maison d'imprimerie 
Londres, journaliste improvis, bibliothcaire, professeur de
littrature compare, voyageur, confrencier, traducteur, _reviewer_
infatigable, nul n'a plus crit, plus cherch, plus parl, plus traduit,
plus invent. J'oublie de dire qu'il a t pote, trs-hardi dans ses
conceptions.--Il avait commenc par faire (1831) les _Contes bruns par
une tte  l'envers_, en collaboration avec M. de Balzac et Ch. Rabou.
Le lendemain, il nous faisait connatre Jean-Paul Richter, en publiant
_Titan_ et les innarrables pisodes: _La mort d'un Ange, Le carnaval de
Jean-Paul._--Que d'autres belles choses! Quelle somme de labeur fournie
au _Temps_, au _Journal des Dbats_,  la _Revue Britannique_,  la
_Revue de Paris_,  la _Revue des Deux-Mondes_,  la _Revue de
Saint-Ptersbourg!_

Charles Nodier parle d'un de ses camarades, fils d'un confiseur, qui
n'avait jamais croqu un seul bonbon; Philarte Chasles, nourri comme
Achille dans l'antre du Centaure, de la moelle des lions et des ours,
n'avait pu mordre  la politique. La littrature seule l'aura captiv.
Mais quel littrateur! Il nous a ouvert  tous vingt perspectives qui
nous taient fermes avant sa venue: l'Angleterre, l'Allemagne,
l'Espagne, les pays Scandinaves, l'Orient. Moyennant une tche si
vaillamment acheve, il pouvait compter que l'Acadmie franaise lui
ouvrirait un jour ses portes  deux battants. Le _cant_ franais s'y est
oppos. On lui reprochait de n'avoir pas une tenue assez correcte, par
exemple de faire des dettes. Oui, il est vrai, autrefois, il y a vingt
ans, il faisait quelques dettes, en nous donnant, chaque matin, des
trsors. S'il et t duc, ou marquis, ou millionnaire, le grief
n'existait pas, et il aurait pu mourir dans son fauteuil.

Une chose surtout l'affligeait: la dcadence si marque des formes
littraires. Il disait:

--Est-il possible qu'il existe tant de romanciers chez nous? On en
compte trois cents en France, pays de l'esprit, du got, du caprice! Et
ces gens-l font chacun cent volumes, au bas mot! Savent-ils ce qu'ils
font? J'en doute! Il est si difficile de faire un bon roman! Il est si
peu commun de faire sortir trois nouvelles de sa tte! On condamne tous
les jours pour un article de politique  la prison,  l'amende, 
l'exil,  la mort. Pourquoi pas ces peines pour un mauvais roman?

Philarte Chasles avait commenc par faire des vers,--comme tout le
monde.--A la longue, il tait devenu si rebelle  la prosodie qu'il ne
savait plus par filer un seul distique.

Il se montrait merveill d'un tour de prestidigitation potique qu'il
avait vu excuter  Mry, un soir, chez Orfila, le doyen de l'cole de
mdecine. On jouait  remplir des bouts rims. Le tour vint  l'auteur
d'_Hva_, qui avait  accoupler ces quatre rimes:

        Fte,
        Deuil.
        Faite
        D'oeil.

Et voici ce que Mry avait improvis:

        Un jour de fte,
        Un jour de deuil.
        La vie est faite
        En un clin d'oeil.

Avant de sortir du territoire franais, un gnral prussien a voulu se
signaler.

Le prince de vient donc de publier un ordre du jour dans lequel il
reproche aux officiers subalternes de saluer leurs suprieurs avec trop
de flegme! En mme temps, il leur recommande d'y mettre  l'avenir plus
de vivacit.

Un vieux colonel en retraite disait  ce sujet  des jeunes gens du
civil:

--Eh bien, a vous fait rire, messieurs. Croyez pourtant que le prince
de *** a raison. Quand on salue bien ses chefs, c'est qu'on les estime.
Quand on les estime, on s'arrange avec eux pour ne pas se laisser
battre.

Philibert Audebrand.



[Illustration: SIR SAMUEL BAKER, explorateur de l'Afrique centrale.]

[Illustration: L'INCENDIE DE LA RUE MONGE.]

[Illustration: LADY BAKER.]

[Illustration: LA SIESTE.--Composition et dessin de J. Millet.]



LE PEINTRE AB-OVO

COMMENT SE RECRUTENT LES PEINTRES?

On n'a pas oubli sans doute cette caricature de Daumier, reprsentant
un enfant marchant devant ses parents, et le pre s'criant clair par
une rvlation subite: Comme il mange bien son sucre d'orge! J'en ferai
un avocat.

La vocation du peintre ne se rvle pas de la mme manire: quelquefois,
c'est au collge qu'elle se dcide aprs des succs dans la classe de
dessin, quand le jeune lve a conquis le prix pour avoir russi une
_acadmie_--o la puret du trait n'en accuse que mieux l'ignorance du
contour; c'est encore pour avoir _ombr_ une tte avec des hachures
irrprochables qui ressemblent  s'y mprendre aux tableaux que les
matres de calligraphie suspendent au coin des rues. Ces succs
fascinent assez souvent les parents.

Quelquefois, on est le fils d'un artiste.

O bien son voisin, et l'on a t admis jeune dans son atelier.

Les coles gratuites de dessin fournissent aussi quelques recrues.

Nous ne parlerons pas ici des vocations irrsistibles; elles se font
jour malgr tout.

Il est rare que la manire plus ou moins accentue de manger un bonbon
dcide de la carrire d'un artiste futur.

Paris n'a pas le monopole de la production spontane de cette varit de
l'espce humaine; les dpartements et l'tranger peuplent d'une manire
notable les ateliers de nos matres, mais gnralement dans ce cas, les
mmes causes produisent les mmes effets.

Les lves sortant du collge, ou ceux qui proviennent des coles de
dessin, s'aperoivent ds leur arrive  l'atelier du matre, que ce
qu'ils ont appris ne leur servira pas  grand chose, que tout est 
recommencer; quelques-uns persistent; c'est que l est la vritable
vocation; d'autres, au contraire, reconnaissent leur insuffisance et se
htent d'abandonner une carrire qui ne leur prsente aucune issue. Mais
il reste toujours quelque chose  celui qui s'est essay aux vritables
tudes, quand ce ne serait que d'avoir appris que l'adresse de la main
n'est pas le seul mrite  rechercher. De bons critiques d'art peuvent
se former par ces tudes incompltes, et qui pourrait leur refuser une
grande comptence?

Quant aux fils d'artistes, nourris dans le srail, tout enfant ils ont
jou avec la palette de leur pre, et pourtant, rarement ils en
deviennent les successeurs, nos jours on citerait au plus quatre ou cinq
honorables exceptions; on dira, les deux Bellang, les deux Meissonier,
les deux Giraud, etc., etc., et l'on ne compte qu'une seule dynastie qui
soit parvenue jusqu' la troisime gnration.--Celle des Vernet.--On
connat ce mot d'une modestie charmante du fils de Joseph, du pre
d'Horace, de Carie Vernet qui, flicit sur cette succession de talents,
disait: Je ne suis que l'anneau qui unit les deux diamants.

Il y aurait une curieuse tude  faire sur ceux qui persvrent--malgr
Minerve--; une visite aux galeries du Muse les jours d'tude
clairerait  ce sujet. A cot des jeunes lves copiant des fragments
de tableaux, faisant des esquisses d'aprs les chefs-d'oeuvre des
matres, se levant frquemment pour, disons le mot, flner, on peut voir
des hommes  la chevelure rare ou grisonnante, copiant pniblement des
tableaux entiers, travaillant avec assiduit et comme remplissant une
tche; lche pnible il est vrai, il s'agit pour eux de vivre. Ce sont
ces persvrants malheureux qui, revenus trop tard de leurs illusions,
n'ont eu ni le courage, ni la possibilit de rompre avec leurs tudes
passes, de chercher une autre carrire, et qui ont  rsoudre le
difficile problme de vivre de l'art, eux qui ne sont pas artistes.

D'autres, sans abandonner entirement la peinture, la cultivent
concurremment avec un autre art. Le soir, musiciens dans un orchestre,
chanteurs des choeurs  l'Opra, ils redeviennent peintres pendant le
jour, trouvant le moyen de manger  deux rteliers; on en trouve
quelques-uns parmi ceux que l'on rencontre dans les galeries du Muse.
Cette dualit a t dpasse par Henri Monnier. Successivement lve de
Girodet et de Gros, dessinateur original, il s'est essay dans les
tudes srieuses; tout le monde connat ses succs de thtre, son
incarnation en monsieur Prudhomme, et il n'est pas un cabinet de lecture
qui se considre comme complet s'il ne possde ses _tudes sur Jean
Hiroux_, et sur _les Cancans des portires,_ illustrs par l'auteur
lui-mme.

Parmi ceux qui abandonnent dfinitivement l'tude des arts, on en trouve
dans toutes les professions. Nous en avons connu qui sont devenus
commissaires-priseurs, officiers de l'arme, marchands de musique, etc.,
etc. Un seul est devenu... snateur.

L'initiation du peintre  ses destines futures peut compter parmi les
plus attrayantes. Ce n'est plus la discipline, le silence du collge ni
de l'cole du soir, ce n'est plus la retenue de la vie de famille, c'est
la libert la plus absolue, l'indpendance la plus complte. La gaiet
est  l'ordre du jour dans les ateliers d'lves, l'esprit galement. On
ne pourrait en douter en se souvenant que de l sont sortis les Charlet,
les Bellang, les Eugne Delacroix et tant d'autres dont la liste serait
trop longue; c'est l que prennent naissance la plupart des mots
heureux, de ces expressions qui parfois transforment le langage
franais, et que tous nous saluons comme de vieilles connaissances, nous
souvenant du jour et de l'occasion o ils sont ns, alors que d'autres
en ignorent l'origine.

L'atelier d'lves ne ressemble en rien  l'atelier du matre. Ce
dernier, jadis assez modeste--tmoin la gravure si connue de celui
d'Horace Vernet--peu  peu s'est enrichi; les meubles moyen ge ont
commenc la mtamorphose, puis sont venues les belles toffes, les armes
curieuses, les oeuvres d'art; on en a fait un salon; les tapis ont
couvert le plancher; au classique pole de faence a succd la
madone-calorifre; plus de chevalets en bois blanc--du chne.--Ce n'est
plus la blouse de charretier que revt le matre de ces lieux, c'est
l'lgant costume de velours, le saute-en-barque soutach. Mais le tabac
y a acquis droit de bourgeoisie depuis le modeste brle-gueule, la
cigarette espagnole, le cigare de la Havane, jusqu'au chibouque au riche
bouquin d'ambre, au narguil ressemblant  Laocoon dvor par les
serpents, en passant par toutes les varits de la pipe allemande,
hollandaise; tous les moyens sont employs pour activer cette opration
chimique qui se nomme la combustion de la nicotiane--vulgo,--fumer, 
moins que..., mais quel est de nos jours le peintre qui ne fume pas.

Le contraste est grand entre l'atelier du matre et celui des lves.
Ici, des murailles couvertes d'inscriptions qui ne figureront jamais
dans les cours de la bibliothque, des charges dessines au fusain, et
sur lesquelles on essuie le rsidu des palettes, pour tous meubles,
quelques bosses, quelques tudes peintes ou au crayon, la table du
modle, un pole assez souvent en fer, des tabourets de hauteurs
diffrentes, et une fort de chevalets enchevtrs les uns dans les
autres, depuis l'aristocratique chevalet  crmaillre jusqu' celui
perc de trous et o deux chevilles supportent la toile. Quelques-uns
mme sont privs de l'appendice qui sert  les maintenir debout et que
l'on nomme la queue; de notre temps, ceux-ci taient surnomms:  la
Titus; on trouve  les utiliser en les appuyant contre le mur; bien
qu'invalides, ils font un service aussi actif que les autres. On
comprend que la chute d'un chevalet entrane celle de tous les autres;
c'est un vritable jeu de capucins de cartes; ce sinistre se produit
rarement, mais quand il arrive, que de toiles creves, de botes 
couleurs renverses! chacun cherche  repcher son bien; peu  peu
l'ordre se rtablit, les blessures sont panses, et on finit par
rire..., parce qu'on rit de tout dans un atelier d'lves.

C'est ici le moment de dire quelques mots sur l'organisation de
l'atelier. Il est ouvert toute la journe; mais le vritable travail,
celui de l'tude du nu, dure cinq heures par jour, de huit heures du
matin  une heure de l'aprs-midi en hiver, de sept heures  midi en
t. D'avance les diffrentes semaines ont t distribues aux modles
qui doivent poser, et le lundi matin tout le monde est  son poste, le
modle sur la table, les lves combinant une pose qui doit tre la mme
pendant toute la semaine. Quand elle est accepte par la majorit,
l'appel commence; les premiers nomms dans cet appel seront les derniers
la semaine suivante pour remonter successivement par fractions de cinq
ou six. On comprend l'avantage de choisir la place o l'on doit
travailler selon l'aspect plus ou moins favorable pour l'tude, mais cet
avantage doit tre, partag par tous. Il n'en est pas de mme 
l'acadmie du soir dont, plus loin, nous dirons quelques mots.

Jadis, les nouveaux venus taient obligs de subir sous le nom de
charges des vexations sans nombre. Nous mentionnerons  peine les
moustaches au bleu de Prusse, la couleur la plus difficile  enlever, et
dont les traces subsistent pendant quelques jours, les fumigations
faites avec les torche-pinceaux enduits d'une huile nausabonde que l'on
brlait dans le nez du rcipiendaire, et autres plaisanteries d'un got
plus contestable encore, pour arriver au supplice de l'chelle. Il
consistait  attacher fortement le patient sur une chelle renverse que
l'on redressait ensuite, de faon qu'il et la tte en bas, et on le
laissait ainsi presque jusqu' la suffocation... Ces preuves n'ont
heureusement plus cours aujourd'hui; ainsi que les brimades des coles
militaires, elles ont disparu pour ne renatre jamais.

Ce n'est pas dans les coles que nous essayons de dcrire que les lves
apprennent l'_a, b, c_, du mtier; pour y entrer, il faut avoir dj une
certaine pratique, tre capable de copier assez correctement un modle
dessin, de faire une tude d'aprs la bosse; et pourtant, avant
d'arriver  ce grand _desiderata_--de tout commenant--peindre une
figure d'aprs nature--faire une _acadmie_--selon le mot admis--hors
des ateliers--il faut pendant quelques mois se borner  dessiner. Il y a
une hirarchie parmi les tudiants. Ceux que le matre n'a pas jug
assez avancs pour leur permettre d'aborder encore l'tude de la nature,
doivent se contenter de copier quelques bons dessins originaux, soit du
professeur, soit d'un autre matre. A ce moment l'lve prend le nom
d'_asticot_ ou de _rapin_, non le rapin de vaudeville, espce de
domestique gouailleur, moiti voyou, moiti artiste, vritable gamin de
Paris, affubl d'un nom grotesque.--Ceux-l, nous ne les avons jamais
connus.--Ce sont gnralement des jeunes gens timides, n'osant lever la
voix devant leurs anciens et faisant ainsi la premire partie de leur
noviciat.

De rapin, on passe--dessinateur.--On n'a pas encore le droit de saisir
la palette. Au premier rang, devant la table du modle, on voit un
demi-cercle de tabourets bas sur lesquels sont assis ceux qui sont
promus  cette dignit. Le carton sur les genoux, ce n'est encore que
sur du papier qu'ils peuvent essayer de reproduire le modle qui pose
devant eux. L, plus de belles hachures, plus de traits imperturbables
comme au collge; on commence  comprendre qu'il y a autre chose 
chercher que l'adresse de la main, que la forme n'existe pas seulement
dans le contour extrieur. C'est un commencement de rvlation.

P. Blanchard.

(_La fin prochainement._)



LA CAGE D'OR

NOUVELLE

(Suite)

Lorsqu'on a trouv de si bonnes raisons pour justifier des dmarches qui
auraient pu devenir compromettantes, on ne doit pas en manquer lorsqu'il
ne s'agit plus que d'accorder le tribut de quelques larmes au sort du
malheureux qu'on aurait voulu sauver, et Alexandra en dcouvrait
auxquelles il n'y avait rellement rien  rpondre.

Ces larmes la ramenaient insensiblement aux vnements des jours
prcdents, et une lois livre  ces souvenirs, elle leur appartenait;
son imagination reconstruisait alors tous les accidents de ses deux
rencontres avec le jeune gentilhomme; elle en revivait, pour ainsi dire,
un  un, jusqu'aux moindres dtails; il lui semblait entendre encore
cette voix si vibrante et si douce parfois; elle se sentait si trouble,
comme elle l'avait t devant la singulire ardeur du regard du
proscrit.

Ncessairement, elle se permettait, quelques corrections dans cette
nouvelle dition de ce drame; elle se montrait notamment beaucoup plus
svre qu'elle ne l'avait t pour l'inconcevable lgret avec laquelle
le jeune homme avait expos sa vie pour la revoir. Mais, si condamnable
que soit une folie, elle flatte toujours un peu la femme qui en est
l'objet; et puis le malheureux expiait trop cruellement son tourderie
pour que son censeur, si rigide qu'il ft, ne se sentit pas dsarm.
Alors, comme elle n'ignorait pas qu'en matire de complots politiques il
n'est point dans les habitudes du gouvernement moscovite de laisser ses
victimes languir dans les cachots de la forteresse, comme elle ne
doutait pas que le condamn de la veille n'et t dj achemin vers la
Sibrie, c'tait dans les steppes dsoles de la terre d'exil que la
conduisaient ses rveries; elle y cherchait, elle y retrouvait son
protg. Mais, hlas! ce n'tait dj plus celui qui, beau de sa
jeunesse et de son intrpide audace, s'tait impos  son admiration;
elle le revoyait hve, dfait, l'oeil morne, teint, succombant  cet
effroyable travail des mines auquel sa naissance, son ducation, sa vie
de luxe et d'oisivet l'avaient si peu prpar; elle le suivait,
marchant d'un pas chancelant  travers ces dserts de neige pour
regagner une misrable cabane, seul asile que la munificence du tsar
accorde aux infortuns qu'il relgue dans cet enfer de glace. C'tait
surtout l'vocation de ces tristes tableaux qui avait le don de
l'mouvoir; elle commena  mler  ses tristes rflexions quelques
maldictions contre les tyrans.

Alexandra se trouvait sous ces impressions lorsque son mari tait revenu
de Kalouga. Nous avons dit que, dans le dsespoir que lui avaient caus
les menaantes paroles du comte Laptioukine, Nicolas Makovlof n'avait
pas eu le courage d'annoncer  sa femme l'insuccs de la tentative que
celle-ci avait conseille. Mais, dans la situation o se trouvaient les
deux poux vis--vis l'un de l'autre, ce silence avait son loquence, et
Alexandra avait devin ce qui avait d se passer.

A sa grande surprise, aprs avoir si ardemment souhait cette
mancipation, elle en perdait l'espoir avec colre, mais sans que sa
douleur ft violente, et elle commena de marcher d'tonnement en
tonnement.

Emue de l'accablement du pauvre serf, elle essaya de le consoler; mais
ces quelques mots de tendresse mue qui avaient autrefois le privilge
de ramener le sourire sur ce visage morose, qui taient le rayon
vivifiant auquel s'panouissait ce coeur dsol, elle ne les trouvait
plus. Elle remarqua elle-mme que son coeur n'avait aucune part aux
phrases banales et froides qui tombaient de ses lvres.

Le lendemain elle essaya de rentrer dans la rgularit de sa vie, de
reprendre les occupations de son mnage et de son ngoce; elle s'aperut
avec stupeur qu'elle n'tait plus dans la possession de sa volont.
Domine par les visions, par les souvenirs qu'elle avait si imprudemment
caresss, elle ne pouvait plus s'y soustraire. Ils se reprsentaient 
elle non-seulement dans la solitude recueillie de sa chambre  coucher,
mais  tous les instants de la journe. L'image du proscrit la
poursuivait au milieu des travaux de son intrieur aussi bien que des
proccupations de son comptoir; tantt elle la voyait apparatre sur la
page blanche du grand-livre sur lequel elle enregistrait les cuirs secs,
sals, verts, etc., dbits par la maison Makovlof; tantt elle
tressaillait, relevait la tte, se figurant qu'elle allait le voir
derrire le carreau o, une fois dj, il s'tait montr; et, mme en
prsence de son mari, elle se surprit plus d'une fois songeant encore 
l'exil.

La rvlation de cet tat de son cerveau n'excita d'abord, chez
Alexandra, que de l'humeur et du dpit. Si flagrante que ft maintenant
l'obsession, elle ne se dcidait pas  lui accorder la moindre
importance. Celui dont la pense se reprsentait  son esprit, trop
souvent sans doute, n'tait-il pas pour elle un tranger dont elle
ignorait mme le nom? Si elle cdait si aisment  ce souvenir, c'tait
bien moins  la personne de l'exil qu'il fallait attribuer cette
faiblesse, qu' la cause mme pour laquelle celui-ci aurait souffert; et
cette cause n'tait-elle pas assez noble pour mriter encore davantage?
Et puis, enfin, ne pouvait-elle pas, sans tre rprhensible, s'occuper
d'un homme que probablement, hlas! elle ne reverrait jamais en ce
monde?

Mais Alexandra tait si sincrement honnte que les plaidoyers qu'elle
s'adressait  elle-mme avaient perdu le pouvoir de la convaincre.
Srieusement alarme, bien que doutant encore de la ralit de ses
apprhensions, elle essaya de lutter contre l'envahissement de sa
pense, d'en carter tout ce qui se rattachait  ce jeune homme, de se
roidir dans la plus complte indiffrence. La journe ne s'tait pas
coule qu'elle avait vingt fois constat l'inutilit de ses efforts;
alors elle fut bien force de reconnatre la vanit de ses rsolutions,
et une ide traversa son esprit avec la rapidit et la violence
foudroyante de l'clair.

--Le mchant prtre aurait-il donc dit la vrit? Un sentiment coupable
s'tait-il empar de son coeur sous le masque de cette sollicitude?

Ce n'tait plus l une question qu'elle s'adressait  elle-mme; c'tait
un cri d'angoisse contre lequel sa conscience ne savait plus la
rassurer. Les illusions dans lesquelles elle s'tait entretenue
jusqu'alors se dissipaient peu  peu, et peu  peu aussi elle passait de
l'excs de la confiance  l'exagration du remords.

Sa faute, celle d'avoir accord  un tranger une part dans ses penses
et peut-tre aussi dans ses affections, et certainement sembl des plus
vnielles  la plupart de nos femmes de l'occident; mais, en sa qualit
de demi-sauvage, la belle Moscovite tait absolument trangre  l'art
de composer avec ses devoirs; pour elle, les exigences de ces devoirs
taient absolues; si lgre qu'et t l'infraction qu'elle avait t
force de reconnatre, bien que son coeur en et t le seul confident,
elle prenait  ses yeux les proportions d'un crime; elle se la
reprochait avec une amertume que l'on n'a pas toujours  constater chez
les charmants diteurs de pchs autrement corss. Dans sa confusion,
elle fuyait le pauvre Nicolas, qui lui-mme, comme nous l'avons vu, en
proie  un dsespoir d'un autre ordre, ne la recherchait gure; il lui
semblait qu'il n'tait pas jusqu'aux indiffrents qui ne dussent
remarquer sur son visage les traces du trouble de son me, et, se
sentant rougir sous leurs regards, elle se confinait dans sa chambre, o
elle restait enferme pendant des journes entires; et ce fut ainsi
qu'elle tomba,  son tour, dans cette prostration dont son mari nous a
dj fourni un exemple.

Mais, avec le caractre d'Alexandra, cet affaissement ne devait pas se
prolonger; il ne pouvait pas davantage, comme cela tait arriv 
Nicolas Makovlof, aboutir  une dfaillance; la raction ne se fit pas
attendre.

Dans ces heures de mditations o Alexandra se montrait si svre pour
elle-mme, si rigoureuse pour un entranement de sa charit, elle
essayait galement d'tendre ses ressentiments  celui qui avait jet le
dsordre dans son me et le trouble dans son existence; mais elle n'y
parvenait pas. Plus d'une fois, au contraire, il lui arriva de
surprendre son imagination, rfractaire aux rigueurs qu'elle entendait
lui imposer, s'lanant de plus belle vers l'exil. La frquence de ces
rechutes souleva non-seulement son indignation, mais une irritation
violente; et dcide  dompter la rbellion de son esprit,  touffer le
dernier vestige de souvenirs si dangereux pour son repos, elle se rejeta
avec une sorte de rage fivreuse dans un ordre d'ides qui lui
apparaissaient comme un sr bouclier pour sa faiblesse; afin de mieux
fermer son coeur  l'amour, elle le donna  la haine.

Si Nicolas Makovlof avait longtemps port la chane hrditaire avec une
parfaite insouciance, s'il avait fallu des circonstances exceptionnelles
pour donner aux vagues regrets, aux sourdes hontes que lui inspirait sa
condition les proportions d'un dsespoir, nous savons dj qu'il tait
loin d'en tre de mme de celle qu'il avait prise pour femme.

L'horreur de la servitude existait pour ainsi dire chez Alexandra 
l'tat d'instinct. Elle n'tait encore qu'une enfant que cette loi
d'iniquit, qui faisait de tant de ses semblables les esclaves de
quelques-uns, rvoltait cette nature  la fois fire et tendre, ardente
et gnreuse. Lorsque sa soumission aux volonts de son pre l'eut
prcipite  son tour dans le terrible engrenage,  mesure qu'elle en
sentait les dents entrer dans sa chair, ces sentiments s'taient
accentus de plus en plus; ils lui avaient inspir la rsolution dans
laquelle nous l'avons vue persister avec tant de fermet en se refusant
 fournir de nouvelles victimes  un tat social aussi odieux. Les
vnements qui venaient de s'couler les avaient levs  la hauteur
d'une passion farouche que fortifiait encore chacune de ses rflexions.
Elle voyait dans ce rgime de tyrannie, sous lequel son mari et elle
avaient eu le malheur de natre, la cause unique de toutes ses peines,
de toutes ses douleurs, de toutes ses angoisses; elle faisait remonter 
lui jusqu' la lutte intime qu'elle subissait en ce moment.

Ce fut dans ces proccupations gnreuses qu'elle se rfugia, et,
convaincue qu'elles absorberaient celles auxquelles elle se reprochait
de cder encore, son cerveau s'enflamma. Dans l'exaltation qu'engendrait
cette esprance paralllement avec ses aspirations pour la libert, elle
ne songea  rien moins qu' reprendre et  poursuivre l'oeuvre glorieuse
qui venait d'avoir de nouveaux martyrs, et  sacrifier sa fortune et,
s'il le fallait, sa vie,  l'affranchissement de ses compatriotes.

Lorsqu'elle rflchit aux moyens, elle reprit le sentiment de sa
faiblesse, et elle mesura plus froidement la grandeur de la tche
qu'elle embrassait. Si effrayante que ft la disproportion, elle
persvra nanmoins dans ses rsolutions; se contentant du rle
d'picharis dans la conjuration qui devait abattre le colosse, elle
chercha Volusius.

Naturellement, c'tait sur son mari le premier que devaient s'arrter
ses regards.


XII

En dpit du soin jaloux avec lequel un crivain s'attache ordinairement
 conserver un certain vernis potique  son hros, nous sommes bien
forcs de reconnatre que le ntre ne se trouvait pas, en ce moment,
dans des dispositions trs-favorables  l'emploi qui lui avait t
destin par sa compagne.

Ainsi que nous l'avons vu, fou d'amour et de chagrin,  bout de
ressources et d'expdients, l'ivresse avait t le remde hroque
auquel Nicolas Makovlof avait demand l'oubli, et au moment mme o
Alexandra songeait  l'associer  son noble projet, il tait occup  se
matrialiser avec la conscience que les mougiks ses aeux apportaient
dans cette sorte d'opration.

Cependant, l'adoration passionne de sa femme ne cessait pas de dominer
le malheureux au milieu mme de ses excs; le souci de les lui cacher
survivait  l'garement de sa raison; il y parvenait d'autant plus
aisment qu'il s'en fallait de beaucoup que son opulence l'et affranchi
des gots et des affinits de sa classe. La maxime du serf russe, la
meilleure des liqueurs est celle qui tue d'un seul verre, cri de damn
qui peint l'enfer d'o il est sorti, tait reste pour lui un article de
foi. Il ddaignait les vins de France et d'Espagne, boissons insipides 
son palais, sans action sur son cerveau, et quand la nuit tait venue,
s'chappant de sa demeure, il gagnait quelque taverne des faubourgs, o
des alcools corrosifs avaient bientt raison des penses qui
l'obsdaient. Alors chancelant, mais conservant rigoureusement le
dernier vestige d'intelligence qui lui tait indispensable pour
retrouver son chemin, il regagnait sa maison, se laissait tomber dans
quelque coin et s'assoupissait de ce sommeil tourment, mais lourd,
presque lthargique, qui caractrise les brits de cette catgorie.

Un jour que le marchand avait peut-tre moins rigoureusement observ les
doses de son lixir que de coutume, il ne put dpasser un certain hangar
qui servait  abriter ses marchandises et qui se trouvait dans une cour
qu'il devait traverser pour gagner son appartement. L, le dieu des
ivrognes lui mnageait, dans un tas de rognures de cuirs, une couche peu
moelleuse  la vrit, mais o, en dpit de la neige que le vent
amoncelait sur son corps en guise de couverture, il sommeilla avec
l'indiffrence du bon temps, alors qu'il ne connaissait point d'autres
soucis que ceux que lui donnaient les jambes du comte Laptioukine.


[UN NOUVEAU SPORT.--Le _Paper Hunt_, chasse au papier.]

[Illustration: LA TANTE A SUCCESSION.--D'aprs le tableau de M. Worms.]


Il tait dj tard lorsqu'il se rveilla; quand il sortait de ces
anantissements, ce n'tait ni sans peine ni sans effort qu'il
recouvrait ses facults teintes; mais ce jour-l une vision soudaine
prcipita cette espce de rsurrection; il venait d'apercevoir sa femme
assise  ses cts, le coude appuy sur ses genoux, la tte reposant sur
sa main et fixant sur lui un regard charg d'une expression douloureuse.

Nicolas s'attendait si peu  la trouver l  cette heure encore
matinale, que, pendant quelques secondes, il crut rver. Il frotta ses
paupires tumfies et alourdies, il se redressa en parpillant les
blancs flocons de son manteau de frimas, et, grimaant un sourire:

--Pardonnez-moi, Sacha, murmura-t-il d'une voix trangle.

Elle s'tait dj leve et grave, presque solennelle, les yeux pleins de
flammes, les lvres contractes, la narine frmissante; d'un geste, elle
lui fit signe de la suivre. Elle le conduisit dans sa chambre; quand la
porte en fut ferme, elle se laissa tomber sur un sige et la douleur
qui l'oppressait dborda en sanglots.

Nous n'avons pas  revenir sur l'impression que les larmes d'Alexandra
produisaient, sur le pauvre Makovlof; il tait dj  genoux devant elle
et les mains jointes, il rptait encore:

--Soeur, soeur, pardonnez-moi si j'ai flchi sous le poids de mon
malheur?

La jeune femme ne le laissa pas achever.

--Oh! s'cria-t-elle avec un accent vibrant et saccad, je savais bien
que j'avais pous un serf, mais je gardais encore cette illusion que
celui dont je portais le nom tait un homme!

Le marchand courba la tte sous cette sanglante apostrophe, et Alexandra
continua avec une nouvelle vhmence.

--N'tions-nous pas assez misrables, et faut-il que vous ajoutiez
vous-mme  l'avilissement auquel la destine nous condamne? Voulez-vous
donc me ravir jusqu' la consolation de vous plaindre? Votre malheur,
eh! n'en ai-je pas la moiti? Moi aussi j'ai quelquefois trouv le
fardeau bien lourd; moi aussi j'ai pu flchir, mais, ajouta-t-elle avec
une lgre altration dans la voix, je n'ai jamais demand qu' Dieu de
venir en aide  ma faiblesse.

Nicolas atterr balbutia quelques paroles inintelligibles.

--coutez-moi, frre, reprit-elle en se calmant et en faisant signe 
son mari de s'asseoir  ses cts; je ne vous adresserai aucun reproche;
vos torts dans le pass, l'aveuglement avec lequel, malgr mes loyales
dclarations, vous avez poursuivi une union qui nous a t si fatale, je
l'ai oubli, je vous le pardonne. Si Dieu a dcid que je ne serais
jamais pour vous qu'une amie, je n'en tiendrai pas moins les serments
que vous avez reus de moi devant les autels; je tcherai que cette
affection que je vous dois toute entire, que je m'efforcerai de faire
encore plus grande, adoucisse les rigueurs de vos preuves;  votre
tour, frre, ne me rduisez pas  dtourner la tte du cher compagnon
auprs duquel je dois marcher; levez-vous au-dessus de votre infortune
par la dignit et le courage avec lesquels vous la soutenez, et...

Cette fois ce fut Nicolas qui interrompit sa femme.

--Sacha, mon adore Sacha, s'cria-t-il avec l'accent d'une contrition
sincre, j'ai pch, j'ai mrit votre colre, mais par la trs-sainte
Trinit, par le non moins saint patron de la Russie, je m'abstiendrai
dsormais de ces liqueurs infernales; s'il le faut mme, je me
condamnerai  ne boire que de l'eau.

--Ce n'est point assez, rpondit Alexandra, dans le regard de laquelle
passa un clair.

--Parlez-donc, parlez vite, qu'exigez-vous, chre me?

--Hlas! j'esprais que tu ne l'avais pas oubli! Ce que je veux, ce que
j'exige, c'est que tu sois libre afin que je puisse t'appeler autrement
que mon frre.

Ces derniers mots, la jeune femme les avait prononcs  demi-voix, mais
avec une expression de chaste tendresse qui, un peu force peut-tre,
n'en caressa pas moins l'oreille du marchand plus doucement que la plus
harmonieuse des musiques et le plongea dans une sorte d'extase; son
visage ple s'tait empourpr, ses yeux rayonnaient, des gouttes de
sueur perlaient sur son front.

Quand il fut parvenu  dominer cette motion, il recommena le rcit
quelque peu diffus et fortement accentu d'imprcations, de
maldictions, de cette visite au comte Laptioukine, dont sa femme
connaissait dj quelques dtails.

--Oui! dit-il en terminant, je l'ai pri, je l'ai conjur, je l'ai
invoqu comme on ne doit invoquer que Dieu, et le barbare ne m'a rpondu
que par des sarcasmes.

--Je veux que tu sois libre, rpta avec plus de force la belle
Moscovite, qui avait, donn de nombreux signes d'impatience pendant la
narration de son mari.

--Soit, dit Nicolas avec une anglique rsignation; je vais repartir
pour Kalouga, je braverai les railleries comme j'ai brav la colre du
seigneur; ce ne sera plus la moiti de ma fortune que je lui offrirai en
change de cet affranchissement qui me vaudra ton amour, ce sera toutes
nos richesses.

--Tes richesses, insens, tes richesses! Ce vieillard qui a dj un pied
dans la tombe les repoussera d'une main ddaigneuse! Tes richesses, mais
il leur prfre une seule des jouissances qu'il trouve dans nos
tortures.

--Mais que faire? que faire alors? s'cria le marchand perdu.

--coute, frre: Si l'un des mougiks de tes magasins choisissait sous
tes yeux le plus beau de tes cuirs et s'enfuyait en l'emportant, me
demanderais-tu ce qu'il faut faire?

--Que voulez-vous dire? rpondit Nicolas tonn; par l'archange! il est
clair que je n'aurais pas besoin de vous consulter; mon premier
mouvement aurait t de courir aprs le larron et de lui reprendre mon
bien.

G. de Cherville.

(_La suite prochainement._)



NOS GRAVURES

L'incendie de le rue Monge

Cet incendie, qui rappelle celui des magasins du _Grand-Cond_, a t le
drame le plus effroyable que nous connaissions.

L'immeuble incendi est situ  l'extrmit de la rue Monge, entre
celle-ci et la rue Mouffetard. En face s'tend l'avenue des Gobelins. Il
forme donc la pointe d'un pt de maisons sparant ces deux rues. C'est
une trs-belle construction de cinq tages, dont les vastes magasins du
_Grand-Monge_ occupaient le rez-de-chausse et l'entresol.
Intrieurement les appartements recevaient le jour par une cour troite,
un puits, mieux encore un grand tuyau de chemine, appel  jouer un
rle fatal dans l'incendie qui allait clater.

C'est vers onze heures du soir que des passants aperurent le feu et
donnrent l'alarme. Les magasins taient ferms depuis quelque temps
dj, et c'est dans l'intrieur que le feu avait pris. Comment? On ne
sait pas encore. Par suite d'une explosion de gaz, croit-on. Toujours
est-il qu' l'heure que nous avons dite, l'intrieur des magasins,
encombrs de marchandises, flambait, et que l'intensit de la chaleur
faisait voler en clats les vitres des impostes sur la rue et sans doute
aussi celles des ouvertures donnant sur la cour. Aussitt un courant
s'tablit de l'extrieur  l'intrieur. Les flammes entranes suivirent
ce courant, envahirent la cour, et violemment attires de bas en haut,
embrasrent successivement tous les tages, malgr les secours apports
par les pompiers, les gardiens de la paix et 500 hommes de la ligne
envoys sur les lieux  la premire nouvelle du sinistre. Les sauveteurs
se voyant impuissants  arrter les progrs de l'incendie, tournrent
leurs efforts du ct des locataires, qui avaient t surpris pour la
plupart pendant le premier sommeil, et parvinrent heureusement  les
sauver tous.

Un seul prit par sa faute: M. Gauthier, professeur au collge Rollin,
qui demeurait au quatrime tage. Ce malheureux, qui n'tait pas chez
lui au moment du sinistre, voulut pntrer jusqu' son appartement pour
y prendre les objets prcieux qui s'y trouvaient. Il russit  le faire,
en effet; mais, presque aussitt, cern par les flammes, il fut rduit 
se prcipiter par une fentre et se tua sur le coup. Mort dplorable,
que l'on doit cependant encore trouver douce, en comparaison de celle
que subissaient dans le mme moment, au rez-de-chausse, trois
infortuns commis des magasins du _Grand-Monge._

Il est d'usage, parat-il, dans les grandes maisons de nouveauts, de
faire coucher quelques jeunes gens dans les magasins, afin de garder ces
derniers. Cela s'explique. Ce qui s'explique moins, c'est que l'on y
mette sous clef ces mmes jeunes gens. Cela peut tre par dfiance, cela
peut tre aussi pour les empcher d'aller courir la nuit, au lieu de
rester  leur poste. Quelle que soit la raison de cette claustration
absolue, elle vient d'avoir de trop terribles consquences pour que l'on
n'y renonce pas  jamais. D'autant plus qu'il n'est rien moins
qu'impossible de trouver des gens en qui l'on puisse avoir tout  fait
confiance,  quelque point de vue que l'on se place. Trois jeunes
commis, MM. Gilet, Caillet et Lecomte, se trouvaient donc enferms dans
les magasins du _Grand-Monge_ le soir de l'incendie. Et ce n'est pas
sans frmir horriblement que l'on songe au drame terrible qui s'est
accompli entre ces murailles que le feu dvorait. Ce ne sont point des
cris que poussaient ces malheureux, mais des hurlements. On les
entendait aller, venir, appeler au secours. Ils cherchaient  enfoncer
la devanture, frappant  coups redoubls, mais inutilement. Longtemps
mme du dehors, ceux qui entendaient, les cheveux hrisss, la lutte
dsespre de cette jeunesse en pleine sve contre la plus terrible
mort, ne purent vaincre l'obstacle: la puissante armature de tle avec
laquelle on ferme aujourd'hui la plupart des magasins. Et quand enfin,
au moyen de poutres portes en blier, on put se faire un chemin pour
arriver jusqu' eux, il tait trop tard, on ne trouva plus que trois
cadavres entirement carboniss.

Au moment o nous crivons, trois jours aprs l'vnement, rien n'est
plus triste encore que l'aspect de la rue Monge sur le point de
l'incendie, o la foule ne cesse d'affluer. La maison dresse lugubrement
dans le ciel ses murs noircis et ravags par les flammes. Au pied gisent
des dbris de toutes sortes. Et l'clat d'un soleil resplendissant qui
claire en se jouant ces ruines, ajoute encore  l'effet poignant que
produit ce tableau.

Les obsques de M. Gauthier ont eu lieu lundi dernier. Celles des trois
jeunes commis, mardi. Une foule immense a accompagn  leur dernire
demeure ces malheureuses victimes du plus terrible des flaux.

L. C.


Sir Samuel Baker et Lady Baker

Sir Samuel Baker, le clbre explorateur dont les dramatiques aventures
proccupent vivement le public europen, est n en juin 1821, dans le
comt de Sommerset.

A peine avait-il pris ses grades qu'il quitta l'Angleterre pour excuter
de grands voyages dans les rgions tropicales. Dj  cette poque il
avait l'intention bien arrte de se vouer  la dcouverte des sources
du Nil, et il cherchait  s'habituer aux terribles fatigues insparables
d'une si dangereuse expdition.

En 1848, il se fixa pour quelque temps dans l'le de Ceylan, o rgnait
alors ce qu'on a appel la _fivre du caf_. Il dirigea avec son frre,
le colonel Baker, une plantation dans l'intrieur de l'le, et revint en
Angleterre aprs huit ans d'absence.

En 1855, il publia son premier ouvrage, dans lequel il raconte avec
humour les nombreuses pripties de sa carrire tropicale.

Cet ouvrage commena sa rputation et lui permit de commencer ses
recherches des sources du Nil dans le courant de l'anne 1861. Il se
proposait alors d'aller au-devant des capitaines Grant et Speke, qui
prenant le grand problme  rebours, cherchaient  revenir au Caire en
descendant le cours du Nil, qu'ils devaient rejoindre  l'endroit o ce
fleuve se rapproche le plus de l'Ocan indien.

Cette premire tentative n'est pas heureuse. Aprs avoir suivi pendant
quelque temps le fleuve Atbara, il est oblig de revenir  Kartoun, non
point dcourag, mais enhardi par sa prcdente tentative, il se dcide
 recommencer ses recherches en fouillant les rives du Nil blanc.

Cette fois sir Samuel Baker ne partait pas seul. Il tait accompagn de
sa jeune femme, qui avait refus de le quitter. Il commandait une
vritable caravane,  laquelle s'taient joints quelques Europens, qui
tous devaient succomber les uns aprs les autres aux fatigues de
l'expdition.

Mais sir Samuel avait russi compltement. Non-seulement il avait
rencontr Grant et Speke dans la station de Gondokoro, mais il avait eu
le bonheur inou de reconnatre que ces deux grands voyageurs s'taient
compltement tromps.

Le lac Victoria-Nyanza, qu'ils ont dcouvert, n'tait point comme ils le
pensaient le principal bassin du Nil, mais seulement un bassin
tributaire, qui se jette par une immense cataracte dans la vritable mer
intrieure, celle qui donne, naissance au Nil blanc.

Une si brillante dcouverte est rcompense avant mme que les deux
poux ne soient de retour au Caire.

Sir Samuel trouve dans cette capitale la grande mdaille d'or, que
d'urgence la Socit de gographie de Londres s'est fait un devoir de
lui dcerner.

Lorsqu'il s'agit de publier le rcit de ses tonnantes aventures, la
reine d'Angleterre en accepte la ddicace. De plus, elle le nomme
baronnet, pour plaire, parat-il,  sa femme, que cette distinction
sduisait.

Ecrite dans cette langue facile qui plat aux Anglais, l'odysse des
deux poux se lit avec plus de plaisir dans l'original que dans la
traduction. Il nous faudrait la plume d'un Alexandre Dumas pour peindre
d'une faon qui nous sduise tout  fait, la stupfaction des
populations ngres,  la vue des cheveux blonds de Mme Baker. Comment
faire comprendre la grossire convoitise des grands chefs, qui croyant
que toute femme est une marchandise  vendre, offraient vingt lphants,
trente girafes ou cinquante autruches au mari.

Mais la gloire d'avoir dcouvert le lac Albert ne suffisait point 
l'ambition des deux poux. Aussi, en sir Samuel accepta-t-il les
propositions du khdive, qui lui donna le titre de pacha et le
commandement d'une arme de 1,500 hommes,  la tte desquels il partit
pour la conqute des sources du Nil.

Aucun des vnements extraordinaires qui se sont drouls dans le cours
du haut Nil, depuis le mois de novembre 1859 jusqu'au commencement du
mois de juillet 1873, n'est connu en Europe autrement que par de vagues
rumeurs ou des tlgrammes tronqus. Cependant nous ne chercherons point
 devancer le rcit que le grand explorateur ne tardera point  nous
faire.

Puissions-nous avoir russi  donner les dtails indispensables pour
apprcier le caractre de ce couple trangement hardi, de ces deux tres
qui ont pris la plus audacieuse de toutes les missions, faire briller
l'amour civilis aux yeux de populations abruties par le despotisme et
la polygamie.

W. de Fonvielle.


La sieste

L'heure de la moisson a sonn. Le grain n'est plus en lait et facilement
se coupe avec l'ongle; le chaume est devenu blanc. C'est le bon moment.
Aussi, ds l'aube, en ce chaud mois de juillet et dans le mois suivant,
selon la rgion, des essaims de moissonneurs, comme des nues de
sauterelles, s'envolant de tous les villages, vont-ils s'abattre 
travers la plaine o ondulent les pis. Tous sont arms de l'arme du
pays; ici, de l'antique faucille  la lame finement dente; l, de la
sape ou fauchon et de son crochet; ailleurs, de la grande faulx. Ces
autres s'avancent, entourant quelqu'une de ces machines nouvelles
inventes par celui-ci ou perfectionnes par celui-l, vritables
mitrailleuses du sillon qui d'un seul coup couchent par terre les pis
par milliers. Mais ces bataillons-l sont rares. Tout le monde ne peut
pas se payer le luxe ni s'assurer les avantages de cette grosse
artillerie. Sur bien des points, le petit fermier et le petit
propritaire tiennent encore pour la faucille. Cela va moins vite, il
est vrai, mais cause moins de perte. Et le temps importe peu, quand la
main-d'oeuvre est  bas prix. Par exemple, la fatigue est double, mais
on ne s'en aperoit pas quand on a du coeur au travail,  preuve
Mathurin et Mathurine sa femme, qui jamais n'ont boud devant la
besogne. Et nul mieux qu'eux ne sait habilement trancher sa poigne
d'pis, galiser une javelle, lier une gerbe, former une moyette et la
coiffer. Toujours  leur affaire, sans s'arrter une minute, sinon pour
manger la soupe, et, comme de juste, faire la mridienne. A ce moment
l, d'ailleurs, la chaleur est grande aux champs, le travail presque
impossible. Le soleil darde d'aplomb sur la terre ses rayons de feu qui
semblent mordre. Bon gr, mal gr, il faut donc fuir, chercher l'ombre,
prendre quelques instants d'un indispensable repos, dont la nature
elle-mme parat prouver le besoin. Tout cde au sommeil; le fauve se
retire en son gte; l'oiseau sous le buisson se cache et se tait.
Insensiblement tous les bruits s'teignent, et bientt le silence n'est
plus troubl que par le cri strident de la cigale claquetant seule dans
l'espace immense...

C. P.

Le "Paper Hunt" de Fontainebleau

Depuis quelques annes le sport a fait en France des progrs
incontestables. En ce qui concerne ses branches principales--les
courses, la chasse  courre, la chasse  tir, le canotage--nous ne
passons plus aujourd'hui pour des coliers aux yeux de nos matres
d'outre-Manche; c'est probablement ce qui nous encourage--ayant si bien
russi-- faire du sport au petit pied.

C'est dans cette dernire catgorie qu'il convient de classer le _tir
aux pigeons_, le _drag_ et le _paper-hunt_, trois nouveau-ns dont M.
Adolphe Dennetier peut revendiquer l'honneur d'tre le pre nourricier.
M. Dennetier, _clary of the course_ des runions de La Marche, de
Porchefontaine et du Vsinet, s'endort gnralement en rvassant au
genre de sport dont il dotera la France le lendemain matin. Il a mis des
steeple-chases partout, et partout o il en a mis il a install des tirs
aux pigeons. Il a la steeple-chasomanie pousse  un tel degr, que je
m'tonne de ne l'avoir pas encore vu organiser des courses d'obstacles,
la nuit, dans le got de celle qui eut lieu en Angleterre,  la suite
d'un souper: course fantastique, aux flambeaux,  laquelle prirent part
une vingtaine de gentlemen en chemise, coiffs d'un bonnet de coton.

En attendant, comme il n'y a pas d'hippodrome  steeple-chases 
Fontainebleau, il y a tent, dimanche dernier, l'essai d'un
_paper-hunt._

Rappelez-vous le conte du Petit-Poucet et les cailloux blancs sur le
chemin, et vous aurez l'explication de cette nouvelle course.

Les cavaliers, runis  rendez-vous au carrefour de la Croix de
Toulouse, sont tous en costume de chasse. Ils se prparent  courir dans
une direction inconnue. Tout au plus s'ils savent  quel endroit
aboutira le parcours. Au signal du starter, ils vont s'lancer et
galoper partout o ils verront des cartons blancs et rouges colls aux
arbres et des papiers blancs par terre. C'est la fantaisie de M.
Dennetier qui a sem les papiers le long du chemin et garni les arbres
de leurs cartons-indicateurs.

Hop! les voil partis. Hlas, la pluie tombe  torrents! Piteux temps
d'inauguration! Le pauvre Dennetier se dmne comme un lapin dans un
collet. Ah! s'il pouvait boire toute cette eau qui noie sa fte!

Cependant, quelques dames dvoues et suffisamment waterproofes sont
venues, dans leurs quipages transforms en chars de Neptune, se grouper
aux environs du but pour fter le vainqueur.

La fin de la course a t loin de raliser ce qu'on en attendait. Ah! si
quelques rayons avaient clair  point la valle de la Solle. Mais la
pluie tombait toujours. On a vu tout  coup se dessiner dans la brume
trois petits points noirs: c'tait l'arrive du paper-hunt.

Quant  ceux qui ont eu le malheur d'tre dsaronns, on les a relevs,
transforms en _terres cuites!_

Heureusement qu'un paper-hunt en appelle d'autres, et je suis persuad
qu'on en organise ds  prsent dans toutes les forts voisines d'un
champ de courses.


La tante  succession

Jamais Greuze et ses scnes d'intrieur n'ont t plus  la mode
qu'aujourd'hui; jamais les oeuvres du matre contemporain de Diderot
n'ont atteint, dans les ventes publiques, des prix aussi levs; il
n'est donc point tonnant de rencontrer nombre d'artistes qui s'engagent
 sa suite dans cette voie gracieuse et sentimentale; mais un dfaut
commun  la plupart d'entre eux, c'est l'exagration de ce
sentimentalisme un peu banal, qui les mne droit au manirisme et 
l'affterie.

M. Worms est trop heureusement dou pour ne pas viter cet cueil; au
lieu de parler  l'me un langage commun et vulgaire, il s'adresse 
l'esprit, et russit admirablement  se faire comprendre; sa _Tante 
succession_, si remarque au dernier Salon, est certainement une des
plus charmantes compositions dues  son pinceau facile et ingnieux;
point de recherche, point de prtention, rien qu'une scne vraie, rendue
avec sincrit. Autour d'une dame ge, assise dans son vieux fauteuil,
s'empresse la foule des aspirants hritiers, neveux et nices, cousins
et cousines; celle-ci lui presse la main d'un air affectueux, tandis
qu'un autre lui prsente une tasse avec un empressement contraint; plus
loin, un troisime fait son entre, le jarret tendu avec affectation, le
dos courb en avant, la bouche en coeur.

La vieille tante reoit tous ces hommages d'une figure maussade et
dsagrable; on sent qu'elle en connat la valeur. Mais la philosophie
du tableau est tout entire dans la physionomie du domestique, dont le
regard impassible embrasse toute la scne, et dans celle d'un abb,
familier de la maison, qui prend tranquillement sa prise de tabac; sans
doute il connat mieux que personne les dispositions du testament, et il
a de bonnes raisons pour ne pas s'inquiter et laisser tous ces avides
parents faire leur cour aux cus de la douairire.

Tous ces petits personnages sont peints d'une faon harmonieuse et
dessins avec soin; ils forment un ensemble des plus complets. M. Worms
a su se garder de l'exagration; tous les traits de son tableau sont
finement exprims et concourent dans une juste mesure  l'effet gnral.
Ce serait surtout l'oeuvre d'un homme d'esprit, si ce n'tait auparavant
celle d'un excellent peintre.


Dcouverte d'un lphant fossile  Durfort (Gard)

S'il est une science dont les progrs aient t rapides pendant ces
dernires annes, c'est la palontologie. Depuis que l'attention du
monde scientifique s'est porte srieusement sur ces questions, elle ne
s'en est plus dtache; l'tude de la faune antdiluvienne et de l'homme
anthistorique a t pousse avec une extrme vigueur; les recherches,
les fouilles, les travaux incessants de la science officielle ont donn
un lan que les volontaires de la science se sont empresss de suivre;
ils l'ont suivi avec tant de succs que, par exception  ce qui se passe
d'habitude, les savants amateurs ont fait autant pour la science que
les corps savants constitus.

Les dcouvertes les plus prcieuses, les plus rares trouvailles depuis
quelques annes, ont t dues le plus souvent  ces modestes champions
de la science, collectionneurs isols ou socits libres, spontanment
formes.

Aujourd'hui, c'est une socit de ce genre la _Socit scientifique
d'Alais_ (Gard)--qui vient d'obtenir, aprs deux ans de recherches, un
double succs en fouillant, sur le territoire de la mme commune, 
trois kilomtres de distance l'un de l'autre, un ossuaire humain de
l'ge de pierre (fin de l'ge de pierre et commencement de l'ge de
bronze) et un dpt de fossiles.

Dans quelques jours nous donnerons le rsum des dcouvertes de la
premire fouille; ce que nous soumettons aujourd'hui  nos lecteurs,
c'est le rsultat de la seconde, rsultat exceptionnel et qui, sauf les
dcouvertes faites dans les glaces de la Sibrie, n'a t nulle part
obtenu si complet; c'est le squelette entier, intact, d'un lphant
antdiluvien, tel que n'en possde aucun muse, sauf celui de
Saint-Ptersbourg.

Je laisse la parole  M. Cazalis de Fondouce, l'un des membres de la
Socit qui va nous dire comment il a t conduit  cette dcouverte:

Au mois de novembre 1869, je me rendais  Durfort (Gard) pour continuer
les fouilles entreprises dans la _Grotte des morts_--(l'ossuaire dont
j'ai dj parl plus haut)--lorsque,  un kilomtre environ du village,
j'aperus au-dessus d'un tas de pierres, sur le bord de la route,
quelque chose qui me parut tre une dent d'lphant. Je ramassai l'objet
et constatai que c'tait bien, en effet, une molaire d'lphant fossile.
J'appris du cantonnier que ces pierres avaient t extraites sur place.
Examinant le terrain, je reconnus qu'il y avait l un dpt de transport
local qui avait d combler autrefois toute la valle, mais dont il ne
restait plus aujourd'hui qu'un lambeau de trois ou quatre cents mtres
carrs de surface.

Je fis faire immdiatement des fouilles, etc.

Je rsume maintenant les observations auxquelles ont donn lieu ces
fouilles:

Il y avait l un petit bassin marcageux, o croissaient les espces
vgtales des fonds humides. Ce bassin, spar du cours du ruisseau,
n'tait envahi par les eaux qu'au moment des crues et par remous. Ces
eaux mortes n'y dposaient que du limon; peu ou point de graviers. Les
couches successives du limon, dposes sur le talus assez escarp qui
borde la route, sont encore reconnaissables.

Les eaux, n'arrivant que mortes et par remous, n'ont pu charrier l que
des cadavres flotts; et les ossements qui s'y rencontrent proviennent
ou d'animaux chous dans le remous ou morts sur place.

C'est ce qui explique comment les squelettes trouvs l sont entiers.

Le premier qu'on ait dcouvert et extrait _intgralement_, c'est le
squelette d'un lphant--Elephas meridionalis. C'est le plus colossal
des lphants de cette espce dont on ait retrouv les restes; en voici
les dimensions:


        Apophyses dpassant
        l'omoplate d'environ        0.30 c.
        Omoplate                       1.10
        Humrus                        1.25
        Cubitus                          0.95
        Os du pied (carpe,
        mtacarpe, phalanges).   0.50
        Ce qui donne pour
        hauteur de l'animal au
        garrot                            4.40 c.


[Illustration: Squelette de l'lphant fossile trouv  Durfort.]

L'lphant du muse de Bruxelles n'a que 2 mtres 60 centimtres; le
mammouth du mme muse n'a que 3 mtres 60; celui du muse de
Saint-Ptersbourg 3 mtres 45.

L'lphant de Durfort appartient  l'espce la plus ancienne, l'Elephas
meridionalis, antrieur au mammouth ou mastodonte, et qui a vcu  la
fin de l'poque tertiaire. C'est un spcimen unique au monde.

Voici ses autres dimensions;

D'une extrmit d'une crte iliaque  l'autre, le bassin mesure 2 mtres
05 de largeur, ce qui donne le dveloppement prodigieux de la croupe.

Le fmur a 1 mtre 45; le tibia 0 mtre 85.

Les dimensions de la tte sont indiques sur notre dessin.

DCOUVERTE D'UN LPHANT FOSSILE A DURFORT (Gard).

Il ne manque  l'lphant de Durfort que l'extrmit des dfenses qui,
venant aboutir dans le talus, au bord de la route, ont t coupes lors
de l'largissement de cette route par les ouvriers qui n'y ont point
pris garde. Ce qui reste des dfenses n'a pas moins de 1 mtre 80 de
longueur, et les dimensions de la partie conserve accusent une longueur
probable de 3 mtres 65. Le diamtre de la dfense  son origine est de
0 mtre 23; l'lphant de Saint-Ptersbourg n'a que 0 mtre 19 au mme
endroit. Le crne de l'lphant de Durfort mesure 1 mtre 65, du sommet
au bord des alvoles; celui de l'lphant de Saint-Ptersbourg 1 mtre
30 seulement.

[Illustration: L'lphant fossile de Durfort (restauration).]

L'animal est certainement mort sur place et pour ainsi dire debout. La
position du squelette quivaut  un rcit. Elle raconte avec une
vidente certitude le drame qui s'est pass l il y a plusieurs dizaines
de milliers d'annes--des centaines peut-tre. L'animal tait accul sur
le train de derrire, cabr contre le talus et agenouill des jambes de
devant contre l'escarpement de la rive; la tte releve, tendue en haut,
les dfenses presque verticales; le squelette serr, ramass en bas,
distendu en haut.

Venu  l'abreuvoir et embourb, ou surpris par une crue, l'animal est
mort l, essayant de gravir le talus, puis, accul, la tte leve
pour prendre au-dessus des eaux une dernire respiration.

Extrait en entier et remont par les soins de la _Socit scientifique
d'Alais_--dont, avec M. Cazalis de Fondouce, sont membres MM. Ollier de
Marichard, Destremx (dput de l'Ardche), docteur Auphand,
etc.--l'lphant de Durfort offre maintenant  la science un magnifique
sujet d'tudes.



REVUE COMIQUE DU MOIS, PAR BERTALL

[Illustration: A la fte, le Bouquet. --Eh bien! Auguste, si tu veux
savoir mon ide, la voil; je suis bien content qui soit pas mort! --Qui
a? --Le fils du citoyen Darti. --Comment? --Oui, puisqu'on disait feu
_d'arti fils._ --Canaille!]

[Illustration: Aprs la fte. --Voyez-vous la mre Michel, qu chance
qu'on ne l'ait pas perdu celui-l! les affaires sont les affaires; il y
a plus de quatre ans que le coco n'avait t aussi fort!]

[Illustration: La voix des femmes. --On dit qu'il a cent cinquante
femmes, je vous demande un peu ce que a lui aura fait d'en prendre
trois ou quatre de plus; en tout bien tout honneur.]

[Illustration: Nouvelles modes. Coiffure  la shah.--Une coiffure qui ne
manque pas de chien.]

[Illustration: Dbuts aux bains de mer. --Allons! allons! la petite
mre, a surprend, je ne dis pas; mais l'eau ne sera pas plutt  votre
_Ocan_, rvrence parler, que vous ne vous en apercevrez plus.]

[Illustration: --Belle femme! Combien vous a-t-elle cot?]

[Illustration: --Dites  M. Lamouroux, dites au gnreux conseil
municipal que je suis S. M. Tounens, roi d'Araucanie, que moi aussi j'ai
une aigrette, et que je rclame ma petite fte; je serai arrangeant pour
les dtails.]

[Illustration: La station militaire. --Ayez pas peur sargent, c'est le
caporal; je lui apprends  rester longtemps sous l'eau, sans vous
commander.]

[Illustration: Un feu de vacances. --Ils ne l'ont pas vol.]

[Illustration:--Enterrement civil du citoyen Balcon.]

[Illustration: En Espagne. --S. M. le shah vous envoie sa carte; il
aurait t enchant de voir tous ces messieurs, mais il craint de les
dranger.]

[Illustration: glogue. (_Tythiere, tu patul recubans sub tegmine
fagi...) Virg. --Tythiers, assis mollement  l'ombre du htre, tu te
reposes, quand fuyant notre ville natale nous errons de balcons en
balcons! C'est pas gentil!]



L'expdition du "Challenger"

ET LA VIE DU FOND DES OCANS

La riche mythologie des anciens avait horreur du vide et du nant. Elle
peuplait les hautes plages atmosphriques de dieux, de desses, de
demi-dieux, de gnies, et le fond du fleuve Ocan n'tait pas moins
brillamment partag. Le vent ne pouvait souffler sur les falaises sans
que leurs potes reconnussent la voix des sirnes se mlangeant avec le
bruit de la conque des Tritons. Quand l'clair illuminait la nue aux
points o elle se confond avec la vague, ils croyaient apercevoir le
char de Neptune tran par une lgion de chevaux marins.

Les savants matrialistes qui croient avoir dcouvert le secret de la
nature ne sont pas moins ennemis de tout ce qui recule les bornes du
rgne de la vie. Ils ont dpeupl les deux abmes, celui que recouvrent
les vagues et celui que traverse la lumire du soleil pour pntrer
jusqu' nous.

Vainement Ossian Sars, un de ces vaillants naturalistes Scandinaves qui
explorent les rgions borales, avait protest contre ces strilisantes
thories, en montrant qu'une faune particulire se dveloppe  mesure
que l'Ocan devient plus profond. Inutilement, ds 1850, il avait retir
des gouffres de l'Ocan norvgien des tres spciaux, incapables de
vivre sans la compression norme  laquelle les habitants des abmes
marins sont forcment soumis.

Hier encore, on enseignait avec audace, en Allemagne et mme en
Angleterre, qu'il n'y a pas d'animal qui puisse vivre au del de 2  300
mtres de la surface des eaux.

Mais les navires chargs de poser les cbles transatlantiques, ayant t
obligs de fouiller le sous-sol des mers profondes, ont rapport des
coquillages presque microscopiques dont l'organisation, d'une
dlicatesse idale, a dtruit sans retour tous ces prjugs.

Encourags par ces brillants dbuts, les lords de l'amiraut ont agrandi
le champ des investigations sous-marines, bornes dans ces trois
premires campagnes  la portion du Gulf-Stream qui s'tend depuis les
Bermudes jusqu'aux Orcades.

La corvette  vapeur le _Challenger_, dsigne pour excuter ces
tonnants sondages, pendant toute la dure d'un voyage de
circumnavigation, a quitt Porstmouth le 21 dcembre dernier, emportant
avec elle tous les voeux des amis des sciences.

Grce  l'obligeance de M. Norman-Lockyer, le savant rdacteur en chef
du journal anglais _Nature_, qui doit servir de moniteur  l'expdition,
nous serons  mme de donner  nos lecteurs de curieux dtails
authentiques sur un voyage sans prcdent dans l'histoire scientifique;
car c'est la premire fois que l'on voit un laboratoire d'tudes aussi
complet que ceux des grandes universits d'Europe parcourir
successivement tous les ocans.

Le pont du _Challenger_ porte un treuil  vapeur destin  soutenir et
remonter les sondes qui, ayant un poids de plusieurs quintaux, ne
sauraient tre manies par l'quipage.

Pour atteindre le fond de gouffres aussi creux que les Alpes sont
hautes, on doit calculer en moyenne sur deux heures de travail d'une
puissante machine. C'est  peu prs le temps qu'il faudrait  un
aronaute habile, bien servi par les circonstances, pour aller puiser de
l'air  une altitude aussi grande que cette mer est profonde.

Les oprations du _Challenger_ offrent une grande analogie avec celles
que le _Great-Eastern_ a si brillamment excutes dans le milieu de
l'Atlantique. Les sondes qu'il emploie sont  peu prs pareilles 
celles dont le _Lightning_ et la _Porcupine_ se sont servi dans leurs
prcdentes croisires.

M. Wyville Thompson, le capitaine scientifique de cette expdition
modle, est prcisment le savant hardi qui a organis les croisires
prcdentes auxquelles il a pris la plus large part. Un de nos
compatriotes, qui garde modestement l'incognito, a l'honneur de lui
servir de secrtaire. Nous ne pouvons point encore rvler le nom de ce
savant, mais nous sommes heureux de dire que l'lment franais est
reprsent  bord d'un navire o tout est prpar pour assurer le
triomphe de la science.

Ce qui excite encore l'admiration des connaisseurs, ce sont les
dispositions adoptes pour l'installation des laboratoires. Dans
l'impossibilit o nous nous trouvons de les reprsenter tous, nous
avons choisi le principal, celui qui a dj servi  de grandes
observations physiologico-chimiques.

Le lecteur voit  main droite une bibliothque peu nombreuse, mais
renfermant tous les ouvrages techniques de nature  aider les
exprimentateurs. En face se trouvent des piles voltaques construites
avec soin, et maintenues dans un parfait tat d'entretien. Au-dessus des
piles sont rangs les hameons et les lances dont on fera usage pour
capturer les gants des mers. Dj on a saisi des oiseaux qui se sont
imprudemment approchs du _Challenger_, et qui paient leur curiosit en
servant  assouvir celle de leurs vainqueurs. Sur la table se trouvent
les loupes, les microscopes droits, les microscopes obliques et mme les
microscopes binoculaires.

Nous avons reprsent le moment o l'on apporte au laboratoire un des
plus curieux habitants de l'abme. Il passera sans transition pour ainsi
dire de l'Ocan dans un bocal d'esprit de vin.

 la sortie du port, le _Challenger_ a t secou par une violente
tempte, qui a forcment empch pendant quelque temps l'inauguration
des travaux scientifiques. Si Camons et t  bord, il et dclar
qu'il avait aperu Adamastor se dressant sur les vagues et conjurant M.
Wyville Thompson, nouveau Gama, de ne point voler les secrets de
l'abme!

Mais l'ouragan s'est calm sans que le capitaine d'armes du laboratoire
ait eu  enregistrer la perte d'une prouvette ou d'un entonnoir!

Aprs avoir touch aux Aores et  Saint-Thomas, le _Challenger_ a
relch  New-York, o son arrive a fait vnement. Fort des conseils
et de l'adhsion de l'lite des savants amricains, le capitaine
scientifique Wyville Thompson se rend vers l'Atlantique austral; il
croisera dans les nouvelles Shetland, afin de tter ce climat, et de
dire si les savants anglais peuvent esprer d'y voir Vnus dans le
soleil de dcembre 1874.

W. de Fonvielle.



LES THTRES

On ne manque pas de vaillance au Gymnase. Voil quinze jours qu'on
s'occupe de rajeunir l'affiche  ce thtre si peu endormi. Je vous ai
dit _Madame Honora_, qui tait et qui est encore une fleuriste pour
rire, lgue avant sa mort par Brisebarre  M. Montignv. Le _Numro_ 13
arrive  son tour, et l'on trouve en lui une action qui se passe en
plein hiver, en temps de fourrures et de carnaval, raison pour laquelle
on la joue au coeur de l't. Tel est chez nous l'amour du paradoxe,
qu'on cherche sans cesse  ne trouver de possible que l'impossible.

Ce _Numro_ 13 est situ chez Paul Brbant, le restaurateur des masques
et des artistes. Une femme du monde veut savoir _ex-professo_ comment il
faut s'y prendre pour se faire faire la cour dans un cabinet
particulier. Au bal de l'Opra, o elle est alle convenablement
dfigure, elle avise un cavalier, se fait inviter par lui  souper
d'une douzaine d'hutres et d'un poulet froid (il y en a toujours
d'excellents chez Paul Brbant). Pendant le souper, le galant fait sa
cour et, ds le lendemain, on se met en passe de se marier. Voil le
_Numro_ 13. Il n'est pas tout  fait sorti du sac  la malice, comme
vous voyez.

Si ce lever de rideau est une idylle un peu frappe, en revanche la
_Marquise_, de MM. Eugne Nus et Adolphe Belot, est un drame un peu bien
compliqu. Vu la chaleur tropicale qu'il fait en ce moment,
dispensez-moi d'entrer dans la dissection de l'ouvrage. Quelques paroles
d'analyse, et, en conscience, ce sera bien assez.

Voil une trentaine d'annes, une des clbrits du demi-monde d'alors a
pris tout  coup la vie  grandes guides en dgot. On l'avait surnomme
la Marquise. Marquise de qui? marquise de quoi? il n'importe. Le
monsieur qui veillait sur elle tant venu  mourir, elle s'tait tourne
du ct d'une jeune fille qu'elle avait et, pour l'lever, avait dit
adieu aux prouesses de la cocotterie. Bien mieux, cachant et son pass
et son nom, elle avait donn  sa fille une dot de 200,000 fr., ce qui
fait comprendre qu'elle l'avait marie trs-honorablement  un excellent
et trs-loyal garon. Y a-t-il des secrets dans le monde? Un proverbe
italien prtend que non. Il est toujours trs-certain que ni l'ombre de
la province, ni le temps, ni l'habilet, n'ont pu russir  garantir la
Marquise des consquences de sa vie d'autrefois. Au fond de la Bretagne,
dans la province la plus calme de la France, un galantin sur le retour,
que le hasard pousse par l, rencontre l'exile volontaire et s'crie:
Eh! c'est la Marquise! Tout le chteau de cartes de l'ancienne belle
s'croule en un instant.

Vous voyez d'ici ce qui en rsulte. Si l'ex-marquise avait seule 
souffrir de cet tat de chose, ce serait juste, partant d'une moralit
saisissante. Mais le gendre qui a reu les 200,000 francs de dot a plus
 souffrir qu'elle encore. Cet argent, il veut le rendre; il cherche et
il finit par trouver les moyens de s'en dfaire. C'est donc pour le
mieux; mais il me semble que cette surabondance d'pisodes finit par
refroidir l'intrt. On dira sans doute avec quelque raison: Mais tout
cela est pris dans les moeurs du Paris moderne. Tel procs, qu'on n'a
pas oubli, a justement rvl au public des faits absolument semblables
 ceux-l. D'accord.--Le Palais de Justice, bien plus que le thtre,
nous fait voir clair dans les coulisses du monde actuel, mais tout ce
qui se fait dans l'enceinte des tribunaux n'est pas forcment bon  tre
reproduit au thtre.

Il y a videmment du talent et beaucoup d'habilet scnique dans _la
Marquise_. On se rappelle _Miss Multon_, des mmes auteurs, qui a bien
une lointaine parent avec la pice nouvelle. Mais, voyons, n'en
finira-t-on pas sur les scnes de genre avec cette potique si sombre?
Comment! toujours de l'horrible! L o, jadis, on tait sr de trouver 
s'gayer, le spectateur n'ose plus s'aventurer aujourd'hui qu'avec une
demi-douzaine de mouchoirs de poche pour essuyer un torrent de
larmes.--Il n'est pas agrable de pleurer au thtre,--surtout en t.
Si vous ne savez plus nous faire rire, ne nous condamnez pourtant pas au
_larmoiement_  perptuit.

Philibert Audebrand.



[Illustration: LA CABINE-LABORATOIRE DU _CHALLENGER_, NAVIRE CHARG
D'EXPLORER LE FOND DES MERS.]



BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE

Rouen, promenades et causeries, par M. Eugne Nol (1 volume in-18. E.
Schneider  Rouen.)--Encore un livre de voyage! Non, de promenades tout
au plus. M. Eug. Nol, ce lettr exquis, diteur et annotateur de
Rabelais, peintre de la _vie des fleurs_, s'est attach  nous donner la
monographie mme de Rouen, sa ville natale, de ses coins curieux, de ses
souvenirs, de ses grands hommes. Ces sortes de travaux sont des plus
intressants et instruisent mme les rudits. Il y a par exemple dans ce
livre de M. Eug. Nol un chapitre capital sur Corneille, ses relations
avec la famille Pascal et sa maison de Petit Couronne. Le chapitre qui
porte pour titre _Molire  Rouen_ est aussi d'un trs-grand intrt.
Notez que l'rudition de M. Nol n'a rien de rbarbatif, quelle est
avenante au contraire et pare de toutes les grces d'un style qui ne
fait point sans raison penser  Michelet. C'est dire ce que vaut un tel
livre, un des plus agrables  coup sr que j'aie rencontrs depuis
longtemps.

_Rcits de l'infini: Lumen_, par M. Camille Flammarion (1 vol.
Didier).--C'est un roman, un roman astronomique et il en est dj  sa
3e dition. M. Flammarion a un public. Il conte, on l'coute. Il vous
promne  travers les mondes on le suit. Il confrencie, on se presse
autour de sa chaire. _Lumen_ m'a tonn et m'a amus. C'est du
Fontenelle  la contemporaine. On ne saurait s'en fatiguer.

Jules Claretie.



RBUS

EXPLICATION DU DERNIER RBUS:

Les Hollandais auront leur tour de revanche aux Indes.

[Illustration: nouveau rbus.]







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1873, by Various

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