The Project Gutenberg EBook of Seul  travers l'Atlantique, by Alain Gerbault

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Title: Seul  travers l'Atlantique

Author: Alain Gerbault

Release Date: April 9, 2020 [EBook #61793]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SEUL  TRAVERS L'ATLANTIQUE ***




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  ALAIN GERBAULT

  Seul,
   travers
  l'Atlantique

  [Illustration]

  A PARIS
  BERNARD GRASSET
  MCMXXIV




[Illustration: I.--Alain Gerbault.]




  ALAIN GERBAULT

  SEUL
  A TRAVERS
  L'ATLANTIQUE

  PARIS
  BERNARD GRASSET, DITEUR
  61, RUE DES SAINTS-PRES, 61

  MCMXXIV




  IL A T TIR DE CET OUVRAGE:
  QUINZE EXEMPLAIRES SUR PAPIER JAPON
  IMPRIAL NUMROTS JAPON 1 A 15;
  TRENTE EXEMPLAIRES SUR PAPIER
  MADAGASCAR LAFUMA NUMROTS
  MADAGASCAR 1 A 30; CENT EXEMPLAIRES
  SUR PAPIER HOLLANDE VAN GELDER
  NUMROTS HOLLANDE 1 A 100 ET ONZE
  CENTS EXEMPLAIRES SUR PAPIER VLIN
  PUR FIL LAFUMA, CONSTITUANT
  AUTHENTIQUEMENT ET PROPREMENT
  LA PREMIRE DITION, NUMROTS
  VLIN PUR FIL 1 A 1100


_Tous droits de traduction, de reproduction, et d'adaptation rservs
pour tous pays._

_Copyright by Bernard Grasset, 1924._




A PIERRE ALBARRAN, MON AMI;

AU MARIN FRANAIS, MON FRRE.




SEUL A TRAVERS L'ATLANTIQUE




CHAPITRE PREMIER

Qui est une Prface.


Dans une maison amie prs de New-York, une soire calme, si calme que je
me demande si mon extraordinaire aventure des mois derniers est bien
arrive.

Par la fentre, j'aperois le dtroit de Long Island et le mt de mon
petit _Firecrest_,  quelques centaines de mtres de l, le long de la
jete de Fort Totten.

Ce n'est pas un rve. J'ai travers seul l'Atlantique et je suis
maintenant aux Etats-Unis. Il y a moins d'un mois, dans les temptes au
milieu de vagues immenses, j'avais  lutter  chaque instant pour
dfendre ma vie contre les lments.

J'ai l, sous la main, mon livre de bord que j'ai fidlement tenu, mme
par les plus gros temps. J'en tourne les pages, o l'eau de mer n'a pas
encore tout  fait sch, et mes yeux tombent sur ce passage de ma
croisire:

A bord du _Firecrest_, le 14 aot, en mer par 34 degrs 45 minutes de
latitude nord et 56 degrs 10 minutes de longitude ouest, fort veut
d'ouest. Le bateau a t terriblement secou toute la nuit, et des
paquets de mer viennent s'y briser  chaque instant. A quatre heures du
matin, l'coute de foc casse et je dois faire une pissure. Le pont est
compltement submerg. Bien que toutes les issues soient closes, tout
est tremp  l'intrieur. Ce n'est pas une petite affaire que de
prparer mon djeuner, et il m'a fallu deux heures d'efforts
acrobatiques avant d'avoir russi  prparer une tasse de th et
quelques tranches de lard grill, et cela non sans m'tre maintes fois
cogn la tte contre les panneaux.

A neuf heures, la trinquette se dchire. Le bateau est tellement secou
 ce moment et le vent est si violent que je ne puis tenter de la
rparer. Tous mes verres et toutes mes tasses sont en miettes.

A midi, une vague monstrueuse s'abat sur le pont et emporte le panneau
de la soute aux voiles. Les vagues vont grossissant, la mer est
maintenant norme et le vent souffle en furie. Il vente si fort que mes
voiles ne peuvent tenir. Un trou apparat dans ma trinquette et ma
grand'voile se dchire le long de la couture mdiane, laissant
apparatre une fente de trois mtres. Il faut que j'amne mes voiles
pour les sauver. C'est trs difficile par un tel vent, par une telle
mer, sans m'exposer  tomber par-dessus bord!

Sur le pont mouill et glissant, je puis  peine me tenir, et il me
faut une bonne heure pour accomplir ma tche prilleuse. J'ai envie de
hisser la voile de cape, mais le vent augmente encore. C'est maintenant
une vraie tempte. Aucune voile ne supportera pareil temps. La vibration
des haubans rend exactement la mme note qu'un train rapide. Cela veut
dire que le vent a acquis une vitesse de plus de soixante milles 
l'heure.

C'est ou jamais l'occasion de me servir de mon ancre flottante, qui est
un grand sac de toile conique dont l'ouverture est maintenue bante par
un cerceau de fer. Attachant une extrmit d'une corde de quarante
brasses  l'ancre marine et l'autre  la chane de mon ancre, je jette
le sac  la mer, le reliant  une petite boue en guise de flotteur. Le
sac s'emplit sous l'eau, la corde se raidit et, trs lentement, l'trave
de mon bateau se tourne face au vent.

Le _Firecrest_ maintenant roule moins fort, bien que je sois encore
trs secou par la mer. Il me faut mettre de vieilles toiles sur la
soute aux voiles pour empcher l'eau d'y pntrer. Je suis  bout de
forces, mais j'ai encore beaucoup  faire. J'emporte dans ma cabine mes
voiles dchires et, refermant derrire moi toutes les issues, je passe
la soire et la plus grande partie de la nuit  les rparer avec une
paumelle et une aiguille.

Maintenant, il pleut  torrents. Dans le salon, l'eau est au niveau du
plancher. Et je m'aperois,  mon grand dpit, que ma pompe ne marche
pas. Il pleut de plus en plus fort; je suis tremp jusqu'aux os; il n'y
a plus un seul endroit sec  bord, et je n'arrive pas  empcher la
pluie de pntrer en plusieurs endroits par les claires-voies et la
soute aux voiles.

                                   *

                                 *   *

Je ferme mon livre de bord. Ceci n'est qu'une journe ordinaire pendant
le mois de temptes que j'eus  supporter vers le milieu du voyage.

Mais quelle merveilleuse existence!

Bien que je n'aie atterri que depuis quelques jours, j'aspire dj 
lever l'ancre et  reprendre le large et la vie de marin. Et, je me mets
 rver. Comment donc suis-je devenu marin? Comment ce got de la mer
m'est-il venu?

J'ai pass la plus grande partie de ma jeunesse  Dinard, prs du port
de pche qu'est Saint-Malo, le pays des fameux corsaires, gloire de
notre marine, il y a deux cents ans. Lorsque mon pre ne m'emmenait pas
avec lui sur son yacht, je m'arrangeais toujours pour passer la journe
sur la barque d'un pcheur.

C'est  Saint-Malo que les rudes pcheurs bretons quipent leurs bateaux
pour les voyages prilleux aux bancs de Terre-Neuve, ou aux zones
poissonneuses d'Islande.

Dj mon ambition tait de possder une petite embarcation. Une fois,
mon frre et moi avons conomis assez d'argent pour acheter un bateau
dont un autre se rendit propritaire avant nous.

J'enviais la vie des pcheurs bretons et je frmissais au rcit de leurs
prouesses d'endurance et d'audace.

C'est l,  Saint-Malo et  Dinard, que j'appris  aimer la mer, les
vagues et les vents tumultueux. Mes livres prfrs taient des livres
d'aventures. Beaucoup d'entre eux racontaient la chasse  l'or, les
aventures des mineurs de l'Alaska et du Klondike. Le mot Et Dorado
exerait un grand charme sur moi. Je pensais parfois: Lorsque je serai
un homme, je dcouvrirai l'El Dorado.

Etant enfant, Joseph Conrad mit un jour le doigt sur une carte de la
partie inexplore de l'Afrique centrale et dit: Quand je serai grand,
j'irai l-bas. Il ralisa son rve. Il alla l-bas. Moins heureux que
Conrad, je ne raliserai jamais mon rve d'enfant; je subirai bien
plutt le destin du hros d'Edgar Allan Poe.

A gallant Knight--Had journeyed long--Singing a song.--In search of El
Dorado--But he grew old--This Knight so bold.

As he found.--No spot of ground--That looked like El Dorado.

Un vaillant chevalier--avait longtemps voyag--chantant sa chanson--
la recherche de l'El Dorado.--Mais il devint vieux--le courageux
chevalier! Et il ne trouva--aucune trace d'un pays--qui ressemblt  El
Dorado.

Aprs mes heureuses annes d'enfance  Dinard, on m'envoya  Paris pour
mes tudes et je devins interne  Stanislas. C'est l que je passai les
annes les plus malheureuses de ma vie, enferm entre de hauts murs,
rvant de vaste monde, de libert et d'aventures. Mais il fallait
tudier pour devenir ingnieur.

La guerre survint.

J'entrai dans l'aviation. Aprs avoir prouv l'ivresse de l'espace sur
mon appareil de chasse,  travers les nuages, je savais que je ne
pourrais jamais plus mener dans une cit une existence sdentaire. La
guerre me fit sortir de la civilisation. Je n'aspirai plus  y
retourner.

Un jeune Amricain, camarade d'escadrille, me prta un jour un livre de
Jack London, la _Croisire du Snark_. Ce livre m'apprit qu'il tait
possible de parcourir le monde sur un bateau relativement petit. Ce fut
pour moi une rvlation et je dcidai  l'instant que je tenterais
l'aventure, si j'tais assez heureux pour survivre  la guerre.

Plus tard, j'associai deux camarades  mes projets. Nous devions armer
un bateau  nous trois et faire route vers les les du Pacifique.

Mais ces deux amis moururent bravement dans les airs!

Ce fut alors que je pris la dcision de partir seul. Abandonnant ma
carrire d'ingnieur, je cherchai, une anne durant, dans tous les ports
franais, un bateau dont je pusse assurer la manoeuvre sans aide. Il y a
deux ans et demi, visitant sur son yacht mon ami Ralph Stock, auteur de
la _Croisire du Dream-Ship_, je dcouvris  l'ancre, dans un port
anglais, un petit bateau. C'tait le _Firecrest_.




CHAPITRE II

Firecrest.


Avant de commencer le rcit de mon voyage, je tiens  vous prsenter mon
_Firecrest_. C'est un cotre dessin par feu Dixon Kemp et construit par
P. T. Harris,  Rowhedge, Essex (Angleterre), en 1892. M. Kemp serait
certes bien tonn, s'il vivait encore, d'apprendre que son bateau de
course, conu sous les rglements de longueur et surface de voilure du
Yacht Club britannique a travers l'Atlantique et s'est rvl l'une des
meilleures embarcations de tous les temps.

C'est un cutter anglais typique, troit et profond si l'on considre sa
longueur.

Il a onze mtres de long et neuf mtres  la flottaison. Son plus grand
bau est deux mtres soixante. C'est probablement le bateau le plus
troit qui ait franchi l'Ocan. Un mtre quatre-vingts de tirant d'eau
est une profondeur exceptionnelle pour sa taille. Son tirant d'eau et
les trois tonnes et demie de plomb qu'il porte dans sa quille ajoutes
aux trois tonnes de lest intrieur, font qu'il lui est impossible de
chavirer. Le pont n'a que deux claires-voies et deux panneaux et peut
supporter la pression des vagues qui dferlent  bord.

Il est gr en cotre, c'est--dire qu'il n'a qu'un mt. Et j'entends la
grande arme des yachtmen thoriques s'exclamer: Un cotre est trop
difficile  manier seul. Pourquoi pas un yawl ou un ketch! C'est
affaire de got. Personnellement j'aime mieux prendre des ris que
changer mes voiles. J'estime que le cotre est le meilleur grement,
parce qu'avec une surface de voiles rduite au minimum il donne un
maximum de vitesse.

[Illustration: Le plan de voilure du _Firecrest_ (dessin par
Alain Gerbault).

  1, Ecoute.
  2, Etai de flche.
  3, Bras d'tai.
  4, Point d'amure.]

Il n'y a pas assez de place sur le pont pour un vrai bateau de
sauvetage. D'ailleurs, j'aime tellement mon bateau, que je crois que je
ne me soucierais gure d'tre sauv s'il devait couler. Mais pour me
conformer aux conventions et me permettre d'aller  terre quand je suis
 l'ancre dans un port, je transporte le plus petit canot possible. Il a
1m,80 de long, c'est un Berthon analogue  ceux que l'on emploie sur les
sous-marins, une fois pli il ne tient aucune place le long des
claires-voies.

[Illustration: II.--Plan du _Firecrest_.

  COUPE VERTICALE

   1, Boussole.            8, Coffres.
   2, Livres.              9, Sofa.
   3, Claires-voies.      10, Cuisine.
   4, Couchettes.         11, Cadre pliant.
   5, Lavabo.             12, Coffres.
   6, Echelle.            13, Placards.
   7, Armoires.           14, Etrave.

  COUPE HORIZONTALE

   1, Soute aux voiles.    7, Mt.
   2, Couchettes.          8, Pompe.
   3, Lavabo.              9, Rchauds.
   4, Placard.            10. Coffres.
   5, Table.              11. Placards.
   6, Sofas.]

[Illustration: III.--Plan du _Firecrest_.

  COUPE DE LA CABINE
  _Regardant vers l'avant_

   1, Claires-voies.       5, Portes
   2, Pont.                6, Livres.
   3, Couchettes.          7, Quille.
   4, Tiroirs.

  COUPE DE LA CABINE
  _Regardant vers l'arrire_

   1, Pont.                5, Porte sur le salon.
   2, Rchaud.             6, Pompe  eau douce.
   3, Coffre.              7, Mt.
   4, Eau douce.

  LE PONT DU FIRECREST

   1, Soute aux voiles.    5, Panneau du poste avant.
   2, Claires-voies.       6, Beaupr.
   3, Descente.            7, Boussole.
   4, Mt.]

Le _Firecrest_ est solidement construit en chne et en bois de teck.
Bien qu'il ait trente-deux ans, il est en parfait tat et je pourrais
m'tendre sur sa rsistance. Mais il vaut mieux s'abstenir et dcrire
l'intrieur de mon gte flottant.

Il se compose de trois compartiments.

A l'arrire, ma cabine avec deux couchettes, sous lesquelles il y a deux
coffres. Un lavabo reoit l'eau d'un rservoir de 50 litres tabli sous
le pont. Les boiseries de la chambre sont en acajou et en rable
mouchet. Des deux cts, des casiers sont pleins de livres.

En avant de la cabine et au centre du bateau, un salon aux boiseries
d'acajou et d'rable. De chaque ct, des placards renferment mes
trophes de tennis. Au centre, une table pliante.

A l'avant, le poste d'quipage avec deux couchettes pliantes et la
cuisine. C'est l que je prpare mes repas sur un pole  ptrole
norvgien qui est suspendu  la cardan, afin de rester vertical quand le
bateau roule. De nombreux coffres sont remplis de provisions: biscuits
de mer, riz, pommes de terre. A bbord, il y a une pompe communiquant
avec deux rservoirs d'eau douce. Comme clairage, j'ai une lampe 
ptrole et des bougies suspendues  la cardan.

Mon bateau est ma seule rsidence. J'ai  bord tous les objets familiers
que j'aime, mes prix de tennis et mes livres. Qu'importe s'il n'y a pas
de vent! Je ne suis pas press.

Je n'ai pas grand'place  bord, mais je puis transporter quatre mtres
de littrature, ce qui signifie environ deux cents volumes. Ma
bibliothque est donc forcment limite, c'est pourquoi mes livres sont
tous des livres d'aventure ou de pomes.

Parmi eux je citerai la _Vie de Jsus_ de Renan, la plus belle aventure
qui fut jamais au monde; les pomes d'E. A. Poe, artiste incomparable,
car il joint  la perfection du rythme la noblesse de la pense.

Loti, Farrre, Conrad, Stevenson, Connoley, Jack London, Shakespeare et
Kipling sont largement reprsents ainsi que Verhaeren, Platon, Shelley,
Villon, lord Tennyson et John Masefield.

Lorsque je veux classer mes auteurs prfrs, je pense toujours  la
manire dont ils ont compris la mer. Le marin qui est en moi critique
toujours l'crivain, et seuls me plaisent entirement ceux qui furent 
la fois de grands marins et de grands potes.

J'aime passionnment Jack London, le grand matre du conte et de
l'histoire courte, qui eut une vie mouvemente et belle et sut toujours
crire avec puissance et simplicit. Bien qu'embarqu tout jeune  bord
d'un trois-mts barque, et malgr une croisire qu'il fit dans le
Pacifique  bord de son yacht _le Snark_, Jack London ne fut jamais au
fond de l'me un marin. Il fut cependant toute sa vie un amoureux de
l'aventure et du grand air, et c'est pourquoi je l'aime et l'admire.

Je me souviens qu'un jour,  la suite d'une tempte, je jetai par-dessus
bord tous mes livres d'Oscar Wilde dont le peu de sincrit ne pouvait
plaire au simple matelot que j'tais devenu. Je ne conservai avec moi
que la ballade de _la Gele_ de Reading.

Stevenson tait tout proche de London par son amour de la vie au grand
air et de l'aventure. Lui aussi ne fut jamais un marin dans l'me, et si
l'on excepte son remarquable pome _Christmas at Sea_ il ne dcrivit
jamais la vie et les souffrances des matelots.

Victor Hugo a souvent d'tonnantes descriptions. Celle de la tempte
dans l'_Homme qui Rit_ a produit sur moi une profonde impression.
Cependant, presque tous les termes techniques sont faux. Le cyclone
tourne dans le sens inverse de celui qu'exige la nature. Ainsi, certains
tableaux de peintres sont admirables, bien qu'ils violent toutes les
lois de la perspective.

Shakespeare et Kipling furent d'excellents peintres de la mer
connaissant  fond tous les termes maritimes. Les erreurs techniques
dans leurs oeuvres sont fort peu nombreuses. Cependant Shakespeare fait
partir les navires de ports de Bohme et Kipling commet une erreur
similaire dans son fameux pome de la route vers Mandaley. Kipling est
parfois un pote admirable; par l'opposition et le contraste entre les
vers il parvient  faire dire aux mots beaucoup plus qu'ils ne veulent
dire. Parmi ses pomes marins je prfre _The last chantey_.

Jones Connoley sut dcrire merveilleusement la vie des pcheurs de la
cte, et ses nombreuses histoires de marins sont remarquables.

Pierre Loti est un de mes crivains prfrs. _Pcheur d'Islande_ et
_Mon frre Yves_ sont  la place d'honneur; et pourtant Pierre Loti
considre souvent la mer en officier du haut de la passerelle d'un
navire.

Herman Melville crivit il y a prs d'un sicle de remarquables livres
sur la mer, et l'on commence seulement  le dcouvrir.

Conrad sut dcrire en artiste les temptes et les typhons. Cependant,
bien que j'aime beaucoup _Jeunesse_, il n'est pas un de mes auteurs
prfrs, car  mes yeux il prsente tous les dfauts des crivains
slaves. La psychologie de ses hros est beaucoup trop complique.
Lui-mme ne sut jamais crire avec assez de simplicit pour me plaire
tout  fait.

Dans une petite ville de Californie s'est retir un ancien marin appel
Bill Adams. Il occupe les loisirs que lui laisse la culture de son
verger  crire des contes maritimes et des entretiens sur l'amiti que
le divin Platon n'aurait pas dsavous. Malgr beaucoup d'imperfections
littraires, il est  mes yeux un des plus grands crivains de la mer.
Quelques-uns de ses contes sont de petits chefs-d'oeuvre.

Enfin dans un rayon au-dessus de ma couchette, sont quelques livres de
chevet. Ce sont tous mes livres favoris: des pomes et des ballades. La
ballade est en effet la forme potique la plus propre  dpeindre la vie
des marins. Et si Franois Villon avait t marin, il nous aurait donn
les plus beaux pomes de la mer.

Il y a l toutes les anciennes complaintes de matelots et les vieux
chants de la marine en bois qui servaient  accompagner la manoeuvre des
voiles.

Il y a la ballade de l'ancien marinier de Samuel Taylor Coleridge qui
n'a d'gale dans la langue anglaise, pour la beaut de la composition et
la perfection du rythme, que le pome du _Corbeau_, d'Edgar Allan Poe.

Il y a enfin John Masefield, le pote que j'aime entre tous, avec ses
pomes et ballades d'eau sale parmi lesquelles je dois citer _Fivre
marine_ et la complainte du _Cap Horn_. Ayant longtemps vcu  bord de
voiliers, il sut mieux que tout autre dcrire la mer et la vie des
marins.

Et pourtant, bien des sicles avant, Antiphile de Byzance avait dj
crit:

_Oh! avoir une natte au plus mauvais coin du bateau, entendre rsonner
sur ma tte les panneaux de cuir sous le choc des embruns!_...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

_Donne! Prends! Jeux et bavardages de matelots._

_J'avais tout ce bonheur, moi qui suis de gots simples._




CHAPITRE III

Le dpart et la traverse de la Mditerrane.


J'achetai donc le _Firecrest_ ainsi que je l'ai dit plus haut dans un
port anglais, et je conduisis mon bateau immdiatement au sud de la
France, quittant l'Angleterre au moment o Shackleton partait pour son
dernier voyage. Mon bateau supporta fort bien les temptes terribles du
golfe de Gascogne. Ds lors, je ne pouvais concevoir une tempte capable
d'arrter le _Firecrest_.

Pendant plus d'une anne, je fis de nombreuses croisires au sud de la
France, ayant pour tout quipage un mousse anglais; entre-temps, je
jouais les tournois de tennis de la Cte d'Azur. Le tennis avait t,
pendant longtemps, mon sport favori. Mais aprs avoir vcu  bord, et
fait des croisires durant plus de deux ans, les choses de la terre
prirent une importance secondaire  mes yeux. Je devins un marin et
seulement un marin.

Ce fut pour mon plaisir et pour me prouver  moi-mme que je pouvais le
faire que j'entrepris mon voyage d'Amrique. Pendant plus d'un an, je
m'entranai physiquement, croisant par tous les temps, me prparant 
manoeuvrer seul les voiles. Ce n'est que lorsque je me sentis prt et
que je fus certain de pouvoir supporter la fatigue morale et physique,
que je partis pour la grande aventure.

Enfin, le jour du dpart arriva. Le joli port de Cannes tait inond de
soleil; c'tait le printemps. D'un ct la vieille ville et ses deux
grandes tours carres qui dominent le port. De l'autre, l'arrire amarr
au quai, cinquante petits yachts aux voiles blanches.

A ct de mon _Firecrest_, se trouve _Perlette_, un petit bateau de 7
mtres de long appartenant  deux jeunes filles qui en constituent tout
l'quipage. Leur audace est trs admire de tous les pcheurs et les
flneurs le long du quai s'attardent  les contempler, grimpant pieds
nus dans la mture.

[Illustration: IV.--Le _Firecrest_ dans le port de Monaco.]

Un peu plus loin, le _Lavengro_, un ketch de 120 tonneaux, se prpare 
faire voile pour Gibraltar. C'est galement ma premire tape. J'ai bien
peu de chances de battre un bateau dix fois plus grand que le mien et
dont l'quipage compte sept hommes, mais je ne veux pas tre battu au
dpart. Je russis  lever l'ancre le premier et  prendre le vent
toutes toiles dehors; Le vent s'lve et il me faut amener la flche
avant de passer entre les mles; c'est de l que je fis mes derniers
signes d'adieu aux deux petites matelotes franaises et  l'quipage
du yacht breton _Eblis_ qui agitaient leurs mouchoirs sur le quai.

Hors du port, il vente encore plus fort; il me faut changer de foc et
prendre un ris dans ma grande voile et cela rapidement, car j'aperois
maintenant le _Lavengro_ qui quitte le port et me donne la chasse. Nous
tirons des bordes contre un fort vent debout, et, quoique moins vite,
je peux serrer le vent de plus prs.

Nous nous lanons vers le large. Une fois sortis de la baie abrite,
les vagues et le vent augmentent. Le _Firecrest_ donne une forte bande,
l'cume jaillit sur le pont et je suis tremp par les embruns, mais j'ai
le coeur en joie, et comme l'trave du _Firecrest_ fend les flots, je
chante le refrain d'une complainte de pcheurs bretons:

    La bonne sainte lui a rpondu: il vente.
    C'est le vent de la mer qui nous tourmente.

Le baromtre baisse et la terre disparat derrire l'horizon. A 4 h. 30,
je coupe le _Lavengro_ au plus prs sur l'autre amure, quand un fort
grain arrive. En hte, j'amne la grand'voile et le foc et j'aperois le
_Lavengro_ fuyant devant la tempte dans une direction oppose.

Je suis trs fatigu des efforts de la journe et dcide de mettre  la
cape. Rduisant la voilure et attachant la barre de manire que mon
navire revienne de lui-mme dans le vent, je descends prendre un repos
bien gagn.

Voici quelques extraits de mon journal de bord:

_26 avril._--Deux heures, le vent hale nord-ouest et je reprends ma
route, fuyant devant la tempte sous une fortune carre. Je fais,  ce
moment, la meilleure vitesse de mon passage. Mon loch enregistre 30
milles en trois heures. Le baromtre baisse. Le vent augmente;  18
heures, il devient dangereux de fuir plus longtemps devant l'orage. Le
_Firecrest_ va presque  la vitesse des vagues, et quand une vague brise
 bord, l'eau reste longtemps sur le pont avant de s'couler.

Je dois amener la fortune carre, opration difficile dans une mer
dmonte. Mon bateau est ballott dans le creux des vagues. La fortune a
t faite en toile trop lourde, et la manoeuvre est si difficile que je
dcide de ne plus jamais utiliser cette voile. Fatigu par seize heures
conscutives  la barre, je mets mon navire  la cape.

_27 avril._--Tempte continue, vagues brisent  bord toute la nuit.
Baromtre baisse encore. A 6 heures, je dcouvre que la ferrure du
rouleau du gui est brise. Je ne suis pas surpris, car cette ferrure a
t faite plus petite que je ne l'avais demande.

_28 avril._--Quatre heures, reprends ma course; vers midi le vent
tombe; rpare une balancine casse.

Seize heures quarante, fort coup de mistral m'oblige d'amener ma
grand'voile. En quelques minutes, une vritable tempte souffle, et la
mer est dmonte. Mets  la cape et dors jusqu' 7 heures le lendemain
matin. Effroyablement secou toute la nuit, vagues dferlent  bord tous
les quarts d'heure.

_29 avril._--Mer dmonte; tempte nord-est halant ouest vers le soir;
trs fatigu; essaie dans l'aprs-midi de reprendre ma route, mais dans
une mer aussi heurte, je ne fais qu'un chemin trs faible contre le
vent. Drisse de foc casse et le foc tombe  la mer. Aprs quelques
acrobaties sur le beaupr, j'arrive  le ramener  bord.

_30 avril._--Fin de la tempte.

Le baromtre remonte et pendant les vingt jours qui suivront, la brise
sera trs faible.

Le 1er mai, sixime jour de mon dpart de Cannes, je devais, d'aprs mes
observations, me trouver  proximit de la terre. Quoique ce ft loin
d'tre ma premire exprience, j'tais trs intress. Aprs quelques
jours entre le ciel et l'eau, un atterrissage est toujours passionnant.
Il semble miraculeux que la vue de la terre vienne confirmer les calculs
et que la terre soit exactement o elle doit se trouver.

Montant au haut de la mture, j'aperus vers midi un petit cne, puis
plusieurs autres sortir de l'eau exactement o ils devaient apparatre.
C'tait la terre. Ma navigation tait correcte. Je me sentis fier, bien
que le travail du navigateur ne soit rien sur un petit navire, en
comparaison du travail du matelot. Un profane aurait pu croire que ces
cnes taient autant d'les diffrentes, mais je savais que c'taient
des pics d'environ mille mtres de hauteur dont les bases se
rejoignaient sous l'horizon. L,  quarante milles de distance, tait
Minorque, la deuxime des les Balares.

Le jour suivant d'autres pics apparurent directement en avant, et, vers
le soir, l'le entire de Majorque sortit de la mer.

Le vent devint une brise trs lgre, et le lendemain je pus distinguer
les toits et les maisons. Pendant quelques jours, je glissai le long de
la rive nord de Majorque. Je me souviendrai toujours de la merveilleuse
vision que j'eus un jour d'un petit estuaire entre des pics de deux
mille mtres recouverts de neige. Me rapprochant de la terre, je
dcouvris soudain le vieux village de Port Soler au flanc d'une montagne
surplombant la rivire, et me trouvai au milieu d'une flottille de
petits bateaux de pche qui sortaient de l'estuaire.

Les pcheurs me faisaient de grands signes et se prparaient 
accueillir le petit yacht franais, mais soudain je virai de bord,
reprenant le large, emportant avec moi la merveilleuse vision de ces
vieilles maisons au flanc de cette montagne aride. Les villages, les
villes ne sont rien de plus  nous, marins, que n'est  l'ordinaire
passant une maison entrevue au dtour d'un chemin. Nous passons et
emportons avec nous le souvenir.

De nombreux jours de calme suivirent; je glissais lentement devant les
les de Beaut: Dragonera, Iviza, Formentera, heureux de la brise lgre
qui me permettait de contempler plus longuement leurs merveilles. Si
faible tait le vent que je ne faisais pas plus de 15 milles par jour.

Enfin, le 15 mai, je vis, sortant de la brume, un roc monstrueux coup
de lignes gomtriques. C'tait la face est de Gibraltar, qu'on ne peut
contempler de la mer sans un sentiment de stupeur, tant le travail de
l'homme a modifi la nature.

Vers midi, je doublai la pointe d'Europe et entrai dans le port comme
une bourrasque du Levant arrivait. Je jetai l'ancre prs de la splendide
golette  trois mts _l'Atlantic_ appartenant actuellement  Vanderbilt
et gagnante en 1911 d'une course fameuse  travers l'Atlantique. J'avais
travers la Mditerrane et termin la premire partie de ma croisire.

Presque aussitt, la police, la sant et les autorits navales
arrivrent  bord. Chacun semblait tonn de voir que j'tais seul et
venais de France.

Je fus surpris de ne compter que trs peu de bateaux de guerre pour
reprsenter en ce lieu la gloire de l'Angleterre sur mer; seulement deux
destroyers et un vaisseau-dpt portant le nom une fois clbre de
_Cormorant_. Comme j'aurais aim vivre au temps de Nelson, quand les
bateaux de guerre taient de belles frgates aux voiles blanches, et les
marins de vrais gabiers!

Maintenant, le marin est plus ou moins un mcanicien conduisant un train
sur l'eau. Les voiliers de commerce font graduellement place aux
vapeurs. Seuls, quelques amoureux de la mer continuent la tradition de
manier les voiles et les cordages sur les grands ocans.

Pendant les quinze jours que je passai  Gibraltar, je travaillai dur,
prparant ma longue traverse. Les autorits britanniques furent fort
obligeantes et me donnrent la permission d'utiliser les ouvriers de
l'arsenal.

Enfin, tout fut prt, j'tais par. Avant d'appareiller, j'envoyai 
quelques amis la carte postale suivante:

  300 litres d'eau;
   40 kilos de boeuf sal;
   30 kilos de biscuit de mer;
   15 kilos de beurre;
   24 pots de confiture;
   30 kilos de pommes de terre;

avec une petite flche pointe vers un but mystrieux et cette vague
indication: 4.500 milles.

Je dsirais qu'en cas d'insuccs ma tentative demeurt ignore, et si
quelques amis savaient que j'tais parti pour une longue croisire, deux
intimes seuls connaissaient mon projet de tenter la traverse de
l'Atlantique sans escale.




CHAPITRE IV

L'Atlantique.


Ce fut le 6 juin  midi que je levai l'ancre. La grande aventure
commenait seulement.

Avant de quitter la France, j'avais fait l'acquisition de cartes qui
montrent la direction et l'intensit des vents dans l'Atlantique nord.

Un bateau faisant route sud-ouest  la sortie du dtroit de Gibraltar
doit rencontrer les alizs du nord-ouest et descendre sous les
tropiques. Ensuite il fera route vers l'ouest et attendra d'tre au sud
des les Bermudes avant de remonter vers New-York.

La ligne droite n'est pas sur un voilier le plus court chemin d'un point
 un autre. Un navire allant de New-York  Gibraltar rencontre des vents
d'ouest et n'aura gure  couvrir plus de 3.000 milles marins; au
contraire, de Gibraltar  New-York un voilier aura  parcourir au moins
4.500 milles.

Deux Amricains, Slocum et Blackburn, traversrent l'Atlantique
d'Amrique en Europe  des poques diffrentes, seuls, sur des petits
bateaux, en s'arrtant aux Aores. Leur plus long passage sans escale
fut de 2.000 milles.

Jamais personne n'avait tent seul la traverse de l'Atlantique nord de
l'est  l'ouest.

Slocum avait accompli un exploit jamais gal en restant seul
soixante-douze jours en mer dans le Pacifique.

J'ai toujours eu pour ce grand navigateur la plus profonde admiration.
Je savais que ma traverse durerait probablement plus qu'aucune des
siennes et cependant je partais joyeux  la pense des difficults 
surmonter.

A bord d'un voilier on ne sait jamais quand on arrivera, et c'est
pourquoi je partis avec plus de quatre mois de vivres; les vents ne me
furent gure favorables et j'eus bien souvent  me louer de ma
prvoyance.

Je quittai donc Gibraltar le 6 juin  midi. Il faisait trs beau.
Laissant derrire moi le port, et pouss par une brise lgre, j'tais
tendu sur le pont, rvant des jours qui allaient venir.

J'avais une confiance absolue dans mon vaillant navire et ma navigation.
J'envisageais avec joie mon passage dans les vents alizs o je
trouverais un soleil ardent et les poissons volants des mers tropicales.
Je jetai mes derniers regards  la terre, au roc de Gibraltar tincelant
de soleil.

La brise augmentait lorsque, sortant de la baie d'Algsiras, je mis le
cap sur la sortie du dtroit.

Les poissons taient si nombreux autour de moi que l'eau semblait
bouillonner. Des marsouins jouaient autour de mon bateau et les albatros
plongeaient. C'tait le moment d'essayer le winchester automatique qu'un
ami m'avait offert  Gibraltar et bientt un marsouin coulait, laissant
une trace rouge dans l'eau. J'aurais t heureux de pcher  la trane,
mais j'allais trop vite.

Vers le soir, la brise augmenta, et vers 10 heures c'tait une vritable
tempte. Le vent hala subitement sud-ouest, et mon grand foc se dchira
en lambeaux. Puis vint une pluie torrentielle. Etant fatigu par mes
prparatifs de dpart, je mis  la cape et dcidai de prendre une bonne
nuit de repos. Le vent soufflait furieux, mais le _Firecrest_ se
conduisait merveilleusement, la barre attache, dans les eaux si
heurtes du dtroit, pendant qu'en bas, dans ma cabine, je dormais
confiant dans mon navire.

Le lendemain, le vent tait toujours sud-ouest. Pendant tout le jour une
pluie torrentielle tomba et je continuai  tenir la cape sous une
voilure rduite.

J'avais fait rparer le rouleau de mon gui  Gibraltar, mais aprs
quelques jours de mauvais temps, je ne fus pas surpris de constater que
la plupart des dents du rouleau taient brises. Cet appareil destin 
rduire la surface de ma grande voile m'avait t livr  Cannes
quelques jours avant mon dpart. La roue avait quatre centimtres de
diamtre de moins que je ne l'avais prescrit et le mtal n'tait pas
l'alliage voulu de bronze et de manganse. Ce dfaut de construction, d
 la mauvaise foi du fabricant, rendit mon voyage plus pnible, et
m'obligea  amener compltement la grand'voile chaque fois qu'un grain
m'obligeait  rduire la voilure.

Ma grand'voile commence  se dcoudre et je dois l'amener pour la
rparer avant qu'elle ne se dchire dans toute sa largeur. Le jour
suivant tait beau et je hissai ma grand'voile rpare et toutes mes
voiles de beau temps. A midi, une observation me donna ma position comme
50 milles ouest de Gibraltar.

A 14 heures, ce jour, le cap Spartel, promontoire avanc de la cte
africaine, disparut derrire l'horizon. J'tais maintenant seul entre le
ciel et l'eau.

J'eus bientt la satisfaction de rencontrer les vents alizs, qui furent
une lgre brise d'est le premier jour, et soufflrent ensuite trs
frais du nord-est. Depuis le dpart, j'attendais avec impatience
l'apparition des premiers poissons volants. Aussi, je fus joyeux quand,
le 10 juin, un petit poisson blouissant de lumire sortit de l'eau et
vola une centaine de mtres en avant de mon bateau avant de disparatre.

Vent arrire et portant toute sa voilure, mon bateau ne pouvait rester
de lui-mme sur sa course. En ceci, j'tais moins heureux que le
capitaine Slocum, qui put faire de longs parcours vent arrire  bord du
_Spray_ sans toucher  la barre.

C'est pourquoi, pendant ces premiers jours de vents alizs, aprs avoir
tenu la barre pendant douze heures, je mis mon navire  la cape pour
pouvoir prendre du repos.

Dans la marine, les quarts sont de quatre heures. Tenir la barre pendant
douze heures de suite est trs dur, surtout vent arrire, car il faut
une attention soutenue pour viter l'empannage, aventure dsagrable qui
arrive quand le bateau reoit tout  coup le vent de l'autre bord; la
grand'voile change de bord si brusquement que le poids du gui entre les
haubans entrane souvent la perte du mt.

Voici quelle tait la routine de ma vie dans ces premiers jours de vents
alizs. Le matin,  5 heures, je sautais de ma couchette pour cuire mon
djeuner qui comportait invariablement du porridge, du lard, du biscuit
de mer, du beurre sal, du th et du lait strilis.

Je dcouvris bien vite que j'avais t vol par certains fournisseurs de
Gibraltar qui m'avaient vendu un baril de boeuf sal dont la partie
suprieure contenait d'excellents morceaux, mais dont le reste n'tait
qu'os et graisse. De mme, j'avais command une marque connue de th, et
le th qu'on me livra tait un mlange de trs pauvre qualit.

Ceci, d'ailleurs, fut une bonne leon pour moi;  l'avenir je ne me
fierai plus qu' moi-mme et inspecterai minutieusement toute la
nourriture que j'embarquerai  bord.

Je faisais la cuisine sur un rchaud Primus  ptrole dans le poste
d'quipage. Ce rchaud est suspendu  la cardan, de manire que les
casseroles restent horizontales quelle que soit la position du bateau.
En pratique, le gte du navire tait souvent si grand que la pole 
frire tombait du rchaud, inondant mes jambes nues d'huile bouillante.

Il tait, dans une tempte, souvent trs difficile de faire la cuisine.
Il y avait loin de la coupe aux lvres, et le boeuf sal couvrait
maintes fois le plancher, et dans un bateau si troit, qu'un gros marin
ne pourrait s'y retourner qu'avec peine, il est difficile de se mouvoir
sans entrer parfois fort brutalement en contact avec les parois du
navire.

A 6 heures, j'allais sur le pont, droulais le tour de ma grand'voile,
abandonnais la cape et reprenais ma course vent arrire.

Pendant douze heures conscutives, je tenais la barre et, dans les vents
alizs, je couvrais de 50  90 milles marins par jour. Cette moyenne est
excellente pour un yacht de 8 tonneaux. Avec un quipage de deux hommes
et des vents plus favorables, j'aurais certainement fait plus de 100
milles de moyenne par vingt-quatre heures.

Pendant ces douze heures de barre, dans les vents trs frais, je devais
exercer une attention soutenue. Il ne m'tait pas possible de lire, et
cependant, je ne m'ennuyais jamais. J'admirais la beaut de la mer et
des vagues, la tenue de mon navire, et disais tout haut les oeuvres de
mes potes prfrs: Alan Cunningham, Kipling, John Masefield, Shelley,
Verhaeren, Edgar Poe.

Quand venait la nuit, j'tais mort de fatigue. Je rduisais la surface
de voilure de la grand'voile, mettant mon navire  la cape, attachant la
barre. Je prparais mon deuxime repas de la journe, qui consistait
habituellement en boeuf sal et en pommes de terre bouillies dans l'eau
de mer, dont elles prenaient une dlicieuse saveur. L'air marin me
donnait un apptit froce et naturellement, je ne pouvais me plaindre de
mon cuisinier.

Enfin, je tombais puis dans ma couchette et dormais durement berc par
les vagues.

Quelques extraits de mon journal donneront une bonne ide de ma vie 
bord dans ces premiers jours de vents alizs.

_Lundi 11 juin._--Vent trs frais nord-est, nuageux, forte mer. Douze
heures 30, prends un ris dans trinquette, enroule deux tours de
grand'voile, remplace le deuxime foc par le foc de cape. A 12 heures,
distance enregistre au loch en vingt-quatre heures, dont douze heures 
la cape: 90 milles. Frache brise devient une tempte environ 10
Beaufort. Dix-neuf heures trente,  la cape.

_Mardi 12 juin._--Sept heures, cap sud-ouest, vent grand frais, nord,
distance enregistre au loch  midi, 75 milles un quart, tempte  midi,
mer dmonte,  la cape  13 heures.

_Mercredi 13 juin._--A la cape toute la nuit, 6 heures du matin W. S.
W. vent grand frais N. W.; dans l'aprs-midi, croise vapeur qui roule
fortement.

_Jeudi 14 juin._--Vent nord plus modr, distance au loch  midi 54
milles. Latitude par observation: 34 21'.

_Vendredi 15 juin._--Vent frais, ciel bleu, loch  midi, 68 milles. A
13 heures la sous-barbe se brise. La sous-barbe est une manoeuvre
dormante qui, partant de l'extrmit du beaupr, vient se raidir sur
l'trave et sert  contre-tenir le beaupr contre les efforts de bas en
haut qui lui sont transmis par les tais.

Pour la rparer, je dois me rendre  l'extrmit du beaupr, difficile
manoeuvre dans une forte mer. Les risques d'tre enlev par une lame
sont grands.

J'avais  travailler avec mes mains, me cramponnant avec les jambes. De
temps en temps, le _Firecrest_ tanguait et je disparaissais entirement
dans l'eau, mais la mer tait chaude et ce bain forc nullement
dsagrable.

Je me souviens d'avoir lu que le yacht d'un clbre navigateur
solitaire fut trouv aprs une tempte  la drive sans personne  bord.
Le livre de bord portait cette inscription: Je dois me rendre 
l'extrmit du beaupr. Reviendrai-je?

_Samedi 16 juin._--Vent trs frais, loch enregistre  12 heures: 72
milles. Quatorze heures, la bordure de la grand'voile se dchire et je
dois l'amener et hisser la voile de cape.

_17 juin._--Vent trs frais nord, cap sud-ouest;  12 heures le vent
souffle en tempte puis se calme subitement vers dix-sept heures.
D'aprs mes observations, je suis  environ six cent vingt milles de
Gibraltar et quarante milles au sud-ouest de Madre, que je ne peux
apercevoir.

La mer devient calme et le ciel se dgage. J'en profite pour faire
scher mes vtements et ma literie.

Le lendemain, par une mer d'huile et calme plat, je suis occup toute la
journe  rparer mes voiles. Aprs quelques jours de fort temps, il y a
toujours beaucoup de travail  bord. C'est un cordage  pisser, une
manoeuvre  changer. Le travail du matelot est beaucoup plus important
que celui du navigateur. Sans connatre la navigation, j'aurais pu trs
bien traverser l'Atlantique. Si j'avais t un marin inexpriment,
incapable de rparer mes voiles et mes cordages, je n'aurais pu
atteindre d'autre port que celui des navires perdus; et toutes mes
connaissances astronomiques n'auraient pu me servir  rien.




CHAPITRE V

Dcouvertes alarmantes.


Dans cette premire priode de vents alizs, j'avais fait d'assez bonnes
moyennes, mais le 18 juin la brise devint lgre et le vent variable. Je
rencontrai une forte proportion de vents du sud-ouest, ce qui est tout 
fait exceptionnel pour cette rgion de l'Atlantique et cette priode de
l'anne.

En fait, ma carte des vents montre que mille observations ont t prises
dans cette rgion en juin et juillet et pas une fois un vent du
sud-ouest n'a t constat. Or, j'eus plus de huit jours de vent debout.

Un autre fait trange tait la complte absence de toute vie. Ni
marsouins, ni dauphins, ni poissons volants. Autour de moi, de l'eau,
rien que de l'eau, et le _Firecrest_. Je suis seul, absolument seul. Les
rcits de croisire qui sont dans ma bibliothque de bord mentionnent
tous un grand nombre de poissons volants au nord de Madre. J'attends
avec impatience ces curieux chantillons de la faune marine dont la
chair est si vante. Je suis bien au sud de Madre et, depuis le
lendemain de mon dpart de Gibraltar, je n'ai pas aperu un seul poisson
volant.

Pendant cette priode de vents lgers, je fis des expriences, cherchant
un quilibre pour que le _Firecrest_ puisse rester de lui-mme sur sa
course vent arrire.

En rduisant la surface de ma voilure et en utilisant, au lieu de ma
grand'voile, la voile de cape, qui est une voile triangulaire, sans
corne et sans gui, je dcouvris que mon navire pouvait rester sur sa
course de lui-mme, vent grand largue. Naturellement, sous cette voilure
rduite, la vitesse tait moindre mais je n'avais plus besoin de rester
constamment  la barre et pouvais employer tout mon temps  rparer les
voiles ou faire la cuisine, et la distance couverte en vingt-quatre
heures se trouvait  peu prs la mme. En fait, les jours de beau temps,
j'avais mme des heures libres pour relire longuement tous mes auteurs
favoris.

Ce fut dornavant une vie moins dure, et si j'avais eu plus de chance
avec les vents, j'aurais pu faire la traverse entire dans ma cabine,
le _Firecrest_ se gouvernant de lui-mme, comme fit une fois le _Spray_
du capitaine Slocum, qui resta prs de quarante-deux jours de suite sans
sortir de sa cabine.

Je pris bien vite l'habitude de dormir d'un sommeil trs lger. Allong
sur ma couchette, la tte contre les parois du bateau, l'eau  quelques
centimtres de mes oreilles, je pouvais apprcier la vitesse du navire
par le bruit de l'eau contre ses flancs.

Par le mouvement du navire, la proportion de tangage ou de roulis, je
savais immdiatement que le _Firecrest_ avait chang sa position par
rapport au vent, et je venais sur le pont modifier l'angle de la barre
du gouvernail.

_22 juin._--Bonne brise N. cap. W. S. W., froid et nuageux. Suis sur les
grandes profondeurs et la Fosse de Monaco plus de 6.000 mtres. A midi,
au loch, 80 milles et demi. Position par calcul d'heure et ex-mridien.
Latitude 30 41' N., longitude 21 3' W., calme toute la journe et la
nuit. M'occupe tout l'aprs-midi  trouver les solutions des problmes
d'checs du journal anglais _le Field_.

_23 juin._--Lgre brise nord. Cap sud-sud-ouest, _Firecrest_ se
gouverne lui-mme depuis quatre jours. Voile de cape se dchire, hisse
grand'voile et en gouvernant avec le pied passe tout l'aprs-midi 
rparer l'avarie. Mes voiles s'usent si rapidement que je me demande si
j'aurai assez de fil, d'aiguilles et de toile pour les rparer. Mais
qu'importe!... J'utiliserai mes couvertures et je souris malgr moi en
pensant  la stupfaction des New-Yorkais s'ils voyaient entrer dans
leur port un petit yacht franais ayant, en place de voiles, des
couvertures de toutes les couleurs. Au loch,  midi, 37 milles un quart.

_24 juin._--Nuit trs calme, lgre brise du nord-ouest, mont en haut
du mt pour changer la poulie d'une balancine. Trs occup, ce dimanche,
par des travaux de propret et le nettoyage du bateau; essayai les
pompes, et constatai que le _Firecrest_ n'avait pas fait d'eau depuis
mon dpart. Me rasai avec de la crme sans employer d'eau ni de savon.
C'tait le premier jour depuis Gibraltar, et je passai un dimanche fort
agrable, travaillant sans vtement sur le pont, me baignant dans le
chaud soleil de juin.

_25 juin._--Lgre brise du nord, route W.-S.-W. J'aperois de
nombreuses mduses tricolores que les Anglais appellent _portuguese men
of war_. Ce sont des masses glatineuses qui portent  leur partie
suprieure un cran en guise de voiles.

Je suis maintenant  dix-neuf jours de Gibraltar et j'ai couvert plus du
quart de la distance vers New-York.

_26 juin._--Lgre brise nord-est; utilise ma trinquette-ballon comme un
spinnaker et barre toute la journe. Le soleil est presque au znith, 
midi, et vers le soir je souffre d'un violent mal de tte, commencement
d'insolation. Au loch,  midi, 62 milles.

_27 juin._--Lgre brise N.-E., je rpare deux trinquettes dchires.
Calme presque plat tout l'aprs-midi. Le _Firecrest_ fait  peine un
noeud, mais je ne m'en soucie gure. La vie est belle, allong sur le
pont, sous le soleil des tropiques.

_28 juin._--Lgre brise E. Je remarque, pour la premire fois, trois
gros poissons dans le sillage du navire. Ce sont des daurades
(_coryphoenae hippuris_ des naturalistes) que les Portugais appellent
dorado et les pcheurs anglais improprement dolphins. J'admire leurs
couleurs blouissantes, qui changent du bleu lectrique au vert.

_1er, 2 et 3 juillet._--Forts vents du sud et sud-ouest, pluie, nombreux
grains; la mer est trs dure et hache et me rappelle le golfe du Lion.
Je fais route plein sud cherchant  retrouver les vents alizs.

Le 4 juillet fut fort mouvement. Montant sur le pont  2 heures du
matin pour parer  un trs fort grain du sud-ouest et prendre plusieurs
ris dans ma grand'voile et ma trinquette, je dcouvris sur le pont deux
poissons volants mesurant une dizaine de centimtres de long. Peu aprs
ils sautaient dans ma pole  frire et je pouvais apprcier leur
dlicate saveur.

Toute la journe, mer trs dure, forte tempte du sud-ouest; je fais
route au plus prs sous voilure rduite. Des lames dferlent  bord
toute la journe. La mer est trs heurte, le _Firecrest_ tangue
fortement et plonge constamment son long beaupr dans les vagues.

La direction des vents pourrait faire croire  la mousson du sud-ouest,
mais mes instructions nautiques disent qu'on ne rencontre pas la mousson
du sud-ouest au nord du cap Vert et je suis par 29 de latitude nord.
Tout se passe dcidment d'une manire anormale pendant cette traverse.

Dans l'aprs-midi du 5 juillet, la tempte devint moins forte et j'en
profitai pour raccourcir mon beaupr. Le lendemain, je retrouvai enfin
les vents alizs. La mer tait toujours forte, je remplaai ma
sous-barbe de beaupr qui s'tait brise dans la tempte et rparai ma
grand'voile et ma voile de cape. Je roidis aussi mes tais qui avaient
pris du mou.

De nombreuses algues flottaient tout autour de mon navire, ce qui ne me
surprit pas, car mes cartes m'apprenaient que je venais d'entrer dans la
mer des Sargasses. J'aperus aussi un morceau de bois rong par les vers
et incrust de coquillages, peut-tre l'pave d'un naufrage au milieu de
l'Atlantique.

Je suis heureux, le ciel est de nouveau clair, j'ai retrouv les vents
alizs et me vois dj prs de la cte d'Amrique, quand je fais soudain
une dcouverte alarmante. La plus grande partie de ma rserve d'eau
douce est devenue imbuvable.

A mon dpart de Gibraltar, j'emportais trois cents litres d'eau douce
contenus dans deux rservoirs en fer galvanis et trois barils de chne.
Ayant puis l'eau de mes rservoirs en fer, je dcouvris que l'eau de
mes deux barils de chne avait pris une teinte rouge sombre, tait
devenue saumtre et, mme bouillie et filtre, absolument imbuvable. Ces
deux barils taient construits en bois trop neuf et l'acide tannique du
chne avait compltement corrompu l'eau.

Il me restait environ 50 litres d'eau et j'tais  2.500 milles de
New-York. Si j'avais fait cette dcouverte trois jours plus tt, il
pleuvait  torrents et j'aurais pu laver et remplir mes barils avec de
l'eau de pluie. J'tais maintenant presque sous les tropiques et pouvais
fort bien rester plus d'un mois sans pluie.

J'estimai le nombre maximum de jours que pouvait durer ma traverse et
dcidai de ne boire dornavant qu'un verre d'eau par jour et de faire
toute la cuisine possible  l'eau de mer.

Je possde bien un petit appareil  distiller, mais mon combustible
m'est ncessaire pour cuire mes repas. Le soleil,  midi, est presque au
znith et ses rayons me brlent. Tout est maintenant sec  bord, ma
gorge me fait trs mal et j'ai constamment soif.

[Illustration: V.--A bord.]

[Illustration: VI.--Une golette  trois mts.]

Je scrute anxieusement l'horizon cherchant des nuages de pluie, mais le
ciel est clair et le baromtre trs haut. Ne pleuvra-t-il jamais?

Quelques albatros suivent mon navire et les vers du fameux pome de
Coleridge hantent ma mmoire:

    De l'eau, de l'eau tout autour
        Et rien, rien  boire.

Le 7 juillet, je me rasai, toujours sans eau ni savon, et me coupai les
cheveux. Je rparai encore ma grand'voile dont les coutures ne tenaient
plus. Ce jour, une de mes balancines cassa dans la forte brise du
nord-est. Le lendemain, mon clinfoc part en lambeaux dans un coup de
vent. Mes coutes cassent les unes aprs les autres et je dois les
changer; mes voiles s'usent de plus en plus. Ma provision de fil  voile
diminue trop vite  mesure que je rpare.

Les sargasses sont de plus en plus nombreuses et s'enroulent autour de
mon loch. Les poissons volants ont compltement disparu. Il fait chaud,
trop chaud; ma soif augmente; j'ai la fivre et ma gorge est trs
enfle. Du baril de boeuf sal monte une odeur insupportable. Vais-je
aussi manquer de viande?




CHAPITRE VI

Dans les vents alizs.


Le 6 juillet je dcouvrais donc qu'il me restait seulement 50 litres
d'eau douce; j'tais encore  2.500 milles de New-York; j'avais couvert
en moyenne 50 milles par jour, de sorte que, mme avec des vents
favorables, il me faudrait au moins un mois pour finir mon voyage, et
probablement beaucoup plus longtemps. En fait, ce fut seulement
soixante-dix jours plus tard que je jetai l'ancre.

Le temps me sembla trs long avant que la pluie tombt en quantit
suffisante pour remplir mes rservoirs vides. J'tais oblig de
continuer  ne boire qu'un verre d'eau par jour, car je n'osais pas
compter sur la pluie et j'tais dcid  ne faire escale nulle part
avant la cte amricaine.

Dans l'intervalle, j'avais beaucoup de travail, ma grand'voile se
dcousait constamment lorsque la brise tait forte. Maintenant, il n'y a
pas une seule de ses coutures que je n'aie recousue au moins une fois.

Voici un exemple d'une journe bien remplie. Je lis le 7 juillet dans
mon livre de bord:

Vent nord-est, forte brise. Route ouest  la boussole. Me rasai,
essayai de couper mes cheveux. Nettoyai les cabines. Le bateau se
gouverne lui-mme sous la voile de cape et les focs. A midi, j'ai
couvert 40 milles dans mes dernires vingt-quatre heures. Treize heures,
rpare la grand'voile. Je rpare la balancine de bbord, qui supporte le
gui, quand la grand'voile est abaisse. A 4 heures, le vent tourne vers
l'est. Je change ma course vers le sud-ouest. Les sargasses deviennent
de plus en plus nombreuses. Le lendemain, mon clinfoc fut dchir en
lambeaux et je dus aller  l'extrmit du beaupr pour sauver ce qui en
restait.

Je courais devant un fort vent d'est et  midi, le 9 juillet, j'avais
couvert 72 milles dans les dernires vingt-quatre heures. Ce n'tait
qu'une moyenne de trois milles par heure, j'tais satisfait pourtant,
car le bateau se gouvernait lui-mme la plupart du temps.

Je couvris 77 milles le 10 juin. Cette nuit, je dormis dans le poste
avant. Je fus veill par une vague sur ma figure; elle entra  travers
le panneau que j'avais laiss ouvert pour me donner de l'air.

Je faisais souvent des expriences avec mes voiles afin de dcouvrir le
meilleur moyen pour le _Firecrest_ de se barrer lui-mme, sans que ma
main ft sur la barre. Avec un vent arrire, j'avais la grand'voile d'un
ct et la trinquette-ballon de l'autre. Je faisais une bonne vitesse
sous ce grement, mais devais garder une attention de tous les instants.
La nuit, je rentrais la grand'voile et, modifiant la route, je laissais
le navire fuir de lui-mme devant le vent sous les voiles d'avant.

Chaque fois que le vent atteignait la force d'une tempte, quelque chose
se brisait  bord.

Par exemple, si j'amenais la grand'voile pour la rparer et hissais  sa
place la voile de cape, j'avais  peine fini de rparer la grand'voile
que la voile de cape se dchirait, et je devais accomplir la manoeuvre
inverse.

Dans l'intervalle, d'autres choses cassaient, et je ne compte plus le
nombre de fois que j'eus  rparer ou changer les coutes de foc ou de
trinquette.

Je ne suis pas enclin  la superstition, mais le vendredi 13 juillet fut
exceptionnellement mauvais. Le _Firecrest_ roulait effroyablement. Les
vagues taient trs hautes et tout cassait  bord depuis le matin. Un
grand trou fit son apparition dans la trinquette. Je venais de la
rentrer  bord, quand la drisse de foc se brisa et la voile tomba
par-dessus bord.

Marchant sur le beaupr pour essayer de la remonter, je mis mon pied sur
les arcs-boutants de beaupr, quand l'un des haubans se brisa sous moi
et je tombai  la mer. Je fus assez heureux pour attraper la sous-barbe,
et regagnai le pont. J'en fus quitte pour un bain forc de quelques
secondes, mais mon navire faisait  ce moment plus de 3 milles 
l'heure, et si je n'avais eu la chance de trouver la sous-barbe sous ma
main, je restais seul en plein ocan. Le pont troit de mon navire,
balay par les vagues, me parut ensuite extrmement confortable.

Ce jour, je trouvai que ma position tait 27 nord de latitude. Je
dcidai que j'avais t assez au sud et je changeai ma route du
sud-ouest  l'ouest. Selon toute probabilit, si j'en crois ma carte, je
dois avoir des vents favorables jusqu' 32 de latitude nord.

Ayant chapp au danger du vendredi 13, je me sentis prt  faire face 
tout, le jour suivant. C'tait la fte nationale, et je hissai les
couleurs franaises et le pavillon du Yacht-Club de France, dont je suis
membre.

A 10 heures, le _Firecrest_ fuyait devant une trs frache brise du
nord-est, quand un fort coup de vent arriva; je dus amener la
trinquette-ballon pour la sauver et mettre  sa place une voile plus
petite.

Des vagues, qui semblaient avoir au moins dix mtres de hauteur,
arrivaient en rugissant. Le petit _Firecrest_ plongeait son nez au
milieu d'elles et des torrents d'eau balayaient le pont de l'avant 
l'arrire. C'tait un dur travail de rester sur le pont sans tre
emport, et quand la nuit vint j'tais trs fatigu.

Laissant le _Firecrest_ se gouverner lui-mme, je descendis dans la
cabine pendant que la tempte se dchanait. Je trouvai tout en bas dans
un grand dsordre, car je n'avais eu le temps de rien nettoyer depuis
deux jours. Le bateau roula effroyablement toute la nuit. Si je n'avais
pas eu d'autres expriences et si ma confiance en mon navire n'avait pas
t aussi entire, j'aurais pu penser qu'il allait chavirer. Le
mouvement de roulis tait si violent qu'il tait extrmement difficile
de rester dans la couchette sans tre jet sur le plancher. Nanmoins,
je trouvais toujours le moyen de dormir et de me reposer.

Quand je retournai sur le pont, le lendemain matin, le vaillant petit
navire tait rest sur sa route comme si ma main avait t au gouvernail
toute la nuit. Si les gens de terre savaient, ils ne s'tonneraient pas
qu'un marin aime son navire et le considre comme un tre vivant
intelligent et sensible.

Il y avait des poissons volants sur le pont, aussi je djeunai de
nourriture frache, pour la premire fois depuis bien des semaines. Le
lendemain, ils taient plus nombreux. Il faut un homme ayant vcu des
semaines de biscuit et de boeuf sal pour apprcier pleinement la
dlicieuse saveur des poissons volants.

Pendant encore deux jours je fuis, poursuivi par la tempte. Le matin du
16 la force du vent diminua et je pus continuer  rparer mes voiles. La
trinquette tait dchire. La mer tait trs forte, il tait vraiment
dur de manier l'aiguille tandis que le _Firecrest_ tait secou
terriblement.

Ce jour-l j'eus plus d'eau  pomper que de coutume, car une grande
vague avait dferl  travers l'coutille entr'ouverte.

Une priode de vents variables, de calme et de rafale suivit; j'tais
toujours trs occup  rparer mes voiles prouves par le mauvais
temps. Je mis trois jours  rparer la trinquette-ballon, gouvernant la
plupart du temps avec un pied pendant que je cousais.




CHAPITRE VII

La soif.--Les Daurades.


Il faisait trs chaud. Au milieu du jour, le soleil tait presque  la
verticale au-dessus de ma tte, et j'avais toujours trs soif, mais je
devais me contenter d'un verre d'eau par jour. Ce fut seulement plus de
trois semaines aprs la dcouverte de ma perte d'eau potable que je pus
attraper un tout petit peu d'eau dans mes voiles. Dans la nuit du 17
juillet, une petite pluie tomba, et je pus recueillir environ un litre
d'eau. Je pris un bain sous la pluie dont je gotai fort la fracheur.

Dans le jour, sous le soleil torride des tropiques, je m'aspergeais
frquemment d'eau de mer avec un seau de toile, mais l'effet passait
trs vite et j'avais bientt aussi soif qu'avant.

Je venais de rparer la trinquette-ballon, quand la grand'voile se
dchira le long d'une couture sur une longueur de plus de cinq mtres.
Il n'y avait rien  faire d'autre que d'amener la grand'voile, la
rparer et mettre  sa place la voile de cape. Cela voulait dire au
moins vingt-quatre heures de travail avec le fil et les aiguilles.

Ce fut alors que je commenai  souffrir de la gorge. Le jour suivant,
ma gorge enfla si fort que je ne pus rien avaler qu'un peu d'eau et de
lait condens. Pendant quatre jours, ce mal continua. Le 26 juillet,
j'tais si faible et fivreux que j'amenai tout sauf les voiles d'avant
et me couchai dans la cabine, laissant le _Firecrest_ prendre soin de
lui-mme.

Des poissons volants tombaient de temps en temps sur le pont, mais ils
m'intressaient peu. Je souffrais trop pour pouvoir manger, et la
chaleur tait si forte qu'il tait trs pnible de rester sur le pont,
mme tendu.

La lumire des tropiques m'blouissait et, lorsque je regardais vers
l'horizon, il me semblait souvent voir la terre: mirage qui se dissipait
presque aussitt.

Le soir, des petits nuages apparaissaient souvent  l'horizon et
prenaient  mes yeux l'apparence trompeuse de voiles blanches.

Mon mal augmentait ma soif; il tait dur pour moi de ne pas dpasser ma
ration d'un verre d'eau par jour.

Le matin du 29 juillet, j'tais un peu mieux, mais extrmement faible
aprs quatre jours de dite. Le maniement de mes voiles me prenait
quatre fois plus de temps que de coutume en raison de ma faiblesse. Je
fis route droit vers l'ouest ce jour-l et la nuit je pus trouver un
sommeil rparateur, car le vent tait tomb, la mer calme.

Pendant une semaine, des jours calmes et trs chauds se succdrent et
il me semblait que mon cerveau brlait.

Ma situation,  ce moment, n'tait gure enviable; de vieilles voiles en
mauvais tat qui demandaient des rparations constantes, de l'eau
mauvaise, la fivre et pas de vent. Ce n'tait pas entirement plaisant,
mais cela me donnait une sorte de satisfaction d'avoir  rencontrer et 
surmonter ces obstacles; j'avais confiance et je savais qu'avant
d'atteindre la cte amricaine je trouverais suffisamment de vent,
prvision qui fut justifie par la suite. Je lis dans mon livre de bord,
 cette poque:

Trs chaud et terriblement soif. Aimerais nager autour de mon bateau
mais, en raison de la fivre dont je souffre, j'abandonne ce projet.
J'ai certainement perdu les vents alizs. Pour la seconde fois, le vent
est exactement  l'oppos de ce qu'il devrait tre d'aprs la carte. Je
suis seulement au 29e degr de latitude et le _Firecrest_ roule dans un
calme plat. Sans les promesses mensongres de la carte des vents, je
serais all beaucoup plus au sud et j'aurais rencontr des vents
favorables.

Comme on l'a vu, rien ne se passe, dans cette croisire, selon les
prvisions ordinaires; aucune de celles qu'on admet comme probables ne
s'est ralise.

Il y en a une, en tout cas, que je n'avais pas faite; c'est que mon
baril de boeuf sal pourrirait si vite. Le dernier jour de juillet, je
me vois oblig de le jeter par-dessus bord. Sous la chaleur des
tropiques, je ne pouvais en supporter plus longtemps ni le got, ni
l'odeur.

Jouant autour de mon bateau, il y avait un grand nombre de petits
poissons dont j'ignore le nom. Ils avaient d'normes ttes, en
comparaison de leurs corps, et une bouche minuscule. J'essayai en vain
de les attraper avec une ligne, ils ne voulaient pas mordre. Je parvins
 harponner l'un d'eux. Mais je trouvai qu'il ne donnait presque aucune
chair mangeable.

Le 1er aot, ma gorge tait mieux et je considrai que je pouvais
prendre un bain. L'eau tait calme, frache et transparente comme celle
d'un lac et le _Firecrest_ roulait paresseusement dans une longue
ondulation; aussi je plongeai par-dessus bord dans la fracheur de
l'ocan.

Tout le jour avait t calme et le coucher du soleil fut merveilleux.
Quelques petites bandes de nuages apparaissaient vers l'ouest,
floconneuses comme une toison de mouton. Quand le soleil disparut dans
l'Ocan, ses rayons le teintrent de rouge, jusqu' ce que toute la
partie ouest du ciel devnt extrmement brillante.

J'admirai ce magnifique spectacle, jusqu' ce que le jour tombt. La
nuit vint et Vnus apparut  l'horizon.

Au-dessus de moi tincelait Vga et, plus  l'ouest, Altar, tandis que
dans le sud j'apercevais le Poisson austral.

Ce n'tait pas trop de venir de 3.000 milles pour admirer un tel
spectacle.

Pendant deux jours j'eus un trs fort vent du nord. Mes voiles, uses,
continurent  se dchirer et j'eus  nouveau  recommencer mon travail
avec le fil et l'aiguille.

Malgr les vents debout, je faisais lentement un chemin ouest, et, le 2
aot, cinquante-quatre jours de mer, j'tais par 54 de longitude ouest
et 2930 de latitude nord. J'tais  environ 1.700 milles de New-York.
J'avais l'intention de passer au sud des les Bermudes, mais j'avais
encore plus de 1.000 milles  couvrir avant d'tre dans leur voisinage.
Contre ce fort vent et la forte mer, le _Firecrest_ faisait peu de
chemin. La pluie tomba  torrents, mais il tait impossible d'en
recueillir parmi les tourbillons d'cume de mer qui volaient partout.

[Illustration: VII.--Le _Firecrest_ au port.]

Je n'avais pas le temps d'tre paresseux maintenant, j'tais trop occup
 rparer mes voiles et mes cordages.

Le _Firecrest_ portait deux balancines. La corne de la grand'voile
devait tre hisse entre elles et, comme elles sont seulement  quelques
centimtres de distance, c'tait un travail difficile quand le navire
roulait dans une mer trs dure.

La place de l'quipage, en hissant la grand'voile, est prs du mt, mais
j'avais constamment, tout en hissant la voile,  courir en arrire pour
guider l'extrmit de la corne entre les deux balancines.

Il faisait toujours chaud et le temps tait beau. Le bateau se
gouvernait lui-mme et j'tais allong, un jour, sur le pont regardant
par-dessus bord, essayant de percer les insondables profondeurs: plus de
6.000 mtres. C'est alors que je remarquai, pour la premire fois, trois
formes suivant mon bateau. Nageant  quelques mtres de la surface, dans
l'ombre du _Firecrest_, tait un trio de daurades qui sont d'normes
poissons du genre maquereaux dpassant souvent un mtre de longueur.

Deux semaines auparavant j'avais jet mon boeuf sal. Je n'avais pas
got de nourriture frache depuis mon dpart de Gibraltar et, seuls,
quelques poissons volants m'avaient permis de changer mon rgime. Et l,
nageant prs de moi, il y avait plusieurs kilogrammes de poisson frais.

Sortant un hameon et une ligne, j'essayai d'en attraper un, employant
comme appt un petit poisson volant, mais ils n'y firent aucune
attention. Et pourtant, en avant de mon bateau, les poissons volent et
les daurades sautent aprs. Les gros sont rapides comme l'clair et les
poissons volants n'ont qu'une trs faible chance d'chapper, car
au-dessus d'eux les albatros les guettent du haut des airs.

Si les daurades se nourrissent de poissons volants, pourquoi ne
mordent-elles pas les miens? Cette extrme timidit de la daurade avait
t remarque par deux de mes amis dans leur traverse de l'Atlantique.

Et pourtant je dsire ces poissons et j'ai besoin d'en prendre un, mais
comment? J'essaie de les tirer  la carabine, mais ils coulent si
rapidement que mme si le bateau ne remuait pas je ne pourrais pas les
attraper en plongeant.

Je me demande si je pourrai en prendre un avec mon harpon  trois
branches, mais ils restent toujours hors de mon atteinte.

Dcourag, j'abandonnai mon projet et je m'assis sur le bord de mon
navire, plongeant les pieds nus dans l'eau. C'est alors que l'inattendu
arriva: trois daurades se prcipitrent vers mes pieds. Elles furent
rapides, mais je fus plus rapide encore. J'en perai une de mon harpon
et bientt j'avais un poisson de prs d'un mtre sur le pont.

C'tait de la nourriture frache  profusion et je savais maintenant la
manire de m'en procurer.

Je connaissais la curiosit des daurades et savais que pour en attraper
je devais attirer leur attention. Mais bientt elles furent accoutumes
 voir mes pieds le long du bord. J'eus  trouver quelque chose de
nouveau et dcouvris qu'une assiette blanche tournoyant dans l'eau
excitait leur curiosit. Je pris alors plus de poisson que je n'en
pouvais manger.

Les couleurs de ces animaux, comme ils gisaient mourants sur le pont du
_Firecrest_, taient tonnantes. Leurs corps bleu lectrique, avec de
longues queues d'or, passaient par toutes les nuances de l'arc-en-ciel,
pour se fixer finalement au vert avec des points dors. C'tait une des
nombreuses merveilles de la mer que je connaissais par mes livres, mais
que je n'avais jamais vue auparavant.

Les daurades sont d'excellents poissons, mais elles n'ont pas la saveur
dlicieuse de leurs frres ails dont elles se nourrissent presque
exclusivement. Souvent je trouvais dans leur estomac les restes de
nombreux poissons volants.

Ce fut  cette poque que je dcouvris une curieuse espce d'algues sur
les flancs de mon bateau; elles avaient l'apparence de fleurs noires et
blanches attaches  la coque par une longue tige flexible. Ceci
m'explique pourquoi tant de poissons suivaient le _Firecrest_; en mer,
ils escortent toujours les navires dont la carne est sale.

J'avais maintenant suffisamment  manger, mais presque rien  boire.
J'avais  filtrer tout ce que je buvais  travers un linge et le got de
l'eau tait trs mauvais.




CHAPITRE VIII

Journes d'orages.


Enfin, vint la pluie. Je n'ai pas de mots pour dire ma joie  l'approche
de l'orage.

Des nuages sombres se rassemblrent vers l'occident, la nuit du 4 aot.
Dans la pnombre, ils se levaient majestueusement au-dessus de la mer
comme d'immenses montagnes noires, semblant vouloir craser mon petit
navire dans un affreux dsastre.

Mais je pouvais rire en face d'eux, car je connaissais la robustesse de
mon vaillant _Firecrest_. Qu'importe la tempte, si je peux avoir de
l'eau... Des clairs zigzaguaient parmi les amas de nuages et
clairaient par moments l'ocan d'une lumire sinistre.

J'tais assis sur le pont, admirant le dploiement de ces forces
naturelles. Aussi impressionnant que cela pt tre pour un marin, je
n'avais aucune crainte de ce qui allait venir. Aprs les longs jours
torrides et sans vent, j'envisageais avec joie le changement qui se
prparait.

Le grand rideau de nuages arrivait en roulant de l'occident, teignant
les toiles les unes aprs les autres, comme pour cacher une tragdie
qui allait se jouer dans cette petite partie du monde et dont le
_Firecrest_ et moi attendions le dnouement. Il n'y avait rien  faire
que rduire ma voilure et me prparer  attraper la pluie qui devait
tomber. Bientt j'entendis le bruit des gouttes prcipites sur le pont
et je me souvins du vieux proverbe de marin qui recommande de se mfier
quand la pluie arrive avant le vent; mais le _Firecrest_ tait prt 
tout. L'orage arriva comme un tourbillon et coucha presque entirement
mon navire; mais, quand le premier coup de vent passa, je fus capable,
en utilisant ma grand'voile comme une sorte de poche, de recueillir
l'eau de pluie que je laissai s'couler dans un baril au pied du mt.
Les grains continurent toute la nuit. Je parvins  recueillir plus de
50 litres. C'tait plus important pour moi que la pche. Je me sentais
maintenant assur de ne jamais manquer de nourriture ni d'eau, car le
ciel et la mer m'apportaient l'un et l'autre.

J'tais tout  fait satisfait, mme heureux. Je n'avais aucune hte
d'arriver  New-York et je me sentais chez moi sur l'ocan.

Le vent est toujours ouest, ce qui veut dire trs lente progression,
mais je ne m'en soucie pas. Voil plus de trois semaines que je n'ai eu
un temps favorable en dpit des flches pleines de promesses de la carte
des vents. J'ai suffisamment de poisson et d'eau pour mes besoins
actuels, et de nombreux nuages noirs encerclent l'horizon, promettant
plus de pluie.

J'ai mang trop de poisson dans les derniers jours. Je souffre: mes
lvres sont enfles et mes jambes me font trs mal. Le _Firecrest_
tangue fortement dans une mer trs dure et fait  peine quelques
progrs.

Le 8 aot, le vent et la mer augmentent, mais  midi j'avais couvert 66
milles dans les dernires vingt-quatre heures, ce qui n'tait pas mal.

Je remarque des nuages assez gros dans l'air, se dplaant en sens
inverse du vent, et j'en conclus qu'une priode de mauvais temps va
venir. Le laage qui attache la grand'voile par en haut se casse et j'ai
de nouveau beaucoup de travail.

Deux mois s'taient couls depuis que j'avais quitt Gibraltar, le 6
juin. Jusque-l mon voyage s'tait droul comme je l'avais prvu,
chaque jour quelque chose de nouveau arrivait et la vie n'tait jamais
monotone. Les privations que j'endurais n'taient que celles qu'un
ancien marin considrait comme faisant partie de la journe de travail
dans la vieille marine  voile.

J'avais trouv que je pouvais bien manier mon navire. Nous tions bons
compagnons. Il faisait sa part du travail et moi la mienne. Je me
sentais de plus en plus attach  lui et admirais sa vaillance.

A vrai dire, 1.500 milles me sparaient encore du port de New-York, mais
j'avais suffisamment de nourriture et d'eau.

Je ne savais pas quel temps j'allais rencontrer vers la cte nord
d'Amrique, mais je gardais pleine confiance quoi qu'il pt arriver. Les
temptes et l'ouragan qui attendaient la venue de mon petit cotre et de
ses vieilles voiles allaient pourtant dpasser en violence tout ce que
j'avais pu prvoir.

La navigation de mon navire tait sans aucun doute une importante partie
de mon voyage transatlantique, mais c'tait le travail le moins
fatigant. Je trouvais beaucoup plus essentiel d'tre un bon matelot,
d'tre capable de rparer mes voiles et mes cordages que de prendre ma
latitude et ma longitude.

Je prfrais de beaucoup tre appel Alain le matelot que capitaine. Je
crois qu'un marin qui ne saurait pas trouver sa position pourrait
traverser l'ocan seul,  condition de savoir manier son navire.
Naviguant droit vers l'ouest  la boussole, il ne manquera pas
l'Amrique. Il devra la rencontrer quelque part.

Un crivain amricain, Frank Norris, donne dans un de ses livres, _le
Matelot de la dame Loulou_, une trs curieuse description de la
navigation d'un bateau. Il nous montre l'hrone de son livre, couche
sur le pont, essayant d'amener, avec le sextant, une toile vers
l'horizon, puis se prcipitant dans la cabine pour couvrir de chiffres,
pendant toute la nuit, les quatre cts de la table de loch... Au matin,
dit-il, elle avait trouv sa position et rgl le chronomtre.

Aussi attrayante que cette description puisse paratre au profane, elle
est fort loin de la vrit.

Certainement Frank Norris n'et jamais crit cela s'il avait t un
marin. En prenant une observation, le navigateur d'une petite
embarcation doit se tenir aussi haut que possible au-dessus du pont pour
diminuer l'erreur d'observation; au lieu de regarder le soleil ou une
toile, on regarde  travers le tlescope du sextant vers l'horizon et
l'on voit dans un miroir la rflection de l'astre.

Une fois que l'observation est prise, il ne faut que quelques minutes
pour trouver la position. J'utilisais un sextant et un chronomtre.
Ayant des connaissances mathmatiques suffisantes, j'employais les plus
modernes procds de navigation qui sont adopts sur les paquebots et
dans la marine de guerre.

La difficult est de prendre une observation dans une tempte et par une
forte mer, car le pont glisse sous les pieds et le navire roule et
tangue fortement; les deux mains sont ncessaires pour tenir le sextant
et le navigateur solitaire doit se maintenir avec ses pieds pour ne pas
tomber  la mer. C'est alors qu'il me fut trs utile d'tre toujours
pieds nus.

Je suis prt, l'instrument en mains. O est l'horizon? Une vague norme
apparat dans mon champ de vision et l'horizon semble subitement s'tre
lev verticalement vers le ciel. C'est seulement, lorsque je suis au
sommet d'une vague, que je peux voir l'horizon rel. Avant d'avoir pris
mon observation, une nouvelle vague se brise  bord et moi et mon
sextant disparaissons dans l'cume. La minute suivante, j'ai pris
l'observation, mais j'ai perdu mon quilibre et je dois tout lcher pour
ne pas passer par-dessus bord. Enfin l'observation est prise et je peux
me prcipiter dans la cabine pour noter l'heure au chronomtre.

Maintenant je n'ai plus qu' consulter mes tables de navigation; mais il
faut encore avoir quelque esprit mathmatique pour tre capable de
calculer pendant la tempte, au milieu des fortes secousses du navire.

Certainement, sur un petit bateau, si l'on peut trouver sa position 
dix milles prs, on peut se flatter d'avoir une excellente
approximation.




CHAPITRE IX

Une nuit  la barre.


Deux mois auparavant j'avais quitt Gibraltar pour mon voyage de 4.600
milles, seul  travers l'Atlantique, par la longue route du sud. Pendant
soixante jours je n'avais parl  aucun tre vivant. Les lecteurs de ce
rcit peuvent penser que cette priode de solitude me sembla trs dure 
supporter: il n'en tait rien. Le fait que je n'avais personne  qui
parler ne me troublait jamais. J'tais accoutum  tre moi-mme mon
seul compagnon: mon bonheur tenait en effet  la grande fascination que
l'ocan exerait sur moi.

La plupart du temps, j'tais trs occup  rparer les ravages du vent
dans mes vieilles voiles. Elles s'ouvraient constamment le long des
coutures et je travaillais sur un pont glissant et inclin sur lequel je
devais me tenir en quilibre.

J'aurais pu faire des voiles neuves compltes avec beaucoup moins de
travail, si j'avais transport la toile de rechange ncessaire; mais
j'en avais juste assez pour rparer les dchirures. Ma provision
d'aiguilles diminuait et j'avais peur de manquer de fil avant mon
arrive au port.

En raison du mauvais tat de mes voiles j'avais souvent  les changer.
Les amener et les hisser suivant les diffrentes conditions du vent
reprsentait dj suffisamment de travail, mais j'avais en outre 
amener souvent une voile pour la rparer et, ensuite, en hisser une
autre  sa place.

D'autre part, j'avais deux ou trois repas  cuire par jour. J'avais peu
de temps pour la lecture, quoique la bibliothque du bord ft
abondamment fournie de livres d'aventures maritimes. La nuit j'tais
trop fatigu pour lire et je tombais dans ma couchette  moiti endormi.
Mon sommeil tait fort lger, car, au moindre changement de vent, je
devais monter sur le pont pour modifier l'angle de la barre.

Et pendant que mon navire tait secou sur l'ocan, j'avais des rves
tranges. Parfois ces rves se passaient sur terre, mais l'ide fixe du
but que je m'tais propos me poursuivait toujours, et je pensais en
dormant: Si je suis  terre, je n'ai pas travers l'Atlantique, c'est
donc que je ne serais pas parti. Le rve devenait alors un atroce
cauchemar. Je me rveillais baign d'une sueur froide pour constater
avec joie que j'tais  bord du _Firecrest_. Vite je jetais un coup
d'oeil sur le pont pour voir si tout allait bien  bord et je me
rendormais en souriant  la pense que mon navire se rapprochait sans
cesse du but.

Bien souvent aussi c'tait pendant le jour que je cherchais  prendre du
repos. Souvent alors vers le soir la brise se levait et je passais la
nuit  la barre. Il tait toujours difficile de rsister au sommeil;
mais je ne m'ennuyais jamais pendant ces longues heures de veille. Le
_Firecrest_ glissait doucement laissant derrire lui un sillage
phosphorescent et je gouvernais sur une toile. Seul sur la mer, je
regardais la vote cleste et les mondes de lumire en occupant mon
esprit  des considrations sur la faiblesse de l'homme et la pauvret
des systmes philosophiques.

Je pensais  la thorie si incomplte de l'volution, qui veut que tout
volue presque toujours dans un sens de progrs. Je pensais aux
histoires des mondes qui veulent que la terre se soit refroidie
progressivement et que l'homme soit parti du stage le plus bas pour
arriver  la priode actuelle. Ceci n'est, comme tout systme, qu'une
hypothse mise par des hommes parce qu'elle semble expliquer mieux
qu'une autre les phnomnes que nos faibles moyens nous ont permis de
constater pendant notre poque.

On ne peut pas prouver que la terre n'ait pas exist il y a des millions
de sicles. Elle s'est peut-tre aussi alternativement refroidie et
rchauffe. Le monde a peut-tre connu  maintes reprises des degrs de
civilisation trs suprieurs aux ntres. Des catastrophes priodiques
ont pu  diffrents intervalles anantir compltement toute civilisation
et la presque totalit de la race humaine, qui recommencerait toujours
indfiniment le mme cycle de l'ge de pierre  l'ge des grandes
inventions. Tout en somme n'est qu'hypothse et incertitude.

La connaissance absolue est interdite  l'homme. Parce qu'il est
entran dans le mouvement relatif de la terre, il ne peut avoir que des
notions relatives.

Pour connatre l'absolu, il faudrait qu'il puisse se tenir dans l'espace
libre de tout mouvement. Mais alors il ne serait plus un homme, il
serait Dieu.

Parfois aussi les diffrentes priodes de ma vie dfilaient devant moi
ainsi que tous les vnements qui modifirent ma conception de
l'existence et firent que j'tais l  la barre de mon navire au milieu
de l'ocan.

C'est d'abord la trop grande sensibilit et les dceptions de mon
enfance prise d'idal qui m'obligrent de bonne heure  vivre en
moi-mme, puis la triste vie de pensionnaire au collge, la guerre et la
mort de ma mre qui brisa ma vie par l'pouvantable tristesse du jamais
plus.

Les souvenirs de guerre se prcipitent devant ma mmoire: un combat du
haut des airs, les balles incendiaires qui percent les flancs de mon
appareil, l'avion ennemi qui descend en flammes, l'ivresse momentane de
la victoire. De retour  terre je ne suis plus, hlas, qu'un enfant qui
a perdu sa mre.

[Illustration: VIII.--Le Sillage du _Firecrest_, de Gibraltar 
New-York.]

Le temps ne comble pas le vide immense. Les uns aprs les autres mes
meilleurs compagnons meurent dans les airs. L'armistice vint et je pense
 ces hros qu'on oublie trop facilement,  la vanit de tous ceux qui
portent trop ostensiblement les insignes d'une victoire qui n'appartient
qu'aux morts, car, lorsqu'on n'a pas donn sa vie pour la Patrie, on n'a
rien donn.

De nouveau, d'autres pisodes de ma vie se prsentent  ma mmoire.
Certains, insignifiants en apparence, ont laiss en moi une impression
profonde. Je ne sais trop pourquoi, je me vois soudain report  trois
annes en arrire.

Un train de luxe qui se dirigeait vers Madrid ralentissait sa marche le
long d'une courbe aux approches de la ville. C'est alors que, regardant
par la fentre de mon wagon, j'aperus un jeune mendiant. Il courait
pieds nus le long de la voie ferre. Sa peau brunie brillait au soleil
entre les haillons qui le couvraient. Il tait plus beau que le jeune
mendiant de Murillo, plus rel que l'enfant au pied bot de Ribera. Il
mendiait comme l'on mendie en Espagne, car il avait l'air de faire une
faveur en demandant l'aumne.

Sale et dguenill, c'tait cependant lui le prince de la vie, qui
courait libre, inond de soleil et de lumire, et non l'un quelconque
des voyageurs que le train emportait prisonnier. Je pensais alors que
j'aurais aim tre comme lui pour pouvoir recommencer ma vie en partant
de trs bas avec quinze ans de moins, moi qui cours inlassablement  la
recherche de ma jeunesse.

Mais parce que depuis des sicles les hommes ont coutume de vivre
esclaves de la civilisation, je ne serais pas oblig de mener la mme
vie servile et conventionnelle. Matre de mon navire, je voguerai autour
du monde, ivre de grand air, d'espace et de lumire, menant la vie
simple de matelot, baignant dans le soleil un corps qui ne fut pas cr
pour tre enferm dans les maisons des hommes.

Et, tout heureux d'avoir trouv ma voie et ralis mon rve, je rcite 
la barre mes pomes prfrs de la mer...

La nuit passait ainsi trs vite. Une  une les toiles disparaissaient.
Une clart grise arrivait de l'orient et je voyais apparatre les formes
et les lignes du _Firecrest_.

Mon navire tait beau lorsque venait le jour.




CHAPITRE X

Premires temptes dans la zone des ouragans.


Le 9 aot (soixante-quatre jours de Gibraltar) trouva le _Firecrest_ 
environ 500 milles est des les Bermudes et approximativement, 1.200
milles de New-York, mon port de destination. Si je devais en croire mon
exprience, il me faudrait environ un mois pour terminer mon voyage.
Mais je savais que le pass n'tait pas une indication certaine pour
l'avenir.

Je pressentais que de fortes temptes d'ouest se trouvaient entre ma
position prsente et la cte amricaine, prvision qui fut pleinement
justifie par la suite.

En fait, j'eus, ds ce jour, une indication de ce qui allait arriver.

Il y avait eu des orages et une forte mer toute la nuit. Le vent tait
ouest et trs fort, je voulais passer au sud des les Bermudes pour
rencontrer le Gulf-Stream et profiter de son courant nord-est pour
remonter vers New-York. Aussi je tournai le _Firecrest_ vers le sud-est.

Durant l'aprs-midi, mon navire tait rest pratiquement  la cape,
pendant que je rparais les dchirures dans la grand'voile.
L'aprs-midi, au moment de la hisser de nouveau, le vent avait atteint
la force d'une tempte.

Les vagues taient hautes et dferlaient  bord. Le pont tait
constamment sous l'eau, le cotre troit se couchait sous la force du
vent et plongeait dans la mer, ensevelissant le pont.

Celui-ci avait l'inclinaison du toit d'une maison, et je devais faire
trs attention pour me dplacer. Une glissade, et j'aurais t
par-dessus bord, tandis que mon navire, sans matre dsormais, s'en
serait all au loin, me laissant pour nourriture aux requins et aux
daurades.

Le pont tait tellement balay par les vagues que je devais garder
toutes les claires-voies et panneaux ferms. Il faisait chaud dans les
cabines; dans de telles conditions, faire la cuisine tait une tche
extrmement difficile. Le poste tait juste assez large pour me
permettre de me tenir entre le rchaud  tribord et les barils d'eau de
l'autre ct.

Si, dans un moment d'inattention, je posais une tasse ou un plat, il
roulait immdiatement par terre du ct oppos. Mon rchaud avait aussi
la mauvaise habitude de renverser de l'eau bouillante sur mes jambes et
mes pieds nus; je devais garder une attention constante pendant que mon
navire roulait dans les vagues.

Cet aprs-midi-l je vis une norme baleine couper ma route  l'avant du
navire, dplaant des montagnes d'eau; le monstre marchait en ligne
droite,  une vitesse de plus de dix noeuds; probablement poursuivi par
des narvals, qui sont ses ennemis naturels, il se souciait peu des
obstacles qu'il pouvait rencontrer sur sa route.

La tempte continua toute la nuit. J'avais chang de bord, me dirigeant
vers le nord-nord-ouest, et, aprs avoir tabli les voiles de manire
que le _Firecrest_ conservt sa route, je dormis dans une couchette qui
semblait vouloir se sauver sous moi.

J'tais debout  4 heures, le lendemain matin, juste  temps pour amener
la grand'voile devant un fort coup de vent qui faisait tourbillonner
l'cume  la surface de la mer et aurait srement dchir toute ma
toile.

Il faisait un sale temps, vraiment. Un vent vicieux poussait devant lui
d'normes vagues avec des crtes moutonneuses. Quand mon navire
plongeait au milieu d'elles, il ensevelissait son avant sous un
tourbillon d'cume qui volait dans les voiles et courait le long du pont
pour s'couler  l'arrire.

Une grande arme de nuages noirs cachait le ciel d'un horizon  l'autre,
et des amas de nuages d'orage taient pars  de plus basses altitudes;
la pluie frappait durement ma figure avec un rythme lancinant.

J'tais tremp, satur d'eau de mer, lav alternativement par l'cume et
la pluie, mais il faisait chaud et je ne portais aucun vtement qui
aurait t de peu d'utilit en de telles circonstances. Sans vtement,
je schais plus vite.

Je ne me plaignais jamais du mauvais temps, qui tait la sorte de temps
que j'attendais, celui qui met  l'preuve l'habilet et l'endurance du
marin et la force de son navire. Loin d'tre impressionn par la majest
de l'ocan en furie, je tressaillais  l'approche du combat: j'avais un
adversaire redoutable, et, tout joyeux dans la tempte, je chantais
toutes les chansons de mer dont je pouvais me souvenir.

Le _Firecrest_ plongeait dans l'cume comme s'il voulait se faire
sous-marin, et se couchait lourdement sous les coups de vent; la tempte
soufflait droit de la direction o je dsirais aller, et le cotre avait
 combattre pour chaque mtre qu'il gagnait.

Il ne se comportait vraiment pas mal dans ce mauvais temps. Mais le
beaupr tait enseveli compltement dans la mer, et quand il sortait de
l'eau, je pouvais sentir tout le grement, le mt et les voiles
trembler, et le cotre secou. Ma confiance dans les haubans du beaupr
tait faible, si l'un d'eux cdait, je pouvais perdre le beaupr.

Les vagues taient si hautes qu'il tait difficile de prendre une
observation; quand, par brefs moments, l'cran de nuages s'entr'ouvrait
pour laisser apparatre le soleil, je devais attendre d'tre au sommet
d'une vague avant d'apercevoir l'horizon.

Cependant, je pus me prouver que j'tais dans la latitude 33 et la
longitude 56.

L'orage continuait, violent; je descendis sous le pont et je dcouvris
que le _Firecrest_ avait embarqu normment d'eau; les couvertures des
claire-voies taient attaches aussi serres que possible, mais de temps
en temps, un peu d'eau entrait; en bas, tout tait satur d'eau de mer.

La tempte tourna au sud-ouest dans l'aprs-midi, mais ne diminua
nullement;  7 heures, au moment o j'allais prendre un ris dans la
trinquette, celle-ci se dchira de haut en bas. Il tait difficile de
travailler sur le pont qui tait si souvent balay par les vagues mais
je parvins  rentrer en bas la trinquette et  rouler le gui pour
rduire la surface de ma grand'voile.

Fatigu et tremp comme je l'tais, je ne pouvais me reposer, mais
travaillai une partie de la nuit pour recoudre la voile dchire.
Pendant toute la nuit, ce fut une succession d'orages et de coups de
vent.

Le lendemain, la tempte diminua, mais la mer tait toujours trs forte;
pendant environ vingt-quatre heures, le temps fut plus calme, et j'en
profitai pour rparer toutes mes voiles.

Le lundi 13 aot, mes observations me montrrent que j'avais couvert
environ 45 milles en vingt-quatre heures. Je ne pouvais faire beaucoup
de chemin ouest contre ces temptes qui me transportaient au nord des
Bermudes; je ne pouvais dsormais que couper le courant du Gulf-Stream
trop  l'est.

L'aprs-midi de ce lundi, le _Firecrest_ tanguait violemment dans un
nouveau vent de tempte et une mer dmonte; il ensevelissait
constamment son beaupr dans les vagues, et l'effort transmis au mt
tait trs grand; j'tais convaincu  ce moment qu'un long beaupr et la
corne de la grand'voile n'taient qu'une source d'ennuis pour un
navigateur solitaire. Je pris la dcision de modifier mon grement aprs
avoir atteint New-York, et de le remplacer par une voilure triangulaire
Marconi qui sera quilibre par un beaupr plus court.

Je renonai  rparer une de mes trinquettes, car la rparation aurait
absorb tout le fil  voile qui me restait.

Des mers furieuses se brisaient  bord toute la nuit; le lendemain matin
tout tait mouill dans le poste d'quipage. A 4 heures du matin je
trouvai le _Firecrest_ qui plongeait dans une forte mer et essayait de
battre son chemin contre une tempte d'ouest.

Le baromtre baissait, indiquant que, je n'tais pas encore au plus
mauvais de l'orage; dans la matine, la tempte augmenta encore, et vers
11 heures sa force tait extraordinaire; en bas, tout tait dans un
dsordre extrme. Il tait trs difficile de cuire le djeuner;
j'essayai vainement de bouillir du riz quand une vague dferla  bord,
et je reus l'eau bouillante sur mes genoux. Montant sur le pont, je
dcouvris que la vague avait emport le panneau de ma soute aux voiles,
 l'arrire du bateau.

Des trous commencrent  apparatre dans la grand'voile et la
trinquette, et je dus les amener. C'tait pour moi l'occasion d'essayer
mon ancre flottante et je laissai mon navire driver dans la tempte,
mais je trouvai qu'il y avait peu de diffrence et qu'il se comportait
aussi bien sans elle.

Beaucoup de marins prtendent qu'une ancre flottante est trs utile
quand il est impossible de porter aucune toile pour maintenir l'avant du
navire dans le vent, mais je fus loin de trouver qu'il en tait ainsi.
Mon exprience est contre tout ce qui a t crit sur les navires dans
les temptes. Je pense que le danger d'tre roul dans le creux des
vagues ne s'applique pas  un navire de la taille du _Firecrest_. Je
trouvai qu'il n'y avait pas beaucoup de diffrence  prsenter l'avant,
le ct ou l'arrire aux lames, aussi longtemps que le bateau drivait
sans avancer. Si je pouvais porter un peu de toile, c'est  la
cape--sous voilure rduite--que je trouvais le moindre danger.

Je fus oblig de couvrir la soute aux voiles avec de vieilles voiles
pour empcher l'eau d'y pntrer.

Comme j'essayais cette nuit-l de cuire mon dner, la pompe de mon
rchaud qui force le ptrole sous pression  travers un petit trou se
brisa, et je dus abandonner la cuisine; quoique trs fatigu, je passai
une partie de la nuit  rparer la trinquette.

Les nuages de tempte disparurent le lendemain matin, 15 aot, et la
force du vent diminua un peu. Toute la nuit le _Firecrest_ tait rest
amarr  l'ancre flottante. Juste avant midi je la ramenai  bord,
hissai les voiles, et  midi je reprenais ma route vers le nord-ouest.

C'tait la dernire fois que j'employais l'ancre flottante, car je
l'avais trouve de peu d'utilit.

Vingt minutes aprs avoir repris ma route, un coup de vent frappa le
cotre et dchira en lambeaux la trinquette que j'avais rpare toute la
nuit, pendant dix longues heures. Elle partit en un instant, dans un
seul coup de vent. Je fus cependant capable de sourire tout en pensant
aux heures que j'avais passes  coudre tous les morceaux ensemble.
N'ayant plus de trinquette, je hissai un foc  sa place.

A ce moment, je n'avais pas dormi depuis trente heures. Le _Firecrest_
prenait soin de lui-mme et je pus dormir pendant deux heures; le jour
suivant, la tempte tait moins forte et je mis tout en ordre, jetant
par-dessus bord tout ce que je trouvais inutile. Ceci me fait toujours
un vrai plaisir et c'est une des grandes joies de la mer de pouvoir
ainsi jeter loin de soi tout ce qu'on n'aime plus.

Des daurades suivaient encore le _Firecrest_, mais maintenant elles
taient trs timides et n'osaient plus venir  porte de mon harpon. Le
jour suivant, je fus cependant capable d'en percer une qui avait prs
d'un mtre de long.

Je pensais avec un sourire  ma supriorit actuelle, mais qu'un jour
peut-tre les poissons voraces auraient leur revanche: rcompense de
leur inlassable et patiente poursuite.

Le 18 aot, la tempte revint trs forte, mes voiles recommencrent 
s'ouvrir, des parties du grement se brisrent sous l'effort. Ma pompe
tait hors d'usage; les vagues taient trs fortes et trs hautes et, 
la nuit, j'tais froid-mouill et extnu de fatigue; je pris de la
quinine pour prvenir les refroidissements. Aprs avoir t  court
d'eau pendant un mois, j'en avais tant maintenant que je ne pouvais plus
la garder hors de mon navire; il tait impossible d'empcher la forte
pluie et l'cume de mer de trouver un passage  travers les toiles qui
fermaient la soute aux voiles.

L'eau tait maintenant au niveau du plancher dans la cabine, et, quand
le _Firecrest_ s'inclinait sur un bord, elle sautait dans les tiroirs et
les couchettes, mouillant et gtant tout.

Au dehors, maintenant, soufflait un vritable ouragan. Le ciel tait
entirement obscurci de nuages noirs si bas et si pais que le jour
semblait tre la nuit. J'eus  rouler ma grand'voile jusqu' ce que rien
ne se montrt que la corne et fort peu de toile. Les vagues taient si
hautes et le navire battait son chemin si lourdement qu'il semblait, par
moments, qu'il voult rejeter son mt loin de lui. La pluie tombait 
torrents, lancinante, pousse par la force de l'orage et m'aveuglant
presque, je pouvais  peine ouvrir mes yeux et, quand je le faisais, je
voyais  peine d'une extrmit  l'autre du navire. Pendant plusieurs
jours, je m'tais expos  la pluie et  l'cume. La peau de mes mains
tait devenue si molle que je souffrais terriblement quand j'avais 
tirer sur les cordages.




CHAPITRE XI

L'Epreuve.


Ni les temptes, qui dchiraient mes voiles, ni l'eau qui entrait dans
la cabine, ni la pluie d'cume qui me fouettait constamment ne pouvaient
apaiser mon amour de la mer. Un marin qui traverse seul l'ocan doit
s'attendre  de durs moments. Les anciens mariniers, qui faisaient le
tour du cap Horn, devaient combattre constamment pour leur existence et
souffraient plus du froid que moi.

Je savais qu'il tait possible qu'un jour le _Firecrest_ et moi
rencontrions une tempte qui serait trop forte et nous entranerait au
fond ensemble, mais c'est une fin  laquelle tous les gens de mer
doivent s'attendre. Est-il d'ailleurs plus belle mort pour un marin?

La tempte continua  travers la nuit du 19 aot; l'une aprs l'autre
les vagues balayaient le petit cotre qui se secouait sous elles. J'tais
souvent rveill par le choc de la mer et la grande inclinaison du
navire.

Ds le matin du 20 aot, je compris que ce jour allait voir le point
culminant de toutes les temptes que j'avais rencontres. Le _Firecrest_
fut en effet tout prs d'aborder au port des navires perdus. Aussi loin
que l'oeil pouvait voir, il n'y avait rien qu'un furieux tourbillon
d'eau que surplombait une arme de nuages noirs comme de l'encre,
pousss par la tempte.

A 10 heures, le vent avait atteint la force de l'ouragan, les vagues
taient dmontes, courtes et vicieuses; leur crte tait dchire par
le vent en petits tourbillons qui dferlaient et devenaient blancs
d'cume; ils se prcipitaient sur mon petit navire comme s'ils voulaient
le dtruire. Mais lui battait toujours son chemin au travers des vagues,
si vaillamment que j'avais envie de chanter. C'tait la vie.

Tout d'un coup, un dsastre sembla m'engloutir; il tait juste midi; le
_Firecrest_ faisait route presque vent de travers sous un morceau de sa
grand'voile et le foc. Soudain, je vis arriver de l'horizon une vague
norme, dont la crte blanche et rugissante semblait si haute qu'elle
dpassait toutes les autres. Je pouvais  peine en croire mes yeux.
C'tait une chose de beaut aussi bien que d'pouvante. Elle arrivait
sur moi avec un roulement de tonnerre.

Sachant que, si je restais sur le pont, j'y trouverais une mort
certaine, car je ne pouvais pas ne pas tre balay par-dessus bord,
j'eus juste le temps de monter dans le grement et j'tais environ 
mi-hauteur du mt quand la vague dferla, furieuse, sur le _Firecrest_
qui disparut sous des tonnes d'eau et un tourbillon d'cume. Le navire
hsita et s'inclina sous le choc et je me demandai s'il allait pouvoir
revenir  la surface.

Lentement, il sortit de l'cume et l'norme vague passa. Je glissai du
mt pour dcouvrir que la vague avait emport la partie extrieure du
beaupr. Retenu par l'tai de foc, un amas de cordages et de voiles
restait contre les flancs de mon navire et les vagues le poussaient
comme un blier contre le bordage, menaant  chaque coup de percer un
trou dans la coque et d'envoyer le _Firecrest_ et moi au fond de la mer.

Le mt tait secou dangereusement; les haubans de bbord taient
devenus lches. Il tait fort possible que le mt se brist, mme si la
partie casse du beaupr ne perait pas un trou dans la coque. Le vent
me coupait la figure avec une force incroyable et le pont tait la
plupart du temps sous les vagues.

Je travaillai ferme pour sauver mon navire. D'abord, je dus amener la
grand'voile: l'ouragan tendait la toile si fort contre la balancine de
tribord qu'il fut extrmement difficile d'amener la grand'voile et de la
rouler sur le pont. Plus difficile encore fut le travail de hisser
l'pave  bord; le plancher glissait et le vent soufflait si fort que je
devais ramper sur le pont pour ne pas tre emport par la tempte. Je me
tenais aux haubans avec les mains. La partie casse du beaupr tait
terriblement lourde; je dus passer un filin autour d'elle pendant
qu'elle tait secoue par les vagues. Maintes fois, elle m'entrana
presque par-dessus bord. Enfin, je pus avoir  bord le foc et le beaupr
que j'attachai sur le pont. Il tait presque nuit et je me sentais trs
fatigu. J'avais encore  essayer de rparer le mt et ne pouvais
prendre aucun repos avant d'avoir fait une tentative. Montant sur ce mt
qui se secouait d'une vague  l'autre, je dcouvris que le laage qui
tient les haubans de bbord dans une sorte d'oeil avait cd et que les
haubans avaient gliss le long du mt.

Deux fois, je perdis prise et fus enlev; suspendu  une drisse je
revins contre le mt avec un grand choc. J'tais trop fatigu pour
pouvoir rparer et je glissai sur le pont pour trouver le navire entier
vibrant sous les secousses. J'avais peur que le pont ne s'entr'ouvrt
sous l'effort.

Je hissai la voile de cape et amenai mon navire sur l'autre bord, de
manire  laisser les haubans de tribord recevoir la force de la
tempte.

Maintenant les secousses n'taient pas aussi fortes; il faisait nuit,
et, fermant tout, je descendis dans la cabine.

J'tais extnu.

J'essayai de faire du feu, mais dcouvris qu'aucun de mes deux rchauds
ne voulait fonctionner. Je dus me coucher, affam, transi et satur
d'eau: pour la premire fois de ma carrire, un triste et misrable
marin.

Les les Bermudes taient seulement  300 milles au sud, et New-York,
avec le dtour que le Gulf-Stream allait m'obliger  faire,  1.000 au
moins. Je savais qu'il tait plus sr de me diriger vers les les
Bermudes que je pouvais atteindre en quelques jours, et l rparer mes
avaries, avant d'aller vers l'Amrique. J'avais dcid de faire le
voyage de Gibraltar  la cte amricaine sans escale. Abandonner ce
projet me brisait le coeur et je me sentais triste  mourir.

A ce moment je me souciais fort peu qu'une vague prcipitt le
_Firecrest_ et moi au fond de la mer. En vain j'essayai de dormir; les
secousses du mt taient si fortes que je craignais qu'il ne se brist
avant le jour. Je restai ainsi plusieurs heures, tendu puis sur ma
couchette, en proie  un profond dsespoir. Et pourtant malgr la fivre
qui brlait dans mon cerveau une ide fixe persistait toujours. Je
savais que je devais aller aux Bermudes et je ne pouvais penser qu'
New-York qui tait le port que je voulais atteindre.

Soudain je dcidai de tenter ce qui semblait impossible, je me levai et,
comme avant tout j'avais besoin de nourriture, je commenai par rparer
mes rchauds. Je brisai trois aiguilles l'une aprs l'autre avant de
pouvoir en limer une suffisamment petite pour nettoyer le trou  travers
lequel le ptrole se vaporise.

Quand le jour arriva, j'avais t capable de cuire un djeuner de lard
et de th; alors je me sentis tout  fait honteux de moi-mme d'avoir
pens, mme quelques heures,  me diriger vers les Bermudes.

Quoique la tempte ft un peu moins forte, il ventait encore trs fort
ce matin du 21 aot et la mer tait toujours dmonte. Je devais
consolider le mt et en rparer les dommages. Il tait trs dur de
grimper  ce mt qui branlait; il tait plus dur encore d'y pouvoir
rester. Avec mes jambes autour de la barre de flche je devais
travailler la tte en bas. Dans cette position je mis plus d'une heure 
saisir ensemble les deux haubans pour les empcher de glisser.

Descendant alors sur le pont, je roidis les haubans: le mt tait sauv.

Il fallait encore rparer le beaupr cass. C'tait un travail pour la
scie et la hache. Avec ces outils, je fis une entaille dans la partie
casse du beaupr et fus capable de le fixer  sa place, mais ce beaupr
de fortune tait de trois mtres trop court.

La plus dure partie du travail n'tait pas encore accomplie. Je devais
faire une sous-barbe pour tenir l'extrmit du beaupr en coupant un
morceau de la chane de l'ancre et en fixant une de ses extrmits  un
anneau fix  l'avant du navire, juste au-dessus de la flottaison.

Je devais pendre, la tte en bas, mes jambes autour du beaupr, et,
comme l'avant du navire se levait et retombait dans les vagues, je
sortais de l'eau pour tre plong  un mtre de profondeur. Je ne sais
pas comment je fus capable de le faire, mais je le fis tout de mme.

J'avais  peine fini de rparer, que la tempte devint soudain plus
modre, comme si elle avouait qu'elle tait vaincue et ne pouvait rien
contre mon vaillant navire.

Je pus prendre deux observations et me convaincre que j'tais dans la
latitude 36 nord et la longitude 62 ouest; j'tais  environ 800
milles de New-York,  vol d'oiseau, mais  une distance relle de 1.000
ou 1.200 milles.

J'tais absolument puis, mais le plaisir de la victoire me donnait des
forces illimites. Aussi je revins au travail pour rparer la pompe et
trouvai qu'un morceau d'allumette dans un clapet en empchait le
fonctionnement. Aprs deux heures de travail mon navire tait sec.
Montant en haut du mt pour vrifier ma rparation, je m'aperus que les
haubans taient trs uss et que j'allais avoir besoin de toute mon
attention pour conserver mon mt jusqu' New-York.

Sous le court beaupr et la voilure rduite de l'avant, le _Firecrest_
tait trs mal quilibr. Je faisais route avec la barre entirement
d'un ct, et prs du vent la drive tait grande.

Toutes les rparations taient maintenant termines. Attachant la barre,
je disposai les toiles de manire que le _Firecrest_ ft route de
lui-mme vers New-York.

Enfin je me jetai extnu sur ma couchette pour prendre un repos que
j'avais bien gagn.

J'avais t successivement gabier, voilier, menuisier et navigateur, et
satisfait d'avoir accompli mon rude travail de matelot, je m'endormis en
souriant  la pense que mon navire sur la mer houleuse se rapprochait
maintenant du but lointain que je ne dsesprais plus d'atteindre.




CHAPITRE XII

Traverse du Gulf-Stream.--Une rencontre en mer.


La tempte dura encore quatre jours et, le 22 aot, je lis dans mon
livre de bord:

Trois heures, grain; cinq heures, le vent augmente, vagues dferlent 
bord; huit heures, la mer augmente; dix heures, fort coup de vent et
pluie; midi, mer trs agite. Balancine de bbord se brise; grand'voile
s'ouvre aux coutures. Trois heures, fort coup de vent; quatre heures,
vent de tempte, mer dmonte; navire se conduit admirablement. Vent
ouest, sud-ouest, route nord-ouest. A court de pommes de terre. Eu cinq
pommes de terre bouillies pour dner. Ai d me contenter de riz. Sept
heures, ouragan. Le vent hurle et siffle furieusement. Suis oblig de me
mettre  la cape. Ciel trs sombre et menaant vers l'ouest. Rentr foc.
La tempte est si furieuse que le foc se dchire dans cette opration.
La mer est plus chaude maintenant et je dois tre dans le Gulf-Stream.

Le jour suivant, je n'eus pas de chance; je rparais mes voiles, quand,
 10 heures, apercevant un poisson d'un mtre cinquante, je le perai
avec mon harpon; mais, en mme temps, je perdis l'quilibre et dus
laisser aller mon harpon pour ne pas tre emport par-dessus bord. Je ne
pourrai plus maintenant attraper de poisson, et j'aurai  me nourrir
presque exclusivement de riz.

De nombreux poissons volants qui tombrent sur le pont me ddommagrent
amplement. C'tait le vingtime jour des temptes; j'tais satur d'eau
et prenais constamment de la quinine.

Quand je me remmore tous ces vnements, je pense que si une seconde
vague semblable  celle du 20 aot s'tait abattue sur le _Firecrest_,
il aurait pu tre laiss comme une pave  des centaines de milles de la
route des paquebots; pourtant, j'ai le sentiment que j'aurais pu le
mener  New-York en faisant, avec les dbris du mt, un mt de fortune
et en utilisant une petite voile carre. Peut-tre alors aurais-je mis
deux ou trois mois de plus pour atteindre la cte amricaine.

Mais l'norme vague fut, en ralit, comme disent les marins, une vague
de beau temps. Elle marquait le point culminant de la tempte et
annonait l'approche d'un temps plus favorable.

Pendant vingt jours conscutifs, le _Firecrest_ avait lutt contre des
orages et des temptes et, finalement, contre cet ouragan qui terminait
presque la croisire. Le cotre portait des traces de la bataille qu'il
avait livre contre l'ocan.

Des dchirures couraient en zigzags au travers de ses voiles. Un des
panneaux avait t emport par une vague et le beaupr de fortune
diminuait tellement la voilure d'avant que tout le plan de voilure tait
dsquilibr.

J'tais fier de mon navire.

Dessin et bti pour la vitesse, il avait prouv qu'il tait un
splendide navire de croisire.

Les marques de mon travail de matelot taient sur les voiles et le
grement. Pourtant, tout tait net et en bon ordre.

Incapable de faire beaucoup de chemin ouest contre les temptes et le
Gulf-Stream, le _Firecrest_ avait dvi au nord et maintenant il tait 
peu prs dans la latitude de l'le de Nantucket,  360 milles  l'est.

Je traversai le Gulf-Stream et m'approchai de la route suivie par les
grands paquebots qui vont de New-York aux ports europens. Je
m'attendais  voir leurs nuages de fume et leurs innombrables lumires,
s'ils me dpassaient pendant la nuit. Il commenait  faire froid et je
compris que j'tais sorti du courant du Gulf-Stream.

Les avaries  mes voiles se succdaient toujours. Le 25 aot, comme je
rparais le laage de la voilure de cape, un vicieux coup de vent la
dchira et je dus l'amener et la rentrer dans la cabine pour la rparer.

Naturellement,  la mer, un orage n'est pas un incident de trs grande
importance, pourvu qu'il ne vous attrape pas quand vous avez trop de
toile; vous devez en hte abaisser votre voile, ou, suivant la vieille
expression des marins: saluer le grain.

A midi, j'avais rpar la voile de cape et dtermin ma position, par le
sextant et le chronomtre, comme tant 62 de longitude ouest et 38 de
latitude nord.

Cela prouvait que j'avais perdu du chemin ouest, mais je dsirais faire
le plus de route nord possible pour sortir du courant contraire du
Gulf-Stream. Il y avait un fort vent d'ouest aprs l'orage et le ciel
s'claircit, montrant des bandes d'un bleu blouissant. Sous la voile de
cape, le _Firecrest_ se comportait trs bien, jusqu' ce que, tard dans
l'aprs-midi, le vent diminut; je pus alors hisser la grand'voile.

Le lendemain matin 26, je trouvai deux poissons volants sur le pont et,
pour la dernire fois, pus cuire un djeuner de leur chair dlicieuse.
Le vent avait vir au nord-ouest; je changeai de bord et dirigeai ma
route ouest-sud-ouest. Je passai la journe  tout mettre en ordre et 
rparer la grand'voile qui s'tait de nouveau ouverte aux coutures. La
nuit, ce fut le calme plat.

Le jour suivant, j'aperus, pour la premire fois dans mon voyage, un
des plus tranges spectacles de la mer: une trombe d'eau. Un grain passa
 environ un mille de distance emportant un nuage bas et noir.
Runissant ce nuage  l'ocan, une colonne d'eau en forme de
tire-bouchon tourbillonnait en s'enfonant dans la mer. C'tait un
spectacle magnifique, mais il m'tait impossible de voir o l'eau
commenait, o les nuages finissaient, et je ne puis dire comment le
tout s'en alla avec le vent dans un roulement de tonnerre.

Quoique je fusse trs au nord, les daurades suivaient encore mon navire;
le 27 aot j'en tuai une  la carabine, et elle s'enfona comme une
pierre. Les poissons volants avaient disparu. Sans harpon pour pouvoir
pcher, j'en tais rduit  un rgime de crales, lard, riz et pommes
de terre.

Le jour suivant, le vent tait favorable. Hissant la trinquette-ballon,
je fus capable de faire beaucoup de chemin ouest, et,  midi, j'tais
dans la longitude 65 40.

La mer et les poissons sont maintenant d'une couleur tout  fait
diffrente et les algues marines ne sont plus les mmes. Je suis
certainement hors du Gulf-Stream. Le loch que je trane ne fonctionne
plus. Il est probablement plein de sel et devrait tre lav dans de
l'eau douce bouillante. La terre doit se rapprocher, car les oiseaux de
mer deviennent plus nombreux.

Cette nuit, le 28 aot, j'aperus pour la premire fois, un bateau
passant vers l'ouest avec toutes ses lumires. Aprs plusieurs mois de
solitude, c'tait une sensation trange de trouver d'autres navires sur
la mer. Je ne me sentais plus seul matre sur l'ocan, et je considrais
ce paquebot avec un sentiment un peu triste.

J'tais rellement dans la route des vapeurs, car le matin suivant j'en
aperus un autre. Je hissai les couleurs nationales, fier de montrer aux
trangers qu'il y avait encore des marins en France. Le _Firecrest_
avait accompli un vaillant voyage; j'en dsirais partager les honneurs,
avec mon pays. Quand le vapeur fut suffisamment prs, je fis des signaux
avec mes bras. Voici le message que j'envoyai:

Yacht _Firecrest_, 84 jours de Gibraltar.

Il tait trs difficile de signaler, car la houle tait forte et je
devais me tenir dans le grement avec les jambes et les pieds pendant
que j'agitais mes bras. Le vapeur ne sembla pas comprendre mon message,
mais ralentit ses machines et se rapprocha.

De la passerelle de commandement, le capitaine se servant d'un mgaphone
me demanda en mauvais franais et anglais ce que je dsirais; je n'avais
pas de porte-voix, mais je lui criai que je ne voulais pas l'arrter et
lui demandais seulement de me signaler  New-York; j'ajoutai que j'tais
parti pour une promenade  la voile, que j'tais parfaitement heureux et
que je n'avais besoin de rien. Mais comme un millier d'migrants
parlaient tous  la fois, je ne pouvais me faire comprendre.

Les passagers semblaient trs excits et surpris de voir un petit navire
et son solitaire quipage, et ils parlaient avec bruit, tous ensemble.
Quand je me souviens maintenant que je ne portais presque aucun vtement
et tais entirement bruni par le soleil, je comprends leur tonnement.

En vain, j'essayai de leur signaler de poursuivre leur route, que je
n'avais pas besoin d'eux, mais le vapeur s'approcha dangereusement prs
et stoppa ses machines. Sa grande coque m'abritait du vent, je ne
pouvais plus avancer et nous drivions ensemble. La houle poussait le
_Firecrest_ contre les flancs d'acier du vapeur.

Le _Firecrest_ tait maintenant en plus grand danger d'avoir des avaries
que dans aucune des temptes qu'il avait rencontres. Ils me jetrent un
cble et je l'amarrai au mt. Je leur demandai de me tirer un peu en
avant pour sortir de leur dangereux voisinage, mais fus trs tonn de
voir qu'ils avaient remis leurs machines en marche et essayaient de
remorquer le _Firecrest_. En vain, je leur criai que je ne dsirais pas
d'aide pour atteindre New-York. Finalement, je fus oblig de couper
l'amarre avec un couteau. Mais maintenant, avec l'lan, mon gouvernail
put avoir de l'action, et je parvins  m'carter du vapeur.

Je croyais tre tranquille, mais je dcouvris qu'ils mettaient une
embarcation  la mer; je mis mon navire en panne et attendis. Deux
jeunes officiers grecs, couverts d'or comme des gnraux sud-amricains,
s'approchrent; ils taient trs effrays de monter  bord avec la houle
assez forte, mais, finalement, prirent leur lan et roulrent  mes
pieds.

L'un d'eux me demanda pourquoi je ne gouvernais pas quand le _Firecrest_
tait contre le vapeur et me dit qu'un capitaine devait toujours rester
 la barre. Je lui rpondis que s'il tait un rel marin au lieu d'un
mcanicien  bord d'un train sur l'eau, il saurait qu'un bateau  voiles
ne peut gouverner sans vent dans les voiles, et que je n'avais pas
travers seul l'Atlantique pour recevoir des leons sur la manire de
conduire mon bateau.

Je leur dis ensuite que je n'avais pas voulu les arrter, mais seulement
leur demander de transmettre un message  New-York, et je leur traai
mon nom et le nom de mon navire sur un morceau de papier.

L'un d'eux me dit qu'il avait apport de l'eau et des vivres et me
demanda si j'en avais besoin. Je leur rpondis que j'avais suffisamment
de vivres, mais que nanmoins j'acceptais ce qu'ils avaient eu
l'amabilit de m'apporter.

Un de ces jeunes officiers me demanda si je dsirais savoir ma position
et l'inscrivit sur un morceau de papier comme tant 41 de latitude et
62 30 de longitude. Mes propres observations m'avaient donn une
longitude de 66 40 et j'tais trs tonn de constater qu'il y avait
une diffrence de 200 milles. Ils insistrent sur l'exactitude de leur
point. Naturellement, je pouvais penser que mon chronomtre tait hors
d'usage aprs avoir t si longtemps secou  la mer. C'est pourquoi,
bien que trs confiant dans ma navigation, je gardai sur mon livre de
bord les deux positions. Je pus vrifier plus tard que la mienne tait
correcte, mais je ne saurai jamais si les jeunes officiers se tromprent
ou si le vapeur tait lui-mme en erreur sur sa route.

Comme mes visiteurs regagnaient leur bord, je dcouvris que les vivres
qu'ils m'avaient apports ne pouvaient m'tre d'aucune utilit.
C'taient trois bouteilles de cognac et des botes de conserves que je
n'aime pas.

Quelques instants aprs le vapeur s'loignait, tous ses migrants
acclamant le _Firecrest_. Je rpondis en saluant de mon pavillon.

Bientt l'horizon tait libre et j'tais heureux d'tre seul  nouveau.




CHAPITRE XIII

Le brouillard.--L'arrive  New-York.


Trois jours de calme et de brouillard vinrent ensuite. Le _Firecrest_
tait au milieu de la route des longs-courriers.

Toutes mes voiles de beau temps avaient t emportes. Avec son court
beaupr et sa coque incruste d'algues, le _Firecrest_ n'avanait pas
trs vite.

Je courais un rel danger envelopp dans le brouillard dans ces parages
frquents par les navires. Je ne saurais dcrire la lugubre et profonde
tristesse de ces jours qui ressemblaient aux nuits.

La brume tait si paisse, que de l'arrire du _Firecrest_ je ne pouvais
apercevoir le mt. Les coups de sirne des paquebots m'arrivaient
plaintifs et assourdis par le brouillard. Les appels des cornes de brume
des voiliers rsonnaient comme un glas.

La plupart du temps j'tais assoupi, cherchant  retrouver les heures de
sommeil perdues, et j'attendais qu'un bruit de machines m'annont la
proximit dangereuse d'un paquebot pour sauter sur le pont et souffler
dans ma corne de brume.

Le troisime jour de brouillard je fus trs prs d'tre coul par un
paquebot. Je pouvais entendre sa sirne et le bruit de ses machines et
j'avais la sensation qu'il venait droit sur moi; mais le _Firecrest_
n'avait pas de vent dans ses voiles et je ne pouvais m'loigner de sa
route.

Que pouvais-je faire d'autre que sonner la cloche du bord et esprer que
le vapeur m'entende? Pendant plusieurs minutes il fut fort probable que
j'allais partager le destin suppos du capitaine Slocum, le fameux
navigateur solitaire qu'on croit avoir t abord dans la brume, mais
finalement le vapeur m'entendit et signala avec sa sirne qu'il tournait
vers tribord.

Ce jour-l, une observation me prouva que le _Firecrest_ avait fait 20
milles dans les dernires vingt-quatre heures, alors que je n'avais pas
eu le moindre vent. Certainement il y avait un courant et je devais me
rapprocher de terre.

Il y avait beaucoup de marques de l'approche de la terre, le jour
suivant, dimanche 2 septembre. La couleur de l'eau tait diffrente, les
marsouins taient nombreux et j'aperus mme quelques papillons morts
flottant sur l'eau.

Je savais maintenant que ma navigation tait correcte. A midi une
golette passa loin de moi.

Vers 3 heures de l'aprs-midi du 3 septembre, j'aperus une quantit
innombrable de mouettes et en dcouvris bientt la cause:  l'horizon, 
3 milles de distance, passait une golette de pche suivie par une
vritable arme de mouettes.

La brise tait trs lgre et pendant deux heures je fis voile vers la
golette qui tait droit sur ma route vers l'ouest. A 4 heures, ses
embarcations revinrent  bord et le navire se dirigea vers le
_Firecrest_. Je hissai alors les couleurs franaises. La golette passa
et je pus lire son nom, _Henrietta_, et son port d'attache, Boston.

Un de ses canots, un doris, comme on les appelle  Terre-Neuve, se
dirigea vers mon navire, et un pcheur franais de Saint-Pierre sauta 
bord, Je ne vous dcris pas son tonnement d'apprendre que le
_Firecrest_ et moi arrivions de France et sa joie de rencontrer un
pays.

Il me demanda de venir  bord et de partager son dner; aussi, laissant
mon bateau se gouverner lui-mme, je partis rendre visite  ces braves
gens.

Je sautai  bord de l'_Henrietta_ et tombai dans le poisson jusqu' la
ceinture. Tout en regardant le pont et les pcheurs travaillant au
vidage et au nettoyage du poisson, je me souvins des descriptions que
j'avais lues dans le fameux livre de Kipling, _Capitaines courageux_.

Ils m'accueillirent en souriant, et j'tais heureux d'tre parmi eux et
d'entendre l'accent particulier de Boston; je me sentais beaucoup plus
chez moi avec ces pcheurs qu'avec les Grecs. Ils taient de vrais
marins.

Je descendis dans le poste d'quipage et, pour la premire fois depuis
quatre-vingt-dix jours, pus goter du pain frais et de la viande
frache; ils ont de bons cuisiniers sur ces bateaux de pche amricains.
Ils voulaient m'offrir toutes les provisions du bord, mais je refusai
presque tout et n'acceptai que du pain et quelques fruits.

Aprs avoir djeun, je remontai sur le pont et parlai quelque temps
avec le capitaine Albert Hines, qui tenait la barre, suivant le
_Firecrest_. C'tait une sensation trange de regarder de si loin mon
navire et de le voir rester tout seul sur sa route; je commenais 
craindre que le moteur de la golette ne s'arrtt. Au plus prs, dans
une brise lgre, je ne pense pas qu'elle puisse rejoindre mon bateau.

Le capitaine tait un rel loup de mer. C'tait plaisir de rencontrer un
homme comme lui, connaissant  fond la mer et son navire. Il me donna
une carte du banc Georges, le grand territoire de pche  l'est de l'le
Nantucket, et un rouleau de fil  voile.

J'appris que ma position obtenue par mes propres observations tait
absolument correcte.

A ce moment, le brouillard devenait de plus en plus dense et, par
moments, le _Firecrest_ disparaissait  ma vue. Je commenais  tre
inquiet et me fis amener  bord par deux pcheurs. Je leur donnai les
bouteilles de cognac que les officiers du vapeur m'avaient offertes. Les
pcheurs retournrent vers la golette et au moment o nous changions
des signaux d'adieu sur la corne de brume, le brouillard trs pais nous
cacha l'un  l'autre.

Ma visite  l'_Henrietta_ fut un intermde plaisant dans mon voyage.
J'tais trs intress par les pcheurs, autant qu'ils l'taient
eux-mmes par le long voyage du _Firecrest_.

Avec le moindre vent, je n'aurais pas d mettre plus de quelques jours
pour entrer dans le dtroit de Long-Island, qui est seulement  200
milles du banc Georges, mais les jours qui suivirent furent gnralement
calmes avec quelques souffles de brise qui poussaient le cotre pendant
une heure ou deux pour le laisser ensuite immobile sur une mer d'huile.

La mare, trs forte sur le banc, ramenait par moments le _Firecrest_ en
arrire pendant que je rparais mes voiles. La plupart du temps, j'tais
en vue de quelques bateaux de pche.

En me servant de la carte que le capitaine m'avait donne et en sondant
constamment, je passai au travers des bancs de sable de Nantucket.
J'aperus un jour un couple de petites baleines  peine plus grosses que
le _Firecrest_; j'en tirai une avec mon winchester, mais une baleine a
fort peu de points vulnrables. Elles furent tellement effrayes
qu'elles se sauvrent  une vitesse d'au moins 20 noeuds.

Ce fut le matin du 10 septembre que je dcouvris l'Amrique et l'le de
Nantucket; la premire terre aperue depuis la cte africaine,
quatre-vingt-douze jours auparavant. Contrairement  ce que tout le
monde pourrait croire, je me sentis un peu triste. Je comprenais que
cela annonait la fin de ma croisire, que tous les jours heureux que
j'avais vcus sur l'ocan seraient bientt termins et que je serais
oblig de rester  terre pendant quelques mois. Je n'allais plus tre
seul matre  bord de mon petit navire, mais parmi les humains,
prisonnier de la civilisation.

Le jour suivant, je passai  travers une flotte d'innombrables petits
canots de pche  moteur. Je remarquai aussi quelques rapides chasseurs
guettant les contrebandiers d'alcool. Mercredi 12 septembre, j'eus le
plaisir de rencontrer une partie de la flotte des Etats-Unis faisant de
grandes manoeuvres au large de Newport. C'tait un spectacle merveilleux
et j'admirai beaucoup les rapides destroyers se dplaant en ligne  une
vitesse de plus de 30 noeuds.

J'avais dcid de m'approcher de New-York par le dtroit de Long-Island,
car je ne voulais pas passer  travers la rivire d'Est. Pour la
premire fois depuis trois semaines, je trouvai une forte brise prs des
les Block, le 12 septembre, et, le soir, j'tais entr dans le dtroit,
quittant l'ocan avec regret.

Il y avait de nombreux vapeurs maintenant. Les bateaux de passagers avec
leur pont trs lev tincelant de lumires passaient toute la nuit.
Pour un solitaire voyageur, ces vapeurs possdent une grande
fascination.

Il tait impossible pour moi, maintenant, de quitter la barre comme au
large; j'tais trop prs de terre et je devais suivre le chenal entre
les boues pour ne pas chouer le _Firecrest_.

Tout prs du but, j'avais maintenant peur de ne pas russir.

Pendant deux jours, je fis voile le long de l'le Longue, admirant les
magnifiques maisons de campagne et leurs pelouses vertes.

Le dtroit se rtrcissait: j'tais maintenant  l'embouchure d'East
River. A 2 heures, le matin du 15 septembre, je jetai l'ancre devant le
fort Totten; je n'avais pas quitt la barre ni dormi depuis
soixante-douze heures. La croisire du _Firecrest_ tait termine: cent
un jours auparavant j'avais quitt le port de Gibraltar.

J'avais accompli ce que je voulais accomplir.




CHAPITRE XIV

Premiers jours  terre.--L'esprit d'aventure.


J'avais jet l'ancre devant un fort amricain. Au petit jour, des
soldats m'aidrent  amarrer le _Firecrest_ le long d'une jete. Presque
aussitt un grand nombre de curieux, de photographes et de reporters
montrent  bord. Tous furent trs surpris d'apprendre que je venais de
France. Le vapeur grec que j'avais rencontr en mer avait bien signal
mon arrive; mais on avait cru  une farce d'un bateau de pche franais
gar sur les bancs. Quelques-uns aussi me souponnrent de me livrer 
la contrebande de l'alcool. Moi qui n'avais pas parl depuis trois mois,
je dus rpondre pendant toute une journe aux interminables questions
des journalistes. Je dus aussi me prter aux fantaisies des
photographes, et il me fallut mme, alors que je n'avais pas dormi
depuis trois jours, monter plusieurs fois au haut du mt pour satisfaire
aux exigences des oprateurs cinmatographistes.

[Illustration: IX.--Alain Gerbault  la barre.]

[Illustration: X.--Les premiers pas d'Alain Gerbault sur la terre
amricaine.]

Je n'tais plus chez moi  bord, et mon domaine tait constamment envahi
par une foule de visiteurs. Je dus de nouveau me soumettre aux tyrannies
de la vie civilise. Entre autres choses, je me souviens qu'il me fut
trs pnible de me remettre  porter des souliers.

Je passai aprs mon arrive par une grande priode de dpression. Le
succs me laissait compltement indiffrent. J'avais vcu trop longtemps
dans un monde d'idal et de rve et toutes les exigences de la vie
quotidienne dans une grande ville me blessaient profondment. Je pensais
sans cesse  mes jours heureux sur l'ocan:  peine arriv, je ne
songeais plus qu' repartir.

Et pourtant que de souvenirs charmants je conserve de mon sjour 
New-York. Je ne trouve pas de mots pour dire ce que je dois au capitaine
et Mme Snidow, une Franaise venue la premire  bord, qui s'ingnirent
 me rendre le sjour de Fort Totten le plus agrable possible.

Les yachtmen amricains me traitrent comme un frre. Bill Nutting,
hros d'une fameuse traverse transatlantique, devint un de mes
meilleurs amis.

Je garderai toujours un souvenir mu d'une confrence que je fis 
l'Acadmie militaire de West-Point, quand deux Cadets s'approchrent de
moi et me dirent qu'ils avaient l'intention de quitter leur carrire
militaire pour parcourir le monde  deux sur un bateau.

Ds le lendemain de mon arrive, les journaux de New-York s'taient
empars de mon aventure. Il m'tait pnible de voir tous les incidents
de mon voyage dforms par les reporters. Chaque journal voulait avoir
la primeur d'un vnement sensationnel. Je fus ainsi trs surpris de
lire que j'tais rest vanoui pendant trois jours.

Je devins clbre du jour au lendemain et les lettres et tlgrammes
commencrent  me parvenir de toutes les parties du monde en si grand
nombre que plusieurs secrtaires m'auraient t ncessaires pour
rpondre.

Nombreuses taient les lettres d'amis, amis sincres rellement joyeux
de ma russite, amis envieux qui auraient mieux fait de ne pas m'crire.
Plus nombreuses encore taient les lettres d'inconnus, qui savaient que
j'allais repartir et me proposaient de m'accompagner dans un prochain
voyage, lettres d'excentriques cherchant la publicit, lettres de jeunes
gens et d'hommes mrs attirs par le mirage de l'aventure.

Trs originale cette Californienne de vingt-deux ans qui m'crit:

Je suis apte  faire tout ce qui sort de l'ordinaire. Au rcit de votre
traverse, j'ai senti que je devais faire moi-mme quelque chose. Vous
savez qu'un homme est suppos avoir plus de courage qu'une femme. Je
suis  peine femme, n'ayant que vingt ans, et je viens d'arriver ici 
pied de Los Angeles ayant couvert seule la distance de 3.600 kilomtres
et travers un dsert. Plus la nuit est sombre, plus j'aime tre seule.
J'aime entendre hurler les coyotes la nuit quand je suis seule..., je ne
sais pas ce que c'est que d'avoir peur. Un jour, j'espre aller en
Afrique. Je ne sais pas ce que j'y ferai; mais je ferai tout ce que le
monde a peur de faire.

Elle termine en me disant qu'un emploi de garon de cabine comblerait
ses rves les plus chers.

Une autre jeune fille amricaine a certainement une conception assez
fantaisiste de mon existence  bord; car, aprs m'avoir longuement
dmontr que je ne pouvais repartir seul, elle me dit tre la personne
la plus qualifie pour venir  bord et que n'importe quel emploi de
garon de cabine  secrtaire mondain lui conviendrait.

Trs sincre semble tre la jeune fille, qui me dit avoir gch les
vingt-cinq premires annes de sa vie, regrettant d'tre ne une fille
et pas un garon. Aussi, me dit-elle, je vais agir dornavant comme si
j'tais un garon. Etre un marin et faire voile vers les les du
Pacifique a toujours t mon idal. Evidemment je sais que partir seule
avec vous ne semblera pas trs comme il faut; mais pourquoi ferions-nous
attention aux conventions, si nous faisons ce que nous jugeons tre
bien. Si vous n'avez aucun sens de l'humour, conclut-elle, vous me
jugerez peut-tre folle; si vous en avez un vous penserez peut-tre de
mme.

Charmante, la lettre de cette jeune Franaise qui m'crit d'un
restaurant et se propose pour m'accompagner, cuire mes repas et recoudre
mes voiles. Elle m'offre sa photographie et termine par un post-scriptum
d'une touchante navet.

D'Australie je reois une lettre crite par un Franais capitaine au
long cours, lettre contenant une seule phrase de 5.000 mots, sur 16
pages d'une criture trs serre avec de nombreuses additions entre les
lignes. Un mdecin pourrait y dcouvrir tous les signes de l'alination
mentale. Je n'ai jamais pu lire cette lettre jusqu'au bout. Ce
malheureux dment me dit tre perscut par le consul de France et,
aprs m'avoir cont de nombreux pisodes de sa vie en mer, il me dit
qu'il est inadmissible que les les de la Manche, si proches de la cte
franaise, ne nous appartiennent pas. Il me suggre d'crire au roi
d'Angleterre en lui demandant de restituer ces les  la France, et
m'affirme qu'aprs mon bel exploit Georges V ne pourrait refuser ma
demande. Il me propose aussi une de ses inventions pour augmenter la
course et la vlocit des navires, invention qui lui aurait t vole
par le consul de France.

Je reois aussi de nombreux pomes sur ma traverse, o l'intention est
en gnral trs suprieure  l'excution.

Invraisemblable la lettre qui m'arrive de Genve et dont je dois citer
quelques extraits:

Je suis d'un ge mr, mais trs robuste. J'ai quarante-huit ans, j'ai
forte instruction. Je suis minralogiste, connais toutes les lois de la
nature et j'aimerais explorer rgions inconnues, Alors comme le journal
dit que vous pensez visiter les les vierges, je serais votre homme.

Cette lettre est signe:

Un bon Suisse!

Toutes les lettres ne sont pas des lettres de volontaires. Beaucoup
d'enfants m'envoient leurs flicitations, et ce sont ces lettres les
plus mouvantes, celles que l'on conserve prcieusement et qui vous
donnent le sentiment d'avoir fait oeuvre utile, en levant l'idal de la
jeunesse.

Un enfant de huit ans me conseille de ne pas aller dans le Pacifique
qu'il sait trs dangereux, car il a peur que je fasse naufrage.

La plus jolie est la lettre d'un colier amricain qui me dit avoir
pens  moi en voyant un aroplane passer au-dessus de sa fentre. Je
vais, me confie-t-il, travailler pour gagner beaucoup d'argent, acheter
un bateau et comme vous parcourir le monde; mais je dois vous quitter
pour apprendre mes leons.

Un professeur de sciences transcendentales me propose de me prdire tout
ce qui m'arrivera dans mes prochaines croisires, offre que je ne puis
accepter; car en supprimant l'imprvu de l'aventure elle lui enlverait
son principal attrait.

Un sourcier se fait fort, moyennant la remise du grand prix de
l'Acadmie des Sports, de m'initier aux secrets de sa science, qui me
permettra dans ma prochaine croisire de dcouvrir les trsors enfouis
jadis par les pirates dans les les lointaines.

Un inventeur me dcrit un moyen de propulsion par une hlice au lieu
d'une voile et espre que je l'emploierai.

Toutes ces lettres extraordinaires ne sont cependant que l'exception. La
plupart sont des lettres trs srieuses de gens tents par l'aventure,
voulant lcher leur situation pour courir des risques--lettres de gens
appartenant  tous les milieux, de matelots, d'artisans, de collgiens,
d'industriels et de dsoeuvrs. La plupart veulent tout abandonner et ne
me demandent rien. Ce sont toutes ces offres qu'il me cote le plus de
refuser.

Un Franais lieutenant de vaisseau, commandant un aviso, veut donner sa
dmission pour s'embarquer et servir sous mes ordres, offre qui me
comble de fiert, mais que je ne puis accepter.

Un ancien commandant de la marine impriale russe me demande de le
prendre  mon bord comme simple matelot.

D'une concision mouvante est la lettre de ce volontaire qui m'crit:

Je suis un vieux loup de mer, natif de Norvge, g de cinquante ans,
actif comme un jeune garon. Je peux faire bien deux choses: mener un
bateau  voile et faire la cuisine. Pouvez-vous m'employer?

Un volontaire que je n'aurais jamais pu accepter est l'ancien marin qui
se croit qualifi pour me joindre, car il est un grand malheureux,
dsespr de la vie et cela par sa faute. Il dsire m'accompagner dans
une croisire dangereuse, esprant y rester.

Certes il avait pleine conscience de sa valeur le mcanicien de vingt
ans qui m'crivit:

Je n'ai peur de rien et possde un rare sang-froid. Vous pourrez
disposer de ma vie comme vous l'entendrez. Examinez bien ma proposition
car elle en vaut la peine.

Il y avait aussi le lycen retrait de dix-sept ans, qui donne de lui
une longue et complte description:

Depuis de longues annes, je m'tais senti le got de l'aventure.
J'tais jeune encore que je rvais de voyages et de naufrages. J'ai
laiss mes tudes car je ne me sens aucune disposition pour un mtier
sdentaire. J'tudie donc seul l'anglais et les mathmatiques en
attendant l'occasion de satisfaire mes gots de sauvage. J'adore la mer,
les pampas, les aventures avec ce qu'elles ont d'imprvu, de
pittoresque. Voulez-vous de moi? Malheureusement je ne peux vous donner
une fortune pour votre entreprise; mais je vous apporterai mon
instruction, ma bonne volont et mon amiti.

Encore un ancien matelot, ce polyglotte remarquable, actuellement garon
de caf ignor dans un restaurant Duval et qui connat la navigation,
sait rparer les voiles et affirme parler couramment le franais,
l'anglais, l'allemand, l'italien, l'espagnol, le norvgien, le sudois,
le danois et l'amricain!

Peut-tre aurait-il t un excellent compagnon l'ouvrier mouleur qui
avoue ne rien connatre aux choses de la mer, mais pratique un peu la
course  pied et beaucoup le vlo. Il met  ma disposition tout ce qu'il
possde: deux mille francs et sa sant.

Un autre volontaire avoue possder, quand il le veut, un talent
d'crivain, qui pourrait m'tre utile dans la rdaction de mon livre.

Et bien que ma dcision de ne pas accepter de volontaires soit prise, je
pense aux grandes choses que j'aurais pu faire avec cet inscrit maritime
qui navigue depuis l'ge de quinze ans sur des navires  voile, ne me
demande pas de gages et veut me suivre jusqu' la mort.

Encore un ancien matelot, le volontaire g de trente ans qui a travers
douze fois la ligne sur des trois-mts barques. Aprs m'avoir fait un
tableau impressionnant des dangers du Pacifique, d'un cyclone aux les
Tonga, des mangeurs d'hommes aux Salomon, il me dit vouloir
m'accompagner et ne me rendre responsable de rien quoi qu'il arrive.

J'ai beaucoup aim la lettre trs amricaine de cet enfant de dix-sept
ans qui m'crit:

J'aimerais partir avec vous. J'ai t en mer  bord de vapeurs et j'ai
travaill sur une golette pendant deux mois. Naturellement j'ai des
papiers pour le prouver. Je suis g de dix-huit ans, mesure 5 pieds dix
pouces et pse 150 livres. Je suis fort, jeune, plein de bonne volont
et ne suis pas effray par le travail. Si vous avez besoin d'argent, je
pense pouvoir vous en donner, mais naturellement,  mon ge, je ne peux
pas encore tre trs riche.

Quelle grande valeur dans des pays neufs que ce quartier-matre de la
marine, qui navigue  voile depuis l'ge de dix-sept ans, a doubl
quatre fois le cap Horn, a fait des traverses de 123 jours, sait faire
le point et me dit:

Prenez-moi avec vous. Je n'ai peur de rien; je vous obirai toujours.
Revenus plus tard en France nous pourrions enseigner aux Franais 
aimer la mer. Si vous le voulez, je suis vtre corps et me pour une
grande oeuvre.

Un Anglais de vingt-cinq ans, vendeur dans une grande firme
d'automobiles, voulait lcher sa situation pour m'accompagner. Il aurait
t, j'en suis sr, un auxiliaire prcieux:

Quoique j'aie une belle situation, je gche ma vie quand la mer et
l'aventure m'appellent de plus en plus fort chaque jour. Pendant la
guerre, j'ai servi dans la marine croisant sur des bateaux  peine plus
gros que le vtre le long de la cte nord de l'Ecosse. J'ai soif
d'aventures et de voir les les o vous allez justement. Pouvez-vous
m'emmener aux conditions que vous voudrez. Je suis prpar  tout
endurer pour l'amour de l'entreprise. Si j'avais de l'argent, je vous
donnerais tout ce que je possde.

J'ai longuement hsit  dsappointer le mousse irlandais de treize ans
qui me supplie de l'emmener et me dit:

Vous me trouverez trs utile quand des choses devront tre faites fort
vite. Je ne voudrais pas de gages.

La lettre est signe: Respectivement vtre!

En relisant toutes ces lettres que je garderai toujours, je pense que
mon geste ne fut pas vain, quand tant d'hommes forts et nergiques
n'attendent qu'un mot de moi pour me suivre et m'obir. Peut-tre
rendrais-je, en les emmenant, plus de services  mon pays; mais alors ma
croisire ne serait plus mienne et je n'aurais plus la satisfaction
d'tre le seul matelot de mon navire. Si je prenais quelqu'un avec moi,
ce serait pour avoir un compagnon. J'aimerais qu'il ne me rende que peu
de services et je voudrais faire moi-mme tout le travail du bord.

Eu lisant certaines lettres, je reste triste et rveur, car je devine
que leurs auteurs aiment rellement la mer. Je pense  ma tristesse
d'tre  terre. Je les comprends et les aime comme des frres. Lorsque
j'ai refus la demande de cet ancien matelot, j'ai t fort triste:

Je regrette la mer, je voudrais parcourir encore ses flots immenses. Je
voudrais encore vivre cette vie de matelot avec ses angoisses et ses
peines; c'est pourquoi je vous supplie de m'emmener avec vous. Je
supporterai  vos cts sans me plaindre les angoisses des temptes, je
voudrais tre avec vous pour cette vie sans lendemain. Je ne vous
demande rien, je n'emporterai rien, je ne veux rien rapporter. Je vous
supplie de me prendre  votre service.

Cette lettre dont je supprime certains passages trop logieux pour moi
est une lettre admirable. Je ne peux la relire sans tre mu jusqu'aux
larmes. Dans ma bibliothque de bord elle aura sa place  ct de mes
potes prfrs,  ct des ballades de John Masefield et des contes de
Bill Adams. C'est une lettre crite par un vrai marin qui sut dcrire
simplement son amour de la mer.

L'esprit d'aventure maritime qui avait pouss les Normands nos aeux 
la conqute du monde existe toujours. Je serais heureux si mes
prochaines croisires pouvaient faire connatre nos belles colonies 
tous ces jeunes et audacieux Franais qui pourraient l mieux qu'en
France satisfaire librement  leur amour de l'aventure.




CHAPITRE XV

L'appel de la mer.


Bientt une anne aura pass depuis mon arrive  New-York. Dans une
petite ville au bord de la mer, je viens de terminer ce livre. Je me
promne le long du rivage, les yeux tourns vers le large, et je suis
joyeux car je sais que je pourrai bientt repartir.

Je pense  tous les incidents de ma traverse,  ma vie rude sur mer, 
mon confort actuel, et je me demande ce qui me pousse  reprendre la
mer...

La vie tait trs dure pendant ma traverse. J'eus  supporter d'abord
toutes les souffrances de la soif, puis la pluie des ouragans vint
torrentielle. Constamment expose aux intempries, la peau de mon corps
et de mes mains devint si molle qu'il tait extrmement pnible de
manoeuvrer mon navire. J'avais  peine achev de rparer mes voiles que
la tempte les dchirait  nouveau. Quand les jours de gros temps se
suivaient sans accalmie, je ne pouvais ni me reposer, ni rparer les
voiles et cordages aussi vite qu'ils cassaient.

[Illustration: XI.--Dans le port de New-York.]

Cette lutte perptuelle de son intelligence et de sa force physique
contre la tempte constitue la vie du marin.

Ayant commenc ma vie avec tous les avantages de la fortune, j'aime
maintenant cette existence simple du matelot, avec ses souffrances et
ses angoisses.

Ceux qui crurent que ma tentative tait un exploit sportif destin 
conqurir la clbrit se sont tromps:

    _Ils ne comprirent, rien  ce grand songe,
    Qui charma la mer de son voyage,
    Puisqu'il n'tait pas le mme mensonge
    Qu'on enseignait dans leur village._

Au milieu de mes amis, joyeux de me revoir, je pourrais jouir en paix
d'un succs que je n'ai pas cherch; mais je ne suis pas compltement
heureux sur terre, je pense sans cesse  la forte odeur du goudron, 
l'pre brise marine,  mon _Firecrest_ qui m'attend l-bas de l'autre
ct de la mer ocane.

Il y a trois ans, pour la premire fois,  bord de mon navire, j'avais
pris la mer; maintenant je sais qu'elle m'a pris pour toujours. Quoi
qu'il advienne, je retournerai vers elle et je pense au jour heureux,
maintenant trs proche, o le _Firecrest_ et moi nous repartirons
ensemble vers le Pacifique et ses les de beaut, et les vers du pote
anglais hantent ma mmoire:

    _Je dois reprendre la mer,
    car l'appel de la mare montante est un appel clair
    et c'est un appel sauvage
    auquel on ne peut qu'obir.
    Et tout ce que je demande
    est un jour de vent
    avec les nuages blancs qui volent,
    la vague dferlante, l'cume jaillissante et les golands criards._




LEXIQUE

destin  ceux qui ne connaissent pas la mer.


_Amure._ Manoeuvre qui retient le point infrieur d'une voile du ct
d'o vient le vent. Faire route tribord ou bbord amures, c'est recevoir
le vent par tribord ou par bbord.

_Atterrissage._ Le fait de se rapprocher de la terre en venant du large.

_Bbord._ Ct gauche du bateau pour un observateur regardant d'arrire
en avant.

_Balancines._ Manoeuvres supportant le gui.

_Bau._ Employ dans le sens de largeur d'un navire.

_Beaupr._ Mt horizontal plac sur l'avant.

_Bme._ Vergue situe  la partie infrieure de la grand'voile.

_Bord._ S'emploie presque toujours  la place du mot ct.

_Bordure._ Ct infrieur d'une voile.

_Cap._ La direction de l'axe du bateau de l'arrire  l'avant.

_Cape._ (tre  la) Situation d'un btiment qui par gros temps rduit sa
voilure et la dispose de manire qu'il drive autant qu'il marche. Le
remous qu'il laisse dans son sillage amollit les lames. _Voile de cape_:
voile triangulaire rduite employe souvent en place de la grand'voile
pour tenir la cape.

_Corne._ Espars sur lequel est envergue la partie suprieure de la
grand'voile. Voir plan de voilure.

_Claires-voies._ Chssis mobiles et vitrs recouvrant les ouvertures
mnages sur le pont pour donner du jour et de l'air.

_Drisses._ Manoeuvres servant  hisser les vergues, voiles et pavillons.

_Ecoute._ Manoeuvre courante frappe  l'angle infrieur arrire d'une
voile.

_Epissure._ (faire une) Joindre ensemble deux bouts de cordage en
entrelaant leurs torons les uns dans les autres.

_Espars._ Pice de bois servant de mt, de vergue, etc.

_Etais._ Manoeuvres en fil d'acier soutenant les mts vers l'avant. Voir
plan de voilure.

_Etrave._ Avant du navire.

_Foc._ Voile triangulaire entre le mt et le beaupr. Voir plan de
voilure.

_Flche._ Voile triangulaire entre la corne et la partie suprieure du
mt. Voir plan de voilure. La barre de flche sert  carter les
galhaubans ou haubans partant de la tte du mt.

_Fortune carre._ Petite voile carre employe pour courir vent arrire.

_Gui._ Voir Bme.

_Haubans._ Manoeuvres dormantes servant  tenir un mt latralement.

_Loch._ Instrument tran dans l'eau servant  enregistrer le nombre de
milles parcourus.

_Louvoyer._ Un bateau  voiles ne pouvant remonter directement dans le
vent est oblig de faire des bordes en recevant successivement le vent
d'un ct et de l'autre.

_Manoeuvre._ Tout cordage entrant dans le grement d'un bateau. Les
manoeuvres courantes servent  orienter les voiles, les manoeuvres
dormantes servent  la tenue de la mture.

_Paumelle._ Gant en cuir dont se servent les voiliers pour pousser
l'aiguille.

_Sous-barbe._ Etais servant  tenir le beaupr.

_Tribord._ Droite du navire pour un observateur  l'arrire tourn vers
l'avant.




APPENDICE

 l'usage de ceux qui connaissent la mer.


Ce chapitre un peu technique, qui s'adresse surtout aux yachtsmen,
traite des enseignements de ma traverse et des modifications que je
compte faire subir au _Firecrest_ avant ma prochaine croisire.

Ayant avec lui brav de nombreuses temptes, ayant ralis cette
traverse que j'avais longtemps rve, j'ai naturellement pour mon
vaillant navire la plus grande admiration. Cependant je ne suis pas
dogmatique et je ne prtends pas que _Firecrest_ tait parfait.--En
fait, il n'existe pas de yacht parfait.--Chaque type, chaque forme de
coque, chaque grement prsente des avantages et des inconvnients. Le
bon marin est celui qui connat les qualits et les dfauts de son
navire, ses ractions dans la tempte, et qui sait quel effort limite il
peut lui demander. Il est souvent de bons navires, il n'est pas toujours
de bons marins, et on pourrait citer les vers de Kipling:

    _Le jeu est plus que le joueur,
    Le navire est plus que l'quipage._

Comme on peut le voir d'aprs ses lignes, _Firecrest_ est un navire
assez troit pour sa longueur, et d'un tirant d'eau relativement
considrable. Ayant en outre une forte quille en plomb, il est
pratiquement inchavirable, mais l'effort support par le mt est
certainement plus grand que sur un bateau large et peu profond.

Il tient trs bien la cape et avance au plus prs, mme dans de fortes
mers. Par contre, vent arrire, il est certainement plus dlicat 
manoeuvrer qu'un bateau  arrire trs large.

Mes principaux ennuis pendant ma traverse furent les suivants:

Les voiles taient trop vieilles, le rouleau en bronze pour le gui
beaucoup trop faible, le beaupr trop long. La sous-barbe cassait
constamment. L'eau se conservait trs mal dans les barils en chne. La
grand'voile tait assez difficile  amener et  hisser pendant une
tempte par suite de l'encombrement du gui et de la corne.

Aprs avoir longuement tudi ces inconvnients, j'apporte  mon navire
quelques modifications.

D'abord il me sera possible de me procurer des voiles neuves. Je
conserverai un rouleau pour le gui, qui sera non plus en bronze mais en
fer galvanis et du modle des bateaux pilotes du canal de Bristol. Le
_Firecrest_ ne sera plus gr en cotre franc mais en bermudien, ce qui
me permettra de rduire la longueur de mon beaupr de quatre-vingt-dix
centimtres. Le beaupr sera fixe ainsi que la sous-barbe qui sera une
barre de fer forg et ne transmettra pas ainsi  la partie suprieure du
mt des efforts de flexion.

Le gui sera creux, d'un diamtre de quinze centimtres, construit par
Mac Gruer et form de cinq paisseurs de bois cimentes ensemble.

Une des difficults de ma traverse avait t pour moi, quand je voulais
hisser la grand'voile par gros temps, de faire passer la corne entre les
balancines. Le poids de la corne rendait souvent aussi trs difficile la
manoeuvre d'amener la grand'voile.

Si je voulais utiliser la voile de cape, il me fallait amener le gui sur
le pont, ce qui est une manoeuvre trs difficile et dangereuse, mme
avec un bon quipage. Le poids rduit du gui creux facilitera beaucoup
la manoeuvre d'amener la voile, et me permettra de ne plus utiliser de
voile de cape. Le grement bermudien supprime d'ailleurs tous les
inconvnients de la corne. Un chemin de fer le long du gui me permettra
de rentrer compltement et trs vite la grand'voile, et d'avoir ainsi
deux voilures l'une de petit temps et l'autre de gros temps qui
remplacera la voile de cape.

Le mt de flche sera creux--et j'utiliserai des cercles de mt
jusqu'aux jottereaux. La grande simplicit du grement bermudien m'a
beaucoup sduit. L'idal serait d'avoir seulement deux voiles,
grand'voile et foc, et pas de beaupr. Cependant je conserverai un foc
et une trinquette et deux tais.

L'eau ne sera plus renferme dans des barils en chne mais dans des
rservoirs en fer galvanis. Dans ma prochaine grande traverse, je
n'emporterai pas de viande sauf du lard fum ou bacon. Pas de conserves
en botes sauf du lait, du riz, des pommes de terre, du beurre sal, des
confitures et du biscuit. Le nouveau rchaud  ptrole sous pression que
j'emploierai est entirement dmontable et m'vitera les ennuis de ma
premire traverse.

J'emporte cette fois en outre une arbalte  poissons, des armes  feu,
un petit cinma et deux kilomtres de films contenus par rouleau de
vingt-cinq mtres dans quatre-vingts botes en zinc, un appareil 
pellicules entirement mtallique.

Une autre question un peu technique que je n'ai pu traiter au cours de
mon rcit est celle de la navigation. Je me servirai encore d'un sextant
 micromtre sans vernier du type utilis par l'amiraut britannique 
bord de ses torpilleurs. Ce sextant ne donne que la demi-minute qui est
une approximation infrieure  l'erreur d'observation due  la faible
hauteur de l'oeil au-dessus de l'horizon. J'utilise les tables du
lieutenant Johnson, R. N., qui permettent avec une approximation
suffisante des calculs trs rapides. J'emploie aussi les nouvelles
mthodes de navigation de la Summers Line.

Je n'emporte pas de chronomtres proprement dits, mais deux montres de
torpilleurs du type en usage dans la marine.

Un autre des inconvnients du _Firecrest_ est sa taille. Je l'aime
tellement que je le conserverai toujours, mais si je devais me faire
construire un navire pour une traverse semblable, je le ferais faire
beaucoup plus petit. Bien construit, il pourrait trs bien tenir la mer,
et viterait au navigateur solitaire une grande fatigue physique.

J'ai dessin dernirement les lignes gnrales d'un tel yacht, qui
correspond  peu prs  mon idal de ce que doit tre une embarcation de
cinq tonneaux pouvant tre facilement manoeuvre par un ou deux hommes.

[Illustration: XII.--Yacht  moteur auxiliaire, type Alain Gerbault,
plan de voilure.]

  PLAN DU YACHT
   moteur
  Type "ALAIN GERBAULT"
  Construit par
  Les Chantiers Maritimes Janin et Cie
   Royan

[Illustration: XIII.--Yacht  moteur auxiliaire, type Alain Gerbault,
plan et coupe.

  YACHT  MOTEUR AUXILIAIRE de 8m,50 de longueur TYPE 'ALAIN GERBAULT'
  CONSTRUIT PAR
  CHANTIERS MARITIMES JANIN et Cie ROYAN (Charente infrieure)

  Echelle 1/20e

  Longueur totale       8m,50
  Largeur               2m,80
  Creux                 1m,40
  Tirant d'eau maximal  1m,25]

D'une longueur de huit mtres cinquante de bout en bout et d'une largeur
de deux mtres quatre-vingts, il a, comme les anciens bateaux des
Vikings et les bateaux plus rcents de Colin Archer, une forte portion
de quille droite qui donne une grande stabilit  la mer. Entirement
pont sauf un cockpit tanche et un roof solide sans claire-voie, il
peut tenir la cape sans rien craindre des paquets de mer. Le
constructeur Janin  qui j'avais montr mon projet fut si enthousiaste
de l'ide qu'il dcida de la raliser et de construire ce type de yacht
en grande srie. Ce bateau rpond  un besoin en France, il permet de
naviguer sans quipage professionnel. Il prsente un grand logement pour
sa taille (1m,80 pour le roof). Trois amateurs pourraient y habiter
confortablement sans avoir l'ennui de rentrer le soir pour trouver un
htel.

Ils pourraient par exemple avec des risques minimes croiser l't dans
la Manche sur les ctes anglaise et franaise, remonter la Seine jusqu'
Paris et s'amarrer prs du pont de la Concorde, puis descendre jusqu'
Marseille et faire une croisire en Sicile.

Il m'est agrable de penser que, si un malheur arrive au _Firecrest_, je
pourrai avoir dans un dlai rapide un navire pour continuer mon voyage
et je serais en mme temps trs heureux si le producteur de ce monotype
pouvait dvelopper en France le got de la croisire et de l'aventure
maritime.




TABLE DES HORS-TEXTE


I.--ALAIN GERBAULT.

II.--PLAN DU _Firecrest_ (dessin par Alain Gerbault), coupe verticale
et coupe horizontale.

III.--PLAN DU _Firecrest_ (dessin par Alain Gerbault), coupe de la
cabine regardant vers l'avant, coupe de la cabine regardant vers
l'arrire et le pont, du _Firecrest_.

IV.--LE _Firecrest_ DANS LE PORT DE MONACO.

V.--A BORD.

VI.--UNE GOLETTE  TROIS MATS (photographie prise par Alain Gerbault
non loin des Iles Balares).

VII.--LE _FIRECREST_ AU PORT.

VIII.--LE SILLAGE DU _Firecrest_, DE GIBRALTAR A NEW-YORK (dessin
d'Alain Gerbault).

IX.--ALAIN GERBAULT A LA BARRE.

X.--LES PREMIERS PAS D'ALAIN GERBAULT SUR LA TERRE AMRICAINE.

XI.--DANS LE PORT DE NEW-YORK.

XII.--YACHT  MOTEUR AUXILIAIRE, type Alain Gerbault, plan de voilure.

XIII.--YACHT  MOTEUR AUXILIAIRE, type Alain Gerbault, plan et coupe.




TABLE DES MATIRES


                                                                  Pages.
  Table des hors-texte                                               VII
  Chapitre    I.--Qui est une prface                                  1
     --      II.--_Firecrest_                                         13
     --     III.--Le dpart et la traverse de la Mditerrane        26
     --      IV.--L'Atlantique                                        41
     --       V.--Dcouvertes alarmantes                              57
     --      VI.--Dans les vents alizs                               71
     --     VII.--La soif.--Les Daurades                              81
     --    VIII.--Journes d'orages                                   95
     --      IX.--Une nuit  la barre                                106
     --       X.--Premires temptes dans la zone des ouragans       117
     --      XI.--L'Epreuve                                          134
     --     XII.--Traverse du Gulf Stream.--Une rencontre en mer    148
     --    XIII.--Le Brouillard.--L'arrive  New-York               164
     --     XIV.--Premiers jours  terre.--L'Esprit d'aventure       176
     --      XV.--L'Appel de la mer                                  198
  Lexique destin  ceux qui ne connaissent pas la mer               203
  Appendice  l'usage de ceux qui connaissent la mer                 209
  Table des hors-texte                                               219




  _ACHEV D'IMPRIMER_
  le vingt octobre mil neuf cent vingt-quatre
  PAR
  E. ARRAULT ET Cie
  A TOURS
  pour
  BERNARD GRASSET





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  the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
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  Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments must be paid
  within 60 days following each date on which you prepare (or are
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  Gutenberg Literary Archive Foundation at the address specified in
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1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project
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are set forth in this agreement, you must obtain permission in writing
from both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and The
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trademark. Contact the Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
works not protected by U.S. copyright law in creating the Project
Gutenberg-tm collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm
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LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

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damages. If any disclaimer or limitation set forth in this agreement
violates the law of the state applicable to this agreement, the
agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or
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unenforceability of any provision of this agreement shall not void the
remaining provisions.

1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in
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production, promotion and distribution of Project Gutenberg-tm
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including legal fees, that arise directly or indirectly from any of
the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this
or any Project Gutenberg-tm work, (b) alteration, modification, or
additions or deletions to any Project Gutenberg-tm work, and (c) any
Defect you cause.

Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of
computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
from people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future
generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
Sections 3 and 4 and the Foundation information page at
www.gutenberg.org



Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the
mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its
volunteers and employees are scattered throughout numerous
locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt
Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to
date contact information can be found at the Foundation's web site and
official page at www.gutenberg.org/contact

For additional contact information:

    Dr. Gregory B. Newby
    Chief Executive and Director
    gbnewby@pglaf.org

Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment. Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements. We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
DONATIONS or determine the status of compliance for any particular
state visit www.gutenberg.org/donate

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations. To
donate, please visit: www.gutenberg.org/donate

Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be
freely shared with anyone. For forty years, he produced and
distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of
volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
edition.

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facility: www.gutenberg.org

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including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
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